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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:19 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cotillons célèbres + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: November 19, 2005 [EBook #17105] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +LES COTILLONS CÉLÈBRES + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + + * * * * * + +PARIS +E. DENTU, ÉDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13 +MDCCCLXI + + + +[Illustration: DIANE DE POITIERS] + +Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la +jeunesse présomptueuse d'aujourd'hui le considère, en raison de sa +qualité d'académicien, comme fort peu apte à juger des choses +littéraires, m'a affirmé que, de son temps, un livre ne paraissait +jamais sans une préface, d'autant plus longue que le livre était plus +mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les «_motifs urgents +qui l'avaient déterminé à prendre la plume_.» + +Je me conformerai à cet «usage antique et solennel,» quoiqu'il soit fort +passé de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un +livre que de ne pas faire une comédie en cinq actes et en vers pour +l'Odéon. + +La littérature courante et le roman soi-disant historique ont depuis +longtemps défiguré toutes ces femmes célèbres, parvenues de l'amour, +reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beauté. Héroïnes de +drame ou de roman, les maîtresses des rois de France ont dû subir toutes +les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en scène, tantôt placées +dans le nuage ou traînées au ruisseau. La sévère histoire se voilait la +face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables. + +Si bien que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui «ces reines +d'amour,» qui, d'un regard souvent ont changé la politique des rois +qu'elles dominaient. + +Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!! + +J'ai entrepris de restituer à ces femmes célèbres leur véritable +physionomie. Ce n'est ni une réhabilitation ni un anathème, je ne tresse +point de couronnes, mais je ne prépare pas de claie. + +Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des mémoires, +j'ai cherché la vérité, voilà tout. + +Quant à ce titre de _Cotillons célèbres_ que d'aucuns trouveront +peut-être un peu vert, je l'ai sans façon emprunté à S.M. le roi de +Prusse. + +Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il +n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaillé +pour quelqu'un. + + * * * * * + + + + +I + +LES MAITRESSES LÉGENDAIRES. + + +Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue +liste de ces favorites qui, de règne en règne, se transmirent le sceptre +du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que +les autres, dirigent et résument la politique de leur temps. + +Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de +Mérovée, les héritiers abâtardis de Charlemagne et les premiers +successeurs de Hugues Capet n'eurent point de maîtresses, mais plutôt à +la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres différents. + +Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la +couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les désignent sous le nom +de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur véritable état. + +Les concubines étaient à peu près ce que sont encore aujourd'hui en +Allemagne, berceau de la race franque, les épouses morganatiques des +princes, à cette différence près que ces unions de la main gauche ne +sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais +cette différence, on le comprend de reste, n'est que le résultat de la +civilisation chrétienne qui ne tarda pas à proscrire cette sorte de +polygamie. + +Les enfants des concubines étaient légitimes, bien qu'ils ne fussent pas +aptes à succéder à la couronne, du moins dans l'ordre régulier de +l'hérédité royale. Quelques-uns néanmoins arrivèrent au trône, du fait +de l'ascendant ou des crimes de leur mère. + +Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la dépravation des +moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'était un des traits +caractéristiques de la constitution de la famille chez les barbares. +Tacite nous montre les Germains pénétrés, pour la femme, d'un respect +mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment délicat, complétement +ignoré du monde ancien, ne s'élevait pas cependant jusqu'à la conception +du mariage chrétien. + +L'Église toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, céda à +la rigueur des temps. Elle toléra, chez ses maîtres, ce qu'elle ne +pouvait empêcher, et pendant plusieurs siècles encore, elle oublia de +frapper sur les trônes l'adultère et l'inceste. + +Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premières +favorites, maîtresses légendaires, dont, la plupart du temps, les noms +seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne à +essayer de prononcer ces syllabes tudesques. + +Clotaire 1er aima tour à tour _Arégonde, Chunsène, Gondiuque_ et +_Waldetrude_; les maîtresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les +pères-nobles dans le drame mérovingien, s'appellent des noms harmonieux +de _Marcatrude_ et _Austregilde_. Clotaire II, plus réservé, se borna à +la seule _Haldetrude. Miroflède_ et _Marcouefve_ se partagèrent le coeur +de Caribert. Il n'est pas jusqu'à Dagobert qui n'ait fait résonner les +échos de la forêt de Compiègne et de la forêt de Braine des noms de +_Raguetrude_, damoiselle d'Austrasie, et de _Wlfégunde_; + + Le bon roi Dagobert + Aimait à tort et à travers. + +Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le +roi faisait la sourde oreille, à ce que prétend, du moins, la fin du +couplet grivois, dont nous avons cité les deux premiers vers. + +Du milieu de ces figures effacées se détachent plusieurs physionomies +saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un règne, +une époque. + +La première que nous rencontrons est celle de Frédégonde, la blonde +maîtresse de Chilpéric, qu'il finit par épouser, après deux alliances +royales. + +Il n'y a peut-être dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et +Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharnée avec plus de +rage. On a prêté à Frédégonde tous les crimes et toutes les infamies, et +son nom, comme celui de Néron, est devenu + + Dans la race future, + Aux maîtresses des rois la plus cruelle injure. + +On en a fait une frénétique de luxure comme Messaline, une horrible +empoisonneuse comme Lucrezia Borgia. + +Mais la critique moderne[1] a fait justice de ces imputations absurdes, +amoncelées sur elle par la haine des gens d'église, qui seuls alors +écrivaient l'histoire. Elle a relevé toutes les contradictions et les +impossibilités de cet échafaudage d'accusations monstrueuses qui +s'étayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs +sanglantes, il n'est resté que la démonstration nette, irréfutable et +concluante de la supériorité des talents et du génie de cette femme. + +[Note 1: Voir, à ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.] + +Née dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante +beauté et les grâces de son esprit firent la plus vive impression sur le +coeur de Chilpéric Ier. Ce prince lui sacrifia _Audovère_ et +_Galsuinthe_, ses deux épouses légitimes, et les trois fils qu'il avait +eus d'Audovère. Leurs fins misérables ou violentes, on les a longtemps +attribuées aux artifices et à la scélératesse de la favorite; c'est elle +qui avait tout fait, tout préparé, tout exécuté; chaque coup de poignard +partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrière, on lui faisait +égorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur. + +Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de ménagements pour +les crimes bien autrement réels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La +reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut +clergé; elle trouva en lui un appui sûr dans le présent et un +panégyriste dévoué pour l'avenir. + +L'école historique moderne a replacé les choses à leur véritable point +de vue. Brunehaut nous apparaît telle qu'elle fut, une princesse +arrogante, impérieuse, à demi Romaine, s'acharnant à une lutte +au-dessus de ses forces et de son génie contre l'indépendance farouche +des leudes de l'Est. + +Frédégonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour +s'asseoir sur le trône de Neustrie, personnifie la résistance à +l'élément étranger; la cause qu'elle défend, et qui triomphe avec et par +elle, est celle de la nationalité française, dont les germes se +développent déjà dans les provinces d'entre Seine et Loire. + +Frédégonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du +désintéressement; j'ajouterai même, si le mot ne sonnait pas étrangement +à cette époque, celui de l'humanité. En opposition aux exactions, à la +cupidité insatiable de Brunehaut, on aime à constater la noble conduite +de la femme de Chilpéric, se dépouillant de ses joyaux et de ses biens +pour soulager la misère et les souffrances générales dans une cruelle +épidémie qui décima le royaume, en l'année 580. + +Maintenant, quittons le terrain sévère de l'histoire pour rentrer dans +le cadre de ce livre. Frédégonde, cette femme que Chilpéric aima toute +sa vie d'un amour exalté, lui fut-elle fidèle? Aimoin et les moines qui +ont écrit le _Gesta Francorum_ lui donnent pour amant, du vivant de son +mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et +accusent celui-ci de l'assassinat du roi. + +Ces deux imputations paraissent aussi peu justifiées l'une que l'autre. + +Voici le récit d'Aimoin: «La reine, dit-il, venait de quitter Chilpéric +qui se disposait à partir pour la chasse; elle entra dans une salle de +bain, où elle attendait Landry. Le roi, revenant tout à coup sur ses +pas, aperçut sa femme, et lui donna un léger coup de baguette par +derrière. Frédégonde, croyant que c'était son amant qui l'avait touchée, +dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'était pas bien d'en +user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il +n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi, +confondu, s'éloigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourné la +tête, le reconnut, et prévoyant à quelles extrémités la jalousie le +porterait, elle décida Landry à assassiner son maître, en lui rapportant +ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime était +leur seule chance de salut.» + +Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette +fable. Comment admettre que le prince outragé, dont la patience et le +sang-froid n'étaient pas les vertus dominantes, ait pu s'éloigner sans +mot dire, au moment où le hasard lui révélait la liaison criminelle de +sa femme? Il faudrait supposer à ce barbare la dignité et le bon ton +d'un de nos raffinés de civilisation. D'ailleurs, Frédégonde avait tout +à craindre et rien à espérer de la mort de son époux. Elle demeurait +seule, chargée de la tutelle d'un enfant de quatre mois, pressée de tous +côtés par des ennemis furieux. + +Réduite à cette extrémité, la reine se montra à la hauteur du danger. +Comme Marie-Thérèse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et +les ralliant à la cause de son fils, nous la voyons, à la journée de +Soissons, parcourir les rangs de l'armée, haranguer les soldats et faire +passer dans l'âme de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met à +leur tête ce Landry dont les talents militaires lui assurent la +victoire. + +Blanche de Castille, la chaste mère de saint Louis, n'hésita pas en +pareille circonstance à employer les bras du comte de Champagne dont +elle avait repoussé l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpéric +aurait-elle refusé les services d'un capitaine dévoué et habile, qu'une +calomnie posthume s'est plu ensuite à transformer en séducteur et en +meurtrier? + +Le triomphe définitif de l'armée neustrienne assura le repos et la +gloire du règne de Frédégonde pendant la minorité de son fils. Elle +mourut dans tout l'éclat d'un trône affermi et pacifié, à l'âge de +cinquante-quatre ans, ayant conservé jusqu'à cet âge toute sa grâce et +toute sa beauté. Femme, reine et mère, Frédégonde nous paraît +irréprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut, +au contraire, est attestée par tous les historiens; elle causa la ruine +de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit, +octogénaire, livrer à une débauche précoce ses deux petits-fils qu'elle +ne tarde pas à faire égorger, quand ils essaient de secouer son joug +odieux. + +Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs siècles qu'une +nuit épaisse enveloppe, et arrêtons-nous devant une touchante figure que +tour à tour le drame et le roman ont popularisée. Agnès de Méranie, qui +a inspiré à M. Ponsard une de ses meilleures pièces, ne fut pas la +maîtresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant été +déclarée illégitime par les foudres toutes-puissantes de la Papauté, on +ne peut guère la considérer que comme une de ces épouses morganatiques +dont nous parlions tout à l'heure. L'histoire des amours de Philippe et +d'Agnès est triste et curieuse. Après la mort d'Isabelle de Hainaut, sa +première femme, le roi de France avait demandé la main de la fille du +roi de Danemark, Waldemar Ier, la princesse Isemburge. Elle lui fut +accordée et le mariage se célébra en grande pompe à Amiens. Mais cette +union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la première nuit de +ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle épouse et refusa de la +revoir. Que s'était-il passé dans le royal tête-à-tête? C'est un +mystère que le temps n'a point éclairci. + +Dans la procédure qui eut lieu à l'occasion de la dissolution de ce +mariage, le roi n'arguë d'aucune imperfection physique, il n'élève aucun +soupçon sur la chasteté d'Isemburge; il déclare seulement ressentir pour +elle un éloignement insurmontable, et comme il fallait un prétexte aux +évêques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il +allègue une prétendue parenté avec elle sans même en fournir la preuve. +Son clergé, obéissant à ses désirs, prononça la nullité du mariage. + +Presque aussitôt il épousait Agnès, fille du duc Berthold de Méranie, +dont il s'était épris à la simple vue d'un portrait. Cette union, que +l'amour des deux époux eût rendue si heureuse, ne tarda pas à être +troublée. Le pape Célestin, et après lui son successeur Innocent III, un +des plus énergiques pontifes du moyen âge, refusèrent de sanctionner le +divorce prononcé par les prélats français. + +Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable +qui prétendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le +légat du Pape assembla un concile à Lyon, excommunia Philippe, et mit le +royaume en interdit. + +L'amant d'Agnès ne se laissa pas abattre par cet anathème, arme terrible +alors; il fit casser par le parlement la décision du concile et saisir +le temporel des prélats qui l'avaient condamné. + +A ce jeu il eût perdu sa couronne, si Agnès, voyant l'isolement se faire +autour du monarque impuissant à lutter contre les superstitions de son +temps, ne s'était décidée au plus douloureux des sacrifices. Elle +craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un +couvent où elle mourut de chagrin la même année. + +Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'hésita pas à +reconnaître pour légitimes. + +Nous voici arrivés à une des époques les plus tristes de notre histoire. +Un fou est assis sur le trône de France; à ses côtés s'agite une +incroyable mêlée de trahisons, de débauches et d'infamies. Les princes +du sang, les frères du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis +qu'Isabeau de Bavière, épouse adultère, mère dénaturée, le vend à +l'étranger[2]. + +Dans ce palais de l'hôtel des Tournelles, où la luxure trébuche à chaque +pas dans le sang, une intéressante et douce physionomie se détache du +moins sur le fond sombre du tableau, la maîtresse ou plutôt la +garde-malade de l'insensé Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer +ses accès furieux; il obéit à sa voix et le peuple attendri décerne à +cet ange consolateur le surnom de _petite reine_. + +L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'était, +dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva +belle; ce fut Isabeau elle-même qui, pour se débarrasser du malheureux +insensé, la jeta dans le lit de son mari. + +A dater de ce moment, toujours aux côtés du roi de France, on retrouve +Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme +les cartes à jouer ou tarots étaient sa seule distraction. + +[Note 2: Voir, pour les détails de moeurs de cette époque déplorable +de l'histoire de France, _le Charnier des Innocents_, de M. Julien +Lemer.] + +C'était, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les +cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement +les bizarres figures. + +Tandis que chacun cherchait à s'attacher à une fortune nouvelle et +prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la _petite reine_ +restait fidèle au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs +abandonnaient le monarque infortuné, Odette de Champdivers, symbole du +pauvre peuple attaché à son maître, semble annoncer déjà l'apparition +prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui +devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agnès Sorel. + + + + +II + +AGNES SOREL. + +LA COUR DE CHARLES VII. + + +Souverain dépossédé, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant +une à une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la +proie des Anglais. La Normandie était conquise; Paris obéissait à des +maîtres venus d'outremer; Orléans et toutes les villes environnantes ne +voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royauté française. + +A l'insensé Charles VI il eût fallu un successeur actif et énergique, +Charles VII était indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur +guerrière de ses chevaliers fidèles, il ne songeait qu'à la contenir, +et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et +de fêtes, à l'heure où pièce à pièce s'écroulait l'édifice si +péniblement construit de la nationalité. + +L'Anglais, déjà, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le +titre de roi d'Angleterre et de France. + +Quelques jours encore, et c'en était fait du royaume de Charles VII, la +France était à deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la +sauver.... + +Le miracle eut lieu! + +Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, apparaît tout à coup +à la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble bergère de +Domrémy. + +A travers mille périls, elle est venue trouver Charles VII, parce +qu'elle en a reçu l'ordre d'en haut; des voix ont parlé à son oreille; +elle a obéi. + +A cette heure où le découragement s'est emparé de tous, elle annonce +qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le +«gentil Dauphin,» pour sauver la France. + +L'incrédulité et la raillerie l'accueillent. En ce temps de +superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi à ses +paroles. + +--Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans. + +Mais Charles VII répond: + +--Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je bénirai cette +main. + +Et il accueille Jeanne Darc, et il déclare que, le premier, il veut +combattre sous sa miraculeuse bannière. + +A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier +capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de +la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier écuyer, +Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour hérauts +d'armes d'Ambleville et Guienne; le frère Jean Pasquerel, lecteur du +couvent des Augustins de Tours, est son aumônier. + +La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole +de salut, a entendu la voix de la vierge inspirée, la France tressaille +et renaît à l'espérance. + +Jeanne Darc dit: + +--Levez vous, et marchons! + +Chacun se lève et la suit. + +--Allons sauver Orléans! + +Et Orléans est sauvé. + +De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble à son tour. +Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait à +tous. L'Anglais n'attaque plus, il se défend. Il se renferme dans ses +places fortes dont les murailles ne lui semblent même plus un abri +suffisant. L'heure de la délivrance a sonné et, chaque jour, depuis +l'arrivée de l'héroïque jeune fille, est marqué par de nouvelles +conquêtes. + +Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bientôt, à la tête +de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'entièrement occupé +par l'ennemi, et arrive jusqu'à Reims où Charles VII doit être sacré. + +A l'église, elle se tient près du roi, son étendard à la main. + +--Il était à la peine, dit-il, il est juste qu'il soit à l'honneur. + +Mais là s'arrête la mission de la vierge inspirée, les cérémonies du +sacre terminées, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se +retirer. Se mettant à genoux devant lui, «_l'accolant par les genoux_,» +elle se met à fondre en larmes et toute l'assemblée avec elle: + +--Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait +que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que +vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voilà mon +devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui +sont en grand mal de moi. + +Mais elle exerçait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'armée +pour qu'on la laissât partir. Obligée de rester, elle en éprouve un +«grand regret;» sa confiance en elle même l'abandonne. + +--Je n'entends plus _mes voix_, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin +prochaine. + +Ce triste pressentiment allait, hélas! se réaliser bientôt. + +Le duc de Bourgogne assiégeait alors Compiègne, qui venait de se rendre +aux armes de Charles VII. + +Toujours la première au danger, Jeanne Darc accourt à la défense de la +ville menacée. Dès le jour de son arrivée, elle tente contre les +Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Français, inférieurs en nombre, +sont repoussés. Jeanne, toujours la dernière à la retraite, reste seule +exposée à tous les coups; elle tient tête aux masses afin de laisser aux +siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe à rentrer dans la ville; +il est trop tard. Imprudence, fatalité ou trahison, la poterne qui doit +assurer son salut est fermée, et, après d'héroïques efforts, elle est +obligée de se rendre. + +Un chevalier bourguignon, le bâtard de Vendôme, reçoit son épée. + +A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un +crêpe de deuil. Les Anglais, au contraire, font éclater les transports +de la joie la plus vive; dans toutes leurs églises ils font chanter des +_Te Deum_; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une +armée! + +Mais tenir Jeanne Darc prisonnière n'est point assez pour l'Anglais. Il +faut tenter de détruire le prestige de l'héroïne de la France, et, par +un procès infâme, on essaie de la flétrir. + +L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le déshonneur et +l'ignominie de cette tâche. + +Jeanne Darc est conduite à Rouen. Douze mois on la retient prisonnière, +la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, après une +procédure dans laquelle le ridicule le dispute à l'ignoble, au mépris de +toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite _Pucelle_, est +déclarée _hérétique, dissolue, invocatrice de démons, blasphèmeresse de +Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse, +idolâtre_. + +Le 24 mai 1431, l'inique sentence reçoit son exécution, et Jeanne, +conduite au bûcher, expire au milieu des plus cruels tourments. + +--Jésus! Jésus! Jésus! + +Telle est sa dernière parole, l'expression suprême de ses mortelles +angoisses, cri de douleur et d'espérance qui, dominant les gémissements +et les sanglots de la foule agenouillée autour du bûcher, monte vers le +ciel comme pour demander grâce pour cette France oublieuse qu'elle vient +de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont +rien tenté pour l'arracher des mains de ses ennemis. + +Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-mêmes, et l'un de +leurs généraux ne put s'empêcher, lorsqu'on lui en apprit les détails, +de s'écrier d'une voix indignée: + +--Ah! nous venons de commettre là un exécrable forfait! il nous portera +malheur. + +La France apprit avec épouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul, +peut-être, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point ému. En +douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait, à Reims, +replacé la couronne sur sa tête. Pendant un an qu'avait duré son +illégale captivité, il n'avait rien entrepris pour l'arracher à +l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort. + +Le roi de France était retombé dans son ancienne apathie, comme +autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les +Anglais s'acharnaient à détruire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII +dissipait ses journées en parties de chasse et passait les nuits à +exécuter des ballets de sa composition. + +Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais +le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les +courtisans assez vils pour flatter tous ses goûts. Que de fois cependant +il eut à rougir de son inaction! + +Un matin, Xaintrailles et La Hire étaient venus trouver le roi afin de +tenir conseil; les événements se pressaient avec une inquiétante +rapidité; on le trouva, entouré de quelques familiers, fort occupé d'un +ballet qu'on devait donner le soir même. Charles VII, bien que fort +contrarié de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes, +voulut faire bonne contenance. + +--Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne +trouvé-je pas, malgré l'Anglais, moyen de me divertir? + +--Il est vrai, Sire, répondit froidement La Hire, et «oncques on n'a vu +ny oüy qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.» + +Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il était de +ceux que la vérité blesse; sensible à la gloire, ambitieux, il désirait +le «renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer +dans le domaine de ses pères,» mais l'énergie lui manquait et nul +n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs +de sa petite cour. + +--Vous êtes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui +disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis. + +Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'être philosophe; +tous les jours n'étaient pas jours de fête à sa cour; l'argent manquait +souvent le lendemain des «festoyements,» il fallait alors recourir aux +expédients. Toutes les chroniques de l'époque parlent de cet incroyable +dénûment; le roi manquait des choses les plus nécessaires, ses écuyers +n'avaient rien à servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui +faire crédit. + +Voici ce que raconte Martial d'Auvergne. + + Un jour que La Hire et Pothon + Le vinrent voir pour festoyment, + N'avoit qu'une queue de mouton + Et deux poulets tant seulement. + Las! cela est bien au rebours + De ces viandes délicieuses, + Et de ces mets qu'on a tous jours + En dépenses trop somptueuses. + +Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors à Bourges, vint à +manquer de chaussures; il fit mander un maître cordonnier de la ville. + +--Maître, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers. + +L'homme obéit. + +--Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces +souliers soient faits sans délai. + +Et comme l'homme ne bougeait pas. + +--Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII. + +--Pardonnez-moi, Sire, dit alors le maître cordonnier, seulement il faut +être juste en affaires. + +--Certainement, mais que veux-tu dire? + +--Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens +de prendre la mesure. + +--Et pourquoi? + +--Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire crédit aux gens insolvables, +et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas payés.... + +Charles VII entra dans une furieuse colère, mais le maître cordonnier +n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité; comment se révolter contre +un fait? + +Le soir même, le roi se plaignait amèrement de l'insolence de cet homme. + +--Hélas, Sire, répondit un de ses familiers, il faut bien vous résoudre +à n'avoir plus crédit à Bourges, «puisque vous laissez les Anglais vous +prendre tout.» + +A ces moments d'humiliants déboires «la rougeur d'une noble vergogne» +colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de +reconquérir son royaume, il demandait ses armes et voulait, à l'instant +même, courir sus à l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une +des pièces les plus sombres de son château et répandait des larmes +amères. Mais sa colère se dissipait aussi vite qu'elle était venue, le +lendemain il avait tout oublié et de rechef ne pensait qu'à trouver +«expédients de divertissements et de fêtes.» + +Tel était le caractère de ce prince, faible, nonchalant, mobile. +Impressionnable à l'excès, il avait des éclairs d'indignation et de +courage, mais fréquentes étaient ses heures d'abattement et de +désespoir. Un instant la voix inspirée de Jeanne Darc avait réveillé en +lui le sentiment du devoir, mais cette voix éteinte, son caractère +avait repris le dessus, et il semblait épuisé par les efforts d'énergie +qu'il avait dû faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle menaçait de +devenir inutile, lorsque parut Agnès Sorel. + +Le trône, sous Charles VII, a été sauvé par deux femmes, tel est le cri +de l'histoire. + +L'une est la vierge inspirée, qui, son miraculeux étendard à la main, +conduisait elle-même les soldats à la bataille; l'autre est la maîtresse +du roi, la dame de beauté + + Qui toujours songeant à la gloire + Avant de songer à l'amour, + +devint la bonne fée de son amant et contribua à lui faire mériter ce +surnom de «Victorieux» que lui décernèrent ses contemporains. + +La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle, +que pour les Français la galanterie est un véritable devoir de +reconnaissance. + +C'était vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'étaient écoulés +depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait +pris ses quartiers d'hiver au château de Chinon. Charles VII +affectionnait tout particulièrement cette résidence bâtie au sommet d'un +côteau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de +Touraine. + +Charles VII n'était, pas encore «_le victorieux_,» il n'était que le +«_roi de Bourges_,» surnom que lui avaient donné ses ennemis. + + Les Anglais, avec leurs croix rouges, + Voyant lors sa confusion, + L'appelaient le _roi de Bourges_, + Par forme de dérision. + +Les affaires, à cette époque, allaient plus mal que jamais, les finances +étaient complètement épuisées; et, de tous côtés, on annonçait ou l'on +prévoyait des désastres; on comprend dès lors la mortelle tristesse de +cette petite cour. + +C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arrivée à +Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de René d'Anjou; il espérait que +cette visite ferait quelque diversion à la monotonie de ses journées. + +Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distinguées de son +temps, venait à la cour de France, pour y solliciter la liberté de son +mari fait prisonnier à la bataille de Bulgneville. Elle avait à plaider +une cause difficile, puis elle comptait pour réussir, sur son adresse et +sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agnès Sorel, que l'on +appelait alors la _demoiselle de Fromenteau_. + +Les espérances d'Isabelle ne furent pas trompées, toute la cour de +Chinon n'eut plus bientôt d'yeux que pour la _belle Tourangelle_, et, +plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions. + +Agnès Sorel était, il faut le dire, dans tout l'éclat de son admirable +beauté, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains, +c'est-à-dire de ses admirateurs: + +«C'était un teint de lis et de roses, des yeux où la vivacité était +tempérée par tout ce que l'air de douceur a de plus séduisant, une +bouche que les grâces avaient formée; tout cela était accompagné d'une +taille libre et dégagée, et relevé d'un esprit aisé, amusant, et d'un +entretien dont la gaîté et le tour agréable n'excluaient ni la justesse, +ni la solidité.» + +La femme de René d'Anjou, certaine désormais de l'influence d'Agnès sur +le coeur du roi, comprit que sa cause était gagnée; cependant Charles +hésitait à se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la liberté de +son mari assurée, Isabelle partirait pour la Sicile, où l'accompagnerait +sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se +séparer d'Agnès. + +Isabelle avait, depuis longtemps déjà, pénétré le motif des hésitations +du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser. +Elle attendit, décidée à profiter de la première occasion qui se +présenterait. Elle n'eut pas longtemps à attendre. + +Heureusement pour la liberté de René d'Anjou, les princes et les rois +vont fort vite en amour, et Agnès avait été touchée de la grande passion +de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout +abandonnait, et dès ce moment elle prit la résolution de céder. +Peut-être fut-elle tentée par la grandeur de la tâche imposée à l'amie +de ce roi si faible, et conçut-elle dès ce moment la pensée d'user de +toute son influence pour en faire un héros. + +Agnès consentit donc à se rendre aux voeux du roi, à seconder les +secrets désirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, dès les +premiers jours, sa maladie présenta un caractère si grave que les +médecins, appelés par le roi, déclarèrent que la jeune fille ne pouvait +entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours. + +Cette déclaration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait +les apparences. Charles VII, peu habitué à dissimuler ses impressions, +laissa éclater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, témoigna un +violent dépit; elle hésitait, disait-elle, entre deux partis: attendre +le rétablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait +cependant prendre une décision. Isabelle demanda une audience au roi, et +lui fit observer que si elle tardait davantage à se mettre en route, +elle serait probablement arrêtée par les neiges; d'un autre côté, elle +hésitait beaucoup à abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et +qui lui avait été confiée. + +Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agnès Sorel +resterait à la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et +Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la grâce qu'elle sollicitait, fit ses +préparatifs de départ et ne tarda pas à quitter Chinon. + +Voilà donc Agnès Sorel seule à la cour de France. Elle était tombée +malade subitement, son rétablissement fut tout aussi rapide, le roi ne +laissa même pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la +justifier. A peine rétablie, Agnès Sorel fut attachée à la reine en +qualité de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des +recommandations d'Isabelle de Lorraine ou obéissait-elle à une +inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de décider, bien que +la suite des événements donne à penser qu'elle agit véritablement de son +propre mouvement.... + +Agnès Sorel avait environ vingt-deux ans à cette époque (1431). Elle +était fille d'un gentilhomme longtemps attaché à la Maison de Clermont, +du nom de _Sorelle_, _Soreau_ ou _Surel_[3], seigneur de Saint-Géran, et +de Catherine de Maignelais. + +[Note 3: Les armes _parlantes_ de cette famille étaient un _sureau_ +de sinople en champ d'or.] + +Née vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle +perdit jeune encore son père et sa mère, et fut confiée aux soins d'une +tante maternelle, la dame de Maignelais. + +«Agnès, dès l'âge le plus tendre, était, au dire de tous, un véritable +miracle de beauté, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs +portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village, +tantôt à pied, tantôt montée sur un beau cheval alezan. Elle n'avait +d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son +admirable figure, et cependant on lui donnait déjà un surnom que +devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les +naïfs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de +beauté.» + +Bientôt, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une +éducation soignée, chose si rare à cette époque, et tous ceux qui +l'entendaient causer se retiraient «esbahis de son esprit et de son +merveilleux enjouement.» + +--Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agnès, disait alors la +dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beauté de quoi faire +la fortune de trois familles. + +Mais tous ces avantages qui émerveillaient chacun, tournèrent contre la +jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nommée +Antoinette qui, bien inférieure à Agnès, sous tous les rapports, ne +tarda pas à en devenir jalouse; dès lors le séjour de cette maison, +jusque là si paisible, devint insupportable. + +Impuissante à défendre sa nièce contre sa propre fille, madame de +Maignelais ne songea plus qu'à éloigner la _reine de beauté_. Une +occasion ne tarda pas à se présenter et l'orpheline, à peine âgée de +quinze ans, repoussée par ses protecteurs naturels, dut se résigner à +accepter la position de demoiselle d'honneur près d'Isabelle de +Lorraine, celle-là même que nous venons de voir l'abandonner à la cour +de France, à la merci de l'amour du roi. + +Jeune, belle, spirituelle, protégée par la reine, aimée du roi, Agnès +Sorel ne tarda pas à devenir l'âme de la petite cour de France. Charles +VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une +femme supérieure ressemblait fort à un culte; il eût volontiers proclamé +à la face du monde la dame de ses pensées et rompu des lances en son +honneur, mais, douée et modeste autant que belle, Agnès ne souhaitait +que le mystère. + +--A quoi bon, disait-elle, donner de l'éclat à une faute? + +Elle disait encore au roi: + +--Je vous aimerai, Sire et de toute mon âme, et jamais je ne cesserai de +vous aimer; si cependant on venait à connaître ce qui se passe, pleine +de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus déserte. + +Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agnès et du roi +demeura enveloppée d'un mystère, assez transparent pourtant pour ne +tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agnès ne +sut point assez repousser les présents incessants de son amant. + +Prodigue, comme tous les princes ruinés, Charles VII avait la main +toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour +quelque nouvelle marque de munificence décelait son grand amour; les +joyaux succédaient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries +aux châteaux. Si bien que les courtisans accusaient Agnès Sorel +d'avidité et d'avarice. + +--Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effrontée? disait un +jour le bâtard de Dunois qui avait gardé son franc parler. + +Ce propos, véritablement injuste, ne tarda pas à être rapporté à la +tendre Agnès. Ses beaux yeux se mouillèrent de larmes et, tout éplorée, +elle courut se jeter aux pieds du roi.... + +--Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les présents dont vous +m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour méchante. + +Charles VII eut toutes les peines imaginables à calmer son amie, et +cependant il était bien plus irrité qu'elle. Mais comment la venger? +Châtier Dunois, il n'y fallait pas penser; un châtiment n'eût fait +qu'accroître la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu +que jamais il ait pu faire taire les méchants propos de sa cour? + +Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII espéra tromper +l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna +d'employer tout son talent à démentir les propos injurieux qui +«entachaient l'honneur» de la belle Agnès. + +Jean Chartier promit d'obéir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute, +qu'il écrivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la postérité: + +«Or, j'ai trouvé, tant par le récit des chevaliers, écuyers, +conseillers, physiciens ou médecins et chirurgiens, comme par le rapport +d'autres de divers états et amenés par serment, comme à mon office +appartient, afin d'ôter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les +cinq ans que la dite demoiselle a demeuré avec la reine, oncques le roi +ne délaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantité de beaux +enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, même +en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agnès le venait voir, il y +avait toujours grande quantité de gens présents, qui oncques ne la +virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune +chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir, +cela aurait été fait très-cauteleusement et en cachette, elle étant +encore au service de la reine (Marie d'Anjou).» + +«Jean Chartier nous la baille belle,» dit un historien qui écrivait +quelques années plus tard, «que prouvent les enfants que le roi avait +eus avec la reine? Quant à ces mots de très-cauteleusement et en +cachette, c'est là tout au plus la stricte décence.» + +La postérité a partagé l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de +fait que le bon et naïf historiographe eût pu trouver, pour défendre la +belle Agnès, quelques raisons plus ingénieuses et plus concluantes, +surtout lorsqu'il s'agissait de démentir tout un siècle. Mille +témoignages, en effet, sculptures, poèmes, mémoires, légendes, retracent +les amours de Charles VII et d'Agnès Sorel. Mais si le nom de la «dame +de beauté» ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins +doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du «_roi de +Bourges_.» + +En pleine Restauration, Béranger, qui cherchait à se faire arme de tout +contre l'_Anglomanie_, donna à Agnès Sorel une dernière consécration, le +jour où il fit paraître cette charmante chanson: + + Je vais combattre, Agnès l'ordonne! + +Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agnès Sorel +faisait tous ses efforts pour réveiller une noble ambition dans le coeur +de son royal amant. Tout entier à son amour, Charles semblait avoir +oublié qu'il était le roi de France; que lui importaient désormais +Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle dévaster les +provinces, démanteler les villes, faire manger le blé en herbe à leurs +chevaux. Il régnait, lui, sur le coeur de «la dame de beauté» et cela +suffisait à son bonheur. + +Vainement Agnès le conjurait de se remettre à la tête de tous ses braves +compagnons d'armes, qui jadis aux côtés de Jeanne Darc versaient leur +sang sur les champs de bataille. + +--Eh! ma mie, répondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour +que vous veuilliez m'éloigner de vos beaux yeux. + +Que répondre à ces douces paroles? «Gloire, devoir,» disait Agnès. +«Plaisir, amour,» disait Charles VII. + +Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives +inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agnès de l'indigne +inaction du prince; on maudissait le jour où, à la suite d'Isabelle de +Lorraine, elle était venue à la cour. On la comparait à Dalila, énervant +entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'à +dire que sans nul doute elle avait été envoyée par les ennemis de la +France pour ensorceler et séduire le roi. + +Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agnès; elle +comprit que c'en était fait de sa réputation et de celle de son amant si +cette situation se prolongeait; à tout prix elle résolut de le décider à +se mettre à la tête de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais. + +Justement Charles VII avait manifesté l'intention de se retirer en +Dauphiné pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une +semblable résolution exécutée ruinait à tout jamais la monarchie. + +--Eh quoi! lui dit Agnès Sorel indignée, vous ne serez même plus le roi +de Bourges! + +--Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles +VII. + +Puis comme Agnès ne répondait pas: + +--Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le désirez nous nous +séparerons. + +Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant +de fois donnée, tant de fois oubliée, Agnès paya des groupes de gens du +peuple qui, sous les fenêtres mêmes du château vinrent chanter +quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait +composer sur le roi de Bourges: + + Mes amis, que reste-t-il + A ce dauphin si gentil? + Orléans et Beaugency, + Notre Dame de Cléry, + Vendôme! + +Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les +chanteurs, mais il ne se décidait point à partir. + +Enfin, un matin, Agnès Sorel parut devant le roi, plus triste qu'à +l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient +chassé l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage. + +--Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le +roi tout inquiet. + +--Hélas! Sire! répondit «la dame de beauté,» peut-être suis-je à la +veille de m'éloigner de vous pour toujours. + +--Eh! que dites-vous là? + +--La vérité, Sire; «elle est pénible et dure, elle vous fâchera +peut-être à entendre.» + +--Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin. + +--Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope. + +--Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries. + +--On m'a dit, au contraire, des choses fort sérieuses, on m'a prédit +l'honneur d'être aimée du plus grand roi du monde. + +Charles VII, rassuré, se prit à sourire: + +--Que voyez-vous là, ma mie, de si effrayant? Cette prédiction ne +s'est-elle pas déjà accomplie, au moins en partie? + +Agnès Sorel secoua tristement la tête, quelques larmes brillèrent dans +ses beaux yeux. + +--Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi. + +--On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je +vous supplie de me permettre de me retirer à la cour du roi d'Angleterre +afin de remplir ma destinée. + +--Et pourquoi, s'il vous plaît, à la cour du roi d'Angleterre? dit-il +d'une voix étranglée par la colère. + +--C'est certainement lui, continua Agnès, que regarde la prédiction; +puisque vous êtes à la veille de perdre votre royaume et que Henri va +bientôt le réunir au sien, il est assurément un plus grand monarque que +vous. + +«Ces paroles, dit Brantôme, piquèrent si fort le coeur du roi qu'il se +mit à pleurer de rage,» et courut s'enfermer dans son appartement. + +Effrayée, non de la colère, mais de la douleur de son amant, Agnès Sorel +essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec +lui. Charles VII s'obstina à ne recevoir personne. Mais le lendemain le +château était plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses +préparatifs de départ. Agnès venait enfin de réussir. + +Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, François Ier +écrivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beauté: + + Ici dessous, des belles gist l'élite, + Car de louanges sa beauté plus mérite, + La cause étant de France recouvrer, + Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer + Close nonain, ni en désert ermite. + +Peu de jours après la venue si opportune de l'astrologue, une foule +immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des +bords de la Vienne, conduit au royal château de Chinon. Depuis le matin +tous les habitants de la ville et des bourgs des environs étaient sur +pied, impatients de voir défiler le cortège de Charles VII, qui se +décidait enfin à aller chasser les Anglais. La cour du château était +trop étroite pour les gens d'armes, les pages, les écuyers, les chevaux; +la brise agitait les oriflammes, les armures étincelaient au soleil. + +Enfin, sur le perron, entouré de ses familiers, apparut Charles VII; la +reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur, +l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi +répondit par son cri de guerre «sus à l'Anglais.» Il prit alors congé de +la reine, puis, s'approchant d'Agnès, «toute rougissante de honte:» + +--Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est à vos pieds que je +viendrai déposer ma couronne reconquise. + +«Dès ce moment, dit un témoin oculaire, il parut à tous évident que, +véritablement, la demoiselle de Fromenteau était la mie du roi.» + +Tandis qu'Agnès, interdite, courbait la tête sous les regards dirigés +vers elle, Charles VII s'élança à cheval; d'un dernier geste il salua +les dames et demoiselles réunies sur les marches du perron, et, prenant +la tête du cortège, il disparut bientôt sous la voûte étroite de la +porte du château de Chinon. + +Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de +beauté; elle aimait le roi, et la séparation, après tant de douces +journées «passées en amoureux discours» lui semblait cruelle. Mais plus +que son amant elle aimait «l'honneur et son pays.» + +Loin de Charles VII d'ailleurs, Agnès se trouvait seule avec sa faute, +et l'amour chez elle n'étouffa jamais le remords. Pour cette femme +dévouée, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre étaient +bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, étaient +son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui +semblait toujours voir percer un secret mépris, et ce nom de concubine +royale que donnait le peuple à l'amie du roi lui faisait verser bien des +larmes. + +La situation d'Agnès éloignée du roi n'était pas sans périls; elle avait +des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrarié la politique +de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels étaient +la moindre de ses préoccupations. Pour la défendre elle avait la reine +dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fidèle, +dévoué jusqu'à la mort, protecteur qu'en partant lui avait donné le roi, +Étienne Chevalier. + +L'amitié qui toujours unit l'épouse et la favorite de Charles VII a +donné lieu à bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont supposé +que la reine ignorait l'intimité des relations d'Agnès et du roi, mais +cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement +qu'Agnès régnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-être en +secret en était-elle jalouse; mais reine, avant d'être femme, elle +comprit qu'il était de son intérêt, sinon de son devoir, de protéger de +toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le +bien de l'État. + +Quant au bon Étienne Chevalier, contrôleur des finances, nul plus que +lui n'aima et n'admira la dame de beauté; sur un signe d'elle, il se fût +précipité sans hésiter dans le brasier de «messire Satanas.» Cette +grande passion, cet absolu dévouement, ont pu faire croire qu'Étienne +Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agnès, +mais rien ne prouve cependant qu'il ait été autre chose qu'un ami. + +Quelques rébus galants, quelques légendes naïves, viendraient à peine à +l'appui de cette assertion. Étienne Chevalier avait l'amitié fort +expansive, voilà tout. Servant fidèle d'une dame, il portait ses +couleurs. Fier de son dévouement désintéressé, il tenait à honneur de +l'apprendre par ses devises à l'univers entier. + +Armé chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait +dit: «_Chevalier désormais seras de fait comme de nom_,» l'ami d'Agnès +Sorel fit peindre sur son écu cet amoureux hiéroglyphe: + +Le mot _tant_, une _aile_ d'oiseau, le mot _vaut_, une _selle_ de +cheval, les mots _pour qui je_, et enfin un _mors_ de bride. + +Ce qui voulait dire: + + Tant elle vaut, celle pour qui je meurs. + +Plus tard, sur la porte de sa maison, à Paris, rue de la Verrerie, +Étienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de +feuilles d'or entrelacées, ce rébus dont tout le mérite consistait à +rappeler le nom de _Sorel_ ou Surelle: + + Rien sur L n'a regard. + +Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier à Charles +VII sa gentille amie; au moindre instant de répit, il accourait, tantôt +à Loches, tantôt à Chinon, séjour favori d'Agnès Sorel. Chaque jour, le +roi se plaisait à enrichir celle qu'il aimait. Déjà il lui avait donné +le duché de Penthièvre; il lui faisait construire une maison à Loches. +On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beauté; il +est relié maintenant au spacieux château que fit plus tard bâtir Louis +XI. A l'occident est une tour carrée, _dans laquelle_, dit la chronique +du pays, _le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait à la chasse_. + +C'est vers cette époque qu'Agnès commit l'imprudence d'introduire à la +cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais, +dont la jalousie l'avait réduite à chercher un refuge près d'Isabelle de +Lorraine. + +Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agnès à la cour de +France; maintes fois déjà elle lui avait écrit pour la prier de la +prendre près d'elle. Instinctivement, la dame de beauté redoutait sa +cousine; mais au souvenir des bontés premières de sa tante de +Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'était passé et +d'accueillir sa fille, dont grâce à son influence, elle pourrait +faciliter l'établissement. + +Elle dépêcha donc au château de Maignelais, son fidèle chevalier, et, +moins de huit jours après, Antoinette arrivait à Chinon. + +La première entrevue des deux cousines fut tout au moins singulière. +Sans même songer à remercier Agnès, sans se soucier des femmes de +service qui pouvaient l'entendre, Antoinette éclata en reproches amers. + +--Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous êtes la +mie du roi? + +Et comme Agnès confuse ne répondait point: + +--Ce bruit était venu jusqu'à nous, continua Antoinette, ma mère +refusait d'y croire. Moi-même, je doutais; mais, dans mon court voyage, +et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'étranges choses. + +Agnès, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de +ses relations avec le roi; mais Antoinette était impitoyable. + +--Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais eût pu croire, vous +voyant si douce, que par vous le déshonneur arriverait sur notre maison. +Vous avez donc mis en oubli toute honnêteté et toute retenue; pour moi, +je ne resterai point ici plus longtemps, je préfère retourner près de ma +mère que j'instruirai de la vérité, afin qu'elle arrache de son coeur +toute amitié pour vous. + +Cette menace épouvanta tellement Agnès, que, se jetant aux pieds de sa +cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne +plus faillir à l'honneur, de ne jamais revoir le roi. + +Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces prières et +de ces promesses, et consentit à se fixer pour quelques mois à Chinon. + +Le plan de la jeune Tourangelle était des plus simples: éveiller les +remords dans le coeur d'Agnès, les exploiter habilement, l'engager +vivement à aller pleurer ses fautes au fond de quelque monastère, et... +prendre sa place à la cour et près du roi. + +Mais ce beau projet échoua. En désespoir de cause, Antoinette entreprit +de disputer à Agnès le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point +insensible aux meurtrières oeillades de la cousine de sa mie; mais tant +que vécut la dame de beauté, elle fut toujours «la dame souveraine et la +plus aimée de son amant.» + +Les entrevues du roi et de sa douce maîtresse devinrent rares jusque +vers 1438. Charles VII reprenait alors, pièce à pièce, son royaume aux +Anglais. + +--Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il, +lorsqu'après quelque succès, il faisait à Loches ou à Chinon, une courte +apparition. + +De riches présents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII +n'avait point diminué. Aux logis et aux terres que possédait déjà son +amie, il avait ajouté la seigneurie de la Roche-Servière, les +seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine, +enfin le château de Beauté-sur-Marne. + +--Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom êtes depuis longtemps déjà, +châtelaine et dame de beauté. + +En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'établir, pour quelques +mois, à Bourges. Désireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne +voulait point habiter le château royal, il lui donna, à peu de distance +de la ville, une résidence charmante, le château de Bois-Trousseau, +qu'elle vint habiter immédiatement. + +Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle maîtresse; plus +jamais ils ne retrouvèrent ces heures délicieuses «qui s'envolaient si +rapides et si légères qu'on eût pu vivre ainsi plus de mille ans sans +vieillir.» Le château de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands +bois, abritait merveilleusement le mystère de leurs amours. Là, point +d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs dévoués, muets, +aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soirées, aussi +épris encore qu'au jour où, pour la première fois, ils avaient senti +battre leur coeur. Charles racontait à sa mie ses exploits contre les +Anglais, ses succès, ses espérances. Agnès, à son tour, faisait la +lecture dans quelque manuscrit ou récitait des vers; car «elle était +savante et bien instruite, s'étant toujours complue à la société des +beaux esprits.» + +Leurs amours au château de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commencé +comme un roman de chevalerie. + +C'était un soir, il pouvait être neuf heures; seule dans sa chambre, +Agnès Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imagé, lorsqu'on +vint lui annoncer qu'un chasseur égaré demandait l'hospitalité. + +--Qu'on le conduise à ma plus belle chambre, répondit Agnès, et qu'on +veille à ce qu'il ne manque de rien. + +Quelques instants après, on revint dire à la belle châtelaine que le +chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait à la +remercier le soir même. Déjà elle se levait pour aller recevoir +l'étranger, lorsqu'il parut lui-même, souriant et joyeux à la porte. + +--Ah! mon cher Sire aimé s'écria Agnès, vous ici, seul à cette heure, +quelle imprudence! + +Cette imprudence devait se renouveler souvent. + +Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle +l'attendait, la belle Agnès faisait allumer un falot sur la plus haute +tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux +Charles VII accourait à toute bride, suivi d'un seul confident. Accoudée +à son balcon, la dame de beauté inquiète, émue, interrogeait la route +que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle à l'extrémité +de la longue avenue qui conduisait à Bois-Trousseau, légère et joyeuse, +elle descendait le recevoir, et avec une grâce inimitable, lui faisait +les honneurs du logis et du souper. + +Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes +affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges. +Alors, pour répondre au signal de son amie, il faisait au sommet du +château royal apparaître une vive lumière. + +Seule et triste ces soirs-là, en son manoir, la douce Agnès se consolait +en pensant qu'une noble ambition était sa seule rivale dans le coeur de +Charles VII. + +La charmante légende de ce télégraphe lumineux s'est conservée à travers +les siècles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet +d'une colline boisée, les restes d'une tour qui a gardé le nom de «_la +tour du signal_.» + +Tout entier à l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour, +Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais. +Mais Agnès se souvenait pour lui. + +--Bientôt, hélas! mon cher Sire, il faudra nous séparer derechef. + +--Je partirai, ma mie, répondait tristement le roi. + +L'intérêt du royaume, telle fut la constante préoccupation d'Agnès +Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est à cela qu'elle +doit d'avoir trouvé grâce devant la sévère histoire qui flétrit +d'ordinaire les maîtresses royales, c'est pour cela que son nom, comme +un nom béni, a traversé les siècles. + +Le roi de France n'était déjà plus ce monarque humilié que les Anglais +railleurs appelaient «le roi de Bourges,» bientôt il allait mériter son +surnom de Victorieux. L'ennemi n'était pas encore expulsé; mais on avait +reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles +arrivaient de tous côtés, les soldats étaient nombreux, les finances +commençaient à se rétablir. + +Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui +ne dut à ceux qui l'entouraient. «Le ciel et la terre, dit un vieil +historien, semblent s'être réunis pour l'aider à reconquérir son +royaume.» + +Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus désespérées, +il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention +rendit le courage aux peuples désolés. Les noms de ses compagnons +d'armes sont devenus les synonymes de fidélité et de courage, à ses +côtés en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire, +Guillaume de Barbassan, le bâtard de Dunois, et bien d'autres capitaines +sans reproche et sans peur. Pour maîtresse il eut une femme belle, +spirituelle, dévouée, toujours prête à s'oublier elle-même. Enfin, pour +rétablir ses finances épuisées, il trouva un homme de génie, financier +illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans +compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf +indispensable de la guerre. + +Mais Charles VII était un prince ingrat: il avait laissé périr Jeanne +Darc, nous le verrons, vers la fin de son règne, dépouiller Jacques +Coeur, son argentier, son bienfaiteur. + +C'est à Bourges, alors que la pénurie du roi était telle qu'il ne +pouvait même pas payer une paire de souliers, que pour la première fois +Jacques Coeur se présenta à la cour où chacun se racontait sa +prodigieuse fortune. + +Dans l'origine, l'argentier du roi n'était rien. Fils d'un pauvre et +obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bientôt l'homme le plus +opulent de France. Possédant au plus haut degré le génie du commerce, il +avait fait fructifier au centuple le très-mince pécule que lui avait +laissé son père. A mesure que sa fortune augmentait, il étendait le +cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il était arrivé à établir des +comptoirs nombreux dans le Levant et à devenir le premier négociant du +monde entier. + +--Sire, avait dit Agnès Sorel à son amant, faites bon accueil à Jacques +Coeur, l'or n'est pas moins nécessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de +reconquérir un royaume. + +Charles VII écouta son amie; très peu de temps après une première +entrevue, Jacques Coeur fut nommé _maître de la monnaie de Bourges_, et +dès lors il commença à faciliter au prince les moyens de faire la guerre +à l'Anglais. + +Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la +charge d'_Argentier du roi_. Un pareil titre équivalait à celui de +fermier général. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans +une somme déterminée à l'argentier pour acquitter les dépenses de +l'hôtel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus +étendu, puisqu'il réglait avec les provinces les contributions qu'elles +devaient fournir à l'État. Il était en même temps ministre des finances +et dépositaire du Trésor. Souvent il eut occasion de faire au roi des +avances considérables, toujours sans intérêts, et, lorsqu'il s'agit de +reconquérir la Normandie, il sacrifia, sans hésiter, deux cent mille +écus d'or, somme véritablement fabuleuse pour le temps. + +L'argentier était alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien à +refuser à cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il fût question de +guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait à son maître +les moyens de «danser des ballets ou de dessiner des parterres.» + +--Vous êtes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France, +lui disait Agnès Sorel. + +De son côté Charles VII disait à son argentier: + +--Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais, +je crois; ne vous dois-je pas ma puissance? + +Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de +son ami Jacques Coeur. + +Durant les années qui suivirent les jours heureux du château de +Bois-Trousseau, Agnès Sorel parut fort peu à la cour; elle habitait +tantôt Loches, tantôt Chinon, le plus souvent le petit logis de +Fromenteau; le roi venait passer près d'elle ses moments de liberté, ses +jours s'écoulaient heureux et calmes. L'événement le plus important de +cette époque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont +elle avait été demoiselle d'honneur, celle-là même qui l'avait +abandonnée à la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la +liberté de son mari. + +Agnès se faisait une fête de revoir son ancienne maîtresse. Mais la +femme de René d'Anjou fut cruelle. + +--«Êtes-vous donc si éhontée, lui dit-elle, que vous osiez vous +présenter devant moi sans rougir, après avoir oublié la pudeur au point +d'être publiquement la maîtresse du roi?» + +Agnès pouvait répondre à cette Isabelle, alors si sévère, qu'elle-même +l'avait poussée dans les bras du roi; mais douce et résignée, elle +baissa la tête sans mot dire. Ces reproches amers lui étaient plus +sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de +Maignelais. + +Désolé d'être séparé de sa belle maîtresse, Charles VII, lors de ses +fréquents voyages à Chinon ou à Bourges, se plaignait à sa mie de son +obstination à demeurer loin de lui. + +--Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous à la +cour du roi dont vous êtes l'unique souveraine? + +Mais la dame de beauté préférait sa tranquille solitude. Si parfois le +roi insistait pour l'emmener à Paris, si la reine joignait ses instances +à celles de son époux, Agnès se jetait aux pieds de son amant et le +conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte. + +Agnès Sorel avait du reste ses raisons pour détester le séjour de Paris. +Elle y était venue, en 1437, à la suite de la reine et le luxe qu'elle +avait déployé en cette circonstance causa une espèce de scandale. + +Agnès Sorel avait paru aux côtés de la reine vêtue de velours et de +fourrures, étincelante de diamants qui faisaient éclater sa miraculeuse +beauté. Les bourgeois, toujours les mêmes en tout temps et en tout pays, +avaient murmuré hautement de cette grande magnificence. Des paroles +malplaisantes étaient venues aux oreilles de la dame de beauté. Ces +mépris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle +avait dit au roi: + +--«Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuidé qu'on ne +m'eût point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais jà entré ni mis +le pied.» + +Cependant les ennemis de la maîtresse du roi, jaloux de sa +toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient à la renverser. + +A la tête de ces ennemis se trouvait le fils même de Charles VII, le +Dauphin Louis. On est encore à s'expliquer les motifs de la haine de ce +prince sombre et dissimulé. Avait-il aimé Agnès Sorel et en avait-il été +repoussé comme quelques-uns le prétendent, redoutait-il simplement +l'influence d'une femme spirituelle et dévouée, c'est ce qu'il est +impossible de décider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour +la perdre. + +On était alors à la fin de l'année 1446, Charles VII et toute la cour +habitaient le château de Chinon où Agnès était venue joindre le roi. «Le +Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait +rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour vînt à être +découvert, résolut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.» + +Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de +Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui +donna l'ordre de se faire aimer d'Agnès. + +Depuis longtemps déjà, Chabannes aimait la dame de beauté, et le rusé +Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour être +l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agnès, Chabannes +ne put se résoudre à faire le malheur d'une femme aimée. + +C'était une périlleuse mission que le Dauphin donnait là à son +confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il +craignait presqu'également d'échouer et de réussir. + +Bien accueilli, il avait à redouter la furieuse colère du roi, et le +premier mouvement de Charles VII était terrible. Repoussé, il ne se +dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi. + +Il choisit un terme moyen et résolut de tromper tout à la fois le +Dauphin et le roi. En conséquence, il commença à entourer Agnès de soins +et d'hommages. + +Toute la cour s'aperçut bientôt du grand amour du comte de Dammartin +pour la dame de beauté, mais Agnès agréait-elle ou repoussait-elle ses +hommages, c'est ce que les mieux informés ne savaient dire.... + +--Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le +Dauphin. + +Et invariablement le comte répondait. + +--Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie. + +Le Dauphin commençait à se défier de son confident, Charles VII, prévenu +par quelques courtisans, commençait à prendre l'éveil, lorsqu'une scène +inattendue vint mettre un terme aux assiduités de Chabannes. + +Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements, +lorsqu'au détour d'un corridor sombre il se trouva face à face avec +Agnès Sorel. + +Elle paraissait vivement émue; elle courait poursuivie par le comte. + +Charles VII fronça les sourcils en les apercevant, et d'une voix sévère +demanda une explication. + +Agnès lui apprit alors que depuis longtemps elle était importunée par le +comte. Ce soir-là, se trouvant seul avec elle il s'était jeté à ses +pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repoussé, il avait +redoublé d'instances, et était bientôt devenu si pressant qu'elle avait +cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du +roi, remplis de monde à cette heure. Chabannes alors s'était élancé sur +ses traces, et l'avait poursuivie jusque-là, non plus pour lui parler +d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence. + +La contenance embarrassée du comte, immobile à quelques pas, prouvait au +roi qu'Agnès n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité. + +Charles VII, à ce récit, entra dans une épouvantable colère et ordonna +au comte de quitter à l'instant même le château pour ne jamais +reparaître à la cour. + +Chabannes, épouvanté du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie, +courut à l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se +passer. + +Louis, bien que marri de voir son projet manqué, consola son confident. + +--C'est sur mes ordres que tu t'es exposé, lui dit-il; sois sûr que je +ne t'abandonnerai pas; demain même je veux parler pour toi à mon père. + +Le lendemain, en effet, en présence d'Agnès, Louis demanda au roi la +grâce de Chabannes. + +Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait +au roi les bons et fidèles services du comte: + +--Oncques, répondit le roi, cet homme ne reparaîtra en ma présence, et +il se doit estimer heureux que la dame de beauté, ma mie, veuille bien +se contenter de si petit châtiment pour si mortelle injure. + +--Par la Pâques-Dieu! s'écria alors le Dauphin, c'est cependant cette +effrontée ribaude qui cause toutes nos querelles! + +Et s'avançant vers Agnès, il lui donna un soufflet. + +A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement +par les épaules qu'il le fit tomber. Menaçant et terrible, il allait +frapper lorsqu'Agnès, toujours généreuse, arrêta sa main. + +--Revenez à vous, mon cher Sire, et songez que c'est là votre fils. + +--Soit! mais qu'il quitte à l'instant Chinon, dit le roi. + +Le Dauphin, dévorant sa colère, se releva lentement; pâle et sombre, il +sortit sans proférer une parole, mais dans son dernier regard Agnès put +lire une terrible promesse de vengeance. + +Quelques chroniques, qui font allusion à cette terrible scène entre le +père et le fils, disent tout simplement que «_le jeune Dauphin, mal +conseillé, se laissa aller envers Agnès à quelques promptitudes_.» + +Le mot vaut la peine d'être conservé. + +Et maintenant, Agnès Sorel avait-elle partagé l'amour de Chabannes, +avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est +moins démontré, il faut féliciter le comte de sa discrétion et de son +adresse. Il sut en ce cas échapper aux nombreux espions du Dauphin qui +nuit et jour surveillaient ses moindres démarches, et, plutôt que de +compromettre sa dame, il se laissa héroïquement exiler. + +Peu de temps après l'événement que nous venons de rapporter, Agnès Sorel +quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prières du roi, +les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent +vaincre sa résolution. Retirée en son logis de Loches, elle voulait, +disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine +un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'était plu à +embellir de tout ce que le luxe de l'époque offrait de plus recherché. +Aucun événement, en effet, ne troubla ses dernières années; les visites +du roi rompaient seules la monotone uniformité de l'existence de la dame +de beauté. + +Vers la fin de l'année 1448, Agnès Sorel, ayant eu connaissance d'un +complot tramé contre la personne du roi, alors occupé de la conquête de +la Normandie, elle se décida à sortir de sa retraite. + +Elle écrivait à son «cher Sire, d'avoir à se tenir sur ses gardes,» et +lui annonça que bientôt elle se mettrait en route afin de lui +communiquer des détails qu'elle n'osait confier même à ceux dont elle se +croyait sûre. + +Dès les premiers jours de l'année suivante (1449), la dame de beauté +quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors à l'abbaye de +Jumièges. + +Mais elle ne put arriver jusque là; prise d'une indisposition subite, +elle fut forcée de s'arrêter au château de Mesnil-la-Belle, situé à +quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi. + +Cette indisposition, légère au début, offrit bientôt les symptômes les +plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beauté fut en +danger. + +Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position. + +--Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai +ma Touraine. + +Elle prit alors ses dispositions dernières, recommandant ses enfants à +Charles VII, pour qu'il en prît souci comme si elle n'avait point cessé +de vivre. + +Elle fit alors venir toutes les demoiselles attachées à son service et +longuement les exhorta à la sagesse, «essayant de les convaincre par le +récit de ses souffrances, endurées en secret, du peu de bonheur que l'on +trouve en cette vie, lorsqu'on a cessé d'avoir le droit de supporter +tous les regards sans rougir.» + +Peu d'heures après, le 9 février 1449, vers six heures du soir, elle +poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jésus! et trépassa. + +Agnès Sorel avait alors quarante ans. + + Et retiré (le roi), l'hiver à Gemiège séjourne, + Là où la belle Agnès, comme lors on disait, + Vint pour lui découvrir l'emprise qu'on faisait + Contre Sa Majesté. _La trahison fut telle_ + _Et tels les conjurés qu'encore on nous les cèle_.... + Mais las! elle ne put rompre sa destinée, + Qui pour trancher ses jours l'avait ici menée + Où la mort la surprit.... + +Ainsi s'exprime Baïf, laissant à entendre que le chef de cette +conjuration, qu'Agnès allait découvrir au roi, n'était autre que le +Dauphin lui-même. + +La dame de beauté avait choisi pour exécuteurs testamentaires Robert +Poitevin, _physicien_ (médecin), maître Étienne Chevalier, trésorier du +roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considérables qui furent +répartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir: + +Charlotte, qui épousa Jacques de Brézé, comte de Maulevrier; +Marguerite, mariée à Prégent de Coëtivi, et Jeanne, qui devint la femme +de Antoine de Beuil, comte de Sancerre. + +La mort de la dame de beauté plongea Charles VII dans un morne +abattement: + +--J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il à tous ceux qui +l'approchaient. + +Puis, jour et nuit, il se répétait comme à lui-même, les larmes aux +yeux: + +--Las! Las! quel malheur! mourir si jeune! + +Il n'y eut qu'un cri à la cour de France: + +--Agnès Sorel est morte empoisonnée! + +Mais quel était l'auteur de ce crime? + +Tour à tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin +le Dauphin de France. + +Les deux premières suppositions sont parfaitement ridicules, quant à la +troisième, qui paraît avoir plus de probabilité, elle ne s'appuie sur +aucune preuve. + +Le Dauphin, après la mort d'Agnès, fit tout son possible pour effacer +toute trace de la haine passée, et plusieurs historiens, pour prouver le +peu d'inimitié qui avait dû régner entre la dame de beauté et le +Dauphin, racontent le fait suivant: + +Bien des années après la mort d'Agnès, le Dauphin, devenu roi, était +allé prier dans l'église de Loches où la dame de beauté avait été +enterrée. + +Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandèrent +l'autorisation de faire enlever de leur église la tombe de cette femme +dont la vie avait été si scandaleuse. + +--Je croyais, leur répondit Louis XI, que cette femme avait été votre +bienfaitrice: m'a-t-on trompé, ne vous a-t-elle donc rien donné? + +--Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques présents. + +--Mais quoi encore? + +--Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image +d'argent de la Madeleine. + +--Sa générosité s'est-elle donc bornée là? + +--Elle a encore donné au chapitre deux mille écus d'or et quelques +terres. + +--Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne +vous les a-t-elle donc pas octroyées par testament? + +--Pardonnez-nous, Sire. + +--Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive +indignation, que vous gardez la mémoire de celle qui fut votre +bienfaitrice! Non-seulement je vous défends de troubler ses cendres, +mais je veux que son tombeau soit plus respecté qu'il ne l'est. + +Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper: + +--Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mériter que je vous +fasse rendre tout ce que vous a donné dame Agnès Sorel. + +Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y +voient une marque d'amitié et de bon souvenir pour une femme qui en +était si digne, d'autres, au contraire, y découvrent un trait d'habile +politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde +dissimulation. + +Antoinette de Maignelais détestait sa cousine; elle en était jalouse, +mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui +eussent manqué. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tenté de +supplanter Agnès Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put +réussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de +beauté; elle fut la maîtresse du roi, mais ne fut jamais son amie. + +Quant à Jacques Coeur, il ne put lui venir à l'idée d'attenter aux jours +d'Agnès; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidèle protectrice. + +Les mauvais jours, hélas! ne tardèrent pas à venir pour l'argentier de +Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis +levèrent la tête. + +La fortune de Jacques Coeur était alors à son apogée, ses richesses +étaient si grandes que les plus crédules assuraient que Raymond Lulle, +mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqué le +secret de faire de l'or. + +Les courtisans détestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les +écrasait; ils lui enviaient ses terres, ses châteaux, ses palais. +Presque tous étaient ses débiteurs pour des sommes considérables: ils se +dirent qu'avec le créancier disparaîtrait la dette. La perte du +malheureux fut donc résolue; la dame de beauté n'était plus là pour le +défendre, la reconnaissance pesait à Charles VII. L'argentier succomba. + +On l'accusa d'abord d'avoir empoisonné Agnès, et Anne de Vendôme, femme +de François de Montberon se chargea du rôle d'accusatrice. + +Jacques Coeur fut donc arrêté; mais il se disculpa si complètement, il +prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour exécuter ses +volontés dernières, était son amie, qu'il fut remis en liberté et que la +dame de Vendôme fut condamnée à lui faire amende honorable. + +Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusèrent de +concussion. + +Une fois encore, l'argentier du roi fut arrêté et conduit à Poitiers. +Son procès s'instruisit rapidement, on ne voulut même pas lui permettre +de se défendre; à tout prix il fallait le trouver coupable. + +Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait, +et cependant, aux mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut +condamné. L'arrêt portait que Jacques Coeur «durement atteint des crimes +à lui imputés avait encouru la _peine de mort_ que le roi lui remettait +_en considération de certains services rendus_ et à la recommandation du +Pape. + +Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent +confisqués et partagés entre ses ennemis. + +Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme véritablement +malheureux, se cotisèrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000 +écus d'or. + +Jacques Coeur, profondément touché de ce témoignage d'estime et de +reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la même intelligence +et le même bonheur il recommença l'édifice de sa fortune, et, en peu +d'années, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu. + +--Je jure, disait-il à ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le +roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agnès Sorel. + +Jacques Coeur, aimé et estimé de tous ceux qui l'avaient approché, +mourut à l'île de Chio, où l'on voit encore son tombeau. + +Plus lard, ses enfants firent casser comme _nul, manifestement et +expressément injuste_, le jugement qui l'avait condamné, mais déjà +depuis longtemps l'opinion publique avait réhabilité cet homme de bien. + +Après la mort d'Agnès Sorel, Charles VII resta toujours triste et +sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une maîtresse +vulgaire. Les dernières années du règne de l'amant de la dame de beauté +furent d'ailleurs troublées par les perpétuelles rébellions du dauphin +Louis. + +Le roi en était arrivé à redouter tellement son fils, que, craignant +d'être empoisonné par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet +1461). + +Au nom de la dame de beauté sont restées attachées bien des légendes +poétiques, récits naïfs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses +amours. + +Il ne reste plus rien, dans l'église de Loches, du tombeau d'Agnès +Sorel; sur un socle de marbre noir était sa statue couchée, deux anges, +deux amours plutôt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tête. + +Il n'y a plus aujourd'hui à Loches qu'un froid monument, dans l'une des +tours du château; une barbare inscription y «relate le nom de tous ceux +qui contribuèrent à la translation de ce mausolée, restauré avec les +fonds votés par le conseil général.» + +Il était cependant si facile d'y écrire la charmante strophe de François +Ier, ou seulement les deux derniers vers du poème de Baïf: + + Agnès de belle Agnès portera le surnom + Tant que de la beauté beauté sera le nom. + + + + +III + +LES AMOURS DE FRANÇOIS Ier + + * * * * * + +LE ROI CHEVALIER + + +Dans la nuit du 1er janvier 1515, à l'heure même où commençait +l'année, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, à l'hôtel des +Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine. + +Louis XII, toute sa vie, s'était montré digne de ce glorieux surnom de +_père du peuple_ qui lui avait été décerné. Bien supérieur à tous les +souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans +rigueur. La prospérité publique fut son unique mobile et avant tout il +s'inquiéta du bonheur de ses peuples. + +--Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il +souvent. + +Il disait encore: + +--J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir +pleurer mon peuple de mes dépenses. + +Le plus cruel souci des dernières années du vieux monarque avait été de +laisser aux mains de François d'Angoulême, prince ami du faste et de +l'éclat, ce peuple qui lui était si cher et au milieu duquel il aimait à +se promener familièrement, monté sur une petite mule. + +La France tout entière, que ne désolaient plus les guerres, que ne +ruinaient plus les impôts excessifs, bénissait alors le nom du roi. La +capitale était enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason +de la «bonne ville,» faire l'acrostiche suivant: + + P aisible domaine, + A moureux vergier, + R epos sans dangier, + I ustice certaine, + S cience haultaine. + + C'est Paris entier. + +--Las! répétait souvent Louis XII à ses conseillers, en hochant +tristement la tête et en montrant le duc d'Angoulême, vainement nous +besognons pour le bien du pays, voilà un gros gas qui gâtera tout cela. + +Les tristes prévisions du _père du peuple_ ne tardèrent pas à se +réaliser. + +Donc, avec la nouvelle année 1515, commença un nouveau règne. Au matin +du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne année, +vinrent saluer François d'Angoulême du nom de roi de France. + +François Ier succédait à Louis XII. + +L'histoire a toujours traité François Ier en véritable enfant gâté. +Mort, on a continué à le louer comme on l'avait loué vivant, et il a +conservé, malgré tout, les titres de _roi-chevalier_ et de _restaurateur +des lettres et des arts_. + +La vérité est que François ne fut remarquable que par son goût déréglé +pour le faste, pour les fêtes, pour les cérémonies. Il se croyait +magnifique et n'était que follement dissipateur. Il fit tout pour son +orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de +toutes ses fantaisies des sommes considérables, au moment même où ses +généraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats. + +Il n'eut même pas l'habileté vulgaire de faire tourner tout son faste au +profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri +VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra épuiser le trésor royal pour +subvenir aux magnificences du _champ du drap d'or_, et il se retirera +sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le +robuste monarque Anglais. + +A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: «Plusieurs portaient +alors sur leur dos leurs moulins, leurs forêts et leurs prés.» Mais on +comptait sur la générosité du maître. + +Les impôts, on doit le comprendre, avaient été considérablement +augmentés, et si, comme le dit l'auteur des _Mémoires du chevalier +Bayard_, «oncques n'avait esté veu roi de France de qui la noblesse +s'esjouit tant,» les provinces accablées murmuraient hautement. La +raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, étaient les seules +armes des opprimés; ils s'en servaient. + +Pour combler le déficit creusé par les dépenses du mariage de Jeanne +d'Albret, nièce du roi, avec le duc de Clèves, il fallut établir la +gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait +ces noces somptueuses des _noces trop salées_. + +Faible, indécis, changeant, trop présomptueux pour se l'avouer à +lui-même, François Ier ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui +l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour à tour tenaient les fils: +ses ministres, dont deux au moins furent des misérables; sa mère, +ambitieuse passionnée; enfin toutes ses maîtresses, dirigées elles-mêmes +par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en +politique, sans jamais s'en apercevoir. + +Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands +coups de lance ou d'épée, il n'eut jamais que le courage brillant, mais +alors si commun, d'un chevalier mourant les armes à la main; il pouvait +passer à deux cents pas de l'ennemi, «vingt heures, armet en tête et le +cul sur la selle,» comme il l'écrivait à sa mère, mais il était +incapable de diriger une bataille. Il réussit presque toujours à se +faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi. + +Il eut recours, pour quitter la prison où le retenait Charles-Quint, à +des promesses bien jésuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande +parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours +scrupuleusement sa parole, sauf peut-être dans les circonstances où il +eût été «politique» de la violer. + +Le plus beau titre de François Ier à l'admiration et à la +reconnaissance est donc celui de _Restaurateur des lettres et des arts_. +Malheureusement il se trouve qu'il a plutôt entravé qu'aidé le mouvement +des lumières. Il protégea, il est vrai, quelques artistes étrangers et +quelques poëtes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour à tour, et au +gré de la maîtresse régnante, Sébastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto +Cellini et bien d'autres, trouvaient à la cour une magnifique +hospitalité qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer +l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres +manuscrites, et on établissait la censure. + +Le successeur de Louis XII prétendit être tout à la fois religieux et +tolérant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne +devaient pas le gêner. Il avait accepté les principes de la religion +réformée, et pourtant il obéissait à tous les ordres de la Cour de Rome. + +Il donna l'exemple de l'horrible persécution contre les luthériens, qui, +pendant trente-sept années consécutives, fit périr tant de braves gens, +de sujets dévoués; il alluma les premiers bûchers qui devaient dévorer +tant de victimes. Enfin il persécuta ou laissa persécuter par le +Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-même avait attirés à Paris, +et laissa condamner et exécuter plusieurs professeurs, Étienne Dolet +entre autres, que l'on disait, fort à tort probablement, être son propre +fils. + +En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie à +éteindre d'une main, les lumières qu'il allumait de l'autre. + +L'avénement de François Ier fut le signal d'un changement complet +dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractère de Louis XI, +la simplicité bourgeoise de Louis XII ne se prêtaient guère à la +représentation: «Lors on ne voyait, aux résidences royales que ceux qui +y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'État. +Il n'était point aisé alors, d'approcher la personne royale,» le +souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majesté, «et la +noblesse même était arrière.» + +Le successeur de Louis XII, brillant, léger, fastueux, dissolu, +entreprit de façonner son entourage à son caractère. Il réussit +facilement. + +Il avait le coeur héroïque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit +fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie; +tous ceux qui l'approchaient n'aspirèrent plus qu'à atteindre les rares +et sublimes perfections d'Amadis. On ne rêvait alors que fêtes et +tournois, joutes et passes d'armes. + +Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: à sa voix accoururent de +toutes les provinces les représentants des grandes familles: les +demeures féodales ne furent plus habitées que par les hiboux et quelques +vieux mécontents, représentants grondeurs d'un passé oublié. + +A côté de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point +n'était besoin, alors, de faire ses preuves pour être admis à l'honneur +des fêtes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue +rapière, suffisaient. On avait deux cents écus par an et le titre de +gentilhomme du roi. + +Mais une cour sans femmes, c'est une année sans printemps, un printemps +sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pensée à chacun de +ces émules d'Amadis, une maîtresse dont il pût porter les couleurs. Que +serait un tournoi pour les chevaliers qui se préparent à «bien faire +dans la lice,» sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains +pour les applaudir? + +François Ier voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles +maisons de France: les pères durent amener leurs filles, les maris leurs +femmes, les frères leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu +troupe si brillante et si bien ajustée de dames de familles nobles et +de damoiselles de réputation. + +Il y a loin de ces «assemblées honnêtes», aux sujettes du roi des +Ribauds, qu'avant cette époque traînaient à leur suite les rois de +France. + +Brantôme, pour sa part, félicite fort François Ier d'avoir «institué +sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes +dames et damoiselles;» «désormais on pouvait s'approprier d'un amour +point sallaud, mais gentil, net et pur.» + +Faire l'amour, en effet, était la grande occupation de toute cette +noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames +favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pères et +les maris n'étaient pas si mal avisés que de s'en fâcher, ils +cherchaient à se venger ailleurs, voilà tout. + +Le langage était alors à la hauteur des moeurs, tandis que toute +débauche était excusée sous le nom de galanterie, on parlait comme ont +écrit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans _Pantagruel_ et dans +_Gargantua_, comme Brantôme dans _les Dames galantes_, comme Marguerite +de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom. +Comme le latin, le vieux français bravait la pudeur en ce _bon vieux +temps_ de libres moeurs et de libre parler. + +La cour de François Ier était alors la plus brillante de l'Europe, la +noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France. +Un luxe inconnu jusqu'alors éclatait de toutes parts. Hommes et femmes +semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le +velours, les fourrures, les draps d'or, étaient alors à la mode, et +Brantôme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les +toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner. + +C'était chaque jour une fête nouvelle, les prétextes ne manquaient pas. +Tournois, bals masqués, feux d'artifices, comédies, chasses, promenades +aux flambeaux, «les jours, dit un vieil auteur luthérien, ne suffisaient +pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les +nuits.» Écoutons Ronsard, qui décrit, de souvenir, les splendeurs et les +plaisirs des résidences royales: + + Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau; + Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau + De chambre en chambre aller les mascarades? + Quand ouïrons-nous, au matin, les aubades + De divers luths mariés à la voix? + Et les cornets, les fifres, les hautbois, + Les tambourins, violons, épinettes + Sonner ensemble avecque les trompettes? + Quand verrons-nous, comme balles, voler + Par artifice, un grand feu dedans l'air? + Quand verrons-nous, sur le haut d'une scène + Quelque farceur, ayant la joue pleine + Ou de farine, ou d'encre, qui dira + Quelque bon mot qui nous réjouira?... + +Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, François +Ier allait adressant de l'une à l'autre ses hommages passagers. On en +était arrivé à ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne +rencontrait guère plus de cruelles que de maris jaloux. N'était-il pas +le roi! + +Nous ne savons au juste quelle était la physionomie de François Ier +avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, à couper ses +cheveux et à laisser croître sa barbe; mais le Titien nous a laissé un +portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries +du Louvre. + +Le peintre a su donner à cette figure un noble et grand caractère, +malgré sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la +Comédie Italienne, ressemblance qui tient à la ligne du nez, trop +avancée sur une lèvre mince, et à la proéminence du menton un peu bombé +et terminé par une barbe pointue. On retrouve bien là d'ailleurs le +rival de Charles-Quint, le front un peu ramassé, mais noble cependant, +l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'appétits +et de désirs. + +François Ier était d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe +nerveuse était mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-être +péchait-il par les épaules, un peu bombées, mais il avait adopté un +costume qui dissimulait ce léger défaut. + +Tel était François Ier à l'époque la plus florissante de son règne. +Le château d'Amboise, le palais des Tournelles étaient devenus trop +petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs +clos qui vivait à l'ombre du trône. Le roi songea alors à construire de +nouvelles résidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour. + +Dans tous ces bâtiments, dont le roi avait pris le goût en Italie, on +retrouve comme un reflet de cette époque qui sacrifia tout au dehors. +Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa +prodigalité, ses faiblesses, son goût pour les arts, ses fêtes, ses +soucis, ses peines d'amour. + +A Chambord furent englouties bien des années du revenu de la France, +mais aussi quelle merveille! + +Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous êtes-vous +promené dans ses quatre cent quarante pièces? Avez-vous compté ses +fenêtres aussi nombreuses que les jours de l'année? + +Le Primatice en a donné les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis +douze ans à élever les pavillons, les terrasses, les galeries, à creuser +les bassins, à détourner le lit des ruisseaux. + +Jean Goujon et Germain Pilon avaient été chargés des sculptures; Léonard +de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui +dégradées. + +Lorsque parfois quelque audacieux faisait remarquer au roi les énormes +dépenses de ce merveilleux château: + +--Ce ne sera jamais trop pour mes amours! répondait le roi. + +C'est à Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame +d'Étampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effacé +les amoureuses devises et les galants emblèmes. + +Au milieu des délicates sculptures qui courent le long des corniches, ou +qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aperçoit +encore bien des initiales enlacées, non loin de cette salamandre +entourée de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si +explicite: _nutrisco et extinguo_. + +Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les +ombrages frais du parc, que de tendres causeries près des fenêtres +charmantes des grandes salles habillées de riches tapisseries de +Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris étincelants d'or! + +Soupirs dans le nuage, hélas! chanteurs au tombeau! + +Chambord est resté debout, muet témoin, et la légende n'est plus qu'un +vague murmure. Que de pieds légers cependant ont gravi l'escalier secret +de la chambre du roi! qui donc a compté les ombres qui passaient rapides +le long des corridors? + +Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour! + +Et c'est lui cependant, en un jour de mélancolie, alors qu'il pensait au +beau Brissac, peut-être, qui traçait son distique fameux: + + Souvent femme varie; + Bien fol est qui s'y fie. + + + + +IV + +MADAME DE CHATEAUBRIANT. + + +Marié jeune encore, et lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, à la fille +d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, François Ier ne tarda +pas à devenir un époux infidèle. Il n'attendit même pas pour délaisser +sa femme, la fin de la lune de miel. + +Peu scrupuleux dans le choix de ses «amies,» il aimait, à la fois, en +haut et en bas lieu, ne rougissant pas «de partager avec les domestiques +de sa maison les faveurs de quelque dame.» + +--Notre maître, disait un gentilhomme de François Ier, a eu quelques +bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises. + +C'est tout à fait l'opinion de Brantôme, mais le vieux seigneur de +Bourdeilles s'exprime d'une façon bien autrement énergique. + +Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de répit que lui +laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agnès Sorel, il y avait quelque +chose de désintéressé et de chevaleresque dans cette folle tendresse +d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine. + +Agnès disait à son royal amant: + +--Assez de temps avez perdu à faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'épée +derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume. + +Et, docile aux conseils de la dame de beauté, Charles VII quittait à +regret le manoir de sa mie et se mettait à la tête de ses troupes. + +Rien de pareil dans les nombreuses passions de François 1er. + +--Il était si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait à +la fois plusieurs dames dont il entremêlait les couleurs. + +On perdrait son temps, en effet, à compter les liaisons passagères du +roi-chevalier, et la liste de ses maîtresses était déjà bien longue +lorsqu'il monta sur le trône. + +La troisième épouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie +d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernière passion du duc +d'Angoulême. + +Mais cette fois, et ce fut peut-être la seule, l'ambition et l'intérêt +arrêtèrent un prince qui sacrifia toujours tout à son plaisir. + +Louis XII, déjà vieux et épuisé, s'en allait mourant, et comme il +n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait être contrainte, à sa mort, +de quitter le trône, et la France peut-être, ce plaisant pays, pour +aller tristement finir ses jours de l'autre côté de la Manche, au pays +de la brume. + +«Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un +fils lui survenait, ce fils, au détriment du duc François, hériterait de +la couronne; elle serait régente alors, et jouirait de tous les +priviléges de ce beau titre pendant de longues années de minorité.» + +La belle Anglaise avait peut-être calculé toutes ces éventualités, +lorsque, pour la première fois, il lui fut impossible de ne pas +s'apercevoir de l'amour du jeune et séduisant duc d'Angoulême. + +Elle se montra fort sensible, «plus qu'il ne convenait,» aux +empressements de l'héritier du trône. Ils étaient jeunes tous les deux, +aimables, amoureux, le dénoûment de cette intrigue ne devait pas se +faire attendre, lorsque tous les intérêts compromis vinrent se jeter à +la traverse. + +Un gentilhomme périgourdin, le sieur de Grignaux, découvrit, le premier, +le gentil roman de la reine. Il prévint en toute hâte la mère de +François, qui le chargea de désenchanter le jeune prince, en lui faisant +apercevoir un calcul habile là où il ne croyait voir que de l'amour. +Madame d'Angoulême se réservait de brusquer une rupture si les +avertissements d'un ami ne suffisaient pas. + +--Pasque-Dieu! Monseigneur, dit à François le prudent de Grignaux, +voulez-vous toujours être simple duc d'Angoulême et jamais roi de +France! + +Et comme l'amoureux François feignait de ne pas comprendre: + +--Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous, +monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez là à vous donner un +maître, un accident est tôt arrivé: êtes-vous si pressé de vous faire un +roi? + +Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux. + +--J'aime autant, répondit-il, voir régner mes enfants que de régner +moi-même. + +Et il continua d'entourer de ses galantes prévenances la reine Marie, +qui l'accueillait et lui faisait fête d'une façon vraiment inquiétante +pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun à la cour s'en +apercevait. + +C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la +mère et la femme du jeune prince. + +Leurs exhortations réveillèrent l'ambition dans le coeur de l'héritier +de la couronne; ses yeux se dessillèrent, l'illusion s'envola. + +Il avait été l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il +craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils +à Louis XII. + +La reine était devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses +goûts, lorsque la mort du roi la délivra de tous ces argus intéressés; +elle épousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en +France, et retourna avec lui en Angleterre. + +Devenu roi, peut-être pour avoir une fois en sa vie su commander à ses +désirs, François ne changea point ses habitudes galantes. + +La cour était toujours accompagnée d'une troupe nombreuse de dames: +c'étaient d'abord les maîtresses avouées du roi, elles avaient le pas +sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands +dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite. + +Il y avait encore, au dire de Brantôme, _la petite bande_, troupe +galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les +plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette +aimable confrérie étaient les favorites de François Ier, souvent avec +elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entières, +quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des résidences +royales. «Là, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au +soir et du soir au matin.» + +«Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait, +sans différence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de +la veille n'était jamais celle du lendemain.» + +Le nombre même des maîtresses du roi leur ôtait toute influence durable, +et les choses continuèrent ainsi jusqu'au jour où, pour la première +fois, il aperçut la belle Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant. + +Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite à la cour d'une +grande influence et, pendant plusieurs années, elle régna, souveraine +maîtresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant. + +Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, était issue de grande et +noble race: sa famille, alliée aux maisons royales de France et de +Navarre, était, depuis plusieurs siècles, célèbre dans les fastes de la +chevalerie. + +Son père était ce Gaston de Foix, qui dut à la beauté de son visage et à +ses longs cheveux blonds et bouclés le surnom de Phébus. C'était un +«grand chasseur et beau savant,» lorsqu'il rentrait le soir après avoir +passé la journée à battre les grands bois, il rédigeait les préceptes du +grand art de la chasse, et il a laissé un livre précieux à bien des +titres: _le miroir de Phébus, avec l'art de faulconnerie et cure des +lestes à ce propices_. + +La mère de Françoise-Jeanne d'Aydie, était la fille aînée et l'héritière +d'Odet d'Aydie, comte de Comminges. + +En l'an 1495, c'est-à-dire vingt ans avant l'avénement de François +Ier au trône, il y avait grand émoi au castel héréditaire de la +maison de Foix: la dame châtelaine touchait au terme de sa grossesse, et +d'heure en heure on attendait sa délivrance. + +Phébus de Foix, qui, en sa qualité de savant homme, croyait, avec tout +son siècle, à l'influence des astres, avait mandé en son logis un +astrologue fort en réputation dans le midi de la France. + +--Or ça, maître, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de +vous? + +L'astrologue s'inclina. + +--Ma dame et épouse va présentement me donner un enfant, et je +souhaiterais savoir quelles destinées l'attendent, fille ou garçon. +Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosité. + +--Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile. + +--Ça donc, maître, usez de mon logis et de mes domestiques comme de +vôtres, pour toutes choses nécessaires à votre art, chacun ayant reçu +l'ordre de vous obéir comme à moi-même, et comptez surtout sur bonne +récompense. + +Le sire de Foix, sur ces mots, congédia le «savant homme» et se rendit, +à l'appartement qu'occupait la châtelaine. + +L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du château et passa +la nuit à interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au +monde une petite fille. + +Le matin, à l'aube du jour, l'accouchée avait oublié ses souffrances, et +reposait paisiblement dans le vaste lit à colonnes, entouré d'épaisses +draperies, qui occupait presqu'entièrement un des côtés de la salle. La +petite fille, «accorte, mignonnette,» dormait dans un riche berceau. + +Monseigneur Phébus auquel le plaisir d'être père faisait oublier les +émotions de la nuit, «il aimait tendrement sa femme,» chargea un page +d'aller quérir l'astrologue. + +Au bout d'un instant le page revint seul. + +--Je n'ai point trouvé l'homme, monseigneur, dit-il, ni même aucune +trace de son passage dans le réduit de la tourelle; mais sur un +escabeau, placé en évidence au milieu de la salle, j'ai aperçu le +parchemin que voici. + +C'était une grande feuille bizarrement découpée, presqu'entièrement +couverte de dessins étranges et de figures cabalistiques. Un clou avait +sans doute servi à la fixer à l'escabeau, car on voyait au milieu une +petite déchirure. + +Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le +page, et non sans difficulté il parvint à déchiffrer cette obscure +prédiction, rimée comme c'était l'usage alors: + + Par beauté, et quoi qu'advienne[4] + A l'encontre, tôt sera reine. + +[Note 4: Mss. de la Biblioth.] + +Un sourire de satisfaction éclaira la physionomie du bon seigneur. + +--Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison étant +maison souveraine. + +Il reprit sa lecture: + + Aura la reine, de son fait, + Déplaisance dure et méfait. + +Messire Phébus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens +de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua: + + Du fait du roi aura grand heur + Las! puis grand malheur + . . . . . . . . . + . . . . . . . . . + +Là s'arrêtait la prédiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et +retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y +avait rien de plus. Effrayé sans doute de ce qu'il avait lu dans les +astres, l'astrologue avait jugé prudent d'en rester là. Une interruption +semblable équivalait à l'annonce d'un grand malheur. + +Telle fut du moins la pensée du vieux chevalier. + +Il appela aussitôt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et +de l'amener en sa présence. + +Écuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais +vainement on fouilla tous les coins du château, vainement on battit la +campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'était enfui +sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu. + +Si bien que quelques «bons écuyers» n'étaient pas fort éloignés de +croire que leur maître avait eu affaire à messire Satanas en personne. + +Cette singulière disparition ne laissa pas que d'inquiéter monseigneur +Phébus, et, lors des fêtes qui suivirent le baptême de sa fille, il +raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope à un vieux +chevalier, son compagnon. + +Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de +l'astrologue, était fort peu crédule de sa nature. + +--Ce sont là dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous +jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus. + +Monseigneur Phébus n'écouta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire, +le parchemin et soigneusement le déposa dans le coffre où il serrait +d'ordinaire ses objets précieux. + +La petite Françoise, tel est le nom qu'avaient donné à leur fille le +seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement à l'ombre du manoir +paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois +des environs, s'exerçant à monter à cheval, à suivre les grandes +chasses, et à lancer l'oiseau. + +Telles étaient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie, +les uniques distractions des châtelaines du moyen âge. Seules en leur +castel, entourées seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre +d'écuyers et de pages, elles restaient quelquefois des années entières +sans nouvelles de leurs époux, occupés à guerroyer dans quelque province +éloignée. + +Françoise avait près d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son +père d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois +frères ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait +aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils +avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et +allaient devenir les généraux de François Ier. + +C'était un noble et grand séjour, que le château de monseigneur de Foix! + +La cour n'avait pas encore attiré dans son rayonnement les représentants +des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient +pas pris l'habitude d'aller dépenser leurs revenus, plus que leurs +revenus souvent, auprès du souverain, afin de concourir, par leur luxe, +à l'éclat de la couronne. + +Les rois n'appelaient à eux la noblesse qu'à l'heure du danger; +lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'épée, elle accourait +alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au +milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois, +disons-le, de petits tyrans. + +Chaque province possédait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus +puissant que les autres, attirait à lui toute la noblesse des environs +et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il +en était ainsi de monseigneur Phébus. Chaque jour arrivait à son logis +quelqu'hôte nouveau, sûr d'y trouver une hospitalité royale. + +Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et +puissantes dames, se pressait dans les cours du château lorsque venait +l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauchée. + +Les festins succédaient aux chasses, les danses aux festins. Puis +venaient les joutes à armes courtoises, dans une clairière voisine, +ombragée d'arbres séculaires et entourée d'estrades pour les dames. +C'était la distraction suprême de l'époque, héroïque et dangereux +passe-temps «d'où d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et +saignants de quelque bonne blessure.» + +La gentille Françoise était la gloire et l'ornement de toutes ces fêtes; +elle allait avoir quatorze ans et était, au dire de tous, un véritable +miracle de beauté. + +Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son +costume «merveilleusement riche,» le bon Phébus ne pouvait s'empêcher de +murmurer les premiers vers de l'horoscope: + + Par beauté, et quoiqu'il advienne + A l'encontre, tôt sera reine. + +Reine elle était en effet, par sa beauté, par son esprit, par sa +naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adressé ses hommages, +les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses +sourires, et sollicitaient sa main. + +Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'époux qu'au +milieu de tous Phébus de Foix choisit pour sa fille chérie. + +C'était un seigneur de haute et fière mine, que le comte de +Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, «passé maître en fait +de vaillantise.» Il avait fait ses premières armes avec le connétable +Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime. + +Le mariage fut célébré en 1509. Françoise de Foix avait quatorze ans, +Jean de Laval était de dix années plus âgé que sa jeune épouse. + +Les fêtes et réjouissances des noces étaient à peine terminées, qu'il +fallut songer aux préparatifs du départ. + +Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, à ce manoir de +Chateaubriant que, plus qu'une longue lignée de preux chevaliers, devait +illustrer l'admirable auteur de _René_. + +Le lendemain même de la cérémonie, Phébus de Foix avait mandé près de +lui la nouvelle comtesse. Il tenait à la main, lorsqu'entra Françoise, +un large pli lié avec un fil d'or et scellé à ses armes. + +--Vous allez quitter votre père, ma fille, lui dit-il, gardez +précieusement ceci en mémoire de l'affection qu'il eut pour vous. + +Il lui remit en même temps le pli. Françoise, émue de l'air solennel du +vieux seigneur, était près de fondre en larmes. + +--Maintenant, continua Phébus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, à +moins que dans votre vie advienne quelque grave événement qui vous +trouble et vous inquiète. + +Françoise fit le serment que lui demandait son père. + +Cependant l'heure de la séparation était venue. Les chevaux et les +mulets de bagage emplissaient les cours. Écuyers et pages achevaient en +toute hâte les derniers apprêts, donnaient un coup d'oeil aux harnais, +fixaient solidement les coffres. + +Une dernière fois, monseigneur Phébus embrassa sa fille chérie. + +--Vous emportez, comte, dit-il à Jean de Laval, mon plus cher trésor; je +suis sûr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous. + +Jean de Laval, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son +beau-père. + +Or, c'était bien à la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus +cher trésor; il n'y avait pas d'équivoque possible, la fille de la noble +maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa +beauté. + +Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur +sa blanche haquenée. Jean de Laval s'élança à cheval et toute la troupe +se mit en route. + +Phébus de Foix rentra tristement dans son manoir désert. Longtemps +accoudé au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux à travers les +sinuosités de la vallée Jean de Laval et Françoise qui chevauchaient +lentement en tête de leur escorte. La vie de la comtesse de +Chateaubriant s'écoula paisible et ignorée pendant les premières années +de son mariage. Jean de Laval avait pris au sérieux ses devoirs de mari. +Il possédait un trésor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune +femme avec une sollicitude inquiète que les voisins taxaient de +jalousie. + +Les femmes attachées à leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-là +sont heureuses. + +Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Françoise se contenta +d'être la plus belle et la plus aimée des châtelaines. + +L'amour de son époux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux +fêtes des châteaux des environs et aux grandes chasses qui se +renouvelaient souvent. + +La Bretagne était alors un merveilleux pays, pour courre, la propriété +n'était pas morcelée à l'infini. Le pays n'était pas comme aujourd'hui +coupé de fossés profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de +chaque propriétaire comme un camp retranché, inaccessible aux chevaux et +aux chiens. + +Pendant ces premières et trop courtes années, Louis XII était mort et +François Ier était monté sur le trône. + +Un des premiers actes du jeune roi avait été de nommer deux maréchaux de +France, hommes de guerre fort en renom: l'un était Jacques de Chabannes, +sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frère de +la comtesse de Chateaubriant. + +On était alors à l'aurore éblouissante d'un règne nouveau. François +Ier, dans la première ivresse du pouvoir suprême, ne songeait qu'à la +joie. + +Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fête la même +ardeur que sur les champs de bataille. «Qui m'aimera me suive!» + +Et chacun suivait le roi à qui mieux mieux. + +D'Amboise à Romorantin et à Vendôme, ce n'étaient, à ce moment que +fêtes, bals costumés, petites guerres, grands repas et grande liesse. +Tout l'or des impôts y suffisait à peine, mais nul n'en prenait souci. +C'était une vie toute nouvelle. + +C'est à cette époque, et pendant les fêtes du carnaval, que le futur +protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une révolution dans +l'art de la coiffure. + +Les longs cheveux, on le sait, étaient au XVIe siècle la +marque distinctive, le privilège exclusif de la noblesse. Les longs +cheveux étaient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard, +l'illustre maître des _Sentences_, qui leva cette interdiction. Mais il +n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours. + +Elle eût protesté longtemps encore, et la révolution en question n'eût +point été accomplie, sans l'accident survenu au roi de France. + +La cour était alors à Romorantin et chacun fêtait le jour des rois. +François Ier allait se mettre à table lorsqu'on vint lui dire que le +comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fève. + +--Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je +détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien +veiller sur son élu. + +Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance. +C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors +couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur +de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens +préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en +quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de +combats. + +Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle +de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt. + +L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se +défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps +encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer +dans l'intérieur de la place. + +Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se +rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure +de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison +enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants. + +Le dangereux engin de guerre atteignit François Ier à la tête et lui +fit une profonde blessure. + +A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se +précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et +transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident, +étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure +n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux +cheveux noirs du roi. + +Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.» +Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les +longs cheveux furent déclarés ridicules. + +«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun +tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que +têtes rases et visages barbus.» + +La maladie de François Ier fut de courte durée, et bientôt les fêtes +recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais. + +Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu +jusqu'à François Ier, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme +un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,» +avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse. + +D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt +exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte. + +Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs +courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message; +mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa +résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était, +il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de +son honneur. + +Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu, +François Ier s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de +France, frère de madame de Châteaubriant. + +--J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la +comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement +au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme +toutes les grandes dames de France? + +--Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le +plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et +les fêtes de la cour la plus brillante du monde. + +Le roi sourit à cette délicate flatterie. + +--Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande +vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe? + +--Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine +est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous +égards. + +--Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour +faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher, +ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux. + +--Je crains, Sire, que cela ne soit difficile. + +--Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on +aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite. + +C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son +beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme. + +Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y +attendait. Son parti fut vite pris. + +--Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre +frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour. + +--Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement +madame de Chateaubriant. + +--C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit +trois jours, je veux me mettre en route. + +--Ne dois-je point vous suivre? + +--Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour +une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi +comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en +sûreté. + +--Mais ne craignez-vous pas la colère du roi? + +--La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air +sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si, +suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour. + +La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval; +elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la +cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la +tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable +angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte. + +Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les +préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment +des derniers adieux fut venu: + +--Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près +du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour. + +--Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres. + +--Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de +vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un +autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler +près de moi. + +--Mais alors, comment faire? + +--J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui +arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite +vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours +au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir +erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument +semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que +je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité. + +La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en +rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt. + +--Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment +impossible de me tromper. + +--Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message, +quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château, +faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage; +mais si vous recevez mon anneau, accourez. + +Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit. + +François Ier attendait avec la plus vive impatience la réalisation +des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir +on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement +visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit +que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de +contenir son dépit: + +--N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme? + +--Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est +fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider +à l'abandonner en si fâcheux état. + +Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre +comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait +d'encourir la disgrâce royale. + +François Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre +des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait +lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier, +était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de +Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir +rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète +démontra que le comte avait dit vrai. + +Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le +comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait +même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la +trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions +prises par le malheureux époux. + +Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le +dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la +suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de +voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret +qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa +délation. + +Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une +récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues. + +Une heure après, François Ier savait la vérité. + +En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une +furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger +de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari +et enlever la femme, sa complice. + +Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le +calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent +d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur. + +Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la +bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude +et l'exactitude possibles. + +Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le +voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où +son mari l'attendrait le moins. + +Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique +de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son +maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition +momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à +l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la +Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper +l'oeil du mari le plus soupçonneux. + +Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de +voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise +et de la colère du comte de Chateaubriant. + +Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né +au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce +nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de +France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin. + +On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les +cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes +chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles +dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances, +accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de +Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux +hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de +grandeur. + +En attendant, François Ier faisait au triste comte l'accueil le plus +charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui +demandait, avec les marques du plus touchant intérêt: + +--Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles? + +--Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal. + +C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des +mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la +cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles +étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter. + +Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre +ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait +en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux +de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu +de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations. + +Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces +fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les +plus reculés de la Bretagne. + +Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par +de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le +lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce +monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit +que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa +vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut: + + Par beauté, et quoiqu'il advienne + A l'encontre, tôt sera reine. + +C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer +à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi? + +Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour +d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide, +lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son +logis. + +Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse, +suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup +inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela, +ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors. + +--Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans +le secret, il est capable de faire quelque malheur. + +Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa +colère, elle fut terrible. + +Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de +justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux +en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance. + +À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte +comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme +plus effrayant encore. + +Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les +ordres du roi et la présenta à la comtesse. + +--Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce +séjour de tromperie et retournons en notre manoir. + +Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion: + +--Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a +employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je +vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez +faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai +compte. Ce jour pourra être terrible pour vous. + +La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque +pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la +ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie +et son effroi: + +--Dieu! qu'elle est belle! + +A sa vue, François Ier fut ébloui et il n'essaya pas de cacher +l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté. + +--J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et +ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de +la vérité. + +Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances +du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière +du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de +toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne. + +Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la +foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées, +François Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par +découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle. + +Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un +collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé. +Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait, +et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance. + +Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait +pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par +jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La +comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber. + +Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme +venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge +désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi +se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de +Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir. + +Sa femme essaya faiblement de le retenir. + +--Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au +milieu des fêtes de la cour? + +--Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un +plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte +seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler +la paix de ma solitude. + +Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme. + +C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse +déclarée de François Ier. + +Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se +donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son +époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son +oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle +tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait: + +--N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire +de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de +Combourg. + +--N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur +battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez +debout pour vous défendre. + +Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut +plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un +luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient +aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se +laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et +folle. + +Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de +Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes, +la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle, +il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il +rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il +voulait le déposer à ses pieds. + +Alors François Ier avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode +tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait +d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir. + +On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses; +le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et +communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de +Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du +bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les +dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros +illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de +Marphise. + +La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces +fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du +ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire. + +L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la +cour. François Ier ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse, +et, à son gré, elle disposait des places et des commandements. + +Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de +la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous +le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la +favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion +favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la +comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités, +François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris +que jamais. + +Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle +n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la +fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et +Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et +d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant +que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi. + +Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent +singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent +être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi. + +Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à +la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation +de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant +de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant +obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet +argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et +Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait +sans armée et était forcé de battre en retraite. + +Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de +la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son +commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de +promesses que l'on ne tint jamais. + +Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se +déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une +disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère +royale. + +On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le +tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous +trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses +commandements et exilé de la cour. + +Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait +que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier. +Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François +Ier, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!» + +Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la +tête, et le vieux soldat mourut de douleur. + +Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine +au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait +alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses +ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les +chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi +qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses +trahisons de son volage amant. + +Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant +dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces +calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner +des inquiétudes au roi. + +On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec +la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se +vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces +relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable, +laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais +cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François Ier, qui +avait aimé Bourbon et en avait été repoussée. + +Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux +prouvées, et l'on en retrouve des traces dans Brantôme, qui n'est pas, à +vrai dire, une indiscutable autorité. + +Favori de François Ier, l'amiral Bonnivet était une des plus +parfaites copies du roi, «si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son +âge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient +surpassé.» + +Beau, spirituel, brave, généreux et magnifique, «quelle dépense, dit +Brantôme, est impossible à un favori de roi.» Audacieux dans toutes les +entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire à la +belle favorite. Il la voyait souvent, tantôt ouvertement, tantôt en +secret, et le roi était fort jaloux de lui. + +Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer François +Ier, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale. + +--Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter +dans un puits. + +D'autres fois elle disait en riant: + +--Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau. Et tant +plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui +et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons +mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est près de +lui, tant il rencontre bien. + +Après de telles paroles, le roi eût été bien difficile s'il n'eût été +complètement rassuré. + +Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'à un certain +point le roi n'était pas dupe des protestations de sa belle maîtresse. + +C'était un soir d'été, la comtesse et l'amiral allaient se mettre à +table pour souper; tout à coup on annonce le roi. + +Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la cheminée +derrière des plantes et des arbustes qui servaient à cacher l'âtre, +tandis que la favorite fait disparaître toute trace de sa présence. + +François Ier entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il +ne dût pas venir, et gaîment il se met à table. + +Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait été plus joyeux, prit +un malin plaisir à lancer dans la cheminée tous les débris du repas. +Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le +malheureux amiral. + +Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici nécessaire +d'expurger, François Ier, après un entretien fort vif et fort animé, +se tourna vers la cheminée et oublia qu'il n'était pas le long d'un des +grands arbres des forêts de la couronne. Gulliver en pareille +circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne +fut que largement arrosé. + +Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde à consoler +l'amiral; il était resté près de trois heures dans la plus ridicule des +positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie réussit à lui +prouver que le roi était encore le plus malheureux. + +Cette leçon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son +maître il aimait les femmes à la passion; mais tandis que François +Ier s'adressait à des femmes de toutes conditions, il ne rechercha +jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la +conquête présentait le plus de difficultés. + +Aimé de madame de Chateaubriant, il voulut l'être de la reine +Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par +une trappe qu'il avait réussi à faire pratiquer en secret. + +La belle et _sage_(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous +raconter cette aventure dans son _Heptaméron_. Bonnivet osa essayer de +la violence, mais il fut repoussé avec perte, «si bien, dit la belle +conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques +sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée.» + +Brantôme prétend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout +autre dénouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de +Bourdeilles s'est toujours plu à calomnier la vertu. + +Cependant le beau roman d'amour de Françoise de Foix touchait à sa fin; +l'horizon politique s'assombrissait de tous côtés et la guerre s'était +rallumée en Italie. + +François Ier, qui rêvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec +tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses +troupes. + +--Revenez-moi fidèle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de +Chateaubriant, c'est là ce que je souhaite le plus au monde. + +--Les femmes changent les premières toujours, répondit le roi, je vous +reviendrai fidèle, et aussi, Dieu aidant, après avoir défait les ennemis +qui ont iniquement envahi mon royaume. + +Ces heureuses espérances ne se réalisèrent pas. Bientôt on reçut la +nouvelle d'un immense désastre, la bataille de Pavie était perdue, le +roi était prisonnier. François Ier en cette journée s'était conduit +comme le plus vaillant de ses chevaliers; après avoir eu son cheval tué +sous lui, il avait mis pied à terre, et bien que blessé au front et à la +jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entassés de ses +officiers qui s'étaient fait tuer autour de lui. Déjà il avait renversé +sept hommes de sa main, ses forces étaient épuisées, ses armes faussées +en mille endroits ne le protégeaient plus, lorsqu'un officier du +connétable de Bourbon, Pompérant, vint se jeter à ses genoux, le +conjurant de se rendre à son maître qui combattait près de là. + +Mais François s'écria qu'il mourrait plutôt. Il fit appeler le vice-roi +de Naples, Lannoy, et lui tendit son épée, que le lieutenant du roi +d'Espagne reçut en lui baisant la main. + +Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense désastre, ne voulut pas +survivre «à cette grande désaventure et destruction.» Relevant la +visière de son casque, il se jeta au plus fort de la mêlée, appelant +Bourbon et le défiant au combat; mais il tomba, percé de mille coups, +avant d'avoir pu rencontrer son ennemi. + +Il est difficile de peindre la consternation de la cour à l'arrivée de +la terrible nouvelle. François Ier lui-même avait voulu l'apprendre à +sa mère, et le soir même de la bataille, sous la tente de Lannoy où il +était gardé à vue, il avait écrit cette lettre devenue si fameuse, et +que les faiseurs de mots après coup ont résumée en cette phrase +chevaleresque: «_Tout est perdu, madame, fors l'honneur_.» Voici ce +qu'écrivait le roi: + + «Madame. + + «Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de + _toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est + sauve_; et pour ce que en nostre adversité, cette nouvelle vous + fera quelque peu de resconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous + escripre, ce qu'on m'a agréablement accordé...». + +La nouvelle de la captivité du roi fut un coup de foudre pour la +comtesse de Chateaubriant: le roi était son unique appui, avec lui elle +perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les +ennemis seuls restaient, et à leur tête était la mère du roi, qui allait +devenir régente jusqu'au retour de son fils. + +Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc +en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-être +Clément Marot, le poëte, et la reine de Navarre. + +Les ennemis de Françoise de Foix prétendaient que tous ses amants +s'étaient donné rendez-vous à Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de +chance. + +Le roi y avait perdu la liberté, l'amiral Bonnivet la vie, et le +connétable de Bourbon l'honneur. + +Cependant, Louise de Savoie, la mère du roi, avait pris la direction des +affaires, que compliquait fort son impopularité, et l'on avait commencé +les négociations relatives à la liberté du roi de France. + +François Ier, en rendant son épée au lieutenant du roi d'Espagne, +avait compté sur une de ces captivités dont on trouve de si charmantes +descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'était imaginé que +Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de +sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui +offrirait de partager son palais. + +Malheureusement Charles Quint était un homme fort positif; ayant eu le +rare bonheur de faire prisonnier son frère de France, il était +parfaitement résolu à abuser de cette bonne fortune, et était décidé à +ne lui rendre la liberté que sous de terribles conditions. Tout captif, +à cette époque, devait une rançon. Le roi d'Espagne en voulait une en +rapport avec ses intentions politiques. + +François Ier fut donc conduit tout d'abord à la citadelle de +Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientôt on le +transféra à la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu +d'un pays aride et désert, et qui servait à renfermer les prisonniers +d'État. + +François, qui avait repris espérance en touchant le sol d'Espagne, +s'aperçut bien vite qu'il n'avait rien à espérer de la générosité +chevaleresque de son vainqueur. Il était étroitement enfermé, gardé à +vue, et il ne put même obtenir une entrevue avec l'empereur. + +Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait après le grand +air, la liberté; bientôt sa vie fut en danger et on dut le conduire en +un autre château, aussi près de Valence, entouré de forêts, de canaux et +de jardins. + +Cependant, à la nouvelle de la maladie de son frère, Marguerite de +Navarre écrivit à Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la +faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec +plaisir les autorisations nécessaires; il en était arrivé à trembler +pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anéantissait tous ses +projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au +nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant, +impatiente de trouver son amant. + +Des officiers de Charles-Quint escortèrent la reine de Navarre et les +dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvèrent un +accueil royal, et lorsqu'elles arrivèrent à Madrid, où, sur ses +pressantes instances, François Ier avait été transféré, on mit à leur +disposition une somptueuse demeure. + +Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrivée de +cette soeur bien-aimée, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjouée, +qui, pour charmer les ennuis de sa captivité, accourait, avec un essaim +de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. François accueillit avec +transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa +belle maîtresse, il put croire que tous ses malheurs étaient finis. + +Ce n'étaient pas cependant les fêtes folles de Fontainebleau ou +d'Amboise, mais ce n'était déjà plus la triste solitude de la forteresse +de Valence. + +François se sentait renaître, au milieu de cette petite cour aimable et +dévouée, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre +cérémonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui +toujours si joyeux, si aisé, si familier, il avait été pris de marasme à +la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de +l'étiquette, toujours juchés sur les prérogatives de leur grandesse. + +Ne s'avisèrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'était l'usage à la +cour de Charles-Quint, que François les saluât avant de retirer leurs +sombrero? + +De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui +avait jeté sur lui son manteau glacé. + +François Ier racontait toutes ses tristesses à sa bonne Marguerite, +il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il +lisait les poésies composées alors qu'il n'espérait plus, et dont +quelques-unes étaient adressées à madame de Chateaubriant. C'est les +larmes aux yeux que la belle comtesse écoutait ces vers plaintifs, doux +souvenir d'un amour royal: + + O triste départie + De mon tant regretté + Deuil ne sera osté + Qui faict mon coeur parlé. + Sur moi laisse le fait, + Je t'en supplie, amie, + Car mort j'aurai pour vie, + Si autrement ne fait. + +A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant répondait +par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour +chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de +ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former +l'_Heptaméron_. + +Charles-Quint surveillait, avec une visible inquiétude, la petite cour +qui entourait son prisonnier; toutes ces fêtes intimes lui paraissaient +cacher quelque projet d'évasion. François Ier ne songeait nullement à +tromper la surveillance de ses gardiens; mais, réconforté par la +présence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aimée Françoise, il avait +conçu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre à +tromper les ambitieuses espérances de son vainqueur. + +Entre sa soeur et sa mie, François Ier écrivit un acte solennel +d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la +reine nommée régente prenait la direction des affaires, et lui-même, +devenu simple gentilhomme, ne présentait plus aucune garantie sérieuse à +celui qui le retenait. + +La reine Marguerite emporta, caché dans un des plis de sa robe, cet acte +qui ôtait la couronne du front de son frère. Le temps accordé par le +sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours +suivie de son escorte de dames, avait dû regagner la France. + +Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il +était trop tard, la soeur du roi de France avait passé la frontière. + +Cette résolution, véritablement chevaleresque, ne fut jamais exécutée, +les rigueurs de la captivité devaient avoir raison des projets de +François Ier. + +Après le départ de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la +captivité du roi de France devint plus rigoureuse que jamais: +Charles-Quint était décidé à obtenir toutes les concessions qu'il avait +demandées, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier était +retombé malade, la régente se vit forcée de s'exécuter. Un traité +minutieusement rédigé fut signé à Madrid, et après un an et un mois de +captivité, le roi de France put revoir son royaume. + +L'heure de la délivrance de François Ier, si impatiemment attendue +par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrâce. Elle +avait compté, l'infortunée, sans l'inconstance de son amant, sans la +haine que lui portait Louise de Savoie. + +En arrivant à Bayonne, François Ier trouva sa mère, qui, «jalouse +d'être agréable à son fils, avait amené avec elle un brillant cortège de +dames et de demoiselles.» Il s'éprit aussitôt d'un fol amour pour la +plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne +de Pisseleu et qui devint la duchesse d'Étampes. + +Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rôle: dans +son désir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de +Chateaubriant, elle avait longtemps à l'avance stylé la belle de Heilly; +elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils. + +_Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonae_, dit assez +brutalement Corneille Agrippa, un rhéteur, alors astrologue de la reine +mère; ce qui signifie qu'une mère de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer +son pouvoir, ne regarde pas à donner une maîtresse à son fils. + +En apprenant qu'elle avait une rivale véritablement aimée, la comtesse +de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne +voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut à la cour, +elle croyait pouvoir disputer le coeur de François Ier, mais elle +n'arriva que pour être témoin du triomphe de mademoiselle de Heilly. +Elle était à tout jamais sacrifiée. + +Telle était déjà l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son +amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes +inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois. + +Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et maîtresse elle voyait +la cour à ses pieds, la belle Françoise avait reçu de son royal amant de +riches bijoux, ornés d'amoureux emblèmes ou de galantes devises +composées par la reine de Navarre. + +Vaniteuse, jalouse, désireuse d'essayer son pouvoir naissant, +mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandât à son ancienne +maîtresse tous les présents dont il l'avait comblée. + +François Ier, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y +consentir. + +Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, chargé d'exiger la +restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur, +mille fois plus chers à la favorite depuis qu'elle était délaissée. + +«Madame de Chateaubriant, dit Brantôme, fit la malade sur le coup, et +remit le gentilhomme dans trois jours à venir et qu'il aurait ce qu'il +demandait. + +«Cependant de dépit, elle envoya quérir un orfèvre et luy fit fondre +tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y +étaient engravées. Et après, le gentilhomme étant revenu, elle lui donna +tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or. + +«--Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a +pleu de me révoquer ce qu'il m'avait donné, je le luy rends et renvoye +en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et +colloquées en ma pensée et les y tiens si chères, que je n'ay peu +permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir +que moy-mesme. + +«Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il +ne fit autre chose sinon: + +«--Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'était point pour la +valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des +devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de +l'or et le luy renvoye. Elle a monstré en cela plus de courage et +générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.» + +Et Brantôme ajoute en manière de moralité: + +«Un coeur de femme généreuse dépité et ainsi dédaigné fait de grandes +choses.» + +Délaissée par le roi, persécutée par la reine mère qui voyait en elle +une ancienne rivale de puissance et protégeait mademoiselle de Heilly, +la belle, la tant aimée comtesse de Chateaubriant dut se résigner à +quitter cette cour qui déjà l'avait oubliée pour la nouvelle favorite. + +Elle ne songea plus qu'à rentrer en grâce près de son mari, homme +infortuné qu'elle avait outragé dans ses affections les plus saintes. +Elle connaissait le sire de Laval, elle espérait qu'à l'ardent amour +qu'il avait jadis pour elle avait succédé un peu de pitié. + +Elle partit donc pour la Bretagne. + +Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui +l'attendait, elle répéta les derniers vers de son horoscope: + + Du fait du roi aura grand heur, + Las! puis grand malheur! + +Ici le roman prend la place de l'histoire. + +Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dénouement des amours de la belle +maîtresse de François Ier, l'historien Varillas a jugé convenable d'y +substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur à son imagination +qu'à son amour pour la vérité. + +Mainte fois répétée, amplifiée, tantôt en vers, tantôt en prose, la +légende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il +soit nécessaire de la mentionner, ne fût-ce que pour en démontrer +l'invraisemblance. + +Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde +raconte cet historien de François Ier. + +Par une triste soirée d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de +serviteurs vint frapper à la porte du manoir de Combourg; les +domestiques se hâtèrent d'ouvrir. + +Alors cette femme, qui n'était autre que la belle Françoise, insista +pour voir, sur l'heure, le sire de Laval. + +Le comte de Chateaubriant, prévenu, parut presqu'aussitôt. + +En reconnaissant sa femme, il ne témoigna aucune surprise, son pâle +visage ne trahit pas la plus légère émotion. + +--Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait préparer votre +appartement, vous êtes ici chez vous. + +Offrant alors la main à la comtesse toute frissonnante devant ce calme +impitoyable, il la conduisit à la chambre qui avait autrefois été leur +chambre nuptiale. + +--Voici, madame, dit-il, quelle sera désormais votre demeure. + +Et il sortit implacable et froid comme la vengeance. + +La comtesse était tombée évanouie sur le carreau, à l'aspect de la +demeure que lui réservait son mari, et certes il y avait de quoi. + +Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitué des +draperies noires, le lit était tendu de noir; les fenêtres avaient été +murées, et une petite lampe d'église suspendue à une des poutres du +plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intérieur. + +La comtesse vécut dix mois dans ce sépulcre, et chaque jour son mari +venait se repaître de sa douleur et de ses larmes. + +Lorsque parfois elle se jetait à ses genoux et les mains jointes lui +demandait grâce: + +--Avez-vous eu pitié de moi, répondait-il, lorsque vous m'avez +abandonné, épouse déloyale, pour suivre votre amant? + +D'autres fois l'infortunée comtesse suppliait ce barbare de lui +permettre de revoir une fois encore la lumière du jour, de respirer, ne +fût-ce qu'un instant, l'air pur du dehors. + +Alors avec un rire effrayant il disait: + +--Pourquoi le roi François, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous +arracher à ce sépulcre? Où donc sont les belles fêtes de la cour? Que +sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clément Marot fasse encore des +vers à votre louange? + +Enfin, au bout du dixième mois, le comte, trouvant que sa femme ne +mourait pas assez vite, pénétra un jour dans la chambre tendue de noir, +avec six hommes masqués et deux chirurgiens. + +--Faites votre devoir, dit-il. + +Aussitôt ces maîtres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirèrent +tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernière goutte. + +Pour comble d'horreur, Varillas donne à la comtesse qui n'eut jamais +d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mère, mais qui, +ne pouvant supporter cette horrible captivité, mourut au bout de deux +mois, sous les yeux du sire de Laval. + +Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure +foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour +pouvoir se remarier. + +Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en +démontrent la fausseté. + +Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidélité +de sa femme. Il dut à sa toute-puissance sur l'esprit du roi un +avancement considérable qu'il accepta de la meilleure grâce du monde. + +Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance; +mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse +de Chateaubriant reparut plusieurs fois à la cour après le triomphe de +mademoiselle de Heilly. Après avoir été la maîtresse du roi elle sut +rester son amie, et dans un recueil des lettres de François Ier, on +trouve une réponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une +riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer. + +Enfin, il se trouve que, bien des années après celle où Varillas place +son horrible drame, François Ier a visité le manoir de Chateaubriant, +à deux reprises il y a passé quelques jours et y a même signé des édits. +Or jamais le roi n'eût fait cette faveur à l'assassin d'une femme qui +avait été sa maîtresse bien-aimée. + +La vérité est que la belle Françoise de Foix, réconciliée avec son mari, +vécut dans la retraite, jusqu'à l'époque de sa mort, qui arriva le 15 +octobre de l'année 1537. + +A la mort de sa femme, le sire de Laval fit éclater une grande douleur, +et lui fit élever un magnifique tombeau dans l'église des Mathurins de +Chateaubriant. + +Clément Marot, qui se souvenait de celle qui avait été sa protectrice, +fit pour elle, à la demande du comte, l'épitaphe gravée sur le socle de +marbre qui soutenait sa statue: + + + FF + + PROU DE MOINS + + PEU DE TELLES. + +Sous ce tombeau gît Françoise de Foix +De qui tout bien chacun soulait en dire. +En le disant, onc une seule voix +Ne s'avança d'y vouloir contredire. +De grand beauté, de grâce qui attire, +De bon savoir, d'intelligence prompte, +De biens, d'honneur, et mieux que ne raconte, +Dieu éternel richement l'étoffa. +O viateur! pour abréger le compte, +Ci gît un rien, là où tout triompha. + + POINT DE PLUS + + FF + + + + +V + +ANNE DE PISSELEU, +DUCHESSE D'ÉTAMPES. + + +Le 11 mars 1526, après un an et vingt-deux jours de captivité, François +Ier put enfin regagner son royaume. + +Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison après le départ de sa +soeur Marguerite, le roi-chevalier s'était dit que la France après tout +vaut bien un trait de plume, et il avait signé le dur traité de Madrid, +avec l'intention bien arrêtée de ne le point exécuter, compromettant +ainsi ce qu'il se réjouissait si fort d'avoir sauvé à Pavie. + +Les deux fils aînés du roi, le dauphin François et Henri, duc d'Orléans, +le plus âgé n'avait pas dix ans encore, étaient donnés en otage et +garantissaient le traité. + +L'échange des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la +Bidassoa. François Ier, dans sa joie d'être libre, ne songea même pas +à embrasser ses enfants, il sauta dans une barque française et gagna le +bord. + +--Enfin, s'écria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef! + +Et s'élançant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut +à toute bride jusqu'à Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'à Bayonne où sa mère +l'attendait avec toute la cour. + +«Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa +liberté devait trouver en France de nouvelles chaînes, plus douces +peut-être, mais bien autrement étroites.» + +A la duchesse de Chateaubriant allait succéder Anne de Pisseleu. + +Depuis longtemps déjà, l'ambitieuse Louise de Savoie avait juré la perte +de la comtesse de Chateaubriant. Elle haïssait cette favorite altière, +qui plus d'une fois s'était jetée à la traverse de ses projets, et dont +l'influence dans le conseil balançait la sienne. Mais pour renverser la +belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi, +une rivale qui sût borner son ambition à satisfaire les caprices de sa +vanité. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur +une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et +d'Anne Sanguin, son épouse en secondes noces. Ce choix prouve que la +reine mère connaissait merveilleusement le caractère de son fils. + +Anne de Pisseleu, ou plutôt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait +alors, venait d'atteindre sa dix-huitième année. Vive, enjouée, +spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles +filles dont aimait à s'entourer la mère de François Ier. Son +éducation était bien supérieure à celle des femmes de son époque, et +chacun la savait très-érudite et bien disante. + +Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean +Goujon, nous ont conservé les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beauté est +certainement au-dessous des éloges de ses contemporains, mais sa +physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrésistibles +séductions, et sur sa bouche, «rose vermeille,» du dessin le plus +délicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire. + +Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le +peintre, c'est la grâce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et +par-dessus tout sa voix «si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait +vibrer toutes les cordes de l'âme.» + +Telle était mademoiselle de Heilly, lorsque pour la première fois le roi +de France l'aperçut auprès de Louise de Savoie. Il l'aima. + +Ces nouvelles amours de François Ier n'ont point, pour ainsi dire, de +préface. + +Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni même aucun mystère. La protégée +de la reine mère avait un rôle à jouer, elle le joua merveilleusement. +Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec +surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore. + +Déjà le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans +l'ivresse première de la passion, il semblait avoir tout oublié: son +royaume, le désastreux traité de Madrid, la captivité des enfants de +France. + +Il ne se souvenait plus de la tant aimée comtesse de Chateaubriant, qui, +n'ayant pas osé suivre la cour à Bayonne, attendait à Paris le retour de +son inconstant amant. + +La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait +à petites journées, toutes les villes se disputaient l'honneur de +célébrer le retour du souverain. A Bordeaux les fêtes furent magnifiques +et durèrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la +mieux parée, était partout la reine, ses moindres désirs étaient des +ordres. + +Après un an de privations, François Ier s'enivrait de plaisir et de +bruit. Il était si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et +voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troublé les tristes nuits +de sa captivité! + +La fin de cette année (1526) se passa à Cognac, où le roi, d'après le +conseil des médecins, s'était arrêté pour respirer l'air natal; il s'y +livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant +le cerf. + +Enfin, dans les premiers mois de 1527, François Ier fit son entrée à +Paris, dont il était absent depuis près de trois ans, mais il ne s'y +arrêta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait +hâte de revoir Fontainebleau, sa résidence favorite. Les affaires +étaient dans le plus fâcheux état, mais le roi avait bien loisir +vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la +belle Anne de Pisseleu et «avait à rattraper le temps perdu pendant un +an pour l'amour et pour le plaisir.» Il faisait alors construire, non +loin de Paris, une nouvelle résidence ornée à la mauresque, le château +de Madrid, souvenir de ses jours de captivité. + +Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'espérance de ramener à elle +son infidèle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le +pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'était pas de force, elle +fut brisée dans la lutte. La fille de Phébus de Foix dut se retirer, +sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince à qui elle +avait tout sacrifié. + +Charles-Quint, cependant, réclamait plus impérieusement chaque jour +l'exécution du traité de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, à +bout de délais et de prétextes, ne répondait plus que des paroles +évasives. Irrité de tant de mauvaise volonté, Charles-Quint s'écria en +présence de Calvimont: + +«Le roi de France a manqué déloyalement à sa foi de chevalier qu'il +m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul +avec lui les armes à la main.» + +C'était un bel et bon défi d'armes. + +François Ier, ce constant admirateur d'_Amadis des Gaules_, n'était +point homme à laisser tomber ces paroles à terre. Il y répondit par un +cartel que Guyenne, son héraut, alla porter à l'empereur: + +«A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu +soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi. +Assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté de camp, et terminons +par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture.» + +A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le défi: + +--«Rapporte au roi ton maître, dit-il au héraut de France, que j'accepte +son cartel. Le lieu fixé pour le combat sera l'île de Bidassoa, la place +même où François Ier m'a donné sa parole de gentilhomme d'exécuter le +traité.» + +L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au +sérieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya +en France un héraut. Ce fut alors à François Ier à chercher des +prétextes pour éviter le combat. + +Lorsque se présenta Bourgogne, le héraut d'Espagne, porteur de la +provocation de son maître, on refusa tout d'abord de le conduire au roi. +On le promena de résidence en résidence, sans lasser sa ténacité. Il +allait précédé de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de +Fontainebleau à Paris, de Paris à Lonjumeau. De guerre lasse on le mena +devant le roi. Alors il commença à lire le cartel de l'empereur. +Interrompu dix fois, il s'obstina à recommencer, quand même. Mais on le +contraignit à quitter la cour et il s'éloigna sans avoir pu achever la +lecture du défi. + +Le _Miroir de la chevalerie_ à la main, il est assez difficile +d'expliquer d'une façon satisfaisante la conduite de François Ier. +Cependant on ne peut douter du courage du héros de Marignan, du +chevalier qui à Pavie se précipitait presque seul au milieu de la mêlée. +Toutes ces tergiversations tiennent probablement à quelque cause +politique qui n'est pas venue jusqu'à nous. + +Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce défi dont on ne +trouve guère d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps où +les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois +avec de mystérieux chevaliers, au temps où Charlemagne, comme dans +_Roland furieux_, ne dédaignait pas de se mesurer avec le terrible +_sacripant_. + +Les armées des deux adversaires furent, selon l'usage, chargées de vider +la querelle. L'Italie, comme toujours, était le champ de bataille. +Bourbon n'était plus, il avait été tué sous les murs de Rome par +l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses +soldats avaient trouvé d'autres chefs. Hordes indisciplinées qui +l'avaient adoré lorsqu'il les conduisait à la victoire, qui avaient +marché sur la ville sainte «pour faire danser la sarabande aux cardinaux +et pendre le Pape,» et qui pour venger sa mort avaient promené le +massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de: +_Carne! Sangue! Cierra! Bourbon_! + +La lutte menaçait de s'éterniser et les forces des deux partis +s'épuisaient. L'empereur n'espérait plus guère l'exécution du traité de +Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il +devait céder quelque chose. Charles et François s'entendirent alors pour +que la question se débattît à huis clos entre eux. Le premier envoya sa +tante Marguerite d'Autriche, le second sa mère, à Cambrai, et les +négociations commencèrent, mystérieuses, entre les deux princesses. +Après trois semaines de conférences le traité de Cambrai fut signé. On +l'appella la Paix des Dames. + +François Ier, en dépit de ses allures chevaleresques abandonnait sans +pudeur tous ses alliés, mais il obtenait la liberté de ses fils +moyennant deux millions d'écus d'or; enfin, il s'engageait à épouser +sans retard la princesse Eléonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et +veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-là même qui avait été +promise au connétable de Bourbon. + +Tout aussitôt commencèrent d'immenses préparatifs. François Ier +voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des fêtes surprendre, +étonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie +jusqu'alors avait été close et voilée comme celle des femmes mauresques. +C'était alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaçait le +sérail. + +Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'écus d'or pour +la rançon du Dauphin et de son frère. Somme énorme! mais pour une cause +sacrée, chacun tenait à honneur de se dépouiller. La noblesse, le peuple +et le clergé s'exécutèrent. La matière manquait-elle, le roi empruntait +à ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trésorier donnait des +reconnaissances. Vases, coupes, aiguières, bijoux précieux, on portait +tout à la monnaie, tant était grande l'impatience de revoir les fils de +France. Le chancelier du Prat eut même l'idée d'altérer la monnaie, il +fit mêler à l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires +espagnols étaient à la hauteur de cette ruse, ils éventèrent la fraude +et, bon gré mal gré, il fallut compléter la somme. + +Enfin les derniers écus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les +fêtes commencèrent. Depuis trois mois déjà des hérauts d'armes +parcouraient la province, ils allaient de château en château, convier +toute la noblesse au mariage du roi de France, aux cérémonies et +tournois qui devaient en être la suite. + +Ce furent, dit Marot, «de gorgiales fêtes.» François Ier s'était +porté suivi de toute sa cour, et de sa bien-aimée Anne de Pisseleu, +jusqu'à Bayonne où tout avait été préparé pour recevoir dignement la +soeur de Charles-Quint. + +En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il +les tint serrés sur sa poitrine. Le mariage fut célébré à Bordeaux, et +c'est à cette occasion que fut représentée en France la première +_bergerie_. Les acteurs étaient habillés de riches étoffes qui n'avaient +pas coûté moins de cinquante livres tournois. + +Partout sur le passage de la cour, «qui chevauchait vers Paris en grande +pompe, par monts et par vaux,» éclataient les transports des +populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne +un gage de paix et de bonheur. Les cathédrales étaient trop étroites +pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient +à toute volée, les feux d'artifice éclataient partout, dans la nuit. + +Mais de toutes les fêtes, la plus belle, la plus riche, la plus désirée +eut lieu à Paris, à la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les +splendeurs dépassèrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce +jour. De toutes les contrées de l'Europe, des chevaliers étaient +accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures +étincelantes, se pressaient dans la lice. + +Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles +dames. Le roi lui-même voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle +épouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs +ni les moins forts. + +On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes fêtes de la chevalerie. +Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour +encourager les chevaliers à bien faire, elles jetaient dans l'arène +leurs joyaux d'abord, puis leurs vêtements, jusqu'à se trouver presque +nues. + +Non moins que les dames, le peuple était avide de ces terribles jeux +d'armes. Ce bruit de fer lui montait à la tête; il saluait les +vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frénésie, +comme la Rome païenne aux combats des gladiateurs. + +De toutes ces fêtes données en l'honneur de la nouvelle épouse de +François Ier, la reine véritable était la séduisante favorite. +N'était-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une +robe de drap d'or frisé et une cotte de toile d'or incarnat semée de +pierreries. + +C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice, +il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux +chevaliers le prix de l'adresse et du courage. + +La reine Eléonore ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne serait jamais +rien pour son époux. Abandonnée comme l'avait été la première femme du +roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'écoulèrent dans une +tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant +les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union +accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'était laissé prendre +aux brillants dehors de François Ier. + +La devise d'Eléonore était un phénix avec cette légende: _Unica semper +avis_, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout +bas de cet emblème bien ambitieux pour une épouse délaissée, pour une +reine sans influence. + +Cependant la belle Anne de Pisseleu était devenue l'une des plus riches +et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si impétueux +du roi ne s'était point affaibli, malgré ses caprices passagers et les +intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comblée de présents et +de richesses, et enfin, pour lui assurer à la cour un état digne de ses +fonctions, il l'avait mariée à Jean de Brosse, mari de facile +composition, qui, en échange de son nom, ne demanda rien que de l'argent +et des honneurs. + +Jean de Brosse était fils d'un complice du connétable de Bourbon, René +de Brosse, mort à la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux +étrangers. Les biens du coupable avaient été confisqués, et son fils +réclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du +traité de Cambrai. + +Déchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie +misérable, lorsqu'on vint lui proposer le marché honteux qui ferait de +lui l'époux de la maîtresse du roi. En échange, on lui offrait de le +remettre en possession des domaines de sa famille. + +Il accepta. La pauvreté était pour lui une trop lourde charge, et de +l'infamie il ne considéra que le prix. Il était grand: François Ier +fit Jean de Brosse comte de Penthièvre, chevalier de ses ordres et enfin +duc d'Etampes. + +Le mariage fut célébré en grande pompe. Les trois complices, le roi, la +femme et le mari portaient fort allègrement leur honte. A l'issue de la +cérémonie Jean de Brosse s'éloigna. Comme il ne devait point voir sa +femme on l'envoyait gouverner en Bretagne. + +De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes. + +Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sûre de son +pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dépositaire de toutes les grâces, +elle en abusa avec une prodigalité inouïe. Le trésor de l'Etat, les +dignités, les bénéfices de l'Eglise furent littéralement mis au pillage. + +Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevêque de Toulouse; +Charles, François, et Guillaume de Pisseleu, ses frères, eurent les +évêchés de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagèrent en outre un +grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubliées: +deux furent nommées abbesses; les autres alliées aux maisons de +Barbançon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus. + +Les sept années qui suivirent le traité de Cambrai furent les plus +brillantes du règne de madame d'Etampes. Elle était alors à l'apogée de +sa puissance et de sa beauté. Nulle rivale encore ne songeait à +contre-balancer son influence. Réalisant les prévisions de Louise de +Savoie, elle s'abstenait complètement de politique et ne semblait +occupée que de fêtes et de plaisirs. Le roi, qui n'était heureux que +près d'elle, passait à ses pieds de longues journées; il aimait son +esprit, son humeur enjouée, ses fantaisies les plus folles, ses +caprices. + +Instruite, savante même pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une +cour nombreuse de poëtes et d'artistes. Les uns faisaient des vers à sa +louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile +ses traits charmants. François Ier, que les arts enchantaient, se +plaisait au milieu des protégés de sa maîtresse bien-aimée; en échange +d'une hospitalité royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou +chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait _des belles +très-érudite et des érudites très-belle_. + +Le roi faisait-il présent à la favorite du duché d'Etampes, Marot +aussitôt prenait la plume et envoyait ces jolis vers: + + Ce plaisant val que l'on nommait Tempé, + Dont mainte histoire est encore embellie, + Arrosé d'eaux, si doux, si attrempé, + Sachez que plus il n'est en Thessalie. + Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie, + L'a de Thessale en France remué, + Et quelque peu son nom propre mué: + Car pour Tempé veut qu'Etampes s'appelle. + Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé, + Pour y loger de France la plus belle. + +Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, à la suite des fatigues +d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fraîcheur; aussitôt Marot de +s'écrier: + + Vous reprendrez, je l'affirme + Par la vie, + Ce teint que vous a osté + La déesse de beauté + Par envie. + +A chaque instant dans les oeuvres du poëte, on retrouve le nom de la +duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus +délicates pensées, qu'il cisèle ses plus gracieux rondeaux, qu'il +cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies étrennes: + + Sans préjudice de personne, + Je vous donne + La pomme d'or de beauté, + Et de ferme loyauté + La couronne. + + Dix et huict ans je vous donne, + Belle et bonne; + Mais à votre sens rassis + Trente-cinq ou trente-six + J'en ordonne. + +En échange de cet encens prodigué à pleines mains, la duchesse d'Etampes +accordait à Clément Marot sa haute protection. Et certes, le valet de +chambre de Marguerite de Valois, car telles étaient les fonctions du +poëte, en avait plus besoin que personne. + +Remuant et batailleur, il avait souvent maille à partir avec les +sergents: plus d'une fois il fut arrêté sur la voie publique. Original, +amateur d'idées nouvelles, il eut plus d'un démélé avec la Sorbonne qui +ne plaisantait pas, et avec le Châtelet. Aussi, il faut voir sa colère +quand il parle des gens de justice. C'est du Châtelet qu'il disait: + + Là, sans argent pauvreté n'a raison. + +A chaque affaire nouvelle il se promettait d'être plus prudent, «mais +bridez donc la langue d'un poëte!» si bien que lorsqu'il n'était pas en +prison, il travaillait à s'y faire mettre. + +Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot. +On avait raison, mais toute vérité n'est pas bonne à dire. Marot fut +même arrêté à ce sujet, sa _mie_ l'avait dénoncé dans un jour de +brouille: + + Un jour j'écrivis à ma mie + Son inconstance seulement. + Mais elle, ne fut endormie, + A me le rendre chaudement. + Dès lors, elle tint parlement + Avec ne sais quel papelard, + Elle lui dit tout bellement: + Prenez-le.... Il a mangé du lard. + +Manger du lard! épouvantable accusation à une époque où ne point +observer les abstinences de l'Eglise était un crime. Manger du lard!... +A quoi pensait la _mie_ du poëte! le résultat d'une plaisanterie de ce +genre pouvait être de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la +dénonciation au sérieux, car Marot continue le récit de ses infortunes: + + Lors, six pendards ne faisant mie, + A me surprendre finement + Et de jour, pour plus d'infamie, + Firent mon emprisonnement. + Ils vinrent à mon logement + Lors, il va dire aux gros pendards + Par là, morbleu! voilà Clément, + Prenez-le... il a mangé du lard. + +Cette fois encore Marot s'en tira, «sans y rien laisser accroché de sa +peau.» Mais il alla mourir en exil, c'était le seul moyen de finir +tranquille. + +Mais Clément Marot n'était pas le seul à sacrifier sur l'autel de la +divinité; madame d'Etampes avait bien d'autres poëtes, ou plutôt elle +avait tous les poëtes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait +le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui +arrachait des vers dans le goût de ceux-ci: + + Junon, Vénus et Pallas, trois ensemble, + Ont heu débat merveilleux à vous voir: + Çà, dit Junon, mienne est comme me semble, + Pour son grand los, sa jeunesse et avoir. + Mais, fit Vénus, pour moi la veux avoir, + Car en beauté au monde n'a seconde. + Quoi! dit Pallas, sa très-noble faconde, + Son bel esprit, ses grâces sont la mienne. + Lequel aura des trois la pomme ronde + Pour vous tenir justement comme sienne? + +On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le +pathos facile. Mais la duchesse le protégeait, bien qu'excellent juge, +assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-être tenait-elle plus à +la quantité qu'à la qualité. + +Mais de tous les poëtes de la cour, Mellin de Saint-Gelais était le +préféré de François Ier. Fils d'Octavien, l'évêque d'Angoulême, +Saint-Gelais appartenait lui-même à l'Eglise; il était aumônier du +prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait +celui d'être noble, et n'en était pas médiocrement fier. On l'avait +surnommé l'_Ovide français_; et on le mettait bien au-dessus de Clément +Marot, «ce dernier _des enfants sans souci_.» + +Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscènes que tous ceux de ces +contemporains, confond étrangement le paganisme et la religion +chrétienne, mais il faut l'excuser, il était abbé de Reclus. C'est lui +qui moralisait en ces termes une nouvelle venue à la cour: + + Si du parti de celle que voulez être + Par qui Vénus de la cour est bannie, + Moi, de son fils, ambassadeur et prêtre, + Vous fais savoir qu'il vous excommunie. + +François Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de +Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'_impromptus_. Il +est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un +jour, en regardant son cheval, le roi disait: + + --Joli, gentil petit cheval, + Bon à monter, bon à descendre. + +Et Saint-Gelais continuait: + + --Sans que tu sois un Bucéphal + Tu portes plus grand qu'Alexandre. + +Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean +Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé _le Maigre_, et Joachim +du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était +encore qu'un débutant obscur. + +Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François Ier, qui de +tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour +la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les +admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les +favoris étaient Guillaume Budée, l'_aigle des interprètes_, et Pierre +Duchâtel, l'évêque de Mâcon. + +La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale +l'immortel créateur de _Gargantua_ et de _Pantagruel_, un des pères de +la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un +immense succès. + +Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe +gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des +écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces +bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et +l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la +lugubre lueur des bûchers. + +Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la +duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces +rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de +Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les +aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à +essayer de les mettre d'accord. + +Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau; +lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes, +peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri, +Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les +ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables +architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les +souverains. + +Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais +voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules +Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la +moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or. + +De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt +ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de +douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour +recueillir les plus belles statues antiques. + +La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut +obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse +d'Étampes. + +Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des +querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de +demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été +commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer, +la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait +rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir +une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée +entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y +eut plus de réconciliation possible. + +Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime. +Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une +rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait +plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François +Ier. + +Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la +cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la +favorite il écrivit ses mémoires. + +Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi, +Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit +point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant, +entre les bras de François Ier. + +Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau. + +Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on +ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants. + +François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien +connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et +Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était +nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur +d'une épitaphe: + + Sous cette tombe git et qui? + Un qui chantait Lacochiqui. + Cy git, que dure mort piqua, + Un qui chantait Lacochiqui. + C'est Ortis. O quelles douleurs! + Nous le vîmes de trois couleurs. + Tout mort, il m'en souvient encore. + Premièrement, il était mort, + Puis en habit de cordelier + Fut enterré sous ce pilier. + Avant qu'il eût l'esprit rendu + Tout son bien avait dépendu. + Par ainsi mourut le folâtre, + Aussi blanc comme un sac de plâtre, + Aussi gris qu'un foyer cendreux, + Et noir comme un beau diable ou deux. + +Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le _Siège de Pesquaire_, le +portrait de Triboulet: + + . . . . . . . . . . De la tête écorné, + Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né, + Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste, + Estomac plat et long, hault dos à porter hote, + Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha, + Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha. + +Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence +égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de +gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous +n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de +succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de +tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les +écrivains qui les ont mis en scène. + +La _mission_ des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les +fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait +dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des +mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier +avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille +Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus +célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même +appelle sa science l'_art de moucher les écus_. Chassé par Louise de +Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en +vengea en faisant des satires où il l'appelait _vilaine Jézabel_. + +Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans +ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait +de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours +en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal +amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant +la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au +festin, à la chasse comme au tournoi. + +Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle, +dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en +aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait +qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout. + +L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui +avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et +les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille +féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence +de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la +renverser, du moins de balancer son crédit. + +Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers, +veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame +la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second +fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur +ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine. + +Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les +animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis. + +Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la +duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès, +l'autre la réaction. + +La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours +d'une _vieille coquette_ et d'un jeune homme qui n'avait point encore de +duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait +sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et +hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé +le contrat de mariage de Diane de Poitiers. + +Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame +d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur +François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne +rêvaient que bûchers et inquisition. + +On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles +commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à +la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement +soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie. + +Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications +passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin, +pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus +de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient +plus grands. + +François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre +côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder +ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu +la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres +de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers +français les psaumes de David. + +Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres, +rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément +Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus +populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en +encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de +son livre: + + Puisque voulez que je poursuive, ô Sire, + L'oeuvre royal du psaultier commencé, + Et que tous ceux aimant Dieu le désire, + D'y besogner m'y tiens tout disposé. + +Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec +fureur ces chants qui _sentaient le fagot_; ils traitaient la traduction +de Marot de _chansons_ bonnes tout au plus pour des _mangeurs de vache à +Colas_, et un écrivain du parti faisait paraître le _Contre-poison des +chansons de Clément Marot_. + +Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le +roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement +significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à +venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait +un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre +réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A +quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante? + +Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers, +reprenait le dessus. + +François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de +favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier +s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en +songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé. + +Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette +accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet +guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les +bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques, +félicite François Ier d'en avoir _fait faire de grands feux_ et +d'avoir _montré le chemin à ses brûlements_. Ici le courtisan va trop +loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui +souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il +ne désapprouvait pas les doctrines. + +Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre +place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de +Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour +femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la +sénéchale. + +Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout +entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu +lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement +raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle +attendit. + +Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir +moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une +était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une +ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux. +Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout +en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée +que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté, +elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et +prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses +belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la +redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul +sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner +la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à +ses ennemis. + +Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et +les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de +Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi +surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins +rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de +l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans +les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de +toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques +intimes et des favorites de la _petite bande_ il s'éloignait pour +quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais +elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but, +dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes +les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes +choses.» + +Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se +répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi. + +Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec +quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida +d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut +emporté en quelques heures. + +On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il +avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main +avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde, +Charles-Quint, Catherine de Médicis. + +Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de +s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté. +Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut +écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint +avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot +put dire: + + Un Ferrerais lui donna le poison + Au veuil d'autrui qui en crainte régnait, + Voyant François qui _César_ devenait. + +Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce +qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée: + + François, quand la Castille inégale à ses armes + Lui vola son dauphin, + Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes + Qui n'eussent jamais fin; + + Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide, + Contre fortune instruit, + Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide + La honte fut le fruit. + +Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de +Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il +était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de +Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François +Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait +ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion. + +Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui +torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les +accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de +François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la +mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait +d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition +de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle +était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle. + +La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la +rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de +la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France, +était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de +crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas +de merci à attendre de sa rivale. + +De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans +la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier +fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable +Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les +plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son +agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa +tête. + +Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes +prévisions de la duchesse d'Etampes. + +Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit, +en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la +couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement. + +Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi +entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut +droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde +écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu +s'enfuir. + +François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à +sauter par les fenêtres, il _passa son courroux_, dit une vieille +chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces. + +Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son +affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit +Guichardet, en souvenir des _quatre fils Aymon_. Madame d'Etampes, qui +protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un +gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante, +et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec +Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au +jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché +de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux +moeurs et à la langue de la Lombardie. + +Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le +château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à +cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une +lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil. + +L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à +travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient +révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la +gouvernante des Pays-Bas. + +Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége, +Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la +rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de +Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage +séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et +des privilèges de la noblesse. + +Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses +armes et de son nom aux révoltés des Flandres. + +C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la +lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi +consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion. + +Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si +fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille +d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la +contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un +ennemi. + +A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à +accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait. +Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de +devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de +chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de +romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules, +ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence. + +--Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai +passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si +véritablement il était mon frère. + +Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il +envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des +Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes +princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville +d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France. + +François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se +terminait ainsi: + +...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre +de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que +vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté +tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel +qu'à ma propre personne.» + +Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut +les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son +meilleur compaing et confédéré.» + +--La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient +de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr. + +Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été +scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité +comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de +France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles +gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs +dus au seul souverain. + +Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs +impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le +recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du +_droit régalien_, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans +chaque ville délivrait les prisonniers. + +La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient +point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le +passage de _l'allié_ de François Ier. + +«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les +provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant +de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien +plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si +vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.» + +A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun +attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le +sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des +gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de +l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de +Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une +occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de +Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une +parole librement donnée. + +Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement +l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie, +où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir +perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y +inscrivit le nom de Charles-Quint. + +--Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi. + +--Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur +qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi. + +--Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement +ainsi que je l'ai promis. + +--Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai +le vôtre à la place. + +La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre +1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté +avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de +l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations +d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs. + +Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que +possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le +roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et +quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes +les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques; +Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous +les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous +côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse. + +François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les +richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir. + +Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se +sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute +cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si +amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux +mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les +peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et +funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands +d'Espagne. + +En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui +l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il +était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de +France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un +vain prétexte pour le retenir. + +Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce +jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses +inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel +côté allait venir le piége. + +Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les +craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident. + +A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une +mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident, +mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda +et obtint sa grâce. + +Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses +vêtements furent déchirés. + +Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à +Paris devait avoir lieu le lendemain. + +Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette +solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la +longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint +_un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit +Hercule de la hauteur d'un grand homme_. + +Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts, +mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le +Rosso savait varier sa mise en scène. + +Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes +frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait +hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait +plus. + +Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le +serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte! + +--Sire empereur, vous êtes mon prisonnier. + +L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du +jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie! + +François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant +rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture +du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles +espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives. + +Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des +amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency, +dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il +l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe. + +Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse +d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se +portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il +enviât à son frère de France.» + +Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à +augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la +favorite: + +--Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point +laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid. + +Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il +avait répondu: + +--Si le conseil est bon il faut le suivre. + +Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait +l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le +bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix +incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre: + +--Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains +pour cela. Gardez-le en souvenir de moi. + +Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui +ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François +Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu +à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion +première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à +l'empereur. + +Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la +fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et +continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience. + +A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus +léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles. + +Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de +satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient: + +--«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France, +je m'endormirai tranquille.» + +Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le _livre des +fous_. + +Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme +Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François +Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette +circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme. +Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins! + +Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si +gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère +honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse +d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient +à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre +des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches +manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni +la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient +tirer le roi de son marasme. + +Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par +les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la +religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et +cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les +novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que +de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit +tribunal dans le genre de l'inquisition. + +Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame +Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer +leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine +elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous +entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute, +il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux +ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce. + +Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace +dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme +divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de +Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet. +Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était +riche. Une épigramme de Marot l'a vengé: + + Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait + A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre, + A votre avis, lequel des deux tenait + Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre, + Maillard semblait homme que mort va prendre, + Et Sembleçay fut le ferme vieillard + Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre + A Montfaucon le lieutenant Maillard. + +Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il +mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait +déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un +innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite, +fut bien vengé. + +On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on +le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse +d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en +donna. + +--Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes, +qu'on l'absolve. + +Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne +volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un +crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut +condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses +biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui +ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le +put, chacun le fuyait, alors il périt de faim. + +Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle +instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il +n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit +prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être +brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles. + +Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de +bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau +(1543). + +La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de +mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de +la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé +depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.» + +Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le +duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la +duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables +qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée. +Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait +beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine +de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan. + +Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé +ce jeune prince si généreux et si brave: + + A peine un poil blondelet, + Nouvelet + Autour de sa bouche tendre, + A se friser commençait, + Qu'il pensait + De César être le gendre. + + Jà, brave, se promettait + Qu'il était + Duc des lombardes campagnes + Et qu'il verrait quelquefois + Ses fils rois + De l'Itale et des Espagnes. + Mais la mort qui le tua + Lui mua + Son épouse en une pierre + Et pour tout l'heur qu'il conçut + Ne reçut + Qu'à peine six pieds de terre. + +Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la +duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa +haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et +la France et ce roi qui l'avait tant aimée. + +Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, +mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, +déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que +madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle +livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance +dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put +défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés +dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore +Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de +farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans +l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations. + +Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et +l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint à +la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le +règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant +été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il +n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au +tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. +Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un +historien du temps. + +François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le +monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les +généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la +misérable favorite. + +Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la +population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier +sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa +jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la +France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne +donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc +d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur +devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien +servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de +la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une +retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc +d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles. + +Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la +perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la +couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, +comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets +et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si +elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant. + +Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre +de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science +des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se +rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, +s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles +douleurs du malade. + +Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des +fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant +d'après il retombait brisé sur son lit. + +Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, +espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de +Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est +où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui +fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa +garde-malade. + +La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa +dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se +brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il +appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière. + +Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se +mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit +qu'il était perdu. + +--Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché. + +Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale +de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de +Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à +son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie. + +Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison +funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort +avait dû le dispenser du purgatoire.» + +«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de +docteurs se plaindre à la cour. + +--«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du +défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où +peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en +à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps +en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura +guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa +coutume.» + +Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante: + + L'an mil cinq cent quarante sept + François mourut à Rambouillet + Du mal de Naples qu'il avait. + +Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la +duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se +retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs +étaient faits depuis longtemps. + +Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant +toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui +avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à +Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet +du logis favori de la duchesse. + +«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui +avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui +communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de +l'Hirondelle. + +«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les +salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses +devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et +les plaisirs auxquels ils étaient consacrés. + +«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci: +c'était un coeur enflammé, placé entre un _alpha_ et un _oméga_ pour +dire probablement: _il brûlera toujours_. + +«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à +une auberge qui a retenu le nom de la _Salamandre_; un chapelier fait la +cuisine dans la chambre du _lever_ de François Ier, et la femme d'un +libraire était en couches dans son _petit salon de délices_, lorsque +j'allai pour examiner les restes de ce palais.» + +A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la +duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui +l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle. + +Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la +religion réformée. + +Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite +régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne +saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien +qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre +autres. + +Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande +constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus +connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut, +celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons. + +Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que +prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La +Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans +les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous +les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits +obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier, +qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le +combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous +assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires. + +Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son +obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,--car il ne faut +pas l'oublier, elle avait un mari,--lui intenta un procès. + +Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur, +il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui +ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande +part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de +Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri +II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le +procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice. + +La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on +ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit +Beyle, les étoiles qui filent?» + + + + +VI + +LA BELLE FERRONNIÈRE + + +Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François +Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard +de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand +maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante, +ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette +bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés +de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur. + +Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si +radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front +comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre. + +N'est-il pas étrange que rien ne soit venu jusqu'à nous de l'histoire de +cette femme si célèbre, rien absolument? A son égard, les histoires du +temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent à peine son +nom, sans une anecdote, sans un détail. O poëtes, ô beaux esprits de la +cour de François Ier, quelle école buissonnière faisait donc alors +votre muse? à quelle étoile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si +prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouvé +une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui +devant leur beauté virent ployer le genou royal! + +C'est que la belle Ferronnière ne fut point une femme politique, ses +intrigues ne divisèrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul +édit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grâce d'aucun +grand coupable, on ne lui accorda pas le brûlement d'un seul hérétique. + +Nul donc ne peut dire ce qu'ont été les amours de François Ier et de +la belle Ferronnière, on en est réduit à des conjectures, c'est-à-dire à +rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou +six versions mises en circulation depuis, et brodées sur un même thème, +saugrenu, malpropre, invraisemblable. + +Tel qu'il est cependant, ce thème a fait fortune, et des historiens +extrêmement sérieux en ont tiré de surprenants aphorismes moraux et en +ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses. + +Voici ce que dit Mézeray, un historiographe plus grave que si quatre +têtes de docteurs en Sorbonne eussent logé sous son bonnet: + +«En 1538, le roi fut grièvement malade d'un fâcheux ulcère. Ce mal, +disait-on, était un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec +la belle Ferronnière, l'une de ses maîtresses. Le mari de cette femme, +désespéré d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie, +s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-même, pour la gâter et +faire passer sa vengeance jusqu'à son rival. La malheureuse en mourut; +le mari s'en guérit par de prompts remèdes. Le roi eut tous les fâcheux +symptômes, et comme les médecins le traitèrent selon sa qualité plutôt +que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.» + +Saint-Foix adopte l'opinion de Mézeray, mais il dramatise +considérablement le récit. Il met en scène un moine,--un affreux moine, +retour de Naples, et il en fait tout à la fois le conseiller et +l'instrument de la vengeance du mari outragé. + +Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit +expressément que François Ier mourut des suites de cette abominable +machination. + +A tout ceci il n'y a qu'une objection véritablement inattaquable, mais +elle est capitale: + +Léonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle +Ferronnière, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant +modèle est par conséquent antérieur à cette date. Ce qui fait, +nécessairement, remonter tout ce roman aux belles années du règne de +François Ier, lorsqu'il était encore dans toute la force de la +jeunesse, c'est à-dire avant sa captivité de Madrid, avant sa passion +pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Eléonore. +François Ier est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il +faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent à agir. + +Quelle était la condition de la belle Ferronnière? c'est ce qu'on ne +saurait décider non plus. Était-elle, comme on le prétend, la femme d'un +avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Féron? avait-elle été baladine, +avait-elle dansé et chanté dans les rues avant d'épouser un marchand de +fers? Cette dernière hypothèse est la plus probable, son surnom lui +viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise +Labé _la belle cordière_. + +Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule +chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-être même +douterait-on de l'existence de la belle Ferronnière, sans le beau +portrait de Léonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point pâlir +l'admirable toile de la Joconde. + + * * * * * + +François Ier eut bien d'autres maîtresses encore, mais elles ne +jouèrent aucun rôle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour, +à quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte. +Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient à donner une +idée du caractère _chevaleresque_ de ce roi dont il fut le courtisan: + +«J'ai ouï parler que le roi François, une fois, voulut aller coucher +avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'épée au +poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son épée à la gorge, et +lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui +faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait +trancher la tête, _et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa +place_.... J'ai ouï dire que plusieurs autres dames obtinrent _pareille +sauvegarde_ du roi.» + +Et des panégyristes se sont trouvés pour faire l'éloge du caractère +chevaleresque et de la galanterie raffinée de François Ier! Pourquoi +pas de la _protection_ qu'il accordait aux dames? + +Si tels doivent être absolument les _rois-chevaliers_, à tout jamais le +ciel nous en préserve! + + + + +VII + +DIANE DE POITIERS + +DUCHESSE DE VALENTINOIS + + +Tandis que François Ier agonisait dans une des salles du château de +Rambouillet, cachés dans une pièce voisine, l'ambitieux cardinal de +Lorraine et Diane de Poitiers, la maîtresse toujours aimée du Dauphin, +attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier. + +--Il s'en va, le galant, répétaient-ils, il s'en va. + +Tout à coup une rumeur profonde et contenue s'éleva dans la chambre du +malade. + +Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la +lourde portière en tapisserie de Flandres, il prêta l'oreille un +instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie +qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler: + +--Le roi est mort! + +--Enfin je suis reine! s'écria Diane. + +Elle s'était levée, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe. + +Ce n'était pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trône, +c'était sa vieille et impérieuse maîtresse. Diane de Poitiers succédait +à la duchesse d'Etampes. + +Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il +faut le dire, plus désastreux pour la France. + +Diane de Poitiers était fille de Jean de Poitiers, seigneur de +Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes +familles du Dauphiné. + +Elevée par son père, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle +passa ses premières années au manoir de sa famille, demeure féodale, +bâtie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le +cours impétueux du Rhône. + +Son éducation fut celle de toutes les jeunes châtelaines du moyen âge, +jeunes filles au coeur viril que l'on destinait à quelque brave +chevalier ou à quelque rude chasseur. La lecture des romans de +chevalerie, le _déduit de la chasse_ occupaient les longues heures. +Comme la déesse dont elle portait le nom, Diane aimait à galoper sur les +traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors +toutes les nobles demeures. + +Elle était, dès son enfance, experte en l'art de fauconnerie et +s'entendait à dresser les émerillons. Nulle plus qu'elle n'était +gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avançait sur sa blanche haquenée, +«le faucon au poing,» suivie de quelqu'un de ces merveilleux lévriers +dont la race est aujourd'hui perdue. + +A seize ans, et lorsque grand était déjà le renom de sa beauté, Diane +épousa le seigneur Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal +de Normandie, dont la mère était fille d'Agnès Sorel et de Charles VII. + +Ainsi, les descendants de cette grande race des Brézé purent +s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus célèbres +maîtresses des rois de France. + +La présentation à la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier, +présentation qui eut lieu l'année même de son mariage, fit une grande +sensation. Son nom, sa fortune, sa beauté lui donnèrent aussitôt un +grand état, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes, +ne lui firent défaut. On l'appelait dès lors la grande sénéchale. + +François Ier, que toutes les femmes tentaient, «ne fut point +insensible aux charmes de la fière comtesse.» Diane, pas plus que les +autres, ne sut résister au roi; un instant donc, elle fut sa maîtresse; +mais son règne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle +n'essaya même pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors +toute-puissante. + +Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si +secrètes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et +mourut sans avoir un seul instant soupçonné la fidélité de sa femme. + +Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile +pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne +dominerait jamais François Ier; elle savait son inconstance, et, pour +une faveur passagère, elle ne voulut point compromettre la grande +position que lui donnait le comte de Maulevrier. + +On ne peut dire au juste ni l'origine, ni même la date des amours de +François Ier pour la fière Diane de Poitiers; il convient cependant +de les reporter aux premières années de l'apparition à la cour de la +belle comtesse. + +Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les +chroniques, et que nombre d'historiens ont adoptée, un peu légèrement +peut-être. + +Selon ces chroniques, c'est au pied même de l'échafaud du père de Diane, +le sire de Saint-Vallier, condamné à mort comme complice de la trahison +du connétable de Bourbon, que commença ce roman d'amour; un abominable +et honteux marché livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler +les chroniques. + +Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repoussé +l'amour et refusé la main, le connétable de Bourbon ne tarda pas à être +victime des plus injustes persécutions. La mère et la maîtresse du roi, +ces deux irréconciliables ennemies, se rapprochèrent un instant pour +perdre le connétable; elles avaient à satisfaire, l'une sa vengeance, +l'autre l'insatiable ambition de sa famille. + +Bientôt Bourbon fut privé de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira +ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frères de la +favorite; enfin, on commença contre lui un odieux procès. + +Justement irrité, le connétable entama des négociations avec +Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur général de +l'Europe, n'hésita pas à lui promettre, pour prix de sa défection, une +principauté indépendante et la main d'une de ses soeurs. + +Toujours menacé par deux femmes qui sacrifiaient à leurs passions le +véritable intérêt de la France, Bourbon n'hésita plus. Il promit son +épée et l'appui immense de son nom à l'empereur. Il confia alors ses +projets à quelques gentilshommes dont il se croyait sûr, au père et au +mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus +anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient juré +le secret sur des morceaux de la vraie croix. + +Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il révéla le complot, à +la condition que grâce lui serait faite, ainsi qu'à son beau-père. + +Prévenu à temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut +arrêté à Lyon et traduit devant un tribunal composé de membres du +parlement. + +Vainement, pour sa défense, l'accusé invoqua les lois féodales qui le +faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immédiat; vainement il +allégua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment +terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour détourner le +connétable d'une trahison; il fut déclaré coupable de félonie et +condamné à avoir la tête tranchée. + +Tout aussitôt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent +implorer la clémence royale. François Ier fut inflexible. Il était +profondément irrité et tenait à se venger sur quelqu'un de la perte de +son meilleur capitaine, perte d'autant plus désastreuse que la guerre +recommençait. + +Les supplications du dénonciateur lui-même, du comte de Maulevrier, ne +furent point écoutées. + +Diane de Poitiers voulut alors tenter une démarche suprême. Elle alla se +jeter aux pieds du roi, «lui embrassant les genoux, et, d'une voix +entrecoupée par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de +son père.» + +François Ier se laissa fléchir; mais il mit à la grâce du sire de +Saint-Vallier une condition infâme, c'est que sa fille se donnerait à +lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable marché, ne vit qu'une +chose, le salut de son père. + +«Ainsi, Diane de Poitiers devint la maîtresse du roi de France.» + +Heureusement, rien n'est moins prouvé que cette horrible histoire. +Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre +eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme. + +Ainsi, selon Mézeray et les auteurs qui ont adopté son opinion, «le roi +n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'après avoir pris à Diane, +sa fille, alors âgée de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus +précieux.» + +Or, à l'époque du procès du connétable, Diane de Poitiers avait de +vingt-trois à vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait +donné à son mari, le comte de Maulevrier, «ce qu'elle avait de plus +précieux.» L'âge, il est vrai, ne fait rien à l'affaire; mais outre que +le caractère même de François Ier doit éloigner l'idée d'une si +affreuse action, la suite des événements ôte toute espèce de probabilité +à ce marché infâme imposé à la fille d'un malheureux dont la tête allait +tomber. + +François Ier laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comédie +de la mort. Un échafaud fut dressé, «haut de sept pieds, tout tendu de +draperies noires.» Le condamné fut tiré de sa prison et traîné jusqu'au +lieu du supplice; il était si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait +marcher. Déjà le malheureux avait gravi l'échelle fatale; il avait posé +sa tête sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grâce +arriva. Et quelle grâce! une prison perpétuelle. Plus horribles furent +les souffrances du sire de Saint-Vallier: après une lente et +douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre où on l'avait jeté. + +Ce dernier fait de la captivité du sire de Saint-Vallier suffit presque, +à lui seul, pour démontrer l'impossibilité de l'histoire racontée par +les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-là, pour sauver son père, +est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grâce entière? Si elle +devint ensuite la maîtresse de François Ier, comment croire que ce +prince, toujours si faible avec les dames, ait refusé à une femme aimée +la liberté de son père, tandis que bien d'autres complices du connétable +n'étaient pas même inquiétés? Il est bien plus simple d'admettre que +déjà, à cette époque, toutes relations entre Diane et le roi avaient +cessé. + +Les années qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier +s'écoulèrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle +n'avait pas quitté la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise +de Savoie était alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence +rivale; elle régnait, tandis que son fils se donnait tout entier à ses +plaisirs et à ses amours. De cette époque datent les premières liaisons +de Diane et des Guise. La parole passionnée de Luther avait trouvé de +l'écho en France; la religion nouvelle avait des prosélytes, et comme +les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles, +échafauds et bûchers, il fallait arrêter les progrès de l'hérésie. + +Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi; +plusieurs fois elle avait raillé son goût pour les savants et les +beaux-esprits, presque tous entachés des principes de la doctrine +nouvelle; elle avait même osé blâmer hautement sa tolérance en matière +de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de +Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla +consoler son frère prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour à +Bayonne, lors de la délivrance du roi. + +En 1531, une meilleure occasion s'offrit à Diane de faire paraître le +grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut +le 23 juillet. Les regrets de la veuve éclatèrent aussitôt, mais si +bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un +peu d'exagération. + +Ce fut, du reste, une des grandes préoccupations de la vie de Diane de +Poitiers, de faire croire à cet amour pour son mari, et aux regrets que +lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si +cher, et même aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince +Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'année. +Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant, +il y avait plus de coquetterie que d'austérité, et selon Brantôme, un de +ses admirateurs, cependant, «il y avait, dans son ajustement noir et +blanc, plus de mondanité que de réformation, et surtout toujours +montrait sa belle gorge.» + +Après la mort de son mari, Diane fit élever à cet homme si tendrement +aimé, et trompé, un magnifique mausolée, dans l'église de Notre-Dame de +Rouen. Une longue épitaphe disait à tous et les vertus du défunt et les +regrets de sa veuve inconsolable. + +Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'était encore qu'une +simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette +solitude, pleurer éternellement son époux. + +L'éternité dura un peu moins de deux ans. + +Lorsque plus belle et «plus jeune que jamais,» Diane de Poitiers reparut +à la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose +capitale à une époque où tout le monde régnait, excepté peut-être le +roi. + +Véritablement s'assurer une influence n'était pas chose facile, toutes +les places étaient prises. François Ier appartenait tout entier à +madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait même la possibilité de renverser +la favorite. + +Il ne fallait pas songer au fils aîné du roi, le dauphin François, +prince mélancolique, toujours «tout de noir habillé,» et qui ne buvait +que de l'eau. Il ressemblait fort à son grand-père Louis XII et semblait +la vivante satire de cette cour débauchée. Il avait une maîtresse, +cependant, la belle de l'Estrange, à laquelle une chanson faisait dire: + + Brunette suis, jamais ne serai blanche, + +et que Marot célébrait ainsi dans ses _Etrennes_: + + A la beauté de l'Estrange, + Face d'ange, + Je donne longue vigueur; + Pourvu que son gentil coeur + Ne change. + +Mais, précisément parce qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, le +dauphin François ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de +Diane de Poitiers. + +C'est alors qu'elle songea à s'emparer du prince Henri, le second fils +de François Ier. A dire vrai, ce n'était encore qu'un enfant, il +avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrêta pas à +ces considérations, et ne s'épouvanta nullement du ridicule qui pouvait +l'atteindre. + +Après avoir été la maîtresse du père, elle entreprit l'éducation du +fils, douce tâche! François Ier donna, dit-on, son assentiment aux +projets de Diane; il pensait qu'en fait de maîtresse, le jeune prince +pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre +à ses dépens. + +Henri avait, il faut le dire, toutes les qualités qui peuvent et doivent +séduire une femme ambitieuse. + +Bien fait, de belle et fière mine, c'était un des plus brillants +cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse +et avait sous les armes une bonne grâce inimitable. Adroit à tous les +exercices du corps, il pouvait défier, sans crainte d'être vaincu, les +gentilshommes les plus renommés. Il passait pour le plus agile sauteur +du royaume et franchissait jusqu'à vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait +pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver à +coups de boules de neige, les armes, tels étaient ses passe-temps +favoris. + +Au moral, il semblait fait pour être dominé. Timide, indécis, il était +long à se décider. Avait-il un projet en tête, il prenait conseil de +tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion +arrêtée, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement. + +Tel était l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conquête. +Elle dut se résigner à faire les premières avances; mais ses peines ne +furent point perdues, et bientôt toute la cour apprit, avec +stupéfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier était la +maîtresse du second fils du roi. + +Un aussi beau succès ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie; on fit +pleuvoir les quolibets sur la vieille maîtresse de l'enfant royal; on +osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut +prononcé, et, à deux ou trois reprises, François Ier trouva dans sa +chambre royale, sur son lit, des vers où ni lui, ni la grande sénéchale +n'étaient ménagés. + +Diane baissait la tête et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque +pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait où elle +prendrait une éclatante revanche. + +L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune +amant, ce qui ne l'empêchait pas de porter toujours le deuil de feu +monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient, +s'abusait-elle sur ses véritables sentiments, c'est ce qu'il est +difficile de dire. + +Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants, +composés par Diane elle-même pour Henri; ils semblent écrits au +lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et +de plus coquet: + + Voici vraiment qu'Amour, un beau matin, + S'en vint m'offrir fleurette très-gentille. + Là se prit-il à orner votre teint, + Et vitement. Marjoleine et jonquille + Me rejetait, à tant que ma mantille + En était pleine, et mon coeur se pâmait. + Car, voyez-vous, fleurette si gentille + Était garçon, frais, dispos et jeunet. + Ains, tremblotant et détournant les yeux: + --«Nenni, disais-je.--Ah! ne serez déçue,» + Reprit Amour; et soudain à ma vue + Va présenter un laurier merveilleux. + --«Mieux vaut, lui dis-je, être sage que reine!» + Ains me sentis et frémir et trembler.... + Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine + Duquel matin je prétends reparler. + +Quels vers charmants! quel trouble délicieux et naïf! Ne croirait-on pas +entendre fillette de seize ans, tout inquiète de s'être laissé voler son +coeur! + +Ces vers donnent une idée de l'esprit de Diane de Poitiers; il était +souple et brillant. Elle avait du goût, quoi qu'en aient dit les +écrivains réformés, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la +détester, et savait parfaitement distinguer le vrai mérite. Il ne faut +donc pas s'étonner de l'effet de ses séductions sur le coeur de Henri. A +dire vrai, le jeune prince l'idolâtrait, et chaque jour éclatait plus +forte et moins contenue son ardente passion. + +Les beaux seigneurs et les belles dames s'étonnaient déjà de la durée de +ces amours. On ne se piquait pas de constance à la cour de François +Ier, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et déjà +plus d'une dame avait essayé de continuer l'éducation de l'adolescent. +Mais lui, fidèle à sa maîtresse, «déclarait n'avoir point de pensées +pour d'autre.» Le mécontentement succéda à la surprise. + +Bientôt, pour expliquer la violence et la persévérance étranges de cette +passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcelé Henri. On la +disait fort curieuse de magie, et on prétendait qu'elle avait donné à +son amant une bague enchantée qui devait éternellement l'enchaîner à +elle. De Thou lui-même croit, ou feint de croire à l'histoire de cette +bague merveilleuse. + +Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien +d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et +ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible +ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à +dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore +plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le +charme expliqué. + +Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour, +et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien +aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la +rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent +pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse +d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre +du lendemain. + +La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale. + +Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de +la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame +d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans +l'avenir au moins, ne vit plus de rivale. + +Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de +Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté +sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement +subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle. + +Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle +imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses. +«Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande +passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la +duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de +poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les +deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut +obligé de quitter Fontainebleau. + +--Restez, disait François Ier à l'inimitable artiste, restez, je vous +couvrirai d'or. + +Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour +tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de +dégoûts. + +Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de +François Ier, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane +Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine +de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin. + +Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle +encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle +protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy, +l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses +admiratrices. + +C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux +artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle +patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes +les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers +chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son +pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient +ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces +plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes. + +Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une +autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du +malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de +repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il +composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la +table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de +Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil. + +Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains: + + Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce, + Cessez, Thébains, pour Corinne combattre, + Taire te faut de Pénélope, ô Grèce! + Encore moins pour Hélène débattre: + Et toi, Égypte, ôte ta Cléopâtre; + La France seule a tout cela et mieux: + En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux, + Soit en vertus, beauté, faveur et race; + Car si n'avait le tout reçu des cieux, + D'un si grand roi n'eût mérité la grâce. + +Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France +par la mort de François Ier, et depuis longtemps son oreille s'était +habituée au doux murmure de la louange. + +En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes: + + Que voulez-vous que vous donne, + Diane bonne? + Vous n'eûtes, comme j'entends, + Jamais tant d'heur au printemps + Qu'en automne. + +Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, _la Pléiade_, eurent des vers pour +elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux +tournés vers l'Orient?» + +Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son +amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie. +Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs +étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir +d'une favorite est chose si fragile! + +C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle +donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency. + +Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le connétable, +premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait +en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon +nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice +sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il +recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il +acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou _une paire de +brodequins neufs_ achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il +prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant +finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des +déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur +infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval. + +Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa +cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr +une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il +donna aux corbeaux plus de cent bourgeois. + +Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque +jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les +_patenôtres de M. le connétable_. Terribles patenôtres! Brantôme nous en +donne une idée: _Pater noster_,--brûlez-moi ce village;--_qui es in +coelis_,--pendez-moi ces coquins;--_sanctificetur nomen tuum_,--qu'on +assomme, celui-ci;--_adveniat regnum tuum_,--qu'on écartèle celui-là, +etc.... + +Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce _terrible +rabroueur de personnes_ qui regardait brûler des villages entiers sans +passer un grain de son chapelet. + +Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient +frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des +potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus +approcher. + +C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra +surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent +jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François +Ier quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on +voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs +protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes. +Le roi trouva que le connétable allait trop loin. + +Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis +qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure +sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on, +plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des +preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la +portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle +trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.» + +Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la +dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une +femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au +fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi +il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez +vite tombaient bientôt sous ses coups. + +Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de +Montmorency: pendant les dernières années du règne de François Ier, +la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la +cour. + +La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les +plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les +écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses +bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé. + +Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il +fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il +pas: + + Être Phébus bien souvent je désire + Pour être aimé de Diane la blonde. + +Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte +s'écrie d'un ton désespéré: + + Je n'ai pas eu de vous grand avantage, + Un moins aimant aura peut-être mieux. + +La _mie_ qui accusa Marot d'avoir _mangé du lard_ et le fit ainsi +enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers: + + Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a, + Comme je fus, par l'instinct de _luna_, + Mené en lieu plus mal sentant que soufre + Par cinq ou six ministres de ce gouffre. + +Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs +de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges, +et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame +Marguerite. + +Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle +fait renfermer? Était-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne +devînt indiscret?» + +Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais +elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou +quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques +velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait, +non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle +fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du +roi, disait avec un naïf orgueil: + +--«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je +m'en sens très honorée et très heureuse.» + +Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque, +toutes les femmes, à sa place. + +Enfin, François Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône. +Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait +vingt-neuf. + +Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux +amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour +une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de +Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne +rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne +paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent +ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle +avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant +sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de +roche qui n'en fût ému.» + +Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par +reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle +avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle +femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage +magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une +pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de +l'adolescence. + +Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au +contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son +_eau de beauté_ était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même +par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps +avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait +ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et +venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi. + +Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser +honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François Ier avait +comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller +de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un +fâcheux exemple. + +Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des +partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la +duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent +disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder +à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de +Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le +connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance +avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon. + +Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle +mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui +devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle. + +Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la +mort de François Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son +_compère_, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés +de Paris pour complimenter le nouveau roi. + +Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale +qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône. + +Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane +entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un +écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût +englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire +d'étendre à d'autres sa libéralité.» + +Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de +Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par +avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les +ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses +qu'elles pussent lui être.» + +Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et, +dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne +trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste +vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers, +il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de +l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages +d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait +pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un +des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à +vie. + +Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri +II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce +devait être le dernier duel judiciaire. François Ier avait cru devoir +refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de +Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite, +avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du +dernier roi. + +La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa +maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion. + +Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la +cour de François Ier que la duchesse d'Etampes honorait son +beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la +source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri, +profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie +s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que, +d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette +confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François Ier +étouffa cette affaire. + +Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le +roi accorda le champ-clos. + +Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux +adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était +doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices +du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son +adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à +tous venants.» + +Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait +plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de +guerre.» + +Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de +Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un +tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour +vinrent assister à ce grand combat judiciaire. + +Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes, +suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença. +La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita +furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une +adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire. + +Ce coup fameux a pris depuis le nom de _coup de Jarnac_. Il est vrai +qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis +de douter qu'il ne fût très-loyal. + +Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le +somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le +vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le +duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il +arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le +mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription: + + AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX + CHEVALIER FRANÇAIS + FRANÇOIS DE VIVONNE + SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE. + +Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les +huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous +l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle +duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des +bûchers, le sang coulait à flots. + +«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un +bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes +avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane +de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses +infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de +leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.» + +L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est +véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui +arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des +injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on +soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du +tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et _en dire +sa râtelée_.» + +Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à +l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque +fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante, +elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours +de fête pour la cour. + +Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane +de Poitiers: + + Sur tout, vous avez soin + De Dieu, de son Église, + De vous repoulsant bien loin + Toute malice et feintise. + +Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles, +était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse +royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son +indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à +table, trouvait ce quatrain sous son couvert: + + Sire, si vous laissez comme Charles désire, + Comme Diane veut, par trop vous gouverner, + Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner, + Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire. + +Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être +le maître; il ne pouvait se «_déguiser_.» + +Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le +cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient +pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il +était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il +tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi +écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait +à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui +faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la +correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire, +tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par +quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux +écritures, et se terminent ainsi: + + _Vos anciens et meilleurs amis_, + + DIANE, HENRI.» + +Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur +nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des +protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse +d'Etampes et madame Marguerite. + +Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours +de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue. +Après avoir écrit l'_Heptaméron_, elle avait composé _le Miroir de l'âme +pécheresse_, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions +hérétiques. + +Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins +reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles +où ils l'appelaient la _dixième Muse et quatrième Grâce_. Pour elle, +Ronsard a eu des strophes charmantes: + + Ici la reine sommeille, + Des reines la non pareille, + Qui si doucement chanta: + C'est la reine Marguerite, + La plus belle fleur d'élite + Qu'oncques l'Aurore enfanta. + +Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne +suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «_si gentiment +corrompue_,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et +toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de +Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins, +s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une +véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était +pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais +les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle +organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur, +escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir +des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul, +assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de +l'enflure du ventre.» + +A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait +que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses +emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: _Donec +totum implicit orbem_. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles +en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette +inscription: _Diana, dux Valentinorum clarissima_. Au revers, on voit +Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: _Victorem omnium +vici_. + +Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre +à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité. +Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le +chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à +Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore, +ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles +d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre. + +De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II. +Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles +des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut +alors vraiment le beau moment de la Renaissance. + +Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les +splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque. + +Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de +Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon +y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure +enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux +combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre +d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient +des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin. + +Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques +débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on +s'arrête ébloui. + +Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement +d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les +trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène +rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de +cuir et les tapisseries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les +glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour, +s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de +Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable, +qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï, +féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui. + +Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane, +une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro. +Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de +Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être +nubile. + +On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable. + +Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa +mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on +expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux +amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant. + +On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la +duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui +en dit le roi: + +--Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des +enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais, +mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine. + +Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et +du scandale de ses amours. + +La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais +toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant, +elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident +causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge. + +Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu; +voici ce que disait la centurie: + + Le lion jeune le vieux surmontera + Au champ bellique, par singulier duel + Dans cage d'or les yeux lui crèvera: + Deux plaies donnent la mort cruelle! + +Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes +courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes. + +Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de +France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de +Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois +descendit dans la lice. + +Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir +une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery. + +Mais cette fois l'horoscope eut raison. + +Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery, +Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne +comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle +empira, et le roi fut en danger de mort. + +--Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en +tombant. + +On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire, +le malheureux comte était au désespoir. + +Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes +étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à +s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des +Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient +dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne. + +Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à +vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si +longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de +Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été +confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure. + +--«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait +été chargé de cette commission. + +--«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée. + +--«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis +le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas; +car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon +coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible +aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.» + +Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient +encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle +ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à +l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare +courage de demeurer fidèle à une favorite tombée. + +Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête +était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant +du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de +Médicis «_d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois_.» Et +certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine. + +Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite. +Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son +règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des +sommes considérables; elle dut s'exécuter. + +Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées +du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres +cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur +ambition. + +Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra +les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital, +non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la +Vierge immaculée. + +Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs; +peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter +un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait +ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion +chrétienne. + +Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à +Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et +vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas +la moitié de cet âge. + + + + +VIII + +MARIE TOUCHET + + +Charles IX fut un prince malheureux. + +Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et +c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable. + +Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes +événements qu'avaient préparés les règnes de François Ier, de Henri +II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé +sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis. + +Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous +le nom de son fils. + +Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne +point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses +les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se +préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il +les eût empêchés. + +Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à +Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse +tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous +avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de +Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été +avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des +assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent +poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la +princesse. + +Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre +Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre. +Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce +conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon +n'était point construit encore. + +Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités +que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour +n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa +mère. + +La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les +crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y +tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux +qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses +filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs +faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère. + +Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne. + +--«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent. + +Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir; +c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers +charmants: + + L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, + Doit être à plus haut prix que celui de régner: + Tous deux également nous portons des couronnes, + Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes; + Ta lyre qui ravit par de si doux accords + T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps; + Elle t'en rend le maître et te sait introduire + Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. + +Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de +beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux +heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les +chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il +faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement +ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les +armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque +des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la +chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à +appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le +suivre. + +Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame +de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le +sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore +d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet +venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne +sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de +voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que +le moindre prétexte mettait l'épée à la main. + +Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le +jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était +l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de +Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard. + +Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché +sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant +avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par +ses ordres: + +--«Ah nourrice! que de sang, que de sang!» + +Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste +remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler. + +Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet +n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles +IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même. + +Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet, +lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire +ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du +temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au +retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou +dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans +l'aimer. + +La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette +époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait, +dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop +grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez +était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement +abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus +blanches que neige.» + +Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus +lard de son nom: _Marie Touchet_, je charme tout. + +Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un +secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère +de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui +approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque +influence qui pût contre-balancer la sienne. + +Il eût été dans son caractère de donner une _amie_ à son fils, quelque +belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une +femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le +maître. + +Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles +IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun +croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un +grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et +s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent, +sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de +s'emparer de sa personne royale. + +Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui +jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles +IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis +que son confident faisait le guet dans les environs. + +Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France +soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince, +qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au +fond, d'une grande timidité. + +Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne +sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur +et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander. + +Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans +conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant +gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et +suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits. + +Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de +l'implacable ressentiment de la reine-mère. + +Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi. + +Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans +le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de +Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle +déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu? + +La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît +les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et +contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que +probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les +espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher +fils.» + +Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que +prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés. + +Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre +enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des +terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne +vécût que quelques mois. + +Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption +dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance. + +Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême +maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste +liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais +qui pouvait cesser de l'être à un moment donné. + +Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles +l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des +princes comme celui des vulgaires mortels. + +Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux +yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et +très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction +la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare. + +Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme +désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais +la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle. + +Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt, +corps et âme. + +Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement +son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main +plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par +elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en +France d'au-delà des monts. + +Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de +dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels +Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour. + +A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il +prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement +chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il +s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui +calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il +bégayait dans l'ivresse des sens. + +Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré +et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé. + +Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son +abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de +Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui. + +Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je +viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence +actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais. + +Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de +deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa +résignation. + +L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y +rentra en maître. + +Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée +irrésistible qui s'empara du prince. + +Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son +premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il +était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon, +quand il était déjà tout pardonné. + +Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé, +Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide, +dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies +d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son +coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le +sceptre ne doit jamais tomber en quenouille. + +--Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant +informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez +nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous +laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y +consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans. + +--Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en +lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit +accomplie. + +Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis +il sortit précipitamment. + +Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa +mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui +subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette +salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après +souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours +plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant +dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et +impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir, +portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais. + +Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de +congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri. + +On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences +occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au +début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière +précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites. + +Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le +conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le +retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine +l'interrompit en lui disant: + +--Je sais tout. + +--Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que +Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour +pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la +cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous. + +--Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les +approuve. + +--Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi, +vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage +de mon amour pour elle? + +--A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et +solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre +coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi. + +--Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX. + +--Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez. + +--Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était +subitement éclairci. + +--Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce +et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée +étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement +que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois, +elle sera dans votre lit. + +--Une princesse d'Autriche, ma mère! + +--Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est +pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la +France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout +entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent +avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir +l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils, +ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de +Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la +religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le +catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître +de la carte d'Europe. + +Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa +pensée n'était plus au Louvre. + +A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et +de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent +mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons +inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour. + +Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la +beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient +personne. + +Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le +rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est +laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui +nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par +l'ignorance et la haine des historiens: + + La royauté me nuit et me rend misérable. + Jamais à la grandeur amour n'est favorable. + Si je n'étais point roi, je serais plus content; + Je la verrais sans cesse et, par ma contenance, + Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance, + Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant. + + Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre + Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre + Si j'avais obéi dès le commencement: + Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage, + Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage + Que si vous m'aviez pris une fois seulement. + + Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente + Soit toujours en bonace et jamais en tourmente. + Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer. + Comme ou voit la marine et calme et courroucée, + L'amant est agité de diverse pensée. + «Qui dure en un état ne se peut dire aimer.» + +Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la +Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et +voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse: + + _Toucher, aimer_, c'est ma devise, + Ce celle-là que plus je prise, + Bien qu'un regard d'elle à mon coeur + Darde plus de traits et de flamme + Que de tous l'Archerot vainqueur + N'en ferait onc appointer dans mon âme. + +Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la +rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison +construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du +jardin du vieil hôtel de ce nom. + +C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du +rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de +pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du +temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin +l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon. + +L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de +cette modeste habitation. + +C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand +il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château +de Madrid. + +Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois. + +Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril +1572. + +Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes +grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le +petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne. + +Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de +Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand, +après la chasse, le roi passait la nuit au château. + +Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna +qu'une fille au roi de France. + +Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait +devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste +orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur +d'être jalouse d'elle. + +C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette +belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un +jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre +chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par +là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en +scaurait passer.» + +Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes +qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,» +négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait +ses nuits solitaires à lire ses Heures. + +Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la +passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité. + +Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau +et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute +valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles +IX. + +Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire. + +Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de +l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux. + +Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain! + +Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard, +convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la +première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se +pencha point sur le berceau de son fils. + +C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins +couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui +séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché +sur vingt cadavres. + +A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté +royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos. + +En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les +excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux +exercices les plus violents. + +Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez +Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre: + +--Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt! + +Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait, +en versant des torrents de larmes: + +--Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi. + +Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée +des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le +fruit de sa sagesse. + +La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses +propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais. + +Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta +la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII +indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché +d'Angoulême. + +Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur +d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison +avec le roi. + +Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil, +maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la +conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère +utérin, le comte d'Auvergne. + +Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison, +celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des +Valois, assure l'auteur de la _Confession de Sancy_. + +C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV +quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre +monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux +monnayeur. + +Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église +des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans +son tombeau, on avait gravé cette épitaphe: + + CY GIST + le corps de haute et puissante dame + madame MARIE TOUCHET, + de belleville, au jour de son décès, + veuve de feu haut et puissant seigneur + messire françois de balzac, + seigneur d'entragues, + chevalier des ordres du roi + et gouverneur d'orléans, + laquelle décéda le 28 mars 1638, + agée de 89 ans. + +La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur +d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et +en calomniant sa mère. + +Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses _Mémoires_ le +touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet: + +«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé +au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il +était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita +une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui +l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente +beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille +fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite, +étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit +qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle +accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de +madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se +soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans, +l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie +de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha +encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la +reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III +le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant +fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie +Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au +roi Charles.» + +M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans +doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part +qu'elles viennent. + + + + +IX + +LE VERT GALANT + + + Vive Henri-Quatre! + Vive ce roi vaillant! + Ce diable à quatre + A le triple talent + De boire et de battre + Et d'être un vert-galant. + +Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une +marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous +représente admirablement le caractère de Henri IV. + +Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans +les camps, et qui après la bataille fêtait joyeusement avec ses +compagnons le vin du crû, ou allait demander l'hospitalité à quelqu'une +des maîtresses qu'il avait toujours dans les environs. + +On attribue même à Henri IV le second couplet de la chanson: + + J'aimons les filles, + Et j'aimons le bon vin. + De nos vieux drilles + Répétons le refrain: + J'aimons les filles, + Et j'aimons le bon vin. + +Certes ce couplet ne dut pas coûter de grands efforts d'imagination au +roi, mais il fit plus pour sa popularité que ses victoires et sa +proverbiale bonté. + +Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gaîté et gaillardise sont des +fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre maître sent, pense, agit +comme nous, ce n'est plus un maître, c'est un des nôtres. Il est à nous, +nous sommes à lui. + +Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thèse n'est pas nouvelle: +le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant[5] dont je vais +sans façon détacher une page ou deux: + +[Note 5: _Les Toqués_, Paris, 1860.] + +«Oui, la gaillardise est un instrument d'autorité, un moyen d'ascendant, +et c'est là ce qu'ont méconnu les meilleurs de nos souverains, nobles +coeurs, mais petits esprits, faibles tempéraments à qui le +_Diable-à-quatre_ a vainement enseigné l'art, le seul art d'être +populaire en ce pays; car pour en revenir à Henri IV, à quoi doit-il +d'être encore aujourd'hui + + Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire? + +«A la _poule-au-pot_? mais il ne l'a jamais donnée cette fameuse +poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple: +voyez le prix dont elle est maintenant.--A ses victoires, à sa bonté, à +son génie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont été +des victorieux! Louis XII fut le père du peuple, et qui le connaît ce +père du peuple? Ah! s'il l'eût été comme ce bon roi d'Yvetot, passe +encore. + +«Non, le secret de la popularité d'Henri IV, demandez-le à la chanson, à +la plus populaire de nos chansons: _J'aimons les filles_.... Mais tout +le monde la sait par coeur, même les dévots, même les plus graves. + +«Le fils du Vert-Galant égalait au moins son père en bravoure. S'il +n'eut pas de génie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien +qu'il le haït à juste titre, il le supporta, il s'effaça devant lui +pendant tout son règne, par dévoûment pour ses sujets. Quel plus noble +exemple de sagesse et d'abnégation! Personne cependant ne lui en sut +gré. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas _les filles et le bon vin_, parce +qu'il ne fut pas un _diable-à-quatre_, un _joyeux drille_, un +_gaillard_; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet +du sein d'une dame; et, en vérité, c'étaient bien des façons.--Je tiens +de mon père, disait-il, je sens le gousset.--Il s'agissait bien du +gousset! + +«Louis XIV s'y était mieux pris: il avait débuté, tout jeune, par faire +l'amour sur les toits pour que tout le monde le vît: c'était le +programme du nouveau règne. Aussi, pendant longtemps, sa popularité +fut-elle immense, d'autant plus que les suites répondirent aux +commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait +gagné de terrain par les gouttières. + +«Tant qu'on lui crut encore une ou deux maîtresses au moins, on lui +pardonna sa grandeur, on lui aurait même passé sa piété; mais dès +qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'était que sa +compagne légitime, au lieu de tout ce qu'on avait espéré, il n'y eut +qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Quelle trahison en +effet, quel détestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard! +De ce moment la popularité du grand roi s'écroula, son nom tomba dans le +mépris. Ses faiblesses ne lui furent comptées pour rien; on ne vit plus +que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple. + +«Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop être envisagée à ce +point de vue. + +«Parlez-moi du régent: en voilà un gaillard! et Dubois, son ministre, la +gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le +bien-aimé!--Mais qu'ai-je donc fait à ce bon peuple pour qu'il m'aime +tant? disait-il.--Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-être, +vous êtes si jeune!--Il avait quatre ans,--mais on pressent ce que vous +ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aïeul +Louis le Grand, Louis le délicat, Louis le dégoûté, dont le coeur était +comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver +trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si près, +ni de si loin. Vive l'égalité, morbleu! Vous prendrez vos maîtresses de +toutes mains; la dernière fille du peuple, aussi bien que la plus grande +dame, pourra être appelée à trôner un quart d'heure sur vos genoux: et +si on la décrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers +direz-vous peut-être comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me +l'ont gâtée.» + +Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gâta pas toutes ses +maîtresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors où il +pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu +sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent, +autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le +roi vert-galant; mais il prenait gaîment son parti des trahisons, il +était si disposé à trahir lui-même. + +Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes à +toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au +besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma +le roi prometteur. Il allait même jusqu'à donner des promesses écrites. +Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune. + +Lorsqu'il n'avait que la cape et l'épée, le rachat de ses promesses ne +lui coûtait guère; il en fut autrement lorsqu'il eut échangé la couronne +de France contre une messe: il fallait alors débourser de beaux écus. +Sully grondait, mais il payait; c'était son métier d'être économe pour +son maître, et il avait besoin d'être économe. Outre qu'Henri aimait le +vin et les filles, il ne détestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus +de chances qu'en amour. + +Alors il écrivait à Sully: + + «Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six + cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les + distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.» + +Aux remontrances de Sully: + +«Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaillé pour +mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?» + +De loin la bonhomie d'Henri IV ne paraît pas toujours d'un très-franc +aloi. Il est à croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne +furent qu'un masque; il excellait à mettre en scène, et il ne sentait +guère le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait +recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.--«Vous êtes père, monsieur +l'ambassadeur?--Oui, Sire.--Alors, j'achèverai la promenade.» + +Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais +promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on +pendait les braconniers haut et court. + +Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses +maîtresses. Au commencement, se ruiner lui eût été difficile; il n'avait +pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint +déchiré; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses +amies au moins contribuèrent puissamment à payer ses partisans et ses +adversaires, ses adversaires surtout. + +L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de +rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant. + +Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques +calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets +pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on +dépeignait les _abominations_ du huguenot converti. Jusque sur les murs +du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres +fois c'était seulement des conseils un peu aigres: + + Hérétique point ne seras + De fait ni de consentement; + Tous tes péchés confesseras + Au Saint Père dévotement; + Les églises honoreras, + Rétabliras entièrement; + Bénéfices ne donneras + Qu'aux catholiques seulement; + Ta bonne soeur convertiras + Par ton exemple doucement; + Tous les ministres chasseras, + Les huguenots pareillement; + La femme d'autrui tu rendras + Que tu retiens paillardement; + La tienne tu reprendras, + Si tu peux vivre saintement; + Justice à chacun tu feras, + Si tu veux vivre longuement; + Grâce ou pardon ne donneras + Contre la mort uniquement; + Ce faisant tu te garderas + Du couteau de frère Clément. + +Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri +IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa +politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme +de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et +créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva, +dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le _gaillard_ +seul est de notre compétence. + +Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa +taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble, +le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez, +d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression +de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence +pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux +commissures ne démentait point. + +Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en +éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa +physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton +se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de +ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes. + +Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses +traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de +bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque +d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la +flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire. + +Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à +l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa +garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses +agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes. + +Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes +ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes, +dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.» +Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit +que de besogne et qu'il n'était pas «_grand abatteur de bois_.» Mais +Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre. + +On ferait un calendrier avec le nom de toutes les _saintes_ que fêta ce +dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il +s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres +faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de +paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le +torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné. + +De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une +légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont +emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour +les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent +beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal, +obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre. + +Fleurette eut un enfant de Henri IV et le poëte Dufresny était +arrière-petit-fils de la belle jardinière. Voltaire assure qu'il +ressemblait à son bisaïeul, et que son origine était la véritable cause +de la bienveillance de Louis XIV à son égard. Dufresny tenait de son +grand-père. Le grand roi avait renoncé à l'enrichir, la France n'y eût +pas suffi; le poëte finit par épouser sa blanchisseuse, seul moyen en +son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes. + +Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientôt un champ plus +vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le +voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et +quels romans! Le burlesque à chaque instant menace de tourner au +tragique: on dégaîne les épées, il pleut des coups de bâton. Déguisé en +palefrenier, le roi s'élance sur une échelle qui doit le conduire +auprès de sa belle; mais les échelons ont été sciés à l'avance, et voilà +le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons +faisaient le guet. + +Une autre fois il s'agit encore d'une fenêtre; elle était au +rez-de-chaussée, il n'y avait pas besoin d'échelle. Notre prince +d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et +saute dans la chambre. Il court au plus pressé, c'est-à-dire au lit; la +belle n'y était pas, mais bien un galant plus favorisé, un galant qui +avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurité aidant, Henri put +s'échapper sans esclandre. + +Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit à la bataille son +pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop +primitif, en criant à l'aide. + +Tout n'était pas profit, non plus, dans le métier d'ami du prince, et à +deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoyés en +reconnaissance emboursèrent pour le compte de leur maître de bonnes +volées de bois vert. + +Mais à quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer +toutes ces femmes inconnues qu'énumèrent des compilateurs plus inconnus +encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville, +la fille du président Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny, +de Boinville, Le Clein et tant d'autres? + +Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite détachent de la +trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette +charmante Cypriote, aussitôt délaissée que séduite; dame Martine, femme +d'un docteur de La Rochelle, à qui il fit oublier ses devoirs et le +bonnet carré de son époux, ce qui lui valut des réprimandes publiques au +prêche, mademoiselle de la Bourdaisière, fille d'honneur de la reine +Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans +l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la +comtesse de Limoux, dont la faveur dura également le temps d'une lune +rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, «le gratifia d'un +_Souvenez-vous de moi_ qui ne le rendit pas plus prudent;» Catherine de +Verdun, autre religieuse, «vrai ragoût de huguenot;» Louise Marguerite +de Lorraine, qu'il eût peut-être épousée, «s'il n'avait, dit Sully, +appréhendé la trop grande passion qu'elle témoignait pour sa maison, et +surtout pour ses frères;» mademoiselle Paulet, «qu'il allait voir à +l'hôtel de Zamet quand il fut assassiné en la rue de la Ferronnerie,» +prétend Sauval; etc., etc. + +Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent à l'histoire. +Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marquée ne +commencèrent qu'après son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant +qu'il était retenu prisonnier à la cour de France. + +Ce fut une union singulière que celle de Marguerite et de Henri de +Navarre. Belle, spirituelle, enjouée, la jeune princesse eût pu prendre +un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son époux, ou tout au +moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta même pas. Elle se +maria pour obéir à la politique de sa mère et ne changea rien à son +genre de vie; or chacun connaît le genre de vie de la docte Marguerite: +ses aventures avaient été au moins aussi nombreuses que celles de Henri; +on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas à la cour que ses +frères eux-mêmes avaient eu part à ses faveurs. + +Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une +association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice, +fut une alliée fidèle. Les deux époux, au lendemain de leur mariage, se +regardèrent comme aussi libres que par le passé. Ils n'attendirent même +pas au lendemain. Le soir même de la célébration des noces, Henri se +contenta de conduire sa femme jusqu'à son appartement; après de +cérémonieuses salutations, il se retira, et la porte était à peine +fermée sur lui que la fenêtre de Marguerite s'ouvrait à l'élu du moment. + +Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblançay, dame de Sauves, +marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de +Médicis, avait été élevée à son école. Autant par sa beauté que par sa +coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-mère, +qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volontés. + +Les galanteries de madame de Sauves suffiraient à défrayer des volumes, +et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme +cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre. +Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence +de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame +de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le +Béarnais et le duc d'Alençon. + +Les chroniques se trompent. Aussi rusé au moins que Catherine de +Médicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jetée dans son +lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caractère et sur ses +véritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment où le roi de +Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est-à-dire vers la fin de +février 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conservé un bon +souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des +véritables intentions de la cour à son égard. + +C'est dans la maison même de la reine sa femme que Henri devait trouver +celle qui lui inspira sa première passion sérieuse. La petite cour du +roi de Navarre s'ennuyait profondément à Nérac, quand l'époux _in +partibus_ de Marguerite s'éprit follement de Françoise de Montmorency, +qu'on appelait _la belle Fosseuse_, suivant l'usage du temps de donner +aux noms de femme une terminaison féminine, parce que son père portait +le titre de baron de Fosseux. + +Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne +résista pas longtemps au roi; et bientôt, quelques précautions que +prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un mystère pour +personne. Loin de se fâcher, la reine Marguerite protégeait en secret +les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette époque la +_guerre des Amoureux_ venait d'éclater, et plusieurs fois Henri faillit +être pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle +maîtresse. + +Il ne tarda pas à devenir impossible à Fosseuse de dissimuler; elle +était enceinte. Le roi dut tout avouer à sa femme, et voilà comment +Marguerite dans ses _Mémoires_ s'explique sur cette aventure: + +«Le mal prenant à Fosseuse au point du jour, étant couchée en la chambre +des filles d'honneur, elle envoya quérir mon médecin et le pria +d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous étions couchés en une même +chambre, en divers lits, comme nous avions accoutumé. Lorsque le médecin +lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que +faire, craignant d'un côté qu'elle fût découverte, et de l'autre qu'elle +fût mal secourue, car il l'aimait fort. Il se résolut enfin de m'avouer +tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgré tout +ce qui s'était passé, il me trouverait toujours prête de le servir en +ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: + +«--Ma mie, je vous ai célé une chose qu'il faut que je vous avoue; je +vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que +je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever +tout à l'heure, pour aller à l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous +savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela. + +«Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de +lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'était ma fille propre; +que cependant il s'en allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin +qu'il n'en fût point ouï parler. + +«Je fis promptement ôter Fosseuse de la chambre des filles et la mis +dans une chambre écartée avec mon médecin et des femmes pour la servir, +et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne fît qu'une fille +qui encore était morte.» + +A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque rétablie et +toute souriante; il se confondit en remercîments envers la reine +Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gardât Fosseuse et +continuât à lui témoigner la même amitié. + +«--Je craignais, dit Marguerite, en lui obéissant, qu'on ne me montrât +du doigt.» + +Ce devait être le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle +Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole +monarque, Corisandre d'Andouins. + +Ce fut à Bordeaux que, pour la première fois, le roi de Navarre aperçut +Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont +le nom rappelle ceux des héroïnes de d'Urfé, était la fille unique de +Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait épousé +très-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, sénéchal de +Béarn, qui, ayant eu un bras emporté d'un coup de canon au siége de la +Fère, mourut, quelques jours après, de cette blessure, à l'âge de +vingt-huit ans à peine. + +De toutes les maîtresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont +l'amour paraît avoir été le plus vrai et le plus désintéressé. + +Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait +ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui à +ses dépens et lui envoyait des levées de plusieurs milliers de Gascons. +Le roi, de son côté, après chaque victoire de ses armes, se dérobait à +son armée pour courir dans les bras de sa maîtresse. «L'amour, dit +Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y déposer +les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre à part pour son +usage.» + +Il avait promis le mariage à cette belle veuve de vingt-six ans, qui +portait un des plus grands noms des provinces méridionales. On lit même, +dans les _Mémoires de Gramont_, qu'il voulut reconnaître le fils que +Diane avait eu de Philibert. «Il n'a tenu qu'à mon père, dit le +chevalier de Gramont, d'être le fils de Henri IV: le roi voulait à toute +force le reconnaître, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc +ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas +sur les César de Vendôme.» + +D'Aubigné détourna le roi de ce projet d'union:--«Il faut, lui dit-il, +que vous soyez _aut Caesar aut nihil_.... Si vous devenez l'époux de +votre maîtresse, le mépris que vous ferez rejaillir sur votre personne +vous fermera sans ressource le chemin du trône.» + +La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons +quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le +plus respectueux: + + «J'arrivai hier au soir de Marans, lui écrivait-il, en 1588. Ah! + que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur + que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y réjouir avec ce que l'on + aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où + je serai plus près de vous; mais je n'y ferai guère de séjour. Je + crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul. + Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce; croyez ma fidélité être + blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela + vous porte contentement, vivez heureuse. + + «Henri.» + + + +Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fidélité avec cette +assurance! La comtesse savait à quoi s'en tenir sur ce point; moins de +six mois après, le roi lui annonçait en ces termes la mort d'un fils +qu'il avait eu de quelque maîtresse obscure: + + «Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesières, et il s'en retournera + avec tout ce qu'il vous faut, excepté moi. _Je suis fort affligé de + la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commençait à parler_.» + +La belle Corisandre avait des goûts mondains que lui reprochent les +écrits satiriques du temps. Elle allait à la messe escortée de pages, de +bouffons, de chiens, de singes, d'animaux privés de toute espèce. Son +amant attentif à lui plaire lui écrit encore: + + «Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas, + le plus beau que vous vîtes et le meilleur, force panache + d'aigrette. Bonnières est allé à Poitiers pour acheter des cordes + de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur, + souvenez-vous toujours de _Petiot_.» + +Petiot, c'est lui-même. + +Plus tard, il lui offre encore un cadeau du même genre. + + «J'ai deux petits sangliers privés et deux faons de biche; + mandez-moi si vous les voulez.» + +Madame de Gramont resta quelque temps encore la maîtresse en titre du +roi, même après qu'il eut passé la Loire et fait sa jonction avec +l'armée catholique et royale; mais la beauté de Corisandre s'altéra +rapidement et le charme se rompit. + +Cette rupture fut peut-être précipitée par une nouvelle passion inspirée +à Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut +point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de +résister à l'amour du roi. + +C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'éprit à première vue +d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la +Roche-Guyon. Tout aussitôt, il lui adressa les billets les plus +passionnés; mais les billets restèrent sans réponse. Pour l'aller voir, +«il faisait, dit Bassompierre, des traites et des équipées incroyables.» +Peines et soins perdus.--«Je suis trop pauvre pour être votre femme, +répondait la marquise, et de trop bonne maison pour être votre +maîtresse.» + +Aux billets cependant succédaient les présents. La marquise ne recevait +pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les +difficultés. Il prit alors une résolution désespérée. + +Un jour, à la chasse, il perdit ses compagnons et courut à toute bride +demander l'hospitalité à la belle veuve. Il fut reçu comme un roi devait +l'être; le cor sonna à son arrivée, le château s'illumina du haut en +bas; un souper magnifique fut préparé; la marquise, en grands habits de +cérémonie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle +réception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de +Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que +volontiers il échangerait sa couronne contre un tel trésor de beauté. + +L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe à son +appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commençait à +l'inquiéter, lorsque tout à coup il entendit, dans la cour, un grand +bruit de chevaux et d'équipages. La marquise donnait des ordres pour son +départ. + +Henri descendit tout éperdu, et courant à elle: + +«--Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!» + +«--Sire, répondit madame de Guercheville, un roi est le maître partout +où il se trouve; et pour ne vous désobéir en rien, vous trouverez bon +que je me retire.» + +Et, sans écouter davantage les supplications du prince, elle monta dans +son carrosse et alla passer la nuit à deux lieues de là. + +Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut rêver batailles +et grands coups d'épée. + +Ce mécompte pourtant ne le découragea pas; mais, après deux ou trois +autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre définitivement +son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage à +l'héroïque résistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de +Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle épouse, Marie de +Médicis. + +--«Celle-là, dit-il, réhabilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y +étant frotté.» + +Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la +blessure de son amour-propre. + +Le roi assiégeait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher +quelques distractions au couvent de Montmartre, qui était devenu le lieu +de rendez-vous de tous les galants de l'armée. + +Le joli couvent que c'était là! + +Les ribauds de l'armée royale avaient rimé des chansons sur madame +l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et +se donnaient de la satire à coeur joie. Cajétan, le légat du pape, ce +fougueux prélat qui organisait des processions armées et courait les +carrefours en criant _Guerra! Guerra_! disait à M. de Mayenne, en +faisant allusion aux passe-temps de Henri IV: + + Con sempre estar en bordello + Ercole non se fato immortello! + +S'adressant à une communauté religieuse et venant d'un prince de +l'Eglise, le mot était piquant! + +Marie de Beauvilliers, que la pauvreté, plutôt que la vocation, avait +décidée à faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se +présenta de jeter son béguin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri +IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit à Senlis; il lui +avait juré amour éternel et lui promettait de la faire relever de ses +voeux par le pape. + +Ces huguenots ne doutaient de rien! + +Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un intermède entre +deux batailles. Marie était encore dans la première ivresse de sa +fortune que déjà le Vert-Galant songeait à bien autre chose. Décidément, +il la trouvait plus jolie sous le béguin. + +Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le +couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi; +elle entreprit même de réformer les moeurs de ses nonnes; elles en +avaient besoin. «Le couvent de Montmartre était alors dans un piteux +état, dit Sauval;» les revenus étaient nuls; les plus jeunes religieuses +gagnaient leur pain à la pointe de leurs oeillades, et les vieilles +étaient réduites à garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses +soins et ses peines; ses religieuses révoltées faillirent même +l'assassiner. + +Ici se placent les règnes successifs des deux femmes les plus aimées +d'Henri IV, Gabrielle d'Estrées et la marquise de Verneuil; mais leur +influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour +que nous ne leur consacrions pas un chapitre à part. Nous passerons donc +tout de suite à la comtesse de Moret. + +Jacqueline de Bueil, se fiant à sa figure et à ses charmes, essaya de +renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries +fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites +intrigues ne réussirent même point à lui donner une grande position à +la cour. «Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait dû +cependant lui donner un grand ascendant; elle était malhabile.» + +Ce fils, qui fut légitimé sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus +tard, joua un rôle à la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de +Moret, était-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter. + +La comtesse sa mère, en effet, était d'humeur plus que facile, et le roi +avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la +place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet éternel ennemi de Henri de +Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui +soufflant ses maîtresses. + +Nous voici arrivés à la dernière passion de Henri IV, la plus violente +et la plus fatale. Vieillard à barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un +amour impétueux, irrésistible, extravagant pour une enfant de seize ans, +Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait +dû l'épouser; mais le roi avait prévenu son favori. + +--«Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et +outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses, et qu'elle +t'aime, je te haïrais; si elle m'aime, tu me haïrais. Je suis résolu de +la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma +famille.» + +Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se +retira; mais le prince de Condé eut le courage de tenter l'aventure. + +Chose rare à cette époque, le prince de Condé prétendit garder sa femme +pour lui seul. Henri fut outré de ce manque de respect; il ne songea +plus qu'à lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le +dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait même assez disposée +à se rendre, mais elle était gardée à vue. + +Alors commence une série d'aventures qui, pardonnables chez un jeune +homme, devenaient ridicules chez un barbon. Déguisé en garde chasse ou +en reître, le roi de France allait rôder sous les fenêtres de sa belle; +il avait perdu la faculté de penser à toute autre chose, et, pour +attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle +entreprise dans laquelle il ne s'embarquât. + +A Saint-Leu, le roi, accompagné de M. de Vendôme et des frères d'Elben, +déguisés comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et +arrêté: le prévôt les avait pris pour des voleurs. + +Malherbe avait été nommé d'office pour chanter les amours de Henri IV; +il avait alors à peindre son désespoir et ses angoisses: + + O beauté, reine des beautés, + Seule de qui les volontés + Président à ma destinée, + Pourquoi n'est, comme la toison, + Votre conquête abandonnée + A l'essor d'un autre Jason? + +Les essors du vieux Jason n'aboutissaient à rien, tant était vigilant M. +de Condé; il avait emmené sa femme loin de la cour et refusait +obstinément de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient +inflexible. «--Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser +la tête; nenni.» + +Malherbe cependant chantait toujours: + + Donc cette merveille des cieux, + Parce qu'elle est chère à mes yeux, + En sera toujours éloignée; + Et mon impatiente amour, + Par tant de larmes témoignée, + N'obtiendra jamais son retour. + +Sully cherchait à consoler le roi, qui était inconsolable. + +«--Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de +Condé à la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus +facilement.» + +C'était aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne +trouvait cependant aucun expédient. + +Les couches de Marie de Médicis, la seconde épouse de Henri IV, +fournirent, pour attirer le prince de Condé à la cour, un prétexte +auquel il ne put résister. Le roi était au comble de la joie de revoir +sa bien-aimée, et Malherbe chantait: + + Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue, + Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux, + Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue, + Ont eu grâce des cieux. + +Le roi était alors complètement métamorphosé. Jaloux du bien paraître +aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et +s'inondait d'essence. Il avait à la cour tout le monde pour lui; on +trouvait impardonnable M. de Condé, et, tandis que chacun conspirait +contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu +à lutter contre le maître. + +Se voyant hors d'état de résister à l'orage qui menaçait son front, le +prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque +malgré elle. + +«Le roi était au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui +porta la nouvelle de cette fuite. J'étais le plus proche de lui. Il me +dit tout bas à l'oreille:--«Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet +homme mène sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou +pour la conduire hors de France.» + +Il se retira aussitôt dans sa chambre, confiant le jeu et son argent à +Bassompierre. Il n'avait plus la tête à lui. Chez sa femme, il se livra +à tous les transports d'une colère furieuse et d'un désespoir insensé. +Il fit mander ses ministres et leur déclara qu'à tout prix il voulait +faire revenir en France le prince de Condé et sa femme. + +Malherbe, lui, chantait encore cette grande désolation: + + Quelles pointes de rage + Ne sent point mon courage + De voir que le danger, + En vos ans les plus tendres, + Vient menacer vos cendres + D'un cercueil étranger. + +Il paraît que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait +cependant jamais gêné, car le poëte ajoute: + + Aussi suis-je un squelette; + Ainsi la violette + Qu'un froid hors de saison + Ou le soc a touchée, + De ma peau desséchée + Est la comparaison. + +La douceur d'être comparé à une violette ne suffit pas à consoler le +roi, ni même à le faire renoncer à l'espérance de revoir madame de +Condé. + +Le prince s'était réfugié dans les Pays-Bas; des émissaires de Henri IV +tentèrent un enlèvement: ils échouèrent. La diplomatie ne réussit pas +mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute déclarer la +guerre à l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le mystérieux +régicide, vint détourner le cours des événements. + +Sully prête à son maître les plus vastes projets; cette lutte, qu'il +allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour résultat le +remaniement de la carte de l'Europe, à la tête de laquelle la France se +fût définitivement placée. + +Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions, +et nous laissons à la sévère histoire le soin de résoudre ce grand +problème politique. + +Du reste, Henri IV était bien de taille à le poser. L'homme avait ses +faiblesses, mais le monarque était bien capable de les faire servir à +ses desseins. + + + + +X + +LA BELLE GABRIELLE. + + +Entre tous les noms amoureux et chéris que la tradition s'est plu à +entourer d'une poétique auréole, celui de Gabrielle d'Estrées est +assurément un des plus populaires. + +Cette belle maîtresse du roi de France, cependant, était loin en son +temps d'être l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition +offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse; +ils craignaient de la voir un jour assise sur le trône. Ils lui +faisaient un crime de son esprit, de sa beauté même, beauté damnable! + +Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du +Louvre par la litière de la belle favorite. + +--Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée +qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles? + +--Ne faites nulle attention à _cela_, répond le bourgeois de Paris, et +remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du +roi. + +Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses +diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie +elles trouvaient amplement matière à la critique.--«Encore un ajustement +nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix. + +Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux; +«volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de +récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir +ses bonnes intentions.--«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la +poule au pot!» + +Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques +de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque +année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours, +légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui +n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette +femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et +désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri +IV. + +On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle +d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des +chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de +France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et +nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement +désintéressé, c'est-à-dire impartial. + +Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans +les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions +de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que +complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III. + + Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire, + Loin du bruit des combats elle attendait son père. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux, + _D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux_. + +Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la +belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la _Henriade_ en flagrant délit +d'adulation, mais l'épopée a ses exigences. + +Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement; +malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de +calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au +moins en médisances. + +Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère +la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de +Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se +dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et +trop délicate.--«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que +j'en veux chez la reine ma femme.» + +Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or +avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des +galants par la quantité, elle continua à _produire_ sa fille dans le +monde. + +Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III, +lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette +passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de +M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui +recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde, +qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV. + +Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé +d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter +son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée, +lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il +devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de +son maître. + +Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections +de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion +ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre +exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en +devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le +duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y +trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du +roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers. + +La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de +Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait +fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse. +Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint +Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc, +qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit +qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du +roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui +préférait Bellegarde qui devait l'épouser. + +Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique +Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il +tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du +château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait +passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne +apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes +de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de +cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa +tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait +annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui +disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se +résoudre à le regarder. + +L'insuccès de cette ridicule démarche ne découragea point le roi; il +s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses +rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées +sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le +marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait +donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit +gravement Dreux du Radier, _sauvait_ toutes les apparences.» + +Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être +fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère, +le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles +intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de +sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse. +On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie, +Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien +tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le +convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile. + +Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont +l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «_adsum qui +feci_,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt. + +Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la +tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne +demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit +le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus +tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se +laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un +divorce. + +En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans +quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité. +En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse +nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons +pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère. + +--Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi. + +Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour +accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là. + +Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu +s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les +surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner +de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas +trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il +ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté, +était resté auprès de madame Gabrielle. + +«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire +une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où +elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le +roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander +des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela +_la Rousse_ (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des +mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât +du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les +confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse +s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette +résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire +ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte +pour l'enfoncer. + +«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une +fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point, +quoiqu'elle fût assez haute. _La Rousse_, qui était aux aguets, parut +aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les +confitures qu'il demandait.» + +Cette même _Rousse_ fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par +Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se +répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de +Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle. + +Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à +Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense. + +Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle: +dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se +faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses, +nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.» +L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté. + +Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été +donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent +avec une amertume qui certes n'est pas suspecte. + +C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement +ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche, +petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de +perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence +admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur. + +Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent +Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de +souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux +démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports +qu'on lui faisait de ses serviteurs, et _lui découvrait les blessures de +son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur_, en sorte que +cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux, +soutenait chacun et n'opprimait personne.» + +Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais +presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard +fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la +placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti +huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se +trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été +opposée. + +L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la +belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à +demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en +bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil, +s'arrêtaient les yeux de Henri IV. + +Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se +pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne +une idée assez juste de cette grande scène historique. + +Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal +remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux, +acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui +donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée +dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut +aimer Henri IV. + +Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant +arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière +découverte où elle trônait en souveraine. + +«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir +tout ce monde crier si allégrement _Vive le roi_! Il avait presque +toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et +damoiselles qui étaient aux fenêtres.» + +Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est +toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait +dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout +entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur +des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle, +il nous la décrit avec complaisance. + +«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus +constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la +nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle +favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures, +inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste +les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton. + +«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle; +elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin +couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis +en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé +de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur +de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni +d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.» + +Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à +sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV, +habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile +l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au +bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux. +Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse +incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva +pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.» + +Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité. + +Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un +fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire +qui, par bouffées, montait au cerveau du roi. + +L'arrivée du _poupon_ combla de joie le Béarnais; la naissance de cet +enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de +possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de +Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune +de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît +désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de +Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous +ne ferons qu'effleurer. + +Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est +donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des +fortunes si diverses, et qui est une des _créations_ de Mézeray, dut de +pouvoir servir si utilement son maître. + +Sully, dans ses _OEconomies_, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi; +il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit +tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche +injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de +Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de +terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure +de voyage, que l'on trouve dans les _OEconomies_, nous en donne la +preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre +le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser +tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond +silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la +douleur du roi. + +--Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il +s'empêcher de se dire. + +Il était alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa +maîtresse. + +La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle +contribua puissamment à vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais +qu'il joua toute sa vie. + +Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de César.--«Mes amis, +ai-je bien joué cette comédie?» + +A tort on a accusé Henri IV de tenir si prodigieusement à la religion +réformée. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les +avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son +coeur comme un écho affaibli de ses jeunes années. La belle Gabrielle +alors lui mettait la main sur la bouche et, malgré ses +_Ventre-saint-gris_, le faisait taire. + +--Souvenez-vous, Sire, que vous êtes le fils aîné de l'Église. + +Plus tard nous voyons Gabrielle pousser à la conquête de la +Franche-Comté, prendre les intérêts de Balaguy-Montluc, s'entremettre +entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, à l'apogée de sa puissance, +faire négocier à Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de +Navarre. + +Épouse délaissée. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse. +Reléguée en Auvergne dans sa résidence d'Usson, elle se plaignait en +beaux vers d'être une épouse sans mari, et elle écrivait ses _Mémoires_ +qui ne réussissent point à donner à nos yeux tort à Henri IV. Déjà elle +pouvait prévoir qu'elle allait avoir à lutter contre l'influence de la +favorite. + +Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de +Monceaux. Sa position à la cour était devenue officielle, et chacun lui +rendait les hommages dus à une souveraine. + +Partout nous la retrouvons aux côtés de Henri IV, aux bals, aux fêtes, +et jusque dans les conseils. Le roi reçoit-il des ambassadeurs, il la +fait cacher derrière une tapisserie, afin qu'elle puisse ouïr tout ce +qu'on dira et lui donner son avis. + +Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, nous donne +dans ses curieux _Mémoires_ la mesure de la toute-puissance de +Gabrielle. + +Le roi était venu à Rouen pour tenir l'assemblée des notables; c'est +même à cette occasion qu'il fit cette mémorable harangue, dans laquelle +il disait aux notables que, bien que ce ne fût l'usage des rois, des +barbes grises et des victorieux, «il venait se mettre en tutelle entre +leurs mains.» + +Comme, à l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le +discours qu'il avait prononcé devant ces bourgeois: + +--Je suis fort étonnée, Sire, répondit la marquise de Monceaux, que +Votre Majesté ait parlé de se mettre en tutelle. + +--Ventre-saint-gris! répondit le roi, il est vrai; mais je l'entends +avec mon épée au côté. + +Gabrielle en cette circonstance fut officiellement présentée au +parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en être surpris; +mais il en prend son parti et nous raconte que dès le lendemain matin il +se transporta en l'hôtel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite. + +Lorsqu'elle suivait le roi à la chasse, Gabrielle avait adopté un galant +costume d'homme, sous lequel sa beauté semblait plus piquante. Ils s'en +allaient tous les deux le long des chemins de la forêt, faisant la cour +buissonnière, leurs chevaux tellement rapprochés qu'ils pouvaient se +donner la main. + +Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le +royaume n'était point si pacifié encore que Henri pût se permettre les +tranquilles amours des rois fainéants. La nécessité, bottée et +éperonnée, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcôve au +milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et +demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'à la cour d'honneur. + +--Dieu vous garde, Sire, et au revoir! + +Et le roi s'élançait à cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser +de l'étrier. + +C'est en telles circonstances qu'il envoyait à Gabrielle cette charmante +romance, digne d'un ménestrel du gai sçavoir, et qui est la gloire et le +renom même de Gabrielle: + + Charmante Gabrielle, + Percé de mille dards + Quand la gloire m'appelle + A la suite de Mars, + Cruelle départie! + Malheureux jour! + Que ne suis-je sans vie + Ou sans amour! + + L'amour sans nulle peine + M'a, par vos doux regards, + Comme un grand capitaine, + Mis sous ses étendards. + Cruelle départie! + Malheureux jour! + Que ne suis-je sans vie + Ou sans amour! + +La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être +rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité. + + Héros dont la présence + Fait mes plus doux plaisirs, + Que ta cruelle absence + Me coûte de soupirs! + Que ne puis-je te suivre; + Dans les hasards + Ou bien cesser de vivre, + Lorsque tu pars. + + Quoi! toujours aux alarmes + Tu veux livrer mon coeur, + Le moindre bruit des armes + Le glace de frayeur. + Il n'est point de remède + A mon tourment; + Si le guerrier ne cède + Au tendre amant. + +On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué +bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait +adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le +Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage +d'écrivain. + + Viens, Aurore, + Je t'implore, + Je suis gai quand je te voi. + La bergère + Qui m'est chère + Est vermeille comme toi. + Pour entendre + Sa voix tendre + On déserte le hameau, + Et Tityre + Qui soupire + Faire taire son chalumeau. + + Elle est blonde, + Sans seconde; + Elle a la taille à la main; + Sa prunelle + Etincelle + Comme l'astre du matin. + + De rosée + Arrosée + La rose a moins de fraîcheur, + Une hermine + Est moins fine; + Le lys a moins de blancheur. + + D'ambroisie + Bien choisie + Hébé la nourrit à part; + Et sa bouche, + Quand j'y touche, + Me parfume de nectar. + +Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de +lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement +recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de +sa plume ampoulée n'eût certes point écrit. + +Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus +ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque +soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa +maîtresse. + +«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous +verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de +Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet +est bien plus délicieux.» + +Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus +nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à +l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler _Esprit de +Henri IV_: + + * * * * * + +«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir +lue.» + + * * * * * + +«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.» + + * * * * * + +«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne +m'égale à savoir bien aimer.» + + * * * * * + +«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous +envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles +mains.» + + * * * * * + +Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes +toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle. + + «Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que + j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle + vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en + toute perfection dans mon âme,--dans mon âme, dans mon coeur, dans + mes yeux. + + «Henri» + +Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans +toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms: +c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière +Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes +les mélodies de la passion. + +Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au +zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la +première marche du trône; quelques jours encore, + + Et le roi va poser la couronne à son front. + +Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses, +Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui +avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de +Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que +s'il eût été fils de France. + +Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle +Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des +courtisans. + +Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le +ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses +peines. + +Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe. + +--Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit +Gabrielle. + +--Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un +ministre comme lui, aurait répondu le roi. + +Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et +qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de +la fantaisie historique. + +Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à +l'horizon, grosse d'orages. + +On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient +de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé. + +C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les +_OEconomies_ la curieuse conversation du roi et de son ministre. + +--Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point +épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la +veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de +gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle +qu'il me faut? + +Et Sully de faire semblant de chercher. + +--Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier +en Europe. + +Sully savait bien où le roi voulait en venir; + +--Cherchons, Sire. + +Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en +omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on +trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus +Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha. + +A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête. + +--Ce n'est point encore mon affaire. + +--Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous +dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de +dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez. + +--Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son +ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de +Beaufort? + +Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi +tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord, +puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi. + +Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle +ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse +du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle +consentirait à briser son union avec Henri IV.» + +Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle +complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint +ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de +France. + +Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre, +parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle. + +Quelques détails sur cette fin si prématurée. + +On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de +quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville, +«afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas +telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept +cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le +magnifique hôtel qu'il avait fait construire. + +Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le +_nec plus ultrà_ de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie +d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y +rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz. +Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage +allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée +dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher +à Rome le sieur du Fresne. + +Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et +d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel, +elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un +fruit. + +C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie +de Médicis était décidé. + +Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des +symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était +empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et +qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.» + +Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi +d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du +matin. + +«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas, +à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient +été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque +de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder +sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.» + +Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il +sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être +désormais «seul sur la terre.» + +Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des +funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de +Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de +Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse. + +Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de +Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres +appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait +fatalement avec une autre princesse de ce nom. + +Zamet fut accusé, et bien d'autres. + +Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du +soupçon. + +«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la +coupe.» + +Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du +cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas +froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus +injurieux. + +Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le +lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer +pour confesser ses crimes: + + De mes parents l'amour voluptueuse + Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse + Rendent assez mon lignage connu. + De l'exécrable et malheureux Atrée + Est emprunté notre surnom d'Estrée, + Nom d'adultère et d'inceste venu. + +Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six +soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva +un poëte pour faire ce sixain. + + J'ai vu passer sous ma fenêtre + Les six péchés mortels vivants + Conduits par le bâtard d'un prêtre, + Qui tous les six allaient chantants: + Un requiescat in pace + Pour le septième trépassé. + +La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle +Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons +bien pensants que les larmes aux yeux. + +Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce +jour-là. + +Était-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu +l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon? + + + + +XI + +CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES. + +MARQUISE DE VERNEUIL. + + +Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort +vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une +nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été +violent. + +Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas +pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait, +comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et +avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une +mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette +d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante +Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne +songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais +nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles +prédestinées. + +Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi, +tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents +d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir +la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus +séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri +IV, du piquant attrait de la nouveauté? + +Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie +Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à +propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette +liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique. + +Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de +Lude, avait été nommé.--Triste ambassade! La pierre d'achoppement, +c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce +qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa +femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit +de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le +chemin des fenêtres. + +Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa +barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé +d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents. + +Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des +premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa +mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père +rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui +paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette +d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus. + +Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il +marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et, +un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme. + +Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions +nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par +refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait +dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues. +Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec +l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter. + +C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues +considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui +de son maître. + +Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa +présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par +ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement +le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais. + +--Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne +croyais. + +--Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire, +doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues. + +Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il +sortit en murmurant: + +--Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée. + +Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point +encore. + +Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la +famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles +négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette +de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme +son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain +point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une +occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain. + +Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses +cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant +que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui +expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme, +adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse +de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur. + +Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite +demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi +qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses +parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à +exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils +s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à +leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, _si vous +m'aimez comme je vous aime_. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon +amant me satisfera.» + +Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse, +de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux. +Après un don de cent mille écus, cette _vaine formalité_, comme disait +mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût +défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce +du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la +belle Henriette. + +Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et +scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus +exigeant: + + «Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi, + promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant + pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille, + au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche + d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et + légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et + en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises + et accoutumées. + + Henri.» + + +L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux +papier,» n'est pas la page la moins curieuse des _OEconomies_. + +Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise +de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec +une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant, +et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole. + +--«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le +discret; n'ayez crainte que je me fâche.» + +Sully alors reprend la promesse et la met en pièces. + +--«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois +que vous êtes fou!» + +--«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à +Dieu que je le fusse tout seul en France!» + +Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne +voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour +Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de +préparer une nouvelle cédule. + +De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé +qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que +dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle +Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la +duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le +roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que +des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière +Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne +tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne. + +Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle +favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des +femmes sur son esprit grandissait avec les années. + +Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de +Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc +de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur +sa toute-puissante protection. + +Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à +Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce +qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa +politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des +généraux et des ministres. + +Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et +chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa +passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux +d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire +de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis +mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle: + + «Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y + ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai + souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue.... + Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si + je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de + baisers de moi. + + Henri» + + + +O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il +signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des +billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de +son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec +Marie de Médicis. + +Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre +avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec +empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au +parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de +lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle. + +Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir +sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte +et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du +moment où la naissance d'un fils,--elle était sûre, disait-elle, que ce +serait un fils,--lui assurerait la couronne. + +Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au +monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme +terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide. + +La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de +Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches, +auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba +dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus +tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort. + +Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un +amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses. + +Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa +maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en +danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que +l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise. + +Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne +recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie +de Médicis. + +La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à +comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune +ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa +félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures. +Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté +Monceaux et galopait vers la Savoie. + +Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne +pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme +maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de +lettres tendrement plaintives: + + «Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez + possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole + royale.» + +Ailleurs nous trouvons ce curieux passage: + + «Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes + secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée, + puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon + âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir + été aimée du plus grand monarque de la terre.» + +Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri +IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée +pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter +les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement +murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre. + +Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur +but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne +laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes +mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte +résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle +arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par +procuration, mettait le pied sur la terre de France. + +La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre +de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au +Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était +pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors +vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance +ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du +sang autrichien de sa mère.» + +Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de _grosse +banquière_ qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de +Verneuil. + +Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était +jalouse, emportée et bigote.» + +Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa +par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans +l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble +un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler. + +Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti +en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe. +Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père, +et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit +son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions. + +Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée +par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais +paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane +vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec +la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des +bâtards partager avec son fils les caresses paternelles. + +Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie; +sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt +que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont +l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et +enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des +infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la +chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à +l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre. + +Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait +espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison +la guerre qui avait cessé au dehors. + +Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que +déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant, +qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes +terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui +«avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le +même toit.» + +Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis +du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour +Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait +pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller +coucher au château de Verneuil. + +Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage +royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans +une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le +holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de +la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas +là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il +en porta les marques plus d'une semaine. + +Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine. +Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de +la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée. + +Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre; +mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste +jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne +réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux +payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny +lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque, +lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était +Léonora Galigaï. + +Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la +décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies, +l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure +intelligence. + +Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent +chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une +simple porte de communication dont le roi avait la clef les +séparait.--«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de +quoi! + +A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un +fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un +qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de +quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de +prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il +n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux +fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis +inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser +un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu. + +Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son +étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli. +Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la +reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais +non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise +d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la +marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une +vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une +nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés. +L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un +préféré. + +Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la +lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut +quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air +dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger. + +Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des +conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes +nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille. + +Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la +favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise +ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise, +et le roi ordonna sa mise en jugement. + +Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa +vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles +avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de +vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le +couteau aux mains de l'infâme Ravaillac. + +De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait +plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à +son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre +ans. + + + + +XII + +MADEMOISELLE DE HAUTEFORT + +ET + +MADEMOISELLE DE LA FAYETTE. + + +Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de +Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce +prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de +favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la +passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile. + +Des chroniques mensongères peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout +l'honneur d'une sagesse si rare à cette époque qu'elle en est presque +invraisemblable; mais il faut avoir étudié bien superficiellement la +vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que +leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre, +tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et +de scrupules religieux, qui défendait contre leurs galantes tentatives +le coeur de leur royal ami. + +Leur conduite politique, bien que toute de dévouement et de +désintéressement, mérite moins d'éloges: leur nom se trouve mêlé à +toutes les cabales, à tous les complots des grands seigneurs, de la +reine-mère et d'Anne d'Autriche. Abusées par l'influence personnelle de +la reine, dupes de sa dangereuse amitié, elles la secondèrent de toutes +leurs forces dans ses entreprises contre un ministre détesté. + +Mais à une cour où Richelieu était le maître, les femmes devaient avoir +une faible influence; le cotillon s'effaçait devant la robe rouge de +l'ombrageux cardinal. + +On n'en a pas trop dit sur la chasteté de Louis XIII; la froideur de sa +nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules +religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il +considérait l'immodestie comme un scandaleux et damnable péché. + +On pense s'il eut à souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les +dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie +de Henri IV. Au moins ne se gênait-il pas pour exprimer ses sentiments +d'une façon souvent plus que brutale. + +Un jour, à la table royale, il remarqua une dame qui étalait avec une +complaisance exagérée les splendeurs d'une fort belle gorge.--Les +portraits des femmes modestes du temps nous donnent une idée de ce que +pouvait être l'exagération.--Le roi ne dit mot, tout d'abord, évitant +seulement de tourner les yeux de ce côté. Mais à la fin du repas il +conserva dans sa bouche une gorgée de vin rouge et la lança dans le +corset de la dame. + +La chasteté chez Louis XIII était bien moins une vertu qu'une affaire de +tempérament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher +avec le connétable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du +connétable, il s'endormait tranquille sur le même chevet. + +--Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'à la +ceinture. + +--Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux. + +Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince! + +Entrant un jour à l'improviste chez la reine, il aperçut aux mains de +mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la +pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques +plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa +et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant +les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les +siennes, dit au roi de prendre le billet où il se trouvait. Louis XIII, +n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et +essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put réussir et +s'éloigna, fort attristé des rires des deux femmes. + +Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque +Marion Delorme a caché dans son sein la grâce de Didier, l'Angely peut +lui dire: + + Bon, gardez-la + Tenez ferme, le roi ne met pas les mains là; + Il n'oserait rien prendre au corset de la reine. + +Tel était ce prince mélancolique qui, plus que tout autre, avait besoin +des douces consolations de l'amitié. Avec une abnégation héroïque, digne +de toute notre admiration, il avait abdiqué aux mains de Richelieu. Il +sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre +génie du ministre. Mais aussi que de pensées amères en ce coeur royal, +que de rages dévorées en secret, que de sourdes révoltes! + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître + Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être. + A force de marcher si lourdement sur moi + Craint-il pas à la fin de réveiller le roi? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le manant est du moins maître et roi dans son bouge! + Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge; + Toujours là, grave et dur, me disant à loisir: + --«Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!» + Dérision! cet homme au peuple me dérobe, + Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe, + Et quant un passant dit:--«Qu'est-ce donc que je voi + Devant le cardinal?»--On répond: «C'est le roi.» + +Ce roi si profondément malheureux, ce mari sans épouse, ce fils sans +mère, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement +vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges +consolateurs dont la moins aimée fut pour lui comme un baume céleste sur +ce Golgotha qu'on appelle le trône. + +C'est à Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII, +parmi les filles d'honneur de sa mère, Marie de Médicis, remarqua +mademoiselle de Hautefort. C'était une toute jeune fille encore, +presqu'une enfant. On l'appelait l'_Aurore_, pour marquer son extrême +jeunesse et son innocent éclat. Elle était blanche et rose; ses grands +yeux bleus voilés de longs cils avaient une admirable expression, ses +cheveux d'un blond cendré étaient d'une richesse incomparable, enfin un +très-grand air tempéré par une tenue presque sévère relevait encore +cette beauté précoce. + +«La modestie, aussi bien que la beauté de mademoiselle de Hautefort, dit +M. Cousin, touchèrent profondément Louis XIII; peu à peu il ne put se +passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'à +son retour de Lyon, après la fameuse _journée des dupes_, l'intérêt de +l'Etat et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère, il +lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de la +bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.» + +La reine reçut avec une froideur facile à comprendre sa nouvelle fille +d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui était bien +autrement pénible, une surveillante chargée d'épier ses moindres actions +et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas à le +reconnaître: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sûre et plus +désintéressée. + +Certaine du dévouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put +la voir sans inquiétude et même favoriser l'amour du roi pour la belle +Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de +Richelieu. Le caractère des deux amants lui était un sûr garant de +l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait! + +Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis +XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fenêtre du +salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse, +de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait à +lui démontrer qu'ils ont tort ceux qui croient + + «Que l'Alète au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.» + +Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il +disait à son amie: on a retrouvé à sa mort ces singuliers +procès-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers +élégiaques. + +Il n'est rien resté des poésies amoureuses de Louis XIII. «Mais voici un +couplet qui peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait mademoiselle +de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:» + + Hautefort merveille + Réveille + Tous les sens de Louis, + Quand sa bouche vermeille + Lui fait voir un souris. + +Ces relations si tristes, ces glaciales assiduités pesaient horriblement +à mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profité pour rompre +d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du +roi, c'était autant par amitié pour la reine que par pitié pour le +malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mêlait à ces sentiments; elle +était fière de résister à Richelieu, dont elle s'était déclarée +l'ennemie. + +Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable +l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer +facilement à lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais +il n'avait pas tardé à se convaincre que toutes ses séductions ne +tenteraient jamais la fière jeune fille tout entière au parti de la +reine qu'elle croyait injustement délaissée et persécutée. + +Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle +sérieux, Richelieu entreprit de l'éloigner; il y réussit facilement. Il +tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prêtre éveilla +dans le coeur de son pénitent des scrupules que calment d'ordinaire les +directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya +d'arracher de son coeur une passion que le représentant de Dieu sur la +terre lui disait être criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter +la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que +souvent elle avait songé à provoquer la première. + +Privé de cette douce affection qui l'avait aidé à supporter les amères +tristesses de sa vie, Louis XIII était devenu plus morose et plus sombre +que jamais. Telles furent alors les inquiétudes de Richelieu et des +politiques de son parti, qu'ils résolurent de remplacer, s'il était +possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi. + +C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'évêque de +Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargèrent de la +négociation. + +La beauté de mademoiselle de La Fayette était le contraste vivant de +celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frêle et brune, toute sa +force semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda +pas à la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de +Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'éprit d'une tendre passion pour +ce roi déshérité de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de +prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau +danger, employa le moyen qui déjà lui avait si bien réussi. D'habiles +confesseurs jetèrent le trouble dans l'âme de ces deux amants si faibles +et si timides, dont l'amour était devenu si vif, qu'ils se défiaient +d'eux-mêmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le +roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la +grille d'un cloître le séparait de son amie. Du fond de sa cellule, +mademoiselle de La Fayette put rendre à la reine, son amie, un grand et +dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander +l'hospitalité à sa femme, qui habitait le Louvre: peut-être +s'agissait-il pour Anne d'Autriche de légitimer la naissance d'un enfant +qui devait être Louis XIV. + +Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visitée +par le roi, était tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de +donner à Louis XIII un ami au lieu d'une maîtresse, Cinq-Mars. M. Alfred +de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-écuyer de +Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mérite pas. Ce ne fut qu'un +courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout à la fois +Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis +XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste +monarque n'a prononcé le mot cruel qu'on lui a prêté, le jour de +l'exécution de son ami: «Monsieur le Grand doit à cette heure faire une +assez triste grimace[6].» + +[Note 6: Au sujet de tous les mots historiques ou prétendus tels, il +est intéressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard +Fournier, _l'Esprit dans l'Histoire_, 1 v. in-18, Dentu, édit. Paris +1860.] + +Pénétré de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son +cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins, +pour sécher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort. +Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau, +Richelieu l'éloigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal +n'avait pas tort de redouter la séduisante Marie. Toute dévouée à la +reine, son caractère chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles +entreprises. C'est peut-être à elle que Richelieu doit de n'avoir pu +savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Déguisée en +grisette, elle pénétra à la Bastille jusqu'auprès du chevalier de Jars, +ce héros de dévouement qui, plutôt que de trahir le secret de la reine, +s'était laissé condamner à mort et venait d'être gracié au moment même +où il avait déjà la tête sur le billot. De Jars n'hésita pas à exposer +sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prévenu, put +confirmer les fausses révélations de la reine. + +Quelques années plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort épousa le +maréchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la +force de repousser les hommages du jeune Louis XIV. + +Telles furent les royales amours pendant le règne de Louis XIII. Si la +galanterie politique joua, durant cette période, un rôle un peu effacé, +elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes +atteindre, sous Louis XIV, à l'apogée de leur puissance, présider plus +tard aux orgies de la Régence, et, sous la dénomination sarcastique de +_Cotillons_, que leur donna le grand Frédéric, achever, sous Louis XV, +la ruine de la monarchie française. + + +FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +I. Les Maîtresses légendaires + +II. Agnès Sorel + +III. Les Amours de François Ier + +IV. La comtesse de Chateaubriant + +V. La duchesse d'Etampes + +VI. La belle Ferronnière + +VII. Diane de Poitiers + +VIII. Marie Touchet + +IX. Le Vert-Galant + +X. La belle Gabrielle + +XI. Henriette d'Entragues + +XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette + + + + + + +Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 17105-8.txt or 17105-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/1/0/17105/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les cotillons célèbres + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: November 19, 2005 [EBook #17105] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1><big>LES COTILLONS CÉLÈBRES</big></h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>ÉMILE GABORIAU</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" + alt="medalion" title="medalion" /> +</div> + +<h3> +PARIS<br /> +E. DENTU, ÉDITEUR<br /> +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br /> +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13<br /> +MDCCCLXI<br /> +</h3> +<hr style='width: 45%;' /> + +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<table summary="TABLE"><tr><td> +<a href="#I"><b>I. Les Maîtresses légendaires</b></a><br /> +<a href="#II"><b>II. Agnès Sorel</b></a><br /> +<a href="#III"><b>III. Les Amours de François I<sup>er</sup></b></a><br /> +<a href="#IV"><b>IV. La comtesse de Chateaubriant</b></a><br /> +<a href="#V"><b>V. La duchesse d'Etampes</b></a><br /> +<a href="#VI"><b>VI. La belle Ferronnière</b></a><br /> +<a href="#VII"><b>VII. Diane de Poitiers</b></a><br /> +<a href="#VIII"><b>VIII. Marie Touchet</b></a><br /> +<a href="#IX"><b>IX. Le Vert-Galant</b></a><br /> +<a href="#X"><b>X. La belle Gabrielle</b></a><br /> +<a href="#XI"><b>XI. Henriette d'Entragues</b></a><br /> +<a href="#XII"><b>XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette</b></a><br /> +</td></tr></table> +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="center"> + <img src="images/003.jpg" + alt="f" title="fe" /> +</div> +<h3>DIANE DE POITIERS</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p>Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la +jeunesse présomptueuse d'aujourd'hui le considère, en raison de sa +qualité d'académicien, comme fort peu apte à juger des choses +littéraires, m'a affirmé que, de son temps, un livre ne paraissait +jamais sans une préface, d'autant plus longue que le livre était plus +mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les «<i>motifs urgents +qui l'avaient déterminé à prendre la plume</i>.»</p> + +<p>Je me conformerai à cet «usage antique et solennel,» quoiqu'il soit fort +passé de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un +livre que de ne pas faire une comédie en cinq actes et en vers pour +l'Odéon.</p> + +<p>La littérature courante et le roman soi-disant historique ont depuis +longtemps défiguré toutes ces femmes célèbres, parvenues de l'amour, +reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beauté. Héroïnes de +drame ou de roman, les maîtresses des rois de France ont dû subir toutes +les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en scène, tantôt placées +dans le nuage ou traînées au ruisseau. La sévère histoire se voilait la +face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables.</p> + +<p>Si bien que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui «ces reines +d'amour,» qui, d'un regard souvent ont changé la politique des rois +qu'elles dominaient.</p> + +<p>Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!!</p> + +<p>J'ai entrepris de restituer à ces femmes célèbres leur véritable +physionomie. Ce n'est ni une réhabilitation ni un anathème, je ne tresse +point de couronnes, mais je ne prépare pas de claie.</p> + +<p>Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des mémoires, +j'ai cherché la vérité, voilà tout.</p> + +<p>Quant à ce titre de <i>Cotillons célèbres</i> que d'aucuns trouveront +peut-être un peu vert, je l'ai sans façon emprunté à S.M. le roi de +Prusse.</p> + +<p>Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il +n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaillé +pour quelqu'un.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<h3>LES MAITRESSES LÉGENDAIRES.</h3> + + +<p>Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue +liste de ces favorites qui, de règne en règne, se transmirent le sceptre +du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que +les autres, dirigent et résument la politique de leur temps.</p> + +<p>Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de +Mérovée, les héritiers abâtardis de Charlemagne et les premiers +successeurs de Hugues Capet n'eurent point de maîtresses, mais plutôt à +la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres différents.</p> + +<p>Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la +couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les désignent sous le nom +de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur véritable état.</p> + +<p>Les concubines étaient à peu près ce que sont encore aujourd'hui en +Allemagne, berceau de la race franque, les épouses morganatiques des +princes, à cette différence près que ces unions de la main gauche ne +sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais +cette différence, on le comprend de reste, n'est que le résultat de la +civilisation chrétienne qui ne tarda pas à proscrire cette sorte de +polygamie.</p> + +<p>Les enfants des concubines étaient légitimes, bien qu'ils ne fussent pas +aptes à succéder à la couronne, du moins dans l'ordre régulier de +l'hérédité royale. Quelques-uns néanmoins arrivèrent au trône, du fait +de l'ascendant ou des crimes de leur mère.</p> + +<p>Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la dépravation des +moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'était un des traits +caractéristiques de la constitution de la famille chez les barbares. +Tacite nous montre les Germains pénétrés, pour la femme, d'un respect +mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment délicat, complétement +ignoré du monde ancien, ne s'élevait pas cependant jusqu'à la conception +du mariage chrétien.</p> + +<p>L'Église toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, céda à +la rigueur des temps. Elle toléra, chez ses maîtres, ce qu'elle ne +pouvait empêcher, et pendant plusieurs siècles encore, elle oublia de +frapper sur les trônes l'adultère et l'inceste.</p> + +<p>Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premières +favorites, maîtresses légendaires, dont, la plupart du temps, les noms +seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne à +essayer de prononcer ces syllabes tudesques.</p> + +<p>Clotaire 1<sup>er</sup> aima tour à tour <i>Arégonde, Chunsène, Gondiuque</i> et +<i>Waldetrude</i>; les maîtresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les +pères-nobles dans le drame mérovingien, s'appellent des noms harmonieux +de <i>Marcatrude</i> et <i>Austregilde</i>. Clotaire II, plus réservé, se borna à +la seule <i>Haldetrude. Miroflède</i> et <i>Marcouefve</i> se partagèrent le coeur +de Caribert. Il n'est pas jusqu'à Dagobert qui n'ait fait résonner les +échos de la forêt de Compiègne et de la forêt de Braine des noms de +<i>Raguetrude</i>, damoiselle d'Austrasie, et de <i>Wlfégunde</i>;</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Le bon roi Dagobert</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aimait à tort et à travers.</span><br /> +</p> + +<p>Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le +roi faisait la sourde oreille, à ce que prétend, du moins, la fin du +couplet grivois, dont nous avons cité les deux premiers vers.</p> + +<p>Du milieu de ces figures effacées se détachent plusieurs physionomies +saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un règne, +une époque.</p> + +<p>La première que nous rencontrons est celle de Frédégonde, la blonde +maîtresse de Chilpéric, qu'il finit par épouser, après deux alliances +royales.</p> + +<p>Il n'y a peut-être dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et +Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharnée avec plus de +rage. On a prêté à Frédégonde tous les crimes et toutes les infamies, et +son nom, comme celui de Néron, est devenu</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Dans la race future,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aux maîtresses des rois la plus cruelle injure.</span><br /> +</p> + +<p>On en a fait une frénétique de luxure comme Messaline, une horrible +empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.</p> + +<p>Mais la critique moderne<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> a fait justice de ces imputations absurdes, +amoncelées sur elle par la haine des gens d'église, qui seuls alors +écrivaient l'histoire. Elle a relevé toutes les contradictions et les +impossibilités de cet échafaudage d'accusations monstrueuses qui +s'étayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs +sanglantes, il n'est resté que la démonstration nette, irréfutable et +concluante de la supériorité des talents et du génie de cette femme.</p> + +<p>Née dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante +beauté et les grâces de son esprit firent la plus vive impression sur le +coeur de Chilpéric I<sup>er</sup>. Ce prince lui sacrifia <i>Audovère</i> et +<i>Galsuinthe</i>, ses deux épouses légitimes, et les trois fils qu'il avait +eus d'Audovère. Leurs fins misérables ou violentes, on les a longtemps +attribuées aux artifices et à la scélératesse de la favorite; c'est elle +qui avait tout fait, tout préparé, tout exécuté; chaque coup de poignard +partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrière, on lui faisait +égorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.</p> + +<p>Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de ménagements pour +les crimes bien autrement réels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La +reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut +clergé; elle trouva en lui un appui sûr dans le présent et un +panégyriste dévoué pour l'avenir.</p> + +<p>L'école historique moderne a replacé les choses à leur véritable point +de vue. Brunehaut nous apparaît telle qu'elle fut, une princesse +arrogante, impérieuse, à demi Romaine, s'acharnant à une lutte +au-dessus de ses forces et de son génie contre l'indépendance farouche +des leudes de l'Est.</p> + +<p>Frédégonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour +s'asseoir sur le trône de Neustrie, personnifie la résistance à +l'élément étranger; la cause qu'elle défend, et qui triomphe avec et par +elle, est celle de la nationalité française, dont les germes se +développent déjà dans les provinces d'entre Seine et Loire.</p> + +<p>Frédégonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du +désintéressement; j'ajouterai même, si le mot ne sonnait pas étrangement +à cette époque, celui de l'humanité. En opposition aux exactions, à la +cupidité insatiable de Brunehaut, on aime à constater la noble conduite +de la femme de Chilpéric, se dépouillant de ses joyaux et de ses biens +pour soulager la misère et les souffrances générales dans une cruelle +épidémie qui décima le royaume, en l'année 580.</p> + +<p>Maintenant, quittons le terrain sévère de l'histoire pour rentrer dans +le cadre de ce livre. Frédégonde, cette femme que Chilpéric aima toute +sa vie d'un amour exalté, lui fut-elle fidèle? Aimoin et les moines qui +ont écrit le <i>Gesta Francorum</i> lui donnent pour amant, du vivant de son +mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et +accusent celui-ci de l'assassinat du roi.</p> + +<p>Ces deux imputations paraissent aussi peu justifiées l'une que l'autre.</p> + +<p>Voici le récit d'Aimoin: «La reine, dit-il, venait de quitter Chilpéric +qui se disposait à partir pour la chasse; elle entra dans une salle de +bain, où elle attendait Landry. Le roi, revenant tout à coup sur ses +pas, aperçut sa femme, et lui donna un léger coup de baguette par +derrière. Frédégonde, croyant que c'était son amant qui l'avait touchée, +dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'était pas bien d'en +user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il +n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi, +confondu, s'éloigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourné la +tête, le reconnut, et prévoyant à quelles extrémités la jalousie le +porterait, elle décida Landry à assassiner son maître, en lui rapportant +ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime était +leur seule chance de salut.»</p> + +<p>Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette +fable. Comment admettre que le prince outragé, dont la patience et le +sang-froid n'étaient pas les vertus dominantes, ait pu s'éloigner sans +mot dire, au moment où le hasard lui révélait la liaison criminelle de +sa femme? Il faudrait supposer à ce barbare la dignité et le bon ton +d'un de nos raffinés de civilisation. D'ailleurs, Frédégonde avait tout +à craindre et rien à espérer de la mort de son époux. Elle demeurait +seule, chargée de la tutelle d'un enfant de quatre mois, pressée de tous +côtés par des ennemis furieux.</p> + +<p>Réduite à cette extrémité, la reine se montra à la hauteur du danger. +Comme Marie-Thérèse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et +les ralliant à la cause de son fils, nous la voyons, à la journée de +Soissons, parcourir les rangs de l'armée, haranguer les soldats et faire +passer dans l'âme de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met à +leur tête ce Landry dont les talents militaires lui assurent la +victoire.</p> + +<p>Blanche de Castille, la chaste mère de saint Louis, n'hésita pas en +pareille circonstance à employer les bras du comte de Champagne dont +elle avait repoussé l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpéric +aurait-elle refusé les services d'un capitaine dévoué et habile, qu'une +calomnie posthume s'est plu ensuite à transformer en séducteur et en +meurtrier?</p> + +<p>Le triomphe définitif de l'armée neustrienne assura le repos et la +gloire du règne de Frédégonde pendant la minorité de son fils. Elle +mourut dans tout l'éclat d'un trône affermi et pacifié, à l'âge de +cinquante-quatre ans, ayant conservé jusqu'à cet âge toute sa grâce et +toute sa beauté. Femme, reine et mère, Frédégonde nous paraît +irréprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut, +au contraire, est attestée par tous les historiens; elle causa la ruine +de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit, +octogénaire, livrer à une débauche précoce ses deux petits-fils qu'elle +ne tarde pas à faire égorger, quand ils essaient de secouer son joug +odieux.</p> + +<p>Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs siècles qu'une +nuit épaisse enveloppe, et arrêtons-nous devant une touchante figure que +tour à tour le drame et le roman ont popularisée. Agnès de Méranie, qui +a inspiré à M. Ponsard une de ses meilleures pièces, ne fut pas la +maîtresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant été +déclarée illégitime par les foudres toutes-puissantes de la Papauté, on +ne peut guère la considérer que comme une de ces épouses morganatiques +dont nous parlions tout à l'heure. L'histoire des amours de Philippe et +d'Agnès est triste et curieuse. Après la mort d'Isabelle de Hainaut, sa +première femme, le roi de France avait demandé la main de la fille du +roi de Danemark, Waldemar I<sup>er</sup>, la princesse Isemburge. Elle lui fut +accordée et le mariage se célébra en grande pompe à Amiens. Mais cette +union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la première nuit de +ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle épouse et refusa de la +revoir. Que s'était-il passé dans le royal tête-à-tête? C'est un +mystère que le temps n'a point éclairci.</p> + +<p>Dans la procédure qui eut lieu à l'occasion de la dissolution de ce +mariage, le roi n'arguë d'aucune imperfection physique, il n'élève aucun +soupçon sur la chasteté d'Isemburge; il déclare seulement ressentir pour +elle un éloignement insurmontable, et comme il fallait un prétexte aux +évêques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il +allègue une prétendue parenté avec elle sans même en fournir la preuve. +Son clergé, obéissant à ses désirs, prononça la nullité du mariage.</p> + +<p>Presque aussitôt il épousait Agnès, fille du duc Berthold de Méranie, +dont il s'était épris à la simple vue d'un portrait. Cette union, que +l'amour des deux époux eût rendue si heureuse, ne tarda pas à être +troublée. Le pape Célestin, et après lui son successeur Innocent III, un +des plus énergiques pontifes du moyen âge, refusèrent de sanctionner le +divorce prononcé par les prélats français.</p> + +<p>Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable +qui prétendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le +légat du Pape assembla un concile à Lyon, excommunia Philippe, et mit le +royaume en interdit.</p> + +<p>L'amant d'Agnès ne se laissa pas abattre par cet anathème, arme terrible +alors; il fit casser par le parlement la décision du concile et saisir +le temporel des prélats qui l'avaient condamné.</p> + +<p>A ce jeu il eût perdu sa couronne, si Agnès, voyant l'isolement se faire +autour du monarque impuissant à lutter contre les superstitions de son +temps, ne s'était décidée au plus douloureux des sacrifices. Elle +craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un +couvent où elle mourut de chagrin la même année.</p> + +<p>Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'hésita pas à +reconnaître pour légitimes.</p> + +<p>Nous voici arrivés à une des époques les plus tristes de notre histoire. +Un fou est assis sur le trône de France; à ses côtés s'agite une +incroyable mêlée de trahisons, de débauches et d'infamies. Les princes +du sang, les frères du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis +qu'Isabeau de Bavière, épouse adultère, mère dénaturée, le vend à +l'étranger<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Dans ce palais de l'hôtel des Tournelles, où la luxure trébuche à chaque +pas dans le sang, une intéressante et douce physionomie se détache du +moins sur le fond sombre du tableau, la maîtresse ou plutôt la +garde-malade de l'insensé Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer +ses accès furieux; il obéit à sa voix et le peuple attendri décerne à +cet ange consolateur le surnom de <i>petite reine</i>.</p> + +<p>L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'était, +dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva +belle; ce fut Isabeau elle-même qui, pour se débarrasser du malheureux +insensé, la jeta dans le lit de son mari.</p> + +<p>A dater de ce moment, toujours aux côtés du roi de France, on retrouve +Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme +les cartes à jouer ou tarots étaient sa seule distraction.</p> + +<p>C'était, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les +cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement +les bizarres figures.</p> + +<p>Tandis que chacun cherchait à s'attacher à une fortune nouvelle et +prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la <i>petite reine</i> +restait fidèle au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs +abandonnaient le monarque infortuné, Odette de Champdivers, symbole du +pauvre peuple attaché à son maître, semble annoncer déjà l'apparition +prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui +devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agnès Sorel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>AGNES SOREL.</h3> + +<h3>LA COUR DE CHARLES VII.</h3> + + +<p>Souverain dépossédé, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant +une à une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la +proie des Anglais. La Normandie était conquise; Paris obéissait à des +maîtres venus d'outremer; Orléans et toutes les villes environnantes ne +voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royauté française.</p> + +<p>A l'insensé Charles VI il eût fallu un successeur actif et énergique, +Charles VII était indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur +guerrière de ses chevaliers fidèles, il ne songeait qu'à la contenir, +et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et +de fêtes, à l'heure où pièce à pièce s'écroulait l'édifice si +péniblement construit de la nationalité.</p> + +<p>L'Anglais, déjà, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le +titre de roi d'Angleterre et de France.</p> + +<p>Quelques jours encore, et c'en était fait du royaume de Charles VII, la +France était à deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la +sauver....</p> + +<p>Le miracle eut lieu!</p> + +<p>Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, apparaît tout à coup +à la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble bergère de +Domrémy.</p> + +<p>A travers mille périls, elle est venue trouver Charles VII, parce +qu'elle en a reçu l'ordre d'en haut; des voix ont parlé à son oreille; +elle a obéi.</p> + +<p>A cette heure où le découragement s'est emparé de tous, elle annonce +qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le +«gentil Dauphin,» pour sauver la France.</p> + +<p>L'incrédulité et la raillerie l'accueillent. En ce temps de +superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi à ses +paroles.</p> + +<p>—Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans.</p> + +<p>Mais Charles VII répond:</p> + +<p>—Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je bénirai cette +main.</p> + +<p>Et il accueille Jeanne Darc, et il déclare que, le premier, il veut +combattre sous sa miraculeuse bannière.</p> + +<p>A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier +capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de +la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier écuyer, +Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour hérauts +d'armes d'Ambleville et Guienne; le frère Jean Pasquerel, lecteur du +couvent des Augustins de Tours, est son aumônier.</p> + +<p>La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole +de salut, a entendu la voix de la vierge inspirée, la France tressaille +et renaît à l'espérance.</p> + +<p>Jeanne Darc dit:</p> + +<p>—Levez vous, et marchons!</p> + +<p>Chacun se lève et la suit.</p> + +<p>—Allons sauver Orléans!</p> + +<p>Et Orléans est sauvé.</p> + +<p>De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble à son tour. +Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait à +tous. L'Anglais n'attaque plus, il se défend. Il se renferme dans ses +places fortes dont les murailles ne lui semblent même plus un abri +suffisant. L'heure de la délivrance a sonné et, chaque jour, depuis +l'arrivée de l'héroïque jeune fille, est marqué par de nouvelles +conquêtes.</p> + +<p>Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bientôt, à la tête +de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'entièrement occupé +par l'ennemi, et arrive jusqu'à Reims où Charles VII doit être sacré.</p> + +<p>A l'église, elle se tient près du roi, son étendard à la main.</p> + +<p>—Il était à la peine, dit-il, il est juste qu'il soit à l'honneur.</p> + +<p>Mais là s'arrête la mission de la vierge inspirée, les cérémonies du +sacre terminées, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se +retirer. Se mettant à genoux devant lui, «<i>l'accolant par les genoux</i>,» +elle se met à fondre en larmes et toute l'assemblée avec elle:</p> + +<p>—Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait +que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que +vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voilà mon +devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui +sont en grand mal de moi.</p> + +<p>Mais elle exerçait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'armée +pour qu'on la laissât partir. Obligée de rester, elle en éprouve un +«grand regret;» sa confiance en elle même l'abandonne.</p> + +<p>—Je n'entends plus <i>mes voix</i>, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin +prochaine.</p> + +<p>Ce triste pressentiment allait, hélas! se réaliser bientôt.</p> + +<p>Le duc de Bourgogne assiégeait alors Compiègne, qui venait de se rendre +aux armes de Charles VII.</p> + +<p>Toujours la première au danger, Jeanne Darc accourt à la défense de la +ville menacée. Dès le jour de son arrivée, elle tente contre les +Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Français, inférieurs en nombre, +sont repoussés. Jeanne, toujours la dernière à la retraite, reste seule +exposée à tous les coups; elle tient tête aux masses afin de laisser aux +siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe à rentrer dans la ville; +il est trop tard. Imprudence, fatalité ou trahison, la poterne qui doit +assurer son salut est fermée, et, après d'héroïques efforts, elle est +obligée de se rendre.</p> + +<p>Un chevalier bourguignon, le bâtard de Vendôme, reçoit son épée.</p> + +<p>A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un +crêpe de deuil. Les Anglais, au contraire, font éclater les transports +de la joie la plus vive; dans toutes leurs églises ils font chanter des +<i>Te Deum</i>; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une +armée!</p> + +<p>Mais tenir Jeanne Darc prisonnière n'est point assez pour l'Anglais. Il +faut tenter de détruire le prestige de l'héroïne de la France, et, par +un procès infâme, on essaie de la flétrir.</p> + +<p>L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le déshonneur et +l'ignominie de cette tâche.</p> + +<p>Jeanne Darc est conduite à Rouen. Douze mois on la retient prisonnière, +la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, après une +procédure dans laquelle le ridicule le dispute à l'ignoble, au mépris de +toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite <i>Pucelle</i>, est +déclarée <i>hérétique, dissolue, invocatrice de démons, blasphèmeresse de +Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse, +idolâtre</i>.</p> + +<p>Le 24 mai 1431, l'inique sentence reçoit son exécution, et Jeanne, +conduite au bûcher, expire au milieu des plus cruels tourments.</p> + +<p>—Jésus! Jésus! Jésus!</p> + +<p>Telle est sa dernière parole, l'expression suprême de ses mortelles +angoisses, cri de douleur et d'espérance qui, dominant les gémissements +et les sanglots de la foule agenouillée autour du bûcher, monte vers le +ciel comme pour demander grâce pour cette France oublieuse qu'elle vient +de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont +rien tenté pour l'arracher des mains de ses ennemis.</p> + +<p>Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-mêmes, et l'un de +leurs généraux ne put s'empêcher, lorsqu'on lui en apprit les détails, +de s'écrier d'une voix indignée:</p> + +<p>—Ah! nous venons de commettre là un exécrable forfait! il nous portera +malheur.</p> + +<p>La France apprit avec épouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul, +peut-être, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point ému. En +douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait, à Reims, +replacé la couronne sur sa tête. Pendant un an qu'avait duré son +illégale captivité, il n'avait rien entrepris pour l'arracher à +l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort.</p> + +<p>Le roi de France était retombé dans son ancienne apathie, comme +autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les +Anglais s'acharnaient à détruire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII +dissipait ses journées en parties de chasse et passait les nuits à +exécuter des ballets de sa composition.</p> + +<p>Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais +le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les +courtisans assez vils pour flatter tous ses goûts. Que de fois cependant +il eut à rougir de son inaction!</p> + +<p>Un matin, Xaintrailles et La Hire étaient venus trouver le roi afin de +tenir conseil; les événements se pressaient avec une inquiétante +rapidité; on le trouva, entouré de quelques familiers, fort occupé d'un +ballet qu'on devait donner le soir même. Charles VII, bien que fort +contrarié de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes, +voulut faire bonne contenance.</p> + +<p>—Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne +trouvé-je pas, malgré l'Anglais, moyen de me divertir?</p> + +<p>—Il est vrai, Sire, répondit froidement La Hire, et «oncques on n'a vu +ny oüy qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.»</p> + +<p>Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il était de +ceux que la vérité blesse; sensible à la gloire, ambitieux, il désirait +le «renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer +dans le domaine de ses pères,» mais l'énergie lui manquait et nul +n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs +de sa petite cour.</p> + +<p>—Vous êtes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui +disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis.</p> + +<p>Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'être philosophe; +tous les jours n'étaient pas jours de fête à sa cour; l'argent manquait +souvent le lendemain des «festoyements,» il fallait alors recourir aux +expédients. Toutes les chroniques de l'époque parlent de cet incroyable +dénûment; le roi manquait des choses les plus nécessaires, ses écuyers +n'avaient rien à servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui +faire crédit.</p> + +<p>Voici ce que raconte Martial d'Auvergne.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Un jour que La Hire et Pothon</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le vinrent voir pour festoyment,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'avoit qu'une queue de mouton</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et deux poulets tant seulement.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Las! cela est bien au rebours</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De ces viandes délicieuses,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et de ces mets qu'on a tous jours</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En dépenses trop somptueuses.</span><br /> +</p> + +<p>Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors à Bourges, vint à +manquer de chaussures; il fit mander un maître cordonnier de la ville.</p> + +<p>—Maître, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers.</p> + +<p>L'homme obéit.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces +souliers soient faits sans délai.</p> + +<p>Et comme l'homme ne bougeait pas.</p> + +<p>—Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, Sire, dit alors le maître cordonnier, seulement il faut +être juste en affaires.</p> + +<p>—Certainement, mais que veux-tu dire?</p> + +<p>—Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens +de prendre la mesure.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire crédit aux gens insolvables, +et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas payés....</p> + +<p>Charles VII entra dans une furieuse colère, mais le maître cordonnier +n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité; comment se révolter contre +un fait?</p> + +<p>Le soir même, le roi se plaignait amèrement de l'insolence de cet homme.</p> + +<p>—Hélas, Sire, répondit un de ses familiers, il faut bien vous résoudre +à n'avoir plus crédit à Bourges, «puisque vous laissez les Anglais vous +prendre tout.»</p> + +<p>A ces moments d'humiliants déboires «la rougeur d'une noble vergogne» +colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de +reconquérir son royaume, il demandait ses armes et voulait, à l'instant +même, courir sus à l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une +des pièces les plus sombres de son château et répandait des larmes +amères. Mais sa colère se dissipait aussi vite qu'elle était venue, le +lendemain il avait tout oublié et de rechef ne pensait qu'à trouver +«expédients de divertissements et de fêtes.»</p> + +<p>Tel était le caractère de ce prince, faible, nonchalant, mobile. +Impressionnable à l'excès, il avait des éclairs d'indignation et de +courage, mais fréquentes étaient ses heures d'abattement et de +désespoir. Un instant la voix inspirée de Jeanne Darc avait réveillé en +lui le sentiment du devoir, mais cette voix éteinte, son caractère +avait repris le dessus, et il semblait épuisé par les efforts d'énergie +qu'il avait dû faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle menaçait de +devenir inutile, lorsque parut Agnès Sorel.</p> + +<p>Le trône, sous Charles VII, a été sauvé par deux femmes, tel est le cri +de l'histoire.</p> + +<p>L'une est la vierge inspirée, qui, son miraculeux étendard à la main, +conduisait elle-même les soldats à la bataille; l'autre est la maîtresse +du roi, la dame de beauté</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Qui toujours songeant à la gloire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Avant de songer à l'amour,</span><br /> +</p> + +<p>devint la bonne fée de son amant et contribua à lui faire mériter ce +surnom de «Victorieux» que lui décernèrent ses contemporains.</p> + +<p>La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle, +que pour les Français la galanterie est un véritable devoir de +reconnaissance.</p> + +<p>C'était vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'étaient écoulés +depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait +pris ses quartiers d'hiver au château de Chinon. Charles VII +affectionnait tout particulièrement cette résidence bâtie au sommet d'un +côteau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de +Touraine.</p> + +<p>Charles VII n'était, pas encore «<i>le victorieux</i>,» il n'était que le +«<i>roi de Bourges</i>,» surnom que lui avaient donné ses ennemis.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Les Anglais, avec leurs croix rouges,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voyant lors sa confusion,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'appelaient le <i>roi de Bourges</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par forme de dérision.</span><br /> +</p> + +<p>Les affaires, à cette époque, allaient plus mal que jamais, les finances +étaient complètement épuisées; et, de tous côtés, on annonçait ou l'on +prévoyait des désastres; on comprend dès lors la mortelle tristesse de +cette petite cour.</p> + +<p>C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arrivée à +Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de René d'Anjou; il espérait que +cette visite ferait quelque diversion à la monotonie de ses journées.</p> + +<p>Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distinguées de son +temps, venait à la cour de France, pour y solliciter la liberté de son +mari fait prisonnier à la bataille de Bulgneville. Elle avait à plaider +une cause difficile, puis elle comptait pour réussir, sur son adresse et +sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agnès Sorel, que l'on +appelait alors la <i>demoiselle de Fromenteau</i>.</p> + +<p>Les espérances d'Isabelle ne furent pas trompées, toute la cour de +Chinon n'eut plus bientôt d'yeux que pour la <i>belle Tourangelle</i>, et, +plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions.</p> + +<p>Agnès Sorel était, il faut le dire, dans tout l'éclat de son admirable +beauté, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains, +c'est-à-dire de ses admirateurs:</p> + +<p>«C'était un teint de lis et de roses, des yeux où la vivacité était +tempérée par tout ce que l'air de douceur a de plus séduisant, une +bouche que les grâces avaient formée; tout cela était accompagné d'une +taille libre et dégagée, et relevé d'un esprit aisé, amusant, et d'un +entretien dont la gaîté et le tour agréable n'excluaient ni la justesse, +ni la solidité.»</p> + +<p>La femme de René d'Anjou, certaine désormais de l'influence d'Agnès sur +le coeur du roi, comprit que sa cause était gagnée; cependant Charles +hésitait à se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la liberté de +son mari assurée, Isabelle partirait pour la Sicile, où l'accompagnerait +sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se +séparer d'Agnès.</p> + +<p>Isabelle avait, depuis longtemps déjà, pénétré le motif des hésitations +du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser. +Elle attendit, décidée à profiter de la première occasion qui se +présenterait. Elle n'eut pas longtemps à attendre.</p> + +<p>Heureusement pour la liberté de René d'Anjou, les princes et les rois +vont fort vite en amour, et Agnès avait été touchée de la grande passion +de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout +abandonnait, et dès ce moment elle prit la résolution de céder. +Peut-être fut-elle tentée par la grandeur de la tâche imposée à l'amie +de ce roi si faible, et conçut-elle dès ce moment la pensée d'user de +toute son influence pour en faire un héros.</p> + +<p>Agnès consentit donc à se rendre aux voeux du roi, à seconder les +secrets désirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, dès les +premiers jours, sa maladie présenta un caractère si grave que les +médecins, appelés par le roi, déclarèrent que la jeune fille ne pouvait +entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours.</p> + +<p>Cette déclaration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait +les apparences. Charles VII, peu habitué à dissimuler ses impressions, +laissa éclater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, témoigna un +violent dépit; elle hésitait, disait-elle, entre deux partis: attendre +le rétablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait +cependant prendre une décision. Isabelle demanda une audience au roi, et +lui fit observer que si elle tardait davantage à se mettre en route, +elle serait probablement arrêtée par les neiges; d'un autre côté, elle +hésitait beaucoup à abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et +qui lui avait été confiée.</p> + +<p>Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agnès Sorel +resterait à la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et +Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la grâce qu'elle sollicitait, fit ses +préparatifs de départ et ne tarda pas à quitter Chinon.</p> + +<p>Voilà donc Agnès Sorel seule à la cour de France. Elle était tombée +malade subitement, son rétablissement fut tout aussi rapide, le roi ne +laissa même pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la +justifier. A peine rétablie, Agnès Sorel fut attachée à la reine en +qualité de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des +recommandations d'Isabelle de Lorraine ou obéissait-elle à une +inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de décider, bien que +la suite des événements donne à penser qu'elle agit véritablement de son +propre mouvement....</p> + +<p>Agnès Sorel avait environ vingt-deux ans à cette époque (1431). Elle +était fille d'un gentilhomme longtemps attaché à la Maison de Clermont, +du nom de <i>Sorelle</i>, <i>Soreau</i> ou <i>Surel</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, seigneur de Saint-Géran, et +de Catherine de Maignelais.</p> + +<p>Née vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle +perdit jeune encore son père et sa mère, et fut confiée aux soins d'une +tante maternelle, la dame de Maignelais.</p> + +<p>«Agnès, dès l'âge le plus tendre, était, au dire de tous, un véritable +miracle de beauté, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs +portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village, +tantôt à pied, tantôt montée sur un beau cheval alezan. Elle n'avait +d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son +admirable figure, et cependant on lui donnait déjà un surnom que +devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les +naïfs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de +beauté.»</p> + +<p>Bientôt, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une +éducation soignée, chose si rare à cette époque, et tous ceux qui +l'entendaient causer se retiraient «esbahis de son esprit et de son +merveilleux enjouement.»</p> + +<p>—Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agnès, disait alors la +dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beauté de quoi faire +la fortune de trois familles.</p> + +<p>Mais tous ces avantages qui émerveillaient chacun, tournèrent contre la +jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nommée +Antoinette qui, bien inférieure à Agnès, sous tous les rapports, ne +tarda pas à en devenir jalouse; dès lors le séjour de cette maison, +jusque là si paisible, devint insupportable.</p> + +<p>Impuissante à défendre sa nièce contre sa propre fille, madame de +Maignelais ne songea plus qu'à éloigner la <i>reine de beauté</i>. Une +occasion ne tarda pas à se présenter et l'orpheline, à peine âgée de +quinze ans, repoussée par ses protecteurs naturels, dut se résigner à +accepter la position de demoiselle d'honneur près d'Isabelle de +Lorraine, celle-là même que nous venons de voir l'abandonner à la cour +de France, à la merci de l'amour du roi.</p> + +<p>Jeune, belle, spirituelle, protégée par la reine, aimée du roi, Agnès +Sorel ne tarda pas à devenir l'âme de la petite cour de France. Charles +VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une +femme supérieure ressemblait fort à un culte; il eût volontiers proclamé +à la face du monde la dame de ses pensées et rompu des lances en son +honneur, mais, douée et modeste autant que belle, Agnès ne souhaitait +que le mystère.</p> + +<p>—A quoi bon, disait-elle, donner de l'éclat à une faute?</p> + +<p>Elle disait encore au roi:</p> + +<p>—Je vous aimerai, Sire et de toute mon âme, et jamais je ne cesserai de +vous aimer; si cependant on venait à connaître ce qui se passe, pleine +de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus déserte.</p> + +<p>Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agnès et du roi +demeura enveloppée d'un mystère, assez transparent pourtant pour ne +tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agnès ne +sut point assez repousser les présents incessants de son amant.</p> + +<p>Prodigue, comme tous les princes ruinés, Charles VII avait la main +toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour +quelque nouvelle marque de munificence décelait son grand amour; les +joyaux succédaient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries +aux châteaux. Si bien que les courtisans accusaient Agnès Sorel +d'avidité et d'avarice.</p> + +<p>—Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effrontée? disait un +jour le bâtard de Dunois qui avait gardé son franc parler.</p> + +<p>Ce propos, véritablement injuste, ne tarda pas à être rapporté à la +tendre Agnès. Ses beaux yeux se mouillèrent de larmes et, tout éplorée, +elle courut se jeter aux pieds du roi....</p> + +<p>—Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les présents dont vous +m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour méchante.</p> + +<p>Charles VII eut toutes les peines imaginables à calmer son amie, et +cependant il était bien plus irrité qu'elle. Mais comment la venger? +Châtier Dunois, il n'y fallait pas penser; un châtiment n'eût fait +qu'accroître la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu +que jamais il ait pu faire taire les méchants propos de sa cour?</p> + +<p>Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII espéra tromper +l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna +d'employer tout son talent à démentir les propos injurieux qui +«entachaient l'honneur» de la belle Agnès.</p> + +<p>Jean Chartier promit d'obéir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute, +qu'il écrivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la postérité:</p> + +<p>«Or, j'ai trouvé, tant par le récit des chevaliers, écuyers, +conseillers, physiciens ou médecins et chirurgiens, comme par le rapport +d'autres de divers états et amenés par serment, comme à mon office +appartient, afin d'ôter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les +cinq ans que la dite demoiselle a demeuré avec la reine, oncques le roi +ne délaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantité de beaux +enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, même +en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agnès le venait voir, il y +avait toujours grande quantité de gens présents, qui oncques ne la +virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune +chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir, +cela aurait été fait très-cauteleusement et en cachette, elle étant +encore au service de la reine (Marie d'Anjou).»</p> + +<p>«Jean Chartier nous la baille belle,» dit un historien qui écrivait +quelques années plus tard, «que prouvent les enfants que le roi avait +eus avec la reine? Quant à ces mots de très-cauteleusement et en +cachette, c'est là tout au plus la stricte décence.»</p> + +<p>La postérité a partagé l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de +fait que le bon et naïf historiographe eût pu trouver, pour défendre la +belle Agnès, quelques raisons plus ingénieuses et plus concluantes, +surtout lorsqu'il s'agissait de démentir tout un siècle. Mille +témoignages, en effet, sculptures, poèmes, mémoires, légendes, retracent +les amours de Charles VII et d'Agnès Sorel. Mais si le nom de la «dame +de beauté» ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins +doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du «<i>roi de +Bourges</i>.»</p> + +<p>En pleine Restauration, Béranger, qui cherchait à se faire arme de tout +contre l'<i>Anglomanie</i>, donna à Agnès Sorel une dernière consécration, le +jour où il fit paraître cette charmante chanson:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Je vais combattre, Agnès l'ordonne!</span><br /> +</p> + +<p>Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agnès Sorel +faisait tous ses efforts pour réveiller une noble ambition dans le coeur +de son royal amant. Tout entier à son amour, Charles semblait avoir +oublié qu'il était le roi de France; que lui importaient désormais +Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle dévaster les +provinces, démanteler les villes, faire manger le blé en herbe à leurs +chevaux. Il régnait, lui, sur le coeur de «la dame de beauté» et cela +suffisait à son bonheur.</p> + +<p>Vainement Agnès le conjurait de se remettre à la tête de tous ses braves +compagnons d'armes, qui jadis aux côtés de Jeanne Darc versaient leur +sang sur les champs de bataille.</p> + +<p>—Eh! ma mie, répondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour +que vous veuilliez m'éloigner de vos beaux yeux.</p> + +<p>Que répondre à ces douces paroles? «Gloire, devoir,» disait Agnès. +«Plaisir, amour,» disait Charles VII.</p> + +<p>Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives +inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agnès de l'indigne +inaction du prince; on maudissait le jour où, à la suite d'Isabelle de +Lorraine, elle était venue à la cour. On la comparait à Dalila, énervant +entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'à +dire que sans nul doute elle avait été envoyée par les ennemis de la +France pour ensorceler et séduire le roi.</p> + +<p>Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agnès; elle +comprit que c'en était fait de sa réputation et de celle de son amant si +cette situation se prolongeait; à tout prix elle résolut de le décider à +se mettre à la tête de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais.</p> + +<p>Justement Charles VII avait manifesté l'intention de se retirer en +Dauphiné pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une +semblable résolution exécutée ruinait à tout jamais la monarchie.</p> + +<p>—Eh quoi! lui dit Agnès Sorel indignée, vous ne serez même plus le roi +de Bourges!</p> + +<p>—Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles +VII.</p> + +<p>Puis comme Agnès ne répondait pas:</p> + +<p>—Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le désirez nous nous +séparerons.</p> + +<p>Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant +de fois donnée, tant de fois oubliée, Agnès paya des groupes de gens du +peuple qui, sous les fenêtres mêmes du château vinrent chanter +quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait +composer sur le roi de Bourges:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Mes amis, que reste-t-il</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A ce dauphin si gentil?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Orléans et Beaugency,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Notre Dame de Cléry,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Vendôme!</span><br /> +</p> + +<p>Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les +chanteurs, mais il ne se décidait point à partir.</p> + +<p>Enfin, un matin, Agnès Sorel parut devant le roi, plus triste qu'à +l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient +chassé l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage.</p> + +<p>—Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le +roi tout inquiet.</p> + +<p>—Hélas! Sire! répondit «la dame de beauté,» peut-être suis-je à la +veille de m'éloigner de vous pour toujours.</p> + +<p>—Eh! que dites-vous là?</p> + +<p>—La vérité, Sire; «elle est pénible et dure, elle vous fâchera +peut-être à entendre.»</p> + +<p>—Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin.</p> + +<p>—Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope.</p> + +<p>—Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries.</p> + +<p>—On m'a dit, au contraire, des choses fort sérieuses, on m'a prédit +l'honneur d'être aimée du plus grand roi du monde.</p> + +<p>Charles VII, rassuré, se prit à sourire:</p> + +<p>—Que voyez-vous là, ma mie, de si effrayant? Cette prédiction ne +s'est-elle pas déjà accomplie, au moins en partie?</p> + +<p>Agnès Sorel secoua tristement la tête, quelques larmes brillèrent dans +ses beaux yeux.</p> + +<p>—Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi.</p> + +<p>—On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je +vous supplie de me permettre de me retirer à la cour du roi d'Angleterre +afin de remplir ma destinée.</p> + +<p>—Et pourquoi, s'il vous plaît, à la cour du roi d'Angleterre? dit-il +d'une voix étranglée par la colère.</p> + +<p>—C'est certainement lui, continua Agnès, que regarde la prédiction; +puisque vous êtes à la veille de perdre votre royaume et que Henri va +bientôt le réunir au sien, il est assurément un plus grand monarque que +vous.</p> + +<p>«Ces paroles, dit Brantôme, piquèrent si fort le coeur du roi qu'il se +mit à pleurer de rage,» et courut s'enfermer dans son appartement.</p> + +<p>Effrayée, non de la colère, mais de la douleur de son amant, Agnès Sorel +essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec +lui. Charles VII s'obstina à ne recevoir personne. Mais le lendemain le +château était plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses +préparatifs de départ. Agnès venait enfin de réussir.</p> + +<p>Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, François I<sup>er</sup> +écrivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beauté:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Ici dessous, des belles gist l'élite,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car de louanges sa beauté plus mérite,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La cause étant de France recouvrer,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Close nonain, ni en désert ermite.</span><br /> +</p> + +<p>Peu de jours après la venue si opportune de l'astrologue, une foule +immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des +bords de la Vienne, conduit au royal château de Chinon. Depuis le matin +tous les habitants de la ville et des bourgs des environs étaient sur +pied, impatients de voir défiler le cortège de Charles VII, qui se +décidait enfin à aller chasser les Anglais. La cour du château était +trop étroite pour les gens d'armes, les pages, les écuyers, les chevaux; +la brise agitait les oriflammes, les armures étincelaient au soleil.</p> + +<p>Enfin, sur le perron, entouré de ses familiers, apparut Charles VII; la +reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur, +l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi +répondit par son cri de guerre «sus à l'Anglais.» Il prit alors congé de +la reine, puis, s'approchant d'Agnès, «toute rougissante de honte:»</p> + +<p>—Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est à vos pieds que je +viendrai déposer ma couronne reconquise.</p> + +<p>«Dès ce moment, dit un témoin oculaire, il parut à tous évident que, +véritablement, la demoiselle de Fromenteau était la mie du roi.»</p> + +<p>Tandis qu'Agnès, interdite, courbait la tête sous les regards dirigés +vers elle, Charles VII s'élança à cheval; d'un dernier geste il salua +les dames et demoiselles réunies sur les marches du perron, et, prenant +la tête du cortège, il disparut bientôt sous la voûte étroite de la +porte du château de Chinon.</p> + +<p>Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de +beauté; elle aimait le roi, et la séparation, après tant de douces +journées «passées en amoureux discours» lui semblait cruelle. Mais plus +que son amant elle aimait «l'honneur et son pays.»</p> + +<p>Loin de Charles VII d'ailleurs, Agnès se trouvait seule avec sa faute, +et l'amour chez elle n'étouffa jamais le remords. Pour cette femme +dévouée, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre étaient +bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, étaient +son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui +semblait toujours voir percer un secret mépris, et ce nom de concubine +royale que donnait le peuple à l'amie du roi lui faisait verser bien des +larmes.</p> + +<p>La situation d'Agnès éloignée du roi n'était pas sans périls; elle avait +des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrarié la politique +de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels étaient +la moindre de ses préoccupations. Pour la défendre elle avait la reine +dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fidèle, +dévoué jusqu'à la mort, protecteur qu'en partant lui avait donné le roi, +Étienne Chevalier.</p> + +<p>L'amitié qui toujours unit l'épouse et la favorite de Charles VII a +donné lieu à bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont supposé +que la reine ignorait l'intimité des relations d'Agnès et du roi, mais +cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement +qu'Agnès régnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-être en +secret en était-elle jalouse; mais reine, avant d'être femme, elle +comprit qu'il était de son intérêt, sinon de son devoir, de protéger de +toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le +bien de l'État.</p> + +<p>Quant au bon Étienne Chevalier, contrôleur des finances, nul plus que +lui n'aima et n'admira la dame de beauté; sur un signe d'elle, il se fût +précipité sans hésiter dans le brasier de «messire Satanas.» Cette +grande passion, cet absolu dévouement, ont pu faire croire qu'Étienne +Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agnès, +mais rien ne prouve cependant qu'il ait été autre chose qu'un ami.</p> + +<p>Quelques rébus galants, quelques légendes naïves, viendraient à peine à +l'appui de cette assertion. Étienne Chevalier avait l'amitié fort +expansive, voilà tout. Servant fidèle d'une dame, il portait ses +couleurs. Fier de son dévouement désintéressé, il tenait à honneur de +l'apprendre par ses devises à l'univers entier.</p> + +<p>Armé chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait +dit: «<i>Chevalier désormais seras de fait comme de nom</i>,» l'ami d'Agnès +Sorel fit peindre sur son écu cet amoureux hiéroglyphe:</p> + +<p>Le mot <i>tant</i>, une <i>aile</i> d'oiseau, le mot <i>vaut</i>, une <i>selle</i> de +cheval, les mots <i>pour qui je</i>, et enfin un <i>mors</i> de bride.</p> + +<p>Ce qui voulait dire:</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 5em;">Tant elle vaut, celle pour qui je meurs.</span></p> + +<p>Plus tard, sur la porte de sa maison, à Paris, rue de la Verrerie, +Étienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de +feuilles d'or entrelacées, ce rébus dont tout le mérite consistait à +rappeler le nom de <i>Sorel</i> ou Surelle:</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 5em;">Rien sur L n'a regard.</span></p> + +<p>Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier à Charles +VII sa gentille amie; au moindre instant de répit, il accourait, tantôt +à Loches, tantôt à Chinon, séjour favori d'Agnès Sorel. Chaque jour, le +roi se plaisait à enrichir celle qu'il aimait. Déjà il lui avait donné +le duché de Penthièvre; il lui faisait construire une maison à Loches. +On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beauté; il +est relié maintenant au spacieux château que fit plus tard bâtir Louis +XI. A l'occident est une tour carrée, <i>dans laquelle</i>, dit la chronique +du pays, <i>le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait à la chasse</i>.</p> + +<p>C'est vers cette époque qu'Agnès commit l'imprudence d'introduire à la +cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais, +dont la jalousie l'avait réduite à chercher un refuge près d'Isabelle de +Lorraine.</p> + +<p>Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agnès à la cour de +France; maintes fois déjà elle lui avait écrit pour la prier de la +prendre près d'elle. Instinctivement, la dame de beauté redoutait sa +cousine; mais au souvenir des bontés premières de sa tante de +Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'était passé et +d'accueillir sa fille, dont grâce à son influence, elle pourrait +faciliter l'établissement.</p> + +<p>Elle dépêcha donc au château de Maignelais, son fidèle chevalier, et, +moins de huit jours après, Antoinette arrivait à Chinon.</p> + +<p>La première entrevue des deux cousines fut tout au moins singulière. +Sans même songer à remercier Agnès, sans se soucier des femmes de +service qui pouvaient l'entendre, Antoinette éclata en reproches amers.</p> + +<p>—Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous êtes la +mie du roi?</p> + +<p>Et comme Agnès confuse ne répondait point:</p> + +<p>—Ce bruit était venu jusqu'à nous, continua Antoinette, ma mère +refusait d'y croire. Moi-même, je doutais; mais, dans mon court voyage, +et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'étranges choses.</p> + +<p>Agnès, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de +ses relations avec le roi; mais Antoinette était impitoyable.</p> + +<p>—Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais eût pu croire, vous +voyant si douce, que par vous le déshonneur arriverait sur notre maison. +Vous avez donc mis en oubli toute honnêteté et toute retenue; pour moi, +je ne resterai point ici plus longtemps, je préfère retourner près de ma +mère que j'instruirai de la vérité, afin qu'elle arrache de son coeur +toute amitié pour vous.</p> + +<p>Cette menace épouvanta tellement Agnès, que, se jetant aux pieds de sa +cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne +plus faillir à l'honneur, de ne jamais revoir le roi.</p> + +<p>Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces prières et +de ces promesses, et consentit à se fixer pour quelques mois à Chinon.</p> + +<p>Le plan de la jeune Tourangelle était des plus simples: éveiller les +remords dans le coeur d'Agnès, les exploiter habilement, l'engager +vivement à aller pleurer ses fautes au fond de quelque monastère, et... +prendre sa place à la cour et près du roi.</p> + +<p>Mais ce beau projet échoua. En désespoir de cause, Antoinette entreprit +de disputer à Agnès le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point +insensible aux meurtrières oeillades de la cousine de sa mie; mais tant +que vécut la dame de beauté, elle fut toujours «la dame souveraine et la +plus aimée de son amant.»</p> + +<p>Les entrevues du roi et de sa douce maîtresse devinrent rares jusque +vers 1438. Charles VII reprenait alors, pièce à pièce, son royaume aux +Anglais.</p> + +<p>—Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il, +lorsqu'après quelque succès, il faisait à Loches ou à Chinon, une courte +apparition.</p> + +<p>De riches présents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII +n'avait point diminué. Aux logis et aux terres que possédait déjà son +amie, il avait ajouté la seigneurie de la Roche-Servière, les +seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine, +enfin le château de Beauté-sur-Marne.</p> + +<p>—Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom êtes depuis longtemps déjà, +châtelaine et dame de beauté.</p> + +<p>En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'établir, pour quelques +mois, à Bourges. Désireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne +voulait point habiter le château royal, il lui donna, à peu de distance +de la ville, une résidence charmante, le château de Bois-Trousseau, +qu'elle vint habiter immédiatement.</p> + +<p>Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle maîtresse; plus +jamais ils ne retrouvèrent ces heures délicieuses «qui s'envolaient si +rapides et si légères qu'on eût pu vivre ainsi plus de mille ans sans +vieillir.» Le château de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands +bois, abritait merveilleusement le mystère de leurs amours. Là, point +d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs dévoués, muets, +aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soirées, aussi +épris encore qu'au jour où, pour la première fois, ils avaient senti +battre leur coeur. Charles racontait à sa mie ses exploits contre les +Anglais, ses succès, ses espérances. Agnès, à son tour, faisait la +lecture dans quelque manuscrit ou récitait des vers; car «elle était +savante et bien instruite, s'étant toujours complue à la société des +beaux esprits.»</p> + +<p>Leurs amours au château de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commencé +comme un roman de chevalerie.</p> + +<p>C'était un soir, il pouvait être neuf heures; seule dans sa chambre, +Agnès Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imagé, lorsqu'on +vint lui annoncer qu'un chasseur égaré demandait l'hospitalité.</p> + +<p>—Qu'on le conduise à ma plus belle chambre, répondit Agnès, et qu'on +veille à ce qu'il ne manque de rien.</p> + +<p>Quelques instants après, on revint dire à la belle châtelaine que le +chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait à la +remercier le soir même. Déjà elle se levait pour aller recevoir +l'étranger, lorsqu'il parut lui-même, souriant et joyeux à la porte.</p> + +<p>—Ah! mon cher Sire aimé s'écria Agnès, vous ici, seul à cette heure, +quelle imprudence!</p> + +<p>Cette imprudence devait se renouveler souvent.</p> + +<p>Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle +l'attendait, la belle Agnès faisait allumer un falot sur la plus haute +tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux +Charles VII accourait à toute bride, suivi d'un seul confident. Accoudée +à son balcon, la dame de beauté inquiète, émue, interrogeait la route +que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle à l'extrémité +de la longue avenue qui conduisait à Bois-Trousseau, légère et joyeuse, +elle descendait le recevoir, et avec une grâce inimitable, lui faisait +les honneurs du logis et du souper.</p> + +<p>Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes +affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges. +Alors, pour répondre au signal de son amie, il faisait au sommet du +château royal apparaître une vive lumière.</p> + +<p>Seule et triste ces soirs-là, en son manoir, la douce Agnès se consolait +en pensant qu'une noble ambition était sa seule rivale dans le coeur de +Charles VII.</p> + +<p>La charmante légende de ce télégraphe lumineux s'est conservée à travers +les siècles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet +d'une colline boisée, les restes d'une tour qui a gardé le nom de «<i>la +tour du signal</i>.»</p> + +<p>Tout entier à l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour, +Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais. +Mais Agnès se souvenait pour lui.</p> + +<p>—Bientôt, hélas! mon cher Sire, il faudra nous séparer derechef.</p> + +<p>—Je partirai, ma mie, répondait tristement le roi.</p> + +<p>L'intérêt du royaume, telle fut la constante préoccupation d'Agnès +Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est à cela qu'elle +doit d'avoir trouvé grâce devant la sévère histoire qui flétrit +d'ordinaire les maîtresses royales, c'est pour cela que son nom, comme +un nom béni, a traversé les siècles.</p> + +<p>Le roi de France n'était déjà plus ce monarque humilié que les Anglais +railleurs appelaient «le roi de Bourges,» bientôt il allait mériter son +surnom de Victorieux. L'ennemi n'était pas encore expulsé; mais on avait +reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles +arrivaient de tous côtés, les soldats étaient nombreux, les finances +commençaient à se rétablir.</p> + +<p>Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui +ne dut à ceux qui l'entouraient. «Le ciel et la terre, dit un vieil +historien, semblent s'être réunis pour l'aider à reconquérir son +royaume.»</p> + +<p>Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus désespérées, +il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention +rendit le courage aux peuples désolés. Les noms de ses compagnons +d'armes sont devenus les synonymes de fidélité et de courage, à ses +côtés en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire, +Guillaume de Barbassan, le bâtard de Dunois, et bien d'autres capitaines +sans reproche et sans peur. Pour maîtresse il eut une femme belle, +spirituelle, dévouée, toujours prête à s'oublier elle-même. Enfin, pour +rétablir ses finances épuisées, il trouva un homme de génie, financier +illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans +compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf +indispensable de la guerre.</p> + +<p>Mais Charles VII était un prince ingrat: il avait laissé périr Jeanne +Darc, nous le verrons, vers la fin de son règne, dépouiller Jacques +Coeur, son argentier, son bienfaiteur.</p> + +<p>C'est à Bourges, alors que la pénurie du roi était telle qu'il ne +pouvait même pas payer une paire de souliers, que pour la première fois +Jacques Coeur se présenta à la cour où chacun se racontait sa +prodigieuse fortune.</p> + +<p>Dans l'origine, l'argentier du roi n'était rien. Fils d'un pauvre et +obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bientôt l'homme le plus +opulent de France. Possédant au plus haut degré le génie du commerce, il +avait fait fructifier au centuple le très-mince pécule que lui avait +laissé son père. A mesure que sa fortune augmentait, il étendait le +cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il était arrivé à établir des +comptoirs nombreux dans le Levant et à devenir le premier négociant du +monde entier.</p> + +<p>—Sire, avait dit Agnès Sorel à son amant, faites bon accueil à Jacques +Coeur, l'or n'est pas moins nécessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de +reconquérir un royaume.</p> + +<p>Charles VII écouta son amie; très peu de temps après une première +entrevue, Jacques Coeur fut nommé <i>maître de la monnaie de Bourges</i>, et +dès lors il commença à faciliter au prince les moyens de faire la guerre +à l'Anglais.</p> + +<p>Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la +charge d'<i>Argentier du roi</i>. Un pareil titre équivalait à celui de +fermier général. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans +une somme déterminée à l'argentier pour acquitter les dépenses de +l'hôtel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus +étendu, puisqu'il réglait avec les provinces les contributions qu'elles +devaient fournir à l'État. Il était en même temps ministre des finances +et dépositaire du Trésor. Souvent il eut occasion de faire au roi des +avances considérables, toujours sans intérêts, et, lorsqu'il s'agit de +reconquérir la Normandie, il sacrifia, sans hésiter, deux cent mille +écus d'or, somme véritablement fabuleuse pour le temps.</p> + +<p>L'argentier était alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien à +refuser à cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il fût question de +guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait à son maître +les moyens de «danser des ballets ou de dessiner des parterres.»</p> + +<p>—Vous êtes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France, +lui disait Agnès Sorel.</p> + +<p>De son côté Charles VII disait à son argentier:</p> + +<p>—Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais, +je crois; ne vous dois-je pas ma puissance?</p> + +<p>Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de +son ami Jacques Coeur.</p> + +<p>Durant les années qui suivirent les jours heureux du château de +Bois-Trousseau, Agnès Sorel parut fort peu à la cour; elle habitait +tantôt Loches, tantôt Chinon, le plus souvent le petit logis de +Fromenteau; le roi venait passer près d'elle ses moments de liberté, ses +jours s'écoulaient heureux et calmes. L'événement le plus important de +cette époque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont +elle avait été demoiselle d'honneur, celle-là même qui l'avait +abandonnée à la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la +liberté de son mari.</p> + +<p>Agnès se faisait une fête de revoir son ancienne maîtresse. Mais la +femme de René d'Anjou fut cruelle.</p> + +<p>—«Êtes-vous donc si éhontée, lui dit-elle, que vous osiez vous +présenter devant moi sans rougir, après avoir oublié la pudeur au point +d'être publiquement la maîtresse du roi?»</p> + +<p>Agnès pouvait répondre à cette Isabelle, alors si sévère, qu'elle-même +l'avait poussée dans les bras du roi; mais douce et résignée, elle +baissa la tête sans mot dire. Ces reproches amers lui étaient plus +sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de +Maignelais.</p> + +<p>Désolé d'être s'éparé de sa belle maîtresse, Charles VII, lors de ses +fréquents voyages à Chinon ou à Bourges, se plaignait à sa mie de son +obstination à demeurer loin de lui.</p> + +<p>—Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous à la +cour du roi dont vous êtes l'unique souveraine?</p> + +<p>Mais la dame de beauté préférait sa tranquille solitude. Si parfois le +roi insistait pour l'emmener à Paris, si la reine joignait ses instances +à celles de son époux, Agnès se jetait aux pieds de son amant et le +conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte.</p> + +<p>Agnès Sorel avait du reste ses raisons pour détester le séjour de Paris. +Elle y était venue, en 1437, à la suite de la reine et le luxe qu'elle +avait déployé en cette circonstance causa une espèce de scandale.</p> + +<p>Agnès Sorel avait paru aux côtés de la reine vêtue de velours et de +fourrures, étincelante de diamants qui faisaient éclater sa miraculeuse +beauté. Les bourgeois, toujours les mêmes en tout temps et en tout pays, +avaient murmuré hautement de cette grande magnificence. Des paroles +malplaisantes étaient venues aux oreilles de la dame de beauté. Ces +mépris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle +avait dit au roi:</p> + +<p>—«Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuidé qu'on ne +m'eût point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais jà entré ni mis +le pied.»</p> + +<p>Cependant les ennemis de la maîtresse du roi, jaloux de sa +toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient à la renverser.</p> + +<p>A la tête de ces ennemis se trouvait le fils même de Charles VII, le +Dauphin Louis. On est encore à s'expliquer les motifs de la haine de ce +prince sombre et dissimulé. Avait-il aimé Agnès Sorel et en avait-il été +repoussé comme quelques-uns le prétendent, redoutait-il simplement +l'influence d'une femme spirituelle et dévouée, c'est ce qu'il est +impossible de décider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour +la perdre.</p> + +<p>On était alors à la fin de l'année 1446, Charles VII et toute la cour +habitaient le château de Chinon où Agnès était venue joindre le roi. «Le +Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait +rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour vînt à être +découvert, résolut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.»</p> + +<p>Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de +Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui +donna l'ordre de se faire aimer d'Agnès.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà, Chabannes aimait la dame de beauté, et le rusé +Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour être +l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agnès, Chabannes +ne put se résoudre à faire le malheur d'une femme aimée.</p> + +<p>C'était une périlleuse mission que le Dauphin donnait là à son +confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il +craignait presqu'également d'échouer et de réussir.</p> + +<p>Bien accueilli, il avait à redouter la furieuse colère du roi, et le +premier mouvement de Charles VII était terrible. Repoussé, il ne se +dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi.</p> + +<p>Il choisit un terme moyen et résolut de tromper tout à la fois le +Dauphin et le roi. En conséquence, il commença à entourer Agnès de soins +et d'hommages.</p> + +<p>Toute la cour s'aperçut bientôt du grand amour du comte de Dammartin +pour la dame de beauté, mais Agnès agréait-elle ou repoussait-elle ses +hommages, c'est ce que les mieux informés ne savaient dire....</p> + +<p>—Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le +Dauphin.</p> + +<p>Et invariablement le comte répondait.</p> + +<p>—Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie.</p> + +<p>Le Dauphin commençait à se défier de son confident, Charles VII, prévenu +par quelques courtisans, commençait à prendre l'éveil, lorsqu'une scène +inattendue vint mettre un terme aux assiduités de Chabannes.</p> + +<p>Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements, +lorsqu'au détour d'un corridor sombre il se trouva face à face avec +Agnès Sorel.</p> + +<p>Elle paraissait vivement émue; elle courait poursuivie par le comte.</p> + +<p>Charles VII fronça les sourcils en les apercevant, et d'une voix sévère +demanda une explication.</p> + +<p>Agnès lui apprit alors que depuis longtemps elle était importunée par le +comte. Ce soir-là, se trouvant seul avec elle il s'était jeté à ses +pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repoussé, il avait +redoublé d'instances, et était bientôt devenu si pressant qu'elle avait +cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du +roi, remplis de monde à cette heure. Chabannes alors s'était élancé sur +ses traces, et l'avait poursuivie jusque-là, non plus pour lui parler +d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence.</p> + +<p>La contenance embarrassée du comte, immobile à quelques pas, prouvait au +roi qu'Agnès n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité.</p> + +<p>Charles VII, à ce récit, entra dans une épouvantable colère et ordonna +au comte de quitter à l'instant même le château pour ne jamais +reparaître à la cour.</p> + +<p>Chabannes, épouvanté du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie, +courut à l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se +passer.</p> + +<p>Louis, bien que marri de voir son projet manqué, consola son confident.</p> + +<p>—C'est sur mes ordres que tu t'es exposé, lui dit-il; sois sûr que je +ne t'abandonnerai pas; demain même je veux parler pour toi à mon père.</p> + +<p>Le lendemain, en effet, en présence d'Agnès, Louis demanda au roi la +grâce de Chabannes.</p> + +<p>Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait +au roi les bons et fidèles services du comte:</p> + +<p>—Oncques, répondit le roi, cet homme ne reparaîtra en ma présence, et +il se doit estimer heureux que la dame de beauté, ma mie, veuille bien +se contenter de si petit châtiment pour si mortelle injure.</p> + +<p>—Par la Pâques-Dieu! s'écria alors le Dauphin, c'est cependant cette +effrontée ribaude qui cause toutes nos querelles!</p> + +<p>Et s'avançant vers Agnès, il lui donna un soufflet.</p> + +<p>A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement +par les épaules qu'il le fit tomber. Menaçant et terrible, il allait +frapper lorsqu'Agnès, toujours généreuse, arrêta sa main.</p> + +<p>—Revenez à vous, mon cher Sire, et songez que c'est là votre fils.</p> + +<p>—Soit! mais qu'il quitte à l'instant Chinon, dit le roi.</p> + +<p>Le Dauphin, dévorant sa colère, se releva lentement; pâle et sombre, il +sortit sans proférer une parole, mais dans son dernier regard Agnès put +lire une terrible promesse de vengeance.</p> + +<p>Quelques chroniques, qui font allusion à cette terrible scène entre le +père et le fils, disent tout simplement que «<i>le jeune Dauphin, mal +conseillé, se laissa aller envers Agnès à quelques promptitudes</i>.»</p> + +<p>Le mot vaut la peine d'être conservé.</p> + +<p>Et maintenant, Agnès Sorel avait-elle partagé l'amour de Chabannes, +avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est +moins démontré, il faut féliciter le comte de sa discrétion et de son +adresse. Il sut en ce cas échapper aux nombreux espions du Dauphin qui +nuit et jour surveillaient ses moindres démarches, et, plutôt que de +compromettre sa dame, il se laissa héroïquement exiler.</p> + +<p>Peu de temps après l'événement que nous venons de rapporter, Agnès Sorel +quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prières du roi, +les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent +vaincre sa résolution. Retirée en son logis de Loches, elle voulait, +disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine +un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'était plu à +embellir de tout ce que le luxe de l'époque offrait de plus recherché. +Aucun événement, en effet, ne troubla ses dernières années; les visites +du roi rompaient seules la monotone uniformité de l'existence de la dame +de beauté.</p> + +<p>Vers la fin de l'année 1448, Agnès Sorel, ayant eu connaissance d'un +complot tramé contre la personne du roi, alors occupé de la conquête de +la Normandie, elle se décida à sortir de sa retraite.</p> + +<p>Elle écrivait à son «cher Sire, d'avoir à se tenir sur ses gardes,» et +lui annonça que bientôt elle se mettrait en route afin de lui +communiquer des détails qu'elle n'osait confier même à ceux dont elle se +croyait sûre.</p> + +<p>Dès les premiers jours de l'année suivante (1449), la dame de beauté +quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors à l'abbaye de +Jumièges.</p> + +<p>Mais elle ne put arriver jusque là; prise d'une indisposition subite, +elle fut forcée de s'arrêter au château de Mesnil-la-Belle, situé à +quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.</p> + +<p>Cette indisposition, légère au début, offrit bientôt les symptômes les +plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beauté fut en +danger.</p> + +<p>Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.</p> + +<p>—Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai +ma Touraine.</p> + +<p>Elle prit alors ses dispositions dernières, recommandant ses enfants à +Charles VII, pour qu'il en prît souci comme si elle n'avait point cessé +de vivre.</p> + +<p>Elle fit alors venir toutes les demoiselles attachées à son service et +longuement les exhorta à la sagesse, «essayant de les convaincre par le +récit de ses souffrances, endurées en secret, du peu de bonheur que l'on +trouve en cette vie, lorsqu'on a cessé d'avoir le droit de supporter +tous les regards sans rougir.»</p> + +<p>Peu d'heures après, le 9 février 1449, vers six heures du soir, elle +poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jésus! et trépassa.</p> + +<p>Agnès Sorel avait alors quarante ans.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Et retiré (le roi), l'hiver à Gemiège séjourne,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Là où la belle Agnès, comme lors on disait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vint pour lui découvrir l'emprise qu'on faisait</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Contre Sa Majesté. <i>La trahison fut telle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et tels les conjurés qu'encore on nous les cèle</i>....</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais las! elle ne put rompre sa destinée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui pour trancher ses jours l'avait ici menée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Où la mort la surprit....</span><br /> +</p> + +<p>Ainsi s'exprime Baïf, laissant à entendre que le chef de cette +conjuration, qu'Agnès allait découvrir au roi, n'était autre que le +Dauphin lui-même.</p> + +<p>La dame de beauté avait choisi pour exécuteurs testamentaires Robert +Poitevin, <i>physicien</i> (médecin), maître Étienne Chevalier, trésorier du +roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considérables qui furent +répartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:</p> + +<p><span class="smcap">Charlotte</span>, qui épousa Jacques de Brézé, comte de Maulevrier; +<span class="smcap">Marguerite</span>, mariée à Prégent de Coëtivi, et <span class="smcap">Jeanne</span>, +qui devint la femme de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.</p> + +<p>La mort de la dame de beauté plongea Charles VII dans un morne +abattement:</p> + +<p>—J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il à tous ceux qui +l'approchaient.</p> + +<p>Puis, jour et nuit, il se répétait comme à lui-même, les larmes aux +yeux:</p> + +<p>—Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!</p> + +<p>Il n'y eut qu'un cri à la cour de France:</p> + +<p>—Agnès Sorel est morte empoisonnée!</p> + +<p>Mais quel était l'auteur de ce crime?</p> + +<p>Tour à tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin +le Dauphin de France.</p> + +<p>Les deux premières suppositions sont parfaitement ridicules, quant à la +troisième, qui paraît avoir plus de probabilité, elle ne s'appuie sur +aucune preuve.</p> + +<p>Le Dauphin, après la mort d'Agnès, fit tout son possible pour effacer +toute trace de la haine passée, et plusieurs historiens, pour prouver le +peu d'inimitié qui avait dû régner entre la dame de beauté et le +Dauphin, racontent le fait suivant:</p> + +<p>Bien des années après la mort d'Agnès, le Dauphin, devenu roi, était +allé prier dans l'église de Loches où la dame de beauté avait été +enterrée.</p> + +<p>Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandèrent +l'autorisation de faire enlever de leur église la tombe de cette femme +dont la vie avait été si scandaleuse.</p> + +<p>—Je croyais, leur répondit Louis XI, que cette femme avait été votre +bienfaitrice: m'a-t-on trompé, ne vous a-t-elle donc rien donné?</p> + +<p>—Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques présents.</p> + +<p>—Mais quoi encore?</p> + +<p>—Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image +d'argent de la Madeleine.</p> + +<p>—Sa générosité s'est-elle donc bornée là?</p> + +<p>—Elle a encore donné au chapitre deux mille écus d'or et quelques +terres.</p> + +<p>—Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne +vous les a-t-elle donc pas octroyées par testament?</p> + +<p>—Pardonnez-nous, Sire.</p> + +<p>—Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive +indignation, que vous gardez la mémoire de celle qui fut votre +bienfaitrice! Non-seulement je vous défends de troubler ses cendres, +mais je veux que son tombeau soit plus respecté qu'il ne l'est.</p> + +<p>Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:</p> + +<p>—Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mériter que je vous +fasse rendre tout ce que vous a donné dame Agnès Sorel.</p> + +<p>Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y +voient une marque d'amitié et de bon souvenir pour une femme qui en +était si digne, d'autres, au contraire, y découvrent un trait d'habile +politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde +dissimulation.</p> + +<p>Antoinette de Maignelais détestait sa cousine; elle en était jalouse, +mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui +eussent manqué. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tenté de +supplanter Agnès Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put +réussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de +beauté; elle fut la maîtresse du roi, mais ne fut jamais son amie.</p> + +<p>Quant à Jacques Coeur, il ne put lui venir à l'idée d'attenter aux jours +d'Agnès; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidèle protectrice.</p> + +<p>Les mauvais jours, hélas! ne tardèrent pas à venir pour l'argentier de +Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis +levèrent la tête.</p> + +<p>La fortune de Jacques Coeur était alors à son apogée, ses richesses +étaient si grandes que les plus crédules assuraient que Raymond Lulle, +mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqué le +secret de faire de l'or.</p> + +<p>Les courtisans détestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les +écrasait; ils lui enviaient ses terres, ses châteaux, ses palais. +Presque tous étaient ses débiteurs pour des sommes considérables: ils se +dirent qu'avec le créancier disparaîtrait la dette. La perte du +malheureux fut donc résolue; la dame de beauté n'était plus là pour le +défendre, la reconnaissance pesait à Charles VII. L'argentier succomba.</p> + +<p>On l'accusa d'abord d'avoir empoisonné Agnès, et Anne de Vendôme, femme +de François de Montberon se chargea du rôle d'accusatrice.</p> + +<p>Jacques Coeur fut donc arrêté; mais il se disculpa si complètement, il +prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour exécuter ses +volontés dernières, était son amie, qu'il fut remis en liberté et que la +dame de Vendôme fut condamnée à lui faire amende honorable.</p> + +<p>Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusèrent de +concussion.</p> + +<p>Une fois encore, l'argentier du roi fut arrêté et conduit à Poitiers. +Son procès s'instruisit rapidement, on ne voulut même pas lui permettre +de se défendre; à tout prix il fallait le trouver coupable.</p> + +<p>Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait, +et cependant, aux mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut +condamné. L'arrêt portait que Jacques Coeur «durement atteint des crimes +à lui imputés avait encouru la <i>peine de mort</i> que le roi lui remettait +<i>en considération de certains services rendus</i> et à la recommandation du +Pape.</p> + +<p>Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent +confisqués et partagés entre ses ennemis.</p> + +<p>Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme véritablement +malheureux, se cotisèrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000 +écus d'or.</p> + +<p>Jacques Coeur, profondément touché de ce témoignage d'estime et de +reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la même intelligence +et le même bonheur il recommença l'édifice de sa fortune, et, en peu +d'années, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.</p> + +<p>—Je jure, disait-il à ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le +roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agnès Sorel.</p> + +<p>Jacques Coeur, aimé et estimé de tous ceux qui l'avaient approché, +mourut à l'île de Chio, où l'on voit encore son tombeau.</p> + +<p>Plus lard, ses enfants firent casser comme <i>nul, manifestement et +expressément injuste</i>, le jugement qui l'avait condamné, mais déjà +depuis longtemps l'opinion publique avait réhabilité cet homme de bien.</p> + +<p>Après la mort d'Agnès Sorel, Charles VII resta toujours triste et +sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une maîtresse +vulgaire. Les dernières années du règne de l'amant de la dame de beauté +furent d'ailleurs troublées par les perpétuelles rébellions du dauphin +Louis.</p> + +<p>Le roi en était arrivé à redouter tellement son fils, que, craignant +d'être empoisonné par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet +1461).</p> + +<p>Au nom de la dame de beauté sont restées attachées bien des légendes +poétiques, récits naïfs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses +amours.</p> + +<p>Il ne reste plus rien, dans l'église de Loches, du tombeau d'Agnès +Sorel; sur un socle de marbre noir était sa statue couchée, deux anges, +deux amours plutôt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tête.</p> + +<p>Il n'y a plus aujourd'hui à Loches qu'un froid monument, dans l'une des +tours du château; une barbare inscription y «relate le nom de tous ceux +qui contribuèrent à la translation de ce mausolée, restauré avec les +fonds votés par le conseil général.»</p> + +<p>Il était cependant si facile d'y écrire la charmante strophe de François +I<sup>er</sup>, ou seulement les deux derniers vers du poème de Baïf:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Agnès de belle Agnès portera le surnom</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tant que de la beauté beauté sera le nom.</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>LES AMOURS DE FRANÇOIS I<sup>er</sup></h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>LE ROI CHEVALIER</h3> + + +<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> janvier 1515, à l'heure même où commençait +l'année, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, à l'hôtel des +Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.</p> + +<p>Louis XII, toute sa vie, s'était montré digne de ce glorieux surnom de +<i>père du peuple</i> qui lui avait été décerné. Bien supérieur à tous les +souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans +rigueur. La prospérité publique fut son unique mobile et avant tout il +s'inquiéta du bonheur de ses peuples.</p> + +<p>—Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il +souvent.</p> + +<p>Il disait encore:</p> + +<p>—J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir +pleurer mon peuple de mes dépenses.</p> + +<p>Le plus cruel souci des dernières années du vieux monarque avait été de +laisser aux mains de François d'Angoulême, prince ami du faste et de +l'éclat, ce peuple qui lui était si cher et au milieu duquel il aimait à +se promener familièrement, monté sur une petite mule.</p> + +<p>La France tout entière, que ne désolaient plus les guerres, que ne +ruinaient plus les impôts excessifs, bénissait alors le nom du roi. La +capitale était enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason +de la «bonne ville,» faire l'acrostiche suivant:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><b>P</b> aisible domaine,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><b>A</b> moureux vergier,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><b>R</b> epos sans dangier,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><b>I</b> ustice certaine,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><b>S</b> cience haultaine.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est Paris entier.</span><br /> +</p> + +<p>—Las! répétait souvent Louis XII à ses conseillers, en hochant +tristement la tête et en montrant le duc d'Angoulême, vainement nous +besognons pour le bien du pays, voilà un gros gas qui gâtera tout cela.</p> + +<p>Les tristes prévisions du <i>père du peuple</i> ne tardèrent pas à se +réaliser.</p> + +<p>Donc, avec la nouvelle année 1515, commença un nouveau règne. Au matin +du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne année, +vinrent saluer François d'Angoulême du nom de roi de France.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> succédait à Louis XII.</p> + +<p>L'histoire a toujours traité François I<sup>er</sup> en véritable enfant gâté. +Mort, on a continué à le louer comme on l'avait loué vivant, et il a +conservé, malgré tout, les titres de <i>roi-chevalier</i> et de <i>restaurateur +des lettres et des arts</i>.</p> + +<p>La vérité est que François ne fut remarquable que par son goût déréglé +pour le faste, pour les fêtes, pour les cérémonies. Il se croyait +magnifique et n'était que follement dissipateur. Il fit tout pour son +orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de +toutes ses fantaisies des sommes considérables, au moment même où ses +généraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.</p> + +<p>Il n'eut même pas l'habileté vulgaire de faire tourner tout son faste au +profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri +VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra épuiser le trésor royal pour +subvenir aux magnificences du <i>champ du drap d'or</i>, et il se retirera +sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le +robuste monarque Anglais.</p> + +<p>A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: «Plusieurs portaient +alors sur leur dos leurs moulins, leurs forêts et leurs prés.» Mais on +comptait sur la générosité du maître.</p> + +<p>Les impôts, on doit le comprendre, avaient été considérablement +augmentés, et si, comme le dit l'auteur des <i>Mémoires du chevalier +Bayard</i>, «oncques n'avait esté veu roi de France de qui la noblesse +s'esjouit tant,» les provinces accablées murmuraient hautement. La +raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, étaient les seules +armes des opprimés; ils s'en servaient.</p> + +<p>Pour combler le déficit creusé par les dépenses du mariage de Jeanne +d'Albret, nièce du roi, avec le duc de Clèves, il fallut établir la +gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait +ces noces somptueuses des <i>noces trop salées</i>.</p> + +<p>Faible, indécis, changeant, trop présomptueux pour se l'avouer à +lui-même, François I<sup>er</sup> ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui +l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour à tour tenaient les fils: +ses ministres, dont deux au moins furent des misérables; sa mère, +ambitieuse passionnée; enfin toutes ses maîtresses, dirigées elles-mêmes +par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en +politique, sans jamais s'en apercevoir.</p> + +<p>Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands +coups de lance ou d'épée, il n'eut jamais que le courage brillant, mais +alors si commun, d'un chevalier mourant les armes à la main; il pouvait +passer à deux cents pas de l'ennemi, «vingt heures, armet en tête et le +cul sur la selle,» comme il l'écrivait à sa mère, mais il était +incapable de diriger une bataille. Il réussit presque toujours à se +faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.</p> + +<p>Il eut recours, pour quitter la prison où le retenait Charles-Quint, à +des promesses bien jésuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande +parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours +scrupuleusement sa parole, sauf peut-être dans les circonstances où il +eût été «politique» de la violer.</p> + +<p>Le plus beau titre de François I<sup>er</sup> à l'admiration et à la +reconnaissance est donc celui de <i>Restaurateur des lettres et des arts</i>. +Malheureusement il se trouve qu'il a plutôt entravé qu'aidé le mouvement +des lumières. Il protégea, il est vrai, quelques artistes étrangers et +quelques poëtes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour à tour, et au +gré de la maîtresse régnante, Sébastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto +Cellini et bien d'autres, trouvaient à la cour une magnifique +hospitalité qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer +l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres +manuscrites, et on établissait la censure.</p> + +<p>Le successeur de Louis XII prétendit être tout à la fois religieux et +tolérant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne +devaient pas le gêner. Il avait accepté les principes de la religion +réformée, et pourtant il obéissait à tous les ordres de la Cour de Rome.</p> + +<p>Il donna l'exemple de l'horrible persécution contre les luthériens, qui, +pendant trente-sept années consécutives, fit périr tant de braves gens, +de sujets dévoués; il alluma les premiers bûchers qui devaient dévorer +tant de victimes. Enfin il persécuta ou laissa persécuter par le +Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-même avait attirés à Paris, +et laissa condamner et exécuter plusieurs professeurs, Étienne Dolet +entre autres, que l'on disait, fort à tort probablement, être son propre +fils.</p> + +<p>En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie à +éteindre d'une main, les lumières qu'il allumait de l'autre.</p> + +<p>L'avénement de François I<sup>er</sup> fut le signal d'un changement complet +dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractère de Louis XI, +la simplicité bourgeoise de Louis XII ne se prêtaient guère à la +représentation: «Lors on ne voyait, aux résidences royales que ceux qui +y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'État. +Il n'était point aisé alors, d'approcher la personne royale,» le +souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majesté, «et la +noblesse même était arrière.»</p> + +<p>Le successeur de Louis XII, brillant, léger, fastueux, dissolu, +entreprit de façonner son entourage à son caractère. Il réussit +facilement.</p> + +<p>Il avait le coeur héroïque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit +fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie; +tous ceux qui l'approchaient n'aspirèrent plus qu'à atteindre les rares +et sublimes perfections d'Amadis. On ne rêvait alors que fêtes et +tournois, joutes et passes d'armes.</p> + +<p>Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: à sa voix accoururent de +toutes les provinces les représentants des grandes familles: les +demeures féodales ne furent plus habitées que par les hiboux et quelques +vieux mécontents, représentants grondeurs d'un passé oublié.</p> + +<p>A côté de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point +n'était besoin, alors, de faire ses preuves pour être admis à l'honneur +des fêtes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue +rapière, suffisaient. On avait deux cents écus par an et le titre de +gentilhomme du roi.</p> + +<p>Mais une cour sans femmes, c'est une année sans printemps, un printemps +sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pensée à chacun de +ces émules d'Amadis, une maîtresse dont il pût porter les couleurs. Que +serait un tournoi pour les chevaliers qui se préparent à «bien faire +dans la lice,» sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains +pour les applaudir?</p> + +<p>François I<sup>er</sup> voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles +maisons de France: les pères durent amener leurs filles, les maris leurs +femmes, les frères leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu +troupe si brillante et si bien ajustée de dames de familles nobles et +de damoiselles de réputation.</p> + +<p>Il y a loin de ces «assemblées honnêtes», aux sujettes du roi des +Ribauds, qu'avant cette époque traînaient à leur suite les rois de +France.</p> + +<p>Brantôme, pour sa part, félicite fort François I<sup>er</sup> d'avoir «institué +sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes +dames et damoiselles;» «désormais on pouvait s'approprier d'un amour +point sallaud, mais gentil, net et pur.»</p> + +<p>Faire l'amour, en effet, était la grande occupation de toute cette +noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames +favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pères et +les maris n'étaient pas si mal avisés que de s'en fâcher, ils +cherchaient à se venger ailleurs, voilà tout.</p> + +<p>Le langage était alors à la hauteur des moeurs, tandis que toute +débauche était excusée sous le nom de galanterie, on parlait comme ont +écrit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans <i>Pantagruel</i> et dans +<i>Gargantua</i>, comme Brantôme dans <i>les Dames galantes</i>, comme Marguerite +de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom. +Comme le latin, le vieux français bravait la pudeur en ce <i>bon vieux +temps</i> de libres moeurs et de libre parler.</p> + +<p>La cour de François I<sup>er</sup> était alors la plus brillante de l'Europe, la +noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France. +Un luxe inconnu jusqu'alors éclatait de toutes parts. Hommes et femmes +semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le +velours, les fourrures, les draps d'or, étaient alors à la mode, et +Brantôme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les +toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.</p> + +<p>C'était chaque jour une fête nouvelle, les prétextes ne manquaient pas. +Tournois, bals masqués, feux d'artifices, comédies, chasses, promenades +aux flambeaux, «les jours, dit un vieil auteur luthérien, ne suffisaient +pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les +nuits.» Écoutons Ronsard, qui décrit, de souvenir, les splendeurs et les +plaisirs des résidences royales:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De chambre en chambre aller les mascarades?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand ouïrons-nous, au matin, les aubades</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De divers luths mariés à la voix?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et les cornets, les fifres, les hautbois,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les tambourins, violons, épinettes</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sonner ensemble avecque les trompettes?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, comme balles, voler</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par artifice, un grand feu dedans l'air?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, sur le haut d'une scène</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quelque farceur, ayant la joue pleine</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ou de farine, ou d'encre, qui dira</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quelque bon mot qui nous réjouira?...</span><br /> +</p> + +<p>Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, François +I<sup>er</sup> allait adressant de l'une à l'autre ses hommages passagers. On en +était arrivé à ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne +rencontrait guère plus de cruelles que de maris jaloux. N'était-il pas +le roi!</p> + +<p>Nous ne savons au juste quelle était la physionomie de François I<sup>er</sup> +avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, à couper ses +cheveux et à laisser croître sa barbe; mais le Titien nous a laissé un +portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries +du Louvre.</p> + +<p>Le peintre a su donner à cette figure un noble et grand caractère, +malgré sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la +Comédie Italienne, ressemblance qui tient à la ligne du nez, trop +avancée sur une lèvre mince, et à la proéminence du menton un peu bombé +et terminé par une barbe pointue. On retrouve bien là d'ailleurs le +rival de Charles-Quint, le front un peu ramassé, mais noble cependant, +l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'appétits +et de désirs.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> était d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe +nerveuse était mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-être +péchait-il par les épaules, un peu bombées, mais il avait adopté un +costume qui dissimulait ce léger défaut.</p> + +<p>Tel était François I<sup>er</sup> à l'époque la plus florissante de son règne. +Le château d'Amboise, le palais des Tournelles étaient devenus trop +petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs +clos qui vivait à l'ombre du trône. Le roi songea alors à construire de +nouvelles résidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour.</p> + +<p>Dans tous ces bâtiments, dont le roi avait pris le goût en Italie, on +retrouve comme un reflet de cette époque qui sacrifia tout au dehors. +Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa +prodigalité, ses faiblesses, son goût pour les arts, ses fêtes, ses +soucis, ses peines d'amour.</p> + +<p>A Chambord furent englouties bien des années du revenu de la France, +mais aussi quelle merveille!</p> + +<p>Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous êtes-vous +promené dans ses quatre cent quarante pièces? Avez-vous compté ses +fenêtres aussi nombreuses que les jours de l'année?</p> + +<p>Le Primatice en a donné les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis +douze ans à élever les pavillons, les terrasses, les galeries, à creuser +les bassins, à détourner le lit des ruisseaux.</p> + +<p>Jean Goujon et Germain Pilon avaient été chargés des sculptures; Léonard +de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui +dégradées.</p> + +<p>Lorsque parfois quelque audacieux faisait remarquer au roi les énormes +dépenses de ce merveilleux château:</p> + +<p>—Ce ne sera jamais trop pour mes amours! répondait le roi.</p> + +<p>C'est à Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame +d'Étampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effacé +les amoureuses devises et les galants emblèmes.</p> + +<p>Au milieu des délicates sculptures qui courent le long des corniches, ou +qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aperçoit +encore bien des initiales enlacées, non loin de cette salamandre +entourée de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si +explicite: <i>nutrisco et extinguo</i>.</p> + +<p>Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les +ombrages frais du parc, que de tendres causeries près des fenêtres +charmantes des grandes salles habillées de riches tapisseries de +Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris étincelants d'or!</p> + +<p>Soupirs dans le nuage, hélas! chanteurs au tombeau!</p> + +<p>Chambord est resté debout, muet témoin, et la légende n'est plus qu'un +vague murmure. Que de pieds légers cependant ont gravi l'escalier secret +de la chambre du roi! qui donc a compté les ombres qui passaient rapides +le long des corridors?</p> + +<p>Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour!</p> + +<p>Et c'est lui cependant, en un jour de mélancolie, alors qu'il pensait au +beau Brissac, peut-être, qui traçait son distique fameux:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Souvent femme varie;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bien fol est qui s'y fie.</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h3>MADAME DE CHATEAUBRIANT.</h3> + + +<p>Marié jeune encore, et lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, à la fille +d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, François I<sup>er</sup> ne tarda +pas à devenir un époux infidèle. Il n'attendit même pas pour délaisser +sa femme, la fin de la lune de miel.</p> + +<p>Peu scrupuleux dans le choix de ses «amies,» il aimait, à la fois, en +haut et en bas lieu, ne rougissant pas «de partager avec les domestiques +de sa maison les faveurs de quelque dame.»</p> + +<p>—Notre maître, disait un gentilhomme de François I<sup>er</sup>, a eu quelques +bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.</p> + +<p>C'est tout à fait l'opinion de Brantôme, mais le vieux seigneur de +Bourdeilles s'exprime d'une façon bien autrement énergique.</p> + +<p>Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de répit que lui +laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agnès Sorel, il y avait quelque +chose de désintéressé et de chevaleresque dans cette folle tendresse +d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.</p> + +<p>Agnès disait à son royal amant:</p> + +<p>—Assez de temps avez perdu à faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'épée +derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.</p> + +<p>Et, docile aux conseils de la dame de beauté, Charles VII quittait à +regret le manoir de sa mie et se mettait à la tête de ses troupes.</p> + +<p>Rien de pareil dans les nombreuses passions de François 1<sup>er</sup>.</p> + +<p>—Il était si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait à +la fois plusieurs dames dont il entremêlait les couleurs.</p> + +<p>On perdrait son temps, en effet, à compter les liaisons passagères du +roi-chevalier, et la liste de ses maîtresses était déjà bien longue +lorsqu'il monta sur le trône.</p> + +<p>La troisième épouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie +d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernière passion du duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Mais cette fois, et ce fut peut-être la seule, l'ambition et l'intérêt +arrêtèrent un prince qui sacrifia toujours tout à son plaisir.</p> + +<p>Louis XII, déjà vieux et épuisé, s'en allait mourant, et comme il +n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait être contrainte, à sa mort, +de quitter le trône, et la France peut-être, ce plaisant pays, pour +aller tristement finir ses jours de l'autre côté de la Manche, au pays +de la brume.</p> + +<p>«Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un +fils lui survenait, ce fils, au détriment du duc François, hériterait de +la couronne; elle serait régente alors, et jouirait de tous les +priviléges de ce beau titre pendant de longues années de minorité.»</p> + +<p>La belle Anglaise avait peut-être calculé toutes ces éventualités, +lorsque, pour la première fois, il lui fut impossible de ne pas +s'apercevoir de l'amour du jeune et séduisant duc d'Angoulême.</p> + +<p>Elle se montra fort sensible, «plus qu'il ne convenait,» aux +empressements de l'héritier du trône. Ils étaient jeunes tous les deux, +aimables, amoureux, le dénoûment de cette intrigue ne devait pas se +faire attendre, lorsque tous les intérêts compromis vinrent se jeter à +la traverse.</p> + +<p>Un gentilhomme périgourdin, le sieur de Grignaux, découvrit, le premier, +le gentil roman de la reine. Il prévint en toute hâte la mère de +François, qui le chargea de désenchanter le jeune prince, en lui faisant +apercevoir un calcul habile là où il ne croyait voir que de l'amour. +Madame d'Angoulême se réservait de brusquer une rupture si les +avertissements d'un ami ne suffisaient pas.</p> + +<p>—Pasque-Dieu! Monseigneur, dit à François le prudent de Grignaux, +voulez-vous toujours être simple duc d'Angoulême et jamais roi de +France!</p> + +<p>Et comme l'amoureux François feignait de ne pas comprendre:</p> + +<p>—Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous, +monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez là à vous donner un +maître, un accident est tôt arrivé: êtes-vous si pressé de vous faire un +roi?</p> + +<p>Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.</p> + +<p>—J'aime autant, répondit-il, voir régner mes enfants que de régner +moi-même.</p> + +<p>Et il continua d'entourer de ses galantes prévenances la reine Marie, +qui l'accueillait et lui faisait fête d'une façon vraiment inquiétante +pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun à la cour s'en +apercevait.</p> + +<p>C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la +mère et la femme du jeune prince.</p> + +<p>Leurs exhortations réveillèrent l'ambition dans le coeur de l'héritier +de la couronne; ses yeux se dessillèrent, l'illusion s'envola.</p> + +<p>Il avait été l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il +craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils +à Louis XII.</p> + +<p>La reine était devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses +goûts, lorsque la mort du roi la délivra de tous ces argus intéressés; +elle épousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en +France, et retourna avec lui en Angleterre.</p> + +<p>Devenu roi, peut-être pour avoir une fois en sa vie su commander à ses +désirs, François ne changea point ses habitudes galantes.</p> + +<p>La cour était toujours accompagnée d'une troupe nombreuse de dames: +c'étaient d'abord les maîtresses avouées du roi, elles avaient le pas +sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands +dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.</p> + +<p>Il y avait encore, au dire de Brantôme, <i>la petite bande</i>, troupe +galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les +plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette +aimable confrérie étaient les favorites de François I<sup>er</sup>, souvent avec +elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entières, +quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des résidences +royales. «Là, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au +soir et du soir au matin.»</p> + +<p>«Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait, +sans différence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de +la veille n'était jamais celle du lendemain.»</p> + +<p>Le nombre même des maîtresses du roi leur ôtait toute influence durable, +et les choses continuèrent ainsi jusqu'au jour où, pour la première +fois, il aperçut la belle Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant.</p> + +<p>Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite à la cour d'une +grande influence et, pendant plusieurs années, elle régna, souveraine +maîtresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.</p> + +<p>Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, était issue de grande et +noble race: sa famille, alliée aux maisons royales de France et de +Navarre, était, depuis plusieurs siècles, célèbre dans les fastes de la +chevalerie.</p> + +<p>Son père était ce Gaston de Foix, qui dut à la beauté de son visage et à +ses longs cheveux blonds et bouclés le surnom de Phébus. C'était un +«grand chasseur et beau savant,» lorsqu'il rentrait le soir après avoir +passé la journée à battre les grands bois, il rédigeait les préceptes du +grand art de la chasse, et il a laissé un livre précieux à bien des +titres: <i>le miroir de Phébus, avec l' art de faulconnerie et cure des +lestes à ce propices</i>.</p> + +<p>La mère de Françoise-Jeanne d'Aydie, était la fille aînée et l'héritière +d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.</p> + +<p>En l'an 1495, c'est-à-dire vingt ans avant l'avénement de François +I<sup>er</sup> au trône, il y avait grand émoi au castel héréditaire de la +maison de Foix: la dame châtelaine touchait au terme de sa grossesse, et +d'heure en heure on attendait sa délivrance.</p> + +<p>Phébus de Foix, qui, en sa qualité de savant homme, croyait, avec tout +son siècle, à l'influence des astres, avait mandé en son logis un +astrologue fort en réputation dans le midi de la France.</p> + +<p>—Or ça, maître, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de +vous?</p> + +<p>L'astrologue s'inclina.</p> + +<p>—Ma dame et épouse va présentement me donner un enfant, et je +souhaiterais savoir quelles destinées l'attendent, fille ou garçon. +Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosité.</p> + +<p>—Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.</p> + +<p>—Ça donc, maître, usez de mon logis et de mes domestiques comme de +vôtres, pour toutes choses nécessaires à votre art, chacun ayant reçu +l'ordre de vous obéir comme à moi-même, et comptez surtout sur bonne +récompense.</p> + +<p>Le sire de Foix, sur ces mots, congédia le «savant homme» et se rendit, +à l'appartement qu'occupait la châtelaine.</p> + +<p>L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du château et passa +la nuit à interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au +monde une petite fille.</p> + +<p>Le matin, à l'aube du jour, l'accouchée avait oublié ses souffrances, et +reposait paisiblement dans le vaste lit à colonnes, entouré d'épaisses +draperies, qui occupait presqu'entièrement un des côtés de la salle. La +petite fille, «accorte, mignonnette,» dormait dans un riche berceau.</p> + +<p>Monseigneur Phébus auquel le plaisir d'être père faisait oublier les +émotions de la nuit, «il aimait tendrement sa femme,» chargea un page +d'aller quérir l'astrologue.</p> + +<p>Au bout d'un instant le page revint seul.</p> + +<p>—Je n'ai point trouvé l'homme, monseigneur, dit-il, ni même aucune +trace de son passage dans le réduit de la tourelle; mais sur un +escabeau, placé en évidence au milieu de la salle, j'ai aperçu le +parchemin que voici.</p> + +<p>C'était une grande feuille bizarrement découpée, presqu'entièrement +couverte de dessins étranges et de figures cabalistiques. Un clou avait +sans doute servi à la fixer à l'escabeau, car on voyait au milieu une +petite déchirure.</p> + +<p>Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le +page, et non sans difficulté il parvint à déchiffrer cette obscure +prédiction, rimée comme c'était l'usage alors:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Par beauté, et quoi qu'advienne<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, tôt sera reine.</span><br /> +</p> + +<p>Un sourire de satisfaction éclaira la physionomie du bon seigneur.</p> + +<p>—Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison étant +maison souveraine.</p> + +<p>Il reprit sa lecture:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Aura la reine, de son fait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Déplaisance dure et méfait.</span><br /> +</p> + +<p>Messire Phébus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens +de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Du fait du roi aura grand heur</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Las! puis grand malheur</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . .</span><br /> +</p> + +<p>Là s'arrêtait la prédiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et +retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y +avait rien de plus. Effrayé sans doute de ce qu'il avait lu dans les +astres, l'astrologue avait jugé prudent d'en rester là. Une interruption +semblable équivalait à l'annonce d'un grand malheur.</p> + +<p>Telle fut du moins la pensée du vieux chevalier.</p> + +<p>Il appela aussitôt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et +de l'amener en sa présence.</p> + +<p>Écuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais +vainement on fouilla tous les coins du château, vainement on battit la +campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'était enfui +sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.</p> + +<p>Si bien que quelques «bons écuyers» n'étaient pas fort éloignés de +croire que leur maître avait eu affaire à messire Satanas en personne.</p> + +<p>Cette singulière disparition ne laissa pas que d'inquiéter monseigneur +Phébus, et, lors des fêtes qui suivirent le baptême de sa fille, il +raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope à un vieux +chevalier, son compagnon.</p> + +<p>Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de +l'astrologue, était fort peu crédule de sa nature.</p> + +<p>—Ce sont là dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous +jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.</p> + +<p>Monseigneur Phébus n'écouta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire, +le parchemin et soigneusement le déposa dans le coffre où il serrait +d'ordinaire ses objets précieux.</p> + +<p>La petite Françoise, tel est le nom qu'avaient donné à leur fille le +seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement à l'ombre du manoir +paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois +des environs, s'exerçant à monter à cheval, à suivre les grandes +chasses, et à lancer l'oiseau.</p> + +<p>Telles étaient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie, +les uniques distractions des châtelaines du moyen âge. Seules en leur +castel, entourées seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre +d'écuyers et de pages, elles restaient quelquefois des années entières +sans nouvelles de leurs époux, occupés à guerroyer dans quelque province +éloignée.</p> + +<p>Françoise avait près d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son +père d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois +frères ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait +aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils +avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et +allaient devenir les généraux de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>C'était un noble et grand séjour, que le château de monseigneur de Foix!</p> + +<p>La cour n'avait pas encore attiré dans son rayonnement les représentants +des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient +pas pris l'habitude d'aller dépenser leurs revenus, plus que leurs +revenus souvent, auprès du souverain, afin de concourir, par leur luxe, +à l'éclat de la couronne.</p> + +<p>Les rois n'appelaient à eux la noblesse qu'à l'heure du danger; +lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'épée, elle accourait +alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au +milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois, +disons-le, de petits tyrans.</p> + +<p>Chaque province possédait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus +puissant que les autres, attirait à lui toute la noblesse des environs +et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il +en était ainsi de monseigneur Phébus. Chaque jour arrivait à son logis +quelqu'hôte nouveau, sûr d'y trouver une hospitalité royale.</p> + +<p>Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et +puissantes dames, se pressait dans les cours du château lorsque venait +l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauchée.</p> + +<p>Les festins succédaient aux chasses, les danses aux festins. Puis +venaient les joutes à armes courtoises, dans une clairière voisine, +ombragée d'arbres séculaires et entourée d'estrades pour les dames. +C'était la distraction suprême de l'époque, héroïque et dangereux +passe-temps «d'où d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et +saignants de quelque bonne blessure.»</p> + +<p>La gentille Françoise était la gloire et l'ornement de toutes ces fêtes; +elle allait avoir quatorze ans et était, au dire de tous, un véritable +miracle de beauté.</p> + +<p>Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son +costume «merveilleusement riche,» le bon Phébus ne pouvait s'empêcher de +murmurer les premiers vers de l'horoscope:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Par beauté, et quoiqu'il advienne</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, tôt sera reine.</span><br /> +</p> + +<p>Reine elle était en effet, par sa beauté, par son esprit, par sa +naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adressé ses hommages, +les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses +sourires, et sollicitaient sa main.</p> + +<p>Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'époux qu'au +milieu de tous Phébus de Foix choisit pour sa fille chérie.</p> + +<p>C'était un seigneur de haute et fière mine, que le comte de +Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, «passé maître en fait +de vaillantise.» Il avait fait ses premières armes avec le connétable +Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.</p> + +<p>Le mariage fut célébré en 1509. Françoise de Foix avait quatorze ans, +Jean de Laval était de dix années plus âgé que sa jeune épouse.</p> + +<p>Les fêtes et réjouissances des noces étaient à peine terminées, qu'il +fallut songer aux préparatifs du départ.</p> + +<p>Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, à ce manoir de +Chateaubriant que, plus qu'une longue lignée de preux chevaliers, devait +illustrer l'admirable auteur de <i>René</i>.</p> + +<p>Le lendemain même de la cérémonie, Phébus de Foix avait mandé près de +lui la nouvelle comtesse. Il tenait à la main, lorsqu'entra Françoise, +un large pli lié avec un fil d'or et scellé à ses armes.</p> + +<p>—Vous allez quitter votre père, ma fille, lui dit-il, gardez +précieusement ceci en mémoire de l'affection qu'il eut pour vous.</p> + +<p>Il lui remit en même temps le pli. Françoise, émue de l'air solennel du +vieux seigneur, était près de fondre en larmes.</p> + +<p>—Maintenant, continua Phébus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, à +moins que dans votre vie advienne quelque grave événement qui vous +trouble et vous inquiète.</p> + +<p>Françoise fit le serment que lui demandait son père.</p> + +<p>Cependant l'heure de la séparation était venue. Les chevaux et les +mulets de bagage emplissaient les cours. Écuyers et pages achevaient en +toute hâte les derniers apprêts, donnaient un coup d'oeil aux harnais, +fixaient solidement les coffres.</p> + +<p>Une dernière fois, monseigneur Phébus embrassa sa fille chérie.</p> + +<p>—Vous emportez, comte, dit-il à Jean de Laval, mon plus cher trésor; je +suis sûr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.</p> + +<p>Jean de Laval, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son +beau-père.</p> + +<p>Or, c'était bien à la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus +cher trésor; il n'y avait pas d'équivoque possible, la fille de la noble +maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa +beauté.</p> + +<p>Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur +sa blanche haquenée. Jean de Laval s'élança à cheval et toute la troupe +se mit en route.</p> + +<p>Phébus de Foix rentra tristement dans son manoir désert. Longtemps +accoudé au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux à travers les +sinuosités de la vallée Jean de Laval et Françoise qui chevauchaient +lentement en tête de leur escorte. La vie de la comtesse de +Chateaubriant s'écoula paisible et ignorée pendant les premières années +de son mariage. Jean de Laval avait pris au sérieux ses devoirs de mari. +Il possédait un trésor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune +femme avec une sollicitude inquiète que les voisins taxaient de +jalousie.</p> + +<p>Les femmes attachées à leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-là +sont heureuses.</p> + +<p>Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Françoise se contenta +d'être la plus belle et la plus aimée des châtelaines.</p> + +<p>L'amour de son époux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux +fêtes des châteaux des environs et aux grandes chasses qui se +renouvelaient souvent.</p> + +<p>La Bretagne était alors un merveilleux pays, pour courre, la propriété +n'était pas morcelée à l'infini. Le pays n'était pas comme aujourd'hui +coupé de fossés profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de +chaque propriétaire comme un camp retranché, inaccessible aux chevaux et +aux chiens.</p> + +<p>Pendant ces premières et trop courtes années, Louis XII était mort et +François I<sup>er</sup> était monté sur le trône.</p> + +<p>Un des premiers actes du jeune roi avait été de nommer deux maréchaux de +France, hommes de guerre fort en renom: l'un était Jacques de Chabannes, +sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frère de +la comtesse de Chateaubriant.</p> + +<p>On était alors à l'aurore éblouissante d'un règne nouveau. François +I<sup>er</sup>, dans la première ivresse du pouvoir suprême, ne songeait qu'à la +joie.</p> + +<p>Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fête la même +ardeur que sur les champs de bataille. «Qui m'aimera me suive!»</p> + +<p>Et chacun suivait le roi à qui mieux mieux.</p> + +<p>D'Amboise à Romorantin et à Vendôme, ce n'étaient, à ce moment que +fêtes, bals costumés, petites guerres, grands repas et grande liesse. +Tout l'or des impôts y suffisait à peine, mais nul n'en prenait souci. +C'était une vie toute nouvelle.</p> + +<p>C'est à cette époque, et pendant les fêtes du carnaval, que le futur +protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une révolution dans +l'art de la coiffure.</p> + +<p>Les longs cheveux, on le sait, étaient au <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle la +marque distinctive, le privilège exclusif de la noblesse. Les longs +cheveux étaient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard, +l'illustre maître des <i>Sentences</i>, qui leva cette interdiction. Mais il +n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.</p> + +<p>Elle eût protesté longtemps encore, et la révolution en question n'eût +point été accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.</p> + +<p>La cour était alors à Romorantin et chacun fêtait le jour des rois. +François I<sup>er</sup> allait se mettre à table lorsqu'on vint lui dire que le +comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fève.</p> + +<p>—Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je +détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien +veiller sur son élu.</p> + +<p>Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance. +C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors +couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur +de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens +préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en +quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de +combats.</p> + +<p>Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle +de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt.</p> + +<p>L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se +défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps +encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer +dans l'intérieur de la place.</p> + +<p>Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se +rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure +de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison +enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.</p> + +<p>Le dangereux engin de guerre atteignit François I<sup>er</sup> à la tête et lui +fit une profonde blessure.</p> + +<p>A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se +précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et +transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident, +étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure +n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux +cheveux noirs du roi.</p> + +<p>Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.» +Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les +longs cheveux furent déclarés ridicules.</p> + +<p>«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun +tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que +têtes rases et visages barbus.»</p> + +<p>La maladie de François I<sup>er</sup> fut de courte durée, et bientôt les fêtes +recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.</p> + +<p>Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu +jusqu'à François I<sup>er</sup>, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme +un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,» +avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse.</p> + +<p>D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt +exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.</p> + +<p>Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs +courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message; +mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa +résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était, +il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de +son honneur.</p> + +<p>Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu, +François I<sup>er</sup> s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de +France, frère de madame de Châteaubriant.</p> + +<p>—J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la +comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement +au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme +toutes les grandes dames de France?</p> + +<p>—Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le +plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et +les fêtes de la cour la plus brillante du monde.</p> + +<p>Le roi sourit à cette délicate flatterie.</p> + +<p>—Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande +vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?</p> + +<p>—Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine +est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous +égards.</p> + +<p>—Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour +faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher, +ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux.</p> + +<p>—Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.</p> + +<p>—Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on +aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite.</p> + +<p>C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son +beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme.</p> + +<p>Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y +attendait. Son parti fut vite pris.</p> + +<p>—Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre +frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour.</p> + +<p>—Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement +madame de Chateaubriant.</p> + +<p>—C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit +trois jours, je veux me mettre en route.</p> + +<p>—Ne dois-je point vous suivre?</p> + +<p>—Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour +une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi +comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en +sûreté.</p> + +<p>—Mais ne craignez-vous pas la colère du roi?</p> + +<p>—La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air +sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si, +suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour.</p> + +<p>La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval; +elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la +cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la +tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable +angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte.</p> + +<p>Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les +préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment +des derniers adieux fut venu:</p> + +<p>—Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près +du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour.</p> + +<p>—Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres.</p> + +<p>—Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de +vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un +autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler +près de moi.</p> + +<p>—Mais alors, comment faire?</p> + +<p>—J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui +arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite +vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours +au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir +erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument +semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que +je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité.</p> + +<p>La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en +rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt.</p> + +<p>—Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment +impossible de me tromper.</p> + +<p>—Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message, +quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château, +faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage; +mais si vous recevez mon anneau, accourez.</p> + +<p>Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> attendait avec la plus vive impatience la réalisation +des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir +on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement +visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit +que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de +contenir son dépit:</p> + +<p>—N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme?</p> + +<p>—Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est +fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider +à l'abandonner en si fâcheux état.</p> + +<p>Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre +comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait +d'encourir la disgrâce royale.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre +des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait +lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier, +était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de +Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir +rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète +démontra que le comte avait dit vrai.</p> + +<p>Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le +comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait +même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la +trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions +prises par le malheureux époux.</p> + +<p>Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le +dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la +suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de +voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret +qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa +délation.</p> + +<p>Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une +récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues.</p> + +<p>Une heure après, François I<sup>er</sup> savait la vérité.</p> + +<p>En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une +furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger +de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari +et enlever la femme, sa complice.</p> + +<p>Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le +calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent +d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur.</p> + +<p>Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la +bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude +et l'exactitude possibles.</p> + +<p>Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le +voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où +son mari l'attendrait le moins.</p> + +<p>Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique +de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son +maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition +momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à +l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la +Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper +l'oeil du mari le plus soupçonneux.</p> + +<p>Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de +voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise +et de la colère du comte de Chateaubriant.</p> + +<p>Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né +au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce +nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de +France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin.</p> + +<p>On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les +cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes +chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles +dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances, +accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de +Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux +hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de +grandeur.</p> + +<p>En attendant, François I<sup>er</sup> faisait au triste comte l'accueil le plus +charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui +demandait, avec les marques du plus touchant intérêt:</p> + +<p>—Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?</p> + +<p>—Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal.</p> + +<p>C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des +mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la +cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles +étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter.</p> + +<p>Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre +ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait +en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux +de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu +de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations.</p> + +<p>Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces +fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les +plus reculés de la Bretagne.</p> + +<p>Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par +de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le +lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce +monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit +que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa +vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Par beauté, et quoiqu'il advienne</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, tôt sera reine.</span><br /> +</p> + +<p>C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer +à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi?</p> + +<p>Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour +d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide, +lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son +logis.</p> + +<p>Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse, +suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup +inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela, +ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors.</p> + +<p>—Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans +le secret, il est capable de faire quelque malheur.</p> + +<p>Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa +colère, elle fut terrible.</p> + +<p>Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de +justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux +en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance.</p> + +<p>À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte +comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme +plus effrayant encore.</p> + +<p>Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les +ordres du roi et la présenta à la comtesse.</p> + +<p>—Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce +séjour de tromperie et retournons en notre manoir.</p> + +<p>Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion:</p> + +<p>—Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a +employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je +vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez +faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai +compte. Ce jour pourra être terrible pour vous.</p> + +<p>La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque +pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la +ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie +et son effroi:</p> + +<p>—Dieu! qu'elle est belle!</p> + +<p>A sa vue, François I<sup>er</sup> fut ébloui et il n'essaya pas de cacher +l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté.</p> + +<p>—J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et +ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de +la vérité.</p> + +<p>Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances +du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière +du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de +toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne.</p> + +<p>Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la +foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées, +François I<sup>er</sup>, bien servi par ses familiers, finissait toujours par +découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle.</p> + +<p>Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un +collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé. +Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait, +et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance.</p> + +<p>Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait +pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par +jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La +comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber.</p> + +<p>Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme +venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge +désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi +se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de +Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir.</p> + +<p>Sa femme essaya faiblement de le retenir.</p> + +<p>—Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au +milieu des fêtes de la cour?</p> + +<p>—Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un +plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte +seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler +la paix de ma solitude.</p> + +<p>Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.</p> + +<p>C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse +déclarée de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se +donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son +époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son +oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle +tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:</p> + +<p>—N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire +de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de +Combourg.</p> + +<p>—N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur +battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez +debout pour vous défendre.</p> + +<p>Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut +plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un +luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient +aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se +laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et +folle.</p> + +<p>Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de +Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes, +la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle, +il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il +rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il +voulait le déposer à ses pieds.</p> + +<p>Alors François I<sup>er</sup> avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode +tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait +d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir.</p> + +<p>On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses; +le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et +communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de +Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du +bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les +dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros +illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de +Marphise.</p> + +<p>La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces +fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du +ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire.</p> + +<p>L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la +cour. François I<sup>er</sup> ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse, +et, à son gré, elle disposait des places et des commandements.</p> + +<p>Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de +la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous +le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la +favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion +favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la +comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités, +François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris +que jamais.</p> + +<p>Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle +n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la +fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et +Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et +d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant +que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi.</p> + +<p>Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent +singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent +être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi.</p> + +<p>Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à +la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation +de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant +de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant +obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet +argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et +Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait +sans armée et était forcé de battre en retraite.</p> + +<p>Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de +la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son +commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de +promesses que l'on ne tint jamais.</p> + +<p>Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se +déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une +disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère +royale.</p> + +<p>On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le +tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous +trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses +commandements et exilé de la cour.</p> + +<p>Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait +que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier. +Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François +I<sup>er</sup>, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!»</p> + +<p>Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la +tête, et le vieux soldat mourut de douleur.</p> + +<p>Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine +au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait +alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses +ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les +chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi +qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses +trahisons de son volage amant.</p> + +<p>Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant +dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces +calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner +des inquiétudes au roi.</p> + +<p>On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec +la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se +vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces +relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable, +laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais +cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François I<sup>er</sup>, qui +avait aimé Bourbon et en avait été repoussée.</p> + +<p>Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux +prouvées, et l'on en retrouve des traces dans Brantôme, qui n'est pas, à +vrai dire, une indiscutable autorité.</p> + +<p>Favori de François I<sup>er</sup>, l'amiral Bonnivet était une des plus +parfaites copies du roi, «si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son +âge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient +surpassé.»</p> + +<p>Beau, spirituel, brave, généreux et magnifique, «quelle dépense, dit +Brantôme, est impossible à un favori de roi.» Audacieux dans toutes les +entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire à la +belle favorite. Il la voyait souvent, tantôt ouvertement, tantôt en +secret, et le roi était fort jaloux de lui.</p> + +<p>Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer François +I<sup>er</sup>, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.</p> + +<p>—Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter +dans un puits.</p> + +<p>D'autres fois elle disait en riant:</p> + +<p>—Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau. Et tant +plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui +et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons +mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est près de +lui, tant il rencontre bien.</p> + +<p>Après de telles paroles, le roi eût été bien difficile s'il n'eût été +complètement rassuré.</p> + +<p>Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'à un certain +point le roi n'était pas dupe des protestations de sa belle maîtresse.</p> + +<p>C'était un soir d'été, la comtesse et l'amiral allaient se mettre à +table pour souper; tout à coup on annonce le roi.</p> + +<p>Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la cheminée +derrière des plantes et des arbustes qui servaient à cacher l'âtre, +tandis que la favorite fait disparaître toute trace de sa présence.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il +ne dût pas venir, et gaîment il se met à table.</p> + +<p>Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait été plus joyeux, prit +un malin plaisir à lancer dans la cheminée tous les débris du repas. +Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le +malheureux amiral.</p> + +<p>Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici nécessaire +d'expurger, François I<sup>er</sup>, après un entretien fort vif et fort animé, +se tourna vers la cheminée et oublia qu'il n'était pas le long d'un des +grands arbres des forêts de la couronne. Gulliver en pareille +circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne +fut que largement arrosé.</p> + +<p>Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde à consoler +l'amiral; il était resté près de trois heures dans la plus ridicule des +positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie réussit à lui +prouver que le roi était encore le plus malheureux.</p> + +<p>Cette leçon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son +maître il aimait les femmes à la passion; mais tandis que François +I<sup>er</sup> s'adressait à des femmes de toutes conditions, il ne rechercha +jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la +conquête présentait le plus de difficultés.</p> + +<p>Aimé de madame de Chateaubriant, il voulut l'être de la reine +Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par +une trappe qu'il avait réussi à faire pratiquer en secret.</p> + +<p>La belle et <i>sage</i>(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous +raconter cette aventure dans son <i>Heptaméron</i>. Bonnivet osa essayer de +la violence, mais il fut repoussé avec perte, «si bien, dit la belle +conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques +sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée.»</p> + +<p>Brantôme prétend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout +autre dénouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de +Bourdeilles s'est toujours plu à calomnier la vertu.</p> + +<p>Cependant le beau roman d'amour de Françoise de Foix touchait à sa fin; +l'horizon politique s'assombrissait de tous côtés et la guerre s'était +rallumée en Italie.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, qui rêvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec +tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses +troupes.</p> + +<p>—Revenez-moi fidèle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de +Chateaubriant, c'est là ce que je souhaite le plus au monde.</p> + +<p>—Les femmes changent les premières toujours, répondit le roi, je vous +reviendrai fidèle, et aussi, Dieu aidant, après avoir défait les ennemis +qui ont iniquement envahi mon royaume.</p> + +<p>Ces heureuses espérances ne se réalisèrent pas. Bientôt on reçut la +nouvelle d'un immense désastre, la bataille de Pavie était perdue, le +roi était prisonnier. François I<sup>er</sup> en cette journée s'était conduit +comme le plus vaillant de ses chevaliers; après avoir eu son cheval tué +sous lui, il avait mis pied à terre, et bien que blessé au front et à la +jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entassés de ses +officiers qui s'étaient fait tuer autour de lui. Déjà il avait renversé +sept hommes de sa main, ses forces étaient épuisées, ses armes faussées +en mille endroits ne le protégeaient plus, lorsqu'un officier du +connétable de Bourbon, Pompérant, vint se jeter à ses genoux, le +conjurant de se rendre à son maître qui combattait près de là.</p> + +<p>Mais François s'écria qu'il mourrait plutôt. Il fit appeler le vice-roi +de Naples, Lannoy, et lui tendit son épée, que le lieutenant du roi +d'Espagne reçut en lui baisant la main.</p> + +<p>Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense désastre, ne voulut pas +survivre «à cette grande désaventure et destruction.» Relevant la +visière de son casque, il se jeta au plus fort de la mêlée, appelant +Bourbon et le défiant au combat; mais il tomba, percé de mille coups, +avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.</p> + +<p>Il est difficile de peindre la consternation de la cour à l'arrivée de +la terrible nouvelle. François I<sup>er</sup> lui-même avait voulu l'apprendre à +sa mère, et le soir même de la bataille, sous la tente de Lannoy où il +était gardé à vue, il avait écrit cette lettre devenue si fameuse, et +que les faiseurs de mots après coup ont résumée en cette phrase +chevaleresque: «<i>Tout est perdu, madame, fors l'honneur</i>.» Voici ce +qu'écrivait le roi:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">«Madame.</span><br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>«Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de +<i>toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est +sauve</i>; et pour ce que en nostre adversité, cette nouvelle vous +fera quelque peu de resconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous +escripre, ce qu'on m'a agréablement accordé...».</p></div> + +<p>La nouvelle de la captivité du roi fut un coup de foudre pour la +comtesse de Chateaubriant: le roi était son unique appui, avec lui elle +perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les +ennemis seuls restaient, et à leur tête était la mère du roi, qui allait +devenir régente jusqu'au retour de son fils.</p> + +<p>Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc +en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-être +Clément Marot, le poëte, et la reine de Navarre.</p> + +<p>Les ennemis de Françoise de Foix prétendaient que tous ses amants +s'étaient donné rendez-vous à Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de +chance.</p> + +<p>Le roi y avait perdu la liberté, l'amiral Bonnivet la vie, et le +connétable de Bourbon l'honneur.</p> + +<p>Cependant, Louise de Savoie, la mère du roi, avait pris la direction des +affaires, que compliquait fort son impopularité, et l'on avait commencé +les négociations relatives à la liberté du roi de France.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, en rendant son épée au lieutenant du roi d'Espagne, +avait compté sur une de ces captivités dont on trouve de si charmantes +descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'était imaginé que +Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de +sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui +offrirait de partager son palais.</p> + +<p>Malheureusement Charles Quint était un homme fort positif; ayant eu le +rare bonheur de faire prisonnier son frère de France, il était +parfaitement résolu à abuser de cette bonne fortune, et était décidé à +ne lui rendre la liberté que sous de terribles conditions. Tout captif, +à cette époque, devait une rançon. Le roi d'Espagne en voulait une en +rapport avec ses intentions politiques.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> fut donc conduit tout d'abord à la citadelle de +Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientôt on le +transféra à la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu +d'un pays aride et désert, et qui servait à renfermer les prisonniers +d'État.</p> + +<p>François, qui avait repris espérance en touchant le sol d'Espagne, +s'aperçut bien vite qu'il n'avait rien à espérer de la générosité +chevaleresque de son vainqueur. Il était étroitement enfermé, gardé à +vue, et il ne put même obtenir une entrevue avec l'empereur.</p> + +<p>Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait après le grand +air, la liberté; bientôt sa vie fut en danger et on dut le conduire en +un autre château, aussi près de Valence, entouré de forêts, de canaux et +de jardins.</p> + +<p>Cependant, à la nouvelle de la maladie de son frère, Marguerite de +Navarre écrivit à Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la +faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec +plaisir les autorisations nécessaires; il en était arrivé à trembler +pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anéantissait tous ses +projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au +nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant, +impatiente de trouver son amant.</p> + +<p>Des officiers de Charles-Quint escortèrent la reine de Navarre et les +dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvèrent un +accueil royal, et lorsqu'elles arrivèrent à Madrid, où, sur ses +pressantes instances, François I<sup>er</sup> avait été transféré, on mit à leur +disposition une somptueuse demeure.</p> + +<p>Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrivée de +cette soeur bien-aimée, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjouée, +qui, pour charmer les ennuis de sa captivité, accourait, avec un essaim +de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. François accueillit avec +transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa +belle maîtresse, il put croire que tous ses malheurs étaient finis.</p> + +<p>Ce n'étaient pas cependant les fêtes folles de Fontainebleau ou +d'Amboise, mais ce n'était déjà plus la triste solitude de la forteresse +de Valence.</p> + +<p>François se sentait renaître, au milieu de cette petite cour aimable et +dévouée, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre +cérémonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui +toujours si joyeux, si aisé, si familier, il avait été pris de marasme à +la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de +l'étiquette, toujours huchés sur les prérogatives de leur grandesse.</p> + +<p>Ne s'avisèrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'était l'usage à la +cour de Charles-Quint, que François les saluât avant de retirer leurs +sombrero?</p> + +<p>De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui +avait jeté sur lui son manteau glacé.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> racontait toutes ses tristesses à sa bonne Marguerite, +il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il +lisait les poésies composées alors qu'il n'espérait plus, et dont +quelques-unes étaient adressées à madame de Chateaubriant. C'est les +larmes aux yeux que la belle comtesse écoutait ces vers plaintifs, doux +souvenir d'un amour royal:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">O triste départie</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De mon tant regretté</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Deuil ne sera osté</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui faict mon coeur parlé.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sur moi laisse le fait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je t'en supplie, amie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car mort j'aurai pour vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si autrement ne fait.</span><br /> +</p> + +<p>A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant répondait +par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour +chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de +ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former +l'<i>Heptaméron</i>.</p> + +<p>Charles-Quint surveillait, avec une visible inquiétude, la petite cour +qui entourait son prisonnier; toutes ces fêtes intimes lui paraissaient +cacher quelque projet d'évasion. François I<sup>er</sup> ne songeait nullement à +tromper la surveillance de ses gardiens; mais, réconforté par la +présence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aimée Françoise, il avait +conçu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre à +tromper les ambitieuses espérances de son vainqueur.</p> + +<p>Entre sa soeur et sa mie, François I<sup>er</sup> écrivit un acte solennel +d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la +reine nommée régente prenait la direction des affaires, et lui-même, +devenu simple gentilhomme, ne présentait plus aucune garantie sérieuse à +celui qui le retenait.</p> + +<p>La reine Marguerite emporta, caché dans un des plis de sa robe, cet acte +qui ôtait la couronne du front de son frère. Le temps accordé par le +sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours +suivie de son escorte de dames, avait dû regagner la France.</p> + +<p>Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il +était trop tard, la soeur du roi de France avait passé la frontière.</p> + +<p>Cette résolution, véritablement chevaleresque, ne fut jamais exécutée, +les rigueurs de la captivité devaient avoir raison des projets de +François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Après le départ de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la +captivité du roi de France devint plus rigoureuse que jamais: +Charles-Quint était décidé à obtenir toutes les concessions qu'il avait +demandées, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier était +retombé malade, la régente se vit forcée de s'exécuter. Un traité +minutieusement rédigé fut signé à Madrid, et après un an et un mois de +captivité, le roi de France put revoir son royaume.</p> + +<p>L'heure de la délivrance de François I<sup>er</sup>, si impatiemment attendue +par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrâce. Elle +avait compté, l'infortunée, sans l'inconstance de son amant, sans la +haine que lui portait Louise de Savoie.</p> + +<p>En arrivant à Bayonne, François I<sup>er</sup> trouva sa mère, qui, «jalouse +d'être agréable à son fils, avait amené avec elle un brillant cortège de +dames et de demoiselles.» Il s'éprit aussitôt d'un fol amour pour la +plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne +de Pisseleu et qui devint la duchesse d'Étampes.</p> + +<p>Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rôle: dans +son désir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de +Chateaubriant, elle avait longtemps à l'avance stylé la belle de Heilly; +elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.</p> + +<p><i>Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonæ</i>, dit assez +brutalement Corneille Agrippa, un rhéteur, alors astrologue de la reine +mère; ce qui signifie qu'une mère de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer +son pouvoir, ne regarde pas à donner une maîtresse à son fils.</p> + +<p>En apprenant qu'elle avait une rivale véritablement aimée, la comtesse +de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne +voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut à la cour, +elle croyait pouvoir disputer le coeur de François I<sup>er</sup>, mais elle +n'arriva que pour être témoin du triomphe de mademoiselle de Heilly. +Elle était à tout jamais sacrifiée.</p> + +<p>Telle était déjà l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son +amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes +inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.</p> + +<p>Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et maîtresse elle voyait +la cour à ses pieds, la belle Françoise avait reçu de son royal amant de +riches bijoux, ornés d'amoureux emblèmes ou de galantes devises +composées par la reine de Navarre.</p> + +<p>Vaniteuse, jalouse, désireuse d'essayer son pouvoir naissant, +mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandât à son ancienne +maîtresse tous les présents dont il l'avait comblée.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y +consentir.</p> + +<p>Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, chargé d'exiger la +restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur, +mille fois plus chers à la favorite depuis qu'elle était délaissée.</p> + +<p>«Madame de Chateaubriant, dit Brantôme, fit la malade sur le coup, et +remit le gentilhomme dans trois jours à venir et qu'il aurait ce qu'il +demandait.</p> + +<p>«Cependant de dépit, elle envoya quérir un orfèvre et luy fit fondre +tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y +étaient engravées. Et après, le gentilhomme étant revenu, elle lui donna +tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.</p> + +<p>«—Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a +pleu de me révoquer ce qu'il m'avait donné, je le luy rends et renvoye +en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et +colloquées en ma pensée et les y tiens si chères, que je n'ay peu +permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir +que moy-mesme.</p> + +<p>«Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il +ne fit autre chose sinon:</p> + +<p>«—Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'était point pour la +valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des +devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de +l'or et le luy renvoye. Elle a monstré en cela plus de courage et +générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.»</p> + +<p>Et Brantôme ajoute en manière de moralité:</p> + +<p>«Un coeur de femme généreuse dépité et ainsi dédaigné fait de grandes +choses.»</p> + +<p>Délaissée par le roi, persécutée par la reine mère qui voyait en elle +une ancienne rivale de puissance et protégeait mademoiselle de Heilly, +la belle, la tant aimée comtesse de Chateaubriant dut se résigner à +quitter cette cour qui déjà l'avait oubliée pour la nouvelle favorite.</p> + +<p>Elle ne songea plus qu'à rentrer en grâce près de son mari, homme +infortuné qu'elle avait outragé dans ses affections les plus saintes. +Elle connaissait le sire de Laval, elle espérait qu'à l'ardent amour +qu'il avait jadis pour elle avait succédé un peu de pitié.</p> + +<p>Elle partit donc pour la Bretagne.</p> + +<p>Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui +l'attendait, elle répéta les derniers vers de son horoscope:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Du fait du roi aura grand heur,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Las! puis grand malheur!</span><br /> +</p> + +<p>Ici le roman prend la place de l'histoire.</p> + +<p>Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dénouement des amours de la belle +maîtresse de François I<sup>er</sup>, l'historien Varillas a jugé convenable d'y +substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur à son imagination +qu'à son amour pour la vérité.</p> + +<p>Mainte fois répétée, amplifiée, tantôt en vers, tantôt en prose, la +légende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il +soit nécessaire de la mentionner, ne fût-ce que pour en démontrer +l'invraisemblance.</p> + +<p>Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde +raconte cet historien de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Par une triste soirée d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de +serviteurs vint frapper à la porte du manoir de Combourg; les +domestiques se hâtèrent d'ouvrir.</p> + +<p>Alors cette femme, qui n'était autre que la belle Françoise, insista +pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.</p> + +<p>Le comte de Chateaubriant, prévenu, parut presqu'aussitôt.</p> + +<p>En reconnaissant sa femme, il ne témoigna aucune surprise, son pâle +visage ne trahit pas la plus légère émotion.</p> + +<p>—Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait préparer votre +appartement, vous êtes ici chez vous.</p> + +<p>Offrant alors la main à la comtesse toute frissonnante devant ce calme +impitoyable, il la conduisit à la chambre qui avait autrefois été leur +chambre nuptiale.</p> + +<p>—Voici, madame, dit-il, quelle sera désormais votre demeure.</p> + +<p>Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.</p> + +<p>La comtesse était tombée évanouie sur le carreau, à l'aspect de la +demeure que lui réservait son mari, et certes il y avait de quoi.</p> + +<p>Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitué des +draperies noires, le lit était tendu de noir; les fenêtres avaient été +murées, et une petite lampe d'église suspendue à une des poutres du +plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intérieur.</p> + +<p>La comtesse vécut dix mois dans ce sépulcre, et chaque jour son mari +venait se repaître de sa douleur et de ses larmes.</p> + +<p>Lorsque parfois elle se jetait à ses genoux et les mains jointes lui +demandait grâce:</p> + +<p>—Avez-vous eu pitié de moi, répondait-il, lorsque vous m'avez +abandonné, épouse déloyale, pour suivre votre amant?</p> + +<p>D'autres fois l'infortunée comtesse suppliait ce barbare de lui +permettre de revoir une fois encore la lumière du jour, de respirer, ne +fût-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.</p> + +<p>Alors avec un rire effrayant il disait:</p> + +<p>—Pourquoi le roi François, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous +arracher à ce sépulcre? Où donc sont les belles fêtes de la cour? Que +sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clément Marot fasse encore des +vers à votre louange?</p> + +<p>Enfin, au bout du dixième mois, le comte, trouvant que sa femme ne +mourait pas assez vite, pénétra un jour dans la chambre tendue de noir, +avec six hommes masqués et deux chirurgiens.</p> + +<p>—Faites votre devoir, dit-il.</p> + +<p>Aussitôt ces maîtres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirèrent +tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernière goutte.</p> + +<p>Pour comble d'horreur, Varillas donne à la comtesse qui n'eut jamais +d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mère, mais qui, +ne pouvant supporter cette horrible captivité, mourut au bout de deux +mois, sous les yeux du sire de Laval.</p> + +<p>Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure +foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour +pouvoir se remarier.</p> + +<p>Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en +démontrent la fausseté.</p> + +<p>Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidélité +de sa femme. Il dut à sa toute-puissance sur l'esprit du roi un +avancement considérable qu'il accepta de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance; +mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse +de Chateaubriant reparut plusieurs fois à la cour après le triomphe de +mademoiselle de Heilly. Après avoir été la maîtresse du roi elle sut +rester son amie, et dans un recueil des lettres de François I<sup>er</sup>, on +trouve une réponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une +riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.</p> + +<p>Enfin, il se trouve que, bien des années après celle où Varillas place +son horrible drame, François I<sup>er</sup> a visité le manoir de Chateaubriant, +à deux reprises il y a passé quelques jours et y a même signé des édits. +Or jamais le roi n'eût fait cette faveur à l'assassin d'une femme qui +avait été sa maîtresse bien-aimée.</p> + +<p>La vérité est que la belle Françoise de Foix, réconciliée avec son mari, +vécut dans la retraite, jusqu'à l'époque de sa mort, qui arriva le 15 +octobre de l'année 1537.</p> + +<p>A la mort de sa femme, le sire de Laval fit éclater une grande douleur, +et lui fit élever un magnifique tombeau dans l'église des Mathurins de +Chateaubriant.</p> + +<p>Clément Marot, qui se souvenait de celle qui avait été sa protectrice, +fit pour elle, à la demande du comte, l'épitaphe gravée sur le socle de +marbre qui soutenait sa statue:</p> + +<p class="center"><img alt="" src="images/01.png" /></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + +<h3>ANNE DE PISSELEU,</h3> + +<h3>DUCHESSE D'ÉTAMPES.</h3> + + +<p>Le 11 mars 1526, après un an et vingt-deux jours de captivité, François +I<sup>er</sup> put enfin regagner son royaume.</p> + +<p>Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison après le départ de sa +soeur Marguerite, le roi-chevalier s'était dit que la France après tout +vaut bien un trait de plume, et il avait signé le dur traité de Madrid, +avec l'intention bien arrêtée de ne le point exécuter, compromettant +ainsi ce qu'il se réjouissait si fort d'avoir sauvé à Pavie.</p> + +<p>Les deux fils aînés du roi, le dauphin François et Henri, duc d'Orléans, +le plus âgé n'avait pas dix ans encore, étaient donnés en otage et +garantissaient le traité.</p> + +<p>L'échange des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la +Bidassoa. François I<sup>er</sup>, dans sa joie d'être libre, ne songea même pas +à embrasser ses enfants, il sauta dans une barque française et gagna le +bord.</p> + +<p>—Enfin, s'écria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!</p> + +<p>Et s'élançant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut +à toute bride jusqu'à Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'à Bayonne où sa mère +l'attendait avec toute la cour.</p> + +<p>«Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa +liberté devait trouver en France de nouvelles chaînes, plus douces +peut-être, mais bien autrement étroites.»</p> + +<p>A la duchesse de Chateaubriant allait succéder Anne de Pisseleu.</p> + +<p>Depuis longtemps déjà, l'ambitieuse Louise de Savoie avait juré la perte +de la comtesse de Chateaubriant. Elle haïssait cette favorite altière, +qui plus d'une fois s'était jetée à la traverse de ses projets, et dont +l'influence dans le conseil balançait la sienne. Mais pour renverser la +belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi, +une rivale qui sût borner son ambition à satisfaire les caprices de sa +vanité. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur +une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et +d'Anne Sanguin, son épouse en secondes noces. Ce choix prouve que la +reine mère connaissait merveilleusement le caractère de son fils.</p> + +<p>Anne de Pisseleu, ou plutôt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait +alors, venait d'atteindre sa dix-huitième année. Vive, enjouée, +spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles +filles dont aimait à s'entourer la mère de François I<sup>er</sup>. Son +éducation était bien supérieure à celle des femmes de son époque, et +chacun la savait très-érudite et bien disante.</p> + +<p>Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean +Goujon, nous ont conservé les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beauté est +certainement au-dessous des éloges de ses contemporains, mais sa +physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrésistibles +séductions, et sur sa bouche, «rose vermeille,» du dessin le plus +délicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.</p> + +<p>Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le +peintre, c'est la grâce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et +par-dessus tout sa voix «si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait +vibrer toutes les cordes de l'âme.»</p> + +<p>Telle était mademoiselle de Heilly, lorsque pour la première fois le roi +de France l'aperçut auprès de Louise de Savoie. Il l'aima.</p> + +<p>Ces nouvelles amours de François I<sup>er</sup> n'ont point, pour ainsi dire, de +préface.</p> + +<p>Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni même aucun mystère. La protégée +de la reine mère avait un rôle à jouer, elle le joua merveilleusement. +Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec +surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.</p> + +<p>Déjà le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans +l'ivresse première de la passion, il semblait avoir tout oublié: son +royaume, le désastreux traité de Madrid, la captivité des enfants de +France.</p> + +<p>Il ne se souvenait plus de la tant aimée comtesse de Chateaubriant, qui, +n'ayant pas osé suivre la cour à Bayonne, attendait à Paris le retour de +son inconstant amant.</p> + +<p>La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait +à petites journées, toutes les villes se disputaient l'honneur de +célébrer le retour du souverain. A Bordeaux les fêtes furent magnifiques +et durèrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la +mieux parée, était partout la reine, ses moindres désirs étaient des +ordres.</p> + +<p>Après un an de privations, François I<sup>er</sup> s'enivrait de plaisir et de +bruit. Il était si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et +voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troublé les tristes nuits +de sa captivité!</p> + +<p>La fin de cette année (1526) se passa à Cognac, où le roi, d'après le +conseil des médecins, s'était arrêté pour respirer l'air natal; il s'y +livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant +le cerf.</p> + +<p>Enfin, dans les premiers mois de 1527, François I<sup>er</sup> fit son entrée à +Paris, dont il était absent depuis près de trois ans, mais il ne s'y +arrêta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait +hâte de revoir Fontainebleau, sa résidence favorite. Les affaires +étaient dans le plus fâcheux état, mais le roi avait bien loisir +vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la +belle Anne de Pisseleu et «avait à rattraper le temps perdu pendant un +an pour l'amour et pour le plaisir.» Il faisait alors construire, non +loin de Paris, une nouvelle résidence ornée à la mauresque, le château +de Madrid, souvenir de ses jours de captivité.</p> + +<p>Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'espérance de ramener à elle +son infidèle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le +pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'était pas de force, elle +fut brisée dans la lutte. La fille de Phébus de Foix dut se retirer, +sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince à qui elle +avait tout sacrifié.</p> + +<p>Charles-Quint, cependant, réclamait plus impérieusement chaque jour +l'exécution du traité de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, à +bout de délais et de prétextes, ne répondait plus que des paroles +évasives. Irrité de tant de mauvaise volonté, Charles-Quint s'écria en +présence de Calvimont:</p> + +<p>«Le roi de France a manqué déloyalement à sa foi de chevalier qu'il +m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul +avec lui les armes à la main.»</p> + +<p>C'était un bel et bon défi d'armes.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, ce constant admirateur d'<i>Amadis des Gaules</i>, n'était +point homme à laisser tomber ces paroles à terre. Il y répondit par un +cartel que Guyenne, son héraut, alla porter à l'empereur:</p> + +<p>«A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu +soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi. +Assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté de camp, et terminons +par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture.»</p> + +<p>A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le défi:</p> + +<p>—«Rapporte au roi ton maître, dit-il au héraut de France, que j'accepte +son cartel. Le lieu fixé pour le combat sera l'île de Bidassoa, la place +même où François Ier m'a donné sa parole de gentilhomme d'exécuter le +traité.»</p> + +<p>L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au +sérieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya +en France un héraut. Ce fut alors à François I<sup>er</sup> à chercher des +prétextes pour éviter le combat.</p> + +<p>Lorsque se présenta Bourgogne, le héraut d'Espagne, porteur de la +provocation de son maître, on refusa tout d'abord de le conduire au roi. +On le promena de résidence en résidence, sans lasser sa ténacité. Il +allait précédé de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de +Fontainebleau à Paris, de Paris à Lonjumeau. De guerre lasse on le mena +devant le roi. Alors il commença à lire le cartel de l'empereur. +Interrompu dix fois, il s'obstina à recommencer, quand même. Mais on le +contraignit à quitter la cour et il s'éloigna sans avoir pu achever la +lecture du défi.</p> + +<p>Le <i>Miroir de la chevalerie</i> à la main, il est assez difficile +d'expliquer d'une façon satisfaisante la conduite de François I<sup>er</sup>. +Cependant on ne peut douter du courage du héros de Marignan, du +chevalier qui à Pavie se précipitait presque seul au milieu de la mêlée. +Toutes ces tergiversations tiennent probablement à quelque cause +politique qui n'est pas venue jusqu'à nous.</p> + +<p>Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce défi dont on ne +trouve guère d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps où +les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois +avec de mystérieux chevaliers, au temps où Charlemagne, comme dans +<i>Roland furieux</i>, ne dédaignait pas de se mesurer avec le terrible +<i>sacripant</i>.</p> + +<p>Les armées des deux adversaires furent, selon l'usage, chargées de vider +la querelle. L'Italie, comme toujours, était le champ de bataille. +Bourbon n'était plus, il avait été tué sous les murs de Rome par +l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses +soldats avaient trouvé d'autres chefs. Hordes indisciplinées qui +l'avaient adoré lorsqu'il les conduisait à la victoire, qui avaient +marché sur la ville sainte «pour faire danser la sarabande aux cardinaux +et pendre le Pape,» et qui pour venger sa mort avaient promené le +massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de: +<i>Carne! Sangue! Cierra! Bourbon</i>!</p> + +<p>La lutte menaçait de s'éterniser et les forces des deux partis +s'épuisaient. L'empereur n'espérait plus guère l'exécution du traité de +Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il +devait céder quelque chose. Charles et François s'entendirent alors pour +que la question se débattît à huis clos entre eux. Le premier envoya sa +tante Marguerite d'Autriche, le second sa mère, à Cambrai, et les +négociations commencèrent, mystérieuses, entre les deux princesses. +Après trois semaines de conférences le traité de Cambrai fut signé. On +l'appella la Paix des Dames.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, en dépit de ses allures chevaleresques abandonnait sans +pudeur tous ses alliés, mais il obtenait la liberté de ses fils +moyennant deux millions d'écus d'or; enfin, il s'engageait à épouser +sans retard la princesse Eléonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et +veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-là même qui avait été +promise au connétable de Bourbon.</p> + +<p>Tout aussitôt commencèrent d'immenses préparatifs. François I<sup>er</sup> +voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des fêtes surprendre, +étonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie +jusqu'alors avait été close et voilée comme celle des femmes mauresques. +C'était alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaçait le +sérail.</p> + +<p>Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'écus d'or pour +la rançon du Dauphin et de son frère. Somme énorme! mais pour une cause +sacrée, chacun tenait à honneur de se dépouiller. La noblesse, le peuple +et le clergé s'exécutèrent. La matière manquait-elle, le roi empruntait +à ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trésorier donnait des +reconnaissances. Vases, coupes, aiguières, bijoux précieux, on portait +tout à la monnaie, tant était grande l'impatience de revoir les fils de +France. Le chancelier du Prat eut même l'idée d'altérer la monnaie, il +fit mêler à l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires +espagnols étaient à la hauteur de cette ruse, ils éventèrent la fraude +et, bon gré mal gré, il fallut compléter la somme.</p> + +<p>Enfin les derniers écus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les +fêtes commencèrent. Depuis trois mois déjà des hérauts d'armes +parcouraient la province, ils allaient de château en château, convier +toute la noblesse au mariage du roi de France, aux cérémonies et +tournois qui devaient en être la suite.</p> + +<p>Ce furent, dit Marot, «de gorgiales fêtes.» François I<sup>er</sup> s'était +porté suivi de toute sa cour, et de sa bien-aimée Anne de Pisseleu, +jusqu'à Bayonne où tout avait été préparé pour recevoir dignement la +soeur de Charles-Quint.</p> + +<p>En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il +les tint serrés sur sa poitrine. Le mariage fut célébré à Bordeaux, et +c'est à cette occasion que fut représentée en France la première +<i>bergerie</i>. Les acteurs étaient habillés de riches étoffes qui n'avaient +pas coûté moins de cinquante livres tournois.</p> + +<p>Partout sur le passage de la cour, «qui chevauchait vers Paris en grande +pompe, par monts et par vaux,» éclataient les transports des +populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne +un gage de paix et de bonheur. Les cathédrales étaient trop étroites +pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient +à toute volée, les feux d'artifice éclataient partout, dans la nuit.</p> + +<p>Mais de toutes les fêtes, la plus belle, la plus riche, la plus désirée +eut lieu à Paris, à la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les +splendeurs dépassèrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce +jour. De toutes les contrées de l'Europe, des chevaliers étaient +accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures +étincelantes, se pressaient dans la lice.</p> + +<p>Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles +dames. Le roi lui-même voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle +épouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs +ni les moins forts.</p> + +<p>On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes fêtes de la chevalerie. +Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour +encourager les chevaliers à bien faire, elles jetaient dans l'arène +leurs joyaux d'abord, puis leurs vêtements, jusqu'à se trouver presque +nues.</p> + +<p>Non moins que les dames, le peuple était avide de ces terribles jeux +d'armes. Ce bruit de fer lui montait à la tête; il saluait les +vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frénésie, +comme la Rome païenne aux combats des gladiateurs.</p> + +<p>De toutes ces fêtes données en l'honneur de la nouvelle épouse de +François I<sup>er</sup>, la reine véritable était la séduisante favorite. +N'était-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une +robe de drap d'or frisé et une cotte de toile d'or incarnat semée de +pierreries.</p> + +<p>C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice, +il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux +chevaliers le prix de l'adresse et du courage.</p> + +<p>La reine Eléonore ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne serait jamais +rien pour son époux. Abandonnée comme l'avait été la première femme du +roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'écoulèrent dans une +tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant +les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union +accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'était laissé prendre +aux brillants dehors de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>La devise d'Eléonore était un phénix avec cette légende: <i>Unica semper +avis</i>, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout +bas de cet emblème bien ambitieux pour une épouse délaissée, pour une +reine sans influence.</p> + +<p>Cependant la belle Anne de Pisseleu était devenue l'une des plus riches +et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si impétueux +du roi ne s'était point affaibli, malgré ses caprices passagers et les +intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comblée de présents et +de richesses, et enfin, pour lui assurer à la cour un état digne de ses +fonctions, il l'avait mariée à Jean de Brosse, mari de facile +composition, qui, en échange de son nom, ne demanda rien que de l'argent +et des honneurs.</p> + +<p>Jean de Brosse était fils d'un complice du connétable de Bourbon, René +de Brosse, mort à la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux +étrangers. Les biens du coupable avaient été confisqués, et son fils +réclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du +traité de Cambrai.</p> + +<p>Déchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie +misérable, lorsqu'on vint lui proposer le marché honteux qui ferait de +lui l'époux de la maîtresse du roi. En échange, on lui offrait de le +remettre en possession des domaines de sa famille.</p> + +<p>Il accepta. La pauvreté était pour lui une trop lourde charge, et de +l'infamie il ne considéra que le prix. Il était grand: François I<sup>er</sup> +fit Jean de Brosse comte de Penthièvre, chevalier de ses ordres et enfin +duc d'Etampes.</p> + +<p>Le mariage fut célébré en grande pompe. Les trois complices, le roi, la +femme et le mari portaient fort allègrement leur honte. A l'issue de la +cérémonie Jean de Brosse s'éloigna. Comme il ne devait point voir sa +femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.</p> + +<p>De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.</p> + +<p>Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sûre de son +pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dépositaire de toutes les grâces, +elle en abusa avec une prodigalité inouïe. Le trésor de l'Etat, les +dignités, les bénéfices de l'Eglise furent littéralement mis au pillage.</p> + +<p>Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevêque de Toulouse; +Charles, François, et Guillaume de Pisseleu, ses frères, eurent les +évêchés de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagèrent en outre un +grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubliées: +deux furent nommées abbesses; les autres alliées aux maisons de +Barbançon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.</p> + +<p>Les sept années qui suivirent le traité de Cambrai furent les plus +brillantes du règne de madame d'Etampes. Elle était alors à l'apogée de +sa puissance et de sa beauté. Nulle rivale encore ne songeait à +contre-balancer son influence. Réalisant les prévisions de Louise de +Savoie, elle s'abstenait complètement de politique et ne semblait +occupée que de fêtes et de plaisirs. Le roi, qui n'était heureux que +près d'elle, passait à ses pieds de longues journées; il aimait son +esprit, son humeur enjouée, ses fantaisies les plus folles, ses +caprices.</p> + +<p>Instruite, savante même pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une +cour nombreuse de poëtes et d'artistes. Les uns faisaient des vers à sa +louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile +ses traits charmants. François I<sup>er</sup>, que les arts enchantaient, se +plaisait au milieu des protégés de sa maîtresse bien-aimée; en échange +d'une hospitalité royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou +chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait <i>des belles +très-érudite et des érudites très-belle</i>.</p> + +<p>Le roi faisait-il présent à la favorite du duché d'Etampes, Marot +aussitôt prenait la plume et envoyait ces jolis vers:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Ce plaisant val que l'on nommait Tempé,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dont mainte histoire est encore embellie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Arrosé d'eaux, si doux, si attrempé,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sachez que plus il n'est en Thessalie.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'a de Thessale en France remué,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et quelque peu son nom propre mué:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car pour Tempé veut qu'Etampes s'appelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour y loger de France la plus belle.</span><br /> +</p> + +<p>Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, à la suite des fatigues +d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fraîcheur; aussitôt Marot de +s'écrier:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Vous reprendrez, je l'affirme</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Par la vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce teint que vous a osté</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La déesse de beauté</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Par envie.</span><br /> +</p> + +<p>A chaque instant dans les oeuvres du poëte, on retrouve le nom de la +duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus +délicates pensées, qu'il cisèle ses plus gracieux rondeaux, qu'il +cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies étrennes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Sans préjudice de personne,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Je vous donne</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La pomme d'or de beauté,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et de ferme loyauté</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">La couronne.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dix et huict ans je vous donne,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Belle et bonne;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais à votre sens rassis</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Trente-cinq ou trente-six</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">J'en ordonne.</span><br /> +</p> + +<p>En échange de cet encens prodigué à pleines mains, la duchesse d'Etampes +accordait à Clément Marot sa haute protection. Et certes, le valet de +chambre de Marguerite de Valois, car telles étaient les fonctions du +poëte, en avait plus besoin que personne.</p> + +<p>Remuant et batailleur, il avait souvent maille à partir avec les +sergents: plus d'une fois il fut arrêté sur la voie publique. Original, +amateur d'idées nouvelles, il eut plus d'un démélé avec la Sorbonne qui +ne plaisantait pas, et avec le Châtelet. Aussi, il faut voir sa colère +quand il parle des gens de justice. C'est du Châtelet qu'il disait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Là, sans argent pauvreté n'a raison.</span><br /> +</p> + +<p>A chaque affaire nouvelle il se promettait d'être plus prudent, «mais +bridez donc la langue d'un poëte!» si bien que lorsqu'il n'était pas en +prison, il travaillait à s'y faire mettre.</p> + +<p>Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot. +On avait raison, mais toute vérité n'est pas bonne à dire. Marot fut +même arrêté à ce sujet, sa <i>mie</i> l'avait dénoncé dans un jour de +brouille:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Un jour j'écrivis à ma mie</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Son inconstance seulement.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais elle, ne fut endormie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A me le rendre chaudement.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dès lors, elle tint parlement</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Avec ne sais quel papelard,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Elle lui dit tout bellement:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Prenez-le.... Il a mangé du lard.</span><br /> +</p> + +<p>Manger du lard! épouvantable accusation à une époque où ne point +observer les abstinences de l'Eglise était un crime. Manger du lard!... +A quoi pensait la <i>mie</i> du poëte! le résultat d'une plaisanterie de ce +genre pouvait être de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la +dénonciation au sérieux, car Marot continue le récit de ses infortunes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Lors, six pendards ne faisant mie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A me surprendre finement</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et de jour, pour plus d'infamie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Firent mon emprisonnement.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ils vinrent à mon logement</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Lors, il va dire aux gros pendards</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par là, morbleu! voilà Clément,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Prenez-le... il a mangé du lard.</span><br /> +</p> + +<p>Cette fois encore Marot s'en tira, «sans y rien laisser accroché de sa +peau.» Mais il alla mourir en exil, c'était le seul moyen de finir +tranquille.</p> + +<p>Mais Clément Marot n'était pas le seul à sacrifier sur l'autel de la +divinité; madame d'Etampes avait bien d'autres poëtes, ou plutôt elle +avait tous les poëtes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait +le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui +arrachait des vers dans le goût de ceux-ci:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Junon, Vénus et Pallas, trois ensemble,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ont heu débat merveilleux à vous voir:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Çà, dit Junon, mienne est comme me semble,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais, fit Vénus, pour moi la veux avoir,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car en beauté au monde n'a seconde.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quoi! dit Pallas, sa très-noble faconde,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Son bel esprit, ses grâces sont la mienne.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Lequel aura des trois la pomme ronde</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour vous tenir justement comme sienne?</span><br /> +</p> + +<p>On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le +pathos facile. Mais la duchesse le protégeait, bien qu'excellent juge, +assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-être tenait-elle plus à +la quantité qu'à la qualité.</p> + +<p>Mais de tous les poëtes de la cour, Mellin de Saint-Gelais était le +préféré de François I<sup>er</sup>. Fils d'Octavien, l'évêque d'Angoulême, +Saint-Gelais appartenait lui-même à l'Eglise; il était aumônier du +prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait +celui d'être noble, et n'en était pas médiocrement fier. On l'avait +surnommé l'<i>Ovide français</i>; et on le mettait bien au-dessus de Clément +Marot, «ce dernier <i>des enfants sans souci</i>.»</p> + +<p>Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscènes que tous ceux de ces +contemporains, confond étrangement le paganisme et la religion +chrétienne, mais il faut l'excuser, il était abbé de Reclus. C'est lui +qui moralisait en ces termes une nouvelle venue à la cour:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Si du parti de celle que voulez être</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par qui Vénus de la cour est bannie,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Moi, de son fils, ambassadeur et prêtre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vous fais savoir qu'il vous excommunie.</span><br /> +</p> + +<p>François I<sup>er</sup> trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de +Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'<i>impromptus</i>. Il +est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un +jour, en regardant son cheval, le roi disait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">—Joli, gentil petit cheval,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Bon à monter, bon à descendre.</span><br /> +</p> + +<p>Et Saint-Gelais continuait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">—Sans que tu sois un Bucéphal</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Tu portes plus grand qu'Alexandre.</span><br /> +</p> + +<p>Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean +Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé <i>le Maigre</i>, et Joachim +du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était +encore qu'un débutant obscur.</p> + +<p>Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François I<sup>er</sup>, qui de +tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour +la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les +admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les +favoris étaient Guillaume Budée, l'<i>aigle des interprètes</i>, et Pierre +Duchâtel, l'évêque de Mâcon.</p> + +<p>La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale +l'immortel créateur de <i>Gargantua</i> et de <i>Pantagruel</i>, un des pères de +la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un +immense succès.</p> + +<p>Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe +gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des +écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces +bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et +l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la +lugubre lueur des bûchers.</p> + +<p>Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la +duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces +rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de +Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François I<sup>er</sup>, qui les +aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à +essayer de les mettre d'accord.</p> + +<p>Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau; +lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes, +peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri, +Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les +ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables +architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les +souverains.</p> + +<p>Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais +voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules +Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la +moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.</p> + +<p>De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt +ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de +douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour +recueillir les plus belles statues antiques.</p> + +<p>La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut +obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse +d'Étampes.</p> + +<p>Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des +querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de +demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été +commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer, +la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait +rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir +une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée +entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y +eut plus de réconciliation possible.</p> + +<p>Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime. +Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une +rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait +plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François +I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la +cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la +favorite il écrivit ses mémoires.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi, +Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit +point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant, +entre les bras de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.</p> + +<p>Mais le tableau de la cour de François I<sup>er</sup> serait incomplet, si l'on +ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien +connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et +Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était +nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur +d'une épitaphe:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Sous cette tombe git et qui?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un qui chantait Lacochiqui.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cy git, que dure mort piqua,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un qui chantait Lacochiqui.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est Ortis. O quelles douleurs!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Nous le vîmes de trois couleurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tout mort, il m'en souvient encore.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Premièrement, il était mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Puis en habit de cordelier</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fut enterré sous ce pilier.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Avant qu'il eût l'esprit rendu</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tout son bien avait dépendu.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par ainsi mourut le folâtre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aussi blanc comme un sac de plâtre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aussi gris qu'un foyer cendreux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et noir comme un beau diable ou deux.</span><br /> +</p> + +<p>Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le <i>Siège de Pesquaire</i>, le +portrait de Triboulet:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . De la tête écorné,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Estomac plat et long, hault dos à porter hote,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.</span><br /> +</p> + +<p>Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence +égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de +gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous +n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de +succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de +tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les +écrivains qui les ont mis en scène.</p> + +<p>La <i>mission</i> des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les +fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait +dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des +mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier +avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille +Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus +célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même +appelle sa science l'<i>art de moucher les écus</i>. Chassé par Louise de +Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en +vengea en faisant des satires où il l'appelait <i>vilaine Jézabel</i>.</p> + +<p>Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans +ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait +de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours +en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal +amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant +la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au +festin, à la chasse comme au tournoi.</p> + +<p>Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle, +dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en +aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait +qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.</p> + +<p>L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui +avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et +les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille +féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence +de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la +renverser, du moins de balancer son crédit.</p> + +<p>Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers, +veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame +la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second +fils de François I<sup>er</sup>, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur +ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.</p> + +<p>Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les +animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.</p> + +<p>Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la +duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès, +l'autre la réaction.</p> + +<p>La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours +d'une <i>vieille coquette</i> et d'un jeune homme qui n'avait point encore de +duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait +sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et +hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé +le contrat de mariage de Diane de Poitiers.</p> + +<p>Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame +d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur +François I<sup>er</sup> pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne +rêvaient que bûchers et inquisition.</p> + +<p>On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles +commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à +la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement +soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.</p> + +<p>Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications +passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin, +pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus +de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient +plus grands.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre +côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder +ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu +la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres +de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers +français les psaumes de David.</p> + +<p>Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres, +rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément +Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus +populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en +encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de +son livre:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'oeuvre royal du psaultier commencé,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et que tous ceux aimant Dieu le désire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'y besogner m'y tiens tout disposé.</span><br /> +</p> + +<p>Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec +fureur ces chants qui <i>sentaient le fagot</i>; ils traitaient la traduction +de Marot de <i>chansons</i> bonnes tout au plus pour des <i>mangeurs de vache à +Colas</i>, et un écrivain du parti faisait paraître le <i>Contre-poison des +chansons de Clément Marot</i>.</p> + +<p>Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le +roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement +significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à +venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait +un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre +réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A +quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?</p> + +<p>Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers, +reprenait le dessus.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de +favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François I<sup>er</sup> +s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en +songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.</p> + +<p>Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette +accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet +guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les +bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques, +félicite François I<sup>er</sup> d'en avoir <i>fait faire de grands feux</i> et +d'avoir <i>montré le chemin à ses brûlements</i>. Ici le courtisan va trop +loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui +souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il +ne désapprouvait pas les doctrines.</p> + +<p>Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre +place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de +Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour +femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la +sénéchale.</p> + +<p>Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout +entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu +lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement +raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle +attendit.</p> + +<p>Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir +moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une +était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une +ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux. +Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout +en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée +que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté, +elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et +prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses +belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la +redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul +sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner +la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à +ses ennemis.</p> + +<p>Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et +les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de +Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi +surtout. Bientôt François I<sup>er</sup>, que la maladie et les chagrins +rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de +l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans +les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de +toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques +intimes et des favorites de la <i>petite bande</i> il s'éloignait pour +quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais +elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but, +dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes +les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes +choses.»</p> + +<p>Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se +répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.</p> + +<p>Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec +quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida +d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut +emporté en quelques heures.</p> + +<p>On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il +avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main +avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde, +Charles-Quint, Catherine de Médicis.</p> + +<p>Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de +s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté. +Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut +écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint +avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot +put dire:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Un Ferrerais lui donna le poison</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au veuil d'autrui qui en crainte régnait,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Voyant François qui <i>César</i> devenait.</span><br /> +</p> + +<p>Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce +qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">François, quand la Castille inégale à ses armes</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Lui vola son dauphin,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Qui n'eussent jamais fin;</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Contre fortune instruit,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">La honte fut le fruit.</span><br /> +</p> + +<p>Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de +Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il +était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de +Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François +I<sup>er</sup> avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait +ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.</p> + +<p>Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui +torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les +accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de +François I<sup>er</sup>. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la +mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait +d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition +de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle +était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.</p> + +<p>La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la +rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de +la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France, +était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de +crainte, elle sentait qu'à la mort de François I<sup>er</sup> elle n'avait pas +de merci à attendre de sa rivale.</p> + +<p>De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans +la famille royale. François I<sup>er</sup> avait toujours préféré son dernier +fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable +Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les +plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son +agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa +tête.</p> + +<p>Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes +prévisions de la duchesse d'Etampes.</p> + +<p>Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit, +en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la +couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.</p> + +<p>Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi +entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut +droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde +écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu +s'enfuir.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à +sauter par les fenêtres, il <i>passa son courroux</i>, dit une vieille +chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.</p> + +<p>Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son +affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit +Guichardet, en souvenir des <i>quatre fils Aymon</i>. Madame d'Etampes, qui +protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un +gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante, +et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec +Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au +jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché +de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux +moeurs et à la langue de la Lombardie.</p> + +<p>Au mois d'avril 1539, François I<sup>er</sup>, triste et malade, habitait le +château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à +cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une +lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.</p> + +<p>L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à +travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient +révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la +gouvernante des Pays-Bas.</p> + +<p>Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége, +Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la +rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de +Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage +séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et +des privilèges de la noblesse.</p> + +<p>Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses +armes et de son nom aux révoltés des Flandres.</p> + +<p>C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la +lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi +consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.</p> + +<p>Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si +fort épouvanté François I<sup>er</sup>, que sans cesse il se croyait à la veille +d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la +contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un +ennemi.</p> + +<p>A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à +accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait. +Faut-il le dire, François I<sup>er</sup> voyait dans cette perspective de +devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de +chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de +romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules, +ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.</p> + +<p>—Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François I<sup>er</sup>, j'accorderai +passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si +véritablement il était mon frère.</p> + +<p>Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il +envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des +Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes +princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville +d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se +terminait ainsi:</p> + +<p>...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre +de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que +vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté +tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel +qu'à ma propre personne.»</p> + +<p>Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut +les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son +meilleur compaing et confédéré.»</p> + +<p>—La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient +de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.</p> + +<p>Enfin on se mit en route. Les volontés de François I<sup>er</sup> avaient été +scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité +comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de +France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles +gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs +dus au seul souverain.</p> + +<p>Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs +impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le +recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du +<i>droit régalien</i>, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans +chaque ville délivrait les prisonniers.</p> + +<p>La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient +point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le +passage de <i>l'allié</i> de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p>«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les +provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant +de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien +plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si +vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»</p> + +<p>A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun +attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le +sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des +gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de +l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de +Tournon engageait fort François I<sup>er</sup> à ne point laisser échapper une +occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de +Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une +parole librement donnée.</p> + +<p>Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement +l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie, +où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir +perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y +inscrivit le nom de Charles-Quint.</p> + +<p>—Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.</p> + +<p>—Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur +qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.</p> + +<p>—Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement +ainsi que je l'ai promis.</p> + +<p>—Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai +le vôtre à la place.</p> + +<p>La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre +1539 à Châtellerault où François I<sup>er</sup>, bien que malade s'était porté +avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de +l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations +d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.</p> + +<p>Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que +possible, mais ce n'était pas le compte de François I<sup>er</sup>. Le +roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et +quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes +les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques; +Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous +les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous +côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les +richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.</p> + +<p>Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se +sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute +cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si +amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux +mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les +peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et +funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands +d'Espagne.</p> + +<p>En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui +l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il +était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de +France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un +vain prétexte pour le retenir.</p> + +<p>Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce +jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses +inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel +côté allait venir le piége.</p> + +<p>Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les +craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.</p> + +<p>A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une +mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident, +mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda +et obtint sa grâce.</p> + +<p>Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses +vêtements furent déchirés.</p> + +<p>Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à +Paris devait avoir lieu le lendemain.</p> + +<p>Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette +solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la +longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint +<i>un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit +Hercule de la hauteur d'un grand homme</i>.</p> + +<p>Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts, +mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le +Rosso savait varier sa mise en scène.</p> + +<p>Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes +frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François I<sup>er</sup>. Il avait +hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait +plus.</p> + +<p>Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le +serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!</p> + +<p>—Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.</p> + +<p>L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du +jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant +rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture +du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles +espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.</p> + +<p>Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des +amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency, +dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il +l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.</p> + +<p>Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse +d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se +portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il +enviât à son frère de France.»</p> + +<p>Un jour, à la chasse, François I<sup>er</sup>, qui prenait un malin plaisir à +augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la +favorite:</p> + +<p>—Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point +laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.</p> + +<p>Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il +avait répondu:</p> + +<p>—Si le conseil est bon il faut le suivre.</p> + +<p>Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait +l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le +bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix +incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:</p> + +<p>—Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains +pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.</p> + +<p>Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui +ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François +I<sup>er</sup>. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu +à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion +première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à +l'empereur.</p> + +<p>Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la +fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François I<sup>er</sup> et +continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.</p> + +<p>A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus +léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.</p> + +<p>Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de +satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:</p> + +<p>—«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France, +je m'endormirai tranquille.»</p> + +<p>Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François I<sup>er</sup> sur le <i>livre des +fous</i>.</p> + +<p>Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme +Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François +I<sup>er</sup> lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette +circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme. +Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!</p> + +<p>Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si +gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère +honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse +d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient +à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre +des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches +manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni +la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient +tirer le roi de son marasme.</p> + +<p>Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par +les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la +religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et +cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les +novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que +de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit +tribunal dans le genre de l'inquisition.</p> + +<p>Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame +Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer +leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine +elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous +entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute, +il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux +ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.</p> + +<p>Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace +dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme +divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de +Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet. +Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était +riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A votre avis, lequel des deux tenait</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Maillard semblait homme que mort va prendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et Sembleçay fut le ferme vieillard</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A Montfaucon le lieutenant Maillard.</span><br /> +</p> + +<p>Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il +mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait +déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un +innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite, +fut bien vengé.</p> + +<p>On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on +le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse +d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en +donna.</p> + +<p>—Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes, +qu'on l'absolve.</p> + +<p>Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne +volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un +crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut +condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses +biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui +ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le +put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.</p> + +<p>Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle +instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il +n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit +prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être +brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.</p> + +<p>Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de +bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau +(1543).</p> + +<p>La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de +mariage, de donner un fils à la France. François I<sup>er</sup> fut au comble de +la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé +depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»</p> + +<p>Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François I<sup>er</sup> perdit le +duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la +duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables +qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée. +Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait +beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine +de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.</p> + +<p>Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé +ce jeune prince si généreux et si brave:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">A peine un poil blondelet,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Nouvelet</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Autour de sa bouche tendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A se friser commençait,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Qu'il pensait</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De César être le gendre.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Jà, brave, se promettait</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Qu'il était</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Duc des lombardes campagnes</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et qu'il verrait quelquefois</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ses fils rois</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De l'Itale et des Espagnes.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais la mort qui le tua</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Lui mua</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Son épouse en une pierre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et pour tout l'heur qu'il conçut</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ne reçut</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'à peine six pieds de terre.</span><br /> +</p> + +<p>Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la +duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa +haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et +la France et ce roi qui l'avait tant aimée.</p> + +<p>Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne, +mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès, +déjouant tous les plans de François I<sup>er</sup> et de son conseil. C'est que +madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle +livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance +dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put +défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés +dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore +Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de +farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans +l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.</p> + +<p>Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et +l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint a +la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le +règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant +été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il +n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au +tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété. +Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un +historien du temps.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le +monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les +généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la +misérable favorite.</p> + +<p>Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la +population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François I<sup>er</sup> +sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa +jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la +France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne +donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc +d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur +devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien +servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de +la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une +retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc +d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.</p> + +<p>Bien tristes furent les dernières années de François I<sup>er</sup>. Alors la +perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la +couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée, +comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets +et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si +elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.</p> + +<p>Le brillant, le chevaleresque François I<sup>er</sup> n'était plus que l'ombre +de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science +des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se +rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien, +s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles +douleurs du malade.</p> + +<p>Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des +fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant +d'après il retombait brisé sur son lit.</p> + +<p>Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait, +espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de +Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est +où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui +fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa +garde-malade.</p> + +<p>La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa +dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se +brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il +appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.</p> + +<p>Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se +mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit +qu'il était perdu.</p> + +<p>—Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.</p> + +<p>Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale +de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de +Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à +son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.</p> + +<p>Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison +funèbre de François I<sup>er</sup>, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort +avait dû le dispenser du purgatoire.»</p> + +<p>«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de +docteurs se plaindre à la cour.</p> + +<p>—«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du +défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où +peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en +à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps +en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura +guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa +coutume.»</p> + +<p>Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">L'an mil cinq cent quarante sept</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">François mourut à Rambouillet</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Du mal de Naples qu'il avait.</span><br /> +</p> + +<p>Le corps de François I<sup>er</sup> n'était pas refroidi encore, que déjà la +duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se +retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs +étaient faits depuis longtemps.</p> + +<p>Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant +toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui +avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à +Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet +du logis favori de la duchesse.</p> + +<p>«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui +avec la rue de Hurepoix, François I<sup>er</sup> fit bâtir un petit palais qui +communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de +l'Hirondelle.</p> + +<p>«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les +salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses +devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et +les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.</p> + +<p>«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci: +c'était un coeur enflammé, placé entre un <i>alpha</i> et un <i>oméga</i> pour +dire probablement: <i>il brûlera toujours</i>.</p> + +<p>«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à +une auberge qui a retenu le nom de la <i>Salamandre</i>; un chapelier fait la +cuisine dans la chambre du <i>lever</i> de François I<sup>er</sup>, et la femme d'un +libraire était en couches dans son <i>petit salon de délices</i>, lorsque +j'allai pour examiner les restes de ce palais.»</p> + +<p>A dater de la mort de François I<sup>er</sup> on perd à peu près de vue la +duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui +l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.</p> + +<p>Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la +religion réformée.</p> + +<p>Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite +régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne +saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien +qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre +autres.</p> + +<p>Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande +constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus +connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut, +celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.</p> + +<p>Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que +prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La +Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans +les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous +les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits +obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François I<sup>er</sup>, +qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le +combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous +assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.</p> + +<p>Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son +obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,—car il ne faut +pas l'oublier, elle avait un mari,—lui intenta un procès.</p> + +<p>Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur, +il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui +ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande +part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de +Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri +II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le +procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.</p> + +<p>La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on +ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit +Beyle, les étoiles qui filent?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + +<h3>LA BELLE FERRONNIÈRE</h3> + + +<p>Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François +I<sup>er</sup>, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard +de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand +maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante, +ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette +bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés +de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.</p> + +<p>Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si +radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front +comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>N'est-il pas étrange que rien ne soit venu jusqu'à nous de l'histoire de +cette femme si célèbre, rien absolument? A son égard, les histoires du +temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent à peine son +nom, sans une anecdote, sans un détail. O poëtes, ô beaux esprits de la +cour de François I<sup>er</sup>, quelle école buissonnière faisait donc alors +votre muse? à quelle étoile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si +prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouvé +une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui +devant leur beauté virent ployer le genou royal!</p> + +<p>C'est que la belle Ferronnière ne fut point une femme politique, ses +intrigues ne divisèrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul +édit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grâce d'aucun +grand coupable, on ne lui accorda pas le brûlement d'un seul hérétique.</p> + +<p>Nul donc ne peut dire ce qu'ont été les amours de François I<sup>er</sup> et de +la belle Ferronnière, on en est réduit à des conjectures, c'est-à-dire à +rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou +six versions mises en circulation depuis, et brodées sur un même thème, +saugrenu, malpropre, invraisemblable.</p> + +<p>Tel qu'il est cependant, ce thème a fait fortune, et des historiens +extrêmement sérieux en ont tiré de surprenants aphorismes moraux et en +ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.</p> + +<p>Voici ce que dit Mézeray, un historiographe plus grave que si quatre +têtes de docteurs en Sorbonne eussent logé sous son bonnet:</p> + +<p>«En 1538, le roi fut grièvement malade d'un fâcheux ulcère. Ce mal, +disait-on, était un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec +la belle Ferronnière, l'une de ses maîtresses. Le mari de cette femme, +désespéré d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie, +s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-même, pour la gâter et +faire passer sa vengeance jusqu'à son rival. La malheureuse en mourut; +le mari s'en guérit par de prompts remèdes. Le roi eut tous les fâcheux +symptômes, et comme les médecins le traitèrent selon sa qualité plutôt +que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.»</p> + +<p>Saint-Foix adopte l'opinion de Mézeray, mais il dramatise +considérablement le récit. Il met en scène un moine,—un affreux moine, +retour de Naples, et il en fait tout à la fois le conseiller et +l'instrument de la vengeance du mari outragé.</p> + +<p>Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit +expressément que François I<sup>er</sup> mourut des suites de cette abominable +machination.</p> + +<p>A tout ceci il n'y a qu'une objection véritablement inattaquable, mais +elle est capitale:</p> + +<p>Léonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle +Ferronnière, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant +modèle est par conséquent antérieur à cette date. Ce qui fait, +nécessairement, remonter tout ce roman aux belles années du règne de +François I<sup>er</sup>, lorsqu'il était encore dans toute la force de la +jeunesse, c'est à-dire avant sa captivité de Madrid, avant sa passion +pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Eléonore. +François I<sup>er</sup> est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il +faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent à agir.</p> + +<p>Quelle était la condition de la belle Ferronnière? c'est ce qu'on ne +saurait décider non plus. Etait-elle, comme on le prétend, la femme d'un +avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Féron? avait-elle été baladine, +avait-elle dansé et chanté dans les rues avant d'épouser un marchand de +fers? Cette dernière hypothèse est la plus probable, son surnom lui +viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise +Labé <i>la belle cordière</i>.</p> + +<p>Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule +chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-être même +douterait-on de l'existence de la belle Ferronnière, sans le beau +portrait de Léonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point pâlir +l'admirable toile de la Joconde.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>François I<sup>er</sup> eut bien d'autres maîtresses encore, mais elles ne +jouèrent aucun rôle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour, +à quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte. +Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient à donner une +idée du caractère <i>chevaleresque</i> de ce roi dont il fut le courtisan:</p> + +<p>«J'ai ouï parler que le roi François, une fois, voulut aller coucher +avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'épée au +poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son épée à la gorge, et +lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui +faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait +trancher la tête, <i>et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa +place</i>.... J'ai ouï dire que plusieurs autres dames obtinrent <i>pareille +sauvegarde</i> du roi.»</p> + +<p>Et des panégyristes se sont trouvés pour faire l'éloge du caractère +chevaleresque et de la galanterie raffinée de François I<sup>er</sup>! Pourquoi +pas de la <i>protection</i> qu'il accordait aux dames?</p> + +<p>Si tels doivent être absolument les <i>rois-chevaliers</i>, à tout jamais le +ciel nous en préserve!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + +<h3>DIANE DE POITIERS</h3> + +<h3>DUCHESSE DE VALENTINOIS</h3> + + +<p>Tandis que François I<sup>er</sup> agonisait dans une des salles du château de +Rambouillet, cachés dans une pièce voisine, l'ambitieux cardinal de +Lorraine et Diane de Poitiers, la maîtresse toujours aimée du Dauphin, +attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.</p> + +<p>—Il s'en va, le galant, répétaient-ils, il s'en va.</p> + +<p>Tout à coup une rumeur profonde et contenue s'éleva dans la chambre du +malade.</p> + +<p>Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la +lourde portière en tapisserie de Flandres, il prêta l'oreille un +instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie +qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:</p> + +<p>—Le roi est mort!</p> + +<p>—Enfin je suis reine! s'écria Diane.</p> + +<p>Elle s'était levée, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.</p> + +<p>Ce n'était pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trône, +c'était sa vieille et impérieuse maîtresse. Diane de Poitiers succédait +à la duchesse d'Etampes.</p> + +<p>Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il +faut le dire, plus désastreux pour la France.</p> + +<p>Diane de Poitiers était fille de Jean de Poitiers, seigneur de +Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes +familles du Dauphiné.</p> + +<p>Elevée par son père, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle +passa ses premières années au manoir de sa famille, demeure féodale, +bâtie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le +cours impétueux du Rhône.</p> + +<p>Son éducation fut celle de toutes les jeunes châtelaines du moyen âge, +jeunes filles au coeur viril que l'on destinait à quelque brave +chevalier ou à quelque rude chasseur. La lecture des romans de +chevalerie, le <i>déduit de la chasse</i> occupaient les longues heures. +Comme la déesse dont elle portait le nom, Diane aimait à galoper sur les +traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors +toutes les nobles demeures.</p> + +<p>Elle était, dès son enfance, experte en l'art de fauconnerie et +s'entendait à dresser les émerillons. Nulle plus qu'elle n'était +gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avançait sur sa blanche haquenée, +«le faucon au poing,» suivie de quelqu'un de ces merveilleux lévriers +dont la race est aujourd'hui perdue.</p> + +<p>A seize ans, et lorsque grand était déjà le renom de sa beauté, Diane +épousa le seigneur Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal +de Normandie, dont la mère était fille d'Agnès Sorel et de Charles VII.</p> + +<p>Ainsi, les descendants de cette grande race des Brézé purent +s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus célèbres +maîtresses des rois de France.</p> + +<p>La présentation à la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier, +présentation qui eut lieu l'année même de son mariage, fit une grande +sensation. Son nom, sa fortune, sa beauté lui donnèrent aussitôt un +grand état, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes, +ne lui firent défaut. On l'appelait dès lors la grande sénéchale.</p> + +<p>François I<sup>er</sup>, que toutes les femmes tentaient, «ne fut point +insensible aux charmes de la fière comtesse.» Diane, pas plus que les +autres, ne sut résister au roi; un instant donc, elle fut sa maîtresse; +mais son règne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle +n'essaya même pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors +toute-puissante.</p> + +<p>Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si +secrètes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et +mourut sans avoir un seul instant soupçonné la fidélité de sa femme.</p> + +<p>Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile +pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne +dominerait jamais François I<sup>er</sup>; elle savait son inconstance, et, pour +une faveur passagère, elle ne voulut point compromettre la grande +position que lui donnait le comte de Maulevrier.</p> + +<p>On ne peut dire au juste ni l'origine, ni même la date des amours de +François I<sup>er</sup> pour la fière Diane de Poitiers; il convient cependant +de les reporter aux premières années de l'apparition à la cour de la +belle comtesse.</p> + +<p>Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les +chroniques, et que nombre d'historiens ont adoptée, un peu légèrement +peut-être.</p> + +<p>Selon ces chroniques, c'est au pied même de l'échafaud du père de Diane, +le sire de Saint-Vallier, condamné à mort comme complice de la trahison +du connétable de Bourbon, que commença ce roman d'amour; un abominable +et honteux marché livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler +les chroniques.</p> + +<p>Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repoussé +l'amour et refusé la main, le connétable de Bourbon ne tarda pas à être +victime des plus injustes persécutions. La mère et la maîtresse du roi, +ces deux irréconciliables ennemies, se rapprochèrent un instant pour +perdre le connétable; elles avaient à satisfaire, l'une sa vengeance, +l'autre l'insatiable ambition de sa famille.</p> + +<p>Bientôt Bourbon fut privé de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira +ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frères de la +favorite; enfin, on commença contre lui un odieux procès.</p> + +<p>Justement irrité, le connétable entama des négociations avec +Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur général de +l'Europe, n'hésita pas à lui promettre, pour prix de sa défection, une +principauté indépendante et la main d'une de ses soeurs.</p> + +<p>Toujours menacé par deux femmes qui sacrifiaient à leurs passions le +véritable intérêt de la France, Bourbon n'hésita plus. Il promit son +épée et l'appui immense de son nom à l'empereur. Il confia alors ses +projets à quelques gentilshommes dont il se croyait sûr, au père et au +mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus +anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient juré +le secret sur des morceaux de la vraie croix.</p> + +<p>Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il révéla le complot, à +la condition que grâce lui serait faite, ainsi qu'à son beau-père.</p> + +<p>Prévenu à temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut +arrêté à Lyon et traduit devant un tribunal composé de membres du +parlement.</p> + +<p>Vainement, pour sa défense, l'accusé invoqua les lois féodales qui le +faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immédiat; vainement il +allégua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment +terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour détourner le +connétable d'une trahison; il fut déclaré coupable de félonie et +condamné à avoir la tête tranchée.</p> + +<p>Tout aussitôt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent +implorer la clémence royale. François I<sup>er</sup> fut inflexible. Il était +profondément irrité et tenait à se venger sur quelqu'un de la perte de +son meilleur capitaine, perte d'autant plus désastreuse que la guerre +recommençait.</p> + +<p>Les supplications du dénonciateur lui-même, du comte de Maulevrier, ne +furent point écoutées.</p> + +<p>Diane de Poitiers voulut alors tenter une démarche suprême. Elle alla se +jeter aux pieds du roi, «lui embrassant les genoux, et, d'une voix +entrecoupée par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de +son père.»</p> + +<p>François I<sup>er</sup> se laissa fléchir; mais il mit à la grâce du sire de +Saint-Vallier une condition infâme, c'est que sa fille se donnerait à +lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable marché, ne vit qu'une +chose, le salut de son père.</p> + +<p>«Ainsi, Diane de Poitiers devint la maîtresse du roi de France.»</p> + +<p>Heureusement, rien n'est moins prouvé que cette horrible histoire. +Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre +eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.</p> + +<p>Ainsi, selon Mézeray et les auteurs qui ont adopté son opinion, «le roi +n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'après avoir pris à Diane, +sa fille, alors âgée de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus +précieux.»</p> + +<p>Or, à l'époque du procès du connétable, Diane de Poitiers avait de +vingt-trois à vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait +donné à son mari, le comte de Maulevrier, «ce qu'elle avait de plus +précieux.» L'âge, il est vrai, ne fait rien à l'affaire; mais outre que +le caractère même de François I<sup>er</sup> doit éloigner l'idée d'une si +affreuse action, la suite des événements ôte toute espèce de probabilité +à ce marché infâme imposé à la fille d'un malheureux dont la tête allait +tomber.</p> + +<p>François I<sup>er</sup> laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comédie +de la mort. Un échafaud fut dressé, «haut de sept pieds, tout tendu de +draperies noires.» Le condamné fut tiré de sa prison et traîné jusqu'au +lieu du supplice; il était si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait +marcher. Déjà le malheureux avait gravi l'échelle fatale; il avait posé +sa tête sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grâce +arriva. Et quelle grâce! une prison perpétuelle. Plus horribles furent +les souffrances du sire de Saint-Vallier: après une lente et +douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre où on l'avait jeté.</p> + +<p>Ce dernier fait de la captivité du sire de Saint-Vallier suffit presque, +à lui seul, pour démontrer l'impossibilité de l'histoire racontée par +les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-là, pour sauver son père, +est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grâce entière? Si elle +devint ensuite la maîtresse de François I<sup>er</sup>, comment croire que ce +prince, toujours si faible avec les dames, ait refusé à une femme aimée +la liberté de son père, tandis que bien d'autres complices du connétable +n'étaient pas même inquiétés? Il est bien plus simple d'admettre que +déjà, à cette époque, toutes relations entre Diane et le roi avaient +cessé.</p> + +<p>Les années qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier +s'écoulèrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle +n'avait pas quitté la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise +de Savoie était alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence +rivale; elle régnait, tandis que son fils se donnait tout entier à ses +plaisirs et à ses amours. De cette époque datent les premières liaisons +de Diane et des Guise. La parole passionnée de Luther avait trouvé de +l'écho en France; la religion nouvelle avait des prosélytes, et comme +les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles, +échafauds et bûchers, il fallait arrêter les progrès de l'hérésie.</p> + +<p>Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi; +plusieurs fois elle avait raillé son goût pour les savants et les +beaux-esprits, presque tous entachés des principes de la doctrine +nouvelle; elle avait même osé blâmer hautement sa tolérance en matière +de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de +Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla +consoler son frère prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour à +Bayonne, lors de la délivrance du roi.</p> + +<p>En 1531, une meilleure occasion s'offrit à Diane de faire paraître le +grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut +le 23 juillet. Les regrets de la veuve éclatèrent aussitôt, mais si +bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un +peu d'exagération.</p> + +<p>Ce fut, du reste, une des grandes préoccupations de la vie de Diane de +Poitiers, de faire croire à cet amour pour son mari, et aux regrets que +lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si +cher, et même aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince +Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'année. +Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant, +il y avait plus de coquetterie que d'austérité, et selon Brantôme, un de +ses admirateurs, cependant, «il y avait, dans son ajustement noir et +blanc, plus de mondanité que de réformation, et surtout toujours +montrait sa belle gorge.»</p> + +<p>Après la mort de son mari, Diane fit élever à cet homme si tendrement +aimé, et trompé, un magnifique mausolée, dans l'église de Notre-Dame de +Rouen. Une longue épitaphe disait à tous et les vertus du défunt et les +regrets de sa veuve inconsolable.</p> + +<p>Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'était encore qu'une +simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette +solitude, pleurer éternellement son époux.</p> + +<p>L'éternité dura un peu moins de deux ans.</p> + +<p>Lorsque plus belle et «plus jeune que jamais,» Diane de Poitiers reparut +à la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose +capitale à une époque où tout le monde régnait, excepté peut-être le +roi.</p> + +<p>Véritablement s'assurer une influence n'était pas chose facile, toutes +les places étaient prises. François I<sup>er</sup> appartenait tout entier à +madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait même la possibilité de renverser +la favorite.</p> + +<p>Il ne fallait pas songer au fils aîné du roi, le dauphin François, +prince mélancolique, toujours «tout de noir habillé,» et qui ne buvait +que de l'eau. Il ressemblait fort à son grand-père Louis XII et semblait +la vivante satire de cette cour débauchée. Il avait une maîtresse, +cependant, la belle de l'Estrange, à laquelle une chanson faisait dire:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Brunette suis, jamais ne serai blanche.</span><br /> +</p> + +<p>et que Marot célébrait ainsi dans ses <i>Etrennes</i>:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">A la beauté de l'Estrange,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Face d'ange,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je donne longue vigueur;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pourvu que son gentil coeur</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ne change.</span><br /> +</p> + +<p>Mais, précisément parce qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, le +dauphin François ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de +Diane de Poitiers.</p> + +<p>C'est alors qu'elle songea à s'emparer du prince Henri, le second fils +de François I<sup>er</sup>. A dire vrai, ce n'était encore qu'un enfant, il +avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrêta pas à +ces considérations, et ne s'épouvanta nullement du ridicule qui pouvait +l'atteindre.</p> + +<p>Après avoir été la maîtresse du père, elle entreprit l'éducation du +fils, douce tâche! François I<sup>er</sup> donna, dit-on, son assentiment aux +projets de Diane; il pensait qu'en fait de maîtresse, le jeune prince +pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre +à ses dépens.</p> + +<p>Henri avait, il faut le dire, toutes les qualités qui peuvent et doivent +séduire une femme ambitieuse.</p> + +<p>Bien fait, de belle et fièremine, c'était un des plus brillants +cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse +et avait sous les armes une bonne grâce inimitable. Adroit à tous les +exercices du corps, il pouvait défier, sans crainte d'être vaincu, les +gentilshommes les plus renommés. Il passait pour le plus agile sauteur +du royaume et franchissait jusqu'à vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait +pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver à +coups de boules de neige, les armes, tels étaient ses passe-temps +favoris.</p> + +<p>Au moral, il semblait fait pour être dominé. Timide, indécis, il était +long à se décider. Avait-il un projet en tête, il prenait conseil de +tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion +arrêtée, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.</p> + +<p>Tel était l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conquête. +Elle dut se résigner à faire les premières avances; mais ses peines ne +furent point perdues, et bientôt toute la cour apprit, avec +stupéfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier était la +maîtresse du second fils du roi.</p> + +<p>Un aussi beau succès ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie; on fit +pleuvoir les quolibets sur la vieille maîtresse de l'enfant royal; on +osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut +prononcé, et, à deux ou trois reprises, François I<sup>er</sup> trouva dans sa +chambre royale, sur son lit, des vers où ni lui, ni la grande sénéchale +n'étaient ménagés.</p> + +<p>Diane baissait la tête et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque +pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait où elle +prendrait une éclatante revanche.</p> + +<p>L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune +amant, ce qui ne l'empêchait pas de porter toujours le deuil de feu +monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient, +s'abusait-elle sur ses véritables sentiments, c'est ce qu'il est +difficile de dire.</p> + +<p>Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants, +composés par Diane elle-même pour Henri; ils semblent écrits au +lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et +de plus coquet:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">S'en vint m'offrir fleurette très-gentille.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Là se prit-il à orner votre teint,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et vitement. Marjoleine et jonquille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Me rejetait, à tant que ma mantille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En était pleine, et mon coeur se pâmait.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car, voyez-vous, fleurette si gentille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Etait garçon, frais, dispos et jeunet.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ains, tremblotant et détournant les yeux:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—«Nenni, disais-je.—Ah! ne serez déçue,»</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Reprit Amour; et soudain à ma vue</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Va présenter un laurier merveilleux.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—«Mieux vaut, lui dis-je, être sage que reine!»</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ains me sentis et frémir et trembler....</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Duquel matin je prétends reparler.</span><br /> +</p> + +<p>Quels vers charmants! quel trouble délicieux et naïf! Ne croirait-on pas +entendre fillette de seize ans, tout inquiète de s'être laissé voler son +coeur!</p> + +<p>Ces vers donnent une idée de l'esprit de Diane de Poitiers; il était +souple et brillant. Elle avait du goût, quoi qu'en aient dit les +écrivains réformés, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la +détester, et savait parfaitement distinguer le vrai mérite. Il ne faut +donc pas s'étonner de l'effet de ses séductions sur le coeur de Henri. A +dire vrai, le jeune prince l'idolâtrait, et chaque jour éclatait plus +forte et moins contenue son ardente passion.</p> + +<p>Les beaux seigneurs et les belles dames s'étonnaient déjà de la durée de +ces amours. On ne se piquait pas de constance à la cour de François +I<sup>er</sup>, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et déjà +plus d'une dame avait essayé de continuer l'éducation de l'adolescent. +Mais lui, fidèle à sa maîtresse, «déclarait n'avoir point de pensées +pour d'autre.» Le mécontentement succéda à la surprise.</p> + +<p>Bientôt, pour expliquer la violence et la persévérance étranges de cette +passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcelé Henri. On la +disait fort curieuse de magie, et on prétendait qu'elle avait donné à +son amant une bague enchantée qui devait éternellement l'enchaîner à +elle. De Thou lui-même croit, ou feint de croire à l'histoire de cette +bague merveilleuse.</p> + +<p>Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien +d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et +ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible +ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à +dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore +plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le +charme expliqué.</p> + +<p>Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour, +et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien +aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la +rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent +pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse +d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre +du lendemain.</p> + +<p>La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale.</p> + +<p>Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de +la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame +d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans +l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.</p> + +<p>Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de +Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté +sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement +subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle.</p> + +<p>Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle +imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses. +«Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande +passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la +duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de +poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les +deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut +obligé de quitter Fontainebleau.</p> + +<p>—Restez, disait François I<sup>er</sup> à l'inimitable artiste, restez, je vous +couvrirai d'or.</p> + +<p>Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour +tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de +dégoûts.</p> + +<p>Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de +François I<sup>er</sup>, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane +Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine +de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin.</p> + +<p>Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle +encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle +protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy, +l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses +admiratrices.</p> + +<p>C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux +artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle +patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes +les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers +chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son +pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient +ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces +plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes.</p> + +<p>Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une +autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du +malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de +repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il +composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la +table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de +Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil.</p> + +<p>Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cessez, Thébains, pour Corinne combattre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Taire te faut de Pénélope, ô Grèce!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Encore moins pour Hélène débattre:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et toi, Egypte, ôte ta Cléopâtre;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La France seule a tout cela et mieux:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Soit en vertus, beauté, faveur et race;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Car si n'avait le tout reçu des cieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'un si grand roi n'eût mérité la grâce.</span><br /> +</p> + +<p>Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France +par la mort de François I<sup>er</sup>, et depuis longtemps son oreille s'était +habituée au doux murmure de la louange.</p> + +<p>En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Que voulez-vous que vous donne,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Diane bonne?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vous n'eûtes, comme j'entends,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Jamais tant d'heur au printemps</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Qu'en automne.</span><br /> +</p> + +<p>Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, <i>la Pléiade</i>, eurent des vers pour +elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux +tournés vers l'Orient?»</p> + +<p>Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son +amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie. +Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs +étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir +d'une favorite est chose si fragile!</p> + +<p>C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle +donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency.</p> + +<p>Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le connétable, +premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait +en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon +nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice +sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il +recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il +acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou <i>une paire de +brodequins neufs</i> achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il +prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant +finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des +déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur +infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval.</p> + +<p>Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa +cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr +une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il +donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.</p> + +<p>Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque +jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les +<i>patenôtres de M. le connétable</i>. Terribles patenôtres! Brantôme nous en +donne une idée: <i>Pater noster</i>,—brûlez-moi ce village;—<i>qui es in +coelis</i>,—pendez-moi ces coquins;—<i>sanctificetur nomen tuum</i>,—qu'on +assomme, celui-ci;—<i>adveniat regnum tuum</i>,—qu'on écartèle celui-là, +etc....</p> + +<p>Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce <i>terrible +rabroueur de personnes</i> qui regardait brûler des villages entiers sans +passer un grain de son chapelet.</p> + +<p>Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient +frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des +potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus +approcher.</p> + +<p>C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra +surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent +jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François +I<sup>er</sup> quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on +voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs +protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes. +Le roi trouva que le connétable allait trop loin.</p> + +<p>Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis +qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure +sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on, +plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des +preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la +portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle +trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.»</p> + +<p>Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la +dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une +femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au +fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi +il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez +vite tombaient bientôt sous ses coups.</p> + +<p>Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de +Montmorency: pendant les dernières années du règne de François I<sup>er</sup>, +la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la +cour.</p> + +<p>La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les +plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les +écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses +bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé.</p> + +<p>Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il +fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il +pas:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Être Phébus bien souvent je désire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour être aimé de Diane la blonde.</span><br /> +</p> + +<p>Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte +s'écrie d'un ton désespéré:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Je n'ai pas eu de vous grand avantage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un moins aimant aura peut-être mieux.</span><br /> +</p> + +<p>La <i>mie</i> qui accusa Marot d'avoir <i>mangé du lard</i> et le fit ainsi +enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme je fus, par l'instinct de <i>luna</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mené en lieu plus mal sentant que soufre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par cinq ou six ministres de ce gouffre.</span><br /> +</p> + +<p>Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs +de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges, +et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame +Marguerite.</p> + +<p>Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle +fait renfermer? Etait-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne +devînt indiscret?»</p> + +<p>Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais +elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou +quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques +velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait, +non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle +fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du +roi, disait avec un naïf orgueil:</p> + +<p>—«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je +m'en sens très honorée et très heureuse.»</p> + +<p>Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque, +toutes les femmes, à sa place.</p> + +<p>Enfin, François I<sup>er</sup> mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône. +Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait +vingt-neuf.</p> + +<p>Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux +amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour +une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de +Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne +rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne +paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent +ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle +avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant +sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de +roche qui n'en fût ému.»</p> + +<p>Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par +reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle +avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle +femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage +magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une +pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de +l'adolescence.</p> + +<p>Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au +contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son +<i>eau de beauté</i> était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même +par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps +avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait +ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et +venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi.</p> + +<p>Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser +honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François I<sup>er</sup> avait +comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller +de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un +fâcheux exemple.</p> + +<p>Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des +partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la +duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent +disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder +à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de +Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le +connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance +avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon.</p> + +<p>Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle +mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui +devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.</p> + +<p>Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la +mort de François I<sup>er</sup>, Montmorency, que le roi Henri II appelait son +<i>compère</i>, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés +de Paris pour complimenter le nouveau roi.</p> + +<p>Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale +qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône.</p> + +<p>Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane +entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un +écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût +englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire +d'étendre à d'autres sa libéralité.»</p> + +<p>Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de +Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par +avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les +ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses +qu'elles pussent lui être.»</p> + +<p>Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et, +dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne +trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste +vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers, +il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de +l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages +d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait +pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un +des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à +vie.</p> + +<p>Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri +II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce +devait être le dernier duel judiciaire. François I<sup>er</sup> avait cru devoir +refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de +Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite, +avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du +dernier roi.</p> + +<p>La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa +maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion.</p> + +<p>Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la +cour de François I<sup>er</sup> que la duchesse d'Etampes honorait son +beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la +source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri, +profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie +s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que, +d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette +confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François I<sup>er</sup> +étouffa cette affaire.</p> + +<p>Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le +roi accorda le champ-clos.</p> + +<p>Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux +adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était +doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices +du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son +adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à +tous venants.»</p> + +<p>Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait +plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de +guerre.»</p> + +<p>Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de +Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un +tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour +vinrent assister à ce grand combat judiciaire.</p> + +<p>Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes, +suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença. +La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita +furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une +adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.</p> + +<p>Ce coup fameux a pris depuis le nom de <i>coup de Jarnac</i>. Il est vrai +qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis +de douter qu'il ne fût très-loyal.</p> + +<p>Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le +somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le +vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le +duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il +arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le +mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">CHEVALIER FRANÇAIS</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">FRANÇOIS DE VIVONNE</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.</span><br /> +</p> + +<p>Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les +huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous +l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle +duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des +bûchers, le sang coulait à flots.</p> + +<p>«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un +bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes +avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane +de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses +infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de +leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.»</p> + +<p>L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est +véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui +arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des +injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on +soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du +tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et <i>en dire +sa râtelée</i>.»</p> + +<p>Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à +l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque +fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante, +elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours +de fête pour la cour.</p> + +<p>Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane +de Poitiers:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Sur tout, vous avez soin</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De Dieu, de son Église,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De vous repoulsant bien loin</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Toute malice et feintise.</span><br /> +</p> + +<p>Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles, +était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse +royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son +indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à +table, trouvait ce quatrain sous son couvert:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Sire, si vous laissez comme Charles désire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme Diane veut, par trop vous gouverner,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.</span><br /> +</p> + +<p>Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être +le maître; il ne pouvait se «<i>déguiser</i>.»</p> + +<p>Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le +cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient +pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il +était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il +tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi +écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait +à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui +faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la +correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire, +tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par +quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux +écritures, et se terminent ainsi:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 7.5em;"><i>Vos anciens et meilleurs amis</i>,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 10.5em;">DIANE, HENRI.»</span><br /> +</p> + +<p>Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur +nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des +protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse +d'Etampes et madame Marguerite.</p> + +<p>Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours +de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue. +Après avoir écrit l'<i>Heptaméron</i>, elle avait composé <i>le Miroir de l'âme +pécheresse</i>, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions +hérétiques.</p> + +<p>Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins +reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles +où ils l'appelaient la <i>dixième Muse et quatrième Grâce</i>. Pour elle, +Ronsard a eu des strophes charmantes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Ici la reine sommeille,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Des reines la non pareille,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui si doucement chanta:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">C'est la reine Marguerite,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La plus belle fleur d'élite</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'oncques l'Aurore enfanta.</span><br /> +</p> + +<p>Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne +suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «<i>si gentiment +corrompue</i>,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et +toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de +Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins, +s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une +véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était +pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais +les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle +organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur, +escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir +des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul, +assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de +l'enflure du ventre.»</p> + +<p>A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait +que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses +emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: <i>Donec +totum implicit orbem</i>. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles +en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette +inscription: <i>Diana, dux Valentinorum clarissima</i>. Au revers, on voit +Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: <i>Victorem omnium +vici</i>.</p> + +<p>Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre +à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité. +Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le +chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à +Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore, +ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles +d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.</p> + +<p>De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II. +Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles +des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut +alors vraiment le beau moment de la Renaissance.</p> + +<p>Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les +splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque.</p> + +<p>Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de +Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon +y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure +enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux +combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre +d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient +des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin.</p> + +<p>Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques +débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on +s'arrête ébloui.</p> + +<p>Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement +d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les +trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène +rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de +cuir et les tapisséries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les +glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour, +s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de +Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable, +qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï, +féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui.</p> + +<p>Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane, +une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro. +Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de +Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être +nubile.</p> + +<p>On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable.</p> + +<p>Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa +mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on +expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux +amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant.</p> + +<p>On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la +duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui +en dit le roi:</p> + +<p>—Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des +enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais, +mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.</p> + +<p>Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et +du scandale de ses amours.</p> + +<p>La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais +toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant, +elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident +causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge.</p> + +<p>Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu; +voici ce que disait la centurie:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Le lion jeune le vieux surmontera</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au champ bellique, par singulier duel</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans cage d'or les yeux lui crèvera:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Deux plaies donnent la mort cruelle!</span><br /> +</p> + +<p>Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes +courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.</p> + +<p>Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de +France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de +Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois +descendit dans la lice.</p> + +<p>Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir +une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.</p> + +<p>Mais cette fois l'horoscope eut raison.</p> + +<p>Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery, +Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne +comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle +empira, et le roi fut en danger de mort.</p> + +<p>—Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en +tombant.</p> + +<p>On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire, +le malheureux comte était au désespoir.</p> + +<p>Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes +étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à +s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des +Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient +dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne.</p> + +<p>Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à +vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si +longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de +Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été +confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.</p> + +<p>—«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait +été chargé de cette commission.</p> + +<p>—«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée.</p> + +<p>—«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis +le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas; +car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon +coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible +aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.»</p> + +<p>Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient +encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle +ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à +l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare +courage de demeurer fidèle à une favorite tombée.</p> + +<p>Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête +était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant +du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de +Médicis «<i>d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois</i>.» Et +certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine.</p> + +<p>Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite. +Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son +règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des +sommes considérables; elle dut s'exécuter.</p> + +<p>Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées +du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres +cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur +ambition.</p> + +<p>Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra +les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital, +non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la +Vierge immaculée.</p> + +<p>Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs; +peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter +un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait +ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion +chrétienne.</p> + +<p>Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à +Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et +vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas +la moitié de cet âge.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + +<h3>MARIE TOUCHET</h3> + + +<p>Charles IX fut un prince malheureux.</p> + +<p>Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et +c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.</p> + +<p>Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes +événements qu'avaient préparés les règnes de François I<sup>er</sup>, de Henri +II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé +sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis.</p> + +<p>Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous +le nom de son fils.</p> + +<p>Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne +point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses +les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se +préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il +les eût empêchés.</p> + +<p>Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à +Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse +tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous +avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de +Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été +avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des +assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent +poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la +princesse.</p> + +<p>Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre +Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre. +Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce +conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon +n'était point construit encore.</p> + +<p>Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités +que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour +n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa +mère.</p> + +<p>La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les +crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y +tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux +qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses +filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs +faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère.</p> + +<p>Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.</p> + +<p>—«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent.</p> + +<p>Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir; +c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers +charmants:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Doit être à plus haut prix que celui de régner:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tous deux également nous portons des couronnes,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ta lyre qui ravit par de si doux accords</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Elle t'en rend le maître et te sait introduire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.</span><br /> +</p> + +<p>Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de +beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux +heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les +chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il +faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement +ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les +armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque +des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la +chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à +appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le +suivre.</p> + +<p>Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame +de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le +sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore +d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet +venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne +sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de +voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que +le moindre prétexte mettait l'épée à la main.</p> + +<p>Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le +jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était +l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de +Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.</p> + +<p>Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché +sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant +avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par +ses ordres:</p> + +<p>—«Ah nourrice! que de sang, que de sang!»</p> + +<p>Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste +remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.</p> + +<p>Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet +n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles +IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même.</p> + +<p>Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet, +lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire +ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du +temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au +retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou +dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans +l'aimer.</p> + +<p>La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette +époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait, +dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop +grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez +était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement +abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus +blanches que neige.»</p> + +<p>Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus +lard de son nom: <i>Marie Touchet</i>, <span class="smcap">je charme tout</span>.</p> + +<p>Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un +secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère +de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui +approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque +influence qui pût contre-balancer la sienne.</p> + +<p>Il eût été dans son caractère de donner une <i>amie</i> à son fils, quelque +belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une +femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le +maître.</p> + +<p>Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles +IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun +croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un +grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et +s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent, +sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de +s'emparer de sa personne royale.</p> + +<p>Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui +jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles +IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis +que son confident faisait le guet dans les environs.</p> + +<p>Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France +soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince, +qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au +fond, d'une grande timidité.</p> + +<p>Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne +sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur +et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander.</p> + +<p>Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans +conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant +gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et +suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits.</p> + +<p>Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de +l'implacable ressentiment de la reine-mère.</p> + +<p>Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.</p> + +<p>Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans +le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de +Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle +déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu?</p> + +<p>La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît +les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et +contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que +probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les +espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher +fils.»</p> + +<p>Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que +prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés.</p> + +<p>Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre +enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des +terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne +vécût que quelques mois.</p> + +<p>Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption +dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.</p> + +<p>Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême +maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste +liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais +qui pouvait cesser de l'être à un moment donné.</p> + +<p>Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles +l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des +princes comme celui des vulgaires mortels.</p> + +<p>Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux +yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et +très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction +la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare.</p> + +<p>Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme +désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais +la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle.</p> + +<p>Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt, +corps et âme.</p> + +<p>Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement +son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main +plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par +elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en +France d'au-delà des monts.</p> + +<p>Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de +dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels +Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour.</p> + +<p>A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il +prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement +chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il +s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui +calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il +bégayait dans l'ivresse des sens.</p> + +<p>Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré +et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé.</p> + +<p>Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son +abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de +Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui.</p> + +<p>Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je +viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence +actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais.</p> + +<p>Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de +deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa +résignation.</p> + +<p>L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y +rentra en maître.</p> + +<p>Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée +irrésistible qui s'empara du prince.</p> + +<p>Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son +premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il +était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon, +quand il était déjà tout pardonné.</p> + +<p>Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé, +Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide, +dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies +d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son +coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le +sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.</p> + +<p>—Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant +informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez +nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous +laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y +consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans.</p> + +<p>—Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en +lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit +accomplie.</p> + +<p>Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis +il sortit précipitamment.</p> + +<p>Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa +mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui +subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette +salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après +souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours +plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant +dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et +impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir, +portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais.</p> + +<p>Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de +congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.</p> + +<p>On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences +occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au +début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière +précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites.</p> + +<p>Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le +conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le +retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine +l'interrompit en lui disant:</p> + +<p>—Je sais tout.</p> + +<p>—Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que +Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour +pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la +cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous.</p> + +<p>—Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les +approuve.</p> + +<p>—Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi, +vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage +de mon amour pour elle?</p> + +<p>—A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et +solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre +coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi.</p> + +<p>—Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX.</p> + +<p>—Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était +subitement éclairci.</p> + +<p>—Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce +et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée +étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement +que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois, +elle sera dans votre lit.</p> + +<p>—Une princesse d'Autriche, ma mère!</p> + +<p>—Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est +pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la +France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout +entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent +avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir +l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils, +ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de +Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la +religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le +catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître +de la carte d'Europe.</p> + +<p>Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa +pensée n'était plus au Louvre.</p> + +<p>A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et +de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent +mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons +inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour.</p> + +<p>Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la +beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient +personne.</p> + +<p>Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le +rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est +laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui +nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par +l'ignorance et la haine des historiens:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">La royauté me nuit et me rend misérable.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Jamais à la grandeur amour n'est favorable.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si je n'étais point roi, je serais plus content;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si j'avais obéi dès le commencement:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que si vous m'aviez pris une fois seulement.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme ou voit la marine et calme et courroucée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'amant est agité de diverse pensée.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">«Qui dure en un état ne se peut dire aimer.»</span><br /> +</p> + +<p>Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la +Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et +voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Toucher, aimer</i>, c'est ma devise,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ce celle-là que plus je prise,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Bien qu'un regard d'elle à mon coeur</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Darde plus de traits et de flamme</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Que de tous l'Archerot vainqueur</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">N'en ferait onc appointer dans mon âme.</span><br /> +</p> + +<p>Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la +rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison +construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du +jardin du vieil hôtel de ce nom.</p> + +<p>C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du +rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de +pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du +temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin +l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon.</p> + +<p>L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de +cette modeste habitation.</p> + +<p>C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand +il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château +de Madrid.</p> + +<p>Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois.</p> + +<p>Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril +1572.</p> + +<p>Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes +grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le +petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne.</p> + +<p>Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de +Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand, +après la chasse, le roi passait la nuit au château.</p> + +<p>Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna +qu'une fille au roi de France.</p> + +<p>Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait +devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste +orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur +d'être jalouse d'elle.</p> + +<p>C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette +belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un +jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre +chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par +là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en +scaurait passer.»</p> + +<p>Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes +qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,» +négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait +ses nuits solitaires à lire ses Heures.</p> + +<p>Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la +passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité.</p> + +<p>Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau +et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute +valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles +IX.</p> + +<p>Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire.</p> + +<p>Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de +l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux.</p> + +<p>Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain!</p> + +<p>Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard, +convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la +première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se +pencha point sur le berceau de son fils.</p> + +<p>C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins +couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui +séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché +sur vingt cadavres.</p> + +<p>A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté +royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos.</p> + +<p>En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les +excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux +exercices les plus violents.</p> + +<p>Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez +Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:</p> + +<p>—Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt!</p> + +<p>Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait, +en versant des torrents de larmes:</p> + +<p>—Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.</p> + +<p>Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée +des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le +fruit de sa sagesse.</p> + +<p>La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses +propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais.</p> + +<p>Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta +la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII +indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché +d'Angoulême.</p> + +<p>Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur +d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison +avec le roi.</p> + +<p>Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil, +maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la +conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère +utérin, le comte d'Auvergne.</p> + +<p>Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison, +celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des +Valois, assure l'auteur de la <i>Confession de Sancy</i>.</p> + +<p>C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV +quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre +monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux +monnayeur.</p> + +<p>Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église +des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans +son tombeau, on avait gravé cette épitaphe:</p> + +<p class="smcap"> +<span style="margin-left: 11em;">cy gist</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">le corps de haute et puissante dame</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">madame <b>MARIE TOUCHET</b>,</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">de belleville, au jour de son décès,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">veuve de feu haut et puissant seigneur</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">messire françois de balzac,</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">seigneur d'entragues,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">chevalier des ordres du roi</span><br /> +<span style="margin-left: 7.5em;">et gouverneur d'orléans,</span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;">laquelle décéda le 28 mars 1638,</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">agée de 89 ans</span>.<br /> +</p> + +<p>La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur +d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et +en calomniant sa mère.</p> + +<p>Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses <i>Mémoires</i> le +touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:</p> + +<p>«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé +au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il +était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita +une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui +l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente +beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille +fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite, +étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit +qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle +accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de +madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se +soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans, +l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie +de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha +encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la +reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III +le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant +fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie +Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au +roi Charles.»</p> + +<p>M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans +doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part +qu'elles viennent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + +<h3>LE VERT GALANT</h3> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Vive Henri-Quatre!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vive ce roi vaillant!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce diable à quatre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A le triple talent</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De boire et de battre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et d'être un vert-galant.</span><br /> +</p> + +<p>Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une +marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous +représente admirablement le caractère de Henri IV.</p> + +<p>Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans +les camps, et qui après la bataille fêtait joyeusement avec ses +compagnons le vin du crû, ou allait demander l'hospitalité à quelqu'une +des maîtresses qu'il avait toujours dans les environs.</p> + +<p>On attribue même à Henri IV le second couplet de la chanson:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">J'aimons les filles,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et j'aimons le bon vin.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De nos vieux drilles</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Répétons le refrain:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">J'aimons les filles,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et j'aimons le bon vin.</span><br /> +</p> + +<p>Certes ce couplet ne dut pas coûter de grands efforts d'imagination au +roi, mais il fit plus pour sa popularité que ses victoires et sa +proverbiale bonté.</p> + +<p>Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gaîté et gaillardise sont des +fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre maître sent, pense, agit +comme nous, ce n'est plus un maître, c'est un des nôtres. Il est à nous, +nous sommes à lui.</p> + +<p>Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thèse n'est pas nouvelle: +le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> dont je vais +sans façon détacher une page ou deux:</p> + +<p>«Oui, la gaillardise est un instrument d'autorité, un moyen d'ascendant, +et c'est là ce qu'ont méconnu les meilleurs de nos souverains, nobles +coeurs, mais petits esprits, faibles tempéraments à qui le +<i>Diable-à-quatre</i> a vainement enseigné l'art, le seul art d'être +populaire en ce pays; car pour en revenir à Henri IV, à quoi doit-il +d'être encore aujourd'hui</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire?</span><br /> +</p> + +<p>«A la <i>poule-au-pot</i>? mais il ne l'a jamais donnée cette fameuse +poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple: +voyez le prix dont elle est maintenant.—A ses victoires, à sa bonté, à +son génie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont été +des victorieux! Louis XII fut le père du peuple, et qui le connaît ce +père du peuple? Ah! s'il l'eût été comme ce bon roi d'Yvetot, passe +encore.</p> + +<p>«Non, le secret de la popularité d'Henri IV, demandez-le à la chanson, à +la plus populaire de nos chansons: <i>J'aimons les filles</i>.... Mais tout +le monde la sait par coeur, même les dévots, même les plus graves.</p> + +<p>«Le fils du Vert-Galant égalait au moins son père en bravoure. S'il +n'eut pas de génie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien +qu'il le haït à juste titre, il le supporta, il s'effaça devant lui +pendant tout son règne, par dévoûment pour ses sujets. Quel plus noble +exemple de sagesse et d'abnégation! Personne cependant ne lui en sut +gré. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas <i>les filles et le bon vin</i>, parce +qu'il ne fut pas un <i>diable-à-quatre</i>, un <i>joyeux drille</i>, un +<i>gaillard</i>; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet +du sein d'une dame; et, en vérité, c'étaient bien des façons.—Je tiens +de mon père, disait-il, je sens le gousset.—Il s'agissait bien du +gousset!</p> + +<p>«Louis XIV s'y était mieux pris: il avait débuté, tout jeune, par faire +l'amour sur les toits pour que tout le monde le vît: c'était le +programme du nouveau règne. Aussi, pendant longtemps, sa popularité +fut-elle immense, d'autant plus que les suites répondirent aux +commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait +gagné de terrain par les gouttières.</p> + +<p>«Tant qu'on lui crut encore une ou deux maîtresses au moins, on lui +pardonna sa grandeur, on lui aurait même passé sa piété; mais dès +qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'était que sa +compagne légitime, au lieu de tout ce qu'on avait espéré, il n'y eut +qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Quelle trahison en +effet, quel détestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard! +De ce moment la popularité du grand roi s'écroula, son nom tomba dans le +mépris. Ses faiblesses ne lui furent comptées pour rien; on ne vit plus +que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.</p> + +<p>«Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop être envisagée à ce +point de vue.</p> + +<p>«Parlez-moi du régent: en voilà un gaillard! et Dubois, son ministre, la +gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le +bien-aimé!—Mais qu'ai-je donc fait à ce bon peuple pour qu'il m'aime +tant? disait-il.—Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-être, +vous êtes si jeune!—Il avait quatre ans,—mais on pressent ce que vous +ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aïeul +Louis le Grand, Louis le délicat, Louis le dégoûté, dont le coeur était +comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver +trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si près, +ni de si loin. Vive l'égalité, morbleu! Vous prendrez vos maîtresses de +toutes mains; la dernière fille du peuple, aussi bien que la plus grande +dame, pourra être appelée à trôner un quart d'heure sur vos genoux: et +si on la décrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers +direz-vous peut-être comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me +l'ont gâtée.»</p> + +<p>Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gâta pas toutes ses +maîtresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors où il +pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu +sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent, +autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le +roi vert-galant; mais il prenait gaîment son parti des trahisons, il +était si disposé à trahir lui-même.</p> + +<p>Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes à +toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au +besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma +le roi prometteur. Il allait même jusqu'à donner des promesses écrites. +Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.</p> + +<p>Lorsqu'il n'avait que la cape et l'épée, le rachat de ses promesses ne +lui coûtait guère; il en fut autrement lorsqu'il eut échangé la couronne +de France contre une messe: il fallait alors débourser de beaux écus. +Sully grondait, mais il payait; c'était son métier d'être économe pour +son maître, et il avait besoin d'être économe. Outre qu'Henri aimait le +vin et les filles, il ne détestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus +de chances qu'en amour.</p> + +<p>Alors il écrivait à Sully:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six +cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les +distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.»</p></div> + +<p>Aux remontrances de Sully:</p> + +<p>«Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaillé pour +mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?»</p> + +<p>De loin la bonhomie d'Henri IV ne paraît pas toujours d'un très-franc +aloi. Il est à croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne +furent qu'un masque; il excellait à mettre en scène, et il ne sentait +guère le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait +recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.—«Vous êtes père, monsieur +l'ambassadeur?—Oui, Sire.—Alors, j'achèverai la promenade.»</p> + +<p>Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais +promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on +pendait les braconniers haut et court.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses +maîtresses. Au commencement, se ruiner lui eût été difficile; il n'avait +pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint +déchiré; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses +amies au moins contribuèrent puissamment à payer ses partisans et ses +adversaires, ses adversaires surtout.</p> + +<p>L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de +rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant.</p> + +<p>Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques +calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets +pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on +dépeignait les <i>abominations</i> du huguenot converti. Jusque sur les murs +du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres +fois c'était seulement des conseils un peu aigres:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Hérétique point ne seras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De fait ni de consentement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tous tes péchés confesseras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Au Saint Père dévotement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les églises honoreras,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Rétabliras entièrement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Bénéfices ne donneras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'aux catholiques seulement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ta bonne soeur convertiras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par ton exemple doucement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tous les ministres chasseras,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les huguenots pareillement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La femme d'autrui tu rendras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que tu retiens paillardement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La tienne tu reprendras,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si tu peux vivre saintement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Justice à chacun tu feras,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si tu veux vivre longuement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Grâce ou pardon ne donneras</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Contre la mort uniquement;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ce faisant tu te garderas</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Du couteau de frère Clément.</span><br /> +</p> + +<p>Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri +IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa +politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme +de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et +créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva, +dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le <i>gaillard</i> +seul est de notre compétence.</p> + +<p>Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa +taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble, +le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez, +d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression +de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence +pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux +commissures ne démentait point.</p> + +<p>Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en +éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa +physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton +se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de +ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.</p> + +<p>Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses +traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de +bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque +d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la +flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire.</p> + +<p>Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à +l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa +garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses +agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes.</p> + +<p>Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes +ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes, +dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.» +Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit +que de besogne et qu'il n'était pas «<i>grand abatteur de bois</i>.» Mais +Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre.</p> + +<p>On ferait un calendrier avec le nom de toutes les <i>saintes</i> que fêta ce +dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il +s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres +faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de +paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le +torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné.</p> + +<p>De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une +légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont +emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour +les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent +beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal, +obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre.</p> + +<p>Fleurette eut un enfant de Henri IV et le poëte Dufresny était +arrière-petit-fils de la belle jardinière. Voltaire assure qu'il +ressemblait à son bisaïeul, et que son origine était la véritable cause +de la bienveillance de Louis XIV à son égard. Dufresny tenait de son +grand-père. Le grand roi avait renoncé à l'enrichir, la France n'y eût +pas suffi; le poëte finit par épouser sa blanchisseuse, seul moyen en +son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.</p> + +<p>Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientôt un champ plus +vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le +voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et +quels romans! Le burlesque à chaque instant menace de tourner au +tragique: on dégaîne les épées, il pleut des coups de bâton. Déguisé en +palefrenier, le roi s'élance sur une échelle qui doit le conduire +auprès de sa belle; mais les échelons ont été sciés à l'avance, et voilà +le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons +faisaient le guet.</p> + +<p>Une autre fois il s'agit encore d'une fenêtre; elle était au +rez-de-chaussée, il n'y avait pas besoin d'échelle. Notre prince +d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et +saute dans la chambre. Il court au plus pressé, c'est-à-dire au lit; la +belle n'y était pas, mais bien un galant plus favorisé, un galant qui +avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurité aidant, Henri put +s'échapper sans esclandre.</p> + +<p>Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit à la bataille son +pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop +primitif, en criant à l'aide.</p> + +<p>Tout n'était pas profit, non plus, dans le métier d'ami du prince, et à +deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoyés en +reconnaissance emboursèrent pour le compte de leur maître de bonnes +volées de bois vert.</p> + +<p>Mais à quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer +toutes ces femmes inconnues qu'énumèrent des compilateurs plus inconnus +encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville, +la fille du président Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny, +de Boinville, Le Clein et tant d'autres?</p> + +<p>Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite détachent de la +trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette +charmante Cypriote, aussitôt délaissée que séduite; dame Martine, femme +d'un docteur de La Rochelle, à qui il fit oublier ses devoirs et le +bonnet carré de son époux, ce qui lui valut des réprimandes publiques au +prêche, mademoiselle de la Bourdaisière, fille d'honneur de la reine +Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans +l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la +comtesse de Limoux, dont la faveur dura également le temps d'une lune +rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, «le gratifia d'un +<i>Souvenez-vous de moi</i> qui ne le rendit pas plus prudent;» Catherine de +Verdun, autre religieuse, «vrai ragoût de huguenot;» Louise Marguerite +de Lorraine, qu'il eût peut-être épousée, «s'il n'avait, dit Sully, +appréhendé la trop grande passion qu'elle témoignait pour sa maison, et +surtout pour ses frères;» mademoiselle Paulet, «qu'il allait voir à +l'hôtel de Zamet quand il fut assassiné en la rue de la Ferronnerie,» +prétend Sauval; etc., etc.</p> + +<p>Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent à l'histoire. +Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marquée ne +commencèrent qu'après son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant +qu'il était retenu prisonnier à la cour de France.</p> + +<p>Ce fut une union singulière que celle de Marguerite et de Henri de +Navarre. Belle, spirituelle, enjouée, la jeune princesse eût pu prendre +un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son époux, ou tout au +moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta même pas. Elle se +maria pour obéir à la politique de sa mère et ne changea rien à son +genre de vie; or chacun connaît le genre de vie de la docte Marguerite: +ses aventures avaient été au moins aussi nombreuses que celles de Henri; +on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas à la cour que ses +frères eux-mêmes avaient eu part à ses faveurs.</p> + +<p>Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une +association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice, +fut une alliée fidèle. Les deux époux, au lendemain de leur mariage, se +regardèrent comme aussi libres que par le passé. Ils n'attendirent même +pas au lendemain. Le soir même de la célébration des noces, Henri se +contenta de conduire sa femme jusqu'à son appartement; après de +cérémonieuses salutations, il se retira, et la porte était à peine +fermée sur lui que la fenêtre de Marguerite s'ouvrait à l'élu du moment.</p> + +<p>Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblançay, dame de Sauves, +marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de +Médicis, avait été élevée à son école. Autant par sa beauté que par sa +coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-mère, +qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volontés.</p> + +<p>Les galanteries de madame de Sauves suffiraient à défrayer des volumes, +et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme +cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre. +Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence +de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame +de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le +Béarnais et le duc d'Alençon.</p> + +<p>Les chroniques se trompent. Aussi rusé au moins que Catherine de +Médicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jetée dans son +lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caractère et sur ses +véritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment où le roi de +Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est-à-dire vers la fin de +février 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conservé un bon +souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des +véritables intentions de la cour à son égard.</p> + +<p>C'est dans la maison même de la reine sa femme que Henri devait trouver +celle qui lui inspira sa première passion sérieuse. La petite cour du +roi de Navarre s'ennuyait profondément à Nérac, quand l'époux <i>in +partibus</i> de Marguerite s'éprit follement de Françoise de Montmorency, +qu'on appelait <i>la belle Fosseuse</i>, suivant l'usage du temps de donner +aux noms de femme une terminaison féminine, parce que son père portait +le titre de baron de Fosseux.</p> + +<p>Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne +résista pas longtemps au roi; et bientôt, quelques précautions que +prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un mystère pour +personne. Loin de se fâcher, la reine Marguerite protégeait en secret +les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette époque la +<i>guerre des Amoureux</i> venait d'éclater, et plusieurs fois Henri faillit +être pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle +maîtresse.</p> + +<p>Il ne tarda pas à devenir impossible à Fosseuse de dissimuler; elle +était enceinte. Le roi dut tout avouer à sa femme, et voilà comment +Marguerite dans ses <i>Mémoires</i> s'explique sur cette aventure:</p> + +<p>«Le mal prenant à Fosseuse au point du jour, étant couchée en la chambre +des filles d'honneur, elle envoya quérir mon médecin et le pria +d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous étions couchés en une même +chambre, en divers lits, comme nous avions accoutumé. Lorsque le médecin +lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que +faire, craignant d'un côté qu'elle fût découverte, et de l'autre qu'elle +fût mal secourue, car il l'aimait fort. Il se résolut enfin de m'avouer +tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgré tout +ce qui s'était passé, il me trouverait toujours prête de le servir en +ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit:</p> + +<p>«—Ma mie, je vous ai célé une chose qu'il faut que je vous avoue; je +vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que +je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever +tout à l'heure, pour aller à l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous +savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela.</p> + +<p>«Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de +lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'était ma fille propre; +que cependant il s'en allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin +qu'il n'en fût point ouï parler.</p> + +<p>«Je fis promptement ôter Fosseuse de la chambre des filles et la mis +dans une chambre écartée avec mon médecin et des femmes pour la servir, +et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne fît qu'une fille +qui encore était morte.»</p> + +<p>A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque rétablie et +toute souriante; il se confondit en remercîments envers la reine +Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gardât Fosseuse et +continuât à lui témoigner la même amitié.</p> + +<p>«—Je craignais, dit Marguerite, en lui obéissant, qu'on ne me montrât +du doigt.»</p> + +<p>Ce devait être le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle +Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole +monarque, Corisandre d'Andouins.</p> + +<p>Ce fut à Bordeaux que, pour la première fois, le roi de Navarre aperçut +Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont +le nom rappelle ceux des héroïnes de d'Urfé, était la fille unique de +Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait épousé +très-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, sénéchal de +Béarn, qui, ayant eu un bras emporté d'un coup de canon au siége de la +Fère, mourut, quelques jours après, de cette blessure, à l'âge de +vingt-huit ans à peine.</p> + +<p>De toutes les maîtresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont +l'amour paraît avoir été le plus vrai et le plus désintéressé.</p> + +<p>Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait +ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui à +ses dépens et lui envoyait des levées de plusieurs milliers de Gascons. +Le roi, de son côté, après chaque victoire de ses armes, se dérobait à +son armée pour courir dans les bras de sa maîtresse. «L'amour, dit +Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y déposer +les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre à part pour son +usage.»</p> + +<p>Il avait promis le mariage à cette belle veuve de vingt-six ans, qui +portait un des plus grands noms des provinces méridionales. On lit même, +dans les <i>Mémoires de Gramont</i>, qu'il voulut reconnaître le fils que +Diane avait eu de Philibert. «Il n'a tenu qu'à mon père, dit le +chevalier de Gramont, d'être le fils de Henri IV: le roi voulait à toute +force le reconnaître, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc +ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas +sur les César de Vendôme.»</p> + +<p>D'Aubigné détourna le roi de ce projet d'union:—«Il faut, lui dit-il, +que vous soyez <i>aut Cæsar aut nihil</i>.... Si vous devenez l'époux de +votre maîtresse, le mépris que vous ferez rejaillir sur votre personne +vous fermera sans ressource le chemin du trône.»</p> + +<p>La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons +quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le +plus respectueux:</p> + +<div class="blockquot"><p>«J'arrivai hier au soir de Marans, lui écrivait-il, en 1588. Ah! +que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur +que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y réjouir avec ce que l'on +aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où +je serai plus près de vous; mais je n'y ferai guère de séjour. Je +crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul. +Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce; croyez ma fidélité être +blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela +vous porte contentement, vivez heureuse.</p></div> + +<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">«Henri.»</span></p> + +<p>Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fidélité avec cette +assurance! La comtesse savait à quoi s'en tenir sur ce point; moins de +six mois après, le roi lui annonçait en ces termes la mort d'un fils +qu'il avait eu de quelque maîtresse obscure:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesières, et il s'en retournera +avec tout ce qu'il vous faut, excepté moi. <i>Je suis fort affligé de +la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commençait à parler</i>.»</p></div> + +<p>La belle Corisandre avait des goûts mondains que lui reprochent les +écrits satiriques du temps. Elle allait à la messe escortée de pages, de +bouffons, de chiens, de singes, d'animaux privés de toute espèce. Son +amant attentif à lui plaire lui écrit encore:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas, +le plus beau que vous vîtes et le meilleur, force panache +d'aigrette. Bonnières est allé à Poitiers pour acheter des cordes +de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur, +souvenez-vous toujours de <i>Petiot</i>.»</p></div> + +<p>Petiot, c'est lui-même.</p> + +<p>Plus tard, il lui offre encore un cadeau du même genre.</p> + +<div class="blockquot"><p>«J'ai deux petits sangliers privés et deux faons de biche; +mandez-moi si vous les voulez.»</p></div> + +<p>Madame de Gramont resta quelque temps encore la maîtresse en titre du +roi, même après qu'il eut passé la Loire et fait sa jonction avec +l'armée catholique et royale; mais la beauté de Corisandre s'altéra +rapidement et le charme se rompit.</p> + +<p>Cette rupture fut peut-être précipitée par une nouvelle passion inspirée +à Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut +point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de +résister à l'amour du roi.</p> + +<p>C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'éprit à première vue +d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la +Roche-Guyon. Tout aussitôt, il lui adressa les billets les plus +passionnés; mais les billets restèrent sans réponse. Pour l'aller voir, +«il faisait, dit Bassompierre, des traites et des équipées incroyables.» +Peines et soins perdus.—«Je suis trop pauvre pour être votre femme, +répondait la marquise, et de trop bonne maison pour être votre +maîtresse.»</p> + +<p>Aux billets cependant succédaient les présents. La marquise ne recevait +pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les +difficultés. Il prit alors une résolution désespérée.</p> + +<p>Un jour, à la chasse, il perdit ses compagnons et courut à toute bride +demander l'hospitalité à la belle veuve. Il fut reçu comme un roi devait +l'être; le cor sonna à son arrivée, le château s'illumina du haut en +bas; un souper magnifique fut préparé; la marquise, en grands habits de +cérémonie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle +réception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de +Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que +volontiers il échangerait sa couronne contre un tel trésor de beauté.</p> + +<p>L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe à son +appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commençait à +l'inquiéter, lorsque tout à coup il entendit, dans la cour, un grand +bruit de chevaux et d'équipages. La marquise donnait des ordres pour son +départ.</p> + +<p>Henri descendit tout éperdu, et courant à elle:</p> + +<p>«—Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!»</p> + +<p>«—Sire, répondit madame de Guercheville, un roi est le maître partout +où il se trouve; et pour ne vous désobéir en rien, vous trouverez bon +que je me retire.»</p> + +<p>Et, sans écouter davantage les supplications du prince, elle monta dans +son carrosse et alla passer la nuit à deux lieues de là.</p> + +<p>Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut rêver batailles +et grands coups d'épée.</p> + +<p>Ce mécompte pourtant ne le découragea pas; mais, après deux ou trois +autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre définitivement +son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage à +l'héroïque résistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de +Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle épouse, Marie de +Médicis.</p> + +<p>—«Celle-là, dit-il, réhabilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y +étant frotté.»</p> + +<p>Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la +blessure de son amour-propre.</p> + +<p>Le roi assiégeait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher +quelques distractions au couvent de Montmartre, qui était devenu le lieu +de rendez-vous de tous les galants de l'armée.</p> + +<p>Le joli couvent que c'était là!</p> + +<p>Les ribauds de l'armée royale avaient rimé des chansons sur madame +l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et +se donnaient de la satire à coeur joie. Cajétan, le légat du pape, ce +fougueux prélat qui organisait des processions armées et courait les +carrefours en criant <i>Guerra! Guerra</i>! disait à M. de Mayenne, en +faisant allusion aux passe-temps de Henri IV:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Con sempre estar en bordello</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ercole non se fato immortello!</span><br /> +</p> + +<p>S'adressant à une communauté religieuse et venant d'un prince de +l'Eglise, le mot était piquant!</p> + +<p>Marie de Beauvilliers, que la pauvreté, plutôt que la vocation, avait +décidée à faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se +présenta de jeter son béguin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri +IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit à Senlis; il lui +avait juré amour éternel et lui promettait de la faire relever de ses +voeux par le pape.</p> + +<p>Ces huguenots ne doutaient de rien!</p> + +<p>Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un intermède entre +deux batailles. Marie était encore dans la première ivresse de sa +fortune que déjà le Vert-Galant songeait à bien autre chose. Décidément, +il la trouvait plus jolie sous le béguin.</p> + +<p>Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le +couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi; +elle entreprit même de réformer les moeurs de ses nonnes; elles en +avaient besoin. «Le couvent de Montmartre était alors dans un piteux +état, dit Sauval;» les revenus étaient nuls; les plus jeunes religieuses +gagnaient leur pain à la pointe de leurs oeillades, et les vieilles +étaient réduites à garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses +soins et ses peines; ses religieuses révoltées faillirent même +l'assassiner.</p> + +<p>Ici se placent les règnes successifs des deux femmes les plus aimées +d'Henri IV, Gabrielle d'Estrées et la marquise de Verneuil; mais leur +influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour +que nous ne leur consacrions pas un chapitre à part. Nous passerons donc +tout de suite à la comtesse de Moret.</p> + +<p>Jacqueline de Bueil, se fiant à sa figure et à ses charmes, essaya de +renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries +fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites +intrigues ne réussirent même point à lui donner une grande position à +la cour. «Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait dû +cependant lui donner un grand ascendant; elle était malhabile.»</p> + +<p>Ce fils, qui fut légitimé sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus +tard, joua un rôle à la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de +Moret, était-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter.</p> + +<p>La comtesse sa mère, en effet, était d'humeur plus que facile, et le roi +avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la +place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet éternel ennemi de Henri de +Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui +soufflant ses maîtresses.</p> + +<p>Nous voici arrivés à la dernière passion de Henri IV, la plus violente +et la plus fatale. Vieillard à barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un +amour impétueux, irrésistible, extravagant pour une enfant de seize ans, +Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait +dû l'épouser; mais le roi avait prévenu son favori.</p> + +<p>—«Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et +outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses, et qu'elle +t'aime, je te haïrais; si elle m'aime, tu me haïrais. Je suis résolu de +la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma +famille.»</p> + +<p>Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se +retira; mais le prince de Condé eut le courage de tenter l'aventure.</p> + +<p>Chose rare à cette époque, le prince de Condé prétendit garder sa femme +pour lui seul. Henri fut outré de ce manque de respect; il ne songea +plus qu'à lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le +dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait même assez disposée +à se rendre, mais elle était gardée à vue.</p> + +<p>Alors commence une série d'aventures qui, pardonnables chez un jeune +homme, devenaient ridicules chez un barbon. Déguisé en garde chasse ou +en reître, le roi de France allait rôder sous les fenêtres de sa belle; +il avait perdu la faculté de penser à toute autre chose, et, pour +attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle +entreprise dans laquelle il ne s'embarquât.</p> + +<p>A Saint-Leu, le roi, accompagné de M. de Vendôme et des frères d'Elben, +déguisés comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et +arrêté: le prévôt les avait pris pour des voleurs.</p> + +<p>Malherbe avait été nommé d'office pour chanter les amours de Henri IV; +il avait alors à peindre son désespoir et ses angoisses:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">0 beauté, reine des beautés,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Seule de qui les volontés</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Président à ma destinée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pourquoi n'est, comme la toison,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Votre conquête abandonnée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A l'essor d'un autre Jason?</span><br /> +</p> + +<p>Les essors du vieux Jason n'aboutissaient à rien, tant était vigilant M. +de Condé; il avait emmené sa femme loin de la cour et refusait +obstinément de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient +inflexible. «—Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser +la tête; nenni.»</p> + +<p>Malherbe cependant chantait toujours:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Donc cette merveille des cieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Parce qu'elle est chère à mes yeux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En sera toujours éloignée;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et mon impatiente amour,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Par tant de larmes témoignée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">N'obtiendra jamais son retour.</span><br /> +</p> + +<p>Sully cherchait à consoler le roi, qui était inconsolable.</p> + +<p>«—Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de +Condé à la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus +facilement.»</p> + +<p>C'était aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne +trouvait cependant aucun expédient.</p> + +<p>Les couches de Marie de Médicis, la seconde épouse de Henri IV, +fournirent, pour attirer le prince de Condé à la cour, un prétexte +auquel il ne put résister. Le roi était au comble de la joie de revoir +sa bien-aimée, et Malherbe chantait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">Ont eu grâce des cieux.</span><br /> +</p> + +<p>Le roi était alors complètement métamorphosé. Jaloux du bien paraître +aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et +s'inondait d'essence. Il avait à la cour tout le monde pour lui; on +trouvait impardonnable M. de Condé, et, tandis que chacun conspirait +contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu +à lutter contre le maître.</p> + +<p>Se voyant hors d'état de résister à l'orage qui menaçait son front, le +prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque +malgré elle.</p> + +<p>«Le roi était au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui +porta la nouvelle de cette fuite. J'étais le plus proche de lui. Il me +dit tout bas à l'oreille:—«Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet +homme mène sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou +pour la conduire hors de France.»</p> + +<p>Il se retira aussitôt dans sa chambre, confiant le jeu et son argent à +Bassompierre. Il n'avait plus la tête à lui. Chez sa femme, il se livra +à tous les transports d'une colère furieuse et d'un désespoir insensé. +Il fit mander ses ministres et leur déclara qu'à tout prix il voulait +faire revenir en France le prince de Condé et sa femme.</p> + +<p>Malherbe, lui, chantait encore cette grande désolation:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Quelles pointes de rage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ne sent point mon courage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De voir que le danger,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">En vos ans les plus tendres,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Vient menacer vos cendres</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">D'un cercueil étranger.</span><br /> +</p> + +<p>Il paraît que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait +cependant jamais gêné, car le poëte ajoute:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Aussi suis-je un squelette;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ainsi la violette</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qu'un froid hors de saison</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ou le soc a touchée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De ma peau desséchée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Est la comparaison.</span><br /> +</p> + +<p>La douceur d'être comparé à une violette ne suffit pas à consoler le +roi, ni même à le faire renoncer à l'espérance de revoir madame de +Condé.</p> + +<p>Le prince s'était réfugié dans les Pays-Bas; des émissaires de Henri IV +tentèrent un enlèvement: ils échouèrent. La diplomatie ne réussit pas +mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute déclarer la +guerre à l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le mystérieux +régicide, vint détourner le cours des événements.</p> + +<p>Sully prête à son maître les plus vastes projets; cette lutte, qu'il +allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour résultat le +remaniement de la carte de l'Europe, à la tête de laquelle la France se +fût définitivement placée.</p> + +<p>Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions, +et nous laissons à la sévère histoire le soin de résoudre ce grand +problème politique.</p> + +<p>Du reste, Henri IV était bien de taille à le poser. L'homme avait ses +faiblesses, mais le monarque était bien capable de les faire servir à +ses desseins.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + +<h3>LA BELLE GABRIELLE.</h3> + + +<p>Entre tous les noms amoureux et chéris que la tradition s'est plu à +entourer d'une poétique auréole, celui de Gabrielle d'Estrées est +assurément un des plus populaires.</p> + +<p>Cette belle maîtresse du roi de France, cependant, était loin en son +temps d'être l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition +offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse; +ils craignaient de la voir un jour assise sur le trône. Ils lui +faisaient un crime de son esprit, de sa beauté même, beauté damnable!</p> + +<p>Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du +Louvre par la litière de la belle favorite.</p> + +<p>—Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée +qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?</p> + +<p>—Ne faites nulle attention à <i>cela</i>, répond le bourgeois de Paris, et +remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du +roi.</p> + +<p>Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses +diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie +elles trouvaient amplement matière à la critique.—«Encore un ajustement +nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix.</p> + +<p>Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux; +«volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de +récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir +ses bonnes intentions.—«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la +poule au pot!»</p> + +<p>Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques +de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque +année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours, +légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui +n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette +femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et +désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri +IV.</p> + +<p>On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle +d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des +chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de +France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et +nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement +désintéressé, c'est-à-dire impartial.</p> + +<p>Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans +les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions +de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que +complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Loin du bruit des combats elle attendait son père.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux</i>.</span><br /> +</p> + +<p>Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la +belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la <i>Henriade</i> en flagrant délit +d'adulation, mais l'épopée a ses exigences.</p> + +<p>Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement; +malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de +calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au +moins en médisances.</p> + +<p>Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère +la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de +Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se +dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et +trop délicate.—«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que +j'en veux chez la reine ma femme.»</p> + +<p>Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or +avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des +galants par la quantité, elle continua à <i>produire</i> sa fille dans le +monde.</p> + +<p>Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III, +lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette +passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de +M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui +recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde, +qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.</p> + +<p>Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé +d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter +son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée, +lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il +devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de +son maître.</p> + +<p>Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections +de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion +ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre +exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en +devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le +duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y +trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du +roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers.</p> + +<p>La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de +Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait +fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse. +Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint +Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc, +qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit +qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du +roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui +préférait Bellegarde qui devait l'épouser.</p> + +<p>Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique +Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il +tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du +château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait +passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne +apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes +de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de +cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa +tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait +annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui +disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se +résoudre à le regarder.</p> + +<p>L'insuccès de cette ridicule démarche ne découragea point le roi; il +s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses +rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées +sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le +marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait +donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit +gravement Dreux du Radier, <i>sauvait</i> toutes les apparences.»</p> + +<p>Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être +fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère, +le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles +intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de +sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse. +On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie, +Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien +tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le +convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.</p> + +<p>Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont +l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «<i>adsum qui +feci</i>,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt.</p> + +<p>Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la +tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne +demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit +le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus +tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se +laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un +divorce.</p> + +<p>En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans +quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité. +En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse +nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons +pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère.</p> + +<p>—Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi.</p> + +<p>Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour +accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là.</p> + +<p>Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu +s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les +surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner +de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas +trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il +ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté, +était resté auprès de madame Gabrielle.</p> + +<p>«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire +une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où +elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le +roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander +des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela +<i>la Rousse</i> (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des +mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât +du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les +confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse +s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette +résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire +ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte +pour l'enfoncer.</p> + +<p>«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une +fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point, +quoiqu'elle fût assez haute. <i>La Rousse</i>, qui était aux aguets, parut +aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les +confitures qu'il demandait.»</p> + +<p>Cette même <i>Rousse</i> fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par +Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se +répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de +Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle.</p> + +<p>Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à +Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense.</p> + +<p>Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle: +dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se +faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses, +nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.» +L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté.</p> + +<p>Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été +donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent +avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.</p> + +<p>C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement +ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche, +petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de +perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence +admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.</p> + +<p>Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent +Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de +souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux +démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports +qu'on lui faisait de ses serviteurs, et <i>lui découvrait les blessures de +son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur</i>, en sorte que +cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux, +soutenait chacun et n'opprimait personne.»</p> + +<p>Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais +presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard +fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la +placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti +huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se +trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été +opposée.</p> + +<p>L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la +belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à +demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en +bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil, +s'arrêtaient les yeux de Henri IV.</p> + +<p>Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se +pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne +une idée assez juste de cette grande scène historique.</p> + +<p>Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal +remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux, +acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui +donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée +dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut +aimer Henri IV.</p> + +<p>Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant +arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière +découverte où elle trônait en souveraine.</p> + +<p>«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir +tout ce monde crier si allégrement <i>Vive le roi</i>! Il avait presque +toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et +damoiselles qui étaient aux fenêtres.»</p> + +<p>Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est +toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait +dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout +entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur +des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle, +il nous la décrit avec complaisance.</p> + +<p>«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus +constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la +nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle +favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures, +inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste +les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton.</p> + +<p>«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle; +elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin +couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis +en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé +de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur +de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni +d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.»</p> + +<p>Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à +sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV, +habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile +l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au +bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux. +Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse +incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva +pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.»</p> + +<p>Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité.</p> + +<p>Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un +fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire +qui, par bouffées, montait au cerveau du roi.</p> + +<p>L'arrivée du <i>poupon</i> combla de joie le Béarnais; la naissance de cet +enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de +possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de +Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune +de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît +désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de +Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous +ne ferons qu'effleurer.</p> + +<p>Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est +donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des +fortunes si diverses, et qui est une des <i>créations</i> de Mézeray, dut de +pouvoir servir si utilement son maître.</p> + +<p>Sully, dans ses <i>Œconomies</i>, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi; +il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit +tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche +injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de +Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de +terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure +de voyage, que l'on trouve dans les <i>Œconomies</i>, nous en donne la +preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre +le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser +tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond +silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la +douleur du roi.</p> + +<p>—Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il +s'empêcher de se dire.</p> + +<p>Il était alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa +maîtresse.</p> + +<p>La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle +contribua puissamment à vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais +qu'il joua toute sa vie.</p> + +<p>Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de César.—«Mes amis, +ai-je bien joué cette comédie?»</p> + +<p>A tort on a accusé Henri IV de tenir si prodigieusement à la religion +réformée. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les +avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son +coeur comme un écho affaibli de ses jeunes années. La belle Gabrielle +alors lui mettait la main sur la bouche et, malgré ses +<i>Ventre-saint-gris</i>, le faisait taire.</p> + +<p>—Souvenez-vous, Sire, que vous êtes le fils aîné de l'Église.</p> + +<p>Plus tard nous voyons Gabrielle pousser à la conquête de la +Franche-Comté, prendre les intérêts de Balaguy-Montluc, s'entremettre +entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, à l'apogée de sa puissance, +faire négocier à Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de +Navarre.</p> + +<p>Épouse délaissée. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse. +Reléguée en Auvergne dans sa résidence d'Usson, elle se plaignait en +beaux vers d'être une épouse sans mari, et elle écrivait ses <i>Mémoires</i> +qui ne réussissent point à donner à nos yeux tort à Henri IV. Déjà elle +pouvait prévoir qu'elle allait avoir à lutter contre l'influence de la +favorite.</p> + +<p>Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de +Monceaux. Sa position à la cour était devenue officielle, et chacun lui +rendait les hommages dus à une souveraine.</p> + +<p>Partout nous la retrouvons aux côtés de Henri IV, aux bals, aux fêtes, +et jusque dans les conseils. Le roi reçoit-il des ambassadeurs, il la +fait cacher derrière une tapisserie, afin qu'elle puisse ouïr tout ce +qu'on dira et lui donner son avis.</p> + +<p>Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, nous donne +dans ses curieux <i>Mémoires</i> la mesure de la toute-puissance de +Gabrielle.</p> + +<p>Le roi était venu à Rouen pour tenir l'assemblée des notables; c'est +même à cette occasion qu'il fit cette mémorable harangue, dans laquelle +il disait aux notables que, bien que ce ne fût l'usage des rois, des +barbes grises et des victorieux, «il venait se mettre en tutelle entre +leurs mains.»</p> + +<p>Comme, à l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le +discours qu'il avait prononcé devant ces bourgeois:</p> + +<p>—Je suis fort étonnée, Sire, répondit la marquise de Monceaux, que +Votre Majesté ait parlé de se mettre en tutelle.</p> + +<p>—Ventre-saint-gris! répondit le roi, il est vrai; mais je l'entends +avec mon épée au côté.</p> + +<p>Gabrielle en cette circonstance fut officiellement présentée au +parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en être surpris; +mais il en prend son parti et nous raconte que dès le lendemain matin il +se transporta en l'hôtel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.</p> + +<p>Lorsqu'elle suivait le roi à la chasse, Gabrielle avait adopté un galant +costume d'homme, sous lequel sa beauté semblait plus piquante. Ils s'en +allaient tous les deux le long des chemins de la forêt, faisant la cour +buissonnière, leurs chevaux tellement rapprochés qu'ils pouvaient se +donner la main.</p> + +<p>Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le +royaume n'était point si pacifié encore que Henri pût se permettre les +tranquilles amours des rois fainéants. La nécessité, bottée et +éperonnée, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcôve au +milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et +demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'à la cour d'honneur.</p> + +<p>—Dieu vous garde, Sire, et au revoir!</p> + +<p>Et le roi s'élançait à cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser +de l'étrier.</p> + +<p>C'est en telles circonstances qu'il envoyait à Gabrielle cette charmante +romance, digne d'un ménestrel du gai sçavoir, et qui est la gloire et le +renom même de Gabrielle:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Charmante Gabrielle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Percé de mille dards</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand la gloire m'appelle</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A la suite de Mars,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cruelle départie!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Malheureux jour!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ne suis-je sans vie</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ou sans amour!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">L'amour sans nulle peine</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">M'a, par vos doux regards,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme un grand capitaine,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mis sous ses étendards.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Cruelle départie!</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Malheureux jour!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ne suis-je sans vie</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ou sans amour!</span><br /> +</p> + +<p>La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être +rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Héros dont la présence</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fait mes plus doux plaisirs,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ta cruelle absence</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Me coûte de soupirs!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que ne puis-je te suivre;</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Dans les hasards</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ou bien cesser de vivre,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Lorsque tu pars.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quoi! toujours aux alarmes</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tu veux livrer mon coeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le moindre bruit des armes</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le glace de frayeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il n'est point de remède</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">A mon tourment;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Si le guerrier ne cède</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Au tendre amant.</span><br /> +</p> + +<p>On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué +bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait +adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le +Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage +d'écrivain.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6.5em;">Viens, Aurore,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Je t'implore,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Je suis gai quand je te voi.</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">La bergère</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Qui m'est chère</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Est vermeille comme toi.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Pour entendre</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Sa voix tendre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">On déserte le hameau,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Et Tityre</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Qui soupire</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Faire taireson chalumeau.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Elle est blonde,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Sans seconde;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Elle a la taille à la main;</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Sa prunelle</span><br /> +<span style="margin-left: 6.55em;">Etincelle</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme l'astre du matin.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">De rosée</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Arrosée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">La rose a moins de fraîcheur,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Une hermine</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Est moins fine;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le lys a moins de blancheur.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">D'ambroisie</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Bien choisie</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Hébé la nourrit à part;</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Et sa bouche,</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Quand j'y touche,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Me parfume de nectar.</span><br /> +</p> + +<p>Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de +lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement +recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de +sa plume ampoulée n'eût certes point écrit.</p> + +<p>Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus +ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque +soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa +maîtresse.</p> + +<p>«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous +verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de +Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet +est bien plus délicieux.»</p> + +<p>Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus +nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à +l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler <i>Esprit de +Henri IV</i>:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir +lue.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne +m'égale à savoir bien aimer.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous +envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles +mains.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes +toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que +j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle +vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en +toute perfection dans mon âme,—dans mon âme, dans mon coeur, dans +mes yeux.</p></div> +<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">«Henri.»</span></p> + +<p>Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans +toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms: +c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière +Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes +les mélodies de la passion.</p> + +<p>Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au +zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la +première marche du trône; quelques jours encore,</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Et le roi va poser la couronne à son front.</span><br /> +</p> + +<p>Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses, +Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui +avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de +Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que +s'il eût été fils de France.</p> + +<p>Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle +Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des +courtisans.</p> + +<p>Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le +ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses +peines.</p> + +<p>Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe.</p> + +<p>—Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit +Gabrielle.</p> + +<p>—Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un +ministre comme lui, aurait répondu le roi.</p> + +<p>Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et +qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de +la fantaisie historique.</p> + +<p>Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à +l'horizon, grosse d'orages.</p> + +<p>On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient +de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé.</p> + +<p>C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les +<i>Œconomies</i> la curieuse conversation du roi et de son ministre.</p> + +<p>—Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point +épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la +veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de +gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle +qu'il me faut?</p> + +<p>Et Sully de faire semblant de chercher.</p> + +<p>—Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier +en Europe.</p> + +<p>Sully savait bien où le roi voulait en venir;</p> + +<p>—Cherchons, Sire.</p> + +<p>Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en +omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on +trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus +Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha.</p> + +<p>A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête.</p> + +<p>—Ce n'est point encore mon affaire.</p> + +<p>—Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous +dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de +dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez.</p> + +<p>—Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son +ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de +Beaufort?</p> + +<p>Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi +tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord, +puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi.</p> + +<p>Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle +ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse +du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle +consentirait à briser son union avec Henri IV.»</p> + +<p>Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle +complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint +ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de +France.</p> + +<p>Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre, +parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.</p> + +<p>Quelques détails sur cette fin si prématurée.</p> + +<p>On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de +quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville, +«afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas +telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept +cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le +magnifique hôtel qu'il avait fait construire.</p> + +<p>Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le +<i>nec plus ultrà</i> de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie +d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y +rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz. +Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage +allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée +dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher +à Rome le sieur du Fresne.</p> + +<p>Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et +d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel, +elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un +fruit.</p> + +<p>C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie +de Médicis était décidé.</p> + +<p>Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des +symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était +empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et +qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.»</p> + +<p>Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi +d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du +matin.</p> + +<p>«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas, +à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient +été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque +de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder +sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.»</p> + +<p>Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il +sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être +désormais «seul sur la terre.»</p> + +<p>Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des +funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de +Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de +Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse.</p> + +<p>Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de +Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres +appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait +fatalement avec une autre princesse de ce nom.</p> + +<p>Zamet fut accusé, et bien d'autres.</p> + +<p>Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du +soupçon.</p> + +<p>«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la +coupe.»</p> + +<p>Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du +cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas +froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus +injurieux.</p> + +<p>Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le +lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer +pour confesser ses crimes:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">De mes parents l'amour voluptueuse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Rendent assez mon lignage connu.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De l'exécrable et malheureux Atrée</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Est emprunté notre surnom d'Estrée,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Nom d'adultère et d'inceste venu.</span><br /> +</p> + +<p>Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six +soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva +un poëte pour faire ce sixain.</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">J'ai vu passer sous ma fenêtre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les six péchés mortels vivants</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Conduits par le bâtard d'un prêtre,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui tous les six allaient chantants:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Un requiescat in pace</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Pour le septième trépassé.</span><br /> +</p> + +<p>La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle +Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons +bien pensants que les larmes aux yeux.</p> + +<p>Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce +jour-là.</p> + +<p>Etait-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu +l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + +<h3>CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.</h3> + +<h3>MARQUISE DE VERNEUIL.</h3> + + +<p>Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort +vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une +nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été +violent.</p> + +<p>Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas +pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait, +comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et +avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une +mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette +d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante +Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne +songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais +nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles +prédestinées.</p> + +<p>Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi, +tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents +d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir +la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus +séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri +IV, du piquant attrait de la nouveauté?</p> + +<p>Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie +Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à +propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette +liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique.</p> + +<p>Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de +Lude, avait été nommé.—Triste ambassade! La pierre d'achoppement, +c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce +qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa +femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit +de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le +chemin des fenêtres.</p> + +<p>Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa +barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé +d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.</p> + +<p>Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des +premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa +mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père +rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui +paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette +d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus.</p> + +<p>Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il +marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et, +un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme.</p> + +<p>Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions +nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par +refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait +dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues. +Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec +l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter.</p> + +<p>C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues +considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui +de son maître.</p> + +<p>Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa +présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par +ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement +le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais.</p> + +<p>—Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne +croyais.</p> + +<p>—Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire, +doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues.</p> + +<p>Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il +sortit en murmurant:</p> + +<p>—Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée.</p> + +<p>Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point +encore.</p> + +<p>Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la +famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles +négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette +de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme +son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain +point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une +occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.</p> + +<p>Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses +cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant +que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui +expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme, +adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse +de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur.</p> + +<p>Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite +demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi +qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses +parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à +exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils +s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à +leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, <i>si vous +m'aimez comme je vous aime</i>. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon +amant me satisfera.»</p> + +<p>Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse, +de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux. +Après un don de cent mille écus, cette <i>vaine formalité</i>, comme disait +mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût +défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce +du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la +belle Henriette.</p> + +<p>Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et +scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus +exigeant:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi, +promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant +pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille, +au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche +d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et +légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et +en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises +et accoutumées.</p></div> + +<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">«Henri.»</span></p> + +<p>L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux +papier,» n'est pas la page la moins curieuse des <i>Œconomies</i>.</p> + +<p>Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise +de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec +une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant, +et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.</p> + +<p>—«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le +discret; n'ayez crainte que je me fâche.»</p> + +<p>Sully alors reprend la promesse et la met en pièces.</p> + +<p>—«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois +que vous êtes fou!»</p> + +<p>—«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à +Dieu que je le fusse tout seul en France!»</p> + +<p>Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne +voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour +Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de +préparer une nouvelle cédule.</p> + +<p>De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé +qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que +dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle +Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la +duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le +roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que +des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière +Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne +tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne.</p> + +<p>Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle +favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des +femmes sur son esprit grandissait avec les années.</p> + +<p>Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de +Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc +de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur +sa toute-puissante protection.</p> + +<p>Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à +Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce +qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa +politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des +généraux et des ministres.</p> + +<p>Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et +chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa +passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux +d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire +de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis +mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y +ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai +souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue.... +Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si +je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de +baisers de moi.</p></div> + +<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">«Henri.»</span></p> + +<p>O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il +signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des +billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de +son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec +Marie de Médicis.</p> + +<p>Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre +avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec +empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au +parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de +lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.</p> + +<p>Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir +sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte +et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du +moment où la naissance d'un fils,—elle était sûre, disait-elle, que ce +serait un fils,—lui assurerait la couronne.</p> + +<p>Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au +monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme +terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide.</p> + +<p>La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de +Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches, +auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba +dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus +tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.</p> + +<p>Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un +amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses.</p> + +<p>Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa +maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en +danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que +l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise.</p> + +<p>Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne +recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie +de Médicis.</p> + +<p>La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à +comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune +ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa +félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures. +Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté +Monceaux et galopait vers la Savoie.</p> + +<p>Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne +pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme +maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de +lettres tendrement plaintives:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez +possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole +royale.»</p></div> + +<p>Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes +secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée, +puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon +âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir +été aimée du plus grand monarque de la terre.»</p></div> + +<p>Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri +IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée +pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter +les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement +murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.</p> + +<p>Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur +but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne +laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes +mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte +résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle +arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par +procuration, mettait le pied sur la terre de France.</p> + +<p>La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre +de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au +Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était +pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors +vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance +ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du +sang autrichien de sa mère.»</p> + +<p>Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de <i>grosse +banquière</i> qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de +Verneuil.</p> + +<p>Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était +jalouse, emportée et bigote.»</p> + +<p>Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa +par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans +l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble +un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler.</p> + +<p>Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti +en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe. +Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père, +et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit +son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions.</p> + +<p>Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée +par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais +paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane +vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec +la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des +bâtards partager avec son fils les caresses paternelles.</p> + +<p>Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie; +sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt +que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont +l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et +enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des +infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la +chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à +l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre.</p> + +<p>Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait +espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison +la guerre qui avait cessé au dehors.</p> + +<p>Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que +déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant, +qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes +terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui +«avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le +même toit.»</p> + +<p>Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis +du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour +Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait +pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller +coucher au château de Verneuil.</p> + +<p>Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage +royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans +une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le +holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de +la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas +là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il +en porta les marques plus d'une semaine.</p> + +<p>Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine. +Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de +la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée.</p> + +<p>Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre; +mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste +jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne +réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux +payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny +lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque, +lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était +Léonora Galigaï.</p> + +<p>Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la +décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies, +l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure +intelligence.</p> + +<p>Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent +chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une +simple porte de communication dont le roi avait la clef les +séparait.—«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de +quoi!</p> + +<p>A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un +fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un +qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de +quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de +prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il +n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux +fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis +inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser +un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu.</p> + +<p>Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son +étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli. +Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la +reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais +non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise +d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la +marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une +vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une +nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés. +L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un +préféré.</p> + +<p>Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la +lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut +quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air +dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger.</p> + +<p>Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des +conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes +nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille.</p> + +<p>Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la +favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise +ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise, +et le roi ordonna sa mise en jugement.</p> + +<p>Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa +vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles +avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de +vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le +couteau aux mains de l'infâme Ravaillac.</p> + +<p>De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait +plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à +son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre +ans.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + +<h3>MADEMOISELLE DE HAUTEFORT</h3> + +<h3>ET</h3> + +<h3>MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.</h3> + + +<p>Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de +Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce +prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de +favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la +passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile.</p> + +<p>Des chroniques mensongères peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout +l'honneur d'une sagesse si rare à cette époque qu'elle en est presque +invraisemblable; mais il faut avoir étudié bien superficiellement la +vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que +leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre, +tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et +de scrupules religieux, qui défendait contre leurs galantes tentatives +le coeur de leur royal ami.</p> + +<p>Leur conduite politique, bien que toute de dévouement et de +désintéressement, mérite moins d'éloges: leur nom se trouve mêlé à +toutes les cabales, à tous les complots des grands seigneurs, de la +reine-mère et d'Anne d'Autriche. Abusées par l'influence personnelle de +la reine, dupes de sa dangereuse amitié, elles la secondèrent de toutes +leurs forces dans ses entreprises contre un ministre détesté.</p> + +<p>Mais à une cour où Richelieu était le maître, les femmes devaient avoir +une faible influence; le cotillon s'effaçait devant la robe rouge de +l'ombrageux cardinal.</p> + +<p>On n'en a pas trop dit sur la chasteté de Louis XIII; la froideur de sa +nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules +religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il +considérait l'immodestie comme un scandaleux et damnable péché.</p> + +<p>On pense s'il eut à souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les +dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie +de Henri IV. Au moins ne se gênait-il pas pour exprimer ses sentiments +d'une façon souvent plus que brutale.</p> + +<p>Un jour, à la table royale, il remarqua une dame qui étalait avec une +complaisance exagérée les splendeurs d'une fort belle gorge.—Les +portraits des femmes modestes du temps nous donnent une idée de ce que +pouvait être l'exagération.—Le roi ne dit mot, tout d'abord, évitant +seulement de tourner les yeux de ce côté. Mais à la fin du repas il +conserva dans sa bouche une gorgée de vin rouge et la lança dans le +corset de la dame.</p> + +<p>La chasteté chez Louis XIII était bien moins une vertu qu'une affaire de +tempérament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher +avec le connétable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du +connétable, il s'endormait tranquille sur le même chevet.</p> + +<p>—Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'à la +ceinture.</p> + +<p>—Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.</p> + +<p>Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!</p> + +<p>Entrant un jour à l'improviste chez la reine, il aperçut aux mains de +mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la +pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques +plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa +et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant +les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les +siennes, dit au roi de prendre le billet où il se trouvait. Louis XIII, +n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et +essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put réussir et +s'éloigna, fort attristé des rires des deux femmes.</p> + +<p>Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque +Marion Delorme a caché dans son sein la grâce de Didier, l'Angely peut +lui dire:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Bon, gardez-la</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tenez ferme, le roi ne met pas les mains là;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.</span><br /> +</p> + +<p>Tel était ce prince mélancolique qui, plus que tout autre, avait besoin +des douces consolations de l'amitié. Avec une abnégation héroïque, digne +de toute notre admiration, il avait abdiqué aux mains de Richelieu. Il +sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre +génie du ministre. Mais aussi que de pensées amères en ce coeur royal, +que de rages dévorées en secret, que de sourdes révoltes!</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être.</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">A force de marcher si lourdement sur moi</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Craint-il pas à la fin de réveiller le roi?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Le manant est du moins maître et roi dans son bouge!</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge;</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Toujours là, grave et dur, me disant à loisir:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—«Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!»</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dérision! cet homme au peuple me dérobe,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Et quant un passant dit:—«Qu'est-ce donc que je voi</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Devant le cardinal?»—On répond: «C'est le roi.»</span><br /> +</p> + +<p>Ce roi si profondément malheureux, ce mari sans épouse, ce fils sans +mère, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement +vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges +consolateurs dont la moins aimée fut pour lui comme un baume céleste sur +ce Golgotha qu'on appelle le trône.</p> + +<p>C'est à Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII, +parmi les filles d'honneur de sa mère, Marie de Médicis, remarqua +mademoiselle de Hautefort. C'était une toute jeune fille encore, +presqu'une enfant. On l'appelait l'<i>Aurore</i>, pour marquer son extrême +jeunesse et son innocent éclat. Elle était blanche et rose; ses grands +yeux bleus voilés de longs cils avaient une admirable expression, ses +cheveux d'un blond cendré étaient d'une richesse incomparable, enfin un +très-grand air tempéré par une tenue presque sévère relevait encore +cette beauté précoce.</p> + +<p>«La modestie, aussi bien que la beauté de mademoiselle de Hautefort, dit +M. Cousin, touchèrent profondément Louis XIII; peu à peu il ne put se +passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'à +son retour de Lyon, après la fameuse <i>journée des dupes</i>, l'intérêt de +l'Etat et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère, il +lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de la +bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.»</p> + +<p>La reine reçut avec une froideur facile à comprendre sa nouvelle fille +d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui était bien +autrement pénible, une surveillante chargée d'épier ses moindres actions +et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas à le +reconnaître: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sûre et plus +désintéressée.</p> + +<p>Certaine du dévouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put +la voir sans inquiétude et même favoriser l'amour du roi pour la belle +Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de +Richelieu. Le caractère des deux amants lui était un sûr garant de +l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!</p> + +<p>Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis +XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fenêtre du +salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse, +de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait à +lui démontrer qu'ils ont tort ceux qui croient</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">«Que l'Alète au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.»</span><br /> +</p> + +<p>Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il +disait à son amie: on a retrouvé à sa mort ces singuliers +procès-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers +élégiaques.</p> + +<p>Il n'est rien resté des poésies amoureuses de Louis XIII. «Mais voici un +couplet qui peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait mademoiselle +de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:»</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;">Hautefort merveille</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Réveille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tous les sens de Louis,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Quand sa bouche vermeille</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Lui fait voir un souris.</span><br /> +</p> + +<p>Ces relations si tristes, ces glaciales assiduités pesaient horriblement +à mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profité pour rompre +d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du +roi, c'était autant par amitié pour la reine que par pitié pour le +malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mêlait à ces sentiments; elle +était fière de résister à Richelieu, dont elle s'était déclarée +l'ennemie.</p> + +<p>Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable +l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer +facilement à lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais +il n'avait pas tardé à se convaincre que toutes ses séductions ne +tenteraient jamais la fière jeune fille tout entière au parti de la +reine qu'elle croyait injustement délaissée et persécutée.</p> + +<p>Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle +sérieux, Richelieu entreprit de l'éloigner; il y réussit facilement. Il +tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prêtre éveilla +dans le coeur de son pénitent des scrupules que calment d'ordinaire les +directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya +d'arracher de son coeur une passion que le représentant de Dieu sur la +terre lui disait être criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter +la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que +souvent elle avait songé à provoquer la première.</p> + +<p>Privé de cette douce affection qui l'avait aidé à supporter les amères +tristesses de sa vie, Louis XIII était devenu plus morose et plus sombre +que jamais. Telles furent alors les inquiétudes de Richelieu et des +politiques de son parti, qu'ils résolurent de remplacer, s'il était +possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.</p> + +<p>C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'évêque de +Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargèrent de la +négociation.</p> + +<p>La beauté de mademoiselle de La Fayette était le contraste vivant de +celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frêle et brune, toute sa +force semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda +pas à la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de +Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'éprit d'une tendre passion pour +ce roi déshérité de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de +prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau +danger, employa le moyen qui déjà lui avait si bien réussi. D'habiles +confesseurs jetèrent le trouble dans l'âme de ces deux amants si faibles +et si timides, dont l'amour était devenu si vif, qu'ils se défiaient +d'eux-mêmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le +roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la +grille d'un cloître le séparait de son amie. Du fond de sa cellule, +mademoiselle de La Fayette put rendre à la reine, son amie, un grand et +dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander +l'hospitalité à sa femme, qui habitait le Louvre: peut-être +s'agissait-il pour Anne d'Autriche de légitimer la naissance d'un enfant +qui devait être Louis XIV.</p> + +<p>Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visitée +par le roi, était tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de +donner à Louis XIII un ami au lieu d'une maîtresse, Cinq-Mars. M. Alfred +de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-écuyer de +Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mérite pas. Ce ne fut qu'un +courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout à la fois +Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis +XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste +monarque n'a prononcé le mot cruel qu'on lui a prêté, le jour de +l'exécution de son ami: «Monsieur le Grand doit à cette heure faire une +assez triste grimace<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.»</p> + +<p>Pénétré de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son +cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins, +pour sécher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort. +Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau, +Richelieu l'éloigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal +n'avait pas tort de redouter la séduisante Marie. Toute dévouée à la +reine, son caractère chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles +entreprises. C'est peut-être à elle que Richelieu doit de n'avoir pu +savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Déguisée en +grisette, elle pénétra à la Bastille jusqu'auprès du chevalier de Jars, +ce héros de dévouement qui, plutôt que de trahir le secret de la reine, +s'était laissé condamner à mort et venait d'être gracié au moment même +où il avait déjà la tête sur le billot. De Jars n'hésita pas à exposer +sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prévenu, put +confirmer les fausses révélations de la reine.</p> + +<p>Quelques années plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort épousa le +maréchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la +force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.</p> + +<p>Telles furent les royales amours pendant le règne de Louis XIII. Si la +galanterie politique joua, durant cette période, un rôle un peu effacé, +elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes +atteindre, sous Louis XIV, à l'apogée de leur puissance, présider plus +tard aux orgies de la Régence, et, sous la dénomination sarcastique de +<i>Cotillons</i>, que leur donna le grand Frédéric, achever, sous Louis XV, +la ruine de la monarchie française.</p> + + +<h3>FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.</h3> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir, à ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir, pour les détails de moeurs de cette époque déplorable +de l'histoire de France, <i>le Charnier des Innocents</i>, de M. Julien +Lemer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les armes <i>parlantes</i> de cette famille étaient un <i>sureau</i> +de sinople en champ d'or.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mss. de la Biblioth.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Les Toqués</i>, Paris, 1860.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Au sujet de tous les mots historiques ou prétendus tels, il +est intéressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard +Fournier, <i>l'Esprit dans l'Histoire</i>, 1 v. in-18, Dentu, édit. Paris +1860.</p></div></div> + +<h3>Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 17105-h.htm or 17105-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/1/0/17105/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/17105-h/images/001.jpg b/17105-h/images/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..089ef34 --- /dev/null +++ b/17105-h/images/001.jpg diff --git a/17105-h/images/003.jpg b/17105-h/images/003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4d6f81a --- /dev/null +++ b/17105-h/images/003.jpg diff --git a/17105-h/images/01.png b/17105-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..22f844b --- /dev/null +++ b/17105-h/images/01.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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