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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Saint-Simon
+ Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV
+
+Author: Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+Commentator: Hippolyte Adolphe Taine et M. Sainte-Beuve
+
+Release Date: November 11, 2005 [EBook #17044]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+ÉTUDE HISTORIQUE.
+
+MÉMOIRES
+
+DU DUC DE SAINT-SIMON
+
+Siècle de Louis XIV.--La Régence.--Louis XV.
+
+PAR H. TAINE.
+
+AUGMENTÉ DE QUELQUES ANNOTATIOMS INÉDITES FAITES PAR SAINT-SIMON AU
+JOURNAL DE DANGEAU,
+
+ET D'UNE ANALYSE DE CE JOURNAL
+
+PAR
+
+M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+BRUXELLES
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE, RUE DES SABLES, 17.
+
+1856
+
+
+
+
+I
+
+L'ÉDITION.
+
+
+L'éditeur ne met point en tête de ces Mémoires: _Nouvelle
+édition_; c'est dire que les précédentes n'existent pas. En effet,
+il le pense, non sans raisons. Il y a découvert beaucoup de bévues,
+dont plusieurs fort amusantes. «Chamillart, disaient-elles, se fit
+adorer de ses ennemis.» Le grand homme! Comment a-t-il pu faire?
+Attendez un peu; le vrai texte change un mot: «commis,» au lieu
+d'ennemis. Vous et moi nous serons aussi habiles que Chamillart quand
+nous serons ministres; il nous suffira d'un sac d'écus.--D'autres
+corrections nous humilient. Nous lisions avec étonnement cette phrase
+étonnante: «Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât
+extrêmement, mais sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas
+un.» Nous cherchions le secret de ce galimatias avec une admiration
+respectueuse. L'admiration était de trop; le galimatias appartenait
+aux éditeurs; il y a un point après _extrêmement_: «mais sans
+louanges, M. de Marsan fit mieux que pas un.» La phrase redevient
+sensée et claire.--Les anciens éditeurs, trouvant des singularités
+dans Saint-Simon, lui ont prêté des bizarreries. On est libéral
+avec les riches: «La nouvelle comtesse de Mailly, disent-ils, avait
+apporté tout le gauche de sa province, et _entra_ dessus toute la
+gloire de la toute-puissante faveur de madame de Maintenon.» Cette
+métaphore inintelligible vous effarouche; ne vous effarouchez pas.
+Saint-Simon a mis _enta_. S'il y a là une broussaille littéraire,
+ce sont les éditeurs qui l'ont plantée. Ils en ont planté bien
+d'autres, plus embarrassantes, car elles sont historiques: des noms
+estropiés, des dates fausses, Villars à la place de Villeroy; le
+comte de Toulouse et la duchesse de Berry mariés avant leur mariage;
+et, ce qui est pis, des contre-sens de mœurs. En voici un singulier:
+«Le roi, tout _content_ qu'il était toujours, riait aussi.»
+On s'étonnait de trouver Louis XIV bonhomme, guilleret et joyeux
+compère, et l'on ne savait pas que le manuscrit porte _contenu_ au
+lieu de _content_.--Le pis, c'est que le Saint-Simon prétendu complet
+ne l'était pas. Les éditeurs l'avaient écourté, comme autrefois
+les ministres; l'inadvertance littéraire lui avait nui comme la
+pruderie monarchique. Plusieurs passages, et des plus curieux,
+manquaient, entre autres les portraits de tous les grands personnages
+du conseil d'Espagne. Celui-ci, par exemple, était-il indigne d'être
+conservé? «Escalona, mais qui plus ordinairement portait le nom de
+Villena, était la vertu, l'honneur, la probité, la foi, la loyauté,
+la valeur, la piété, l'ancienne chevalerie même, je dis celle de
+l'illustre Bayard, non pas celle des romans et des romanesques.
+Avec cela beaucoup d'esprit, de sens, de conduite, de hauteur et de
+sentiment, sans gloire et sans arrogance, de la politesse, mais avec
+beaucoup de dignité; et par mérite et sans usurpation, le dictateur
+perpétuel de ses amis, de sa famille, de sa parenté, de ses
+alliances, qui tous et toutes se ralliaient à lui. Avec cela,
+beaucoup de lecture, de savoir, de justesse et de discernement
+dans l'esprit, sans opiniâtreté, mais avec fermeté; fort
+désintéressé, toujours occupé, avec une belle bibliothèque, et
+commerce avec force savants dans tous les pays de l'Europe, attaché
+aux étiquettes et aux manières d'Espagne sans en être esclave; en
+un mot, un homme de premier mérite, et qui par là a toujours été
+compté, aimé, révéré beaucoup plus que par ses grands emplois, et
+qui a été assez heureux pour n'avoir contracté aucune tache de ses
+malheurs militaires en Catalogne.» Ce portrait épanouit le cœur.
+Nous nous étonnons et nous nous réjouissons qu'il y ait eu un
+si honnête homme dans un pays si perdu, parmi tant de coquins et
+d'imbéciles, aux yeux d'un juge si pénétrant, si curieux, si
+sévère. Nous louons l'édition, et nous remarquons, en relisant la
+première page, que nous aurions pu sans examen la louer sur le titre:
+c'est M. Chéruel qui a corrigé le texte; c'est M. Sainte-Beuve qui a
+fait l'introduction.
+
+
+
+
+II
+
+LE SIÈCLE.
+
+
+Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle: des établissements, des
+victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi,
+homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais
+les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont les misères
+que Saint-Simon révèle au public.
+
+Avant de l'ouvrir, nous étions au parterre, à distance, placés
+comme il fallait pour admirer et admirer toujours. Sur le devant
+du théâtre, Bossuet, Boileau, Racine, tout le chœur des grands
+écrivains jouaient la pièce officielle et majestueuse. L'illusion
+était parfaite; nous apercevions un monde sublime et pur. Dans les
+galeries de Versailles, près des ifs taillés, sous des charmilles
+géométriques, nous regardions passer le roi, serein et régulier
+comme le soleil son emblème. En lui, chez lui, autour de lui, tout
+était noble. Les choses basses et excessives avaient disparu de la
+vie humaine. Les passions s'étaient contenues sous la discipline du
+devoir. Jusque dans les moments extrêmes, la nature désespérée
+subissait l'empire de la raison et des convenances. Quand le roi,
+quand Monsieur serraient Madame mourante de si tendres et de si vains
+embrassements, nul cri aigu, nul sanglot rauque ne venait rompre la
+belle harmonie de cette douleur suprême; les yeux un peu rougis,
+avec des plaintes modérées et des gestes décents, ils pleuraient,
+pendant que les courtisans, «autour d'eux rangés,» imitaient par
+leurs attitudes choisies les meilleures peintures de Lebrun. Quand
+on expirait, c'était sur une phrase limée, en style d'académie; si
+l'on était grand homme, on appelait ses proches et on leur disait:
+
+ Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
+ Venez et recevez l'âme de Mithridate.
+
+Si l'on était coupable, on mettait la main sur ses yeux avec
+indignation, et l'on s'écriait:
+
+ Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
+ Rend au jour qu'ils souillaient toute sa pureté.
+
+Dans les conversations, quelle dignité et quelle politesse! Il nous
+semblait voir les grands portraits de Versailles descendre de leurs
+cadres, avec l'air de génie qu'ils ont reçu du génie des peintres.
+Ils s'abordaient avec un demi-sourire, empressés et pourtant graves,
+également habiles à se respecter et à louer autrui. Ces seigneurs
+en perruques majestueuses, ces princesses aux coiffures étagées,
+aux robes traînantes, ces magistrats, ces prélats agrandis par les
+magnifiques plis de leurs robes violettes, ne s'entretenaient que des
+plus beaux sujets qui puissent intéresser l'homme; et si parfois des
+hauteurs de la religion, de la politique, de la philosophie, de la
+littérature, ils daignaient s'abaisser au badinage, c'était avec la
+condescendance et la mesure de princes nés académiciens. Nous avions
+honte de penser à eux; nous nous trouvions bourgeois, grossiers,
+polissons, fils de M. Dimanche, de Jacques Bonhomme et de Voltaire;
+nous nous sentions devant eux comme des écoliers pris en faute;
+nous regardions avec chagrin notre triste habit noir, héritage des
+procureurs et des saute-ruisseaux antiques; nous jetions les yeux au
+bout de nos manches, avec inquiétude, craignant d'y voir des mains
+sales. Un duc et pair arrive, nous tire du parterre, nous mène dans
+les coulisses, nous montre les gens débarrassés du fard que les
+peintres et les poètes ont à l'envi plaqué sur leurs joues. Eh! bon
+Dieu! quel spectacle! Tout est habit dans ce monde. Otez la perruque,
+la rhingrave, les canons, les rubans, les manchettes; reste Pierre ou
+Paul, le même hier qu'aujourd'hui.
+
+Allons, s'il vous plaît, chez Pierre et chez Paul: ne craignez pas de
+vous compromettre. Le duc de Saint-Simon nous conduit; d'abord chez
+M. le Prince, fils du grand Condé, en qui le grand Condé, comme dit
+Bossuet, «avait mis toutes ses complaisances.» Voici un intérieur
+de ménage: «Madame la Princesse était sa continuelle victime.
+Elle était également laide, vertueuse et sotte; elle était un peu
+bossue, et avec cela un gousset fin qui la faisait suivre à la piste,
+même de loin. Toutes ces choses n'empêchèrent pas M. le Prince
+d'en être jaloux jusqu'à la fureur et jusqu'à sa mort. La piété,
+l'attention infatigable de madame la Princesse, sa douceur, sa
+soumission de novice ne purent la garantir ni des injures fréquentes,
+ni des coups pied et de poing, qui n'étaient pas rares.» Il avait
+couru après l'alliance des bâtards, et, pendant que sa fille était
+chez le roi, faisait antichambre à la porte. Nous ne savions pas
+qu'un prince eût l'âme et les mœurs d'un laquais.
+
+Celui-là est le seul sans doute. Courons chez les princesses. Ces
+charmantes fleurs de politesse et de décence nous feront oublier
+ce charretier en habit brodé.--«Monseigneur, en entrant chez lui,
+trouva madame la duchesse de Chartres et madame la duchesse qui
+fumaient avec des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps
+de garde suisse. Monseigneur, qui en vit les suites, si cette odeur
+gagnait, leur fit quitter cet exercice. Mais la fumée les avait
+trahies.» C'était une gaieté, n'est-ce pas, un enfantillage?--Non
+pas, c'était une habitude. Elles recommencèrent à plusieurs
+reprises, et le roi fut obligé de les gourmander à plusieurs
+reprises. Un jour, madame la princesse de Conti, à haute voix, devant
+toute la cour, appela madame de Chartres «sac à vin.» Celle-ci,
+faisant allusion aux basses galanteries de l'autre, riposta par
+«sac à guenilles.» Les effets se devinent: «madame la duchesse
+de Bourgogne fit un souper à Saint-Cloud avec madame la duchesse de
+Berry. Madame la duchesse de Berry et M. le duc d'Orléans, mais elle
+bien plus que lui, s'y enivrèrent au point que madame la duchesse de
+Bourgogne, madame la duchesse d'Orléans, et tout ce qui était là ne
+surent que devenir. L'effet du vin, par haut et bas, fut tel qu'on
+en fut en peine, et ne la désenivra point, tellement qu'il fallut la
+ramener en cet état à Versailles. Tous les gens des équipages
+le virent, et ne s'en turent pas.» C'était la régence avant la
+régence. Les énormes soupers de Louis XIV et les indigestions de
+Monseigneur «tout noyé dans l'apathie et dans la graisse,» en
+donnaient un avant-goût.
+
+A tout le moins, le roi se respecte; s'il avale en loup, il mange
+en monarque. Sa table est noble; on n'y voit point les bouffonneries
+d'une cour du moyen âge, ni les grossières plaisanteries d'un
+régal d'étudiants. Attendez; voici un de ces soupers et un de
+leurs personnages: «Madame Panache était une petite et fort vieille
+créature avec des lippes et des yeux éraillés à faire mal à ceux
+qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à
+la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt
+au souper du roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de madame la
+Dauphine, où chacun se divertissait de la mettre en colère, et qui
+chantait pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais
+quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassaient
+et divertissaient encore plus les princes et les princesses, qui
+lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce
+découlait tout du long de ses jupes; les autres lui donnaient une
+pistole ou un écu, les autres des chiquenaudes et des croquignoles
+dont elle entrait en furie; parce qu'avec des yeux pleins de chassie,
+elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée,
+et c'était le passe-temps de la cour.» Aujourd'hui l'homme qui
+s'amuserait d'un tel passe-temps passerait probablement pour un goujat
+de bas étage, et je ne raconterai pas ici ceux qu'on prit avec la
+princesse d'Harcourt.
+
+On répondra que ces gens s'ennuyaient, que ces mœurs étaient
+une tradition, qu'un amusement est un accident, qu'au fond le cœur
+n'était pas vil: «Nanon, la vieille servante de madame de Maintenon,
+était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses
+quand elles avaient occasion de parler et d'embrasser, toutes filles
+de roi qu'elles étaient, et à qui les ministres qui travaillaient
+chez madame de Maintenon faisaient la révérence bien bas.»
+L'intendant Voysin, petit roturier, étant devenu ministre, «jusqu'à
+Monseigneur se piqua de dire qu'il était des amis de madame Voysin,
+depuis leur connaissance en Flandre.» On verra dans Saint-Simon
+comment Louvois, pour se maintenir, brûla le Palatinat, comment
+Barbezieux, pour perdre son rival, ruina nos victoires d'Espagne. Les
+belles façons et le superbe cérémonial couvrent les bassesses et
+les trahisons; on est là comme à Versailles, contemplant des yeux
+la magnificence du palais, pendant que l'esprit compte tout bas les
+exactions, les misères et les tyrannies qui l'ont bâti. J'omets les
+scandales; il y a des choses qu'aujourd'hui on n'ose plus écrire, et
+il faut être Saint-Simon, duc et pair, historien secret, pour
+parler de M. de Brissac, du chevalier de Lorraine et de madame de
+Valentinois. Là-dessus les Mémoires de Madame nous édifieraient
+encore davantage. Les mœurs nobles au XVIIe siècle, comme les
+mœurs chevaleresques au XIIe, ne furent guère qu'une parade.
+Chaque siècle joue la sienne et fabrique un beau type: celui-ci le
+chevalier, celui-là l'homme de cour. Il serait curieux de démêler
+le chevalier vrai sous le chevalier des poëmes. Il est curieux, quand
+on a connu l'homme de cour par les écrivains et par les peintres, de
+connaître par Saint-Simon le véritable homme de cour.
+
+Rien de plus vide que cette vie. Vous devez attendre, suer et bâiller
+intérieurement, six ou huit heures chaque jour chez le roi. Il
+faut qu'il connaisse de longue vue votre visage; sinon vous êtes un
+mécontent. Quand on demandera une grâce pour vous, il répondra:
+«Qui est-il? C'est un homme que je ne vois point.» Le premier
+favori, l'homme habile, le grand courtisan est le duc de la
+Rochefoucauld: suivez son exemple. «Le lever, le coucher; les
+deux autres changements d'habits tous les jours, les chasses et les
+promenades du roi, tous les jours aussi, il n'en manquait jamais;
+quelquefois dix ans de suite sans découcher d'où était le roi, et
+sur pied de demander un congé, non pas pour découcher, car en plus
+de quarante ans il n'a jamais couché vingt fois à Paris, mais pour
+aller dîner hors de la cour et ne pas être de la promenade.» Vous
+êtes une décoration, vous faites partie des appartements; vous êtes
+compté comme un des baldaquins, pilastres, consoles et sculptures
+que fournit Lepautre. Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos
+broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque.
+Vous êtes le dessus d'un fauteuil. Votre absence lui dérobe un
+de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques
+années d'exercice on s'y habitue; il ne s'agit que d'être en
+représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt
+ses dentelles, on s'appuie contre une cheminée, on regarde par la
+fenêtre une pièce d'eau, on calcule ses attitudes et l'on se plie en
+deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on donne et
+on reçoit force embrassades; on débite et l'on écoute cinq ou six
+cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l'on subit et
+que l'on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie,
+imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles
+pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. On conte des
+commérages. On s'attendrit sur l'anthrax du souverain. Le style est
+excellent, les ménagements infinis, les gestes parfaits, les habits
+de la bonne faiseuse; mais on n'a rien dit, et pour toute action on a
+fait antichambre. Si vous êtes las, imitez M. le Prince. «Il dormait
+le plus souvent sur un tabouret, auprès de la porte, où je l'ai
+maintes fois vu ainsi attendre avec les courtisans que le roi vînt se
+coucher.» Bloin, le valet de chambre, ouvre les battants. Heureux
+le grand seigneur qui échange un mot avec Bloin! les ducs sont
+trop contents quand ils peuvent dîner avec lui. Le roi entre et
+se déshabille. On se range en haie. Ceux qui sont par derrière se
+dressent sur leurs pieds pour accrocher un regard. Un prince lui offre
+la chemise. On regarde avec une envie douloureuse le mortel fortuné
+auquel il daigne confier le bougeoir. Le roi se couche, et les
+seigneurs s'en vont, supputant ses sourires, ses demi-saluts, ses
+mots, sondant les faveurs qui baissent ou qui montent, et l'abîme
+infini des conséquences. Iront-ils chez eux se reposer de
+l'étiquette? Non pas; vite les carrosses. Courons à Meudon, tâchons
+de gagner Dumont, un valet de pied, Francine ou tout autre. Il faut
+contre-peser le maréchal d'Uxelles qui tous les jours envoie des
+têtes de lapins pour le chien de la maîtresse de Monseigneur.--Mais,
+bon Dieu! en gagnant Monseigneur, ses domestiques, sa maîtresse et le
+chien de sa maîtresse, n'aurais-je point offensé madame de Maintenon
+et «son mignon,» M. de Maine, le poltron qui va se confesser pour
+ne point se battre en Flandre? Vite à Saint-Cyr, puis à l'hôtel du
+Maine.--J'y pense, le meilleur moyen de gagner les nouveaux bâtards,
+c'est de flatter les anciens bâtards; pour gagner le duc du Maine,
+saluons bien bas le duc de Vendôme. Cela est dur, l'homme est
+grossier. N'importe, marchons chez lui, et bon courage; mon étoile
+fera peut-être que je ne le trouverai ni par terre, ivre sous la
+table, ni trônant sur sa chaise percée.--O imprudent que je suis!
+voir les princes, sans avoir vu d'abord les ministres! Vite chez
+Barbezieux, chez Pontchartrain, chez Chamillart, chez Voysin, chez
+leurs parents, chez leurs amis, chez leurs domestiques. N'oublions
+point surtout que demain matin il faut être à la messe et vu de
+madame de Maintenon, qu'à midi je dois faire ma cour à madame la
+duchesse de Bourgogne, qu'il sera prudent d'aller recevoir ensuite les
+rebuffades allemandes de Madame et les algarades seigneuriales de M.
+le Prince; que je ferai sagement de louer la chimie dans l'antichambre
+de M. le duc d'Orléans, qu'il me faut assister au billard du roi, à
+sa promenade, à sa chasse, à son assemblée, que je dois être ravi
+en extase s'il me parle, pleurer de joie s'il me sourit, avoir le
+cœur brisé s'il me néglige, répandre devant lui, comme Lafeuillade
+et d'Aubin, les effusions de ma vénération et de ma tendresse, crier
+à Marly, comme l'abbé de Polignac, que la pluie de Marly ne mouille
+point!--Des intrigues et des révérences, des courses en carrosse et
+des stations d'antichambre, beaucoup de tracas et beaucoup de vide,
+l'assujettissement d'un valet, les agitations d'un homme d'affaires,
+voilà la vie que la monarchie absolue impose à ses courtisans.
+
+Il y a profit à la subir. Je copie au hasard un petit passage
+instructif: M. le duc d'Orléans ayant fait Law contrôleur général,
+voulut consoler les gens de la cour: «Il donna 600,000 livres à la
+Fare, capitaine de ses gardes; 100,000 livres à Castries, chevalier
+d'honneur de la duchesse d'Orléans; 200,000 livres au vieux prince
+de Courtenay, qui en avait grand besoin; 20,000 livres de pension au
+prince de Talmont; 6,000 livres à la marquise de Bellefond, qui en
+avait déjà une pareille, et, à force de cris de M. le prince de
+Conti, une de 60,000 livres au comte de la Marche son fils, à peine
+âgé de trois ans. Il en donna encore de petites à différentes
+personnes.» La belle curée! Saint-Simon, si fier, y met la main
+par occasion et en retire une augmentation d'appointements de 11,000
+livres. Depuis que la noblesse parade à Versailles en habits brodés,
+elle meurt de faim, il faut que le roi l'aide. Les seigneurs vont à
+lui; il est père de son peuple. Et qu'est-ce que son peuple, sinon
+les gentilshommes[1]?--Sire, écoutez mes petites affaires. J'ai
+des créanciers, donnez-moi des lettres d'État pour suspendre leurs
+poursuites. J'ai «froqué un fils, une fille et fait prêtre malgré
+lui un autre fils;» donnez une charge à mon aîné et consolez mon
+cadet par une abbaye. Il me faut des habits décents pour monter dans
+vos carrosses; accordez-moi 100,000 francs de retenue sur ma charge.
+Un homme admis à vos levers a besoin de douze domestiques; donnez-moi
+cette terre qu'on vient de confisquer sur un protestant; ajoutez-y ce
+dépôt qu'il m'avait confié en partant et que je vous révèle[2].
+Mes voitures me coûtent gros; soulagez-moi en m'accordant _une
+affaire_. Le comte de Grammont a saisi un homme qui fuyait, condamné
+à une amende de 12,000 écus, et il en a tiré 50,000 livres.
+Donnez-moi aussi un homme, un protestant, le premier venu, celui qu'il
+vous plaira, ou, si vous l'aimez mieux, un droit de 30,000 livres
+sur les halles, ou même une rente de 20,000 livres sur les carrosses
+publics. La source est bourgeoise, mais l'argent est toujours bon.--Et
+comme le roi, en véritable père, entrait dans les affaires privées
+de ses sujets, on ajoutait: Sire, ma femme me trompe, mettez-la au
+couvent. Sire, un tel, petit compagnon, courtise ma fille, mettez-le
+à la Bastille. Sire, un tel a battu mes gens, ordonnez-lui de me
+faire réparation. Sire, on m'a chansonné, chassez le médisant de
+la cour.--Le roi, bon justicier, faisait la police, et au besoin, de
+lui-même, commandait aux maris d'enfermer leurs femmes[3], aux
+pères de «laver la tête à leurs fils.» Nous comprenons maintenant
+l'adoration, les tendresses, les larmes de joie, les génuflexions des
+courtisans auprès de leur maître. Ils saluaient le sac d'écus
+qui allait remplir leurs poches et le bâton qui allait rosser leurs
+ennemis.
+
+[Note 1: «Toute la France en hommes remplissait la
+grand'chambre.» Saint-Simon, I, 301. La France, c'est la cour.]
+
+[Note 2: Trait du président Harlay, I, 414.]
+
+[Note 3: Par exemple au duc de Choiseul, I, 41.]
+
+Ils saluaient quelque chose de plus. La soif qui brûlait leur cœur,
+la furieuse passion qui les prosternait aux genoux du maître, l'âpre
+aiguillon du désir invincible qui les précipitait dans les extrêmes
+terreurs et jusqu'au fond des plus basses complaisances, était la
+vanité insatiable et l'acharnement du rang. Tout était matière à
+distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle
+immense, le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu
+foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue
+suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de
+commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière,
+au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans
+l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces effrayantes distances,
+le tremblement de cœur, la vénération, l'humilité profonde qui
+saisissait un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec
+laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge,
+à l'adulation et jusqu'à l'infamie pour se guinder d'un degré
+au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des
+volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le
+glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un
+jeune duc qui sortait du collège. Madame de Guise était petite fille
+de France: «M. de Guise n'eut qu'un ployant devant madame sa femme.
+Tous les jours à dîner il lui donnait la serviette, et quand elle
+était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M.
+de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce
+couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à
+M. de Guise de s'y mettre, et il s'y mettait.» M. de Boufflers qui
+à Lille avait presque sauvé la France, reçoit en récompense les
+grandes entrées; éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et
+embrasse les genoux du roi. Il n'y a point d'action qui ne fût un
+moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma
+femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi?
+Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je
+en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me
+conduire à Meudon? Aurai-je le bonheur suprême d'être admis aux
+Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au
+cardinal officiant que le prédicateur adressera la parole? Puis-je me
+dispenser d'aller à l'adoration de la croix?--C'est peu d'obtenir des
+distinctions pour soi; il faut en obtenir pour ses domestiques; les
+princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur
+mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa
+prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices: la famille
+du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir
+exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme.
+C'est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des
+distinctions de honte: les bâtards simples du roi ont la joie de
+draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles
+qui ne le peuvent pas. Dans quel océan de minuties, de tracasseries
+poussées jusqu'aux coups de poings «et de griffes;» dans
+quel abîme de petitesses et de ridicules, dans quelles chicanes
+inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était
+tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le
+roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du
+rang des bâtards; et pour établir ce rang, voici ce qu'on imagine:
+«Il faut donner à M. le duc du Maine «le bonnet comme aux princes
+du sang qui depuis longtemps ne l'est plus aux pairs, mais lui faire
+prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la
+forme ni du cérémonial, pour en laisser une entière à l'avantage
+des princes du sang qui n'en prêtent point; et pareillement le faire
+entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les
+princes du sang traversent le parquet; l'appeler par son nom comme
+les autres pairs, en lui demandant son avis, mais avec le bonnet à la
+main _un peu moins baissé_ que pour les princes du sang qui ne sont
+que regardés sans être nommés; enfin le faire recevoir et conduire
+en carrosse par un seul huissier à chaque fois qu'il viendra au
+Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux,
+et des pairs dont aucun n'est reçu par un huissier au carrosse que
+le jour de sa réception, et qui, sortant de la séance deux à deux,
+sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle
+seulement.»
+
+N'allons pas plus loin: de 1689, on aperçoit 1789.
+
+
+
+
+III
+
+L'HOMME.
+
+
+Il y a deux parts en nous: l'une que nous recevons du monde, l'autre
+que nous apportons au monde; l'une qui est acquise, l'autre qui est
+innée; l'une qui nous vient des circonstances, l'autre qui nous vient
+de la nature. Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui
+est de le rendre historien.
+
+Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son
+éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand
+seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées
+féodales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de
+Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des
+anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait
+la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir
+ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui
+semblait. Il était roi de sa famille comme de son gouvernement, et de
+sa femme comme de ses domestiques. Un jour madame de Montespan envoie
+à madame de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; il ouvre la
+lettre, écrit «qu'à son âge il n'a pas pris une femme pour la
+cour, mais pour lui.--Ma mère y eut grand regret, mais il n'y parut
+jamais.» Je le crois; on se taisait sous un pareil maître.--Il se
+faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec
+l'épée, comme sous Henri IV. Un jour ayant vu une phrase injurieuse
+dans les Mémoires de la Rochefoucauld, «il se jeta sur une plume, et
+mit à la marge: _L'auteur en a menti_.» Il alla chez le libraire,
+et fit de même aux autres exemplaires; les MM. de la Rochefoucauld
+crièrent: il parla plus haut qu'eux, et ils burent l'affront.--Aussi
+roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par
+orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que le danger passé
+on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de
+les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe
+contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, «le
+roi des nobles,» que jusqu'à la fin il appelait le roi son maître.
+Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements; ses premières
+opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le
+mécontentement était un de ses héritages; il sortit frondeur de
+chez lui.
+
+A la cour il l'est encore: il aime le temps passé qui paraît
+gothique; il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que
+d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs il est
+déplacé; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants.
+Madame de Maintenon le juge «glorieux.» Il ne sait pas supporter une
+injustice, et donne sa démission faute d'avancement. Il a le
+parler haut et libre; «il lui échappe d'abondance de cœur des
+raisonnements et des blâmes.» Très-pointilleux et récalcitrant,
+«c'est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe
+qu'à étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde.»
+Il a pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite
+au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et
+le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous
+le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre
+le prince et la nation, et par-dessus tout l'âpre volonté de
+se maintenir debout et entier dans «ce long règne de vile
+bourgeoisie.» Il hait les ministres, petites gens que le roi
+préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes
+ont l'insolence de monter dans les carrosses du roi. Il médite des
+projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à
+l'insu du maître; il veut «mettre la noblesse dans le ministère aux
+dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette
+roture perde les administrations et pour soumettre tout à la
+noblesse.»--Après avoir blessé le roi dans son autorité, il le
+blesse dans ses affections. Quand il s'agit «d'espèces,» comme
+les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empêcher les
+nouveaux venus d'avoir le pas sur lui, il combat en héros, il
+chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions
+douloureuses comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est «la
+plus grande plaie que la patrie pût recevoir, et qui en devint la
+lèpre et le chancre.» Lorsqu'il apprend que d'Antin veut être pair,
+«à cette prostitution de la dignité,» les bras lui tombent; il
+s'écrie amèrement: «Le triomphe ne coûtera guère sur des victimes
+comme nous.» Quand il va faire visite chez le duc du Maine, bâtard
+parvenu, c'est parce qu'il est certain d'être perdu s'il y manque,
+ployé par l'exemple «des hommages arrachés à une cour esclave,»
+le cœur brisé, à peine dompté et traîné par toute la volonté du
+roi jusqu'à «ce calice.» Le jour où le bâtard est dégradé
+est une «résurrection.» «Je me mourais de joie, j'en étais à
+craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait plus
+d'espace pour s'étendre. Je triomphais, je me vengeais, je nageais
+dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien.»
+Il est clair qu'un homme aussi mal pensant ne pouvait être employé.
+C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard,
+sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il
+écrivit; au lieu de combattre ouvertement de la main, il combattit
+secrètement de la plume. Il eût été mécontent et homme de ligue;
+il fut mécontent et médisant.
+
+Il choquait par ses mœurs comme par ses prétentions; il y avait en
+lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales; s'il était
+pour la noblesse comme Boulainvillier, il était, comme Fénelon,
+contre la tyrannie. Le grand seigneur ne murmurait-pas plus que
+l'honnête homme; avec la révolte du rang, on sentait en lui
+la révolte de la vertu. Dans ce voisinage de la régence, sous
+l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux,
+même dévot, et passa pour tel: c'était encore un legs de famille.
+«Madame sa mère, dit _le Mercure_, l'a fait particulièrement
+instruire des devoirs d'un bon chrétien.» Son père, pendant
+plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. «Il m'y avait
+mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eût
+pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu
+m'enchanta.» Chaque année il y fit une retraite, parfois de
+plusieurs semaines; il y prit beaucoup d'inclination pour les
+chrétiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de
+Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules; lui
+si prompt a juger, si violent, si libre quand il faut railler «un
+cuistre violet,» transpercer les jésuites ou démasquer la cour de
+Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer,
+craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie
+d'imiter les deux ducs «qu'elle tient enfermés dans une bouteille,»
+s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu
+près comme Pascal qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu.
+Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme,
+et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se
+respecte; les bassesses semblent une roture, et l'on se défend de la
+séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon
+est un noble cœur, sincère, sans restrictions ni ménagements,
+implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis,
+désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque
+dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien
+public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement
+épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses
+contemporains, un peu antique comme Tacite, on apercevait en lui, avec
+le défenseur de l'aristocratie brisée, l'interprète de la justice
+foulée, et, sous les ressentiments du passé, les menaces de
+l'avenir.
+
+Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour? Vingt fois pendant
+ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la
+route de Blaye, avec un ordre du roi qui le renvoie dans ses terres.
+Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse
+de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir; le roi l'a grondé
+parfois, majestueusement, «d'un vrai ton de père,» mais ne
+l'a jamais foudroyé. Comptez d'abord son beau titre; ses grandes
+amitiés, ses alliances, M. de Lorge, M. de Beauvilliers, le duc
+d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son
+ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et il
+savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva le
+roi demi-dieu. C'était au siége de Namur, en 1692: quarante ans de
+gloire, point de revers encore; les plus grands réduits, les trois
+Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions
+de respect et d'obéissance, et pour faire sa cour accepta et tenta
+tout ce qu'un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et
+subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions,
+refusaient de prendre des sacs de grains en croupe. «J'acceptai ces
+sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le
+bruit qui s'était fait.» Soldat, il voulait bien obéir en soldat;
+courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style:
+«Je dis au roi que je n'avais pas pu vivre davantage dans sa
+disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y
+étais tombé...; qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages
+de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été
+très-sensible, et par la disgrâce et par la privation de ces temps
+longs de l'honneur de lui faire ma cour...; que j'avais grand soin de
+ne parler mal de personne; que pour Sa Majesté j'aimerais mieux être
+mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi
+de la longue absence que j'avais faite, de douleur de me trouver mal
+avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respects
+qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et
+mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de
+familiarité et d'épanchement... Je le suppliai même de daigner
+me faire avertir s'il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui
+déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner
+à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais
+pas en faute.» On parlait au roi comme à un Dieu, comme à un père,
+comme à une maîtresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style,
+il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua,
+parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au
+bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire,
+un peu disgracié, point trop disgracié, juste assez pour être
+historien.
+
+Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit comme
+sa position le fit écrivain. Il était trop passionné pour être
+homme d'action. La pratique et la politique ne s'accommodent pas des
+élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art
+en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour
+arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs
+et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le
+papier est muet sous l'effort d'une passion vulgaire; pour qu'il
+parle, il faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action
+Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc
+de Beauvilliers; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en
+mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Le duc n'ose
+contraindre sa fille, qui veut être religieuse. Le jeune homme
+pousse en avant avec la verve d'un poëte qui conçoit un roman et
+sur-le-champ passe la nuit à l'écrire. Il attend le duc d'un air
+allumé de crainte et d'espérance.» Son désir l'enflamme; en
+véritable artiste, il s'échauffe à l'œuvre. «Je ne pus me
+contenir de lui dire à l'oreille que je ne serais point heureux avec
+une autre qu'avec sa fille.» On lui oppose de nouvelles difficultés;
+à l'instant un poëme d'arguments, de réfutations, d'expédients,
+pousse et végète dans sa tête; il étourdit le duc «de la force
+de son raisonnement et de sa prodigieuse ardeur;» c'est à peine
+si enfin, vaincu par l'impossible, il se déprend de son idée fixe.
+Balzac courait comme lui après des romans pratiques ou non pratiques.
+Cette invention violente et cet acharnement de désir sont la grande
+marque littéraire. Ajoutez-y la drôlerie comique et l'élan de
+jeunesse; il y a telle phrase dans le procès des ducs qui court avec
+une prestesse de gamin. La mère de Saint-Simon ne voulait pas donner
+des lettres d'État, essentielles pour l'affaire. «Je l'interrompis
+et lui dis que c'était chose d'honneur, indispensable, promise,
+attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du
+cabinet, puis les lettres d'État, et cours encore.» Cependant le duc
+de Richelieu arrivait avec un lavement dans le ventre, fort pressé,
+comme on peut croire, «exorcisant» madame de Saint-Simon entre deux
+opérations et du plus vite qu'il put: voilà Molière et le
+malade imaginaire.--Ces gaietés ne sont point le ton habituel; la
+sensibilité exaltée n'est comique que par accès; elle tourne
+vite au tragique: elle est naturellement effrénée et terrible.
+Saint-Simon a des fureurs de haine, des ricanements de vengeance; des
+transports de joie, des folies d'amour, des abattements de douleur,
+des tressaillements d'horreur que nul, sauf Shakspeare, n'a
+surpassés. On le voit les yeux fixes et le corps frissonnant,
+lorsque, dans le suprême épuisement de la France, Desmarets établit
+l'impôt du dixième: «La capitation doublée et triplée à la
+volonté arbitraire des intendants des provinces, les marchandises, et
+les denrées de toute-espèce imposées en droit au quadruple de leur
+valeur, taxes d'aides et autres de toute nature et sur toutes sortes
+de choses: tout cela écrasait, nobles et roturiers, seigneurs et
+gens d'église, sans que ce qu'il en revenait au roi pût suffire,
+qui tirait le sang de ses sujets sans distinction, qui en exprimait
+jusqu'au pus. On compte pour rien la désolation de l'impôt même
+dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse, la
+combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette
+lampe portée sur leurs parties les plus honteuses. Moins d'un mois
+suffit à la pénétration de ces humains commissaires chargés de
+rendre leur compte de ce doux projet au Cyclope qui les en avait
+chargés. Il revit avec eux l'édit qu'ils en avaient dressé, tout
+hérissé de foudre contre les délinquants. Ainsi fut bâclée
+cette sanglante affaire, et immédiatement après signée, scellée,
+enregistrée parmi les sanglots suffoqués.» L'homme qui écrit
+ainsi palpite et frémit tout entier comme un prisonnier devant des
+cannibales; le mot y est: «Bureau d'anthropophages.» Mais l'effet
+est plus sublime encore, quand le cri de la justice violentée
+est accru par la furieuse clameur de la souffrance personnelle.
+L'impression que laisse sa vengeance contre Noailles est accablante;
+il semble que lié et fixe, on sente crouler sur soi l'horrible poids
+d'une statue d'airain. Trahi, presque perdu par un mensonge, décrié
+auprès de toute la noblesse, il fit ferme, démentit l'homme
+publiquement «de la manière la plus diffamatoire et la plus
+démesurée,» sans relâche, en toute circonstance, pendant douze
+ans. «Noailles souffrit tout en coupable écrasé sous le poids de
+son crime. Les insultes publiques qu'il essuya de moi sans nombre ne
+le rebutèrent pas. Il ne se lassa jamais de s'arrêter devant moi
+chez le régent, en entrant et sortant du conseil de régence, avec
+une révérence extrêmement marquée, ni moi de passer droit sans le
+saluer jamais, et quelquefois détourner la tête avec insulte. Et il
+est très-souvent arrivé que je lui ai fait des sorties chez M. le
+duc d'Orléans et au conseil de régence, dès que j'y trouvais le
+moindre jour, dont le ton, les termes et les manières effrayaient
+l'assistance, sans qu'il répondît jamais un seul mot; mais il
+rougissait, il pâlissait et n'osait se commettre à une nouvelle
+reprise. Cela en vint au point qu'un jour, au sortir d'un conseil où,
+après l'avoir forcé de rapporter une affaire que je savais qu'il
+affectionnait, et sur laquelle je l'entrepris sans mesure et le fis
+tondre, je lui dictais l'arrêt tout de suite, et le lisais après
+qu'il l'eut écrit, en lui montrant avec hauteur et dérision ma
+défiance et à tout le conseil; il se leva, jeta son tabouret à dix
+pas, et lui qui en place n'avait osé répondre un seul mot que de
+l'affaire même avec l'air le plus embarrassé et le plus respectueux:
+Mort... dit-il, «il n'y a plus moyen d'y durer!» s'en alla chez
+lui, d'où ses plaintes me revinrent, et la fièvre lui en prit.» La
+douzième année, après un an de supplications, Saint-Simon forcé
+par ses amis, plia, mais «comme, un homme qui va au supplice,»
+et consentit par grâce à traiter Noailles en indifférent. Cette
+franchise et cette longueur de haine marquent la force du ressort.
+Ce ressort se débanda plus encore le jour de la dégradation des
+bâtards, là où l'homme d'action se contient, l'artiste s'abandonne;
+on voit ici l'impudeur de la passion épanchée hors de toute digue,
+si débordée qu'elle engloutit le reste de l'homme, et qu'on y sent
+l'infini comme dans une mer. «Je l'accablai à cent reprises dans la
+séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérance.
+L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de
+mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue, quand il
+attrapait mes regards; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi, et
+je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs qui
+achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me
+délectais à le lui faire sentir.» Un pareil homme ne devait pas
+faire fortune. Pouvait-il être toujours maître de lui sous Louis
+XIV? Il l'a cru; il se trompait; ses regards, le pli de ses lèvres,
+le tremblement de ses mains, tout en lui criait tout haut son amour
+ou sa haine; les yeux les moins clairvoyants le perçaient. Il
+s'échappait; au fort de l'action, l'ouragan intérieur l'emportait;
+on avait peur de lui; personne ne se souciait de manier une tempête.
+Il n'était chez lui et dans son domaine que le soir, les verrous
+tirés, seul, sous sa lampe, libre avec le papier, assez refroidi par
+le demi-oubli et par l'absence pour noter ses sensations.
+
+Non-seulement il en avait de trop vives, mais encore il en avait trop.
+Leur nombre aussi bien que leur force lui défendaient la vie pratique
+et lui imposaient la vie littéraire. Tant d'idées gênent. Le
+politique n'en voit qu'une qui est la vraie; il a le tact juste,
+plutôt que l'imagination abondante; d'instinct, il devine la bonne
+route, et la suit sans plus chercher. Saint-Simon est un poëte
+épique; le pour, le contre, les partis mitoyens, l'inextricable
+entrelacement et les prolongations infinies des conséquences, il a
+tout embrassé, mesuré, sondé, prévu, discuté; le plan exact du
+labyrinthe est tout entier dans sa tête, sans que le moindre petit
+sentier réel ou imaginaire ait échappé à sa vision. Ne vous
+souvient-il pas que Balzac avait inventé des théories chimiques,
+une réforme de l'administration, une doctrine philosophique, une
+explication de l'autre monde, trois cents manières de faire fortune,
+les ananas à quinze sous pièce, et la manière de gouverner l'État?
+Le génie de l'artiste consiste à découvrir vite, aisément et sans
+cesse, non ce qui est applicable, mais ce qui est vraisemblable.
+Ainsi fait Saint-Simon; à chaque volume il trouve le moyen de sauver
+l'État. Ses amis, Fénelon, le duc de Bourgogne, à huis clos, les
+domestiques dehors, refaisaient comme lui le royaume. Ils fabriquaient
+des Salente et autres bonnes petites monarchies bien absolues, ayant
+pour frein l'honnêteté du roi et l'enfer au bout. C'était une
+école de «chimériques.» Saint-Simon fonda aussi (sur le papier) sa
+république; il limitait la monarchie en déclarant les engagements
+du roi viagers, sans force pour lier le successeur. A son avis cette
+déclaration réparait tout; quatre ou cinq pages de conséquences
+étalent à flots pressés le magnifique torrent de bénédictions
+et de félicités qui vont couler sur la nation; un bout de parchemin
+délivrait le peuple et relevait la monarchie; rien n'était oublié,
+sinon cet autre bout de parchemin inévitable, publié par tout roi,
+huit jours après le premier, annulant le premier comme attentatoire
+aux droits de la couronne. C'est que nulle force ne se limite
+d'elle-même: son invincible effort est de s'accroître, non de se
+restreindre; limitons-la, mais par une force différente; ce qui
+pouvait réprimer la royauté, ce n'était pas la royauté, mais
+la nation. Saint-Simon ne fut qu'un homme «plein de vues,»
+c'est-à-dire romanesque comme Fénelon, quoique préservé des
+pastorales. Mais cette richesse d'invention systématique, dangereuse
+en politique, est utile en littérature; Saint-Simon entraîne, quoi
+qu'on en ait; il nous maîtrise et nous possède. Je ne connais rien
+de plus éloquent que les trois entretiens qu'il eut avec le duc
+d'Orléans pour lui faire renvoyer sa maîtresse. Nulle part on n'a
+vu une telle force, une telle abondance de raisons si hardies, si
+frappantes, si bien accompagnées de détails précis et de preuves;
+tous les intérêts, toutes les passions appelées au secours,
+l'ambition, l'honneur, le respect de l'opinion publique, le soin de
+ses amis, l'intérêt de l'État, la crainte; toutes les objections
+renversées, tous les expédients trouvés, appliqués, ajustés; une
+inondation d'évidence et d'éloquence qui terrasse la résistance,
+qui noie les doutes, qui verse à flots dans le cœur la lumière
+et la croyance; par-dessus tout une impétuosité généreuse, un
+emportement d'amitié qui fait tout «mollir et ployer sous le faix de
+la véhémence;» une licence d'expressions qui, en face d'un prince
+du sang, se déchaîne jusqu'aux insultes, «personne ne pouvant plus
+souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le
+magistrat et la police eussent châtié il y a longtemps dans tout
+autre;» étant certain «que le dénûment et la saleté de sa vie le
+feraient tomber plus bas que ces seigneurs péris sous les ruines de
+leur obscurité débordée; que c'était à lui, dont les deux mains
+touchaient à ces deux si différents états, d'en choisir un
+pour toute sa vie, puisque après avoir perdu tant d'années et
+nouvellement depuis l'affaire d'Espagne, meule nouvelle qui l'avait
+nouvellement suraccablé, un dernier affaissement aurait scellé la
+pierre du sépulcre où il se serait enfermé tout vivant, duquel
+après nul secours humain, ni sien ni de personne, ne le pourrait
+tirer.» Le duc d'Orléans fut emporté par ce torrent et céda. Nous
+plions comme lui; nous comprenons qu'une pareille âme avait besoin
+de s'épancher. Faute de place dans le monde, il en prit une dans
+les lettres. Comme un lustre flamboyant, chargé et encombré de
+lumières, mais exclu de la grande salle de spectacle, il brûla en
+secret dans sa chambre, et après cent cinquante ans, il éblouit
+encore. C'est qu'il a trouvé sa vraie place; cet esprit qui
+regorgeait de sensations et d'idées était né curieux, passionné
+pour l'histoire, affamé d'observations, «perçant de ses regards
+clandestins chaque physionomie,» psychologue d'instinct, «ayant si
+fort imprimé en lui les différentes cabales, leurs subdivisions,
+leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la
+connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers
+intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne lui eût pas
+développé et représenté toutes ces choses plus nettement que le
+premier aspect de tous les visages.» «Cette promptitude des yeux à
+voler partout en sondant les âmes» prouve qu'il aima l'histoire pour
+l'histoire. Sa faveur et sa disgrâce, son éducation et son naturel,
+ses qualités et ses défauts l'y avaient porté. Ainsi naissent les
+grands hommes, par hasard et nécessité, comme les grands fleuves,
+quand les accidents du sol et sa pente réunissent en un lit tous ses
+ruisseaux.
+
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+
+Au XVIIe siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde;
+Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait.
+Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens.
+
+Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets
+absents. Les poëtes du temps les voyaient par une notion vague et les
+disaient par une phrase générale. Saint-Simon se figure le détail
+précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note
+avec une netteté de peintre ou de géomètre; je cite tout de suite,
+pour être précis et l'imiter; il s'agit de la Vauguyon, demi-fou,
+qui un jour accula madame Pelot contre la cheminée, lui mit la tête
+en ses deux poings, et voulut la mettre en compote. «Voilà une
+femme bien effrayée qui, entre ses deux poings, lui faisait des
+révérences _perpendiculaires_ et des compliments tant qu'elle
+pouvait, et lui toujours en furie et en menace.» Legendre n'eût
+pas mieux dit. Chose inouïe dans ce siècle, il imagine le physique,
+comme Victor Hugo; sans métaphore, ses portraits sont des portraits:
+«Harlay était un petit homme, vigoureux et maigre, un visage
+en _losange_, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants,
+perçants, qui ne regardaient qu'à la dérobée, mais qui, fixés
+sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en
+terre; un habit peu ample, un rabat presque d'ecclésiastique, et des
+manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée
+de blanc, touffue mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il
+se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que
+modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place
+avec plus de bruit, et n'avançait qu'à force de révérences
+respectueuses, et comme honteuses, à droite et à gauche à
+Versailles.» Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui
+Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott,
+Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers
+antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son
+talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit
+nous ont portés jusqu'à lui.--Il voit aussi distinctement le moral
+que le physique, et il le peint parce qu'il le distingue. Tout le
+monde sait que le défaut de nos poëtes classiques est de mettre en
+scène non des hommes, mais des idées générales; leurs personnages
+sont des passions abstraites qui marchent et dissertent. Vous diriez
+des vices et des vertus échappés de l'Éthique d'Aristote, habillés
+d'une robe grecque ou romaine, et occupés à s'analyser et à se
+réfuter. Saint-Simon connaît l'_individu_; il le marque par ses
+traits spéciaux, par ses particularités, par ses différences; son
+personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux
+ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui
+dont pas un ne ressemble à l'autre. Nous n'imaginons les objets que
+par ces précisions et ces contrastes; il faut marquer les qualités
+distinctives pour rendre les gens visibles; notre esprit est une
+toile unie où les choses n'apparaissent qu'en s'appropriant une forme
+arrêtée et un contour personnel. Voilà pourquoi ce portrait de
+l'abbé Dubois est un chef-d'œuvre. «C'était un petit homme
+maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à
+physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français
+appelle un _sacre_, mais qui ne se peut guère exprimer autrement.
+Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître.
+Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice,
+la débauche, l'ambition étaient ses dieux; la perfidie, la
+flatterie, les servages, les moyens; l'impiété parfaite, son repos.
+Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en
+passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches
+tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès ou
+la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que
+cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît
+jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait sa vie dans
+les sapes.» Ne voyez-vous pas la bête souterraine, furet furieux,
+échauffé par le sang qu'il suce, sifflant et jurant au fond des
+terriers qu'il sonde? «La fougue lui faisait faire quelquefois le
+tour entier et redoublé d'une chambre courant sur les tables et les
+chaises sans toucher du pied la terre.» Il vécut et mourut dans les
+rages et les blasphèmes, «grinçant des dents,» écumant, «les
+yeux hors de la tête,» avec une telle tempête et si continue
+d'ordures et d'injures qu'on ne comprenait pas comment des nerfs
+d'homme y pouvaient résister; le sang fiévreux de l'animal de
+proie s'allumait pour ne plus s'éteindre, et par des redoublements
+exaspérés s'acharnait après le butin. Il y a là une observation
+pour le physiologiste, il y en a une pour le peintre, pour l'homme du
+monde, pour le psychologue, pour l'auteur dramatique, pour le premier
+venu. Le génie suffit à tout et fournit à tout; la vision de
+l'artiste est si complète que son œuvre offre des matériaux aux
+gens de tout métier, de toute vie et de toute science. Ame et esprit
+et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé
+et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant
+toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois
+ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que
+celle-là.
+
+Avec la faculté de voir les objets absents, il a la verve; il ne dit
+rien sans passion. Balzac, aussi profond et aussi puissant visionnaire
+que lui, n'était qu'un écrivain lent, constructeur minutieux de
+bâtisses énormes, sorte d'éléphant littéraire, capable de porter
+des masses prodigieuses, mais d'un pas lourd. Saint-Simon a des ailes.
+Il écrit avec emportement, d'un élan, suivant à peine le torrent
+de ses idées par toute la précipitation de sa plume, si prompt à
+la haine, si vite enfoncé dans la joie, si subitement exalté par
+l'enthousiasme ou la tendresse, qu'on croit en le lisant vivre un
+mois en une heure. Cette impétueuse passion est la grande force des
+artistes; du premier coup, ils ébranlent; le cœur conquis, la raison
+et toutes les facultés sont esclaves. Quand un homme nous donne des
+sensations, nous ne le quittons plus. Quand un homme nous met le feu
+au cerveau, nous nous sentons presque du génie sous la contagion
+de sa verve; par la chaleur notre esprit arrive à la lumière;
+l'émotion l'agrandit et l'instruit. Quand on a lu Saint-Simon, toute
+histoire paraît décolorée et froide. Il n'est pas d'affaire
+qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point de
+personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser.
+
+Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût
+littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il
+note les émotions comme elles viennent, violemment, puisqu'elles
+sont violentes, et que, l'occupant tout entier, elles lui bouchent
+les oreilles contre les réclamations du bon style et du discours
+régulier. La cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerie, la
+ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout.
+Il est crû, trivial et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en
+restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout; que
+les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à
+l'Académie, il traîne le sien dans le ruisseau en homme qui méprise
+son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impatienté, il
+dit de deux évêques: «Ces deux animaux mitrés.» Quand la Choin
+entra en faveur, «M. de Luxembourg, qui avait le nez fin, l'écuma,»
+et pour Clermont, son amant, «il se fit honneur de le ramasser.»
+Ailleurs, il «s'espace» sur Dangeau, «singe du roi, chamarré
+de ridicules, avec une fadeur naturelle, entée sur la bassesse du
+courtisan, et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche.» Un
+peu plus haut, il s'agit de Monaco, «souveraineté d'une roche,
+de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites
+limites.» Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout
+quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son
+talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir; il en prend.
+Son chien, son laquais, son soulier, sa marmite, sa garde-robe, son
+fumier, il fait sauter tout pêle-mêle et retire de ce bourbier
+l'objet qui peut figurer à nos yeux son personnage, nous le rendre
+aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de
+chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit
+un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manches retroussées
+jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par son idée,
+précipitant ses mains pour la transporter dans l'argile. «Madame
+de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué,
+extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un
+médiocre anneau; ni derrière, ni gorge, ni menton; fort laide, l'air
+toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait
+d'esprit et qui tenait encore plus parole.» Il les palpe, il les
+retourne, il porte les mains partout, avec irrévérence, fougueux et
+rude. Rien de tout cela n'étonne quand on se souvient qu'après la
+condamnation de Fénelon, un jour, disputant avec le duc de Charost
+sur Fénelon et Rancé, il cria: «Au moins mon héros n'est pas
+un repris de justice.» M. de Charost suffoquait. On lui versa des
+carafes d'eau sur la tête, et pendant ce temps les dames semonçaient
+Saint-Simon. C'est à ce prix qu'est le génie; uniquement et
+totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, il perd de vue la
+mesure, la décence et le respect.
+
+Il y gagne la force; car il y prend le droit d'aller jusqu'au bout de
+sa sensation, d'égaler les mouvements de son style aux mouvements de
+son cœur, de ne ménager rien, de risquer tout. De là cette peinture
+de la cour après la mort de Monseigneur, tableau d'agonie physique,
+sorte de comédie horrible, farce funèbre, où nous contemplons en
+face la grimace de la Vérité et de la Mort. Les passions viles
+s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot on y aperçoit tout
+l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu
+perdu. «Une foule d'officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux
+tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui
+criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux qui
+avaient tout perdu et qui mouraient de faim.» Doré seul rendrait
+cette scène et ces deux files de mendiants galonnés, agenouillés
+avec des flambeaux, criant après leur marmite. Dans les salles
+trottent les valets envoyés par les gens de la cabale contraire,
+qui questionnent d'un œil étincelant et hument dans l'air la bonne
+nouvelle. «Plus avant commençait la foule des courtisans de toute
+espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des
+soupirs de leurs talons, et avec des yeux égarés et secs louaient
+Monseigneur, mais toujours de la même louange, c'est-à-dire de
+bonté, et plaignaient le roi de la perte d'un si bon fils. Les
+plus politiques, les yeux fichés en terre et reclus dans des coins,
+méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu
+attendu, et bien davantage sur eux-mêmes.» Le duc de Berry,
+qui perdait tout et d'avance se sentait plié sous son frère,
+s'abandonnait. «Il versait des larmes pour ainsi dire sanglantes,
+tant l'amertume en paraissait grande; il poussait non des sanglots,
+mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois; mais de
+suffocations, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si
+fort, la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient
+aussi à ces redoublements si douloureux, ou par un aiguillon
+d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance.» Un peu plus loin,
+la duchesse de Bourgogne profitait «de quelques larmes amenées du
+spectacle, entretenues avec soin,» pour rougir et barbouiller ses
+yeux d'héritière. Survint l'Allemande, cérémonieuse et violente,
+Madame, qui outra tout et barbota à travers les bienséances,
+«rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement
+pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inonda tous de ses larmes en
+les embrassant.» Dans les coins du tableau, on voit les dames en
+déshabillé de nuit, par terre, autour du canapé des princes, les
+unes en «tas,» d'autres approchant du lit, et trouvant le bras nu
+d'un bon gros Suisse qui bâille de tout son cœur et se renfonce sous
+les couvertures, fort tranquille, cuvant son vin, et doucement bercé
+par ce tintamarre de l'hypocrisie et de l'égoïsme. Voilà la mort
+telle qu'elle est, pleurée par l'intérêt et par le mensonge,
+raillée et coudoyée par des contrastes amers, entrecoupée de
+rires, ayant pour vraies funérailles le hoquet convulsif de quelques
+douleurs débordées, accusant l'homme ou de faiblesse ou de feinte,
+ou d'avarice, traînée au cimetière parmi des calculs qui ne savent
+se cacher, ou des «mugissements» qui ne savent se contenir.
+
+Cette crudité de style et cette violence de vérité ne sont que les
+effets de la passion; voici la passion pure: Prenez l'affaire la plus
+mince, une querelle de préséance, une picoterie, une question
+de pliant et de fauteuil, tout au plus digne de la comtesse
+d'Escarbagnas: elle s'agrandit, elle devient un monstre, elle prend
+tout le cœur et l'esprit; on y voit le suprême bonheur de toute une
+vie, la joie délicieuse avalée à longs traits et savourée jusqu'au
+fond de la coupe, le superbe triomphe, digne objet des efforts les
+plus soutenus, les mieux combinés et les plus grands; on pense
+assister à quelque victoire romaine, signalée par l'anéantissement
+d'un peuple entier, et il s'agit tout simplement d'une mortification
+infligée à un Parlement et à un président. «Le scélérat
+tremblait en prononçant la remontrance. Sa voix entrecoupée, la
+contrainte de ses yeux, le saisissement et le trouble visible de toute
+sa personne démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la
+libation à lui-même et à sa compagnie. Ce fut là où je savourai,
+avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de
+ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut) prosternés à
+genoux et rendant à nos pieds un hommage au trône, tandis que nous
+étant assis et couverts, sur les hauts siéges, aux côtés du
+même trône, ces situations et ces postures, si grandement
+disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de
+l'évidence la cause de ceux qui véritablement et d'effet sont
+_laterales regis_ contre ce _vas electum_ du tiers état. Mes yeux
+fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce
+grand banc à genoux, ou debout, et les amples replis de ces fourrures
+ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne
+finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des
+sceaux; vil petit-gris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture,
+et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.»
+Qui songe à rire de ces pédanteries latines et de ces détails de
+costumier? L'artiste est une machine électrique chargée de foudres,
+qui illumine et couvre toute laideur et toute mesquinerie sous le
+pétillement de ses éclairs; sa grandeur consiste dans la grandeur
+de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire;
+sa capacité de douleur et de joie mesure le degré de sa force. La
+misère des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré; la
+critique, pour définir Saint-Simon, n'a que des adjectifs vagues et
+des louanges banales; je ne puis dire combien il sent et combien il
+souffre; pour toute échelle, j'ai des exemples et j'en use. Lisez
+encore celui-ci; je ne sais rien d'égal. Il s'agit de la conduite du
+duc de Bourgogne après la mort de sa femme. Quiconque a la moindre
+habitude du style y sent non-seulement un cœur brisé, une âme
+suffoquée sous l'inondation d'un désespoir sans issue, mais le
+roidissement des muscles crispés et l'agonie de la machine physique
+qui, sans s'affaisser, meurt debout: «La douleur de sa perte
+pénétra jusque dans ses plus intimes moelles. La piété y surnagea
+par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier, mais il fut
+sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit,
+rien d'indécent. On voyait un homme hors de soi, qui s'extorquait une
+surface unie, et qui y succombait.»
+
+Ce genre d'esprit s'est déployé en Saint-Simon seul et sans frein;
+de là son style, «emporté par la matière, peu attentif à la
+manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer.» Il n'était
+point homme d'Académie, discoureur régulier, ayant son renom de
+docte écrivain à défendre. Il écrivait seul, en secret, avec la
+ferme résolution de n'être point lu tant qu'il vivrait, n'étant
+guidé ni par le respect de l'opinion, ni par le désir de la gloire
+viagère. Il n'écrivait pas sur des sujets d'imagination, lesquels
+dépendent du goût régnant, mais sur des choses personnelles et
+intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs et à se faire
+plaisir. Toutes ces causes le livrèrent à lui-même. Il violenta le
+français à faire frémir ses contemporains, s'ils l'eussent lu;
+et aujourd'hui encore il effarouche la moitié des lecteurs. Ces
+étrangetés et ces abandons sont naturels, presque nécessaires;
+seuls ils peignent l'état d'esprit qui les produit. Il n'y a que
+des métaphores furieuses capables d'exprimer l'excès de la tension
+nerveuse; il n'y a que des phrases disloquées capables d'exprimer
+les soubresauts de la verve inventive. Quand il peint les liaisons
+de Fénelon et de madame Guyon, en disant que «leur sublime
+s'amalgama,» cette courte image, empruntée à la singularité et à
+la violence des affinités chimiques est un éclair; quand il montre
+les courtisans joyeux de la mort de Monseigneur, «un je ne sais quoi
+de plus libre en toute la personne, à travers le soin de se tenir et
+de se composer, un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux qui les
+distinguait malgré qu'ils en eussent,» cette expression folle est
+le cri d'une sensation; s'il eût mis «un air vif, des regards
+étincelants,» il eût effacé toute la vérité de son image; dans
+sa fougue, le personnage entier lui semble pétillant, entouré par la
+joie d'une sorte d'auréole. Nul ne voit plus vite et plus d'objets
+à la fois; c'est pourquoi son style a des raccourcis passionnés,
+des métaphores à l'instant traversées par d'autres, des idées
+explicatives attachées en appendice à la phrase principale,
+étranglées par le peu d'espace, et emportées avec le reste comme
+par un tourbillon. Ici cinq ou six personnages sont tracés à la
+volée, chacun par un trait unique. «L'après-dînée nous nous
+assemblâmes; M. de Guéménée rêva à la Suisse, à son ordinaire,
+M. de Lesdiguières, tout neuf encore, écoutait fort étonné; M. de
+Chaulnes raisonnait en ambassadeur avec le froid et l'accablement d'un
+courage étouffé par la douleur de son échange dont il ne put
+jamais revenir. Le duc de Béthune bavardait des misères, et le duc
+d'Estrées grommelait en grimaçant sans qu'il en sortît rien.»
+Ailleurs, les mots entassés et l'harmonie imitative impriment dans le
+lecteur la sensation du personnage.
+
+«Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et
+respirait jusqu'au suivant.» La phrase file comme un homme qui glisse
+et vole effaré sur la pointe du pied.--Plus loin le style
+lyrique monte à ses plus hautes figures pour égaler la force
+des impressions. «La mesure et toute espèce de décence et de
+bienséance étaient chez elle dans leur centre, et la plus exquise
+superbe sur son trône.» Cette même phrase, qu'il a cassée à demi,
+montre, par ses deux commencements différents, l'ordre habituel de
+ses pensées. Il débute, une autre idée jaillit, les deux jets se
+croisent, il ne les sépare pas et les laisse couler dans le même
+canal. De là ces phrases décousues, ces entrelacements, ces idées
+fichées en travers et faisant saillie, ce style épineux tout
+hérissé d'additions inattendues, sorte de fourré inculte où les
+sèches idées abstraites et les riches métaphores florissantes
+s'entrecroisent, s'entassent, s'étouffent, et étouffent le lecteur.
+Ajoutez des expressions vieillies, populaires, de circonstance ou de
+mode; le vocabulaire fouillé jusqu'au fond, les mots pris partout,
+pourvu qu'ils suffisent à l'émotion présente, et par-dessus
+tout une opulence d'images passionnées digne d'un poëte. Ce style
+bizarre, excessif, incohérent, surchargé, est celui de la nature
+elle-même; nul n'est plus utile pour l'histoire de l'âme; il est la
+notation littéraire et spontanée des sensations.
+
+Un historien secret, un géomètre malade, un bonhomme rêveur,
+traité comme tel, voilà les trois artistes du XVIIe siècle. Ils
+faisaient rareté et un peu scandale. La Fontaine, le plus heureux,
+fut le plus parfait; Pascal, chrétien et philosophe, est le plus
+élevé; Saint-Simon, tout livré à sa verve, est le plus puissant et
+le plus vrai.
+
+
+
+
+ANNOTATIONS INÉDITES DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.
+
+
+Voici, pour commencer, une anecdote assez curieuse sur le président
+de Bauquemare et son frère, gouverneur de Bergues[1]:
+
+[Note 1: Ces extraits ont déjà été publiés par l'_Athenœum
+français_, aux mois de mai et de juillet de cette année. Le beau
+travail que M. Taine a bien voulu nous autoriser à reproduire a été
+inséré au mois d'août 1836, dans le _Journal des Débats_.]
+
+«Ces deux frères jumeaux, et semblables en tout à s'y méprendre,
+avoient une telle sympathie, que le président étant un matin à
+l'audience sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse; on
+sut après qu'au même instant son frère qui étoit à l'armée avoit
+reçu un grand coup d'épée au même endroit et du même côté où
+son frère avoit senti cette douleur[1]. Le président avoit une femme
+extrêmement du monde de Paris, et joueuse à outrance, qui vivoit
+très-bien d'ailleurs avec lui, logeant et mangeant ensemble, mais qui
+n'avoit voulu jamais porter son nom, et qui s'appeloit la présidente
+d'Onsenbray, sans aucune autre raison que sa fantaisie. La bonne
+compagnie de la ville alloit fort chez elle. Elle est morte à
+quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-dix ans, dans une santé et une
+gaieté entière jusqu'à sa dernière maladie de pure vieillesse,
+perçant (_sic_) les jours et plus encore les nuits au jeu jusqu'à la
+fin.»
+
+[Note 1: Le _Mercure_ de fév. 1697 cite aussi cette anecdote.]
+
+--«Le baron de Breteuil étoit frère de Breteuil, conseiller
+d'État, intendant des finances, père de celui qui a été
+secrétaire d'État de la guerre pendant la disgrâce de M. le Blanc.
+Sa baronnie étoit d'être né à Toulouse pendant que son père y
+était intendant et la vieille chimère que ceux qui y naissent ont
+le titre de barons; il avoit été ordinaire du roi et envoyé à
+Mantoue. C'étoit un homme à qui le goût de la cour, des seigneurs
+et surtout des ministres avoit donné une sorte de science du monde
+par un usage continuel et la familiarité qu'il y avoit usurpée. Il
+se fit après lecteur du roi pour avoir les entrées, et s'attacha
+comme il put à quelques gens considérables; le roi le traitoit assez
+bien, et il se fourroit partout; et souvent où l'on n'en vouloit
+point, ou sans s'en apercevoir, ou sans en faire semblant. Il changea
+sa charge de lecteur, dont il conserva les entrées, contre celle
+d'introducteur des ambassadeurs, qu'il faisoit bien parce qu'il étoit
+fort rompu au monde, et s'enrichit extrêmement par la protection de
+M. de Pontchartrain, tandis qu'il eut les finances, qui se moquoit de
+lui toute la journée et tout ce qui étoit chez lui, mais qui ne
+lui refusoit rien. Le ver de la qualité le rongeoit sans pourtant se
+déplacer, et il mourut fort vieux et fort riche. Ses enfants n'ont ni
+paru ni prospéré. Il avoit marié sa fille à un homme de la maison
+du Châtelet. Il y a des contes de lui sans fin. Un jour à table chez
+M. de Pontchartrain, devenu chancelier, qu'on le plaisantoit sur son
+ignorance, la chancelière lui demanda s'il savoit qui avoit fait le
+_Pater_; le voilà à se scandaliser et à demander pour qui on le
+prenoit, et la chancelière à pousser sa pointe. Pendant le débat il
+sortit de table, et en rentrant dans la pièce où l'on se tenoit, son
+ami, M. de Caumartin, se mit à marcher derrière lui, et, comme pour
+le soulager dans son embarras, lui dit tout bas: «Moïse.» Voilà le
+baron bien soulagé, qui dès que la compagnie fut rentrée remet la
+question sur le tapis, et après plusieurs gentillesses d'un homme
+sûr de son fait et qui fait semblant de ne l'être pas, dit à la
+fin, puisqu'on le poussoit à bout, qu'il falloit donc montrer qu'il
+n'ignoroit pas ce que les enfants savoient, que Moïse étoit l'auteur
+du _Pater_. La risée universelle le mit bien en un autre état,
+mais il avoit tous les jours besoin de Caumartin aux finances, et sa
+cruauté fut aisément tournée en plaisanterie.»
+
+--«Santeuil n'étoit point fait pour Saint-Victor. Il étoit poëte
+en tout, capricieux, plaisant, hardi, plein de sel, amoureux de la
+liberté, aimant le vin et la bonne chère, mais très-sage sur les
+femmes. On feroit un volume des contes qu'il a fournis, tous plus
+singuliers et plus divertissants les uns que les autres; toutes les
+belles-lettres possibles, une mémoire prodigieuse, une facilité à
+faire les plus beaux vers latins qui n'étoit donnée à personne,
+et parmi tout cela un fond de religion; désiré dans toutes les
+meilleurs compagnies dont il faisoit tout l'ornement des unes et des
+autres tout le plaisir. Il amusoit extrêmement M. le prince, qui
+avoit beaucoup de lettres et qui aimoit ses caprices, et M. le duc
+aimoit aussi à le voir. Il le mena à Dijon, où il alloit tenir les
+états, où un soir, après s'être échauffés de propos et de vin,
+Santeuil en prit un grand verre à la main, M. le duc trouva plaisant
+de verser dedans sa tabatière de tabac d'Espagne; le malheureux
+l'avala, et en creva fort tôt après.»
+
+--«Le couvent de Moret est une énigme qui n'est pas encore mise au
+net. C'est un petit couvent borgne où étoit professe une Moresse
+inconnue à tout le monde; hors à Bontemps, premier valet de chambre
+du roi et gouverneur de Versailles, par qui les choses de secret
+domestique passoient de tout temps. Il avoit payé une dot qui ne se
+disoit point, payoit exactement une grosse pension, avoit soin de plus
+que rien de nécessaire ne manquât à cette Moresse, ni rien même de
+ce que l'abondance d'une religieuse peut désirer. Madame de Maintenon
+y alloit très-souvent de Fontainebleau et prenoit soin du bien-être
+du couvent, où la feue reine alloit souvent, et donnoit ou procuroit
+beaucoup. Ni elle ni madame de Maintenon après elle, ne montroient
+pas un soin direct de la Moresse et ne la voyaient pas exactement
+toutes les fois qu'ils alloient à ce couvent; mais ils l'y voyoient
+souvent, avoient une attention fort grande à sa conduite et à celle
+que les supérieures avoient avec elle, et la Moresse étoit là avec
+plus de considération et de soins que la personne la plus connue et
+la plus distinguée. Monseigneur y a été une fois ou deux, et les
+princes ses enfants, et l'ont demandée, et elle-même se prévaloit
+fort du mystère de ce qu'elle étoit, joint aux soins qu'on prenoit
+d'elle. Beaucoup de gens ont cru qu'elle étoit fille du roi et de la
+reine, que sa couleur avoit fait cacher et passer sa couche pour
+une fausse couche, et quoiqu'elle vécût là régulièrement, on
+s'apercevoit bien en elle d'une vocation aidée.»
+
+--«M. d'Aubigné étoit chevalier de l'ordre et gouverneur du Berry,
+et n'avoit qu'une fille unique que madame de Maintenon élevoit; son
+frère lui pesoit étrangement par les extravagances de sa conduite
+avec des filles et compagnie à l'avenant, à son âge, et par
+celles de ses propos. Il parloit volontiers des temps passés, disoit
+volontiers _le beau-frère_, parlant du roi devant tout le monde, et
+surtout faisoit à madame de Maintenon des sorties épouvantables sur
+ce qu'il n'étoit pas duc et pair, et au moins maréchal de France,
+bien qu'il n'eût jamais été que capitaine d'infanterie. Sa femme,
+fille d'un médecin, piètre en son nom et fort sotte aussi en son
+maintien, mais vertueuse et modeste, avoit fort à souffrir avec lui,
+et madame de Maintenon étoit toujours embarrassée de n'avoir
+jamais et encore plus d'avoir quelquefois sa belle-sœur qui n'étoit
+d'aucune mise. Elle fit donc tant par Saint-Sulpice, à qui M.
+l'évêque de Chartres l'avoit livrée, que M. d'Aubigné fut conduit
+dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sœur lui faisoit
+accroire malgré lui qu'il étoit dévot, et l'assiégeoit de prêtres
+qui le feroient mourir. Il n'y tint pas longtemps; mais on le
+rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé
+de Saint-Sulpice qui s'appeloit Madot, des plus crasseux de corps et
+d'esprit de la communauté de Saint-Sulpice, propre à rien, trop bon
+encore pour cet emploi, qui pourtant le fit évêque de Belley; mais
+ce ne fut qu'après sa mort, après l'avoir longtemps gardé de feu et
+d'eau, et suivi partout comme son ombre. Pour la femme, elle se seroit
+aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la
+chose plus doucement.»
+
+--«L'abbé de Froulay étoit prêtre, comte de Lyon, bon homme qui ne
+manquoit ni d'esprit ni de savoir, mais tout à fait extraordinaire,
+et un des plus prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort, sans
+excès pour lui ni ivrognerie. Il alloit toujours à pied, par choix,
+et avoit des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris,
+pour changer quand il en avoit besoin, car il suoit largement, et
+étoit grand et gros. Tout l'été il alloit sans culotte avec sa
+soutane. Un enfant de chœur qui le découvrit dans un église où
+il disoit assez souvent la messe, eut la malice, en l'habillant à la
+sacristie, de lui attacher avec une épingle le bas de son aube avec
+sa soutane et le bout de sa chemise, puis, au lever-Dieu, de lever
+bien haut la chasuble et l'aube, tellement qu'il présenta son
+derrière en plein tout nu à la compagnie. Le lieu de le faire et le
+temps encore plus fut étrange, et l'éclat de rire aussi universel
+que la surprise.»
+
+--«Le roi, dit Dangeau, à la date du 6 septembre 1698, a ordonné à
+Tessé, colonel général des dragons, de prendre le bonnet quand il
+le salue à la tête des dragons. Cela ne se fait jamais que pour le
+roi.» Saint-Simon a mis à ce passage la note suivante: «Ce bonnet
+de Tessé pour saluer le roi fut la suite d'une malice noire que lui
+fit M. de Lauzun, pour qui la charge de colonel général des dragons
+qu'avoit Tessé fut érigée. Il lui demanda comment il prétendoit
+saluer le roi à la tête des dragons, et, après bien des
+demi-discours, il lui apprit avec autorité qu'il étoit de sa charge
+de saluer en cette occasion avec un chapeau gris. Tessé, ravi, envoie
+à Paris, et se sent fort obligé d'un avis si important, d'une chose
+qui ne lui seroit jamais venue dans l'idée. Dès que son chapeau gris
+fut arrivé et paré de cocarde et de plumes, il le porta au lever du
+roi, et y surprit la compagnie d'un ornement devenu si extraordinaire,
+dont il dit la raison à chacun qui la lui demanda. La porte ouverte,
+le roi n'eut pas plutôt aperçu ce chapeau gris dont Tessé se
+pavanoit, et qu'il présentoit en avant, que, choqué de cette
+couleur qu'il haïssoit tellement aux chapeaux qu'il en avoit détruit
+l'usage, il demanda à Tessé de quoi il s'étoit avisé avec ce beau
+chapeau. Tessé, souriant et piétonnant, marmottoit entre ses dents,
+et Lauzun, qui étoit resté tout exprès, rioit sous cape. Enfin,
+poussé par deux ou trois questions du roi l'une sur l'autre et d'un
+ton assez sérieux, il expliqua l'usage de ce chapeau; mais il fut
+bien étonné quand il s'entendit demander où diable il avoit pris
+cela, et tout aussitôt son ami Lauzun s'écoula. Tessé le cita, et
+le roi lui répondit que Lauzun s'étoit moqué de lui, et qu'il lui
+conseilloit d'envoyer tout à l'heure ce chapeau gris au général des
+Prémontrés. Celui des dragons ne demanda pas son reste, et ne
+fut pas sitôt délivré de la risée et des plaisanteries des
+courtisans.»
+
+--«Le camp de Compiègne, qui pour des marionnettes que le roi voulut
+se donner, et plus encore à madame de Maintenon sous le nom de M. le
+duc de Bourgogne et de son instruction, devint un spectacle effrayant
+de magnificence et de luxe qui étonna l'Europe après une si longue
+guerre, et qui ruina troupes et particuliers, les uns pour longtemps,
+d'autres à ne s'en jamais relever. Cette attaque de Compiègne donna
+aux étrangers accourus sans nombre, et même aux François, une sorte
+de spectacle qui demeura peint et imprimé dans la tête de ceux qui
+le virent, bien des années après. Le roi étoit sur le cavalier,
+c'est-à-dire sur un endroit un peu plus élevé du rempart de
+Compiègne ou de la terrasse qui est de plain-pied à son appartement;
+qui sert d'unique jardin et qui a vue sur une vaste campagne qui est
+entre la ville et la forêt. Toute la cour, hommes et femmes, étoit
+en haie sur plusieurs rangs, debout le long de cette terrasse, et
+toute l'armée en plusieurs lignes au bas; ainsi le roi étoit vu à
+découvert de toute l'armée et de toute sa cour. Il étoit debout,
+un bras appuyé sur le haut d'une chaise à porteurs fermée dans
+laquelle étoit madame de Maintenon, à qui il expliquoit tout, et lui
+parloit à tout moment; à chaque fois il se découvroit, se baissoit
+à la hauteur d'une glace de côté dont madame de Maintenon tiroit
+quatre doigts au plus et la repoussoit dès que le roi se relevoit, et
+le nombre de fois que cela arriva fut innombrable. Madame la duchesse
+de Bourgogne étoit assise sur un des bâtons de la chaise. En avant,
+des deux côtés de la chaise, les princesses du sang et les dames,
+debout en haie et bien parées. Cela dura bien près de deux
+bonnes heures. Pendant ce temps-là, Canillac, colonel du régiment
+d'infanterie de Rouergue, venant de la part de Crenan demander quelque
+ordre au roi, entra par une petite porte faite exprès au bas du
+cavalier, et le monta, par le roide, droit au roi, qu'il trouva
+vis-à-vis de lui. Comme il avoit toujours demeuré tout au pied de
+la muraille, il n'avoit rien vu de ce qui étoit sur le cavalier. Il
+l'aperçut donc en entier et d'un seul coup d'œil en le montant,
+et il en demeura surpris de telle sorte que, la machine suivant
+l'impression de l'âme, il resta court, sans parole et sans oreilles;
+il fut assez longtemps sans pouvoir se remettre. Il s'expliqua, il
+entendit aussi peu, et redescendit si plein de la vision qu'il venoit
+de voir qu'il ne pouvoit s'en remettre. Elle fit grande impression sur
+chacun, et plus de bruit que la prudence ne le devoit permettre.»
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU TOME VII.
+
+«M. de Noyon[1] fourniroit un livre par ses faits et ses dits.
+Toutefois ils sont tels qu'on en rapportera ici quelques-uns à mesure
+qu'ils viendront à l'esprit.
+
+[Note 1: F. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon.]
+
+C'étoit un homme d'esprit et de savoir, mais d'un savoir brouillé
+et confus, homme d'honneur et de bien, et bon évêque, charitable,
+résidant, appliqué à ses devoirs et gouvernant bien sagement, fort
+au demeurant de vanité de toute espèce, et ne s'en contraignant
+point. Il disoit qu'il étoit devenu évêque comme un coquin, à
+force de prêcher, et appeloit beaucoup d'évêques, évêques
+du second[1] ordre. A ceux-là il répondoit Monsieur quand ils
+l'appeloient Monseigneur, et Monseigneur quand ils lui disoient
+Monsieur. Il appeloit souvent le pape «Monsieur de Rome,» et
+assuroit que si Monsieur de Rome, se trouvant à Noyon, y vouloit
+faire des fonctions sans sa permission, il l'en empêcheroit
+très-bien.
+
+[Note 1: Il y a dans le manuscrit une abréviation qui peut
+signifier second ou dernier.]
+
+M. de Noyon avoit boisé tout son appartement de Noyon peint en brun,
+et dans tous les cadres c'étoient deux clefs en sautoir dans un
+manteau ducal avec la couronne, sans pas un chapeau d'évêque; et
+cela répété partout; aux deux côtés de sa galerie il avoit mis
+une grande carte généalogique avec cette inscription: Descente
+des empereurs d'Orient, en l'une, et en l'autre, d'Occident de la
+très-auguste maison de Clermont-Tonnerre; et au milieu un grand
+tableau qu'on eût pris pour un concile sans deux religieuses qui le
+fermoient; et il disoit que c'étoient les saints et les saintes de sa
+maison. Dans sa chambre à coucher il avoit sur sa cheminée ses armes
+avec tous les honneurs temporels et ecclésiastiques qui se peuvent
+rassembler, et se délassoit devant son feu à contempler ce trophée,
+et tout le vaste parterre de sa maison abbatiale de Saint-Martin de
+Laon n'étoit que ses armes en buis avec ses honneurs autour.
+
+Il fit un trait énorme à M. d'Harlay, alors archevêque de Paris
+et point encore duc. Il entroit dans la cour de Saint-Germain dans un
+carrosse et passa auprès de M. de Paris, qui y entroit aussi à pied.
+Le voilà à crier à son cocher, et M. de Paris à aller à lui, ne
+doutant pas qu'il ne criât ainsi pour mettre pied à terre. Point du
+tout. Il s'élance, saisit la main de M. de Paris, fait avancer au pas
+et le mène en laisse jusqu'au bas de l'escalier. M. de Paris pensa
+mourir de rage, et toujours M. de Noyon à le complimenter et le tint
+toujours de la sorte. Jamais M. de Paris ne le lui a bien pardonné.
+Longtemps après M. de Noyon, qu'on avoit rapatrié avec lui et qui
+l'alloit voir, trouva mauvais que M. de Paris ne lui rendît point de
+visites, qui s'étoit mis sur le pied de n'aller guère chez personne,
+et lui fit ordonner par le roi de l'aller voir; aussi s'en vengea-t-il
+cruellement en apprenant à M. de Noyon ce dont il ne s'étoit point
+aperçu, et que personne n'avoit voulu lui dire de la dérision
+de l'abbé de Caumartin dans sa harangue lorsqu'il le reçut à
+l'Académie, dont on a vu l'histoire en son lieu[1].
+
+[Note 1: Voyez, sur cette séance de l'Académie, un article de M.
+Sainte-Beuve, dans l'_Athenœum_ du 18 août 1855.]
+
+«Au repas que le cardinal d'Estrées donna à la réception au
+parlement de M. de Laon, son neveu, on avoit mis deux cadenas pour
+M. le prince et M. le duc, qui est mort le dernier M. le prince; on
+s'attendoit qu'ils les ôteroient; mais M. de Noyon, qui crut peu s'y
+devoir fier, en prit le soin, et regardant ces princes en les ôtant:
+«Messieurs, dit-il, il est plus aisé d'en ôter deux que d'en faire
+venir quinze ou seize pour ce que nous sommes ici de pairs.
+
+M. le prince le héros étoit trop goutteux pour conduire, et en
+faisoit le compliment, duquel M. son fils prit peu à peu la coutume.
+Il le fit donc un jour à M. de Noyon en lui disant: «Vous ne voulez
+pas qu'on vous conduise?» «Moi, répondit vivement le Noyon, point
+du tout; c'est vous apparemment, monsieur, qui me le voulez faire
+accroire.» Sur cela M. le duc, fort étonné, se met à le conduire,
+et l'autre se laissa conduire jusqu'au bout, et s'est toujours laissé
+conduire depuis, sans que les princes du sang lui aient plus hasardé
+ce: «Vous ne voulez pas qu'on vous reconduise.» Sortant longtemps
+après de chez ce même M. le duc, devenu alors M. le prince, qui le
+conduisoit, M. de la Suse, archevêque d'Auch, qui sortoit en même
+temps, fit des compliments à M. le prince; M. de Noyon se tournant
+à M. d'Auch et le prenant par le bras: «Ce n'est pas vous, monsieur,
+lui dit-il, mais moi que M. le prince conduit; je vous en avertis;»
+puis acheva de le laisser conduire.
+
+Il en fit un autre, à propos de conduite, qui fut étrange. Il était
+à Versailles chez la chancelière de Pontchartrain avec bien du
+monde. Comme il s'en alla, madame la chancelière et sa belle-fille,
+sœur du comte de Roucy, se mirent à le conduire; vers le milieu de
+la chambre, il se tourne à elles, et d'un air souriant prend madame
+de Pontchartrain par la main et la prie de n'aller pas plus loin, et
+laisse faire madame la chancelière. Ces dames allant toujours, il
+se retourne vers la porte, et dit à madame de Pontchartrain: «Vous,
+madame, qui êtes ma parente, en voilà trop; et je ne veux
+pas absolument que vous alliez plus loin;» puis, regardant la
+chancelière: «Pour madame, ajouta-t-il, elle fait ce qu'elle doit;»
+et la laissa aller tant qu'elle voulut. Toutes deux demeurèrent
+confondues et la compagnie fort embarrassée qui baissa les yeux au
+retour de la chancelière, fort rouge et fort silencieuse, et on en
+rit bien après qu'on fut sorti de là.
+
+Au pénultième lit de justice du roi, les cardinaux prétendirent
+précéder les pairs ecclésiastiques. Ils se fondoient sur les
+derniers exemples des cardinaux de Richelieu et Mazarin et sur
+d'autres encore. Les pairs ecclésiastiques réclamoient leurs droits
+usurpés par autorité et par violence; M. de Noyon soutint presque
+seul le choc d'une part, et les cardinaux de Bouillon et Bonzi[1] de
+l'autre, et l'affaire s'échauffa. M. de Noyon tout publiquement
+dit au roi que les cardinaux étoient une chimère d'Église, MM.
+de Bouillon une chimère d'État, qui ne pouvoient se mesurer en
+réalité à l'épiscopat ni à la pairie, et qu'ayant toujours
+disputé à deux cardinaux qui gouvernoient tout, il ne céderoit pas
+à deux cardinaux qui ne gouvernoient rien. Le cardinal de Bouillon
+fut outré pour sa rade(_sic_) et jeta les hauts cris. Il voulut
+exciter le cardinal Bonzi, qui lui répondit froidement que ce qu'il
+trouvoit de pis dans le propos de M. de Noyon, c'est que le cardinal
+de Bouillon ni lui, Bonzi, ne gouvernoient en effet pas grand'chose.
+M. de Noyon cependant s'applaudissoit de son bon mot et le répétoit
+à tout le monde. Il l'emporta sur les cardinaux, qui de dépit n'ont
+plus paru depuis à aucun lit de justice. Le cardinal Dubois essaya de
+donner atteinte au jugement du feu roi, et voulut précéder les pairs
+ecclésiastiques au lit de justice qui fut tenu de son temps; mais il
+n'en put venir à bout, et s'abstint de s'y trouver.
+
+[Note 1: Il y a par erreur _Bouzi_ partout dans l'imprimé.]
+
+Il arriva une fois à ce M. de Noyon d'avoir grande envie de pisser,
+qu'il se trouvoit un jour de grande fête, pontificalement revêtu
+dans le chœur de sa cathédrale. Il n'en fit pas à deux fois; il
+se mit en marche, sa chape tenue des deux côtés par le diacre et le
+sous-diacre, sort à la porte en cet état ainsi assisté, troussa sa
+jaquette, se soulagea et revint pontificalement à sa place. Une autre
+fois, la même envie lui prit à Versailles comme il passoit dans la
+tribune, qui du temps de la vieille chapelle servoit de passage de
+l'aile neuve au reste du château. Il ne s'en contraignit pas, et se
+mit à pisser par la balustrade. Le bruit de la chute de l'eau de haut
+en bas sur le marbre dont la chapelle étoit pavée fit accourir le
+suisse de la porte de l'appartement, qui fut si indigné du spectacle
+qu'il alla querir Bontemps, premier valet de chambre de confiance et
+gouverneur de Versailles, qui accourut tout essoufflé et qui joignit
+M. de Noyon qui passoit l'appartement et ne demandoit pas son reste.
+Le bonhomme le querella, et M. de Noyon, tout Noyon qu'il étoit, se
+trouva fort empêché de sa personne. Le roi en rit beaucoup, mais il
+eut la considération pour lui de ne lui en point parler.
+
+Le roi s'en amusoit fort, et prenoit plaisir à lui parler à son
+dîner et à son souper, à le mettre aux mains avec quelqu'un, et,
+faute de ces occasions, à l'agacer. Il en fut un jour rudement payé.
+C'étoit quelques années après la mort de madame la dauphine
+de Bavière, et longtemps avant le mariage de celle de Savoie.
+L'appartement de la reine, où cette première dauphine étoit morte,
+avoit toujours été fermé depuis. Le roi le fit ouvrir pour y
+exposer à la vue des courtisans des ornements superbes qu'il avoit
+fait faire pour l'église de Strasbourg, et cela donna lieu à
+beaucoup de raisonnements sur madame de Maintenon, dont on crut que le
+mariage alloit être déclaré, et qu'on avoit rouvert l'appartement
+de la reine sous le prétexte de ces ornements pour y accoutumer le
+monde et y mettre après la reine déclarée; et la vérité est que
+cela ne tint alors qu'à un filet, et que l'affaire étoit faite si M.
+de Meaux et M. de Paris, Harlay, que cela perdit après de crédit et
+de faveur, eussent pu être gagnés à décider que le roi y étoit
+obligé en conscience. Dans ce temps-là précisément, le roi,
+badinant à son dîner M. de Noyon sur toutes ses dignités et
+ses honneurs et sur ce qu'il devoit être l'homme du monde le plus
+satisfait de soi-même, M. de Noyon entra dans cet amusement du roi,
+et conclut que toutefois il manquoit encore une seule chose à son
+contentement. Le roi, qui ne douta pas qu'il n'eût envie de mettre le
+chapeau en avant, et qui plaisantoit toujours avec lui sur le peu de
+cas qu'il disoit faire du cardinalat, le poussa à plusieurs reprises
+pour le faire expliquer. A la fin, il le fit par une énigme fort
+claire, et dit au roi que ce qu'il désiroit ne pouvait être
+que quand la justice de Sa Majesté auroit couronné la vertu.
+Véritablement ce fut un coup de foudre. Le roi baissa la tête sur
+son assiette et n'en ôta les yeux de tout le reste du dîner, qu'il
+dépêcha fort promptement. J'étois à côté de M. de Noyon, qui
+d'abord piétina, se pavanant et regardant la compagnie; mais chacun
+les yeux bas ne se permettoit que des œillades à la dérobée,
+le fit apercevoir de l'extrême embarras du roi et de tous les
+assistants. Il ne dit plus pas un mot et badinoit avec sa croix de
+l'ordre, en homme fort déconcerté, et personne ne trouva le reste du
+dîner plus long que le roi et lui. Il arriva pourtant que madame
+de Maintenon ne put lui savoir mauvais gré d'avoir déclaré si à
+brûle-pourpoint son désir d'être son grand-aumônier, et qu'il n'en
+fut pas plus mal avec le roi.
+
+Le roi lui fit une malice fort plaisante. M. de Noyon étoit fort des
+amis du premier président d'Harlay, qu'il avoit apprivoisé au point
+de l'aller voir aux heures les plus familières, et de manger chez lui
+sans être prié quand il vouloit. Le roi lui demanda un jour si le
+premier président faisoit bonne chère. «Mais, sire, répondit-il,
+assez bonne, une bonne petite chère bourgeoise.» Le roi rit, et mit
+ce mot en réserve. Quatre jours après, le premier président étant
+venu parler au roi dans son cabinet, le roi lui rendit le propos de M.
+de Noyon, qui le piqua au point où on le peut croire du plus faux et
+du plus glorieux des hommes. Il ne dit mot, et attendit M. de Noyon à
+venir. Il ne tarda pas et sur l'heure du dîner. Le premier président
+fut au-devant de lui en grandes révérences, et lui demanda avec son
+hypocrite humilité ce qui lui plaisoit lui commander. M. de Noyon,
+bien étonné de l'accueil, lui demanda à son tour ce qu'il lui
+vouloit dire d'un style si nouveau pour lui qui venoit lui demander à
+dîner. «A dîner! répondit le premier président. Nous ne faisons
+céans qu'une petite chère bourgeoise qui convient à des bourgeois
+comme nous, et qu'il ne nous appartient pas de présenter à un
+prélat aussi distingué par sa dignité et par sa naissance.»
+Réplique de M. de Noyon, qui sentit bien que le roi l'avoit trahi.
+Duplique du premier président. Tant qu'enfin M. de Noyon dit que
+cette plaisanterie étoit belle et bonne, mais qu'il avoit renvoyé
+son carrosse. «Qu'à cela ne tienne, répondit le premier président,
+vous en aurez un tout à cette heure;» et tant fut procédé qu'il
+le renvoya dans le sien et sans dîner. M. de Noyon bien en peine fit
+parler au premier président dans l'espérance de tourner la chose en
+plaisanterie; mais il se trouva qu'elle n'eut aucun lieu, tellement
+que M. de Noyon alla au roi, qui, après avoir bien ri de la farce
+qu'il s'étoit faite et laissé M. de Noyon plusieurs jours bien en
+peine, lui promit enfin de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et le
+raccommoda en effet. Le premier président n'osa ne pas vivre avec M.
+de Noyon différemment de ce qu'il avoit fait, parce que le roi, qui
+pour se divertir, avoit fait la brouillerie, avoit voulu sérieusement
+les raccommoder; mais l'orgueil du personnage n'en put jamais revenir.
+
+M. de Noyon eut une maladie qui le mit à la dernière extrémité à
+Paris; avant de recevoir ses sacrements, il envoya prier le nonce
+de lui donner la bénédiction apostolique. Cela fut trouvé fort
+étrange surtout d'un évêque qui appeloit quelquefois le pape:
+«Monsieur de Rome.» Il guérit, mais pour peu d'années; et quand
+il le fut, le roi le réprimanda de la singularité de sa dévotion,
+moins que cela ayant souvent profité à la cour de Rome pour étendre
+sa juridiction. On en diroit bien d'autres sur M. de Noyon. Ce
+peu suffit pour faire connoître un homme dont on parlera encore
+longtemps. Mais il en faut encore dire une, outre le dais brisé qu'on
+l'accusoit de porter avec lui en voyage.
+
+On a vu dans la suite de ces remarques quelle étoit la duchesse de
+Picquigny. Chaulnes et d'autres terres à elle sont du diocèse de
+Noyon; et il s'étoit formé une assez grande amitié entre eux qui
+dura plusieurs années, et jusqu'à une visite que M. de Noyon lui
+rendit, où ils parlèrent de rangs. M. de Noyon lui dit que, s'il
+pouvoit être marié, sa femme passeroit devant elle. Madame de
+Picquigny soutint le contraire. M. de Noyon allégua l'ancienneté
+de sa pairie, Madame de Picquigny qu'elle étoit duchesse et qu'il
+n'étoit que comte. Tant fut procédé qu'ils s'échauffèrent si bien
+sur ce bel être de raison qu'ils se séparèrent brouillés, et ce
+qu'il y eut de plus beau, c'est qu'ils le demeurèrent.
+
+On prétend qu'il conduisoit son neveu, même enfant, à son carrosse,
+comme étant son aîné; mais ce qui est certain, c'est que se
+trouvant chez lui avec l'abbé de Tonnerre, mort évêque de Langres,
+et M. de Chaste[1], mort évêque de Laon, et qui l'étoit déjà,
+quelqu'un qui arriva lui dit qu'il le trouvoit là en famille. «En
+famille! reprit-il, oui en famille. Voilà monsieur, en montrant
+l'abbé, qui est de ma maison;» puis montrant l'évêque: «Et
+monsieur qui s'en dit; oui, en famille, monsieur, en famille.» Le
+pauvre Laon fut démonté et ne répliqua ni ne leva le siége. Mais,
+à la fin, en voilà assez.»
+
+[Note 1: Il faut lire _Chatte_ (Louis-Anne de Clermont).]
+
+--M. de Noirmoustier, cadet de la maison de la Trémoille, étoit fils
+de M. de Noirmoustier, si avant dans le parti des frondeurs dans la
+minorité de Louis XlV, et qui, à force d'esprit, de souplesses et
+d'intrigues, obtint un brevet de duc en 1650 et mourut en 1666. Sa
+mère étoit fille de Beaumarchais, trésorier de l'épargne, et sa
+femme d'Aubery, président en la chambre des comptes. Il laissa
+deux fils et deux filles dont les trois _(sic)_ furent tous
+considérables[1]. L'aîné, dont il s'agit ici, étoit un des hommes
+de son temps le plus beau et le mieux fait, avec beaucoup d'esprit,
+mais orné, agréable, gai, solide et fait également pour le monde
+et pour les affaires. Il arriva donc avec ces talents, qui le firent
+briller et rechercher par la meilleure compagnie de la cour; mais la
+petite vérole qui le prit allant joindre la cour à Chambord et
+qui lui creva les deux yeux, arrêta à dix-huit ans, dès son
+commencement, une vie qui promettoit tant. Le désespoir qu'il en
+conçut l'enferma plusieurs années sans vouloir presque être vu de
+personne, charmant ses ennuis par une continuelle lecture; et, comme
+rien n'en dissipoit son esprit, il n'oublia jamais rien, et sans le
+vouloir il se forma à tout. Le peu d'amis qu'il s'étoit réservés
+et qui, par le charme de sa conversation, lui étoient demeurés
+fidèles, le forcèrent à la fin de vivre dans un cercle un peu
+plus étendu, et de l'un à l'autre il devint le rendez-vous de la
+compagnie la plus choisie et souvent la plus élevée. Tout est mode.
+Il devint du bon air d'être admis chez lui. Le médiocre état de
+ses affaires lui fit épouser en 1688 la fille de la Grange-Trianon,
+président aux requêtes veuve de Bermond, conseiller au parlement;
+et puis veuf sans enfants au bout d'un an. Il demeura ainsi jusqu'en
+1700, qu'il se remaria à la fille de Duret de Chevry, président
+en la chambre des compte, par amour réciproque d'esprit. La fameuse
+princesse des Ursins, sa sœur, longtemps mécontente de ces mariages,
+fut obligée enfin d'avoir recours à ses conseils, à son industrie,
+à ses amis, et le fit entrer en beaucoup de choses importantes, qui
+le firent faire duc vérifié, et frère cardinal. Depuis leur mort,
+moins occupé d'affaires, il s'est toujours amusé de celles du
+monde et de ses amis, et sa maison a été un réduit, un conseil, un
+tribunal qui s'est toujours soutenu en considération distinguée par
+celle de tous les gens principaux qui se sont fait honneur d'y être
+admis.
+
+[Note 1: Le duc de Noirmoutiers eut neuf enfants, cinq fils et
+quatre filles, qui moururent tous après 1666.]
+
+--Le cardinal de Furstemberg a joué un tel rôle dans les affaires
+entre l'empire et la France qu'il seroit inutile de parler de lui. On
+se contentera de remarquer qu'ils étoient comtes de l'empire, sans
+autre prétention, jusqu'en l'an 1654 que l'empereur les créa princes
+de l'empire. Le cardinal avoit aimé de longue main une comtesse
+de Walvoord, veuve du comte de la Mark et mère de celui qui fut
+chevalier du Saint-Esprit en 1724, après plusieurs emplois au dehors.
+Il l'avoit remariée à un comte de Furstemberg, son neveu, et il
+vivoit avec elle en France, ménage public, logeant toujours ensemble.
+C'étoit une créature fort haute, fort emportée, de beaucoup
+d'esprit, plus que galante, et qui avoit été belle, mais grande et
+grosse comme un Suisse, effrontée à l'avenant, et qui avoit pris un
+tel ascendant sur le cardinal qu'il n'osoit souffler devant elle. Son
+luxe en tout genre étoit si prodigieux qu'on n'en croiroit pas les
+étranges détails de magnificence, de profusion, de délicatesse dont
+son jeu prodigieux ne faisoit pas la plus forte dépense, qui ruinoit
+le cardinal, quoiqu'il eût entre 7 à 800,000 livres de rentes en
+bénéfices ou pensions du roi.
+
+«Le scandale en étoit énorme; mais ses services et ses souffrances
+pour le roi, décorés de sa pourpre, mettaient tout à couvert, au
+point que la comtesse avoit une grande considération du roi et des
+ministres, dont elle étoit traitée avec une singulière distinction.
+Madame de Soubise, à qui le roi avoit ses anciennes raisons de ne
+rien refuser, et qui, moyennant son traité avec madame de Maintenon
+de n'aller jamais à Marly et de ne voir jamais le roi en particulier,
+l'avoit toujours à elle pour tout ce qu'elle souhaitoit, avoit mis un
+de ses fils dans le chapitre de Strasbourg par force et par autorité
+du roi déployée, parce qu'il étoit boiteux d'un quartier, et ce
+quartier étoit le cuisinier de Henri IV, le célèbre la Varenne, que
+les plaisirs de ce prince firent son portemanteau et que son esprit
+et les affaires où son maître l'employa enrichirent tellement,
+qu'après bien de la résistance il fut convenu qu'ils seroient dupes
+et passeroient ce quartier pour celui d'une maison noble de ce même
+nom qui toutefois n'avoit jamais eu d'alliance avec celle de Rohan.
+Dès qu'il fut chanoine, sa bonne mère songea à le faire évêque,
+et fit sa cour à la comtesse de Furstemberg tout de son mieux; mais
+la cour concluante consistoit aux pistoles pour faire consentir le
+cardinal au titre amer de coadjuteur. Le traité fait, il fallut
+capter la bienveillance du chapitre, qui conserve encore les dehors de
+la liberté et qui postule ou élit. Un abbé de Camilly, Normand de
+basse étoffe, mais d'esprit délié et accort, et grand vicaire à
+Strasbourg, fut gagné par madame de Soubise, et eut le secret de la
+négociation, qu'il fit réussir, et dont il eut l'évêché de
+Toul en récompense, et est mort archevêque de Tours, et, _quod
+horrendum_, comme il avoit vécu. C'étoient toutes ces simonies
+que le cardinal de Bouillon avoit mises au net, instruit par ses
+émissaires de point en point et enragé qu'il étoit de manquer
+Strasbourg pour lui et pour ses neveux, qui tous trois étoient
+dans le chapitre, dans les dignités, et bien auparavant l'abbé de
+Soubise, plus jeune que l'abbé d'Auvergne. Ce fut aussi ce qui piqua
+le roi, protecteur d'un marché qu'il ignoroit, et ce qui outra la
+comtesse et madame de Soubise, desquelles la beauté faisoit le
+plus beau coadjuteur de l'Europe et le plus jeune aussi, moyennant
+quantité de pistoles; et ce fut ce qui acheva la perte résolue du
+cardinal de Bouillon, que sa conduite aggrava de plus en plus et dont
+il n'a pu sortir dans le long reste d'une honteuse et très-misérable
+vie.»
+
+--Nous signalerons, en terminant, le passage (à la date du 16
+novembre 1700) où l'on voit l'origine du mot célèbre: _Il n'y a
+plus de Pyrénées_, attribué à Louis XIV. Lorsque ce prince eut
+présenté son petit-fils, le duc d'Anjou, comme successeur de Charles
+II à l'ambassadeur d'Espagne, et autorisé les seigneurs de sa cour
+à accompagner le nouveau roi même jusqu'à Madrid, «l'ambassadeur,
+raconte Dangeau, dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé
+et que _présentement les Pyrénées étoient fondues_.»Ce mot fut
+défiguré dès l'instant même dans le _Mercure_, qui le rapporte
+ainsi: «Quelle joie! _il n'y a plus de Pyrénées_, elles sont
+abîmées et nous ne sommes plus qu'un.»
+
+
+
+
+ANALYSE DU JOURNAL DE DANGEAU
+
+PAR M. SAINTE-BEUVE.
+
+
+Chez Dangeau, l'importance des révélations historiques est toujours
+masquée par du cérémonial, et il faut quelque temps pour s'en
+débarrasser. Le tome III s'ouvre au 1er octobre de l'année 1689,
+quand la France est engagée dans une grande guerre européenne
+qui chaque jour s'étend et qui oblige de faire face sur toutes les
+frontières, sur le Rhin, en Flandre et aux Pyrénées, bientôt du
+côté des Alpes, et déjà aussi dans les colonies et sur les mers.
+L'Empire et l'Allemagne, la Hollande, l'Espagne, l'Angleterre, la
+Savoie tout à l'heure, on a à tenir tête à toutes ces puissances,
+et on y réussit d'abord sans trop de fatigue et sans presque qu'il
+y paraisse au dedans. La cour n'a jamais paru plus tranquille et
+plus brillante. «--Samedi 1er octobre, à Versailles.--Le roi et
+monseigneur s'amusèrent le matin à faire tailler les arbres verts
+de Marly; ils en partirent l'après-dînée après avoir joué aux
+portiques...»--«Lundi 3.--Le roi dîna à son petit couvert avec
+monseigneur; sur les cinq heures il alla faire la revue de ses
+mousquetaires et puis se promener dans le potager...»--«Mercredi
+5.--Le roi dîna à son petit couvert et alla tirer...» Les soirs il
+y a comédie ou appartement, jeux avant et après souper. C'est là
+le commencement et la fin de la plupart des journées chez Dangeau.
+Monseigneur continue de chasser chaque matin et de prendre _son loup_,
+tant qu'il y a des loups; car à la fin il en a tant tué qu'à de
+certains jours il n'en trouve plus. On a, par Dangeau, le nom exact de
+tous les jeux auxquels on jouait à la cour de Louis XIV et où le roi
+prenait part lui-même. Rabelais nous a donné la liste complète
+de ceux de Gargantua enfant après ses repas et les grâces dites:
+«Puis... se lavoit les mains de vin frais, s'écuroit les dents avec
+un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens. Puis, le
+vert étendu, l'on déployait force cartes, force dez et renfort de
+tabliers. Là jouoit
+au flux,
+à la prime,
+à la vole,
+à la pile,
+à la triomphe, etc. etc.»
+
+Et l'on en a ainsi pendant plusieurs pages. Pour Louis XIV et
+Monseigneur on dresserait une liste pareille, et l'on sait
+maintenant qu'ils jouaient à l'hombre,--au reversis,--au brelan,--au
+lansquenet,--aux portiques,--à culbas,--au trou-madame,--à l'anneau
+tournant,--à la roulette,--à l'_escarpoulette_, etc. C'est à
+n'en pas finir. Les nouvelles les plus importantes de la guerre s'y
+entremêlent et sont enregistrées à côté: on a la physionomie
+exacte des choses. La Dauphine, près de qui Dangeau est chevalier
+d'honneur, meurt vers ce temps-là; on a le cérémonial de ses
+funérailles dans la dernière précision. Au moment où le corps de
+la Dauphine est exposé dans sa chambre, avant l'autopsie, il s'est
+commis une irrégularité dont le narrateur ne manque pas de nous
+avertir: «Madame la Dauphine a été à visage découvert jusqu'à
+ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute: c'est que pendant ce
+temps-là, les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle
+pendant sa vie, n'ont pas laissé d'être assises devant son corps à
+visage découvert.» Les choses se passent plus correctement en ce
+qui est des évêques: «Il a été réglé, nous dit Dangeau, que les
+évêques qui viennent garder le corps de madame la Dauphine auront
+des chaises à dos, parce qu'ils en eurent à la reine; l'ordre avait
+été donné d'abord qu'ils n'eussent que des tabourets.» L'acte de
+l'adoration de la Croix, le jour du vendredi saint, est avant tout,
+chez Dangeau, l'occasion d'une querelle de rang, d'un grave problème
+de préséance: «Ce matin, les ducs ont été à l'adoration de
+la Croix après les princes du sang. MM. de Vendôme et les princes
+étrangers ne s'y sont pas trouvés.» (de peur de compromettre leurs
+prétentions). Dangeau ne trouve pas à tout cela le plus petit mot
+pour rire, et s'il ne prend pas feu comme Saint-Simon, que ces sortes
+de questions ont le privilège de faire déborder, il s'applique à
+bien exposer les points en litige, comme un rapporteur sérieux
+et convaincu. Il relate en greffier d'honneur combien, au service
+funèbre solennel de cette même Dauphine, il y eut de chaises vides
+entre les princes ou princesses et les premiers présidents, soit
+du Parlement, soit de la Chambre des comptes, combien on fit de
+révérences auxdits princes et princesses. Il ne manque à rien, et
+trouve moyen de suivre quelques-unes de ces difficultés d'étiquette
+même de loin, et de l'armée du Rhin, où il est allé. Un procès
+s'est élevé entre M. de Blainville, grand maître des cérémonies,
+et M. de Sainctot, qui n'est que maître des cérémonies. Le roi
+prend lui-même connaissance de l'affaire et décide; presque tout est
+jugé en faveur de Sainctot, qui a pour lui une longue possession: il
+restera indépendant de M. de Blainville, ne prendra point l'ordre de
+lui, marchera à sa gauche, mais sur la même ligne, etc. «La seule
+chose qui est favorable à M. de Blainville, ajoute Dangeau, c'est
+qu'il aura la queue de son manteau plus longue d'une aune que celle de
+M. Sainctot; et ainsi les charges ne sont pas égales, mais elles ne
+sont pas subordonnées.» Il semble à quelqu'un de spirituel avec qui
+je lis ce passage, que Dangeau, cette fois, a été à une ligne près
+de trouver cela ridicule, mais qu'il n'a pas osé. Non, je ne crois
+pas que Dangeau, même en cet endroit, ait été si près de
+sourire; on n'a jamais pris plus constamment au sérieux toutes ces
+puérilités majestueuses, qui avaient, au reste, leurs avantages,
+si on ne les avait poussées si à bout. On a connu, depuis, les
+inconvénients du sans-gêne dans les hommes publics et dans les
+choses d'État. Toujours des excès.
+
+Dangeau, fidèle menin, accompagne Monseigneur à l'armée du Rhin
+(mai 1690). C'est la seconde campagne de Monseigneur, qui à la
+première, dix-huit mois auparavant, s'était assez distingué. Il
+ne se passe rien d'important dans celle-ci. Au lieu des chasses de
+Monseigneur, Dangeau nous rend exactement toutes ses revues, les
+fourrages de l'armée, le _tous-les-jours_ du camp, comme il faisait
+du train de Versailles. Les questions de cérémonial et de salut
+militaire ne sauraient être oubliées: «En arrivant ici (au camp
+de Lamsheim), Monseigneur vit toute l'infanterie en bataille sous
+une ligne à quatre de hauteur... M. de la Feuillée, lieutenant
+général, qui était demeuré ici pour commander l'infanterie, salua
+Monseigneur, de l'épée, à cheval.» Monseigneur toutefois, dans
+cette campagne, s'il ne fait rien d'extraordinaire, ne manque à rien
+d'essentiel: il remplit les devoirs de son métier, il fait manœuvrer
+son monde. Dans ses différentes marches, il étudie le terrain et les
+campements, ce qui s'y est fait autrefois de considérable. Il se fait
+montrer par le maréchal de Lorges les postes qu'occupaient à Sasbach
+Montécuculli et Turenne, l'endroit où celui-ci a été frappé à
+mort, et l'arbre au pied duquel on le transporta pour y mourir. Mais
+au milieu des qualités honnêtes et régulières du Dauphin, on
+regrette de ne sentir aucune étincelle; il n'a pas le démon en lui.
+Parti le 17 mai de Versailles, il s'en revient à la fin de septembre
+sans avoir rencontré ni fait naître d'occasion, sans avoir rien
+tenté de mémorable. Il rejoint à Fontainebleau la cour, et Dangeau,
+qui ne le quitte pas, rentre dans ses eaux.
+
+L'année suivante se passe mieux. Louis XIV part le 17 mars 1691 pour
+se mettre en personne à la tête de son armée de Flandre. On a
+ici, en suivant Dangeau pas à pas, une impression bien nette de ce
+qu'était un de ces fameux siéges classiques de Louis XIV, solennels,
+réguliers, un peu courts à notre gré, toujours sûrs de résultat,
+pleins d'éclat pourtant, de nobles actions, de dangers et de belles
+morts. Le roi, dès l'automne dernier, s'était dit qu'il fallait
+frapper un coup. Le bruit se répand à Versailles, dans les premiers
+jours de mars, qu'on va faire un _gros siége_; on ne dit pas encore
+de quelle place: sera-ce Mons? sera-ce Namur? Cette année, ce sera
+Mons. Le roi le déclare le mercredi 14 à Versailles, à son lever.
+Chacun s'empresse d'en être; nous avons la composition de cette
+brillante armée, dont la tête est formée de princes et des plus
+beaux noms de noblesse et de guerre. La place est investie par
+Bouflers. Vauban, _l'âme des siéges_, est parti de Valenciennes
+pour être devant Mons à l'arrivée du roi. Louvois, cette autre
+providence, a tout préparé et a fait dresser de longue main les
+instructions, les études. Les choses se passent comme on l'avait
+prévu et à point nommé. Louis XIV, son fils, son frère n'ont
+plus qu'à sortir à cheval le matin, et à avoir l'œil à ce qui
+s'exécute. On ouvre ce que Vauban appelle le _dispositif_ de la
+tranchée le samedi 24. Le roi pendant le siége, et malgré la goutte
+dont il ressent quelque accès, persiste à monter à cheval et à
+aller à la tranchée: «Il n'a mis pied à terre que vis-à-vis de
+la batterie, raconte Dangeau (27 mars); ensuite il a visité tout le
+travail qu'on a fait, et a été aux travaux les plus avancés. Il ne
+s'est pas contenté de cela, et pour mieux voir, il s'est montré
+fort à découvert; il s'est même mis fort en colère contre les
+courtisans qui l'en voulaient empêcher, et a monté sur le parapet de
+la tranchée, où il a demeuré assez longtemps. Il était aisé aux
+ennemis de reconnaître son visage, tant il était près. M. le Grand
+(le grand écuyer), qui était près de lui, a été renversé de la
+terre du parapet que le canon a percé, et en a été tout couvert
+sans en être blessé pourtant.» Au retour de cette inspection, Louis
+XIV travaille avec ses ministres et tient conseil comme s'il était
+à Versailles. Tout son monde de Versailles est là, même Racine, le
+gentilhomme ordinaire, qui prend ses notes pour l'histoire dont il est
+chargé et qu'il n'écrira pas; on a de lui une lettre intéressante
+à Boileau, aussi exacte et circonstanciée que peut l'être la
+relation de Dangeau lui-même. L'accident principal du siége est
+l'attaque d'un ouvrage à cornes qui défend la place. «Samedi 31
+avril.--Vauban a dit au roi que s'il était pressé de prendre Mons,
+on pouvait dès aujourd'hui se rendre maître de l'ouvrage à cornes;
+mais que puisque rien ne pressait, il valait mieux encore attendre un
+jour ou deux, et _lui_ sauver du monde.» Ce n'est pas le monde qu'on
+sauve, c'est du monde qu'on veut sauver à Louis XIV. L'attaque, même
+différée d'un jour, coûta cher pourtant: l'ouvrage à cornes fut
+pris d'abord, puis perdu; il fallut revenir à la charge le lendemain.
+La plupart des officiers y furent tués ou blessés. Un Courtenay
+mousquetaire y fut tué, un descendant légitime de Louis le Gros et,
+à sa manière, un petit-fils de France. «Je voyais toute l'attaque
+fort à mon aise, écrit Racine à Boileau, d'un peu loin à la
+vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
+presque tenir ferme tant le cœur me battait à voir tant de braves
+gens dans le péril.» Le roi, à ce siége de Mons comme l'année
+suivante à celui de Namur, s'offre bien à nous dans l'attitude sinon
+héroïque, du moins royale, et il satisfait à l'honneur, au courage,
+à tous ses devoirs, y compris l'humanité. «Jeudi 5 avril.--Le roi,
+en faisant le tour des lignes, a passé à l'hôpital pour voir si
+l'on avait bien soin des blessés et des malades, si les bouillons
+étaient bons, s'il en mourait beaucoup, et si les chirurgiens
+faisaient bien leur devoir.» La ville a demandé à capituler après
+seize jours de tranchée ouverte: «Le roi, dit Dangeau, a donné
+ce matin (9 avril) à Vauban 100,000 francs, et l'a prié à dîner,
+honneur dont il a été plus touché que de l'argent. Il n'avait
+jamais eu l'honneur de manger avec le roi.» La garnison, composée
+d'environ cinq mille hommes, sort de la place le lendemain 10;
+Monseigneur assiste au défilé: «Le gouverneur salua Monseigneur de
+l'épée, et sans mettre pied à terre; il lui dit qu'il était
+bien fâché de n'avoir pu tenir plus longtemps, afin de contribuer
+davantage à la gloire du roi.» Ainsi tout se passait de part et
+d'autre en parfait honneur et en courtoisie.
+
+Les campagnes durent peu quand le roi y est. Le roi, son siége fait
+et son coup de foudre lancé, revient à temps, cette année
+1691, pour entendre la messe le dimanche de Pâques, 15 avril,
+à Compiègne, et pour faire ses pâques le dimanche d'après à
+Versailles. Les chasses et les jeux recommencent.
+
+C'est l'impression générale seulement que je veux donner. Assez
+d'autres chercheront dans le Journal de Dangeau tel ou tel fait
+particulier; très-peu de monde aura la patience de le lire d'un bout
+à l'autre comme on lit un livre. J'avouerai que cette lecture un peu
+prolongée, quand on s'y applique, produit une fatigue et un cassement
+de tête par cette succession de faits sans rapport et sans suite qui
+font l'effet d'une mascarade. On serait tenté, au sortir de là, de
+prendre un livre de raisonnement et de logique pour se reposer.
+Mais enfin, en poursuivant cette lecture à travers les mille
+particularités dont elle se compose, et en faisant la part de la
+bienveillance et de l'optimisme de Dangeau, décidé à trouver tout
+bien, on arrive à un résultat qui, selon moi, ne trompe point: on
+ressent et l'on respire ce qui est dans l'air à un certain moment. Eh
+bien, même à travers cette guerre immense et laborieuse, les années
+1691, 1692, 1693, sont encore fort belles et continuent de donner une
+bien haute idée de Louis XIV. Au milieu de la grandeur, la gaieté
+de la cour, la légèreté même survivent et se perpétuent, grâce
+surtout à ces charmantes filles du roi, la princesse de Conti
+et madame la Duchesse. Ce n'est plus l'âge des la Vallière, des
+Soubise, des Montespan, dansant avec Louis ou autour de Louis
+_sous des berceaux de fleurs_; mais c'est encore le beau moment des
+promenades des dames sur le canal de Versailles, des collations de
+Marly, de Trianon, et les enchantements n'ont point cessé. Ils
+ne cesseront sensiblement que dans les dernières années de cette
+guerre. Et par cela seul que Dangeau écrit jour par jour, ce nous
+sera un témoin de ce changement graduel; il ne sera pas en son
+pouvoir de le dissimuler.
+
+Nous sommes encore ici dans les temps qui précèdent la date à
+laquelle s'ouvrent les Mémoires de Saint-Simon. Celui-ci ne les
+commence, en effet, qu'avec le siége de Namur en 1692, ce qui donne
+plus de prix aux faits antérieurs racontés par Dangeau et aux notes
+que Saint-Simon y joint, et qui n'ont pas toutes passé en substance
+dans son grand ouvrage. La mort soudaine de Louvois au sortir d'un
+travail avec Louis XIV (16 juillet 1691) est un des endroits de
+Dangeau que Saint-Simon commente le plus; il fait de ce grand Ministre
+un admirable portrait, où cependant, à force de vouloir tout
+rassembler, il a introduit peut-être quelques contradictions et des
+jugements inconciliables, comme lorsque après l'avoir représenté
+si absolu, si entier, il veut qu'il n'ait été bon qu'à servir en
+second et sous un maître. Il s'y est donné aussi toute carrière
+pour le soupçon et pour les profondeurs mystérieuses, ayant bien
+soin de faire entendre que cette mort subite n'est pas venue au
+hasard, et laissant planer l'accusation dans un vague infini. Il
+paraît croire, d'ailleurs, que si Louvois n'était pas mort à
+propos ce jour-là, les ordres étaient donnés pour le conduire à la
+Bastille. A force d'être curieux, et soupçonneux, il y a des moments
+où Saint-Simon devient crédule. Restons dans les limites sévères
+de l'histoire. Louis XIV sentit à la fois qu'il faisait une perte
+et qu'il était délivré d'une gêne. Le roi d'Angleterre lui ayant
+envoyé faire des compliments sur la mort de Louvois, il répondit à
+celui qui venait de sa part: «Monsieur, dites au roi d'Angleterre que
+j'ai perdu un bon ministre, mais que ses affaires et les miennes n'en
+iront pas plus mal pour cela.» Vraies paroles et vrai sentiment de
+roi! Louis XIV, dans Lyonne, dans Colbert même et dans Louvois, a des
+ministres et des instruments puissants, mais pas de collègues. On a
+fait abus, de nos jours, de ces collègues et de ces maîtres qu'on a
+donnés à Louis XIV.
+
+Ce qui est bien sensible chez Dangeau, c'est qu'à l'instant où il
+perd Louvois, Louis XIV se met en devoir de s'en passer. Son emploi
+étant donné un peu pour la forme et par complaisance au jeune M.
+de Barbezieux, le roi, qui se fait comme son tuteur et son garant,
+s'applique plus que jamais au travail; il devient son propre ministre
+à lui-même:
+
+«Vendredi 31 août (1691), à Marly.--Le roi se promena tout le matin
+dans ses jardins; il travailla beaucoup l'après-dînée, comme il
+fait présentement tous les jours.»
+
+Il se met à faire la revue détaillée de ses troupes en ordonnateur
+en chef:
+
+«Mercredi 7 novembre (1691), à Marly.--Le roi alla le matin sur la
+bruyère de Marly, devant la grille, faire la revue de deux compagnies
+de ses gardes du corps, celle de Luxembourg et celle de Lorges; il les
+vit à cheval et à pied, et homme par homme, et se fit montrer
+les gardes qui s'étaient distingués au combat de Leuze pour les
+récompenser.»
+
+«Samedi 17, à Versailles.--Le roi, après son dîner, fit sur les
+terrasses de ses jardins la revue de huit compagnies de son régiment
+des gardes, des quatre qui montent et des quatre qui descendent la
+garde. Il en avait déjà fait autant dimanche. Il est plus sévère
+qu'aucun commissaire.»
+
+Il va encore à la chasse quand il peut, il s'amuse à tirer, ou à
+voir tailler ses arbres; mais le soir, même quand il y a appartement,
+il s'accoutume à n'y point aller. Il finira par passer tous ses soirs
+chez madame de Maintenon, à y travailler avec ses ministres. Quelques
+passages rapprochés, et qui deviennent aussi fréquents chez Dangeau
+que l'étaient autrefois les articles des jeux et des divertissements,
+en diront plus que tout:
+
+«Dimanche 6 janvier (1692), à Versailles.--Le soir il y eut
+appartement; mais le roi n'y vient plus. M. de Barbezieux est malade
+depuis quelques jours, et le roi travaille encore plus qu'à son
+ordinaire.»
+
+«Lundi 28, à Versailles.--Le roi ne sortit point de tout le jour,
+non plus qu'hier. Il donne beaucoup d'audiences, et travaille tout le
+reste du jour; il s'est accoutumé à dicter et fait écrire à M. de
+Barbezieux, sous lui, toutes les lettres importantes qui regardent les
+affaires de la guerre.»
+
+«Mercredi 2 avril, à Versailles.--Le roi et Monseigneur entendirent
+les ténèbres à la chapelle; ensuite le roi travailla avec ses
+ministres. Il n'y a point de journée présentement où le roi ne
+travaille huit ou neuf heures.»
+
+Cela se soutient et se régularise de plus en plus les années
+suivantes, et Dangeau, par des résumés de fin d'année, prend soin
+de constater cette réforme de plus en plus laborieuse de régime, qui
+suit la mort de Louvois. Louis XIV, en un mot, à cette époque où il
+allait dater de la cinquantième année de son règne (14 mai 1692),
+se mettait à l'ouvrage plus que jamais, et à son métier de roi sans
+plus de distraction. S'il y fit des fautes, il ne cesse d'y mériter
+l'estime. Il avait cinq grandes armées, sur pied: celle de Flandre,
+sous M. de Luxembourg; celle d'Allemagne, sous M. de Lorges; de la
+Moselle, sous M. de Bouflers; d'Italie, sous Catinat; de Roussillon,
+sous le duc de Noailles; je ne parle pas des flottes, alors si
+actives. Il se décide, pour cette campagne de 1692, à faire encore
+quelque gros siége; ce sera celui de Namur.--«Jeudi 10 avril,
+à Versailles.--Le roi tient conseil de guerre le matin avec M. de
+Luxembourg, M. de Barbezieux, Chanlay et Vauban. On fait partir Vauban
+incessamment, et on ne doute pas que le roi ne partît bientôt si la
+saison était moins retardée.» Ce Chanlay dont il est parlé, et
+que Dangeau, annoté par Saint-Simon, nous fait particulièrement
+connaître, était de ces seconds indispensables à la guerre, un
+officier d'état-major accompli, parfait à étudier les questions,
+les lieux, à dresser des instructions et des mémoires, à juger des
+hommes. Louvois l'avait légué à Louis XIV, qui voulait en faire
+un ministre: à quoi la modestie de Chanlay résista. Ces parties
+sérieuses et toutes pratiques du règne de Louis XIV trouvent leur
+ouverture et leur éclaircissement par bien des passages de Dangeau.
+On part de Versailles pour le siége de Namur le 10 mai; on arrive
+devant la place le lundi 26. Le roi y est pris de goutte; ce qui ne
+l'empêche pas de tout voir, de donner ordre à tout. La ville se rend
+après sept ou huit jours de tranchée; le château tient un peu plus
+longtemps. C'est encore un beau siége classique, régulier, modéré,
+courtois. Dès le premier jour les dames de qualité s'effrayent de
+rester dans la ville; on demande pour elles un passe-port: «Le roi
+l'a refusé; cependant les dames sont sorties et sont venues à une
+maison près de la Sambre. Le roi y a envoyé le prince d'Elbeuf. Il
+voulait qu'elles retournassent dans la ville; mais elles persistèrent
+à n'y vouloir point retourner, et apparemment le roi aura la bonté
+de se relâcher; il leur a même envoyé à souper.» Et le lendemain
+le roi envoie des carrosses à ces dames pour les conduire à une
+abbaye voisine. «Outre les quarante femmes qui sont sorties du côté
+du roi, il y en a eu encore trente, dit Dangeau, qui sont sorties du
+côté de M. de Bouflers.» Le roi, tout souffrant et peu valide
+qu'il est, s'expose suffisamment. A une action, pendant le siége du
+château, il reste toujours à cheval à une demi-portée de mousquet
+de la place, et quelques gens sont blessés fort loin derrière lui.
+Valeur et politesse, discipline et humanité, l'impression qui nous
+reste de tout cela, sans aller jusqu'à l'enthousiasme lyrique de
+Boileau, est celle de quelque chose de noble, d'honorable et de bien
+royal. Il arrive là, à cette prise de Namur, ce qui est plus d'une
+fois arrivé à la France dans le temps d'une victoire remportée sur
+terre, c'est un désastre sur mer: on apprend la défaite de M. de
+Tourville à la Hogue. A son retour de Namur à Versailles, et dès
+le premier soir, Louis XIV, voit entrer M. de Tourville, qui venait
+le saluer. Il lui dit tout haut, dès qu'il l'aperçoit: «Je suis
+très-content de vous et de toute la marine; nous avons été battus,
+mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation.
+Il nous en coûte quelques vaisseaux; cela sera réparé l'année qui
+vient, et sûrement nous battrons les ennemis.» Parole encore de
+vrai roi, qui n'a ni l'humeur du despote, irrité que les choses lui
+résistent, ni la versatilité du peuple, dont les jugements varient
+selon le bon ou le mauvais succès.
+
+Cette année 1692 nous offre aussi le très-beau combat de
+Steenkerque, livré le 3 août par le maréchal de Luxembourg.
+Dangeau, qui dans le premier moment de la nouvelle l'appelle le combat
+d'Enghien, nous dit: «Samedi 9 août, à Versailles.--M. le comte de
+Luxe arriva ici; il apporta au roi une relation fort ample de M. de
+Luxembourg de tout ce qui s'est passé au combat. Le roi nous a dit
+qu'il n'avait jamais vu une si belle relation, et qu'il nous la ferait
+lire.» Les éditeurs ont eu l'heureuse idée de nous faire le même
+plaisir que Louis XIV à ses courtisans, c'est-à-dire de nous donner
+le texte même de la relation de M. de Luxembourg, conservée au
+dépôt de la guerre, et de laquelle s'étaient amplement servis les
+historiens militaires du règne; mais dans sa première forme et
+dans son tour direct, elle a quelque chose de vif, de spirituel, de
+brillant et de poli qui justifie bien l'éloge de Louis XIV, et qui en
+fait de tout point une page des plus françaises.
+
+L'admiration de Dangeau est communicative, va-t-on me dire; prenez
+garde d'y trop donner. Je rends ce que j'éprouve en ces bons
+endroits, comme encore on me laissera citer ce mot de Louis XIV;
+conservé par Dangeau, lorsque deux ans après environ le vainqueur
+de Steenkerque et de Neerwinden, Luxembourg, se meurt: «Vendredi 31
+décembre 1694, à Versailles.--M. de Luxembourg à cinq heures du
+matin s'est trouvé mal, et sa maladie commence si violemment que les
+médecins _le_ désespèrent. Le roi en paraît fort touché, et a
+dit ce soir à M. mon frère: «Si nous sommes assez malheureux pour
+perdre ce pauvre homme-là, celui qui en porterait la nouvelle au
+prince d'Orange serait bien reçu.» Et ensuite il a dit à M. Fagon,
+son premier médecin: «Faites, monsieur, pour M. de Luxembourg tout
+ce que vous feriez pour moi-même si j'étais dans l'état où il
+est.»
+
+Louis XIV n'offre pas d'abord des trésors à celui qui sauvera M.
+de Luxembourg; il dit ce simple mot humain: _Faites comme pour
+moi-même_. Ce sont là de rares moments dans sa vie de roi trop
+asiatique et trop idolâtré: il n'est que plus juste d'en tenir
+compte.
+
+La campagne de 1692 fut la dernière de Louis XIV qui mérite ce
+nom; car celle de l'année suivante ne parut qu'un voyage brusquement
+interrompu. Parti de Versailles le 18 mai 1693 pour l'armée de
+Flandre, Louis XIV, plus lent qu'à l'ordinaire, n'ayant rien arrêté
+de précis et s'étant trouvé pendant quelques jours malade au
+Quesnoy, fait mine de s'avancer du côté de Liége; puis tout d'un
+coup, le 9 juin, au camp de Gembloux, il déclare qu'il s'en retourne
+à Versailles. Cette résolution soudaine étonna beaucoup. Le roi
+ne se montrait pas en cela fidèle à son principe, qui était de
+ne point s'en retourner sans avoir fait quelque chose. Il renonce
+désormais à être général et à aller de sa personne à la guerre.
+Jusque-là, quand il l'avait fait, ç'avait été très-honorablement,
+bien que toujours dans son rôle de roi. Il ne cherchait point les
+périls, mais aussi il ne les évitait pas. Dangeau, pas plus en
+cette dernière occasion qu'en aucune autre, ne se permet le moindre
+commentaire: mais, ce qu'il y a d'un peu lourd ou de peu svelte
+jusque dans la force et la grandeur de Louis XIV, paraît bien dans
+le détail journalier de sa relation. Cet appesantissement en partie
+physique qui augmentait avec l'âge, cet enchaînement aux habitudes,
+ce besoin d'avoir toujours autour de soi une grosse cour, finirent par
+retenir le monarque à Versailles et dans ses maisons.
+
+Si l'espace me le permettait, j'aurais à noter, dans le tome Ve,
+les teintes plus sombres qui se laissent apercevoir à travers
+l'uniformité officielle et l'impassibilité souriante de Dangeau.
+Ainsi on ne joue plus tant à la cour; la santé du roi se dérange
+plus souvent; quoique à chaque indisposition Dangeau prenne soin de
+nous rassurer. Les gouttes, les fièvres, aidées des médecines de
+précaution dont Fagon abuse, tournent en habitude chez Louis XIV,
+malgré son fonds d'excellente constitution. En même temps les
+impôts augmentent; les capitations ne rendent qu'avec lenteur. Le
+roi, qui a retranché une moitié sur les étrennes de ses enfants
+(1694) et deux cents chevaux de son écurie, cherche à étendre ses
+économies sur tout ce qui est dépenses de luxe, et sur les courriers
+que les généraux multipliaient sans nécessité pour la moindre
+affaire, et sur les Gobelins dont on a congédié tous les ouvriers.
+On ne paye plus l'Académie des sciences, ni «la petite Académie que
+M. Bignon avait fait établir pour la description des arts,» celle
+qui est devenue l'Académie des inscriptions. Même au travers du
+Dangeau, cela s'entend, tout crie misère. Des désertions, des
+révoltes dans les troupes se font sentir. Les nouvelles levées
+d'hommes sont de plus en plus difficiles, et d'odieux recruteurs
+y emploient la violence à l'insu du roi. Il est temps, c'est
+l'impression qu'on a, que la paix se fasse, et que le traité de
+Ryswyck arrive pour procurer à la France un intervalle de repos qui,
+malheureusement, ne sera pas assez long.
+
+Les anecdotes, les portraits et croquis qu'on pourrait extraire de
+ces derniers volumes seraient sans fin, et Saint-Simon se greffant sur
+Dangeau produit des fruits qui ont une saveur tout à fait neuve.
+J'ai remarqué plus d'une jolie anecdote, une entre autres, toute
+littéraire, qui montre que ce n'est pas seulement de nos jours que
+l'ironie s'est glissée sous un air d'éloge dans le discours d'un
+directeur de l'Académie française recevant un nouveau confrère.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+ I.--L'édition 5
+ II.--Le siècle 9
+ III.--L'homme 27
+ IV.--L'écrivain 47
+ Annotations inédites de Saint-Simon au
+ _Journal de Dangeau_ 64
+ Analyse du _Journal de Dangeau_ 97
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Saint-Simon
+by Louis de Rouvroy Saint-Simon
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE SAINT-SIMON ***
+
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+Produced by Gallica - Bibliotheque Nationale de France,
+Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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