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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:19 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cotillons célèbres
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: November 19, 2005 [EBook #17105]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES COTILLONS CÉLÈBRES
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+ * * * * *
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13
+MDCCCLXI
+
+
+
+[Illustration: DIANE DE POITIERS]
+
+Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la
+jeunesse présomptueuse d'aujourd'hui le considère, en raison de sa
+qualité d'académicien, comme fort peu apte à juger des choses
+littéraires, m'a affirmé que, de son temps, un livre ne paraissait
+jamais sans une préface, d'autant plus longue que le livre était plus
+mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les «_motifs urgents
+qui l'avaient déterminé à prendre la plume_.»
+
+Je me conformerai à cet «usage antique et solennel,» quoiqu'il soit fort
+passé de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un
+livre que de ne pas faire une comédie en cinq actes et en vers pour
+l'Odéon.
+
+La littérature courante et le roman soi-disant historique ont depuis
+longtemps défiguré toutes ces femmes célèbres, parvenues de l'amour,
+reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beauté. Héroïnes de
+drame ou de roman, les maîtresses des rois de France ont dû subir toutes
+les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en scène, tantôt placées
+dans le nuage ou traînées au ruisseau. La sévère histoire se voilait la
+face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables.
+
+Si bien que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui «ces reines
+d'amour,» qui, d'un regard souvent ont changé la politique des rois
+qu'elles dominaient.
+
+Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!!
+
+J'ai entrepris de restituer à ces femmes célèbres leur véritable
+physionomie. Ce n'est ni une réhabilitation ni un anathème, je ne tresse
+point de couronnes, mais je ne prépare pas de claie.
+
+Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des mémoires,
+j'ai cherché la vérité, voilà tout.
+
+Quant à ce titre de _Cotillons célèbres_ que d'aucuns trouveront
+peut-être un peu vert, je l'ai sans façon emprunté à S.M. le roi de
+Prusse.
+
+Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il
+n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaillé
+pour quelqu'un.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+LES MAITRESSES LÉGENDAIRES.
+
+
+Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue
+liste de ces favorites qui, de règne en règne, se transmirent le sceptre
+du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que
+les autres, dirigent et résument la politique de leur temps.
+
+Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de
+Mérovée, les héritiers abâtardis de Charlemagne et les premiers
+successeurs de Hugues Capet n'eurent point de maîtresses, mais plutôt à
+la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres différents.
+
+Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la
+couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les désignent sous le nom
+de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur véritable état.
+
+Les concubines étaient à peu près ce que sont encore aujourd'hui en
+Allemagne, berceau de la race franque, les épouses morganatiques des
+princes, à cette différence près que ces unions de la main gauche ne
+sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais
+cette différence, on le comprend de reste, n'est que le résultat de la
+civilisation chrétienne qui ne tarda pas à proscrire cette sorte de
+polygamie.
+
+Les enfants des concubines étaient légitimes, bien qu'ils ne fussent pas
+aptes à succéder à la couronne, du moins dans l'ordre régulier de
+l'hérédité royale. Quelques-uns néanmoins arrivèrent au trône, du fait
+de l'ascendant ou des crimes de leur mère.
+
+Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la dépravation des
+moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'était un des traits
+caractéristiques de la constitution de la famille chez les barbares.
+Tacite nous montre les Germains pénétrés, pour la femme, d'un respect
+mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment délicat, complétement
+ignoré du monde ancien, ne s'élevait pas cependant jusqu'à la conception
+du mariage chrétien.
+
+L'Église toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, céda à
+la rigueur des temps. Elle toléra, chez ses maîtres, ce qu'elle ne
+pouvait empêcher, et pendant plusieurs siècles encore, elle oublia de
+frapper sur les trônes l'adultère et l'inceste.
+
+Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premières
+favorites, maîtresses légendaires, dont, la plupart du temps, les noms
+seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne à
+essayer de prononcer ces syllabes tudesques.
+
+Clotaire 1er aima tour à tour _Arégonde, Chunsène, Gondiuque_ et
+_Waldetrude_; les maîtresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les
+pères-nobles dans le drame mérovingien, s'appellent des noms harmonieux
+de _Marcatrude_ et _Austregilde_. Clotaire II, plus réservé, se borna à
+la seule _Haldetrude. Miroflède_ et _Marcouefve_ se partagèrent le coeur
+de Caribert. Il n'est pas jusqu'à Dagobert qui n'ait fait résonner les
+échos de la forêt de Compiègne et de la forêt de Braine des noms de
+_Raguetrude_, damoiselle d'Austrasie, et de _Wlfégunde_;
+
+ Le bon roi Dagobert
+ Aimait à tort et à travers.
+
+Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le
+roi faisait la sourde oreille, à ce que prétend, du moins, la fin du
+couplet grivois, dont nous avons cité les deux premiers vers.
+
+Du milieu de ces figures effacées se détachent plusieurs physionomies
+saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un règne,
+une époque.
+
+La première que nous rencontrons est celle de Frédégonde, la blonde
+maîtresse de Chilpéric, qu'il finit par épouser, après deux alliances
+royales.
+
+Il n'y a peut-être dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et
+Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharnée avec plus de
+rage. On a prêté à Frédégonde tous les crimes et toutes les infamies, et
+son nom, comme celui de Néron, est devenu
+
+ Dans la race future,
+ Aux maîtresses des rois la plus cruelle injure.
+
+On en a fait une frénétique de luxure comme Messaline, une horrible
+empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.
+
+Mais la critique moderne[1] a fait justice de ces imputations absurdes,
+amoncelées sur elle par la haine des gens d'église, qui seuls alors
+écrivaient l'histoire. Elle a relevé toutes les contradictions et les
+impossibilités de cet échafaudage d'accusations monstrueuses qui
+s'étayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs
+sanglantes, il n'est resté que la démonstration nette, irréfutable et
+concluante de la supériorité des talents et du génie de cette femme.
+
+[Note 1: Voir, à ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.]
+
+Née dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante
+beauté et les grâces de son esprit firent la plus vive impression sur le
+coeur de Chilpéric Ier. Ce prince lui sacrifia _Audovère_ et
+_Galsuinthe_, ses deux épouses légitimes, et les trois fils qu'il avait
+eus d'Audovère. Leurs fins misérables ou violentes, on les a longtemps
+attribuées aux artifices et à la scélératesse de la favorite; c'est elle
+qui avait tout fait, tout préparé, tout exécuté; chaque coup de poignard
+partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrière, on lui faisait
+égorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.
+
+Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de ménagements pour
+les crimes bien autrement réels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La
+reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut
+clergé; elle trouva en lui un appui sûr dans le présent et un
+panégyriste dévoué pour l'avenir.
+
+L'école historique moderne a replacé les choses à leur véritable point
+de vue. Brunehaut nous apparaît telle qu'elle fut, une princesse
+arrogante, impérieuse, à demi Romaine, s'acharnant à une lutte
+au-dessus de ses forces et de son génie contre l'indépendance farouche
+des leudes de l'Est.
+
+Frédégonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour
+s'asseoir sur le trône de Neustrie, personnifie la résistance à
+l'élément étranger; la cause qu'elle défend, et qui triomphe avec et par
+elle, est celle de la nationalité française, dont les germes se
+développent déjà dans les provinces d'entre Seine et Loire.
+
+Frédégonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du
+désintéressement; j'ajouterai même, si le mot ne sonnait pas étrangement
+à cette époque, celui de l'humanité. En opposition aux exactions, à la
+cupidité insatiable de Brunehaut, on aime à constater la noble conduite
+de la femme de Chilpéric, se dépouillant de ses joyaux et de ses biens
+pour soulager la misère et les souffrances générales dans une cruelle
+épidémie qui décima le royaume, en l'année 580.
+
+Maintenant, quittons le terrain sévère de l'histoire pour rentrer dans
+le cadre de ce livre. Frédégonde, cette femme que Chilpéric aima toute
+sa vie d'un amour exalté, lui fut-elle fidèle? Aimoin et les moines qui
+ont écrit le _Gesta Francorum_ lui donnent pour amant, du vivant de son
+mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et
+accusent celui-ci de l'assassinat du roi.
+
+Ces deux imputations paraissent aussi peu justifiées l'une que l'autre.
+
+Voici le récit d'Aimoin: «La reine, dit-il, venait de quitter Chilpéric
+qui se disposait à partir pour la chasse; elle entra dans une salle de
+bain, où elle attendait Landry. Le roi, revenant tout à coup sur ses
+pas, aperçut sa femme, et lui donna un léger coup de baguette par
+derrière. Frédégonde, croyant que c'était son amant qui l'avait touchée,
+dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'était pas bien d'en
+user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il
+n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi,
+confondu, s'éloigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourné la
+tête, le reconnut, et prévoyant à quelles extrémités la jalousie le
+porterait, elle décida Landry à assassiner son maître, en lui rapportant
+ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime était
+leur seule chance de salut.»
+
+Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette
+fable. Comment admettre que le prince outragé, dont la patience et le
+sang-froid n'étaient pas les vertus dominantes, ait pu s'éloigner sans
+mot dire, au moment où le hasard lui révélait la liaison criminelle de
+sa femme? Il faudrait supposer à ce barbare la dignité et le bon ton
+d'un de nos raffinés de civilisation. D'ailleurs, Frédégonde avait tout
+à craindre et rien à espérer de la mort de son époux. Elle demeurait
+seule, chargée de la tutelle d'un enfant de quatre mois, pressée de tous
+côtés par des ennemis furieux.
+
+Réduite à cette extrémité, la reine se montra à la hauteur du danger.
+Comme Marie-Thérèse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et
+les ralliant à la cause de son fils, nous la voyons, à la journée de
+Soissons, parcourir les rangs de l'armée, haranguer les soldats et faire
+passer dans l'âme de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met à
+leur tête ce Landry dont les talents militaires lui assurent la
+victoire.
+
+Blanche de Castille, la chaste mère de saint Louis, n'hésita pas en
+pareille circonstance à employer les bras du comte de Champagne dont
+elle avait repoussé l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpéric
+aurait-elle refusé les services d'un capitaine dévoué et habile, qu'une
+calomnie posthume s'est plu ensuite à transformer en séducteur et en
+meurtrier?
+
+Le triomphe définitif de l'armée neustrienne assura le repos et la
+gloire du règne de Frédégonde pendant la minorité de son fils. Elle
+mourut dans tout l'éclat d'un trône affermi et pacifié, à l'âge de
+cinquante-quatre ans, ayant conservé jusqu'à cet âge toute sa grâce et
+toute sa beauté. Femme, reine et mère, Frédégonde nous paraît
+irréprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut,
+au contraire, est attestée par tous les historiens; elle causa la ruine
+de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit,
+octogénaire, livrer à une débauche précoce ses deux petits-fils qu'elle
+ne tarde pas à faire égorger, quand ils essaient de secouer son joug
+odieux.
+
+Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs siècles qu'une
+nuit épaisse enveloppe, et arrêtons-nous devant une touchante figure que
+tour à tour le drame et le roman ont popularisée. Agnès de Méranie, qui
+a inspiré à M. Ponsard une de ses meilleures pièces, ne fut pas la
+maîtresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant été
+déclarée illégitime par les foudres toutes-puissantes de la Papauté, on
+ne peut guère la considérer que comme une de ces épouses morganatiques
+dont nous parlions tout à l'heure. L'histoire des amours de Philippe et
+d'Agnès est triste et curieuse. Après la mort d'Isabelle de Hainaut, sa
+première femme, le roi de France avait demandé la main de la fille du
+roi de Danemark, Waldemar Ier, la princesse Isemburge. Elle lui fut
+accordée et le mariage se célébra en grande pompe à Amiens. Mais cette
+union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la première nuit de
+ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle épouse et refusa de la
+revoir. Que s'était-il passé dans le royal tête-à-tête? C'est un
+mystère que le temps n'a point éclairci.
+
+Dans la procédure qui eut lieu à l'occasion de la dissolution de ce
+mariage, le roi n'arguë d'aucune imperfection physique, il n'élève aucun
+soupçon sur la chasteté d'Isemburge; il déclare seulement ressentir pour
+elle un éloignement insurmontable, et comme il fallait un prétexte aux
+évêques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il
+allègue une prétendue parenté avec elle sans même en fournir la preuve.
+Son clergé, obéissant à ses désirs, prononça la nullité du mariage.
+
+Presque aussitôt il épousait Agnès, fille du duc Berthold de Méranie,
+dont il s'était épris à la simple vue d'un portrait. Cette union, que
+l'amour des deux époux eût rendue si heureuse, ne tarda pas à être
+troublée. Le pape Célestin, et après lui son successeur Innocent III, un
+des plus énergiques pontifes du moyen âge, refusèrent de sanctionner le
+divorce prononcé par les prélats français.
+
+Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable
+qui prétendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le
+légat du Pape assembla un concile à Lyon, excommunia Philippe, et mit le
+royaume en interdit.
+
+L'amant d'Agnès ne se laissa pas abattre par cet anathème, arme terrible
+alors; il fit casser par le parlement la décision du concile et saisir
+le temporel des prélats qui l'avaient condamné.
+
+A ce jeu il eût perdu sa couronne, si Agnès, voyant l'isolement se faire
+autour du monarque impuissant à lutter contre les superstitions de son
+temps, ne s'était décidée au plus douloureux des sacrifices. Elle
+craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un
+couvent où elle mourut de chagrin la même année.
+
+Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'hésita pas à
+reconnaître pour légitimes.
+
+Nous voici arrivés à une des époques les plus tristes de notre histoire.
+Un fou est assis sur le trône de France; à ses côtés s'agite une
+incroyable mêlée de trahisons, de débauches et d'infamies. Les princes
+du sang, les frères du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis
+qu'Isabeau de Bavière, épouse adultère, mère dénaturée, le vend à
+l'étranger[2].
+
+Dans ce palais de l'hôtel des Tournelles, où la luxure trébuche à chaque
+pas dans le sang, une intéressante et douce physionomie se détache du
+moins sur le fond sombre du tableau, la maîtresse ou plutôt la
+garde-malade de l'insensé Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer
+ses accès furieux; il obéit à sa voix et le peuple attendri décerne à
+cet ange consolateur le surnom de _petite reine_.
+
+L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'était,
+dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva
+belle; ce fut Isabeau elle-même qui, pour se débarrasser du malheureux
+insensé, la jeta dans le lit de son mari.
+
+A dater de ce moment, toujours aux côtés du roi de France, on retrouve
+Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme
+les cartes à jouer ou tarots étaient sa seule distraction.
+
+[Note 2: Voir, pour les détails de moeurs de cette époque déplorable
+de l'histoire de France, _le Charnier des Innocents_, de M. Julien
+Lemer.]
+
+C'était, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les
+cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement
+les bizarres figures.
+
+Tandis que chacun cherchait à s'attacher à une fortune nouvelle et
+prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la _petite reine_
+restait fidèle au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs
+abandonnaient le monarque infortuné, Odette de Champdivers, symbole du
+pauvre peuple attaché à son maître, semble annoncer déjà l'apparition
+prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui
+devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agnès Sorel.
+
+
+
+
+II
+
+AGNES SOREL.
+
+LA COUR DE CHARLES VII.
+
+
+Souverain dépossédé, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant
+une à une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la
+proie des Anglais. La Normandie était conquise; Paris obéissait à des
+maîtres venus d'outremer; Orléans et toutes les villes environnantes ne
+voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royauté française.
+
+A l'insensé Charles VI il eût fallu un successeur actif et énergique,
+Charles VII était indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur
+guerrière de ses chevaliers fidèles, il ne songeait qu'à la contenir,
+et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et
+de fêtes, à l'heure où pièce à pièce s'écroulait l'édifice si
+péniblement construit de la nationalité.
+
+L'Anglais, déjà, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le
+titre de roi d'Angleterre et de France.
+
+Quelques jours encore, et c'en était fait du royaume de Charles VII, la
+France était à deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la
+sauver....
+
+Le miracle eut lieu!
+
+Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, apparaît tout à coup
+à la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble bergère de
+Domrémy.
+
+A travers mille périls, elle est venue trouver Charles VII, parce
+qu'elle en a reçu l'ordre d'en haut; des voix ont parlé à son oreille;
+elle a obéi.
+
+A cette heure où le découragement s'est emparé de tous, elle annonce
+qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le
+«gentil Dauphin,» pour sauver la France.
+
+L'incrédulité et la raillerie l'accueillent. En ce temps de
+superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi à ses
+paroles.
+
+--Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans.
+
+Mais Charles VII répond:
+
+--Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je bénirai cette
+main.
+
+Et il accueille Jeanne Darc, et il déclare que, le premier, il veut
+combattre sous sa miraculeuse bannière.
+
+A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier
+capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de
+la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier écuyer,
+Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour hérauts
+d'armes d'Ambleville et Guienne; le frère Jean Pasquerel, lecteur du
+couvent des Augustins de Tours, est son aumônier.
+
+La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole
+de salut, a entendu la voix de la vierge inspirée, la France tressaille
+et renaît à l'espérance.
+
+Jeanne Darc dit:
+
+--Levez vous, et marchons!
+
+Chacun se lève et la suit.
+
+--Allons sauver Orléans!
+
+Et Orléans est sauvé.
+
+De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble à son tour.
+Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait à
+tous. L'Anglais n'attaque plus, il se défend. Il se renferme dans ses
+places fortes dont les murailles ne lui semblent même plus un abri
+suffisant. L'heure de la délivrance a sonné et, chaque jour, depuis
+l'arrivée de l'héroïque jeune fille, est marqué par de nouvelles
+conquêtes.
+
+Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bientôt, à la tête
+de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'entièrement occupé
+par l'ennemi, et arrive jusqu'à Reims où Charles VII doit être sacré.
+
+A l'église, elle se tient près du roi, son étendard à la main.
+
+--Il était à la peine, dit-il, il est juste qu'il soit à l'honneur.
+
+Mais là s'arrête la mission de la vierge inspirée, les cérémonies du
+sacre terminées, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se
+retirer. Se mettant à genoux devant lui, «_l'accolant par les genoux_,»
+elle se met à fondre en larmes et toute l'assemblée avec elle:
+
+--Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait
+que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que
+vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voilà mon
+devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui
+sont en grand mal de moi.
+
+Mais elle exerçait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'armée
+pour qu'on la laissât partir. Obligée de rester, elle en éprouve un
+«grand regret;» sa confiance en elle même l'abandonne.
+
+--Je n'entends plus _mes voix_, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin
+prochaine.
+
+Ce triste pressentiment allait, hélas! se réaliser bientôt.
+
+Le duc de Bourgogne assiégeait alors Compiègne, qui venait de se rendre
+aux armes de Charles VII.
+
+Toujours la première au danger, Jeanne Darc accourt à la défense de la
+ville menacée. Dès le jour de son arrivée, elle tente contre les
+Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Français, inférieurs en nombre,
+sont repoussés. Jeanne, toujours la dernière à la retraite, reste seule
+exposée à tous les coups; elle tient tête aux masses afin de laisser aux
+siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe à rentrer dans la ville;
+il est trop tard. Imprudence, fatalité ou trahison, la poterne qui doit
+assurer son salut est fermée, et, après d'héroïques efforts, elle est
+obligée de se rendre.
+
+Un chevalier bourguignon, le bâtard de Vendôme, reçoit son épée.
+
+A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un
+crêpe de deuil. Les Anglais, au contraire, font éclater les transports
+de la joie la plus vive; dans toutes leurs églises ils font chanter des
+_Te Deum_; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une
+armée!
+
+Mais tenir Jeanne Darc prisonnière n'est point assez pour l'Anglais. Il
+faut tenter de détruire le prestige de l'héroïne de la France, et, par
+un procès infâme, on essaie de la flétrir.
+
+L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le déshonneur et
+l'ignominie de cette tâche.
+
+Jeanne Darc est conduite à Rouen. Douze mois on la retient prisonnière,
+la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, après une
+procédure dans laquelle le ridicule le dispute à l'ignoble, au mépris de
+toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite _Pucelle_, est
+déclarée _hérétique, dissolue, invocatrice de démons, blasphèmeresse de
+Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse,
+idolâtre_.
+
+Le 24 mai 1431, l'inique sentence reçoit son exécution, et Jeanne,
+conduite au bûcher, expire au milieu des plus cruels tourments.
+
+--Jésus! Jésus! Jésus!
+
+Telle est sa dernière parole, l'expression suprême de ses mortelles
+angoisses, cri de douleur et d'espérance qui, dominant les gémissements
+et les sanglots de la foule agenouillée autour du bûcher, monte vers le
+ciel comme pour demander grâce pour cette France oublieuse qu'elle vient
+de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont
+rien tenté pour l'arracher des mains de ses ennemis.
+
+Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-mêmes, et l'un de
+leurs généraux ne put s'empêcher, lorsqu'on lui en apprit les détails,
+de s'écrier d'une voix indignée:
+
+--Ah! nous venons de commettre là un exécrable forfait! il nous portera
+malheur.
+
+La France apprit avec épouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul,
+peut-être, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point ému. En
+douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait, à Reims,
+replacé la couronne sur sa tête. Pendant un an qu'avait duré son
+illégale captivité, il n'avait rien entrepris pour l'arracher à
+l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort.
+
+Le roi de France était retombé dans son ancienne apathie, comme
+autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les
+Anglais s'acharnaient à détruire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII
+dissipait ses journées en parties de chasse et passait les nuits à
+exécuter des ballets de sa composition.
+
+Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais
+le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les
+courtisans assez vils pour flatter tous ses goûts. Que de fois cependant
+il eut à rougir de son inaction!
+
+Un matin, Xaintrailles et La Hire étaient venus trouver le roi afin de
+tenir conseil; les événements se pressaient avec une inquiétante
+rapidité; on le trouva, entouré de quelques familiers, fort occupé d'un
+ballet qu'on devait donner le soir même. Charles VII, bien que fort
+contrarié de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes,
+voulut faire bonne contenance.
+
+--Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne
+trouvé-je pas, malgré l'Anglais, moyen de me divertir?
+
+--Il est vrai, Sire, répondit froidement La Hire, et «oncques on n'a vu
+ny oüy qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.»
+
+Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il était de
+ceux que la vérité blesse; sensible à la gloire, ambitieux, il désirait
+le «renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer
+dans le domaine de ses pères,» mais l'énergie lui manquait et nul
+n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs
+de sa petite cour.
+
+--Vous êtes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui
+disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis.
+
+Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'être philosophe;
+tous les jours n'étaient pas jours de fête à sa cour; l'argent manquait
+souvent le lendemain des «festoyements,» il fallait alors recourir aux
+expédients. Toutes les chroniques de l'époque parlent de cet incroyable
+dénûment; le roi manquait des choses les plus nécessaires, ses écuyers
+n'avaient rien à servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui
+faire crédit.
+
+Voici ce que raconte Martial d'Auvergne.
+
+ Un jour que La Hire et Pothon
+ Le vinrent voir pour festoyment,
+ N'avoit qu'une queue de mouton
+ Et deux poulets tant seulement.
+ Las! cela est bien au rebours
+ De ces viandes délicieuses,
+ Et de ces mets qu'on a tous jours
+ En dépenses trop somptueuses.
+
+Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors à Bourges, vint à
+manquer de chaussures; il fit mander un maître cordonnier de la ville.
+
+--Maître, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers.
+
+L'homme obéit.
+
+--Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces
+souliers soient faits sans délai.
+
+Et comme l'homme ne bougeait pas.
+
+--Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII.
+
+--Pardonnez-moi, Sire, dit alors le maître cordonnier, seulement il faut
+être juste en affaires.
+
+--Certainement, mais que veux-tu dire?
+
+--Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens
+de prendre la mesure.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire crédit aux gens insolvables,
+et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas payés....
+
+Charles VII entra dans une furieuse colère, mais le maître cordonnier
+n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité; comment se révolter contre
+un fait?
+
+Le soir même, le roi se plaignait amèrement de l'insolence de cet homme.
+
+--Hélas, Sire, répondit un de ses familiers, il faut bien vous résoudre
+à n'avoir plus crédit à Bourges, «puisque vous laissez les Anglais vous
+prendre tout.»
+
+A ces moments d'humiliants déboires «la rougeur d'une noble vergogne»
+colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de
+reconquérir son royaume, il demandait ses armes et voulait, à l'instant
+même, courir sus à l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une
+des pièces les plus sombres de son château et répandait des larmes
+amères. Mais sa colère se dissipait aussi vite qu'elle était venue, le
+lendemain il avait tout oublié et de rechef ne pensait qu'à trouver
+«expédients de divertissements et de fêtes.»
+
+Tel était le caractère de ce prince, faible, nonchalant, mobile.
+Impressionnable à l'excès, il avait des éclairs d'indignation et de
+courage, mais fréquentes étaient ses heures d'abattement et de
+désespoir. Un instant la voix inspirée de Jeanne Darc avait réveillé en
+lui le sentiment du devoir, mais cette voix éteinte, son caractère
+avait repris le dessus, et il semblait épuisé par les efforts d'énergie
+qu'il avait dû faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle menaçait de
+devenir inutile, lorsque parut Agnès Sorel.
+
+Le trône, sous Charles VII, a été sauvé par deux femmes, tel est le cri
+de l'histoire.
+
+L'une est la vierge inspirée, qui, son miraculeux étendard à la main,
+conduisait elle-même les soldats à la bataille; l'autre est la maîtresse
+du roi, la dame de beauté
+
+ Qui toujours songeant à la gloire
+ Avant de songer à l'amour,
+
+devint la bonne fée de son amant et contribua à lui faire mériter ce
+surnom de «Victorieux» que lui décernèrent ses contemporains.
+
+La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle,
+que pour les Français la galanterie est un véritable devoir de
+reconnaissance.
+
+C'était vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'étaient écoulés
+depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait
+pris ses quartiers d'hiver au château de Chinon. Charles VII
+affectionnait tout particulièrement cette résidence bâtie au sommet d'un
+côteau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de
+Touraine.
+
+Charles VII n'était, pas encore «_le victorieux_,» il n'était que le
+«_roi de Bourges_,» surnom que lui avaient donné ses ennemis.
+
+ Les Anglais, avec leurs croix rouges,
+ Voyant lors sa confusion,
+ L'appelaient le _roi de Bourges_,
+ Par forme de dérision.
+
+Les affaires, à cette époque, allaient plus mal que jamais, les finances
+étaient complètement épuisées; et, de tous côtés, on annonçait ou l'on
+prévoyait des désastres; on comprend dès lors la mortelle tristesse de
+cette petite cour.
+
+C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arrivée à
+Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de René d'Anjou; il espérait que
+cette visite ferait quelque diversion à la monotonie de ses journées.
+
+Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distinguées de son
+temps, venait à la cour de France, pour y solliciter la liberté de son
+mari fait prisonnier à la bataille de Bulgneville. Elle avait à plaider
+une cause difficile, puis elle comptait pour réussir, sur son adresse et
+sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agnès Sorel, que l'on
+appelait alors la _demoiselle de Fromenteau_.
+
+Les espérances d'Isabelle ne furent pas trompées, toute la cour de
+Chinon n'eut plus bientôt d'yeux que pour la _belle Tourangelle_, et,
+plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions.
+
+Agnès Sorel était, il faut le dire, dans tout l'éclat de son admirable
+beauté, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains,
+c'est-à-dire de ses admirateurs:
+
+«C'était un teint de lis et de roses, des yeux où la vivacité était
+tempérée par tout ce que l'air de douceur a de plus séduisant, une
+bouche que les grâces avaient formée; tout cela était accompagné d'une
+taille libre et dégagée, et relevé d'un esprit aisé, amusant, et d'un
+entretien dont la gaîté et le tour agréable n'excluaient ni la justesse,
+ni la solidité.»
+
+La femme de René d'Anjou, certaine désormais de l'influence d'Agnès sur
+le coeur du roi, comprit que sa cause était gagnée; cependant Charles
+hésitait à se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la liberté de
+son mari assurée, Isabelle partirait pour la Sicile, où l'accompagnerait
+sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se
+séparer d'Agnès.
+
+Isabelle avait, depuis longtemps déjà, pénétré le motif des hésitations
+du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser.
+Elle attendit, décidée à profiter de la première occasion qui se
+présenterait. Elle n'eut pas longtemps à attendre.
+
+Heureusement pour la liberté de René d'Anjou, les princes et les rois
+vont fort vite en amour, et Agnès avait été touchée de la grande passion
+de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout
+abandonnait, et dès ce moment elle prit la résolution de céder.
+Peut-être fut-elle tentée par la grandeur de la tâche imposée à l'amie
+de ce roi si faible, et conçut-elle dès ce moment la pensée d'user de
+toute son influence pour en faire un héros.
+
+Agnès consentit donc à se rendre aux voeux du roi, à seconder les
+secrets désirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, dès les
+premiers jours, sa maladie présenta un caractère si grave que les
+médecins, appelés par le roi, déclarèrent que la jeune fille ne pouvait
+entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours.
+
+Cette déclaration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait
+les apparences. Charles VII, peu habitué à dissimuler ses impressions,
+laissa éclater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, témoigna un
+violent dépit; elle hésitait, disait-elle, entre deux partis: attendre
+le rétablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait
+cependant prendre une décision. Isabelle demanda une audience au roi, et
+lui fit observer que si elle tardait davantage à se mettre en route,
+elle serait probablement arrêtée par les neiges; d'un autre côté, elle
+hésitait beaucoup à abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et
+qui lui avait été confiée.
+
+Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agnès Sorel
+resterait à la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et
+Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la grâce qu'elle sollicitait, fit ses
+préparatifs de départ et ne tarda pas à quitter Chinon.
+
+Voilà donc Agnès Sorel seule à la cour de France. Elle était tombée
+malade subitement, son rétablissement fut tout aussi rapide, le roi ne
+laissa même pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la
+justifier. A peine rétablie, Agnès Sorel fut attachée à la reine en
+qualité de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des
+recommandations d'Isabelle de Lorraine ou obéissait-elle à une
+inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de décider, bien que
+la suite des événements donne à penser qu'elle agit véritablement de son
+propre mouvement....
+
+Agnès Sorel avait environ vingt-deux ans à cette époque (1431). Elle
+était fille d'un gentilhomme longtemps attaché à la Maison de Clermont,
+du nom de _Sorelle_, _Soreau_ ou _Surel_[3], seigneur de Saint-Géran, et
+de Catherine de Maignelais.
+
+[Note 3: Les armes _parlantes_ de cette famille étaient un _sureau_
+de sinople en champ d'or.]
+
+Née vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle
+perdit jeune encore son père et sa mère, et fut confiée aux soins d'une
+tante maternelle, la dame de Maignelais.
+
+«Agnès, dès l'âge le plus tendre, était, au dire de tous, un véritable
+miracle de beauté, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs
+portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village,
+tantôt à pied, tantôt montée sur un beau cheval alezan. Elle n'avait
+d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son
+admirable figure, et cependant on lui donnait déjà un surnom que
+devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les
+naïfs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de
+beauté.»
+
+Bientôt, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une
+éducation soignée, chose si rare à cette époque, et tous ceux qui
+l'entendaient causer se retiraient «esbahis de son esprit et de son
+merveilleux enjouement.»
+
+--Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agnès, disait alors la
+dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beauté de quoi faire
+la fortune de trois familles.
+
+Mais tous ces avantages qui émerveillaient chacun, tournèrent contre la
+jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nommée
+Antoinette qui, bien inférieure à Agnès, sous tous les rapports, ne
+tarda pas à en devenir jalouse; dès lors le séjour de cette maison,
+jusque là si paisible, devint insupportable.
+
+Impuissante à défendre sa nièce contre sa propre fille, madame de
+Maignelais ne songea plus qu'à éloigner la _reine de beauté_. Une
+occasion ne tarda pas à se présenter et l'orpheline, à peine âgée de
+quinze ans, repoussée par ses protecteurs naturels, dut se résigner à
+accepter la position de demoiselle d'honneur près d'Isabelle de
+Lorraine, celle-là même que nous venons de voir l'abandonner à la cour
+de France, à la merci de l'amour du roi.
+
+Jeune, belle, spirituelle, protégée par la reine, aimée du roi, Agnès
+Sorel ne tarda pas à devenir l'âme de la petite cour de France. Charles
+VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une
+femme supérieure ressemblait fort à un culte; il eût volontiers proclamé
+à la face du monde la dame de ses pensées et rompu des lances en son
+honneur, mais, douée et modeste autant que belle, Agnès ne souhaitait
+que le mystère.
+
+--A quoi bon, disait-elle, donner de l'éclat à une faute?
+
+Elle disait encore au roi:
+
+--Je vous aimerai, Sire et de toute mon âme, et jamais je ne cesserai de
+vous aimer; si cependant on venait à connaître ce qui se passe, pleine
+de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus déserte.
+
+Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agnès et du roi
+demeura enveloppée d'un mystère, assez transparent pourtant pour ne
+tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agnès ne
+sut point assez repousser les présents incessants de son amant.
+
+Prodigue, comme tous les princes ruinés, Charles VII avait la main
+toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour
+quelque nouvelle marque de munificence décelait son grand amour; les
+joyaux succédaient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries
+aux châteaux. Si bien que les courtisans accusaient Agnès Sorel
+d'avidité et d'avarice.
+
+--Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effrontée? disait un
+jour le bâtard de Dunois qui avait gardé son franc parler.
+
+Ce propos, véritablement injuste, ne tarda pas à être rapporté à la
+tendre Agnès. Ses beaux yeux se mouillèrent de larmes et, tout éplorée,
+elle courut se jeter aux pieds du roi....
+
+--Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les présents dont vous
+m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour méchante.
+
+Charles VII eut toutes les peines imaginables à calmer son amie, et
+cependant il était bien plus irrité qu'elle. Mais comment la venger?
+Châtier Dunois, il n'y fallait pas penser; un châtiment n'eût fait
+qu'accroître la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu
+que jamais il ait pu faire taire les méchants propos de sa cour?
+
+Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII espéra tromper
+l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna
+d'employer tout son talent à démentir les propos injurieux qui
+«entachaient l'honneur» de la belle Agnès.
+
+Jean Chartier promit d'obéir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute,
+qu'il écrivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la postérité:
+
+«Or, j'ai trouvé, tant par le récit des chevaliers, écuyers,
+conseillers, physiciens ou médecins et chirurgiens, comme par le rapport
+d'autres de divers états et amenés par serment, comme à mon office
+appartient, afin d'ôter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les
+cinq ans que la dite demoiselle a demeuré avec la reine, oncques le roi
+ne délaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantité de beaux
+enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, même
+en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agnès le venait voir, il y
+avait toujours grande quantité de gens présents, qui oncques ne la
+virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune
+chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir,
+cela aurait été fait très-cauteleusement et en cachette, elle étant
+encore au service de la reine (Marie d'Anjou).»
+
+«Jean Chartier nous la baille belle,» dit un historien qui écrivait
+quelques années plus tard, «que prouvent les enfants que le roi avait
+eus avec la reine? Quant à ces mots de très-cauteleusement et en
+cachette, c'est là tout au plus la stricte décence.»
+
+La postérité a partagé l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de
+fait que le bon et naïf historiographe eût pu trouver, pour défendre la
+belle Agnès, quelques raisons plus ingénieuses et plus concluantes,
+surtout lorsqu'il s'agissait de démentir tout un siècle. Mille
+témoignages, en effet, sculptures, poèmes, mémoires, légendes, retracent
+les amours de Charles VII et d'Agnès Sorel. Mais si le nom de la «dame
+de beauté» ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins
+doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du «_roi de
+Bourges_.»
+
+En pleine Restauration, Béranger, qui cherchait à se faire arme de tout
+contre l'_Anglomanie_, donna à Agnès Sorel une dernière consécration, le
+jour où il fit paraître cette charmante chanson:
+
+ Je vais combattre, Agnès l'ordonne!
+
+Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agnès Sorel
+faisait tous ses efforts pour réveiller une noble ambition dans le coeur
+de son royal amant. Tout entier à son amour, Charles semblait avoir
+oublié qu'il était le roi de France; que lui importaient désormais
+Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle dévaster les
+provinces, démanteler les villes, faire manger le blé en herbe à leurs
+chevaux. Il régnait, lui, sur le coeur de «la dame de beauté» et cela
+suffisait à son bonheur.
+
+Vainement Agnès le conjurait de se remettre à la tête de tous ses braves
+compagnons d'armes, qui jadis aux côtés de Jeanne Darc versaient leur
+sang sur les champs de bataille.
+
+--Eh! ma mie, répondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour
+que vous veuilliez m'éloigner de vos beaux yeux.
+
+Que répondre à ces douces paroles? «Gloire, devoir,» disait Agnès.
+«Plaisir, amour,» disait Charles VII.
+
+Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives
+inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agnès de l'indigne
+inaction du prince; on maudissait le jour où, à la suite d'Isabelle de
+Lorraine, elle était venue à la cour. On la comparait à Dalila, énervant
+entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'à
+dire que sans nul doute elle avait été envoyée par les ennemis de la
+France pour ensorceler et séduire le roi.
+
+Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agnès; elle
+comprit que c'en était fait de sa réputation et de celle de son amant si
+cette situation se prolongeait; à tout prix elle résolut de le décider à
+se mettre à la tête de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais.
+
+Justement Charles VII avait manifesté l'intention de se retirer en
+Dauphiné pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une
+semblable résolution exécutée ruinait à tout jamais la monarchie.
+
+--Eh quoi! lui dit Agnès Sorel indignée, vous ne serez même plus le roi
+de Bourges!
+
+--Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles
+VII.
+
+Puis comme Agnès ne répondait pas:
+
+--Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le désirez nous nous
+séparerons.
+
+Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant
+de fois donnée, tant de fois oubliée, Agnès paya des groupes de gens du
+peuple qui, sous les fenêtres mêmes du château vinrent chanter
+quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait
+composer sur le roi de Bourges:
+
+ Mes amis, que reste-t-il
+ A ce dauphin si gentil?
+ Orléans et Beaugency,
+ Notre Dame de Cléry,
+ Vendôme!
+
+Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les
+chanteurs, mais il ne se décidait point à partir.
+
+Enfin, un matin, Agnès Sorel parut devant le roi, plus triste qu'à
+l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient
+chassé l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage.
+
+--Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le
+roi tout inquiet.
+
+--Hélas! Sire! répondit «la dame de beauté,» peut-être suis-je à la
+veille de m'éloigner de vous pour toujours.
+
+--Eh! que dites-vous là?
+
+--La vérité, Sire; «elle est pénible et dure, elle vous fâchera
+peut-être à entendre.»
+
+--Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin.
+
+--Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope.
+
+--Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries.
+
+--On m'a dit, au contraire, des choses fort sérieuses, on m'a prédit
+l'honneur d'être aimée du plus grand roi du monde.
+
+Charles VII, rassuré, se prit à sourire:
+
+--Que voyez-vous là, ma mie, de si effrayant? Cette prédiction ne
+s'est-elle pas déjà accomplie, au moins en partie?
+
+Agnès Sorel secoua tristement la tête, quelques larmes brillèrent dans
+ses beaux yeux.
+
+--Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi.
+
+--On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je
+vous supplie de me permettre de me retirer à la cour du roi d'Angleterre
+afin de remplir ma destinée.
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît, à la cour du roi d'Angleterre? dit-il
+d'une voix étranglée par la colère.
+
+--C'est certainement lui, continua Agnès, que regarde la prédiction;
+puisque vous êtes à la veille de perdre votre royaume et que Henri va
+bientôt le réunir au sien, il est assurément un plus grand monarque que
+vous.
+
+«Ces paroles, dit Brantôme, piquèrent si fort le coeur du roi qu'il se
+mit à pleurer de rage,» et courut s'enfermer dans son appartement.
+
+Effrayée, non de la colère, mais de la douleur de son amant, Agnès Sorel
+essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec
+lui. Charles VII s'obstina à ne recevoir personne. Mais le lendemain le
+château était plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses
+préparatifs de départ. Agnès venait enfin de réussir.
+
+Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, François Ier
+écrivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beauté:
+
+ Ici dessous, des belles gist l'élite,
+ Car de louanges sa beauté plus mérite,
+ La cause étant de France recouvrer,
+ Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer
+ Close nonain, ni en désert ermite.
+
+Peu de jours après la venue si opportune de l'astrologue, une foule
+immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des
+bords de la Vienne, conduit au royal château de Chinon. Depuis le matin
+tous les habitants de la ville et des bourgs des environs étaient sur
+pied, impatients de voir défiler le cortège de Charles VII, qui se
+décidait enfin à aller chasser les Anglais. La cour du château était
+trop étroite pour les gens d'armes, les pages, les écuyers, les chevaux;
+la brise agitait les oriflammes, les armures étincelaient au soleil.
+
+Enfin, sur le perron, entouré de ses familiers, apparut Charles VII; la
+reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur,
+l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi
+répondit par son cri de guerre «sus à l'Anglais.» Il prit alors congé de
+la reine, puis, s'approchant d'Agnès, «toute rougissante de honte:»
+
+--Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est à vos pieds que je
+viendrai déposer ma couronne reconquise.
+
+«Dès ce moment, dit un témoin oculaire, il parut à tous évident que,
+véritablement, la demoiselle de Fromenteau était la mie du roi.»
+
+Tandis qu'Agnès, interdite, courbait la tête sous les regards dirigés
+vers elle, Charles VII s'élança à cheval; d'un dernier geste il salua
+les dames et demoiselles réunies sur les marches du perron, et, prenant
+la tête du cortège, il disparut bientôt sous la voûte étroite de la
+porte du château de Chinon.
+
+Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de
+beauté; elle aimait le roi, et la séparation, après tant de douces
+journées «passées en amoureux discours» lui semblait cruelle. Mais plus
+que son amant elle aimait «l'honneur et son pays.»
+
+Loin de Charles VII d'ailleurs, Agnès se trouvait seule avec sa faute,
+et l'amour chez elle n'étouffa jamais le remords. Pour cette femme
+dévouée, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre étaient
+bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, étaient
+son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui
+semblait toujours voir percer un secret mépris, et ce nom de concubine
+royale que donnait le peuple à l'amie du roi lui faisait verser bien des
+larmes.
+
+La situation d'Agnès éloignée du roi n'était pas sans périls; elle avait
+des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrarié la politique
+de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels étaient
+la moindre de ses préoccupations. Pour la défendre elle avait la reine
+dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fidèle,
+dévoué jusqu'à la mort, protecteur qu'en partant lui avait donné le roi,
+Étienne Chevalier.
+
+L'amitié qui toujours unit l'épouse et la favorite de Charles VII a
+donné lieu à bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont supposé
+que la reine ignorait l'intimité des relations d'Agnès et du roi, mais
+cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement
+qu'Agnès régnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-être en
+secret en était-elle jalouse; mais reine, avant d'être femme, elle
+comprit qu'il était de son intérêt, sinon de son devoir, de protéger de
+toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le
+bien de l'État.
+
+Quant au bon Étienne Chevalier, contrôleur des finances, nul plus que
+lui n'aima et n'admira la dame de beauté; sur un signe d'elle, il se fût
+précipité sans hésiter dans le brasier de «messire Satanas.» Cette
+grande passion, cet absolu dévouement, ont pu faire croire qu'Étienne
+Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agnès,
+mais rien ne prouve cependant qu'il ait été autre chose qu'un ami.
+
+Quelques rébus galants, quelques légendes naïves, viendraient à peine à
+l'appui de cette assertion. Étienne Chevalier avait l'amitié fort
+expansive, voilà tout. Servant fidèle d'une dame, il portait ses
+couleurs. Fier de son dévouement désintéressé, il tenait à honneur de
+l'apprendre par ses devises à l'univers entier.
+
+Armé chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait
+dit: «_Chevalier désormais seras de fait comme de nom_,» l'ami d'Agnès
+Sorel fit peindre sur son écu cet amoureux hiéroglyphe:
+
+Le mot _tant_, une _aile_ d'oiseau, le mot _vaut_, une _selle_ de
+cheval, les mots _pour qui je_, et enfin un _mors_ de bride.
+
+Ce qui voulait dire:
+
+ Tant elle vaut, celle pour qui je meurs.
+
+Plus tard, sur la porte de sa maison, à Paris, rue de la Verrerie,
+Étienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de
+feuilles d'or entrelacées, ce rébus dont tout le mérite consistait à
+rappeler le nom de _Sorel_ ou Surelle:
+
+ Rien sur L n'a regard.
+
+Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier à Charles
+VII sa gentille amie; au moindre instant de répit, il accourait, tantôt
+à Loches, tantôt à Chinon, séjour favori d'Agnès Sorel. Chaque jour, le
+roi se plaisait à enrichir celle qu'il aimait. Déjà il lui avait donné
+le duché de Penthièvre; il lui faisait construire une maison à Loches.
+On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beauté; il
+est relié maintenant au spacieux château que fit plus tard bâtir Louis
+XI. A l'occident est une tour carrée, _dans laquelle_, dit la chronique
+du pays, _le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait à la chasse_.
+
+C'est vers cette époque qu'Agnès commit l'imprudence d'introduire à la
+cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais,
+dont la jalousie l'avait réduite à chercher un refuge près d'Isabelle de
+Lorraine.
+
+Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agnès à la cour de
+France; maintes fois déjà elle lui avait écrit pour la prier de la
+prendre près d'elle. Instinctivement, la dame de beauté redoutait sa
+cousine; mais au souvenir des bontés premières de sa tante de
+Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'était passé et
+d'accueillir sa fille, dont grâce à son influence, elle pourrait
+faciliter l'établissement.
+
+Elle dépêcha donc au château de Maignelais, son fidèle chevalier, et,
+moins de huit jours après, Antoinette arrivait à Chinon.
+
+La première entrevue des deux cousines fut tout au moins singulière.
+Sans même songer à remercier Agnès, sans se soucier des femmes de
+service qui pouvaient l'entendre, Antoinette éclata en reproches amers.
+
+--Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous êtes la
+mie du roi?
+
+Et comme Agnès confuse ne répondait point:
+
+--Ce bruit était venu jusqu'à nous, continua Antoinette, ma mère
+refusait d'y croire. Moi-même, je doutais; mais, dans mon court voyage,
+et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'étranges choses.
+
+Agnès, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de
+ses relations avec le roi; mais Antoinette était impitoyable.
+
+--Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais eût pu croire, vous
+voyant si douce, que par vous le déshonneur arriverait sur notre maison.
+Vous avez donc mis en oubli toute honnêteté et toute retenue; pour moi,
+je ne resterai point ici plus longtemps, je préfère retourner près de ma
+mère que j'instruirai de la vérité, afin qu'elle arrache de son coeur
+toute amitié pour vous.
+
+Cette menace épouvanta tellement Agnès, que, se jetant aux pieds de sa
+cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne
+plus faillir à l'honneur, de ne jamais revoir le roi.
+
+Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces prières et
+de ces promesses, et consentit à se fixer pour quelques mois à Chinon.
+
+Le plan de la jeune Tourangelle était des plus simples: éveiller les
+remords dans le coeur d'Agnès, les exploiter habilement, l'engager
+vivement à aller pleurer ses fautes au fond de quelque monastère, et...
+prendre sa place à la cour et près du roi.
+
+Mais ce beau projet échoua. En désespoir de cause, Antoinette entreprit
+de disputer à Agnès le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point
+insensible aux meurtrières oeillades de la cousine de sa mie; mais tant
+que vécut la dame de beauté, elle fut toujours «la dame souveraine et la
+plus aimée de son amant.»
+
+Les entrevues du roi et de sa douce maîtresse devinrent rares jusque
+vers 1438. Charles VII reprenait alors, pièce à pièce, son royaume aux
+Anglais.
+
+--Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il,
+lorsqu'après quelque succès, il faisait à Loches ou à Chinon, une courte
+apparition.
+
+De riches présents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII
+n'avait point diminué. Aux logis et aux terres que possédait déjà son
+amie, il avait ajouté la seigneurie de la Roche-Servière, les
+seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine,
+enfin le château de Beauté-sur-Marne.
+
+--Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom êtes depuis longtemps déjà,
+châtelaine et dame de beauté.
+
+En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'établir, pour quelques
+mois, à Bourges. Désireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne
+voulait point habiter le château royal, il lui donna, à peu de distance
+de la ville, une résidence charmante, le château de Bois-Trousseau,
+qu'elle vint habiter immédiatement.
+
+Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle maîtresse; plus
+jamais ils ne retrouvèrent ces heures délicieuses «qui s'envolaient si
+rapides et si légères qu'on eût pu vivre ainsi plus de mille ans sans
+vieillir.» Le château de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands
+bois, abritait merveilleusement le mystère de leurs amours. Là, point
+d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs dévoués, muets,
+aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soirées, aussi
+épris encore qu'au jour où, pour la première fois, ils avaient senti
+battre leur coeur. Charles racontait à sa mie ses exploits contre les
+Anglais, ses succès, ses espérances. Agnès, à son tour, faisait la
+lecture dans quelque manuscrit ou récitait des vers; car «elle était
+savante et bien instruite, s'étant toujours complue à la société des
+beaux esprits.»
+
+Leurs amours au château de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commencé
+comme un roman de chevalerie.
+
+C'était un soir, il pouvait être neuf heures; seule dans sa chambre,
+Agnès Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imagé, lorsqu'on
+vint lui annoncer qu'un chasseur égaré demandait l'hospitalité.
+
+--Qu'on le conduise à ma plus belle chambre, répondit Agnès, et qu'on
+veille à ce qu'il ne manque de rien.
+
+Quelques instants après, on revint dire à la belle châtelaine que le
+chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait à la
+remercier le soir même. Déjà elle se levait pour aller recevoir
+l'étranger, lorsqu'il parut lui-même, souriant et joyeux à la porte.
+
+--Ah! mon cher Sire aimé s'écria Agnès, vous ici, seul à cette heure,
+quelle imprudence!
+
+Cette imprudence devait se renouveler souvent.
+
+Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle
+l'attendait, la belle Agnès faisait allumer un falot sur la plus haute
+tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux
+Charles VII accourait à toute bride, suivi d'un seul confident. Accoudée
+à son balcon, la dame de beauté inquiète, émue, interrogeait la route
+que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle à l'extrémité
+de la longue avenue qui conduisait à Bois-Trousseau, légère et joyeuse,
+elle descendait le recevoir, et avec une grâce inimitable, lui faisait
+les honneurs du logis et du souper.
+
+Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes
+affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges.
+Alors, pour répondre au signal de son amie, il faisait au sommet du
+château royal apparaître une vive lumière.
+
+Seule et triste ces soirs-là, en son manoir, la douce Agnès se consolait
+en pensant qu'une noble ambition était sa seule rivale dans le coeur de
+Charles VII.
+
+La charmante légende de ce télégraphe lumineux s'est conservée à travers
+les siècles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet
+d'une colline boisée, les restes d'une tour qui a gardé le nom de «_la
+tour du signal_.»
+
+Tout entier à l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour,
+Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais.
+Mais Agnès se souvenait pour lui.
+
+--Bientôt, hélas! mon cher Sire, il faudra nous séparer derechef.
+
+--Je partirai, ma mie, répondait tristement le roi.
+
+L'intérêt du royaume, telle fut la constante préoccupation d'Agnès
+Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est à cela qu'elle
+doit d'avoir trouvé grâce devant la sévère histoire qui flétrit
+d'ordinaire les maîtresses royales, c'est pour cela que son nom, comme
+un nom béni, a traversé les siècles.
+
+Le roi de France n'était déjà plus ce monarque humilié que les Anglais
+railleurs appelaient «le roi de Bourges,» bientôt il allait mériter son
+surnom de Victorieux. L'ennemi n'était pas encore expulsé; mais on avait
+reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles
+arrivaient de tous côtés, les soldats étaient nombreux, les finances
+commençaient à se rétablir.
+
+Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui
+ne dut à ceux qui l'entouraient. «Le ciel et la terre, dit un vieil
+historien, semblent s'être réunis pour l'aider à reconquérir son
+royaume.»
+
+Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus désespérées,
+il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention
+rendit le courage aux peuples désolés. Les noms de ses compagnons
+d'armes sont devenus les synonymes de fidélité et de courage, à ses
+côtés en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire,
+Guillaume de Barbassan, le bâtard de Dunois, et bien d'autres capitaines
+sans reproche et sans peur. Pour maîtresse il eut une femme belle,
+spirituelle, dévouée, toujours prête à s'oublier elle-même. Enfin, pour
+rétablir ses finances épuisées, il trouva un homme de génie, financier
+illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans
+compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf
+indispensable de la guerre.
+
+Mais Charles VII était un prince ingrat: il avait laissé périr Jeanne
+Darc, nous le verrons, vers la fin de son règne, dépouiller Jacques
+Coeur, son argentier, son bienfaiteur.
+
+C'est à Bourges, alors que la pénurie du roi était telle qu'il ne
+pouvait même pas payer une paire de souliers, que pour la première fois
+Jacques Coeur se présenta à la cour où chacun se racontait sa
+prodigieuse fortune.
+
+Dans l'origine, l'argentier du roi n'était rien. Fils d'un pauvre et
+obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bientôt l'homme le plus
+opulent de France. Possédant au plus haut degré le génie du commerce, il
+avait fait fructifier au centuple le très-mince pécule que lui avait
+laissé son père. A mesure que sa fortune augmentait, il étendait le
+cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il était arrivé à établir des
+comptoirs nombreux dans le Levant et à devenir le premier négociant du
+monde entier.
+
+--Sire, avait dit Agnès Sorel à son amant, faites bon accueil à Jacques
+Coeur, l'or n'est pas moins nécessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de
+reconquérir un royaume.
+
+Charles VII écouta son amie; très peu de temps après une première
+entrevue, Jacques Coeur fut nommé _maître de la monnaie de Bourges_, et
+dès lors il commença à faciliter au prince les moyens de faire la guerre
+à l'Anglais.
+
+Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la
+charge d'_Argentier du roi_. Un pareil titre équivalait à celui de
+fermier général. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans
+une somme déterminée à l'argentier pour acquitter les dépenses de
+l'hôtel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus
+étendu, puisqu'il réglait avec les provinces les contributions qu'elles
+devaient fournir à l'État. Il était en même temps ministre des finances
+et dépositaire du Trésor. Souvent il eut occasion de faire au roi des
+avances considérables, toujours sans intérêts, et, lorsqu'il s'agit de
+reconquérir la Normandie, il sacrifia, sans hésiter, deux cent mille
+écus d'or, somme véritablement fabuleuse pour le temps.
+
+L'argentier était alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien à
+refuser à cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il fût question de
+guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait à son maître
+les moyens de «danser des ballets ou de dessiner des parterres.»
+
+--Vous êtes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France,
+lui disait Agnès Sorel.
+
+De son côté Charles VII disait à son argentier:
+
+--Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais,
+je crois; ne vous dois-je pas ma puissance?
+
+Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de
+son ami Jacques Coeur.
+
+Durant les années qui suivirent les jours heureux du château de
+Bois-Trousseau, Agnès Sorel parut fort peu à la cour; elle habitait
+tantôt Loches, tantôt Chinon, le plus souvent le petit logis de
+Fromenteau; le roi venait passer près d'elle ses moments de liberté, ses
+jours s'écoulaient heureux et calmes. L'événement le plus important de
+cette époque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont
+elle avait été demoiselle d'honneur, celle-là même qui l'avait
+abandonnée à la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la
+liberté de son mari.
+
+Agnès se faisait une fête de revoir son ancienne maîtresse. Mais la
+femme de René d'Anjou fut cruelle.
+
+--«Êtes-vous donc si éhontée, lui dit-elle, que vous osiez vous
+présenter devant moi sans rougir, après avoir oublié la pudeur au point
+d'être publiquement la maîtresse du roi?»
+
+Agnès pouvait répondre à cette Isabelle, alors si sévère, qu'elle-même
+l'avait poussée dans les bras du roi; mais douce et résignée, elle
+baissa la tête sans mot dire. Ces reproches amers lui étaient plus
+sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de
+Maignelais.
+
+Désolé d'être séparé de sa belle maîtresse, Charles VII, lors de ses
+fréquents voyages à Chinon ou à Bourges, se plaignait à sa mie de son
+obstination à demeurer loin de lui.
+
+--Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous à la
+cour du roi dont vous êtes l'unique souveraine?
+
+Mais la dame de beauté préférait sa tranquille solitude. Si parfois le
+roi insistait pour l'emmener à Paris, si la reine joignait ses instances
+à celles de son époux, Agnès se jetait aux pieds de son amant et le
+conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte.
+
+Agnès Sorel avait du reste ses raisons pour détester le séjour de Paris.
+Elle y était venue, en 1437, à la suite de la reine et le luxe qu'elle
+avait déployé en cette circonstance causa une espèce de scandale.
+
+Agnès Sorel avait paru aux côtés de la reine vêtue de velours et de
+fourrures, étincelante de diamants qui faisaient éclater sa miraculeuse
+beauté. Les bourgeois, toujours les mêmes en tout temps et en tout pays,
+avaient murmuré hautement de cette grande magnificence. Des paroles
+malplaisantes étaient venues aux oreilles de la dame de beauté. Ces
+mépris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle
+avait dit au roi:
+
+--«Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuidé qu'on ne
+m'eût point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais jà entré ni mis
+le pied.»
+
+Cependant les ennemis de la maîtresse du roi, jaloux de sa
+toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient à la renverser.
+
+A la tête de ces ennemis se trouvait le fils même de Charles VII, le
+Dauphin Louis. On est encore à s'expliquer les motifs de la haine de ce
+prince sombre et dissimulé. Avait-il aimé Agnès Sorel et en avait-il été
+repoussé comme quelques-uns le prétendent, redoutait-il simplement
+l'influence d'une femme spirituelle et dévouée, c'est ce qu'il est
+impossible de décider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour
+la perdre.
+
+On était alors à la fin de l'année 1446, Charles VII et toute la cour
+habitaient le château de Chinon où Agnès était venue joindre le roi. «Le
+Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait
+rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour vînt à être
+découvert, résolut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.»
+
+Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de
+Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui
+donna l'ordre de se faire aimer d'Agnès.
+
+Depuis longtemps déjà, Chabannes aimait la dame de beauté, et le rusé
+Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour être
+l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agnès, Chabannes
+ne put se résoudre à faire le malheur d'une femme aimée.
+
+C'était une périlleuse mission que le Dauphin donnait là à son
+confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il
+craignait presqu'également d'échouer et de réussir.
+
+Bien accueilli, il avait à redouter la furieuse colère du roi, et le
+premier mouvement de Charles VII était terrible. Repoussé, il ne se
+dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi.
+
+Il choisit un terme moyen et résolut de tromper tout à la fois le
+Dauphin et le roi. En conséquence, il commença à entourer Agnès de soins
+et d'hommages.
+
+Toute la cour s'aperçut bientôt du grand amour du comte de Dammartin
+pour la dame de beauté, mais Agnès agréait-elle ou repoussait-elle ses
+hommages, c'est ce que les mieux informés ne savaient dire....
+
+--Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le
+Dauphin.
+
+Et invariablement le comte répondait.
+
+--Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie.
+
+Le Dauphin commençait à se défier de son confident, Charles VII, prévenu
+par quelques courtisans, commençait à prendre l'éveil, lorsqu'une scène
+inattendue vint mettre un terme aux assiduités de Chabannes.
+
+Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements,
+lorsqu'au détour d'un corridor sombre il se trouva face à face avec
+Agnès Sorel.
+
+Elle paraissait vivement émue; elle courait poursuivie par le comte.
+
+Charles VII fronça les sourcils en les apercevant, et d'une voix sévère
+demanda une explication.
+
+Agnès lui apprit alors que depuis longtemps elle était importunée par le
+comte. Ce soir-là, se trouvant seul avec elle il s'était jeté à ses
+pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repoussé, il avait
+redoublé d'instances, et était bientôt devenu si pressant qu'elle avait
+cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du
+roi, remplis de monde à cette heure. Chabannes alors s'était élancé sur
+ses traces, et l'avait poursuivie jusque-là, non plus pour lui parler
+d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence.
+
+La contenance embarrassée du comte, immobile à quelques pas, prouvait au
+roi qu'Agnès n'avait rien dit qui ne fût l'exacte vérité.
+
+Charles VII, à ce récit, entra dans une épouvantable colère et ordonna
+au comte de quitter à l'instant même le château pour ne jamais
+reparaître à la cour.
+
+Chabannes, épouvanté du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie,
+courut à l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se
+passer.
+
+Louis, bien que marri de voir son projet manqué, consola son confident.
+
+--C'est sur mes ordres que tu t'es exposé, lui dit-il; sois sûr que je
+ne t'abandonnerai pas; demain même je veux parler pour toi à mon père.
+
+Le lendemain, en effet, en présence d'Agnès, Louis demanda au roi la
+grâce de Chabannes.
+
+Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait
+au roi les bons et fidèles services du comte:
+
+--Oncques, répondit le roi, cet homme ne reparaîtra en ma présence, et
+il se doit estimer heureux que la dame de beauté, ma mie, veuille bien
+se contenter de si petit châtiment pour si mortelle injure.
+
+--Par la Pâques-Dieu! s'écria alors le Dauphin, c'est cependant cette
+effrontée ribaude qui cause toutes nos querelles!
+
+Et s'avançant vers Agnès, il lui donna un soufflet.
+
+A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement
+par les épaules qu'il le fit tomber. Menaçant et terrible, il allait
+frapper lorsqu'Agnès, toujours généreuse, arrêta sa main.
+
+--Revenez à vous, mon cher Sire, et songez que c'est là votre fils.
+
+--Soit! mais qu'il quitte à l'instant Chinon, dit le roi.
+
+Le Dauphin, dévorant sa colère, se releva lentement; pâle et sombre, il
+sortit sans proférer une parole, mais dans son dernier regard Agnès put
+lire une terrible promesse de vengeance.
+
+Quelques chroniques, qui font allusion à cette terrible scène entre le
+père et le fils, disent tout simplement que «_le jeune Dauphin, mal
+conseillé, se laissa aller envers Agnès à quelques promptitudes_.»
+
+Le mot vaut la peine d'être conservé.
+
+Et maintenant, Agnès Sorel avait-elle partagé l'amour de Chabannes,
+avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est
+moins démontré, il faut féliciter le comte de sa discrétion et de son
+adresse. Il sut en ce cas échapper aux nombreux espions du Dauphin qui
+nuit et jour surveillaient ses moindres démarches, et, plutôt que de
+compromettre sa dame, il se laissa héroïquement exiler.
+
+Peu de temps après l'événement que nous venons de rapporter, Agnès Sorel
+quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prières du roi,
+les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent
+vaincre sa résolution. Retirée en son logis de Loches, elle voulait,
+disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine
+un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'était plu à
+embellir de tout ce que le luxe de l'époque offrait de plus recherché.
+Aucun événement, en effet, ne troubla ses dernières années; les visites
+du roi rompaient seules la monotone uniformité de l'existence de la dame
+de beauté.
+
+Vers la fin de l'année 1448, Agnès Sorel, ayant eu connaissance d'un
+complot tramé contre la personne du roi, alors occupé de la conquête de
+la Normandie, elle se décida à sortir de sa retraite.
+
+Elle écrivait à son «cher Sire, d'avoir à se tenir sur ses gardes,» et
+lui annonça que bientôt elle se mettrait en route afin de lui
+communiquer des détails qu'elle n'osait confier même à ceux dont elle se
+croyait sûre.
+
+Dès les premiers jours de l'année suivante (1449), la dame de beauté
+quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors à l'abbaye de
+Jumièges.
+
+Mais elle ne put arriver jusque là; prise d'une indisposition subite,
+elle fut forcée de s'arrêter au château de Mesnil-la-Belle, situé à
+quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.
+
+Cette indisposition, légère au début, offrit bientôt les symptômes les
+plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beauté fut en
+danger.
+
+Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.
+
+--Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai
+ma Touraine.
+
+Elle prit alors ses dispositions dernières, recommandant ses enfants à
+Charles VII, pour qu'il en prît souci comme si elle n'avait point cessé
+de vivre.
+
+Elle fit alors venir toutes les demoiselles attachées à son service et
+longuement les exhorta à la sagesse, «essayant de les convaincre par le
+récit de ses souffrances, endurées en secret, du peu de bonheur que l'on
+trouve en cette vie, lorsqu'on a cessé d'avoir le droit de supporter
+tous les regards sans rougir.»
+
+Peu d'heures après, le 9 février 1449, vers six heures du soir, elle
+poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jésus! et trépassa.
+
+Agnès Sorel avait alors quarante ans.
+
+ Et retiré (le roi), l'hiver à Gemiège séjourne,
+ Là où la belle Agnès, comme lors on disait,
+ Vint pour lui découvrir l'emprise qu'on faisait
+ Contre Sa Majesté. _La trahison fut telle_
+ _Et tels les conjurés qu'encore on nous les cèle_....
+ Mais las! elle ne put rompre sa destinée,
+ Qui pour trancher ses jours l'avait ici menée
+ Où la mort la surprit....
+
+Ainsi s'exprime Baïf, laissant à entendre que le chef de cette
+conjuration, qu'Agnès allait découvrir au roi, n'était autre que le
+Dauphin lui-même.
+
+La dame de beauté avait choisi pour exécuteurs testamentaires Robert
+Poitevin, _physicien_ (médecin), maître Étienne Chevalier, trésorier du
+roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considérables qui furent
+répartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:
+
+Charlotte, qui épousa Jacques de Brézé, comte de Maulevrier;
+Marguerite, mariée à Prégent de Coëtivi, et Jeanne, qui devint la femme
+de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.
+
+La mort de la dame de beauté plongea Charles VII dans un morne
+abattement:
+
+--J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il à tous ceux qui
+l'approchaient.
+
+Puis, jour et nuit, il se répétait comme à lui-même, les larmes aux
+yeux:
+
+--Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!
+
+Il n'y eut qu'un cri à la cour de France:
+
+--Agnès Sorel est morte empoisonnée!
+
+Mais quel était l'auteur de ce crime?
+
+Tour à tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin
+le Dauphin de France.
+
+Les deux premières suppositions sont parfaitement ridicules, quant à la
+troisième, qui paraît avoir plus de probabilité, elle ne s'appuie sur
+aucune preuve.
+
+Le Dauphin, après la mort d'Agnès, fit tout son possible pour effacer
+toute trace de la haine passée, et plusieurs historiens, pour prouver le
+peu d'inimitié qui avait dû régner entre la dame de beauté et le
+Dauphin, racontent le fait suivant:
+
+Bien des années après la mort d'Agnès, le Dauphin, devenu roi, était
+allé prier dans l'église de Loches où la dame de beauté avait été
+enterrée.
+
+Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandèrent
+l'autorisation de faire enlever de leur église la tombe de cette femme
+dont la vie avait été si scandaleuse.
+
+--Je croyais, leur répondit Louis XI, que cette femme avait été votre
+bienfaitrice: m'a-t-on trompé, ne vous a-t-elle donc rien donné?
+
+--Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques présents.
+
+--Mais quoi encore?
+
+--Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image
+d'argent de la Madeleine.
+
+--Sa générosité s'est-elle donc bornée là?
+
+--Elle a encore donné au chapitre deux mille écus d'or et quelques
+terres.
+
+--Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne
+vous les a-t-elle donc pas octroyées par testament?
+
+--Pardonnez-nous, Sire.
+
+--Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive
+indignation, que vous gardez la mémoire de celle qui fut votre
+bienfaitrice! Non-seulement je vous défends de troubler ses cendres,
+mais je veux que son tombeau soit plus respecté qu'il ne l'est.
+
+Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:
+
+--Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mériter que je vous
+fasse rendre tout ce que vous a donné dame Agnès Sorel.
+
+Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y
+voient une marque d'amitié et de bon souvenir pour une femme qui en
+était si digne, d'autres, au contraire, y découvrent un trait d'habile
+politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde
+dissimulation.
+
+Antoinette de Maignelais détestait sa cousine; elle en était jalouse,
+mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui
+eussent manqué. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tenté de
+supplanter Agnès Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put
+réussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de
+beauté; elle fut la maîtresse du roi, mais ne fut jamais son amie.
+
+Quant à Jacques Coeur, il ne put lui venir à l'idée d'attenter aux jours
+d'Agnès; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidèle protectrice.
+
+Les mauvais jours, hélas! ne tardèrent pas à venir pour l'argentier de
+Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis
+levèrent la tête.
+
+La fortune de Jacques Coeur était alors à son apogée, ses richesses
+étaient si grandes que les plus crédules assuraient que Raymond Lulle,
+mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqué le
+secret de faire de l'or.
+
+Les courtisans détestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les
+écrasait; ils lui enviaient ses terres, ses châteaux, ses palais.
+Presque tous étaient ses débiteurs pour des sommes considérables: ils se
+dirent qu'avec le créancier disparaîtrait la dette. La perte du
+malheureux fut donc résolue; la dame de beauté n'était plus là pour le
+défendre, la reconnaissance pesait à Charles VII. L'argentier succomba.
+
+On l'accusa d'abord d'avoir empoisonné Agnès, et Anne de Vendôme, femme
+de François de Montberon se chargea du rôle d'accusatrice.
+
+Jacques Coeur fut donc arrêté; mais il se disculpa si complètement, il
+prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour exécuter ses
+volontés dernières, était son amie, qu'il fut remis en liberté et que la
+dame de Vendôme fut condamnée à lui faire amende honorable.
+
+Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusèrent de
+concussion.
+
+Une fois encore, l'argentier du roi fut arrêté et conduit à Poitiers.
+Son procès s'instruisit rapidement, on ne voulut même pas lui permettre
+de se défendre; à tout prix il fallait le trouver coupable.
+
+Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait,
+et cependant, aux mépris de toutes les lois divines et humaines, il fut
+condamné. L'arrêt portait que Jacques Coeur «durement atteint des crimes
+à lui imputés avait encouru la _peine de mort_ que le roi lui remettait
+_en considération de certains services rendus_ et à la recommandation du
+Pape.
+
+Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent
+confisqués et partagés entre ses ennemis.
+
+Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme véritablement
+malheureux, se cotisèrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000
+écus d'or.
+
+Jacques Coeur, profondément touché de ce témoignage d'estime et de
+reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la même intelligence
+et le même bonheur il recommença l'édifice de sa fortune, et, en peu
+d'années, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.
+
+--Je jure, disait-il à ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le
+roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agnès Sorel.
+
+Jacques Coeur, aimé et estimé de tous ceux qui l'avaient approché,
+mourut à l'île de Chio, où l'on voit encore son tombeau.
+
+Plus lard, ses enfants firent casser comme _nul, manifestement et
+expressément injuste_, le jugement qui l'avait condamné, mais déjà
+depuis longtemps l'opinion publique avait réhabilité cet homme de bien.
+
+Après la mort d'Agnès Sorel, Charles VII resta toujours triste et
+sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une maîtresse
+vulgaire. Les dernières années du règne de l'amant de la dame de beauté
+furent d'ailleurs troublées par les perpétuelles rébellions du dauphin
+Louis.
+
+Le roi en était arrivé à redouter tellement son fils, que, craignant
+d'être empoisonné par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet
+1461).
+
+Au nom de la dame de beauté sont restées attachées bien des légendes
+poétiques, récits naïfs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses
+amours.
+
+Il ne reste plus rien, dans l'église de Loches, du tombeau d'Agnès
+Sorel; sur un socle de marbre noir était sa statue couchée, deux anges,
+deux amours plutôt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tête.
+
+Il n'y a plus aujourd'hui à Loches qu'un froid monument, dans l'une des
+tours du château; une barbare inscription y «relate le nom de tous ceux
+qui contribuèrent à la translation de ce mausolée, restauré avec les
+fonds votés par le conseil général.»
+
+Il était cependant si facile d'y écrire la charmante strophe de François
+Ier, ou seulement les deux derniers vers du poème de Baïf:
+
+ Agnès de belle Agnès portera le surnom
+ Tant que de la beauté beauté sera le nom.
+
+
+
+
+III
+
+LES AMOURS DE FRANÇOIS Ier
+
+ * * * * *
+
+LE ROI CHEVALIER
+
+
+Dans la nuit du 1er janvier 1515, à l'heure même où commençait
+l'année, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, à l'hôtel des
+Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.
+
+Louis XII, toute sa vie, s'était montré digne de ce glorieux surnom de
+_père du peuple_ qui lui avait été décerné. Bien supérieur à tous les
+souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans
+rigueur. La prospérité publique fut son unique mobile et avant tout il
+s'inquiéta du bonheur de ses peuples.
+
+--Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il
+souvent.
+
+Il disait encore:
+
+--J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes épargnes que de voir
+pleurer mon peuple de mes dépenses.
+
+Le plus cruel souci des dernières années du vieux monarque avait été de
+laisser aux mains de François d'Angoulême, prince ami du faste et de
+l'éclat, ce peuple qui lui était si cher et au milieu duquel il aimait à
+se promener familièrement, monté sur une petite mule.
+
+La France tout entière, que ne désolaient plus les guerres, que ne
+ruinaient plus les impôts excessifs, bénissait alors le nom du roi. La
+capitale était enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason
+de la «bonne ville,» faire l'acrostiche suivant:
+
+ P aisible domaine,
+ A moureux vergier,
+ R epos sans dangier,
+ I ustice certaine,
+ S cience haultaine.
+
+ C'est Paris entier.
+
+--Las! répétait souvent Louis XII à ses conseillers, en hochant
+tristement la tête et en montrant le duc d'Angoulême, vainement nous
+besognons pour le bien du pays, voilà un gros gas qui gâtera tout cela.
+
+Les tristes prévisions du _père du peuple_ ne tardèrent pas à se
+réaliser.
+
+Donc, avec la nouvelle année 1515, commença un nouveau règne. Au matin
+du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne année,
+vinrent saluer François d'Angoulême du nom de roi de France.
+
+François Ier succédait à Louis XII.
+
+L'histoire a toujours traité François Ier en véritable enfant gâté.
+Mort, on a continué à le louer comme on l'avait loué vivant, et il a
+conservé, malgré tout, les titres de _roi-chevalier_ et de _restaurateur
+des lettres et des arts_.
+
+La vérité est que François ne fut remarquable que par son goût déréglé
+pour le faste, pour les fêtes, pour les cérémonies. Il se croyait
+magnifique et n'était que follement dissipateur. Il fit tout pour son
+orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de
+toutes ses fantaisies des sommes considérables, au moment même où ses
+généraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.
+
+Il n'eut même pas l'habileté vulgaire de faire tourner tout son faste au
+profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri
+VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra épuiser le trésor royal pour
+subvenir aux magnificences du _champ du drap d'or_, et il se retirera
+sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le
+robuste monarque Anglais.
+
+A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: «Plusieurs portaient
+alors sur leur dos leurs moulins, leurs forêts et leurs prés.» Mais on
+comptait sur la générosité du maître.
+
+Les impôts, on doit le comprendre, avaient été considérablement
+augmentés, et si, comme le dit l'auteur des _Mémoires du chevalier
+Bayard_, «oncques n'avait esté veu roi de France de qui la noblesse
+s'esjouit tant,» les provinces accablées murmuraient hautement. La
+raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, étaient les seules
+armes des opprimés; ils s'en servaient.
+
+Pour combler le déficit creusé par les dépenses du mariage de Jeanne
+d'Albret, nièce du roi, avec le duc de Clèves, il fallut établir la
+gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait
+ces noces somptueuses des _noces trop salées_.
+
+Faible, indécis, changeant, trop présomptueux pour se l'avouer à
+lui-même, François Ier ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui
+l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour à tour tenaient les fils:
+ses ministres, dont deux au moins furent des misérables; sa mère,
+ambitieuse passionnée; enfin toutes ses maîtresses, dirigées elles-mêmes
+par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en
+politique, sans jamais s'en apercevoir.
+
+Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands
+coups de lance ou d'épée, il n'eut jamais que le courage brillant, mais
+alors si commun, d'un chevalier mourant les armes à la main; il pouvait
+passer à deux cents pas de l'ennemi, «vingt heures, armet en tête et le
+cul sur la selle,» comme il l'écrivait à sa mère, mais il était
+incapable de diriger une bataille. Il réussit presque toujours à se
+faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.
+
+Il eut recours, pour quitter la prison où le retenait Charles-Quint, à
+des promesses bien jésuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande
+parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours
+scrupuleusement sa parole, sauf peut-être dans les circonstances où il
+eût été «politique» de la violer.
+
+Le plus beau titre de François Ier à l'admiration et à la
+reconnaissance est donc celui de _Restaurateur des lettres et des arts_.
+Malheureusement il se trouve qu'il a plutôt entravé qu'aidé le mouvement
+des lumières. Il protégea, il est vrai, quelques artistes étrangers et
+quelques poëtes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour à tour, et au
+gré de la maîtresse régnante, Sébastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto
+Cellini et bien d'autres, trouvaient à la cour une magnifique
+hospitalité qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer
+l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres
+manuscrites, et on établissait la censure.
+
+Le successeur de Louis XII prétendit être tout à la fois religieux et
+tolérant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne
+devaient pas le gêner. Il avait accepté les principes de la religion
+réformée, et pourtant il obéissait à tous les ordres de la Cour de Rome.
+
+Il donna l'exemple de l'horrible persécution contre les luthériens, qui,
+pendant trente-sept années consécutives, fit périr tant de braves gens,
+de sujets dévoués; il alluma les premiers bûchers qui devaient dévorer
+tant de victimes. Enfin il persécuta ou laissa persécuter par le
+Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-même avait attirés à Paris,
+et laissa condamner et exécuter plusieurs professeurs, Étienne Dolet
+entre autres, que l'on disait, fort à tort probablement, être son propre
+fils.
+
+En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie à
+éteindre d'une main, les lumières qu'il allumait de l'autre.
+
+L'avénement de François Ier fut le signal d'un changement complet
+dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractère de Louis XI,
+la simplicité bourgeoise de Louis XII ne se prêtaient guère à la
+représentation: «Lors on ne voyait, aux résidences royales que ceux qui
+y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'État.
+Il n'était point aisé alors, d'approcher la personne royale,» le
+souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majesté, «et la
+noblesse même était arrière.»
+
+Le successeur de Louis XII, brillant, léger, fastueux, dissolu,
+entreprit de façonner son entourage à son caractère. Il réussit
+facilement.
+
+Il avait le coeur héroïque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit
+fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie;
+tous ceux qui l'approchaient n'aspirèrent plus qu'à atteindre les rares
+et sublimes perfections d'Amadis. On ne rêvait alors que fêtes et
+tournois, joutes et passes d'armes.
+
+Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: à sa voix accoururent de
+toutes les provinces les représentants des grandes familles: les
+demeures féodales ne furent plus habitées que par les hiboux et quelques
+vieux mécontents, représentants grondeurs d'un passé oublié.
+
+A côté de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point
+n'était besoin, alors, de faire ses preuves pour être admis à l'honneur
+des fêtes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue
+rapière, suffisaient. On avait deux cents écus par an et le titre de
+gentilhomme du roi.
+
+Mais une cour sans femmes, c'est une année sans printemps, un printemps
+sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pensée à chacun de
+ces émules d'Amadis, une maîtresse dont il pût porter les couleurs. Que
+serait un tournoi pour les chevaliers qui se préparent à «bien faire
+dans la lice,» sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains
+pour les applaudir?
+
+François Ier voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles
+maisons de France: les pères durent amener leurs filles, les maris leurs
+femmes, les frères leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu
+troupe si brillante et si bien ajustée de dames de familles nobles et
+de damoiselles de réputation.
+
+Il y a loin de ces «assemblées honnêtes», aux sujettes du roi des
+Ribauds, qu'avant cette époque traînaient à leur suite les rois de
+France.
+
+Brantôme, pour sa part, félicite fort François Ier d'avoir «institué
+sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes
+dames et damoiselles;» «désormais on pouvait s'approprier d'un amour
+point sallaud, mais gentil, net et pur.»
+
+Faire l'amour, en effet, était la grande occupation de toute cette
+noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames
+favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pères et
+les maris n'étaient pas si mal avisés que de s'en fâcher, ils
+cherchaient à se venger ailleurs, voilà tout.
+
+Le langage était alors à la hauteur des moeurs, tandis que toute
+débauche était excusée sous le nom de galanterie, on parlait comme ont
+écrit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans _Pantagruel_ et dans
+_Gargantua_, comme Brantôme dans _les Dames galantes_, comme Marguerite
+de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom.
+Comme le latin, le vieux français bravait la pudeur en ce _bon vieux
+temps_ de libres moeurs et de libre parler.
+
+La cour de François Ier était alors la plus brillante de l'Europe, la
+noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France.
+Un luxe inconnu jusqu'alors éclatait de toutes parts. Hommes et femmes
+semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le
+velours, les fourrures, les draps d'or, étaient alors à la mode, et
+Brantôme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les
+toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.
+
+C'était chaque jour une fête nouvelle, les prétextes ne manquaient pas.
+Tournois, bals masqués, feux d'artifices, comédies, chasses, promenades
+aux flambeaux, «les jours, dit un vieil auteur luthérien, ne suffisaient
+pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les
+nuits.» Écoutons Ronsard, qui décrit, de souvenir, les splendeurs et les
+plaisirs des résidences royales:
+
+ Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau;
+ Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau
+ De chambre en chambre aller les mascarades?
+ Quand ouïrons-nous, au matin, les aubades
+ De divers luths mariés à la voix?
+ Et les cornets, les fifres, les hautbois,
+ Les tambourins, violons, épinettes
+ Sonner ensemble avecque les trompettes?
+ Quand verrons-nous, comme balles, voler
+ Par artifice, un grand feu dedans l'air?
+ Quand verrons-nous, sur le haut d'une scène
+ Quelque farceur, ayant la joue pleine
+ Ou de farine, ou d'encre, qui dira
+ Quelque bon mot qui nous réjouira?...
+
+Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, François
+Ier allait adressant de l'une à l'autre ses hommages passagers. On en
+était arrivé à ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne
+rencontrait guère plus de cruelles que de maris jaloux. N'était-il pas
+le roi!
+
+Nous ne savons au juste quelle était la physionomie de François Ier
+avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, à couper ses
+cheveux et à laisser croître sa barbe; mais le Titien nous a laissé un
+portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries
+du Louvre.
+
+Le peintre a su donner à cette figure un noble et grand caractère,
+malgré sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la
+Comédie Italienne, ressemblance qui tient à la ligne du nez, trop
+avancée sur une lèvre mince, et à la proéminence du menton un peu bombé
+et terminé par une barbe pointue. On retrouve bien là d'ailleurs le
+rival de Charles-Quint, le front un peu ramassé, mais noble cependant,
+l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'appétits
+et de désirs.
+
+François Ier était d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe
+nerveuse était mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-être
+péchait-il par les épaules, un peu bombées, mais il avait adopté un
+costume qui dissimulait ce léger défaut.
+
+Tel était François Ier à l'époque la plus florissante de son règne.
+Le château d'Amboise, le palais des Tournelles étaient devenus trop
+petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs
+clos qui vivait à l'ombre du trône. Le roi songea alors à construire de
+nouvelles résidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour.
+
+Dans tous ces bâtiments, dont le roi avait pris le goût en Italie, on
+retrouve comme un reflet de cette époque qui sacrifia tout au dehors.
+Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa
+prodigalité, ses faiblesses, son goût pour les arts, ses fêtes, ses
+soucis, ses peines d'amour.
+
+A Chambord furent englouties bien des années du revenu de la France,
+mais aussi quelle merveille!
+
+Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous êtes-vous
+promené dans ses quatre cent quarante pièces? Avez-vous compté ses
+fenêtres aussi nombreuses que les jours de l'année?
+
+Le Primatice en a donné les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis
+douze ans à élever les pavillons, les terrasses, les galeries, à creuser
+les bassins, à détourner le lit des ruisseaux.
+
+Jean Goujon et Germain Pilon avaient été chargés des sculptures; Léonard
+de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui
+dégradées.
+
+Lorsque parfois quelque audacieux faisait remarquer au roi les énormes
+dépenses de ce merveilleux château:
+
+--Ce ne sera jamais trop pour mes amours! répondait le roi.
+
+C'est à Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame
+d'Étampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effacé
+les amoureuses devises et les galants emblèmes.
+
+Au milieu des délicates sculptures qui courent le long des corniches, ou
+qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aperçoit
+encore bien des initiales enlacées, non loin de cette salamandre
+entourée de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si
+explicite: _nutrisco et extinguo_.
+
+Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les
+ombrages frais du parc, que de tendres causeries près des fenêtres
+charmantes des grandes salles habillées de riches tapisseries de
+Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris étincelants d'or!
+
+Soupirs dans le nuage, hélas! chanteurs au tombeau!
+
+Chambord est resté debout, muet témoin, et la légende n'est plus qu'un
+vague murmure. Que de pieds légers cependant ont gravi l'escalier secret
+de la chambre du roi! qui donc a compté les ombres qui passaient rapides
+le long des corridors?
+
+Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour!
+
+Et c'est lui cependant, en un jour de mélancolie, alors qu'il pensait au
+beau Brissac, peut-être, qui traçait son distique fameux:
+
+ Souvent femme varie;
+ Bien fol est qui s'y fie.
+
+
+
+
+IV
+
+MADAME DE CHATEAUBRIANT.
+
+
+Marié jeune encore, et lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, à la fille
+d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, François Ier ne tarda
+pas à devenir un époux infidèle. Il n'attendit même pas pour délaisser
+sa femme, la fin de la lune de miel.
+
+Peu scrupuleux dans le choix de ses «amies,» il aimait, à la fois, en
+haut et en bas lieu, ne rougissant pas «de partager avec les domestiques
+de sa maison les faveurs de quelque dame.»
+
+--Notre maître, disait un gentilhomme de François Ier, a eu quelques
+bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.
+
+C'est tout à fait l'opinion de Brantôme, mais le vieux seigneur de
+Bourdeilles s'exprime d'une façon bien autrement énergique.
+
+Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de répit que lui
+laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agnès Sorel, il y avait quelque
+chose de désintéressé et de chevaleresque dans cette folle tendresse
+d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.
+
+Agnès disait à son royal amant:
+
+--Assez de temps avez perdu à faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'épée
+derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.
+
+Et, docile aux conseils de la dame de beauté, Charles VII quittait à
+regret le manoir de sa mie et se mettait à la tête de ses troupes.
+
+Rien de pareil dans les nombreuses passions de François 1er.
+
+--Il était si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait à
+la fois plusieurs dames dont il entremêlait les couleurs.
+
+On perdrait son temps, en effet, à compter les liaisons passagères du
+roi-chevalier, et la liste de ses maîtresses était déjà bien longue
+lorsqu'il monta sur le trône.
+
+La troisième épouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie
+d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernière passion du duc
+d'Angoulême.
+
+Mais cette fois, et ce fut peut-être la seule, l'ambition et l'intérêt
+arrêtèrent un prince qui sacrifia toujours tout à son plaisir.
+
+Louis XII, déjà vieux et épuisé, s'en allait mourant, et comme il
+n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait être contrainte, à sa mort,
+de quitter le trône, et la France peut-être, ce plaisant pays, pour
+aller tristement finir ses jours de l'autre côté de la Manche, au pays
+de la brume.
+
+«Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un
+fils lui survenait, ce fils, au détriment du duc François, hériterait de
+la couronne; elle serait régente alors, et jouirait de tous les
+priviléges de ce beau titre pendant de longues années de minorité.»
+
+La belle Anglaise avait peut-être calculé toutes ces éventualités,
+lorsque, pour la première fois, il lui fut impossible de ne pas
+s'apercevoir de l'amour du jeune et séduisant duc d'Angoulême.
+
+Elle se montra fort sensible, «plus qu'il ne convenait,» aux
+empressements de l'héritier du trône. Ils étaient jeunes tous les deux,
+aimables, amoureux, le dénoûment de cette intrigue ne devait pas se
+faire attendre, lorsque tous les intérêts compromis vinrent se jeter à
+la traverse.
+
+Un gentilhomme périgourdin, le sieur de Grignaux, découvrit, le premier,
+le gentil roman de la reine. Il prévint en toute hâte la mère de
+François, qui le chargea de désenchanter le jeune prince, en lui faisant
+apercevoir un calcul habile là où il ne croyait voir que de l'amour.
+Madame d'Angoulême se réservait de brusquer une rupture si les
+avertissements d'un ami ne suffisaient pas.
+
+--Pasque-Dieu! Monseigneur, dit à François le prudent de Grignaux,
+voulez-vous toujours être simple duc d'Angoulême et jamais roi de
+France!
+
+Et comme l'amoureux François feignait de ne pas comprendre:
+
+--Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous,
+monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez là à vous donner un
+maître, un accident est tôt arrivé: êtes-vous si pressé de vous faire un
+roi?
+
+Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.
+
+--J'aime autant, répondit-il, voir régner mes enfants que de régner
+moi-même.
+
+Et il continua d'entourer de ses galantes prévenances la reine Marie,
+qui l'accueillait et lui faisait fête d'une façon vraiment inquiétante
+pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun à la cour s'en
+apercevait.
+
+C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la
+mère et la femme du jeune prince.
+
+Leurs exhortations réveillèrent l'ambition dans le coeur de l'héritier
+de la couronne; ses yeux se dessillèrent, l'illusion s'envola.
+
+Il avait été l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il
+craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils
+à Louis XII.
+
+La reine était devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses
+goûts, lorsque la mort du roi la délivra de tous ces argus intéressés;
+elle épousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en
+France, et retourna avec lui en Angleterre.
+
+Devenu roi, peut-être pour avoir une fois en sa vie su commander à ses
+désirs, François ne changea point ses habitudes galantes.
+
+La cour était toujours accompagnée d'une troupe nombreuse de dames:
+c'étaient d'abord les maîtresses avouées du roi, elles avaient le pas
+sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands
+dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.
+
+Il y avait encore, au dire de Brantôme, _la petite bande_, troupe
+galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les
+plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette
+aimable confrérie étaient les favorites de François Ier, souvent avec
+elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entières,
+quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des résidences
+royales. «Là, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au
+soir et du soir au matin.»
+
+«Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait,
+sans différence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de
+la veille n'était jamais celle du lendemain.»
+
+Le nombre même des maîtresses du roi leur ôtait toute influence durable,
+et les choses continuèrent ainsi jusqu'au jour où, pour la première
+fois, il aperçut la belle Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant.
+
+Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite à la cour d'une
+grande influence et, pendant plusieurs années, elle régna, souveraine
+maîtresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.
+
+Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, était issue de grande et
+noble race: sa famille, alliée aux maisons royales de France et de
+Navarre, était, depuis plusieurs siècles, célèbre dans les fastes de la
+chevalerie.
+
+Son père était ce Gaston de Foix, qui dut à la beauté de son visage et à
+ses longs cheveux blonds et bouclés le surnom de Phébus. C'était un
+«grand chasseur et beau savant,» lorsqu'il rentrait le soir après avoir
+passé la journée à battre les grands bois, il rédigeait les préceptes du
+grand art de la chasse, et il a laissé un livre précieux à bien des
+titres: _le miroir de Phébus, avec l'art de faulconnerie et cure des
+lestes à ce propices_.
+
+La mère de Françoise-Jeanne d'Aydie, était la fille aînée et l'héritière
+d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.
+
+En l'an 1495, c'est-à-dire vingt ans avant l'avénement de François
+Ier au trône, il y avait grand émoi au castel héréditaire de la
+maison de Foix: la dame châtelaine touchait au terme de sa grossesse, et
+d'heure en heure on attendait sa délivrance.
+
+Phébus de Foix, qui, en sa qualité de savant homme, croyait, avec tout
+son siècle, à l'influence des astres, avait mandé en son logis un
+astrologue fort en réputation dans le midi de la France.
+
+--Or ça, maître, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de
+vous?
+
+L'astrologue s'inclina.
+
+--Ma dame et épouse va présentement me donner un enfant, et je
+souhaiterais savoir quelles destinées l'attendent, fille ou garçon.
+Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosité.
+
+--Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.
+
+--Ça donc, maître, usez de mon logis et de mes domestiques comme de
+vôtres, pour toutes choses nécessaires à votre art, chacun ayant reçu
+l'ordre de vous obéir comme à moi-même, et comptez surtout sur bonne
+récompense.
+
+Le sire de Foix, sur ces mots, congédia le «savant homme» et se rendit,
+à l'appartement qu'occupait la châtelaine.
+
+L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du château et passa
+la nuit à interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au
+monde une petite fille.
+
+Le matin, à l'aube du jour, l'accouchée avait oublié ses souffrances, et
+reposait paisiblement dans le vaste lit à colonnes, entouré d'épaisses
+draperies, qui occupait presqu'entièrement un des côtés de la salle. La
+petite fille, «accorte, mignonnette,» dormait dans un riche berceau.
+
+Monseigneur Phébus auquel le plaisir d'être père faisait oublier les
+émotions de la nuit, «il aimait tendrement sa femme,» chargea un page
+d'aller quérir l'astrologue.
+
+Au bout d'un instant le page revint seul.
+
+--Je n'ai point trouvé l'homme, monseigneur, dit-il, ni même aucune
+trace de son passage dans le réduit de la tourelle; mais sur un
+escabeau, placé en évidence au milieu de la salle, j'ai aperçu le
+parchemin que voici.
+
+C'était une grande feuille bizarrement découpée, presqu'entièrement
+couverte de dessins étranges et de figures cabalistiques. Un clou avait
+sans doute servi à la fixer à l'escabeau, car on voyait au milieu une
+petite déchirure.
+
+Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le
+page, et non sans difficulté il parvint à déchiffrer cette obscure
+prédiction, rimée comme c'était l'usage alors:
+
+ Par beauté, et quoi qu'advienne[4]
+ A l'encontre, tôt sera reine.
+
+[Note 4: Mss. de la Biblioth.]
+
+Un sourire de satisfaction éclaira la physionomie du bon seigneur.
+
+--Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison étant
+maison souveraine.
+
+Il reprit sa lecture:
+
+ Aura la reine, de son fait,
+ Déplaisance dure et méfait.
+
+Messire Phébus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens
+de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:
+
+ Du fait du roi aura grand heur
+ Las! puis grand malheur
+ . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . .
+
+Là s'arrêtait la prédiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et
+retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y
+avait rien de plus. Effrayé sans doute de ce qu'il avait lu dans les
+astres, l'astrologue avait jugé prudent d'en rester là. Une interruption
+semblable équivalait à l'annonce d'un grand malheur.
+
+Telle fut du moins la pensée du vieux chevalier.
+
+Il appela aussitôt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et
+de l'amener en sa présence.
+
+Écuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais
+vainement on fouilla tous les coins du château, vainement on battit la
+campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'était enfui
+sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.
+
+Si bien que quelques «bons écuyers» n'étaient pas fort éloignés de
+croire que leur maître avait eu affaire à messire Satanas en personne.
+
+Cette singulière disparition ne laissa pas que d'inquiéter monseigneur
+Phébus, et, lors des fêtes qui suivirent le baptême de sa fille, il
+raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope à un vieux
+chevalier, son compagnon.
+
+Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de
+l'astrologue, était fort peu crédule de sa nature.
+
+--Ce sont là dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous
+jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.
+
+Monseigneur Phébus n'écouta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire,
+le parchemin et soigneusement le déposa dans le coffre où il serrait
+d'ordinaire ses objets précieux.
+
+La petite Françoise, tel est le nom qu'avaient donné à leur fille le
+seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement à l'ombre du manoir
+paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois
+des environs, s'exerçant à monter à cheval, à suivre les grandes
+chasses, et à lancer l'oiseau.
+
+Telles étaient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie,
+les uniques distractions des châtelaines du moyen âge. Seules en leur
+castel, entourées seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre
+d'écuyers et de pages, elles restaient quelquefois des années entières
+sans nouvelles de leurs époux, occupés à guerroyer dans quelque province
+éloignée.
+
+Françoise avait près d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son
+père d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois
+frères ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait
+aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils
+avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et
+allaient devenir les généraux de François Ier.
+
+C'était un noble et grand séjour, que le château de monseigneur de Foix!
+
+La cour n'avait pas encore attiré dans son rayonnement les représentants
+des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient
+pas pris l'habitude d'aller dépenser leurs revenus, plus que leurs
+revenus souvent, auprès du souverain, afin de concourir, par leur luxe,
+à l'éclat de la couronne.
+
+Les rois n'appelaient à eux la noblesse qu'à l'heure du danger;
+lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'épée, elle accourait
+alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au
+milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois,
+disons-le, de petits tyrans.
+
+Chaque province possédait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus
+puissant que les autres, attirait à lui toute la noblesse des environs
+et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il
+en était ainsi de monseigneur Phébus. Chaque jour arrivait à son logis
+quelqu'hôte nouveau, sûr d'y trouver une hospitalité royale.
+
+Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et
+puissantes dames, se pressait dans les cours du château lorsque venait
+l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauchée.
+
+Les festins succédaient aux chasses, les danses aux festins. Puis
+venaient les joutes à armes courtoises, dans une clairière voisine,
+ombragée d'arbres séculaires et entourée d'estrades pour les dames.
+C'était la distraction suprême de l'époque, héroïque et dangereux
+passe-temps «d'où d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et
+saignants de quelque bonne blessure.»
+
+La gentille Françoise était la gloire et l'ornement de toutes ces fêtes;
+elle allait avoir quatorze ans et était, au dire de tous, un véritable
+miracle de beauté.
+
+Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son
+costume «merveilleusement riche,» le bon Phébus ne pouvait s'empêcher de
+murmurer les premiers vers de l'horoscope:
+
+ Par beauté, et quoiqu'il advienne
+ A l'encontre, tôt sera reine.
+
+Reine elle était en effet, par sa beauté, par son esprit, par sa
+naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adressé ses hommages,
+les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses
+sourires, et sollicitaient sa main.
+
+Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'époux qu'au
+milieu de tous Phébus de Foix choisit pour sa fille chérie.
+
+C'était un seigneur de haute et fière mine, que le comte de
+Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, «passé maître en fait
+de vaillantise.» Il avait fait ses premières armes avec le connétable
+Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.
+
+Le mariage fut célébré en 1509. Françoise de Foix avait quatorze ans,
+Jean de Laval était de dix années plus âgé que sa jeune épouse.
+
+Les fêtes et réjouissances des noces étaient à peine terminées, qu'il
+fallut songer aux préparatifs du départ.
+
+Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, à ce manoir de
+Chateaubriant que, plus qu'une longue lignée de preux chevaliers, devait
+illustrer l'admirable auteur de _René_.
+
+Le lendemain même de la cérémonie, Phébus de Foix avait mandé près de
+lui la nouvelle comtesse. Il tenait à la main, lorsqu'entra Françoise,
+un large pli lié avec un fil d'or et scellé à ses armes.
+
+--Vous allez quitter votre père, ma fille, lui dit-il, gardez
+précieusement ceci en mémoire de l'affection qu'il eut pour vous.
+
+Il lui remit en même temps le pli. Françoise, émue de l'air solennel du
+vieux seigneur, était près de fondre en larmes.
+
+--Maintenant, continua Phébus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, à
+moins que dans votre vie advienne quelque grave événement qui vous
+trouble et vous inquiète.
+
+Françoise fit le serment que lui demandait son père.
+
+Cependant l'heure de la séparation était venue. Les chevaux et les
+mulets de bagage emplissaient les cours. Écuyers et pages achevaient en
+toute hâte les derniers apprêts, donnaient un coup d'oeil aux harnais,
+fixaient solidement les coffres.
+
+Une dernière fois, monseigneur Phébus embrassa sa fille chérie.
+
+--Vous emportez, comte, dit-il à Jean de Laval, mon plus cher trésor; je
+suis sûr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.
+
+Jean de Laval, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son
+beau-père.
+
+Or, c'était bien à la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus
+cher trésor; il n'y avait pas d'équivoque possible, la fille de la noble
+maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa
+beauté.
+
+Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur
+sa blanche haquenée. Jean de Laval s'élança à cheval et toute la troupe
+se mit en route.
+
+Phébus de Foix rentra tristement dans son manoir désert. Longtemps
+accoudé au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux à travers les
+sinuosités de la vallée Jean de Laval et Françoise qui chevauchaient
+lentement en tête de leur escorte. La vie de la comtesse de
+Chateaubriant s'écoula paisible et ignorée pendant les premières années
+de son mariage. Jean de Laval avait pris au sérieux ses devoirs de mari.
+Il possédait un trésor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune
+femme avec une sollicitude inquiète que les voisins taxaient de
+jalousie.
+
+Les femmes attachées à leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-là
+sont heureuses.
+
+Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Françoise se contenta
+d'être la plus belle et la plus aimée des châtelaines.
+
+L'amour de son époux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux
+fêtes des châteaux des environs et aux grandes chasses qui se
+renouvelaient souvent.
+
+La Bretagne était alors un merveilleux pays, pour courre, la propriété
+n'était pas morcelée à l'infini. Le pays n'était pas comme aujourd'hui
+coupé de fossés profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de
+chaque propriétaire comme un camp retranché, inaccessible aux chevaux et
+aux chiens.
+
+Pendant ces premières et trop courtes années, Louis XII était mort et
+François Ier était monté sur le trône.
+
+Un des premiers actes du jeune roi avait été de nommer deux maréchaux de
+France, hommes de guerre fort en renom: l'un était Jacques de Chabannes,
+sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frère de
+la comtesse de Chateaubriant.
+
+On était alors à l'aurore éblouissante d'un règne nouveau. François
+Ier, dans la première ivresse du pouvoir suprême, ne songeait qu'à la
+joie.
+
+Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fête la même
+ardeur que sur les champs de bataille. «Qui m'aimera me suive!»
+
+Et chacun suivait le roi à qui mieux mieux.
+
+D'Amboise à Romorantin et à Vendôme, ce n'étaient, à ce moment que
+fêtes, bals costumés, petites guerres, grands repas et grande liesse.
+Tout l'or des impôts y suffisait à peine, mais nul n'en prenait souci.
+C'était une vie toute nouvelle.
+
+C'est à cette époque, et pendant les fêtes du carnaval, que le futur
+protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une révolution dans
+l'art de la coiffure.
+
+Les longs cheveux, on le sait, étaient au XVIe siècle la
+marque distinctive, le privilège exclusif de la noblesse. Les longs
+cheveux étaient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard,
+l'illustre maître des _Sentences_, qui leva cette interdiction. Mais il
+n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.
+
+Elle eût protesté longtemps encore, et la révolution en question n'eût
+point été accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.
+
+La cour était alors à Romorantin et chacun fêtait le jour des rois.
+François Ier allait se mettre à table lorsqu'on vint lui dire que le
+comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fève.
+
+--Par ma foi de gentilhomme! s'écria-t-il, voilà un roi que je
+détrônerai tout à l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien
+veiller sur son élu.
+
+Ainsi défié, le comte de Saint-Paul s'apprêta à faire bonne résistance.
+C'était un moyen sûr d'être agréable au roi. La terre était alors
+couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intérieur
+de son hôtel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens
+préparaient des pelotes, les autres s'éparpillaient de tous côtés, en
+quête d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de
+combats.
+
+Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grêle
+de projectiles. Un siège en règle commença aussitôt.
+
+L'assaut était vaillamment et habilement mené, mais les assiégés se
+défendaient avec vigueur et le combat menaçait de durer longtemps
+encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent à manquer
+dans l'intérieur de la place.
+
+Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'hôtel et se
+rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, espérant retarder l'heure
+de la défaite, eut la malheureuse idée de prendre dans le foyer un tison
+enflammé et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.
+
+Le dangereux engin de guerre atteignit François Ier à la tête et lui
+fit une profonde blessure.
+
+A ces cris: «le roi est blessé!» assiégeants et assiégés se
+précipitèrent près du jeune souverain, il fut placé sur un brancard et
+transporté en son logis. Les médecins, déjà prévenus de l'accident,
+étaient accourus. Après un court examen, ils déclarèrent que la blessure
+n'offrait aucune gravité, mais sous leurs ciseaux tombèrent les beaux
+cheveux noirs du roi.
+
+Dès le lendemain tous les courtisans étaient «tondus comme des oeufs.»
+Bourgeois et manants imitèrent les gentilshommes, et, dès lors, les
+longs cheveux furent déclarés ridicules.
+
+«A dater de cet accident le roi laissa croître sa barbe, et chacun
+tenant à honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que
+têtes rases et visages barbus.»
+
+La maladie de François Ier fut de courte durée, et bientôt les fêtes
+recommencèrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.
+
+Cependant, le renom de la beauté de madame de Chateaubriant était venu
+jusqu'à François Ier, et ce roi, qui voulait que «sa cour fût comme
+un parterre où viendraient s'épanouir les plus rares beautés de France,»
+avait, plusieurs fois déjà, témoigné le désir de voir la comtesse.
+
+D'ordinaire, ses moindres désirs étaient des ordres, presqu'aussitôt
+exécutés que donnés; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.
+
+Le seigneur breton avait bien été averti du désir du roi; plusieurs
+courtisans s'étaient fait un devoir de lui envoyer message sur message;
+mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa
+résolution de ne point paraître à la cour. La réputation du roi était,
+il faut l'avouer, de nature à conseiller ce parti à tout homme jaloux de
+son honneur.
+
+Enfin, un jour, cédant à l'irrésistible attrait du fruit défendu,
+François Ier s'adressa directement à Odet de Foix, maréchal de
+France, frère de madame de Châteaubriant.
+
+--J'ai ouï parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beauté de la
+comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle à rester tristement
+au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas à la cour, comme
+toutes les grandes dames de France?
+
+--Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, à ce qu'il paraît, le
+plus soupçonneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et
+les fêtes de la cour la plus brillante du monde.
+
+Le roi sourit à cette délicate flatterie.
+
+--Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande
+vertu à la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?
+
+--Votre Majesté a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine
+est une femme sans égale et la princesse Marguerite une merveille à tous
+égards.
+
+--Bien parlé, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour
+faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher,
+ainsi qu'il le fait, sa femme à tous les yeux.
+
+--Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.
+
+--Pourquoi donc? il peut être tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on
+aura pour la comtesse tous les égards qu'elle mérite.
+
+C'était un ordre, et des plus formels. Lautrec se hâta d'écrire à son
+beau-frère que le roi le demandait, et l'engageait à amener sa femme.
+
+Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y
+attendait. Son parti fut vite pris.
+
+--Madame, dit-il à la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre
+frère; il paraît que le roi a grand désir de nous voir à la cour.
+
+--Et comptez-vous, messire, obéir aux ordres du roi? demanda timidement
+madame de Chateaubriant.
+
+--C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit
+trois jours, je veux me mettre en route.
+
+--Ne dois-je point vous suivre?
+
+--Non, madame, non certainement. Le séjour de la cour est dangereux pour
+une femme attachée à ses devoirs, surtout lorsque le maître est un roi
+comme le nôtre; j'ai donc résolu de vous laisser ici, où vous êtes en
+sûreté.
+
+--Mais ne craignez-vous pas la colère du roi?
+
+--La colère du roi m'affligerait grandement, répondit le comte d'un air
+sombre; mais je préfère ce malheur à celui qui pourrait advenir si,
+suivant le conseil de votre frère, je vous conduisais à la cour.
+
+La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval;
+elle se plaisait en son beau château de Bretagne; les splendeurs de la
+cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la
+tentaient nullement; mais c'est avec une secrète et indéfinissable
+angoisse qu'elle voyait s'éloigner le comte.
+
+Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les
+préparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut terminé, que le moment
+des derniers adieux fut venu:
+
+--Françoise, dit-il à sa femme, il se peut que, tandis que je serai près
+du roi, on vous tende des pièges pour vous attirer à la cour.
+
+--Soyez certain, messire, que je ne veux obéir qu'à vos ordres.
+
+--Je le crois, Françoise; mais il se peut encore que le roi me force de
+vous écrire moi-même de venir, sans que telle soit mon intention; d'un
+autre côté, il est possible que je veuille véritablement vous appeler
+près de moi.
+
+--Mais alors, comment faire?
+
+--J'ai pensé à cela, Françoise; il y a longtemps que je prévoyais ce qui
+arrive. Voici donc ce que j'ai imaginé: si véritablement je souhaite
+vous avoir près de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours
+au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir
+erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument
+semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que
+je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vérité.
+
+La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en
+rendant une à son mari, elle passa l'autre à son doigt.
+
+--Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette façon, il sera vraiment
+impossible de me tromper.
+
+--Je le crois comme vous, Françoise; et maintenant, quelque message,
+quelque lettre que vous receviez, même de moi, demeurez au château,
+faites répondre que vous êtes trop malade pour entreprendre un voyage;
+mais si vous recevez mon anneau, accourez.
+
+Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernière fois et partit.
+
+François Ier attendait avec la plus vive impatience la réalisation
+des désirs si nettement exprimés au maréchal de Lautrec, lorsqu'un soir
+on lui annonça le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement
+visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit
+que le comte était seul, il fronça le sourcil, et sans se soucier de
+contenir son dépit:
+
+--N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amené votre femme?
+
+--Hélas! sire, balbutia le mari de la belle Françoise, la comtesse est
+fort malade à cette heure, et mon dévouement au roi a pu seul me décider
+à l'abandonner en si fâcheux état.
+
+Le roi ne répondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre
+comte, et les courtisans aussitôt s'éloignèrent de cet homme qui venait
+d'encourir la disgrâce royale.
+
+François Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre
+des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait
+lui-même si bien joué son rôle que tout le monde, Lautrec le premier,
+était convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois déjà, M. de
+Chateaubriant avait, devant son beau-frère, écrit à sa femme de le venir
+rejoindre, le doute n'était presque pas possible. L'enquête secrète
+démontra que le comte avait dit vrai.
+
+Certain qu'un obstacle imprévu, involontaire, avait seul arrêté le
+comte, le roi ne tarda pas à lui rendre ses bonnes grâces; il allait
+même l'engager à retourner en Bretagne, près de sa femme, lorsque la
+trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les précautions
+prises par le malheureux époux.
+
+Ce serviteur infidèle avait, par une porte entrebâillée, surpris le
+dernier entretien du comte et de la comtesse. Arrivé à la cour à la
+suite de son maître, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de
+voir la belle dame de Châteaubriant, il songea à tirer parti du secret
+qu'il possédait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa
+délation.
+
+Il alla trouver un des confidents du roi, et après s'être assuré une
+récompense honnête, raconta l'invention des deux bagues.
+
+Une heure après, François Ier savait la vérité.
+
+En apprenant qu'il avait été joué, l'impétueux monarque entra dans une
+furieuse colère; il voulait sur-le-champ user de son autorité, se venger
+de ce qu'il appelait une «déloyale traîtrise,» faire emprisonner le mari
+et enlever la femme, sa complice.
+
+Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent à le
+calmer et à le faire renoncer à ses projets. Ils lui persuadèrent
+d'employer la ruse, et, à son tour, de tromper le trompeur.
+
+Il fut décidé qu'à tout prix on enlèverait, pour quelques heures, la
+bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude
+et l'exactitude possibles.
+
+Maître du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le
+voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait à la cour au moment où
+son mari l'attendrait le moins.
+
+Ce plan fut exécuté de point en point, grâce à l'adresse du domestique
+de M. de Châteaubriant. Cet homme parvint à dérober la bague de son
+maître et à la lui restituer sans qu'il s'aperçût de cette disparition
+momentanée. Un orfèvre habile prit l'empreinte, se mit aussitôt à
+l'oeuvre, et moins de huit jours après, un messager galopait vers la
+Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imité de façon à tromper
+l'oeil du mari le plus soupçonneux.
+
+Certain de la réussite de son stratagème, le roi se réjouissait fort de
+voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fête de la surprise
+et de la colère du comte de Chateaubriant.
+
+Il allait justement y avoir de grandes fêtes à la cour. Un fils était né
+au roi, et le Pape, qui avait bien voulu être le parrain de ce
+nouveau-né, avait envoyé, pour le représenter au baptême du Dauphin de
+France, son neveu, Laurent de Médicis, duc d'Urbin.
+
+On faisait au château d'Amboise de grands préparatifs pour les
+cérémonies, qui devaient être splendides: bals, festins, joutes, grandes
+chasses, le roi ne voulait rien épargner. Grands seigneurs, nobles
+dames, princes étrangers, ambassadeurs de toutes les puissances,
+accouraient de tous côtés. Le roi pensait avec orgueil que madame de
+Chateaubriant, cette beauté célèbre, ne serait pas insensible aux
+hommages d'un roi entouré de ce magnifique appareil de puissance et de
+grandeur.
+
+En attendant, François Ier faisait au triste comte l'accueil le plus
+charmant. Il l'arrêtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui
+demandait, avec les marques du plus touchant intérêt:
+
+--Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?
+
+--Hélas! Sire, répondait le malheureux époux, la comtesse va très-mal.
+
+C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reçut des
+mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait à la
+cour. Elle eut un éclair de doute et compara les deux bagues; elles
+étaient bien exactement pareilles; il n'y avait pas à douter.
+
+Quelle cause avait donc pu déterminer le comte à lui faire entreprendre
+ce voyage qu'il redoutait naguère si fort? La belle comtesse se perdait
+en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractère jaloux
+de son mari, plusieurs fois elle avait eu à en souffrir, il avait fallu
+de bien graves motifs pour changer ainsi ses déterminations.
+
+Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister à ces
+fêtes splendides, qui trouvaient un écho jusqu'au fond des manoirs les
+plus reculés de la Bretagne.
+
+Tandis qu'elle faisait en toute hâte ses préparatifs, le coeur serre par
+de vagues inquiétudes, elle se souvint de ce pli mystérieux, que le
+lendemain de son mariage lui avait remis son père et que la douce
+monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit
+que le moment était venu de l'ouvrir, un grave événement bouleversant sa
+vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:
+
+ Par beauté, et quoiqu'il advienne
+ A l'encontre, tôt sera reine.
+
+C'était bien là l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer
+à elle-même: serait-elle donc la maîtresse du roi?
+
+Le comte de Chateaubriant assistait à un grand bal donné dans la cour
+d'honneur du château d'Amboise, transformée en une salle splendide,
+lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son
+logis.
+
+Le roi, prévenu quelques instants avant de l'arrivée de la comtesse,
+suivait des yeux le malheureux époux. Il le vit chanceler sous ce coup
+inattendu; rougir d'abord, puis pâlir affreusement; son oeil étincela,
+ses lèvres se contractèrent, enfin il s'élança dehors.
+
+--Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi à un de ceux qui étaient dans
+le secret, il est capable de faire quelque malheur.
+
+Le comte, en effet, arrivé en présence de sa femme, laissa éclater sa
+colère, elle fut terrible.
+
+Éperdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de
+justification, l'infortunée Françoise de Foix ne sut que tomber à genoux
+en élevant au-dessus de sa tête les deux gages de reconnaissance.
+
+À la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte
+comprit tout; sa colère tomba subitement pour faire place à un calme
+plus effrayant encore.
+
+Sans mot dire il ôta de son doigt la bague un instant dérobée par les
+ordres du roi et la présenta à la comtesse.
+
+--Partons, oh! partons, messire, s'écria alors Françoise; quittons ce
+séjour de tromperie et retournons en notre manoir.
+
+Mais le sire de Laval, après un instant de réflexion:
+
+--Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a
+employé la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je
+vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez
+faire. Songez toutefois qu'un jour viendra où je vous en demanderai
+compte. Ce jour pourra être terrible pour vous.
+
+La présentation de la belle comtesse fut un véritable triomphe. A chaque
+pas, dans les salles du château, à la promenade, le long des rues de la
+ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie
+et son effroi:
+
+--Dieu! qu'elle est belle!
+
+A sa vue, François Ier fut ébloui et il n'essaya pas de cacher
+l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beauté.
+
+--J'ai enfin aperçu la comtesse votre soeur, disait-il à Lautrec, et
+ceux qui m'avaient vanté ses charmes étaient restés bien au-dessous de
+la vérité.
+
+Aux cérémonies du baptême du Dauphin succédaient alors les réjouissances
+du mariage du duc d'Urbin, qui épousait Madeleine de La Tour, héritière
+du comte d'Auvergne. La belle Françoise de Foix était déjà la reine de
+toutes ces fêtes, l'amour du roi n'était plus un secret pour personne.
+
+Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la
+foule, vainement ils se réfugiaient dans les salles les plus éloignées,
+François Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par
+découvrir la retraite de la comtesse et bientôt il était auprès d'elle.
+
+Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque présent du roi. C'était un
+collier d'or, une parure de perles, un bracelet délicatement ouvragé.
+Gages d'amant que le comte eût voulu renvoyer à celui qui les offrait,
+et qui soulevaient en son coeur d'horribles désirs de vengeance.
+
+Pour comble d'infortune, le comte s'aperçut bientôt que sa femme n'avait
+pu voir, sans en être touchée, le roi de France à ses pieds. Jour par
+jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrès de cet amour. La
+comtesse résistait encore, mais tôt ou tard elle devait succomber.
+
+Le sire de Laval ne voulut pas être témoin de son malheur. Sa femme
+venait d'être nommée dame d'honneur de la reine, et cette charge
+désormais l'attachait à la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi
+se décida-t-il à partir. Il courut cacher au fond de son castel de
+Bretagne, ce muet témoin des jours heureux, sa honte et son désespoir.
+
+Sa femme essaya faiblement de le retenir.
+
+--Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au
+milieu des fêtes de la cour?
+
+--Vous ne serez point seule, madame, répondit-il avec un rire amer. Un
+plus puissant que moi vous protégera désormais. Faites en sorte
+seulement que jamais le bruit de vos amours adultères ne vienne troubler
+la paix de ma solitude.
+
+Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.
+
+C'en était fait, la noble fille de Phébus de Foix était la maîtresse
+déclarée de François Ier.
+
+Ce ne fut pas sans résistance et sans remords que la belle comtesse se
+donna à son royal amant. Elle se sentait glacée, au souvenir de son
+époux outragé, ses dernières paroles retentissaient menaçantes à son
+oreille. Souvent, lors de ses premières entrevues avec le roi, elle
+tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:
+
+--N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnaître les pas du sire
+de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au château de
+Combourg.
+
+--N'ayez aucune crainte, madame, répondait François, tant que mon coeur
+battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez
+debout pour vous défendre.
+
+Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientôt elle n'eut
+plus le loisir de songer à sa faute. Son amant l'avait entourée d'un
+luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient
+aux bonnes grâces du roi étaient à ses pieds. Enivrée d'amour, elle se
+laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et
+folle.
+
+Le roi s'était hautement déclaré le chevalier de la comtesse de
+Chateaubriant. A la face de tous il avait mêlé ses couleurs aux siennes,
+la salamandre en feu à la pourpre et à l'hermine de Laval. Pour elle,
+il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il
+rompait des lances, et s'il désirait remporter le prix, c'est qu'il
+voulait le déposer à ses pieds.
+
+Alors François Ier avait essayé de rajeunir et de remettre à la mode
+tout le bric-à-brac des vieux romans de chevalerie, lui-même se piquait
+d'être le parangon et le modèle des preux présents et à venir.
+
+On ne rêvait alors que choses héroïques, impossibles et merveilleuses;
+le réel, le vraisemblable étaient considérés comme choses plates et
+communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de
+Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du
+bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les
+dames surtout, après avoir admiré les hauts faits de ces héros
+illustres, rêvaient les perfections d'Angélique, de Bradamante ou de
+Marphise.
+
+La belle Françoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces
+fêtes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoublés du
+ridicule, et dont Rabelais riait déjà de son gros rire.
+
+L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientôt très-grande à la
+cour. François Ier ne voyait que par les yeux de sa belle maîtresse,
+et, à son gré, elle disposait des places et des commandements.
+
+Mais cette influence même fut plus tard une des causes de la disgrâce de
+la comtesse. La mère du roi, Louise de Savoie, habituée à gouverner sous
+le nom de son fils, ne put voir sans dépit la toute-puissance de la
+favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion
+favorable, elle aida à lui susciter des rivales. Mais le crédit de la
+comtesse n'en fut point ébranlé, et, après ses passagères infidélités,
+François revenait toujours aux pieds de sa belle maîtresse, plus épris
+que jamais.
+
+Il faut rendre à la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle
+n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la
+fortune de sa famille, de ses trois frères surtout, Lautrec, Lescun et
+Lesparre. Mais tous trois étaient de vaillants hommes de guerre et
+d'habiles capitaines, déjà en renom, les deux premiers surtout, avant
+que leur soeur fût devenue la maîtresse du roi.
+
+Tous trois, il est vrai, jouèrent de malheur en Italie et compromirent
+singulièrement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs échecs doivent
+être attribués à la lutte sourde de la favorite et de la mère du roi.
+
+Lautrec se trouvait en Italie à la tête de soldats mercenaires braves à
+la condition d'être bien payés, et capables pour la moindre augmentation
+de solde de passer d'un côté à l'autre; et c'est un général commandant
+de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant
+obtenait 500,000 livres pour son frère, mais la reine mère arrêtait cet
+argent en route, il ne parvenait pas, les soldats désertaient, et
+Lautrec, après avoir sacrifié son bien et celui de ses amis, se voyait
+sans armée et était forcé de battre en retraite.
+
+Ce que désirait Louise de Savoie faillit arriver: après la bataille de
+la Bicoque, Lautrec fut rappelé, mais la comtesse lui fit rendre son
+commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de
+promesses que l'on ne tint jamais.
+
+Lesparre, après l'impolitique attaque de Reggio, qui décida Léon X à se
+déclarer contre la France, fut également sauvé par sa soeur d'une
+disgrâce méritée. La comtesse sut détourner les effets de la colère
+royale.
+
+On ne peut guère lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le
+tort d'aider à la disgrâce de Jacques Trivulce, qui après avoir, sous
+trois rois, rendu des services réels à la France, se vit privé de ses
+commandements et exilé de la cour.
+
+Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne méritait
+que des récompenses, était devenu odieux au roi. Il voulut se justifier.
+Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de François
+Ier, et quand de loin il l'aperçut il s'écria: «Sire! Sire!»
+
+Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrêter, ni même tourner la
+tête, et le vieux soldat mourut de douleur.
+
+Aimée du roi, adulée par les courtisans, enviée par la reine mère, reine
+au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait
+alors de conserver toujours cette haute position, en dépit de ses
+ennemis. Il n'était plus question de remords, ni même de regrets. Les
+chroniques nous apprennent même qu'elle ne fut guère plus fidèle au roi
+qu'à son mari et qu'elle se vengeait à l'occasion des nombreuses
+trahisons de son volage amant.
+
+Le connétable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, très-avant
+dans ses bonnes grâces. Ce sont là, peut-être, des calomnies, mais ces
+calomnies eurent au moins à l'époque assez de vraisemblance pour donner
+des inquiétudes au roi.
+
+On n'a d'autre garant de la bonne fortune du connétable de Bourbon avec
+la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-même. Peut-être se
+vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces
+relations un des motifs de la haine du roi contre son connétable,
+laquelle eut par la suite de si désastreux effets pour la France; mais
+cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mère de François Ier, qui
+avait aimé Bourbon et en avait été repoussée.
+
+Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux
+prouvées, et l'on en retrouve des traces dans Brantôme, qui n'est pas, à
+vrai dire, une indiscutable autorité.
+
+Favori de François Ier, l'amiral Bonnivet était une des plus
+parfaites copies du roi, «si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son
+âge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient
+surpassé.»
+
+Beau, spirituel, brave, généreux et magnifique, «quelle dépense, dit
+Brantôme, est impossible à un favori de roi.» Audacieux dans toutes les
+entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire à la
+belle favorite. Il la voyait souvent, tantôt ouvertement, tantôt en
+secret, et le roi était fort jaloux de lui.
+
+Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer François
+Ier, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.
+
+--Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter
+dans un puits.
+
+D'autres fois elle disait en riant:
+
+--Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense être beau. Et tant
+plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui
+et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons
+mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est près de
+lui, tant il rencontre bien.
+
+Après de telles paroles, le roi eût été bien difficile s'il n'eût été
+complètement rassuré.
+
+Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'à un certain
+point le roi n'était pas dupe des protestations de sa belle maîtresse.
+
+C'était un soir d'été, la comtesse et l'amiral allaient se mettre à
+table pour souper; tout à coup on annonce le roi.
+
+Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la cheminée
+derrière des plantes et des arbustes qui servaient à cacher l'âtre,
+tandis que la favorite fait disparaître toute trace de sa présence.
+
+François Ier entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il
+ne dût pas venir, et gaîment il se met à table.
+
+Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait été plus joyeux, prit
+un malin plaisir à lancer dans la cheminée tous les débris du repas.
+Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le
+malheureux amiral.
+
+Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici nécessaire
+d'expurger, François Ier, après un entretien fort vif et fort animé,
+se tourna vers la cheminée et oublia qu'il n'était pas le long d'un des
+grands arbres des forêts de la couronne. Gulliver en pareille
+circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne
+fut que largement arrosé.
+
+Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde à consoler
+l'amiral; il était resté près de trois heures dans la plus ridicule des
+positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie réussit à lui
+prouver que le roi était encore le plus malheureux.
+
+Cette leçon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son
+maître il aimait les femmes à la passion; mais tandis que François
+Ier s'adressait à des femmes de toutes conditions, il ne rechercha
+jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la
+conquête présentait le plus de difficultés.
+
+Aimé de madame de Chateaubriant, il voulut l'être de la reine
+Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par
+une trappe qu'il avait réussi à faire pratiquer en secret.
+
+La belle et _sage_(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous
+raconter cette aventure dans son _Heptaméron_. Bonnivet osa essayer de
+la violence, mais il fut repoussé avec perte, «si bien, dit la belle
+conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques
+sanglantes de la résistance qu'il avait rencontrée.»
+
+Brantôme prétend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout
+autre dénouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de
+Bourdeilles s'est toujours plu à calomnier la vertu.
+
+Cependant le beau roman d'amour de Françoise de Foix touchait à sa fin;
+l'horizon politique s'assombrissait de tous côtés et la guerre s'était
+rallumée en Italie.
+
+François Ier, qui rêvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec
+tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses
+troupes.
+
+--Revenez-moi fidèle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de
+Chateaubriant, c'est là ce que je souhaite le plus au monde.
+
+--Les femmes changent les premières toujours, répondit le roi, je vous
+reviendrai fidèle, et aussi, Dieu aidant, après avoir défait les ennemis
+qui ont iniquement envahi mon royaume.
+
+Ces heureuses espérances ne se réalisèrent pas. Bientôt on reçut la
+nouvelle d'un immense désastre, la bataille de Pavie était perdue, le
+roi était prisonnier. François Ier en cette journée s'était conduit
+comme le plus vaillant de ses chevaliers; après avoir eu son cheval tué
+sous lui, il avait mis pied à terre, et bien que blessé au front et à la
+jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entassés de ses
+officiers qui s'étaient fait tuer autour de lui. Déjà il avait renversé
+sept hommes de sa main, ses forces étaient épuisées, ses armes faussées
+en mille endroits ne le protégeaient plus, lorsqu'un officier du
+connétable de Bourbon, Pompérant, vint se jeter à ses genoux, le
+conjurant de se rendre à son maître qui combattait près de là.
+
+Mais François s'écria qu'il mourrait plutôt. Il fit appeler le vice-roi
+de Naples, Lannoy, et lui tendit son épée, que le lieutenant du roi
+d'Espagne reçut en lui baisant la main.
+
+Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense désastre, ne voulut pas
+survivre «à cette grande désaventure et destruction.» Relevant la
+visière de son casque, il se jeta au plus fort de la mêlée, appelant
+Bourbon et le défiant au combat; mais il tomba, percé de mille coups,
+avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.
+
+Il est difficile de peindre la consternation de la cour à l'arrivée de
+la terrible nouvelle. François Ier lui-même avait voulu l'apprendre à
+sa mère, et le soir même de la bataille, sous la tente de Lannoy où il
+était gardé à vue, il avait écrit cette lettre devenue si fameuse, et
+que les faiseurs de mots après coup ont résumée en cette phrase
+chevaleresque: «_Tout est perdu, madame, fors l'honneur_.» Voici ce
+qu'écrivait le roi:
+
+ «Madame.
+
+ «Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de
+ _toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est
+ sauve_; et pour ce que en nostre adversité, cette nouvelle vous
+ fera quelque peu de resconfort, j'ai prié qu'on me laissât vous
+ escripre, ce qu'on m'a agréablement accordé...».
+
+La nouvelle de la captivité du roi fut un coup de foudre pour la
+comtesse de Chateaubriant: le roi était son unique appui, avec lui elle
+perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les
+ennemis seuls restaient, et à leur tête était la mère du roi, qui allait
+devenir régente jusqu'au retour de son fils.
+
+Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc
+en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-être
+Clément Marot, le poëte, et la reine de Navarre.
+
+Les ennemis de Françoise de Foix prétendaient que tous ses amants
+s'étaient donné rendez-vous à Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de
+chance.
+
+Le roi y avait perdu la liberté, l'amiral Bonnivet la vie, et le
+connétable de Bourbon l'honneur.
+
+Cependant, Louise de Savoie, la mère du roi, avait pris la direction des
+affaires, que compliquait fort son impopularité, et l'on avait commencé
+les négociations relatives à la liberté du roi de France.
+
+François Ier, en rendant son épée au lieutenant du roi d'Espagne,
+avait compté sur une de ces captivités dont on trouve de si charmantes
+descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'était imaginé que
+Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de
+sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui
+offrirait de partager son palais.
+
+Malheureusement Charles Quint était un homme fort positif; ayant eu le
+rare bonheur de faire prisonnier son frère de France, il était
+parfaitement résolu à abuser de cette bonne fortune, et était décidé à
+ne lui rendre la liberté que sous de terribles conditions. Tout captif,
+à cette époque, devait une rançon. Le roi d'Espagne en voulait une en
+rapport avec ses intentions politiques.
+
+François Ier fut donc conduit tout d'abord à la citadelle de
+Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientôt on le
+transféra à la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu
+d'un pays aride et désert, et qui servait à renfermer les prisonniers
+d'État.
+
+François, qui avait repris espérance en touchant le sol d'Espagne,
+s'aperçut bien vite qu'il n'avait rien à espérer de la générosité
+chevaleresque de son vainqueur. Il était étroitement enfermé, gardé à
+vue, et il ne put même obtenir une entrevue avec l'empereur.
+
+Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait après le grand
+air, la liberté; bientôt sa vie fut en danger et on dut le conduire en
+un autre château, aussi près de Valence, entouré de forêts, de canaux et
+de jardins.
+
+Cependant, à la nouvelle de la maladie de son frère, Marguerite de
+Navarre écrivit à Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la
+faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec
+plaisir les autorisations nécessaires; il en était arrivé à trembler
+pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anéantissait tous ses
+projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au
+nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant,
+impatiente de trouver son amant.
+
+Des officiers de Charles-Quint escortèrent la reine de Navarre et les
+dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvèrent un
+accueil royal, et lorsqu'elles arrivèrent à Madrid, où, sur ses
+pressantes instances, François Ier avait été transféré, on mit à leur
+disposition une somptueuse demeure.
+
+Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrivée de
+cette soeur bien-aimée, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjouée,
+qui, pour charmer les ennuis de sa captivité, accourait, avec un essaim
+de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. François accueillit avec
+transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa
+belle maîtresse, il put croire que tous ses malheurs étaient finis.
+
+Ce n'étaient pas cependant les fêtes folles de Fontainebleau ou
+d'Amboise, mais ce n'était déjà plus la triste solitude de la forteresse
+de Valence.
+
+François se sentait renaître, au milieu de cette petite cour aimable et
+dévouée, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre
+cérémonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui
+toujours si joyeux, si aisé, si familier, il avait été pris de marasme à
+la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de
+l'étiquette, toujours juchés sur les prérogatives de leur grandesse.
+
+Ne s'avisèrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'était l'usage à la
+cour de Charles-Quint, que François les saluât avant de retirer leurs
+sombrero?
+
+De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui
+avait jeté sur lui son manteau glacé.
+
+François Ier racontait toutes ses tristesses à sa bonne Marguerite,
+il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il
+lisait les poésies composées alors qu'il n'espérait plus, et dont
+quelques-unes étaient adressées à madame de Chateaubriant. C'est les
+larmes aux yeux que la belle comtesse écoutait ces vers plaintifs, doux
+souvenir d'un amour royal:
+
+ O triste départie
+ De mon tant regretté
+ Deuil ne sera osté
+ Qui faict mon coeur parlé.
+ Sur moi laisse le fait,
+ Je t'en supplie, amie,
+ Car mort j'aurai pour vie,
+ Si autrement ne fait.
+
+A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant répondait
+par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour
+chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de
+ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former
+l'_Heptaméron_.
+
+Charles-Quint surveillait, avec une visible inquiétude, la petite cour
+qui entourait son prisonnier; toutes ces fêtes intimes lui paraissaient
+cacher quelque projet d'évasion. François Ier ne songeait nullement à
+tromper la surveillance de ses gardiens; mais, réconforté par la
+présence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aimée Françoise, il avait
+conçu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre à
+tromper les ambitieuses espérances de son vainqueur.
+
+Entre sa soeur et sa mie, François Ier écrivit un acte solennel
+d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la
+reine nommée régente prenait la direction des affaires, et lui-même,
+devenu simple gentilhomme, ne présentait plus aucune garantie sérieuse à
+celui qui le retenait.
+
+La reine Marguerite emporta, caché dans un des plis de sa robe, cet acte
+qui ôtait la couronne du front de son frère. Le temps accordé par le
+sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours
+suivie de son escorte de dames, avait dû regagner la France.
+
+Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il
+était trop tard, la soeur du roi de France avait passé la frontière.
+
+Cette résolution, véritablement chevaleresque, ne fut jamais exécutée,
+les rigueurs de la captivité devaient avoir raison des projets de
+François Ier.
+
+Après le départ de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la
+captivité du roi de France devint plus rigoureuse que jamais:
+Charles-Quint était décidé à obtenir toutes les concessions qu'il avait
+demandées, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier était
+retombé malade, la régente se vit forcée de s'exécuter. Un traité
+minutieusement rédigé fut signé à Madrid, et après un an et un mois de
+captivité, le roi de France put revoir son royaume.
+
+L'heure de la délivrance de François Ier, si impatiemment attendue
+par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrâce. Elle
+avait compté, l'infortunée, sans l'inconstance de son amant, sans la
+haine que lui portait Louise de Savoie.
+
+En arrivant à Bayonne, François Ier trouva sa mère, qui, «jalouse
+d'être agréable à son fils, avait amené avec elle un brillant cortège de
+dames et de demoiselles.» Il s'éprit aussitôt d'un fol amour pour la
+plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne
+de Pisseleu et qui devint la duchesse d'Étampes.
+
+Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rôle: dans
+son désir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de
+Chateaubriant, elle avait longtemps à l'avance stylé la belle de Heilly;
+elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.
+
+_Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonae_, dit assez
+brutalement Corneille Agrippa, un rhéteur, alors astrologue de la reine
+mère; ce qui signifie qu'une mère de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer
+son pouvoir, ne regarde pas à donner une maîtresse à son fils.
+
+En apprenant qu'elle avait une rivale véritablement aimée, la comtesse
+de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne
+voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut à la cour,
+elle croyait pouvoir disputer le coeur de François Ier, mais elle
+n'arriva que pour être témoin du triomphe de mademoiselle de Heilly.
+Elle était à tout jamais sacrifiée.
+
+Telle était déjà l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son
+amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes
+inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.
+
+Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et maîtresse elle voyait
+la cour à ses pieds, la belle Françoise avait reçu de son royal amant de
+riches bijoux, ornés d'amoureux emblèmes ou de galantes devises
+composées par la reine de Navarre.
+
+Vaniteuse, jalouse, désireuse d'essayer son pouvoir naissant,
+mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandât à son ancienne
+maîtresse tous les présents dont il l'avait comblée.
+
+François Ier, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y
+consentir.
+
+Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, chargé d'exiger la
+restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur,
+mille fois plus chers à la favorite depuis qu'elle était délaissée.
+
+«Madame de Chateaubriant, dit Brantôme, fit la malade sur le coup, et
+remit le gentilhomme dans trois jours à venir et qu'il aurait ce qu'il
+demandait.
+
+«Cependant de dépit, elle envoya quérir un orfèvre et luy fit fondre
+tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y
+étaient engravées. Et après, le gentilhomme étant revenu, elle lui donna
+tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.
+
+«--Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a
+pleu de me révoquer ce qu'il m'avait donné, je le luy rends et renvoye
+en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
+colloquées en ma pensée et les y tiens si chères, que je n'ay peu
+permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir
+que moy-mesme.
+
+«Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il
+ne fit autre chose sinon:
+
+«--Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'était point pour la
+valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des
+devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de
+l'or et le luy renvoye. Elle a monstré en cela plus de courage et
+générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.»
+
+Et Brantôme ajoute en manière de moralité:
+
+«Un coeur de femme généreuse dépité et ainsi dédaigné fait de grandes
+choses.»
+
+Délaissée par le roi, persécutée par la reine mère qui voyait en elle
+une ancienne rivale de puissance et protégeait mademoiselle de Heilly,
+la belle, la tant aimée comtesse de Chateaubriant dut se résigner à
+quitter cette cour qui déjà l'avait oubliée pour la nouvelle favorite.
+
+Elle ne songea plus qu'à rentrer en grâce près de son mari, homme
+infortuné qu'elle avait outragé dans ses affections les plus saintes.
+Elle connaissait le sire de Laval, elle espérait qu'à l'ardent amour
+qu'il avait jadis pour elle avait succédé un peu de pitié.
+
+Elle partit donc pour la Bretagne.
+
+Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui
+l'attendait, elle répéta les derniers vers de son horoscope:
+
+ Du fait du roi aura grand heur,
+ Las! puis grand malheur!
+
+Ici le roman prend la place de l'histoire.
+
+Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dénouement des amours de la belle
+maîtresse de François Ier, l'historien Varillas a jugé convenable d'y
+substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur à son imagination
+qu'à son amour pour la vérité.
+
+Mainte fois répétée, amplifiée, tantôt en vers, tantôt en prose, la
+légende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il
+soit nécessaire de la mentionner, ne fût-ce que pour en démontrer
+l'invraisemblance.
+
+Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde
+raconte cet historien de François Ier.
+
+Par une triste soirée d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de
+serviteurs vint frapper à la porte du manoir de Combourg; les
+domestiques se hâtèrent d'ouvrir.
+
+Alors cette femme, qui n'était autre que la belle Françoise, insista
+pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.
+
+Le comte de Chateaubriant, prévenu, parut presqu'aussitôt.
+
+En reconnaissant sa femme, il ne témoigna aucune surprise, son pâle
+visage ne trahit pas la plus légère émotion.
+
+--Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait préparer votre
+appartement, vous êtes ici chez vous.
+
+Offrant alors la main à la comtesse toute frissonnante devant ce calme
+impitoyable, il la conduisit à la chambre qui avait autrefois été leur
+chambre nuptiale.
+
+--Voici, madame, dit-il, quelle sera désormais votre demeure.
+
+Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.
+
+La comtesse était tombée évanouie sur le carreau, à l'aspect de la
+demeure que lui réservait son mari, et certes il y avait de quoi.
+
+Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitué des
+draperies noires, le lit était tendu de noir; les fenêtres avaient été
+murées, et une petite lampe d'église suspendue à une des poutres du
+plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intérieur.
+
+La comtesse vécut dix mois dans ce sépulcre, et chaque jour son mari
+venait se repaître de sa douleur et de ses larmes.
+
+Lorsque parfois elle se jetait à ses genoux et les mains jointes lui
+demandait grâce:
+
+--Avez-vous eu pitié de moi, répondait-il, lorsque vous m'avez
+abandonné, épouse déloyale, pour suivre votre amant?
+
+D'autres fois l'infortunée comtesse suppliait ce barbare de lui
+permettre de revoir une fois encore la lumière du jour, de respirer, ne
+fût-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.
+
+Alors avec un rire effrayant il disait:
+
+--Pourquoi le roi François, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous
+arracher à ce sépulcre? Où donc sont les belles fêtes de la cour? Que
+sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clément Marot fasse encore des
+vers à votre louange?
+
+Enfin, au bout du dixième mois, le comte, trouvant que sa femme ne
+mourait pas assez vite, pénétra un jour dans la chambre tendue de noir,
+avec six hommes masqués et deux chirurgiens.
+
+--Faites votre devoir, dit-il.
+
+Aussitôt ces maîtres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirèrent
+tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernière goutte.
+
+Pour comble d'horreur, Varillas donne à la comtesse qui n'eut jamais
+d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mère, mais qui,
+ne pouvant supporter cette horrible captivité, mourut au bout de deux
+mois, sous les yeux du sire de Laval.
+
+Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure
+foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour
+pouvoir se remarier.
+
+Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en
+démontrent la fausseté.
+
+Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidélité
+de sa femme. Il dut à sa toute-puissance sur l'esprit du roi un
+avancement considérable qu'il accepta de la meilleure grâce du monde.
+
+Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance;
+mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse
+de Chateaubriant reparut plusieurs fois à la cour après le triomphe de
+mademoiselle de Heilly. Après avoir été la maîtresse du roi elle sut
+rester son amie, et dans un recueil des lettres de François Ier, on
+trouve une réponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une
+riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.
+
+Enfin, il se trouve que, bien des années après celle où Varillas place
+son horrible drame, François Ier a visité le manoir de Chateaubriant,
+à deux reprises il y a passé quelques jours et y a même signé des édits.
+Or jamais le roi n'eût fait cette faveur à l'assassin d'une femme qui
+avait été sa maîtresse bien-aimée.
+
+La vérité est que la belle Françoise de Foix, réconciliée avec son mari,
+vécut dans la retraite, jusqu'à l'époque de sa mort, qui arriva le 15
+octobre de l'année 1537.
+
+A la mort de sa femme, le sire de Laval fit éclater une grande douleur,
+et lui fit élever un magnifique tombeau dans l'église des Mathurins de
+Chateaubriant.
+
+Clément Marot, qui se souvenait de celle qui avait été sa protectrice,
+fit pour elle, à la demande du comte, l'épitaphe gravée sur le socle de
+marbre qui soutenait sa statue:
+
+
+ FF
+
+ PROU DE MOINS
+
+ PEU DE TELLES.
+
+Sous ce tombeau gît Françoise de Foix
+De qui tout bien chacun soulait en dire.
+En le disant, onc une seule voix
+Ne s'avança d'y vouloir contredire.
+De grand beauté, de grâce qui attire,
+De bon savoir, d'intelligence prompte,
+De biens, d'honneur, et mieux que ne raconte,
+Dieu éternel richement l'étoffa.
+O viateur! pour abréger le compte,
+Ci gît un rien, là où tout triompha.
+
+ POINT DE PLUS
+
+ FF
+
+
+
+
+V
+
+ANNE DE PISSELEU,
+DUCHESSE D'ÉTAMPES.
+
+
+Le 11 mars 1526, après un an et vingt-deux jours de captivité, François
+Ier put enfin regagner son royaume.
+
+Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison après le départ de sa
+soeur Marguerite, le roi-chevalier s'était dit que la France après tout
+vaut bien un trait de plume, et il avait signé le dur traité de Madrid,
+avec l'intention bien arrêtée de ne le point exécuter, compromettant
+ainsi ce qu'il se réjouissait si fort d'avoir sauvé à Pavie.
+
+Les deux fils aînés du roi, le dauphin François et Henri, duc d'Orléans,
+le plus âgé n'avait pas dix ans encore, étaient donnés en otage et
+garantissaient le traité.
+
+L'échange des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la
+Bidassoa. François Ier, dans sa joie d'être libre, ne songea même pas
+à embrasser ses enfants, il sauta dans une barque française et gagna le
+bord.
+
+--Enfin, s'écria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!
+
+Et s'élançant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut
+à toute bride jusqu'à Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'à Bayonne où sa mère
+l'attendait avec toute la cour.
+
+«Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa
+liberté devait trouver en France de nouvelles chaînes, plus douces
+peut-être, mais bien autrement étroites.»
+
+A la duchesse de Chateaubriant allait succéder Anne de Pisseleu.
+
+Depuis longtemps déjà, l'ambitieuse Louise de Savoie avait juré la perte
+de la comtesse de Chateaubriant. Elle haïssait cette favorite altière,
+qui plus d'une fois s'était jetée à la traverse de ses projets, et dont
+l'influence dans le conseil balançait la sienne. Mais pour renverser la
+belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi,
+une rivale qui sût borner son ambition à satisfaire les caprices de sa
+vanité. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur
+une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et
+d'Anne Sanguin, son épouse en secondes noces. Ce choix prouve que la
+reine mère connaissait merveilleusement le caractère de son fils.
+
+Anne de Pisseleu, ou plutôt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait
+alors, venait d'atteindre sa dix-huitième année. Vive, enjouée,
+spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles
+filles dont aimait à s'entourer la mère de François Ier. Son
+éducation était bien supérieure à celle des femmes de son époque, et
+chacun la savait très-érudite et bien disante.
+
+Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean
+Goujon, nous ont conservé les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beauté est
+certainement au-dessous des éloges de ses contemporains, mais sa
+physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrésistibles
+séductions, et sur sa bouche, «rose vermeille,» du dessin le plus
+délicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.
+
+Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le
+peintre, c'est la grâce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et
+par-dessus tout sa voix «si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait
+vibrer toutes les cordes de l'âme.»
+
+Telle était mademoiselle de Heilly, lorsque pour la première fois le roi
+de France l'aperçut auprès de Louise de Savoie. Il l'aima.
+
+Ces nouvelles amours de François Ier n'ont point, pour ainsi dire, de
+préface.
+
+Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni même aucun mystère. La protégée
+de la reine mère avait un rôle à jouer, elle le joua merveilleusement.
+Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec
+surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.
+
+Déjà le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans
+l'ivresse première de la passion, il semblait avoir tout oublié: son
+royaume, le désastreux traité de Madrid, la captivité des enfants de
+France.
+
+Il ne se souvenait plus de la tant aimée comtesse de Chateaubriant, qui,
+n'ayant pas osé suivre la cour à Bayonne, attendait à Paris le retour de
+son inconstant amant.
+
+La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait
+à petites journées, toutes les villes se disputaient l'honneur de
+célébrer le retour du souverain. A Bordeaux les fêtes furent magnifiques
+et durèrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la
+mieux parée, était partout la reine, ses moindres désirs étaient des
+ordres.
+
+Après un an de privations, François Ier s'enivrait de plaisir et de
+bruit. Il était si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et
+voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troublé les tristes nuits
+de sa captivité!
+
+La fin de cette année (1526) se passa à Cognac, où le roi, d'après le
+conseil des médecins, s'était arrêté pour respirer l'air natal; il s'y
+livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant
+le cerf.
+
+Enfin, dans les premiers mois de 1527, François Ier fit son entrée à
+Paris, dont il était absent depuis près de trois ans, mais il ne s'y
+arrêta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait
+hâte de revoir Fontainebleau, sa résidence favorite. Les affaires
+étaient dans le plus fâcheux état, mais le roi avait bien loisir
+vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la
+belle Anne de Pisseleu et «avait à rattraper le temps perdu pendant un
+an pour l'amour et pour le plaisir.» Il faisait alors construire, non
+loin de Paris, une nouvelle résidence ornée à la mauresque, le château
+de Madrid, souvenir de ses jours de captivité.
+
+Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'espérance de ramener à elle
+son infidèle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le
+pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'était pas de force, elle
+fut brisée dans la lutte. La fille de Phébus de Foix dut se retirer,
+sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince à qui elle
+avait tout sacrifié.
+
+Charles-Quint, cependant, réclamait plus impérieusement chaque jour
+l'exécution du traité de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, à
+bout de délais et de prétextes, ne répondait plus que des paroles
+évasives. Irrité de tant de mauvaise volonté, Charles-Quint s'écria en
+présence de Calvimont:
+
+«Le roi de France a manqué déloyalement à sa foi de chevalier qu'il
+m'avait donnée, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul à seul
+avec lui les armes à la main.»
+
+C'était un bel et bon défi d'armes.
+
+François Ier, ce constant admirateur d'_Amadis des Gaules_, n'était
+point homme à laisser tomber ces paroles à terre. Il y répondit par un
+cartel que Guyenne, son héraut, alla porter à l'empereur:
+
+«A toi, élu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu
+soutiens que j'ai manqué à ma foi de gentilhomme; j'accepte ton défi.
+Assigne un lieu de combat, promets-moi la sûreté de camp, et terminons
+par l'épée ce qui s'est trop continué par l'écriture.»
+
+A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le défi:
+
+--«Rapporte au roi ton maître, dit-il au héraut de France, que j'accepte
+son cartel. Le lieu fixé pour le combat sera l'île de Bidassoa, la place
+même où François Ier m'a donné sa parole de gentilhomme d'exécuter le
+traité.»
+
+L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au
+sérieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya
+en France un héraut. Ce fut alors à François Ier à chercher des
+prétextes pour éviter le combat.
+
+Lorsque se présenta Bourgogne, le héraut d'Espagne, porteur de la
+provocation de son maître, on refusa tout d'abord de le conduire au roi.
+On le promena de résidence en résidence, sans lasser sa ténacité. Il
+allait précédé de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de
+Fontainebleau à Paris, de Paris à Lonjumeau. De guerre lasse on le mena
+devant le roi. Alors il commença à lire le cartel de l'empereur.
+Interrompu dix fois, il s'obstina à recommencer, quand même. Mais on le
+contraignit à quitter la cour et il s'éloigna sans avoir pu achever la
+lecture du défi.
+
+Le _Miroir de la chevalerie_ à la main, il est assez difficile
+d'expliquer d'une façon satisfaisante la conduite de François Ier.
+Cependant on ne peut douter du courage du héros de Marignan, du
+chevalier qui à Pavie se précipitait presque seul au milieu de la mêlée.
+Toutes ces tergiversations tiennent probablement à quelque cause
+politique qui n'est pas venue jusqu'à nous.
+
+Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce défi dont on ne
+trouve guère d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps où
+les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois
+avec de mystérieux chevaliers, au temps où Charlemagne, comme dans
+_Roland furieux_, ne dédaignait pas de se mesurer avec le terrible
+_sacripant_.
+
+Les armées des deux adversaires furent, selon l'usage, chargées de vider
+la querelle. L'Italie, comme toujours, était le champ de bataille.
+Bourbon n'était plus, il avait été tué sous les murs de Rome par
+l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses
+soldats avaient trouvé d'autres chefs. Hordes indisciplinées qui
+l'avaient adoré lorsqu'il les conduisait à la victoire, qui avaient
+marché sur la ville sainte «pour faire danser la sarabande aux cardinaux
+et pendre le Pape,» et qui pour venger sa mort avaient promené le
+massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de:
+_Carne! Sangue! Cierra! Bourbon_!
+
+La lutte menaçait de s'éterniser et les forces des deux partis
+s'épuisaient. L'empereur n'espérait plus guère l'exécution du traité de
+Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il
+devait céder quelque chose. Charles et François s'entendirent alors pour
+que la question se débattît à huis clos entre eux. Le premier envoya sa
+tante Marguerite d'Autriche, le second sa mère, à Cambrai, et les
+négociations commencèrent, mystérieuses, entre les deux princesses.
+Après trois semaines de conférences le traité de Cambrai fut signé. On
+l'appella la Paix des Dames.
+
+François Ier, en dépit de ses allures chevaleresques abandonnait sans
+pudeur tous ses alliés, mais il obtenait la liberté de ses fils
+moyennant deux millions d'écus d'or; enfin, il s'engageait à épouser
+sans retard la princesse Eléonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et
+veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-là même qui avait été
+promise au connétable de Bourbon.
+
+Tout aussitôt commencèrent d'immenses préparatifs. François Ier
+voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des fêtes surprendre,
+étonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie
+jusqu'alors avait été close et voilée comme celle des femmes mauresques.
+C'était alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaçait le
+sérail.
+
+Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'écus d'or pour
+la rançon du Dauphin et de son frère. Somme énorme! mais pour une cause
+sacrée, chacun tenait à honneur de se dépouiller. La noblesse, le peuple
+et le clergé s'exécutèrent. La matière manquait-elle, le roi empruntait
+à ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trésorier donnait des
+reconnaissances. Vases, coupes, aiguières, bijoux précieux, on portait
+tout à la monnaie, tant était grande l'impatience de revoir les fils de
+France. Le chancelier du Prat eut même l'idée d'altérer la monnaie, il
+fit mêler à l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires
+espagnols étaient à la hauteur de cette ruse, ils éventèrent la fraude
+et, bon gré mal gré, il fallut compléter la somme.
+
+Enfin les derniers écus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les
+fêtes commencèrent. Depuis trois mois déjà des hérauts d'armes
+parcouraient la province, ils allaient de château en château, convier
+toute la noblesse au mariage du roi de France, aux cérémonies et
+tournois qui devaient en être la suite.
+
+Ce furent, dit Marot, «de gorgiales fêtes.» François Ier s'était
+porté suivi de toute sa cour, et de sa bien-aimée Anne de Pisseleu,
+jusqu'à Bayonne où tout avait été préparé pour recevoir dignement la
+soeur de Charles-Quint.
+
+En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il
+les tint serrés sur sa poitrine. Le mariage fut célébré à Bordeaux, et
+c'est à cette occasion que fut représentée en France la première
+_bergerie_. Les acteurs étaient habillés de riches étoffes qui n'avaient
+pas coûté moins de cinquante livres tournois.
+
+Partout sur le passage de la cour, «qui chevauchait vers Paris en grande
+pompe, par monts et par vaux,» éclataient les transports des
+populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne
+un gage de paix et de bonheur. Les cathédrales étaient trop étroites
+pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient
+à toute volée, les feux d'artifice éclataient partout, dans la nuit.
+
+Mais de toutes les fêtes, la plus belle, la plus riche, la plus désirée
+eut lieu à Paris, à la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les
+splendeurs dépassèrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce
+jour. De toutes les contrées de l'Europe, des chevaliers étaient
+accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures
+étincelantes, se pressaient dans la lice.
+
+Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles
+dames. Le roi lui-même voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle
+épouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs
+ni les moins forts.
+
+On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes fêtes de la chevalerie.
+Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour
+encourager les chevaliers à bien faire, elles jetaient dans l'arène
+leurs joyaux d'abord, puis leurs vêtements, jusqu'à se trouver presque
+nues.
+
+Non moins que les dames, le peuple était avide de ces terribles jeux
+d'armes. Ce bruit de fer lui montait à la tête; il saluait les
+vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frénésie,
+comme la Rome païenne aux combats des gladiateurs.
+
+De toutes ces fêtes données en l'honneur de la nouvelle épouse de
+François Ier, la reine véritable était la séduisante favorite.
+N'était-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une
+robe de drap d'or frisé et une cotte de toile d'or incarnat semée de
+pierreries.
+
+C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice,
+il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux
+chevaliers le prix de l'adresse et du courage.
+
+La reine Eléonore ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne serait jamais
+rien pour son époux. Abandonnée comme l'avait été la première femme du
+roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'écoulèrent dans une
+tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant
+les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union
+accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'était laissé prendre
+aux brillants dehors de François Ier.
+
+La devise d'Eléonore était un phénix avec cette légende: _Unica semper
+avis_, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout
+bas de cet emblème bien ambitieux pour une épouse délaissée, pour une
+reine sans influence.
+
+Cependant la belle Anne de Pisseleu était devenue l'une des plus riches
+et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si impétueux
+du roi ne s'était point affaibli, malgré ses caprices passagers et les
+intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comblée de présents et
+de richesses, et enfin, pour lui assurer à la cour un état digne de ses
+fonctions, il l'avait mariée à Jean de Brosse, mari de facile
+composition, qui, en échange de son nom, ne demanda rien que de l'argent
+et des honneurs.
+
+Jean de Brosse était fils d'un complice du connétable de Bourbon, René
+de Brosse, mort à la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux
+étrangers. Les biens du coupable avaient été confisqués, et son fils
+réclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du
+traité de Cambrai.
+
+Déchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie
+misérable, lorsqu'on vint lui proposer le marché honteux qui ferait de
+lui l'époux de la maîtresse du roi. En échange, on lui offrait de le
+remettre en possession des domaines de sa famille.
+
+Il accepta. La pauvreté était pour lui une trop lourde charge, et de
+l'infamie il ne considéra que le prix. Il était grand: François Ier
+fit Jean de Brosse comte de Penthièvre, chevalier de ses ordres et enfin
+duc d'Etampes.
+
+Le mariage fut célébré en grande pompe. Les trois complices, le roi, la
+femme et le mari portaient fort allègrement leur honte. A l'issue de la
+cérémonie Jean de Brosse s'éloigna. Comme il ne devait point voir sa
+femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.
+
+De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.
+
+Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sûre de son
+pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dépositaire de toutes les grâces,
+elle en abusa avec une prodigalité inouïe. Le trésor de l'Etat, les
+dignités, les bénéfices de l'Eglise furent littéralement mis au pillage.
+
+Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevêque de Toulouse;
+Charles, François, et Guillaume de Pisseleu, ses frères, eurent les
+évêchés de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagèrent en outre un
+grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubliées:
+deux furent nommées abbesses; les autres alliées aux maisons de
+Barbançon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.
+
+Les sept années qui suivirent le traité de Cambrai furent les plus
+brillantes du règne de madame d'Etampes. Elle était alors à l'apogée de
+sa puissance et de sa beauté. Nulle rivale encore ne songeait à
+contre-balancer son influence. Réalisant les prévisions de Louise de
+Savoie, elle s'abstenait complètement de politique et ne semblait
+occupée que de fêtes et de plaisirs. Le roi, qui n'était heureux que
+près d'elle, passait à ses pieds de longues journées; il aimait son
+esprit, son humeur enjouée, ses fantaisies les plus folles, ses
+caprices.
+
+Instruite, savante même pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une
+cour nombreuse de poëtes et d'artistes. Les uns faisaient des vers à sa
+louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile
+ses traits charmants. François Ier, que les arts enchantaient, se
+plaisait au milieu des protégés de sa maîtresse bien-aimée; en échange
+d'une hospitalité royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou
+chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait _des belles
+très-érudite et des érudites très-belle_.
+
+Le roi faisait-il présent à la favorite du duché d'Etampes, Marot
+aussitôt prenait la plume et envoyait ces jolis vers:
+
+ Ce plaisant val que l'on nommait Tempé,
+ Dont mainte histoire est encore embellie,
+ Arrosé d'eaux, si doux, si attrempé,
+ Sachez que plus il n'est en Thessalie.
+ Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,
+ L'a de Thessale en France remué,
+ Et quelque peu son nom propre mué:
+ Car pour Tempé veut qu'Etampes s'appelle.
+ Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé,
+ Pour y loger de France la plus belle.
+
+Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, à la suite des fatigues
+d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fraîcheur; aussitôt Marot de
+s'écrier:
+
+ Vous reprendrez, je l'affirme
+ Par la vie,
+ Ce teint que vous a osté
+ La déesse de beauté
+ Par envie.
+
+A chaque instant dans les oeuvres du poëte, on retrouve le nom de la
+duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus
+délicates pensées, qu'il cisèle ses plus gracieux rondeaux, qu'il
+cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies étrennes:
+
+ Sans préjudice de personne,
+ Je vous donne
+ La pomme d'or de beauté,
+ Et de ferme loyauté
+ La couronne.
+
+ Dix et huict ans je vous donne,
+ Belle et bonne;
+ Mais à votre sens rassis
+ Trente-cinq ou trente-six
+ J'en ordonne.
+
+En échange de cet encens prodigué à pleines mains, la duchesse d'Etampes
+accordait à Clément Marot sa haute protection. Et certes, le valet de
+chambre de Marguerite de Valois, car telles étaient les fonctions du
+poëte, en avait plus besoin que personne.
+
+Remuant et batailleur, il avait souvent maille à partir avec les
+sergents: plus d'une fois il fut arrêté sur la voie publique. Original,
+amateur d'idées nouvelles, il eut plus d'un démélé avec la Sorbonne qui
+ne plaisantait pas, et avec le Châtelet. Aussi, il faut voir sa colère
+quand il parle des gens de justice. C'est du Châtelet qu'il disait:
+
+ Là, sans argent pauvreté n'a raison.
+
+A chaque affaire nouvelle il se promettait d'être plus prudent, «mais
+bridez donc la langue d'un poëte!» si bien que lorsqu'il n'était pas en
+prison, il travaillait à s'y faire mettre.
+
+Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot.
+On avait raison, mais toute vérité n'est pas bonne à dire. Marot fut
+même arrêté à ce sujet, sa _mie_ l'avait dénoncé dans un jour de
+brouille:
+
+ Un jour j'écrivis à ma mie
+ Son inconstance seulement.
+ Mais elle, ne fut endormie,
+ A me le rendre chaudement.
+ Dès lors, elle tint parlement
+ Avec ne sais quel papelard,
+ Elle lui dit tout bellement:
+ Prenez-le.... Il a mangé du lard.
+
+Manger du lard! épouvantable accusation à une époque où ne point
+observer les abstinences de l'Eglise était un crime. Manger du lard!...
+A quoi pensait la _mie_ du poëte! le résultat d'une plaisanterie de ce
+genre pouvait être de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la
+dénonciation au sérieux, car Marot continue le récit de ses infortunes:
+
+ Lors, six pendards ne faisant mie,
+ A me surprendre finement
+ Et de jour, pour plus d'infamie,
+ Firent mon emprisonnement.
+ Ils vinrent à mon logement
+ Lors, il va dire aux gros pendards
+ Par là, morbleu! voilà Clément,
+ Prenez-le... il a mangé du lard.
+
+Cette fois encore Marot s'en tira, «sans y rien laisser accroché de sa
+peau.» Mais il alla mourir en exil, c'était le seul moyen de finir
+tranquille.
+
+Mais Clément Marot n'était pas le seul à sacrifier sur l'autel de la
+divinité; madame d'Etampes avait bien d'autres poëtes, ou plutôt elle
+avait tous les poëtes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait
+le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui
+arrachait des vers dans le goût de ceux-ci:
+
+ Junon, Vénus et Pallas, trois ensemble,
+ Ont heu débat merveilleux à vous voir:
+ Çà, dit Junon, mienne est comme me semble,
+ Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.
+ Mais, fit Vénus, pour moi la veux avoir,
+ Car en beauté au monde n'a seconde.
+ Quoi! dit Pallas, sa très-noble faconde,
+ Son bel esprit, ses grâces sont la mienne.
+ Lequel aura des trois la pomme ronde
+ Pour vous tenir justement comme sienne?
+
+On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le
+pathos facile. Mais la duchesse le protégeait, bien qu'excellent juge,
+assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-être tenait-elle plus à
+la quantité qu'à la qualité.
+
+Mais de tous les poëtes de la cour, Mellin de Saint-Gelais était le
+préféré de François Ier. Fils d'Octavien, l'évêque d'Angoulême,
+Saint-Gelais appartenait lui-même à l'Eglise; il était aumônier du
+prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait
+celui d'être noble, et n'en était pas médiocrement fier. On l'avait
+surnommé l'_Ovide français_; et on le mettait bien au-dessus de Clément
+Marot, «ce dernier _des enfants sans souci_.»
+
+Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscènes que tous ceux de ces
+contemporains, confond étrangement le paganisme et la religion
+chrétienne, mais il faut l'excuser, il était abbé de Reclus. C'est lui
+qui moralisait en ces termes une nouvelle venue à la cour:
+
+ Si du parti de celle que voulez être
+ Par qui Vénus de la cour est bannie,
+ Moi, de son fils, ambassadeur et prêtre,
+ Vous fais savoir qu'il vous excommunie.
+
+François Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de
+Saint-Gelais; il s'amusait à faire avec lui assaut d'_impromptus_. Il
+est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un
+jour, en regardant son cheval, le roi disait:
+
+ --Joli, gentil petit cheval,
+ Bon à monter, bon à descendre.
+
+Et Saint-Gelais continuait:
+
+ --Sans que tu sois un Bucéphal
+ Tu portes plus grand qu'Alexandre.
+
+Mais il y avait bien d'autres poëtes encore à la cour de France: Jean
+Daurat, Lazare le Baïf, et Jean Salmon, surnommé _le Maigre_, et Joachim
+du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'était
+encore qu'un débutant obscur.
+
+Les érudits prenaient place à côté des poëtes. François Ier, qui de
+tous côtés faisait chercher des livres et des manuscrits précieux pour
+la bibliothèque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les
+admettait à sa table et prenait plaisir à les faire discuter. Les
+favoris étaient Guillaume Budée, l'_aigle des interprètes_, et Pierre
+Duchâtel, l'évêque de Mâcon.
+
+La duchesse d'Étampes protégeait encore d'une façon toute spéciale
+l'immortel créateur de _Gargantua_ et de _Pantagruel_, un des pères de
+la langue française, Rabelais, dont les livres avaient dès lors un
+immense succès.
+
+Prenons en pitié ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe
+gouailleur et qui préfèrent à son cynisme les petites obscénités des
+écrivains de son temps. Ceux-là n'ont pas compris la portée de ces
+bouffonneries; ils n'ont pas su pénétrer le livre qu'il eut l'audace et
+l'adresse d'écrire à une époque où, pour toute lumière, on avait la
+lugubre lueur des bûchers.
+
+Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence à la cour de la
+duchesse d'Étampes: mais il n'en était pas de même des artistes. Ces
+rivaux de gloire, dévorés de jalousie, emplissaient le palais de
+Fontainebleau du bruit de leurs querelles. François Ier, qui les
+aimait tous, ne savait auquel entendre, et épuisait sa diplomatie à
+essayer de les mettre d'accord.
+
+Sébastien Serlio de Bologne avait commencé les travaux de Fontainebleau;
+lorsque les constructions touchèrent à leur terme, une armée d'artistes,
+peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri,
+Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les
+ordres du Rosso, peintre, musicien, poëte, un de ces admirables
+architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les
+souverains.
+
+Tant que le Rosso régna en maître à Fontainebleau, tout alla bien. Mais
+voici qu'un jour arrivèrent le Bolonais Primatice, élève chéri de Jules
+Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la
+moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.
+
+De ce moment, la paix fut troublée. Une haine terrible divisa bientôt
+ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de
+douleur, en apprenant que le Primatice était envoyé en Italie pour
+recueillir les plus belles statues antiques.
+
+La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut
+obligé de s'éloigner; il avait perdu les bonnes grâces de la duchesse
+d'Étampes.
+
+Il faut lire dans les mémoires de Benvenuto Cellini le récit des
+querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oublié de
+demander l'avis de madame d'Étampes sur un travail qui lui avait été
+commandé. De là, grande colère. Vainement François voulut s'interposer,
+la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait
+rentrer en grâce, était allé faire sa cour à la duchesse et lui offrir
+une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journée
+entière dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y
+eut plus de réconciliation possible.
+
+Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrémissible crime.
+Détestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une
+rivale qui commençait à l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait
+plus tard régner sous le nom de son amant, second fils de François
+Ier.
+
+Blessé cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la
+cour de France malgré les prières du roi, et pour se venger de la
+favorite il écrivit ses mémoires.
+
+Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protégea le roi,
+Léonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit
+point part à ces luttes, il était mort plusieurs années auparavant,
+entre les bras de François Ier.
+
+Le Primatice resta donc seul maître à Fontainebleau.
+
+Mais le tableau de la cour de François Ier serait incomplet, si l'on
+ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.
+
+François Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien
+connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et
+Ortis, jouèrent sans doute un moins grand rôle. Le dernier, Ortis, était
+nègre et quelque peu moine. Clément Marot lui fit cependant l'honneur
+d'une épitaphe:
+
+ Sous cette tombe git et qui?
+ Un qui chantait Lacochiqui.
+ Cy git, que dure mort piqua,
+ Un qui chantait Lacochiqui.
+ C'est Ortis. O quelles douleurs!
+ Nous le vîmes de trois couleurs.
+ Tout mort, il m'en souvient encore.
+ Premièrement, il était mort,
+ Puis en habit de cordelier
+ Fut enterré sous ce pilier.
+ Avant qu'il eût l'esprit rendu
+ Tout son bien avait dépendu.
+ Par ainsi mourut le folâtre,
+ Aussi blanc comme un sac de plâtre,
+ Aussi gris qu'un foyer cendreux,
+ Et noir comme un beau diable ou deux.
+
+Voici maintenant, d'après Jean Marot, dans le _Siège de Pesquaire_, le
+portrait de Triboulet:
+
+ . . . . . . . . . . De la tête écorné,
+ Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né,
+ Petit front et gros yeux, nes grant et taille à voste,
+ Estomac plat et long, hault dos à porter hote,
+ Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,
+ Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.
+
+Tout était permis à ces singuliers personnages, et leur impudence
+égalait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de
+gaîté, jusqu'à battre un prêtre à l'autel. Tous les tours des fous
+n'étaient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en général plus de
+succès que de mérite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de
+tout l'esprit que depuis quatre siècles leur ont prêté tous les
+écrivains qui les ont mis en scène.
+
+La _mission_ des astrologues était bien autrement sérieuse. Comme les
+fous, ils avaient la prétention de dire la vérité. On les consultait
+dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des
+mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce métier
+avait bien ses périls, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille
+Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, était encore un des plus
+célèbres de l'époque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-même
+appelle sa science l'_art de moucher les écus_. Chassé par Louise de
+Savoie, pour avoir osé lui prédire des choses déplaisantes, il s'en
+vengea en faisant des satires où il l'appelait _vilaine Jézabel_.
+
+Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans
+ce palais peuplé d'artistes et de poètes, que chaque jour enrichissait
+de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'Étampes régnait toujours
+en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal
+amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, préparant
+la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au
+festin, à la chasse comme au tournoi.
+
+Elle regardait l'avenir sans inquiétude, et cependant, à côté d'elle,
+dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en
+aperçut, il était trop tard pour la renverser: elle ne pouvait
+qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, résolue à se faire arme de tout.
+
+L'élévation de la duchesse d'Étampes, son pouvoir, ses tendances, lui
+avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et
+les Montmorency, représentants du parti catholique et de la vieille
+féodalité, supportaient en frémissant ce qu'ils appelaient l'insolence
+de la favorite. Ils s'étaient rapprochés pour essayer, sinon de la
+renverser, du moins de balancer son crédit.
+
+Ils avaient trouvé un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers,
+veuve de Louis de Brézé, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame
+la sénéchale. A quarante ans passés, Diane était la maîtresse du second
+fils de François Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur
+ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans à peine.
+
+Ce fut entre ces deux femmes une guerre à outrance, et la haine qui les
+animait l'une contre l'autre divisa bientôt la cour en deux partis.
+
+Diane représentait les vieilles imaginations de la noblesse féodale; la
+duchesse, les idées nouvelles de la renaissance. L'une était le progrès,
+l'autre la réaction.
+
+La duchesse d'Etampes avait beau jeu à railler sa rivale. Les amours
+d'une _vieille coquette_ et d'un jeune homme qui n'avait point encore de
+duvet au menton prêtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait
+sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la sénéchale; et
+hautement, elle disait qu'elle était née le jour même où on avait signé
+le contrat de mariage de Diane de Poitiers.
+
+Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame
+d'Etampes était de protéger les calvinistes et d'user de son empire sur
+François Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne
+rêvaient que bûchers et inquisition.
+
+On comprend l'exaspération de ces grandes familles: les idées nouvelles
+commençaient à se faire jour en France. La réforme avait des partisans à
+la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, était fortement
+soupçonnée de s'être laissé gagner par l'hérésie.
+
+Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prédications
+passionnées. De hardis penseurs avaient osé émettre leur opinion. Enfin,
+pour tout dire, les idées de Calvin commençaient à faire d'autant plus
+de progrès que les scandales d'un clergé profondément gangrené étaient
+plus grands.
+
+François Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, poussé d'un autre
+côté par la duchesse d'Etampes, n'était pas éloigné d'accorder
+ouvertement son assentiment à la nouvelle doctrine. Déjà il avait tendu
+la main aux réformés de l'Allemagne et accepté la dédicace des oeuvres
+de Calvin. Enfin, il avait autorisé Clément Marot à traduire en vers
+français les psaumes de David.
+
+Chaque soir, sur le Pré aux Clercs, alors ombragé de grands arbres,
+rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clément
+Marot, auxquels on avait adapté les airs les plus nouveaux et les plus
+populaires. Bientôt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en
+encouragea la continuation, et le poëte put écrire ces vers en tête de
+son livre:
+
+ Puisque voulez que je poursuive, ô Sire,
+ L'oeuvre royal du psaultier commencé,
+ Et que tous ceux aimant Dieu le désire,
+ D'y besogner m'y tiens tout disposé.
+
+Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tête, attaquaient avec
+fureur ces chants qui _sentaient le fagot_; ils traitaient la traduction
+de Marot de _chansons_ bonnes tout au plus pour des _mangeurs de vache à
+Colas_, et un écrivain du parti faisait paraître le _Contre-poison des
+chansons de Clément Marot_.
+
+Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le
+roi se décida à une démarche bien autrement grave, bien autrement
+significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mélanchton à
+venir à Paris conférer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait
+un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du célèbre
+réformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent été les conséquences? A
+quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?
+
+Mais déjà la réaction commençait, le parti de Diane de Poitiers,
+reprenait le dessus.
+
+François Ier, accusé par son éternel ennemi Charles-Quint de
+favoriser l'hérésie, de pactiser avec les infidèles, François Ier
+s'épouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaçante; il tremblait en
+songeant au pouvoir terrible et mystérieux du clergé.
+
+Il résolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette
+accusation. Il n'avait qu'à laisser faire. La Sorbonne et le Châtelet
+guettaient leur proie depuis longtemps. La persécution commença, les
+bûchers s'allumèrent. Brantôme, l'ennemi passionné des hérétiques,
+félicite François Ier d'en avoir _fait faire de grands feux_ et
+d'avoir _montré le chemin à ses brûlements_. Ici le courtisan va trop
+loin, mais ses paroles resteront la honte éternelle d'un roi qui
+souffrit ces abominables persécutions contre des gens dont en secret il
+ne désapprouvait pas les doctrines.
+
+Depuis l'année 1533, une jeune et charmante femme était venue prendre
+place à la cour, aux côtés de la duchesse d'Etampes et de Diane de
+Poitiers. C'était Catherine de Médicis, que l'on venait de donner pour
+femme au jeune prince Henri, l'amant toujours épris de madame la
+sénéchale.
+
+Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son époux tout
+entier à son amour pour une vieille maîtresse. Une autre eût voulu
+lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement
+raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya même pas. Elle
+attendit.
+
+Ses débuts à Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir
+moins encore, telle fut sa devise. Placée entre deux ennemies dont l'une
+était la maîtresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une
+ni pour l'autre, elle resta neutre, également bien avec toutes deux.
+Elle dévora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout
+en étudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupée
+que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majesté,
+elle semblait attacher une grande importance à ses ajustements, et
+prenait plaisir, dit Brantôme, un de ses admirateurs, à montrer ses
+belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la
+redoutaient, mais uniquement parce qu'elle était Italienne, car nul
+sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait à deviner
+la sombre et habile politique qui devait être plus tard si terrible à
+ses ennemis.
+
+Au milieu de cette cour où chacun ne songeait qu'à soi, où les amours et
+les intrigues se croisaient d'une inextricable façon, Catherine de
+Médicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire à tous, au roi
+surtout. Bientôt François Ier, que la maladie et les chagrins
+rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de
+l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beauté, sa grâce dans
+les ballets, sa vaillantise à courre le cerf. Elle fut désormais de
+toutes les fêtes. Elle suivait le roi partout, même lorsqu'avec quelques
+intimes et des favorites de la _petite bande_ il s'éloignait pour
+quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en débauches. Mais
+elle était moins curieuse de galanterie que de politique, et son but,
+dit Brantôme, en prenant part à ces réjouissances, «était de voir toutes
+les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'écouter et savoir toutes
+choses.»
+
+Tout à coup, au mois d'août de l'année 1536, une terrible nouvelle se
+répandit à la cour, la mort du dauphin François, le fils aîné du roi.
+
+Le jeune prince se trouvait alors à Lyon. Jouant à la paume avec
+quelques-uns de ses amis, fort échauffé par le jeu, il eut soif et vida
+d'un seul trait un grand verre d'eau glacée. Pris d'un mal subit, il fut
+emporté en quelques heures.
+
+On ne douta pas qu'il n'eût été empoisonné, comme si l'eau glacée qu'il
+avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main
+avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde,
+Charles-Quint, Catherine de Médicis.
+
+Un gentilhomme de Ferrare, Sébastien de Montecuculli, coupable de
+s'être approché du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrêté.
+Soumis à la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut
+écartelé. De ses révélations, il résulta que l'empereur Charles-Quint
+avait ordonné le crime. Ce fut presque un fait avéré, et Clément Marot
+put dire:
+
+ Un Ferrerais lui donna le poison
+ Au veuil d'autrui qui en crainte régnait,
+ Voyant François qui _César_ devenait.
+
+Malherbe, dans ses stances à Duperrier, est bien autrement explicite, ce
+qui prouve que l'accusation s'était fort accréditée:
+
+ François, quand la Castille inégale à ses armes
+ Lui vola son dauphin,
+ Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
+ Qui n'eussent jamais fin;
+
+ Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide,
+ Contre fortune instruit,
+ Fit qu'à ses ennemis, d'un acte si perfide
+ La honte fut le fruit.
+
+Plus justes, la postérité et l'histoire ont proclamé l'innocence de
+Charles-Quint. Quel intérêt pouvait avoir l'empereur à cette mort? Et il
+était trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de
+Malherbe nous révèle les intentions des juges de Montecuculli. François
+Ier avait intérêt à jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait
+ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.
+
+Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui
+torturèrent le gentilhomme piémontais pour lui faire avouer les
+accusations qu'ils lui dictaient, le coupable était à la cour de
+François Ier. Nul plus que Catherine de Médicis n'avait intérêt à la
+mort du Dauphin, rien ne la séparait plus de la couronne. On sait
+d'ailleurs qu'elle haïssait furieusement le fils aîné du roi, l'ambition
+de régner était sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle
+était capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.
+
+La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste à la France la
+rivalité de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de
+la première, qui voyait son amant héritier de la couronne de France,
+était devenu immense; la haine de la seconde était désormais doublée de
+crainte, elle sentait qu'à la mort de François Ier elle n'avait pas
+de merci à attendre de sa rivale.
+
+De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua à fomenter des discordes dans
+la famille royale. François Ier avait toujours préféré son dernier
+fils, le duc d'Orléans: bientôt la favorite lui rendit insupportable
+Henri son héritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les
+plus sombres. Elle le montrait à François, penché sur le lit de son
+agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa
+tête.
+
+Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes
+prévisions de la duchesse d'Etampes.
+
+Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, échauffé par le vin, se mit,
+en manière de plaisanterie, à leur distribuer toutes les charges de la
+couronne. A l'un il donnait une armée, à l'autre un gouvernement.
+
+Averti de cette scène inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi
+entra dans une épouvantable colère. Sautant sur son épée, il courut
+droit aux appartements de son fils à la tête des archers de la garde
+écossaise. Les jeunes fous, prévenus à temps, avaient heureusement pu
+s'enfuir.
+
+François Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant réussi à
+sauter par les fenêtres, il _passa son courroux_, dit une vieille
+chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pièces.
+
+Cette affaire accrut la haine de François pour son fils aîné. Son
+affection pour le duc d'Orléans redoubla. Il l'appelait son petit
+Guichardet, en souvenir des _quatre fils Aymon_. Madame d'Etampes, qui
+protégeait ce jeune prince, poussait le roi à lui trouver un
+gouvernement indépendant. La santé de François était fort chancelante,
+et la favorite songeait à se ménager une retraite pour le jour où, avec
+Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trône. On destinait alors au
+jeune duc d'Orléans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duché
+de Milan, et, se croyant appelé à régner en Italie, il s'habituait aux
+moeurs et à la langue de la Lombardie.
+
+Au mois d'avril 1539, François Ier, triste et malade, habitait le
+château de Compiègne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, à
+cause du voisinage de la forêt, lorsqu'il reçut de Charles-Quint une
+lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.
+
+L'empereur demandait à son frère de France passage et sauf-conduit à
+travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'étaient
+révoltés à l'occasion d'un nouveau subside que réclamait d'eux la
+gouvernante des Pays-Bas.
+
+Les circonstances étaient graves: toutes les villes de métiers, Liége,
+Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'étendard de la
+rébellion et suivre l'exemple de Gand, et au même instant les cortès de
+Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage
+séditieux; les cortès réclamaient le rétablissement des franchises et
+des privilèges de la noblesse.
+
+Charles-Quint était perdu si le roi de France prêtait le secours de ses
+armes et de son nom aux révoltés des Flandres.
+
+C'est ce qu'objectèrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la
+lettre de l'empereur leur fut communiquée. Madame d'Etampes, que le roi
+consultait toujours la première, avait déjà émis cette opinion.
+
+Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si
+fort épouvanté François Ier, que sans cesse il se croyait à la veille
+d'une révolte générale, et pour rien au monde, tant il redoutait la
+contagion, il n'eût voulu favoriser l'insurrection, même contre un
+ennemi.
+
+A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se décida donc à
+accorder à Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait.
+Faut-il le dire, François Ier voyait dans cette perspective de
+devenir l'hôte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de
+chevaleresque, qui flattait singulièrement ses idées. Les héros de
+romans n'agissaient point autrement. Ainsi eût fait Amadis des Gaules,
+ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.
+
+--Sur ma foi de gentilhomme! s'écria François Ier, j'accorderai
+passage à l'empereur, et dans mon royaume il sera traité comme si
+véritablement il était mon frère.
+
+Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincérité et sa loyauté, il
+envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orléans, jusqu'au pied des
+Pyrénées pour se mettre à la disposition de l'empereur. Les jeunes
+princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville
+d'Espagne tant que durerait son voyage à travers la France.
+
+François Ier écrivait en outre à Charles-Quint une lettre qui se
+terminait ainsi:
+
+...«Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frère, par ceste lettre
+de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frère que
+vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et porté
+tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel
+qu'à ma propre personne.»
+
+Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut
+les garder près de lui «pour lui faire compagnie, comme fils de son
+meilleur compaing et confédéré.»
+
+--La parole du roi de France, répondit-il à ceux qui lui conseillaient
+de prendre ses sûretés, m'est un garant assez sûr.
+
+Enfin on se mit en route. Les volontés de François Ier avaient été
+scrupuleusement exécutées, et l'empereur était véritablement traité
+comme lui-même. Devant l'hôte du roi-chevalier marchait le connétable de
+France, portant devant lui l'épée nue et droite, les plus nobles
+gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs
+dus au seul souverain.
+
+Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs
+impériales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le
+recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prérogatives du
+_droit régalien_, faisait acte de justice et de souveraineté, et dans
+chaque ville délivrait les prisonniers.
+
+La cité de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient
+point regardé à la dépense, et des fêtes magnifiques signalèrent le
+passage de _l'allié_ de François Ier.
+
+«Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avançait à travers les
+provinces, chassant sur les rivières et dans les forêts, s'émerveillant
+de la richesse du pays, et disant que son frère de France était bien
+plus riche et bien plus puissant que lui, dont les États étaient si
+vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.»
+
+A la cour de France, on faisait d'immenses préparatifs et chacun
+attendait avec une fiévreuse impatience l'arrivée de Charles-Quint. Le
+sauf-conduit avait été donné malgré l'avis du conseil, «mais bien des
+gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de
+l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.» Le cardinal de
+Tournon engageait fort François Ier à ne point laisser échapper une
+occasion si belle d'obtenir l'investiture du duché de Milan; Anne de
+Montmorency, au contraire, était pour que l'on tînt loyalement une
+parole librement donnée.
+
+Triboulet, le fou du roi, ne se gênait point pour exprimer hautement
+l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie,
+où il inscrivait le nom de tous ceux qui à son avis semblaient avoir
+perdu la raison. Sa liste était longue. Un jour, devant le roi, il y
+inscrivit le nom de Charles-Quint.
+
+--Que fais-tu là, bouffon? demanda le roi.
+
+--Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frère l'empereur
+qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.
+
+--Mais j'ai donné ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement
+ainsi que je l'ai promis.
+
+--Si cela arrive, répondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai
+le vôtre à la place.
+
+La première entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-décembre
+1539 à Châtellerault où François Ier, bien que malade s'était porté
+avec toute la cour. «Les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de
+l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations
+d'une amitié» sans doute bien loin de leurs coeurs.
+
+Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que
+possible, mais ce n'était pas le compte de François Ier. Le
+roi-chevalier voulait faire à son rival les honneurs de la France, et
+quels honneurs! Des préparatifs immenses avaient été faits dans toutes
+les résidences royales, le Rosso avait ordonné des fêtes magnifiques;
+Paris préparait une entrée digne des deux grands souverains; enfin, tous
+les gentilshommes, jaloux de plaire au maître, avaient emprunté de tous
+côtés afin de faire assaut de luxe et de richesse.
+
+François Ier voulait éblouir Charles-Quint par son faste, par les
+richesses, par les splendeurs de sa cour; il réussit à l'étourdir.
+
+Habitué au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se
+sentait mal à l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute
+cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si
+amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux
+mornes ricoshombres qui habitaient ses résidences impériales sans les
+peupler, et qui même aux jours de fêles, toujours silencieux et
+funèbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignité de grands
+d'Espagne.
+
+En écoutant la longue énumération des fêtes de toutes sortes qui
+l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupçon; il
+était payé pour savoir ce que valaient les serments de son frère de
+France; il trembla en pensant que toutes ces cérémonies n'étaient qu'un
+vain prétexte pour le retenir.
+
+Il fit cependant «contre fortune bon coeur,» il se résigna, mais de ce
+jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses
+inquiétudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel
+côté allait venir le piége.
+
+Les fêtes avaient commencé, cependant; mais comme pour justifier les
+craintes de Charles, à chaque instant arrivait un accident.
+
+A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une
+mêlée terrible. François voulait faire pendre l'auteur de l'accident,
+mais Charles, à peine remis d'une frayeur facile à comprendre, demanda
+et obtint sa grâce.
+
+Ailleurs, une poutre mal ajustée tomba si près de l'empereur que ses
+vêtements furent déchirés.
+
+Enfin le 31 décembre les deux rois couchèrent à Vincennes, leur entrée à
+Paris devait avoir lieu le lendemain.
+
+Il faut lire dans les chroniques du temps les détails de cette
+solennelle entrée. La longueur seule du récit donne une idée de la
+longueur des processions. Le corps de la ville offrit à Charles-Quint
+_un Hercule tout d'argent, et revêtu de sa peau de lion en or; ledit
+Hercule de la hauteur d'un grand homme_.
+
+Puis les fêtes de toutes sortes recommencèrent, bals, festins, concerts,
+mascarades, comédies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le
+Rosso savait varier sa mise en scène.
+
+Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de goût pour ces pompes
+frivoles, pour ce faste bruyant, passions de François Ier. Il avait
+hâte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait
+plus.
+
+Un jour, comme il était à cheval, un chevalier sauta en croupe; et le
+serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!
+
+--Sire empereur, vous êtes mon prisonnier.
+
+L'empereur épouvanté se retourna. Ce n'était qu'une plaisanterie du
+jeune duc d'Orléans, mais quelle plaisanterie!
+
+François Ier, malgré la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant
+rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parlé de l'investiture
+du duché de Milan pour ce même duc d'Orléans qui faisait de si terribles
+espiégleries, mais il n'avait reçu que des réponses évasives.
+
+Charles-Quint avait, il faut le dire, trouvé le moyen de se faire des
+amis à la cour; de ce nombre était le connétable Anne de Montmorency,
+dont il n'avait pas dédaigné de flatter la grossière vanité. Il
+l'appelait à tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.
+
+Il avait été moins heureux dans ses tentatives près de la duchesse
+d'Etampes, la véritable souveraine du royaume, et cependant il se
+portait fort admirateur de cette beauté célèbre, seul trésor «qu'il
+enviât à son frère de France.»
+
+Un jour, à la chasse, François Ier, qui prenait un malin plaisir à
+augmenter les terreurs de son hôte, lui avait dit, en lui montrant la
+favorite:
+
+--Voici une belle dame, mon frère, qui me presse fort de ne vous point
+laisser partir sans avoir détruit à Paris l'ouvrage de Madrid.
+
+Charles-Quint avait pâli à ces mots; cependant, avec un sourire blême il
+avait répondu:
+
+--Si le conseil est bon il faut le suivre.
+
+Mais le soir même, tandis que la duchesse d'Etampes lui présentait
+l'aiguière pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le
+bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beauté et d'un prix
+incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:
+
+--Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains
+pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.
+
+Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont trompés ceux qui
+ont cru qu'un tel présent pouvait acheter la maîtresse de François
+Ier. Certes elle fut sensible à cette courtoisie, à cet hommage rendu
+à sa beauté, mais jusqu'à la fin elle persista dans son opinion
+première. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours à
+l'empereur.
+
+Après de touchants adieux, après mille protestations au sujet de la
+fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta François Ier et
+continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.
+
+A mesure qu'il approchait des frontières, il sentait son coeur plus
+léger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.
+
+Enfin il toucha ses domaines. «Lors poussant un long soupir de
+satisfaction, il dit à ceux qui l'entouraient:
+
+--«Ce soir, pour la première fois depuis que j'ai mis le pied en France,
+je m'endormirai tranquille.»
+
+Fidèle à son idée, Triboulet inscrivit François Ier sur le _livre des
+fous_.
+
+Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme
+Triboulet. Ceux-là, après avoir rappelé le manque de foi de François
+Ier lors du traité de Madrid, se demandent pourquoi en cette
+circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme.
+Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!
+
+Après le départ de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si
+gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi était malade, un ulcère
+honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse
+d'Etampes parvenaient à peine à le distraire. Les journées se passaient
+à examiner les précieux objets d'art venus d'Italie, à admirer l'oeuvre
+des peintres et des sculpteurs, à regarder l'un après l'autre les riches
+manuscrits de la bibliothèque. Mais ni la gaîté de madame d'Etampes, ni
+la conversation des savants, ni les louanges des poëtes ne pouvaient
+tirer le roi de son marasme.
+
+Peut-être la conscience de ce faible souverain était-elle troublée par
+les persécutions horribles que souffraient en son nom ceux de la
+religion réformée. Les cris des victimes devaient monter jusqu'à lui. Et
+cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les
+novateurs une série de terribles ordonnances où il n'était question que
+de hart et d'estrapade. Les frères prêcheurs avaient installé un petit
+tribunal dans le genre de l'inquisition.
+
+Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prêche, et madame
+Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayèrent d'interposer
+leur autorité; le roi répondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine
+elles préservèrent les savants et les beaux esprits, presque tous
+entachés d'hérésie, qu'elles protégeaient. Le roi les aimait sans doute,
+il les admettait à sa table, mais il les aurait laissé pendre. En deux
+ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grâce.
+
+Le peuple cependant s'habituait à la vue des supplices, la populace
+dansait autour des bûchers. Aux jours de grande fête, comme
+divertissement suprême on accrochait quelque financier aux fourches de
+Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours été d'un bon effet.
+Sembleçay avait été «donné aux corbeaux,» uniquement parce qu'il était
+riche. Une épigramme de Marot l'a vengé:
+
+ Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
+ A Montfaucon Sembleçay l'âme rendre,
+ A votre avis, lequel des deux tenait
+ Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
+ Maillard semblait homme que mort va prendre,
+ Et Sembleçay fut le ferme vieillard
+ Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre
+ A Montfaucon le lieutenant Maillard.
+
+Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dégradé, ruiné, il
+mourut dans la misère. Quel crime avait-il donc commis? Hélas, il avait
+déplu à madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un
+innocent, Brion. Cet innocent, qui était un peu parent de la favorite,
+fut bien vengé.
+
+On demanda des comptes à Poyet, et en attendant qu'il pût les rendre on
+le mit à la Bastille. Il y resta trois ans. Il espérait que la duchesse
+d'Etampes se lasserait de le persécuter, il réclama des juges. On lui en
+donna.
+
+--Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes,
+qu'on l'absolve.
+
+Les misérables qui instruisaient le procès, malgré toute leur bonne
+volonté, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un
+crime, un seul, il est vrai qu'il n'était pas bien prouvé. Poyet fut
+condamné cependant, mais non à mort. On se contenta de confisquer ses
+biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui
+ouvrit les portes de sa prison, il chercha à gagner sa vie, il ne le
+put, chacun le fuyait, alors il périt de faim.
+
+Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, était d'avoir été un aveugle
+instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'eût approuvé le roi? Il
+n'avait pas compris, l'insensé, que l'instrument d'un pouvoir doit
+prendre ses précautions et garder toujours une arme, sous peine d'être
+brisé, sacrifié, le jour où ses services sont devenus inutiles.
+
+Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux événement avait rempli de
+bruit et de fêtes les salles splendides du palais de Fontainebleau
+(1543).
+
+La femme du Dauphin, Catherine de Médicis, venait, après dix ans de
+mariage, de donner un fils à la France. François Ier fut au comble de
+la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pères ont abusé
+depuis, il déclara «qu'il se sentait revivre en son petit-fils.»
+
+Après les fêtes, le deuil: deux ans plus tard François Ier perdit le
+duc d'Orléans, ce fils bien-aimé de sa vieillesse, ce protégé de la
+duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, doué des plus remarquables
+qualités, périt victime d'une terrible épidémie qui décimait l'armée.
+Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait
+beaucoup, sans compter son frère Henri, Diane de Poitiers et Catherine
+de Médicis, qui convoitait pour elle-même le duché de Milan.
+
+Cette mort a inspiré à Ronsard une admirable élégie; Ronsard avait aimé
+ce jeune prince si généreux et si brave:
+
+ A peine un poil blondelet,
+ Nouvelet
+ Autour de sa bouche tendre,
+ A se friser commençait,
+ Qu'il pensait
+ De César être le gendre.
+
+ Jà, brave, se promettait
+ Qu'il était
+ Duc des lombardes campagnes
+ Et qu'il verrait quelquefois
+ Ses fils rois
+ De l'Itale et des Espagnes.
+ Mais la mort qui le tua
+ Lui mua
+ Son épouse en une pierre
+ Et pour tout l'heur qu'il conçut
+ Ne reçut
+ Qu'à peine six pieds de terre.
+
+Nous touchons maintenant aux plus sombres années du long règne de la
+duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveuglée par sa
+haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bénéfice de Charles-Quint, et
+la France et ce roi qui l'avait tant aimée.
+
+Depuis 1541 la guerre s'était rallumée entre la France et l'Espagne,
+mais l'empereur marchait à coup sûr, et il allait de succès en succès,
+déjouant tous les plans de François Ier et de son conseil. C'est que
+madame d'Etampes veillait. En échange de promesses illusoires, elle
+livrait les secrets du conseil, les chiffres des généraux, et d'avance
+dévoilait tous les projets d'attaque ou de défense. Ainsi l'empereur put
+défendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins formés
+dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore
+Château-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de blé et de
+farine. Ainsi les impériaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans
+l'armée du Dauphin les soldats mouraient de privations.
+
+Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et
+l'intermédiaire de toutes ces trahisons. Agent gagé de Charles-Quint à
+la cour de France, il dut à ses infamies une grande fortune. Sous le
+règne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant
+été dévoilé, le comte faillit porter sa tête sur l'échafaud; il
+n'échappa au juste châtiment dont il était menacé qu'en cédant, au
+tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propriété.
+Après quoi «il vécut longuement, riche, heureux et honoré,» dit un
+historien du temps.
+
+François Ier voyait bien qu'il était trahi; il accusait tout le
+monde, le Dauphin, Catherine de Médicis, la reine Eléonore, les
+généraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soupçonna la
+misérable favorite.
+
+Cependant l'armée de l'empereur était aux portes de la capitale, déjà la
+population épouvantée cherchait à s'enfuir. L'énergie de François Ier
+sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activité de sa
+jeunesse. Bientôt la paix fut signée à Crépy, paix honteuse pour la
+France, dont tous les avantages étaient pour Charles-Quint qui ne
+donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc
+d'Orléans, avec l'investiture définitive du duché de Milan. L'empereur
+devait bien cette dernière clause à la favorite qui l'avait si bien
+servi. L'investiture pour le duc d'Orléans, tel avait été le mobile de
+la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une
+retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trône. La mort du duc
+d'Orléans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.
+
+Bien tristes furent les dernières années de François Ier. Alors la
+perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une épine à la
+couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Liée,
+comme les suppliciés antiques, vivante à un cadavre, dévorée de regrets
+et de haines, assaillie d'anxiétés, elle ne savait plus elle-même si
+elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.
+
+Le brillant, le chevaleresque François Ier n'était plus que l'ombre
+de lui-même. Son mal avait empiré d'une façon terrible, et la science
+des médecins était impuissante. Fermait-on l'horrible ulcère, il se
+rouvrait plus épouvantable. Ambroise Paré lui-même, le grand chirurgien,
+s'avouait vaincu et ne trouvait point de remède contre les indicibles
+douleurs du malade.
+
+Parfois résolu à vaincre la souffrance, il se levait et demandait des
+fêtes, encore des fêtes, des festins, des mascarades; mais l'instant
+d'après il retombait brisé sur son lit.
+
+Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait,
+espérant fuir ses tourments horribles, de Paris à Compiègne, de
+Fontainebleau à Saint-Germain, puis à Loches, à Amboise, partout. C'est
+où il n'était pas qu'il désirait être. Toujours à ses côtés il lui
+fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa maîtresse, mais sa
+garde-malade.
+
+La chasse, une chasse folle, enragée, infernale, était son unique, sa
+dernière passion. L'excès même du mal lui donnait quelque répit. En se
+brisant ainsi de fatigue, il espérait retrouver le sommeil qu'il
+appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupière.
+
+Enfin au retour d'une chasse, à Rambouillet, il fut contraint de se
+mettre au lit. Les symptômes les plus graves se déclarèrent, il sentit
+qu'il était perdu.
+
+--Je suis cruellement puni, dit-il, par où j'ai péché.
+
+Puis il voulut faire une fin chrétienne; il déplora la longue saturnale
+de sa vie, adjura son fils de se méfier des Guises et du connétable de
+Montmorency, et mourut en recommandant son âme à Dieu et son peuple à
+son fils, deux choses qui ne l'avaient guère inquiété durant sa vie.
+
+Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui prononça l'oraison
+funèbre de François Ier, dit en pleine chaire: «que sa pieuse mort
+avait dû le dispenser du purgatoire.»
+
+«L'université jugea la proposition hérétique et envoya une commission de
+docteurs se plaindre à la cour.
+
+--«Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, maître d'hôtel du
+défunt, vous venez pour débattre avec M. le grand aumônier le lieu où
+peut bien être l'âme du défunt roi, notre bon maître? Rapportez-vous-en
+à moi qui l'ai bien connu, il n'était pas d'humeur à s'arrêter longtemps
+en quelque lieu que ce fût. Si donc il a été en purgatoire il n'y aura
+guère demeuré que le temps d'y goûter le vin en passant, selon sa
+coutume.»
+
+Dans le peuple on répétait l'épigramme suivante:
+
+ L'an mil cinq cent quarante sept
+ François mourut à Rambouillet
+ Du mal de Naples qu'il avait.
+
+Le corps de François Ier n'était pas refroidi encore, que déjà la
+duchesse d'Etampes avait reçu l'ordre de quitter la cour et de se
+retirer dans ses terres. Elle se résigna. Aussi bien ses préparatifs
+étaient faits depuis longtemps.
+
+Les biens de madame d'Etampes étaient considérables: le roi pendant
+toute sa vie s'était fait un plaisir de la combler de richesses, il lui
+avait prodigué les terres, les châteaux, les seigneuries, elle avait à
+Paris plusieurs hôtels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet
+du logis favori de la duchesse.
+
+«Au bout de la rue Gît-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui
+avec la rue de Hurepoix, François Ier fit bâtir un petit palais qui
+communique à un hôtel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de
+l'Hirondelle.
+
+«Les peintures à fresque, les tableaux, les tapisseries, les
+salamandres, accompagnées d'emblèmes et de tendres et amoureuses
+devises, tout annonçait, dans ce petit palais et cet hôtel, le dieu et
+les plaisirs auxquels ils étaient consacrés.
+
+«De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci:
+c'était un coeur enflammé, placé entre un _alpha_ et un _oméga_ pour
+dire probablement: _il brûlera toujours_.
+
+«Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert à présent d'écurie à
+une auberge qui a retenu le nom de la _Salamandre_; un chapelier fait la
+cuisine dans la chambre du _lever_ de François Ier, et la femme d'un
+libraire était en couches dans son _petit salon de délices_, lorsque
+j'allai pour examiner les restes de ce palais.»
+
+A dater de la mort de François Ier on perd à peu près de vue la
+duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les poëtes qui
+l'avaient tant louée semblent ne plus se souvenir d'elle.
+
+Il est à peu près certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la
+religion réformée.
+
+Mais comment vécut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite
+régulière, de faire oublier ses scandaleux désordres? c'est ce qu'on ne
+saurait affirmer. Beaucoup prétendent que dans sa retraite et bien
+qu'elle ne fût plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre
+autres.
+
+Au reste, du vivant du roi elle ne s'était jamais piquée d'une grande
+constance, et elle lui avait largement rendu ses infidélités. Le plus
+connu de tous ceux qui eurent part à ses faveurs est le comte de Bossut,
+celui-là même qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.
+
+Ses relations avec Jarnac son beau-frère ne sont rien moins que
+prouvées. Il y a même tout lieu de croire à une calomnie. La
+Châtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, était fort avant dans
+les bonnes grâces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous
+les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crédit. Ces bruits
+obligèrent Jarnac à provoquer la Châtaigneraie. Mais François Ier,
+qui avait une admirable foi en sa maîtresse, ne voulut pas autoriser le
+combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le règne de Henri II nous
+assisterons à ce duel, le dernier des duels judiciaires.
+
+Vers l'année 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son
+obscurité. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,--car il ne faut
+pas l'oublier, elle avait un mari,--lui intenta un procès.
+
+Jean de Brosse ne cherchait aucunement à faire constater son déshonneur,
+il était en vérité assez prouvé. Comme c'était un homme d'ordre et qui
+ne voulait pas avoir donné son nom pour rien, il réclamait une grande
+part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de
+Bossut avaient disposé sans avoir aucun égard à ses droits. Le roi Henri
+II lui-même consentit à servir de témoin dans l'enquête qui précéda le
+procès. Jean de Brosse gagna. C'était justice.
+
+La duchesse d'Etampes vécut par la suite dans une telle obscurité qu'on
+ignore jusqu'à la date précise de sa mort. «Où donc s'en vont, dit
+Beyle, les étoiles qui filent?»
+
+
+
+
+VI
+
+LA BELLE FERRONNIÈRE
+
+
+Pour donner la vie au portrait de cette belle maîtresse de François
+Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de génie, de Léonard
+de Vinci, l'hôte bien-aimé du roi de France. Seul le pinceau d'un grand
+maître pouvait rendre la désolante perfection de cette tête charmante,
+ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette
+bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombragés
+de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.
+
+Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si
+radieusement belle? Un bijou, que les châtelaines portaient au front
+comme un diadème, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.
+
+N'est-il pas étrange que rien ne soit venu jusqu'à nous de l'histoire de
+cette femme si célèbre, rien absolument? A son égard, les histoires du
+temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent à peine son
+nom, sans une anecdote, sans un détail. O poëtes, ô beaux esprits de la
+cour de François Ier, quelle école buissonnière faisait donc alors
+votre muse? à quelle étoile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si
+prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouvé
+une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui
+devant leur beauté virent ployer le genou royal!
+
+C'est que la belle Ferronnière ne fut point une femme politique, ses
+intrigues ne divisèrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul
+édit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grâce d'aucun
+grand coupable, on ne lui accorda pas le brûlement d'un seul hérétique.
+
+Nul donc ne peut dire ce qu'ont été les amours de François Ier et de
+la belle Ferronnière, on en est réduit à des conjectures, c'est-à-dire à
+rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou
+six versions mises en circulation depuis, et brodées sur un même thème,
+saugrenu, malpropre, invraisemblable.
+
+Tel qu'il est cependant, ce thème a fait fortune, et des historiens
+extrêmement sérieux en ont tiré de surprenants aphorismes moraux et en
+ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.
+
+Voici ce que dit Mézeray, un historiographe plus grave que si quatre
+têtes de docteurs en Sorbonne eussent logé sous son bonnet:
+
+«En 1538, le roi fut grièvement malade d'un fâcheux ulcère. Ce mal,
+disait-on, était un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec
+la belle Ferronnière, l'une de ses maîtresses. Le mari de cette femme,
+désespéré d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie,
+s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-même, pour la gâter et
+faire passer sa vengeance jusqu'à son rival. La malheureuse en mourut;
+le mari s'en guérit par de prompts remèdes. Le roi eut tous les fâcheux
+symptômes, et comme les médecins le traitèrent selon sa qualité plutôt
+que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.»
+
+Saint-Foix adopte l'opinion de Mézeray, mais il dramatise
+considérablement le récit. Il met en scène un moine,--un affreux moine,
+retour de Naples, et il en fait tout à la fois le conseiller et
+l'instrument de la vengeance du mari outragé.
+
+Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit
+expressément que François Ier mourut des suites de cette abominable
+machination.
+
+A tout ceci il n'y a qu'une objection véritablement inattaquable, mais
+elle est capitale:
+
+Léonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle
+Ferronnière, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant
+modèle est par conséquent antérieur à cette date. Ce qui fait,
+nécessairement, remonter tout ce roman aux belles années du règne de
+François Ier, lorsqu'il était encore dans toute la force de la
+jeunesse, c'est à-dire avant sa captivité de Madrid, avant sa passion
+pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Eléonore.
+François Ier est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il
+faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent à agir.
+
+Quelle était la condition de la belle Ferronnière? c'est ce qu'on ne
+saurait décider non plus. Était-elle, comme on le prétend, la femme d'un
+avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Féron? avait-elle été baladine,
+avait-elle dansé et chanté dans les rues avant d'épouser un marchand de
+fers? Cette dernière hypothèse est la plus probable, son surnom lui
+viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise
+Labé _la belle cordière_.
+
+Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule
+chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-être même
+douterait-on de l'existence de la belle Ferronnière, sans le beau
+portrait de Léonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point pâlir
+l'admirable toile de la Joconde.
+
+ * * * * *
+
+François Ier eut bien d'autres maîtresses encore, mais elles ne
+jouèrent aucun rôle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour,
+à quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte.
+Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient à donner une
+idée du caractère _chevaleresque_ de ce roi dont il fut le courtisan:
+
+«J'ai ouï parler que le roi François, une fois, voulut aller coucher
+avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'épée au
+poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son épée à la gorge, et
+lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui
+faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait
+trancher la tête, _et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa
+place_.... J'ai ouï dire que plusieurs autres dames obtinrent _pareille
+sauvegarde_ du roi.»
+
+Et des panégyristes se sont trouvés pour faire l'éloge du caractère
+chevaleresque et de la galanterie raffinée de François Ier! Pourquoi
+pas de la _protection_ qu'il accordait aux dames?
+
+Si tels doivent être absolument les _rois-chevaliers_, à tout jamais le
+ciel nous en préserve!
+
+
+
+
+VII
+
+DIANE DE POITIERS
+
+DUCHESSE DE VALENTINOIS
+
+
+Tandis que François Ier agonisait dans une des salles du château de
+Rambouillet, cachés dans une pièce voisine, l'ambitieux cardinal de
+Lorraine et Diane de Poitiers, la maîtresse toujours aimée du Dauphin,
+attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.
+
+--Il s'en va, le galant, répétaient-ils, il s'en va.
+
+Tout à coup une rumeur profonde et contenue s'éleva dans la chambre du
+malade.
+
+Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la
+lourde portière en tapisserie de Flandres, il prêta l'oreille un
+instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie
+qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:
+
+--Le roi est mort!
+
+--Enfin je suis reine! s'écria Diane.
+
+Elle s'était levée, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.
+
+Ce n'était pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trône,
+c'était sa vieille et impérieuse maîtresse. Diane de Poitiers succédait
+à la duchesse d'Etampes.
+
+Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il
+faut le dire, plus désastreux pour la France.
+
+Diane de Poitiers était fille de Jean de Poitiers, seigneur de
+Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes
+familles du Dauphiné.
+
+Elevée par son père, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle
+passa ses premières années au manoir de sa famille, demeure féodale,
+bâtie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le
+cours impétueux du Rhône.
+
+Son éducation fut celle de toutes les jeunes châtelaines du moyen âge,
+jeunes filles au coeur viril que l'on destinait à quelque brave
+chevalier ou à quelque rude chasseur. La lecture des romans de
+chevalerie, le _déduit de la chasse_ occupaient les longues heures.
+Comme la déesse dont elle portait le nom, Diane aimait à galoper sur les
+traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors
+toutes les nobles demeures.
+
+Elle était, dès son enfance, experte en l'art de fauconnerie et
+s'entendait à dresser les émerillons. Nulle plus qu'elle n'était
+gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avançait sur sa blanche haquenée,
+«le faucon au poing,» suivie de quelqu'un de ces merveilleux lévriers
+dont la race est aujourd'hui perdue.
+
+A seize ans, et lorsque grand était déjà le renom de sa beauté, Diane
+épousa le seigneur Louis de Brézé, comte de Maulevrier, grand sénéchal
+de Normandie, dont la mère était fille d'Agnès Sorel et de Charles VII.
+
+Ainsi, les descendants de cette grande race des Brézé purent
+s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus célèbres
+maîtresses des rois de France.
+
+La présentation à la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier,
+présentation qui eut lieu l'année même de son mariage, fit une grande
+sensation. Son nom, sa fortune, sa beauté lui donnèrent aussitôt un
+grand état, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes,
+ne lui firent défaut. On l'appelait dès lors la grande sénéchale.
+
+François Ier, que toutes les femmes tentaient, «ne fut point
+insensible aux charmes de la fière comtesse.» Diane, pas plus que les
+autres, ne sut résister au roi; un instant donc, elle fut sa maîtresse;
+mais son règne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle
+n'essaya même pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors
+toute-puissante.
+
+Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si
+secrètes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et
+mourut sans avoir un seul instant soupçonné la fidélité de sa femme.
+
+Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile
+pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne
+dominerait jamais François Ier; elle savait son inconstance, et, pour
+une faveur passagère, elle ne voulut point compromettre la grande
+position que lui donnait le comte de Maulevrier.
+
+On ne peut dire au juste ni l'origine, ni même la date des amours de
+François Ier pour la fière Diane de Poitiers; il convient cependant
+de les reporter aux premières années de l'apparition à la cour de la
+belle comtesse.
+
+Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les
+chroniques, et que nombre d'historiens ont adoptée, un peu légèrement
+peut-être.
+
+Selon ces chroniques, c'est au pied même de l'échafaud du père de Diane,
+le sire de Saint-Vallier, condamné à mort comme complice de la trahison
+du connétable de Bourbon, que commença ce roman d'amour; un abominable
+et honteux marché livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler
+les chroniques.
+
+Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repoussé
+l'amour et refusé la main, le connétable de Bourbon ne tarda pas à être
+victime des plus injustes persécutions. La mère et la maîtresse du roi,
+ces deux irréconciliables ennemies, se rapprochèrent un instant pour
+perdre le connétable; elles avaient à satisfaire, l'une sa vengeance,
+l'autre l'insatiable ambition de sa famille.
+
+Bientôt Bourbon fut privé de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira
+ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frères de la
+favorite; enfin, on commença contre lui un odieux procès.
+
+Justement irrité, le connétable entama des négociations avec
+Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur général de
+l'Europe, n'hésita pas à lui promettre, pour prix de sa défection, une
+principauté indépendante et la main d'une de ses soeurs.
+
+Toujours menacé par deux femmes qui sacrifiaient à leurs passions le
+véritable intérêt de la France, Bourbon n'hésita plus. Il promit son
+épée et l'appui immense de son nom à l'empereur. Il confia alors ses
+projets à quelques gentilshommes dont il se croyait sûr, au père et au
+mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus
+anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient juré
+le secret sur des morceaux de la vraie croix.
+
+Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il révéla le complot, à
+la condition que grâce lui serait faite, ainsi qu'à son beau-père.
+
+Prévenu à temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut
+arrêté à Lyon et traduit devant un tribunal composé de membres du
+parlement.
+
+Vainement, pour sa défense, l'accusé invoqua les lois féodales qui le
+faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immédiat; vainement il
+allégua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment
+terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour détourner le
+connétable d'une trahison; il fut déclaré coupable de félonie et
+condamné à avoir la tête tranchée.
+
+Tout aussitôt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent
+implorer la clémence royale. François Ier fut inflexible. Il était
+profondément irrité et tenait à se venger sur quelqu'un de la perte de
+son meilleur capitaine, perte d'autant plus désastreuse que la guerre
+recommençait.
+
+Les supplications du dénonciateur lui-même, du comte de Maulevrier, ne
+furent point écoutées.
+
+Diane de Poitiers voulut alors tenter une démarche suprême. Elle alla se
+jeter aux pieds du roi, «lui embrassant les genoux, et, d'une voix
+entrecoupée par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de
+son père.»
+
+François Ier se laissa fléchir; mais il mit à la grâce du sire de
+Saint-Vallier une condition infâme, c'est que sa fille se donnerait à
+lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable marché, ne vit qu'une
+chose, le salut de son père.
+
+«Ainsi, Diane de Poitiers devint la maîtresse du roi de France.»
+
+Heureusement, rien n'est moins prouvé que cette horrible histoire.
+Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre
+eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.
+
+Ainsi, selon Mézeray et les auteurs qui ont adopté son opinion, «le roi
+n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'après avoir pris à Diane,
+sa fille, alors âgée de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus
+précieux.»
+
+Or, à l'époque du procès du connétable, Diane de Poitiers avait de
+vingt-trois à vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait
+donné à son mari, le comte de Maulevrier, «ce qu'elle avait de plus
+précieux.» L'âge, il est vrai, ne fait rien à l'affaire; mais outre que
+le caractère même de François Ier doit éloigner l'idée d'une si
+affreuse action, la suite des événements ôte toute espèce de probabilité
+à ce marché infâme imposé à la fille d'un malheureux dont la tête allait
+tomber.
+
+François Ier laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comédie
+de la mort. Un échafaud fut dressé, «haut de sept pieds, tout tendu de
+draperies noires.» Le condamné fut tiré de sa prison et traîné jusqu'au
+lieu du supplice; il était si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait
+marcher. Déjà le malheureux avait gravi l'échelle fatale; il avait posé
+sa tête sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grâce
+arriva. Et quelle grâce! une prison perpétuelle. Plus horribles furent
+les souffrances du sire de Saint-Vallier: après une lente et
+douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre où on l'avait jeté.
+
+Ce dernier fait de la captivité du sire de Saint-Vallier suffit presque,
+à lui seul, pour démontrer l'impossibilité de l'histoire racontée par
+les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-là, pour sauver son père,
+est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grâce entière? Si elle
+devint ensuite la maîtresse de François Ier, comment croire que ce
+prince, toujours si faible avec les dames, ait refusé à une femme aimée
+la liberté de son père, tandis que bien d'autres complices du connétable
+n'étaient pas même inquiétés? Il est bien plus simple d'admettre que
+déjà, à cette époque, toutes relations entre Diane et le roi avaient
+cessé.
+
+Les années qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier
+s'écoulèrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle
+n'avait pas quitté la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise
+de Savoie était alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence
+rivale; elle régnait, tandis que son fils se donnait tout entier à ses
+plaisirs et à ses amours. De cette époque datent les premières liaisons
+de Diane et des Guise. La parole passionnée de Luther avait trouvé de
+l'écho en France; la religion nouvelle avait des prosélytes, et comme
+les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles,
+échafauds et bûchers, il fallait arrêter les progrès de l'hérésie.
+
+Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi;
+plusieurs fois elle avait raillé son goût pour les savants et les
+beaux-esprits, presque tous entachés des principes de la doctrine
+nouvelle; elle avait même osé blâmer hautement sa tolérance en matière
+de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de
+Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla
+consoler son frère prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour à
+Bayonne, lors de la délivrance du roi.
+
+En 1531, une meilleure occasion s'offrit à Diane de faire paraître le
+grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut
+le 23 juillet. Les regrets de la veuve éclatèrent aussitôt, mais si
+bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un
+peu d'exagération.
+
+Ce fut, du reste, une des grandes préoccupations de la vie de Diane de
+Poitiers, de faire croire à cet amour pour son mari, et aux regrets que
+lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si
+cher, et même aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince
+Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'année.
+Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant,
+il y avait plus de coquetterie que d'austérité, et selon Brantôme, un de
+ses admirateurs, cependant, «il y avait, dans son ajustement noir et
+blanc, plus de mondanité que de réformation, et surtout toujours
+montrait sa belle gorge.»
+
+Après la mort de son mari, Diane fit élever à cet homme si tendrement
+aimé, et trompé, un magnifique mausolée, dans l'église de Notre-Dame de
+Rouen. Une longue épitaphe disait à tous et les vertus du défunt et les
+regrets de sa veuve inconsolable.
+
+Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'était encore qu'une
+simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette
+solitude, pleurer éternellement son époux.
+
+L'éternité dura un peu moins de deux ans.
+
+Lorsque plus belle et «plus jeune que jamais,» Diane de Poitiers reparut
+à la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose
+capitale à une époque où tout le monde régnait, excepté peut-être le
+roi.
+
+Véritablement s'assurer une influence n'était pas chose facile, toutes
+les places étaient prises. François Ier appartenait tout entier à
+madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait même la possibilité de renverser
+la favorite.
+
+Il ne fallait pas songer au fils aîné du roi, le dauphin François,
+prince mélancolique, toujours «tout de noir habillé,» et qui ne buvait
+que de l'eau. Il ressemblait fort à son grand-père Louis XII et semblait
+la vivante satire de cette cour débauchée. Il avait une maîtresse,
+cependant, la belle de l'Estrange, à laquelle une chanson faisait dire:
+
+ Brunette suis, jamais ne serai blanche,
+
+et que Marot célébrait ainsi dans ses _Etrennes_:
+
+ A la beauté de l'Estrange,
+ Face d'ange,
+ Je donne longue vigueur;
+ Pourvu que son gentil coeur
+ Ne change.
+
+Mais, précisément parce qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, le
+dauphin François ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de
+Diane de Poitiers.
+
+C'est alors qu'elle songea à s'emparer du prince Henri, le second fils
+de François Ier. A dire vrai, ce n'était encore qu'un enfant, il
+avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrêta pas à
+ces considérations, et ne s'épouvanta nullement du ridicule qui pouvait
+l'atteindre.
+
+Après avoir été la maîtresse du père, elle entreprit l'éducation du
+fils, douce tâche! François Ier donna, dit-on, son assentiment aux
+projets de Diane; il pensait qu'en fait de maîtresse, le jeune prince
+pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre
+à ses dépens.
+
+Henri avait, il faut le dire, toutes les qualités qui peuvent et doivent
+séduire une femme ambitieuse.
+
+Bien fait, de belle et fière mine, c'était un des plus brillants
+cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse
+et avait sous les armes une bonne grâce inimitable. Adroit à tous les
+exercices du corps, il pouvait défier, sans crainte d'être vaincu, les
+gentilshommes les plus renommés. Il passait pour le plus agile sauteur
+du royaume et franchissait jusqu'à vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait
+pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver à
+coups de boules de neige, les armes, tels étaient ses passe-temps
+favoris.
+
+Au moral, il semblait fait pour être dominé. Timide, indécis, il était
+long à se décider. Avait-il un projet en tête, il prenait conseil de
+tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion
+arrêtée, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.
+
+Tel était l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conquête.
+Elle dut se résigner à faire les premières avances; mais ses peines ne
+furent point perdues, et bientôt toute la cour apprit, avec
+stupéfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier était la
+maîtresse du second fils du roi.
+
+Un aussi beau succès ne pouvait manquer d'éveiller la jalousie; on fit
+pleuvoir les quolibets sur la vieille maîtresse de l'enfant royal; on
+osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut
+prononcé, et, à deux ou trois reprises, François Ier trouva dans sa
+chambre royale, sur son lit, des vers où ni lui, ni la grande sénéchale
+n'étaient ménagés.
+
+Diane baissait la tête et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque
+pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait où elle
+prendrait une éclatante revanche.
+
+L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune
+amant, ce qui ne l'empêchait pas de porter toujours le deuil de feu
+monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient,
+s'abusait-elle sur ses véritables sentiments, c'est ce qu'il est
+difficile de dire.
+
+Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants,
+composés par Diane elle-même pour Henri; ils semblent écrits au
+lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et
+de plus coquet:
+
+ Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,
+ S'en vint m'offrir fleurette très-gentille.
+ Là se prit-il à orner votre teint,
+ Et vitement. Marjoleine et jonquille
+ Me rejetait, à tant que ma mantille
+ En était pleine, et mon coeur se pâmait.
+ Car, voyez-vous, fleurette si gentille
+ Était garçon, frais, dispos et jeunet.
+ Ains, tremblotant et détournant les yeux:
+ --«Nenni, disais-je.--Ah! ne serez déçue,»
+ Reprit Amour; et soudain à ma vue
+ Va présenter un laurier merveilleux.
+ --«Mieux vaut, lui dis-je, être sage que reine!»
+ Ains me sentis et frémir et trembler....
+ Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine
+ Duquel matin je prétends reparler.
+
+Quels vers charmants! quel trouble délicieux et naïf! Ne croirait-on pas
+entendre fillette de seize ans, tout inquiète de s'être laissé voler son
+coeur!
+
+Ces vers donnent une idée de l'esprit de Diane de Poitiers; il était
+souple et brillant. Elle avait du goût, quoi qu'en aient dit les
+écrivains réformés, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la
+détester, et savait parfaitement distinguer le vrai mérite. Il ne faut
+donc pas s'étonner de l'effet de ses séductions sur le coeur de Henri. A
+dire vrai, le jeune prince l'idolâtrait, et chaque jour éclatait plus
+forte et moins contenue son ardente passion.
+
+Les beaux seigneurs et les belles dames s'étonnaient déjà de la durée de
+ces amours. On ne se piquait pas de constance à la cour de François
+Ier, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et déjà
+plus d'une dame avait essayé de continuer l'éducation de l'adolescent.
+Mais lui, fidèle à sa maîtresse, «déclarait n'avoir point de pensées
+pour d'autre.» Le mécontentement succéda à la surprise.
+
+Bientôt, pour expliquer la violence et la persévérance étranges de cette
+passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcelé Henri. On la
+disait fort curieuse de magie, et on prétendait qu'elle avait donné à
+son amant une bague enchantée qui devait éternellement l'enchaîner à
+elle. De Thou lui-même croit, ou feint de croire à l'histoire de cette
+bague merveilleuse.
+
+Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien
+d'autres enchantements; elle avait sa beauté d'abord, puis son esprit et
+ses grâces infinies; enfin, elle avait son expérience. Il est impossible
+ici de citer textuellement nos vieux écrivains; mais tous s'accordent à
+dire que «la dame, fort experte en l'art de galanterie, était encore
+plus impudique que belle, et plus dépravée que spirituelle.» Voilà le
+charme expliqué.
+
+Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour,
+et bientôt elle put balancer le crédit de la duchesse d'Etampes, la bien
+aimée du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets désastreux de la
+rivalité des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent
+pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, maîtresse
+d'un roi dont la santé était depuis longtemps perdue, était à peine sûre
+du lendemain.
+
+La mort même sembla se mettre du côté de la grande sénéchale.
+
+Ainsi, le dauphin François mourut, et son amant se trouva l'héritier de
+la couronne. Le duc d'Orléans, sur lequel s'appuyait encore madame
+d'Etampes, ne tarda pas à suivre son frère, et Diane alors, dans
+l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.
+
+Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de
+Médicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accepté
+sans murmure cette singulière condition d'épouser un homme entièrement
+subjugué par une maîtresse moins belle et plus vieille qu'elle.
+
+Le luxe de Diane de Poitiers était alors princier, et chaque jour elle
+imposait à Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir à ses dépenses.
+«Après la galanterie, dit M. Hauréau, les arts étaient sa plus grande
+passion;» et, autant pour satisfaire ses goûts que pour lutter avec la
+duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de
+poètes. Tous les nouveaux venus à la cour devaient choisir entre les
+deux favorites. Benvenuto Cellini se décida pour Diane, mais il fut
+obligé de quitter Fontainebleau.
+
+--Restez, disait François Ier à l'inimitable artiste, restez, je vous
+couvrirai d'or.
+
+Mais le fier et indépendant ciseleur n'eût pas supporté une injure pour
+tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuvé de
+dégoûts.
+
+Au palais de Fontainebleau, toujours aux côtés de la favorite de
+François Ier, on retrouve la grande sénéchale. Cette Diane
+Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, à la démarche si pleine
+de majesté, c'est l'altière maîtresse du Dauphin.
+
+Elle eut du moins le mérite de bien placer ses bonnes grâces; elle
+encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle
+protégea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy,
+l'inimitable potier-émailleur, put la compter au nombre de ses
+admiratrices.
+
+C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux
+artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle
+patience! Victime de l'envie et de la bêtise, il luttait contre toutes
+les horreurs de la misère, tandis qu'il faisait ses premiers
+chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brûlait son
+pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchanté d'où sortaient
+ces admirables faïences dont le prix est aujourd'hui illimité, et ces
+plats merveilleux qui font l'admiration et le désespoir de nos artistes.
+
+Diane s'éprit des poteries de Bernard Palissy, et bientôt il eut une
+autre protectrice, Catherine de Médicis. Alors les angoisses du
+malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de
+repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il
+composa ces plats, ces assiettes marqués au chiffre royal et qui, sur la
+table aux jours de gala placés à côté des vases et des coupes de
+Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un féerique appareil.
+
+Puis elle eut ses poëtes; on lui jetait aussi l'encens à pleines mains:
+
+ Ne vante plus, ô Rome, ta Lucrèce,
+ Cessez, Thébains, pour Corinne combattre,
+ Taire te faut de Pénélope, ô Grèce!
+ Encore moins pour Hélène débattre:
+ Et toi, Égypte, ôte ta Cléopâtre;
+ La France seule a tout cela et mieux:
+ En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,
+ Soit en vertus, beauté, faveur et race;
+ Car si n'avait le tout reçu des cieux,
+ D'un si grand roi n'eût mérité la grâce.
+
+Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle était reine de France
+par la mort de François Ier, et depuis longtemps son oreille s'était
+habituée au doux murmure de la louange.
+
+En 1537, Marot lui envoyait ces étrennes:
+
+ Que voulez-vous que vous donne,
+ Diane bonne?
+ Vous n'eûtes, comme j'entends,
+ Jamais tant d'heur au printemps
+ Qu'en automne.
+
+Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, _la Pléiade_, eurent des vers pour
+elle, et pourquoi non? «Le poëte ne chante-t-il pas toujours les yeux
+tournés vers l'Orient?»
+
+Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son
+amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas à emplir sa vie.
+Il fallait d'autres aliments à son ambition. Il lui fallait d'ailleurs
+étayer sa puissance. Elle était bien sûre de son amant, mais le pouvoir
+d'une favorite est chose si fragile!
+
+C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle
+donna toute sa confiance au connétable Anne de Montmorency.
+
+Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le connétable,
+premier baron chrétien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il résumait
+en lui tous les vices de la noblesse féodale, qui en avait un assez bon
+nombre. De plus, il était incapable et avare; oh! mais d'une avarice
+sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il
+recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du présent, il
+acceptait avec la même avidité d'immenses domaines ou _une paire de
+brodequins neufs_ achetés à Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il
+prenait. Avait-on un procès, il vous en assurait le gain moyennant
+finance; il vendait les ordres du roi, et, envoyé pour punir des
+déprédations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur
+infidèle, il ruina sa nièce, Charlotte de Laval.
+
+Mais son «âpreté à la chasse aux écus» n'était rien comparée à sa
+cruauté. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie périr
+une foule de malheureux, coupables de lui avoir déplu. A Bordeaux, il
+donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.
+
+Avec cela fort dévot; il jeûnait et gardait les observances. Chaque
+jour, il disait soigneusement ses prières; mais on connaît les
+_patenôtres de M. le connétable_. Terribles patenôtres! Brantôme nous en
+donne une idée: _Pater noster_,--brûlez-moi ce village;--_qui es in
+coelis_,--pendez-moi ces coquins;--_sanctificetur nomen tuum_,--qu'on
+assomme, celui-ci;--_adveniat regnum tuum_,--qu'on écartèle celui-là,
+etc....
+
+Aussi, il faut voir si on redoutait les patenôtres de ce _terrible
+rabroueur de personnes_ qui regardait brûler des villages entiers sans
+passer un grain de son chapelet.
+
+Un jour, à Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient
+frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit élever des
+potences «hautes comme un clocher d'église,» et personne n'osa plus
+approcher.
+
+C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra
+surtout de quelles cruautés il était capable. Les huguenots n'eurent
+jamais de persécuteur plus ardent; chaque jour, il dénonçait à François
+Ier quelque coupable à faire pendre. Il osa lui dire que, si on
+voulait extirper tous ces hérétiques damnés, il fallait frapper leurs
+protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes.
+Le roi trouva que le connétable allait trop loin.
+
+Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidèle alliée. Tandis
+qu'elle commandait altière au Dauphin, elle se courbait sans murmure
+sous la terrible volonté du connétable. Anne de Montmorency fut, dit-on,
+plus qu'un ami pour la grande sénéchale, et cet on-dit s'appuie sur des
+preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: «Le tempérament de Diane la
+portait quelquefois à chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle
+trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.»
+
+Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la
+dépravation; car enfin le connétable n'avait rien de ce qui séduit une
+femme. Sa seule qualité était la bravoure, une bravoure enragée. Au
+fort de la mêlée, il lançait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi
+il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez
+vite tombaient bientôt sous ses coups.
+
+Tout le crédit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de
+Montmorency: pendant les dernières années du règne de François Ier,
+la duchesse d'Etampes parvint à le faire disgracier et éloigner de la
+cour.
+
+La grande sénéchale donna bien d'autres rivaux à son royal amant; les
+plus connus sont le cardinal de Lorraine et le maréchal de Brissac. Les
+écrivains protestants prétendent aussi que Marot fut très-avant dans ses
+bonnes grâces; mais rien n'est moins prouvé.
+
+Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il
+fut assez favorablement écouté pour concevoir des espérances. Ne dit-il
+pas:
+
+ Être Phébus bien souvent je désire
+ Pour être aimé de Diane la blonde.
+
+Mais les choses tournèrent à mal, paraît-il, car ailleurs le poëte
+s'écrie d'un ton désespéré:
+
+ Je n'ai pas eu de vous grand avantage,
+ Un moins aimant aura peut-être mieux.
+
+La _mie_ qui accusa Marot d'avoir _mangé du lard_ et le fit ainsi
+enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:
+
+ Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,
+ Comme je fus, par l'instinct de _luna_,
+ Mené en lieu plus mal sentant que soufre
+ Par cinq ou six ministres de ce gouffre.
+
+Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs
+de Marot tournèrent à l'aigre, les épigrammes remplacèrent les éloges,
+et il se tourna du côté de la duchesse d'Etampes et de madame
+Marguerite.
+
+Mais, dit un vieil auteur, «pourquoi la grande sénéchale l'aurait-elle
+fait renfermer? Était-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne
+devînt indiscret?»
+
+Diane de Poitiers voulait bien, de temps à autre, choisir un amant; mais
+elle ne permettait pas à Henri de penser à une autre femme. Trois ou
+quatre fois, soit étant dauphin, soit étant roi, Henri eut quelques
+velléités d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait,
+non point au prince, mais à l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle
+fit éloigner mademoiselle Flamyn, celle-là même qui, étant enceinte du
+roi, disait avec un naïf orgueil:
+
+--«J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je
+m'en sens très honorée et très heureuse.»
+
+Mademoiselle Flamyn exprimait là ce qu'eussent pensé, à cette époque,
+toutes les femmes, à sa place.
+
+Enfin, François Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trône.
+Elle avait alors bien près de cinquante ans, son amant en avait
+vingt-neuf.
+
+Cet amour persévérant d'un jeune roi entouré de séduction, en butte aux
+amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour
+une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de
+Poitiers est un de ces rares exemples de longévité florissante qu'on ne
+rencontre pas une fois par siècle. Elle était admirablement belle et ne
+paraissait pas vingt-cinq ans, à un âge où les femmes renoncent
+ordinairement à dissimuler leurs rides. Brantôme, qui la vit lorsqu'elle
+avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. «Six mois avant
+sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de
+roche qui n'en fût ému.»
+
+Cette éternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, à un philtre que, par
+reconnaissance, lui avait autrefois donné une jeune bohémienne dont elle
+avait sauvé le père, condamné à la potence. Pour un tel présent, quelle
+femme ne sauverait tous les bohémiens de la terre? Outre ce breuvage
+magique, elle avait, assurent des auteurs fort sérieux du temps, une
+pommade enchantée, qui rendait à sa peau la fraîcheur et l'éclat de
+l'adolescence.
+
+Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au
+contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmétiques; son
+_eau de beauté_ était simplement de l'eau de puits: chaque jour, même
+par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps
+avec de l'eau glacée. Eveillée le matin «dès six heures,» elle montait
+ordinairement à cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et
+venait se remettre dans son lit, où elle lisait jusqu'à midi.
+
+Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser
+honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que François Ier avait
+comblée de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dépouiller
+de ses biens, c'eût été établir un précédent et donner pour elle-même un
+fâcheux exemple.
+
+Elle ne s'en tint point là; «elle avait des vengeances à exercer, des
+partisans à récompenser.» Tous ceux qui avaient été attachés à la
+duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur élévation, furent
+disgraciés et remplacés par des créatures à elle. D'Annebaut dut céder
+à Jacques de Saint-André sa charge de maréchal de France; le maréchal de
+Biez fut dégradé: encore un peu, il portait sa tête sur l'échafaud. Le
+connétable de Montmorency fut rappelé, et partagea toute la puissance
+avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaça le cardinal de Tournon.
+
+Finances, armée, clergé, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle
+mit des hommes à elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui
+devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.
+
+Tous ces changements s'opérèrent si vite, que le troisième jour après la
+mort de François Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son
+_compère_, établi à Saint-Germain-en-Laye, recevait les députés envoyés
+de Paris pour complimenter le nouveau roi.
+
+Alors les Guise jetèrent les fondements de cette puissance colossale
+qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trône.
+
+Les factions réunies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane
+entouraient le roi de toutes parts. «Rien ne leur échappait, dit un
+écrivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne fût
+englouti; de sorte qu'il était impossible à ce prince débonnaire
+d'étendre à d'autres sa libéralité.»
+
+Cruellement éclipsée par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de
+Médicis, en prenait sans fausse honte son parti. «Elle s'exerçait, par
+avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les
+ménager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses
+qu'elles pussent lui être.»
+
+Henri II, cependant, tenait à faire montre de son pouvoir royal, et,
+dans ce but, il comblait sa maîtresse bien-aimée. Pour elle, il ne
+trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait à l'entourer d'un faste
+vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers,
+il faisait de tous côtés rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de
+l'époque: meubles, tapisseries, tableaux, vêtements, ouvrages
+d'orfèvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait
+pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duché de ce nom, l'un
+des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donné à
+vie.
+
+Un remarquable événement marqua les premières années du règne de Henri
+II. Le combat du sire de La Châtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce
+devait être le dernier duel judiciaire. François Ier avait cru devoir
+refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de
+Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite,
+avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troublé le règne du
+dernier roi.
+
+La Châtaigneraie n'avait été, disait-on, que l'écho du Dauphin et de sa
+maîtresse, et, plus tard, il était devenu leur champion.
+
+Voici ce qui s'était passé: Le bruit s'était tout à coup répandu à la
+cour de François Ier que la duchesse d'Etampes honorait son
+beau-frère, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter à la
+source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'à Henri,
+profondément hostile à la maîtresse de son père; mais La Châtaigneraie
+s'interposa. Il déclara que lui-même avait tenu le propos; que,
+d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-même, qui lui avait fait cette
+confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. François Ier
+étouffa cette affaire.
+
+Mais sous Henri II, la haine se réveilla, un nouveau défi fut jeté, le
+roi accorda le champ-clos.
+
+Au dire de toute la cour, la lutte n'était point égale entre les deux
+adversaires: La Châtaigneraie, «haut de la main et querelleur,» était
+doué d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices
+du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son
+adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de «courir à
+tous venants.»
+
+Jarnac, au contraire «était, dit Brantôme, un petit dameret qui faisait
+plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de
+guerre.»
+
+Cependant, ou avait préparé le champ-clos dans le parc du château de
+Saint-Germain; on avait paré les estrades de draperies, comme pour un
+tournoi, et, au jour indiqué, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour
+vinrent assister à ce grand combat judiciaire.
+
+Les adversaires entrèrent en lice au coucher du soleil; leurs armes,
+suivant l'usage, avaient été bénies à Saint-Denis. Le combat commença.
+La Châtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se précipita
+furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une
+adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.
+
+Ce coup fameux a pris depuis le nom de _coup de Jarnac_. Il est vrai
+qu'on ne sait pas au juste quel il était; seulement, il n'est pas permis
+de douter qu'il ne fût très-loyal.
+
+Aussitôt Jarnac fut sur La Châtaigneraie; l'épée sur la gorge, il le
+somma de se rétracter. La Châtaigneraie refusa. Gracié par le roi, le
+vaincu fut transporté, pour y être pansé, au château de son parent, le
+duc de Guise; mais il était trop fier pour survivre à sa défaite, il
+arracha tous ses appareils, préférant la mort à l'humiliation. Sur le
+mausolée qu'on lui fit élever, on lisait cette inscription:
+
+ AUX MANES FIÈRES DU TRÈS-VALEUREUX
+ CHEVALIER FRANÇAIS
+ FRANÇOIS DE VIVONNE
+ SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.
+
+Dès l'avènement de Henri II au trône, les persécutions contre les
+huguenots avaient commencé avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous
+l'inspiration des Guise, du connétable de Montmorency et de la nouvelle
+duchesse de Valentinois, de toutes parts on élevait des potences et des
+bûchers, le sang coulait à flots.
+
+«Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut animée d'un
+bien grand zèle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes
+avait protégé la religion réformée, et cela seul avait déterminé Diane
+de Poitiers à faire précisément le contraire. De plus, elle et ses
+infâmes complices se partageaient les dépouilles de tous les martyrs de
+leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.»
+
+L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est
+véritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui
+arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des
+injures les plus véhémentes les malheureux que, devant elle, on
+soumettait à la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du
+tailleur du roi, «elle voulut elle-même assister au jugement et _en dire
+sa râtelée_.»
+
+Y avait-il «quelque brûlement,» elle s'en réjouissait longtemps à
+l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoudée à quelque
+fenêtre, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, heureuse, souriante,
+elle regardait brûler les hérétiques. Les jours de bûcher étaient jours
+de fête pour la cour.
+
+Il s'est cependant trouvé des poëtes pour chanter ces fureurs de Diane
+de Poitiers:
+
+ Sur tout, vous avez soin
+ De Dieu, de son Église,
+ De vous repoulsant bien loin
+ Toute malice et feintise.
+
+Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles,
+était comme le véritable roi de France. A chaque amant de la maîtresse
+royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son
+indignation s'exhalait en épigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant à
+table, trouvait ce quatrain sous son couvert:
+
+ Sire, si vous laissez comme Charles désire,
+ Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
+ Fondre, pétrir, mollir, refondre, retourner,
+ Sire vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.
+
+Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'être
+le maître; il ne pouvait se «_déguiser_.»
+
+Le connétable de Montmorency avait peut-être plus de pouvoir que le
+cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacité ne diminuaient
+pas son influence. Diane le soutenait. Il s'était fait battre, puis il
+était tombé aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il
+tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi
+écrivait au connétable captif pour l'informer de tout ce qui se passait
+à la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui
+faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane était de moitié dans la
+correspondance. «Le monarque tantôt servait à cette dame de secrétaire,
+tantôt lui cédait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par
+quelques lettres, conservées à la Bibliothèque, qui sont de deux
+écritures, et se terminent ainsi:
+
+ _Vos anciens et meilleurs amis_,
+
+ DIANE, HENRI.»
+
+Les persécutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur
+nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des
+protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse
+d'Etampes et madame Marguerite.
+
+Pauvre Marguerite! Ils étaient bien loin les jours de sa jeunesse, jours
+de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir était venue.
+Après avoir écrit l'_Heptaméron_, elle avait composé _le Miroir de l'âme
+pécheresse_, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions
+hérétiques.
+
+Ses protégés, savants et beaux esprits, lui furent au moins
+reconnaissants; ils firent des inscriptions et frappèrent des médailles
+où ils l'appelaient la _dixième Muse et quatrième Grâce_. Pour elle,
+Ronsard a eu des strophes charmantes:
+
+ Ici la reine sommeille,
+ Des reines la non pareille,
+ Qui si doucement chanta:
+ C'est la reine Marguerite,
+ La plus belle fleur d'élite
+ Qu'oncques l'Aurore enfanta.
+
+Mais ni les horreurs de la persécution ni les malheurs de la guerre ne
+suspendaient les plaisirs à cette cour de Henri II, «_si gentiment
+corrompue_,» dit Brantôme. C'était chaque jour quelque fête nouvelle, et
+toujours la duchesse de Valentinois en était la reine. Catherine de
+Médicis, l'épouse délaissée, ordonnatrice des bals et des festins,
+s'effaçait devant la favorite. La rusée Italienne avait alors acquis une
+véritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en était
+pas moins sûre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais
+les plaisirs étaient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle
+organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur,
+escadron charmant où les rois de France prirent l'habitude de choisir
+des maîtresses. Libre était la conduite des filles d'honneur, et nul,
+assure Brantôme, «n'y trouvait à redire, pourvu que sussent se garder de
+l'enflure du ventre.»
+
+A toutes ces fêtes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait
+que vêtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopté ses
+emblèmes, un croissant placé sur des montagnes avec cette devise: _Donec
+totum implicit orbem_. Il faisait plus, il faisait frapper des médailles
+en l'honneur de l'altière favorite: la plus connue porte d'un côté cette
+inscription: _Diana, dux Valentinorum clarissima_. Au revers, on voit
+Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette légende: _Victorem omnium
+vici_.
+
+Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre
+à tout l'univers, et en transmettre le souvenir à la postérité.
+Partout, sur les palais qu'il aimait à faire construire, on voit le
+chiffre du roi uni à celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, à
+Fontainebleau, à Chambord et à Saint-Germain. On les aperçoit encore,
+ces deux lettres, amoureusement enlacées au milieu des feuilles
+d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.
+
+De grands artistes bâtissaient de royales demeures pour le roi Henri II.
+Il fallait de somptueuses résidences pour loger toutes les merveilles
+des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut
+alors vraiment le beau moment de la Renaissance.
+
+Le château d'Anet, bâti pour Diane de Poitiers, résumait toutes les
+splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable époque.
+
+Anet, merveilleux château, s'élevait entre les deux forêts d'Yves et de
+Dreux. Philibert Delorme avait donné les dessins, Cousin et Jean Goujon
+y épuisèrent leur génie. C'était comme un palais de fée, demeure
+enchantée des contes arabes. Tout y était merveille, du perron aux
+combles. Chaque serrure était un poëme, le moindre clou était une oeuvre
+d'art. L'escalier avait une légèreté inimitable, les cheminées étaient
+des monuments. Jamais la perfection n'avait été portée si loin.
+
+Hélas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizième siècle? quelques
+débris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on
+s'arrête ébloui.
+
+Mais on ne peut se faire une idée de la richesse de l'ameublement
+d'Anet. Là, madame la duchesse de Valentinois avait accumulé tous les
+trésors de ce siècle si riche. Les meubles étaient d'ivoire et d'ébène
+rehaussés d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de
+cuir et les tapisseries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les
+glaces de Venise. Puis sur les étagères, sur les bahuts sculptés à jour,
+s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguières de
+Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable,
+qu'exécutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inouï,
+féerique, que nous pouvons à peine comprendre aujourd'hui.
+
+Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux côtés de Diane, une autre Diane,
+une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro.
+Encore enfant, elle avait été fiancée à un autre enfant, Hercule de
+Farnèse, duc de Castro; mais elle était restée veuve avant d'être
+nubile.
+
+On la destinait à François de Montmorency, fils du connétable.
+
+Diane de Castro était fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa
+mère; on pensait que ce pouvait bien être Diane de Poitiers, et l'on
+expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux
+amants avaient dû dissimuler la naissance de cet enfant.
+
+On dit encore que Henri II voulait légitimer Diane de Castro; mais la
+duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premières paroles que lui
+en dit le roi:
+
+--Par ma naissance, répondit-elle, j'étais en droit d'avoir de vous des
+enfants légitimes; j'ai été votre maîtresse, parce que je vous aimais,
+mais je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.
+
+Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et
+du scandale de ses amours.
+
+La duchesse de Valentinois touchait à sa soixantième année; mais
+toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adorée de son amant,
+elle pouvait espérer encore un long règne, lorsqu'un terrible accident
+causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'âge.
+
+Depuis longtemps une prédiction menaçait le roi d'un danger inconnu;
+voici ce que disait la centurie:
+
+ Le lion jeune le vieux surmontera
+ Au champ bellique, par singulier duel
+ Dans cage d'or les yeux lui crèvera:
+ Deux plaies donnent la mort cruelle!
+
+Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier à armes
+courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.
+
+Aussi, lors du tournoi donné à l'occasion des mariages d'Elisabeth de
+France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de
+Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois
+descendit dans la lice.
+
+Déjà cent lances avaient été rompues, lorsque le roi voulut en courir
+une dernière contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.
+
+Mais cette fois l'horoscope eut raison.
+
+Atteint au-dessous de l'oeil par le tronçon de la lance de Montgomery,
+Henri II, dangereusement blessé, dut être porté en son palais. On ne
+comprit pas d'abord toute la gravité de la blessure; mais bientôt elle
+empira, et le roi fut en danger de mort.
+
+--Que l'on n'inquiète pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en
+tombant.
+
+On s'était conformé à la volonté royale; mais le meurtrier involontaire,
+le malheureux comte était au désespoir.
+
+Grand aussi était le deuil autour du lit du royal malade; grandes
+étaient les ambitions si longtemps comprimées qui commençaient à
+s'agiter. Les créatures de la duchesse de Valentinois, les amis des
+Guise sentaient le pouvoir leur échapper; tous ceux qui s'étaient
+dévoués à Catherine de Médicis saluaient l'aurore de son règne.
+
+Bientôt on en vint à compter les minutes que le roi avait encore à
+vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si
+longtemps contenue, éclata. Elle envoya l'ordre à la duchesse de
+Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient été
+confiés par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.
+
+--«Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fièrement à celui qui avait
+été chargé de cette commission.
+
+--«Non, Madame, répondit-il; mais il ne passera pas la journée.
+
+--«Je n'ai donc pas encore de maître, dit-elle. Je veux que mes ennemis
+le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas;
+car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espère pas, mon
+coeur sera trop occupé de sa douleur pour que je puisse être sensible
+aux chagrins et aux dégoûts qu'on voudra me donner.»
+
+Henri mort, les courtisans s'éloignèrent de celle qu'ils avaient
+encensée aux jours de la prospérité. Retirée en son château d'Anet, elle
+ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'à
+l'intervention du connétable de Montmorency, qui eut au moins ce rare
+courage de demeurer fidèle à une favorite tombée.
+
+Elle put compter ses ennemis, le nombre en était immense. A leur tête
+était Gaspard de Saulx, depuis maréchal de Tavannes, qui, même du vivant
+du roi, haïssait si fort la favorite, qu'il avait proposé à Catherine de
+Médicis «_d'aller couper le nez à la duchesse de Valentinois_.» Et
+certes, il l'eût fait, sans la défense expresse de Catherine.
+
+Un scandaleux procès la força un instant de sortir de sa retraite.
+Accusée d'avoir favorisé et partagé les rapines de ceux qui, sous son
+règne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamnée à restituer des
+sommes considérables; elle dut s'exécuter.
+
+Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mariées
+du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres
+cessèrent de s'occuper d'elle du jour où elle devint inutile à leur
+ambition.
+
+Fidèle au rôle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra
+les dernières années à des oeuvres de piété. Elle fonda même un hôpital,
+non loin de son château d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la
+Vierge immaculée.
+
+Sa haine contre les protestants avait redoublé avec ses malheurs;
+peut-être, en essayant de les persécuter encore, croyait-elle racheter
+un scandaleux passé. Par une clause de son testament, elle déshéritait
+ses filles, si jamais elles venaient à abandonner la religion
+chrétienne.
+
+Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, mourut à
+Anet, le 22 avril 1566, âgée de soixante-six ans, trois mois et
+vingt-sept jours. Elle était si belle encore qu'elle ne paraissait pas
+la moitié de cet âge.
+
+
+
+
+VIII
+
+MARIE TOUCHET
+
+
+Charles IX fut un prince malheureux.
+
+Il hérita, en montant sur le trône, des fautes de ses prédécesseurs, et
+c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.
+
+Engagé malgré lui dans une voie sans issue, il vit éclater les funestes
+événements qu'avaient préparés les règnes de François Ier, de Henri
+II, la minorité de François II et sa minorité à lui, qui l'avait laissé
+sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rusée Catherine de Médicis.
+
+Catherine de Médicis, voilà la vraie coupable: c'est elle qui régna sous
+le nom de son fils.
+
+Faible jouet aux mains de sa mère, Charles IX n'eut que le tort de ne
+point savoir résister à ses obsessions; souvent même, et pour les choses
+les plus importantes, il ne fut point consulté; c'est à son insu que se
+préparèrent les horribles massacres de la Saint-Barthelémy; prévenu, il
+les eût empêchés.
+
+Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas à
+Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit à tort, mais à la grosse
+tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous
+avançons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de
+Henri de Navarre, cette soeur aimée du roi de France, n'avait point été
+avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des
+assassins: ils pénétrèrent jusque dans son alcôve, où ils osèrent
+poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la
+princesse.
+
+Il est inutile de réfuter cette tradition ridicule qui nous montre
+Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre.
+Ceux qui, d'après quelques chroniques mensongères, ont colporté ce
+conte, ne se sont point souvenus qu'à cette époque le fameux balcon
+n'était point construit encore.
+
+Charles IX a été un prince calomnié; il avait plus de bonnes qualités
+que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour
+n'avoir point été complètement corrompu par l'éducation que lui donna sa
+mère.
+
+La cour de France était alors plus licencieuse que jamais: tous les
+crimes et toutes les débauches y avaient leurs grandes entrées; on y
+tramait l'assassinat et on y préparait le poison. Comme appât pour ceux
+qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Médicis avait ses
+filles d'honneur, belles et dangereuses sirènes qui mettaient leurs
+faveurs et leur beauté au service de la politique de la reine-mère.
+
+Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.
+
+--«Que je regrette donc d'être roi!» disait-il souvent.
+
+Poëte, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir;
+c'est lui qui adressait à Ronsard, son poëte, son ami, ces vers
+charmants:
+
+ L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner,
+ Doit être à plus haut prix que celui de régner:
+ Tous deux également nous portons des couronnes,
+ Mais roi, je la reçois, poëte, tu les donnes;
+ Ta lyre qui ravit par de si doux accords
+ T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;
+ Elle t'en rend le maître et te sait introduire
+ Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
+
+Charles IX se plaisait au milieu d'un cénacle de poëtes, d'érudits et de
+beaux esprits dont la savante Marguerite était l'âme et la reine. Aux
+heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les
+chefs-d'oeuvre de l'art de cette époque, parvenu alors à son apogée; il
+faisait recueillir les manuscrits précieux, les tentures richement
+ouvragées, les meubles merveilleusement sculptés, puis les tableaux, les
+armures, les ouvrages d'orfèvrerie. Il nous est resté de cette époque
+des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi était la
+chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux à
+appuyer les chiens, et les favoris s'épuisaient en vains efforts pour le
+suivre.
+
+Au retour, il faisait des armes; il était fier d'être la meilleure lame
+de son royaume; il donnait du cor à pleins poumons jusqu'à cracher le
+sang. Il défiait à la balle tous ses gentilshommes. On avait encore
+d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet
+venait de faire son apparition à la cour; nul seigneur de bon air ne
+sortait sans le joujou à la mode, et c'était merveille, vraiment, que de
+voir déployer leur adresse à ce jeu, légèrement niais, des raffinés que
+le moindre prétexte mettait l'épée à la main.
+
+Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout récemment de Florence, le
+jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'était
+l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de
+Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.
+
+Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couché
+sanglant sur un lit d'agonie, torturé par d'horribles remords et disant
+avec terreur à sa nourrice, vieille huguenote ménagée, ajoute-t-on, par
+ses ordres:
+
+--«Ah nourrice! que de sang, que de sang!»
+
+Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste
+remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.
+
+Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet
+n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une maîtresse dévouée; Charles
+IX eut ce rare bonheur d'être aimé pour lui-même.
+
+Marie Touchet était fille d'un bourgeois d'Orléans, Jean Touchet,
+lieutenant particulier au présidial d'Orléans selon les uns, apothicaire
+ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du
+temps, car plusieurs poëtes lui firent des dédicaces. C'est à Blois, au
+retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou
+dix-neuf ans, aperçut cette charmante fille; il ne put la voir sans
+l'aimer.
+
+La beauté de Marie Touchet était éblouissante, et, chose rare à cette
+époque, son esprit «était aussi incomparable que sa beauté;» elle avait,
+dit un écrivain du temps, «le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop
+grands peut-être, avaient une expression de douceur infinie; son nez
+était du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement
+abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus
+blanches que neige.»
+
+Enfin, elle méritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus
+lard de son nom: _Marie Touchet_, je charme tout.
+
+Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un
+secret à la cour: Charles IX redoutait pour sa douce maîtresse la colère
+de Catherine de Médicis. L'ambitieuse était jalouse de tous ceux qui
+approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'élever quelque
+influence qui pût contre-balancer la sienne.
+
+Il eût été dans son caractère de donner une _amie_ à son fils, quelque
+belle fille d'honneur dont elle eût été sûre; elle devait craindre une
+femme étrangère qui pouvait apprendre au roi qu'après tout il était le
+maître.
+
+Un profond mystère entoure donc les commencements de ces amours. Charles
+IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit était venue, que chacun
+croyait le roi enfermé dans ses appartements, il s'enveloppait d'un
+grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et
+s'échappait par quelque porte secrète du château; seul le plus souvent,
+sans penser que plus d'un chef huguenot ne se fût fait aucun scrupule de
+s'emparer de sa personne royale.
+
+Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui
+jadis avait servi de halte de chasse. Là, presque chaque soir, Charles
+IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis
+que son confident faisait le guet dans les environs.
+
+Ces premières entrevues furent des plus innocentes: le roi de France
+soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince,
+qu'on s'est plu à nous représenter si terrible et si farouche, était, au
+fond, d'une grande timidité.
+
+Mais, à défaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne
+sut pas résister longtemps à ce bel adolescent, qui était son seigneur
+et son maître, et qui priait, quand il aurait pu commander.
+
+Elle se donna à Charles librement, sans arrière-pensée et sans
+conditions, non pas au monarque très-chrétien, mais au jeune et élégant
+gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dorés, dont le pinceau net et
+suave de François Clouet nous a laissé de si charmants portraits.
+
+Le moment arriva bientôt où leurs discrètes amours se virent menacées de
+l'implacable ressentiment de la reine-mère.
+
+Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.
+
+Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans
+le rêve de leur imagination effrayée se dresser menaçante la figure de
+Catherine de Médicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle
+déterminée par la révélation de leur secret trahi ou vendu?
+
+La chronique hésite à se prononcer sur ce point; mais pour qui connaît
+les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et
+contre tous, la politique italienne de la mère du roi, il est plus que
+probable qu'elle avait été informée de la grossesse de Marie par les
+espions dont elle formait toujours une escorte invisible à son «cher
+fils.»
+
+Celui-ci, habitué à trembler devant elle, s'arrêta au parti que
+prennent, en pareille circonstance, les caractères faibles et dominés.
+
+Pour sauver sa maîtresse, il l'éloigna en toute hâte; et la pauvre
+enfant alla faire ses couches hors de France, dans un âpre coin des
+terres du duc de Savoie. C'est là qu'elle donna le jour à un fils qui ne
+vécût que quelques mois.
+
+Cet obstacle écarté, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption
+dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.
+
+Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprême
+maîtresse du gouvernement, ce n'était point une obscure et chaste
+liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'à présent, mais
+qui pouvait cesser de l'être à un moment donné.
+
+Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles
+l'habitude, ce petit fil invisible qui maîtrise à la longue le coeur des
+princes comme celui des vulgaires mortels.
+
+Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux
+yeux de son royal fils, élevé au milieu de ces très-belles et
+très-honnêtes dames dont Brantôme fut l'historien, sembler la séduction
+la plus irrésistible, parce qu'elle était l'attrait le plus rare.
+
+Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette âme
+désintéressée, dénuée d'ambition peut-être, et qui n'engagerait jamais
+la lutte avec son génie supérieur, mais qui ne serait pas à elle.
+
+Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'était qu'on lui appartînt,
+corps et âme.
+
+Mettant à profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entièrement
+son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main
+plusieurs autres maîtresses, des nobles dames de la cour, façonnées par
+elle-même à ce métier de galanterie politique qu'elle avait importé en
+France d'au-delà des monts.
+
+Trois ans se passèrent dans une vie de plaisirs, de fêtes, de
+dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels
+Charles IX sembla avoir oublié la pauvre exilée et son premier amour.
+
+A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongères et factices; il
+prit en dégoût ces courtisanes titrées qui recueillaient soigneusement
+chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mère; il
+s'aperçut que ces belles créatures étaient de froids espions qui
+calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il
+bégayait dans l'ivresse des sens.
+
+Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleuré
+et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du passé.
+
+Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son
+abandon. Elle était revenue en France, pour vivre au moins près de
+Charles, s'il ne lui était plus permis de vivre pour lui.
+
+Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je
+viens de dire et dans cette amère et profonde lassitude de son existence
+actuelle, il l'aperçut, par hasard, d'une fenêtre de son palais.
+
+Elle était vêtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de
+deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa
+résignation.
+
+L'amour qui s'était échappé de son âme furtivement et à son insu y
+rentra en maître.
+
+Revoir Marie, la revoir à l'instant même, telle fut la pensée
+irrésistible qui s'empara du prince.
+
+Et comme il ressemblait assez peu à sa mère pour ne pas suivre son
+premier mouvement, cette journée bénie ne s'était pas écoulée qu'il
+était aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon,
+quand il était déjà tout pardonné.
+
+Au sortir de cette longue et délicieuse extase de l'amour partagé,
+Charles se réveilla transformé. Ce n'était plus l'enfant timide,
+dérobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies
+d'une mère; c'était un homme jaloux de faire respecter le choix de son
+coeur, si ce n'était pas encore un roi se souvenant qu'en France le
+sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.
+
+--Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais à l'instant
+informer la reine, ma mère, de mes intentions à votre égard. N'ayez
+nulle inquiétude de ce côté, je saurai bien la faire consentir à nous
+laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle règne, j'y
+consens; la couronne est lourde à porter pour un front de vingt ans.
+
+--Sire, répondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira à Dieu; en
+lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volonté soit
+accomplie.
+
+Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis
+il sortit précipitamment.
+
+Quelques instants après, il était de retour au Louvre et rejoignait sa
+mère dans une grande salle tendue de cuir brun gaufré d'or, la seule qui
+subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'était dans cette
+salle que Catherine de Médicis avait l'habitude de se tenir après
+souper; c'est là qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours
+plongée dans un grand fauteuil au coin de l'immense cheminée, encadrant
+dans un bonnet de velours noir façonné en pointe son visage froid et
+impérieux comme le masque d'une supérieure de couvent, et vêtue de noir,
+portant le deuil de son époux qu'elle ne quitta jamais.
+
+Précisément, au moment où le roi son fils l'aborda, Catherine venait de
+congédier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.
+
+On sait la foi sans bornes que la fille des Médicis avait aux sciences
+occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tiré son horoscope au
+début de sa vie, et elle avait vu se réaliser, avec une singulière
+précision, les prédictions qu'ils lui avaient faites.
+
+Sans doute il avait été question de Charles et de ses amours dans le
+conciliabule qui venait d'être tenu, car aux premiers mots du roi sur le
+retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine
+l'interrompit en lui disant:
+
+--Je sais tout.
+
+--Alors, vous savez aussi, ma mère, reprit Charles avec impétuosité, que
+Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour
+pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pensée de paraître à la
+cour, et qui préfère à tout un bonheur modeste et ignoré de tous.
+
+--Je connais ses sentiments, répondit lentement la reine, et je les
+approuve.
+
+--Oh! merci pour cette bonne parole, ma mère, s'écria le roi. Ainsi,
+vous permettez qu'elle vive près de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage
+de mon amour pour elle?
+
+--A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et
+solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas à un caprice de votre
+coeur les intérêts de votre couronne. Ecoutez-moi.
+
+--Je vous écoute, ma mère, répondit docilement Charles IX.
+
+--Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.
+
+--Qu'à cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'était
+subitement éclairci.
+
+--Je vous ai trouvé une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce
+et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pensée
+étant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement
+que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois,
+elle sera dans votre lit.
+
+--Une princesse d'Autriche, ma mère!
+
+--Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais épouser, c'est
+pour mieux préparer la ruine de sa maison, l'éternelle ennemie de la
+France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit réunie tout
+entière sous le sceptre des Médicis, dont les intérêts se confondent
+avec ceux de la maison de France, à qui doit naturellement revenir
+l'héritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils,
+ajouta-t-elle d'un air inspiré, où il n'y aura plus d'Alpes ni de
+Pyrénées, où ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la
+religion et le sang, n'en feront qu'un. Voilà pourquoi je défends le
+catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparaître
+de la carte d'Europe.
+
+Mais Charles IX n'écoutait point cette politique transcendante; sa
+pensée n'était plus au Louvre.
+
+A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et
+de sa douce maîtresse. Bien qu'enveloppées toujours de ce transparent
+mystère qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons
+inspirer la verve des poëtes ordinaires de la cour.
+
+Tour à tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chanté la
+beauté de Marie Touchet sous des noms allégoriques qui ne trompaient
+personne.
+
+Déjà Desportes, dans des strophes touchantes, avait célébré le
+rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, où la parole est
+laissée au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui
+nous aide singulièrement à restituer cette physionomie défigurée par
+l'ignorance et la haine des historiens:
+
+ La royauté me nuit et me rend misérable.
+ Jamais à la grandeur amour n'est favorable.
+ Si je n'étais point roi, je serais plus content;
+ Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,
+ Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,
+ Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.
+
+ Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre
+ Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre
+ Si j'avais obéi dès le commencement:
+ Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,
+ Deux fois je suis à vous; c'est l'être davantage
+ Que si vous m'aviez pris une fois seulement.
+
+ Il est bien mal-aisé qu'une amour véhémente
+ Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.
+ Vénus, mère d'Amour, est fille de la mer.
+ Comme ou voit la marine et calme et courroucée,
+ L'amant est agité de diverse pensée.
+ «Qui dure en un état ne se peut dire aimer.»
+
+Charles IX, d'ailleurs, aussi poëte que les plus illustres de la
+Pléiade, n'avait pas besoin d'interprète pour rendre ses sentiments, et
+voici les vers qu'il composa lui-même sur sa maîtresse:
+
+ _Toucher, aimer_, c'est ma devise,
+ Ce celle-là que plus je prise,
+ Bien qu'un regard d'elle à mon coeur
+ Darde plus de traits et de flamme
+ Que de tous l'Archerot vainqueur
+ N'en ferait onc appointer dans mon âme.
+
+Le roi avait logé Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la
+rue Saint-Honoré, à deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison
+construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alençon sur une partie du
+jardin du vieil hôtel de ce nom.
+
+C'était un pavillon élevé d'un étage seulement au-dessus du
+rez-de-chaussée, bâti en briques; les fenêtres étaient encadrées de
+pierre blanche, fouillée en bosselage vermiculé suivant le goût du
+temps. Une cour étroite la séparait de la rue, et un petit jardin
+l'isolait sur le derrière de l'hôtel d'Alençon.
+
+L'intérieur, pour la simplicité et le bon goût, répondait au dehors de
+cette modeste habitation.
+
+C'est dans ce nid mystérieux que Charles IX abritait ses amours, quand
+il ne cachait pas sa maîtresse dans les sombres appartements du château
+de Madrid.
+
+Marie Touchet ne tarda pas à devenir mère une seconde fois.
+
+Elle accoucha d'un fils au château de Fayet en Dauphiné, le 28 avril
+1572.
+
+Catherine de Médicis, qui décidément lui avait accordé ses bonnes
+grâces, fit reconnaître cet enfant par le Parlement et permit que le
+petit Charles de Valois portât le titre de comte d'Auvergne.
+
+Déjà elle avait fait don à la maîtresse de son fils de la seigneurie de
+Belleville, près Vincennes, où Marie Touchet se rendait parfois quand,
+après la chasse, le roi passait la nuit au château.
+
+Moins favorisée du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna
+qu'une fille au roi de France.
+
+Décidément, l'étoile de la petite-fille de Charles-Quint pâlissait
+devant celle de Marie. La maîtresse royale, dans le naïf et égoïste
+orgueil de l'amour, ne faisait même pas à la pauvre reine l'honneur
+d'être jalouse d'elle.
+
+C'est du moins ce que prétend cette mauvaise langue de Brantôme: «Cette
+belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un
+jour ayant veu le portraict de la royne et bien contemplé, ne dist autre
+chose, sinon que: «L'Allemagne ne me fait point de peur,» inférant par
+là qu'elle présumait autant de soy et de sa beauté que le roy ne s'en
+scaurait passer.»
+
+Elisabeth qui, selon le même Brantôme, «fut une des plus douces roynes
+qui aient jamais été et qui ne fit oncques mal ni déplaisir à personne,»
+négligée de son époux, offrait en silence ses larmes à Dieu et passait
+ses nuits solitaires à lire ses Heures.
+
+Ce n'était point cette victime résignée qui pouvait faire échec à la
+passion du roi, surexcitée par les joies de la paternité.
+
+Le fils de Marie Touchet, que Brantôme déclare encore être «un très-beau
+et très-agréable prince, et la vraie ressemblance du père en toute
+valeur, générosité et vertu,» ressemblait, en effet, beaucoup à Charles
+IX.
+
+Tout enfant, il en avait déjà les traits, les gestes, le sourire.
+
+Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de
+l'Autruche, à le faire jouer et sauter sur ses genoux.
+
+Délicieuses soirées qui ne devaient pas avoir de lendemain!
+
+Une nuit, Charles arriva chez sa maîtresse, pâle, l'oeil hagard,
+convulsif, tremblant, le front baigné d'une sueur froide. Pour la
+première fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se
+pencha point sur le berceau de son fils.
+
+C'était au lendemain de la Saint-Barthelémy; des bandes d'assassins
+couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui
+séparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trébuché
+sur vingt cadavres.
+
+A dater de cette nuit terrible, où l'on avait violenté sa volonté
+royale, l'infortuné prince n'eut plus un instant de repos.
+
+En vain, pour chasser le fantôme sanglant, se jeta-t-il dans tous les
+excès d'une débauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux
+exercices les plus violents.
+
+Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez
+Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:
+
+--Ma mie, je suis condamné. Je périrai bientôt!
+
+Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'écriait,
+en versant des torrents de larmes:
+
+--Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.
+
+Après la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'était en rien mêlée
+des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le
+fruit de sa sagesse.
+
+La reine-mère laissa par testament au petit Charles de Valois ses
+propres, les comtés d'Auvergne et de Lauraguais.
+
+Plus tard, la reine Marguerite, la première femme d'Henri IV, contesta
+la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII
+indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duché
+d'Angoulême.
+
+Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur
+d'Orléans, qui l'avait connue et aimée toute jeune, avant sa liaison
+avec le roi.
+
+Elle lui donna deux filles: l'aînée fut la célèbre marquise de Verneuil,
+maîtresse de Henri IV, qui voulut détrôner ce prince, lors de la
+conspiration du maréchal de Biron, pour donner la couronne à son frère
+utérin, le comte d'Auvergne.
+
+Gravement compromis dans cette conspiration et même jeté en prison,
+celui-ci ne fut rendu à la liberté que par respect pour le sang des
+Valois, assure l'auteur de la _Confession de Sancy_.
+
+C'est sans doute le même sentiment qui fit fermer les yeux à Louis XIV
+quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulême avec droit de battre
+monnaie sur ses terres, s'amusa à altérer les titres et à se faire faux
+monnayeur.
+
+Marie Touchet mourut presque nonagénaire et fut inhumée dans l'église
+des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enfermée dans
+son tombeau, on avait gravé cette épitaphe:
+
+ CY GIST
+ le corps de haute et puissante dame
+ madame MARIE TOUCHET,
+ de belleville, au jour de son décès,
+ veuve de feu haut et puissant seigneur
+ messire françois de balzac,
+ seigneur d'entragues,
+ chevalier des ordres du roi
+ et gouverneur d'orléans,
+ laquelle décéda le 28 mars 1638,
+ agée de 89 ans.
+
+La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur
+d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bontés en outrageant et
+en calomniant sa mère.
+
+Voici en quels termes le galant maréchal raconte dans ses _Mémoires_ le
+touchant épisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:
+
+«Le lieutenant-général d'Orléans, nommé Touchet, fut accusé d'avoir aidé
+au prince de Condé de surprendre Orléans aux premiers troubles; car il
+était soupçonné d'être de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita
+une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orléans, qui
+l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nommée Marie, d'excellente
+beauté, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille
+fut produite au roi qui la dévirgina, et elle fut à lui. Puis ensuite,
+étant devenue grosse, l'extrême respect que ce roi portait à sa mère fit
+qu'il l'envoya sur la frontière de Savoye, hors de France, où elle
+accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de
+madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se
+soucia plus de Marie Touchet, jusqu'à ce qu'au bout de trois ans,
+l'ayant vue en une fenêtre, comme il allait au palais, il lui prit envie
+de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha
+encore en Savoye. Et le roi Charles étant à la mort, le recommanda à la
+reine sa mère, qui en eut soin et le fit étudier; puis le roi Henri III
+le prit en amitié, et l'eût fait grand s'il eût vécu, le recommandant
+fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulême. Marie
+Touchet depuis se maria avec le même Antragues qui l'avait produite au
+roi Charles.»
+
+M. le maréchal de Bassompierre, en écrivant ces lignes, ne songeait sans
+doute pas à la postérité qui flétrit les lâchetés, de quelque part
+qu'elles viennent.
+
+
+
+
+IX
+
+LE VERT GALANT
+
+
+ Vive Henri-Quatre!
+ Vive ce roi vaillant!
+ Ce diable à quatre
+ A le triple talent
+ De boire et de battre
+ Et d'être un vert-galant.
+
+Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une
+marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous
+représente admirablement le caractère de Henri IV.
+
+Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans
+les camps, et qui après la bataille fêtait joyeusement avec ses
+compagnons le vin du crû, ou allait demander l'hospitalité à quelqu'une
+des maîtresses qu'il avait toujours dans les environs.
+
+On attribue même à Henri IV le second couplet de la chanson:
+
+ J'aimons les filles,
+ Et j'aimons le bon vin.
+ De nos vieux drilles
+ Répétons le refrain:
+ J'aimons les filles,
+ Et j'aimons le bon vin.
+
+Certes ce couplet ne dut pas coûter de grands efforts d'imagination au
+roi, mais il fit plus pour sa popularité que ses victoires et sa
+proverbiale bonté.
+
+Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gaîté et gaillardise sont des
+fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre maître sent, pense, agit
+comme nous, ce n'est plus un maître, c'est un des nôtres. Il est à nous,
+nous sommes à lui.
+
+Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thèse n'est pas nouvelle:
+le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant[5] dont je vais
+sans façon détacher une page ou deux:
+
+[Note 5: _Les Toqués_, Paris, 1860.]
+
+«Oui, la gaillardise est un instrument d'autorité, un moyen d'ascendant,
+et c'est là ce qu'ont méconnu les meilleurs de nos souverains, nobles
+coeurs, mais petits esprits, faibles tempéraments à qui le
+_Diable-à-quatre_ a vainement enseigné l'art, le seul art d'être
+populaire en ce pays; car pour en revenir à Henri IV, à quoi doit-il
+d'être encore aujourd'hui
+
+ Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire?
+
+«A la _poule-au-pot_? mais il ne l'a jamais donnée cette fameuse
+poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple:
+voyez le prix dont elle est maintenant.--A ses victoires, à sa bonté, à
+son génie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont été
+des victorieux! Louis XII fut le père du peuple, et qui le connaît ce
+père du peuple? Ah! s'il l'eût été comme ce bon roi d'Yvetot, passe
+encore.
+
+«Non, le secret de la popularité d'Henri IV, demandez-le à la chanson, à
+la plus populaire de nos chansons: _J'aimons les filles_.... Mais tout
+le monde la sait par coeur, même les dévots, même les plus graves.
+
+«Le fils du Vert-Galant égalait au moins son père en bravoure. S'il
+n'eut pas de génie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien
+qu'il le haït à juste titre, il le supporta, il s'effaça devant lui
+pendant tout son règne, par dévoûment pour ses sujets. Quel plus noble
+exemple de sagesse et d'abnégation! Personne cependant ne lui en sut
+gré. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas _les filles et le bon vin_, parce
+qu'il ne fut pas un _diable-à-quatre_, un _joyeux drille_, un
+_gaillard_; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet
+du sein d'une dame; et, en vérité, c'étaient bien des façons.--Je tiens
+de mon père, disait-il, je sens le gousset.--Il s'agissait bien du
+gousset!
+
+«Louis XIV s'y était mieux pris: il avait débuté, tout jeune, par faire
+l'amour sur les toits pour que tout le monde le vît: c'était le
+programme du nouveau règne. Aussi, pendant longtemps, sa popularité
+fut-elle immense, d'autant plus que les suites répondirent aux
+commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait
+gagné de terrain par les gouttières.
+
+«Tant qu'on lui crut encore une ou deux maîtresses au moins, on lui
+pardonna sa grandeur, on lui aurait même passé sa piété; mais dès
+qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'était que sa
+compagne légitime, au lieu de tout ce qu'on avait espéré, il n'y eut
+qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrénées. Quelle trahison en
+effet, quel détestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard!
+De ce moment la popularité du grand roi s'écroula, son nom tomba dans le
+mépris. Ses faiblesses ne lui furent comptées pour rien; on ne vit plus
+que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.
+
+«Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop être envisagée à ce
+point de vue.
+
+«Parlez-moi du régent: en voilà un gaillard! et Dubois, son ministre, la
+gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le
+bien-aimé!--Mais qu'ai-je donc fait à ce bon peuple pour qu'il m'aime
+tant? disait-il.--Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-être,
+vous êtes si jeune!--Il avait quatre ans,--mais on pressent ce que vous
+ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aïeul
+Louis le Grand, Louis le délicat, Louis le dégoûté, dont le coeur était
+comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver
+trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si près,
+ni de si loin. Vive l'égalité, morbleu! Vous prendrez vos maîtresses de
+toutes mains; la dernière fille du peuple, aussi bien que la plus grande
+dame, pourra être appelée à trôner un quart d'heure sur vos genoux: et
+si on la décrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers
+direz-vous peut-être comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me
+l'ont gâtée.»
+
+Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gâta pas toutes ses
+maîtresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors où il
+pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu
+sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent,
+autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le
+roi vert-galant; mais il prenait gaîment son parti des trahisons, il
+était si disposé à trahir lui-même.
+
+Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes à
+toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au
+besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma
+le roi prometteur. Il allait même jusqu'à donner des promesses écrites.
+Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.
+
+Lorsqu'il n'avait que la cape et l'épée, le rachat de ses promesses ne
+lui coûtait guère; il en fut autrement lorsqu'il eut échangé la couronne
+de France contre une messe: il fallait alors débourser de beaux écus.
+Sully grondait, mais il payait; c'était son métier d'être économe pour
+son maître, et il avait besoin d'être économe. Outre qu'Henri aimait le
+vin et les filles, il ne détestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus
+de chances qu'en amour.
+
+Alors il écrivait à Sully:
+
+ «Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six
+ cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les
+ distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.»
+
+Aux remontrances de Sully:
+
+«Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaillé pour
+mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?»
+
+De loin la bonhomie d'Henri IV ne paraît pas toujours d'un très-franc
+aloi. Il est à croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne
+furent qu'un masque; il excellait à mettre en scène, et il ne sentait
+guère le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait
+recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.--«Vous êtes père, monsieur
+l'ambassadeur?--Oui, Sire.--Alors, j'achèverai la promenade.»
+
+Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais
+promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on
+pendait les braconniers haut et court.
+
+Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses
+maîtresses. Au commencement, se ruiner lui eût été difficile; il n'avait
+pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint
+déchiré; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses
+amies au moins contribuèrent puissamment à payer ses partisans et ses
+adversaires, ses adversaires surtout.
+
+L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais préoccupé de
+rendre ce qui avait été prêté au pauvre prétendant.
+
+Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques
+calvinistes austères ou quelques catholiques défiants. Les pamphlets
+pleuvaient alors; la langue latine se prêtant à toutes les licences, on
+dépeignait les _abominations_ du huguenot converti. Jusque sur les murs
+du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres
+fois c'était seulement des conseils un peu aigres:
+
+ Hérétique point ne seras
+ De fait ni de consentement;
+ Tous tes péchés confesseras
+ Au Saint Père dévotement;
+ Les églises honoreras,
+ Rétabliras entièrement;
+ Bénéfices ne donneras
+ Qu'aux catholiques seulement;
+ Ta bonne soeur convertiras
+ Par ton exemple doucement;
+ Tous les ministres chasseras,
+ Les huguenots pareillement;
+ La femme d'autrui tu rendras
+ Que tu retiens paillardement;
+ La tienne tu reprendras,
+ Si tu peux vivre saintement;
+ Justice à chacun tu feras,
+ Si tu veux vivre longuement;
+ Grâce ou pardon ne donneras
+ Contre la mort uniquement;
+ Ce faisant tu te garderas
+ Du couteau de frère Clément.
+
+Ce funeste pronostic qui devait se réaliser n'épouvantait point Henri
+IV; il ne changea jamais rien à son genre de vie pas plus qu'à sa
+politique. Mais nous n'avons point ici à juger le roi ni l'habile homme
+de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trône et
+créer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rêva,
+dit-on, une fédération européenne et la paix universelle. Le _gaillard_
+seul est de notre compétence.
+
+Henri de Bourbon avait été dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa
+taille au-dessus de la moyenne était bien prise; il avait l'air noble,
+le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez,
+d'une courbure un peu trop aquiline, donnait à son visage une expression
+de résolution, et son front haut et découvert dénotait une intelligence
+pratique que la finesse de sa bouche légèrement contractée aux
+commissures ne démentait point.
+
+Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en
+éventail se nuança de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa
+physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton
+se projetait en avant, effaçant de plus en plus la bouche dégarnie de
+ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.
+
+Mais s'il perdit, avec l'âge, la régularité et la bonne grâce de ses
+traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractère de
+bonté sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque
+d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la
+flamme égrillarde de ses yeux à cause de l'aménité de son sourire.
+
+Naturellement simple, il poussait jusqu'à la négligence et presque à
+l'incurie le soin de sa personne et le détail de son habillement; sa
+garde-robe fut toujours des plus élémentaires, et ce n'est pas par ses
+agréments extérieurs qu'il dut jamais séduire ses nombreuses conquêtes.
+
+Il est difficile, impossible même de suivre le Vert-Galant dans toutes
+ses équipées amoureuses. «Le roi avait un grand faible pour les femmes,
+dit hypocritement Bassompierre, et il en résultait des scandales.»
+Tallemant des Réaux prétend de son côté qu'Henri faisait plus de bruit
+que de besogne et qu'il n'était pas «_grand abatteur de bois_.» Mais
+Tallemant écrivait après les fatigues de la guerre.
+
+On ferait un calendrier avec le nom de toutes les _saintes_ que fêta ce
+dévot de la beauté. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il
+s'adressa d'abord à des déesses en jupons courts, vertus champêtres
+faciles à séduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de
+paysannes, de boulangères, ou de filles de service. «Il aimait le
+torchon,» dit avec amertume l'austère d'Aubigné.
+
+De tous ces noms un seul est venu jusqu'à nous, sauvé de l'oubli par une
+légende naïve, celui de Fleurette. Les poëtes de mirlitons se sont
+emparés de l'histoire de la jardinière de Nérac et l'ont arrangée pour
+les besoins de la romance et de l'Opéra-Comique. Mais ces amours furent
+beaucoup moins poétiques, et le père de Fleurette, un homme brutal,
+obligea une fois le prince à sauter par la fenêtre.
+
+Fleurette eut un enfant de Henri IV et le poëte Dufresny était
+arrière-petit-fils de la belle jardinière. Voltaire assure qu'il
+ressemblait à son bisaïeul, et que son origine était la véritable cause
+de la bienveillance de Louis XIV à son égard. Dufresny tenait de son
+grand-père. Le grand roi avait renoncé à l'enrichir, la France n'y eût
+pas suffi; le poëte finit par épouser sa blanchisseuse, seul moyen en
+son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.
+
+Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientôt un champ plus
+vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le
+voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et
+quels romans! Le burlesque à chaque instant menace de tourner au
+tragique: on dégaîne les épées, il pleut des coups de bâton. Déguisé en
+palefrenier, le roi s'élance sur une échelle qui doit le conduire
+auprès de sa belle; mais les échelons ont été sciés à l'avance, et voilà
+le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons
+faisaient le guet.
+
+Une autre fois il s'agit encore d'une fenêtre; elle était au
+rez-de-chaussée, il n'y avait pas besoin d'échelle. Notre prince
+d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et
+saute dans la chambre. Il court au plus pressé, c'est-à-dire au lit; la
+belle n'y était pas, mais bien un galant plus favorisé, un galant qui
+avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurité aidant, Henri put
+s'échapper sans esclandre.
+
+Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit à la bataille son
+pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop
+primitif, en criant à l'aide.
+
+Tout n'était pas profit, non plus, dans le métier d'ami du prince, et à
+deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoyés en
+reconnaissance emboursèrent pour le compte de leur maître de bonnes
+volées de bois vert.
+
+Mais à quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer
+toutes ces femmes inconnues qu'énumèrent des compilateurs plus inconnus
+encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville,
+la fille du président Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny,
+de Boinville, Le Clein et tant d'autres?
+
+Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite détachent de la
+trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette
+charmante Cypriote, aussitôt délaissée que séduite; dame Martine, femme
+d'un docteur de La Rochelle, à qui il fit oublier ses devoirs et le
+bonnet carré de son époux, ce qui lui valut des réprimandes publiques au
+prêche, mademoiselle de la Bourdaisière, fille d'honneur de la reine
+Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans
+l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la
+comtesse de Limoux, dont la faveur dura également le temps d'une lune
+rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, «le gratifia d'un
+_Souvenez-vous de moi_ qui ne le rendit pas plus prudent;» Catherine de
+Verdun, autre religieuse, «vrai ragoût de huguenot;» Louise Marguerite
+de Lorraine, qu'il eût peut-être épousée, «s'il n'avait, dit Sully,
+appréhendé la trop grande passion qu'elle témoignait pour sa maison, et
+surtout pour ses frères;» mademoiselle Paulet, «qu'il allait voir à
+l'hôtel de Zamet quand il fut assassiné en la rue de la Ferronnerie,»
+prétend Sauval; etc., etc.
+
+Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent à l'histoire.
+Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marquée ne
+commencèrent qu'après son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant
+qu'il était retenu prisonnier à la cour de France.
+
+Ce fut une union singulière que celle de Marguerite et de Henri de
+Navarre. Belle, spirituelle, enjouée, la jeune princesse eût pu prendre
+un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son époux, ou tout au
+moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta même pas. Elle se
+maria pour obéir à la politique de sa mère et ne changea rien à son
+genre de vie; or chacun connaît le genre de vie de la docte Marguerite:
+ses aventures avaient été au moins aussi nombreuses que celles de Henri;
+on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas à la cour que ses
+frères eux-mêmes avaient eu part à ses faveurs.
+
+Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une
+association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice,
+fut une alliée fidèle. Les deux époux, au lendemain de leur mariage, se
+regardèrent comme aussi libres que par le passé. Ils n'attendirent même
+pas au lendemain. Le soir même de la célébration des noces, Henri se
+contenta de conduire sa femme jusqu'à son appartement; après de
+cérémonieuses salutations, il se retira, et la porte était à peine
+fermée sur lui que la fenêtre de Marguerite s'ouvrait à l'élu du moment.
+
+Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblançay, dame de Sauves,
+marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de
+Médicis, avait été élevée à son école. Autant par sa beauté que par sa
+coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-mère,
+qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volontés.
+
+Les galanteries de madame de Sauves suffiraient à défrayer des volumes,
+et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme
+cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre.
+Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence
+de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame
+de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le
+Béarnais et le duc d'Alençon.
+
+Les chroniques se trompent. Aussi rusé au moins que Catherine de
+Médicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jetée dans son
+lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caractère et sur ses
+véritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment où le roi de
+Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est-à-dire vers la fin de
+février 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conservé un bon
+souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des
+véritables intentions de la cour à son égard.
+
+C'est dans la maison même de la reine sa femme que Henri devait trouver
+celle qui lui inspira sa première passion sérieuse. La petite cour du
+roi de Navarre s'ennuyait profondément à Nérac, quand l'époux _in
+partibus_ de Marguerite s'éprit follement de Françoise de Montmorency,
+qu'on appelait _la belle Fosseuse_, suivant l'usage du temps de donner
+aux noms de femme une terminaison féminine, parce que son père portait
+le titre de baron de Fosseux.
+
+Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne
+résista pas longtemps au roi; et bientôt, quelques précautions que
+prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un mystère pour
+personne. Loin de se fâcher, la reine Marguerite protégeait en secret
+les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette époque la
+_guerre des Amoureux_ venait d'éclater, et plusieurs fois Henri faillit
+être pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle
+maîtresse.
+
+Il ne tarda pas à devenir impossible à Fosseuse de dissimuler; elle
+était enceinte. Le roi dut tout avouer à sa femme, et voilà comment
+Marguerite dans ses _Mémoires_ s'explique sur cette aventure:
+
+«Le mal prenant à Fosseuse au point du jour, étant couchée en la chambre
+des filles d'honneur, elle envoya quérir mon médecin et le pria
+d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous étions couchés en une même
+chambre, en divers lits, comme nous avions accoutumé. Lorsque le médecin
+lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que
+faire, craignant d'un côté qu'elle fût découverte, et de l'autre qu'elle
+fût mal secourue, car il l'aimait fort. Il se résolut enfin de m'avouer
+tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgré tout
+ce qui s'était passé, il me trouverait toujours prête de le servir en
+ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit:
+
+«--Ma mie, je vous ai célé une chose qu'il faut que je vous avoue; je
+vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que
+je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever
+tout à l'heure, pour aller à l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous
+savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela.
+
+«Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de
+lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'était ma fille propre;
+que cependant il s'en allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin
+qu'il n'en fût point ouï parler.
+
+«Je fis promptement ôter Fosseuse de la chambre des filles et la mis
+dans une chambre écartée avec mon médecin et des femmes pour la servir,
+et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne fît qu'une fille
+qui encore était morte.»
+
+A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque rétablie et
+toute souriante; il se confondit en remercîments envers la reine
+Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gardât Fosseuse et
+continuât à lui témoigner la même amitié.
+
+«--Je craignais, dit Marguerite, en lui obéissant, qu'on ne me montrât
+du doigt.»
+
+Ce devait être le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle
+Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole
+monarque, Corisandre d'Andouins.
+
+Ce fut à Bordeaux que, pour la première fois, le roi de Navarre aperçut
+Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont
+le nom rappelle ceux des héroïnes de d'Urfé, était la fille unique de
+Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait épousé
+très-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, sénéchal de
+Béarn, qui, ayant eu un bras emporté d'un coup de canon au siége de la
+Fère, mourut, quelques jours après, de cette blessure, à l'âge de
+vingt-huit ans à peine.
+
+De toutes les maîtresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont
+l'amour paraît avoir été le plus vrai et le plus désintéressé.
+
+Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait
+ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui à
+ses dépens et lui envoyait des levées de plusieurs milliers de Gascons.
+Le roi, de son côté, après chaque victoire de ses armes, se dérobait à
+son armée pour courir dans les bras de sa maîtresse. «L'amour, dit
+Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y déposer
+les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre à part pour son
+usage.»
+
+Il avait promis le mariage à cette belle veuve de vingt-six ans, qui
+portait un des plus grands noms des provinces méridionales. On lit même,
+dans les _Mémoires de Gramont_, qu'il voulut reconnaître le fils que
+Diane avait eu de Philibert. «Il n'a tenu qu'à mon père, dit le
+chevalier de Gramont, d'être le fils de Henri IV: le roi voulait à toute
+force le reconnaître, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc
+ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas
+sur les César de Vendôme.»
+
+D'Aubigné détourna le roi de ce projet d'union:--«Il faut, lui dit-il,
+que vous soyez _aut Caesar aut nihil_.... Si vous devenez l'époux de
+votre maîtresse, le mépris que vous ferez rejaillir sur votre personne
+vous fermera sans ressource le chemin du trône.»
+
+La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons
+quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le
+plus respectueux:
+
+ «J'arrivai hier au soir de Marans, lui écrivait-il, en 1588. Ah!
+ que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur
+ que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y réjouir avec ce que l'on
+ aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où
+ je serai plus près de vous; mais je n'y ferai guère de séjour. Je
+ crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul.
+ Mon âme, tenez-moi en votre bonne grâce; croyez ma fidélité être
+ blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela
+ vous porte contentement, vivez heureuse.
+
+ «Henri.»
+
+
+
+Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fidélité avec cette
+assurance! La comtesse savait à quoi s'en tenir sur ce point; moins de
+six mois après, le roi lui annonçait en ces termes la mort d'un fils
+qu'il avait eu de quelque maîtresse obscure:
+
+ «Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesières, et il s'en retournera
+ avec tout ce qu'il vous faut, excepté moi. _Je suis fort affligé de
+ la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commençait à parler_.»
+
+La belle Corisandre avait des goûts mondains que lui reprochent les
+écrits satiriques du temps. Elle allait à la messe escortée de pages, de
+bouffons, de chiens, de singes, d'animaux privés de toute espèce. Son
+amant attentif à lui plaire lui écrit encore:
+
+ «Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas,
+ le plus beau que vous vîtes et le meilleur, force panache
+ d'aigrette. Bonnières est allé à Poitiers pour acheter des cordes
+ de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur,
+ souvenez-vous toujours de _Petiot_.»
+
+Petiot, c'est lui-même.
+
+Plus tard, il lui offre encore un cadeau du même genre.
+
+ «J'ai deux petits sangliers privés et deux faons de biche;
+ mandez-moi si vous les voulez.»
+
+Madame de Gramont resta quelque temps encore la maîtresse en titre du
+roi, même après qu'il eut passé la Loire et fait sa jonction avec
+l'armée catholique et royale; mais la beauté de Corisandre s'altéra
+rapidement et le charme se rompit.
+
+Cette rupture fut peut-être précipitée par une nouvelle passion inspirée
+à Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut
+point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de
+résister à l'amour du roi.
+
+C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'éprit à première vue
+d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la
+Roche-Guyon. Tout aussitôt, il lui adressa les billets les plus
+passionnés; mais les billets restèrent sans réponse. Pour l'aller voir,
+«il faisait, dit Bassompierre, des traites et des équipées incroyables.»
+Peines et soins perdus.--«Je suis trop pauvre pour être votre femme,
+répondait la marquise, et de trop bonne maison pour être votre
+maîtresse.»
+
+Aux billets cependant succédaient les présents. La marquise ne recevait
+pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les
+difficultés. Il prit alors une résolution désespérée.
+
+Un jour, à la chasse, il perdit ses compagnons et courut à toute bride
+demander l'hospitalité à la belle veuve. Il fut reçu comme un roi devait
+l'être; le cor sonna à son arrivée, le château s'illumina du haut en
+bas; un souper magnifique fut préparé; la marquise, en grands habits de
+cérémonie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle
+réception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de
+Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que
+volontiers il échangerait sa couronne contre un tel trésor de beauté.
+
+L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe à son
+appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commençait à
+l'inquiéter, lorsque tout à coup il entendit, dans la cour, un grand
+bruit de chevaux et d'équipages. La marquise donnait des ordres pour son
+départ.
+
+Henri descendit tout éperdu, et courant à elle:
+
+«--Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!»
+
+«--Sire, répondit madame de Guercheville, un roi est le maître partout
+où il se trouve; et pour ne vous désobéir en rien, vous trouverez bon
+que je me retire.»
+
+Et, sans écouter davantage les supplications du prince, elle monta dans
+son carrosse et alla passer la nuit à deux lieues de là.
+
+Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut rêver batailles
+et grands coups d'épée.
+
+Ce mécompte pourtant ne le découragea pas; mais, après deux ou trois
+autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre définitivement
+son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage à
+l'héroïque résistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de
+Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle épouse, Marie de
+Médicis.
+
+--«Celle-là, dit-il, réhabilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y
+étant frotté.»
+
+Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la
+blessure de son amour-propre.
+
+Le roi assiégeait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher
+quelques distractions au couvent de Montmartre, qui était devenu le lieu
+de rendez-vous de tous les galants de l'armée.
+
+Le joli couvent que c'était là!
+
+Les ribauds de l'armée royale avaient rimé des chansons sur madame
+l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et
+se donnaient de la satire à coeur joie. Cajétan, le légat du pape, ce
+fougueux prélat qui organisait des processions armées et courait les
+carrefours en criant _Guerra! Guerra_! disait à M. de Mayenne, en
+faisant allusion aux passe-temps de Henri IV:
+
+ Con sempre estar en bordello
+ Ercole non se fato immortello!
+
+S'adressant à une communauté religieuse et venant d'un prince de
+l'Eglise, le mot était piquant!
+
+Marie de Beauvilliers, que la pauvreté, plutôt que la vocation, avait
+décidée à faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se
+présenta de jeter son béguin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri
+IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit à Senlis; il lui
+avait juré amour éternel et lui promettait de la faire relever de ses
+voeux par le pape.
+
+Ces huguenots ne doutaient de rien!
+
+Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un intermède entre
+deux batailles. Marie était encore dans la première ivresse de sa
+fortune que déjà le Vert-Galant songeait à bien autre chose. Décidément,
+il la trouvait plus jolie sous le béguin.
+
+Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le
+couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi;
+elle entreprit même de réformer les moeurs de ses nonnes; elles en
+avaient besoin. «Le couvent de Montmartre était alors dans un piteux
+état, dit Sauval;» les revenus étaient nuls; les plus jeunes religieuses
+gagnaient leur pain à la pointe de leurs oeillades, et les vieilles
+étaient réduites à garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses
+soins et ses peines; ses religieuses révoltées faillirent même
+l'assassiner.
+
+Ici se placent les règnes successifs des deux femmes les plus aimées
+d'Henri IV, Gabrielle d'Estrées et la marquise de Verneuil; mais leur
+influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour
+que nous ne leur consacrions pas un chapitre à part. Nous passerons donc
+tout de suite à la comtesse de Moret.
+
+Jacqueline de Bueil, se fiant à sa figure et à ses charmes, essaya de
+renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries
+fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites
+intrigues ne réussirent même point à lui donner une grande position à
+la cour. «Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait dû
+cependant lui donner un grand ascendant; elle était malhabile.»
+
+Ce fils, qui fut légitimé sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus
+tard, joua un rôle à la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de
+Moret, était-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter.
+
+La comtesse sa mère, en effet, était d'humeur plus que facile, et le roi
+avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la
+place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet éternel ennemi de Henri de
+Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui
+soufflant ses maîtresses.
+
+Nous voici arrivés à la dernière passion de Henri IV, la plus violente
+et la plus fatale. Vieillard à barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un
+amour impétueux, irrésistible, extravagant pour une enfant de seize ans,
+Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait
+dû l'épouser; mais le roi avait prévenu son favori.
+
+--«Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et
+outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses, et qu'elle
+t'aime, je te haïrais; si elle m'aime, tu me haïrais. Je suis résolu de
+la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma
+famille.»
+
+Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se
+retira; mais le prince de Condé eut le courage de tenter l'aventure.
+
+Chose rare à cette époque, le prince de Condé prétendit garder sa femme
+pour lui seul. Henri fut outré de ce manque de respect; il ne songea
+plus qu'à lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le
+dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait même assez disposée
+à se rendre, mais elle était gardée à vue.
+
+Alors commence une série d'aventures qui, pardonnables chez un jeune
+homme, devenaient ridicules chez un barbon. Déguisé en garde chasse ou
+en reître, le roi de France allait rôder sous les fenêtres de sa belle;
+il avait perdu la faculté de penser à toute autre chose, et, pour
+attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle
+entreprise dans laquelle il ne s'embarquât.
+
+A Saint-Leu, le roi, accompagné de M. de Vendôme et des frères d'Elben,
+déguisés comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et
+arrêté: le prévôt les avait pris pour des voleurs.
+
+Malherbe avait été nommé d'office pour chanter les amours de Henri IV;
+il avait alors à peindre son désespoir et ses angoisses:
+
+ O beauté, reine des beautés,
+ Seule de qui les volontés
+ Président à ma destinée,
+ Pourquoi n'est, comme la toison,
+ Votre conquête abandonnée
+ A l'essor d'un autre Jason?
+
+Les essors du vieux Jason n'aboutissaient à rien, tant était vigilant M.
+de Condé; il avait emmené sa femme loin de la cour et refusait
+obstinément de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient
+inflexible. «--Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser
+la tête; nenni.»
+
+Malherbe cependant chantait toujours:
+
+ Donc cette merveille des cieux,
+ Parce qu'elle est chère à mes yeux,
+ En sera toujours éloignée;
+ Et mon impatiente amour,
+ Par tant de larmes témoignée,
+ N'obtiendra jamais son retour.
+
+Sully cherchait à consoler le roi, qui était inconsolable.
+
+«--Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de
+Condé à la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus
+facilement.»
+
+C'était aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne
+trouvait cependant aucun expédient.
+
+Les couches de Marie de Médicis, la seconde épouse de Henri IV,
+fournirent, pour attirer le prince de Condé à la cour, un prétexte
+auquel il ne put résister. Le roi était au comble de la joie de revoir
+sa bien-aimée, et Malherbe chantait:
+
+ Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue,
+ Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,
+ Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
+ Ont eu grâce des cieux.
+
+Le roi était alors complètement métamorphosé. Jaloux du bien paraître
+aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et
+s'inondait d'essence. Il avait à la cour tout le monde pour lui; on
+trouvait impardonnable M. de Condé, et, tandis que chacun conspirait
+contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu
+à lutter contre le maître.
+
+Se voyant hors d'état de résister à l'orage qui menaçait son front, le
+prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque
+malgré elle.
+
+«Le roi était au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui
+porta la nouvelle de cette fuite. J'étais le plus proche de lui. Il me
+dit tout bas à l'oreille:--«Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet
+homme mène sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou
+pour la conduire hors de France.»
+
+Il se retira aussitôt dans sa chambre, confiant le jeu et son argent à
+Bassompierre. Il n'avait plus la tête à lui. Chez sa femme, il se livra
+à tous les transports d'une colère furieuse et d'un désespoir insensé.
+Il fit mander ses ministres et leur déclara qu'à tout prix il voulait
+faire revenir en France le prince de Condé et sa femme.
+
+Malherbe, lui, chantait encore cette grande désolation:
+
+ Quelles pointes de rage
+ Ne sent point mon courage
+ De voir que le danger,
+ En vos ans les plus tendres,
+ Vient menacer vos cendres
+ D'un cercueil étranger.
+
+Il paraît que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait
+cependant jamais gêné, car le poëte ajoute:
+
+ Aussi suis-je un squelette;
+ Ainsi la violette
+ Qu'un froid hors de saison
+ Ou le soc a touchée,
+ De ma peau desséchée
+ Est la comparaison.
+
+La douceur d'être comparé à une violette ne suffit pas à consoler le
+roi, ni même à le faire renoncer à l'espérance de revoir madame de
+Condé.
+
+Le prince s'était réfugié dans les Pays-Bas; des émissaires de Henri IV
+tentèrent un enlèvement: ils échouèrent. La diplomatie ne réussit pas
+mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute déclarer la
+guerre à l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le mystérieux
+régicide, vint détourner le cours des événements.
+
+Sully prête à son maître les plus vastes projets; cette lutte, qu'il
+allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour résultat le
+remaniement de la carte de l'Europe, à la tête de laquelle la France se
+fût définitivement placée.
+
+Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions,
+et nous laissons à la sévère histoire le soin de résoudre ce grand
+problème politique.
+
+Du reste, Henri IV était bien de taille à le poser. L'homme avait ses
+faiblesses, mais le monarque était bien capable de les faire servir à
+ses desseins.
+
+
+
+
+X
+
+LA BELLE GABRIELLE.
+
+
+Entre tous les noms amoureux et chéris que la tradition s'est plu à
+entourer d'une poétique auréole, celui de Gabrielle d'Estrées est
+assurément un des plus populaires.
+
+Cette belle maîtresse du roi de France, cependant, était loin en son
+temps d'être l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition
+offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse;
+ils craignaient de la voir un jour assise sur le trône. Ils lui
+faisaient un crime de son esprit, de sa beauté même, beauté damnable!
+
+Un Genevois, à Paris depuis la veille, est arrêté un matin aux portes du
+Louvre par la litière de la belle favorite.
+
+--Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement parée
+qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?
+
+--Ne faites nulle attention à _cela_, répond le bourgeois de Paris, et
+remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du
+roi.
+
+Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses
+diamants tiraient les yeux aux femmes des échevins: à chaque cérémonie
+elles trouvaient amplement matière à la critique.--«Encore un ajustement
+nouveau!» et aussitôt d'en évaluer le prix.
+
+Le peuple s'obstinait à voir en elle la cause de tous ses maux;
+«volontiers il l'eût accusée de la dureté des temps ou du manque de
+récoltes.» On disait qu'elle ruinait son amant et l'empêchait de remplir
+ses bonnes intentions.--«Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la
+poule au pot!»
+
+Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les panégyriques
+de ses historiens et de ses poëtes, admirateurs de commande. Chaque
+année a ajouté quelques traits charmants à la légende de ses amours,
+légende romanesque qui a fini par se substituer à l'histoire, et qui
+n'est cependant véridique ou menteuse qu'à demi. La popularité de cette
+femme séduisante a grandi à l'ombre de la popularité du Béarnais, et
+désormais le nom de la Belle Gabrielle est inséparable de celui de Henri
+IV.
+
+On doit glisser légèrement sur les premières années de mademoiselle
+d'Estrées et se défier de toutes les exagérations en bien ou en mal des
+chroniques et des mémoires du temps. Sa position fut telle à la cour de
+France, qu'elle avait des amitiés dévouées et des haines ardentes, et
+nul de tous ceux qui ont parlé d'elle n'était complétement
+désintéressé, c'est-à-dire impartial.
+
+Issue d'une famille qui avait déjà plusieurs quartiers de noblesse dans
+les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcément les traditions
+de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mère plus que
+complaisante qu'elle fit ses débuts à la cour de Henri III.
+
+ Dans le fond d'un château, tranquille et solitaire,
+ Loin du bruit des combats elle attendait son père.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Son coeur, né pour aimer, mais fier et généreux,
+ _D'aucun amant encor n'avait reçu les voeux_.
+
+Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la première fois, il met en scène la
+belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la _Henriade_ en flagrant délit
+d'adulation, mais l'épopée a ses exigences.
+
+Bassompierre, sur le même sujet, s'explique tout autrement;
+malheureusement, ce brillant séducteur est légèrement suspect de
+calomnie. Trop bien traité par les femmes, il paya leurs faveurs au
+moins en médisances.
+
+Le premier amant de Gabrielle paraît avoir été Henri III, auquel sa mère
+la livra moyennant une somme de six mille écus; mais l'ami de Quélus, de
+Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manière de voir, se
+dégoûta bien vite de sa jeune maîtresse; il la trouvait trop blanche et
+trop délicate.--«Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que
+j'en veux chez la reine ma femme.»
+
+Cet échec découragea fort madame d'Estrées, que les beaux écus d'or
+avaient mise en appétit; et sans doute pour remplacer la qualité des
+galants par la quantité, elle continua à _produire_ sa fille dans le
+monde.
+
+Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succédé à Henri III,
+lorsque le cardinal de Guise vint à s'éprendre de Gabrielle. Cette
+passion durait depuis un an, quand le cardinal, étant devenu jaloux de
+M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui
+recueillirent sa succession, firent bientôt place au duc de Bellegarde,
+qui lui-même, à son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.
+
+Amant heureux de Gabrielle, enivré de cette rare fortune d'être aimé
+d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait à qui conter
+son bonheur et vanter les charmes infinis d'une maîtresse adorée,
+lorsqu'il eut la malheureuse idée de choisir Henri pour confident. Il
+devait cependant savoir à quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de
+son maître.
+
+Du matin au soir, il ne cessait de lui décrire les infinies perfections
+de Gabrielle; il ne tarissait pas en éloges; il dépeignait avec passion
+ses grâces, sa beauté, son esprit, tant et tant qu'à sans cesse entendre
+exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en
+devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre à même de l'admirer. Le
+duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y
+trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien à redouter du
+roi, fort occupé alors de Marie de Beauvilliers.
+
+La première entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au château de
+Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait
+fait une école, car il reçut l'ordre de ne plus penser à sa maîtresse.
+Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prévint
+Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimât réellement le duc,
+qui était, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit
+qu'elle cherchât par une résistance calculée à irriter la passion du
+roi, elle le reçut fort mal au début et lui déclara net qu'elle lui
+préférait Bellegarde qui devait l'épouser.
+
+Le héros de son temps éprouva un vif chagrin de ce refus, et quoique
+Mantes, dont il s'était fait comme une petite capitale pendant qu'il
+tenait la campagne aux alentours de Paris, fût distant de sept lieues du
+château de Coeuvres, et que la forêt à travers laquelle il fallait
+passer fût entourée de partis ennemis, il résolut d'aller en personne
+apaiser la belle courroucée. Il partit accompagné de cinq gentilshommes
+de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de
+cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa
+tête, et se rendit à pied au château où, la veille, il avait fait
+annoncer son arrivée. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui
+disant qu'il était si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se
+résoudre à le regarder.
+
+L'insuccès de cette ridicule démarche ne découragea point le roi; il
+s'était piqué au jeu, et bientôt Gabrielle cessa de l'accabler de ses
+rigueurs. Il appela alors près de lui, à Mantes, le marquis d'Estrées
+sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le
+marquis avait été invité à amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait
+donné à Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, «ce qui, dit
+gravement Dreux du Radier, _sauvait_ toutes les apparences.»
+
+Cependant la présence d'un «bonhomme» de père ne laissait pas que d'être
+fort gênante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frère,
+le marquis de Coeuvres, esprit fin et délié, un des plus habiles
+intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de
+sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expédient que de marier sa maîtresse.
+On trouva tout exprès pour l'émanciper un bon gentilhomme de Picardie,
+Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien
+tout d'abord, «le mariage lui semblait dur à avaler;» mais on le
+convainquit à force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.
+
+Il avait été convenu que le jour de la noce, à l'heure où les époux ont
+l'habitude de réclamer leurs droits, le roi paraîtrait, «_adsum qui
+feci_,» et arracherait Gabrielle à M. de Liancourt.
+
+Le roi manqua de parole; «il était si Gascon qu'il ne pouvait même se la
+tenir à lui-même.» Mais, en époux bien appris, M. de Liancourt ne
+demanda rien, et, dès le lendemain, accompagné de sa femme, il rejoignit
+le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus
+tard il mit non moins de bonne volonté à rompre le mariage, en se
+laissant déclarer dans le seul cas qui pût alors faire prononcer un
+divorce.
+
+En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi eût été immense sans
+quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticité de sa paternité.
+En effet, lorsque Alibour, son médecin, lui avait appris cette heureuse
+nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons
+pour cela, dit une chronique ridiculement mensongère.
+
+--Vous rêvez, bonhomme, aurait dit le roi.
+
+Cette jolie petite calomnie semble avoir été arrangée tout exprès pour
+accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrivée à quelque temps de là.
+
+Elle n'avait point cependant renoncé entièrement à Bellegarde, et peu
+s'en fallut qu'un beau jour, ou plutôt une belle nuit, le roi ne les
+surprît. Une entreprise qu'il avait formée l'ayant obligé de s'éloigner
+de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas
+trouvé ce qu'il cherchait, il revint aussitôt et pensa trouver ce qu'il
+ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son côté,
+était resté auprès de madame Gabrielle.
+
+«Au retour imprévu du roi, ils étaient ensemble. Tout ce que put faire
+une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet où
+elle couchait près du lit de sa maîtresse. Cela s'était fait sans que le
+roi s'en aperçût, et tout était tranquille lorsqu'il s'avisa de demander
+des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela
+_la Rousse_ (c'était le nom de cette confidente); on avait pris des
+mesures pour qu'elle ne s'y trouvât point. Soit que cette absence donnât
+du soupçon au roi, ou qu'il ne pensât qu'à se satisfaire sur les
+confitures, il dit qu'il n'y avait qu'à forcer la serrure. Sa maîtresse
+s'y opposa et prétexta un grand mal de tête. Le roi, auquel cette
+résistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstiné à faire
+ouvrir le cabinet, et donna même quelques coups de pied dans la porte
+pour l'enfoncer.
+
+«Bellegarde était perdu s'il n'eût pris le parti de sauter par une
+fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point,
+quoiqu'elle fût assez haute. _La Rousse_, qui était aux aguets, parut
+aussitôt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les
+confitures qu'il demandait.»
+
+Cette même _Rousse_ fut plus tard embastillée avec son mari. Chassée par
+Gabrielle, elle était devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se
+répandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de
+Bellegarde pourrait fort bien avoir été mise en circulation par elle.
+
+Si toutefois cette aventure est véritable, elle ne fit aucun tort à
+Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientôt son influence fut immense.
+
+Il ne faut point s'étonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle:
+dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se
+faire apprécier par ce prince, «qui avant tout, dans ses maîtresses,
+nous dit Sully, cherchait une amie dévouée et une confidente sûre.»
+L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commencé sa beauté.
+
+Cette beauté était si remarquable que ce nom de belle lui avait été
+donné comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent
+avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.
+
+C'était une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux légèrement
+ondés semblaient d'or fin; son nez était droit et délicat; sa bouche,
+petite, pourprine et souriante, faisait songer à une grenade pleine de
+perles; son teint était d'une blancheur et d'une transparence
+admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.
+
+Quant à son esprit, il était des plus fins et des plus déliés. Souvent
+Henri IV eut recours à elle, lorsqu'elle jouait à la cour le rôle de
+souveraine. «Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux
+démêlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports
+qu'on lui faisait de ses serviteurs, et _lui découvrait les blessures de
+son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur_, en sorte que
+cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire à un sexe impérieux,
+soutenait chacun et n'opprimait personne.»
+
+Voilà le grand et véritable titre de Gabrielle à notre intérêt, j'allais
+presque dire à notre estime. L'ambition qu'on lui a reprochée plus tard
+fut presque une nécessité politique. Lorsqu'il fut question de la
+placer sur le trône, c'est qu'elle était l'âme d'un parti, du parti
+huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se
+trouvait débarrassé de la crainte de quelque alliance qui lui eût été
+opposée.
+
+L'entrée de Henri IV à Paris est le commencement des triomphes de la
+belle Gabrielle. Aux côtés du roi, elle tenait la tête du cortége, à
+demi-couchée dans une litière «où l'or superbement se relevait en
+bosse.» C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil,
+s'arrêtaient les yeux de Henri IV.
+
+Les rues de l'ancien Paris étaient trop étroites pour la foule qui se
+pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Gérard donne
+une idée assez juste de cette grande scène historique.
+
+Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'émeutes, mal
+remise des souffrances et des perplexités d'un siége désastreux,
+acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui
+donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entrée
+dans une capitale reconquise. Gabrielle était femme, ce jour-là elle dut
+aimer Henri IV.
+
+Mais n'était-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant
+arrêtant son cheval, il venait caracoler près de la riche litière
+découverte où elle trônait en souveraine.
+
+«Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir
+tout ce monde crier si allégrement _Vive le roi_! Il avait presque
+toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et
+damoiselles qui étaient aux fenêtres.»
+
+Nous avons les plus grands détails sur cette triomphale entrée; c'est
+toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait
+dû jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout
+entendre. Il a compté les clous de la selle royale et mesuré la longueur
+des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle,
+il nous la décrit avec complaisance.
+
+«Elle avait une robe de satin noir, toute houppée de blanc,» plus
+constellée de pierreries et de perles «que d'étoiles le manteau de la
+nuit.» Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle
+favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures,
+inquiètent singulièrement les gens du tiers. Ils mettent en contraste
+les misères présentes et le luxe de la cour où Gabrielle donne le ton.
+
+«Aujourd'hui quinze février, le roi est venu à Paris avec sa Gabrielle;
+elle avait un capot et une devantière pour porter à cheval, de satin
+couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis
+en bâtons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doublé
+de satin vert gaufré, et ladite devantière doublée de taffetas couleur
+de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni
+d'argent. Le tout valant au moins deux cents écus.»
+
+Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement à
+sa beauté; on la voit toujours ainsi vêtue aux côtés de Henri IV,
+habillé toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile
+l'inventaire des coffres de Gabrielle. «Le cinq mars elle assistait au
+bal magnifiquement parée; elle avait douze brillants dans les cheveux.
+Le huit octobre, elle avait un manteau doublé de satin d'une richesse
+incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva
+pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents écus.»
+
+Dix-neuf cents écus! Payés comptant! Voilà l'impopularité.
+
+Moins de trois mois après son entrée à Paris, Gabrielle mit au monde un
+fils qu'elle appela César, comme pour exalter cet amour de la gloire
+qui, par bouffées, montait au cerveau du roi.
+
+L'arrivée du _poupon_ combla de joie le Béarnais; la naissance de cet
+enfant lui semblait un événement aussi heureux que la prise de
+possession de sa capitale; et comme il fallait un titre à la mère de
+Monsieur, duc de Vendôme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune
+de mademoiselle d'Estrées grandissait; «le roi commanda qu'on lui rendît
+désormais plus de respects.» Ici commence le rôle politique de
+Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous
+ne ferons qu'effleurer.
+
+Tout d'abord elle protége Sully et le fait entrer aux finances. C'est
+donc à Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la réputation eut des
+fortunes si diverses, et qui est une des _créations_ de Mézeray, dut de
+pouvoir servir si utilement son maître.
+
+Sully, dans ses _OEconomies_, s'occupe beaucoup de la maîtresse du roi;
+il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit
+tout. De là le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche
+injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de
+Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de
+terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure
+de voyage, que l'on trouve dans les _OEconomies_, nous en donne la
+preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre
+le roi. Sully était à cheval près de la litière. Celle-ci vint à verser
+tout à coup. On entendit un grand cri, auquel succéda le plus profond
+silence. Sully croit à un malheur, et tout aussitôt il pense à la
+douleur du roi.
+
+--Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il
+s'empêcher de se dire.
+
+Il était alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa
+maîtresse.
+
+La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle
+contribua puissamment à vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais
+qu'il joua toute sa vie.
+
+Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de César.--«Mes amis,
+ai-je bien joué cette comédie?»
+
+A tort on a accusé Henri IV de tenir si prodigieusement à la religion
+réformée. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les
+avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son
+coeur comme un écho affaibli de ses jeunes années. La belle Gabrielle
+alors lui mettait la main sur la bouche et, malgré ses
+_Ventre-saint-gris_, le faisait taire.
+
+--Souvenez-vous, Sire, que vous êtes le fils aîné de l'Église.
+
+Plus tard nous voyons Gabrielle pousser à la conquête de la
+Franche-Comté, prendre les intérêts de Balaguy-Montluc, s'entremettre
+entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, à l'apogée de sa puissance,
+faire négocier à Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de
+Navarre.
+
+Épouse délaissée. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse.
+Reléguée en Auvergne dans sa résidence d'Usson, elle se plaignait en
+beaux vers d'être une épouse sans mari, et elle écrivait ses _Mémoires_
+qui ne réussissent point à donner à nos yeux tort à Henri IV. Déjà elle
+pouvait prévoir qu'elle allait avoir à lutter contre l'influence de la
+favorite.
+
+Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de
+Monceaux. Sa position à la cour était devenue officielle, et chacun lui
+rendait les hommages dus à une souveraine.
+
+Partout nous la retrouvons aux côtés de Henri IV, aux bals, aux fêtes,
+et jusque dans les conseils. Le roi reçoit-il des ambassadeurs, il la
+fait cacher derrière une tapisserie, afin qu'elle puisse ouïr tout ce
+qu'on dira et lui donner son avis.
+
+Le premier président du parlement de Normandie, Groulard, nous donne
+dans ses curieux _Mémoires_ la mesure de la toute-puissance de
+Gabrielle.
+
+Le roi était venu à Rouen pour tenir l'assemblée des notables; c'est
+même à cette occasion qu'il fit cette mémorable harangue, dans laquelle
+il disait aux notables que, bien que ce ne fût l'usage des rois, des
+barbes grises et des victorieux, «il venait se mettre en tutelle entre
+leurs mains.»
+
+Comme, à l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le
+discours qu'il avait prononcé devant ces bourgeois:
+
+--Je suis fort étonnée, Sire, répondit la marquise de Monceaux, que
+Votre Majesté ait parlé de se mettre en tutelle.
+
+--Ventre-saint-gris! répondit le roi, il est vrai; mais je l'entends
+avec mon épée au côté.
+
+Gabrielle en cette circonstance fut officiellement présentée au
+parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en être surpris;
+mais il en prend son parti et nous raconte que dès le lendemain matin il
+se transporta en l'hôtel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.
+
+Lorsqu'elle suivait le roi à la chasse, Gabrielle avait adopté un galant
+costume d'homme, sous lequel sa beauté semblait plus piquante. Ils s'en
+allaient tous les deux le long des chemins de la forêt, faisant la cour
+buissonnière, leurs chevaux tellement rapprochés qu'ils pouvaient se
+donner la main.
+
+Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le
+royaume n'était point si pacifié encore que Henri pût se permettre les
+tranquilles amours des rois fainéants. La nécessité, bottée et
+éperonnée, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcôve au
+milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et
+demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'à la cour d'honneur.
+
+--Dieu vous garde, Sire, et au revoir!
+
+Et le roi s'élançait à cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser
+de l'étrier.
+
+C'est en telles circonstances qu'il envoyait à Gabrielle cette charmante
+romance, digne d'un ménestrel du gai sçavoir, et qui est la gloire et le
+renom même de Gabrielle:
+
+ Charmante Gabrielle,
+ Percé de mille dards
+ Quand la gloire m'appelle
+ A la suite de Mars,
+ Cruelle départie!
+ Malheureux jour!
+ Que ne suis-je sans vie
+ Ou sans amour!
+
+ L'amour sans nulle peine
+ M'a, par vos doux regards,
+ Comme un grand capitaine,
+ Mis sous ses étendards.
+ Cruelle départie!
+ Malheureux jour!
+ Que ne suis-je sans vie
+ Ou sans amour!
+
+La réponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mérite d'être
+rappelée, car c'est à tort qu'on en a contesté l'authenticité.
+
+ Héros dont la présence
+ Fait mes plus doux plaisirs,
+ Que ta cruelle absence
+ Me coûte de soupirs!
+ Que ne puis-je te suivre;
+ Dans les hasards
+ Ou bien cesser de vivre,
+ Lorsque tu pars.
+
+ Quoi! toujours aux alarmes
+ Tu veux livrer mon coeur,
+ Le moindre bruit des armes
+ Le glace de frayeur.
+ Il n'est point de remède
+ A mon tourment;
+ Si le guerrier ne cède
+ Au tendre amant.
+
+On a attribué bien d'autres vers à Henri IV, comme on lui a attribué
+bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le poëte qui ait
+adressé à Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le
+Béarnais n'a pas à se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage
+d'écrivain.
+
+ Viens, Aurore,
+ Je t'implore,
+ Je suis gai quand je te voi.
+ La bergère
+ Qui m'est chère
+ Est vermeille comme toi.
+ Pour entendre
+ Sa voix tendre
+ On déserte le hameau,
+ Et Tityre
+ Qui soupire
+ Faire taire son chalumeau.
+
+ Elle est blonde,
+ Sans seconde;
+ Elle a la taille à la main;
+ Sa prunelle
+ Etincelle
+ Comme l'astre du matin.
+
+ De rosée
+ Arrosée
+ La rose a moins de fraîcheur,
+ Une hermine
+ Est moins fine;
+ Le lys a moins de blancheur.
+
+ D'ambroisie
+ Bien choisie
+ Hébé la nourrit à part;
+ Et sa bouche,
+ Quand j'y touche,
+ Me parfume de nectar.
+
+Les séparations momentanées des deux amants nous ont valu une série de
+lettres charmantes qui forment, avec les billets froissés soigneusement
+recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de
+sa plume ampoulée n'eût certes point écrit.
+
+Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus
+ardente, et rien n'égale la grâce des laconiques billets que chaque
+soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait à sa
+maîtresse.
+
+«Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous
+verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de
+Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pénible; celui de votre sujet
+est bien plus délicieux.»
+
+Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus
+nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre à
+l'histoire du Béarnais, chapitre que l'on pourrait intituler _Esprit de
+Henri IV_:
+
+ * * * * *
+
+«Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez après l'avoir
+lue.»
+
+ * * * * *
+
+«Passer le mois d'avril absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas.»
+
+ * * * * *
+
+«Pour femme, il n'en est pas de pareille à vous; pour homme nul ne
+m'égale à savoir bien aimer.»
+
+ * * * * *
+
+«Que ne puis-je partir en croupe derrière le messager que je vous
+envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles
+mains.»
+
+ * * * * *
+
+Il faut citer encore cette lettre si célèbre qui dit en quatre lignes
+toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.
+
+ «Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture que
+ j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle
+ vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en
+ toute perfection dans mon âme,--dans mon âme, dans mon coeur, dans
+ mes yeux.
+
+ «Henri»
+
+Pourquoi faut-il, hélas! que ces tendres expressions se retrouvent dans
+toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms:
+c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fière
+Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture à toutes
+les mélodies de la passion.
+
+Au moment où nous sommes arrivés, l'étoile de la belle Gabrielle est au
+zénith. La séduisante maîtresse de Henri IV a déjà le pied sur la
+première marche du trône; quelques jours encore,
+
+ Et le roi va poser la couronne à son front.
+
+Après quatre ans d'une union qui avait surmonté toutes les traverses,
+Gabrielle avait reçu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui
+avait donné deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de
+Vendôme, dont on célébra le baptême avec autant de pompe et d'éclat que
+s'il eût été fils de France.
+
+Ce baptême fut la première cause des discordes de Sully et de la belle
+Gabrielle, qui bientôt devaient s'envenimer de tous les rapports des
+courtisans.
+
+Un instant, pressée par ses amis, Gabrielle eut l'idée de renverser le
+ministre qu'elle avait protégé; elle y eût perdu son temps et ses
+peines.
+
+Les historiens de Henri IV lui prêtent un mot superbe.
+
+--Je ne sais comment, Sire, vous préférez un valet à une amie, avait dit
+Gabrielle.
+
+--Je retrouverais plus facilement vingt maîtresses comme vous qu'un
+ministre comme lui, aurait répondu le roi.
+
+Ajoutons cette anecdote à vingt autres tout aussi vraisemblables, et
+qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de
+la fantaisie historique.
+
+Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait déjà à
+l'horizon, grosse d'orages.
+
+On en parlait tout bas à la cour; les créatures de la favorite avaient
+de grandes espérances, mais le roi ne s'était point encore prononcé.
+
+C'est à Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les
+_OEconomies_ la curieuse conversation du roi et de son ministre.
+
+--Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme à mon gré, non point
+épouser par politique quelque princesse qui ferait lit à part; je la
+veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de
+gros enfants, un tous les ans. Ne connaîtrais tu point, Rosny, celle
+qu'il me faut?
+
+Et Sully de faire semblant de chercher.
+
+--Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont à marier
+en Europe.
+
+Sully savait bien où le roi voulait en venir;
+
+--Cherchons, Sire.
+
+Et il égrena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en
+omettre une seule, avec une sûreté de mémoire et de renseignements qu'on
+trouverait à peine aujourd'hui chez le rédacteur aux gages de Justus
+Perthes, l'heureux éditeur de l'Almanach de Gotha.
+
+A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tête.
+
+--Ce n'est point encore mon affaire.
+
+--Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous
+dans la cour de votre Louvre à toutes les jolies filles de France de
+dix-sept à vingt-cinq ans, vous choisirez.
+
+--Eh bien! non, dit le roi impatienté de la mauvaise volonté de son
+ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de
+Beaufort?
+
+Le grand mot était lâché. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi
+tenait ferme à son idée. Il y eut des démarches faites à Rome d'abord,
+puis près de madame Marguerite, afin d'obtenir la liberté du roi.
+
+Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois déclara qu'elle
+ne s'y prêterait jamais et que ce n'était pas pour «l'ancienne maîtresse
+du duc de Bellegarde, l'épouse déshonorée de Liancourt, qu'elle
+consentirait à briser son union avec Henri IV.»
+
+Les négociations se poursuivirent néanmoins, et une nouvelle
+complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Médicis, vint
+ajouter aux embarras déjà très-grands et très-réels de la cour de
+France.
+
+Les choses en étaient à ce point, lorsque, comme un coup de foudre,
+parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.
+
+Quelques détails sur cette fin si prématurée.
+
+On était alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de
+quatre mois, se rendit à Paris pour faire ses pâques dans cette ville,
+«afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas
+telle.» Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept
+cent mille écus qui prêtait à Henri IV pour ses petites parties le
+magnifique hôtel qu'il avait fait construire.
+
+Le jeudi de la semaine sainte, après un dîner où Zamet avait dépassé le
+_nec plus ultrà_ de la somptuosité, madame de Beaufort eut envie
+d'entendre les Ténèbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y
+rendit accompagnée de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz.
+Elle était fort joyeuse ce jour-là; les négociations pour son mariage
+allaient à son gré, et elle avait reçu du roi une lettre très-passionnée
+dans laquelle il lui annonçait que, pour en finir, il venait de dépêcher
+à Rome le sieur du Fresne.
+
+Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et
+d'éblouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrivée à l'hôtel,
+elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et goûta d'un
+fruit.
+
+C'est alors que Zamet lui annonça que le mariage de Henri IV et de Marie
+de Médicis était décidé.
+
+Ses convulsions la reprirent presque aussitôt, accompagnées des
+symptômes les plus alarmants. «Fortement frappée de l'idée qu'elle était
+empoisonnée, dit Sully, elle commanda qu'on la tirât de chez Zamet et
+qu'on la transportât chez sa tante madame de Sourdis.»
+
+Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, après un jour et demi
+d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril à sept heures du
+matin.
+
+«Les médecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osèrent pas,
+à cause de sa grossesse, lui faire des remèdes violents. Tels avaient
+été ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tournée vers la nuque
+de son col. Elle était devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder
+sans effroi. Son corps ayant été ouvert, son enfant fut trouvé mort.»
+
+Henri IV, prévenu trop tard, fit éclater le plus vif désespoir. Il
+sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'être
+désormais «seul sur la terre.»
+
+Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des
+funérailles presque royales furent faites pour cette belle maîtresse de
+Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle à l'abbaye de
+Maubuisson, dont une de ses soeurs était alors abbesse.
+
+Des bruits sinistres se répandirent autour du cercueil de la duchesse de
+Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmuré dans les sombres
+appartements du Louvre lorsque régnait une première Médicis, revenait
+fatalement avec une autre princesse de ce nom.
+
+Zamet fut accusé, et bien d'autres.
+
+Mais il faut se garder de prêter l'oreille aux vagues murmures du
+soupçon.
+
+«Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la
+coupe.»
+
+Le peuple, qui avait haï Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du
+cortège funèbre, et les cendres de la belle favorite n'étaient pas
+froides encore, que déjà couraient sur elle les pamphlets les plus
+injurieux.
+
+Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, composé le
+lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprès de l'enfer
+pour confesser ses crimes:
+
+ De mes parents l'amour voluptueuse
+ Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse
+ Rendent assez mon lignage connu.
+ De l'exécrable et malheureux Atrée
+ Est emprunté notre surnom d'Estrée,
+ Nom d'adultère et d'inceste venu.
+
+Les haines ardentes contenues pendant sa vie éclataient, et les six
+soeurs de la belle Gabrielle ayant assisté à ses obsèques, il se trouva
+un poëte pour faire ce sixain.
+
+ J'ai vu passer sous ma fenêtre
+ Les six péchés mortels vivants
+ Conduits par le bâtard d'un prêtre,
+ Qui tous les six allaient chantants:
+ Un requiescat in pace
+ Pour le septième trépassé.
+
+La Restauration eut l'idée de faire élever une statue à la belle
+Gabrielle, en 1820, époque où l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons
+bien pensants que les larmes aux yeux.
+
+Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce
+jour-là.
+
+Était-ce sa faute à lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu
+l'histoire de France que dans les Père Loriquet de la maison de Bourbon?
+
+
+
+
+XI
+
+CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.
+
+MARQUISE DE VERNEUIL.
+
+
+Les cloches qui avaient sonné le glas funèbre de la duchesse de Beaufort
+vibraient encore, que déjà Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une
+nouvelle maîtresse. Son désespoir fut aussi court qu'il avait été
+violent.
+
+Les distractions qu'il trouvait à l'hôtel de Zamet ne suffisaient pas
+pour combler le vide creusé par la mort de Gabrielle. Il s'en allait,
+comme a dit un écrivain du temps, «escarmouchant du coeur» avec l'une et
+avec l'autre, fort indécis de son choix, lorsque le hasard, aidé d'une
+mère peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fière Henriette
+d'Entragues. Cette mère complaisante n'était autre que la charmante
+Marie Touchet, qui, en épousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne
+songeait probablement pas à faire souche de maîtresses royales. Mais
+nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles
+prédestinées.
+
+Une partie de chasse, fut le théâtre de la première entrevue. Le roi,
+tout aussitôt, mordit à cet appât irrésistible de deux yeux ardents
+d'une vivacité plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir
+la régularité de ceux de Gabrielle, étaient peut-être encore plus
+séduisants. Et puis, n'était-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri
+IV, du piquant attrait de la nouveauté?
+
+Mais le Vert-Galant dut modérer son impatience. La fille de Marie
+Touchet savait trop l'art de se faire désirer pour ne pas reculer à
+propos après être allée au-devant de l'amour. Les commencements de cette
+liaison ont toute la majesté d'une négociation diplomatique.
+
+Il y eut des pourparlers, des allées, des venues; un ambassadeur, de
+Lude, avait été nommé.--Triste ambassade! La pierre d'achoppement,
+c'était M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait à conserver ce
+qui restait d'honneur à sa maison; peut-être parce que la vertu de sa
+femme avait fait naufrage, il tenait à garder celle de sa fille. Il mit
+de Lude à la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le
+chemin des fenêtres.
+
+Le roi maugréait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que déjà sa
+barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aimé
+d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.
+
+Bientôt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des
+premiers protocoles furent posées par la jeune fille, ou plutôt par sa
+mère. M. d'Entragues continuait à jouer à l'écart son rôle de père
+rigide, sans doute pour se ménager une entrée lorsque le moment lui
+paraîtrait convenable. La modeste, séduisante et spirituelle Henriette
+d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille écus.
+
+Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris à Henri IV. Il
+marchanda même, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et,
+un beau matin, Sully reçut l'ordre de compter la somme.
+
+Le ministre, fort embarrassé à ce moment de réunir les quatre millions
+nécessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commença par
+refuser net. Il disait que pour une somme si énorme son maître aurait
+dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues.
+Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec
+l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'exécuter.
+
+C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagème qui, mieux que de longues
+considérations, nous donne une exacte idée de son caractère et de celui
+de son maître.
+
+Il fit porter les cent mille écus dans le cabinet du roi, et en sa
+présence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par
+ses secrétaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entièrement
+le plancher du cabinet, éblouirent le Béarnais.
+
+--Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne
+croyais.
+
+--Il est vrai, répondit Sully, mais tout ce que vous voyez là, Sire,
+doit être, par vos ordres, porté à mademoiselle d'Entragues.
+
+Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-même, il
+sortit en murmurant:
+
+--Ventre-saint-gris, voilà une nuit bien payée.
+
+Cette nuit, tant désirée et si chèrement achetée, il ne la tenait point
+encore.
+
+Avec les cent mille écus, de nouveaux scrupules étaient venus à la
+famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficultés, de nouvelles
+négociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette
+de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme
+son amant la surveillance fâcheuse d'une famille trop attachée à un vain
+point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une
+occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.
+
+Henri IV, de guerre lasse, allait peut-être abandonner la partie et ses
+cent mille écus, qui à cette heure lui tenaient au coeur au moins autant
+que son amour, lorsqu'il reçut d'Henriette une lettre où elle lui
+expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme,
+adressée à M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse
+de ce bon père et assurerait enfin leur liberté et leur bonheur.
+
+Les chroniques nous ont conservé la curieuse épître de l'adroite
+demoiselle: avec une heureuse habileté d'expressions, elle prouve au roi
+qu'elle n'est pour rien dans cette dernière exigence: elle a engagé ses
+parents à se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opiniâtrent à
+exiger un écrit, «Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils
+s'entêtent de cette vaine formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à
+leur manie? Vous ne ferez point difficulté de les satisfaire, _si vous
+m'aimez comme je vous aime_. A mon égard, tout ce qui m'assurera mon
+amant me satisfera.»
+
+Il ne fallait pas tant d'éloquence pour convaincre le roi; une promesse,
+de mariage surtout, ne lui avait jamais semblé un obstacle sérieux.
+Après un don de cent mille écus, cette _vaine formalité_, comme disait
+mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il eût
+défendu son coffre-fort, il signa sans hésiter et de la meilleure grâce
+du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcôve de la
+belle Henriette.
+
+Nous avons ce document, écrit en entier de la main de Henri IV, et
+scellé du sceau royal; il était de nature à satisfaire le père le plus
+exigeant:
+
+ «Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi,
+ promettons et jurons à M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant
+ pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille,
+ au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche
+ d'un fils, alors et à l'instant, nous la prendrons pour femme et
+ légitime épouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et
+ en face de notre mère sainte Eglise, selon les solennités requises
+ et accoutumées.
+
+ Henri.»
+
+
+L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle «un honteux
+papier,» n'est pas la page la moins curieuse des _OEconomies_.
+
+Henri IV, au moment de partir pour le château de M. d'Entragues, s'avise
+de montrer le fameux acte à son ministre. Sully le prend, le lit avec
+une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant,
+et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.
+
+--«Là! là! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le
+discret; n'ayez crainte que je me fâche.»
+
+Sully alors reprend la promesse et la met en pièces.
+
+--«Comment, morbleu! s'écrie Henri, que prétendez-vous faire? Je crois
+que vous êtes fou!»
+
+--«Il est vrai, Sire, que je suis fou, répond le hardi confident; plût à
+Dieu que je le fusse tout seul en France!»
+
+Le roi s'éloigna en maugréant, comme c'était son habitude lorsqu'il ne
+voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour
+Malesherbes, résidence de la famille d'Entragues, il eut soin de
+préparer une nouvelle cédule.
+
+De ce jour, Henriette fut toute à lui, et un mois ne s'était pas écoulé
+qu'elle jouissait de toutes les prérogatives et de toute l'influence que
+dix ans de dévouement et d'affection avaient méritées à la belle
+Gabrielle. Mais quelle différence! L'humeur égale et douce de la
+duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le
+roi, son esprit conciliant suffisait à apaiser les mille querelles que
+des intérêts divers font naître entre les courtisans; avec l'altière
+Henriette, au contraire, la discorde entra à la cour, et Henri IV ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'il avait choisi la tempête pour compagne.
+
+Les graves embarras que, dès le premier jour, suscita la nouvelle
+favorite ne diminuèrent en rien la passion du Béarnais: le pouvoir des
+femmes sur son esprit grandissait avec les années.
+
+Gabrielle avait été duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de
+Verneuil; et telle était après peu de semaines son influence, que le duc
+de Savoie se crut obligé d'acheter par des présents d'une énorme valeur
+sa toute-puissante protection.
+
+Souveraine maîtresse au palais de Fontainebleau, ces «déserts» chers à
+Henri IV, la marquise ordonnait à son gré les fêtes et les chasses, ce
+qui ne l'empêchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa
+politique et d'émettre son avis, au grand déplaisir de Sully, des
+généraux et des ministres.
+
+Pour mademoiselle d'Entragues, le Béarnais était devenu prodigue, et
+chaque jour quelque don nouveau venait témoigner de la vivacité de sa
+passion. S'éloignait-il, était-il forcé de quitter les genoux
+d'Henriette, même pour une seule journée, il retrouvait pour lui écrire
+de ces expressions si tendres, si naïvement amoureuses, qui jadis
+mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:
+
+ «Mon cher coeur, un lièvre m'a mené jusque devant Malesherbes, j'y
+ ai éprouvé la douce souvenance des plaisirs passés; je vous ai
+ souhaitée entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue....
+ Bonjour, chères amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si
+ je veille, mes pensées seront de même. Recevez un million de
+ baisers de moi.
+
+ Henri»
+
+
+
+O roi prometteur et oublieux! ô marchand de belles paroles! Tandis qu'il
+signait ainsi une promesse de mariage, qu'il écrivait à sa maîtresse des
+billets passionnés, ses ambassadeurs négociaient à Rome la rupture de
+son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec
+Marie de Médicis.
+
+Les négociations étaient sur le point de réussir: la reine de Navarre
+avait accordé son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec
+empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au
+parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cessé de
+lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.
+
+Le moment approchait cependant où Henri IV allait être sommé de tenir
+sa parole royale fort aventurée. La marquise de Verneuil était enceinte
+et comptait avec une fébrile impatience les jours qui la séparaient du
+moment où la naissance d'un fils,--elle était sûre, disait-elle, que ce
+serait un fils,--lui assurerait la couronne.
+
+Le roi était fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au
+monde un garçon les fauteurs de rébellions auraient en main une arme
+terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint à son aide.
+
+La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de
+Moulins, attendait au château de Monceaux le moment de ses couches,
+auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba
+dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus
+tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.
+
+Ainsi Henri IV fut délié de son engagement imprudent, mais non d'un
+amour disproportionné dont les conséquences devaient être si fâcheuses.
+
+Cependant, à la première nouvelle du terrible accident survenu à sa
+maîtresse, le roi était accouru. Tant que la vie de la malade fut en
+danger, il veilla fidèlement à son chevet, et sa présence, plus que
+l'habileté des médecins, contribua au salut de la marquise.
+
+Une triste nouvelle attendait Henriette à sa convalescence; elle ne
+recouvra la santé que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie
+de Médicis.
+
+La colère et le désespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles à
+comprendre, pour qui connaît le caractère fougueux de cette jeune
+ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa
+félonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures.
+Mais déjà le Béarnais, redoutant une orageuse explication, avait quitté
+Monceaux et galopait vers la Savoie.
+
+Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne
+pouvant être reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme
+maîtresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de
+lettres tendrement plaintives:
+
+ «Souvenez-vous, Sire, écrit-elle, d'une demoiselle que vous avez
+ possédée et qui s'est livrée à vous sur votre foi et parole
+ royale.»
+
+Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:
+
+ «Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes
+ secrètes, Votre Majesté les peut sourdement entendre de ma pensée,
+ puisque vous connaissez aussi bien mon âme que mon corps. En mon
+ âme misérable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir
+ été aimée du plus grand monarque de la terre.»
+
+Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'âme de Henri
+IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'armée
+pour aller implorer son pardon, et c'est à Henriette qu'il fit porter
+les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie déplacée qui fit hautement
+murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.
+
+Il est à croire que toutes «ces belles prévenances» du roi avaient leur
+but: Il désirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne
+laissait pas que de l'inquiéter. Mais cet engagement était en bonnes
+mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte
+résignation, ses parents envoyaient à Rome la fameuse promesse. Elle
+arriva trop tard, lorsque déjà Marie de Médicis, mariée par
+procuration, mettait le pied sur la terre de France.
+
+La première entrevue des nouveaux époux eut lieu à Lyon, le 9 décembre
+de l'an 1600. Le genre de beauté de Marie de Médicis ne plut point au
+Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'était
+pas à son gré, c'était la sienne. La nouvelle reine avait alors
+vingt-sept ans; «elle était grosse, commune, n'avait rien de l'élégance
+ni de l'esprit des Médicis, ses ancêtres paternels, et ne tenait que du
+sang autrichien de sa mère.»
+
+Elle justifiait assez bien, on le voit, cette épithète de _grosse
+banquière_ qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de
+Verneuil.
+
+Le caractère de Marie ne rachetait pas tous ces défauts, «elle était
+jalouse, emportée et bigote.»
+
+Malgré tout, Henri IV, le soir même de la première entrevue, passa
+par-dessus toutes les lenteurs de l'étiquette et pénétra dans
+l'appartement de la nouvelle reine; il avait hâte de rendre indissoluble
+un mariage que trop de prétextes pouvaient faire annuler.
+
+Le voyage de Marie de Médicis continua à petites journées, le roi parti
+en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe.
+Le parti catholique devait bien cette ovation à la nièce du Saint-Père,
+et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit
+son entrée à Paris, où l'attendaient de cruelles déceptions.
+
+Il était dans la destinée de Marie de Médicis de voir sa vie troublée
+par des favorites royales. Jeune fille, elle avait dû fuir le palais
+paternel où régnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane
+vénitienne; épouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalité avec
+la marquise de Verneuil; mère enfin, elle eut la douleur de voir des
+bâtards partager avec son fils les caresses paternelles.
+
+Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie;
+sa vertu est restée trop équivoque pour qu'on lui accorde tout l'intérêt
+que mérite une épouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont
+l'affection n'était rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et
+enfin le trop fameux Concini, l'aidèrent, dit-on, à se venger des
+infidélités trop nombreuses de son époux. Pour les deux premiers, la
+chronique s'aventure peut-être, mais le doute n'est pas possible à
+l'égard de celui qui devint plus tard le maréchal d'Ancre.
+
+Tranquille du côté de ses ennemis, Henri IV, après son mariage, avait
+espéré vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison
+la guerre qui avait cessé au dehors.
+
+Un mois ne s'était pas écoulé depuis l'arrivée de Marie de Médicis, que
+déjà le Louvre était devenu un enfer. La faute en était au Vert-Galant,
+qui avait caressé cet espoir insensé «d'accorder deux femmes
+terriblement jalouses, une femme légitime et une maîtresse,» et qui
+«avait la prétention de les faire vivre en bonne intelligence sous le
+même toit.»
+
+Henri n'accorda même pas à sa femme les trois mois du poëte, mois bénis
+du premier amour; il avait été repris d'une belle passion pour
+Henriette, «dont le bon bec» l'amusait infiniment, et il ne se passait
+pas de semaine «qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise» pour aller
+coucher au château de Verneuil.
+
+Aussi chaque jour de terribles querelles éclataient dans le ménage
+royal; «cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans
+une brouillerie perpétuelle.» Sully avait assez à faire à mettre le
+holà, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrêter le bras de
+la reine qui se levait menaçant sur son époux. Le ministre n'était pas
+là sans doute le jour où elle égratigna si fort la figure de Henri qu'il
+en porta les marques plus d'une semaine.
+
+Comme de juste, la marquise de Verneuil avait été présentée à la reine.
+Marie de Médicis l'avait reçue plus que froidement, et tout l'esprit de
+la favorite n'avait pu arracher une parole à l'épouse outragée.
+
+Le rêve de Henri était de donner à sa maîtresse un logement au Louvre;
+mais toute son habileté diplomatique avait échoué contre la juste
+jalousie de la reine. Les courtisans qui s'étaient entremis ne
+réussirent pas mieux que leur maître, et deux ou trois d'entre eux
+payèrent d'une disgrâce un échec auquel ils eussent dû s'attendre. Rosny
+lui-même n'eut pas une chance meilleure. Le roi désespérait presque,
+lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme était
+Léonora Galigaï.
+
+Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa maîtresse, la
+décida à subir la marquise de Verneuil, et bientôt les deux ennemies,
+l'épouse et la maîtresse, semblèrent vivre dans la meilleure
+intelligence.
+
+Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent
+chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une
+simple porte de communication dont le roi avait la clef les
+séparait.--«Je suis enfin heureux,» disait le Vert-Galant. Il y avait de
+quoi!
+
+A quelque temps de là Marie de Médicis et la marquise eurent chacune un
+fils à peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil à l'un
+qu'à l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le réjouir, «de
+quelque part qu'ils vinssent.» Ils étaient pour lui comme un signe de
+prospérité, et à ce compte Henri put s'estimer un monarque prospère. Il
+n'était alors question que de la bonne intelligence des deux mères. Aux
+fêtes qui célébrèrent la naissance d'un dauphin, Marie de Médicis
+inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser
+un ballet qu'elle avait composé. Chaque dame représentait une vertu.
+
+Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir pâlir son
+étoile jusqu'à ce qu'elle s'éteigne dans les brumes épaisses de l'oubli.
+Le premier coup qui devait ébranler sa fortune, lui fut porté par la
+reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais
+non étancher le fiel de son coeur. Marie de Médicis, par l'entremise
+d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la
+marquise adressées au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une
+vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifiées à une
+nouvelle maîtresse, le roi et la reine étaient indignement outragés.
+L'amour d'Henri surtout y était tourné en ridicule au bénéfice d'un
+préféré.
+
+Le Vert-Galant, si naïf au fond avec les femmes, fut altéré par la
+lecture de cette correspondance. Il se croyait aimé! Joinville dut
+quitter la cour, et on conseilla à la marquise d'aller prendre l'air
+dans une de ses terres. Elle obéit furieuse et jurant de se venger.
+
+Nous n'entrerons point ici dans les détails des intrigues sourdes et des
+conspirations qui troublèrent le règne de Henri IV. A presque toutes
+nous trouvons mêlées mademoiselle d'Entragues et sa famille.
+
+Déjà, lors de la conspiration de Biron, le père et le frère de la
+favorite n'avaient dû la vie qu'à ses prières. Une nouvelle entreprise
+ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-même se trouva compromise,
+et le roi ordonna sa mise en jugement.
+
+Rendue à la liberté, dévorée de rage et d'ambition déçue, elle passa sa
+vie à susciter des ennemis à ce roi qui l'avait tant aimée. Telles
+avaient été ses menaces, elle avait parlé si haut de ses projets de
+vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'Épernon, mis le
+couteau aux mains de l'infâme Ravaillac.
+
+De ce moment elle cessa de paraître à la cour, et nul ne se souvenait
+plus de cette belle et fière Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut à
+son château de Verneuil le 9 février 1633. Elle avait cinquante-quatre
+ans.
+
+
+
+
+XII
+
+MADEMOISELLE DE HAUTEFORT
+
+ET
+
+MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.
+
+
+Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de
+Louis XIII; le noble caractère des belles et vertueuses amies de ce
+prince mélancolique reçoit un éclat nouveau du voisinage de tant de
+favorites royales, qui n'ont même pas pour excuse la violence de la
+passion, et dont l'ambition semble avoir été le seul mobile.
+
+Des chroniques mensongères peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout
+l'honneur d'une sagesse si rare à cette époque qu'elle en est presque
+invraisemblable; mais il faut avoir étudié bien superficiellement la
+vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que
+leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre,
+tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et
+de scrupules religieux, qui défendait contre leurs galantes tentatives
+le coeur de leur royal ami.
+
+Leur conduite politique, bien que toute de dévouement et de
+désintéressement, mérite moins d'éloges: leur nom se trouve mêlé à
+toutes les cabales, à tous les complots des grands seigneurs, de la
+reine-mère et d'Anne d'Autriche. Abusées par l'influence personnelle de
+la reine, dupes de sa dangereuse amitié, elles la secondèrent de toutes
+leurs forces dans ses entreprises contre un ministre détesté.
+
+Mais à une cour où Richelieu était le maître, les femmes devaient avoir
+une faible influence; le cotillon s'effaçait devant la robe rouge de
+l'ombrageux cardinal.
+
+On n'en a pas trop dit sur la chasteté de Louis XIII; la froideur de sa
+nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules
+religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il
+considérait l'immodestie comme un scandaleux et damnable péché.
+
+On pense s'il eut à souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les
+dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie
+de Henri IV. Au moins ne se gênait-il pas pour exprimer ses sentiments
+d'une façon souvent plus que brutale.
+
+Un jour, à la table royale, il remarqua une dame qui étalait avec une
+complaisance exagérée les splendeurs d'une fort belle gorge.--Les
+portraits des femmes modestes du temps nous donnent une idée de ce que
+pouvait être l'exagération.--Le roi ne dit mot, tout d'abord, évitant
+seulement de tourner les yeux de ce côté. Mais à la fin du repas il
+conserva dans sa bouche une gorgée de vin rouge et la lança dans le
+corset de la dame.
+
+La chasteté chez Louis XIII était bien moins une vertu qu'une affaire de
+tempérament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher
+avec le connétable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du
+connétable, il s'endormait tranquille sur le même chevet.
+
+--Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'à la
+ceinture.
+
+--Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.
+
+Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!
+
+Entrant un jour à l'improviste chez la reine, il aperçut aux mains de
+mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la
+pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques
+plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa
+et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant
+les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les
+siennes, dit au roi de prendre le billet où il se trouvait. Louis XIII,
+n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et
+essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put réussir et
+s'éloigna, fort attristé des rires des deux femmes.
+
+Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque
+Marion Delorme a caché dans son sein la grâce de Didier, l'Angely peut
+lui dire:
+
+ Bon, gardez-la
+ Tenez ferme, le roi ne met pas les mains là;
+ Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.
+
+Tel était ce prince mélancolique qui, plus que tout autre, avait besoin
+des douces consolations de l'amitié. Avec une abnégation héroïque, digne
+de toute notre admiration, il avait abdiqué aux mains de Richelieu. Il
+sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre
+génie du ministre. Mais aussi que de pensées amères en ce coeur royal,
+que de rages dévorées en secret, que de sourdes révoltes!
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Il me gêne, il m'opprime! et je ne suis ni maître
+ Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-être.
+ A force de marcher si lourdement sur moi
+ Craint-il pas à la fin de réveiller le roi?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le manant est du moins maître et roi dans son bouge!
+ Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge;
+ Toujours là, grave et dur, me disant à loisir:
+ --«Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!»
+ Dérision! cet homme au peuple me dérobe,
+ Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,
+ Et quant un passant dit:--«Qu'est-ce donc que je voi
+ Devant le cardinal?»--On répond: «C'est le roi.»
+
+Ce roi si profondément malheureux, ce mari sans épouse, ce fils sans
+mère, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement
+vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges
+consolateurs dont la moins aimée fut pour lui comme un baume céleste sur
+ce Golgotha qu'on appelle le trône.
+
+C'est à Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII,
+parmi les filles d'honneur de sa mère, Marie de Médicis, remarqua
+mademoiselle de Hautefort. C'était une toute jeune fille encore,
+presqu'une enfant. On l'appelait l'_Aurore_, pour marquer son extrême
+jeunesse et son innocent éclat. Elle était blanche et rose; ses grands
+yeux bleus voilés de longs cils avaient une admirable expression, ses
+cheveux d'un blond cendré étaient d'une richesse incomparable, enfin un
+très-grand air tempéré par une tenue presque sévère relevait encore
+cette beauté précoce.
+
+«La modestie, aussi bien que la beauté de mademoiselle de Hautefort, dit
+M. Cousin, touchèrent profondément Louis XIII; peu à peu il ne put se
+passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'à
+son retour de Lyon, après la fameuse _journée des dupes_, l'intérêt de
+l'Etat et sa fidélité à Richelieu le forcèrent d'éloigner sa mère, il
+lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne, en la priant de la
+bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.»
+
+La reine reçut avec une froideur facile à comprendre sa nouvelle fille
+d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui était bien
+autrement pénible, une surveillante chargée d'épier ses moindres actions
+et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas à le
+reconnaître: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sûre et plus
+désintéressée.
+
+Certaine du dévouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put
+la voir sans inquiétude et même favoriser l'amour du roi pour la belle
+Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de
+Richelieu. Le caractère des deux amants lui était un sûr garant de
+l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!
+
+Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis
+XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fenêtre du
+salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse,
+de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait à
+lui démontrer qu'ils ont tort ceux qui croient
+
+ «Que l'Alète au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.»
+
+Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il
+disait à son amie: on a retrouvé à sa mort ces singuliers
+procès-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers
+élégiaques.
+
+Il n'est rien resté des poésies amoureuses de Louis XIII. «Mais voici un
+couplet qui peint avec assez de grâce le charme qu'exerçait mademoiselle
+de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:»
+
+ Hautefort merveille
+ Réveille
+ Tous les sens de Louis,
+ Quand sa bouche vermeille
+ Lui fait voir un souris.
+
+Ces relations si tristes, ces glaciales assiduités pesaient horriblement
+à mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profité pour rompre
+d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du
+roi, c'était autant par amitié pour la reine que par pitié pour le
+malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mêlait à ces sentiments; elle
+était fière de résister à Richelieu, dont elle s'était déclarée
+l'ennemie.
+
+Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable
+l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer
+facilement à lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais
+il n'avait pas tardé à se convaincre que toutes ses séductions ne
+tenteraient jamais la fière jeune fille tout entière au parti de la
+reine qu'elle croyait injustement délaissée et persécutée.
+
+Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle
+sérieux, Richelieu entreprit de l'éloigner; il y réussit facilement. Il
+tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prêtre éveilla
+dans le coeur de son pénitent des scrupules que calment d'ordinaire les
+directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya
+d'arracher de son coeur une passion que le représentant de Dieu sur la
+terre lui disait être criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter
+la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que
+souvent elle avait songé à provoquer la première.
+
+Privé de cette douce affection qui l'avait aidé à supporter les amères
+tristesses de sa vie, Louis XIII était devenu plus morose et plus sombre
+que jamais. Telles furent alors les inquiétudes de Richelieu et des
+politiques de son parti, qu'ils résolurent de remplacer, s'il était
+possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.
+
+C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'évêque de
+Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargèrent de la
+négociation.
+
+La beauté de mademoiselle de La Fayette était le contraste vivant de
+celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frêle et brune, toute sa
+force semblait s'être réfugiée dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda
+pas à la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de
+Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'éprit d'une tendre passion pour
+ce roi déshérité de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de
+prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau
+danger, employa le moyen qui déjà lui avait si bien réussi. D'habiles
+confesseurs jetèrent le trouble dans l'âme de ces deux amants si faibles
+et si timides, dont l'amour était devenu si vif, qu'ils se défiaient
+d'eux-mêmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le
+roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la
+grille d'un cloître le séparait de son amie. Du fond de sa cellule,
+mademoiselle de La Fayette put rendre à la reine, son amie, un grand et
+dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander
+l'hospitalité à sa femme, qui habitait le Louvre: peut-être
+s'agissait-il pour Anne d'Autriche de légitimer la naissance d'un enfant
+qui devait être Louis XIV.
+
+Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visitée
+par le roi, était tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de
+donner à Louis XIII un ami au lieu d'une maîtresse, Cinq-Mars. M. Alfred
+de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-écuyer de
+Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mérite pas. Ce ne fut qu'un
+courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout à la fois
+Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis
+XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste
+monarque n'a prononcé le mot cruel qu'on lui a prêté, le jour de
+l'exécution de son ami: «Monsieur le Grand doit à cette heure faire une
+assez triste grimace[6].»
+
+[Note 6: Au sujet de tous les mots historiques ou prétendus tels, il
+est intéressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard
+Fournier, _l'Esprit dans l'Histoire_, 1 v. in-18, Dentu, édit. Paris
+1860.]
+
+Pénétré de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son
+cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins,
+pour sécher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort.
+Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau,
+Richelieu l'éloigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal
+n'avait pas tort de redouter la séduisante Marie. Toute dévouée à la
+reine, son caractère chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles
+entreprises. C'est peut-être à elle que Richelieu doit de n'avoir pu
+savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Déguisée en
+grisette, elle pénétra à la Bastille jusqu'auprès du chevalier de Jars,
+ce héros de dévouement qui, plutôt que de trahir le secret de la reine,
+s'était laissé condamner à mort et venait d'être gracié au moment même
+où il avait déjà la tête sur le billot. De Jars n'hésita pas à exposer
+sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prévenu, put
+confirmer les fausses révélations de la reine.
+
+Quelques années plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort épousa le
+maréchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la
+force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.
+
+Telles furent les royales amours pendant le règne de Louis XIII. Si la
+galanterie politique joua, durant cette période, un rôle un peu effacé,
+elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes
+atteindre, sous Louis XIV, à l'apogée de leur puissance, présider plus
+tard aux orgies de la Régence, et, sous la dénomination sarcastique de
+_Cotillons_, que leur donna le grand Frédéric, achever, sous Louis XV,
+la ruine de la monarchie française.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+I. Les Maîtresses légendaires
+
+II. Agnès Sorel
+
+III. Les Amours de François Ier
+
+IV. La comtesse de Chateaubriant
+
+V. La duchesse d'Etampes
+
+VI. La belle Ferronnière
+
+VII. Diane de Poitiers
+
+VIII. Marie Touchet
+
+IX. Le Vert-Galant
+
+X. La belle Gabrielle
+
+XI. Henriette d'Entragues
+
+XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette
+
+
+
+
+
+
+Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+page at https://pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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diff --git a/17105-h.zip b/17105-h.zip
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--- /dev/null
+++ b/17105-h.zip
Binary files differ
diff --git a/17105-h/17105-h.htm b/17105-h/17105-h.htm
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@@ -0,0 +1,9568 @@
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les cotillons célèbres
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: November 19, 2005 [EBook #17105]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<h1><big>LES COTILLONS C&Eacute;L&Egrave;BRES</big></h1>
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+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="center">
+ <img src="images/001.jpg"
+ alt="medalion" title="medalion" />
+</div>
+
+<h3>
+PARIS<br />
+E. DENTU, &Eacute;DITEUR<br />
+LIBRAIRE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES<br />
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS, 13<br />
+MDCCCLXI<br />
+</h3>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES.</h2>
+
+<table summary="TABLE"><tr><td>
+<a href="#I"><b>I. Les Ma&icirc;tresses l&eacute;gendaires</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II. Agn&egrave;s Sorel</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III. Les Amours de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup></b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV. La comtesse de Chateaubriant</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V. La duchesse d'Etampes</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI. La belle Ferronni&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII. Diane de Poitiers</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII. Marie Touchet</b></a><br />
+<a href="#IX"><b>IX. Le Vert-Galant</b></a><br />
+<a href="#X"><b>X. La belle Gabrielle</b></a><br />
+<a href="#XI"><b>XI. Henriette d'Entragues</b></a><br />
+<a href="#XII"><b>XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette</b></a><br />
+</td></tr></table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="center">
+ <img src="images/003.jpg"
+ alt="f" title="fe" />
+</div>
+<h3>DIANE DE POITIERS</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la
+jeunesse pr&eacute;somptueuse d'aujourd'hui le consid&egrave;re, en raison de sa
+qualit&eacute; d'acad&eacute;micien, comme fort peu apte &agrave; juger des choses
+litt&eacute;raires, m'a affirm&eacute; que, de son temps, un livre ne paraissait
+jamais sans une pr&eacute;face, d'autant plus longue que le livre &eacute;tait plus
+mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les &laquo;<i>motifs urgents
+qui l'avaient d&eacute;termin&eacute; &agrave; prendre la plume</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Je me conformerai &agrave; cet &laquo;usage antique et solennel,&raquo; quoiqu'il soit fort
+pass&eacute; de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un
+livre que de ne pas faire une com&eacute;die en cinq actes et en vers pour
+l'Od&eacute;on.</p>
+
+<p>La litt&eacute;rature courante et le roman soi-disant historique ont depuis
+longtemps d&eacute;figur&eacute; toutes ces femmes c&eacute;l&egrave;bres, parvenues de l'amour,
+reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beaut&eacute;. H&eacute;ro&iuml;nes de
+drame ou de roman, les ma&icirc;tresses des rois de France ont d&ucirc; subir toutes
+les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en sc&egrave;ne, tant&ocirc;t plac&eacute;es
+dans le nuage ou tra&icirc;n&eacute;es au ruisseau. La s&eacute;v&egrave;re histoire se voilait la
+face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables.</p>
+
+<p>Si bien que nous ne connaissons plus gu&egrave;re aujourd'hui &laquo;ces reines
+d'amour,&raquo; qui, d'un regard souvent ont chang&eacute; la politique des rois
+qu'elles dominaient.</p>
+
+<p>Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!!</p>
+
+<p>J'ai entrepris de restituer &agrave; ces femmes c&eacute;l&egrave;bres leur v&eacute;ritable
+physionomie. Ce n'est ni une r&eacute;habilitation ni un anath&egrave;me, je ne tresse
+point de couronnes, mais je ne pr&eacute;pare pas de claie.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des m&eacute;moires,
+j'ai cherch&eacute; la v&eacute;rit&eacute;, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ce titre de <i>Cotillons c&eacute;l&egrave;bres</i> que d'aucuns trouveront
+peut-&ecirc;tre un peu vert, je l'ai sans fa&ccedil;on emprunt&eacute; &agrave; S.M. le roi de
+Prusse.</p>
+
+<p>Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il
+n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaill&eacute;
+pour quelqu'un.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<h3>LES MAITRESSES L&Eacute;GENDAIRES.</h3>
+
+
+<p>Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue
+liste de ces favorites qui, de r&egrave;gne en r&egrave;gne, se transmirent le sceptre
+du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que
+les autres, dirigent et r&eacute;sument la politique de leur temps.</p>
+
+<p>Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de
+M&eacute;rov&eacute;e, les h&eacute;ritiers ab&acirc;tardis de Charlemagne et les premiers
+successeurs de Hugues Capet n'eurent point de ma&icirc;tresses, mais plut&ocirc;t &agrave;
+la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres diff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la
+couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les d&eacute;signent sous le nom
+de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur v&eacute;ritable &eacute;tat.</p>
+
+<p>Les concubines &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s ce que sont encore aujourd'hui en
+Allemagne, berceau de la race franque, les &eacute;pouses morganatiques des
+princes, &agrave; cette diff&eacute;rence pr&egrave;s que ces unions de la main gauche ne
+sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais
+cette diff&eacute;rence, on le comprend de reste, n'est que le r&eacute;sultat de la
+civilisation chr&eacute;tienne qui ne tarda pas &agrave; proscrire cette sorte de
+polygamie.</p>
+
+<p>Les enfants des concubines &eacute;taient l&eacute;gitimes, bien qu'ils ne fussent pas
+aptes &agrave; succ&eacute;der &agrave; la couronne, du moins dans l'ordre r&eacute;gulier de
+l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; royale. Quelques-uns n&eacute;anmoins arriv&egrave;rent au tr&ocirc;ne, du fait
+de l'ascendant ou des crimes de leur m&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la d&eacute;pravation des
+moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'&eacute;tait un des traits
+caract&eacute;ristiques de la constitution de la famille chez les barbares.
+Tacite nous montre les Germains p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, pour la femme, d'un respect
+mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment d&eacute;licat, compl&eacute;tement
+ignor&eacute; du monde ancien, ne s'&eacute;levait pas cependant jusqu'&agrave; la conception
+du mariage chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>L'&Eacute;glise toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, c&eacute;da &agrave;
+la rigueur des temps. Elle tol&eacute;ra, chez ses ma&icirc;tres, ce qu'elle ne
+pouvait emp&ecirc;cher, et pendant plusieurs si&egrave;cles encore, elle oublia de
+frapper sur les tr&ocirc;nes l'adult&egrave;re et l'inceste.</p>
+
+<p>Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premi&egrave;res
+favorites, ma&icirc;tresses l&eacute;gendaires, dont, la plupart du temps, les noms
+seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne &agrave;
+essayer de prononcer ces syllabes tudesques.</p>
+
+<p>Clotaire 1<sup>er</sup> aima tour &agrave; tour <i>Ar&eacute;gonde, Chuns&egrave;ne, Gondiuque</i> et
+<i>Waldetrude</i>; les ma&icirc;tresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les
+p&egrave;res-nobles dans le drame m&eacute;rovingien, s'appellent des noms harmonieux
+de <i>Marcatrude</i> et <i>Austregilde</i>. Clotaire II, plus r&eacute;serv&eacute;, se borna &agrave;
+la seule <i>Haldetrude. Mirofl&egrave;de</i> et <i>Marcouefve</i> se partag&egrave;rent le coeur
+de Caribert. Il n'est pas jusqu'&agrave; Dagobert qui n'ait fait r&eacute;sonner les
+&eacute;chos de la for&ecirc;t de Compi&egrave;gne et de la for&ecirc;t de Braine des noms de
+<i>Raguetrude</i>, damoiselle d'Austrasie, et de <i>Wlf&eacute;gunde</i>;</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Le bon roi Dagobert</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aimait &agrave; tort et &agrave; travers.</span><br />
+</p>
+
+<p>Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le
+roi faisait la sourde oreille, &agrave; ce que pr&eacute;tend, du moins, la fin du
+couplet grivois, dont nous avons cit&eacute; les deux premiers vers.</p>
+
+<p>Du milieu de ces figures effac&eacute;es se d&eacute;tachent plusieurs physionomies
+saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un r&egrave;gne,
+une &eacute;poque.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re que nous rencontrons est celle de Fr&eacute;d&eacute;gonde, la blonde
+ma&icirc;tresse de Chilp&eacute;ric, qu'il finit par &eacute;pouser, apr&egrave;s deux alliances
+royales.</p>
+
+<p>Il n'y a peut-&ecirc;tre dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et
+Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharn&eacute;e avec plus de
+rage. On a pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Fr&eacute;d&eacute;gonde tous les crimes et toutes les infamies, et
+son nom, comme celui de N&eacute;ron, est devenu</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Dans la race future,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aux ma&icirc;tresses des rois la plus cruelle injure.</span><br />
+</p>
+
+<p>On en a fait une fr&eacute;n&eacute;tique de luxure comme Messaline, une horrible
+empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.</p>
+
+<p>Mais la critique moderne<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> a fait justice de ces imputations absurdes,
+amoncel&eacute;es sur elle par la haine des gens d'&eacute;glise, qui seuls alors
+&eacute;crivaient l'histoire. Elle a relev&eacute; toutes les contradictions et les
+impossibilit&eacute;s de cet &eacute;chafaudage d'accusations monstrueuses qui
+s'&eacute;tayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs
+sanglantes, il n'est rest&eacute; que la d&eacute;monstration nette, irr&eacute;futable et
+concluante de la sup&eacute;riorit&eacute; des talents et du g&eacute;nie de cette femme.</p>
+
+<p>N&eacute;e dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante
+beaut&eacute; et les gr&acirc;ces de son esprit firent la plus vive impression sur le
+coeur de Chilp&eacute;ric I<sup>er</sup>. Ce prince lui sacrifia <i>Audov&egrave;re</i> et
+<i>Galsuinthe</i>, ses deux &eacute;pouses l&eacute;gitimes, et les trois fils qu'il avait
+eus d'Audov&egrave;re. Leurs fins mis&eacute;rables ou violentes, on les a longtemps
+attribu&eacute;es aux artifices et &agrave; la sc&eacute;l&eacute;ratesse de la favorite; c'est elle
+qui avait tout fait, tout pr&eacute;par&eacute;, tout ex&eacute;cut&eacute;; chaque coup de poignard
+partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtri&egrave;re, on lui faisait
+&eacute;gorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.</p>
+
+<p>Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de m&eacute;nagements pour
+les crimes bien autrement r&eacute;els et positifs de Brunehaut, sa rivale. La
+reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut
+clerg&eacute;; elle trouva en lui un appui s&ucirc;r dans le pr&eacute;sent et un
+pan&eacute;gyriste d&eacute;vou&eacute; pour l'avenir.</p>
+
+<p>L'&eacute;cole historique moderne a replac&eacute; les choses &agrave; leur v&eacute;ritable point
+de vue. Brunehaut nous appara&icirc;t telle qu'elle fut, une princesse
+arrogante, imp&eacute;rieuse, &agrave; demi Romaine, s'acharnant &agrave; une lutte
+au-dessus de ses forces et de son g&eacute;nie contre l'ind&eacute;pendance farouche
+des leudes de l'Est.</p>
+
+<p>Fr&eacute;d&eacute;gonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour
+s'asseoir sur le tr&ocirc;ne de Neustrie, personnifie la r&eacute;sistance &agrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment &eacute;tranger; la cause qu'elle d&eacute;fend, et qui triomphe avec et par
+elle, est celle de la nationalit&eacute; fran&ccedil;aise, dont les germes se
+d&eacute;veloppent d&eacute;j&agrave; dans les provinces d'entre Seine et Loire.</p>
+
+<p>Fr&eacute;d&eacute;gonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du
+d&eacute;sint&eacute;ressement; j'ajouterai m&ecirc;me, si le mot ne sonnait pas &eacute;trangement
+&agrave; cette &eacute;poque, celui de l'humanit&eacute;. En opposition aux exactions, &agrave; la
+cupidit&eacute; insatiable de Brunehaut, on aime &agrave; constater la noble conduite
+de la femme de Chilp&eacute;ric, se d&eacute;pouillant de ses joyaux et de ses biens
+pour soulager la mis&egrave;re et les souffrances g&eacute;n&eacute;rales dans une cruelle
+&eacute;pid&eacute;mie qui d&eacute;cima le royaume, en l'ann&eacute;e 580.</p>
+
+<p>Maintenant, quittons le terrain s&eacute;v&egrave;re de l'histoire pour rentrer dans
+le cadre de ce livre. Fr&eacute;d&eacute;gonde, cette femme que Chilp&eacute;ric aima toute
+sa vie d'un amour exalt&eacute;, lui fut-elle fid&egrave;le? Aimoin et les moines qui
+ont &eacute;crit le <i>Gesta Francorum</i> lui donnent pour amant, du vivant de son
+mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et
+accusent celui-ci de l'assassinat du roi.</p>
+
+<p>Ces deux imputations paraissent aussi peu justifi&eacute;es l'une que l'autre.</p>
+
+<p>Voici le r&eacute;cit d'Aimoin: &laquo;La reine, dit-il, venait de quitter Chilp&eacute;ric
+qui se disposait &agrave; partir pour la chasse; elle entra dans une salle de
+bain, o&ugrave; elle attendait Landry. Le roi, revenant tout &agrave; coup sur ses
+pas, aper&ccedil;ut sa femme, et lui donna un l&eacute;ger coup de baguette par
+derri&egrave;re. Fr&eacute;d&eacute;gonde, croyant que c'&eacute;tait son amant qui l'avait touch&eacute;e,
+dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'&eacute;tait pas bien d'en
+user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il
+n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi,
+confondu, s'&eacute;loigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourn&eacute; la
+t&ecirc;te, le reconnut, et pr&eacute;voyant &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s la jalousie le
+porterait, elle d&eacute;cida Landry &agrave; assassiner son ma&icirc;tre, en lui rapportant
+ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime &eacute;tait
+leur seule chance de salut.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette
+fable. Comment admettre que le prince outrag&eacute;, dont la patience et le
+sang-froid n'&eacute;taient pas les vertus dominantes, ait pu s'&eacute;loigner sans
+mot dire, au moment o&ugrave; le hasard lui r&eacute;v&eacute;lait la liaison criminelle de
+sa femme? Il faudrait supposer &agrave; ce barbare la dignit&eacute; et le bon ton
+d'un de nos raffin&eacute;s de civilisation. D'ailleurs, Fr&eacute;d&eacute;gonde avait tout
+&agrave; craindre et rien &agrave; esp&eacute;rer de la mort de son &eacute;poux. Elle demeurait
+seule, charg&eacute;e de la tutelle d'un enfant de quatre mois, press&eacute;e de tous
+c&ocirc;t&eacute;s par des ennemis furieux.</p>
+
+<p>R&eacute;duite &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute;, la reine se montra &agrave; la hauteur du danger.
+Comme Marie-Th&eacute;r&egrave;se enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et
+les ralliant &agrave; la cause de son fils, nous la voyons, &agrave; la journ&eacute;e de
+Soissons, parcourir les rangs de l'arm&eacute;e, haranguer les soldats et faire
+passer dans l'&acirc;me de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met &agrave;
+leur t&ecirc;te ce Landry dont les talents militaires lui assurent la
+victoire.</p>
+
+<p>Blanche de Castille, la chaste m&egrave;re de saint Louis, n'h&eacute;sita pas en
+pareille circonstance &agrave; employer les bras du comte de Champagne dont
+elle avait repouss&eacute; l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilp&eacute;ric
+aurait-elle refus&eacute; les services d'un capitaine d&eacute;vou&eacute; et habile, qu'une
+calomnie posthume s'est plu ensuite &agrave; transformer en s&eacute;ducteur et en
+meurtrier?</p>
+
+<p>Le triomphe d&eacute;finitif de l'arm&eacute;e neustrienne assura le repos et la
+gloire du r&egrave;gne de Fr&eacute;d&eacute;gonde pendant la minorit&eacute; de son fils. Elle
+mourut dans tout l'&eacute;clat d'un tr&ocirc;ne affermi et pacifi&eacute;, &agrave; l'&acirc;ge de
+cinquante-quatre ans, ayant conserv&eacute; jusqu'&agrave; cet &acirc;ge toute sa gr&acirc;ce et
+toute sa beaut&eacute;. Femme, reine et m&egrave;re, Fr&eacute;d&eacute;gonde nous para&icirc;t
+irr&eacute;prochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut,
+au contraire, est attest&eacute;e par tous les historiens; elle causa la ruine
+de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit,
+octog&eacute;naire, livrer &agrave; une d&eacute;bauche pr&eacute;coce ses deux petits-fils qu'elle
+ne tarde pas &agrave; faire &eacute;gorger, quand ils essaient de secouer son joug
+odieux.</p>
+
+<p>Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs si&egrave;cles qu'une
+nuit &eacute;paisse enveloppe, et arr&ecirc;tons-nous devant une touchante figure que
+tour &agrave; tour le drame et le roman ont popularis&eacute;e. Agn&egrave;s de M&eacute;ranie, qui
+a inspir&eacute; &agrave; M. Ponsard une de ses meilleures pi&egrave;ces, ne fut pas la
+ma&icirc;tresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant &eacute;t&eacute;
+d&eacute;clar&eacute;e ill&eacute;gitime par les foudres toutes-puissantes de la Papaut&eacute;, on
+ne peut gu&egrave;re la consid&eacute;rer que comme une de ces &eacute;pouses morganatiques
+dont nous parlions tout &agrave; l'heure. L'histoire des amours de Philippe et
+d'Agn&egrave;s est triste et curieuse. Apr&egrave;s la mort d'Isabelle de Hainaut, sa
+premi&egrave;re femme, le roi de France avait demand&eacute; la main de la fille du
+roi de Danemark, Waldemar I<sup>er</sup>, la princesse Isemburge. Elle lui fut
+accord&eacute;e et le mariage se c&eacute;l&eacute;bra en grande pompe &agrave; Amiens. Mais cette
+union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la premi&egrave;re nuit de
+ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle &eacute;pouse et refusa de la
+revoir. Que s'&eacute;tait-il pass&eacute; dans le royal t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te? C'est un
+myst&egrave;re que le temps n'a point &eacute;clairci.</p>
+
+<p>Dans la proc&eacute;dure qui eut lieu &agrave; l'occasion de la dissolution de ce
+mariage, le roi n'argu&euml; d'aucune imperfection physique, il n'&eacute;l&egrave;ve aucun
+soup&ccedil;on sur la chastet&eacute; d'Isemburge; il d&eacute;clare seulement ressentir pour
+elle un &eacute;loignement insurmontable, et comme il fallait un pr&eacute;texte aux
+&eacute;v&ecirc;ques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il
+all&egrave;gue une pr&eacute;tendue parent&eacute; avec elle sans m&ecirc;me en fournir la preuve.
+Son clerg&eacute;, ob&eacute;issant &agrave; ses d&eacute;sirs, pronon&ccedil;a la nullit&eacute; du mariage.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t il &eacute;pousait Agn&egrave;s, fille du duc Berthold de M&eacute;ranie,
+dont il s'&eacute;tait &eacute;pris &agrave; la simple vue d'un portrait. Cette union, que
+l'amour des deux &eacute;poux e&ucirc;t rendue si heureuse, ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre
+troubl&eacute;e. Le pape C&eacute;lestin, et apr&egrave;s lui son successeur Innocent III, un
+des plus &eacute;nergiques pontifes du moyen &acirc;ge, refus&egrave;rent de sanctionner le
+divorce prononc&eacute; par les pr&eacute;lats fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable
+qui pr&eacute;tendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le
+l&eacute;gat du Pape assembla un concile &agrave; Lyon, excommunia Philippe, et mit le
+royaume en interdit.</p>
+
+<p>L'amant d'Agn&egrave;s ne se laissa pas abattre par cet anath&egrave;me, arme terrible
+alors; il fit casser par le parlement la d&eacute;cision du concile et saisir
+le temporel des pr&eacute;lats qui l'avaient condamn&eacute;.</p>
+
+<p>A ce jeu il e&ucirc;t perdu sa couronne, si Agn&egrave;s, voyant l'isolement se faire
+autour du monarque impuissant &agrave; lutter contre les superstitions de son
+temps, ne s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e au plus douloureux des sacrifices. Elle
+craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un
+couvent o&ugrave; elle mourut de chagrin la m&ecirc;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'h&eacute;sita pas &agrave;
+reconna&icirc;tre pour l&eacute;gitimes.</p>
+
+<p>Nous voici arriv&eacute;s &agrave; une des &eacute;poques les plus tristes de notre histoire.
+Un fou est assis sur le tr&ocirc;ne de France; &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s s'agite une
+incroyable m&ecirc;l&eacute;e de trahisons, de d&eacute;bauches et d'infamies. Les princes
+du sang, les fr&egrave;res du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis
+qu'Isabeau de Bavi&egrave;re, &eacute;pouse adult&egrave;re, m&egrave;re d&eacute;natur&eacute;e, le vend &agrave;
+l'&eacute;tranger<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>Dans ce palais de l'h&ocirc;tel des Tournelles, o&ugrave; la luxure tr&eacute;buche &agrave; chaque
+pas dans le sang, une int&eacute;ressante et douce physionomie se d&eacute;tache du
+moins sur le fond sombre du tableau, la ma&icirc;tresse ou plut&ocirc;t la
+garde-malade de l'insens&eacute; Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer
+ses acc&egrave;s furieux; il ob&eacute;it &agrave; sa voix et le peuple attendri d&eacute;cerne &agrave;
+cet ange consolateur le surnom de <i>petite reine</i>.</p>
+
+<p>L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'&eacute;tait,
+dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva
+belle; ce fut Isabeau elle-m&ecirc;me qui, pour se d&eacute;barrasser du malheureux
+insens&eacute;, la jeta dans le lit de son mari.</p>
+
+<p>A dater de ce moment, toujours aux c&ocirc;t&eacute;s du roi de France, on retrouve
+Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme
+les cartes &agrave; jouer ou tarots &eacute;taient sa seule distraction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les
+cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement
+les bizarres figures.</p>
+
+<p>Tandis que chacun cherchait &agrave; s'attacher &agrave; une fortune nouvelle et
+prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la <i>petite reine</i>
+restait fid&egrave;le au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs
+abandonnaient le monarque infortun&eacute;, Odette de Champdivers, symbole du
+pauvre peuple attach&eacute; &agrave; son ma&icirc;tre, semble annoncer d&eacute;j&agrave; l'apparition
+prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui
+devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>AGNES SOREL.</h3>
+
+<h3>LA COUR DE CHARLES VII.</h3>
+
+
+<p>Souverain d&eacute;poss&eacute;d&eacute;, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant
+une &agrave; une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la
+proie des Anglais. La Normandie &eacute;tait conquise; Paris ob&eacute;issait &agrave; des
+ma&icirc;tres venus d'outremer; Orl&eacute;ans et toutes les villes environnantes ne
+voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royaut&eacute; fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>A l'insens&eacute; Charles VI il e&ucirc;t fallu un successeur actif et &eacute;nergique,
+Charles VII &eacute;tait indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur
+guerri&egrave;re de ses chevaliers fid&egrave;les, il ne songeait qu'&agrave; la contenir,
+et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et
+de f&ecirc;tes, &agrave; l'heure o&ugrave; pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce s'&eacute;croulait l'&eacute;difice si
+p&eacute;niblement construit de la nationalit&eacute;.</p>
+
+<p>L'Anglais, d&eacute;j&agrave;, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le
+titre de roi d'Angleterre et de France.</p>
+
+<p>Quelques jours encore, et c'en &eacute;tait fait du royaume de Charles VII, la
+France &eacute;tait &agrave; deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la
+sauver....</p>
+
+<p>Le miracle eut lieu!</p>
+
+<p>Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, appara&icirc;t tout &agrave; coup
+&agrave; la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble berg&egrave;re de
+Domr&eacute;my.</p>
+
+<p>A travers mille p&eacute;rils, elle est venue trouver Charles VII, parce
+qu'elle en a re&ccedil;u l'ordre d'en haut; des voix ont parl&eacute; &agrave; son oreille;
+elle a ob&eacute;i.</p>
+
+<p>A cette heure o&ugrave; le d&eacute;couragement s'est empar&eacute; de tous, elle annonce
+qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le
+&laquo;gentil Dauphin,&raquo; pour sauver la France.</p>
+
+<p>L'incr&eacute;dulit&eacute; et la raillerie l'accueillent. En ce temps de
+superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi &agrave; ses
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans.</p>
+
+<p>Mais Charles VII r&eacute;pond:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je b&eacute;nirai cette
+main.</p>
+
+<p>Et il accueille Jeanne Darc, et il d&eacute;clare que, le premier, il veut
+combattre sous sa miraculeuse banni&egrave;re.</p>
+
+<p>A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier
+capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de
+la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier &eacute;cuyer,
+Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour h&eacute;rauts
+d'armes d'Ambleville et Guienne; le fr&egrave;re Jean Pasquerel, lecteur du
+couvent des Augustins de Tours, est son aum&ocirc;nier.</p>
+
+<p>La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole
+de salut, a entendu la voix de la vierge inspir&eacute;e, la France tressaille
+et rena&icirc;t &agrave; l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Jeanne Darc dit:</p>
+
+<p>&mdash;Levez vous, et marchons!</p>
+
+<p>Chacun se l&egrave;ve et la suit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons sauver Orl&eacute;ans!</p>
+
+<p>Et Orl&eacute;ans est sauv&eacute;.</p>
+
+<p>De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble &agrave; son tour.
+Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait &agrave;
+tous. L'Anglais n'attaque plus, il se d&eacute;fend. Il se renferme dans ses
+places fortes dont les murailles ne lui semblent m&ecirc;me plus un abri
+suffisant. L'heure de la d&eacute;livrance a sonn&eacute; et, chaque jour, depuis
+l'arriv&eacute;e de l'h&eacute;ro&iuml;que jeune fille, est marqu&eacute; par de nouvelles
+conqu&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bient&ocirc;t, &agrave; la t&ecirc;te
+de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'enti&egrave;rement occup&eacute;
+par l'ennemi, et arrive jusqu'&agrave; Reims o&ugrave; Charles VII doit &ecirc;tre sacr&eacute;.</p>
+
+<p>A l'&eacute;glise, elle se tient pr&egrave;s du roi, son &eacute;tendard &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait &agrave; la peine, dit-il, il est juste qu'il soit &agrave; l'honneur.</p>
+
+<p>Mais l&agrave; s'arr&ecirc;te la mission de la vierge inspir&eacute;e, les c&eacute;r&eacute;monies du
+sacre termin&eacute;es, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se
+retirer. Se mettant &agrave; genoux devant lui, &laquo;<i>l'accolant par les genoux</i>,&raquo;
+elle se met &agrave; fondre en larmes et toute l'assembl&eacute;e avec elle:</p>
+
+<p>&mdash;Gentil roi, dit-elle, ores est ex&eacute;cut&eacute; le plaisir de Dieu qui voulait
+que vous vinssiez &agrave; Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que
+vous &ecirc;tes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voil&agrave; mon
+devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui
+sont en grand mal de moi.</p>
+
+<p>Mais elle exer&ccedil;ait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'arm&eacute;e
+pour qu'on la laiss&acirc;t partir. Oblig&eacute;e de rester, elle en &eacute;prouve un
+&laquo;grand regret;&raquo; sa confiance en elle m&ecirc;me l'abandonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends plus <i>mes voix</i>, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin
+prochaine.</p>
+
+<p>Ce triste pressentiment allait, h&eacute;las! se r&eacute;aliser bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne assi&eacute;geait alors Compi&egrave;gne, qui venait de se rendre
+aux armes de Charles VII.</p>
+
+<p>Toujours la premi&egrave;re au danger, Jeanne Darc accourt &agrave; la d&eacute;fense de la
+ville menac&eacute;e. D&egrave;s le jour de son arriv&eacute;e, elle tente contre les
+Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Fran&ccedil;ais, inf&eacute;rieurs en nombre,
+sont repouss&eacute;s. Jeanne, toujours la derni&egrave;re &agrave; la retraite, reste seule
+expos&eacute;e &agrave; tous les coups; elle tient t&ecirc;te aux masses afin de laisser aux
+siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe &agrave; rentrer dans la ville;
+il est trop tard. Imprudence, fatalit&eacute; ou trahison, la poterne qui doit
+assurer son salut est ferm&eacute;e, et, apr&egrave;s d'h&eacute;ro&iuml;ques efforts, elle est
+oblig&eacute;e de se rendre.</p>
+
+<p>Un chevalier bourguignon, le b&acirc;tard de Vend&ocirc;me, re&ccedil;oit son &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un
+cr&ecirc;pe de deuil. Les Anglais, au contraire, font &eacute;clater les transports
+de la joie la plus vive; dans toutes leurs &eacute;glises ils font chanter des
+<i>Te Deum</i>; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une
+arm&eacute;e!</p>
+
+<p>Mais tenir Jeanne Darc prisonni&egrave;re n'est point assez pour l'Anglais. Il
+faut tenter de d&eacute;truire le prestige de l'h&eacute;ro&iuml;ne de la France, et, par
+un proc&egrave;s inf&acirc;me, on essaie de la fl&eacute;trir.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&ecirc;que de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le d&eacute;shonneur et
+l'ignominie de cette t&acirc;che.</p>
+
+<p>Jeanne Darc est conduite &agrave; Rouen. Douze mois on la retient prisonni&egrave;re,
+la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, apr&egrave;s une
+proc&eacute;dure dans laquelle le ridicule le dispute &agrave; l'ignoble, au m&eacute;pris de
+toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite <i>Pucelle</i>, est
+d&eacute;clar&eacute;e <i>h&eacute;r&eacute;tique, dissolue, invocatrice de d&eacute;mons, blasph&egrave;meresse de
+Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse,
+idol&acirc;tre</i>.</p>
+
+<p>Le 24 mai 1431, l'inique sentence re&ccedil;oit son ex&eacute;cution, et Jeanne,
+conduite au b&ucirc;cher, expire au milieu des plus cruels tourments.</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute;sus! J&eacute;sus! J&eacute;sus!</p>
+
+<p>Telle est sa derni&egrave;re parole, l'expression supr&ecirc;me de ses mortelles
+angoisses, cri de douleur et d'esp&eacute;rance qui, dominant les g&eacute;missements
+et les sanglots de la foule agenouill&eacute;e autour du b&ucirc;cher, monte vers le
+ciel comme pour demander gr&acirc;ce pour cette France oublieuse qu'elle vient
+de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont
+rien tent&eacute; pour l'arracher des mains de ses ennemis.</p>
+
+<p>Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-m&ecirc;mes, et l'un de
+leurs g&eacute;n&eacute;raux ne put s'emp&ecirc;cher, lorsqu'on lui en apprit les d&eacute;tails,
+de s'&eacute;crier d'une voix indign&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous venons de commettre l&agrave; un ex&eacute;crable forfait! il nous portera
+malheur.</p>
+
+<p>La France apprit avec &eacute;pouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul,
+peut-&ecirc;tre, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point &eacute;mu. En
+douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait, &agrave; Reims,
+replac&eacute; la couronne sur sa t&ecirc;te. Pendant un an qu'avait dur&eacute; son
+ill&eacute;gale captivit&eacute;, il n'avait rien entrepris pour l'arracher &agrave;
+l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort.</p>
+
+<p>Le roi de France &eacute;tait retomb&eacute; dans son ancienne apathie, comme
+autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les
+Anglais s'acharnaient &agrave; d&eacute;truire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII
+dissipait ses journ&eacute;es en parties de chasse et passait les nuits &agrave;
+ex&eacute;cuter des ballets de sa composition.</p>
+
+<p>Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais
+le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les
+courtisans assez vils pour flatter tous ses go&ucirc;ts. Que de fois cependant
+il eut &agrave; rougir de son inaction!</p>
+
+<p>Un matin, Xaintrailles et La Hire &eacute;taient venus trouver le roi afin de
+tenir conseil; les &eacute;v&eacute;nements se pressaient avec une inqui&eacute;tante
+rapidit&eacute;; on le trouva, entour&eacute; de quelques familiers, fort occup&eacute; d'un
+ballet qu'on devait donner le soir m&ecirc;me. Charles VII, bien que fort
+contrari&eacute; de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes,
+voulut faire bonne contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne
+trouv&eacute;-je pas, malgr&eacute; l'Anglais, moyen de me divertir?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, Sire, r&eacute;pondit froidement La Hire, et &laquo;oncques on n'a vu
+ny o&uuml;y qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.&raquo;</p>
+
+<p>Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il &eacute;tait de
+ceux que la v&eacute;rit&eacute; blesse; sensible &agrave; la gloire, ambitieux, il d&eacute;sirait
+le &laquo;renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer
+dans le domaine de ses p&egrave;res,&raquo; mais l'&eacute;nergie lui manquait et nul
+n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs
+de sa petite cour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui
+disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis.</p>
+
+<p>Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'&ecirc;tre philosophe;
+tous les jours n'&eacute;taient pas jours de f&ecirc;te &agrave; sa cour; l'argent manquait
+souvent le lendemain des &laquo;festoyements,&raquo; il fallait alors recourir aux
+exp&eacute;dients. Toutes les chroniques de l'&eacute;poque parlent de cet incroyable
+d&eacute;n&ucirc;ment; le roi manquait des choses les plus n&eacute;cessaires, ses &eacute;cuyers
+n'avaient rien &agrave; servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui
+faire cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>Voici ce que raconte Martial d'Auvergne.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Un jour que La Hire et Pothon</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le vinrent voir pour festoyment,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'avoit qu'une queue de mouton</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et deux poulets tant seulement.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Las! cela est bien au rebours</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De ces viandes d&eacute;licieuses,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et de ces mets qu'on a tous jours</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En d&eacute;penses trop somptueuses.</span><br />
+</p>
+
+<p>Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors &agrave; Bourges, vint &agrave;
+manquer de chaussures; il fit mander un ma&icirc;tre cordonnier de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers.</p>
+
+<p>L'homme ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces
+souliers soient faits sans d&eacute;lai.</p>
+
+<p>Et comme l'homme ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, Sire, dit alors le ma&icirc;tre cordonnier, seulement il faut
+&ecirc;tre juste en affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mais que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens
+de prendre la mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire cr&eacute;dit aux gens insolvables,
+et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas pay&eacute;s....</p>
+
+<p>Charles VII entra dans une furieuse col&egrave;re, mais le ma&icirc;tre cordonnier
+n'avait rien dit qui ne f&ucirc;t l'exacte v&eacute;rit&eacute;; comment se r&eacute;volter contre
+un fait?</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le roi se plaignait am&egrave;rement de l'insolence de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, Sire, r&eacute;pondit un de ses familiers, il faut bien vous r&eacute;soudre
+&agrave; n'avoir plus cr&eacute;dit &agrave; Bourges, &laquo;puisque vous laissez les Anglais vous
+prendre tout.&raquo;</p>
+
+<p>A ces moments d'humiliants d&eacute;boires &laquo;la rougeur d'une noble vergogne&raquo;
+colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de
+reconqu&eacute;rir son royaume, il demandait ses armes et voulait, &agrave; l'instant
+m&ecirc;me, courir sus &agrave; l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une
+des pi&egrave;ces les plus sombres de son ch&acirc;teau et r&eacute;pandait des larmes
+am&egrave;res. Mais sa col&egrave;re se dissipait aussi vite qu'elle &eacute;tait venue, le
+lendemain il avait tout oubli&eacute; et de rechef ne pensait qu'&agrave; trouver
+&laquo;exp&eacute;dients de divertissements et de f&ecirc;tes.&raquo;</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le caract&egrave;re de ce prince, faible, nonchalant, mobile.
+Impressionnable &agrave; l'exc&egrave;s, il avait des &eacute;clairs d'indignation et de
+courage, mais fr&eacute;quentes &eacute;taient ses heures d'abattement et de
+d&eacute;sespoir. Un instant la voix inspir&eacute;e de Jeanne Darc avait r&eacute;veill&eacute; en
+lui le sentiment du devoir, mais cette voix &eacute;teinte, son caract&egrave;re
+avait repris le dessus, et il semblait &eacute;puis&eacute; par les efforts d'&eacute;nergie
+qu'il avait d&ucirc; faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle mena&ccedil;ait de
+devenir inutile, lorsque parut Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+<p>Le tr&ocirc;ne, sous Charles VII, a &eacute;t&eacute; sauv&eacute; par deux femmes, tel est le cri
+de l'histoire.</p>
+
+<p>L'une est la vierge inspir&eacute;e, qui, son miraculeux &eacute;tendard &agrave; la main,
+conduisait elle-m&ecirc;me les soldats &agrave; la bataille; l'autre est la ma&icirc;tresse
+du roi, la dame de beaut&eacute;</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Qui toujours songeant &agrave; la gloire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Avant de songer &agrave; l'amour,</span><br />
+</p>
+
+<p>devint la bonne f&eacute;e de son amant et contribua &agrave; lui faire m&eacute;riter ce
+surnom de &laquo;Victorieux&raquo; que lui d&eacute;cern&egrave;rent ses contemporains.</p>
+
+<p>La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle,
+que pour les Fran&ccedil;ais la galanterie est un v&eacute;ritable devoir de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s
+depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait
+pris ses quartiers d'hiver au ch&acirc;teau de Chinon. Charles VII
+affectionnait tout particuli&egrave;rement cette r&eacute;sidence b&acirc;tie au sommet d'un
+c&ocirc;teau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de
+Touraine.</p>
+
+<p>Charles VII n'&eacute;tait, pas encore &laquo;<i>le victorieux</i>,&raquo; il n'&eacute;tait que le
+&laquo;<i>roi de Bourges</i>,&raquo; surnom que lui avaient donn&eacute; ses ennemis.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Les Anglais, avec leurs croix rouges,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Voyant lors sa confusion,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'appelaient le <i>roi de Bourges</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par forme de d&eacute;rision.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les affaires, &agrave; cette &eacute;poque, allaient plus mal que jamais, les finances
+&eacute;taient compl&egrave;tement &eacute;puis&eacute;es; et, de tous c&ocirc;t&eacute;s, on annon&ccedil;ait ou l'on
+pr&eacute;voyait des d&eacute;sastres; on comprend d&egrave;s lors la mortelle tristesse de
+cette petite cour.</p>
+
+<p>C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arriv&eacute;e &agrave;
+Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de Ren&eacute; d'Anjou; il esp&eacute;rait que
+cette visite ferait quelque diversion &agrave; la monotonie de ses journ&eacute;es.</p>
+
+<p>Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distingu&eacute;es de son
+temps, venait &agrave; la cour de France, pour y solliciter la libert&eacute; de son
+mari fait prisonnier &agrave; la bataille de Bulgneville. Elle avait &agrave; plaider
+une cause difficile, puis elle comptait pour r&eacute;ussir, sur son adresse et
+sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agn&egrave;s Sorel, que l'on
+appelait alors la <i>demoiselle de Fromenteau</i>.</p>
+
+<p>Les esp&eacute;rances d'Isabelle ne furent pas tromp&eacute;es, toute la cour de
+Chinon n'eut plus bient&ocirc;t d'yeux que pour la <i>belle Tourangelle</i>, et,
+plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel &eacute;tait, il faut le dire, dans tout l'&eacute;clat de son admirable
+beaut&eacute;, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains,
+c'est-&agrave;-dire de ses admirateurs:</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un teint de lis et de roses, des yeux o&ugrave; la vivacit&eacute; &eacute;tait
+temp&eacute;r&eacute;e par tout ce que l'air de douceur a de plus s&eacute;duisant, une
+bouche que les gr&acirc;ces avaient form&eacute;e; tout cela &eacute;tait accompagn&eacute; d'une
+taille libre et d&eacute;gag&eacute;e, et relev&eacute; d'un esprit ais&eacute;, amusant, et d'un
+entretien dont la ga&icirc;t&eacute; et le tour agr&eacute;able n'excluaient ni la justesse,
+ni la solidit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La femme de Ren&eacute; d'Anjou, certaine d&eacute;sormais de l'influence d'Agn&egrave;s sur
+le coeur du roi, comprit que sa cause &eacute;tait gagn&eacute;e; cependant Charles
+h&eacute;sitait &agrave; se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la libert&eacute; de
+son mari assur&eacute;e, Isabelle partirait pour la Sicile, o&ugrave; l'accompagnerait
+sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se
+s&eacute;parer d'Agn&egrave;s.</p>
+
+<p>Isabelle avait, depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le motif des h&eacute;sitations
+du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser.
+Elle attendit, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; profiter de la premi&egrave;re occasion qui se
+pr&eacute;senterait. Elle n'eut pas longtemps &agrave; attendre.</p>
+
+<p>Heureusement pour la libert&eacute; de Ren&eacute; d'Anjou, les princes et les rois
+vont fort vite en amour, et Agn&egrave;s avait &eacute;t&eacute; touch&eacute;e de la grande passion
+de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout
+abandonnait, et d&egrave;s ce moment elle prit la r&eacute;solution de c&eacute;der.
+Peut-&ecirc;tre fut-elle tent&eacute;e par la grandeur de la t&acirc;che impos&eacute;e &agrave; l'amie
+de ce roi si faible, et con&ccedil;ut-elle d&egrave;s ce moment la pens&eacute;e d'user de
+toute son influence pour en faire un h&eacute;ros.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s consentit donc &agrave; se rendre aux voeux du roi, &agrave; seconder les
+secrets d&eacute;sirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, d&egrave;s les
+premiers jours, sa maladie pr&eacute;senta un caract&egrave;re si grave que les
+m&eacute;decins, appel&eacute;s par le roi, d&eacute;clar&egrave;rent que la jeune fille ne pouvait
+entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;claration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait
+les apparences. Charles VII, peu habitu&eacute; &agrave; dissimuler ses impressions,
+laissa &eacute;clater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, t&eacute;moigna un
+violent d&eacute;pit; elle h&eacute;sitait, disait-elle, entre deux partis: attendre
+le r&eacute;tablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait
+cependant prendre une d&eacute;cision. Isabelle demanda une audience au roi, et
+lui fit observer que si elle tardait davantage &agrave; se mettre en route,
+elle serait probablement arr&ecirc;t&eacute;e par les neiges; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, elle
+h&eacute;sitait beaucoup &agrave; abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et
+qui lui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e.</p>
+
+<p>Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agn&egrave;s Sorel
+resterait &agrave; la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et
+Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la gr&acirc;ce qu'elle sollicitait, fit ses
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part et ne tarda pas &agrave; quitter Chinon.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc Agn&egrave;s Sorel seule &agrave; la cour de France. Elle &eacute;tait tomb&eacute;e
+malade subitement, son r&eacute;tablissement fut tout aussi rapide, le roi ne
+laissa m&ecirc;me pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la
+justifier. A peine r&eacute;tablie, Agn&egrave;s Sorel fut attach&eacute;e &agrave; la reine en
+qualit&eacute; de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des
+recommandations d'Isabelle de Lorraine ou ob&eacute;issait-elle &agrave; une
+inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de d&eacute;cider, bien que
+la suite des &eacute;v&eacute;nements donne &agrave; penser qu'elle agit v&eacute;ritablement de son
+propre mouvement....</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel avait environ vingt-deux ans &agrave; cette &eacute;poque (1431). Elle
+&eacute;tait fille d'un gentilhomme longtemps attach&eacute; &agrave; la Maison de Clermont,
+du nom de <i>Sorelle</i>, <i>Soreau</i> ou <i>Surel</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, seigneur de Saint-G&eacute;ran, et
+de Catherine de Maignelais.</p>
+
+<p>N&eacute;e vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle
+perdit jeune encore son p&egrave;re et sa m&egrave;re, et fut confi&eacute;e aux soins d'une
+tante maternelle, la dame de Maignelais.</p>
+
+<p>&laquo;Agn&egrave;s, d&egrave;s l'&acirc;ge le plus tendre, &eacute;tait, au dire de tous, un v&eacute;ritable
+miracle de beaut&eacute;, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs
+portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village,
+tant&ocirc;t &agrave; pied, tant&ocirc;t mont&eacute;e sur un beau cheval alezan. Elle n'avait
+d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son
+admirable figure, et cependant on lui donnait d&eacute;j&agrave; un surnom que
+devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les
+na&iuml;fs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de
+beaut&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une
+&eacute;ducation soign&eacute;e, chose si rare &agrave; cette &eacute;poque, et tous ceux qui
+l'entendaient causer se retiraient &laquo;esbahis de son esprit et de son
+merveilleux enjouement.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agn&egrave;s, disait alors la
+dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beaut&eacute; de quoi faire
+la fortune de trois familles.</p>
+
+<p>Mais tous ces avantages qui &eacute;merveillaient chacun, tourn&egrave;rent contre la
+jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nomm&eacute;e
+Antoinette qui, bien inf&eacute;rieure &agrave; Agn&egrave;s, sous tous les rapports, ne
+tarda pas &agrave; en devenir jalouse; d&egrave;s lors le s&eacute;jour de cette maison,
+jusque l&agrave; si paisible, devint insupportable.</p>
+
+<p>Impuissante &agrave; d&eacute;fendre sa ni&egrave;ce contre sa propre fille, madame de
+Maignelais ne songea plus qu'&agrave; &eacute;loigner la <i>reine de beaut&eacute;</i>. Une
+occasion ne tarda pas &agrave; se pr&eacute;senter et l'orpheline, &agrave; peine &acirc;g&eacute;e de
+quinze ans, repouss&eacute;e par ses protecteurs naturels, dut se r&eacute;signer &agrave;
+accepter la position de demoiselle d'honneur pr&egrave;s d'Isabelle de
+Lorraine, celle-l&agrave; m&ecirc;me que nous venons de voir l'abandonner &agrave; la cour
+de France, &agrave; la merci de l'amour du roi.</p>
+
+<p>Jeune, belle, spirituelle, prot&eacute;g&eacute;e par la reine, aim&eacute;e du roi, Agn&egrave;s
+Sorel ne tarda pas &agrave; devenir l'&acirc;me de la petite cour de France. Charles
+VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une
+femme sup&eacute;rieure ressemblait fort &agrave; un culte; il e&ucirc;t volontiers proclam&eacute;
+&agrave; la face du monde la dame de ses pens&eacute;es et rompu des lances en son
+honneur, mais, dou&eacute;e et modeste autant que belle, Agn&egrave;s ne souhaitait
+que le myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon, disait-elle, donner de l'&eacute;clat &agrave; une faute?</p>
+
+<p>Elle disait encore au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aimerai, Sire et de toute mon &acirc;me, et jamais je ne cesserai de
+vous aimer; si cependant on venait &agrave; conna&icirc;tre ce qui se passe, pleine
+de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agn&egrave;s et du roi
+demeura envelopp&eacute;e d'un myst&egrave;re, assez transparent pourtant pour ne
+tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agn&egrave;s ne
+sut point assez repousser les pr&eacute;sents incessants de son amant.</p>
+
+<p>Prodigue, comme tous les princes ruin&eacute;s, Charles VII avait la main
+toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour
+quelque nouvelle marque de munificence d&eacute;celait son grand amour; les
+joyaux succ&eacute;daient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries
+aux ch&acirc;teaux. Si bien que les courtisans accusaient Agn&egrave;s Sorel
+d'avidit&eacute; et d'avarice.</p>
+
+<p>&mdash;Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effront&eacute;e? disait un
+jour le b&acirc;tard de Dunois qui avait gard&eacute; son franc parler.</p>
+
+<p>Ce propos, v&eacute;ritablement injuste, ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre rapport&eacute; &agrave; la
+tendre Agn&egrave;s. Ses beaux yeux se mouill&egrave;rent de larmes et, tout &eacute;plor&eacute;e,
+elle courut se jeter aux pieds du roi....</p>
+
+<p>&mdash;Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les pr&eacute;sents dont vous
+m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour m&eacute;chante.</p>
+
+<p>Charles VII eut toutes les peines imaginables &agrave; calmer son amie, et
+cependant il &eacute;tait bien plus irrit&eacute; qu'elle. Mais comment la venger?
+Ch&acirc;tier Dunois, il n'y fallait pas penser; un ch&acirc;timent n'e&ucirc;t fait
+qu'accro&icirc;tre la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu
+que jamais il ait pu faire taire les m&eacute;chants propos de sa cour?</p>
+
+<p>Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII esp&eacute;ra tromper
+l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna
+d'employer tout son talent &agrave; d&eacute;mentir les propos injurieux qui
+&laquo;entachaient l'honneur&raquo; de la belle Agn&egrave;s.</p>
+
+<p>Jean Chartier promit d'ob&eacute;ir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute,
+qu'il &eacute;crivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la post&eacute;rit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Or, j'ai trouv&eacute;, tant par le r&eacute;cit des chevaliers, &eacute;cuyers,
+conseillers, physiciens ou m&eacute;decins et chirurgiens, comme par le rapport
+d'autres de divers &eacute;tats et amen&eacute;s par serment, comme &agrave; mon office
+appartient, afin d'&ocirc;ter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les
+cinq ans que la dite demoiselle a demeur&eacute; avec la reine, oncques le roi
+ne d&eacute;laissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantit&eacute; de beaux
+enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, m&ecirc;me
+en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agn&egrave;s le venait voir, il y
+avait toujours grande quantit&eacute; de gens pr&eacute;sents, qui oncques ne la
+virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune
+chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir,
+cela aurait &eacute;t&eacute; fait tr&egrave;s-cauteleusement et en cachette, elle &eacute;tant
+encore au service de la reine (Marie d'Anjou).&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Jean Chartier nous la baille belle,&raquo; dit un historien qui &eacute;crivait
+quelques ann&eacute;es plus tard, &laquo;que prouvent les enfants que le roi avait
+eus avec la reine? Quant &agrave; ces mots de tr&egrave;s-cauteleusement et en
+cachette, c'est l&agrave; tout au plus la stricte d&eacute;cence.&raquo;</p>
+
+<p>La post&eacute;rit&eacute; a partag&eacute; l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de
+fait que le bon et na&iuml;f historiographe e&ucirc;t pu trouver, pour d&eacute;fendre la
+belle Agn&egrave;s, quelques raisons plus ing&eacute;nieuses et plus concluantes,
+surtout lorsqu'il s'agissait de d&eacute;mentir tout un si&egrave;cle. Mille
+t&eacute;moignages, en effet, sculptures, po&egrave;mes, m&eacute;moires, l&eacute;gendes, retracent
+les amours de Charles VII et d'Agn&egrave;s Sorel. Mais si le nom de la &laquo;dame
+de beaut&eacute;&raquo; ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins
+doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du &laquo;<i>roi de
+Bourges</i>.&raquo;</p>
+
+<p>En pleine Restauration, B&eacute;ranger, qui cherchait &agrave; se faire arme de tout
+contre l'<i>Anglomanie</i>, donna &agrave; Agn&egrave;s Sorel une derni&egrave;re cons&eacute;cration, le
+jour o&ugrave; il fit para&icirc;tre cette charmante chanson:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Je vais combattre, Agn&egrave;s l'ordonne!</span><br />
+</p>
+
+<p>Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agn&egrave;s Sorel
+faisait tous ses efforts pour r&eacute;veiller une noble ambition dans le coeur
+de son royal amant. Tout entier &agrave; son amour, Charles semblait avoir
+oubli&eacute; qu'il &eacute;tait le roi de France; que lui importaient d&eacute;sormais
+Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle d&eacute;vaster les
+provinces, d&eacute;manteler les villes, faire manger le bl&eacute; en herbe &agrave; leurs
+chevaux. Il r&eacute;gnait, lui, sur le coeur de &laquo;la dame de beaut&eacute;&raquo; et cela
+suffisait &agrave; son bonheur.</p>
+
+<p>Vainement Agn&egrave;s le conjurait de se remettre &agrave; la t&ecirc;te de tous ses braves
+compagnons d'armes, qui jadis aux c&ocirc;t&eacute;s de Jeanne Darc versaient leur
+sang sur les champs de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ma mie, r&eacute;pondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour
+que vous veuilliez m'&eacute;loigner de vos beaux yeux.</p>
+
+<p>Que r&eacute;pondre &agrave; ces douces paroles? &laquo;Gloire, devoir,&raquo; disait Agn&egrave;s.
+&laquo;Plaisir, amour,&raquo; disait Charles VII.</p>
+
+<p>Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives
+inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agn&egrave;s de l'indigne
+inaction du prince; on maudissait le jour o&ugrave;, &agrave; la suite d'Isabelle de
+Lorraine, elle &eacute;tait venue &agrave; la cour. On la comparait &agrave; Dalila, &eacute;nervant
+entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'&agrave;
+dire que sans nul doute elle avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e par les ennemis de la
+France pour ensorceler et s&eacute;duire le roi.</p>
+
+<p>Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agn&egrave;s; elle
+comprit que c'en &eacute;tait fait de sa r&eacute;putation et de celle de son amant si
+cette situation se prolongeait; &agrave; tout prix elle r&eacute;solut de le d&eacute;cider &agrave;
+se mettre &agrave; la t&ecirc;te de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais.</p>
+
+<p>Justement Charles VII avait manifest&eacute; l'intention de se retirer en
+Dauphin&eacute; pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une
+semblable r&eacute;solution ex&eacute;cut&eacute;e ruinait &agrave; tout jamais la monarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! lui dit Agn&egrave;s Sorel indign&eacute;e, vous ne serez m&ecirc;me plus le roi
+de Bourges!</p>
+
+<p>&mdash;Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles
+VII.</p>
+
+<p>Puis comme Agn&egrave;s ne r&eacute;pondait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le d&eacute;sirez nous nous
+s&eacute;parerons.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant
+de fois donn&eacute;e, tant de fois oubli&eacute;e, Agn&egrave;s paya des groupes de gens du
+peuple qui, sous les fen&ecirc;tres m&ecirc;mes du ch&acirc;teau vinrent chanter
+quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait
+composer sur le roi de Bourges:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Mes amis, que reste-t-il</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A ce dauphin si gentil?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Orl&eacute;ans et Beaugency,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Notre Dame de Cl&eacute;ry,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Vend&ocirc;me!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les
+chanteurs, mais il ne se d&eacute;cidait point &agrave; partir.</p>
+
+<p>Enfin, un matin, Agn&egrave;s Sorel parut devant le roi, plus triste qu'&agrave;
+l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient
+chass&eacute; l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le
+roi tout inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Sire! r&eacute;pondit &laquo;la dame de beaut&eacute;,&raquo; peut-&ecirc;tre suis-je &agrave; la
+veille de m'&eacute;loigner de vous pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que dites-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;, Sire; &laquo;elle est p&eacute;nible et dure, elle vous f&acirc;chera
+peut-&ecirc;tre &agrave; entendre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit, au contraire, des choses fort s&eacute;rieuses, on m'a pr&eacute;dit
+l'honneur d'&ecirc;tre aim&eacute;e du plus grand roi du monde.</p>
+
+<p>Charles VII, rassur&eacute;, se prit &agrave; sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Que voyez-vous l&agrave;, ma mie, de si effrayant? Cette pr&eacute;diction ne
+s'est-elle pas d&eacute;j&agrave; accomplie, au moins en partie?</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel secoua tristement la t&ecirc;te, quelques larmes brill&egrave;rent dans
+ses beaux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je
+vous supplie de me permettre de me retirer &agrave; la cour du roi d'Angleterre
+afin de remplir ma destin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, s'il vous pla&icirc;t, &agrave; la cour du roi d'Angleterre? dit-il
+d'une voix &eacute;trangl&eacute;e par la col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est certainement lui, continua Agn&egrave;s, que regarde la pr&eacute;diction;
+puisque vous &ecirc;tes &agrave; la veille de perdre votre royaume et que Henri va
+bient&ocirc;t le r&eacute;unir au sien, il est assur&eacute;ment un plus grand monarque que
+vous.</p>
+
+<p>&laquo;Ces paroles, dit Brant&ocirc;me, piqu&egrave;rent si fort le coeur du roi qu'il se
+mit &agrave; pleurer de rage,&raquo; et courut s'enfermer dans son appartement.</p>
+
+<p>Effray&eacute;e, non de la col&egrave;re, mais de la douleur de son amant, Agn&egrave;s Sorel
+essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec
+lui. Charles VII s'obstina &agrave; ne recevoir personne. Mais le lendemain le
+ch&acirc;teau &eacute;tait plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses
+pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Agn&egrave;s venait enfin de r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+&eacute;crivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beaut&eacute;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Ici dessous, des belles gist l'&eacute;lite,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car de louanges sa beaut&eacute; plus m&eacute;rite,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La cause &eacute;tant de France recouvrer,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Close nonain, ni en d&eacute;sert ermite.</span><br />
+</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s la venue si opportune de l'astrologue, une foule
+immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des
+bords de la Vienne, conduit au royal ch&acirc;teau de Chinon. Depuis le matin
+tous les habitants de la ville et des bourgs des environs &eacute;taient sur
+pied, impatients de voir d&eacute;filer le cort&egrave;ge de Charles VII, qui se
+d&eacute;cidait enfin &agrave; aller chasser les Anglais. La cour du ch&acirc;teau &eacute;tait
+trop &eacute;troite pour les gens d'armes, les pages, les &eacute;cuyers, les chevaux;
+la brise agitait les oriflammes, les armures &eacute;tincelaient au soleil.</p>
+
+<p>Enfin, sur le perron, entour&eacute; de ses familiers, apparut Charles VII; la
+reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur,
+l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi
+r&eacute;pondit par son cri de guerre &laquo;sus &agrave; l'Anglais.&raquo; Il prit alors cong&eacute; de
+la reine, puis, s'approchant d'Agn&egrave;s, &laquo;toute rougissante de honte:&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est &agrave; vos pieds que je
+viendrai d&eacute;poser ma couronne reconquise.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s ce moment, dit un t&eacute;moin oculaire, il parut &agrave; tous &eacute;vident que,
+v&eacute;ritablement, la demoiselle de Fromenteau &eacute;tait la mie du roi.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis qu'Agn&egrave;s, interdite, courbait la t&ecirc;te sous les regards dirig&eacute;s
+vers elle, Charles VII s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; cheval; d'un dernier geste il salua
+les dames et demoiselles r&eacute;unies sur les marches du perron, et, prenant
+la t&ecirc;te du cort&egrave;ge, il disparut bient&ocirc;t sous la vo&ucirc;te &eacute;troite de la
+porte du ch&acirc;teau de Chinon.</p>
+
+<p>Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de
+beaut&eacute;; elle aimait le roi, et la s&eacute;paration, apr&egrave;s tant de douces
+journ&eacute;es &laquo;pass&eacute;es en amoureux discours&raquo; lui semblait cruelle. Mais plus
+que son amant elle aimait &laquo;l'honneur et son pays.&raquo;</p>
+
+<p>Loin de Charles VII d'ailleurs, Agn&egrave;s se trouvait seule avec sa faute,
+et l'amour chez elle n'&eacute;touffa jamais le remords. Pour cette femme
+d&eacute;vou&eacute;e, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre &eacute;taient
+bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, &eacute;taient
+son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui
+semblait toujours voir percer un secret m&eacute;pris, et ce nom de concubine
+royale que donnait le peuple &agrave; l'amie du roi lui faisait verser bien des
+larmes.</p>
+
+<p>La situation d'Agn&egrave;s &eacute;loign&eacute;e du roi n'&eacute;tait pas sans p&eacute;rils; elle avait
+des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrari&eacute; la politique
+de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels &eacute;taient
+la moindre de ses pr&eacute;occupations. Pour la d&eacute;fendre elle avait la reine
+dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fid&egrave;le,
+d&eacute;vou&eacute; jusqu'&agrave; la mort, protecteur qu'en partant lui avait donn&eacute; le roi,
+&Eacute;tienne Chevalier.</p>
+
+<p>L'amiti&eacute; qui toujours unit l'&eacute;pouse et la favorite de Charles VII a
+donn&eacute; lieu &agrave; bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont suppos&eacute;
+que la reine ignorait l'intimit&eacute; des relations d'Agn&egrave;s et du roi, mais
+cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement
+qu'Agn&egrave;s r&eacute;gnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-&ecirc;tre en
+secret en &eacute;tait-elle jalouse; mais reine, avant d'&ecirc;tre femme, elle
+comprit qu'il &eacute;tait de son int&eacute;r&ecirc;t, sinon de son devoir, de prot&eacute;ger de
+toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le
+bien de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Quant au bon &Eacute;tienne Chevalier, contr&ocirc;leur des finances, nul plus que
+lui n'aima et n'admira la dame de beaut&eacute;; sur un signe d'elle, il se f&ucirc;t
+pr&eacute;cipit&eacute; sans h&eacute;siter dans le brasier de &laquo;messire Satanas.&raquo; Cette
+grande passion, cet absolu d&eacute;vouement, ont pu faire croire qu'&Eacute;tienne
+Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agn&egrave;s,
+mais rien ne prouve cependant qu'il ait &eacute;t&eacute; autre chose qu'un ami.</p>
+
+<p>Quelques r&eacute;bus galants, quelques l&eacute;gendes na&iuml;ves, viendraient &agrave; peine &agrave;
+l'appui de cette assertion. &Eacute;tienne Chevalier avait l'amiti&eacute; fort
+expansive, voil&agrave; tout. Servant fid&egrave;le d'une dame, il portait ses
+couleurs. Fier de son d&eacute;vouement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, il tenait &agrave; honneur de
+l'apprendre par ses devises &agrave; l'univers entier.</p>
+
+<p>Arm&eacute; chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait
+dit: &laquo;<i>Chevalier d&eacute;sormais seras de fait comme de nom</i>,&raquo; l'ami d'Agn&egrave;s
+Sorel fit peindre sur son &eacute;cu cet amoureux hi&eacute;roglyphe:</p>
+
+<p>Le mot <i>tant</i>, une <i>aile</i> d'oiseau, le mot <i>vaut</i>, une <i>selle</i> de
+cheval, les mots <i>pour qui je</i>, et enfin un <i>mors</i> de bride.</p>
+
+<p>Ce qui voulait dire:</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 5em;">Tant elle vaut, celle pour qui je meurs.</span></p>
+
+<p>Plus tard, sur la porte de sa maison, &agrave; Paris, rue de la Verrerie,
+&Eacute;tienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de
+feuilles d'or entrelac&eacute;es, ce r&eacute;bus dont tout le m&eacute;rite consistait &agrave;
+rappeler le nom de <i>Sorel</i> ou Surelle:</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 5em;">Rien sur L n'a regard.</span></p>
+
+<p>Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier &agrave; Charles
+VII sa gentille amie; au moindre instant de r&eacute;pit, il accourait, tant&ocirc;t
+&agrave; Loches, tant&ocirc;t &agrave; Chinon, s&eacute;jour favori d'Agn&egrave;s Sorel. Chaque jour, le
+roi se plaisait &agrave; enrichir celle qu'il aimait. D&eacute;j&agrave; il lui avait donn&eacute;
+le duch&eacute; de Penthi&egrave;vre; il lui faisait construire une maison &agrave; Loches.
+On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beaut&eacute;; il
+est reli&eacute; maintenant au spacieux ch&acirc;teau que fit plus tard b&acirc;tir Louis
+XI. A l'occident est une tour carr&eacute;e, <i>dans laquelle</i>, dit la chronique
+du pays, <i>le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait &agrave; la chasse</i>.</p>
+
+<p>C'est vers cette &eacute;poque qu'Agn&egrave;s commit l'imprudence d'introduire &agrave; la
+cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais,
+dont la jalousie l'avait r&eacute;duite &agrave; chercher un refuge pr&egrave;s d'Isabelle de
+Lorraine.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agn&egrave;s &agrave; la cour de
+France; maintes fois d&eacute;j&agrave; elle lui avait &eacute;crit pour la prier de la
+prendre pr&egrave;s d'elle. Instinctivement, la dame de beaut&eacute; redoutait sa
+cousine; mais au souvenir des bont&eacute;s premi&egrave;res de sa tante de
+Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; et
+d'accueillir sa fille, dont gr&acirc;ce &agrave; son influence, elle pourrait
+faciliter l'&eacute;tablissement.</p>
+
+<p>Elle d&eacute;p&ecirc;cha donc au ch&acirc;teau de Maignelais, son fid&egrave;le chevalier, et,
+moins de huit jours apr&egrave;s, Antoinette arrivait &agrave; Chinon.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re entrevue des deux cousines fut tout au moins singuli&egrave;re.
+Sans m&ecirc;me songer &agrave; remercier Agn&egrave;s, sans se soucier des femmes de
+service qui pouvaient l'entendre, Antoinette &eacute;clata en reproches amers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous &ecirc;tes la
+mie du roi?</p>
+
+<p>Et comme Agn&egrave;s confuse ne r&eacute;pondait point:</p>
+
+<p>&mdash;Ce bruit &eacute;tait venu jusqu'&agrave; nous, continua Antoinette, ma m&egrave;re
+refusait d'y croire. Moi-m&ecirc;me, je doutais; mais, dans mon court voyage,
+et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'&eacute;tranges choses.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de
+ses relations avec le roi; mais Antoinette &eacute;tait impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais e&ucirc;t pu croire, vous
+voyant si douce, que par vous le d&eacute;shonneur arriverait sur notre maison.
+Vous avez donc mis en oubli toute honn&ecirc;tet&eacute; et toute retenue; pour moi,
+je ne resterai point ici plus longtemps, je pr&eacute;f&egrave;re retourner pr&egrave;s de ma
+m&egrave;re que j'instruirai de la v&eacute;rit&eacute;, afin qu'elle arrache de son coeur
+toute amiti&eacute; pour vous.</p>
+
+<p>Cette menace &eacute;pouvanta tellement Agn&egrave;s, que, se jetant aux pieds de sa
+cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne
+plus faillir &agrave; l'honneur, de ne jamais revoir le roi.</p>
+
+<p>Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces pri&egrave;res et
+de ces promesses, et consentit &agrave; se fixer pour quelques mois &agrave; Chinon.</p>
+
+<p>Le plan de la jeune Tourangelle &eacute;tait des plus simples: &eacute;veiller les
+remords dans le coeur d'Agn&egrave;s, les exploiter habilement, l'engager
+vivement &agrave; aller pleurer ses fautes au fond de quelque monast&egrave;re, et...
+prendre sa place &agrave; la cour et pr&egrave;s du roi.</p>
+
+<p>Mais ce beau projet &eacute;choua. En d&eacute;sespoir de cause, Antoinette entreprit
+de disputer &agrave; Agn&egrave;s le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point
+insensible aux meurtri&egrave;res oeillades de la cousine de sa mie; mais tant
+que v&eacute;cut la dame de beaut&eacute;, elle fut toujours &laquo;la dame souveraine et la
+plus aim&eacute;e de son amant.&raquo;</p>
+
+<p>Les entrevues du roi et de sa douce ma&icirc;tresse devinrent rares jusque
+vers 1438. Charles VII reprenait alors, pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, son royaume aux
+Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il,
+lorsqu'apr&egrave;s quelque succ&egrave;s, il faisait &agrave; Loches ou &agrave; Chinon, une courte
+apparition.</p>
+
+<p>De riches pr&eacute;sents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII
+n'avait point diminu&eacute;. Aux logis et aux terres que poss&eacute;dait d&eacute;j&agrave; son
+amie, il avait ajout&eacute; la seigneurie de la Roche-Servi&egrave;re, les
+seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine,
+enfin le ch&acirc;teau de Beaut&eacute;-sur-Marne.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom &ecirc;tes depuis longtemps d&eacute;j&agrave;,
+ch&acirc;telaine et dame de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'&eacute;tablir, pour quelques
+mois, &agrave; Bourges. D&eacute;sireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne
+voulait point habiter le ch&acirc;teau royal, il lui donna, &agrave; peu de distance
+de la ville, une r&eacute;sidence charmante, le ch&acirc;teau de Bois-Trousseau,
+qu'elle vint habiter imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle ma&icirc;tresse; plus
+jamais ils ne retrouv&egrave;rent ces heures d&eacute;licieuses &laquo;qui s'envolaient si
+rapides et si l&eacute;g&egrave;res qu'on e&ucirc;t pu vivre ainsi plus de mille ans sans
+vieillir.&raquo; Le ch&acirc;teau de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands
+bois, abritait merveilleusement le myst&egrave;re de leurs amours. L&agrave;, point
+d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs d&eacute;vou&eacute;s, muets,
+aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soir&eacute;es, aussi
+&eacute;pris encore qu'au jour o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, ils avaient senti
+battre leur coeur. Charles racontait &agrave; sa mie ses exploits contre les
+Anglais, ses succ&egrave;s, ses esp&eacute;rances. Agn&egrave;s, &agrave; son tour, faisait la
+lecture dans quelque manuscrit ou r&eacute;citait des vers; car &laquo;elle &eacute;tait
+savante et bien instruite, s'&eacute;tant toujours complue &agrave; la soci&eacute;t&eacute; des
+beaux esprits.&raquo;</p>
+
+<p>Leurs amours au ch&acirc;teau de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commenc&eacute;
+comme un roman de chevalerie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir, il pouvait &ecirc;tre neuf heures; seule dans sa chambre,
+Agn&egrave;s Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imag&eacute;, lorsqu'on
+vint lui annoncer qu'un chasseur &eacute;gar&eacute; demandait l'hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le conduise &agrave; ma plus belle chambre, r&eacute;pondit Agn&egrave;s, et qu'on
+veille &agrave; ce qu'il ne manque de rien.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, on revint dire &agrave; la belle ch&acirc;telaine que le
+chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait &agrave; la
+remercier le soir m&ecirc;me. D&eacute;j&agrave; elle se levait pour aller recevoir
+l'&eacute;tranger, lorsqu'il parut lui-m&ecirc;me, souriant et joyeux &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Sire aim&eacute; s'&eacute;cria Agn&egrave;s, vous ici, seul &agrave; cette heure,
+quelle imprudence!</p>
+
+<p>Cette imprudence devait se renouveler souvent.</p>
+
+<p>Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle
+l'attendait, la belle Agn&egrave;s faisait allumer un falot sur la plus haute
+tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux
+Charles VII accourait &agrave; toute bride, suivi d'un seul confident. Accoud&eacute;e
+&agrave; son balcon, la dame de beaut&eacute; inqui&egrave;te, &eacute;mue, interrogeait la route
+que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+de la longue avenue qui conduisait &agrave; Bois-Trousseau, l&eacute;g&egrave;re et joyeuse,
+elle descendait le recevoir, et avec une gr&acirc;ce inimitable, lui faisait
+les honneurs du logis et du souper.</p>
+
+<p>Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes
+affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges.
+Alors, pour r&eacute;pondre au signal de son amie, il faisait au sommet du
+ch&acirc;teau royal appara&icirc;tre une vive lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Seule et triste ces soirs-l&agrave;, en son manoir, la douce Agn&egrave;s se consolait
+en pensant qu'une noble ambition &eacute;tait sa seule rivale dans le coeur de
+Charles VII.</p>
+
+<p>La charmante l&eacute;gende de ce t&eacute;l&eacute;graphe lumineux s'est conserv&eacute;e &agrave; travers
+les si&egrave;cles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet
+d'une colline bois&eacute;e, les restes d'une tour qui a gard&eacute; le nom de &laquo;<i>la
+tour du signal</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Tout entier &agrave; l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour,
+Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais.
+Mais Agn&egrave;s se souvenait pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bient&ocirc;t, h&eacute;las! mon cher Sire, il faudra nous s&eacute;parer derechef.</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai, ma mie, r&eacute;pondait tristement le roi.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t du royaume, telle fut la constante pr&eacute;occupation d'Agn&egrave;s
+Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est &agrave; cela qu'elle
+doit d'avoir trouv&eacute; gr&acirc;ce devant la s&eacute;v&egrave;re histoire qui fl&eacute;trit
+d'ordinaire les ma&icirc;tresses royales, c'est pour cela que son nom, comme
+un nom b&eacute;ni, a travers&eacute; les si&egrave;cles.</p>
+
+<p>Le roi de France n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus ce monarque humili&eacute; que les Anglais
+railleurs appelaient &laquo;le roi de Bourges,&raquo; bient&ocirc;t il allait m&eacute;riter son
+surnom de Victorieux. L'ennemi n'&eacute;tait pas encore expuls&eacute;; mais on avait
+reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles
+arrivaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, les soldats &eacute;taient nombreux, les finances
+commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;tablir.</p>
+
+<p>Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui
+ne dut &agrave; ceux qui l'entouraient. &laquo;Le ciel et la terre, dit un vieil
+historien, semblent s'&ecirc;tre r&eacute;unis pour l'aider &agrave; reconqu&eacute;rir son
+royaume.&raquo;</p>
+
+<p>Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es,
+il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention
+rendit le courage aux peuples d&eacute;sol&eacute;s. Les noms de ses compagnons
+d'armes sont devenus les synonymes de fid&eacute;lit&eacute; et de courage, &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire,
+Guillaume de Barbassan, le b&acirc;tard de Dunois, et bien d'autres capitaines
+sans reproche et sans peur. Pour ma&icirc;tresse il eut une femme belle,
+spirituelle, d&eacute;vou&eacute;e, toujours pr&ecirc;te &agrave; s'oublier elle-m&ecirc;me. Enfin, pour
+r&eacute;tablir ses finances &eacute;puis&eacute;es, il trouva un homme de g&eacute;nie, financier
+illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans
+compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf
+indispensable de la guerre.</p>
+
+<p>Mais Charles VII &eacute;tait un prince ingrat: il avait laiss&eacute; p&eacute;rir Jeanne
+Darc, nous le verrons, vers la fin de son r&egrave;gne, d&eacute;pouiller Jacques
+Coeur, son argentier, son bienfaiteur.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Bourges, alors que la p&eacute;nurie du roi &eacute;tait telle qu'il ne
+pouvait m&ecirc;me pas payer une paire de souliers, que pour la premi&egrave;re fois
+Jacques Coeur se pr&eacute;senta &agrave; la cour o&ugrave; chacun se racontait sa
+prodigieuse fortune.</p>
+
+<p>Dans l'origine, l'argentier du roi n'&eacute;tait rien. Fils d'un pauvre et
+obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bient&ocirc;t l'homme le plus
+opulent de France. Poss&eacute;dant au plus haut degr&eacute; le g&eacute;nie du commerce, il
+avait fait fructifier au centuple le tr&egrave;s-mince p&eacute;cule que lui avait
+laiss&eacute; son p&egrave;re. A mesure que sa fortune augmentait, il &eacute;tendait le
+cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; &eacute;tablir des
+comptoirs nombreux dans le Levant et &agrave; devenir le premier n&eacute;gociant du
+monde entier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, avait dit Agn&egrave;s Sorel &agrave; son amant, faites bon accueil &agrave; Jacques
+Coeur, l'or n'est pas moins n&eacute;cessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de
+reconqu&eacute;rir un royaume.</p>
+
+<p>Charles VII &eacute;couta son amie; tr&egrave;s peu de temps apr&egrave;s une premi&egrave;re
+entrevue, Jacques Coeur fut nomm&eacute; <i>ma&icirc;tre de la monnaie de Bourges</i>, et
+d&egrave;s lors il commen&ccedil;a &agrave; faciliter au prince les moyens de faire la guerre
+&agrave; l'Anglais.</p>
+
+<p>Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la
+charge d'<i>Argentier du roi</i>. Un pareil titre &eacute;quivalait &agrave; celui de
+fermier g&eacute;n&eacute;ral. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans
+une somme d&eacute;termin&eacute;e &agrave; l'argentier pour acquitter les d&eacute;penses de
+l'h&ocirc;tel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus
+&eacute;tendu, puisqu'il r&eacute;glait avec les provinces les contributions qu'elles
+devaient fournir &agrave; l'&Eacute;tat. Il &eacute;tait en m&ecirc;me temps ministre des finances
+et d&eacute;positaire du Tr&eacute;sor. Souvent il eut occasion de faire au roi des
+avances consid&eacute;rables, toujours sans int&eacute;r&ecirc;ts, et, lorsqu'il s'agit de
+reconqu&eacute;rir la Normandie, il sacrifia, sans h&eacute;siter, deux cent mille
+&eacute;cus d'or, somme v&eacute;ritablement fabuleuse pour le temps.</p>
+
+<p>L'argentier &eacute;tait alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien &agrave;
+refuser &agrave; cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il f&ucirc;t question de
+guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait &agrave; son ma&icirc;tre
+les moyens de &laquo;danser des ballets ou de dessiner des parterres.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France,
+lui disait Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute; Charles VII disait &agrave; son argentier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais,
+je crois; ne vous dois-je pas ma puissance?</p>
+
+<p>Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de
+son ami Jacques Coeur.</p>
+
+<p>Durant les ann&eacute;es qui suivirent les jours heureux du ch&acirc;teau de
+Bois-Trousseau, Agn&egrave;s Sorel parut fort peu &agrave; la cour; elle habitait
+tant&ocirc;t Loches, tant&ocirc;t Chinon, le plus souvent le petit logis de
+Fromenteau; le roi venait passer pr&egrave;s d'elle ses moments de libert&eacute;, ses
+jours s'&eacute;coulaient heureux et calmes. L'&eacute;v&eacute;nement le plus important de
+cette &eacute;poque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont
+elle avait &eacute;t&eacute; demoiselle d'honneur, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui l'avait
+abandonn&eacute;e &agrave; la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la
+libert&eacute; de son mari.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s se faisait une f&ecirc;te de revoir son ancienne ma&icirc;tresse. Mais la
+femme de Ren&eacute; d'Anjou fut cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Ecirc;tes-vous donc si &eacute;hont&eacute;e, lui dit-elle, que vous osiez vous
+pr&eacute;senter devant moi sans rougir, apr&egrave;s avoir oubli&eacute; la pudeur au point
+d'&ecirc;tre publiquement la ma&icirc;tresse du roi?&raquo;</p>
+
+<p>Agn&egrave;s pouvait r&eacute;pondre &agrave; cette Isabelle, alors si s&eacute;v&egrave;re, qu'elle-m&ecirc;me
+l'avait pouss&eacute;e dans les bras du roi; mais douce et r&eacute;sign&eacute;e, elle
+baissa la t&ecirc;te sans mot dire. Ces reproches amers lui &eacute;taient plus
+sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de
+Maignelais.</p>
+
+<p>D&eacute;sol&eacute; d'&ecirc;tre s'&eacute;par&eacute; de sa belle ma&icirc;tresse, Charles VII, lors de ses
+fr&eacute;quents voyages &agrave; Chinon ou &agrave; Bourges, se plaignait &agrave; sa mie de son
+obstination &agrave; demeurer loin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous &agrave; la
+cour du roi dont vous &ecirc;tes l'unique souveraine?</p>
+
+<p>Mais la dame de beaut&eacute; pr&eacute;f&eacute;rait sa tranquille solitude. Si parfois le
+roi insistait pour l'emmener &agrave; Paris, si la reine joignait ses instances
+&agrave; celles de son &eacute;poux, Agn&egrave;s se jetait aux pieds de son amant et le
+conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel avait du reste ses raisons pour d&eacute;tester le s&eacute;jour de Paris.
+Elle y &eacute;tait venue, en 1437, &agrave; la suite de la reine et le luxe qu'elle
+avait d&eacute;ploy&eacute; en cette circonstance causa une esp&egrave;ce de scandale.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel avait paru aux c&ocirc;t&eacute;s de la reine v&ecirc;tue de velours et de
+fourrures, &eacute;tincelante de diamants qui faisaient &eacute;clater sa miraculeuse
+beaut&eacute;. Les bourgeois, toujours les m&ecirc;mes en tout temps et en tout pays,
+avaient murmur&eacute; hautement de cette grande magnificence. Des paroles
+malplaisantes &eacute;taient venues aux oreilles de la dame de beaut&eacute;. Ces
+m&eacute;pris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle
+avait dit au roi:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuid&eacute; qu'on ne
+m'e&ucirc;t point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais j&agrave; entr&eacute; ni mis
+le pied.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant les ennemis de la ma&icirc;tresse du roi, jaloux de sa
+toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient &agrave; la renverser.</p>
+
+<p>A la t&ecirc;te de ces ennemis se trouvait le fils m&ecirc;me de Charles VII, le
+Dauphin Louis. On est encore &agrave; s'expliquer les motifs de la haine de ce
+prince sombre et dissimul&eacute;. Avait-il aim&eacute; Agn&egrave;s Sorel et en avait-il &eacute;t&eacute;
+repouss&eacute; comme quelques-uns le pr&eacute;tendent, redoutait-il simplement
+l'influence d'une femme spirituelle et d&eacute;vou&eacute;e, c'est ce qu'il est
+impossible de d&eacute;cider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour
+la perdre.</p>
+
+<p>On &eacute;tait alors &agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1446, Charles VII et toute la cour
+habitaient le ch&acirc;teau de Chinon o&ugrave; Agn&egrave;s &eacute;tait venue joindre le roi. &laquo;Le
+Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait
+rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour v&icirc;nt &agrave; &ecirc;tre
+d&eacute;couvert, r&eacute;solut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de
+Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui
+donna l'ordre de se faire aimer d'Agn&egrave;s.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, Chabannes aimait la dame de beaut&eacute;, et le rus&eacute;
+Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour &ecirc;tre
+l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agn&egrave;s, Chabannes
+ne put se r&eacute;soudre &agrave; faire le malheur d'une femme aim&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une p&eacute;rilleuse mission que le Dauphin donnait l&agrave; &agrave; son
+confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il
+craignait presqu'&eacute;galement d'&eacute;chouer et de r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Bien accueilli, il avait &agrave; redouter la furieuse col&egrave;re du roi, et le
+premier mouvement de Charles VII &eacute;tait terrible. Repouss&eacute;, il ne se
+dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi.</p>
+
+<p>Il choisit un terme moyen et r&eacute;solut de tromper tout &agrave; la fois le
+Dauphin et le roi. En cons&eacute;quence, il commen&ccedil;a &agrave; entourer Agn&egrave;s de soins
+et d'hommages.</p>
+
+<p>Toute la cour s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t du grand amour du comte de Dammartin
+pour la dame de beaut&eacute;, mais Agn&egrave;s agr&eacute;ait-elle ou repoussait-elle ses
+hommages, c'est ce que les mieux inform&eacute;s ne savaient dire....</p>
+
+<p>&mdash;Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le
+Dauphin.</p>
+
+<p>Et invariablement le comte r&eacute;pondait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie.</p>
+
+<p>Le Dauphin commen&ccedil;ait &agrave; se d&eacute;fier de son confident, Charles VII, pr&eacute;venu
+par quelques courtisans, commen&ccedil;ait &agrave; prendre l'&eacute;veil, lorsqu'une sc&egrave;ne
+inattendue vint mettre un terme aux assiduit&eacute;s de Chabannes.</p>
+
+<p>Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements,
+lorsqu'au d&eacute;tour d'un corridor sombre il se trouva face &agrave; face avec
+Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+<p>Elle paraissait vivement &eacute;mue; elle courait poursuivie par le comte.</p>
+
+<p>Charles VII fron&ccedil;a les sourcils en les apercevant, et d'une voix s&eacute;v&egrave;re
+demanda une explication.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s lui apprit alors que depuis longtemps elle &eacute;tait importun&eacute;e par le
+comte. Ce soir-l&agrave;, se trouvant seul avec elle il s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave; ses
+pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repouss&eacute;, il avait
+redoubl&eacute; d'instances, et &eacute;tait bient&ocirc;t devenu si pressant qu'elle avait
+cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du
+roi, remplis de monde &agrave; cette heure. Chabannes alors s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur
+ses traces, et l'avait poursuivie jusque-l&agrave;, non plus pour lui parler
+d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence.</p>
+
+<p>La contenance embarrass&eacute;e du comte, immobile &agrave; quelques pas, prouvait au
+roi qu'Agn&egrave;s n'avait rien dit qui ne f&ucirc;t l'exacte v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Charles VII, &agrave; ce r&eacute;cit, entra dans une &eacute;pouvantable col&egrave;re et ordonna
+au comte de quitter &agrave; l'instant m&ecirc;me le ch&acirc;teau pour ne jamais
+repara&icirc;tre &agrave; la cour.</p>
+
+<p>Chabannes, &eacute;pouvant&eacute; du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie,
+courut &agrave; l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se
+passer.</p>
+
+<p>Louis, bien que marri de voir son projet manqu&eacute;, consola son confident.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sur mes ordres que tu t'es expos&eacute;, lui dit-il; sois s&ucirc;r que je
+ne t'abandonnerai pas; demain m&ecirc;me je veux parler pour toi &agrave; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, en pr&eacute;sence d'Agn&egrave;s, Louis demanda au roi la
+gr&acirc;ce de Chabannes.</p>
+
+<p>Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait
+au roi les bons et fid&egrave;les services du comte:</p>
+
+<p>&mdash;Oncques, r&eacute;pondit le roi, cet homme ne repara&icirc;tra en ma pr&eacute;sence, et
+il se doit estimer heureux que la dame de beaut&eacute;, ma mie, veuille bien
+se contenter de si petit ch&acirc;timent pour si mortelle injure.</p>
+
+<p>&mdash;Par la P&acirc;ques-Dieu! s'&eacute;cria alors le Dauphin, c'est cependant cette
+effront&eacute;e ribaude qui cause toutes nos querelles!</p>
+
+<p>Et s'avan&ccedil;ant vers Agn&egrave;s, il lui donna un soufflet.</p>
+
+<p>A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement
+par les &eacute;paules qu'il le fit tomber. Mena&ccedil;ant et terrible, il allait
+frapper lorsqu'Agn&egrave;s, toujours g&eacute;n&eacute;reuse, arr&ecirc;ta sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Revenez &agrave; vous, mon cher Sire, et songez que c'est l&agrave; votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais qu'il quitte &agrave; l'instant Chinon, dit le roi.</p>
+
+<p>Le Dauphin, d&eacute;vorant sa col&egrave;re, se releva lentement; p&acirc;le et sombre, il
+sortit sans prof&eacute;rer une parole, mais dans son dernier regard Agn&egrave;s put
+lire une terrible promesse de vengeance.</p>
+
+<p>Quelques chroniques, qui font allusion &agrave; cette terrible sc&egrave;ne entre le
+p&egrave;re et le fils, disent tout simplement que &laquo;<i>le jeune Dauphin, mal
+conseill&eacute;, se laissa aller envers Agn&egrave;s &agrave; quelques promptitudes</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le mot vaut la peine d'&ecirc;tre conserv&eacute;.</p>
+
+<p>Et maintenant, Agn&egrave;s Sorel avait-elle partag&eacute; l'amour de Chabannes,
+avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est
+moins d&eacute;montr&eacute;, il faut f&eacute;liciter le comte de sa discr&eacute;tion et de son
+adresse. Il sut en ce cas &eacute;chapper aux nombreux espions du Dauphin qui
+nuit et jour surveillaient ses moindres d&eacute;marches, et, plut&ocirc;t que de
+compromettre sa dame, il se laissa h&eacute;ro&iuml;quement exiler.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement que nous venons de rapporter, Agn&egrave;s Sorel
+quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les pri&egrave;res du roi,
+les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent
+vaincre sa r&eacute;solution. Retir&eacute;e en son logis de Loches, elle voulait,
+disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine
+un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'&eacute;tait plu &agrave;
+embellir de tout ce que le luxe de l'&eacute;poque offrait de plus recherch&eacute;.
+Aucun &eacute;v&eacute;nement, en effet, ne troubla ses derni&egrave;res ann&eacute;es; les visites
+du roi rompaient seules la monotone uniformit&eacute; de l'existence de la dame
+de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Vers la fin de l'ann&eacute;e 1448, Agn&egrave;s Sorel, ayant eu connaissance d'un
+complot tram&eacute; contre la personne du roi, alors occup&eacute; de la conqu&ecirc;te de
+la Normandie, elle se d&eacute;cida &agrave; sortir de sa retraite.</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivait &agrave; son &laquo;cher Sire, d'avoir &agrave; se tenir sur ses gardes,&raquo; et
+lui annon&ccedil;a que bient&ocirc;t elle se mettrait en route afin de lui
+communiquer des d&eacute;tails qu'elle n'osait confier m&ecirc;me &agrave; ceux dont elle se
+croyait s&ucirc;re.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers jours de l'ann&eacute;e suivante (1449), la dame de beaut&eacute;
+quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors &agrave; l'abbaye de
+Jumi&egrave;ges.</p>
+
+<p>Mais elle ne put arriver jusque l&agrave;; prise d'une indisposition subite,
+elle fut forc&eacute;e de s'arr&ecirc;ter au ch&acirc;teau de Mesnil-la-Belle, situ&eacute; &agrave;
+quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.</p>
+
+<p>Cette indisposition, l&eacute;g&egrave;re au d&eacute;but, offrit bient&ocirc;t les sympt&ocirc;mes les
+plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beaut&eacute; fut en
+danger.</p>
+
+<p>Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai
+ma Touraine.</p>
+
+<p>Elle prit alors ses dispositions derni&egrave;res, recommandant ses enfants &agrave;
+Charles VII, pour qu'il en pr&icirc;t souci comme si elle n'avait point cess&eacute;
+de vivre.</p>
+
+<p>Elle fit alors venir toutes les demoiselles attach&eacute;es &agrave; son service et
+longuement les exhorta &agrave; la sagesse, &laquo;essayant de les convaincre par le
+r&eacute;cit de ses souffrances, endur&eacute;es en secret, du peu de bonheur que l'on
+trouve en cette vie, lorsqu'on a cess&eacute; d'avoir le droit de supporter
+tous les regards sans rougir.&raquo;</p>
+
+<p>Peu d'heures apr&egrave;s, le 9 f&eacute;vrier 1449, vers six heures du soir, elle
+poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! J&eacute;sus! et tr&eacute;passa.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s Sorel avait alors quarante ans.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Et retir&eacute; (le roi), l'hiver &agrave; Gemi&egrave;ge s&eacute;journe,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L&agrave; o&ugrave; la belle Agn&egrave;s, comme lors on disait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vint pour lui d&eacute;couvrir l'emprise qu'on faisait</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Contre Sa Majest&eacute;. <i>La trahison fut telle</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et tels les conjur&eacute;s qu'encore on nous les c&egrave;le</i>....</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais las! elle ne put rompre sa destin&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui pour trancher ses jours l'avait ici men&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">O&ugrave; la mort la surprit....</span><br />
+</p>
+
+<p>Ainsi s'exprime Ba&iuml;f, laissant &agrave; entendre que le chef de cette
+conjuration, qu'Agn&egrave;s allait d&eacute;couvrir au roi, n'&eacute;tait autre que le
+Dauphin lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La dame de beaut&eacute; avait choisi pour ex&eacute;cuteurs testamentaires Robert
+Poitevin, <i>physicien</i> (m&eacute;decin), ma&icirc;tre &Eacute;tienne Chevalier, tr&eacute;sorier du
+roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens consid&eacute;rables qui furent
+r&eacute;partis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:</p>
+
+<p><span class="smcap">Charlotte</span>, qui &eacute;pousa Jacques de Br&eacute;z&eacute;, comte de Maulevrier;
+<span class="smcap">Marguerite</span>, mari&eacute;e &agrave; Pr&eacute;gent de Co&euml;tivi, et <span class="smcap">Jeanne</span>,
+qui devint la femme de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.</p>
+
+<p>La mort de la dame de beaut&eacute; plongea Charles VII dans un morne
+abattement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il &agrave; tous ceux qui
+l'approchaient.</p>
+
+<p>Puis, jour et nuit, il se r&eacute;p&eacute;tait comme &agrave; lui-m&ecirc;me, les larmes aux
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'un cri &agrave; la cour de France:</p>
+
+<p>&mdash;Agn&egrave;s Sorel est morte empoisonn&eacute;e!</p>
+
+<p>Mais quel &eacute;tait l'auteur de ce crime?</p>
+
+<p>Tour &agrave; tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin
+le Dauphin de France.</p>
+
+<p>Les deux premi&egrave;res suppositions sont parfaitement ridicules, quant &agrave; la
+troisi&egrave;me, qui para&icirc;t avoir plus de probabilit&eacute;, elle ne s'appuie sur
+aucune preuve.</p>
+
+<p>Le Dauphin, apr&egrave;s la mort d'Agn&egrave;s, fit tout son possible pour effacer
+toute trace de la haine pass&eacute;e, et plusieurs historiens, pour prouver le
+peu d'inimiti&eacute; qui avait d&ucirc; r&eacute;gner entre la dame de beaut&eacute; et le
+Dauphin, racontent le fait suivant:</p>
+
+<p>Bien des ann&eacute;es apr&egrave;s la mort d'Agn&egrave;s, le Dauphin, devenu roi, &eacute;tait
+all&eacute; prier dans l'&eacute;glise de Loches o&ugrave; la dame de beaut&eacute; avait &eacute;t&eacute;
+enterr&eacute;e.</p>
+
+<p>Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demand&egrave;rent
+l'autorisation de faire enlever de leur &eacute;glise la tombe de cette femme
+dont la vie avait &eacute;t&eacute; si scandaleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, leur r&eacute;pondit Louis XI, que cette femme avait &eacute;t&eacute; votre
+bienfaitrice: m'a-t-on tromp&eacute;, ne vous a-t-elle donc rien donn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image
+d'argent de la Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; s'est-elle donc born&eacute;e l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a encore donn&eacute; au chapitre deux mille &eacute;cus d'or et quelques
+terres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne
+vous les a-t-elle donc pas octroy&eacute;es par testament?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-nous, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive
+indignation, que vous gardez la m&eacute;moire de celle qui fut votre
+bienfaitrice! Non-seulement je vous d&eacute;fends de troubler ses cendres,
+mais je veux que son tombeau soit plus respect&eacute; qu'il ne l'est.</p>
+
+<p>Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais m&eacute;riter que je vous
+fasse rendre tout ce que vous a donn&eacute; dame Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+<p>Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y
+voient une marque d'amiti&eacute; et de bon souvenir pour une femme qui en
+&eacute;tait si digne, d'autres, au contraire, y d&eacute;couvrent un trait d'habile
+politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde
+dissimulation.</p>
+
+<p>Antoinette de Maignelais d&eacute;testait sa cousine; elle en &eacute;tait jalouse,
+mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui
+eussent manqu&eacute;. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tent&eacute; de
+supplanter Agn&egrave;s Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put
+r&eacute;ussir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de
+beaut&eacute;; elle fut la ma&icirc;tresse du roi, mais ne fut jamais son amie.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Jacques Coeur, il ne put lui venir &agrave; l'id&eacute;e d'attenter aux jours
+d'Agn&egrave;s; en elle, au contraire, il perdit sa plus fid&egrave;le protectrice.</p>
+
+<p>Les mauvais jours, h&eacute;las! ne tard&egrave;rent pas &agrave; venir pour l'argentier de
+Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis
+lev&egrave;rent la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>La fortune de Jacques Coeur &eacute;tait alors &agrave; son apog&eacute;e, ses richesses
+&eacute;taient si grandes que les plus cr&eacute;dules assuraient que Raymond Lulle,
+mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqu&eacute; le
+secret de faire de l'or.</p>
+
+<p>Les courtisans d&eacute;testaient Jacques Coeur, dont le faste royal les
+&eacute;crasait; ils lui enviaient ses terres, ses ch&acirc;teaux, ses palais.
+Presque tous &eacute;taient ses d&eacute;biteurs pour des sommes consid&eacute;rables: ils se
+dirent qu'avec le cr&eacute;ancier dispara&icirc;trait la dette. La perte du
+malheureux fut donc r&eacute;solue; la dame de beaut&eacute; n'&eacute;tait plus l&agrave; pour le
+d&eacute;fendre, la reconnaissance pesait &agrave; Charles VII. L'argentier succomba.</p>
+
+<p>On l'accusa d'abord d'avoir empoisonn&eacute; Agn&egrave;s, et Anne de Vend&ocirc;me, femme
+de Fran&ccedil;ois de Montberon se chargea du r&ocirc;le d'accusatrice.</p>
+
+<p>Jacques Coeur fut donc arr&ecirc;t&eacute;; mais il se disculpa si compl&egrave;tement, il
+prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour ex&eacute;cuter ses
+volont&eacute;s derni&egrave;res, &eacute;tait son amie, qu'il fut remis en libert&eacute; et que la
+dame de Vend&ocirc;me fut condamn&eacute;e &agrave; lui faire amende honorable.</p>
+
+<p>Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accus&egrave;rent de
+concussion.</p>
+
+<p>Une fois encore, l'argentier du roi fut arr&ecirc;t&eacute; et conduit &agrave; Poitiers.
+Son proc&egrave;s s'instruisit rapidement, on ne voulut m&ecirc;me pas lui permettre
+de se d&eacute;fendre; &agrave; tout prix il fallait le trouver coupable.</p>
+
+<p>Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait,
+et cependant, aux m&eacute;pris de toutes les lois divines et humaines, il fut
+condamn&eacute;. L'arr&ecirc;t portait que Jacques Coeur &laquo;durement atteint des crimes
+&agrave; lui imput&eacute;s avait encouru la <i>peine de mort</i> que le roi lui remettait
+<i>en consid&eacute;ration de certains services rendus</i> et &agrave; la recommandation du
+Pape.</p>
+
+<p>Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent
+confisqu&eacute;s et partag&eacute;s entre ses ennemis.</p>
+
+<p>Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme v&eacute;ritablement
+malheureux, se cotis&egrave;rent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000
+&eacute;cus d'or.</p>
+
+<p>Jacques Coeur, profond&eacute;ment touch&eacute; de ce t&eacute;moignage d'estime et de
+reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la m&ecirc;me intelligence
+et le m&ecirc;me bonheur il recommen&ccedil;a l'&eacute;difice de sa fortune, et, en peu
+d'ann&eacute;es, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, disait-il &agrave; ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le
+roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agn&egrave;s Sorel.</p>
+
+<p>Jacques Coeur, aim&eacute; et estim&eacute; de tous ceux qui l'avaient approch&eacute;,
+mourut &agrave; l'&icirc;le de Chio, o&ugrave; l'on voit encore son tombeau.</p>
+
+<p>Plus lard, ses enfants firent casser comme <i>nul, manifestement et
+express&eacute;ment injuste</i>, le jugement qui l'avait condamn&eacute;, mais d&eacute;j&agrave;
+depuis longtemps l'opinion publique avait r&eacute;habilit&eacute; cet homme de bien.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort d'Agn&egrave;s Sorel, Charles VII resta toujours triste et
+sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une ma&icirc;tresse
+vulgaire. Les derni&egrave;res ann&eacute;es du r&egrave;gne de l'amant de la dame de beaut&eacute;
+furent d'ailleurs troubl&eacute;es par les perp&eacute;tuelles r&eacute;bellions du dauphin
+Louis.</p>
+
+<p>Le roi en &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; redouter tellement son fils, que, craignant
+d'&ecirc;tre empoisonn&eacute; par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet
+1461).</p>
+
+<p>Au nom de la dame de beaut&eacute; sont rest&eacute;es attach&eacute;es bien des l&eacute;gendes
+po&eacute;tiques, r&eacute;cits na&iuml;fs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses
+amours.</p>
+
+<p>Il ne reste plus rien, dans l'&eacute;glise de Loches, du tombeau d'Agn&egrave;s
+Sorel; sur un socle de marbre noir &eacute;tait sa statue couch&eacute;e, deux anges,
+deux amours plut&ocirc;t, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il n'y a plus aujourd'hui &agrave; Loches qu'un froid monument, dans l'une des
+tours du ch&acirc;teau; une barbare inscription y &laquo;relate le nom de tous ceux
+qui contribu&egrave;rent &agrave; la translation de ce mausol&eacute;e, restaur&eacute; avec les
+fonds vot&eacute;s par le conseil g&eacute;n&eacute;ral.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait cependant si facile d'y &eacute;crire la charmante strophe de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, ou seulement les deux derniers vers du po&egrave;me de Ba&iuml;f:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Agn&egrave;s de belle Agn&egrave;s portera le surnom</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tant que de la beaut&eacute; beaut&eacute; sera le nom.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>LES AMOURS DE FRAN&Ccedil;OIS I<sup>er</sup></h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>LE ROI CHEVALIER</h3>
+
+
+<p>Dans la nuit du 1<sup>er</sup> janvier 1515, &agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; commen&ccedil;ait
+l'ann&eacute;e, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir, &agrave; l'h&ocirc;tel des
+Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Louis XII, toute sa vie, s'&eacute;tait montr&eacute; digne de ce glorieux surnom de
+<i>p&egrave;re du peuple</i> qui lui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cern&eacute;. Bien sup&eacute;rieur &agrave; tous les
+souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans
+rigueur. La prosp&eacute;rit&eacute; publique fut son unique mobile et avant tout il
+s'inqui&eacute;ta du bonheur de ses peuples.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il
+souvent.</p>
+
+<p>Il disait encore:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes &eacute;pargnes que de voir
+pleurer mon peuple de mes d&eacute;penses.</p>
+
+<p>Le plus cruel souci des derni&egrave;res ann&eacute;es du vieux monarque avait &eacute;t&eacute; de
+laisser aux mains de Fran&ccedil;ois d'Angoul&ecirc;me, prince ami du faste et de
+l'&eacute;clat, ce peuple qui lui &eacute;tait si cher et au milieu duquel il aimait &agrave;
+se promener famili&egrave;rement, mont&eacute; sur une petite mule.</p>
+
+<p>La France tout enti&egrave;re, que ne d&eacute;solaient plus les guerres, que ne
+ruinaient plus les imp&ocirc;ts excessifs, b&eacute;nissait alors le nom du roi. La
+capitale &eacute;tait enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason
+de la &laquo;bonne ville,&raquo; faire l'acrostiche suivant:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><b>P</b> aisible domaine,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><b>A</b> moureux vergier,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><b>R</b> epos sans dangier,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><b>I</b> ustice certaine,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><b>S</b> cience haultaine.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est Paris entier.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Las! r&eacute;p&eacute;tait souvent Louis XII &agrave; ses conseillers, en hochant
+tristement la t&ecirc;te et en montrant le duc d'Angoul&ecirc;me, vainement nous
+besognons pour le bien du pays, voil&agrave; un gros gas qui g&acirc;tera tout cela.</p>
+
+<p>Les tristes pr&eacute;visions du <i>p&egrave;re du peuple</i> ne tard&egrave;rent pas &agrave; se
+r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>Donc, avec la nouvelle ann&eacute;e 1515, commen&ccedil;a un nouveau r&egrave;gne. Au matin
+du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne ann&eacute;e,
+vinrent saluer Fran&ccedil;ois d'Angoul&ecirc;me du nom de roi de France.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> succ&eacute;dait &agrave; Louis XII.</p>
+
+<p>L'histoire a toujours trait&eacute; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> en v&eacute;ritable enfant g&acirc;t&eacute;.
+Mort, on a continu&eacute; &agrave; le louer comme on l'avait lou&eacute; vivant, et il a
+conserv&eacute;, malgr&eacute; tout, les titres de <i>roi-chevalier</i> et de <i>restaurateur
+des lettres et des arts</i>.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que Fran&ccedil;ois ne fut remarquable que par son go&ucirc;t d&eacute;r&eacute;gl&eacute;
+pour le faste, pour les f&ecirc;tes, pour les c&eacute;r&eacute;monies. Il se croyait
+magnifique et n'&eacute;tait que follement dissipateur. Il fit tout pour son
+orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de
+toutes ses fantaisies des sommes consid&eacute;rables, au moment m&ecirc;me o&ugrave; ses
+g&eacute;n&eacute;raux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.</p>
+
+<p>Il n'eut m&ecirc;me pas l'habilet&eacute; vulgaire de faire tourner tout son faste au
+profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri
+VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra &eacute;puiser le tr&eacute;sor royal pour
+subvenir aux magnificences du <i>champ du drap d'or</i>, et il se retirera
+sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le
+robuste monarque Anglais.</p>
+
+<p>A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: &laquo;Plusieurs portaient
+alors sur leur dos leurs moulins, leurs for&ecirc;ts et leurs pr&eacute;s.&raquo; Mais on
+comptait sur la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les imp&ocirc;ts, on doit le comprendre, avaient &eacute;t&eacute; consid&eacute;rablement
+augment&eacute;s, et si, comme le dit l'auteur des <i>M&eacute;moires du chevalier
+Bayard</i>, &laquo;oncques n'avait est&eacute; veu roi de France de qui la noblesse
+s'esjouit tant,&raquo; les provinces accabl&eacute;es murmuraient hautement. La
+raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, &eacute;taient les seules
+armes des opprim&eacute;s; ils s'en servaient.</p>
+
+<p>Pour combler le d&eacute;ficit creus&eacute; par les d&eacute;penses du mariage de Jeanne
+d'Albret, ni&egrave;ce du roi, avec le duc de Cl&egrave;ves, il fallut &eacute;tablir la
+gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait
+ces noces somptueuses des <i>noces trop sal&eacute;es</i>.</p>
+
+<p>Faible, ind&eacute;cis, changeant, trop pr&eacute;somptueux pour se l'avouer &agrave;
+lui-m&ecirc;me, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui
+l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour &agrave; tour tenaient les fils:
+ses ministres, dont deux au moins furent des mis&eacute;rables; sa m&egrave;re,
+ambitieuse passionn&eacute;e; enfin toutes ses ma&icirc;tresses, dirig&eacute;es elles-m&ecirc;mes
+par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en
+politique, sans jamais s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands
+coups de lance ou d'&eacute;p&eacute;e, il n'eut jamais que le courage brillant, mais
+alors si commun, d'un chevalier mourant les armes &agrave; la main; il pouvait
+passer &agrave; deux cents pas de l'ennemi, &laquo;vingt heures, armet en t&ecirc;te et le
+cul sur la selle,&raquo; comme il l'&eacute;crivait &agrave; sa m&egrave;re, mais il &eacute;tait
+incapable de diriger une bataille. Il r&eacute;ussit presque toujours &agrave; se
+faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.</p>
+
+<p>Il eut recours, pour quitter la prison o&ugrave; le retenait Charles-Quint, &agrave;
+des promesses bien j&eacute;suitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande
+parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours
+scrupuleusement sa parole, sauf peut-&ecirc;tre dans les circonstances o&ugrave; il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &laquo;politique&raquo; de la violer.</p>
+
+<p>Le plus beau titre de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; l'admiration et &agrave; la
+reconnaissance est donc celui de <i>Restaurateur des lettres et des arts</i>.
+Malheureusement il se trouve qu'il a plut&ocirc;t entrav&eacute; qu'aid&eacute; le mouvement
+des lumi&egrave;res. Il prot&eacute;gea, il est vrai, quelques artistes &eacute;trangers et
+quelques po&euml;tes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour &agrave; tour, et au
+gr&eacute; de la ma&icirc;tresse r&eacute;gnante, S&eacute;bastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto
+Cellini et bien d'autres, trouvaient &agrave; la cour une magnifique
+hospitalit&eacute; qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer
+l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres
+manuscrites, et on &eacute;tablissait la censure.</p>
+
+<p>Le successeur de Louis XII pr&eacute;tendit &ecirc;tre tout &agrave; la fois religieux et
+tol&eacute;rant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne
+devaient pas le g&ecirc;ner. Il avait accept&eacute; les principes de la religion
+r&eacute;form&eacute;e, et pourtant il ob&eacute;issait &agrave; tous les ordres de la Cour de Rome.</p>
+
+<p>Il donna l'exemple de l'horrible pers&eacute;cution contre les luth&eacute;riens, qui,
+pendant trente-sept ann&eacute;es cons&eacute;cutives, fit p&eacute;rir tant de braves gens,
+de sujets d&eacute;vou&eacute;s; il alluma les premiers b&ucirc;chers qui devaient d&eacute;vorer
+tant de victimes. Enfin il pers&eacute;cuta ou laissa pers&eacute;cuter par le
+Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-m&ecirc;me avait attir&eacute;s &agrave; Paris,
+et laissa condamner et ex&eacute;cuter plusieurs professeurs, &Eacute;tienne Dolet
+entre autres, que l'on disait, fort &agrave; tort probablement, &ecirc;tre son propre
+fils.</p>
+
+<p>En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie &agrave;
+&eacute;teindre d'une main, les lumi&egrave;res qu'il allumait de l'autre.</p>
+
+<p>L'av&eacute;nement de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut le signal d'un changement complet
+dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caract&egrave;re de Louis XI,
+la simplicit&eacute; bourgeoise de Louis XII ne se pr&ecirc;taient gu&egrave;re &agrave; la
+repr&eacute;sentation: &laquo;Lors on ne voyait, aux r&eacute;sidences royales que ceux qui
+y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'&Eacute;tat.
+Il n'&eacute;tait point ais&eacute; alors, d'approcher la personne royale,&raquo; le
+souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majest&eacute;, &laquo;et la
+noblesse m&ecirc;me &eacute;tait arri&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le successeur de Louis XII, brillant, l&eacute;ger, fastueux, dissolu,
+entreprit de fa&ccedil;onner son entourage &agrave; son caract&egrave;re. Il r&eacute;ussit
+facilement.</p>
+
+<p>Il avait le coeur h&eacute;ro&iuml;que, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit
+fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie;
+tous ceux qui l'approchaient n'aspir&egrave;rent plus qu'&agrave; atteindre les rares
+et sublimes perfections d'Amadis. On ne r&ecirc;vait alors que f&ecirc;tes et
+tournois, joutes et passes d'armes.</p>
+
+<p>Le roi voulait avant tout une cour nombreuse: &agrave; sa voix accoururent de
+toutes les provinces les repr&eacute;sentants des grandes familles: les
+demeures f&eacute;odales ne furent plus habit&eacute;es que par les hiboux et quelques
+vieux m&eacute;contents, repr&eacute;sentants grondeurs d'un pass&eacute; oubli&eacute;.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point
+n'&eacute;tait besoin, alors, de faire ses preuves pour &ecirc;tre admis &agrave; l'honneur
+des f&ecirc;tes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue
+rapi&egrave;re, suffisaient. On avait deux cents &eacute;cus par an et le titre de
+gentilhomme du roi.</p>
+
+<p>Mais une cour sans femmes, c'est une ann&eacute;e sans printemps, un printemps
+sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pens&eacute;e &agrave; chacun de
+ces &eacute;mules d'Amadis, une ma&icirc;tresse dont il p&ucirc;t porter les couleurs. Que
+serait un tournoi pour les chevaliers qui se pr&eacute;parent &agrave; &laquo;bien faire
+dans la lice,&raquo; sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains
+pour les applaudir?</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles
+maisons de France: les p&egrave;res durent amener leurs filles, les maris leurs
+femmes, les fr&egrave;res leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu
+troupe si brillante et si bien ajust&eacute;e de dames de familles nobles et
+de damoiselles de r&eacute;putation.</p>
+
+<p>Il y a loin de ces &laquo;assembl&eacute;es honn&ecirc;tes&raquo;, aux sujettes du roi des
+Ribauds, qu'avant cette &eacute;poque tra&icirc;naient &agrave; leur suite les rois de
+France.</p>
+
+<p>Brant&ocirc;me, pour sa part, f&eacute;licite fort Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> d'avoir &laquo;institu&eacute;
+sa belle cour, fr&eacute;quent&eacute;e de si belles et honn&ecirc;tes princesses, grandes
+dames et damoiselles;&raquo; &laquo;d&eacute;sormais on pouvait s'approprier d'un amour
+point sallaud, mais gentil, net et pur.&raquo;</p>
+
+<p>Faire l'amour, en effet, &eacute;tait la grande occupation de toute cette
+noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames
+favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les p&egrave;res et
+les maris n'&eacute;taient pas si mal avis&eacute;s que de s'en f&acirc;cher, ils
+cherchaient &agrave; se venger ailleurs, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Le langage &eacute;tait alors &agrave; la hauteur des moeurs, tandis que toute
+d&eacute;bauche &eacute;tait excus&eacute;e sous le nom de galanterie, on parlait comme ont
+&eacute;crit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans <i>Pantagruel</i> et dans
+<i>Gargantua</i>, comme Brant&ocirc;me dans <i>les Dames galantes</i>, comme Marguerite
+de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom.
+Comme le latin, le vieux fran&ccedil;ais bravait la pudeur en ce <i>bon vieux
+temps</i> de libres moeurs et de libre parler.</p>
+
+<p>La cour de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &eacute;tait alors la plus brillante de l'Europe, la
+noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France.
+Un luxe inconnu jusqu'alors &eacute;clatait de toutes parts. Hommes et femmes
+semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le
+velours, les fourrures, les draps d'or, &eacute;taient alors &agrave; la mode, et
+Brant&ocirc;me nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les
+toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait chaque jour une f&ecirc;te nouvelle, les pr&eacute;textes ne manquaient pas.
+Tournois, bals masqu&eacute;s, feux d'artifices, com&eacute;dies, chasses, promenades
+aux flambeaux, &laquo;les jours, dit un vieil auteur luth&eacute;rien, ne suffisaient
+pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les
+nuits.&raquo; &Eacute;coutons Ronsard, qui d&eacute;crit, de souvenir, les splendeurs et les
+plaisirs des r&eacute;sidences royales:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De chambre en chambre aller les mascarades?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand ou&iuml;rons-nous, au matin, les aubades</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De divers luths mari&eacute;s &agrave; la voix?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et les cornets, les fifres, les hautbois,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les tambourins, violons, &eacute;pinettes</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sonner ensemble avecque les trompettes?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, comme balles, voler</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par artifice, un grand feu dedans l'air?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand verrons-nous, sur le haut d'une sc&egrave;ne</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quelque farceur, ayant la joue pleine</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ou de farine, ou d'encre, qui dira</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quelque bon mot qui nous r&eacute;jouira?...</span><br />
+</p>
+
+<p>Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> allait adressant de l'une &agrave; l'autre ses hommages passagers. On en
+&eacute;tait arriv&eacute; &agrave; ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne
+rencontrait gu&egrave;re plus de cruelles que de maris jaloux. N'&eacute;tait-il pas
+le roi!</p>
+
+<p>Nous ne savons au juste quelle &eacute;tait la physionomie de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice, &agrave; couper ses
+cheveux et &agrave; laisser cro&icirc;tre sa barbe; mais le Titien nous a laiss&eacute; un
+portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries
+du Louvre.</p>
+
+<p>Le peintre a su donner &agrave; cette figure un noble et grand caract&egrave;re,
+malgr&eacute; sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la
+Com&eacute;die Italienne, ressemblance qui tient &agrave; la ligne du nez, trop
+avanc&eacute;e sur une l&egrave;vre mince, et &agrave; la pro&eacute;minence du menton un peu bomb&eacute;
+et termin&eacute; par une barbe pointue. On retrouve bien l&agrave; d'ailleurs le
+rival de Charles-Quint, le front un peu ramass&eacute;, mais noble cependant,
+l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'app&eacute;tits
+et de d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &eacute;tait d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe
+nerveuse &eacute;tait mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-&ecirc;tre
+p&eacute;chait-il par les &eacute;paules, un peu bomb&eacute;es, mais il avait adopt&eacute; un
+costume qui dissimulait ce l&eacute;ger d&eacute;faut.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; l'&eacute;poque la plus florissante de son r&egrave;gne.
+Le ch&acirc;teau d'Amboise, le palais des Tournelles &eacute;taient devenus trop
+petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs
+clos qui vivait &agrave; l'ombre du tr&ocirc;ne. Le roi songea alors &agrave; construire de
+nouvelles r&eacute;sidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour.</p>
+
+<p>Dans tous ces b&acirc;timents, dont le roi avait pris le go&ucirc;t en Italie, on
+retrouve comme un reflet de cette &eacute;poque qui sacrifia tout au dehors.
+Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa
+prodigalit&eacute;, ses faiblesses, son go&ucirc;t pour les arts, ses f&ecirc;tes, ses
+soucis, ses peines d'amour.</p>
+
+<p>A Chambord furent englouties bien des ann&eacute;es du revenu de la France,
+mais aussi quelle merveille!</p>
+
+<p>Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous &ecirc;tes-vous
+promen&eacute; dans ses quatre cent quarante pi&egrave;ces? Avez-vous compt&eacute; ses
+fen&ecirc;tres aussi nombreuses que les jours de l'ann&eacute;e?</p>
+
+<p>Le Primatice en a donn&eacute; les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis
+douze ans &agrave; &eacute;lever les pavillons, les terrasses, les galeries, &agrave; creuser
+les bassins, &agrave; d&eacute;tourner le lit des ruisseaux.</p>
+
+<p>Jean Goujon et Germain Pilon avaient &eacute;t&eacute; charg&eacute;s des sculptures; L&eacute;onard
+de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui
+d&eacute;grad&eacute;es.</p>
+
+<p>Lorsque parfois quelque audacieux faisait remarquer au roi les &eacute;normes
+d&eacute;penses de ce merveilleux ch&acirc;teau:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera jamais trop pour mes amours! r&eacute;pondait le roi.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame
+d'&Eacute;tampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effac&eacute;
+les amoureuses devises et les galants embl&egrave;mes.</p>
+
+<p>Au milieu des d&eacute;licates sculptures qui courent le long des corniches, ou
+qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aper&ccedil;oit
+encore bien des initiales enlac&eacute;es, non loin de cette salamandre
+entour&eacute;e de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si
+explicite: <i>nutrisco et extinguo</i>.</p>
+
+<p>Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les
+ombrages frais du parc, que de tendres causeries pr&egrave;s des fen&ecirc;tres
+charmantes des grandes salles habill&eacute;es de riches tapisseries de
+Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris &eacute;tincelants d'or!</p>
+
+<p>Soupirs dans le nuage, h&eacute;las! chanteurs au tombeau!</p>
+
+<p>Chambord est rest&eacute; debout, muet t&eacute;moin, et la l&eacute;gende n'est plus qu'un
+vague murmure. Que de pieds l&eacute;gers cependant ont gravi l'escalier secret
+de la chambre du roi! qui donc a compt&eacute; les ombres qui passaient rapides
+le long des corridors?</p>
+
+<p>Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour!</p>
+
+<p>Et c'est lui cependant, en un jour de m&eacute;lancolie, alors qu'il pensait au
+beau Brissac, peut-&ecirc;tre, qui tra&ccedil;ait son distique fameux:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Souvent femme varie;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Bien fol est qui s'y fie.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h3>MADAME DE CHATEAUBRIANT.</h3>
+
+
+<p>Mari&eacute; jeune encore, et lorsqu'il n'&eacute;tait que duc d'Angoul&ecirc;me, &agrave; la fille
+d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> ne tarda
+pas &agrave; devenir un &eacute;poux infid&egrave;le. Il n'attendit m&ecirc;me pas pour d&eacute;laisser
+sa femme, la fin de la lune de miel.</p>
+
+<p>Peu scrupuleux dans le choix de ses &laquo;amies,&raquo; il aimait, &agrave; la fois, en
+haut et en bas lieu, ne rougissant pas &laquo;de partager avec les domestiques
+de sa maison les faveurs de quelque dame.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Notre ma&icirc;tre, disait un gentilhomme de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, a eu quelques
+bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.</p>
+
+<p>C'est tout &agrave; fait l'opinion de Brant&ocirc;me, mais le vieux seigneur de
+Bourdeilles s'exprime d'une fa&ccedil;on bien autrement &eacute;nergique.</p>
+
+<p>Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de r&eacute;pit que lui
+laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agn&egrave;s Sorel, il y avait quelque
+chose de d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et de chevaleresque dans cette folle tendresse
+d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s disait &agrave; son royal amant:</p>
+
+<p>&mdash;Assez de temps avez perdu &agrave; faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'&eacute;p&eacute;e
+derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.</p>
+
+<p>Et, docile aux conseils de la dame de beaut&eacute;, Charles VII quittait &agrave;
+regret le manoir de sa mie et se mettait &agrave; la t&ecirc;te de ses troupes.</p>
+
+<p>Rien de pareil dans les nombreuses passions de Fran&ccedil;ois 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait &agrave;
+la fois plusieurs dames dont il entrem&ecirc;lait les couleurs.</p>
+
+<p>On perdrait son temps, en effet, &agrave; compter les liaisons passag&egrave;res du
+roi-chevalier, et la liste de ses ma&icirc;tresses &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien longue
+lorsqu'il monta sur le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me &eacute;pouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie
+d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la derni&egrave;re passion du duc
+d'Angoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais cette fois, et ce fut peut-&ecirc;tre la seule, l'ambition et l'int&eacute;r&ecirc;t
+arr&ecirc;t&egrave;rent un prince qui sacrifia toujours tout &agrave; son plaisir.</p>
+
+<p>Louis XII, d&eacute;j&agrave; vieux et &eacute;puis&eacute;, s'en allait mourant, et comme il
+n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait &ecirc;tre contrainte, &agrave; sa mort,
+de quitter le tr&ocirc;ne, et la France peut-&ecirc;tre, ce plaisant pays, pour
+aller tristement finir ses jours de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Manche, au pays
+de la brume.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un
+fils lui survenait, ce fils, au d&eacute;triment du duc Fran&ccedil;ois, h&eacute;riterait de
+la couronne; elle serait r&eacute;gente alors, et jouirait de tous les
+privil&eacute;ges de ce beau titre pendant de longues ann&eacute;es de minorit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>La belle Anglaise avait peut-&ecirc;tre calcul&eacute; toutes ces &eacute;ventualit&eacute;s,
+lorsque, pour la premi&egrave;re fois, il lui fut impossible de ne pas
+s'apercevoir de l'amour du jeune et s&eacute;duisant duc d'Angoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle se montra fort sensible, &laquo;plus qu'il ne convenait,&raquo; aux
+empressements de l'h&eacute;ritier du tr&ocirc;ne. Ils &eacute;taient jeunes tous les deux,
+aimables, amoureux, le d&eacute;no&ucirc;ment de cette intrigue ne devait pas se
+faire attendre, lorsque tous les int&eacute;r&ecirc;ts compromis vinrent se jeter &agrave;
+la traverse.</p>
+
+<p>Un gentilhomme p&eacute;rigourdin, le sieur de Grignaux, d&eacute;couvrit, le premier,
+le gentil roman de la reine. Il pr&eacute;vint en toute h&acirc;te la m&egrave;re de
+Fran&ccedil;ois, qui le chargea de d&eacute;senchanter le jeune prince, en lui faisant
+apercevoir un calcul habile l&agrave; o&ugrave; il ne croyait voir que de l'amour.
+Madame d'Angoul&ecirc;me se r&eacute;servait de brusquer une rupture si les
+avertissements d'un ami ne suffisaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pasque-Dieu! Monseigneur, dit &agrave; Fran&ccedil;ois le prudent de Grignaux,
+voulez-vous toujours &ecirc;tre simple duc d'Angoul&ecirc;me et jamais roi de
+France!</p>
+
+<p>Et comme l'amoureux Fran&ccedil;ois feignait de ne pas comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous,
+monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez l&agrave; &agrave; vous donner un
+ma&icirc;tre, un accident est t&ocirc;t arriv&eacute;: &ecirc;tes-vous si press&eacute; de vous faire un
+roi?</p>
+
+<p>Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime autant, r&eacute;pondit-il, voir r&eacute;gner mes enfants que de r&eacute;gner
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et il continua d'entourer de ses galantes pr&eacute;venances la reine Marie,
+qui l'accueillait et lui faisait f&ecirc;te d'une fa&ccedil;on vraiment inqui&eacute;tante
+pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun &agrave; la cour s'en
+apercevait.</p>
+
+<p>C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la
+m&egrave;re et la femme du jeune prince.</p>
+
+<p>Leurs exhortations r&eacute;veill&egrave;rent l'ambition dans le coeur de l'h&eacute;ritier
+de la couronne; ses yeux se dessill&egrave;rent, l'illusion s'envola.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il
+craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils
+&agrave; Louis XII.</p>
+
+<p>La reine &eacute;tait devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses
+go&ucirc;ts, lorsque la mort du roi la d&eacute;livra de tous ces argus int&eacute;ress&eacute;s;
+elle &eacute;pousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en
+France, et retourna avec lui en Angleterre.</p>
+
+<p>Devenu roi, peut-&ecirc;tre pour avoir une fois en sa vie su commander &agrave; ses
+d&eacute;sirs, Fran&ccedil;ois ne changea point ses habitudes galantes.</p>
+
+<p>La cour &eacute;tait toujours accompagn&eacute;e d'une troupe nombreuse de dames:
+c'&eacute;taient d'abord les ma&icirc;tresses avou&eacute;es du roi, elles avaient le pas
+sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands
+dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.</p>
+
+<p>Il y avait encore, au dire de Brant&ocirc;me, <i>la petite bande</i>, troupe
+galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les
+plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette
+aimable confr&eacute;rie &eacute;taient les favorites de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, souvent avec
+elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines enti&egrave;res,
+quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des r&eacute;sidences
+royales. &laquo;L&agrave;, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au
+soir et du soir au matin.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait,
+sans diff&eacute;rence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de
+la veille n'&eacute;tait jamais celle du lendemain.&raquo;</p>
+
+<p>Le nombre m&ecirc;me des ma&icirc;tresses du roi leur &ocirc;tait toute influence durable,
+et les choses continu&egrave;rent ainsi jusqu'au jour o&ugrave;, pour la premi&egrave;re
+fois, il aper&ccedil;ut la belle Fran&ccedil;oise de Foix, comtesse de Chateaubriant.</p>
+
+<p>Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite &agrave; la cour d'une
+grande influence et, pendant plusieurs ann&eacute;es, elle r&eacute;gna, souveraine
+ma&icirc;tresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise de Foix, comtesse de Chateaubriant, &eacute;tait issue de grande et
+noble race: sa famille, alli&eacute;e aux maisons royales de France et de
+Navarre, &eacute;tait, depuis plusieurs si&egrave;cles, c&eacute;l&egrave;bre dans les fastes de la
+chevalerie.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re &eacute;tait ce Gaston de Foix, qui dut &agrave; la beaut&eacute; de son visage et &agrave;
+ses longs cheveux blonds et boucl&eacute;s le surnom de Ph&eacute;bus. C'&eacute;tait un
+&laquo;grand chasseur et beau savant,&raquo; lorsqu'il rentrait le soir apr&egrave;s avoir
+pass&eacute; la journ&eacute;e &agrave; battre les grands bois, il r&eacute;digeait les pr&eacute;ceptes du
+grand art de la chasse, et il a laiss&eacute; un livre pr&eacute;cieux &agrave; bien des
+titres: <i>le miroir de Ph&eacute;bus, avec l' art de faulconnerie et cure des
+lestes &agrave; ce propices</i>.</p>
+
+<p>La m&egrave;re de Fran&ccedil;oise-Jeanne d'Aydie, &eacute;tait la fille a&icirc;n&eacute;e et l'h&eacute;riti&egrave;re
+d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.</p>
+
+<p>En l'an 1495, c'est-&agrave;-dire vingt ans avant l'av&eacute;nement de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> au tr&ocirc;ne, il y avait grand &eacute;moi au castel h&eacute;r&eacute;ditaire de la
+maison de Foix: la dame ch&acirc;telaine touchait au terme de sa grossesse, et
+d'heure en heure on attendait sa d&eacute;livrance.</p>
+
+<p>Ph&eacute;bus de Foix, qui, en sa qualit&eacute; de savant homme, croyait, avec tout
+son si&egrave;cle, &agrave; l'influence des astres, avait mand&eacute; en son logis un
+astrologue fort en r&eacute;putation dans le midi de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Or &ccedil;a, ma&icirc;tre, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de
+vous?</p>
+
+<p>L'astrologue s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Ma dame et &eacute;pouse va pr&eacute;sentement me donner un enfant, et je
+souhaiterais savoir quelles destin&eacute;es l'attendent, fille ou gar&ccedil;on.
+Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a donc, ma&icirc;tre, usez de mon logis et de mes domestiques comme de
+v&ocirc;tres, pour toutes choses n&eacute;cessaires &agrave; votre art, chacun ayant re&ccedil;u
+l'ordre de vous ob&eacute;ir comme &agrave; moi-m&ecirc;me, et comptez surtout sur bonne
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Le sire de Foix, sur ces mots, cong&eacute;dia le &laquo;savant homme&raquo; et se rendit,
+&agrave; l'appartement qu'occupait la ch&acirc;telaine.</p>
+
+<p>L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du ch&acirc;teau et passa
+la nuit &agrave; interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au
+monde une petite fille.</p>
+
+<p>Le matin, &agrave; l'aube du jour, l'accouch&eacute;e avait oubli&eacute; ses souffrances, et
+reposait paisiblement dans le vaste lit &agrave; colonnes, entour&eacute; d'&eacute;paisses
+draperies, qui occupait presqu'enti&egrave;rement un des c&ocirc;t&eacute;s de la salle. La
+petite fille, &laquo;accorte, mignonnette,&raquo; dormait dans un riche berceau.</p>
+
+<p>Monseigneur Ph&eacute;bus auquel le plaisir d'&ecirc;tre p&egrave;re faisait oublier les
+&eacute;motions de la nuit, &laquo;il aimait tendrement sa femme,&raquo; chargea un page
+d'aller qu&eacute;rir l'astrologue.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant le page revint seul.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point trouv&eacute; l'homme, monseigneur, dit-il, ni m&ecirc;me aucune
+trace de son passage dans le r&eacute;duit de la tourelle; mais sur un
+escabeau, plac&eacute; en &eacute;vidence au milieu de la salle, j'ai aper&ccedil;u le
+parchemin que voici.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grande feuille bizarrement d&eacute;coup&eacute;e, presqu'enti&egrave;rement
+couverte de dessins &eacute;tranges et de figures cabalistiques. Un clou avait
+sans doute servi &agrave; la fixer &agrave; l'escabeau, car on voyait au milieu une
+petite d&eacute;chirure.</p>
+
+<p>Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le
+page, et non sans difficult&eacute; il parvint &agrave; d&eacute;chiffrer cette obscure
+pr&eacute;diction, rim&eacute;e comme c'&eacute;tait l'usage alors:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Par beaut&eacute;, et quoi qu'advienne<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, t&ocirc;t sera reine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Un sourire de satisfaction &eacute;claira la physionomie du bon seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison &eacute;tant
+maison souveraine.</p>
+
+<p>Il reprit sa lecture:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Aura la reine, de son fait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D&eacute;plaisance dure et m&eacute;fait.</span><br />
+</p>
+
+<p>Messire Ph&eacute;bus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens
+de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Du fait du roi aura grand heur</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Las! puis grand malheur</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">.&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">.&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .&nbsp; .</span><br />
+</p>
+
+<p>L&agrave; s'arr&ecirc;tait la pr&eacute;diction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et
+retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y
+avait rien de plus. Effray&eacute; sans doute de ce qu'il avait lu dans les
+astres, l'astrologue avait jug&eacute; prudent d'en rester l&agrave;. Une interruption
+semblable &eacute;quivalait &agrave; l'annonce d'un grand malheur.</p>
+
+<p>Telle fut du moins la pens&eacute;e du vieux chevalier.</p>
+
+<p>Il appela aussit&ocirc;t et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et
+de l'amener en sa pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&Eacute;cuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais
+vainement on fouilla tous les coins du ch&acirc;teau, vainement on battit la
+campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'&eacute;tait enfui
+sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.</p>
+
+<p>Si bien que quelques &laquo;bons &eacute;cuyers&raquo; n'&eacute;taient pas fort &eacute;loign&eacute;s de
+croire que leur ma&icirc;tre avait eu affaire &agrave; messire Satanas en personne.</p>
+
+<p>Cette singuli&egrave;re disparition ne laissa pas que d'inqui&eacute;ter monseigneur
+Ph&eacute;bus, et, lors des f&ecirc;tes qui suivirent le bapt&ecirc;me de sa fille, il
+raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope &agrave; un vieux
+chevalier, son compagnon.</p>
+
+<p>Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de
+l'astrologue, &eacute;tait fort peu cr&eacute;dule de sa nature.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont l&agrave; dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous
+jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.</p>
+
+<p>Monseigneur Ph&eacute;bus n'&eacute;couta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire,
+le parchemin et soigneusement le d&eacute;posa dans le coffre o&ugrave; il serrait
+d'ordinaire ses objets pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>La petite Fran&ccedil;oise, tel est le nom qu'avaient donn&eacute; &agrave; leur fille le
+seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement &agrave; l'ombre du manoir
+paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois
+des environs, s'exer&ccedil;ant &agrave; monter &agrave; cheval, &agrave; suivre les grandes
+chasses, et &agrave; lancer l'oiseau.</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie,
+les uniques distractions des ch&acirc;telaines du moyen &acirc;ge. Seules en leur
+castel, entour&eacute;es seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre
+d'&eacute;cuyers et de pages, elles restaient quelquefois des ann&eacute;es enti&egrave;res
+sans nouvelles de leurs &eacute;poux, occup&eacute;s &agrave; guerroyer dans quelque province
+&eacute;loign&eacute;e.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise avait pr&egrave;s d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son
+p&egrave;re d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois
+fr&egrave;res ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait
+aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils
+avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et
+allaient devenir les g&eacute;n&eacute;raux de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un noble et grand s&eacute;jour, que le ch&acirc;teau de monseigneur de Foix!</p>
+
+<p>La cour n'avait pas encore attir&eacute; dans son rayonnement les repr&eacute;sentants
+des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient
+pas pris l'habitude d'aller d&eacute;penser leurs revenus, plus que leurs
+revenus souvent, aupr&egrave;s du souverain, afin de concourir, par leur luxe,
+&agrave; l'&eacute;clat de la couronne.</p>
+
+<p>Les rois n'appelaient &agrave; eux la noblesse qu'&agrave; l'heure du danger;
+lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'&eacute;p&eacute;e, elle accourait
+alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au
+milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois,
+disons-le, de petits tyrans.</p>
+
+<p>Chaque province poss&eacute;dait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus
+puissant que les autres, attirait &agrave; lui toute la noblesse des environs
+et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il
+en &eacute;tait ainsi de monseigneur Ph&eacute;bus. Chaque jour arrivait &agrave; son logis
+quelqu'h&ocirc;te nouveau, s&ucirc;r d'y trouver une hospitalit&eacute; royale.</p>
+
+<p>Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et
+puissantes dames, se pressait dans les cours du ch&acirc;teau lorsque venait
+l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauch&eacute;e.</p>
+
+<p>Les festins succ&eacute;daient aux chasses, les danses aux festins. Puis
+venaient les joutes &agrave; armes courtoises, dans une clairi&egrave;re voisine,
+ombrag&eacute;e d'arbres s&eacute;culaires et entour&eacute;e d'estrades pour les dames.
+C'&eacute;tait la distraction supr&ecirc;me de l'&eacute;poque, h&eacute;ro&iuml;que et dangereux
+passe-temps &laquo;d'o&ugrave; d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et
+saignants de quelque bonne blessure.&raquo;</p>
+
+<p>La gentille Fran&ccedil;oise &eacute;tait la gloire et l'ornement de toutes ces f&ecirc;tes;
+elle allait avoir quatorze ans et &eacute;tait, au dire de tous, un v&eacute;ritable
+miracle de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son
+costume &laquo;merveilleusement riche,&raquo; le bon Ph&eacute;bus ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+murmurer les premiers vers de l'horoscope:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Par beaut&eacute;, et quoiqu'il advienne</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, t&ocirc;t sera reine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Reine elle &eacute;tait en effet, par sa beaut&eacute;, par son esprit, par sa
+naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adress&eacute; ses hommages,
+les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses
+sourires, et sollicitaient sa main.</p>
+
+<p>Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'&eacute;poux qu'au
+milieu de tous Ph&eacute;bus de Foix choisit pour sa fille ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un seigneur de haute et fi&egrave;re mine, que le comte de
+Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, &laquo;pass&eacute; ma&icirc;tre en fait
+de vaillantise.&raquo; Il avait fait ses premi&egrave;res armes avec le conn&eacute;table
+Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.</p>
+
+<p>Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; en 1509. Fran&ccedil;oise de Foix avait quatorze ans,
+Jean de Laval &eacute;tait de dix ann&eacute;es plus &acirc;g&eacute; que sa jeune &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Les f&ecirc;tes et r&eacute;jouissances des noces &eacute;taient &agrave; peine termin&eacute;es, qu'il
+fallut songer aux pr&eacute;paratifs du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne, &agrave; ce manoir de
+Chateaubriant que, plus qu'une longue lign&eacute;e de preux chevaliers, devait
+illustrer l'admirable auteur de <i>Ren&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain m&ecirc;me de la c&eacute;r&eacute;monie, Ph&eacute;bus de Foix avait mand&eacute; pr&egrave;s de
+lui la nouvelle comtesse. Il tenait &agrave; la main, lorsqu'entra Fran&ccedil;oise,
+un large pli li&eacute; avec un fil d'or et scell&eacute; &agrave; ses armes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez quitter votre p&egrave;re, ma fille, lui dit-il, gardez
+pr&eacute;cieusement ceci en m&eacute;moire de l'affection qu'il eut pour vous.</p>
+
+<p>Il lui remit en m&ecirc;me temps le pli. Fran&ccedil;oise, &eacute;mue de l'air solennel du
+vieux seigneur, &eacute;tait pr&egrave;s de fondre en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua Ph&eacute;bus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, &agrave;
+moins que dans votre vie advienne quelque grave &eacute;v&eacute;nement qui vous
+trouble et vous inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;oise fit le serment que lui demandait son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant l'heure de la s&eacute;paration &eacute;tait venue. Les chevaux et les
+mulets de bagage emplissaient les cours. &Eacute;cuyers et pages achevaient en
+toute h&acirc;te les derniers appr&ecirc;ts, donnaient un coup d'oeil aux harnais,
+fixaient solidement les coffres.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re fois, monseigneur Ph&eacute;bus embrassa sa fille ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous emportez, comte, dit-il &agrave; Jean de Laval, mon plus cher tr&eacute;sor; je
+suis s&ucirc;r que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.</p>
+
+<p>Jean de Laval, pour toute r&eacute;ponse, se jeta dans les bras de son
+beau-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Or, c'&eacute;tait bien &agrave; la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus
+cher tr&eacute;sor; il n'y avait pas d'&eacute;quivoque possible, la fille de la noble
+maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur
+sa blanche haquen&eacute;e. Jean de Laval s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; cheval et toute la troupe
+se mit en route.</p>
+
+<p>Ph&eacute;bus de Foix rentra tristement dans son manoir d&eacute;sert. Longtemps
+accoud&eacute; au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux &agrave; travers les
+sinuosit&eacute;s de la vall&eacute;e Jean de Laval et Fran&ccedil;oise qui chevauchaient
+lentement en t&ecirc;te de leur escorte. La vie de la comtesse de
+Chateaubriant s'&eacute;coula paisible et ignor&eacute;e pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es
+de son mariage. Jean de Laval avait pris au s&eacute;rieux ses devoirs de mari.
+Il poss&eacute;dait un tr&eacute;sor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune
+femme avec une sollicitude inqui&egrave;te que les voisins taxaient de
+jalousie.</p>
+
+<p>Les femmes attach&eacute;es &agrave; leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-l&agrave;
+sont heureuses.</p>
+
+<p>Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Fran&ccedil;oise se contenta
+d'&ecirc;tre la plus belle et la plus aim&eacute;e des ch&acirc;telaines.</p>
+
+<p>L'amour de son &eacute;poux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux
+f&ecirc;tes des ch&acirc;teaux des environs et aux grandes chasses qui se
+renouvelaient souvent.</p>
+
+<p>La Bretagne &eacute;tait alors un merveilleux pays, pour courre, la propri&eacute;t&eacute;
+n'&eacute;tait pas morcel&eacute;e &agrave; l'infini. Le pays n'&eacute;tait pas comme aujourd'hui
+coup&eacute; de foss&eacute;s profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de
+chaque propri&eacute;taire comme un camp retranch&eacute;, inaccessible aux chevaux et
+aux chiens.</p>
+
+<p>Pendant ces premi&egrave;res et trop courtes ann&eacute;es, Louis XII &eacute;tait mort et
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &eacute;tait mont&eacute; sur le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Un des premiers actes du jeune roi avait &eacute;t&eacute; de nommer deux mar&eacute;chaux de
+France, hommes de guerre fort en renom: l'un &eacute;tait Jacques de Chabannes,
+sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, fr&egrave;re de
+la comtesse de Chateaubriant.</p>
+
+<p>On &eacute;tait alors &agrave; l'aurore &eacute;blouissante d'un r&egrave;gne nouveau. Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, dans la premi&egrave;re ivresse du pouvoir supr&ecirc;me, ne songeait qu'&agrave; la
+joie.</p>
+
+<p>Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de f&ecirc;te la m&ecirc;me
+ardeur que sur les champs de bataille. &laquo;Qui m'aimera me suive!&raquo;</p>
+
+<p>Et chacun suivait le roi &agrave; qui mieux mieux.</p>
+
+<p>D'Amboise &agrave; Romorantin et &agrave; Vend&ocirc;me, ce n'&eacute;taient, &agrave; ce moment que
+f&ecirc;tes, bals costum&eacute;s, petites guerres, grands repas et grande liesse.
+Tout l'or des imp&ocirc;ts y suffisait &agrave; peine, mais nul n'en prenait souci.
+C'&eacute;tait une vie toute nouvelle.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque, et pendant les f&ecirc;tes du carnaval, que le futur
+protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une r&eacute;volution dans
+l'art de la coiffure.</p>
+
+<p>Les longs cheveux, on le sait, &eacute;taient au <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle la
+marque distinctive, le privil&egrave;ge exclusif de la noblesse. Les longs
+cheveux &eacute;taient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard,
+l'illustre ma&icirc;tre des <i>Sentences</i>, qui leva cette interdiction. Mais il
+n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t protest&eacute; longtemps encore, et la r&eacute;volution en question n'e&ucirc;t
+point &eacute;t&eacute; accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.</p>
+
+<p>La cour &eacute;tait alors &agrave; Romorantin et chacun f&ecirc;tait le jour des rois.
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> allait se mettre &agrave; table lorsqu'on vint lui dire que le
+comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la f&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi de gentilhomme! s'&eacute;cria-t-il, voil&agrave; un roi que je
+d&eacute;tr&ocirc;nerai tout &agrave; l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien
+veiller sur son &eacute;lu.</p>
+
+<p>Ainsi d&eacute;fi&eacute;, le comte de Saint-Paul s'appr&ecirc;ta &agrave; faire bonne r&eacute;sistance.
+C'&eacute;tait un moyen s&ucirc;r d'&ecirc;tre agr&eacute;able au roi. La terre &eacute;tait alors
+couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'int&eacute;rieur
+de son h&ocirc;tel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens
+pr&eacute;paraient des pelotes, les autres s'&eacute;parpillaient de tous c&ocirc;t&eacute;s, en
+qu&ecirc;te d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de
+combats.</p>
+
+<p>Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une gr&ecirc;le
+de projectiles. Un si&egrave;ge en r&egrave;gle commen&ccedil;a aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>L'assaut &eacute;tait vaillamment et habilement men&eacute;, mais les assi&eacute;g&eacute;s se
+d&eacute;fendaient avec vigueur et le combat mena&ccedil;ait de durer longtemps
+encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent &agrave; manquer
+dans l'int&eacute;rieur de la place.</p>
+
+<p>Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'h&ocirc;tel et se
+rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, esp&eacute;rant retarder l'heure
+de la d&eacute;faite, eut la malheureuse id&eacute;e de prendre dans le foyer un tison
+enflamm&eacute; et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.</p>
+
+<p>Le dangereux engin de guerre atteignit Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; la t&ecirc;te et lui
+fit une profonde blessure.</p>
+
+<p>A ces cris: &laquo;le roi est bless&eacute;!&raquo; assi&eacute;geants et assi&eacute;g&eacute;s se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent pr&egrave;s du jeune souverain, il fut plac&eacute; sur un brancard et
+transport&eacute; en son logis. Les m&eacute;decins, d&eacute;j&agrave; pr&eacute;venus de l'accident,
+&eacute;taient accourus. Apr&egrave;s un court examen, ils d&eacute;clar&egrave;rent que la blessure
+n'offrait aucune gravit&eacute;, mais sous leurs ciseaux tomb&egrave;rent les beaux
+cheveux noirs du roi.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain tous les courtisans &eacute;taient &laquo;tondus comme des oeufs.&raquo;
+Bourgeois et manants imit&egrave;rent les gentilshommes, et, d&egrave;s lors, les
+longs cheveux furent d&eacute;clar&eacute;s ridicules.</p>
+
+<p>&laquo;A dater de cet accident le roi laissa cro&icirc;tre sa barbe, et chacun
+tenant &agrave; honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que
+t&ecirc;tes rases et visages barbus.&raquo;</p>
+
+<p>La maladie de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut de courte dur&eacute;e, et bient&ocirc;t les f&ecirc;tes
+recommenc&egrave;rent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.</p>
+
+<p>Cependant, le renom de la beaut&eacute; de madame de Chateaubriant &eacute;tait venu
+jusqu'&agrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, et ce roi, qui voulait que &laquo;sa cour f&ucirc;t comme
+un parterre o&ugrave; viendraient s'&eacute;panouir les plus rares beaut&eacute;s de France,&raquo;
+avait, plusieurs fois d&eacute;j&agrave;, t&eacute;moign&eacute; le d&eacute;sir de voir la comtesse.</p>
+
+<p>D'ordinaire, ses moindres d&eacute;sirs &eacute;taient des ordres, presqu'aussit&ocirc;t
+ex&eacute;cut&eacute;s que donn&eacute;s; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.</p>
+
+<p>Le seigneur breton avait bien &eacute;t&eacute; averti du d&eacute;sir du roi; plusieurs
+courtisans s'&eacute;taient fait un devoir de lui envoyer message sur message;
+mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa
+r&eacute;solution de ne point para&icirc;tre &agrave; la cour. La r&eacute;putation du roi &eacute;tait,
+il faut l'avouer, de nature &agrave; conseiller ce parti &agrave; tout homme jaloux de
+son honneur.</p>
+
+<p>Enfin, un jour, c&eacute;dant &agrave; l'irr&eacute;sistible attrait du fruit d&eacute;fendu,
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> s'adressa directement &agrave; Odet de Foix, mar&eacute;chal de
+France, fr&egrave;re de madame de Ch&acirc;teaubriant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ou&iuml; parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beaut&eacute; de la
+comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle &agrave; rester tristement
+au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas &agrave; la cour, comme
+toutes les grandes dames de France?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, le
+plus soup&ccedil;onneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et
+les f&ecirc;tes de la cour la plus brillante du monde.</p>
+
+<p>Le roi sourit &agrave; cette d&eacute;licate flatterie.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande
+vertu &agrave; la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine
+est une femme sans &eacute;gale et la princesse Marguerite une merveille &agrave; tous
+&eacute;gards.</p>
+
+<p>&mdash;Bien parl&eacute;, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour
+faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher,
+ainsi qu'il le fait, sa femme &agrave; tous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? il peut &ecirc;tre tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on
+aura pour la comtesse tous les &eacute;gards qu'elle m&eacute;rite.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ordre, et des plus formels. Lautrec se h&acirc;ta d'&eacute;crire &agrave; son
+beau-fr&egrave;re que le roi le demandait, et l'engageait &agrave; amener sa femme.</p>
+
+<p>Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y
+attendait. Son parti fut vite pris.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il &agrave; la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre
+fr&egrave;re; il para&icirc;t que le roi a grand d&eacute;sir de nous voir &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Et comptez-vous, messire, ob&eacute;ir aux ordres du roi? demanda timidement
+madame de Chateaubriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit
+trois jours, je veux me mettre en route.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dois-je point vous suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non certainement. Le s&eacute;jour de la cour est dangereux pour
+une femme attach&eacute;e &agrave; ses devoirs, surtout lorsque le ma&icirc;tre est un roi
+comme le n&ocirc;tre; j'ai donc r&eacute;solu de vous laisser ici, o&ugrave; vous &ecirc;tes en
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne craignez-vous pas la col&egrave;re du roi?</p>
+
+<p>&mdash;La col&egrave;re du roi m'affligerait grandement, r&eacute;pondit le comte d'un air
+sombre; mais je pr&eacute;f&egrave;re ce malheur &agrave; celui qui pourrait advenir si,
+suivant le conseil de votre fr&egrave;re, je vous conduisais &agrave; la cour.</p>
+
+<p>La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval;
+elle se plaisait en son beau ch&acirc;teau de Bretagne; les splendeurs de la
+cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la
+tentaient nullement; mais c'est avec une secr&egrave;te et ind&eacute;finissable
+angoisse qu'elle voyait s'&eacute;loigner le comte.</p>
+
+<p>Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les
+pr&eacute;paratifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut termin&eacute;, que le moment
+des derniers adieux fut venu:</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;oise, dit-il &agrave; sa femme, il se peut que, tandis que je serai pr&egrave;s
+du roi, on vous tende des pi&egrave;ges pour vous attirer &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain, messire, que je ne veux ob&eacute;ir qu'&agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, Fran&ccedil;oise; mais il se peut encore que le roi me force de
+vous &eacute;crire moi-m&ecirc;me de venir, sans que telle soit mon intention; d'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, il est possible que je veuille v&eacute;ritablement vous appeler
+pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens&eacute; &agrave; cela, Fran&ccedil;oise; il y a longtemps que je pr&eacute;voyais ce qui
+arrive. Voici donc ce que j'ai imagin&eacute;: si v&eacute;ritablement je souhaite
+vous avoir pr&egrave;s de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours
+au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir
+erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument
+semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que
+je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en
+rendant une &agrave; son mari, elle passa l'autre &agrave; son doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette fa&ccedil;on, il sera vraiment
+impossible de me tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois comme vous, Fran&ccedil;oise; et maintenant, quelque message,
+quelque lettre que vous receviez, m&ecirc;me de moi, demeurez au ch&acirc;teau,
+faites r&eacute;pondre que vous &ecirc;tes trop malade pour entreprendre un voyage;
+mais si vous recevez mon anneau, accourez.</p>
+
+<p>Sur ces mots le comte embrassa sa femme une derni&egrave;re fois et partit.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> attendait avec la plus vive impatience la r&eacute;alisation
+des d&eacute;sirs si nettement exprim&eacute;s au mar&eacute;chal de Lautrec, lorsqu'un soir
+on lui annon&ccedil;a le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement
+visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit
+que le comte &eacute;tait seul, il fron&ccedil;a le sourcil, et sans se soucier de
+contenir son d&eacute;pit:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amen&eacute; votre femme?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! sire, balbutia le mari de la belle Fran&ccedil;oise, la comtesse est
+fort malade &agrave; cette heure, et mon d&eacute;vouement au roi a pu seul me d&eacute;cider
+&agrave; l'abandonner en si f&acirc;cheux &eacute;tat.</p>
+
+<p>Le roi ne r&eacute;pondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre
+comte, et les courtisans aussit&ocirc;t s'&eacute;loign&egrave;rent de cet homme qui venait
+d'encourir la disgr&acirc;ce royale.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre
+des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait
+lui-m&ecirc;me si bien jou&eacute; son r&ocirc;le que tout le monde, Lautrec le premier,
+&eacute;tait convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois d&eacute;j&agrave;, M. de
+Chateaubriant avait, devant son beau-fr&egrave;re, &eacute;crit &agrave; sa femme de le venir
+rejoindre, le doute n'&eacute;tait presque pas possible. L'enqu&ecirc;te secr&egrave;te
+d&eacute;montra que le comte avait dit vrai.</p>
+
+<p>Certain qu'un obstacle impr&eacute;vu, involontaire, avait seul arr&ecirc;t&eacute; le
+comte, le roi ne tarda pas &agrave; lui rendre ses bonnes gr&acirc;ces; il allait
+m&ecirc;me l'engager &agrave; retourner en Bretagne, pr&egrave;s de sa femme, lorsque la
+trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les pr&eacute;cautions
+prises par le malheureux &eacute;poux.</p>
+
+<p>Ce serviteur infid&egrave;le avait, par une porte entreb&acirc;ill&eacute;e, surpris le
+dernier entretien du comte et de la comtesse. Arriv&eacute; &agrave; la cour &agrave; la
+suite de son ma&icirc;tre, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de
+voir la belle dame de Ch&acirc;teaubriant, il songea &agrave; tirer parti du secret
+qu'il poss&eacute;dait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa
+d&eacute;lation.</p>
+
+<p>Il alla trouver un des confidents du roi, et apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute; une
+r&eacute;compense honn&ecirc;te, raconta l'invention des deux bagues.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> savait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>En apprenant qu'il avait &eacute;t&eacute; jou&eacute;, l'imp&eacute;tueux monarque entra dans une
+furieuse col&egrave;re; il voulait sur-le-champ user de son autorit&eacute;, se venger
+de ce qu'il appelait une &laquo;d&eacute;loyale tra&icirc;trise,&raquo; faire emprisonner le mari
+et enlever la femme, sa complice.</p>
+
+<p>Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent &agrave; le
+calmer et &agrave; le faire renoncer &agrave; ses projets. Ils lui persuad&egrave;rent
+d'employer la ruse, et, &agrave; son tour, de tromper le trompeur.</p>
+
+<p>Il fut d&eacute;cid&eacute; qu'&agrave; tout prix on enl&egrave;verait, pour quelques heures, la
+bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude
+et l'exactitude possibles.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le
+voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait &agrave; la cour au moment o&ugrave;
+son mari l'attendrait le moins.</p>
+
+<p>Ce plan fut ex&eacute;cut&eacute; de point en point, gr&acirc;ce &agrave; l'adresse du domestique
+de M. de Ch&acirc;teaubriant. Cet homme parvint &agrave; d&eacute;rober la bague de son
+ma&icirc;tre et &agrave; la lui restituer sans qu'il s'aper&ccedil;&ucirc;t de cette disparition
+momentan&eacute;e. Un orf&egrave;vre habile prit l'empreinte, se mit aussit&ocirc;t &agrave;
+l'oeuvre, et moins de huit jours apr&egrave;s, un messager galopait vers la
+Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imit&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; tromper
+l'oeil du mari le plus soup&ccedil;onneux.</p>
+
+<p>Certain de la r&eacute;ussite de son stratag&egrave;me, le roi se r&eacute;jouissait fort de
+voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une f&ecirc;te de la surprise
+et de la col&egrave;re du comte de Chateaubriant.</p>
+
+<p>Il allait justement y avoir de grandes f&ecirc;tes &agrave; la cour. Un fils &eacute;tait n&eacute;
+au roi, et le Pape, qui avait bien voulu &ecirc;tre le parrain de ce
+nouveau-n&eacute;, avait envoy&eacute;, pour le repr&eacute;senter au bapt&ecirc;me du Dauphin de
+France, son neveu, Laurent de M&eacute;dicis, duc d'Urbin.</p>
+
+<p>On faisait au ch&acirc;teau d'Amboise de grands pr&eacute;paratifs pour les
+c&eacute;r&eacute;monies, qui devaient &ecirc;tre splendides: bals, festins, joutes, grandes
+chasses, le roi ne voulait rien &eacute;pargner. Grands seigneurs, nobles
+dames, princes &eacute;trangers, ambassadeurs de toutes les puissances,
+accouraient de tous c&ocirc;t&eacute;s. Le roi pensait avec orgueil que madame de
+Chateaubriant, cette beaut&eacute; c&eacute;l&egrave;bre, ne serait pas insensible aux
+hommages d'un roi entour&eacute; de ce magnifique appareil de puissance et de
+grandeur.</p>
+
+<p>En attendant, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> faisait au triste comte l'accueil le plus
+charmant. Il l'arr&ecirc;tait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui
+demandait, avec les marques du plus touchant int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Sire, r&eacute;pondait le malheureux &eacute;poux, la comtesse va tr&egrave;s-mal.</p>
+
+<p>C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant re&ccedil;ut des
+mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait &agrave; la
+cour. Elle eut un &eacute;clair de doute et compara les deux bagues; elles
+&eacute;taient bien exactement pareilles; il n'y avait pas &agrave; douter.</p>
+
+<p>Quelle cause avait donc pu d&eacute;terminer le comte &agrave; lui faire entreprendre
+ce voyage qu'il redoutait nagu&egrave;re si fort? La belle comtesse se perdait
+en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caract&egrave;re jaloux
+de son mari, plusieurs fois elle avait eu &agrave; en souffrir, il avait fallu
+de bien graves motifs pour changer ainsi ses d&eacute;terminations.</p>
+
+<p>Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister &agrave; ces
+f&ecirc;tes splendides, qui trouvaient un &eacute;cho jusqu'au fond des manoirs les
+plus recul&eacute;s de la Bretagne.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle faisait en toute h&acirc;te ses pr&eacute;paratifs, le coeur serre par
+de vagues inqui&eacute;tudes, elle se souvint de ce pli myst&eacute;rieux, que le
+lendemain de son mariage lui avait remis son p&egrave;re et que la douce
+monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit
+que le moment &eacute;tait venu de l'ouvrir, un grave &eacute;v&eacute;nement bouleversant sa
+vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Par beaut&eacute;, et quoiqu'il advienne</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A l'encontre, t&ocirc;t sera reine.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave; l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer
+&agrave; elle-m&ecirc;me: serait-elle donc la ma&icirc;tresse du roi?</p>
+
+<p>Le comte de Chateaubriant assistait &agrave; un grand bal donn&eacute; dans la cour
+d'honneur du ch&acirc;teau d'Amboise, transform&eacute;e en une salle splendide,
+lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son
+logis.</p>
+
+<p>Le roi, pr&eacute;venu quelques instants avant de l'arriv&eacute;e de la comtesse,
+suivait des yeux le malheureux &eacute;poux. Il le vit chanceler sous ce coup
+inattendu; rougir d'abord, puis p&acirc;lir affreusement; son oeil &eacute;tincela,
+ses l&egrave;vres se contract&egrave;rent, enfin il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi &agrave; un de ceux qui &eacute;taient dans
+le secret, il est capable de faire quelque malheur.</p>
+
+<p>Le comte, en effet, arriv&eacute; en pr&eacute;sence de sa femme, laissa &eacute;clater sa
+col&egrave;re, elle fut terrible.</p>
+
+<p>&Eacute;perdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de
+justification, l'infortun&eacute;e Fran&ccedil;oise de Foix ne sut que tomber &agrave; genoux
+en &eacute;levant au-dessus de sa t&ecirc;te les deux gages de reconnaissance.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte
+comprit tout; sa col&egrave;re tomba subitement pour faire place &agrave; un calme
+plus effrayant encore.</p>
+
+<p>Sans mot dire il &ocirc;ta de son doigt la bague un instant d&eacute;rob&eacute;e par les
+ordres du roi et la pr&eacute;senta &agrave; la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, oh! partons, messire, s'&eacute;cria alors Fran&ccedil;oise; quittons ce
+s&eacute;jour de tromperie et retournons en notre manoir.</p>
+
+<p>Mais le sire de Laval, apr&egrave;s un instant de r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a
+employ&eacute; la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je
+vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez
+faire. Songez toutefois qu'un jour viendra o&ugrave; je vous en demanderai
+compte. Ce jour pourra &ecirc;tre terrible pour vous.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sentation de la belle comtesse fut un v&eacute;ritable triomphe. A chaque
+pas, dans les salles du ch&acirc;teau, &agrave; la promenade, le long des rues de la
+ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie
+et son effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'elle est belle!</p>
+
+<p>A sa vue, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut &eacute;bloui et il n'essaya pas de cacher
+l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai enfin aper&ccedil;u la comtesse votre soeur, disait-il &agrave; Lautrec, et
+ceux qui m'avaient vant&eacute; ses charmes &eacute;taient rest&eacute;s bien au-dessous de
+la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Aux c&eacute;r&eacute;monies du bapt&ecirc;me du Dauphin succ&eacute;daient alors les r&eacute;jouissances
+du mariage du duc d'Urbin, qui &eacute;pousait Madeleine de La Tour, h&eacute;riti&egrave;re
+du comte d'Auvergne. La belle Fran&ccedil;oise de Foix &eacute;tait d&eacute;j&agrave; la reine de
+toutes ces f&ecirc;tes, l'amour du roi n'&eacute;tait plus un secret pour personne.</p>
+
+<p>Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la
+foule, vainement ils se r&eacute;fugiaient dans les salles les plus &eacute;loign&eacute;es,
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, bien servi par ses familiers, finissait toujours par
+d&eacute;couvrir la retraite de la comtesse et bient&ocirc;t il &eacute;tait aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque pr&eacute;sent du roi. C'&eacute;tait un
+collier d'or, une parure de perles, un bracelet d&eacute;licatement ouvrag&eacute;.
+Gages d'amant que le comte e&ucirc;t voulu renvoyer &agrave; celui qui les offrait,
+et qui soulevaient en son coeur d'horribles d&eacute;sirs de vengeance.</p>
+
+<p>Pour comble d'infortune, le comte s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t que sa femme n'avait
+pu voir, sans en &ecirc;tre touch&eacute;e, le roi de France &agrave; ses pieds. Jour par
+jour, pour ainsi dire, il put suivre les progr&egrave;s de cet amour. La
+comtesse r&eacute;sistait encore, mais t&ocirc;t ou tard elle devait succomber.</p>
+
+<p>Le sire de Laval ne voulut pas &ecirc;tre t&eacute;moin de son malheur. Sa femme
+venait d'&ecirc;tre nomm&eacute;e dame d'honneur de la reine, et cette charge
+d&eacute;sormais l'attachait &agrave; la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi
+se d&eacute;cida-t-il &agrave; partir. Il courut cacher au fond de son castel de
+Bretagne, ce muet t&eacute;moin des jours heureux, sa honte et son d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Sa femme essaya faiblement de le retenir.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au
+milieu des f&ecirc;tes de la cour?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne serez point seule, madame, r&eacute;pondit-il avec un rire amer. Un
+plus puissant que moi vous prot&eacute;gera d&eacute;sormais. Faites en sorte
+seulement que jamais le bruit de vos amours adult&egrave;res ne vienne troubler
+la paix de ma solitude.</p>
+
+<p>Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait fait, la noble fille de Ph&eacute;bus de Foix &eacute;tait la ma&icirc;tresse
+d&eacute;clar&eacute;e de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans r&eacute;sistance et sans remords que la belle comtesse se
+donna &agrave; son royal amant. Elle se sentait glac&eacute;e, au souvenir de son
+&eacute;poux outrag&eacute;, ses derni&egrave;res paroles retentissaient mena&ccedil;antes &agrave; son
+oreille. Souvent, lors de ses premi&egrave;res entrevues avec le roi, elle
+tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconna&icirc;tre les pas du sire
+de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au ch&acirc;teau de
+Combourg.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez aucune crainte, madame, r&eacute;pondait Fran&ccedil;ois, tant que mon coeur
+battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez
+debout pour vous d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bient&ocirc;t elle n'eut
+plus le loisir de songer &agrave; sa faute. Son amant l'avait entour&eacute;e d'un
+luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient
+aux bonnes gr&acirc;ces du roi &eacute;taient &agrave; ses pieds. Enivr&eacute;e d'amour, elle se
+laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et
+folle.</p>
+
+<p>Le roi s'&eacute;tait hautement d&eacute;clar&eacute; le chevalier de la comtesse de
+Chateaubriant. A la face de tous il avait m&ecirc;l&eacute; ses couleurs aux siennes,
+la salamandre en feu &agrave; la pourpre et &agrave; l'hermine de Laval. Pour elle,
+il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il
+rompait des lances, et s'il d&eacute;sirait remporter le prix, c'est qu'il
+voulait le d&eacute;poser &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Alors Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait essay&eacute; de rajeunir et de remettre &agrave; la mode
+tout le bric-&agrave;-brac des vieux romans de chevalerie, lui-m&ecirc;me se piquait
+d'&ecirc;tre le parangon et le mod&egrave;le des preux pr&eacute;sents et &agrave; venir.</p>
+
+<p>On ne r&ecirc;vait alors que choses h&eacute;ro&iuml;ques, impossibles et merveilleuses;
+le r&eacute;el, le vraisemblable &eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme choses plates et
+communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de
+Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du
+bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les
+dames surtout, apr&egrave;s avoir admir&eacute; les hauts faits de ces h&eacute;ros
+illustres, r&ecirc;vaient les perfections d'Ang&eacute;lique, de Bradamante ou de
+Marphise.</p>
+
+<p>La belle Fran&ccedil;oise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces
+f&ecirc;tes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoubl&eacute;s du
+ridicule, et dont Rabelais riait d&eacute;j&agrave; de son gros rire.</p>
+
+<p>L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bient&ocirc;t tr&egrave;s-grande &agrave; la
+cour. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> ne voyait que par les yeux de sa belle ma&icirc;tresse,
+et, &agrave; son gr&eacute;, elle disposait des places et des commandements.</p>
+
+<p>Mais cette influence m&ecirc;me fut plus tard une des causes de la disgr&acirc;ce de
+la comtesse. La m&egrave;re du roi, Louise de Savoie, habitu&eacute;e &agrave; gouverner sous
+le nom de son fils, ne put voir sans d&eacute;pit la toute-puissance de la
+favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion
+favorable, elle aida &agrave; lui susciter des rivales. Mais le cr&eacute;dit de la
+comtesse n'en fut point &eacute;branl&eacute;, et, apr&egrave;s ses passag&egrave;res infid&eacute;lit&eacute;s,
+Fran&ccedil;ois revenait toujours aux pieds de sa belle ma&icirc;tresse, plus &eacute;pris
+que jamais.</p>
+
+<p>Il faut rendre &agrave; la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle
+n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la
+fortune de sa famille, de ses trois fr&egrave;res surtout, Lautrec, Lescun et
+Lesparre. Mais tous trois &eacute;taient de vaillants hommes de guerre et
+d'habiles capitaines, d&eacute;j&agrave; en renom, les deux premiers surtout, avant
+que leur soeur f&ucirc;t devenue la ma&icirc;tresse du roi.</p>
+
+<p>Tous trois, il est vrai, jou&egrave;rent de malheur en Italie et compromirent
+singuli&egrave;rement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs &eacute;checs doivent
+&ecirc;tre attribu&eacute;s &agrave; la lutte sourde de la favorite et de la m&egrave;re du roi.</p>
+
+<p>Lautrec se trouvait en Italie &agrave; la t&ecirc;te de soldats mercenaires braves &agrave;
+la condition d'&ecirc;tre bien pay&eacute;s, et capables pour la moindre augmentation
+de solde de passer d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; l'autre; et c'est un g&eacute;n&eacute;ral commandant
+de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant
+obtenait 500,000 livres pour son fr&egrave;re, mais la reine m&egrave;re arr&ecirc;tait cet
+argent en route, il ne parvenait pas, les soldats d&eacute;sertaient, et
+Lautrec, apr&egrave;s avoir sacrifi&eacute; son bien et celui de ses amis, se voyait
+sans arm&eacute;e et &eacute;tait forc&eacute; de battre en retraite.</p>
+
+<p>Ce que d&eacute;sirait Louise de Savoie faillit arriver: apr&egrave;s la bataille de
+la Bicoque, Lautrec fut rappel&eacute;, mais la comtesse lui fit rendre son
+commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de
+promesses que l'on ne tint jamais.</p>
+
+<p>Lesparre, apr&egrave;s l'impolitique attaque de Reggio, qui d&eacute;cida L&eacute;on X &agrave; se
+d&eacute;clarer contre la France, fut &eacute;galement sauv&eacute; par sa soeur d'une
+disgr&acirc;ce m&eacute;rit&eacute;e. La comtesse sut d&eacute;tourner les effets de la col&egrave;re
+royale.</p>
+
+<p>On ne peut gu&egrave;re lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le
+tort d'aider &agrave; la disgr&acirc;ce de Jacques Trivulce, qui apr&egrave;s avoir, sous
+trois rois, rendu des services r&eacute;els &agrave; la France, se vit priv&eacute; de ses
+commandements et exil&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne m&eacute;ritait
+que des r&eacute;compenses, &eacute;tait devenu odieux au roi. Il voulut se justifier.
+Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, et quand de loin il l'aper&ccedil;ut il s'&eacute;cria: &laquo;Sire! Sire!&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arr&ecirc;ter, ni m&ecirc;me tourner la
+t&ecirc;te, et le vieux soldat mourut de douleur.</p>
+
+<p>Aim&eacute;e du roi, adul&eacute;e par les courtisans, envi&eacute;e par la reine m&egrave;re, reine
+au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait
+alors de conserver toujours cette haute position, en d&eacute;pit de ses
+ennemis. Il n'&eacute;tait plus question de remords, ni m&ecirc;me de regrets. Les
+chroniques nous apprennent m&ecirc;me qu'elle ne fut gu&egrave;re plus fid&egrave;le au roi
+qu'&agrave; son mari et qu'elle se vengeait &agrave; l'occasion des nombreuses
+trahisons de son volage amant.</p>
+
+<p>Le conn&eacute;table de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, tr&egrave;s-avant
+dans ses bonnes gr&acirc;ces. Ce sont l&agrave;, peut-&ecirc;tre, des calomnies, mais ces
+calomnies eurent au moins &agrave; l'&eacute;poque assez de vraisemblance pour donner
+des inqui&eacute;tudes au roi.</p>
+
+<p>On n'a d'autre garant de la bonne fortune du conn&eacute;table de Bourbon avec
+la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-m&ecirc;me. Peut-&ecirc;tre se
+vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces
+relations un des motifs de la haine du roi contre son conn&eacute;table,
+laquelle eut par la suite de si d&eacute;sastreux effets pour la France; mais
+cette haine fut bien plus l'oeuvre de la m&egrave;re de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui
+avait aim&eacute; Bourbon et en avait &eacute;t&eacute; repouss&eacute;e.</p>
+
+<p>Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux
+prouv&eacute;es, et l'on en retrouve des traces dans Brant&ocirc;me, qui n'est pas, &agrave;
+vrai dire, une indiscutable autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Favori de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, l'amiral Bonnivet &eacute;tait une des plus
+parfaites copies du roi, &laquo;si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son
+&acirc;ge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient
+surpass&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Beau, spirituel, brave, g&eacute;n&eacute;reux et magnifique, &laquo;quelle d&eacute;pense, dit
+Brant&ocirc;me, est impossible &agrave; un favori de roi.&raquo; Audacieux dans toutes les
+entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire &agrave; la
+belle favorite. Il la voyait souvent, tant&ocirc;t ouvertement, tant&ocirc;t en
+secret, et le roi &eacute;tait fort jaloux de lui.</p>
+
+<p>Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter
+dans un puits.</p>
+
+<p>D'autres fois elle disait en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense &ecirc;tre beau. Et tant
+plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui
+et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de tr&egrave;s-bons
+mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est pr&egrave;s de
+lui, tant il rencontre bien.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de telles paroles, le roi e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien difficile s'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+compl&egrave;tement rassur&eacute;.</p>
+
+<p>Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu'&agrave; un certain
+point le roi n'&eacute;tait pas dupe des protestations de sa belle ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir d'&eacute;t&eacute;, la comtesse et l'amiral allaient se mettre &agrave;
+table pour souper; tout &agrave; coup on annonce le roi.</p>
+
+<p>Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la chemin&eacute;e
+derri&egrave;re des plantes et des arbustes qui servaient &agrave; cacher l'&acirc;tre,
+tandis que la favorite fait dispara&icirc;tre toute trace de sa pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il
+ne d&ucirc;t pas venir, et ga&icirc;ment il se met &agrave; table.</p>
+
+<p>Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait &eacute;t&eacute; plus joyeux, prit
+un malin plaisir &agrave; lancer dans la chemin&eacute;e tous les d&eacute;bris du repas.
+Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le
+malheureux amiral.</p>
+
+<p>Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici n&eacute;cessaire
+d'expurger, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, apr&egrave;s un entretien fort vif et fort anim&eacute;,
+se tourna vers la chemin&eacute;e et oublia qu'il n'&eacute;tait pas le long d'un des
+grands arbres des for&ecirc;ts de la couronne. Gulliver en pareille
+circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne
+fut que largement arros&eacute;.</p>
+
+<p>Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde &agrave; consoler
+l'amiral; il &eacute;tait rest&eacute; pr&egrave;s de trois heures dans la plus ridicule des
+positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie r&eacute;ussit &agrave; lui
+prouver que le roi &eacute;tait encore le plus malheureux.</p>
+
+<p>Cette le&ccedil;on ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son
+ma&icirc;tre il aimait les femmes &agrave; la passion; mais tandis que Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> s'adressait &agrave; des femmes de toutes conditions, il ne rechercha
+jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la
+conqu&ecirc;te pr&eacute;sentait le plus de difficult&eacute;s.</p>
+
+<p>Aim&eacute; de madame de Chateaubriant, il voulut l'&ecirc;tre de la reine
+Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par
+une trappe qu'il avait r&eacute;ussi &agrave; faire pratiquer en secret.</p>
+
+<p>La belle et <i>sage</i>(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous
+raconter cette aventure dans son <i>Heptam&eacute;ron</i>. Bonnivet osa essayer de
+la violence, mais il fut repouss&eacute; avec perte, &laquo;si bien, dit la belle
+conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques
+sanglantes de la r&eacute;sistance qu'il avait rencontr&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Brant&ocirc;me pr&eacute;tend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout
+autre d&eacute;nouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de
+Bourdeilles s'est toujours plu &agrave; calomnier la vertu.</p>
+
+<p>Cependant le beau roman d'amour de Fran&ccedil;oise de Foix touchait &agrave; sa fin;
+l'horizon politique s'assombrissait de tous c&ocirc;t&eacute;s et la guerre s'&eacute;tait
+rallum&eacute;e en Italie.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui r&ecirc;vait la gloire d'un autre Marignan, partit avec
+tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses
+troupes.</p>
+
+<p>&mdash;Revenez-moi fid&egrave;le, mon cher Sire, lui dit la comtesse de
+Chateaubriant, c'est l&agrave; ce que je souhaite le plus au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes changent les premi&egrave;res toujours, r&eacute;pondit le roi, je vous
+reviendrai fid&egrave;le, et aussi, Dieu aidant, apr&egrave;s avoir d&eacute;fait les ennemis
+qui ont iniquement envahi mon royaume.</p>
+
+<p>Ces heureuses esp&eacute;rances ne se r&eacute;alis&egrave;rent pas. Bient&ocirc;t on re&ccedil;ut la
+nouvelle d'un immense d&eacute;sastre, la bataille de Pavie &eacute;tait perdue, le
+roi &eacute;tait prisonnier. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> en cette journ&eacute;e s'&eacute;tait conduit
+comme le plus vaillant de ses chevaliers; apr&egrave;s avoir eu son cheval tu&eacute;
+sous lui, il avait mis pied &agrave; terre, et bien que bless&eacute; au front et &agrave; la
+jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entass&eacute;s de ses
+officiers qui s'&eacute;taient fait tuer autour de lui. D&eacute;j&agrave; il avait renvers&eacute;
+sept hommes de sa main, ses forces &eacute;taient &eacute;puis&eacute;es, ses armes fauss&eacute;es
+en mille endroits ne le prot&eacute;geaient plus, lorsqu'un officier du
+conn&eacute;table de Bourbon, Pomp&eacute;rant, vint se jeter &agrave; ses genoux, le
+conjurant de se rendre &agrave; son ma&icirc;tre qui combattait pr&egrave;s de l&agrave;.</p>
+
+<p>Mais Fran&ccedil;ois s'&eacute;cria qu'il mourrait plut&ocirc;t. Il fit appeler le vice-roi
+de Naples, Lannoy, et lui tendit son &eacute;p&eacute;e, que le lieutenant du roi
+d'Espagne re&ccedil;ut en lui baisant la main.</p>
+
+<p>Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense d&eacute;sastre, ne voulut pas
+survivre &laquo;&agrave; cette grande d&eacute;saventure et destruction.&raquo; Relevant la
+visi&egrave;re de son casque, il se jeta au plus fort de la m&ecirc;l&eacute;e, appelant
+Bourbon et le d&eacute;fiant au combat; mais il tomba, perc&eacute; de mille coups,
+avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.</p>
+
+<p>Il est difficile de peindre la consternation de la cour &agrave; l'arriv&eacute;e de
+la terrible nouvelle. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> lui-m&ecirc;me avait voulu l'apprendre &agrave;
+sa m&egrave;re, et le soir m&ecirc;me de la bataille, sous la tente de Lannoy o&ugrave; il
+&eacute;tait gard&eacute; &agrave; vue, il avait &eacute;crit cette lettre devenue si fameuse, et
+que les faiseurs de mots apr&egrave;s coup ont r&eacute;sum&eacute;e en cette phrase
+chevaleresque: &laquo;<i>Tout est perdu, madame, fors l'honneur</i>.&raquo; Voici ce
+qu'&eacute;crivait le roi:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Madame.</span><br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de
+<i>toutes choses ne m'est demeur&eacute; que l'honneur et la vie qui est
+sauve</i>; et pour ce que en nostre adversit&eacute;, cette nouvelle vous
+fera quelque peu de resconfort, j'ai pri&eacute; qu'on me laiss&acirc;t vous
+escripre, ce qu'on m'a agr&eacute;ablement accord&eacute;...&raquo;.</p></div>
+
+<p>La nouvelle de la captivit&eacute; du roi fut un coup de foudre pour la
+comtesse de Chateaubriant: le roi &eacute;tait son unique appui, avec lui elle
+perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les
+ennemis seuls restaient, et &agrave; leur t&ecirc;te &eacute;tait la m&egrave;re du roi, qui allait
+devenir r&eacute;gente jusqu'au retour de son fils.</p>
+
+<p>Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc
+en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-&ecirc;tre
+Cl&eacute;ment Marot, le po&euml;te, et la reine de Navarre.</p>
+
+<p>Les ennemis de Fran&ccedil;oise de Foix pr&eacute;tendaient que tous ses amants
+s'&eacute;taient donn&eacute; rendez-vous &agrave; Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de
+chance.</p>
+
+<p>Le roi y avait perdu la libert&eacute;, l'amiral Bonnivet la vie, et le
+conn&eacute;table de Bourbon l'honneur.</p>
+
+<p>Cependant, Louise de Savoie, la m&egrave;re du roi, avait pris la direction des
+affaires, que compliquait fort son impopularit&eacute;, et l'on avait commenc&eacute;
+les n&eacute;gociations relatives &agrave; la libert&eacute; du roi de France.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, en rendant son &eacute;p&eacute;e au lieutenant du roi d'Espagne,
+avait compt&eacute; sur une de ces captivit&eacute;s dont on trouve de si charmantes
+descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'&eacute;tait imagin&eacute; que
+Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de
+sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui
+offrirait de partager son palais.</p>
+
+<p>Malheureusement Charles Quint &eacute;tait un homme fort positif; ayant eu le
+rare bonheur de faire prisonnier son fr&egrave;re de France, il &eacute;tait
+parfaitement r&eacute;solu &agrave; abuser de cette bonne fortune, et &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+ne lui rendre la libert&eacute; que sous de terribles conditions. Tout captif,
+&agrave; cette &eacute;poque, devait une ran&ccedil;on. Le roi d'Espagne en voulait une en
+rapport avec ses intentions politiques.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut donc conduit tout d'abord &agrave; la citadelle de
+Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bient&ocirc;t on le
+transf&eacute;ra &agrave; la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu
+d'un pays aride et d&eacute;sert, et qui servait &agrave; renfermer les prisonniers
+d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois, qui avait repris esp&eacute;rance en touchant le sol d'Espagne,
+s'aper&ccedil;ut bien vite qu'il n'avait rien &agrave; esp&eacute;rer de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+chevaleresque de son vainqueur. Il &eacute;tait &eacute;troitement enferm&eacute;, gard&eacute; &agrave;
+vue, et il ne put m&ecirc;me obtenir une entrevue avec l'empereur.</p>
+
+<p>Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait apr&egrave;s le grand
+air, la libert&eacute;; bient&ocirc;t sa vie fut en danger et on dut le conduire en
+un autre ch&acirc;teau, aussi pr&egrave;s de Valence, entour&eacute; de for&ecirc;ts, de canaux et
+de jardins.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la nouvelle de la maladie de son fr&egrave;re, Marguerite de
+Navarre &eacute;crivit &agrave; Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la
+faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec
+plaisir les autorisations n&eacute;cessaires; il en &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; trembler
+pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi an&eacute;antissait tous ses
+projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au
+nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant,
+impatiente de trouver son amant.</p>
+
+<p>Des officiers de Charles-Quint escort&egrave;rent la reine de Navarre et les
+dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouv&egrave;rent un
+accueil royal, et lorsqu'elles arriv&egrave;rent &agrave; Madrid, o&ugrave;, sur ses
+pressantes instances, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute;, on mit &agrave; leur
+disposition une somptueuse demeure.</p>
+
+<p>Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arriv&eacute;e de
+cette soeur bien-aim&eacute;e, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjou&eacute;e,
+qui, pour charmer les ennuis de sa captivit&eacute;, accourait, avec un essaim
+de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. Fran&ccedil;ois accueillit avec
+transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa
+belle ma&icirc;tresse, il put croire que tous ses malheurs &eacute;taient finis.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient pas cependant les f&ecirc;tes folles de Fontainebleau ou
+d'Amboise, mais ce n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus la triste solitude de la forteresse
+de Valence.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois se sentait rena&icirc;tre, au milieu de cette petite cour aimable et
+d&eacute;vou&eacute;e, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre
+c&eacute;r&eacute;monial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui
+toujours si joyeux, si ais&eacute;, si familier, il avait &eacute;t&eacute; pris de marasme &agrave;
+la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de
+l'&eacute;tiquette, toujours huch&eacute;s sur les pr&eacute;rogatives de leur grandesse.</p>
+
+<p>Ne s'avis&egrave;rent-ils pas un jour de vouloir, comme c'&eacute;tait l'usage &agrave; la
+cour de Charles-Quint, que Fran&ccedil;ois les salu&acirc;t avant de retirer leurs
+sombrero?</p>
+
+<p>De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui
+avait jet&eacute; sur lui son manteau glac&eacute;.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> racontait toutes ses tristesses &agrave; sa bonne Marguerite,
+il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il
+lisait les po&eacute;sies compos&eacute;es alors qu'il n'esp&eacute;rait plus, et dont
+quelques-unes &eacute;taient adress&eacute;es &agrave; madame de Chateaubriant. C'est les
+larmes aux yeux que la belle comtesse &eacute;coutait ces vers plaintifs, doux
+souvenir d'un amour royal:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">O triste d&eacute;partie</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De mon tant regrett&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Deuil ne sera ost&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui faict mon coeur parl&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sur moi laisse le fait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je t'en supplie, amie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car mort j'aurai pour vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si autrement ne fait.</span><br />
+</p>
+
+<p>A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant r&eacute;pondait
+par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour
+chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de
+ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former
+l'<i>Heptam&eacute;ron</i>.</p>
+
+<p>Charles-Quint surveillait, avec une visible inqui&eacute;tude, la petite cour
+qui entourait son prisonnier; toutes ces f&ecirc;tes intimes lui paraissaient
+cacher quelque projet d'&eacute;vasion. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> ne songeait nullement &agrave;
+tromper la surveillance de ses gardiens; mais, r&eacute;confort&eacute; par la
+pr&eacute;sence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aim&eacute;e Fran&ccedil;oise, il avait
+con&ccedil;u un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre &agrave;
+tromper les ambitieuses esp&eacute;rances de son vainqueur.</p>
+
+<p>Entre sa soeur et sa mie, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &eacute;crivit un acte solennel
+d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la
+reine nomm&eacute;e r&eacute;gente prenait la direction des affaires, et lui-m&ecirc;me,
+devenu simple gentilhomme, ne pr&eacute;sentait plus aucune garantie s&eacute;rieuse &agrave;
+celui qui le retenait.</p>
+
+<p>La reine Marguerite emporta, cach&eacute; dans un des plis de sa robe, cet acte
+qui &ocirc;tait la couronne du front de son fr&egrave;re. Le temps accord&eacute; par le
+sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours
+suivie de son escorte de dames, avait d&ucirc; regagner la France.</p>
+
+<p>Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il
+&eacute;tait trop tard, la soeur du roi de France avait pass&eacute; la fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution, v&eacute;ritablement chevaleresque, ne fut jamais ex&eacute;cut&eacute;e,
+les rigueurs de la captivit&eacute; devaient avoir raison des projets de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la
+captivit&eacute; du roi de France devint plus rigoureuse que jamais:
+Charles-Quint &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; obtenir toutes les concessions qu'il avait
+demand&eacute;es, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier &eacute;tait
+retomb&eacute; malade, la r&eacute;gente se vit forc&eacute;e de s'ex&eacute;cuter. Un trait&eacute;
+minutieusement r&eacute;dig&eacute; fut sign&eacute; &agrave; Madrid, et apr&egrave;s un an et un mois de
+captivit&eacute;, le roi de France put revoir son royaume.</p>
+
+<p>L'heure de la d&eacute;livrance de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, si impatiemment attendue
+par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgr&acirc;ce. Elle
+avait compt&eacute;, l'infortun&eacute;e, sans l'inconstance de son amant, sans la
+haine que lui portait Louise de Savoie.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Bayonne, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> trouva sa m&egrave;re, qui, &laquo;jalouse
+d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; son fils, avait amen&eacute; avec elle un brillant cort&egrave;ge de
+dames et de demoiselles.&raquo; Il s'&eacute;prit aussit&ocirc;t d'un fol amour pour la
+plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne
+de Pisseleu et qui devint la duchesse d'&Eacute;tampes.</p>
+
+<p>Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste r&ocirc;le: dans
+son d&eacute;sir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de
+Chateaubriant, elle avait longtemps &agrave; l'avance styl&eacute; la belle de Heilly;
+elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.</p>
+
+<p><i>Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leon&aelig;</i>, dit assez
+brutalement Corneille Agrippa, un rh&eacute;teur, alors astrologue de la reine
+m&egrave;re; ce qui signifie qu'une m&egrave;re de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer
+son pouvoir, ne regarde pas &agrave; donner une ma&icirc;tresse &agrave; son fils.</p>
+
+<p>En apprenant qu'elle avait une rivale v&eacute;ritablement aim&eacute;e, la comtesse
+de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne
+voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut &agrave; la cour,
+elle croyait pouvoir disputer le coeur de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, mais elle
+n'arriva que pour &ecirc;tre t&eacute;moin du triomphe de mademoiselle de Heilly.
+Elle &eacute;tait &agrave; tout jamais sacrifi&eacute;e.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son
+amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes
+inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.</p>
+
+<p>Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et ma&icirc;tresse elle voyait
+la cour &agrave; ses pieds, la belle Fran&ccedil;oise avait re&ccedil;u de son royal amant de
+riches bijoux, orn&eacute;s d'amoureux embl&egrave;mes ou de galantes devises
+compos&eacute;es par la reine de Navarre.</p>
+
+<p>Vaniteuse, jalouse, d&eacute;sireuse d'essayer son pouvoir naissant,
+mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemand&acirc;t &agrave; son ancienne
+ma&icirc;tresse tous les pr&eacute;sents dont il l'avait combl&eacute;e.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y
+consentir.</p>
+
+<p>Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, charg&eacute; d'exiger la
+restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur,
+mille fois plus chers &agrave; la favorite depuis qu'elle &eacute;tait d&eacute;laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Madame de Chateaubriant, dit Brant&ocirc;me, fit la malade sur le coup, et
+remit le gentilhomme dans trois jours &agrave; venir et qu'il aurait ce qu'il
+demandait.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant de d&eacute;pit, elle envoya qu&eacute;rir un orf&egrave;vre et luy fit fondre
+tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y
+&eacute;taient engrav&eacute;es. Et apr&egrave;s, le gentilhomme &eacute;tant revenu, elle lui donna
+tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a
+pleu de me r&eacute;voquer ce qu'il m'avait donn&eacute;, je le luy rends et renvoye
+en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
+colloqu&eacute;es en ma pens&eacute;e et les y tiens si ch&egrave;res, que je n'ay peu
+permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir
+que moy-mesme.</p>
+
+<p>&laquo;Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il
+ne fit autre chose sinon:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'&eacute;tait point pour la
+valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des
+devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de
+l'or et le luy renvoye. Elle a monstr&eacute; en cela plus de courage et
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; que n'eusse pens&eacute; pouvoir provenir d'une femme.&raquo;</p>
+
+<p>Et Brant&ocirc;me ajoute en mani&egrave;re de moralit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Un coeur de femme g&eacute;n&eacute;reuse d&eacute;pit&eacute; et ainsi d&eacute;daign&eacute; fait de grandes
+choses.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;laiss&eacute;e par le roi, pers&eacute;cut&eacute;e par la reine m&egrave;re qui voyait en elle
+une ancienne rivale de puissance et prot&eacute;geait mademoiselle de Heilly,
+la belle, la tant aim&eacute;e comtesse de Chateaubriant dut se r&eacute;signer &agrave;
+quitter cette cour qui d&eacute;j&agrave; l'avait oubli&eacute;e pour la nouvelle favorite.</p>
+
+<p>Elle ne songea plus qu'&agrave; rentrer en gr&acirc;ce pr&egrave;s de son mari, homme
+infortun&eacute; qu'elle avait outrag&eacute; dans ses affections les plus saintes.
+Elle connaissait le sire de Laval, elle esp&eacute;rait qu'&agrave; l'ardent amour
+qu'il avait jadis pour elle avait succ&eacute;d&eacute; un peu de piti&eacute;.</p>
+
+<p>Elle partit donc pour la Bretagne.</p>
+
+<p>Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui
+l'attendait, elle r&eacute;p&eacute;ta les derniers vers de son horoscope:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Du fait du roi aura grand heur,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Las! puis grand malheur!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ici le roman prend la place de l'histoire.</p>
+
+<p>Peu satisfait, sans doute, du vulgaire d&eacute;nouement des amours de la belle
+ma&icirc;tresse de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, l'historien Varillas a jug&eacute; convenable d'y
+substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur &agrave; son imagination
+qu'&agrave; son amour pour la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Mainte fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, amplifi&eacute;e, tant&ocirc;t en vers, tant&ocirc;t en prose, la
+l&eacute;gende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il
+soit n&eacute;cessaire de la mentionner, ne f&ucirc;t-ce que pour en d&eacute;montrer
+l'invraisemblance.</p>
+
+<p>Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde
+raconte cet historien de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Par une triste soir&eacute;e d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de
+serviteurs vint frapper &agrave; la porte du manoir de Combourg; les
+domestiques se h&acirc;t&egrave;rent d'ouvrir.</p>
+
+<p>Alors cette femme, qui n'&eacute;tait autre que la belle Fran&ccedil;oise, insista
+pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.</p>
+
+<p>Le comte de Chateaubriant, pr&eacute;venu, parut presqu'aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>En reconnaissant sa femme, il ne t&eacute;moigna aucune surprise, son p&acirc;le
+visage ne trahit pas la plus l&eacute;g&egrave;re &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait pr&eacute;parer votre
+appartement, vous &ecirc;tes ici chez vous.</p>
+
+<p>Offrant alors la main &agrave; la comtesse toute frissonnante devant ce calme
+impitoyable, il la conduisit &agrave; la chambre qui avait autrefois &eacute;t&eacute; leur
+chambre nuptiale.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, dit-il, quelle sera d&eacute;sormais votre demeure.</p>
+
+<p>Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.</p>
+
+<p>La comtesse &eacute;tait tomb&eacute;e &eacute;vanouie sur le carreau, &agrave; l'aspect de la
+demeure que lui r&eacute;servait son mari, et certes il y avait de quoi.</p>
+
+<p>Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitu&eacute; des
+draperies noires, le lit &eacute;tait tendu de noir; les fen&ecirc;tres avaient &eacute;t&eacute;
+mur&eacute;es, et une petite lampe d'&eacute;glise suspendue &agrave; une des poutres du
+plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>La comtesse v&eacute;cut dix mois dans ce s&eacute;pulcre, et chaque jour son mari
+venait se repa&icirc;tre de sa douleur et de ses larmes.</p>
+
+<p>Lorsque parfois elle se jetait &agrave; ses genoux et les mains jointes lui
+demandait gr&acirc;ce:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous eu piti&eacute; de moi, r&eacute;pondait-il, lorsque vous m'avez
+abandonn&eacute;, &eacute;pouse d&eacute;loyale, pour suivre votre amant?</p>
+
+<p>D'autres fois l'infortun&eacute;e comtesse suppliait ce barbare de lui
+permettre de revoir une fois encore la lumi&egrave;re du jour, de respirer, ne
+f&ucirc;t-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.</p>
+
+<p>Alors avec un rire effrayant il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le roi Fran&ccedil;ois, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous
+arracher &agrave; ce s&eacute;pulcre? O&ugrave; donc sont les belles f&ecirc;tes de la cour? Que
+sont devenus vos amants? Pensez-vous que Cl&eacute;ment Marot fasse encore des
+vers &agrave; votre louange?</p>
+
+<p>Enfin, au bout du dixi&egrave;me mois, le comte, trouvant que sa femme ne
+mourait pas assez vite, p&eacute;n&eacute;tra un jour dans la chambre tendue de noir,
+avec six hommes masqu&eacute;s et deux chirurgiens.</p>
+
+<p>&mdash;Faites votre devoir, dit-il.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t ces ma&icirc;tres bourreaux saisirent la comtesse et lui tir&egrave;rent
+tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la derni&egrave;re goutte.</p>
+
+<p>Pour comble d'horreur, Varillas donne &agrave; la comtesse qui n'eut jamais
+d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa m&egrave;re, mais qui,
+ne pouvant supporter cette horrible captivit&eacute;, mourut au bout de deux
+mois, sous les yeux du sire de Laval.</p>
+
+<p>Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure
+foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour
+pouvoir se remarier.</p>
+
+<p>Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en
+d&eacute;montrent la fausset&eacute;.</p>
+
+<p>Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infid&eacute;lit&eacute;
+de sa femme. Il dut &agrave; sa toute-puissance sur l'esprit du roi un
+avancement consid&eacute;rable qu'il accepta de la meilleure gr&acirc;ce du monde.</p>
+
+<p>Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance;
+mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse
+de Chateaubriant reparut plusieurs fois &agrave; la cour apr&egrave;s le triomphe de
+mademoiselle de Heilly. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse du roi elle sut
+rester son amie, et dans un recueil des lettres de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, on
+trouve une r&eacute;ponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une
+riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.</p>
+
+<p>Enfin, il se trouve que, bien des ann&eacute;es apr&egrave;s celle o&ugrave; Varillas place
+son horrible drame, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> a visit&eacute; le manoir de Chateaubriant,
+&agrave; deux reprises il y a pass&eacute; quelques jours et y a m&ecirc;me sign&eacute; des &eacute;dits.
+Or jamais le roi n'e&ucirc;t fait cette faveur &agrave; l'assassin d'une femme qui
+avait &eacute;t&eacute; sa ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que la belle Fran&ccedil;oise de Foix, r&eacute;concili&eacute;e avec son mari,
+v&eacute;cut dans la retraite, jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de sa mort, qui arriva le 15
+octobre de l'ann&eacute;e 1537.</p>
+
+<p>A la mort de sa femme, le sire de Laval fit &eacute;clater une grande douleur,
+et lui fit &eacute;lever un magnifique tombeau dans l'&eacute;glise des Mathurins de
+Chateaubriant.</p>
+
+<p>Cl&eacute;ment Marot, qui se souvenait de celle qui avait &eacute;t&eacute; sa protectrice,
+fit pour elle, &agrave; la demande du comte, l'&eacute;pitaphe grav&eacute;e sur le socle de
+marbre qui soutenait sa statue:</p>
+
+<p class="center"><img alt="" src="images/01.png" /></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<h3>ANNE DE PISSELEU,</h3>
+
+<h3>DUCHESSE D'&Eacute;TAMPES.</h3>
+
+
+<p>Le 11 mars 1526, apr&egrave;s un an et vingt-deux jours de captivit&eacute;, Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> put enfin regagner son royaume.</p>
+
+<p>Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison apr&egrave;s le d&eacute;part de sa
+soeur Marguerite, le roi-chevalier s'&eacute;tait dit que la France apr&egrave;s tout
+vaut bien un trait de plume, et il avait sign&eacute; le dur trait&eacute; de Madrid,
+avec l'intention bien arr&ecirc;t&eacute;e de ne le point ex&eacute;cuter, compromettant
+ainsi ce qu'il se r&eacute;jouissait si fort d'avoir sauv&eacute; &agrave; Pavie.</p>
+
+<p>Les deux fils a&icirc;n&eacute;s du roi, le dauphin Fran&ccedil;ois et Henri, duc d'Orl&eacute;ans,
+le plus &acirc;g&eacute; n'avait pas dix ans encore, &eacute;taient donn&eacute;s en otage et
+garantissaient le trait&eacute;.</p>
+
+<p>L'&eacute;change des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la
+Bidassoa. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, dans sa joie d'&ecirc;tre libre, ne songea m&ecirc;me pas
+&agrave; embrasser ses enfants, il sauta dans une barque fran&ccedil;aise et gagna le
+bord.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, s'&eacute;cria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!</p>
+
+<p>Et s'&eacute;lan&ccedil;ant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut
+&agrave; toute bride jusqu'&agrave; Saint-Jean-de Luz, puis jusqu'&agrave; Bayonne o&ugrave; sa m&egrave;re
+l'attendait avec toute la cour.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa
+libert&eacute; devait trouver en France de nouvelles cha&icirc;nes, plus douces
+peut-&ecirc;tre, mais bien autrement &eacute;troites.&raquo;</p>
+
+<p>A la duchesse de Chateaubriant allait succ&eacute;der Anne de Pisseleu.</p>
+
+<p>Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;, l'ambitieuse Louise de Savoie avait jur&eacute; la perte
+de la comtesse de Chateaubriant. Elle ha&iuml;ssait cette favorite alti&egrave;re,
+qui plus d'une fois s'&eacute;tait jet&eacute;e &agrave; la traverse de ses projets, et dont
+l'influence dans le conseil balan&ccedil;ait la sienne. Mais pour renverser la
+belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi,
+une rivale qui s&ucirc;t borner son ambition &agrave; satisfaire les caprices de sa
+vanit&eacute;. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur
+une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et
+d'Anne Sanguin, son &eacute;pouse en secondes noces. Ce choix prouve que la
+reine m&egrave;re connaissait merveilleusement le caract&egrave;re de son fils.</p>
+
+<p>Anne de Pisseleu, ou plut&ocirc;t mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait
+alors, venait d'atteindre sa dix-huiti&egrave;me ann&eacute;e. Vive, enjou&eacute;e,
+spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles
+filles dont aimait &agrave; s'entourer la m&egrave;re de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Son
+&eacute;ducation &eacute;tait bien sup&eacute;rieure &agrave; celle des femmes de son &eacute;poque, et
+chacun la savait tr&egrave;s-&eacute;rudite et bien disante.</p>
+
+<p>Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean
+Goujon, nous ont conserv&eacute; les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beaut&eacute; est
+certainement au-dessous des &eacute;loges de ses contemporains, mais sa
+physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irr&eacute;sistibles
+s&eacute;ductions, et sur sa bouche, &laquo;rose vermeille,&raquo; du dessin le plus
+d&eacute;licat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.</p>
+
+<p>Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le
+peintre, c'est la gr&acirc;ce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et
+par-dessus tout sa voix &laquo;si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait
+vibrer toutes les cordes de l'&acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait mademoiselle de Heilly, lorsque pour la premi&egrave;re fois le roi
+de France l'aper&ccedil;ut aupr&egrave;s de Louise de Savoie. Il l'aima.</p>
+
+<p>Ces nouvelles amours de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> n'ont point, pour ainsi dire, de
+pr&eacute;face.</p>
+
+<p>Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni m&ecirc;me aucun myst&egrave;re. La prot&eacute;g&eacute;e
+de la reine m&egrave;re avait un r&ocirc;le &agrave; jouer, elle le joua merveilleusement.
+Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec
+surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans
+l'ivresse premi&egrave;re de la passion, il semblait avoir tout oubli&eacute;: son
+royaume, le d&eacute;sastreux trait&eacute; de Madrid, la captivit&eacute; des enfants de
+France.</p>
+
+<p>Il ne se souvenait plus de la tant aim&eacute;e comtesse de Chateaubriant, qui,
+n'ayant pas os&eacute; suivre la cour &agrave; Bayonne, attendait &agrave; Paris le retour de
+son inconstant amant.</p>
+
+<p>La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait
+&agrave; petites journ&eacute;es, toutes les villes se disputaient l'honneur de
+c&eacute;l&eacute;brer le retour du souverain. A Bordeaux les f&ecirc;tes furent magnifiques
+et dur&egrave;rent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la
+mieux par&eacute;e, &eacute;tait partout la reine, ses moindres d&eacute;sirs &eacute;taient des
+ordres.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un an de privations, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> s'enivrait de plaisir et de
+bruit. Il &eacute;tait si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et
+voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troubl&eacute; les tristes nuits
+de sa captivit&eacute;!</p>
+
+<p>La fin de cette ann&eacute;e (1526) se passa &agrave; Cognac, o&ugrave; le roi, d'apr&egrave;s le
+conseil des m&eacute;decins, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; pour respirer l'air natal; il s'y
+livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant
+le cerf.</p>
+
+<p>Enfin, dans les premiers mois de 1527, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fit son entr&eacute;e &agrave;
+Paris, dont il &eacute;tait absent depuis pr&egrave;s de trois ans, mais il ne s'y
+arr&ecirc;ta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait
+h&acirc;te de revoir Fontainebleau, sa r&eacute;sidence favorite. Les affaires
+&eacute;taient dans le plus f&acirc;cheux &eacute;tat, mais le roi avait bien loisir
+vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la
+belle Anne de Pisseleu et &laquo;avait &agrave; rattraper le temps perdu pendant un
+an pour l'amour et pour le plaisir.&raquo; Il faisait alors construire, non
+loin de Paris, une nouvelle r&eacute;sidence orn&eacute;e &agrave; la mauresque, le ch&acirc;teau
+de Madrid, souvenir de ses jours de captivit&eacute;.</p>
+
+<p>Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'esp&eacute;rance de ramener &agrave; elle
+son infid&egrave;le amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le
+pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'&eacute;tait pas de force, elle
+fut bris&eacute;e dans la lutte. La fille de Ph&eacute;bus de Foix dut se retirer,
+sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince &agrave; qui elle
+avait tout sacrifi&eacute;.</p>
+
+<p>Charles-Quint, cependant, r&eacute;clamait plus imp&eacute;rieusement chaque jour
+l'ex&eacute;cution du trait&eacute; de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, &agrave;
+bout de d&eacute;lais et de pr&eacute;textes, ne r&eacute;pondait plus que des paroles
+&eacute;vasives. Irrit&eacute; de tant de mauvaise volont&eacute;, Charles-Quint s'&eacute;cria en
+pr&eacute;sence de Calvimont:</p>
+
+<p>&laquo;Le roi de France a manqu&eacute; d&eacute;loyalement &agrave; sa foi de chevalier qu'il
+m'avait donn&eacute;e, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul &agrave; seul
+avec lui les armes &agrave; la main.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un bel et bon d&eacute;fi d'armes.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, ce constant admirateur d'<i>Amadis des Gaules</i>, n'&eacute;tait
+point homme &agrave; laisser tomber ces paroles &agrave; terre. Il y r&eacute;pondit par un
+cartel que Guyenne, son h&eacute;raut, alla porter &agrave; l'empereur:</p>
+
+<p>&laquo;A toi, &eacute;lu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu
+soutiens que j'ai manqu&eacute; &agrave; ma foi de gentilhomme; j'accepte ton d&eacute;fi.
+Assigne un lieu de combat, promets-moi la s&ucirc;ret&eacute; de camp, et terminons
+par l'&eacute;p&eacute;e ce qui s'est trop continu&eacute; par l'&eacute;criture.&raquo;</p>
+
+<p>A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le d&eacute;fi:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Rapporte au roi ton ma&icirc;tre, dit-il au h&eacute;raut de France, que j'accepte
+son cartel. Le lieu fix&eacute; pour le combat sera l'&icirc;le de Bidassoa, la place
+m&ecirc;me o&ugrave; Fran&ccedil;ois Ier m'a donn&eacute; sa parole de gentilhomme d'ex&eacute;cuter le
+trait&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au
+s&eacute;rieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya
+en France un h&eacute;raut. Ce fut alors &agrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; chercher des
+pr&eacute;textes pour &eacute;viter le combat.</p>
+
+<p>Lorsque se pr&eacute;senta Bourgogne, le h&eacute;raut d'Espagne, porteur de la
+provocation de son ma&icirc;tre, on refusa tout d'abord de le conduire au roi.
+On le promena de r&eacute;sidence en r&eacute;sidence, sans lasser sa t&eacute;nacit&eacute;. Il
+allait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de
+Fontainebleau &agrave; Paris, de Paris &agrave; Lonjumeau. De guerre lasse on le mena
+devant le roi. Alors il commen&ccedil;a &agrave; lire le cartel de l'empereur.
+Interrompu dix fois, il s'obstina &agrave; recommencer, quand m&ecirc;me. Mais on le
+contraignit &agrave; quitter la cour et il s'&eacute;loigna sans avoir pu achever la
+lecture du d&eacute;fi.</p>
+
+<p>Le <i>Miroir de la chevalerie</i> &agrave; la main, il est assez difficile
+d'expliquer d'une fa&ccedil;on satisfaisante la conduite de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.
+Cependant on ne peut douter du courage du h&eacute;ros de Marignan, du
+chevalier qui &agrave; Pavie se pr&eacute;cipitait presque seul au milieu de la m&ecirc;l&eacute;e.
+Toutes ces tergiversations tiennent probablement &agrave; quelque cause
+politique qui n'est pas venue jusqu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce d&eacute;fi dont on ne
+trouve gu&egrave;re d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps o&ugrave;
+les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois
+avec de myst&eacute;rieux chevaliers, au temps o&ugrave; Charlemagne, comme dans
+<i>Roland furieux</i>, ne d&eacute;daignait pas de se mesurer avec le terrible
+<i>sacripant</i>.</p>
+
+<p>Les arm&eacute;es des deux adversaires furent, selon l'usage, charg&eacute;es de vider
+la querelle. L'Italie, comme toujours, &eacute;tait le champ de bataille.
+Bourbon n'&eacute;tait plus, il avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; sous les murs de Rome par
+l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses
+soldats avaient trouv&eacute; d'autres chefs. Hordes indisciplin&eacute;es qui
+l'avaient ador&eacute; lorsqu'il les conduisait &agrave; la victoire, qui avaient
+march&eacute; sur la ville sainte &laquo;pour faire danser la sarabande aux cardinaux
+et pendre le Pape,&raquo; et qui pour venger sa mort avaient promen&eacute; le
+massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de:
+<i>Carne! Sangue! Cierra! Bourbon</i>!</p>
+
+<p>La lutte mena&ccedil;ait de s'&eacute;terniser et les forces des deux partis
+s'&eacute;puisaient. L'empereur n'esp&eacute;rait plus gu&egrave;re l'ex&eacute;cution du trait&eacute; de
+Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il
+devait c&eacute;der quelque chose. Charles et Fran&ccedil;ois s'entendirent alors pour
+que la question se d&eacute;batt&icirc;t &agrave; huis clos entre eux. Le premier envoya sa
+tante Marguerite d'Autriche, le second sa m&egrave;re, &agrave; Cambrai, et les
+n&eacute;gociations commenc&egrave;rent, myst&eacute;rieuses, entre les deux princesses.
+Apr&egrave;s trois semaines de conf&eacute;rences le trait&eacute; de Cambrai fut sign&eacute;. On
+l'appella la Paix des Dames.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, en d&eacute;pit de ses allures chevaleresques abandonnait sans
+pudeur tous ses alli&eacute;s, mais il obtenait la libert&eacute; de ses fils
+moyennant deux millions d'&eacute;cus d'or; enfin, il s'engageait &agrave; &eacute;pouser
+sans retard la princesse El&eacute;onore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et
+veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui avait &eacute;t&eacute;
+promise au conn&eacute;table de Bourbon.</p>
+
+<p>Tout aussit&ocirc;t commenc&egrave;rent d'immenses pr&eacute;paratifs. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des f&ecirc;tes surprendre,
+&eacute;tonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie
+jusqu'alors avait &eacute;t&eacute; close et voil&eacute;e comme celle des femmes mauresques.
+C'&eacute;tait alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent rempla&ccedil;ait le
+s&eacute;rail.</p>
+
+<p>Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'&eacute;cus d'or pour
+la ran&ccedil;on du Dauphin et de son fr&egrave;re. Somme &eacute;norme! mais pour une cause
+sacr&eacute;e, chacun tenait &agrave; honneur de se d&eacute;pouiller. La noblesse, le peuple
+et le clerg&eacute; s'ex&eacute;cut&egrave;rent. La mati&egrave;re manquait-elle, le roi empruntait
+&agrave; ses sujets leur vaisselle d'argent dont le tr&eacute;sorier donnait des
+reconnaissances. Vases, coupes, aigui&egrave;res, bijoux pr&eacute;cieux, on portait
+tout &agrave; la monnaie, tant &eacute;tait grande l'impatience de revoir les fils de
+France. Le chancelier du Prat eut m&ecirc;me l'id&eacute;e d'alt&eacute;rer la monnaie, il
+fit m&ecirc;ler &agrave; l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires
+espagnols &eacute;taient &agrave; la hauteur de cette ruse, ils &eacute;vent&egrave;rent la fraude
+et, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, il fallut compl&eacute;ter la somme.</p>
+
+<p>Enfin les derniers &eacute;cus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les
+f&ecirc;tes commenc&egrave;rent. Depuis trois mois d&eacute;j&agrave; des h&eacute;rauts d'armes
+parcouraient la province, ils allaient de ch&acirc;teau en ch&acirc;teau, convier
+toute la noblesse au mariage du roi de France, aux c&eacute;r&eacute;monies et
+tournois qui devaient en &ecirc;tre la suite.</p>
+
+<p>Ce furent, dit Marot, &laquo;de gorgiales f&ecirc;tes.&raquo; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> s'&eacute;tait
+port&eacute; suivi de toute sa cour, et de sa bien-aim&eacute;e Anne de Pisseleu,
+jusqu'&agrave; Bayonne o&ugrave; tout avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour recevoir dignement la
+soeur de Charles-Quint.</p>
+
+<p>En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il
+les tint serr&eacute;s sur sa poitrine. Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave; Bordeaux, et
+c'est &agrave; cette occasion que fut repr&eacute;sent&eacute;e en France la premi&egrave;re
+<i>bergerie</i>. Les acteurs &eacute;taient habill&eacute;s de riches &eacute;toffes qui n'avaient
+pas co&ucirc;t&eacute; moins de cinquante livres tournois.</p>
+
+<p>Partout sur le passage de la cour, &laquo;qui chevauchait vers Paris en grande
+pompe, par monts et par vaux,&raquo; &eacute;clataient les transports des
+populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne
+un gage de paix et de bonheur. Les cath&eacute;drales &eacute;taient trop &eacute;troites
+pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient
+&agrave; toute vol&eacute;e, les feux d'artifice &eacute;clataient partout, dans la nuit.</p>
+
+<p>Mais de toutes les f&ecirc;tes, la plus belle, la plus riche, la plus d&eacute;sir&eacute;e
+eut lieu &agrave; Paris, &agrave; la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les
+splendeurs d&eacute;pass&egrave;rent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'&agrave; ce
+jour. De toutes les contr&eacute;es de l'Europe, des chevaliers &eacute;taient
+accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures
+&eacute;tincelantes, se pressaient dans la lice.</p>
+
+<p>Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles
+dames. Le roi lui-m&ecirc;me voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle
+&eacute;pouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs
+ni les moins forts.</p>
+
+<p>On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes f&ecirc;tes de la chevalerie.
+Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour
+encourager les chevaliers &agrave; bien faire, elles jetaient dans l'ar&egrave;ne
+leurs joyaux d'abord, puis leurs v&ecirc;tements, jusqu'&agrave; se trouver presque
+nues.</p>
+
+<p>Non moins que les dames, le peuple &eacute;tait avide de ces terribles jeux
+d'armes. Ce bruit de fer lui montait &agrave; la t&ecirc;te; il saluait les
+vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec fr&eacute;n&eacute;sie,
+comme la Rome pa&iuml;enne aux combats des gladiateurs.</p>
+
+<p>De toutes ces f&ecirc;tes donn&eacute;es en l'honneur de la nouvelle &eacute;pouse de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, la reine v&eacute;ritable &eacute;tait la s&eacute;duisante favorite.
+N'&eacute;tait-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une
+robe de drap d'or fris&eacute; et une cotte de toile d'or incarnat sem&eacute;e de
+pierreries.</p>
+
+<p>C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice,
+il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux
+chevaliers le prix de l'adresse et du courage.</p>
+
+<p>La reine El&eacute;onore ne tarda pas &agrave; s'apercevoir qu'elle ne serait jamais
+rien pour son &eacute;poux. Abandonn&eacute;e comme l'avait &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re femme du
+roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'&eacute;coul&egrave;rent dans une
+tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant
+les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union
+accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'&eacute;tait laiss&eacute; prendre
+aux brillants dehors de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>La devise d'El&eacute;onore &eacute;tait un ph&eacute;nix avec cette l&eacute;gende: <i>Unica semper
+avis</i>, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout
+bas de cet embl&egrave;me bien ambitieux pour une &eacute;pouse d&eacute;laiss&eacute;e, pour une
+reine sans influence.</p>
+
+<p>Cependant la belle Anne de Pisseleu &eacute;tait devenue l'une des plus riches
+et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si imp&eacute;tueux
+du roi ne s'&eacute;tait point affaibli, malgr&eacute; ses caprices passagers et les
+intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait combl&eacute;e de pr&eacute;sents et
+de richesses, et enfin, pour lui assurer &agrave; la cour un &eacute;tat digne de ses
+fonctions, il l'avait mari&eacute;e &agrave; Jean de Brosse, mari de facile
+composition, qui, en &eacute;change de son nom, ne demanda rien que de l'argent
+et des honneurs.</p>
+
+<p>Jean de Brosse &eacute;tait fils d'un complice du conn&eacute;table de Bourbon, Ren&eacute;
+de Brosse, mort &agrave; la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux
+&eacute;trangers. Les biens du coupable avaient &eacute;t&eacute; confisqu&eacute;s, et son fils
+r&eacute;clamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du
+trait&eacute; de Cambrai.</p>
+
+<p>D&eacute;chu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie
+mis&eacute;rable, lorsqu'on vint lui proposer le march&eacute; honteux qui ferait de
+lui l'&eacute;poux de la ma&icirc;tresse du roi. En &eacute;change, on lui offrait de le
+remettre en possession des domaines de sa famille.</p>
+
+<p>Il accepta. La pauvret&eacute; &eacute;tait pour lui une trop lourde charge, et de
+l'infamie il ne consid&eacute;ra que le prix. Il &eacute;tait grand: Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+fit Jean de Brosse comte de Penthi&egrave;vre, chevalier de ses ordres et enfin
+duc d'Etampes.</p>
+
+<p>Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; en grande pompe. Les trois complices, le roi, la
+femme et le mari portaient fort all&egrave;grement leur honte. A l'issue de la
+c&eacute;r&eacute;monie Jean de Brosse s'&eacute;loigna. Comme il ne devait point voir sa
+femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.</p>
+
+<p>De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.</p>
+
+<p>Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien s&ucirc;re de son
+pouvoir, fut d'enrichir sa famille. D&eacute;positaire de toutes les gr&acirc;ces,
+elle en abusa avec une prodigalit&eacute; inou&iuml;e. Le tr&eacute;sor de l'Etat, les
+dignit&eacute;s, les b&eacute;n&eacute;fices de l'Eglise furent litt&eacute;ralement mis au pillage.</p>
+
+<p>Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archev&ecirc;que de Toulouse;
+Charles, Fran&ccedil;ois, et Guillaume de Pisseleu, ses fr&egrave;res, eurent les
+&eacute;v&ecirc;ch&eacute;s de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partag&egrave;rent en outre un
+grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oubli&eacute;es:
+deux furent nomm&eacute;es abbesses; les autres alli&eacute;es aux maisons de
+Barban&ccedil;on-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.</p>
+
+<p>Les sept ann&eacute;es qui suivirent le trait&eacute; de Cambrai furent les plus
+brillantes du r&egrave;gne de madame d'Etampes. Elle &eacute;tait alors &agrave; l'apog&eacute;e de
+sa puissance et de sa beaut&eacute;. Nulle rivale encore ne songeait &agrave;
+contre-balancer son influence. R&eacute;alisant les pr&eacute;visions de Louise de
+Savoie, elle s'abstenait compl&egrave;tement de politique et ne semblait
+occup&eacute;e que de f&ecirc;tes et de plaisirs. Le roi, qui n'&eacute;tait heureux que
+pr&egrave;s d'elle, passait &agrave; ses pieds de longues journ&eacute;es; il aimait son
+esprit, son humeur enjou&eacute;e, ses fantaisies les plus folles, ses
+caprices.</p>
+
+<p>Instruite, savante m&ecirc;me pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une
+cour nombreuse de po&euml;tes et d'artistes. Les uns faisaient des vers &agrave; sa
+louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile
+ses traits charmants. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, que les arts enchantaient, se
+plaisait au milieu des prot&eacute;g&eacute;s de sa ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e; en &eacute;change
+d'une hospitalit&eacute; royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou
+chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait <i>des belles
+tr&egrave;s-&eacute;rudite et des &eacute;rudites tr&egrave;s-belle</i>.</p>
+
+<p>Le roi faisait-il pr&eacute;sent &agrave; la favorite du duch&eacute; d'Etampes, Marot
+aussit&ocirc;t prenait la plume et envoyait ces jolis vers:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Ce plaisant val que l'on nommait Temp&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dont mainte histoire est encore embellie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Arros&eacute; d'eaux, si doux, si attremp&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sachez que plus il n'est en Thessalie.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'a de Thessale en France remu&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et quelque peu son nom propre mu&eacute;:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car pour Temp&eacute; veut qu'Etampes s'appelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ainsi lui pla&icirc;t, ainsi l'a situ&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour y loger de France la plus belle.</span><br />
+</p>
+
+<p>Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait, &agrave; la suite des fatigues
+d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fra&icirc;cheur; aussit&ocirc;t Marot de
+s'&eacute;crier:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Vous reprendrez, je l'affirme</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Par la vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce teint que vous a ost&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La d&eacute;esse de beaut&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Par envie.</span><br />
+</p>
+
+<p>A chaque instant dans les oeuvres du po&euml;te, on retrouve le nom de la
+duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus
+d&eacute;licates pens&eacute;es, qu'il cis&egrave;le ses plus gracieux rondeaux, qu'il
+cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies &eacute;trennes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Sans pr&eacute;judice de personne,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Je vous donne</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La pomme d'or de beaut&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et de ferme loyaut&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">La couronne.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dix et huict ans je vous donne,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Belle et bonne;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais &agrave; votre sens rassis</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Trente-cinq ou trente-six</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">J'en ordonne.</span><br />
+</p>
+
+<p>En &eacute;change de cet encens prodigu&eacute; &agrave; pleines mains, la duchesse d'Etampes
+accordait &agrave; Cl&eacute;ment Marot sa haute protection. Et certes, le valet de
+chambre de Marguerite de Valois, car telles &eacute;taient les fonctions du
+po&euml;te, en avait plus besoin que personne.</p>
+
+<p>Remuant et batailleur, il avait souvent maille &agrave; partir avec les
+sergents: plus d'une fois il fut arr&ecirc;t&eacute; sur la voie publique. Original,
+amateur d'id&eacute;es nouvelles, il eut plus d'un d&eacute;m&eacute;l&eacute; avec la Sorbonne qui
+ne plaisantait pas, et avec le Ch&acirc;telet. Aussi, il faut voir sa col&egrave;re
+quand il parle des gens de justice. C'est du Ch&acirc;telet qu'il disait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">L&agrave;, sans argent pauvret&eacute; n'a raison.</span><br />
+</p>
+
+<p>A chaque affaire nouvelle il se promettait d'&ecirc;tre plus prudent, &laquo;mais
+bridez donc la langue d'un po&euml;te!&raquo; si bien que lorsqu'il n'&eacute;tait pas en
+prison, il travaillait &agrave; s'y faire mettre.</p>
+
+<p>Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot.
+On avait raison, mais toute v&eacute;rit&eacute; n'est pas bonne &agrave; dire. Marot fut
+m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; &agrave; ce sujet, sa <i>mie</i> l'avait d&eacute;nonc&eacute; dans un jour de
+brouille:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Un jour j'&eacute;crivis &agrave; ma mie</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Son inconstance seulement.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais elle, ne fut endormie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A me le rendre chaudement.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D&egrave;s lors, elle tint parlement</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Avec ne sais quel papelard,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Elle lui dit tout bellement:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Prenez-le.... Il a mang&eacute; du lard.</span><br />
+</p>
+
+<p>Manger du lard! &eacute;pouvantable accusation &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; ne point
+observer les abstinences de l'Eglise &eacute;tait un crime. Manger du lard!...
+A quoi pensait la <i>mie</i> du po&euml;te! le r&eacute;sultat d'une plaisanterie de ce
+genre pouvait &ecirc;tre de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la
+d&eacute;nonciation au s&eacute;rieux, car Marot continue le r&eacute;cit de ses infortunes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Lors, six pendards ne faisant mie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A me surprendre finement</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et de jour, pour plus d'infamie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Firent mon emprisonnement.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ils vinrent &agrave; mon logement</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Lors, il va dire aux gros pendards</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par l&agrave;, morbleu! voil&agrave; Cl&eacute;ment,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Prenez-le... il a mang&eacute; du lard.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette fois encore Marot s'en tira, &laquo;sans y rien laisser accroch&eacute; de sa
+peau.&raquo; Mais il alla mourir en exil, c'&eacute;tait le seul moyen de finir
+tranquille.</p>
+
+<p>Mais Cl&eacute;ment Marot n'&eacute;tait pas le seul &agrave; sacrifier sur l'autel de la
+divinit&eacute;; madame d'Etampes avait bien d'autres po&euml;tes, ou plut&ocirc;t elle
+avait tous les po&euml;tes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait
+le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui
+arrachait des vers dans le go&ucirc;t de ceux-ci:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Junon, V&eacute;nus et Pallas, trois ensemble,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ont heu d&eacute;bat merveilleux &agrave; vous voir:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&Ccedil;&agrave;, dit Junon, mienne est comme me semble,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais, fit V&eacute;nus, pour moi la veux avoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car en beaut&eacute; au monde n'a seconde.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quoi! dit Pallas, sa tr&egrave;s-noble faconde,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Son bel esprit, ses gr&acirc;ces sont la mienne.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Lequel aura des trois la pomme ronde</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour vous tenir justement comme sienne?</span><br />
+</p>
+
+<p>On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le
+pathos facile. Mais la duchesse le prot&eacute;geait, bien qu'excellent juge,
+assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-&ecirc;tre tenait-elle plus &agrave;
+la quantit&eacute; qu'&agrave; la qualit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais de tous les po&euml;tes de la cour, Mellin de Saint-Gelais &eacute;tait le
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Fils d'Octavien, l'&eacute;v&ecirc;que d'Angoul&ecirc;me,
+Saint-Gelais appartenait lui-m&ecirc;me &agrave; l'Eglise; il &eacute;tait aum&ocirc;nier du
+prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait
+celui d'&ecirc;tre noble, et n'en &eacute;tait pas m&eacute;diocrement fier. On l'avait
+surnomm&eacute; l'<i>Ovide fran&ccedil;ais</i>; et on le mettait bien au-dessus de Cl&eacute;ment
+Marot, &laquo;ce dernier <i>des enfants sans souci</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obsc&egrave;nes que tous ceux de ces
+contemporains, confond &eacute;trangement le paganisme et la religion
+chr&eacute;tienne, mais il faut l'excuser, il &eacute;tait abb&eacute; de Reclus. C'est lui
+qui moralisait en ces termes une nouvelle venue &agrave; la cour:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Si du parti de celle que voulez &ecirc;tre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par qui V&eacute;nus de la cour est bannie,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Moi, de son fils, ambassadeur et pr&ecirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vous fais savoir qu'il vous excommunie.</span><br />
+</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de
+Saint-Gelais; il s'amusait &agrave; faire avec lui assaut d'<i>impromptus</i>. Il
+est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un
+jour, en regardant son cheval, le roi disait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;Joli, gentil petit cheval,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Bon &agrave; monter, bon &agrave; descendre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et Saint-Gelais continuait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;Sans que tu sois un Buc&eacute;phal</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Tu portes plus grand qu'Alexandre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais il y avait bien d'autres po&euml;tes encore &agrave; la cour de France: Jean
+Daurat, Lazare le Ba&iuml;f, et Jean Salmon, surnomm&eacute; <i>le Maigre</i>, et Joachim
+du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'&eacute;tait
+encore qu'un d&eacute;butant obscur.</p>
+
+<p>Les &eacute;rudits prenaient place &agrave; c&ocirc;t&eacute; des po&euml;tes. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui de
+tous c&ocirc;t&eacute;s faisait chercher des livres et des manuscrits pr&eacute;cieux pour
+la biblioth&egrave;que de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les
+admettait &agrave; sa table et prenait plaisir &agrave; les faire discuter. Les
+favoris &eacute;taient Guillaume Bud&eacute;e, l'<i>aigle des interpr&egrave;tes</i>, et Pierre
+Duch&acirc;tel, l'&eacute;v&ecirc;que de M&acirc;con.</p>
+
+<p>La duchesse d'&Eacute;tampes prot&eacute;geait encore d'une fa&ccedil;on toute sp&eacute;ciale
+l'immortel cr&eacute;ateur de <i>Gargantua</i> et de <i>Pantagruel</i>, un des p&egrave;res de
+la langue fran&ccedil;aise, Rabelais, dont les livres avaient d&egrave;s lors un
+immense succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Prenons en piti&eacute; ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe
+gouailleur et qui pr&eacute;f&egrave;rent &agrave; son cynisme les petites obsc&eacute;nit&eacute;s des
+&eacute;crivains de son temps. Ceux-l&agrave; n'ont pas compris la port&eacute;e de ces
+bouffonneries; ils n'ont pas su p&eacute;n&eacute;trer le livre qu'il eut l'audace et
+l'adresse d'&eacute;crire &agrave; une &eacute;poque o&ugrave;, pour toute lumi&egrave;re, on avait la
+lugubre lueur des b&ucirc;chers.</p>
+
+<p>Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence &agrave; la cour de la
+duchesse d'&Eacute;tampes: mais il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me des artistes. Ces
+rivaux de gloire, d&eacute;vor&eacute;s de jalousie, emplissaient le palais de
+Fontainebleau du bruit de leurs querelles. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui les
+aimait tous, ne savait auquel entendre, et &eacute;puisait sa diplomatie &agrave;
+essayer de les mettre d'accord.</p>
+
+<p>S&eacute;bastien Serlio de Bologne avait commenc&eacute; les travaux de Fontainebleau;
+lorsque les constructions touch&egrave;rent &agrave; leur terme, une arm&eacute;e d'artistes,
+peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri,
+Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les
+ordres du Rosso, peintre, musicien, po&euml;te, un de ces admirables
+architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les
+souverains.</p>
+
+<p>Tant que le Rosso r&eacute;gna en ma&icirc;tre &agrave; Fontainebleau, tout alla bien. Mais
+voici qu'un jour arriv&egrave;rent le Bolonais Primatice, &eacute;l&egrave;ve ch&eacute;ri de Jules
+Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la
+moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.</p>
+
+<p>De ce moment, la paix fut troubl&eacute;e. Une haine terrible divisa bient&ocirc;t
+ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de
+douleur, en apprenant que le Primatice &eacute;tait envoy&eacute; en Italie pour
+recueillir les plus belles statues antiques.</p>
+
+<p>La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut
+oblig&eacute; de s'&eacute;loigner; il avait perdu les bonnes gr&acirc;ces de la duchesse
+d'&Eacute;tampes.</p>
+
+<p>Il faut lire dans les m&eacute;moires de Benvenuto Cellini le r&eacute;cit des
+querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oubli&eacute; de
+demander l'avis de madame d'&Eacute;tampes sur un travail qui lui avait &eacute;t&eacute;
+command&eacute;. De l&agrave;, grande col&egrave;re. Vainement Fran&ccedil;ois voulut s'interposer,
+la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait
+rentrer en gr&acirc;ce, &eacute;tait all&eacute; faire sa cour &agrave; la duchesse et lui offrir
+une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journ&eacute;e
+enti&egrave;re dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y
+eut plus de r&eacute;conciliation possible.</p>
+
+<p>Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irr&eacute;missible crime.
+D&eacute;testant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une
+rivale qui commen&ccedil;ait &agrave; l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait
+plus tard r&eacute;gner sous le nom de son amant, second fils de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Bless&eacute; cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la
+cour de France malgr&eacute; les pri&egrave;res du roi, et pour se venger de la
+favorite il &eacute;crivit ses m&eacute;moires.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que prot&eacute;gea le roi,
+L&eacute;onard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit
+point part &agrave; ces luttes, il &eacute;tait mort plusieurs ann&eacute;es auparavant,
+entre les bras de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le Primatice resta donc seul ma&icirc;tre &agrave; Fontainebleau.</p>
+
+<p>Mais le tableau de la cour de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> serait incomplet, si l'on
+ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien
+connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et
+Ortis, jou&egrave;rent sans doute un moins grand r&ocirc;le. Le dernier, Ortis, &eacute;tait
+n&egrave;gre et quelque peu moine. Cl&eacute;ment Marot lui fit cependant l'honneur
+d'une &eacute;pitaphe:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Sous cette tombe git et qui?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un qui chantait Lacochiqui.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cy git, que dure mort piqua,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un qui chantait Lacochiqui.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est Ortis. O quelles douleurs!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Nous le v&icirc;mes de trois couleurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout mort, il m'en souvient encore.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Premi&egrave;rement, il &eacute;tait mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Puis en habit de cordelier</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fut enterr&eacute; sous ce pilier.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Avant qu'il e&ucirc;t l'esprit rendu</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tout son bien avait d&eacute;pendu.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par ainsi mourut le fol&acirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aussi blanc comme un sac de pl&acirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aussi gris qu'un foyer cendreux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et noir comme un beau diable ou deux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voici maintenant, d'apr&egrave;s Jean Marot, dans le <i>Si&egrave;ge de Pesquaire</i>, le
+portrait de Triboulet:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . De la t&ecirc;te &eacute;corn&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Aussi saige &agrave; trente ans que le jour qu'il fut n&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Petit front et gros yeux, nes grant et taille &agrave; voste,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Estomac plat et long, hault dos &agrave; porter hote,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait permis &agrave; ces singuliers personnages, et leur impudence
+&eacute;galait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de
+ga&icirc;t&eacute;, jusqu'&agrave; battre un pr&ecirc;tre &agrave; l'autel. Tous les tours des fous
+n'&eacute;taient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en g&eacute;n&eacute;ral plus de
+succ&egrave;s que de m&eacute;rite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de
+tout l'esprit que depuis quatre si&egrave;cles leur ont pr&ecirc;t&eacute; tous les
+&eacute;crivains qui les ont mis en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>La <i>mission</i> des astrologues &eacute;tait bien autrement s&eacute;rieuse. Comme les
+fous, ils avaient la pr&eacute;tention de dire la v&eacute;rit&eacute;. On les consultait
+dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des
+mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce m&eacute;tier
+avait bien ses p&eacute;rils, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille
+Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, &eacute;tait encore un des plus
+c&eacute;l&egrave;bres de l'&eacute;poque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-m&ecirc;me
+appelle sa science l'<i>art de moucher les &eacute;cus</i>. Chass&eacute; par Louise de
+Savoie, pour avoir os&eacute; lui pr&eacute;dire des choses d&eacute;plaisantes, il s'en
+vengea en faisant des satires o&ugrave; il l'appelait <i>vilaine J&eacute;zabel</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans
+ce palais peupl&eacute; d'artistes et de po&egrave;tes, que chaque jour enrichissait
+de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'&Eacute;tampes r&eacute;gnait toujours
+en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal
+amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, pr&eacute;parant
+la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au
+festin, &agrave; la chasse comme au tournoi.</p>
+
+<p>Elle regardait l'avenir sans inqui&eacute;tude, et cependant, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en
+aper&ccedil;ut, il &eacute;tait trop tard pour la renverser: elle ne pouvait
+qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, r&eacute;solue &agrave; se faire arme de tout.</p>
+
+<p>L'&eacute;l&eacute;vation de la duchesse d'&Eacute;tampes, son pouvoir, ses tendances, lui
+avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et
+les Montmorency, repr&eacute;sentants du parti catholique et de la vieille
+f&eacute;odalit&eacute;, supportaient en fr&eacute;missant ce qu'ils appelaient l'insolence
+de la favorite. Ils s'&eacute;taient rapproch&eacute;s pour essayer, sinon de la
+renverser, du moins de balancer son cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>Ils avaient trouv&eacute; un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers,
+veuve de Louis de Br&eacute;z&eacute;, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame
+la s&eacute;n&eacute;chale. A quarante ans pass&eacute;s, Diane &eacute;tait la ma&icirc;tresse du second
+fils de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur
+ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans &agrave; peine.</p>
+
+<p>Ce fut entre ces deux femmes une guerre &agrave; outrance, et la haine qui les
+animait l'une contre l'autre divisa bient&ocirc;t la cour en deux partis.</p>
+
+<p>Diane repr&eacute;sentait les vieilles imaginations de la noblesse f&eacute;odale; la
+duchesse, les id&eacute;es nouvelles de la renaissance. L'une &eacute;tait le progr&egrave;s,
+l'autre la r&eacute;action.</p>
+
+<p>La duchesse d'Etampes avait beau jeu &agrave; railler sa rivale. Les amours
+d'une <i>vieille coquette</i> et d'un jeune homme qui n'avait point encore de
+duvet au menton pr&ecirc;taient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait
+sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la s&eacute;n&eacute;chale; et
+hautement, elle disait qu'elle &eacute;tait n&eacute;e le jour m&ecirc;me o&ugrave; on avait sign&eacute;
+le contrat de mariage de Diane de Poitiers.</p>
+
+<p>Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame
+d'Etampes &eacute;tait de prot&eacute;ger les calvinistes et d'user de son empire sur
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne
+r&ecirc;vaient que b&ucirc;chers et inquisition.</p>
+
+<p>On comprend l'exasp&eacute;ration de ces grandes familles: les id&eacute;es nouvelles
+commen&ccedil;aient &agrave; se faire jour en France. La r&eacute;forme avait des partisans &agrave;
+la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, &eacute;tait fortement
+soup&ccedil;onn&eacute;e de s'&ecirc;tre laiss&eacute; gagner par l'h&eacute;r&eacute;sie.</p>
+
+<p>Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de pr&eacute;dications
+passionn&eacute;es. De hardis penseurs avaient os&eacute; &eacute;mettre leur opinion. Enfin,
+pour tout dire, les id&eacute;es de Calvin commen&ccedil;aient &agrave; faire d'autant plus
+de progr&egrave;s que les scandales d'un clerg&eacute; profond&eacute;ment gangren&eacute; &eacute;taient
+plus grands.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, dans sa haine contre Charles-Quint, pouss&eacute; d'un autre
+c&ocirc;t&eacute; par la duchesse d'Etampes, n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute; d'accorder
+ouvertement son assentiment &agrave; la nouvelle doctrine. D&eacute;j&agrave; il avait tendu
+la main aux r&eacute;form&eacute;s de l'Allemagne et accept&eacute; la d&eacute;dicace des oeuvres
+de Calvin. Enfin, il avait autoris&eacute; Cl&eacute;ment Marot &agrave; traduire en vers
+fran&ccedil;ais les psaumes de David.</p>
+
+<p>Chaque soir, sur le Pr&eacute; aux Clercs, alors ombrag&eacute; de grands arbres,
+rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Cl&eacute;ment
+Marot, auxquels on avait adapt&eacute; les airs les plus nouveaux et les plus
+populaires. Bient&ocirc;t la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en
+encouragea la continuation, et le po&euml;te put &eacute;crire ces vers en t&ecirc;te de
+son livre:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Puisque voulez que je poursuive, &ocirc; Sire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'oeuvre royal du psaultier commenc&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et que tous ceux aimant Dieu le d&eacute;sire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'y besogner m'y tiens tout dispos&eacute;.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en t&ecirc;te, attaquaient avec
+fureur ces chants qui <i>sentaient le fagot</i>; ils traitaient la traduction
+de Marot de <i>chansons</i> bonnes tout au plus pour des <i>mangeurs de vache &agrave;
+Colas</i>, et un &eacute;crivain du parti faisait para&icirc;tre le <i>Contre-poison des
+chansons de Cl&eacute;ment Marot</i>.</p>
+
+<p>Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le
+roi se d&eacute;cida &agrave; une d&eacute;marche bien autrement grave, bien autrement
+significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita M&eacute;lanchton &agrave;
+venir &agrave; Paris conf&eacute;rer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait
+un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du c&eacute;l&egrave;bre
+r&eacute;formateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent &eacute;t&eacute; les cons&eacute;quences? A
+quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; la r&eacute;action commen&ccedil;ait, le parti de Diane de Poitiers,
+reprenait le dessus.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, accus&eacute; par son &eacute;ternel ennemi Charles-Quint de
+favoriser l'h&eacute;r&eacute;sie, de pactiser avec les infid&egrave;les, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+s'&eacute;pouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome mena&ccedil;ante; il tremblait en
+songeant au pouvoir terrible et myst&eacute;rieux du clerg&eacute;.</p>
+
+<p>Il r&eacute;solut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette
+accusation. Il n'avait qu'&agrave; laisser faire. La Sorbonne et le Ch&acirc;telet
+guettaient leur proie depuis longtemps. La pers&eacute;cution commen&ccedil;a, les
+b&ucirc;chers s'allum&egrave;rent. Brant&ocirc;me, l'ennemi passionn&eacute; des h&eacute;r&eacute;tiques,
+f&eacute;licite Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> d'en avoir <i>fait faire de grands feux</i> et
+d'avoir <i>montr&eacute; le chemin &agrave; ses br&ucirc;lements</i>. Ici le courtisan va trop
+loin, mais ses paroles resteront la honte &eacute;ternelle d'un roi qui
+souffrit ces abominables pers&eacute;cutions contre des gens dont en secret il
+ne d&eacute;sapprouvait pas les doctrines.</p>
+
+<p>Depuis l'ann&eacute;e 1533, une jeune et charmante femme &eacute;tait venue prendre
+place &agrave; la cour, aux c&ocirc;t&eacute;s de la duchesse d'Etampes et de Diane de
+Poitiers. C'&eacute;tait Catherine de M&eacute;dicis, que l'on venait de donner pour
+femme au jeune prince Henri, l'amant toujours &eacute;pris de madame la
+s&eacute;n&eacute;chale.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son &eacute;poux tout
+entier &agrave; son amour pour une vieille ma&icirc;tresse. Une autre e&ucirc;t voulu
+lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement
+raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya m&ecirc;me pas. Elle
+attendit.</p>
+
+<p>Ses d&eacute;buts &agrave; Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir
+moins encore, telle fut sa devise. Plac&eacute;e entre deux ennemies dont l'une
+&eacute;tait la ma&icirc;tresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une
+ni pour l'autre, elle resta neutre, &eacute;galement bien avec toutes deux.
+Elle d&eacute;vora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout
+en &eacute;tudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occup&eacute;e
+que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majest&eacute;,
+elle semblait attacher une grande importance &agrave; ses ajustements, et
+prenait plaisir, dit Brant&ocirc;me, un de ses admirateurs, &agrave; montrer ses
+belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la
+redoutaient, mais uniquement parce qu'elle &eacute;tait Italienne, car nul
+sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait &agrave; deviner
+la sombre et habile politique qui devait &ecirc;tre plus tard si terrible &agrave;
+ses ennemis.</p>
+
+<p>Au milieu de cette cour o&ugrave; chacun ne songeait qu'&agrave; soi, o&ugrave; les amours et
+les intrigues se croisaient d'une inextricable fa&ccedil;on, Catherine de
+M&eacute;dicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire &agrave; tous, au roi
+surtout. Bient&ocirc;t Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, que la maladie et les chagrins
+rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de
+l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beaut&eacute;, sa gr&acirc;ce dans
+les ballets, sa vaillantise &agrave; courre le cerf. Elle fut d&eacute;sormais de
+toutes les f&ecirc;tes. Elle suivait le roi partout, m&ecirc;me lorsqu'avec quelques
+intimes et des favorites de la <i>petite bande</i> il s'&eacute;loignait pour
+quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en d&eacute;bauches. Mais
+elle &eacute;tait moins curieuse de galanterie que de politique, et son but,
+dit Brant&ocirc;me, en prenant part &agrave; ces r&eacute;jouissances, &laquo;&eacute;tait de voir toutes
+les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'&eacute;couter et savoir toutes
+choses.&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au mois d'ao&ucirc;t de l'ann&eacute;e 1536, une terrible nouvelle se
+r&eacute;pandit &agrave; la cour, la mort du dauphin Fran&ccedil;ois, le fils a&icirc;n&eacute; du roi.</p>
+
+<p>Le jeune prince se trouvait alors &agrave; Lyon. Jouant &agrave; la paume avec
+quelques-uns de ses amis, fort &eacute;chauff&eacute; par le jeu, il eut soif et vida
+d'un seul trait un grand verre d'eau glac&eacute;e. Pris d'un mal subit, il fut
+emport&eacute; en quelques heures.</p>
+
+<p>On ne douta pas qu'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;, comme si l'eau glac&eacute;e qu'il
+avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main
+avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde,
+Charles-Quint, Catherine de M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>Un gentilhomme de Ferrare, S&eacute;bastien de Montecuculli, coupable de
+s'&ecirc;tre approch&eacute; du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arr&ecirc;t&eacute;.
+Soumis &agrave; la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut
+&eacute;cartel&eacute;. De ses r&eacute;v&eacute;lations, il r&eacute;sulta que l'empereur Charles-Quint
+avait ordonn&eacute; le crime. Ce fut presque un fait av&eacute;r&eacute;, et Cl&eacute;ment Marot
+put dire:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Un Ferrerais lui donna le poison</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au veuil d'autrui qui en crainte r&eacute;gnait,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Voyant Fran&ccedil;ois qui <i>C&eacute;sar</i> devenait.</span><br />
+</p>
+
+<p>Malherbe, dans ses stances &agrave; Duperrier, est bien autrement explicite, ce
+qui prouve que l'accusation s'&eacute;tait fort accr&eacute;dit&eacute;e:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Fran&ccedil;ois, quand la Castille in&eacute;gale &agrave; ses armes</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Lui vola son dauphin,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Qui n'eussent jamais fin;</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il les s&eacute;cha pourtant, et comme un autre Alcide,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Contre fortune instruit,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fit qu'&agrave; ses ennemis, d'un acte si perfide</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">La honte fut le fruit.</span><br />
+</p>
+
+<p>Plus justes, la post&eacute;rit&eacute; et l'histoire ont proclam&eacute; l'innocence de
+Charles-Quint. Quel int&eacute;r&ecirc;t pouvait avoir l'empereur &agrave; cette mort? Et il
+&eacute;tait trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de
+Malherbe nous r&eacute;v&egrave;le les intentions des juges de Montecuculli. Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait
+ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.</p>
+
+<p>Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui
+tortur&egrave;rent le gentilhomme pi&eacute;montais pour lui faire avouer les
+accusations qu'ils lui dictaient, le coupable &eacute;tait &agrave; la cour de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Nul plus que Catherine de M&eacute;dicis n'avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la
+mort du Dauphin, rien ne la s&eacute;parait plus de la couronne. On sait
+d'ailleurs qu'elle ha&iuml;ssait furieusement le fils a&icirc;n&eacute; du roi, l'ambition
+de r&eacute;gner &eacute;tait sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle
+&eacute;tait capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.</p>
+
+<p>La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste &agrave; la France la
+rivalit&eacute; de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de
+la premi&egrave;re, qui voyait son amant h&eacute;ritier de la couronne de France,
+&eacute;tait devenu immense; la haine de la seconde &eacute;tait d&eacute;sormais doubl&eacute;e de
+crainte, elle sentait qu'&agrave; la mort de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> elle n'avait pas
+de merci &agrave; attendre de sa rivale.</p>
+
+<p>De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua &agrave; fomenter des discordes dans
+la famille royale. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait toujours pr&eacute;f&eacute;r&eacute; son dernier
+fils, le duc d'Orl&eacute;ans: bient&ocirc;t la favorite lui rendit insupportable
+Henri son h&eacute;ritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les
+plus sombres. Elle le montrait &agrave; Fran&ccedil;ois, pench&eacute; sur le lit de son
+agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes
+pr&eacute;visions de la duchesse d'Etampes.</p>
+
+<p>Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, &eacute;chauff&eacute; par le vin, se mit,
+en mani&egrave;re de plaisanterie, &agrave; leur distribuer toutes les charges de la
+couronne. A l'un il donnait une arm&eacute;e, &agrave; l'autre un gouvernement.</p>
+
+<p>Averti de cette sc&egrave;ne inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi
+entra dans une &eacute;pouvantable col&egrave;re. Sautant sur son &eacute;p&eacute;e, il courut
+droit aux appartements de son fils &agrave; la t&ecirc;te des archers de la garde
+&eacute;cossaise. Les jeunes fous, pr&eacute;venus &agrave; temps, avaient heureusement pu
+s'enfuir.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant r&eacute;ussi &agrave;
+sauter par les fen&ecirc;tres, il <i>passa son courroux</i>, dit une vieille
+chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Cette affaire accrut la haine de Fran&ccedil;ois pour son fils a&icirc;n&eacute;. Son
+affection pour le duc d'Orl&eacute;ans redoubla. Il l'appelait son petit
+Guichardet, en souvenir des <i>quatre fils Aymon</i>. Madame d'Etampes, qui
+prot&eacute;geait ce jeune prince, poussait le roi &agrave; lui trouver un
+gouvernement ind&eacute;pendant. La sant&eacute; de Fran&ccedil;ois &eacute;tait fort chancelante,
+et la favorite songeait &agrave; se m&eacute;nager une retraite pour le jour o&ugrave;, avec
+Henri, Diane de Poitiers monterait sur le tr&ocirc;ne. On destinait alors au
+jeune duc d'Orl&eacute;ans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duch&eacute;
+de Milan, et, se croyant appel&eacute; &agrave; r&eacute;gner en Italie, il s'habituait aux
+moeurs et &agrave; la langue de la Lombardie.</p>
+
+<p>Au mois d'avril 1539, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, triste et malade, habitait le
+ch&acirc;teau de Compi&egrave;gne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, &agrave;
+cause du voisinage de la for&ecirc;t, lorsqu'il re&ccedil;ut de Charles-Quint une
+lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.</p>
+
+<p>L'empereur demandait &agrave; son fr&egrave;re de France passage et sauf-conduit &agrave;
+travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'&eacute;taient
+r&eacute;volt&eacute;s &agrave; l'occasion d'un nouveau subside que r&eacute;clamait d'eux la
+gouvernante des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Les circonstances &eacute;taient graves: toutes les villes de m&eacute;tiers, Li&eacute;ge,
+Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'&eacute;tendard de la
+r&eacute;bellion et suivre l'exemple de Gand, et au m&ecirc;me instant les cort&egrave;s de
+Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage
+s&eacute;ditieux; les cort&egrave;s r&eacute;clamaient le r&eacute;tablissement des franchises et
+des privil&egrave;ges de la noblesse.</p>
+
+<p>Charles-Quint &eacute;tait perdu si le roi de France pr&ecirc;tait le secours de ses
+armes et de son nom aux r&eacute;volt&eacute;s des Flandres.</p>
+
+<p>C'est ce qu'object&egrave;rent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la
+lettre de l'empereur leur fut communiqu&eacute;e. Madame d'Etampes, que le roi
+consultait toujours la premi&egrave;re, avait d&eacute;j&agrave; &eacute;mis cette opinion.</p>
+
+<p>Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si
+fort &eacute;pouvant&eacute; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, que sans cesse il se croyait &agrave; la veille
+d'une r&eacute;volte g&eacute;n&eacute;rale, et pour rien au monde, tant il redoutait la
+contagion, il n'e&ucirc;t voulu favoriser l'insurrection, m&ecirc;me contre un
+ennemi.</p>
+
+<p>A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se d&eacute;cida donc &agrave;
+accorder &agrave; Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait.
+Faut-il le dire, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> voyait dans cette perspective de
+devenir l'h&ocirc;te de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de
+chevaleresque, qui flattait singuli&egrave;rement ses id&eacute;es. Les h&eacute;ros de
+romans n'agissaient point autrement. Ainsi e&ucirc;t fait Amadis des Gaules,
+ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi de gentilhomme! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, j'accorderai
+passage &agrave; l'empereur, et dans mon royaume il sera trait&eacute; comme si
+v&eacute;ritablement il &eacute;tait mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Et afin que nul ne put mettre en doute sa sinc&eacute;rit&eacute; et sa loyaut&eacute;, il
+envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orl&eacute;ans, jusqu'au pied des
+Pyr&eacute;n&eacute;es pour se mettre &agrave; la disposition de l'empereur. Les jeunes
+princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville
+d'Espagne tant que durerait son voyage &agrave; travers la France.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &eacute;crivait en outre &agrave; Charles-Quint une lettre qui se
+terminait ainsi:</p>
+
+<p>...&laquo;Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon fr&egrave;re, par ceste lettre
+de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur fr&egrave;re que
+vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et port&eacute;
+tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel
+qu'&agrave; ma propre personne.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut
+les garder pr&egrave;s de lui &laquo;pour lui faire compagnie, comme fils de son
+meilleur compaing et conf&eacute;d&eacute;r&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;La parole du roi de France, r&eacute;pondit-il &agrave; ceux qui lui conseillaient
+de prendre ses s&ucirc;ret&eacute;s, m'est un garant assez s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Enfin on se mit en route. Les volont&eacute;s de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avaient &eacute;t&eacute;
+scrupuleusement ex&eacute;cut&eacute;es, et l'empereur &eacute;tait v&eacute;ritablement trait&eacute;
+comme lui-m&ecirc;me. Devant l'h&ocirc;te du roi-chevalier marchait le conn&eacute;table de
+France, portant devant lui l'&eacute;p&eacute;e nue et droite, les plus nobles
+gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs
+dus au seul souverain.</p>
+
+<p>Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs
+imp&eacute;riales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le
+recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les pr&eacute;rogatives du
+<i>droit r&eacute;galien</i>, faisait acte de justice et de souverainet&eacute;, et dans
+chaque ville d&eacute;livrait les prisonniers.</p>
+
+<p>La cit&eacute; de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient
+point regard&eacute; &agrave; la d&eacute;pense, et des f&ecirc;tes magnifiques signal&egrave;rent le
+passage de <i>l'alli&eacute;</i> de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avan&ccedil;ait &agrave; travers les
+provinces, chassant sur les rivi&egrave;res et dans les for&ecirc;ts, s'&eacute;merveillant
+de la richesse du pays, et disant que son fr&egrave;re de France &eacute;tait bien
+plus riche et bien plus puissant que lui, dont les &Eacute;tats &eacute;taient si
+vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.&raquo;</p>
+
+<p>A la cour de France, on faisait d'immenses pr&eacute;paratifs et chacun
+attendait avec une fi&eacute;vreuse impatience l'arriv&eacute;e de Charles-Quint. Le
+sauf-conduit avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; malgr&eacute; l'avis du conseil, &laquo;mais bien des
+gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de
+l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir.&raquo; Le cardinal de
+Tournon engageait fort Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; ne point laisser &eacute;chapper une
+occasion si belle d'obtenir l'investiture du duch&eacute; de Milan; Anne de
+Montmorency, au contraire, &eacute;tait pour que l'on t&icirc;nt loyalement une
+parole librement donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Triboulet, le fou du roi, ne se g&ecirc;nait point pour exprimer hautement
+l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie,
+o&ugrave; il inscrivait le nom de tous ceux qui &agrave; son avis semblaient avoir
+perdu la raison. Sa liste &eacute;tait longue. Un jour, devant le roi, il y
+inscrivit le nom de Charles-Quint.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu l&agrave;, bouffon? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre fr&egrave;re l'empereur
+qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai donn&eacute; ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement
+ainsi que je l'ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela arrive, r&eacute;pondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai
+le v&ocirc;tre &agrave; la place.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-d&eacute;cembre
+1539 &agrave; Ch&acirc;tellerault o&ugrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, bien que malade s'&eacute;tait port&eacute;
+avec toute la cour. &laquo;Les deux rois se jet&egrave;rent dans les bras l'un de
+l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations
+d'une amiti&eacute;&raquo; sans doute bien loin de leurs coeurs.</p>
+
+<p>Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que
+possible, mais ce n'&eacute;tait pas le compte de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Le
+roi-chevalier voulait faire &agrave; son rival les honneurs de la France, et
+quels honneurs! Des pr&eacute;paratifs immenses avaient &eacute;t&eacute; faits dans toutes
+les r&eacute;sidences royales, le Rosso avait ordonn&eacute; des f&ecirc;tes magnifiques;
+Paris pr&eacute;parait une entr&eacute;e digne des deux grands souverains; enfin, tous
+les gentilshommes, jaloux de plaire au ma&icirc;tre, avaient emprunt&eacute; de tous
+c&ocirc;t&eacute;s afin de faire assaut de luxe et de richesse.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> voulait &eacute;blouir Charles-Quint par son faste, par les
+richesses, par les splendeurs de sa cour; il r&eacute;ussit &agrave; l'&eacute;tourdir.</p>
+
+<p>Habitu&eacute; au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se
+sentait mal &agrave; l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute
+cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si
+amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux
+mornes ricoshombres qui habitaient ses r&eacute;sidences imp&eacute;riales sans les
+peupler, et qui m&ecirc;me aux jours de f&ecirc;les, toujours silencieux et
+fun&egrave;bres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignit&eacute; de grands
+d'Espagne.</p>
+
+<p>En &eacute;coutant la longue &eacute;num&eacute;ration des f&ecirc;tes de toutes sortes qui
+l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soup&ccedil;on; il
+&eacute;tait pay&eacute; pour savoir ce que valaient les serments de son fr&egrave;re de
+France; il trembla en pensant que toutes ces c&eacute;r&eacute;monies n'&eacute;taient qu'un
+vain pr&eacute;texte pour le retenir.</p>
+
+<p>Il fit cependant &laquo;contre fortune bon coeur,&raquo; il se r&eacute;signa, mais de ce
+jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses
+inqui&eacute;tudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel
+c&ocirc;t&eacute; allait venir le pi&eacute;ge.</p>
+
+<p>Les f&ecirc;tes avaient commenc&eacute;, cependant; mais comme pour justifier les
+craintes de Charles, &agrave; chaque instant arrivait un accident.</p>
+
+<p>A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une
+m&ecirc;l&eacute;e terrible. Fran&ccedil;ois voulait faire pendre l'auteur de l'accident,
+mais Charles, &agrave; peine remis d'une frayeur facile &agrave; comprendre, demanda
+et obtint sa gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Ailleurs, une poutre mal ajust&eacute;e tomba si pr&egrave;s de l'empereur que ses
+v&ecirc;tements furent d&eacute;chir&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin le 31 d&eacute;cembre les deux rois couch&egrave;rent &agrave; Vincennes, leur entr&eacute;e &agrave;
+Paris devait avoir lieu le lendemain.</p>
+
+<p>Il faut lire dans les chroniques du temps les d&eacute;tails de cette
+solennelle entr&eacute;e. La longueur seule du r&eacute;cit donne une id&eacute;e de la
+longueur des processions. Le corps de la ville offrit &agrave; Charles-Quint
+<i>un Hercule tout d'argent, et rev&ecirc;tu de sa peau de lion en or; ledit
+Hercule de la hauteur d'un grand homme</i>.</p>
+
+<p>Puis les f&ecirc;tes de toutes sortes recommenc&egrave;rent, bals, festins, concerts,
+mascarades, com&eacute;dies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le
+Rosso savait varier sa mise en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de go&ucirc;t pour ces pompes
+frivoles, pour ce faste bruyant, passions de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Il avait
+h&acirc;te de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait
+plus.</p>
+
+<p>Un jour, comme il &eacute;tait &agrave; cheval, un chevalier sauta en croupe; et le
+serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!</p>
+
+<p>&mdash;Sire empereur, vous &ecirc;tes mon prisonnier.</p>
+
+<p>L'empereur &eacute;pouvant&eacute; se retourna. Ce n'&eacute;tait qu'une plaisanterie du
+jeune duc d'Orl&eacute;ans, mais quelle plaisanterie!</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, malgr&eacute; la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant
+rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parl&eacute; de l'investiture
+du duch&eacute; de Milan pour ce m&ecirc;me duc d'Orl&eacute;ans qui faisait de si terribles
+espi&eacute;gleries, mais il n'avait re&ccedil;u que des r&eacute;ponses &eacute;vasives.</p>
+
+<p>Charles-Quint avait, il faut le dire, trouv&eacute; le moyen de se faire des
+amis &agrave; la cour; de ce nombre &eacute;tait le conn&eacute;table Anne de Montmorency,
+dont il n'avait pas d&eacute;daign&eacute; de flatter la grossi&egrave;re vanit&eacute;. Il
+l'appelait &agrave; tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; moins heureux dans ses tentatives pr&egrave;s de la duchesse
+d'Etampes, la v&eacute;ritable souveraine du royaume, et cependant il se
+portait fort admirateur de cette beaut&eacute; c&eacute;l&egrave;bre, seul tr&eacute;sor &laquo;qu'il
+envi&acirc;t &agrave; son fr&egrave;re de France.&raquo;</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la chasse, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui prenait un malin plaisir &agrave;
+augmenter les terreurs de son h&ocirc;te, lui avait dit, en lui montrant la
+favorite:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une belle dame, mon fr&egrave;re, qui me presse fort de ne vous point
+laisser partir sans avoir d&eacute;truit &agrave; Paris l'ouvrage de Madrid.</p>
+
+<p>Charles-Quint avait p&acirc;li &agrave; ces mots; cependant, avec un sourire bl&ecirc;me il
+avait r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&mdash;Si le conseil est bon il faut le suivre.</p>
+
+<p>Mais le soir m&ecirc;me, tandis que la duchesse d'Etampes lui pr&eacute;sentait
+l'aigui&egrave;re pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le
+bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beaut&eacute; et d'un prix
+incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains
+pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.</p>
+
+<p>Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont tromp&eacute;s ceux qui
+ont cru qu'un tel pr&eacute;sent pouvait acheter la ma&icirc;tresse de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>. Certes elle fut sensible &agrave; cette courtoisie, &agrave; cet hommage rendu
+&agrave; sa beaut&eacute;, mais jusqu'&agrave; la fin elle persista dans son opinion
+premi&egrave;re. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours &agrave;
+l'empereur.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de touchants adieux, apr&egrave;s mille protestations au sujet de la
+fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> et
+continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.</p>
+
+<p>A mesure qu'il approchait des fronti&egrave;res, il sentait son coeur plus
+l&eacute;ger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.</p>
+
+<p>Enfin il toucha ses domaines. &laquo;Lors poussant un long soupir de
+satisfaction, il dit &agrave; ceux qui l'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce soir, pour la premi&egrave;re fois depuis que j'ai mis le pied en France,
+je m'endormirai tranquille.&raquo;</p>
+
+<p>Fid&egrave;le &agrave; son id&eacute;e, Triboulet inscrivit Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> sur le <i>livre des
+fous</i>.</p>
+
+<p>Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme
+Triboulet. Ceux-l&agrave;, apr&egrave;s avoir rappel&eacute; le manque de foi de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> lors du trait&eacute; de Madrid, se demandent pourquoi en cette
+circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme.
+Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si
+gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi &eacute;tait malade, un ulc&egrave;re
+honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse
+d'Etampes parvenaient &agrave; peine &agrave; le distraire. Les journ&eacute;es se passaient
+&agrave; examiner les pr&eacute;cieux objets d'art venus d'Italie, &agrave; admirer l'oeuvre
+des peintres et des sculpteurs, &agrave; regarder l'un apr&egrave;s l'autre les riches
+manuscrits de la biblioth&egrave;que. Mais ni la ga&icirc;t&eacute; de madame d'Etampes, ni
+la conversation des savants, ni les louanges des po&euml;tes ne pouvaient
+tirer le roi de son marasme.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre la conscience de ce faible souverain &eacute;tait-elle troubl&eacute;e par
+les pers&eacute;cutions horribles que souffraient en son nom ceux de la
+religion r&eacute;form&eacute;e. Les cris des victimes devaient monter jusqu'&agrave; lui. Et
+cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les
+novateurs une s&eacute;rie de terribles ordonnances o&ugrave; il n'&eacute;tait question que
+de hart et d'estrapade. Les fr&egrave;res pr&ecirc;cheurs avaient install&eacute; un petit
+tribunal dans le genre de l'inquisition.</p>
+
+<p>Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au pr&ecirc;che, et madame
+Marguerite qui professait la religion nouvelle, essay&egrave;rent d'interposer
+leur autorit&eacute;; le roi r&eacute;pondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine
+elles pr&eacute;serv&egrave;rent les savants et les beaux esprits, presque tous
+entach&eacute;s d'h&eacute;r&eacute;sie, qu'elles prot&eacute;geaient. Le roi les aimait sans doute,
+il les admettait &agrave; sa table, mais il les aurait laiss&eacute; pendre. En deux
+ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Le peuple cependant s'habituait &agrave; la vue des supplices, la populace
+dansait autour des b&ucirc;chers. Aux jours de grande f&ecirc;te, comme
+divertissement supr&ecirc;me on accrochait quelque financier aux fourches de
+Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours &eacute;t&eacute; d'un bon effet.
+Semble&ccedil;ay avait &eacute;t&eacute; &laquo;donn&eacute; aux corbeaux,&raquo; uniquement parce qu'il &eacute;tait
+riche. Une &eacute;pigramme de Marot l'a veng&eacute;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A Montfaucon Semble&ccedil;ay l'&acirc;me rendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A votre avis, lequel des deux tenait</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Maillard semblait homme que mort va prendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et Semble&ccedil;ay fut le ferme vieillard</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A Montfaucon le lieutenant Maillard.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais d&eacute;grad&eacute;, ruin&eacute;, il
+mourut dans la mis&egrave;re. Quel crime avait-il donc commis? H&eacute;las, il avait
+d&eacute;plu &agrave; madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un
+innocent, Brion. Cet innocent, qui &eacute;tait un peu parent de la favorite,
+fut bien veng&eacute;.</p>
+
+<p>On demanda des comptes &agrave; Poyet, et en attendant qu'il p&ucirc;t les rendre on
+le mit &agrave; la Bastille. Il y resta trois ans. Il esp&eacute;rait que la duchesse
+d'Etampes se lasserait de le pers&eacute;cuter, il r&eacute;clama des juges. On lui en
+donna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes,
+qu'on l'absolve.</p>
+
+<p>Les mis&eacute;rables qui instruisaient le proc&egrave;s, malgr&eacute; toute leur bonne
+volont&eacute;, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un
+crime, un seul, il est vrai qu'il n'&eacute;tait pas bien prouv&eacute;. Poyet fut
+condamn&eacute; cependant, mais non &agrave; mort. On se contenta de confisquer ses
+biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui
+ouvrit les portes de sa prison, il chercha &agrave; gagner sa vie, il ne le
+put, chacun le fuyait, alors il p&eacute;rit de faim.</p>
+
+<p>Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, &eacute;tait d'avoir &eacute;t&eacute; un aveugle
+instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'e&ucirc;t approuv&eacute; le roi? Il
+n'avait pas compris, l'insens&eacute;, que l'instrument d'un pouvoir doit
+prendre ses pr&eacute;cautions et garder toujours une arme, sous peine d'&ecirc;tre
+bris&eacute;, sacrifi&eacute;, le jour o&ugrave; ses services sont devenus inutiles.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux &eacute;v&eacute;nement avait rempli de
+bruit et de f&ecirc;tes les salles splendides du palais de Fontainebleau
+(1543).</p>
+
+<p>La femme du Dauphin, Catherine de M&eacute;dicis, venait, apr&egrave;s dix ans de
+mariage, de donner un fils &agrave; la France. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut au comble de
+la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-p&egrave;res ont abus&eacute;
+depuis, il d&eacute;clara &laquo;qu'il se sentait revivre en son petit-fils.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les f&ecirc;tes, le deuil: deux ans plus tard Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> perdit le
+duc d'Orl&eacute;ans, ce fils bien-aim&eacute; de sa vieillesse, ce prot&eacute;g&eacute; de la
+duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, dou&eacute; des plus remarquables
+qualit&eacute;s, p&eacute;rit victime d'une terrible &eacute;pid&eacute;mie qui d&eacute;cimait l'arm&eacute;e.
+Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait
+beaucoup, sans compter son fr&egrave;re Henri, Diane de Poitiers et Catherine
+de M&eacute;dicis, qui convoitait pour elle-m&ecirc;me le duch&eacute; de Milan.</p>
+
+<p>Cette mort a inspir&eacute; &agrave; Ronsard une admirable &eacute;l&eacute;gie; Ronsard avait aim&eacute;
+ce jeune prince si g&eacute;n&eacute;reux et si brave:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">A peine un poil blondelet,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Nouvelet</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Autour de sa bouche tendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A se friser commen&ccedil;ait,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Qu'il pensait</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De C&eacute;sar &ecirc;tre le gendre.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">J&agrave;, brave, se promettait</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Qu'il &eacute;tait</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Duc des lombardes campagnes</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et qu'il verrait quelquefois</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ses fils rois</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De l'Itale et des Espagnes.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais la mort qui le tua</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Lui mua</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Son &eacute;pouse en une pierre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et pour tout l'heur qu'il con&ccedil;ut</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ne re&ccedil;ut</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'&agrave; peine six pieds de terre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous touchons maintenant aux plus sombres ann&eacute;es du long r&egrave;gne de la
+duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveugl&eacute;e par sa
+haine contre Diane de Poitiers, trahir, au b&eacute;n&eacute;fice de Charles-Quint, et
+la France et ce roi qui l'avait tant aim&eacute;e.</p>
+
+<p>Depuis 1541 la guerre s'&eacute;tait rallum&eacute;e entre la France et l'Espagne,
+mais l'empereur marchait &agrave; coup s&ucirc;r, et il allait de succ&egrave;s en succ&egrave;s,
+d&eacute;jouant tous les plans de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> et de son conseil. C'est que
+madame d'Etampes veillait. En &eacute;change de promesses illusoires, elle
+livrait les secrets du conseil, les chiffres des g&eacute;n&eacute;raux, et d'avance
+d&eacute;voilait tous les projets d'attaque ou de d&eacute;fense. Ainsi l'empereur put
+d&eacute;fendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins form&eacute;s
+dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore
+Ch&acirc;teau-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de bl&eacute; et de
+farine. Ainsi les imp&eacute;riaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans
+l'arm&eacute;e du Dauphin les soldats mouraient de privations.</p>
+
+<p>Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et
+l'interm&eacute;diaire de toutes ces trahisons. Agent gag&eacute; de Charles-Quint a
+la cour de France, il dut &agrave; ses infamies une grande fortune. Sous le
+r&egrave;gne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant
+&eacute;t&eacute; d&eacute;voil&eacute;, le comte faillit porter sa t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud; il
+n'&eacute;chappa au juste ch&acirc;timent dont il &eacute;tait menac&eacute; qu'en c&eacute;dant, au
+tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique propri&eacute;t&eacute;.
+Apr&egrave;s quoi &laquo;il v&eacute;cut longuement, riche, heureux et honor&eacute;,&raquo; dit un
+historien du temps.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> voyait bien qu'il &eacute;tait trahi; il accusait tout le
+monde, le Dauphin, Catherine de M&eacute;dicis, la reine El&eacute;onore, les
+g&eacute;n&eacute;raux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne soup&ccedil;onna la
+mis&eacute;rable favorite.</p>
+
+<p>Cependant l'arm&eacute;e de l'empereur &eacute;tait aux portes de la capitale, d&eacute;j&agrave; la
+population &eacute;pouvant&eacute;e cherchait &agrave; s'enfuir. L'&eacute;nergie de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activit&eacute; de sa
+jeunesse. Bient&ocirc;t la paix fut sign&eacute;e &agrave; Cr&eacute;py, paix honteuse pour la
+France, dont tous les avantages &eacute;taient pour Charles-Quint qui ne
+donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc
+d'Orl&eacute;ans, avec l'investiture d&eacute;finitive du duch&eacute; de Milan. L'empereur
+devait bien cette derni&egrave;re clause &agrave; la favorite qui l'avait si bien
+servi. L'investiture pour le duc d'Orl&eacute;ans, tel avait &eacute;t&eacute; le mobile de
+la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une
+retraite lorsque le Dauphin monterait sur le tr&ocirc;ne. La mort du duc
+d'Orl&eacute;ans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.</p>
+
+<p>Bien tristes furent les derni&egrave;res ann&eacute;es de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. Alors la
+perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une &eacute;pine &agrave; la
+couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Li&eacute;e,
+comme les supplici&eacute;s antiques, vivante &agrave; un cadavre, d&eacute;vor&eacute;e de regrets
+et de haines, assaillie d'anxi&eacute;t&eacute;s, elle ne savait plus elle-m&ecirc;me si
+elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.</p>
+
+<p>Le brillant, le chevaleresque Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> n'&eacute;tait plus que l'ombre
+de lui-m&ecirc;me. Son mal avait empir&eacute; d'une fa&ccedil;on terrible, et la science
+des m&eacute;decins &eacute;tait impuissante. Fermait-on l'horrible ulc&egrave;re, il se
+rouvrait plus &eacute;pouvantable. Ambroise Par&eacute; lui-m&ecirc;me, le grand chirurgien,
+s'avouait vaincu et ne trouvait point de rem&egrave;de contre les indicibles
+douleurs du malade.</p>
+
+<p>Parfois r&eacute;solu &agrave; vaincre la souffrance, il se levait et demandait des
+f&ecirc;tes, encore des f&ecirc;tes, des festins, des mascarades; mais l'instant
+d'apr&egrave;s il retombait bris&eacute; sur son lit.</p>
+
+<p>Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait,
+esp&eacute;rant fuir ses tourments horribles, de Paris &agrave; Compi&egrave;gne, de
+Fontainebleau &agrave; Saint-Germain, puis &agrave; Loches, &agrave; Amboise, partout. C'est
+o&ugrave; il n'&eacute;tait pas qu'il d&eacute;sirait &ecirc;tre. Toujours &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s il lui
+fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa ma&icirc;tresse, mais sa
+garde-malade.</p>
+
+<p>La chasse, une chasse folle, enrag&eacute;e, infernale, &eacute;tait son unique, sa
+derni&egrave;re passion. L'exc&egrave;s m&ecirc;me du mal lui donnait quelque r&eacute;pit. En se
+brisant ainsi de fatigue, il esp&eacute;rait retrouver le sommeil qu'il
+appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupi&egrave;re.</p>
+
+<p>Enfin au retour d'une chasse, &agrave; Rambouillet, il fut contraint de se
+mettre au lit. Les sympt&ocirc;mes les plus graves se d&eacute;clar&egrave;rent, il sentit
+qu'il &eacute;tait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis cruellement puni, dit-il, par o&ugrave; j'ai p&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il voulut faire une fin chr&eacute;tienne; il d&eacute;plora la longue saturnale
+de sa vie, adjura son fils de se m&eacute;fier des Guises et du conn&eacute;table de
+Montmorency, et mourut en recommandant son &acirc;me &agrave; Dieu et son peuple &agrave;
+son fils, deux choses qui ne l'avaient gu&egrave;re inqui&eacute;t&eacute; durant sa vie.</p>
+
+<p>Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui pronon&ccedil;a l'oraison
+fun&egrave;bre de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, dit en pleine chaire: &laquo;que sa pieuse mort
+avait d&ucirc; le dispenser du purgatoire.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L'universit&eacute; jugea la proposition h&eacute;r&eacute;tique et envoya une commission de
+docteurs se plaindre &agrave; la cour.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel du
+d&eacute;funt, vous venez pour d&eacute;battre avec M. le grand aum&ocirc;nier le lieu o&ugrave;
+peut bien &ecirc;tre l'&acirc;me du d&eacute;funt roi, notre bon ma&icirc;tre? Rapportez-vous-en
+&agrave; moi qui l'ai bien connu, il n'&eacute;tait pas d'humeur &agrave; s'arr&ecirc;ter longtemps
+en quelque lieu que ce f&ucirc;t. Si donc il a &eacute;t&eacute; en purgatoire il n'y aura
+gu&egrave;re demeur&eacute; que le temps d'y go&ucirc;ter le vin en passant, selon sa
+coutume.&raquo;</p>
+
+<p>Dans le peuple on r&eacute;p&eacute;tait l'&eacute;pigramme suivante:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">L'an mil cinq cent quarante sept</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fran&ccedil;ois mourut &agrave; Rambouillet</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Du mal de Naples qu'il avait.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le corps de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> n'&eacute;tait pas refroidi encore, que d&eacute;j&agrave; la
+duchesse d'Etampes avait re&ccedil;u l'ordre de quitter la cour et de se
+retirer dans ses terres. Elle se r&eacute;signa. Aussi bien ses pr&eacute;paratifs
+&eacute;taient faits depuis longtemps.</p>
+
+<p>Les biens de madame d'Etampes &eacute;taient consid&eacute;rables: le roi pendant
+toute sa vie s'&eacute;tait fait un plaisir de la combler de richesses, il lui
+avait prodigu&eacute; les terres, les ch&acirc;teaux, les seigneuries, elle avait &agrave;
+Paris plusieurs h&ocirc;tels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet
+du logis favori de la duchesse.</p>
+
+<p>&laquo;Au bout de la rue G&icirc;t-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui
+avec la rue de Hurepoix, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fit b&acirc;tir un petit palais qui
+communique &agrave; un h&ocirc;tel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de
+l'Hirondelle.</p>
+
+<p>&laquo;Les peintures &agrave; fresque, les tableaux, les tapisseries, les
+salamandres, accompagn&eacute;es d'embl&egrave;mes et de tendres et amoureuses
+devises, tout annon&ccedil;ait, dans ce petit palais et cet h&ocirc;tel, le dieu et
+les plaisirs auxquels ils &eacute;taient consacr&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci:
+c'&eacute;tait un coeur enflamm&eacute;, plac&eacute; entre un <i>alpha</i> et un <i>om&eacute;ga</i> pour
+dire probablement: <i>il br&ucirc;lera toujours</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert &agrave; pr&eacute;sent d'&eacute;curie &agrave;
+une auberge qui a retenu le nom de la <i>Salamandre</i>; un chapelier fait la
+cuisine dans la chambre du <i>lever</i> de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, et la femme d'un
+libraire &eacute;tait en couches dans son <i>petit salon de d&eacute;lices</i>, lorsque
+j'allai pour examiner les restes de ce palais.&raquo;</p>
+
+<p>A dater de la mort de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> on perd &agrave; peu pr&egrave;s de vue la
+duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les po&euml;tes qui
+l'avaient tant lou&eacute;e semblent ne plus se souvenir d'elle.</p>
+
+<p>Il est &agrave; peu pr&egrave;s certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la
+religion r&eacute;form&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais comment v&eacute;cut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite
+r&eacute;guli&egrave;re, de faire oublier ses scandaleux d&eacute;sordres? c'est ce qu'on ne
+saurait affirmer. Beaucoup pr&eacute;tendent que dans sa retraite et bien
+qu'elle ne f&ucirc;t plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre
+autres.</p>
+
+<p>Au reste, du vivant du roi elle ne s'&eacute;tait jamais piqu&eacute;e d'une grande
+constance, et elle lui avait largement rendu ses infid&eacute;lit&eacute;s. Le plus
+connu de tous ceux qui eurent part &agrave; ses faveurs est le comte de Bossut,
+celui-l&agrave; m&ecirc;me qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.</p>
+
+<p>Ses relations avec Jarnac son beau-fr&egrave;re ne sont rien moins que
+prouv&eacute;es. Il y a m&ecirc;me tout lieu de croire &agrave; une calomnie. La
+Ch&acirc;taigneraie, en effet, auteur de ces bruits, &eacute;tait fort avant dans
+les bonnes gr&acirc;ces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous
+les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son cr&eacute;dit. Ces bruits
+oblig&egrave;rent Jarnac &agrave; provoquer la Ch&acirc;taigneraie. Mais Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>,
+qui avait une admirable foi en sa ma&icirc;tresse, ne voulut pas autoriser le
+combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le r&egrave;gne de Henri II nous
+assisterons &agrave; ce duel, le dernier des duels judiciaires.</p>
+
+<p>Vers l'ann&eacute;e 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son
+obscurit&eacute;. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,&mdash;car il ne faut
+pas l'oublier, elle avait un mari,&mdash;lui intenta un proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Jean de Brosse ne cherchait aucunement &agrave; faire constater son d&eacute;shonneur,
+il &eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; assez prouv&eacute;. Comme c'&eacute;tait un homme d'ordre et qui
+ne voulait pas avoir donn&eacute; son nom pour rien, il r&eacute;clamait une grande
+part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de
+Bossut avaient dispos&eacute; sans avoir aucun &eacute;gard &agrave; ses droits. Le roi Henri
+II lui-m&ecirc;me consentit &agrave; servir de t&eacute;moin dans l'enqu&ecirc;te qui pr&eacute;c&eacute;da le
+proc&egrave;s. Jean de Brosse gagna. C'&eacute;tait justice.</p>
+
+<p>La duchesse d'Etampes v&eacute;cut par la suite dans une telle obscurit&eacute; qu'on
+ignore jusqu'&agrave; la date pr&eacute;cise de sa mort. &laquo;O&ugrave; donc s'en vont, dit
+Beyle, les &eacute;toiles qui filent?&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<h3>LA BELLE FERRONNI&Egrave;RE</h3>
+
+
+<p>Pour donner la vie au portrait de cette belle ma&icirc;tresse de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, il fallait toute la puissance d'un artiste de g&eacute;nie, de L&eacute;onard
+de Vinci, l'h&ocirc;te bien-aim&eacute; du roi de France. Seul le pinceau d'un grand
+ma&icirc;tre pouvait rendre la d&eacute;solante perfection de cette t&ecirc;te charmante,
+ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette
+bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombrag&eacute;s
+de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.</p>
+
+<p>Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si
+radieusement belle? Un bijou, que les ch&acirc;telaines portaient au front
+comme un diad&egrave;me, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>N'est-il pas &eacute;trange que rien ne soit venu jusqu'&agrave; nous de l'histoire de
+cette femme si c&eacute;l&egrave;bre, rien absolument? A son &eacute;gard, les histoires du
+temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent &agrave; peine son
+nom, sans une anecdote, sans un d&eacute;tail. O po&euml;tes, &ocirc; beaux esprits de la
+cour de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, quelle &eacute;cole buissonni&egrave;re faisait donc alors
+votre muse? &agrave; quelle &eacute;toile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si
+prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouv&eacute;
+une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui
+devant leur beaut&eacute; virent ployer le genou royal!</p>
+
+<p>C'est que la belle Ferronni&egrave;re ne fut point une femme politique, ses
+intrigues ne divis&egrave;rent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul
+&eacute;dit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la gr&acirc;ce d'aucun
+grand coupable, on ne lui accorda pas le br&ucirc;lement d'un seul h&eacute;r&eacute;tique.</p>
+
+<p>Nul donc ne peut dire ce qu'ont &eacute;t&eacute; les amours de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> et de
+la belle Ferronni&egrave;re, on en est r&eacute;duit &agrave; des conjectures, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou
+six versions mises en circulation depuis, et brod&eacute;es sur un m&ecirc;me th&egrave;me,
+saugrenu, malpropre, invraisemblable.</p>
+
+<p>Tel qu'il est cependant, ce th&egrave;me a fait fortune, et des historiens
+extr&ecirc;mement s&eacute;rieux en ont tir&eacute; de surprenants aphorismes moraux et en
+ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.</p>
+
+<p>Voici ce que dit M&eacute;zeray, un historiographe plus grave que si quatre
+t&ecirc;tes de docteurs en Sorbonne eussent log&eacute; sous son bonnet:</p>
+
+<p>&laquo;En 1538, le roi fut gri&egrave;vement malade d'un f&acirc;cheux ulc&egrave;re. Ce mal,
+disait-on, &eacute;tait un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec
+la belle Ferronni&egrave;re, l'une de ses ma&icirc;tresses. Le mari de cette femme,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie,
+s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-m&ecirc;me, pour la g&acirc;ter et
+faire passer sa vengeance jusqu'&agrave; son rival. La malheureuse en mourut;
+le mari s'en gu&eacute;rit par de prompts rem&egrave;des. Le roi eut tous les f&acirc;cheux
+sympt&ocirc;mes, et comme les m&eacute;decins le trait&egrave;rent selon sa qualit&eacute; plut&ocirc;t
+que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.&raquo;</p>
+
+<p>Saint-Foix adopte l'opinion de M&eacute;zeray, mais il dramatise
+consid&eacute;rablement le r&eacute;cit. Il met en sc&egrave;ne un moine,&mdash;un affreux moine,
+retour de Naples, et il en fait tout &agrave; la fois le conseiller et
+l'instrument de la vengeance du mari outrag&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit
+express&eacute;ment que Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> mourut des suites de cette abominable
+machination.</p>
+
+<p>A tout ceci il n'y a qu'une objection v&eacute;ritablement inattaquable, mais
+elle est capitale:</p>
+
+<p>L&eacute;onard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle
+Ferronni&egrave;re, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant
+mod&egrave;le est par cons&eacute;quent ant&eacute;rieur &agrave; cette date. Ce qui fait,
+n&eacute;cessairement, remonter tout ce roman aux belles ann&eacute;es du r&egrave;gne de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, lorsqu'il &eacute;tait encore dans toute la force de la
+jeunesse, c'est &agrave;-dire avant sa captivit&eacute; de Madrid, avant sa passion
+pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse El&eacute;onore.
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il
+faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent &agrave; agir.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;tait la condition de la belle Ferronni&egrave;re? c'est ce qu'on ne
+saurait d&eacute;cider non plus. Etait-elle, comme on le pr&eacute;tend, la femme d'un
+avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain F&eacute;ron? avait-elle &eacute;t&eacute; baladine,
+avait-elle dans&eacute; et chant&eacute; dans les rues avant d'&eacute;pouser un marchand de
+fers? Cette derni&egrave;re hypoth&egrave;se est la plus probable, son surnom lui
+viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise
+Lab&eacute; <i>la belle cordi&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule
+chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+douterait-on de l'existence de la belle Ferronni&egrave;re, sans le beau
+portrait de L&eacute;onard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point p&acirc;lir
+l'admirable toile de la Joconde.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> eut bien d'autres ma&icirc;tresses encore, mais elles ne
+jou&egrave;rent aucun r&ocirc;le, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour,
+&agrave; quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte.
+Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient &agrave; donner une
+id&eacute;e du caract&egrave;re <i>chevaleresque</i> de ce roi dont il fut le courtisan:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai ou&iuml; parler que le roi Fran&ccedil;ois, une fois, voulut aller coucher
+avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'&eacute;p&eacute;e au
+poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son &eacute;p&eacute;e &agrave; la gorge, et
+lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui
+faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait
+trancher la t&ecirc;te, <i>et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa
+place</i>.... J'ai ou&iuml; dire que plusieurs autres dames obtinrent <i>pareille
+sauvegarde</i> du roi.&raquo;</p>
+
+<p>Et des pan&eacute;gyristes se sont trouv&eacute;s pour faire l'&eacute;loge du caract&egrave;re
+chevaleresque et de la galanterie raffin&eacute;e de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>! Pourquoi
+pas de la <i>protection</i> qu'il accordait aux dames?</p>
+
+<p>Si tels doivent &ecirc;tre absolument les <i>rois-chevaliers</i>, &agrave; tout jamais le
+ciel nous en pr&eacute;serve!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<h3>DIANE DE POITIERS</h3>
+
+<h3>DUCHESSE DE VALENTINOIS</h3>
+
+
+<p>Tandis que Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> agonisait dans une des salles du ch&acirc;teau de
+Rambouillet, cach&eacute;s dans une pi&egrave;ce voisine, l'ambitieux cardinal de
+Lorraine et Diane de Poitiers, la ma&icirc;tresse toujours aim&eacute;e du Dauphin,
+attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en va, le galant, r&eacute;p&eacute;taient-ils, il s'en va.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une rumeur profonde et contenue s'&eacute;leva dans la chambre du
+malade.</p>
+
+<p>Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la
+lourde porti&egrave;re en tapisserie de Flandres, il pr&ecirc;ta l'oreille un
+instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie
+qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin je suis reine! s'&eacute;cria Diane.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le tr&ocirc;ne,
+c'&eacute;tait sa vieille et imp&eacute;rieuse ma&icirc;tresse. Diane de Poitiers succ&eacute;dait
+&agrave; la duchesse d'Etampes.</p>
+
+<p>Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il
+faut le dire, plus d&eacute;sastreux pour la France.</p>
+
+<p>Diane de Poitiers &eacute;tait fille de Jean de Poitiers, seigneur de
+Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes
+familles du Dauphin&eacute;.</p>
+
+<p>Elev&eacute;e par son p&egrave;re, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle
+passa ses premi&egrave;res ann&eacute;es au manoir de sa famille, demeure f&eacute;odale,
+b&acirc;tie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le
+cours imp&eacute;tueux du Rh&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Son &eacute;ducation fut celle de toutes les jeunes ch&acirc;telaines du moyen &acirc;ge,
+jeunes filles au coeur viril que l'on destinait &agrave; quelque brave
+chevalier ou &agrave; quelque rude chasseur. La lecture des romans de
+chevalerie, le <i>d&eacute;duit de la chasse</i> occupaient les longues heures.
+Comme la d&eacute;esse dont elle portait le nom, Diane aimait &agrave; galoper sur les
+traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors
+toutes les nobles demeures.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait, d&egrave;s son enfance, experte en l'art de fauconnerie et
+s'entendait &agrave; dresser les &eacute;merillons. Nulle plus qu'elle n'&eacute;tait
+gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avan&ccedil;ait sur sa blanche haquen&eacute;e,
+&laquo;le faucon au poing,&raquo; suivie de quelqu'un de ces merveilleux l&eacute;vriers
+dont la race est aujourd'hui perdue.</p>
+
+<p>A seize ans, et lorsque grand &eacute;tait d&eacute;j&agrave; le renom de sa beaut&eacute;, Diane
+&eacute;pousa le seigneur Louis de Br&eacute;z&eacute;, comte de Maulevrier, grand s&eacute;n&eacute;chal
+de Normandie, dont la m&egrave;re &eacute;tait fille d'Agn&egrave;s Sorel et de Charles VII.</p>
+
+<p>Ainsi, les descendants de cette grande race des Br&eacute;z&eacute; purent
+s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus c&eacute;l&egrave;bres
+ma&icirc;tresses des rois de France.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sentation &agrave; la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier,
+pr&eacute;sentation qui eut lieu l'ann&eacute;e m&ecirc;me de son mariage, fit une grande
+sensation. Son nom, sa fortune, sa beaut&eacute; lui donn&egrave;rent aussit&ocirc;t un
+grand &eacute;tat, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes,
+ne lui firent d&eacute;faut. On l'appelait d&egrave;s lors la grande s&eacute;n&eacute;chale.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, que toutes les femmes tentaient, &laquo;ne fut point
+insensible aux charmes de la fi&egrave;re comtesse.&raquo; Diane, pas plus que les
+autres, ne sut r&eacute;sister au roi; un instant donc, elle fut sa ma&icirc;tresse;
+mais son r&egrave;gne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle
+n'essaya m&ecirc;me pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors
+toute-puissante.</p>
+
+<p>Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si
+secr&egrave;tes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et
+mourut sans avoir un seul instant soup&ccedil;onn&eacute; la fid&eacute;lit&eacute; de sa femme.</p>
+
+<p>Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile
+pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne
+dominerait jamais Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>; elle savait son inconstance, et, pour
+une faveur passag&egrave;re, elle ne voulut point compromettre la grande
+position que lui donnait le comte de Maulevrier.</p>
+
+<p>On ne peut dire au juste ni l'origine, ni m&ecirc;me la date des amours de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> pour la fi&egrave;re Diane de Poitiers; il convient cependant
+de les reporter aux premi&egrave;res ann&eacute;es de l'apparition &agrave; la cour de la
+belle comtesse.</p>
+
+<p>Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les
+chroniques, et que nombre d'historiens ont adopt&eacute;e, un peu l&eacute;g&egrave;rement
+peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Selon ces chroniques, c'est au pied m&ecirc;me de l'&eacute;chafaud du p&egrave;re de Diane,
+le sire de Saint-Vallier, condamn&eacute; &agrave; mort comme complice de la trahison
+du conn&eacute;table de Bourbon, que commen&ccedil;a ce roman d'amour; un abominable
+et honteux march&eacute; livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler
+les chroniques.</p>
+
+<p>Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repouss&eacute;
+l'amour et refus&eacute; la main, le conn&eacute;table de Bourbon ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre
+victime des plus injustes pers&eacute;cutions. La m&egrave;re et la ma&icirc;tresse du roi,
+ces deux irr&eacute;conciliables ennemies, se rapproch&egrave;rent un instant pour
+perdre le conn&eacute;table; elles avaient &agrave; satisfaire, l'une sa vengeance,
+l'autre l'insatiable ambition de sa famille.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t Bourbon fut priv&eacute; de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira
+ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des fr&egrave;res de la
+favorite; enfin, on commen&ccedil;a contre lui un odieux proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Justement irrit&eacute;, le conn&eacute;table entama des n&eacute;gociations avec
+Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur g&eacute;n&eacute;ral de
+l'Europe, n'h&eacute;sita pas &agrave; lui promettre, pour prix de sa d&eacute;fection, une
+principaut&eacute; ind&eacute;pendante et la main d'une de ses soeurs.</p>
+
+<p>Toujours menac&eacute; par deux femmes qui sacrifiaient &agrave; leurs passions le
+v&eacute;ritable int&eacute;r&ecirc;t de la France, Bourbon n'h&eacute;sita plus. Il promit son
+&eacute;p&eacute;e et l'appui immense de son nom &agrave; l'empereur. Il confia alors ses
+projets &agrave; quelques gentilshommes dont il se croyait s&ucirc;r, au p&egrave;re et au
+mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus
+anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient jur&eacute;
+le secret sur des morceaux de la vraie croix.</p>
+
+<p>Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il r&eacute;v&eacute;la le complot, &agrave;
+la condition que gr&acirc;ce lui serait faite, ainsi qu'&agrave; son beau-p&egrave;re.</p>
+
+<p>Pr&eacute;venu &agrave; temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Lyon et traduit devant un tribunal compos&eacute; de membres du
+parlement.</p>
+
+<p>Vainement, pour sa d&eacute;fense, l'accus&eacute; invoqua les lois f&eacute;odales qui le
+faisaient, avant tout, sujet de son seigneur imm&eacute;diat; vainement il
+all&eacute;gua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment
+terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour d&eacute;tourner le
+conn&eacute;table d'une trahison; il fut d&eacute;clar&eacute; coupable de f&eacute;lonie et
+condamn&eacute; &agrave; avoir la t&ecirc;te tranch&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout aussit&ocirc;t, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent
+implorer la cl&eacute;mence royale. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> fut inflexible. Il &eacute;tait
+profond&eacute;ment irrit&eacute; et tenait &agrave; se venger sur quelqu'un de la perte de
+son meilleur capitaine, perte d'autant plus d&eacute;sastreuse que la guerre
+recommen&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Les supplications du d&eacute;nonciateur lui-m&ecirc;me, du comte de Maulevrier, ne
+furent point &eacute;cout&eacute;es.</p>
+
+<p>Diane de Poitiers voulut alors tenter une d&eacute;marche supr&ecirc;me. Elle alla se
+jeter aux pieds du roi, &laquo;lui embrassant les genoux, et, d'une voix
+entrecoup&eacute;e par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de
+son p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> se laissa fl&eacute;chir; mais il mit &agrave; la gr&acirc;ce du sire de
+Saint-Vallier une condition inf&acirc;me, c'est que sa fille se donnerait &agrave;
+lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable march&eacute;, ne vit qu'une
+chose, le salut de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, Diane de Poitiers devint la ma&icirc;tresse du roi de France.&raquo;</p>
+
+<p>Heureusement, rien n'est moins prouv&eacute; que cette horrible histoire.
+Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre
+eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.</p>
+
+<p>Ainsi, selon M&eacute;zeray et les auteurs qui ont adopt&eacute; son opinion, &laquo;le roi
+n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'apr&egrave;s avoir pris &agrave; Diane,
+sa fille, alors &acirc;g&eacute;e de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus
+pr&eacute;cieux.&raquo;</p>
+
+<p>Or, &agrave; l'&eacute;poque du proc&egrave;s du conn&eacute;table, Diane de Poitiers avait de
+vingt-trois &agrave; vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait
+donn&eacute; &agrave; son mari, le comte de Maulevrier, &laquo;ce qu'elle avait de plus
+pr&eacute;cieux.&raquo; L'&acirc;ge, il est vrai, ne fait rien &agrave; l'affaire; mais outre que
+le caract&egrave;re m&ecirc;me de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> doit &eacute;loigner l'id&eacute;e d'une si
+affreuse action, la suite des &eacute;v&eacute;nements &ocirc;te toute esp&egrave;ce de probabilit&eacute;
+&agrave; ce march&eacute; inf&acirc;me impos&eacute; &agrave; la fille d'un malheureux dont la t&ecirc;te allait
+tomber.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre com&eacute;die
+de la mort. Un &eacute;chafaud fut dress&eacute;, &laquo;haut de sept pieds, tout tendu de
+draperies noires.&raquo; Le condamn&eacute; fut tir&eacute; de sa prison et tra&icirc;n&eacute; jusqu'au
+lieu du supplice; il &eacute;tait si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait
+marcher. D&eacute;j&agrave; le malheureux avait gravi l'&eacute;chelle fatale; il avait pos&eacute;
+sa t&ecirc;te sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la gr&acirc;ce
+arriva. Et quelle gr&acirc;ce! une prison perp&eacute;tuelle. Plus horribles furent
+les souffrances du sire de Saint-Vallier: apr&egrave;s une lente et
+douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre o&ugrave; on l'avait jet&eacute;.</p>
+
+<p>Ce dernier fait de la captivit&eacute; du sire de Saint-Vallier suffit presque,
+&agrave; lui seul, pour d&eacute;montrer l'impossibilit&eacute; de l'histoire racont&eacute;e par
+les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-l&agrave;, pour sauver son p&egrave;re,
+est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la gr&acirc;ce enti&egrave;re? Si elle
+devint ensuite la ma&icirc;tresse de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, comment croire que ce
+prince, toujours si faible avec les dames, ait refus&eacute; &agrave; une femme aim&eacute;e
+la libert&eacute; de son p&egrave;re, tandis que bien d'autres complices du conn&eacute;table
+n'&eacute;taient pas m&ecirc;me inqui&eacute;t&eacute;s? Il est bien plus simple d'admettre que
+d&eacute;j&agrave;, &agrave; cette &eacute;poque, toutes relations entre Diane et le roi avaient
+cess&eacute;.</p>
+
+<p>Les ann&eacute;es qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier
+s'&eacute;coul&egrave;rent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle
+n'avait pas quitt&eacute; la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise
+de Savoie &eacute;tait alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence
+rivale; elle r&eacute;gnait, tandis que son fils se donnait tout entier &agrave; ses
+plaisirs et &agrave; ses amours. De cette &eacute;poque datent les premi&egrave;res liaisons
+de Diane et des Guise. La parole passionn&eacute;e de Luther avait trouv&eacute; de
+l'&eacute;cho en France; la religion nouvelle avait des pros&eacute;lytes, et comme
+les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles,
+&eacute;chafauds et b&ucirc;chers, il fallait arr&ecirc;ter les progr&egrave;s de l'h&eacute;r&eacute;sie.</p>
+
+<p>Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi;
+plusieurs fois elle avait raill&eacute; son go&ucirc;t pour les savants et les
+beaux-esprits, presque tous entach&eacute;s des principes de la doctrine
+nouvelle; elle avait m&ecirc;me os&eacute; bl&acirc;mer hautement sa tol&eacute;rance en mati&egrave;re
+de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de
+Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla
+consoler son fr&egrave;re prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour &agrave;
+Bayonne, lors de la d&eacute;livrance du roi.</p>
+
+<p>En 1531, une meilleure occasion s'offrit &agrave; Diane de faire para&icirc;tre le
+grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut
+le 23 juillet. Les regrets de la veuve &eacute;clat&egrave;rent aussit&ocirc;t, mais si
+bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un
+peu d'exag&eacute;ration.</p>
+
+<p>Ce fut, du reste, une des grandes pr&eacute;occupations de la vie de Diane de
+Poitiers, de faire croire &agrave; cet amour pour son mari, et aux regrets que
+lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si
+cher, et m&ecirc;me aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince
+Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'ann&eacute;e.
+Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant,
+il y avait plus de coquetterie que d'aust&eacute;rit&eacute;, et selon Brant&ocirc;me, un de
+ses admirateurs, cependant, &laquo;il y avait, dans son ajustement noir et
+blanc, plus de mondanit&eacute; que de r&eacute;formation, et surtout toujours
+montrait sa belle gorge.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de son mari, Diane fit &eacute;lever &agrave; cet homme si tendrement
+aim&eacute;, et tromp&eacute;, un magnifique mausol&eacute;e, dans l'&eacute;glise de Notre-Dame de
+Rouen. Une longue &eacute;pitaphe disait &agrave; tous et les vertus du d&eacute;funt et les
+regrets de sa veuve inconsolable.</p>
+
+<p>Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'&eacute;tait encore qu'une
+simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette
+solitude, pleurer &eacute;ternellement son &eacute;poux.</p>
+
+<p>L'&eacute;ternit&eacute; dura un peu moins de deux ans.</p>
+
+<p>Lorsque plus belle et &laquo;plus jeune que jamais,&raquo; Diane de Poitiers reparut
+&agrave; la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose
+capitale &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; tout le monde r&eacute;gnait, except&eacute; peut-&ecirc;tre le
+roi.</p>
+
+<p>V&eacute;ritablement s'assurer une influence n'&eacute;tait pas chose facile, toutes
+les places &eacute;taient prises. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> appartenait tout entier &agrave;
+madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait m&ecirc;me la possibilit&eacute; de renverser
+la favorite.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas songer au fils a&icirc;n&eacute; du roi, le dauphin Fran&ccedil;ois,
+prince m&eacute;lancolique, toujours &laquo;tout de noir habill&eacute;,&raquo; et qui ne buvait
+que de l'eau. Il ressemblait fort &agrave; son grand-p&egrave;re Louis XII et semblait
+la vivante satire de cette cour d&eacute;bauch&eacute;e. Il avait une ma&icirc;tresse,
+cependant, la belle de l'Estrange, &agrave; laquelle une chanson faisait dire:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Brunette suis, jamais ne serai blanche.</span><br />
+</p>
+
+<p>et que Marot c&eacute;l&eacute;brait ainsi dans ses <i>Etrennes</i>:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">A la beaut&eacute; de l'Estrange,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Face d'ange,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je donne longue vigueur;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pourvu que son gentil coeur</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ne change.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'il avait une ma&icirc;tresse qu'il aimait, le
+dauphin Fran&ccedil;ois ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de
+Diane de Poitiers.</p>
+
+<p>C'est alors qu'elle songea &agrave; s'emparer du prince Henri, le second fils
+de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>. A dire vrai, ce n'&eacute;tait encore qu'un enfant, il
+avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arr&ecirc;ta pas &agrave;
+ces consid&eacute;rations, et ne s'&eacute;pouvanta nullement du ridicule qui pouvait
+l'atteindre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse du p&egrave;re, elle entreprit l'&eacute;ducation du
+fils, douce t&acirc;che! Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> donna, dit-on, son assentiment aux
+projets de Diane; il pensait qu'en fait de ma&icirc;tresse, le jeune prince
+pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre
+&agrave; ses d&eacute;pens.</p>
+
+<p>Henri avait, il faut le dire, toutes les qualit&eacute;s qui peuvent et doivent
+s&eacute;duire une femme ambitieuse.</p>
+
+<p>Bien fait, de belle et fi&egrave;remine, c'&eacute;tait un des plus brillants
+cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse
+et avait sous les armes une bonne gr&acirc;ce inimitable. Adroit &agrave; tous les
+exercices du corps, il pouvait d&eacute;fier, sans crainte d'&ecirc;tre vaincu, les
+gentilshommes les plus renomm&eacute;s. Il passait pour le plus agile sauteur
+du royaume et franchissait jusqu'&agrave; vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait
+pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver &agrave;
+coups de boules de neige, les armes, tels &eacute;taient ses passe-temps
+favoris.</p>
+
+<p>Au moral, il semblait fait pour &ecirc;tre domin&eacute;. Timide, ind&eacute;cis, il &eacute;tait
+long &agrave; se d&eacute;cider. Avait-il un projet en t&ecirc;te, il prenait conseil de
+tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion
+arr&ecirc;t&eacute;e, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conqu&ecirc;te.
+Elle dut se r&eacute;signer &agrave; faire les premi&egrave;res avances; mais ses peines ne
+furent point perdues, et bient&ocirc;t toute la cour apprit, avec
+stup&eacute;faction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier &eacute;tait la
+ma&icirc;tresse du second fils du roi.</p>
+
+<p>Un aussi beau succ&egrave;s ne pouvait manquer d'&eacute;veiller la jalousie; on fit
+pleuvoir les quolibets sur la vieille ma&icirc;tresse de l'enfant royal; on
+osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut
+prononc&eacute;, et, &agrave; deux ou trois reprises, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> trouva dans sa
+chambre royale, sur son lit, des vers o&ugrave; ni lui, ni la grande s&eacute;n&eacute;chale
+n'&eacute;taient m&eacute;nag&eacute;s.</p>
+
+<p>Diane baissait la t&ecirc;te et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque
+pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait o&ugrave; elle
+prendrait une &eacute;clatante revanche.</p>
+
+<p>L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune
+amant, ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de porter toujours le deuil de feu
+monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient,
+s'abusait-elle sur ses v&eacute;ritables sentiments, c'est ce qu'il est
+difficile de dire.</p>
+
+<p>Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants,
+compos&eacute;s par Diane elle-m&ecirc;me pour Henri; ils semblent &eacute;crits au
+lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et
+de plus coquet:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">S'en vint m'offrir fleurette tr&egrave;s-gentille.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L&agrave; se prit-il &agrave; orner votre teint,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et vitement. Marjoleine et jonquille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Me rejetait, &agrave; tant que ma mantille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En &eacute;tait pleine, et mon coeur se p&acirc;mait.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car, voyez-vous, fleurette si gentille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Etait gar&ccedil;on, frais, dispos et jeunet.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ains, tremblotant et d&eacute;tournant les yeux:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;&laquo;Nenni, disais-je.&mdash;Ah! ne serez d&eacute;&ccedil;ue,&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Reprit Amour; et soudain &agrave; ma vue</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Va pr&eacute;senter un laurier merveilleux.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;&laquo;Mieux vaut, lui dis-je, &ecirc;tre sage que reine!&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ains me sentis et fr&eacute;mir et trembler....</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Duquel matin je pr&eacute;tends reparler.</span><br />
+</p>
+
+<p>Quels vers charmants! quel trouble d&eacute;licieux et na&iuml;f! Ne croirait-on pas
+entendre fillette de seize ans, tout inqui&egrave;te de s'&ecirc;tre laiss&eacute; voler son
+coeur!</p>
+
+<p>Ces vers donnent une id&eacute;e de l'esprit de Diane de Poitiers; il &eacute;tait
+souple et brillant. Elle avait du go&ucirc;t, quoi qu'en aient dit les
+&eacute;crivains r&eacute;form&eacute;s, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la
+d&eacute;tester, et savait parfaitement distinguer le vrai m&eacute;rite. Il ne faut
+donc pas s'&eacute;tonner de l'effet de ses s&eacute;ductions sur le coeur de Henri. A
+dire vrai, le jeune prince l'idol&acirc;trait, et chaque jour &eacute;clatait plus
+forte et moins contenue son ardente passion.</p>
+
+<p>Les beaux seigneurs et les belles dames s'&eacute;tonnaient d&eacute;j&agrave; de la dur&eacute;e de
+ces amours. On ne se piquait pas de constance &agrave; la cour de Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et d&eacute;j&agrave;
+plus d'une dame avait essay&eacute; de continuer l'&eacute;ducation de l'adolescent.
+Mais lui, fid&egrave;le &agrave; sa ma&icirc;tresse, &laquo;d&eacute;clarait n'avoir point de pens&eacute;es
+pour d'autre.&raquo; Le m&eacute;contentement succ&eacute;da &agrave; la surprise.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, pour expliquer la violence et la pers&eacute;v&eacute;rance &eacute;tranges de cette
+passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcel&eacute; Henri. On la
+disait fort curieuse de magie, et on pr&eacute;tendait qu'elle avait donn&eacute; &agrave;
+son amant une bague enchant&eacute;e qui devait &eacute;ternellement l'encha&icirc;ner &agrave;
+elle. De Thou lui-m&ecirc;me croit, ou feint de croire &agrave; l'histoire de cette
+bague merveilleuse.</p>
+
+<p>Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien
+d'autres enchantements; elle avait sa beaut&eacute; d'abord, puis son esprit et
+ses gr&acirc;ces infinies; enfin, elle avait son exp&eacute;rience. Il est impossible
+ici de citer textuellement nos vieux &eacute;crivains; mais tous s'accordent &agrave;
+dire que &laquo;la dame, fort experte en l'art de galanterie, &eacute;tait encore
+plus impudique que belle, et plus d&eacute;prav&eacute;e que spirituelle.&raquo; Voil&agrave; le
+charme expliqu&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour,
+et bient&ocirc;t elle put balancer le cr&eacute;dit de la duchesse d'Etampes, la bien
+aim&eacute;e du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets d&eacute;sastreux de la
+rivalit&eacute; des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent
+pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, ma&icirc;tresse
+d'un roi dont la sant&eacute; &eacute;tait depuis longtemps perdue, &eacute;tait &agrave; peine s&ucirc;re
+du lendemain.</p>
+
+<p>La mort m&ecirc;me sembla se mettre du c&ocirc;t&eacute; de la grande s&eacute;n&eacute;chale.</p>
+
+<p>Ainsi, le dauphin Fran&ccedil;ois mourut, et son amant se trouva l'h&eacute;ritier de
+la couronne. Le duc d'Orl&eacute;ans, sur lequel s'appuyait encore madame
+d'Etampes, ne tarda pas &agrave; suivre son fr&egrave;re, et Diane alors, dans
+l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.</p>
+
+<p>Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de
+M&eacute;dicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accept&eacute;
+sans murmure cette singuli&egrave;re condition d'&eacute;pouser un homme enti&egrave;rement
+subjugu&eacute; par une ma&icirc;tresse moins belle et plus vieille qu'elle.</p>
+
+<p>Le luxe de Diane de Poitiers &eacute;tait alors princier, et chaque jour elle
+imposait &agrave; Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir &agrave; ses d&eacute;penses.
+&laquo;Apr&egrave;s la galanterie, dit M. Haur&eacute;au, les arts &eacute;taient sa plus grande
+passion;&raquo; et, autant pour satisfaire ses go&ucirc;ts que pour lutter avec la
+duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de
+po&egrave;tes. Tous les nouveaux venus &agrave; la cour devaient choisir entre les
+deux favorites. Benvenuto Cellini se d&eacute;cida pour Diane, mais il fut
+oblig&eacute; de quitter Fontainebleau.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, disait Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> &agrave; l'inimitable artiste, restez, je vous
+couvrirai d'or.</p>
+
+<p>Mais le fier et ind&eacute;pendant ciseleur n'e&ucirc;t pas support&eacute; une injure pour
+tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuv&eacute; de
+d&eacute;go&ucirc;ts.</p>
+
+<p>Au palais de Fontainebleau, toujours aux c&ocirc;t&eacute;s de la favorite de
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, on retrouve la grande s&eacute;n&eacute;chale. Cette Diane
+Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux, &agrave; la d&eacute;marche si pleine
+de majest&eacute;, c'est l'alti&egrave;re ma&icirc;tresse du Dauphin.</p>
+
+<p>Elle eut du moins le m&eacute;rite de bien placer ses bonnes gr&acirc;ces; elle
+encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle
+prot&eacute;gea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy,
+l'inimitable potier-&eacute;mailleur, put la compter au nombre de ses
+admiratrices.</p>
+
+<p>C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux
+artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle
+patience! Victime de l'envie et de la b&ecirc;tise, il luttait contre toutes
+les horreurs de la mis&egrave;re, tandis qu'il faisait ses premiers
+chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il br&ucirc;lait son
+pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchant&eacute; d'o&ugrave; sortaient
+ces admirables fa&iuml;ences dont le prix est aujourd'hui illimit&eacute;, et ces
+plats merveilleux qui font l'admiration et le d&eacute;sespoir de nos artistes.</p>
+
+<p>Diane s'&eacute;prit des poteries de Bernard Palissy, et bient&ocirc;t il eut une
+autre protectrice, Catherine de M&eacute;dicis. Alors les angoisses du
+malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de
+repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il
+composa ces plats, ces assiettes marqu&eacute;s au chiffre royal et qui, sur la
+table aux jours de gala plac&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; des vases et des coupes de
+Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un f&eacute;erique appareil.</p>
+
+<p>Puis elle eut ses po&euml;tes; on lui jetait aussi l'encens &agrave; pleines mains:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Ne vante plus, &ocirc; Rome, ta Lucr&egrave;ce,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cessez, Th&eacute;bains, pour Corinne combattre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Taire te faut de P&eacute;n&eacute;lope, &ocirc; Gr&egrave;ce!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Encore moins pour H&eacute;l&egrave;ne d&eacute;battre:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et toi, Egypte, &ocirc;te ta Cl&eacute;op&acirc;tre;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La France seule a tout cela et mieux:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Soit en vertus, beaut&eacute;, faveur et race;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Car si n'avait le tout re&ccedil;u des cieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'un si grand roi n'e&ucirc;t m&eacute;rit&eacute; la gr&acirc;ce.</span><br />
+</p>
+
+<p>Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle &eacute;tait reine de France
+par la mort de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, et depuis longtemps son oreille s'&eacute;tait
+habitu&eacute;e au doux murmure de la louange.</p>
+
+<p>En 1537, Marot lui envoyait ces &eacute;trennes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Que voulez-vous que vous donne,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Diane bonne?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vous n'e&ucirc;tes, comme j'entends,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Jamais tant d'heur au printemps</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Qu'en automne.</span><br />
+</p>
+
+<p>Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, <i>la Pl&eacute;iade</i>, eurent des vers pour
+elle, et pourquoi non? &laquo;Le po&euml;te ne chante-t-il pas toujours les yeux
+tourn&eacute;s vers l'Orient?&raquo;</p>
+
+<p>Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son
+amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas &agrave; emplir sa vie.
+Il fallait d'autres aliments &agrave; son ambition. Il lui fallait d'ailleurs
+&eacute;tayer sa puissance. Elle &eacute;tait bien s&ucirc;re de son amant, mais le pouvoir
+d'une favorite est chose si fragile!</p>
+
+<p>C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle
+donna toute sa confiance au conn&eacute;table Anne de Montmorency.</p>
+
+<p>Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le conn&eacute;table,
+premier baron chr&eacute;tien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il r&eacute;sumait
+en lui tous les vices de la noblesse f&eacute;odale, qui en avait un assez bon
+nombre. De plus, il &eacute;tait incapable et avare; oh! mais d'une avarice
+sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il
+recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du pr&eacute;sent, il
+acceptait avec la m&ecirc;me avidit&eacute; d'immenses domaines ou <i>une paire de
+brodequins neufs</i> achet&eacute;s &agrave; Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il
+prenait. Avait-on un proc&egrave;s, il vous en assurait le gain moyennant
+finance; il vendait les ordres du roi, et, envoy&eacute; pour punir des
+d&eacute;pr&eacute;dations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur
+infid&egrave;le, il ruina sa ni&egrave;ce, Charlotte de Laval.</p>
+
+<p>Mais son &laquo;&acirc;pret&eacute; &agrave; la chasse aux &eacute;cus&raquo; n'&eacute;tait rien compar&eacute;e &agrave; sa
+cruaut&eacute;. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie p&eacute;rir
+une foule de malheureux, coupables de lui avoir d&eacute;plu. A Bordeaux, il
+donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.</p>
+
+<p>Avec cela fort d&eacute;vot; il je&ucirc;nait et gardait les observances. Chaque
+jour, il disait soigneusement ses pri&egrave;res; mais on conna&icirc;t les
+<i>paten&ocirc;tres de M. le conn&eacute;table</i>. Terribles paten&ocirc;tres! Brant&ocirc;me nous en
+donne une id&eacute;e: <i>Pater noster</i>,&mdash;br&ucirc;lez-moi ce village;&mdash;<i>qui es in
+coelis</i>,&mdash;pendez-moi ces coquins;&mdash;<i>sanctificetur nomen tuum</i>,&mdash;qu'on
+assomme, celui-ci;&mdash;<i>adveniat regnum tuum</i>,&mdash;qu'on &eacute;cart&egrave;le celui-l&agrave;,
+etc....</p>
+
+<p>Aussi, il faut voir si on redoutait les paten&ocirc;tres de ce <i>terrible
+rabroueur de personnes</i> qui regardait br&ucirc;ler des villages entiers sans
+passer un grain de son chapelet.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient
+frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit &eacute;lever des
+potences &laquo;hautes comme un clocher d'&eacute;glise,&raquo; et personne n'osa plus
+approcher.</p>
+
+<p>C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra
+surtout de quelles cruaut&eacute;s il &eacute;tait capable. Les huguenots n'eurent
+jamais de pers&eacute;cuteur plus ardent; chaque jour, il d&eacute;non&ccedil;ait &agrave; Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup> quelque coupable &agrave; faire pendre. Il osa lui dire que, si on
+voulait extirper tous ces h&eacute;r&eacute;tiques damn&eacute;s, il fallait frapper leurs
+protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes.
+Le roi trouva que le conn&eacute;table allait trop loin.</p>
+
+<p>Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fid&egrave;le alli&eacute;e. Tandis
+qu'elle commandait alti&egrave;re au Dauphin, elle se courbait sans murmure
+sous la terrible volont&eacute; du conn&eacute;table. Anne de Montmorency fut, dit-on,
+plus qu'un ami pour la grande s&eacute;n&eacute;chale, et cet on-dit s'appuie sur des
+preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: &laquo;Le temp&eacute;rament de Diane la
+portait quelquefois &agrave; chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle
+trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.&raquo;</p>
+
+<p>Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la
+d&eacute;pravation; car enfin le conn&eacute;table n'avait rien de ce qui s&eacute;duit une
+femme. Sa seule qualit&eacute; &eacute;tait la bravoure, une bravoure enrag&eacute;e. Au
+fort de la m&ecirc;l&eacute;e, il lan&ccedil;ait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi
+il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez
+vite tombaient bient&ocirc;t sous ses coups.</p>
+
+<p>Tout le cr&eacute;dit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de
+Montmorency: pendant les derni&egrave;res ann&eacute;es du r&egrave;gne de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>,
+la duchesse d'Etampes parvint &agrave; le faire disgracier et &eacute;loigner de la
+cour.</p>
+
+<p>La grande s&eacute;n&eacute;chale donna bien d'autres rivaux &agrave; son royal amant; les
+plus connus sont le cardinal de Lorraine et le mar&eacute;chal de Brissac. Les
+&eacute;crivains protestants pr&eacute;tendent aussi que Marot fut tr&egrave;s-avant dans ses
+bonnes gr&acirc;ces; mais rien n'est moins prouv&eacute;.</p>
+
+<p>Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il
+fut assez favorablement &eacute;cout&eacute; pour concevoir des esp&eacute;rances. Ne dit-il
+pas:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&Ecirc;tre Ph&eacute;bus bien souvent je d&eacute;sire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour &ecirc;tre aim&eacute; de Diane la blonde.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais les choses tourn&egrave;rent &agrave; mal, para&icirc;t-il, car ailleurs le po&euml;te
+s'&eacute;crie d'un ton d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Je n'ai pas eu de vous grand avantage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un moins aimant aura peut-&ecirc;tre mieux.</span><br />
+</p>
+
+<p>La <i>mie</i> qui accusa Marot d'avoir <i>mang&eacute; du lard</i> et le fit ainsi
+enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme je fus, par l'instinct de <i>luna</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Men&eacute; en lieu plus mal sentant que soufre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par cinq ou six ministres de ce gouffre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs
+de Marot tourn&egrave;rent &agrave; l'aigre, les &eacute;pigrammes remplac&egrave;rent les &eacute;loges,
+et il se tourna du c&ocirc;t&eacute; de la duchesse d'Etampes et de madame
+Marguerite.</p>
+
+<p>Mais, dit un vieil auteur, &laquo;pourquoi la grande s&eacute;n&eacute;chale l'aurait-elle
+fait renfermer? Etait-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne
+dev&icirc;nt indiscret?&raquo;</p>
+
+<p>Diane de Poitiers voulait bien, de temps &agrave; autre, choisir un amant; mais
+elle ne permettait pas &agrave; Henri de penser &agrave; une autre femme. Trois ou
+quatre fois, soit &eacute;tant dauphin, soit &eacute;tant roi, Henri eut quelques
+vell&eacute;it&eacute;s d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait,
+non point au prince, mais &agrave; l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle
+fit &eacute;loigner mademoiselle Flamyn, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui, &eacute;tant enceinte du
+roi, disait avec un na&iuml;f orgueil:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je
+m'en sens tr&egrave;s honor&eacute;e et tr&egrave;s heureuse.&raquo;</p>
+
+<p>Mademoiselle Flamyn exprimait l&agrave; ce qu'eussent pens&eacute;, &agrave; cette &eacute;poque,
+toutes les femmes, &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Enfin, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> mourut, et Diane de Poitiers monta sur le tr&ocirc;ne.
+Elle avait alors bien pr&egrave;s de cinquante ans, son amant en avait
+vingt-neuf.</p>
+
+<p>Cet amour pers&eacute;v&eacute;rant d'un jeune roi entour&eacute; de s&eacute;duction, en butte aux
+amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour
+une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de
+Poitiers est un de ces rares exemples de long&eacute;vit&eacute; florissante qu'on ne
+rencontre pas une fois par si&egrave;cle. Elle &eacute;tait admirablement belle et ne
+paraissait pas vingt-cinq ans, &agrave; un &acirc;ge o&ugrave; les femmes renoncent
+ordinairement &agrave; dissimuler leurs rides. Brant&ocirc;me, qui la vit lorsqu'elle
+avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. &laquo;Six mois avant
+sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de
+roche qui n'en f&ucirc;t &eacute;mu.&raquo;</p>
+
+<p>Cette &eacute;ternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on, &agrave; un philtre que, par
+reconnaissance, lui avait autrefois donn&eacute; une jeune boh&eacute;mienne dont elle
+avait sauv&eacute; le p&egrave;re, condamn&eacute; &agrave; la potence. Pour un tel pr&eacute;sent, quelle
+femme ne sauverait tous les boh&eacute;miens de la terre? Outre ce breuvage
+magique, elle avait, assurent des auteurs fort s&eacute;rieux du temps, une
+pommade enchant&eacute;e, qui rendait &agrave; sa peau la fra&icirc;cheur et l'&eacute;clat de
+l'adolescence.</p>
+
+<p>Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au
+contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosm&eacute;tiques; son
+<i>eau de beaut&eacute;</i> &eacute;tait simplement de l'eau de puits: chaque jour, m&ecirc;me
+par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps
+avec de l'eau glac&eacute;e. Eveill&eacute;e le matin &laquo;d&egrave;s six heures,&raquo; elle montait
+ordinairement &agrave; cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et
+venait se remettre dans son lit, o&ugrave; elle lisait jusqu'&agrave; midi.</p>
+
+<p>Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser
+honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait
+combl&eacute;e de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la d&eacute;pouiller
+de ses biens, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;tablir un pr&eacute;c&eacute;dent et donner pour elle-m&ecirc;me un
+f&acirc;cheux exemple.</p>
+
+<p>Elle ne s'en tint point l&agrave;; &laquo;elle avait des vengeances &agrave; exercer, des
+partisans &agrave; r&eacute;compenser.&raquo; Tous ceux qui avaient &eacute;t&eacute; attach&eacute;s &agrave; la
+duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur &eacute;l&eacute;vation, furent
+disgraci&eacute;s et remplac&eacute;s par des cr&eacute;atures &agrave; elle. D'Annebaut dut c&eacute;der
+&agrave; Jacques de Saint-Andr&eacute; sa charge de mar&eacute;chal de France; le mar&eacute;chal de
+Biez fut d&eacute;grad&eacute;: encore un peu, il portait sa t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud. Le
+conn&eacute;table de Montmorency fut rappel&eacute;, et partagea toute la puissance
+avec les Guise. Le cardinal de Lorraine rempla&ccedil;a le cardinal de Tournon.</p>
+
+<p>Finances, arm&eacute;e, clerg&eacute;, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle
+mit des hommes &agrave; elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui
+devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.</p>
+
+<p>Tous ces changements s'op&eacute;r&egrave;rent si vite, que le troisi&egrave;me jour apr&egrave;s la
+mort de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, Montmorency, que le roi Henri II appelait son
+<i>comp&egrave;re</i>, &eacute;tabli &agrave; Saint-Germain-en-Laye, recevait les d&eacute;put&eacute;s envoy&eacute;s
+de Paris pour complimenter le nouveau roi.</p>
+
+<p>Alors les Guise jet&egrave;rent les fondements de cette puissance colossale
+qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Les factions r&eacute;unies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane
+entouraient le roi de toutes parts. &laquo;Rien ne leur &eacute;chappait, dit un
+&eacute;crivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne f&ucirc;t
+englouti; de sorte qu'il &eacute;tait impossible &agrave; ce prince d&eacute;bonnaire
+d'&eacute;tendre &agrave; d'autres sa lib&eacute;ralit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Cruellement &eacute;clips&eacute;e par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de
+M&eacute;dicis, en prenait sans fausse honte son parti. &laquo;Elle s'exer&ccedil;ait, par
+avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les
+m&eacute;nager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses
+qu'elles pussent lui &ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Henri II, cependant, tenait &agrave; faire montre de son pouvoir royal, et,
+dans ce but, il comblait sa ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e. Pour elle, il ne
+trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait &agrave; l'entourer d'un faste
+vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers,
+il faisait de tous c&ocirc;t&eacute;s rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de
+l'&eacute;poque: meubles, tapisseries, tableaux, v&ecirc;tements, ouvrages
+d'orf&egrave;vrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait
+pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duch&eacute; de ce nom, l'un
+des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donn&eacute; &agrave;
+vie.</p>
+
+<p>Un remarquable &eacute;v&eacute;nement marqua les premi&egrave;res ann&eacute;es du r&egrave;gne de Henri
+II. Le combat du sire de La Ch&acirc;taigneraie et du comte de Jarnac. Ce
+devait &ecirc;tre le dernier duel judiciaire. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> avait cru devoir
+refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de
+Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite,
+avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troubl&eacute; le r&egrave;gne du
+dernier roi.</p>
+
+<p>La Ch&acirc;taigneraie n'avait &eacute;t&eacute;, disait-on, que l'&eacute;cho du Dauphin et de sa
+ma&icirc;tresse, et, plus tard, il &eacute;tait devenu leur champion.</p>
+
+<p>Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: Le bruit s'&eacute;tait tout &agrave; coup r&eacute;pandu &agrave; la
+cour de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> que la duchesse d'Etampes honorait son
+beau-fr&egrave;re, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter &agrave; la
+source de cette accusation; on pensait arriver jusqu'&agrave; Henri,
+profond&eacute;ment hostile &agrave; la ma&icirc;tresse de son p&egrave;re; mais La Ch&acirc;taigneraie
+s'interposa. Il d&eacute;clara que lui-m&ecirc;me avait tenu le propos; que,
+d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-m&ecirc;me, qui lui avait fait cette
+confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>
+&eacute;touffa cette affaire.</p>
+
+<p>Mais sous Henri II, la haine se r&eacute;veilla, un nouveau d&eacute;fi fut jet&eacute;, le
+roi accorda le champ-clos.</p>
+
+<p>Au dire de toute la cour, la lutte n'&eacute;tait point &eacute;gale entre les deux
+adversaires: La Ch&acirc;taigneraie, &laquo;haut de la main et querelleur,&raquo; &eacute;tait
+dou&eacute; d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices
+du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son
+adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de &laquo;courir &agrave;
+tous venants.&raquo;</p>
+
+<p>Jarnac, au contraire &laquo;&eacute;tait, dit Brant&ocirc;me, un petit dameret qui faisait
+plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de
+guerre.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, ou avait pr&eacute;par&eacute; le champ-clos dans le parc du ch&acirc;teau de
+Saint-Germain; on avait par&eacute; les estrades de draperies, comme pour un
+tournoi, et, au jour indiqu&eacute;, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour
+vinrent assister &agrave; ce grand combat judiciaire.</p>
+
+<p>Les adversaires entr&egrave;rent en lice au coucher du soleil; leurs armes,
+suivant l'usage, avaient &eacute;t&eacute; b&eacute;nies &agrave; Saint-Denis. Le combat commen&ccedil;a.
+La Ch&acirc;taigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se pr&eacute;cipita
+furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une
+adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.</p>
+
+<p>Ce coup fameux a pris depuis le nom de <i>coup de Jarnac</i>. Il est vrai
+qu'on ne sait pas au juste quel il &eacute;tait; seulement, il n'est pas permis
+de douter qu'il ne f&ucirc;t tr&egrave;s-loyal.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Jarnac fut sur La Ch&acirc;taigneraie; l'&eacute;p&eacute;e sur la gorge, il le
+somma de se r&eacute;tracter. La Ch&acirc;taigneraie refusa. Graci&eacute; par le roi, le
+vaincu fut transport&eacute;, pour y &ecirc;tre pans&eacute;, au ch&acirc;teau de son parent, le
+duc de Guise; mais il &eacute;tait trop fier pour survivre &agrave; sa d&eacute;faite, il
+arracha tous ses appareils, pr&eacute;f&eacute;rant la mort &agrave; l'humiliation. Sur le
+mausol&eacute;e qu'on lui fit &eacute;lever, on lisait cette inscription:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">AUX MANES FI&Egrave;RES DU TR&Egrave;S-VALEUREUX</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">CHEVALIER FRAN&Ccedil;AIS</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">FRAN&Ccedil;OIS DE VIVONNE</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.</span><br />
+</p>
+
+<p>D&egrave;s l'av&egrave;nement de Henri II au tr&ocirc;ne, les pers&eacute;cutions contre les
+huguenots avaient commenc&eacute; avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous
+l'inspiration des Guise, du conn&eacute;table de Montmorency et de la nouvelle
+duchesse de Valentinois, de toutes parts on &eacute;levait des potences et des
+b&ucirc;chers, le sang coulait &agrave; flots.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut anim&eacute;e d'un
+bien grand z&egrave;le pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes
+avait prot&eacute;g&eacute; la religion r&eacute;form&eacute;e, et cela seul avait d&eacute;termin&eacute; Diane
+de Poitiers &agrave; faire pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire. De plus, elle et ses
+inf&acirc;mes complices se partageaient les d&eacute;pouilles de tous les martyrs de
+leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.&raquo;</p>
+
+<p>L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est
+v&eacute;ritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui
+arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des
+injures les plus v&eacute;h&eacute;mentes les malheureux que, devant elle, on
+soumettait &agrave; la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du
+tailleur du roi, &laquo;elle voulut elle-m&ecirc;me assister au jugement et <i>en dire
+sa r&acirc;tel&eacute;e</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Y avait-il &laquo;quelque br&ucirc;lement,&raquo; elle s'en r&eacute;jouissait longtemps &agrave;
+l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoud&eacute;e &agrave; quelque
+fen&ecirc;tre, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur l'&eacute;paule de son amant, heureuse, souriante,
+elle regardait br&ucirc;ler les h&eacute;r&eacute;tiques. Les jours de b&ucirc;cher &eacute;taient jours
+de f&ecirc;te pour la cour.</p>
+
+<p>Il s'est cependant trouv&eacute; des po&euml;tes pour chanter ces fureurs de Diane
+de Poitiers:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Sur tout, vous avez soin</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De Dieu, de son &Eacute;glise,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De vous repoulsant bien loin</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Toute malice et feintise.</span><br />
+</p>
+
+<p>Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles,
+&eacute;tait comme le v&eacute;ritable roi de France. A chaque amant de la ma&icirc;tresse
+royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son
+indignation s'exhalait en &eacute;pigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant &agrave;
+table, trouvait ce quatrain sous son couvert:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Sire, si vous laissez comme Charles d&eacute;sire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme Diane veut, par trop vous gouverner,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fondre, p&eacute;trir, mollir, refondre, retourner,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Sire vous n'&ecirc;tes plus, vous n'&ecirc;tes plus que cire.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'&ecirc;tre
+le ma&icirc;tre; il ne pouvait se &laquo;<i>d&eacute;guiser</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le conn&eacute;table de Montmorency avait peut-&ecirc;tre plus de pouvoir que le
+cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacit&eacute; ne diminuaient
+pas son influence. Diane le soutenait. Il s'&eacute;tait fait battre, puis il
+&eacute;tait tomb&eacute; aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il
+tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi
+&eacute;crivait au conn&eacute;table captif pour l'informer de tout ce qui se passait
+&agrave; la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui
+faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane &eacute;tait de moiti&eacute; dans la
+correspondance. &laquo;Le monarque tant&ocirc;t servait &agrave; cette dame de secr&eacute;taire,
+tant&ocirc;t lui c&eacute;dait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par
+quelques lettres, conserv&eacute;es &agrave; la Biblioth&egrave;que, qui sont de deux
+&eacute;critures, et se terminent ainsi:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 7.5em;"><i>Vos anciens et meilleurs amis</i>,</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 10.5em;">DIANE, HENRI.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Les pers&eacute;cutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur
+nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des
+protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse
+d'Etampes et madame Marguerite.</p>
+
+<p>Pauvre Marguerite! Ils &eacute;taient bien loin les jours de sa jeunesse, jours
+de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir &eacute;tait venue.
+Apr&egrave;s avoir &eacute;crit l'<i>Heptam&eacute;ron</i>, elle avait compos&eacute; <i>le Miroir de l'&acirc;me
+p&eacute;cheresse</i>, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions
+h&eacute;r&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Ses prot&eacute;g&eacute;s, savants et beaux esprits, lui furent au moins
+reconnaissants; ils firent des inscriptions et frapp&egrave;rent des m&eacute;dailles
+o&ugrave; ils l'appelaient la <i>dixi&egrave;me Muse et quatri&egrave;me Gr&acirc;ce</i>. Pour elle,
+Ronsard a eu des strophes charmantes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Ici la reine sommeille,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Des reines la non pareille,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui si doucement chanta:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">C'est la reine Marguerite,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La plus belle fleur d'&eacute;lite</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'oncques l'Aurore enfanta.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais ni les horreurs de la pers&eacute;cution ni les malheurs de la guerre ne
+suspendaient les plaisirs &agrave; cette cour de Henri II, &laquo;<i>si gentiment
+corrompue</i>,&raquo; dit Brant&ocirc;me. C'&eacute;tait chaque jour quelque f&ecirc;te nouvelle, et
+toujours la duchesse de Valentinois en &eacute;tait la reine. Catherine de
+M&eacute;dicis, l'&eacute;pouse d&eacute;laiss&eacute;e, ordonnatrice des bals et des festins,
+s'effa&ccedil;ait devant la favorite. La rus&eacute;e Italienne avait alors acquis une
+v&eacute;ritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en &eacute;tait
+pas moins s&ucirc;re. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais
+les plaisirs &eacute;taient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle
+organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur,
+escadron charmant o&ugrave; les rois de France prirent l'habitude de choisir
+des ma&icirc;tresses. Libre &eacute;tait la conduite des filles d'honneur, et nul,
+assure Brant&ocirc;me, &laquo;n'y trouvait &agrave; redire, pourvu que sussent se garder de
+l'enflure du ventre.&raquo;</p>
+
+<p>A toutes ces f&ecirc;tes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait
+que v&ecirc;tu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopt&eacute; ses
+embl&egrave;mes, un croissant plac&eacute; sur des montagnes avec cette devise: <i>Donec
+totum implicit orbem</i>. Il faisait plus, il faisait frapper des m&eacute;dailles
+en l'honneur de l'alti&egrave;re favorite: la plus connue porte d'un c&ocirc;t&eacute; cette
+inscription: <i>Diana, dux Valentinorum clarissima</i>. Au revers, on voit
+Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette l&eacute;gende: <i>Victorem omnium
+vici</i>.</p>
+
+<p>Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre
+&agrave; tout l'univers, et en transmettre le souvenir &agrave; la post&eacute;rit&eacute;.
+Partout, sur les palais qu'il aimait &agrave; faire construire, on voit le
+chiffre du roi uni &agrave; celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, &agrave;
+Fontainebleau, &agrave; Chambord et &agrave; Saint-Germain. On les aper&ccedil;oit encore,
+ces deux lettres, amoureusement enlac&eacute;es au milieu des feuilles
+d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.</p>
+
+<p>De grands artistes b&acirc;tissaient de royales demeures pour le roi Henri II.
+Il fallait de somptueuses r&eacute;sidences pour loger toutes les merveilles
+des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut
+alors vraiment le beau moment de la Renaissance.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau d'Anet, b&acirc;ti pour Diane de Poitiers, r&eacute;sumait toutes les
+splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable &eacute;poque.</p>
+
+<p>Anet, merveilleux ch&acirc;teau, s'&eacute;levait entre les deux for&ecirc;ts d'Yves et de
+Dreux. Philibert Delorme avait donn&eacute; les dessins, Cousin et Jean Goujon
+y &eacute;puis&egrave;rent leur g&eacute;nie. C'&eacute;tait comme un palais de f&eacute;e, demeure
+enchant&eacute;e des contes arabes. Tout y &eacute;tait merveille, du perron aux
+combles. Chaque serrure &eacute;tait un po&euml;me, le moindre clou &eacute;tait une oeuvre
+d'art. L'escalier avait une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; inimitable, les chemin&eacute;es &eacute;taient
+des monuments. Jamais la perfection n'avait &eacute;t&eacute; port&eacute;e si loin.</p>
+
+<p>H&eacute;las! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizi&egrave;me si&egrave;cle? quelques
+d&eacute;bris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on
+s'arr&ecirc;te &eacute;bloui.</p>
+
+<p>Mais on ne peut se faire une id&eacute;e de la richesse de l'ameublement
+d'Anet. L&agrave;, madame la duchesse de Valentinois avait accumul&eacute; tous les
+tr&eacute;sors de ce si&egrave;cle si riche. Les meubles &eacute;taient d'ivoire et d'&eacute;b&egrave;ne
+rehauss&eacute;s d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de
+cuir et les tapiss&eacute;ries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les
+glaces de Venise. Puis sur les &eacute;tag&egrave;res, sur les bahuts sculpt&eacute;s &agrave; jour,
+s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aigui&egrave;res de
+Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable,
+qu'ex&eacute;cutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inou&iuml;,
+f&eacute;erique, que nous pouvons &agrave; peine comprendre aujourd'hui.</p>
+
+<p>Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux c&ocirc;t&eacute;s de Diane, une autre Diane,
+une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro.
+Encore enfant, elle avait &eacute;t&eacute; fianc&eacute;e &agrave; un autre enfant, Hercule de
+Farn&egrave;se, duc de Castro; mais elle &eacute;tait rest&eacute;e veuve avant d'&ecirc;tre
+nubile.</p>
+
+<p>On la destinait &agrave; Fran&ccedil;ois de Montmorency, fils du conn&eacute;table.</p>
+
+<p>Diane de Castro &eacute;tait fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa
+m&egrave;re; on pensait que ce pouvait bien &ecirc;tre Diane de Poitiers, et l'on
+expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux
+amants avaient d&ucirc; dissimuler la naissance de cet enfant.</p>
+
+<p>On dit encore que Henri II voulait l&eacute;gitimer Diane de Castro; mais la
+duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premi&egrave;res paroles que lui
+en dit le roi:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma naissance, r&eacute;pondit-elle, j'&eacute;tais en droit d'avoir de vous des
+enfants l&eacute;gitimes; j'ai &eacute;t&eacute; votre ma&icirc;tresse, parce que je vous aimais,
+mais je ne souffrirai pas qu'un arr&ecirc;t me d&eacute;clare votre concubine.</p>
+
+<p>Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et
+du scandale de ses amours.</p>
+
+<p>La duchesse de Valentinois touchait &agrave; sa soixanti&egrave;me ann&eacute;e; mais
+toujours belle, toujours jeune, plus que jamais ador&eacute;e de son amant,
+elle pouvait esp&eacute;rer encore un long r&egrave;gne, lorsqu'un terrible accident
+causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Depuis longtemps une pr&eacute;diction mena&ccedil;ait le roi d'un danger inconnu;
+voici ce que disait la centurie:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Le lion jeune le vieux surmontera</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au champ bellique, par singulier duel</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans cage d'or les yeux lui cr&egrave;vera:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Deux plaies donnent la mort cruelle!</span><br />
+</p>
+
+<p>Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier &agrave; armes
+courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.</p>
+
+<p>Aussi, lors du tournoi donn&eacute; &agrave; l'occasion des mariages d'Elisabeth de
+France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de
+Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois
+descendit dans la lice.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; cent lances avaient &eacute;t&eacute; rompues, lorsque le roi voulut en courir
+une derni&egrave;re contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.</p>
+
+<p>Mais cette fois l'horoscope eut raison.</p>
+
+<p>Atteint au-dessous de l'oeil par le tron&ccedil;on de la lance de Montgomery,
+Henri II, dangereusement bless&eacute;, dut &ecirc;tre port&eacute; en son palais. On ne
+comprit pas d'abord toute la gravit&eacute; de la blessure; mais bient&ocirc;t elle
+empira, et le roi fut en danger de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on n'inqui&egrave;te pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en
+tombant.</p>
+
+<p>On s'&eacute;tait conform&eacute; &agrave; la volont&eacute; royale; mais le meurtrier involontaire,
+le malheureux comte &eacute;tait au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Grand aussi &eacute;tait le deuil autour du lit du royal malade; grandes
+&eacute;taient les ambitions si longtemps comprim&eacute;es qui commen&ccedil;aient &agrave;
+s'agiter. Les cr&eacute;atures de la duchesse de Valentinois, les amis des
+Guise sentaient le pouvoir leur &eacute;chapper; tous ceux qui s'&eacute;taient
+d&eacute;vou&eacute;s &agrave; Catherine de M&eacute;dicis saluaient l'aurore de son r&egrave;gne.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t on en vint &agrave; compter les minutes que le roi avait encore &agrave;
+vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si
+longtemps contenue, &eacute;clata. Elle envoya l'ordre &agrave; la duchesse de
+Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient &eacute;t&eacute;
+confi&eacute;s par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle fi&egrave;rement &agrave; celui qui avait
+&eacute;t&eacute; charg&eacute; de cette commission.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non, Madame, r&eacute;pondit-il; mais il ne passera pas la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je n'ai donc pas encore de ma&icirc;tre, dit-elle. Je veux que mes ennemis
+le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas;
+car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'esp&egrave;re pas, mon
+coeur sera trop occup&eacute; de sa douleur pour que je puisse &ecirc;tre sensible
+aux chagrins et aux d&eacute;go&ucirc;ts qu'on voudra me donner.&raquo;</p>
+
+<p>Henri mort, les courtisans s'&eacute;loign&egrave;rent de celle qu'ils avaient
+encens&eacute;e aux jours de la prosp&eacute;rit&eacute;. Retir&eacute;e en son ch&acirc;teau d'Anet, elle
+ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'&agrave;
+l'intervention du conn&eacute;table de Montmorency, qui eut au moins ce rare
+courage de demeurer fid&egrave;le &agrave; une favorite tomb&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle put compter ses ennemis, le nombre en &eacute;tait immense. A leur t&ecirc;te
+&eacute;tait Gaspard de Saulx, depuis mar&eacute;chal de Tavannes, qui, m&ecirc;me du vivant
+du roi, ha&iuml;ssait si fort la favorite, qu'il avait propos&eacute; &agrave; Catherine de
+M&eacute;dicis &laquo;<i>d'aller couper le nez &agrave; la duchesse de Valentinois</i>.&raquo; Et
+certes, il l'e&ucirc;t fait, sans la d&eacute;fense expresse de Catherine.</p>
+
+<p>Un scandaleux proc&egrave;s la for&ccedil;a un instant de sortir de sa retraite.
+Accus&eacute;e d'avoir favoris&eacute; et partag&eacute; les rapines de ceux qui, sous son
+r&egrave;gne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamn&eacute;e &agrave; restituer des
+sommes consid&eacute;rables; elle dut s'ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, mari&eacute;es
+du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres
+cess&egrave;rent de s'occuper d'elle du jour o&ugrave; elle devint inutile &agrave; leur
+ambition.</p>
+
+<p>Fid&egrave;le au r&ocirc;le de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra
+les derni&egrave;res ann&eacute;es &agrave; des oeuvres de pi&eacute;t&eacute;. Elle fonda m&ecirc;me un h&ocirc;pital,
+non loin de son ch&acirc;teau d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la
+Vierge immacul&eacute;e.</p>
+
+<p>Sa haine contre les protestants avait redoubl&eacute; avec ses malheurs;
+peut-&ecirc;tre, en essayant de les pers&eacute;cuter encore, croyait-elle racheter
+un scandaleux pass&eacute;. Par une clause de son testament, elle d&eacute;sh&eacute;ritait
+ses filles, si jamais elles venaient &agrave; abandonner la religion
+chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Diane de Poitiers, comtesse de Br&eacute;z&eacute;, duchesse de Valentinois, mourut &agrave;
+Anet, le 22 avril 1566, &acirc;g&eacute;e de soixante-six ans, trois mois et
+vingt-sept jours. Elle &eacute;tait si belle encore qu'elle ne paraissait pas
+la moiti&eacute; de cet &acirc;ge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<h3>MARIE TOUCHET</h3>
+
+
+<p>Charles IX fut un prince malheureux.</p>
+
+<p>Il h&eacute;rita, en montant sur le tr&ocirc;ne, des fautes de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, et
+c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.</p>
+
+<p>Engag&eacute; malgr&eacute; lui dans une voie sans issue, il vit &eacute;clater les funestes
+&eacute;v&eacute;nements qu'avaient pr&eacute;par&eacute;s les r&egrave;gnes de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, de Henri
+II, la minorit&eacute; de Fran&ccedil;ois II et sa minorit&eacute; &agrave; lui, qui l'avait laiss&eacute;
+sous la toute-puissance de l'ambitieuse et rus&eacute;e Catherine de M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>Catherine de M&eacute;dicis, voil&agrave; la vraie coupable: c'est elle qui r&eacute;gna sous
+le nom de son fils.</p>
+
+<p>Faible jouet aux mains de sa m&egrave;re, Charles IX n'eut que le tort de ne
+point savoir r&eacute;sister &agrave; ses obsessions; souvent m&ecirc;me, et pour les choses
+les plus importantes, il ne fut point consult&eacute;; c'est &agrave; son insu que se
+pr&eacute;par&egrave;rent les horribles massacres de la Saint-Barthel&eacute;my; pr&eacute;venu, il
+les e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas &agrave;
+Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit &agrave; tort, mais &agrave; la grosse
+tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous
+avan&ccedil;ons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de
+Henri de Navarre, cette soeur aim&eacute;e du roi de France, n'avait point &eacute;t&eacute;
+avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des
+assassins: ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent jusque dans son alc&ocirc;ve, o&ugrave; ils os&egrave;rent
+poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la
+princesse.</p>
+
+<p>Il est inutile de r&eacute;futer cette tradition ridicule qui nous montre
+Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre.
+Ceux qui, d'apr&egrave;s quelques chroniques mensong&egrave;res, ont colport&eacute; ce
+conte, ne se sont point souvenus qu'&agrave; cette &eacute;poque le fameux balcon
+n'&eacute;tait point construit encore.</p>
+
+<p>Charles IX a &eacute;t&eacute; un prince calomni&eacute;; il avait plus de bonnes qualit&eacute;s
+que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour
+n'avoir point &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement corrompu par l'&eacute;ducation que lui donna sa
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>La cour de France &eacute;tait alors plus licencieuse que jamais: tous les
+crimes et toutes les d&eacute;bauches y avaient leurs grandes entr&eacute;es; on y
+tramait l'assassinat et on y pr&eacute;parait le poison. Comme app&acirc;t pour ceux
+qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de M&eacute;dicis avait ses
+filles d'honneur, belles et dangereuses sir&egrave;nes qui mettaient leurs
+faveurs et leur beaut&eacute; au service de la politique de la reine-m&egrave;re.</p>
+
+<p>Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que je regrette donc d'&ecirc;tre roi!&raquo; disait-il souvent.</p>
+
+<p>Po&euml;te, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir;
+c'est lui qui adressait &agrave; Ronsard, son po&euml;te, son ami, ces vers
+charmants:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">L'art de faire des vers, d&ucirc;t-on s'en indigner,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Doit &ecirc;tre &agrave; plus haut prix que celui de r&eacute;gner:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tous deux &eacute;galement nous portons des couronnes,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais roi, je la re&ccedil;ois, po&euml;te, tu les donnes;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ta lyre qui ravit par de si doux accords</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Elle t'en rend le ma&icirc;tre et te sait introduire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">O&ugrave; le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.</span><br />
+</p>
+
+<p>Charles IX se plaisait au milieu d'un c&eacute;nacle de po&euml;tes, d'&eacute;rudits et de
+beaux esprits dont la savante Marguerite &eacute;tait l'&acirc;me et la reine. Aux
+heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les
+chefs-d'oeuvre de l'art de cette &eacute;poque, parvenu alors &agrave; son apog&eacute;e; il
+faisait recueillir les manuscrits pr&eacute;cieux, les tentures richement
+ouvrag&eacute;es, les meubles merveilleusement sculpt&eacute;s, puis les tableaux, les
+armures, les ouvrages d'orf&egrave;vrerie. Il nous est rest&eacute; de cette &eacute;poque
+des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi &eacute;tait la
+chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux &agrave;
+appuyer les chiens, et les favoris s'&eacute;puisaient en vains efforts pour le
+suivre.</p>
+
+<p>Au retour, il faisait des armes; il &eacute;tait fier d'&ecirc;tre la meilleure lame
+de son royaume; il donnait du cor &agrave; pleins poumons jusqu'&agrave; cracher le
+sang. Il d&eacute;fiait &agrave; la balle tous ses gentilshommes. On avait encore
+d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet
+venait de faire son apparition &agrave; la cour; nul seigneur de bon air ne
+sortait sans le joujou &agrave; la mode, et c'&eacute;tait merveille, vraiment, que de
+voir d&eacute;ployer leur adresse &agrave; ce jeu, l&eacute;g&egrave;rement niais, des raffin&eacute;s que
+le moindre pr&eacute;texte mettait l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+<p>Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout r&eacute;cemment de Florence, le
+jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'&eacute;tait
+l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de
+Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.</p>
+
+<p>Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couch&eacute;
+sanglant sur un lit d'agonie, tortur&eacute; par d'horribles remords et disant
+avec terreur &agrave; sa nourrice, vieille huguenote m&eacute;nag&eacute;e, ajoute-t-on, par
+ses ordres:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah nourrice! que de sang, que de sang!&raquo;</p>
+
+<p>Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste
+remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.</p>
+
+<p>Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet
+n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une ma&icirc;tresse d&eacute;vou&eacute;e; Charles
+IX eut ce rare bonheur d'&ecirc;tre aim&eacute; pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Marie Touchet &eacute;tait fille d'un bourgeois d'Orl&eacute;ans, Jean Touchet,
+lieutenant particulier au pr&eacute;sidial d'Orl&eacute;ans selon les uns, apothicaire
+ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du
+temps, car plusieurs po&euml;tes lui firent des d&eacute;dicaces. C'est &agrave; Blois, au
+retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou
+dix-neuf ans, aper&ccedil;ut cette charmante fille; il ne put la voir sans
+l'aimer.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de Marie Touchet &eacute;tait &eacute;blouissante, et, chose rare &agrave; cette
+&eacute;poque, son esprit &laquo;&eacute;tait aussi incomparable que sa beaut&eacute;;&raquo; elle avait,
+dit un &eacute;crivain du temps, &laquo;le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop
+grands peut-&ecirc;tre, avaient une expression de douceur infinie; son nez
+&eacute;tait du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement
+abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus
+blanches que neige.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, elle m&eacute;ritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus
+lard de son nom: <i>Marie Touchet</i>, <span class="smcap">je charme tout</span>.</p>
+
+<p>Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un
+secret &agrave; la cour: Charles IX redoutait pour sa douce ma&icirc;tresse la col&egrave;re
+de Catherine de M&eacute;dicis. L'ambitieuse &eacute;tait jalouse de tous ceux qui
+approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'&eacute;lever quelque
+influence qui p&ucirc;t contre-balancer la sienne.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans son caract&egrave;re de donner une <i>amie</i> &agrave; son fils, quelque
+belle fille d'honneur dont elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; s&ucirc;re; elle devait craindre une
+femme &eacute;trang&egrave;re qui pouvait apprendre au roi qu'apr&egrave;s tout il &eacute;tait le
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un profond myst&egrave;re entoure donc les commencements de ces amours. Charles
+IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit &eacute;tait venue, que chacun
+croyait le roi enferm&eacute; dans ses appartements, il s'enveloppait d'un
+grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et
+s'&eacute;chappait par quelque porte secr&egrave;te du ch&acirc;teau; seul le plus souvent,
+sans penser que plus d'un chef huguenot ne se f&ucirc;t fait aucun scrupule de
+s'emparer de sa personne royale.</p>
+
+<p>Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui
+jadis avait servi de halte de chasse. L&agrave;, presque chaque soir, Charles
+IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis
+que son confident faisait le guet dans les environs.</p>
+
+<p>Ces premi&egrave;res entrevues furent des plus innocentes: le roi de France
+soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince,
+qu'on s'est plu &agrave; nous repr&eacute;senter si terrible et si farouche, &eacute;tait, au
+fond, d'une grande timidit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; d&eacute;faut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne
+sut pas r&eacute;sister longtemps &agrave; ce bel adolescent, qui &eacute;tait son seigneur
+et son ma&icirc;tre, et qui priait, quand il aurait pu commander.</p>
+
+<p>Elle se donna &agrave; Charles librement, sans arri&egrave;re-pens&eacute;e et sans
+conditions, non pas au monarque tr&egrave;s-chr&eacute;tien, mais au jeune et &eacute;l&eacute;gant
+gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dor&eacute;s, dont le pinceau net et
+suave de Fran&ccedil;ois Clouet nous a laiss&eacute; de si charmants portraits.</p>
+
+<p>Le moment arriva bient&ocirc;t o&ugrave; leurs discr&egrave;tes amours se virent menac&eacute;es de
+l'implacable ressentiment de la reine-m&egrave;re.</p>
+
+<p>Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans
+le r&ecirc;ve de leur imagination effray&eacute;e se dresser mena&ccedil;ante la figure de
+Catherine de M&eacute;dicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle
+d&eacute;termin&eacute;e par la r&eacute;v&eacute;lation de leur secret trahi ou vendu?</p>
+
+<p>La chronique h&eacute;site &agrave; se prononcer sur ce point; mais pour qui conna&icirc;t
+les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et
+contre tous, la politique italienne de la m&egrave;re du roi, il est plus que
+probable qu'elle avait &eacute;t&eacute; inform&eacute;e de la grossesse de Marie par les
+espions dont elle formait toujours une escorte invisible &agrave; son &laquo;cher
+fils.&raquo;</p>
+
+<p>Celui-ci, habitu&eacute; &agrave; trembler devant elle, s'arr&ecirc;ta au parti que
+prennent, en pareille circonstance, les caract&egrave;res faibles et domin&eacute;s.</p>
+
+<p>Pour sauver sa ma&icirc;tresse, il l'&eacute;loigna en toute h&acirc;te; et la pauvre
+enfant alla faire ses couches hors de France, dans un &acirc;pre coin des
+terres du duc de Savoie. C'est l&agrave; qu'elle donna le jour &agrave; un fils qui ne
+v&eacute;c&ucirc;t que quelques mois.</p>
+
+<p>Cet obstacle &eacute;cart&eacute;, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption
+dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.</p>
+
+<p>Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser supr&ecirc;me
+ma&icirc;tresse du gouvernement, ce n'&eacute;tait point une obscure et chaste
+liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, mais
+qui pouvait cesser de l'&ecirc;tre &agrave; un moment donn&eacute;.</p>
+
+<p>Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles
+l'habitude, ce petit fil invisible qui ma&icirc;trise &agrave; la longue le coeur des
+princes comme celui des vulgaires mortels.</p>
+
+<p>Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux
+yeux de son royal fils, &eacute;lev&eacute; au milieu de ces tr&egrave;s-belles et
+tr&egrave;s-honn&ecirc;tes dames dont Brant&ocirc;me fut l'historien, sembler la s&eacute;duction
+la plus irr&eacute;sistible, parce qu'elle &eacute;tait l'attrait le plus rare.</p>
+
+<p>Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette &acirc;me
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, d&eacute;nu&eacute;e d'ambition peut-&ecirc;tre, et qui n'engagerait jamais
+la lutte avec son g&eacute;nie sup&eacute;rieur, mais qui ne serait pas &agrave; elle.</p>
+
+<p>Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'&eacute;tait qu'on lui appart&icirc;nt,
+corps et &acirc;me.</p>
+
+<p>Mettant &agrave; profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer enti&egrave;rement
+son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main
+plusieurs autres ma&icirc;tresses, des nobles dames de la cour, fa&ccedil;onn&eacute;es par
+elle-m&ecirc;me &agrave; ce m&eacute;tier de galanterie politique qu'elle avait import&eacute; en
+France d'au-del&agrave; des monts.</p>
+
+<p>Trois ans se pass&egrave;rent dans une vie de plaisirs, de f&ecirc;tes, de
+dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels
+Charles IX sembla avoir oubli&eacute; la pauvre exil&eacute;e et son premier amour.</p>
+
+<p>A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensong&egrave;res et factices; il
+prit en d&eacute;go&ucirc;t ces courtisanes titr&eacute;es qui recueillaient soigneusement
+chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa m&egrave;re; il
+s'aper&ccedil;ut que ces belles cr&eacute;atures &eacute;taient de froids espions qui
+calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il
+b&eacute;gayait dans l'ivresse des sens.</p>
+
+<p>Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleur&eacute;
+et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du pass&eacute;.</p>
+
+<p>Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son
+abandon. Elle &eacute;tait revenue en France, pour vivre au moins pr&egrave;s de
+Charles, s'il ne lui &eacute;tait plus permis de vivre pour lui.</p>
+
+<p>Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je
+viens de dire et dans cette am&egrave;re et profonde lassitude de son existence
+actuelle, il l'aper&ccedil;ut, par hasard, d'une fen&ecirc;tre de son palais.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait v&ecirc;tue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de
+deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa
+r&eacute;signation.</p>
+
+<p>L'amour qui s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de son &acirc;me furtivement et &agrave; son insu y
+rentra en ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Revoir Marie, la revoir &agrave; l'instant m&ecirc;me, telle fut la pens&eacute;e
+irr&eacute;sistible qui s'empara du prince.</p>
+
+<p>Et comme il ressemblait assez peu &agrave; sa m&egrave;re pour ne pas suivre son
+premier mouvement, cette journ&eacute;e b&eacute;nie ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;e qu'il
+&eacute;tait aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon,
+quand il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pardonn&eacute;.</p>
+
+<p>Au sortir de cette longue et d&eacute;licieuse extase de l'amour partag&eacute;,
+Charles se r&eacute;veilla transform&eacute;. Ce n'&eacute;tait plus l'enfant timide,
+d&eacute;robant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies
+d'une m&egrave;re; c'&eacute;tait un homme jaloux de faire respecter le choix de son
+coeur, si ce n'&eacute;tait pas encore un roi se souvenant qu'en France le
+sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais &agrave; l'instant
+informer la reine, ma m&egrave;re, de mes intentions &agrave; votre &eacute;gard. N'ayez
+nulle inqui&eacute;tude de ce c&ocirc;t&eacute;, je saurai bien la faire consentir &agrave; nous
+laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle r&egrave;gne, j'y
+consens; la couronne est lourde &agrave; porter pour un front de vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, r&eacute;pondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira &agrave; Dieu; en
+lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volont&eacute; soit
+accomplie.</p>
+
+<p>Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis
+il sortit pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, il &eacute;tait de retour au Louvre et rejoignait sa
+m&egrave;re dans une grande salle tendue de cuir brun gaufr&eacute; d'or, la seule qui
+subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'&eacute;tait dans cette
+salle que Catherine de M&eacute;dicis avait l'habitude de se tenir apr&egrave;s
+souper; c'est l&agrave; qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours
+plong&eacute;e dans un grand fauteuil au coin de l'immense chemin&eacute;e, encadrant
+dans un bonnet de velours noir fa&ccedil;onn&eacute; en pointe son visage froid et
+imp&eacute;rieux comme le masque d'une sup&eacute;rieure de couvent, et v&ecirc;tue de noir,
+portant le deuil de son &eacute;poux qu'elle ne quitta jamais.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, au moment o&ugrave; le roi son fils l'aborda, Catherine venait de
+cong&eacute;dier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.</p>
+
+<p>On sait la foi sans bornes que la fille des M&eacute;dicis avait aux sciences
+occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tir&eacute; son horoscope au
+d&eacute;but de sa vie, et elle avait vu se r&eacute;aliser, avec une singuli&egrave;re
+pr&eacute;cision, les pr&eacute;dictions qu'ils lui avaient faites.</p>
+
+<p>Sans doute il avait &eacute;t&eacute; question de Charles et de ses amours dans le
+conciliabule qui venait d'&ecirc;tre tenu, car aux premiers mots du roi sur le
+retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine
+l'interrompit en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous savez aussi, ma m&egrave;re, reprit Charles avec imp&eacute;tuosit&eacute;, que
+Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour
+pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pens&eacute;e de para&icirc;tre &agrave; la
+cour, et qui pr&eacute;f&egrave;re &agrave; tout un bonheur modeste et ignor&eacute; de tous.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ses sentiments, r&eacute;pondit lentement la reine, et je les
+approuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci pour cette bonne parole, ma m&egrave;re, s'&eacute;cria le roi. Ainsi,
+vous permettez qu'elle vive pr&egrave;s de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage
+de mon amour pour elle?</p>
+
+<p>&mdash;A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et
+solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas &agrave; un caprice de votre
+coeur les int&eacute;r&ecirc;ts de votre couronne. Ecoutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, ma m&egrave;re, r&eacute;pondit docilement Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&agrave; cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'&eacute;tait
+subitement &eacute;clairci.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai trouv&eacute; une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce
+et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pens&eacute;e
+&eacute;tant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement
+que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois,
+elle sera dans votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Une princesse d'Autriche, ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais &eacute;pouser, c'est
+pour mieux pr&eacute;parer la ruine de sa maison, l'&eacute;ternelle ennemie de la
+France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit r&eacute;unie tout
+enti&egrave;re sous le sceptre des M&eacute;dicis, dont les int&eacute;r&ecirc;ts se confondent
+avec ceux de la maison de France, &agrave; qui doit naturellement revenir
+l'h&eacute;ritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils,
+ajouta-t-elle d'un air inspir&eacute;, o&ugrave; il n'y aura plus d'Alpes ni de
+Pyr&eacute;n&eacute;es, o&ugrave; ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la
+religion et le sang, n'en feront qu'un. Voil&agrave; pourquoi je d&eacute;fends le
+catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou dispara&icirc;tre
+de la carte d'Europe.</p>
+
+<p>Mais Charles IX n'&eacute;coutait point cette politique transcendante; sa
+pens&eacute;e n'&eacute;tait plus au Louvre.</p>
+
+<p>A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et
+de sa douce ma&icirc;tresse. Bien qu'envelopp&eacute;es toujours de ce transparent
+myst&egrave;re qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons
+inspirer la verve des po&euml;tes ordinaires de la cour.</p>
+
+<p>Tour &agrave; tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chant&eacute; la
+beaut&eacute; de Marie Touchet sous des noms all&eacute;goriques qui ne trompaient
+personne.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Desportes, dans des strophes touchantes, avait c&eacute;l&eacute;br&eacute; le
+rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, o&ugrave; la parole est
+laiss&eacute;e au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui
+nous aide singuli&egrave;rement &agrave; restituer cette physionomie d&eacute;figur&eacute;e par
+l'ignorance et la haine des historiens:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">La royaut&eacute; me nuit et me rend mis&eacute;rable.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Jamais &agrave; la grandeur amour n'est favorable.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si je n'&eacute;tais point roi, je serais plus content;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si j'avais ob&eacute;i d&egrave;s le commencement:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Deux fois je suis &agrave; vous; c'est l'&ecirc;tre davantage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que si vous m'aviez pris une fois seulement.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il est bien mal-ais&eacute; qu'une amour v&eacute;h&eacute;mente</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">V&eacute;nus, m&egrave;re d'Amour, est fille de la mer.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme ou voit la marine et calme et courrouc&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'amant est agit&eacute; de diverse pens&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Qui dure en un &eacute;tat ne se peut dire aimer.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Charles IX, d'ailleurs, aussi po&euml;te que les plus illustres de la
+Pl&eacute;iade, n'avait pas besoin d'interpr&egrave;te pour rendre ses sentiments, et
+voici les vers qu'il composa lui-m&ecirc;me sur sa ma&icirc;tresse:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Toucher, aimer</i>, c'est ma devise,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ce celle-l&agrave; que plus je prise,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Bien qu'un regard d'elle &agrave; mon coeur</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Darde plus de traits et de flamme</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Que de tous l'Archerot vainqueur</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">N'en ferait onc appointer dans mon &acirc;me.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le roi avait log&eacute; Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la
+rue Saint-Honor&eacute;, &agrave; deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison
+construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alen&ccedil;on sur une partie du
+jardin du vieil h&ocirc;tel de ce nom.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un pavillon &eacute;lev&eacute; d'un &eacute;tage seulement au-dessus du
+rez-de-chauss&eacute;e, b&acirc;ti en briques; les fen&ecirc;tres &eacute;taient encadr&eacute;es de
+pierre blanche, fouill&eacute;e en bosselage vermicul&eacute; suivant le go&ucirc;t du
+temps. Une cour &eacute;troite la s&eacute;parait de la rue, et un petit jardin
+l'isolait sur le derri&egrave;re de l'h&ocirc;tel d'Alen&ccedil;on.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur, pour la simplicit&eacute; et le bon go&ucirc;t, r&eacute;pondait au dehors de
+cette modeste habitation.</p>
+
+<p>C'est dans ce nid myst&eacute;rieux que Charles IX abritait ses amours, quand
+il ne cachait pas sa ma&icirc;tresse dans les sombres appartements du ch&acirc;teau
+de Madrid.</p>
+
+<p>Marie Touchet ne tarda pas &agrave; devenir m&egrave;re une seconde fois.</p>
+
+<p>Elle accoucha d'un fils au ch&acirc;teau de Fayet en Dauphin&eacute;, le 28 avril
+1572.</p>
+
+<p>Catherine de M&eacute;dicis, qui d&eacute;cid&eacute;ment lui avait accord&eacute; ses bonnes
+gr&acirc;ces, fit reconna&icirc;tre cet enfant par le Parlement et permit que le
+petit Charles de Valois port&acirc;t le titre de comte d'Auvergne.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; elle avait fait don &agrave; la ma&icirc;tresse de son fils de la seigneurie de
+Belleville, pr&egrave;s Vincennes, o&ugrave; Marie Touchet se rendait parfois quand,
+apr&egrave;s la chasse, le roi passait la nuit au ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Moins favoris&eacute;e du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna
+qu'une fille au roi de France.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, l'&eacute;toile de la petite-fille de Charles-Quint p&acirc;lissait
+devant celle de Marie. La ma&icirc;tresse royale, dans le na&iuml;f et &eacute;go&iuml;ste
+orgueil de l'amour, ne faisait m&ecirc;me pas &agrave; la pauvre reine l'honneur
+d'&ecirc;tre jalouse d'elle.</p>
+
+<p>C'est du moins ce que pr&eacute;tend cette mauvaise langue de Brant&ocirc;me: &laquo;Cette
+belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un
+jour ayant veu le portraict de la royne et bien contempl&eacute;, ne dist autre
+chose, sinon que: &laquo;L'Allemagne ne me fait point de peur,&raquo; inf&eacute;rant par
+l&agrave; qu'elle pr&eacute;sumait autant de soy et de sa beaut&eacute; que le roy ne s'en
+scaurait passer.&raquo;</p>
+
+<p>Elisabeth qui, selon le m&ecirc;me Brant&ocirc;me, &laquo;fut une des plus douces roynes
+qui aient jamais &eacute;t&eacute; et qui ne fit oncques mal ni d&eacute;plaisir &agrave; personne,&raquo;
+n&eacute;glig&eacute;e de son &eacute;poux, offrait en silence ses larmes &agrave; Dieu et passait
+ses nuits solitaires &agrave; lire ses Heures.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point cette victime r&eacute;sign&eacute;e qui pouvait faire &eacute;chec &agrave; la
+passion du roi, surexcit&eacute;e par les joies de la paternit&eacute;.</p>
+
+<p>Le fils de Marie Touchet, que Brant&ocirc;me d&eacute;clare encore &ecirc;tre &laquo;un tr&egrave;s-beau
+et tr&egrave;s-agr&eacute;able prince, et la vraie ressemblance du p&egrave;re en toute
+valeur, g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et vertu,&raquo; ressemblait, en effet, beaucoup &agrave; Charles
+IX.</p>
+
+<p>Tout enfant, il en avait d&eacute;j&agrave; les traits, les gestes, le sourire.</p>
+
+<p>Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de
+l'Autruche, &agrave; le faire jouer et sauter sur ses genoux.</p>
+
+<p>D&eacute;licieuses soir&eacute;es qui ne devaient pas avoir de lendemain!</p>
+
+<p>Une nuit, Charles arriva chez sa ma&icirc;tresse, p&acirc;le, l'oeil hagard,
+convulsif, tremblant, le front baign&eacute; d'une sueur froide. Pour la
+premi&egrave;re fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se
+pencha point sur le berceau de son fils.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait au lendemain de la Saint-Barthel&eacute;my; des bandes d'assassins
+couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui
+s&eacute;parait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait tr&eacute;buch&eacute;
+sur vingt cadavres.</p>
+
+<p>A dater de cette nuit terrible, o&ugrave; l'on avait violent&eacute; sa volont&eacute;
+royale, l'infortun&eacute; prince n'eut plus un instant de repos.</p>
+
+<p>En vain, pour chasser le fant&ocirc;me sanglant, se jeta-t-il dans tous les
+exc&egrave;s d'une d&eacute;bauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux
+exercices les plus violents.</p>
+
+<p>Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez
+Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mie, je suis condamn&eacute;. Je p&eacute;rirai bient&ocirc;t!</p>
+
+<p>Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'&eacute;criait,
+en versant des torrents de larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'&eacute;tait en rien m&ecirc;l&eacute;e
+des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le
+fruit de sa sagesse.</p>
+
+<p>La reine-m&egrave;re laissa par testament au petit Charles de Valois ses
+propres, les comt&eacute;s d'Auvergne et de Lauraguais.</p>
+
+<p>Plus tard, la reine Marguerite, la premi&egrave;re femme d'Henri IV, contesta
+la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII
+indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duch&eacute;
+d'Angoul&ecirc;me.</p>
+
+<p>Marie Touchet &eacute;pousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur
+d'Orl&eacute;ans, qui l'avait connue et aim&eacute;e toute jeune, avant sa liaison
+avec le roi.</p>
+
+<p>Elle lui donna deux filles: l'a&icirc;n&eacute;e fut la c&eacute;l&egrave;bre marquise de Verneuil,
+ma&icirc;tresse de Henri IV, qui voulut d&eacute;tr&ocirc;ner ce prince, lors de la
+conspiration du mar&eacute;chal de Biron, pour donner la couronne &agrave; son fr&egrave;re
+ut&eacute;rin, le comte d'Auvergne.</p>
+
+<p>Gravement compromis dans cette conspiration et m&ecirc;me jet&eacute; en prison,
+celui-ci ne fut rendu &agrave; la libert&eacute; que par respect pour le sang des
+Valois, assure l'auteur de la <i>Confession de Sancy</i>.</p>
+
+<p>C'est sans doute le m&ecirc;me sentiment qui fit fermer les yeux &agrave; Louis XIV
+quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoul&ecirc;me avec droit de battre
+monnaie sur ses terres, s'amusa &agrave; alt&eacute;rer les titres et &agrave; se faire faux
+monnayeur.</p>
+
+<p>Marie Touchet mourut presque nonag&eacute;naire et fut inhum&eacute;e dans l'&eacute;glise
+des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enferm&eacute;e dans
+son tombeau, on avait grav&eacute; cette &eacute;pitaphe:</p>
+
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 11em;">cy gist</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">le corps de haute et puissante dame</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">madame <b>MARIE TOUCHET</b>,</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">de belleville, au jour de son d&eacute;c&egrave;s,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">veuve de feu haut et puissant seigneur</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">messire fran&ccedil;ois de balzac,</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">seigneur d'entragues,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">chevalier des ordres du roi</span><br />
+<span style="margin-left: 7.5em;">et gouverneur d'orl&eacute;ans,</span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;">laquelle d&eacute;c&eacute;da le 28 mars 1638,</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">ag&eacute;e de 89 ans</span>.<br />
+</p>
+
+<p>La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur
+d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bont&eacute;s en outrageant et
+en calomniant sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Voici en quels termes le galant mar&eacute;chal raconte dans ses <i>M&eacute;moires</i> le
+touchant &eacute;pisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:</p>
+
+<p>&laquo;Le lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral d'Orl&eacute;ans, nomm&eacute; Touchet, fut accus&eacute; d'avoir aid&eacute;
+au prince de Cond&eacute; de surprendre Orl&eacute;ans aux premiers troubles; car il
+&eacute;tait soup&ccedil;onn&eacute; d'&ecirc;tre de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita
+une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orl&eacute;ans, qui
+l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nomm&eacute;e Marie, d'excellente
+beaut&eacute;, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille
+fut produite au roi qui la d&eacute;virgina, et elle fut &agrave; lui. Puis ensuite,
+&eacute;tant devenue grosse, l'extr&ecirc;me respect que ce roi portait &agrave; sa m&egrave;re fit
+qu'il l'envoya sur la fronti&egrave;re de Savoye, hors de France, o&ugrave; elle
+accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de
+madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se
+soucia plus de Marie Touchet, jusqu'&agrave; ce qu'au bout de trois ans,
+l'ayant vue en une fen&ecirc;tre, comme il allait au palais, il lui prit envie
+de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha
+encore en Savoye. Et le roi Charles &eacute;tant &agrave; la mort, le recommanda &agrave; la
+reine sa m&egrave;re, qui en eut soin et le fit &eacute;tudier; puis le roi Henri III
+le prit en amiti&eacute;, et l'e&ucirc;t fait grand s'il e&ucirc;t v&eacute;cu, le recommandant
+fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoul&ecirc;me. Marie
+Touchet depuis se maria avec le m&ecirc;me Antragues qui l'avait produite au
+roi Charles.&raquo;</p>
+
+<p>M. le mar&eacute;chal de Bassompierre, en &eacute;crivant ces lignes, ne songeait sans
+doute pas &agrave; la post&eacute;rit&eacute; qui fl&eacute;trit les l&acirc;chet&eacute;s, de quelque part
+qu'elles viennent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<h3>LE VERT GALANT</h3>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Vive Henri-Quatre!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vive ce roi vaillant!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce diable &agrave; quatre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A le triple talent</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De boire et de battre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et d'&ecirc;tre un vert-galant.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une
+marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous
+repr&eacute;sente admirablement le caract&egrave;re de Henri IV.</p>
+
+<p>Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans
+les camps, et qui apr&egrave;s la bataille f&ecirc;tait joyeusement avec ses
+compagnons le vin du cr&ucirc;, ou allait demander l'hospitalit&eacute; &agrave; quelqu'une
+des ma&icirc;tresses qu'il avait toujours dans les environs.</p>
+
+<p>On attribue m&ecirc;me &agrave; Henri IV le second couplet de la chanson:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">J'aimons les filles,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et j'aimons le bon vin.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De nos vieux drilles</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">R&eacute;p&eacute;tons le refrain:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">J'aimons les filles,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et j'aimons le bon vin.</span><br />
+</p>
+
+<p>Certes ce couplet ne dut pas co&ucirc;ter de grands efforts d'imagination au
+roi, mais il fit plus pour sa popularit&eacute; que ses victoires et sa
+proverbiale bont&eacute;.</p>
+
+<p>Nous sommes toujours les vieux Gaulois; ga&icirc;t&eacute; et gaillardise sont des
+fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre ma&icirc;tre sent, pense, agit
+comme nous, ce n'est plus un ma&icirc;tre, c'est un des n&ocirc;tres. Il est &agrave; nous,
+nous sommes &agrave; lui.</p>
+
+<p>Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la th&egrave;se n'est pas nouvelle:
+le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> dont je vais
+sans fa&ccedil;on d&eacute;tacher une page ou deux:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, la gaillardise est un instrument d'autorit&eacute;, un moyen d'ascendant,
+et c'est l&agrave; ce qu'ont m&eacute;connu les meilleurs de nos souverains, nobles
+coeurs, mais petits esprits, faibles temp&eacute;raments &agrave; qui le
+<i>Diable-&agrave;-quatre</i> a vainement enseign&eacute; l'art, le seul art d'&ecirc;tre
+populaire en ce pays; car pour en revenir &agrave; Henri IV, &agrave; quoi doit-il
+d'&ecirc;tre encore aujourd'hui</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Le seul roi dont le peuple ait gard&eacute; la m&eacute;moire?</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;A la <i>poule-au-pot</i>? mais il ne l'a jamais donn&eacute;e cette fameuse
+poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple:
+voyez le prix dont elle est maintenant.&mdash;A ses victoires, &agrave; sa bont&eacute;, &agrave;
+son g&eacute;nie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont &eacute;t&eacute;
+des victorieux! Louis XII fut le p&egrave;re du peuple, et qui le conna&icirc;t ce
+p&egrave;re du peuple? Ah! s'il l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; comme ce bon roi d'Yvetot, passe
+encore.</p>
+
+<p>&laquo;Non, le secret de la popularit&eacute; d'Henri IV, demandez-le &agrave; la chanson, &agrave;
+la plus populaire de nos chansons: <i>J'aimons les filles</i>.... Mais tout
+le monde la sait par coeur, m&ecirc;me les d&eacute;vots, m&ecirc;me les plus graves.</p>
+
+<p>&laquo;Le fils du Vert-Galant &eacute;galait au moins son p&egrave;re en bravoure. S'il
+n'eut pas de g&eacute;nie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien
+qu'il le ha&iuml;t &agrave; juste titre, il le supporta, il s'effa&ccedil;a devant lui
+pendant tout son r&egrave;gne, par d&eacute;vo&ucirc;ment pour ses sujets. Quel plus noble
+exemple de sagesse et d'abn&eacute;gation! Personne cependant ne lui en sut
+gr&eacute;. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas <i>les filles et le bon vin</i>, parce
+qu'il ne fut pas un <i>diable-&agrave;-quatre</i>, un <i>joyeux drille</i>, un
+<i>gaillard</i>; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet
+du sein d'une dame; et, en v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;taient bien des fa&ccedil;ons.&mdash;Je tiens
+de mon p&egrave;re, disait-il, je sens le gousset.&mdash;Il s'agissait bien du
+gousset!</p>
+
+<p>&laquo;Louis XIV s'y &eacute;tait mieux pris: il avait d&eacute;but&eacute;, tout jeune, par faire
+l'amour sur les toits pour que tout le monde le v&icirc;t: c'&eacute;tait le
+programme du nouveau r&egrave;gne. Aussi, pendant longtemps, sa popularit&eacute;
+fut-elle immense, d'autant plus que les suites r&eacute;pondirent aux
+commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait
+gagn&eacute; de terrain par les goutti&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Tant qu'on lui crut encore une ou deux ma&icirc;tresses au moins, on lui
+pardonna sa grandeur, on lui aurait m&ecirc;me pass&eacute; sa pi&eacute;t&eacute;; mais d&egrave;s
+qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'&eacute;tait que sa
+compagne l&eacute;gitime, au lieu de tout ce qu'on avait esp&eacute;r&eacute;, il n'y eut
+qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyr&eacute;n&eacute;es. Quelle trahison en
+effet, quel d&eacute;testable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard!
+De ce moment la popularit&eacute; du grand roi s'&eacute;croula, son nom tomba dans le
+m&eacute;pris. Ses faiblesses ne lui furent compt&eacute;es pour rien; on ne vit plus
+que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.</p>
+
+<p>&laquo;Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop &ecirc;tre envisag&eacute;e &agrave; ce
+point de vue.</p>
+
+<p>&laquo;Parlez-moi du r&eacute;gent: en voil&agrave; un gaillard! et Dubois, son ministre, la
+gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le
+bien-aim&eacute;!&mdash;Mais qu'ai-je donc fait &agrave; ce bon peuple pour qu'il m'aime
+tant? disait-il.&mdash;Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-&ecirc;tre,
+vous &ecirc;tes si jeune!&mdash;Il avait quatre ans,&mdash;mais on pressent ce que vous
+ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre a&iuml;eul
+Louis le Grand, Louis le d&eacute;licat, Louis le d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, dont le coeur &eacute;tait
+comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver
+trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si pr&egrave;s,
+ni de si loin. Vive l'&eacute;galit&eacute;, morbleu! Vous prendrez vos ma&icirc;tresses de
+toutes mains; la derni&egrave;re fille du peuple, aussi bien que la plus grande
+dame, pourra &ecirc;tre appel&eacute;e &agrave; tr&ocirc;ner un quart d'heure sur vos genoux: et
+si on la d&eacute;crasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers
+direz-vous peut-&ecirc;tre comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me
+l'ont g&acirc;t&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui g&acirc;ta pas toutes ses
+ma&icirc;tresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors o&ugrave; il
+pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu
+sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent,
+autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le
+roi vert-galant; mais il prenait ga&icirc;ment son parti des trahisons, il
+&eacute;tait si dispos&eacute; &agrave; trahir lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes &agrave;
+toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au
+besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma
+le roi prometteur. Il allait m&ecirc;me jusqu'&agrave; donner des promesses &eacute;crites.
+Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.</p>
+
+<p>Lorsqu'il n'avait que la cape et l'&eacute;p&eacute;e, le rachat de ses promesses ne
+lui co&ucirc;tait gu&egrave;re; il en fut autrement lorsqu'il eut &eacute;chang&eacute; la couronne
+de France contre une messe: il fallait alors d&eacute;bourser de beaux &eacute;cus.
+Sully grondait, mais il payait; c'&eacute;tait son m&eacute;tier d'&ecirc;tre &eacute;conome pour
+son ma&icirc;tre, et il avait besoin d'&ecirc;tre &eacute;conome. Outre qu'Henri aimait le
+vin et les filles, il ne d&eacute;testait pas le jeu, et il n'y avait pas plus
+de chances qu'en amour.</p>
+
+<p>Alors il &eacute;crivait &agrave; Sully:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six
+cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les
+distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.&raquo;</p></div>
+
+<p>Aux remontrances de Sully:</p>
+
+<p>&laquo;Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaill&eacute; pour
+mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?&raquo;</p>
+
+<p>De loin la bonhomie d'Henri IV ne para&icirc;t pas toujours d'un tr&egrave;s-franc
+aloi. Il est &agrave; croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne
+furent qu'un masque; il excellait &agrave; mettre en sc&egrave;ne, et il ne sentait
+gu&egrave;re le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait
+recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.&mdash;&laquo;Vous &ecirc;tes p&egrave;re, monsieur
+l'ambassadeur?&mdash;Oui, Sire.&mdash;Alors, j'ach&egrave;verai la promenade.&raquo;</p>
+
+<p>Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais
+promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on
+pendait les braconniers haut et court.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses
+ma&icirc;tresses. Au commencement, se ruiner lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile; il n'avait
+pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint
+d&eacute;chir&eacute;; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses
+amies au moins contribu&egrave;rent puissamment &agrave; payer ses partisans et ses
+adversaires, ses adversaires surtout.</p>
+
+<p>L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais pr&eacute;occup&eacute; de
+rendre ce qui avait &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t&eacute; au pauvre pr&eacute;tendant.</p>
+
+<p>Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques
+calvinistes aust&egrave;res ou quelques catholiques d&eacute;fiants. Les pamphlets
+pleuvaient alors; la langue latine se pr&ecirc;tant &agrave; toutes les licences, on
+d&eacute;peignait les <i>abominations</i> du huguenot converti. Jusque sur les murs
+du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres
+fois c'&eacute;tait seulement des conseils un peu aigres:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">H&eacute;r&eacute;tique point ne seras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De fait ni de consentement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tous tes p&eacute;ch&eacute;s confesseras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Au Saint P&egrave;re d&eacute;votement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les &eacute;glises honoreras,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">R&eacute;tabliras enti&egrave;rement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">B&eacute;n&eacute;fices ne donneras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'aux catholiques seulement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ta bonne soeur convertiras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par ton exemple doucement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tous les ministres chasseras,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les huguenots pareillement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La femme d'autrui tu rendras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que tu retiens paillardement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La tienne tu reprendras,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si tu peux vivre saintement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Justice &agrave; chacun tu feras,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si tu veux vivre longuement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Gr&acirc;ce ou pardon ne donneras</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Contre la mort uniquement;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ce faisant tu te garderas</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Du couteau de fr&egrave;re Cl&eacute;ment.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce funeste pronostic qui devait se r&eacute;aliser n'&eacute;pouvantait point Henri
+IV; il ne changea jamais rien &agrave; son genre de vie pas plus qu'&agrave; sa
+politique. Mais nous n'avons point ici &agrave; juger le roi ni l'habile homme
+de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au tr&ocirc;ne et
+cr&eacute;er une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, r&ecirc;va,
+dit-on, une f&eacute;d&eacute;ration europ&eacute;enne et la paix universelle. Le <i>gaillard</i>
+seul est de notre comp&eacute;tence.</p>
+
+<p>Henri de Bourbon avait &eacute;t&eacute; dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa
+taille au-dessus de la moyenne &eacute;tait bien prise; il avait l'air noble,
+le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez,
+d'une courbure un peu trop aquiline, donnait &agrave; son visage une expression
+de r&eacute;solution, et son front haut et d&eacute;couvert d&eacute;notait une intelligence
+pratique que la finesse de sa bouche l&eacute;g&egrave;rement contract&eacute;e aux
+commissures ne d&eacute;mentait point.</p>
+
+<p>Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en
+&eacute;ventail se nuan&ccedil;a de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa
+physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton
+se projetait en avant, effa&ccedil;ant de plus en plus la bouche d&eacute;garnie de
+ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.</p>
+
+<p>Mais s'il perdit, avec l'&acirc;ge, la r&eacute;gularit&eacute; et la bonne gr&acirc;ce de ses
+traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caract&egrave;re de
+bont&eacute; sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque
+d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la
+flamme &eacute;grillarde de ses yeux &agrave; cause de l'am&eacute;nit&eacute; de son sourire.</p>
+
+<p>Naturellement simple, il poussait jusqu'&agrave; la n&eacute;gligence et presque &agrave;
+l'incurie le soin de sa personne et le d&eacute;tail de son habillement; sa
+garde-robe fut toujours des plus &eacute;l&eacute;mentaires, et ce n'est pas par ses
+agr&eacute;ments ext&eacute;rieurs qu'il dut jamais s&eacute;duire ses nombreuses conqu&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Il est difficile, impossible m&ecirc;me de suivre le Vert-Galant dans toutes
+ses &eacute;quip&eacute;es amoureuses. &laquo;Le roi avait un grand faible pour les femmes,
+dit hypocritement Bassompierre, et il en r&eacute;sultait des scandales.&raquo;
+Tallemant des R&eacute;aux pr&eacute;tend de son c&ocirc;t&eacute; qu'Henri faisait plus de bruit
+que de besogne et qu'il n'&eacute;tait pas &laquo;<i>grand abatteur de bois</i>.&raquo; Mais
+Tallemant &eacute;crivait apr&egrave;s les fatigues de la guerre.</p>
+
+<p>On ferait un calendrier avec le nom de toutes les <i>saintes</i> que f&ecirc;ta ce
+d&eacute;vot de la beaut&eacute;. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il
+s'adressa d'abord &agrave; des d&eacute;esses en jupons courts, vertus champ&ecirc;tres
+faciles &agrave; s&eacute;duire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de
+paysannes, de boulang&egrave;res, ou de filles de service. &laquo;Il aimait le
+torchon,&raquo; dit avec amertume l'aust&egrave;re d'Aubign&eacute;.</p>
+
+<p>De tous ces noms un seul est venu jusqu'&agrave; nous, sauv&eacute; de l'oubli par une
+l&eacute;gende na&iuml;ve, celui de Fleurette. Les po&euml;tes de mirlitons se sont
+empar&eacute;s de l'histoire de la jardini&egrave;re de N&eacute;rac et l'ont arrang&eacute;e pour
+les besoins de la romance et de l'Op&eacute;ra-Comique. Mais ces amours furent
+beaucoup moins po&eacute;tiques, et le p&egrave;re de Fleurette, un homme brutal,
+obligea une fois le prince &agrave; sauter par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Fleurette eut un enfant de Henri IV et le po&euml;te Dufresny &eacute;tait
+arri&egrave;re-petit-fils de la belle jardini&egrave;re. Voltaire assure qu'il
+ressemblait &agrave; son bisa&iuml;eul, et que son origine &eacute;tait la v&eacute;ritable cause
+de la bienveillance de Louis XIV &agrave; son &eacute;gard. Dufresny tenait de son
+grand-p&egrave;re. Le grand roi avait renonc&eacute; &agrave; l'enrichir, la France n'y e&ucirc;t
+pas suffi; le po&euml;te finit par &eacute;pouser sa blanchisseuse, seul moyen en
+son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.</p>
+
+<p>Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bient&ocirc;t un champ plus
+vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le
+voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et
+quels romans! Le burlesque &agrave; chaque instant menace de tourner au
+tragique: on d&eacute;ga&icirc;ne les &eacute;p&eacute;es, il pleut des coups de b&acirc;ton. D&eacute;guis&eacute; en
+palefrenier, le roi s'&eacute;lance sur une &eacute;chelle qui doit le conduire
+aupr&egrave;s de sa belle; mais les &eacute;chelons ont &eacute;t&eacute; sci&eacute;s &agrave; l'avance, et voil&agrave;
+le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons
+faisaient le guet.</p>
+
+<p>Une autre fois il s'agit encore d'une fen&ecirc;tre; elle &eacute;tait au
+rez-de-chauss&eacute;e, il n'y avait pas besoin d'&eacute;chelle. Notre prince
+d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et
+saute dans la chambre. Il court au plus press&eacute;, c'est-&agrave;-dire au lit; la
+belle n'y &eacute;tait pas, mais bien un galant plus favoris&eacute;, un galant qui
+avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurit&eacute; aidant, Henri put
+s'&eacute;chapper sans esclandre.</p>
+
+<p>Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit &agrave; la bataille son
+pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop
+primitif, en criant &agrave; l'aide.</p>
+
+<p>Tout n'&eacute;tait pas profit, non plus, dans le m&eacute;tier d'ami du prince, et &agrave;
+deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoy&eacute;s en
+reconnaissance embours&egrave;rent pour le compte de leur ma&icirc;tre de bonnes
+vol&eacute;es de bois vert.</p>
+
+<p>Mais &agrave; quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer
+toutes ces femmes inconnues qu'&eacute;num&egrave;rent des compilateurs plus inconnus
+encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville,
+la fille du pr&eacute;sident Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny,
+de Boinville, Le Clein et tant d'autres?</p>
+
+<p>Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite d&eacute;tachent de la
+trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette
+charmante Cypriote, aussit&ocirc;t d&eacute;laiss&eacute;e que s&eacute;duite; dame Martine, femme
+d'un docteur de La Rochelle, &agrave; qui il fit oublier ses devoirs et le
+bonnet carr&eacute; de son &eacute;poux, ce qui lui valut des r&eacute;primandes publiques au
+pr&ecirc;che, mademoiselle de la Bourdaisi&egrave;re, fille d'honneur de la reine
+Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans
+l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la
+comtesse de Limoux, dont la faveur dura &eacute;galement le temps d'une lune
+rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, &laquo;le gratifia d'un
+<i>Souvenez-vous de moi</i> qui ne le rendit pas plus prudent;&raquo; Catherine de
+Verdun, autre religieuse, &laquo;vrai rago&ucirc;t de huguenot;&raquo; Louise Marguerite
+de Lorraine, qu'il e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;pous&eacute;e, &laquo;s'il n'avait, dit Sully,
+appr&eacute;hend&eacute; la trop grande passion qu'elle t&eacute;moignait pour sa maison, et
+surtout pour ses fr&egrave;res;&raquo; mademoiselle Paulet, &laquo;qu'il allait voir &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Zamet quand il fut assassin&eacute; en la rue de la Ferronnerie,&raquo;
+pr&eacute;tend Sauval; etc., etc.</p>
+
+<p>Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent &agrave; l'histoire.
+Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marqu&eacute;e ne
+commenc&egrave;rent qu'apr&egrave;s son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant
+qu'il &eacute;tait retenu prisonnier &agrave; la cour de France.</p>
+
+<p>Ce fut une union singuli&egrave;re que celle de Marguerite et de Henri de
+Navarre. Belle, spirituelle, enjou&eacute;e, la jeune princesse e&ucirc;t pu prendre
+un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son &eacute;poux, ou tout au
+moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta m&ecirc;me pas. Elle se
+maria pour ob&eacute;ir &agrave; la politique de sa m&egrave;re et ne changea rien &agrave; son
+genre de vie; or chacun conna&icirc;t le genre de vie de la docte Marguerite:
+ses aventures avaient &eacute;t&eacute; au moins aussi nombreuses que celles de Henri;
+on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas &agrave; la cour que ses
+fr&egrave;res eux-m&ecirc;mes avaient eu part &agrave; ses faveurs.</p>
+
+<p>Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une
+association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice,
+fut une alli&eacute;e fid&egrave;le. Les deux &eacute;poux, au lendemain de leur mariage, se
+regard&egrave;rent comme aussi libres que par le pass&eacute;. Ils n'attendirent m&ecirc;me
+pas au lendemain. Le soir m&ecirc;me de la c&eacute;l&eacute;bration des noces, Henri se
+contenta de conduire sa femme jusqu'&agrave; son appartement; apr&egrave;s de
+c&eacute;r&eacute;monieuses salutations, il se retira, et la porte &eacute;tait &agrave; peine
+ferm&eacute;e sur lui que la fen&ecirc;tre de Marguerite s'ouvrait &agrave; l'&eacute;lu du moment.</p>
+
+<p>Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblan&ccedil;ay, dame de Sauves,
+marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de
+M&eacute;dicis, avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e &agrave; son &eacute;cole. Autant par sa beaut&eacute; que par sa
+coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-m&egrave;re,
+qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volont&eacute;s.</p>
+
+<p>Les galanteries de madame de Sauves suffiraient &agrave; d&eacute;frayer des volumes,
+et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme
+cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre.
+Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence
+de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame
+de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le
+B&eacute;arnais et le duc d'Alen&ccedil;on.</p>
+
+<p>Les chroniques se trompent. Aussi rus&eacute; au moins que Catherine de
+M&eacute;dicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jet&eacute;e dans son
+lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caract&egrave;re et sur ses
+v&eacute;ritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment o&ugrave; le roi de
+Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est-&agrave;-dire vers la fin de
+f&eacute;vrier 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conserv&eacute; un bon
+souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des
+v&eacute;ritables intentions de la cour &agrave; son &eacute;gard.</p>
+
+<p>C'est dans la maison m&ecirc;me de la reine sa femme que Henri devait trouver
+celle qui lui inspira sa premi&egrave;re passion s&eacute;rieuse. La petite cour du
+roi de Navarre s'ennuyait profond&eacute;ment &agrave; N&eacute;rac, quand l'&eacute;poux <i>in
+partibus</i> de Marguerite s'&eacute;prit follement de Fran&ccedil;oise de Montmorency,
+qu'on appelait <i>la belle Fosseuse</i>, suivant l'usage du temps de donner
+aux noms de femme une terminaison f&eacute;minine, parce que son p&egrave;re portait
+le titre de baron de Fosseux.</p>
+
+<p>Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne
+r&eacute;sista pas longtemps au roi; et bient&ocirc;t, quelques pr&eacute;cautions que
+prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un myst&egrave;re pour
+personne. Loin de se f&acirc;cher, la reine Marguerite prot&eacute;geait en secret
+les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette &eacute;poque la
+<i>guerre des Amoureux</i> venait d'&eacute;clater, et plusieurs fois Henri faillit
+&ecirc;tre pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas &agrave; devenir impossible &agrave; Fosseuse de dissimuler; elle
+&eacute;tait enceinte. Le roi dut tout avouer &agrave; sa femme, et voil&agrave; comment
+Marguerite dans ses <i>M&eacute;moires</i> s'explique sur cette aventure:</p>
+
+<p>&laquo;Le mal prenant &agrave; Fosseuse au point du jour, &eacute;tant couch&eacute;e en la chambre
+des filles d'honneur, elle envoya qu&eacute;rir mon m&eacute;decin et le pria
+d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous &eacute;tions couch&eacute;s en une m&ecirc;me
+chambre, en divers lits, comme nous avions accoutum&eacute;. Lorsque le m&eacute;decin
+lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que
+faire, craignant d'un c&ocirc;t&eacute; qu'elle f&ucirc;t d&eacute;couverte, et de l'autre qu'elle
+f&ucirc;t mal secourue, car il l'aimait fort. Il se r&eacute;solut enfin de m'avouer
+tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgr&eacute; tout
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, il me trouverait toujours pr&ecirc;te de le servir en
+ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma mie, je vous ai c&eacute;l&eacute; une chose qu'il faut que je vous avoue; je
+vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que
+je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever
+tout &agrave; l'heure, pour aller &agrave; l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous
+savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela.</p>
+
+<p>&laquo;Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de
+lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'&eacute;tait ma fille propre;
+que cependant il s'en all&acirc;t &agrave; la chasse et emmen&acirc;t tout le monde, afin
+qu'il n'en f&ucirc;t point ou&iuml; parler.</p>
+
+<p>&laquo;Je fis promptement &ocirc;ter Fosseuse de la chambre des filles et la mis
+dans une chambre &eacute;cart&eacute;e avec mon m&eacute;decin et des femmes pour la servir,
+et la fis tr&egrave;s-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne f&icirc;t qu'une fille
+qui encore &eacute;tait morte.&raquo;</p>
+
+<p>A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque r&eacute;tablie et
+toute souriante; il se confondit en remerc&icirc;ments envers la reine
+Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gard&acirc;t Fosseuse et
+continu&acirc;t &agrave; lui t&eacute;moigner la m&ecirc;me amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je craignais, dit Marguerite, en lui ob&eacute;issant, qu'on ne me montr&acirc;t
+du doigt.&raquo;</p>
+
+<p>Ce devait &ecirc;tre le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle
+Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole
+monarque, Corisandre d'Andouins.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Bordeaux que, pour la premi&egrave;re fois, le roi de Navarre aper&ccedil;ut
+Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont
+le nom rappelle ceux des h&eacute;ro&iuml;nes de d'Urf&eacute;, &eacute;tait la fille unique de
+Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait &eacute;pous&eacute;
+tr&egrave;s-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, s&eacute;n&eacute;chal de
+B&eacute;arn, qui, ayant eu un bras emport&eacute; d'un coup de canon au si&eacute;ge de la
+F&egrave;re, mourut, quelques jours apr&egrave;s, de cette blessure, &agrave; l'&acirc;ge de
+vingt-huit ans &agrave; peine.</p>
+
+<p>De toutes les ma&icirc;tresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont
+l'amour para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; le plus vrai et le plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait
+ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui &agrave;
+ses d&eacute;pens et lui envoyait des lev&eacute;es de plusieurs milliers de Gascons.
+Le roi, de son c&ocirc;t&eacute;, apr&egrave;s chaque victoire de ses armes, se d&eacute;robait &agrave;
+son arm&eacute;e pour courir dans les bras de sa ma&icirc;tresse. &laquo;L'amour, dit
+Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y d&eacute;poser
+les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre &agrave; part pour son
+usage.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait promis le mariage &agrave; cette belle veuve de vingt-six ans, qui
+portait un des plus grands noms des provinces m&eacute;ridionales. On lit m&ecirc;me,
+dans les <i>M&eacute;moires de Gramont</i>, qu'il voulut reconna&icirc;tre le fils que
+Diane avait eu de Philibert. &laquo;Il n'a tenu qu'&agrave; mon p&egrave;re, dit le
+chevalier de Gramont, d'&ecirc;tre le fils de Henri IV: le roi voulait &agrave; toute
+force le reconna&icirc;tre, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc
+ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas
+sur les C&eacute;sar de Vend&ocirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>D'Aubign&eacute; d&eacute;tourna le roi de ce projet d'union:&mdash;&laquo;Il faut, lui dit-il,
+que vous soyez <i>aut C&aelig;sar aut nihil</i>.... Si vous devenez l'&eacute;poux de
+votre ma&icirc;tresse, le m&eacute;pris que vous ferez rejaillir sur votre personne
+vous fermera sans ressource le chemin du tr&ocirc;ne.&raquo;</p>
+
+<p>La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons
+quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le
+plus respectueux:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;J'arrivai hier au soir de Marans, lui &eacute;crivait-il, en 1588. Ah!
+que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur
+que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y r&eacute;jouir avec ce que l'on
+aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller &agrave; Pons, o&ugrave;
+je serai plus pr&egrave;s de vous; mais je n'y ferai gu&egrave;re de s&eacute;jour. Je
+crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul.
+Mon &acirc;me, tenez-moi en votre bonne gr&acirc;ce; croyez ma fid&eacute;lit&eacute; &ecirc;tre
+blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela
+vous porte contentement, vivez heureuse.</p></div>
+
+<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">&laquo;Henri.&raquo;</span></p>
+
+<p>Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fid&eacute;lit&eacute; avec cette
+assurance! La comtesse savait &agrave; quoi s'en tenir sur ce point; moins de
+six mois apr&egrave;s, le roi lui annon&ccedil;ait en ces termes la mort d'un fils
+qu'il avait eu de quelque ma&icirc;tresse obscure:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesi&egrave;res, et il s'en retournera
+avec tout ce qu'il vous faut, except&eacute; moi. <i>Je suis fort afflig&eacute; de
+la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commen&ccedil;ait &agrave; parler</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>La belle Corisandre avait des go&ucirc;ts mondains que lui reprochent les
+&eacute;crits satiriques du temps. Elle allait &agrave; la messe escort&eacute;e de pages, de
+bouffons, de chiens, de singes, d'animaux priv&eacute;s de toute esp&egrave;ce. Son
+amant attentif &agrave; lui plaire lui &eacute;crit encore:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas,
+le plus beau que vous v&icirc;tes et le meilleur, force panache
+d'aigrette. Bonni&egrave;res est all&eacute; &agrave; Poitiers pour acheter des cordes
+de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur,
+souvenez-vous toujours de <i>Petiot</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Petiot, c'est lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Plus tard, il lui offre encore un cadeau du m&ecirc;me genre.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;J'ai deux petits sangliers priv&eacute;s et deux faons de biche;
+mandez-moi si vous les voulez.&raquo;</p></div>
+
+<p>Madame de Gramont resta quelque temps encore la ma&icirc;tresse en titre du
+roi, m&ecirc;me apr&egrave;s qu'il eut pass&eacute; la Loire et fait sa jonction avec
+l'arm&eacute;e catholique et royale; mais la beaut&eacute; de Corisandre s'alt&eacute;ra
+rapidement et le charme se rompit.</p>
+
+<p>Cette rupture fut peut-&ecirc;tre pr&eacute;cipit&eacute;e par une nouvelle passion inspir&eacute;e
+&agrave; Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut
+point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de
+r&eacute;sister &agrave; l'amour du roi.</p>
+
+<p>C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'&eacute;prit &agrave; premi&egrave;re vue
+d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la
+Roche-Guyon. Tout aussit&ocirc;t, il lui adressa les billets les plus
+passionn&eacute;s; mais les billets rest&egrave;rent sans r&eacute;ponse. Pour l'aller voir,
+&laquo;il faisait, dit Bassompierre, des traites et des &eacute;quip&eacute;es incroyables.&raquo;
+Peines et soins perdus.&mdash;&laquo;Je suis trop pauvre pour &ecirc;tre votre femme,
+r&eacute;pondait la marquise, et de trop bonne maison pour &ecirc;tre votre
+ma&icirc;tresse.&raquo;</p>
+
+<p>Aux billets cependant succ&eacute;daient les pr&eacute;sents. La marquise ne recevait
+pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les
+difficult&eacute;s. Il prit alors une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la chasse, il perdit ses compagnons et courut &agrave; toute bride
+demander l'hospitalit&eacute; &agrave; la belle veuve. Il fut re&ccedil;u comme un roi devait
+l'&ecirc;tre; le cor sonna &agrave; son arriv&eacute;e, le ch&acirc;teau s'illumina du haut en
+bas; un souper magnifique fut pr&eacute;par&eacute;; la marquise, en grands habits de
+c&eacute;r&eacute;monie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle
+r&eacute;ception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de
+Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que
+volontiers il &eacute;changerait sa couronne contre un tel tr&eacute;sor de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe &agrave; son
+appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commen&ccedil;ait &agrave;
+l'inqui&eacute;ter, lorsque tout &agrave; coup il entendit, dans la cour, un grand
+bruit de chevaux et d'&eacute;quipages. La marquise donnait des ordres pour son
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Henri descendit tout &eacute;perdu, et courant &agrave; elle:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sire, r&eacute;pondit madame de Guercheville, un roi est le ma&icirc;tre partout
+o&ugrave; il se trouve; et pour ne vous d&eacute;sob&eacute;ir en rien, vous trouverez bon
+que je me retire.&raquo;</p>
+
+<p>Et, sans &eacute;couter davantage les supplications du prince, elle monta dans
+son carrosse et alla passer la nuit &agrave; deux lieues de l&agrave;.</p>
+
+<p>Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut r&ecirc;ver batailles
+et grands coups d'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce m&eacute;compte pourtant ne le d&eacute;couragea pas; mais, apr&egrave;s deux ou trois
+autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre d&eacute;finitivement
+son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage &agrave;
+l'h&eacute;ro&iuml;que r&eacute;sistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de
+Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle &eacute;pouse, Marie de
+M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Celle-l&agrave;, dit-il, r&eacute;habilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y
+&eacute;tant frott&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la
+blessure de son amour-propre.</p>
+
+<p>Le roi assi&eacute;geait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher
+quelques distractions au couvent de Montmartre, qui &eacute;tait devenu le lieu
+de rendez-vous de tous les galants de l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Le joli couvent que c'&eacute;tait l&agrave;!</p>
+
+<p>Les ribauds de l'arm&eacute;e royale avaient rim&eacute; des chansons sur madame
+l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et
+se donnaient de la satire &agrave; coeur joie. Caj&eacute;tan, le l&eacute;gat du pape, ce
+fougueux pr&eacute;lat qui organisait des processions arm&eacute;es et courait les
+carrefours en criant <i>Guerra! Guerra</i>! disait &agrave; M. de Mayenne, en
+faisant allusion aux passe-temps de Henri IV:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Con sempre estar en bordello</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ercole non se fato immortello!</span><br />
+</p>
+
+<p>S'adressant &agrave; une communaut&eacute; religieuse et venant d'un prince de
+l'Eglise, le mot &eacute;tait piquant!</p>
+
+<p>Marie de Beauvilliers, que la pauvret&eacute;, plut&ocirc;t que la vocation, avait
+d&eacute;cid&eacute;e &agrave; faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se
+pr&eacute;senta de jeter son b&eacute;guin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri
+IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit &agrave; Senlis; il lui
+avait jur&eacute; amour &eacute;ternel et lui promettait de la faire relever de ses
+voeux par le pape.</p>
+
+<p>Ces huguenots ne doutaient de rien!</p>
+
+<p>Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un interm&egrave;de entre
+deux batailles. Marie &eacute;tait encore dans la premi&egrave;re ivresse de sa
+fortune que d&eacute;j&agrave; le Vert-Galant songeait &agrave; bien autre chose. D&eacute;cid&eacute;ment,
+il la trouvait plus jolie sous le b&eacute;guin.</p>
+
+<p>Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le
+couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi;
+elle entreprit m&ecirc;me de r&eacute;former les moeurs de ses nonnes; elles en
+avaient besoin. &laquo;Le couvent de Montmartre &eacute;tait alors dans un piteux
+&eacute;tat, dit Sauval;&raquo; les revenus &eacute;taient nuls; les plus jeunes religieuses
+gagnaient leur pain &agrave; la pointe de leurs oeillades, et les vieilles
+&eacute;taient r&eacute;duites &agrave; garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses
+soins et ses peines; ses religieuses r&eacute;volt&eacute;es faillirent m&ecirc;me
+l'assassiner.</p>
+
+<p>Ici se placent les r&egrave;gnes successifs des deux femmes les plus aim&eacute;es
+d'Henri IV, Gabrielle d'Estr&eacute;es et la marquise de Verneuil; mais leur
+influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour
+que nous ne leur consacrions pas un chapitre &agrave; part. Nous passerons donc
+tout de suite &agrave; la comtesse de Moret.</p>
+
+<p>Jacqueline de Bueil, se fiant &agrave; sa figure et &agrave; ses charmes, essaya de
+renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries
+fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites
+intrigues ne r&eacute;ussirent m&ecirc;me point &agrave; lui donner une grande position &agrave;
+la cour. &laquo;Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait d&ucirc;
+cependant lui donner un grand ascendant; elle &eacute;tait malhabile.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fils, qui fut l&eacute;gitim&eacute; sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus
+tard, joua un r&ocirc;le &agrave; la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de
+Moret, &eacute;tait-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter.</p>
+
+<p>La comtesse sa m&egrave;re, en effet, &eacute;tait d'humeur plus que facile, et le roi
+avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la
+place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet &eacute;ternel ennemi de Henri de
+Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui
+soufflant ses ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>Nous voici arriv&eacute;s &agrave; la derni&egrave;re passion de Henri IV, la plus violente
+et la plus fatale. Vieillard &agrave; barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un
+amour imp&eacute;tueux, irr&eacute;sistible, extravagant pour une enfant de seize ans,
+Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait
+d&ucirc; l'&eacute;pouser; mais le roi avait pr&eacute;venu son favori.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et
+outr&eacute; de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'&eacute;pouses, et qu'elle
+t'aime, je te ha&iuml;rais; si elle m'aime, tu me ha&iuml;rais. Je suis r&eacute;solu de
+la marier &agrave; mon neveu le prince de Cond&eacute;, et de la tenir pr&egrave;s de ma
+famille.&raquo;</p>
+
+<p>Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se
+retira; mais le prince de Cond&eacute; eut le courage de tenter l'aventure.</p>
+
+<p>Chose rare &agrave; cette &eacute;poque, le prince de Cond&eacute; pr&eacute;tendit garder sa femme
+pour lui seul. Henri fut outr&eacute; de ce manque de respect; il ne songea
+plus qu'&agrave; lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le
+dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait m&ecirc;me assez dispos&eacute;e
+&agrave; se rendre, mais elle &eacute;tait gard&eacute;e &agrave; vue.</p>
+
+<p>Alors commence une s&eacute;rie d'aventures qui, pardonnables chez un jeune
+homme, devenaient ridicules chez un barbon. D&eacute;guis&eacute; en garde chasse ou
+en re&icirc;tre, le roi de France allait r&ocirc;der sous les fen&ecirc;tres de sa belle;
+il avait perdu la facult&eacute; de penser &agrave; toute autre chose, et, pour
+attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle
+entreprise dans laquelle il ne s'embarqu&acirc;t.</p>
+
+<p>A Saint-Leu, le roi, accompagn&eacute; de M. de Vend&ocirc;me et des fr&egrave;res d'Elben,
+d&eacute;guis&eacute;s comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et
+arr&ecirc;t&eacute;: le pr&eacute;v&ocirc;t les avait pris pour des voleurs.</p>
+
+<p>Malherbe avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute; d'office pour chanter les amours de Henri IV;
+il avait alors &agrave; peindre son d&eacute;sespoir et ses angoisses:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">0 beaut&eacute;, reine des beaut&eacute;s,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Seule de qui les volont&eacute;s</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pr&eacute;sident &agrave; ma destin&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pourquoi n'est, comme la toison,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Votre conqu&ecirc;te abandonn&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A l'essor d'un autre Jason?</span><br />
+</p>
+
+<p>Les essors du vieux Jason n'aboutissaient &agrave; rien, tant &eacute;tait vigilant M.
+de Cond&eacute;; il avait emmen&eacute; sa femme loin de la cour et refusait
+obstin&eacute;ment de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient
+inflexible. &laquo;&mdash;Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser
+la t&ecirc;te; nenni.&raquo;</p>
+
+<p>Malherbe cependant chantait toujours:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Donc cette merveille des cieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Parce qu'elle est ch&egrave;re &agrave; mes yeux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En sera toujours &eacute;loign&eacute;e;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et mon impatiente amour,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Par tant de larmes t&eacute;moign&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">N'obtiendra jamais son retour.</span><br />
+</p>
+
+<p>Sully cherchait &agrave; consoler le roi, qui &eacute;tait inconsolable.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de
+Cond&eacute; &agrave; la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus
+facilement.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne
+trouvait cependant aucun exp&eacute;dient.</p>
+
+<p>Les couches de Marie de M&eacute;dicis, la seconde &eacute;pouse de Henri IV,
+fournirent, pour attirer le prince de Cond&eacute; &agrave; la cour, un pr&eacute;texte
+auquel il ne put r&eacute;sister. Le roi &eacute;tait au comble de la joie de revoir
+sa bien-aim&eacute;e, et Malherbe chantait:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">Ont eu gr&acirc;ce des cieux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait alors compl&egrave;tement m&eacute;tamorphos&eacute;. Jaloux du bien para&icirc;tre
+aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et
+s'inondait d'essence. Il avait &agrave; la cour tout le monde pour lui; on
+trouvait impardonnable M. de Cond&eacute;, et, tandis que chacun conspirait
+contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu
+&agrave; lutter contre le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Se voyant hors d'&eacute;tat de r&eacute;sister &agrave; l'orage qui mena&ccedil;ait son front, le
+prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque
+malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi &eacute;tait au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui
+porta la nouvelle de cette fuite. J'&eacute;tais le plus proche de lui. Il me
+dit tout bas &agrave; l'oreille:&mdash;&laquo;Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet
+homme m&egrave;ne sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou
+pour la conduire hors de France.&raquo;</p>
+
+<p>Il se retira aussit&ocirc;t dans sa chambre, confiant le jeu et son argent &agrave;
+Bassompierre. Il n'avait plus la t&ecirc;te &agrave; lui. Chez sa femme, il se livra
+&agrave; tous les transports d'une col&egrave;re furieuse et d'un d&eacute;sespoir insens&eacute;.
+Il fit mander ses ministres et leur d&eacute;clara qu'&agrave; tout prix il voulait
+faire revenir en France le prince de Cond&eacute; et sa femme.</p>
+
+<p>Malherbe, lui, chantait encore cette grande d&eacute;solation:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Quelles pointes de rage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ne sent point mon courage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De voir que le danger,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">En vos ans les plus tendres,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Vient menacer vos cendres</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D'un cercueil &eacute;tranger.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait
+cependant jamais g&ecirc;n&eacute;, car le po&euml;te ajoute:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Aussi suis-je un squelette;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ainsi la violette</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qu'un froid hors de saison</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ou le soc a touch&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De ma peau dess&eacute;ch&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Est la comparaison.</span><br />
+</p>
+
+<p>La douceur d'&ecirc;tre compar&eacute; &agrave; une violette ne suffit pas &agrave; consoler le
+roi, ni m&ecirc;me &agrave; le faire renoncer &agrave; l'esp&eacute;rance de revoir madame de
+Cond&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; dans les Pays-Bas; des &eacute;missaires de Henri IV
+tent&egrave;rent un enl&egrave;vement: ils &eacute;chou&egrave;rent. La diplomatie ne r&eacute;ussit pas
+mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute d&eacute;clarer la
+guerre &agrave; l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le myst&eacute;rieux
+r&eacute;gicide, vint d&eacute;tourner le cours des &eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Sully pr&ecirc;te &agrave; son ma&icirc;tre les plus vastes projets; cette lutte, qu'il
+allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour r&eacute;sultat le
+remaniement de la carte de l'Europe, &agrave; la t&ecirc;te de laquelle la France se
+f&ucirc;t d&eacute;finitivement plac&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions,
+et nous laissons &agrave; la s&eacute;v&egrave;re histoire le soin de r&eacute;soudre ce grand
+probl&egrave;me politique.</p>
+
+<p>Du reste, Henri IV &eacute;tait bien de taille &agrave; le poser. L'homme avait ses
+faiblesses, mais le monarque &eacute;tait bien capable de les faire servir &agrave;
+ses desseins.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<h3>LA BELLE GABRIELLE.</h3>
+
+
+<p>Entre tous les noms amoureux et ch&eacute;ris que la tradition s'est plu &agrave;
+entourer d'une po&eacute;tique aur&eacute;ole, celui de Gabrielle d'Estr&eacute;es est
+assur&eacute;ment un des plus populaires.</p>
+
+<p>Cette belle ma&icirc;tresse du roi de France, cependant, &eacute;tait loin en son
+temps d'&ecirc;tre l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition
+offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse;
+ils craignaient de la voir un jour assise sur le tr&ocirc;ne. Ils lui
+faisaient un crime de son esprit, de sa beaut&eacute; m&ecirc;me, beaut&eacute; damnable!</p>
+
+<p>Un Genevois, &agrave; Paris depuis la veille, est arr&ecirc;t&eacute; un matin aux portes du
+Louvre par la liti&egrave;re de la belle favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement par&eacute;e
+qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites nulle attention &agrave; <i>cela</i>, r&eacute;pond le bourgeois de Paris, et
+remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la ma&icirc;tresse du
+roi.</p>
+
+<p>Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses
+diamants tiraient les yeux aux femmes des &eacute;chevins: &agrave; chaque c&eacute;r&eacute;monie
+elles trouvaient amplement mati&egrave;re &agrave; la critique.&mdash;&laquo;Encore un ajustement
+nouveau!&raquo; et aussit&ocirc;t d'en &eacute;valuer le prix.</p>
+
+<p>Le peuple s'obstinait &agrave; voir en elle la cause de tous ses maux;
+&laquo;volontiers il l'e&ucirc;t accus&eacute;e de la duret&eacute; des temps ou du manque de
+r&eacute;coltes.&raquo; On disait qu'elle ruinait son amant et l'emp&ecirc;chait de remplir
+ses bonnes intentions.&mdash;&laquo;Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la
+poule au pot!&raquo;</p>
+
+<p>Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les pan&eacute;gyriques
+de ses historiens et de ses po&euml;tes, admirateurs de commande. Chaque
+ann&eacute;e a ajout&eacute; quelques traits charmants &agrave; la l&eacute;gende de ses amours,
+l&eacute;gende romanesque qui a fini par se substituer &agrave; l'histoire, et qui
+n'est cependant v&eacute;ridique ou menteuse qu'&agrave; demi. La popularit&eacute; de cette
+femme s&eacute;duisante a grandi &agrave; l'ombre de la popularit&eacute; du B&eacute;arnais, et
+d&eacute;sormais le nom de la Belle Gabrielle est ins&eacute;parable de celui de Henri
+IV.</p>
+
+<p>On doit glisser l&eacute;g&egrave;rement sur les premi&egrave;res ann&eacute;es de mademoiselle
+d'Estr&eacute;es et se d&eacute;fier de toutes les exag&eacute;rations en bien ou en mal des
+chroniques et des m&eacute;moires du temps. Sa position fut telle &agrave; la cour de
+France, qu'elle avait des amiti&eacute;s d&eacute;vou&eacute;es et des haines ardentes, et
+nul de tous ceux qui ont parl&eacute; d'elle n'&eacute;tait compl&eacute;tement
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, c'est-&agrave;-dire impartial.</p>
+
+<p>Issue d'une famille qui avait d&eacute;j&agrave; plusieurs quartiers de noblesse dans
+les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forc&eacute;ment les traditions
+de sa maison, et c'est sous les auspices d'une m&egrave;re plus que
+complaisante qu'elle fit ses d&eacute;buts &agrave; la cour de Henri III.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Dans le fond d'un ch&acirc;teau, tranquille et solitaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Loin du bruit des combats elle attendait son p&egrave;re.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Son coeur, n&eacute; pour aimer, mais fier et g&eacute;n&eacute;reux,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>D'aucun amant encor n'avait re&ccedil;u les voeux</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la premi&egrave;re fois, il met en sc&egrave;ne la
+belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la <i>Henriade</i> en flagrant d&eacute;lit
+d'adulation, mais l'&eacute;pop&eacute;e a ses exigences.</p>
+
+<p>Bassompierre, sur le m&ecirc;me sujet, s'explique tout autrement;
+malheureusement, ce brillant s&eacute;ducteur est l&eacute;g&egrave;rement suspect de
+calomnie. Trop bien trait&eacute; par les femmes, il paya leurs faveurs au
+moins en m&eacute;disances.</p>
+
+<p>Le premier amant de Gabrielle para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; Henri III, auquel sa m&egrave;re
+la livra moyennant une somme de six mille &eacute;cus; mais l'ami de Qu&eacute;lus, de
+Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa mani&egrave;re de voir, se
+d&eacute;go&ucirc;ta bien vite de sa jeune ma&icirc;tresse; il la trouvait trop blanche et
+trop d&eacute;licate.&mdash;&laquo;Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que
+j'en veux chez la reine ma femme.&raquo;</p>
+
+<p>Cet &eacute;chec d&eacute;couragea fort madame d'Estr&eacute;es, que les beaux &eacute;cus d'or
+avaient mise en app&eacute;tit; et sans doute pour remplacer la qualit&eacute; des
+galants par la quantit&eacute;, elle continua &agrave; <i>produire</i> sa fille dans le
+monde.</p>
+
+<p>Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succ&eacute;d&eacute; &agrave; Henri III,
+lorsque le cardinal de Guise vint &agrave; s'&eacute;prendre de Gabrielle. Cette
+passion durait depuis un an, quand le cardinal, &eacute;tant devenu jaloux de
+M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui
+recueillirent sa succession, firent bient&ocirc;t place au duc de Bellegarde,
+qui lui-m&ecirc;me, &agrave; son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.</p>
+
+<p>Amant heureux de Gabrielle, enivr&eacute; de cette rare fortune d'&ecirc;tre aim&eacute;
+d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait &agrave; qui conter
+son bonheur et vanter les charmes infinis d'une ma&icirc;tresse ador&eacute;e,
+lorsqu'il eut la malheureuse id&eacute;e de choisir Henri pour confident. Il
+devait cependant savoir &agrave; quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de
+son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Du matin au soir, il ne cessait de lui d&eacute;crire les infinies perfections
+de Gabrielle; il ne tarissait pas en &eacute;loges; il d&eacute;peignait avec passion
+ses gr&acirc;ces, sa beaut&eacute;, son esprit, tant et tant qu'&agrave; sans cesse entendre
+exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en
+devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre &agrave; m&ecirc;me de l'admirer. Le
+duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y
+trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien &agrave; redouter du
+roi, fort occup&eacute; alors de Marie de Beauvilliers.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au ch&acirc;teau de
+Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas &agrave; s'apercevoir qu'il avait
+fait une &eacute;cole, car il re&ccedil;ut l'ordre de ne plus penser &agrave; sa ma&icirc;tresse.
+Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il pr&eacute;vint
+Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aim&acirc;t r&eacute;ellement le duc,
+qui &eacute;tait, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit
+qu'elle cherch&acirc;t par une r&eacute;sistance calcul&eacute;e &agrave; irriter la passion du
+roi, elle le re&ccedil;ut fort mal au d&eacute;but et lui d&eacute;clara net qu'elle lui
+pr&eacute;f&eacute;rait Bellegarde qui devait l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Le h&eacute;ros de son temps &eacute;prouva un vif chagrin de ce refus, et quoique
+Mantes, dont il s'&eacute;tait fait comme une petite capitale pendant qu'il
+tenait la campagne aux alentours de Paris, f&ucirc;t distant de sept lieues du
+ch&acirc;teau de Coeuvres, et que la for&ecirc;t &agrave; travers laquelle il fallait
+passer f&ucirc;t entour&eacute;e de partis ennemis, il r&eacute;solut d'aller en personne
+apaiser la belle courrouc&eacute;e. Il partit accompagn&eacute; de cinq gentilshommes
+de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de
+cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa
+t&ecirc;te, et se rendit &agrave; pied au ch&acirc;teau o&ugrave;, la veille, il avait fait
+annoncer son arriv&eacute;e. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui
+disant qu'il &eacute;tait si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se
+r&eacute;soudre &agrave; le regarder.</p>
+
+<p>L'insucc&egrave;s de cette ridicule d&eacute;marche ne d&eacute;couragea point le roi; il
+s'&eacute;tait piqu&eacute; au jeu, et bient&ocirc;t Gabrielle cessa de l'accabler de ses
+rigueurs. Il appela alors pr&egrave;s de lui, &agrave; Mantes, le marquis d'Estr&eacute;es
+sous pr&eacute;texte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le
+marquis avait &eacute;t&eacute; invit&eacute; &agrave; amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait
+donn&eacute; &agrave; Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, &laquo;ce qui, dit
+gravement Dreux du Radier, <i>sauvait</i> toutes les apparences.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant la pr&eacute;sence d'un &laquo;bonhomme&raquo; de p&egrave;re ne laissait pas que d'&ecirc;tre
+fort g&ecirc;nante pour des relations si publiques; il y avait aussi un fr&egrave;re,
+le marquis de Coeuvres, esprit fin et d&eacute;li&eacute;, un des plus habiles
+intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de
+sa soeur. Le roi ne trouva d'autre exp&eacute;dient que de marier sa ma&icirc;tresse.
+On trouva tout expr&egrave;s pour l'&eacute;manciper un bon gentilhomme de Picardie,
+Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien
+tout d'abord, &laquo;le mariage lui semblait dur &agrave; avaler;&raquo; mais on le
+convainquit &agrave; force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; convenu que le jour de la noce, &agrave; l'heure o&ugrave; les &eacute;poux ont
+l'habitude de r&eacute;clamer leurs droits, le roi para&icirc;trait, &laquo;<i>adsum qui
+feci</i>,&raquo; et arracherait Gabrielle &agrave; M. de Liancourt.</p>
+
+<p>Le roi manqua de parole; &laquo;il &eacute;tait si Gascon qu'il ne pouvait m&ecirc;me se la
+tenir &agrave; lui-m&ecirc;me.&raquo; Mais, en &eacute;poux bien appris, M. de Liancourt ne
+demanda rien, et, d&egrave;s le lendemain, accompagn&eacute; de sa femme, il rejoignit
+le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus
+tard il mit non moins de bonne volont&eacute; &agrave; rompre le mariage, en se
+laissant d&eacute;clarer dans le seul cas qui p&ucirc;t alors faire prononcer un
+divorce.</p>
+
+<p>En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi e&ucirc;t &eacute;t&eacute; immense sans
+quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticit&eacute; de sa paternit&eacute;.
+En effet, lorsque Alibour, son m&eacute;decin, lui avait appris cette heureuse
+nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons
+pour cela, dit une chronique ridiculement mensong&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&ecirc;vez, bonhomme, aurait dit le roi.</p>
+
+<p>Cette jolie petite calomnie semble avoir &eacute;t&eacute; arrang&eacute;e tout expr&egrave;s pour
+accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arriv&eacute;e &agrave; quelque temps de l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle n'avait point cependant renonc&eacute; enti&egrave;rement &agrave; Bellegarde, et peu
+s'en fallut qu'un beau jour, ou plut&ocirc;t une belle nuit, le roi ne les
+surpr&icirc;t. Une entreprise qu'il avait form&eacute;e l'ayant oblig&eacute; de s'&eacute;loigner
+de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas
+trouv&eacute; ce qu'il cherchait, il revint aussit&ocirc;t et pensa trouver ce qu'il
+ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son c&ocirc;t&eacute;,
+&eacute;tait rest&eacute; aupr&egrave;s de madame Gabrielle.</p>
+
+<p>&laquo;Au retour impr&eacute;vu du roi, ils &eacute;taient ensemble. Tout ce que put faire
+une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet o&ugrave;
+elle couchait pr&egrave;s du lit de sa ma&icirc;tresse. Cela s'&eacute;tait fait sans que le
+roi s'en aper&ccedil;&ucirc;t, et tout &eacute;tait tranquille lorsqu'il s'avisa de demander
+des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela
+<i>la Rousse</i> (c'&eacute;tait le nom de cette confidente); on avait pris des
+mesures pour qu'elle ne s'y trouv&acirc;t point. Soit que cette absence donn&acirc;t
+du soup&ccedil;on au roi, ou qu'il ne pens&acirc;t qu'&agrave; se satisfaire sur les
+confitures, il dit qu'il n'y avait qu'&agrave; forcer la serrure. Sa ma&icirc;tresse
+s'y opposa et pr&eacute;texta un grand mal de t&ecirc;te. Le roi, auquel cette
+r&eacute;sistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstin&eacute; &agrave; faire
+ouvrir le cabinet, et donna m&ecirc;me quelques coups de pied dans la porte
+pour l'enfoncer.</p>
+
+<p>&laquo;Bellegarde &eacute;tait perdu s'il n'e&ucirc;t pris le parti de sauter par une
+fen&ecirc;tre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point,
+quoiqu'elle f&ucirc;t assez haute. <i>La Rousse</i>, qui &eacute;tait aux aguets, parut
+aussit&ocirc;t, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les
+confitures qu'il demandait.&raquo;</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me <i>Rousse</i> fut plus tard embastill&eacute;e avec son mari. Chass&eacute;e par
+Gabrielle, elle &eacute;tait devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se
+r&eacute;pandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de
+Bellegarde pourrait fort bien avoir &eacute;t&eacute; mise en circulation par elle.</p>
+
+<p>Si toutefois cette aventure est v&eacute;ritable, elle ne fit aucun tort &agrave;
+Gabrielle dans l'esprit du roi, et bient&ocirc;t son influence fut immense.</p>
+
+<p>Il ne faut point s'&eacute;tonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle:
+dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se
+faire appr&eacute;cier par ce prince, &laquo;qui avant tout, dans ses ma&icirc;tresses,
+nous dit Sully, cherchait une amie d&eacute;vou&eacute;e et une confidente s&ucirc;re.&raquo;
+L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commenc&eacute; sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Cette beaut&eacute; &eacute;tait si remarquable que ce nom de belle lui avait &eacute;t&eacute;
+donn&eacute; comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent
+avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux l&eacute;g&egrave;rement
+ond&eacute;s semblaient d'or fin; son nez &eacute;tait droit et d&eacute;licat; sa bouche,
+petite, pourprine et souriante, faisait songer &agrave; une grenade pleine de
+perles; son teint &eacute;tait d'une blancheur et d'une transparence
+admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.</p>
+
+<p>Quant &agrave; son esprit, il &eacute;tait des plus fins et des plus d&eacute;li&eacute;s. Souvent
+Henri IV eut recours &agrave; elle, lorsqu'elle jouait &agrave; la cour le r&ocirc;le de
+souveraine. &laquo;Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux
+d&eacute;m&ecirc;lements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports
+qu'on lui faisait de ses serviteurs, et <i>lui d&eacute;couvrait les blessures de
+son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur</i>, en sorte que
+cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire &agrave; un sexe imp&eacute;rieux,
+soutenait chacun et n'opprimait personne.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; le grand et v&eacute;ritable titre de Gabrielle &agrave; notre int&eacute;r&ecirc;t, j'allais
+presque dire &agrave; notre estime. L'ambition qu'on lui a reproch&eacute;e plus tard
+fut presque une n&eacute;cessit&eacute; politique. Lorsqu'il fut question de la
+placer sur le tr&ocirc;ne, c'est qu'elle &eacute;tait l'&acirc;me d'un parti, du parti
+huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se
+trouvait d&eacute;barrass&eacute; de la crainte de quelque alliance qui lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de Henri IV &agrave; Paris est le commencement des triomphes de la
+belle Gabrielle. Aux c&ocirc;t&eacute;s du roi, elle tenait la t&ecirc;te du cort&eacute;ge, &agrave;
+demi-couch&eacute;e dans une liti&egrave;re &laquo;o&ugrave; l'or superbement se relevait en
+bosse.&raquo; C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil,
+s'arr&ecirc;taient les yeux de Henri IV.</p>
+
+<p>Les rues de l'ancien Paris &eacute;taient trop &eacute;troites pour la foule qui se
+pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de G&eacute;rard donne
+une id&eacute;e assez juste de cette grande sc&egrave;ne historique.</p>
+
+<p>Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'&eacute;meutes, mal
+remise des souffrances et des perplexit&eacute;s d'un si&eacute;ge d&eacute;sastreux,
+acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui
+donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entr&eacute;e
+dans une capitale reconquise. Gabrielle &eacute;tait femme, ce jour-l&agrave; elle dut
+aimer Henri IV.</p>
+
+<p>Mais n'&eacute;tait-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant
+arr&ecirc;tant son cheval, il venait caracoler pr&egrave;s de la riche liti&egrave;re
+d&eacute;couverte o&ugrave; elle tr&ocirc;nait en souveraine.</p>
+
+<p>&laquo;Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir
+tout ce monde crier si all&eacute;grement <i>Vive le roi</i>! Il avait presque
+toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et
+damoiselles qui &eacute;taient aux fen&ecirc;tres.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons les plus grands d&eacute;tails sur cette triomphale entr&eacute;e; c'est
+toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait
+d&ucirc; jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout
+entendre. Il a compt&eacute; les clous de la selle royale et mesur&eacute; la longueur
+des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle,
+il nous la d&eacute;crit avec complaisance.</p>
+
+<p>&laquo;Elle avait une robe de satin noir, toute houpp&eacute;e de blanc,&raquo; plus
+constell&eacute;e de pierreries et de perles &laquo;que d'&eacute;toiles le manteau de la
+nuit.&raquo; Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle
+favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures,
+inqui&egrave;tent singuli&egrave;rement les gens du tiers. Ils mettent en contraste
+les mis&egrave;res pr&eacute;sentes et le luxe de la cour o&ugrave; Gabrielle donne le ton.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui quinze f&eacute;vrier, le roi est venu &agrave; Paris avec sa Gabrielle;
+elle avait un capot et une devanti&egrave;re pour porter &agrave; cheval, de satin
+couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis
+en b&acirc;tons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doubl&eacute;
+de satin vert gaufr&eacute;, et ladite devanti&egrave;re doubl&eacute;e de taffetas couleur
+de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni
+d'argent. Le tout valant au moins deux cents &eacute;cus.&raquo;</p>
+
+<p>Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement &agrave;
+sa beaut&eacute;; on la voit toujours ainsi v&ecirc;tue aux c&ocirc;t&eacute;s de Henri IV,
+habill&eacute; toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile
+l'inventaire des coffres de Gabrielle. &laquo;Le cinq mars elle assistait au
+bal magnifiquement par&eacute;e; elle avait douze brillants dans les cheveux.
+Le huit octobre, elle avait un manteau doubl&eacute; de satin d'une richesse
+incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva
+pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents &eacute;cus.&raquo;</p>
+
+<p>Dix-neuf cents &eacute;cus! Pay&eacute;s comptant! Voil&agrave; l'impopularit&eacute;.</p>
+
+<p>Moins de trois mois apr&egrave;s son entr&eacute;e &agrave; Paris, Gabrielle mit au monde un
+fils qu'elle appela C&eacute;sar, comme pour exalter cet amour de la gloire
+qui, par bouff&eacute;es, montait au cerveau du roi.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e du <i>poupon</i> combla de joie le B&eacute;arnais; la naissance de cet
+enfant lui semblait un &eacute;v&eacute;nement aussi heureux que la prise de
+possession de sa capitale; et comme il fallait un titre &agrave; la m&egrave;re de
+Monsieur, duc de Vend&ocirc;me, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune
+de mademoiselle d'Estr&eacute;es grandissait; &laquo;le roi commanda qu'on lui rend&icirc;t
+d&eacute;sormais plus de respects.&raquo; Ici commence le r&ocirc;le politique de
+Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous
+ne ferons qu'effleurer.</p>
+
+<p>Tout d'abord elle prot&eacute;ge Sully et le fait entrer aux finances. C'est
+donc &agrave; Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la r&eacute;putation eut des
+fortunes si diverses, et qui est une des <i>cr&eacute;ations</i> de M&eacute;zeray, dut de
+pouvoir servir si utilement son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Sully, dans ses <i>&OElig;conomies</i>, s'occupe beaucoup de la ma&icirc;tresse du roi;
+il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit
+tout. De l&agrave; le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche
+injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de
+Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de
+terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure
+de voyage, que l'on trouve dans les <i>&OElig;conomies</i>, nous en donne la
+preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre
+le roi. Sully &eacute;tait &agrave; cheval pr&egrave;s de la liti&egrave;re. Celle-ci vint &agrave; verser
+tout &agrave; coup. On entendit un grand cri, auquel succ&eacute;da le plus profond
+silence. Sully croit &agrave; un malheur, et tout aussit&ocirc;t il pense &agrave; la
+douleur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il
+s'emp&ecirc;cher de se dire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle
+contribua puissamment &agrave; vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais
+qu'il joua toute sa vie.</p>
+
+<p>Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de C&eacute;sar.&mdash;&laquo;Mes amis,
+ai-je bien jou&eacute; cette com&eacute;die?&raquo;</p>
+
+<p>A tort on a accus&eacute; Henri IV de tenir si prodigieusement &agrave; la religion
+r&eacute;form&eacute;e. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les
+avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son
+coeur comme un &eacute;cho affaibli de ses jeunes ann&eacute;es. La belle Gabrielle
+alors lui mettait la main sur la bouche et, malgr&eacute; ses
+<i>Ventre-saint-gris</i>, le faisait taire.</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, Sire, que vous &ecirc;tes le fils a&icirc;n&eacute; de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Plus tard nous voyons Gabrielle pousser &agrave; la conqu&ecirc;te de la
+Franche-Comt&eacute;, prendre les int&eacute;r&ecirc;ts de Balaguy-Montluc, s'entremettre
+entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin, &agrave; l'apog&eacute;e de sa puissance,
+faire n&eacute;gocier &agrave; Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de
+Navarre.</p>
+
+<p>&Eacute;pouse d&eacute;laiss&eacute;e. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse.
+Rel&eacute;gu&eacute;e en Auvergne dans sa r&eacute;sidence d'Usson, elle se plaignait en
+beaux vers d'&ecirc;tre une &eacute;pouse sans mari, et elle &eacute;crivait ses <i>M&eacute;moires</i>
+qui ne r&eacute;ussissent point &agrave; donner &agrave; nos yeux tort &agrave; Henri IV. D&eacute;j&agrave; elle
+pouvait pr&eacute;voir qu'elle allait avoir &agrave; lutter contre l'influence de la
+favorite.</p>
+
+<p>Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de
+Monceaux. Sa position &agrave; la cour &eacute;tait devenue officielle, et chacun lui
+rendait les hommages dus &agrave; une souveraine.</p>
+
+<p>Partout nous la retrouvons aux c&ocirc;t&eacute;s de Henri IV, aux bals, aux f&ecirc;tes,
+et jusque dans les conseils. Le roi re&ccedil;oit-il des ambassadeurs, il la
+fait cacher derri&egrave;re une tapisserie, afin qu'elle puisse ou&iuml;r tout ce
+qu'on dira et lui donner son avis.</p>
+
+<p>Le premier pr&eacute;sident du parlement de Normandie, Groulard, nous donne
+dans ses curieux <i>M&eacute;moires</i> la mesure de la toute-puissance de
+Gabrielle.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait venu &agrave; Rouen pour tenir l'assembl&eacute;e des notables; c'est
+m&ecirc;me &agrave; cette occasion qu'il fit cette m&eacute;morable harangue, dans laquelle
+il disait aux notables que, bien que ce ne f&ucirc;t l'usage des rois, des
+barbes grises et des victorieux, &laquo;il venait se mettre en tutelle entre
+leurs mains.&raquo;</p>
+
+<p>Comme, &agrave; l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le
+discours qu'il avait prononc&eacute; devant ces bourgeois:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort &eacute;tonn&eacute;e, Sire, r&eacute;pondit la marquise de Monceaux, que
+Votre Majest&eacute; ait parl&eacute; de se mettre en tutelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! r&eacute;pondit le roi, il est vrai; mais je l'entends
+avec mon &eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Gabrielle en cette circonstance fut officiellement pr&eacute;sent&eacute;e au
+parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en &ecirc;tre surpris;
+mais il en prend son parti et nous raconte que d&egrave;s le lendemain matin il
+se transporta en l'h&ocirc;tel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle suivait le roi &agrave; la chasse, Gabrielle avait adopt&eacute; un galant
+costume d'homme, sous lequel sa beaut&eacute; semblait plus piquante. Ils s'en
+allaient tous les deux le long des chemins de la for&ecirc;t, faisant la cour
+buissonni&egrave;re, leurs chevaux tellement rapproch&eacute;s qu'ils pouvaient se
+donner la main.</p>
+
+<p>Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le
+royaume n'&eacute;tait point si pacifi&eacute; encore que Henri p&ucirc;t se permettre les
+tranquilles amours des rois fain&eacute;ants. La n&eacute;cessit&eacute;, bott&eacute;e et
+&eacute;peronn&eacute;e, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alc&ocirc;ve au
+milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et
+demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu'&agrave; la cour d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous garde, Sire, et au revoir!</p>
+
+<p>Et le roi s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser
+de l'&eacute;trier.</p>
+
+<p>C'est en telles circonstances qu'il envoyait &agrave; Gabrielle cette charmante
+romance, digne d'un m&eacute;nestrel du gai s&ccedil;avoir, et qui est la gloire et le
+renom m&ecirc;me de Gabrielle:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Charmante Gabrielle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Perc&eacute; de mille dards</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand la gloire m'appelle</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A la suite de Mars,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cruelle d&eacute;partie!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Malheureux jour!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ne suis-je sans vie</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ou sans amour!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">L'amour sans nulle peine</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">M'a, par vos doux regards,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme un grand capitaine,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mis sous ses &eacute;tendards.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Cruelle d&eacute;partie!</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Malheureux jour!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ne suis-je sans vie</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ou sans amour!</span><br />
+</p>
+
+<p>La r&eacute;ponse de Gabrielle, bien que moins populaire, m&eacute;rite d'&ecirc;tre
+rappel&eacute;e, car c'est &agrave; tort qu'on en a contest&eacute; l'authenticit&eacute;.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">H&eacute;ros dont la pr&eacute;sence</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fait mes plus doux plaisirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ta cruelle absence</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Me co&ucirc;te de soupirs!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que ne puis-je te suivre;</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Dans les hasards</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ou bien cesser de vivre,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Lorsque tu pars.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quoi! toujours aux alarmes</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tu veux livrer mon coeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le moindre bruit des armes</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le glace de frayeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il n'est point de rem&egrave;de</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">A mon tourment;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Si le guerrier ne c&egrave;de</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Au tendre amant.</span><br />
+</p>
+
+<p>On a attribu&eacute; bien d'autres vers &agrave; Henri IV, comme on lui a attribu&eacute;
+bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le po&euml;te qui ait
+adress&eacute; &agrave; Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le
+B&eacute;arnais n'a pas &agrave; se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage
+d'&eacute;crivain.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6.5em;">Viens, Aurore,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Je t'implore,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Je suis gai quand je te voi.</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">La bergère</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Qui m'est chère</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Est vermeille comme toi.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Pour entendre</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Sa voix tendre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">On déserte le hameau,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Et Tityre</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Qui soupire</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Faire taireson chalumeau.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Elle est blonde,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Sans seconde;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Elle a la taille à la main;</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Sa prunelle</span><br />
+<span style="margin-left: 6.55em;">Etincelle</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme l'astre du matin.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">De rosée</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Arrosée</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">La rose a moins de fraîcheur,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Une hermine</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Est moins fine;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le lys a moins de blancheur.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">D'ambroisie</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Bien choisie</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Hébé la nourrit à part;</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Et sa bouche,</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Quand j'y touche,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Me parfume de nectar.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les s&eacute;parations momentan&eacute;es des deux amants nous ont valu une s&eacute;rie de
+lettres charmantes qui forment, avec les billets froiss&eacute;s soigneusement
+recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de
+sa plume ampoul&eacute;e n'e&ucirc;t certes point &eacute;crit.</p>
+
+<p>Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus
+ardente, et rien n'&eacute;gale la gr&acirc;ce des laconiques billets que chaque
+soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait &agrave; sa
+ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&laquo;Mes belles amours, deux heures apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de ce porteur, vous
+verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de
+Navarre, titre bien-honneureux, mais bien p&eacute;nible; celui de votre sujet
+est bien plus d&eacute;licieux.&raquo;</p>
+
+<p>Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus
+nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre &agrave;
+l'histoire du B&eacute;arnais, chapitre que l'on pourrait intituler <i>Esprit de
+Henri IV</i>:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez apr&egrave;s l'avoir
+lue.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Passer le mois d'avril absent de sa ma&icirc;tresse, c'est ne vivre pas.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Pour femme, il n'en est pas de pareille &agrave; vous; pour homme nul ne
+m'&eacute;gale &agrave; savoir bien aimer.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Que ne puis-je partir en croupe derri&egrave;re le messager que je vous
+envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles
+mains.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il faut citer encore cette lettre si c&eacute;l&egrave;bre qui dit en quatre lignes
+toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je vous &eacute;cris, mes ch&egrave;res amours, des pieds de votre peinture que
+j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle
+vous ressemble. J'en puis &ecirc;tre juge comp&eacute;tent, vous ayant peinte en
+toute perfection dans mon &acirc;me,&mdash;dans mon &acirc;me, dans mon coeur, dans
+mes yeux.</p></div>
+<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">&laquo;Henri.&raquo;</span></p>
+
+<p>Pourquoi faut-il, h&eacute;las! que ces tendres expressions se retrouvent dans
+toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms:
+c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fi&egrave;re
+Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture &agrave; toutes
+les m&eacute;lodies de la passion.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, l'&eacute;toile de la belle Gabrielle est au
+z&eacute;nith. La s&eacute;duisante ma&icirc;tresse de Henri IV a d&eacute;j&agrave; le pied sur la
+premi&egrave;re marche du tr&ocirc;ne; quelques jours encore,</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Et le roi va poser la couronne &agrave; son front.</span><br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quatre ans d'une union qui avait surmont&eacute; toutes les traverses,
+Gabrielle avait re&ccedil;u du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui
+avait donn&eacute; deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de
+Vend&ocirc;me, dont on c&eacute;l&eacute;bra le bapt&ecirc;me avec autant de pompe et d'&eacute;clat que
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fils de France.</p>
+
+<p>Ce bapt&ecirc;me fut la premi&egrave;re cause des discordes de Sully et de la belle
+Gabrielle, qui bient&ocirc;t devaient s'envenimer de tous les rapports des
+courtisans.</p>
+
+<p>Un instant, press&eacute;e par ses amis, Gabrielle eut l'id&eacute;e de renverser le
+ministre qu'elle avait prot&eacute;g&eacute;; elle y e&ucirc;t perdu son temps et ses
+peines.</p>
+
+<p>Les historiens de Henri IV lui pr&ecirc;tent un mot superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment, Sire, vous pr&eacute;f&eacute;rez un valet &agrave; une amie, avait dit
+Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;Je retrouverais plus facilement vingt ma&icirc;tresses comme vous qu'un
+ministre comme lui, aurait r&eacute;pondu le roi.</p>
+
+<p>Ajoutons cette anecdote &agrave; vingt autres tout aussi vraisemblables, et
+qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de
+la fantaisie historique.</p>
+
+<p>Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+l'horizon, grosse d'orages.</p>
+
+<p>On en parlait tout bas &agrave; la cour; les cr&eacute;atures de la favorite avaient
+de grandes esp&eacute;rances, mais le roi ne s'&eacute;tait point encore prononc&eacute;.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les
+<i>&OElig;conomies</i> la curieuse conversation du roi et de son ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme &agrave; mon gr&eacute;, non point
+&eacute;pouser par politique quelque princesse qui ferait lit &agrave; part; je la
+veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de
+gros enfants, un tous les ans. Ne conna&icirc;trais tu point, Rosny, celle
+qu'il me faut?</p>
+
+<p>Et Sully de faire semblant de chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont &agrave; marier
+en Europe.</p>
+
+<p>Sully savait bien o&ugrave; le roi voulait en venir;</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, Sire.</p>
+
+<p>Et il &eacute;grena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en
+omettre une seule, avec une s&ucirc;ret&eacute; de m&eacute;moire et de renseignements qu'on
+trouverait &agrave; peine aujourd'hui chez le r&eacute;dacteur aux gages de Justus
+Perthes, l'heureux &eacute;diteur de l'Almanach de Gotha.</p>
+
+<p>A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point encore mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous
+dans la cour de votre Louvre &agrave; toutes les jolies filles de France de
+dix-sept &agrave; vingt-cinq ans, vous choisirez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, dit le roi impatient&eacute; de la mauvaise volont&eacute; de son
+ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de
+Beaufort?</p>
+
+<p>Le grand mot &eacute;tait l&acirc;ch&eacute;. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi
+tenait ferme &agrave; son id&eacute;e. Il y eut des d&eacute;marches faites &agrave; Rome d'abord,
+puis pr&egrave;s de madame Marguerite, afin d'obtenir la libert&eacute; du roi.</p>
+
+<p>Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois d&eacute;clara qu'elle
+ne s'y pr&ecirc;terait jamais et que ce n'&eacute;tait pas pour &laquo;l'ancienne ma&icirc;tresse
+du duc de Bellegarde, l'&eacute;pouse d&eacute;shonor&eacute;e de Liancourt, qu'elle
+consentirait &agrave; briser son union avec Henri IV.&raquo;</p>
+
+<p>Les n&eacute;gociations se poursuivirent n&eacute;anmoins, et une nouvelle
+complication, le projet de mariage du roi et de Marie de M&eacute;dicis, vint
+ajouter aux embarras d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-grands et tr&egrave;s-r&eacute;els de la cour de
+France.</p>
+
+<p>Les choses en &eacute;taient &agrave; ce point, lorsque, comme un coup de foudre,
+parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.</p>
+
+<p>Quelques d&eacute;tails sur cette fin si pr&eacute;matur&eacute;e.</p>
+
+<p>On &eacute;tait alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de
+quatre mois, se rendit &agrave; Paris pour faire ses p&acirc;ques dans cette ville,
+&laquo;afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas
+telle.&raquo; Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept
+cent mille &eacute;cus qui pr&ecirc;tait &agrave; Henri IV pour ses petites parties le
+magnifique h&ocirc;tel qu'il avait fait construire.</p>
+
+<p>Le jeudi de la semaine sainte, apr&egrave;s un d&icirc;ner o&ugrave; Zamet avait d&eacute;pass&eacute; le
+<i>nec plus ultr&agrave;</i> de la somptuosit&eacute;, madame de Beaufort eut envie
+d'entendre les T&eacute;n&egrave;bres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y
+rendit accompagn&eacute;e de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz.
+Elle &eacute;tait fort joyeuse ce jour-l&agrave;; les n&eacute;gociations pour son mariage
+allaient &agrave; son gr&eacute;, et elle avait re&ccedil;u du roi une lettre tr&egrave;s-passionn&eacute;e
+dans laquelle il lui annon&ccedil;ait que, pour en finir, il venait de d&eacute;p&ecirc;cher
+&agrave; Rome le sieur du Fresne.</p>
+
+<p>Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et
+d'&eacute;blouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arriv&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel,
+elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et go&ucirc;ta d'un
+fruit.</p>
+
+<p>C'est alors que Zamet lui annon&ccedil;a que le mariage de Henri IV et de Marie
+de M&eacute;dicis &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>Ses convulsions la reprirent presque aussit&ocirc;t, accompagn&eacute;es des
+sympt&ocirc;mes les plus alarmants. &laquo;Fortement frapp&eacute;e de l'id&eacute;e qu'elle &eacute;tait
+empoisonn&eacute;e, dit Sully, elle commanda qu'on la tir&acirc;t de chez Zamet et
+qu'on la transport&acirc;t chez sa tante madame de Sourdis.&raquo;</p>
+
+<p>Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, apr&egrave;s un jour et demi
+d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril &agrave; sept heures du
+matin.</p>
+
+<p>&laquo;Les m&eacute;decins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'os&egrave;rent pas,
+&agrave; cause de sa grossesse, lui faire des rem&egrave;des violents. Tels avaient
+&eacute;t&eacute; ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tourn&eacute;e vers la nuque
+de son col. Elle &eacute;tait devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder
+sans effroi. Son corps ayant &eacute;t&eacute; ouvert, son enfant fut trouv&eacute; mort.&raquo;</p>
+
+<p>Henri IV, pr&eacute;venu trop tard, fit &eacute;clater le plus vif d&eacute;sespoir. Il
+sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'&ecirc;tre
+d&eacute;sormais &laquo;seul sur la terre.&raquo;</p>
+
+<p>Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des
+fun&eacute;railles presque royales furent faites pour cette belle ma&icirc;tresse de
+Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle &agrave; l'abbaye de
+Maubuisson, dont une de ses soeurs &eacute;tait alors abbesse.</p>
+
+<p>Des bruits sinistres se r&eacute;pandirent autour du cercueil de la duchesse de
+Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmur&eacute; dans les sombres
+appartements du Louvre lorsque r&eacute;gnait une premi&egrave;re M&eacute;dicis, revenait
+fatalement avec une autre princesse de ce nom.</p>
+
+<p>Zamet fut accus&eacute;, et bien d'autres.</p>
+
+<p>Mais il faut se garder de pr&ecirc;ter l'oreille aux vagues murmures du
+soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la
+coupe.&raquo;</p>
+
+<p>Le peuple, qui avait ha&iuml; Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du
+cort&egrave;ge fun&egrave;bre, et les cendres de la belle favorite n'&eacute;taient pas
+froides encore, que d&eacute;j&agrave; couraient sur elle les pamphlets les plus
+injurieux.</p>
+
+<p>Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, compos&eacute; le
+lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout expr&egrave;s de l'enfer
+pour confesser ses crimes:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">De mes parents l'amour voluptueuse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Rendent assez mon lignage connu.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De l'ex&eacute;crable et malheureux Atr&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Est emprunt&eacute; notre surnom d'Estr&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Nom d'adult&egrave;re et d'inceste venu.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les haines ardentes contenues pendant sa vie &eacute;clataient, et les six
+soeurs de la belle Gabrielle ayant assist&eacute; &agrave; ses obs&egrave;ques, il se trouva
+un po&euml;te pour faire ce sixain.</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">J'ai vu passer sous ma fen&ecirc;tre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Les six p&eacute;ch&eacute;s mortels vivants</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Conduits par le b&acirc;tard d'un pr&ecirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui tous les six allaient chantants:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Un requiescat in pace</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Pour le septi&egrave;me tr&eacute;pass&eacute;.</span><br />
+</p>
+
+<p>La Restauration eut l'id&eacute;e de faire &eacute;lever une statue &agrave; la belle
+Gabrielle, en 1820, &eacute;poque o&ugrave; l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons
+bien pensants que les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce
+jour-l&agrave;.</p>
+
+<p>Etait-ce sa faute &agrave; lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu
+l'histoire de France que dans les P&egrave;re Loriquet de la maison de Bourbon?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<h3>CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.</h3>
+
+<h3>MARQUISE DE VERNEUIL.</h3>
+
+
+<p>Les cloches qui avaient sonn&eacute; le glas fun&egrave;bre de la duchesse de Beaufort
+vibraient encore, que d&eacute;j&agrave; Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une
+nouvelle ma&icirc;tresse. Son d&eacute;sespoir fut aussi court qu'il avait &eacute;t&eacute;
+violent.</p>
+
+<p>Les distractions qu'il trouvait &agrave; l'h&ocirc;tel de Zamet ne suffisaient pas
+pour combler le vide creus&eacute; par la mort de Gabrielle. Il s'en allait,
+comme a dit un &eacute;crivain du temps, &laquo;escarmouchant du coeur&raquo; avec l'une et
+avec l'autre, fort ind&eacute;cis de son choix, lorsque le hasard, aid&eacute; d'une
+m&egrave;re peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fi&egrave;re Henriette
+d'Entragues. Cette m&egrave;re complaisante n'&eacute;tait autre que la charmante
+Marie Touchet, qui, en &eacute;pousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne
+songeait probablement pas &agrave; faire souche de ma&icirc;tresses royales. Mais
+nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles
+pr&eacute;destin&eacute;es.</p>
+
+<p>Une partie de chasse, fut le th&eacute;&acirc;tre de la premi&egrave;re entrevue. Le roi,
+tout aussit&ocirc;t, mordit &agrave; cet app&acirc;t irr&eacute;sistible de deux yeux ardents
+d'une vivacit&eacute; plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir
+la r&eacute;gularit&eacute; de ceux de Gabrielle, &eacute;taient peut-&ecirc;tre encore plus
+s&eacute;duisants. Et puis, n'&eacute;tait-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri
+IV, du piquant attrait de la nouveaut&eacute;?</p>
+
+<p>Mais le Vert-Galant dut mod&eacute;rer son impatience. La fille de Marie
+Touchet savait trop l'art de se faire d&eacute;sirer pour ne pas reculer &agrave;
+propos apr&egrave;s &ecirc;tre all&eacute;e au-devant de l'amour. Les commencements de cette
+liaison ont toute la majest&eacute; d'une n&eacute;gociation diplomatique.</p>
+
+<p>Il y eut des pourparlers, des all&eacute;es, des venues; un ambassadeur, de
+Lude, avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute;.&mdash;Triste ambassade! La pierre d'achoppement,
+c'&eacute;tait M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait &agrave; conserver ce
+qui restait d'honneur &agrave; sa maison; peut-&ecirc;tre parce que la vertu de sa
+femme avait fait naufrage, il tenait &agrave; garder celle de sa fille. Il mit
+de Lude &agrave; la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le
+chemin des fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Le roi maugr&eacute;ait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que d&eacute;j&agrave; sa
+barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aim&eacute;
+d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des
+premiers protocoles furent pos&eacute;es par la jeune fille, ou plut&ocirc;t par sa
+m&egrave;re. M. d'Entragues continuait &agrave; jouer &agrave; l'&eacute;cart son r&ocirc;le de p&egrave;re
+rigide, sans doute pour se m&eacute;nager une entr&eacute;e lorsque le moment lui
+para&icirc;trait convenable. La modeste, s&eacute;duisante et spirituelle Henriette
+d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille &eacute;cus.</p>
+
+<p>Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris &agrave; Henri IV. Il
+marchanda m&ecirc;me, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et,
+un beau matin, Sully re&ccedil;ut l'ordre de compter la somme.</p>
+
+<p>Le ministre, fort embarrass&eacute; &agrave; ce moment de r&eacute;unir les quatre millions
+n&eacute;cessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commen&ccedil;a par
+refuser net. Il disait que pour une somme si &eacute;norme son ma&icirc;tre aurait
+dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues.
+Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec
+l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>C'est alors que Sully s'avisa d'un stratag&egrave;me qui, mieux que de longues
+consid&eacute;rations, nous donne une exacte id&eacute;e de son caract&egrave;re et de celui
+de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il fit porter les cent mille &eacute;cus dans le cabinet du roi, et en sa
+pr&eacute;sence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par
+ses secr&eacute;taires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'enti&egrave;rement
+le plancher du cabinet, &eacute;blouirent le B&eacute;arnais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne
+croyais.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, r&eacute;pondit Sully, mais tout ce que vous voyez l&agrave;, Sire,
+doit &ecirc;tre, par vos ordres, port&eacute; &agrave; mademoiselle d'Entragues.</p>
+
+<p>Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-m&ecirc;me, il
+sortit en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris, voil&agrave; une nuit bien pay&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette nuit, tant d&eacute;sir&eacute;e et si ch&egrave;rement achet&eacute;e, il ne la tenait point
+encore.</p>
+
+<p>Avec les cent mille &eacute;cus, de nouveaux scrupules &eacute;taient venus &agrave; la
+famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficult&eacute;s, de nouvelles
+n&eacute;gociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette
+de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme
+son amant la surveillance f&acirc;cheuse d'une famille trop attach&eacute;e &agrave; un vain
+point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une
+occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.</p>
+
+<p>Henri IV, de guerre lasse, allait peut-&ecirc;tre abandonner la partie et ses
+cent mille &eacute;cus, qui &agrave; cette heure lui tenaient au coeur au moins autant
+que son amour, lorsqu'il re&ccedil;ut d'Henriette une lettre o&ugrave; elle lui
+expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme,
+adress&eacute;e &agrave; M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse
+de ce bon p&egrave;re et assurerait enfin leur libert&eacute; et leur bonheur.</p>
+
+<p>Les chroniques nous ont conserv&eacute; la curieuse &eacute;p&icirc;tre de l'adroite
+demoiselle: avec une heureuse habilet&eacute; d'expressions, elle prouve au roi
+qu'elle n'est pour rien dans cette derni&egrave;re exigence: elle a engag&eacute; ses
+parents &agrave; se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opini&acirc;trent &agrave;
+exiger un &eacute;crit, &laquo;Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils
+s'ent&ecirc;tent de cette vaine formalit&eacute;, quel risque y a-t-il &agrave; se pr&ecirc;ter &agrave;
+leur manie? Vous ne ferez point difficult&eacute; de les satisfaire, <i>si vous
+m'aimez comme je vous aime</i>. A mon &eacute;gard, tout ce qui m'assurera mon
+amant me satisfera.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne fallait pas tant d'&eacute;loquence pour convaincre le roi; une promesse,
+de mariage surtout, ne lui avait jamais sembl&eacute; un obstacle s&eacute;rieux.
+Apr&egrave;s un don de cent mille &eacute;cus, cette <i>vaine formalit&eacute;</i>, comme disait
+mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il e&ucirc;t
+d&eacute;fendu son coffre-fort, il signa sans h&eacute;siter et de la meilleure gr&acirc;ce
+du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alc&ocirc;ve de la
+belle Henriette.</p>
+
+<p>Nous avons ce document, &eacute;crit en entier de la main de Henri IV, et
+scell&eacute; du sceau royal; il &eacute;tait de nature &agrave; satisfaire le p&egrave;re le plus
+exigeant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi,
+promettons et jurons &agrave; M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant
+pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille,
+au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche
+d'un fils, alors et &agrave; l'instant, nous la prendrons pour femme et
+l&eacute;gitime &eacute;pouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et
+en face de notre m&egrave;re sainte Eglise, selon les solennit&eacute;s requises
+et accoutum&eacute;es.</p></div>
+
+<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">&laquo;Henri.&raquo;</span></p>
+
+<p>L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle &laquo;un honteux
+papier,&raquo; n'est pas la page la moins curieuse des <i>&OElig;conomies</i>.</p>
+
+<p>Henri IV, au moment de partir pour le ch&acirc;teau de M. d'Entragues, s'avise
+de montrer le fameux acte &agrave; son ministre. Sully le prend, le lit avec
+une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant,
+et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;L&agrave;! l&agrave;! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le
+discret; n'ayez crainte que je me f&acirc;che.&raquo;</p>
+
+<p>Sully alors reprend la promesse et la met en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment, morbleu! s'&eacute;crie Henri, que pr&eacute;tendez-vous faire? Je crois
+que vous &ecirc;tes fou!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il est vrai, Sire, que je suis fou, r&eacute;pond le hardi confident; pl&ucirc;t &agrave;
+Dieu que je le fusse tout seul en France!&raquo;</p>
+
+<p>Le roi s'&eacute;loigna en maugr&eacute;ant, comme c'&eacute;tait son habitude lorsqu'il ne
+voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour
+Malesherbes, r&eacute;sidence de la famille d'Entragues, il eut soin de
+pr&eacute;parer une nouvelle c&eacute;dule.</p>
+
+<p>De ce jour, Henriette fut toute &agrave; lui, et un mois ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;
+qu'elle jouissait de toutes les pr&eacute;rogatives et de toute l'influence que
+dix ans de d&eacute;vouement et d'affection avaient m&eacute;rit&eacute;es &agrave; la belle
+Gabrielle. Mais quelle diff&eacute;rence! L'humeur &eacute;gale et douce de la
+duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le
+roi, son esprit conciliant suffisait &agrave; apaiser les mille querelles que
+des int&eacute;r&ecirc;ts divers font na&icirc;tre entre les courtisans; avec l'alti&egrave;re
+Henriette, au contraire, la discorde entra &agrave; la cour, et Henri IV ne
+tarda pas &agrave; s'apercevoir qu'il avait choisi la temp&ecirc;te pour compagne.</p>
+
+<p>Les graves embarras que, d&egrave;s le premier jour, suscita la nouvelle
+favorite ne diminu&egrave;rent en rien la passion du B&eacute;arnais: le pouvoir des
+femmes sur son esprit grandissait avec les ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Gabrielle avait &eacute;t&eacute; duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de
+Verneuil; et telle &eacute;tait apr&egrave;s peu de semaines son influence, que le duc
+de Savoie se crut oblig&eacute; d'acheter par des pr&eacute;sents d'une &eacute;norme valeur
+sa toute-puissante protection.</p>
+
+<p>Souveraine ma&icirc;tresse au palais de Fontainebleau, ces &laquo;d&eacute;serts&raquo; chers &agrave;
+Henri IV, la marquise ordonnait &agrave; son gr&eacute; les f&ecirc;tes et les chasses, ce
+qui ne l'emp&ecirc;chait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa
+politique et d'&eacute;mettre son avis, au grand d&eacute;plaisir de Sully, des
+g&eacute;n&eacute;raux et des ministres.</p>
+
+<p>Pour mademoiselle d'Entragues, le B&eacute;arnais &eacute;tait devenu prodigue, et
+chaque jour quelque don nouveau venait t&eacute;moigner de la vivacit&eacute; de sa
+passion. S'&eacute;loignait-il, &eacute;tait-il forc&eacute; de quitter les genoux
+d'Henriette, m&ecirc;me pour une seule journ&eacute;e, il retrouvait pour lui &eacute;crire
+de ces expressions si tendres, si na&iuml;vement amoureuses, qui jadis
+mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mon cher coeur, un li&egrave;vre m'a men&eacute; jusque devant Malesherbes, j'y
+ai &eacute;prouv&eacute; la douce souvenance des plaisirs pass&eacute;s; je vous ai
+souhait&eacute;e entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue....
+Bonjour, ch&egrave;res amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si
+je veille, mes pens&eacute;es seront de m&ecirc;me. Recevez un million de
+baisers de moi.</p></div>
+
+<p class="smcap"><span style="margin-left: 25em;">&laquo;Henri.&raquo;</span></p>
+
+<p>O roi prometteur et oublieux! &ocirc; marchand de belles paroles! Tandis qu'il
+signait ainsi une promesse de mariage, qu'il &eacute;crivait &agrave; sa ma&icirc;tresse des
+billets passionn&eacute;s, ses ambassadeurs n&eacute;gociaient &agrave; Rome la rupture de
+son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec
+Marie de M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>Les n&eacute;gociations &eacute;taient sur le point de r&eacute;ussir: la reine de Navarre
+avait accord&eacute; son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec
+empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au
+parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cess&eacute; de
+lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.</p>
+
+<p>Le moment approchait cependant o&ugrave; Henri IV allait &ecirc;tre somm&eacute; de tenir
+sa parole royale fort aventur&eacute;e. La marquise de Verneuil &eacute;tait enceinte
+et comptait avec une f&eacute;brile impatience les jours qui la s&eacute;paraient du
+moment o&ugrave; la naissance d'un fils,&mdash;elle &eacute;tait s&ucirc;re, disait-elle, que ce
+serait un fils,&mdash;lui assurerait la couronne.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au
+monde un gar&ccedil;on les fauteurs de r&eacute;bellions auraient en main une arme
+terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint &agrave; son aide.</p>
+
+<p>La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de
+Moulins, attendait au ch&acirc;teau de Monceaux le moment de ses couches,
+auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba
+dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus
+tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.</p>
+
+<p>Ainsi Henri IV fut d&eacute;li&eacute; de son engagement imprudent, mais non d'un
+amour disproportionn&eacute; dont les cons&eacute;quences devaient &ecirc;tre si f&acirc;cheuses.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la premi&egrave;re nouvelle du terrible accident survenu &agrave; sa
+ma&icirc;tresse, le roi &eacute;tait accouru. Tant que la vie de la malade fut en
+danger, il veilla fid&egrave;lement &agrave; son chevet, et sa pr&eacute;sence, plus que
+l'habilet&eacute; des m&eacute;decins, contribua au salut de la marquise.</p>
+
+<p>Une triste nouvelle attendait Henriette &agrave; sa convalescence; elle ne
+recouvra la sant&eacute; que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie
+de M&eacute;dicis.</p>
+
+<p>La col&egrave;re et le d&eacute;sespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles &agrave;
+comprendre, pour qui conna&icirc;t le caract&egrave;re fougueux de cette jeune
+ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa
+f&eacute;lonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures.
+Mais d&eacute;j&agrave; le B&eacute;arnais, redoutant une orageuse explication, avait quitt&eacute;
+Monceaux et galopait vers la Savoie.</p>
+
+<p>Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne
+pouvant &ecirc;tre reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme
+ma&icirc;tresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de
+lettres tendrement plaintives:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Souvenez-vous, Sire, &eacute;crit-elle, d'une demoiselle que vous avez
+poss&eacute;d&eacute;e et qui s'est livr&eacute;e &agrave; vous sur votre foi et parole
+royale.&raquo;</p></div>
+
+<p>Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes
+secr&egrave;tes, Votre Majest&eacute; les peut sourdement entendre de ma pens&eacute;e,
+puisque vous connaissez aussi bien mon &acirc;me que mon corps. En mon
+&acirc;me mis&eacute;rable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir
+&eacute;t&eacute; aim&eacute;e du plus grand monarque de la terre.&raquo;</p></div>
+
+<p>Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'&acirc;me de Henri
+IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'arm&eacute;e
+pour aller implorer son pardon, et c'est &agrave; Henriette qu'il fit porter
+les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie d&eacute;plac&eacute;e qui fit hautement
+murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.</p>
+
+<p>Il est &agrave; croire que toutes &laquo;ces belles pr&eacute;venances&raquo; du roi avaient leur
+but: Il d&eacute;sirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne
+laissait pas que de l'inqui&eacute;ter. Mais cet engagement &eacute;tait en bonnes
+mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte
+r&eacute;signation, ses parents envoyaient &agrave; Rome la fameuse promesse. Elle
+arriva trop tard, lorsque d&eacute;j&agrave; Marie de M&eacute;dicis, mari&eacute;e par
+procuration, mettait le pied sur la terre de France.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re entrevue des nouveaux &eacute;poux eut lieu &agrave; Lyon, le 9 d&eacute;cembre
+de l'an 1600. Le genre de beaut&eacute; de Marie de M&eacute;dicis ne plut point au
+Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'&eacute;tait
+pas &agrave; son gr&eacute;, c'&eacute;tait la sienne. La nouvelle reine avait alors
+vingt-sept ans; &laquo;elle &eacute;tait grosse, commune, n'avait rien de l'&eacute;l&eacute;gance
+ni de l'esprit des M&eacute;dicis, ses anc&ecirc;tres paternels, et ne tenait que du
+sang autrichien de sa m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Elle justifiait assez bien, on le voit, cette &eacute;pith&egrave;te de <i>grosse
+banqui&egrave;re</i> qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de
+Verneuil.</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re de Marie ne rachetait pas tous ces d&eacute;fauts, &laquo;elle &eacute;tait
+jalouse, emport&eacute;e et bigote.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout, Henri IV, le soir m&ecirc;me de la premi&egrave;re entrevue, passa
+par-dessus toutes les lenteurs de l'&eacute;tiquette et p&eacute;n&eacute;tra dans
+l'appartement de la nouvelle reine; il avait h&acirc;te de rendre indissoluble
+un mariage que trop de pr&eacute;textes pouvaient faire annuler.</p>
+
+<p>Le voyage de Marie de M&eacute;dicis continua &agrave; petites journ&eacute;es, le roi parti
+en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe.
+Le parti catholique devait bien cette ovation &agrave; la ni&egrave;ce du Saint-P&egrave;re,
+et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit
+son entr&eacute;e &agrave; Paris, o&ugrave; l'attendaient de cruelles d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans la destin&eacute;e de Marie de M&eacute;dicis de voir sa vie troubl&eacute;e
+par des favorites royales. Jeune fille, elle avait d&ucirc; fuir le palais
+paternel o&ugrave; r&eacute;gnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane
+v&eacute;nitienne; &eacute;pouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalit&eacute; avec
+la marquise de Verneuil; m&egrave;re enfin, elle eut la douleur de voir des
+b&acirc;tards partager avec son fils les caresses paternelles.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie;
+sa vertu est rest&eacute;e trop &eacute;quivoque pour qu'on lui accorde tout l'int&eacute;r&ecirc;t
+que m&eacute;rite une &eacute;pouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont
+l'affection n'&eacute;tait rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et
+enfin le trop fameux Concini, l'aid&egrave;rent, dit-on, &agrave; se venger des
+infid&eacute;lit&eacute;s trop nombreuses de son &eacute;poux. Pour les deux premiers, la
+chronique s'aventure peut-&ecirc;tre, mais le doute n'est pas possible &agrave;
+l'&eacute;gard de celui qui devint plus tard le mar&eacute;chal d'Ancre.</p>
+
+<p>Tranquille du c&ocirc;t&eacute; de ses ennemis, Henri IV, apr&egrave;s son mariage, avait
+esp&eacute;r&eacute; vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison
+la guerre qui avait cess&eacute; au dehors.</p>
+
+<p>Un mois ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; depuis l'arriv&eacute;e de Marie de M&eacute;dicis, que
+d&eacute;j&agrave; le Louvre &eacute;tait devenu un enfer. La faute en &eacute;tait au Vert-Galant,
+qui avait caress&eacute; cet espoir insens&eacute; &laquo;d'accorder deux femmes
+terriblement jalouses, une femme l&eacute;gitime et une ma&icirc;tresse,&raquo; et qui
+&laquo;avait la pr&eacute;tention de les faire vivre en bonne intelligence sous le
+m&ecirc;me toit.&raquo;</p>
+
+<p>Henri n'accorda m&ecirc;me pas &agrave; sa femme les trois mois du po&euml;te, mois b&eacute;nis
+du premier amour; il avait &eacute;t&eacute; repris d'une belle passion pour
+Henriette, &laquo;dont le bon bec&raquo; l'amusait infiniment, et il ne se passait
+pas de semaine &laquo;qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise&raquo; pour aller
+coucher au ch&acirc;teau de Verneuil.</p>
+
+<p>Aussi chaque jour de terribles querelles &eacute;clataient dans le m&eacute;nage
+royal; &laquo;cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans
+une brouillerie perp&eacute;tuelle.&raquo; Sully avait assez &agrave; faire &agrave; mettre le
+hol&agrave;, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arr&ecirc;ter le bras de
+la reine qui se levait mena&ccedil;ant sur son &eacute;poux. Le ministre n'&eacute;tait pas
+l&agrave; sans doute le jour o&ugrave; elle &eacute;gratigna si fort la figure de Henri qu'il
+en porta les marques plus d'une semaine.</p>
+
+<p>Comme de juste, la marquise de Verneuil avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; la reine.
+Marie de M&eacute;dicis l'avait re&ccedil;ue plus que froidement, et tout l'esprit de
+la favorite n'avait pu arracher une parole &agrave; l'&eacute;pouse outrag&eacute;e.</p>
+
+<p>Le r&ecirc;ve de Henri &eacute;tait de donner &agrave; sa ma&icirc;tresse un logement au Louvre;
+mais toute son habilet&eacute; diplomatique avait &eacute;chou&eacute; contre la juste
+jalousie de la reine. Les courtisans qui s'&eacute;taient entremis ne
+r&eacute;ussirent pas mieux que leur ma&icirc;tre, et deux ou trois d'entre eux
+pay&egrave;rent d'une disgr&acirc;ce un &eacute;chec auquel ils eussent d&ucirc; s'attendre. Rosny
+lui-m&ecirc;me n'eut pas une chance meilleure. Le roi d&eacute;sesp&eacute;rait presque,
+lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme &eacute;tait
+L&eacute;onora Galiga&iuml;.</p>
+
+<p>Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa ma&icirc;tresse, la
+d&eacute;cida &agrave; subir la marquise de Verneuil, et bient&ocirc;t les deux ennemies,
+l'&eacute;pouse et la ma&icirc;tresse, sembl&egrave;rent vivre dans la meilleure
+intelligence.</p>
+
+<p>Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent
+chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une
+simple porte de communication dont le roi avait la clef les
+s&eacute;parait.&mdash;&laquo;Je suis enfin heureux,&raquo; disait le Vert-Galant. Il y avait de
+quoi!</p>
+
+<p>A quelque temps de l&agrave; Marie de M&eacute;dicis et la marquise eurent chacune un
+fils &agrave; peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil &agrave; l'un
+qu'&agrave; l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le r&eacute;jouir, &laquo;de
+quelque part qu'ils vinssent.&raquo; Ils &eacute;taient pour lui comme un signe de
+prosp&eacute;rit&eacute;, et &agrave; ce compte Henri put s'estimer un monarque prosp&egrave;re. Il
+n'&eacute;tait alors question que de la bonne intelligence des deux m&egrave;res. Aux
+f&ecirc;tes qui c&eacute;l&eacute;br&egrave;rent la naissance d'un dauphin, Marie de M&eacute;dicis
+inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser
+un ballet qu'elle avait compos&eacute;. Chaque dame repr&eacute;sentait une vertu.</p>
+
+<p>Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir p&acirc;lir son
+&eacute;toile jusqu'&agrave; ce qu'elle s'&eacute;teigne dans les brumes &eacute;paisses de l'oubli.
+Le premier coup qui devait &eacute;branler sa fortune, lui fut port&eacute; par la
+reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais
+non &eacute;tancher le fiel de son coeur. Marie de M&eacute;dicis, par l'entremise
+d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la
+marquise adress&eacute;es au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une
+vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifi&eacute;es &agrave; une
+nouvelle ma&icirc;tresse, le roi et la reine &eacute;taient indignement outrag&eacute;s.
+L'amour d'Henri surtout y &eacute;tait tourn&eacute; en ridicule au b&eacute;n&eacute;fice d'un
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Le Vert-Galant, si na&iuml;f au fond avec les femmes, fut alt&eacute;r&eacute; par la
+lecture de cette correspondance. Il se croyait aim&eacute;! Joinville dut
+quitter la cour, et on conseilla &agrave; la marquise d'aller prendre l'air
+dans une de ses terres. Elle ob&eacute;it furieuse et jurant de se venger.</p>
+
+<p>Nous n'entrerons point ici dans les d&eacute;tails des intrigues sourdes et des
+conspirations qui troubl&egrave;rent le r&egrave;gne de Henri IV. A presque toutes
+nous trouvons m&ecirc;l&eacute;es mademoiselle d'Entragues et sa famille.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, lors de la conspiration de Biron, le p&egrave;re et le fr&egrave;re de la
+favorite n'avaient d&ucirc; la vie qu'&agrave; ses pri&egrave;res. Une nouvelle entreprise
+ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-m&ecirc;me se trouva compromise,
+et le roi ordonna sa mise en jugement.</p>
+
+<p>Rendue &agrave; la libert&eacute;, d&eacute;vor&eacute;e de rage et d'ambition d&eacute;&ccedil;ue, elle passa sa
+vie &agrave; susciter des ennemis &agrave; ce roi qui l'avait tant aim&eacute;e. Telles
+avaient &eacute;t&eacute; ses menaces, elle avait parl&eacute; si haut de ses projets de
+vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'&Eacute;pernon, mis le
+couteau aux mains de l'inf&acirc;me Ravaillac.</p>
+
+<p>De ce moment elle cessa de para&icirc;tre &agrave; la cour, et nul ne se souvenait
+plus de cette belle et fi&egrave;re Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut &agrave;
+son ch&acirc;teau de Verneuil le 9 f&eacute;vrier 1633. Elle avait cinquante-quatre
+ans.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<h3>MADEMOISELLE DE HAUTEFORT</h3>
+
+<h3>ET</h3>
+
+<h3>MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.</h3>
+
+
+<p>Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de
+Louis XIII; le noble caract&egrave;re des belles et vertueuses amies de ce
+prince m&eacute;lancolique re&ccedil;oit un &eacute;clat nouveau du voisinage de tant de
+favorites royales, qui n'ont m&ecirc;me pas pour excuse la violence de la
+passion, et dont l'ambition semble avoir &eacute;t&eacute; le seul mobile.</p>
+
+<p>Des chroniques mensong&egrave;res peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout
+l'honneur d'une sagesse si rare &agrave; cette &eacute;poque qu'elle en est presque
+invraisemblable; mais il faut avoir &eacute;tudi&eacute; bien superficiellement la
+vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que
+leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre,
+tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et
+de scrupules religieux, qui d&eacute;fendait contre leurs galantes tentatives
+le coeur de leur royal ami.</p>
+
+<p>Leur conduite politique, bien que toute de d&eacute;vouement et de
+d&eacute;sint&eacute;ressement, m&eacute;rite moins d'&eacute;loges: leur nom se trouve m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+toutes les cabales, &agrave; tous les complots des grands seigneurs, de la
+reine-m&egrave;re et d'Anne d'Autriche. Abus&eacute;es par l'influence personnelle de
+la reine, dupes de sa dangereuse amiti&eacute;, elles la second&egrave;rent de toutes
+leurs forces dans ses entreprises contre un ministre d&eacute;test&eacute;.</p>
+
+<p>Mais &agrave; une cour o&ugrave; Richelieu &eacute;tait le ma&icirc;tre, les femmes devaient avoir
+une faible influence; le cotillon s'effa&ccedil;ait devant la robe rouge de
+l'ombrageux cardinal.</p>
+
+<p>On n'en a pas trop dit sur la chastet&eacute; de Louis XIII; la froideur de sa
+nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules
+religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il
+consid&eacute;rait l'immodestie comme un scandaleux et damnable p&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>On pense s'il eut &agrave; souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les
+dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie
+de Henri IV. Au moins ne se g&ecirc;nait-il pas pour exprimer ses sentiments
+d'une fa&ccedil;on souvent plus que brutale.</p>
+
+<p>Un jour, &agrave; la table royale, il remarqua une dame qui &eacute;talait avec une
+complaisance exag&eacute;r&eacute;e les splendeurs d'une fort belle gorge.&mdash;Les
+portraits des femmes modestes du temps nous donnent une id&eacute;e de ce que
+pouvait &ecirc;tre l'exag&eacute;ration.&mdash;Le roi ne dit mot, tout d'abord, &eacute;vitant
+seulement de tourner les yeux de ce c&ocirc;t&eacute;. Mais &agrave; la fin du repas il
+conserva dans sa bouche une gorg&eacute;e de vin rouge et la lan&ccedil;a dans le
+corset de la dame.</p>
+
+<p>La chastet&eacute; chez Louis XIII &eacute;tait bien moins une vertu qu'une affaire de
+temp&eacute;rament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher
+avec le conn&eacute;table de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du
+conn&eacute;table, il s'endormait tranquille sur le m&ecirc;me chevet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu'&agrave; la
+ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.</p>
+
+<p>Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!</p>
+
+<p>Entrant un jour &agrave; l'improviste chez la reine, il aper&ccedil;ut aux mains de
+mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la
+pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques
+plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa
+et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant
+les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les
+siennes, dit au roi de prendre le billet o&ugrave; il se trouvait. Louis XIII,
+n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et
+essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put r&eacute;ussir et
+s'&eacute;loigna, fort attrist&eacute; des rires des deux femmes.</p>
+
+<p>Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque
+Marion Delorme a cach&eacute; dans son sein la gr&acirc;ce de Didier, l'Angely peut
+lui dire:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Bon, gardez-la</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tenez ferme, le roi ne met pas les mains l&agrave;;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce prince m&eacute;lancolique qui, plus que tout autre, avait besoin
+des douces consolations de l'amiti&eacute;. Avec une abn&eacute;gation h&eacute;ro&iuml;que, digne
+de toute notre admiration, il avait abdiqu&eacute; aux mains de Richelieu. Il
+sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre
+g&eacute;nie du ministre. Mais aussi que de pens&eacute;es am&egrave;res en ce coeur royal,
+que de rages d&eacute;vor&eacute;es en secret, que de sourdes r&eacute;voltes!</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Il me g&ecirc;ne, il m'opprime! et je ne suis ni ma&icirc;tre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-&ecirc;tre.</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">A force de marcher si lourdement sur moi</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Craint-il pas &agrave; la fin de r&eacute;veiller le roi?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Le manant est du moins ma&icirc;tre et roi dans son bouge!</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Toujours l&agrave;, grave et dur, me disant &agrave; loisir:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">&mdash;&laquo;Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">D&eacute;rision! cet homme au peuple me d&eacute;robe,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Et quant un passant dit:&mdash;&laquo;Qu'est-ce donc que je voi</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Devant le cardinal?&raquo;&mdash;On r&eacute;pond: &laquo;C'est le roi.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce roi si profond&eacute;ment malheureux, ce mari sans &eacute;pouse, ce fils sans
+m&egrave;re, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement
+vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges
+consolateurs dont la moins aim&eacute;e fut pour lui comme un baume c&eacute;leste sur
+ce Golgotha qu'on appelle le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>C'est &agrave; Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII,
+parmi les filles d'honneur de sa m&egrave;re, Marie de M&eacute;dicis, remarqua
+mademoiselle de Hautefort. C'&eacute;tait une toute jeune fille encore,
+presqu'une enfant. On l'appelait l'<i>Aurore</i>, pour marquer son extr&ecirc;me
+jeunesse et son innocent &eacute;clat. Elle &eacute;tait blanche et rose; ses grands
+yeux bleus voil&eacute;s de longs cils avaient une admirable expression, ses
+cheveux d'un blond cendr&eacute; &eacute;taient d'une richesse incomparable, enfin un
+tr&egrave;s-grand air temp&eacute;r&eacute; par une tenue presque s&eacute;v&egrave;re relevait encore
+cette beaut&eacute; pr&eacute;coce.</p>
+
+<p>&laquo;La modestie, aussi bien que la beaut&eacute; de mademoiselle de Hautefort, dit
+M. Cousin, touch&egrave;rent profond&eacute;ment Louis XIII; peu &agrave; peu il ne put se
+passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'&agrave;
+son retour de Lyon, apr&egrave;s la fameuse <i>journ&eacute;e des dupes</i>, l'int&eacute;r&ecirc;t de
+l'Etat et sa fid&eacute;lit&eacute; &agrave; Richelieu le forc&egrave;rent d'&eacute;loigner sa m&egrave;re, il
+lui &ocirc;ta la jeune Marie et la donna &agrave; la reine Anne, en la priant de la
+bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.&raquo;</p>
+
+<p>La reine re&ccedil;ut avec une froideur facile &agrave; comprendre sa nouvelle fille
+d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui &eacute;tait bien
+autrement p&eacute;nible, une surveillante charg&eacute;e d'&eacute;pier ses moindres actions
+et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas &agrave; le
+reconna&icirc;tre: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus s&ucirc;re et plus
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e.</p>
+
+<p>Certaine du d&eacute;vouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put
+la voir sans inqui&eacute;tude et m&ecirc;me favoriser l'amour du roi pour la belle
+Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de
+Richelieu. Le caract&egrave;re des deux amants lui &eacute;tait un s&ucirc;r garant de
+l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!</p>
+
+<p>Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis
+XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fen&ecirc;tre du
+salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse,
+de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait &agrave;
+lui d&eacute;montrer qu'ils ont tort ceux qui croient</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">&laquo;Que l'Al&egrave;te au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il
+disait &agrave; son amie: on a retrouv&eacute; &agrave; sa mort ces singuliers
+proc&egrave;s-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers
+&eacute;l&eacute;giaques.</p>
+
+<p>Il n'est rien rest&eacute; des po&eacute;sies amoureuses de Louis XIII. &laquo;Mais voici un
+couplet qui peint avec assez de gr&acirc;ce le charme qu'exer&ccedil;ait mademoiselle
+de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:&raquo;</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;">Hautefort merveille</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">R&eacute;veille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tous les sens de Louis,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Quand sa bouche vermeille</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Lui fait voir un souris.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces relations si tristes, ces glaciales assiduit&eacute;s pesaient horriblement
+&agrave; mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profit&eacute; pour rompre
+d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du
+roi, c'&eacute;tait autant par amiti&eacute; pour la reine que par piti&eacute; pour le
+malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se m&ecirc;lait &agrave; ces sentiments; elle
+&eacute;tait fi&egrave;re de r&eacute;sister &agrave; Richelieu, dont elle s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e
+l'ennemie.</p>
+
+<p>Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable
+l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer
+facilement &agrave; lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais
+il n'avait pas tard&eacute; &agrave; se convaincre que toutes ses s&eacute;ductions ne
+tenteraient jamais la fi&egrave;re jeune fille tout enti&egrave;re au parti de la
+reine qu'elle croyait injustement d&eacute;laiss&eacute;e et pers&eacute;cut&eacute;e.</p>
+
+<p>Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle
+s&eacute;rieux, Richelieu entreprit de l'&eacute;loigner; il y r&eacute;ussit facilement. Il
+tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce pr&ecirc;tre &eacute;veilla
+dans le coeur de son p&eacute;nitent des scrupules que calment d'ordinaire les
+directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya
+d'arracher de son coeur une passion que le repr&eacute;sentant de Dieu sur la
+terre lui disait &ecirc;tre criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter
+la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que
+souvent elle avait song&eacute; &agrave; provoquer la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Priv&eacute; de cette douce affection qui l'avait aid&eacute; &agrave; supporter les am&egrave;res
+tristesses de sa vie, Louis XIII &eacute;tait devenu plus morose et plus sombre
+que jamais. Telles furent alors les inqui&eacute;tudes de Richelieu et des
+politiques de son parti, qu'ils r&eacute;solurent de remplacer, s'il &eacute;tait
+possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.</p>
+
+<p>C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'&eacute;v&ecirc;que de
+Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se charg&egrave;rent de la
+n&eacute;gociation.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de mademoiselle de La Fayette &eacute;tait le contraste vivant de
+celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, fr&ecirc;le et brune, toute sa
+force semblait s'&ecirc;tre r&eacute;fugi&eacute;e dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda
+pas &agrave; la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de
+Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'&eacute;prit d'une tendre passion pour
+ce roi d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de
+prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau
+danger, employa le moyen qui d&eacute;j&agrave; lui avait si bien r&eacute;ussi. D'habiles
+confesseurs jet&egrave;rent le trouble dans l'&acirc;me de ces deux amants si faibles
+et si timides, dont l'amour &eacute;tait devenu si vif, qu'ils se d&eacute;fiaient
+d'eux-m&ecirc;mes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le
+roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la
+grille d'un clo&icirc;tre le s&eacute;parait de son amie. Du fond de sa cellule,
+mademoiselle de La Fayette put rendre &agrave; la reine, son amie, un grand et
+dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander
+l'hospitalit&eacute; &agrave; sa femme, qui habitait le Louvre: peut-&ecirc;tre
+s'agissait-il pour Anne d'Autriche de l&eacute;gitimer la naissance d'un enfant
+qui devait &ecirc;tre Louis XIV.</p>
+
+<p>Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visit&eacute;e
+par le roi, &eacute;tait tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de
+donner &agrave; Louis XIII un ami au lieu d'une ma&icirc;tresse, Cinq-Mars. M. Alfred
+de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-&eacute;cuyer de
+Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les m&eacute;rite pas. Ce ne fut qu'un
+courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout &agrave; la fois
+Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis
+XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste
+monarque n'a prononc&eacute; le mot cruel qu'on lui a pr&ecirc;t&eacute;, le jour de
+l'ex&eacute;cution de son ami: &laquo;Monsieur le Grand doit &agrave; cette heure faire une
+assez triste grimace<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;n&eacute;tr&eacute; de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son
+cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins,
+pour s&eacute;cher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort.
+Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau,
+Richelieu l'&eacute;loigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal
+n'avait pas tort de redouter la s&eacute;duisante Marie. Toute d&eacute;vou&eacute;e &agrave; la
+reine, son caract&egrave;re chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles
+entreprises. C'est peut-&ecirc;tre &agrave; elle que Richelieu doit de n'avoir pu
+savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. D&eacute;guis&eacute;e en
+grisette, elle p&eacute;n&eacute;tra &agrave; la Bastille jusqu'aupr&egrave;s du chevalier de Jars,
+ce h&eacute;ros de d&eacute;vouement qui, plut&ocirc;t que de trahir le secret de la reine,
+s'&eacute;tait laiss&eacute; condamner &agrave; mort et venait d'&ecirc;tre graci&eacute; au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; il avait d&eacute;j&agrave; la t&ecirc;te sur le billot. De Jars n'h&eacute;sita pas &agrave; exposer
+sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, pr&eacute;venu, put
+confirmer les fausses r&eacute;v&eacute;lations de la reine.</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort &eacute;pousa le
+mar&eacute;chal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la
+force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.</p>
+
+<p>Telles furent les royales amours pendant le r&egrave;gne de Louis XIII. Si la
+galanterie politique joua, durant cette p&eacute;riode, un r&ocirc;le un peu effac&eacute;,
+elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes
+atteindre, sous Louis XIV, &agrave; l'apog&eacute;e de leur puissance, pr&eacute;sider plus
+tard aux orgies de la R&eacute;gence, et, sous la d&eacute;nomination sarcastique de
+<i>Cotillons</i>, que leur donna le grand Fr&eacute;d&eacute;ric, achever, sous Louis XV,
+la ruine de la monarchie fran&ccedil;aise.</p>
+
+
+<h3>FIN DE LA PREMI&Egrave;RE S&Eacute;RIE.</h3>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir, &agrave; ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir, pour les d&eacute;tails de moeurs de cette &eacute;poque d&eacute;plorable
+de l'histoire de France, <i>le Charnier des Innocents</i>, de M. Julien
+Lemer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les armes <i>parlantes</i> de cette famille &eacute;taient un <i>sureau</i>
+de sinople en champ d'or.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mss. de la Biblioth.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Les Toqu&eacute;s</i>, Paris, 1860.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Au sujet de tous les mots historiques ou pr&eacute;tendus tels, il
+est int&eacute;ressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard
+Fournier, <i>l'Esprit dans l'Histoire</i>, 1 v. in-18, Dentu, &eacute;dit. Paris
+1860.</p></div></div>
+
+<h3>Imprim&eacute; par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les cotillons célèbres, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COTILLONS CÉLÈBRES ***
+
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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