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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
+ Tome IV
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE
+
+ISBN 2-8266-0076-1
+
+Réimpression de l'édition de Paris, 1853
+
+HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
+
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
+
+J.-G. DUMESNIL
+
+TOME IV
+
+MINKOFF REPRINT
+
+GENÈVE
+
+1973
+
+ * * * * *
+
+LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.
+
+1478-1529.
+
+La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
+Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
+Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
+Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
+Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
+première représentation de _la Calandria_; Jules Romain;
+le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint;
+École romaine.
+
+PIETRO ARETINO.
+
+1492-1557.
+
+Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
+Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
+Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
+Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
+Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
+André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti;
+Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis.
+École vénitienne.
+
+DON FERRANTE CARLO.
+
+1575-1641.
+
+Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
+Lavinia Fontana Zappi;
+Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
+Ecole bolonaise.
+
+LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.
+
+1590-1065.
+
+Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc;
+Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
+Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano;
+Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
+Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.
+
+AVIS IMPORTANT.
+
+L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le
+traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
+poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
+toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs
+droits.
+
+Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la
+police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités
+sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des
+conventions littéraires.
+
+HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
+
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
+
+PAR
+
+M. J. DUMESNIL
+
+Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
+l'Orléanais et de la Légion d'honneur.
+
+ Vitam excoluere per artes. VIRG.
+
+TOME IV
+
+PARIS
+
+JULES RENOUARD ET Cie
+
+Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles
+
+6, RUE DE TOURNON
+
+ * * * * *
+
+1853
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
+les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
+ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
+C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
+amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
+les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est
+pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune
+aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux
+qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent
+réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas
+échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël,
+de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
+sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans
+l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a
+été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.
+
+Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre
+sur cette qualification d'amateur.
+
+Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que
+nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
+collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.
+
+Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les
+comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art
+qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
+s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
+sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des
+connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin
+semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à
+son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a
+de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps,
+jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger
+comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est
+très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique
+jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la
+raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de
+l'art, le jugement et l'intelligence.
+
+[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
+p. 75.]
+
+[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]
+
+Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le
+comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
+Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier
+l'influence sur les artistes de leur temps.
+
+Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément,
+qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
+véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé
+pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un
+très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
+membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et
+les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence
+sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à
+consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son
+temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec
+les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les
+artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient
+la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les
+autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de
+l'intimité.
+
+Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces
+quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire
+d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro
+Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et
+le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que
+l'Italie n'admire pas moins que la France.
+
+En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait
+à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino
+Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
+contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De
+même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de
+Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
+étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur
+centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer
+Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M.
+de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
+
+Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
+transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur
+les amateurs français.
+
+Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de
+recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il
+renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
+désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser
+entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas
+la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu
+seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
+ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
+souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
+
+En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma
+reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de
+l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur
+les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma
+disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût
+pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation
+justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves
+de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil,
+Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
+qu'ils ont bien voulu me donner.
+
+
+
+
+LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
+
+ * * * * *
+De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules
+II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence
+sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec
+Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
+et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
+reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui
+existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate,
+son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
+Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
+capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et
+l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au
+Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
+peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait
+puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de
+Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi,
+malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances
+des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune
+occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses
+contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul
+homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi
+intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège
+non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son
+caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la
+solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël
+lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau
+qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
+séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le
+Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
+Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
+patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il
+suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des
+négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
+bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves
+de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de
+Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
+d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres,
+qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
+ne tarda pas à le conduire au tombeau.
+
+Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
+artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il
+est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
+C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
+ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3].
+
+[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux
+volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
+éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione,
+qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
+des renseignements précieux.]
+
+Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa
+famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de
+Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de
+Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa
+beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef
+était marquis de Mantoue.
+
+C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des
+oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes
+d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à
+Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de
+Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les
+esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches
+Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations
+ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
+faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la
+force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des
+lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un
+jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans
+le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce
+devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
+médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin
+de lui procurer des connaissances solides et brillantes.
+
+[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un
+mourut très-jeune.]
+
+La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi
+distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa
+cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des
+artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa
+jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
+l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les
+écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
+l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles
+lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
+Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs
+et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et
+montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait
+découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains
+auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent,
+en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin,
+Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût
+décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité
+ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus
+remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante,
+Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
+la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la
+tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu
+naturel et la facilité.
+
+[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.]
+
+Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes
+études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite
+cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait
+Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à
+cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette
+bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
+dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son
+esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de
+vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société
+des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
+de la politique.
+
+La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous
+les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
+littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère
+lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
+désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses
+espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous
+ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques
+jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar
+obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de
+bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se
+proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de
+France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit
+partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à
+l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.
+
+Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques
+Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette
+entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être
+rapportée[7]:
+
+[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.]
+
+[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]
+
+«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à
+Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à
+Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le
+déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio,
+église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout
+de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
+le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à
+monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume
+de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
+le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
+Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
+et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des
+prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
+milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur
+ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
+pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de
+brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur
+de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau
+à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les
+cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
+Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
+seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans
+cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs
+chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
+chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se
+trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
+coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista,
+notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
+Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
+trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
+capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule,
+suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
+bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
+puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
+que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq
+cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la
+main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis
+les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
+sur les cuisses.
+
+[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.]
+
+[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
+VI.]
+
+[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape
+Alexandre VI.]
+
+[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.]
+
+[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre
+de Louis XII.]
+
+[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]
+
+Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses
+dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec
+un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après
+était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
+en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté,
+quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
+et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux
+ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
+était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
+rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils
+marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite
+beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
+prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents
+gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment
+habillés.
+
+[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour
+emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire
+entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près;
+par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le
+prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
+l'irritent.]
+
+[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles
+VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de
+Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
+en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années
+auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
+de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
+Voy. _Guicciardini_, lib. V.]
+
+Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de
+cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de
+chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un
+habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les
+armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
+avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait
+regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un
+dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges,
+avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient
+quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre.
+Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
+moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa
+Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il
+portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança
+dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et,
+pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à
+coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non
+brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de
+petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
+C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le
+château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine
+fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli
+de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
+son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à
+quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
+sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
+allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
+entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses
+hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La
+messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après
+avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous
+revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se
+rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
+poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la
+campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris
+pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que
+vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
+mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande
+intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
+semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité
+d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
+s'arrangent au mieux de nos désir.»
+
+[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone
+prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
+p. 233.]
+
+Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
+Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles
+VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le
+nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du
+royaume de Naples.
+
+Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le
+marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
+historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs
+refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France,
+le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
+désirait, la permission de venir à Rome.
+
+Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait
+occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des
+malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des
+Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
+et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement
+assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome
+Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
+États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la
+mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de
+Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à
+Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
+d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait
+qu'il ne fournirait pas une longue carrière.
+
+Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait
+dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui
+accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de
+Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces
+importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503,
+lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du
+Garigliano[17].
+
+Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que
+Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans
+les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés
+à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de
+Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui
+très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur
+enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par
+son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
+d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher
+à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la
+permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
+Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.
+
+[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
+Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
+Silvestri, 1821, in-8.]
+
+[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des
+lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il
+réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans
+la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
+successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services
+signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance
+de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge.
+Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son
+_Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies
+ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
+précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié
+également le _Recueil des lettres du Castiglione_.]
+
+Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du
+Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer
+au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps
+à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et
+de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le
+motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source
+dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
+parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà
+donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
+cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
+certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
+influence sur l'avenir du Castiglione.
+
+Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la
+Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le
+duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta
+Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs
+de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
+qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
+avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
+dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il
+se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine
+à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
+rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les
+bains de San Casciario, près de Sienne.
+
+Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola
+et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
+ses États.
+
+Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le
+centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu
+de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit
+tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est
+complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les
+voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
+enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre
+l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle,
+il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par
+un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère,
+père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les
+vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute
+occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait
+fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
+alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement
+il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
+les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
+chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres
+semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre
+de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
+d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais
+rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à
+grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux,
+grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant
+persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus
+précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses
+goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la
+direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de
+l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa
+vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
+tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
+tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même
+contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour
+les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans
+d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
+en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
+ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de
+courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
+rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était
+pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour
+amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
+da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
+Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et
+le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées
+ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite
+et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
+Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit
+de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose:
+_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
+lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
+avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
+duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du
+Castiglione[20].
+
+[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du
+Castiglione_, t. 11, p. 339.]
+
+[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]
+
+Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de
+la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et
+de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
+assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique
+et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
+personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin,
+et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis,
+c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions
+intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même
+les différentes formes de gouvernement.
+
+Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
+deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis
+de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa
+jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa
+conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc,
+appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa
+patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves
+éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les
+Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une
+nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
+tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
+Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les
+suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on
+peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de
+grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
+Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des
+armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et
+l'amitié du Bembo et du Castiglione.
+
+[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di
+Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.]
+
+Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa
+grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
+de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière
+pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de
+son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer
+dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de
+Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
+dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre
+Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
+non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de
+ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
+sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte,
+refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande
+éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes.
+La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
+Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec
+lequel il savait se servir de la langue latine.
+
+Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis,
+alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité
+ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère
+du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard,
+après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était
+très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de
+son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son
+esprit.
+
+L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
+un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III,
+quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
+États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la
+duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour
+des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
+lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22].
+
+[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth
+d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit.
+des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
+sono il cibo della mia vita_.]
+
+Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre
+noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent
+la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits.
+S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico;
+et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il
+sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser,
+le nomma évêque de Baiussa.
+
+Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par
+Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La
+nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
+tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
+son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à
+assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
+et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de
+Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu
+pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora
+de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère,
+dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la
+comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables
+plaisanteries[23].
+
+[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
+quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le
+piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi,
+_ut suprà_, p. 209.]
+
+Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné
+à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes
+par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.
+
+Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et
+général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de
+Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
+avec Guichardin, gouverneur de cette place.
+
+On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
+Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
+Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
+d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les
+hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico
+Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et
+Terpandro.
+
+C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa
+les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
+vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le
+6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
+duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités
+brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.
+
+Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le
+Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces
+relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent
+rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.
+
+Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de
+famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le
+due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
+représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi
+d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la
+reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On
+suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie
+d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que
+l'autre madone est devenue.
+
+[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale
+est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
+d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
+revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle
+de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
+36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le
+1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté,
+l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_,
+imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
+au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été
+accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les
+termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette
+explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un
+autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa
+che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël
+n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut
+conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé
+à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.]
+
+[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]
+
+Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
+Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari,
+parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
+pourrait faire mieux ni autrement[26].
+
+[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]
+
+On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si
+l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour
+le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la
+collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
+Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit
+évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour
+François Ier[27].
+
+[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le
+grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi
+de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie
+d'Apollon.]
+
+Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il
+est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le
+monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
+Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à
+droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au
+milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés,
+au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres
+raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
+horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et
+exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà
+le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son
+maître Pérugin.
+
+Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
+moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a
+renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour
+d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange
+tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup.
+Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé
+différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
+une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de
+religieux, d'une couleur grisâtre.
+
+Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
+compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès
+de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César
+Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la
+république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses
+patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin,
+dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant.
+La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre
+VI, qui était mort l'année précédente.
+
+Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le
+duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à
+s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.
+
+Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les
+seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi,
+dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin
+1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le
+portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux.
+«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il
+ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même
+personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint
+sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort
+épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
+croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la
+collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est,
+du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure
+de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est
+certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans,
+que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle
+occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît
+plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.
+
+[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV,
+p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]
+
+[Note 29: _Ibid._, p. 430.]
+
+Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du
+Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence,
+_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
+va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
+possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par
+là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
+sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà
+_Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les
+peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet
+ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de
+pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé
+de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
+soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome.
+Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de
+l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
+génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de
+tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
+qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne
+voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait,
+dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en
+faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche.
+L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des
+arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité
+qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles
+statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
+Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du
+Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification
+malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
+plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
+n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze
+et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
+faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi
+pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des
+émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
+peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait.
+Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
+a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en
+faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en
+faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de
+Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers
+potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux
+d'autres artistes distingués[30].»
+
+[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold
+Leclanché.]
+
+On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là
+fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la
+Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à
+la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses
+dessins, de 1540 à 1550[31].
+
+[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
+dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées
+et citées avec une judicieuse critique.]
+
+Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504,
+Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit
+que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la
+description.
+
+La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
+peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle
+entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
+illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade
+l'inscription suivante:
+
+Numquam moriturus,
+Exiguis hisce in aedibus
+Eximius ille pietor
+RAPHAEL
+Natus est
+Oct. id. april. an
+M. CDXXCIII.
+Venerare igitur hospes
+Nomen et genium loci;
+Ne mirere:
+Ludit in humanis divina potentia rébus,
+Et saepe in paucis claudere magna solet.
+
+Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël,
+emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son
+style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des
+arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
+lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
+Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
+au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable,
+d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne
+devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.
+
+[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari,
+t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de
+Longhena, p. 518, nº2, appendice.]
+
+Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long
+séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à
+Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut
+beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
+femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en
+Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres
+contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
+hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
+qualités du coeur[33].
+
+[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
+preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des
+_Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette
+correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.]
+
+
+Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura
+que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à
+Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de
+l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de
+Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
+janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite
+d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement,
+en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu
+de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
+capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc,
+écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses
+gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de
+justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis
+redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec
+beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc
+tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»
+
+[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.
+11-12.]
+
+Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de
+Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
+qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit
+des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
+distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.
+
+L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa
+puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
+en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine
+Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de
+Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
+Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
+fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de
+Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
+d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée
+par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par
+sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife,
+lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut
+si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours
+comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»
+
+[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]
+
+[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu
+égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
+1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
+lettres écrites en latin.]
+
+Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome:
+c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
+des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
+Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas
+de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.
+Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da
+Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:
+
+«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,
+mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à
+berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un
+jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
+cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40],
+témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les
+masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus
+un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à
+cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme
+un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé
+qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec
+beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des
+sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre
+lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui
+promettant de le tirer d'affaire.
+
+[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,
+x.]
+
+[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.
+Ier.]
+
+[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
+de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.]
+
+[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le
+carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]
+
+Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel
+parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de
+San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de
+chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe
+derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je
+commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à
+le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
+figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc
+s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et
+lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les
+seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même
+firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
+se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du
+ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces
+fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
+attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi,
+mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
+fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
+grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de
+le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le
+coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à
+cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas
+tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête
+et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais
+plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
+rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché
+derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
+«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad
+Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais
+si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais,
+pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain
+je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie
+recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»
+
+[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du
+pont Saint-Ange.]
+
+Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du
+seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du
+Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
+commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des
+moeurs de cette époque.
+
+La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo
+était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
+1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son
+service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son
+rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
+littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome
+comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient
+puiser toutes leurs connaissances[42].
+
+[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à,
+sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]
+
+Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami
+d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et
+qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec
+ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva
+le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
+déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a
+rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
+qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
+étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
+s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
+d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
+infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis
+notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
+monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est
+lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit
+orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans
+toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque
+fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
+laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû
+lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette
+triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je
+suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur
+qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
+une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une
+grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43].
+
+[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em
+volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]
+
+Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année,
+sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires
+si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue
+comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut
+de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle
+occasion[44].
+
+[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.]
+
+Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses
+rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que
+son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin
+l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
+entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même
+distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
+envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation
+à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration
+et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande
+satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces
+chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses
+remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un
+ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments
+de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre
+de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour
+le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
+le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus
+haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux
+attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
+outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une
+brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione
+n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une
+bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par
+ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les
+positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.
+
+On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour
+l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant
+encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux
+bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.
+
+Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,
+son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes.
+Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione
+apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
+paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé
+qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas
+se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa
+prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.
+
+Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
+courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
+très-brillants à Urbin.
+
+Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des
+vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
+composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de
+cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
+récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la
+cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
+leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On
+croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague
+sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger
+qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
+les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour
+réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver.
+En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui
+composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien
+que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse,
+que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée,
+ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On
+prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles
+qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste
+chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
+Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la
+duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté,
+cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et
+qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
+était entourée.
+
+Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la
+pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours
+trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au
+sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et
+latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même
+temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien
+conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter
+Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava
+rima_, mode généralement employé à cette époque.
+
+Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à
+composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même
+avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
+les fêtes du carnaval, en 1507[45].
+
+[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil
+des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abbé
+Serassi, p. 244, même vol.]
+
+Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
+approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant
+son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami
+Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle
+ami dans son idylle latine.
+
+Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet
+1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20
+septembre, et à Londres le 1er novembre suivant. Présenté au roi
+Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître,
+et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
+éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les
+chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître,
+l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
+bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un
+très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
+anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en
+Angleterre; il se remit en route presque aussitôt, parvint à Milan le 9
+février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère,
+n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
+cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars
+1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par
+Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la
+confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
+présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le
+récit de cette ambassade.
+
+Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la
+relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
+cette relation aurait offert un grand intérêt.
+
+Le pape Jules II, accompagné de onze cardinaux, passait à Urbin pour la
+seconde fois, en même temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
+venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les fêtes
+recommencèrent à la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
+principaux ornements. Mais cette année, il ne récita aucune pièce de
+vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui précéda son
+retour, le Bembo avait composé les célèbres stances qu'il récita devant
+toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqués et déguisés en
+ambassadeurs de Vénus, envoyés à la duchesse Elisabeth et à madame
+Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-même, dans une lettre
+écrite quelques jours après à son ami Fregoso, n'étaient pas destinées
+à être publiées; il regrette même d'être obligé de les faire connaître
+au public, «parce que, dit-il, de même que le poisson hors de l'eau perd
+toute sa grâce et sa beauté, de même ces stances, lues en dehors du
+temps et des circonstances dans lesquelles elles ont été récitées, ne
+plairont plus à personne.» Mais ce n'est là que le jugement d'un auteur
+qui _s'écoute et qui s'aime_; et la postérité a été plus juste, en
+sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la poésie
+italienne du commencement du seizième siècle[46].
+
+[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, édit. de
+Milan, t. II, p. 111.--La lettre à Fregoso est dans le tome VII, p. 57.]
+
+Peu après, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoyé à Milan
+auprès du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
+était de retour à Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette époque
+jusqu'au mois de mars 1509, il séjourna dans cette ville ou dans les
+pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
+qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlevé à la fleur de l'âge par
+les affreuses douleurs de goutte dont il était atteint depuis sa
+première jeunesse.
+
+L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-même[48] dans une éloquente
+lettre écrite en latin à Henri VII, ont retracé les derniers moments de
+ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
+résignation.
+
+[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.]
+
+[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.]
+
+Se sentant très-malade, le duc s'était fait transporter à Fossombrone,
+petite ville de ses États, dont il trouvait le séjour plus sain que
+celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientôt, le
+mal augmentant, il vit que sa fin était proche, et se félicita
+d'échapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
+si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
+mornes et consternées, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
+auprès de son lit, il lui récita, avec une fermeté d'âme remarquable,
+ces vers de Virgile, son poète favori:
+
+Me circùm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
+inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
+
+Il expira peu après, non sans avoir recommandé à son fils adoptif tous
+ses serviteurs[49].
+
+[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un très-long
+discours à son fils adoptif, composé dans le goût des _Seicentistes_, et
+tout à fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.]
+
+Aussitôt après la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoyé à Gubbio
+pour empêcher les inimitiés particulières d'éclater et pour réprimer
+toute tentative de soulèvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
+quelques jours, les habitants lui ayant témoigné beaucoup de respect et
+de soumission.
+
+Rentré à Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
+l'aurait certainement élevé en très-peu d'années aux plus hautes
+dignités. Depuis l'année 1494, les Médicis avaient été bannis de
+Florence, et, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
+parvenir à y rentrer. Ils vivaient dans les différentes cours d'Italie,
+et Julien de Médicis avait choisi pour sa résidence celle d'Urbin:
+
+ Ové, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_,
+ Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,
+ Facea l'esiglio suo men duro e strano.
+
+[Note 50: Satire IV.]
+
+Julien avait pris en amitié le Castiglione, déjà lié avec son frère le
+cardinal Jean de Médicis. Ce dernier avait fait écrire de Rome à Julien
+par son secrétaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
+Castiglione, pour témoigner le désir de voir le comte épouser leur nièce
+Clarisse, fille de Pierre Laurent de Médicis, alliance qui convenait
+également à la mère, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
+Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mère, paraît flatté
+de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproché des plus puissantes
+familles d'Italie. Les Médicis étant rentrés à Florence quatre ans
+après, le 31 août 1512, et presque aussitôt, en mars 1513, le cardinal
+Jean ayant été élu pape sous le nom de Léon X, le Castiglione aurait
+probablement vu sa carrière politique s'agrandir. Il se serait trouvé
+d'abord neveu de Léon X, puis plus tard de Clément VII, et oncle de
+Catherine de Médicis. Mais il n'était pas réservé à tant d'honneur: le
+mariage manqua par des raisons politiques. Lucrèze de Médicis, soeur du
+cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, désirait marier sa nièce
+Clarisse à Florence, à l'un des partisans de leur famille, afin
+d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
+ménager les moyens d'y faire rappeler ses frères et ses neveux. Une
+occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
+cardinal Jean, bien qu'engagé avec le Castiglione, qui considérait ce
+mariage comme fait[51], n'hésita pas à rompre le projet que lui-même
+avait fait proposer: préférant ainsi, comme presque tous les hommes
+d'État, la politique à l'amitié. Déçu de cet espoir, le Castiglione eut
+pendant longtemps de la peine à se consoler de cet échec imposé à son
+amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grâces du cardinal,
+qui lui en donna de nombreux témoignages lorsqu'il fut devenu pape.
+
+[Note 51: «Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; così N.S.
+Dio lo faccia essere felice.»--Lettre à sa mère du 9 août 1508. T.
+Ier, p. 44, XLVIII.]
+
+On peut supposer, d'après une lettre à sa mère, du 22 août 1508[52]
+qu'il se rendit à Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
+assister à la revue que Jules II voulait faire de l'armée pontificale,
+dont son neveu, Francesco Maria della Rovère, nouveau duc d'Urbin, avait
+conservé le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
+correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il paraît probable,
+si l'on considère que dès le commencement de l'année suivante, le pape
+se mit en campagne contre les Vénitiens pour reprendre les villes de la
+Romagne qu'ils avaient conservées.
+
+[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.]
+
+Bien qu'il n'aimât pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
+devoir dans cette campagne, et donna des preuves éclatantes de sa
+valeur. Il se distingua particulièrement au siège de Ravenne. Voici en
+quels termes il raconte lui-même à sa mère[53] le combat qui se donna
+sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:
+
+ «Nous sommes ici à Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
+ neuf jours; nous étant préparés avant-hier à présenter le combat,
+ la garnison de Ravenne, ville éloignée d'ici seulement de dix
+ milles, fit une sortie composée d'environ trois cents chevaux et
+ deux mille fantassins, et s'avança pour nous inquiéter, afin de
+ nous empêcher de livrer combat. Notre cavalerie légère courut
+ aussitôt à sa rencontre, et, à sa suite, notre illustre duc avec
+ huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
+ l'arrière-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avança ainsi
+ au-devant de l'ennemi. Bien qu'il fût placé dans une position
+ très-forte, nous nous précipitâmes à sa rencontre, et nous le
+ rompîmes avec grande furie. Même quelques-uns des nôtres le
+ poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fîmes prisonniers environ
+ trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
+ bétail, au grand honneur de notre illustre duc.»
+
+[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.]
+
+Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
+grande modération, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
+voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
+le duc fut devenu maître de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
+accord avec les Vénitiens, le Castiglione, écrivant à sa mère pour lui
+apprendre que la campagne était terminée, déplorait tout le mal qu'on
+avait fait à la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: «Le moins de mal
+que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagné
+quelque chose, excepté moi; mais je ne m'en repens pas[54].»
+
+[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.]
+
+Ce désintéressement est d'autant plus remarquable, que notre héros,
+non-seulement n'était pas riche, mais se trouvait souvent fort gêné. Sa
+correspondance intime avec sa mère montre, presque à chaque lettre,
+qu'il avait contracté des dettes et qu'il s'efforçait de les acquitter
+honorablement. Mais son âme chevaleresque eût rougi de se procurer les
+moyens de se libérer par la violence, ou par les autres voies que le
+droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
+nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
+fréquemment, il se contentait d'en demander a sa mère d'une manière
+pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer
+de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.
+
+[Note 55: «Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
+singolarissimo piacere, et così la prego che la voglia fare, o pochi
+o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli più presto che la
+può.» Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs:
+«lo sono leggerissimo e viver non si puô senza.» Lettre
+LXXXIX.]
+
+Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber
+gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora
+Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non
+équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
+affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509[56], en lui
+annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à
+Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il
+l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés
+qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez
+grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées
+durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves;
+il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son
+père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits
+pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.»
+
+[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]
+
+La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui
+avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
+conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna
+cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec
+les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se
+continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises
+après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
+1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
+gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se
+trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
+après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le
+Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une
+lettre à sa mère, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages
+que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
+conserver.
+
+[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]
+
+Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui,
+suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de
+Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à
+Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].
+
+[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino,
+dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, édit. des _Classiques de
+Milan_.]
+
+Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
+part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à
+suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est
+probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
+artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle
+_Fornarina_ qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a
+immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
+portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable
+expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique
+adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
+l'idée de celle qu'il aime:
+
+ Non pure intende al bel che agli occhi piace,
+ Ma perche è troppo debile e fallace
+ Trascende in ver la forma universale[59].
+
+[Note 59: Vers cités par Missirini, dans son _Discours sur la
+suprématie de Raphaël_, à la suite de la description des peintures du
+Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. à l'appendice, nº
+I, une dissertation du même Missirini.]
+
+Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510[60].
+Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de
+divertissements de toutes sortes.
+
+[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle
+Lettere di Negozj_.]
+
+Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous
+remarquons la première représentation de la comédie _la Calandria_, de
+Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis,
+depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin.
+
+Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le
+comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur
+cette solennité dramatique des détails qui méritent d'être
+rapportés[61].
+
+[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant
+Tiraboschi, dans son _Histoire de la littérature italienne_, t.
+VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut représentée à Urbin
+avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
+discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
+Canossa prouve que la première représentation de la _Calandria_ eut lieu
+à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome,
+c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
+autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par
+son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'année 1507 à
+Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend
+peu probable la première représentation de cette comédie dans cette
+ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à
+Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la
+représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit
+une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.--Voyez
+les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 à
+41.]
+
+«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le _Calandro_,
+qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
+rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura
+sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
+veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une
+rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
+dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré
+au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées
+de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois
+(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre
+passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût
+été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui
+soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour
+s'asseoir était orné de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand
+entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
+blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de
+la salle, disait:
+
+ Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse
+ Caesar: magni etenim est utraque cura animi.
+
+Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de
+verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle
+pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
+voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à
+l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre
+de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la
+manière suivante:
+
+ DELICIAE POPULI.
+
+Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
+fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une
+très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec
+des rues, des palais, des églises, des tours;--rues véritables ainsi que
+les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours
+d'une très-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre
+autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si
+bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin,
+il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était
+entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant
+divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes
+les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer:
+à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
+naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
+colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple
+était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe,
+éloigné du mur d'au moins une canne[62], exécuté au mieux. Entre
+l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement,
+imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
+deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
+placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la
+main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure
+également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans
+la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses
+pieds.
+
+[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome,
+selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, représentant 1 mètre
+99 cent. 27 mill.]
+
+De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur
+chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute
+la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
+aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces
+représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par
+des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce
+qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était
+une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards,
+hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes
+empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire
+de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée
+pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir
+d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
+fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et
+que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de
+l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez
+bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement
+quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu
+de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
+intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason
+qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un
+très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre
+côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
+animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
+vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
+s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
+Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à
+l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si
+bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes
+se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
+au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un
+après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit
+son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en
+exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier
+intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel
+la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
+était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes:
+elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la
+main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du
+char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des
+flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du
+char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à
+l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de
+laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
+environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi
+belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune
+traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires
+couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune
+avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang
+et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le
+dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces
+monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
+pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième
+intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au
+sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise
+sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches
+de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si
+naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et
+cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
+autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
+ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si
+bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
+jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également
+entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire
+ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la
+scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
+précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit
+nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien
+qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette
+explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait
+montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
+souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
+ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
+flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
+et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
+des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage;
+car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur.
+Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour;
+cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en
+fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au
+milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
+acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et
+l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes,
+et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
+un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
+fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y
+assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais
+dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que
+votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»
+
+Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
+des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le
+prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes
+ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient
+à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
+rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
+assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand
+succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la
+faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale.
+Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
+distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
+représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité,
+honneur qui vaut bien une bataille gagnée.
+
+Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome,
+où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage;
+il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à
+l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute
+une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
+par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui,
+tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi
+l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63].
+
+[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que
+ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse
+d'Urbin.]
+
+
+ Superbi colli, et voi sacre ruine,
+ Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
+ Ahi che reliquie miserande avete
+ Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
+ Colossi, archi, teatri, opre divine,
+ Trionfal pompe gloriose e liete,
+ In poco cener pur converse siete,
+ E fatte al vulgo vii favola al fine.
+ Così, se ben un tempo al tempo guerra
+ Fanno l'opre famose, a passo lento
+ E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
+ Vivrò dunque fra'miei martiri contento;
+ Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra,
+ Darà forse ancor fine al mio tormento[64].
+
+ Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore
+ le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de
+ tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs,
+ théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des
+ plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu
+ de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du
+ vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments
+ fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le
+ temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les
+ oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
+ mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est
+ sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.
+
+Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas
+encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne
+resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son
+rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
+campagne.
+
+
+
+[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été
+traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains
+cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et
+se trouve à la page 225, t. II.]
+
+Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape
+Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des
+Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée
+pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs
+places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de
+Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
+des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses
+troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine
+jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère
+du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais
+savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans
+bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].»
+
+[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]
+
+Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était
+furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui
+l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville.
+D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur
+la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne,
+il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de
+plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
+légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient
+les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes
+et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y
+avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de
+Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
+meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
+était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans
+les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la
+violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome,
+fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
+honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations,
+Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
+à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
+fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était
+occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et
+que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant
+lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la
+ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent
+le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se
+déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit
+sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des
+cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui
+commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la
+ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer
+chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione
+prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il
+écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et
+saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de
+nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de
+désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
+figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert
+notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un
+miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de
+Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait
+se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à
+Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;»
+passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.
+
+[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
+notam_.]
+
+[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]
+
+Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
+lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère,
+qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait
+qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
+lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien
+cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère
+Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient
+empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
+à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de
+ses sentiments.
+
+«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a
+toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
+duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
+avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres
+paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore
+il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer
+Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
+compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes
+d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de
+lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte
+que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les
+ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
+paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela
+pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
+seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer
+cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire
+reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
+rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige
+aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.
+
+[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
+t. Ier.]
+
+Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se
+servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui
+fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
+et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
+confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le
+capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus
+grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
+pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
+qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque
+l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le
+compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même
+après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
+que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état,
+lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
+le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et
+m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut
+faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
+Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y
+étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc
+très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait
+été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour
+depuis tant d'années.»
+
+[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur
+Charles-Quint en Italie.]
+
+Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été
+écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une
+mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules
+II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de
+trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin,
+dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione
+au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston
+de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
+Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé
+son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des
+trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les
+apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit,
+était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la
+cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite:
+cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix
+d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré
+les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés
+par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils
+lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait
+abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans
+toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des
+intérêts de la France.
+
+Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
+brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette
+époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer
+leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien
+que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait
+gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un
+tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
+voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers
+français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit
+que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la
+connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la
+seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle
+sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
+considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce
+point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que
+de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté,
+généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose
+le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met
+l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit
+Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit
+l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même
+que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des
+lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas
+longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
+qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
+beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
+unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui
+sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
+gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles
+qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit,
+entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les
+lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
+qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études,
+eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi
+célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties
+du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince,
+formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
+se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les
+inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver
+que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
+méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
+veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain
+qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie
+mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande
+folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].»
+
+[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]
+
+Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
+en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous
+les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée
+quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés
+aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité
+présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
+l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le
+Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
+remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme
+tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
+«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux
+convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait
+remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité
+n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce
+qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
+saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
+voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire
+autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de
+mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs
+valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils
+doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute
+l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls
+y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance,
+ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai
+dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
+étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.
+
+[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]
+
+[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]
+
+[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]
+
+Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux
+armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille
+de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le
+duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues
+aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la
+perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
+le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal
+Sigismond Gonzague, legat du pape.
+
+
+Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le
+théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de
+juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
+rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de
+rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance
+avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
+lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de
+l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la
+ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français,
+Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par
+les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
+capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du
+Ferrarais[74].
+
+[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
+68, t. Ier.]
+
+Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc
+d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de
+Charles-Quint.
+
+C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la
+récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince,
+on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
+cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités,
+avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son
+territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une
+légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
+Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce
+fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un
+lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de
+très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
+revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le
+Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation:
+«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à
+la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
+femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il
+ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
+plaît, ils seront bientôt d'accord.»
+
+[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]
+
+[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.]
+
+Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de
+Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques
+mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son
+maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il
+n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc,
+contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant
+qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle
+vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays
+très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
+est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
+m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].»
+
+[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
+Ier.]
+
+Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui
+donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut
+la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu
+devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et
+particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de
+l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations
+politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait
+de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la
+protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à
+Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une
+habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre
+s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en
+position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec
+presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était
+très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré
+collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable
+à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé
+en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort
+dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
+Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin,
+au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de
+Léon X.
+
+Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de
+ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
+juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de
+Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais
+et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin
+oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un
+curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans
+cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.
+
+Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le
+Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11
+mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été
+faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
+renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du
+comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
+charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât
+tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la
+dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour
+ce prince.
+
+Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu
+de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile
+à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la
+grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
+cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
+souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis
+longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs
+des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient
+pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses
+connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.
+
+On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les
+lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que
+Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à
+la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
+les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain,
+au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement
+exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
+lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a
+pris le nom.
+
+Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le
+pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et
+les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et
+de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte
+IV[79].
+
+[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
+partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille
+Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le
+pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
+ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce
+souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et
+qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux
+ressortir celles de son prédécesseur.]
+
+[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele
+Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo
+Poggioli, stampatore della R. C. a.]
+
+«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai
+une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable
+époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de
+Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son
+cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après
+une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la
+population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules
+II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le
+sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants:
+beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de
+Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
+parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est
+interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;
+tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.»
+
+[Note 80: P. 80.]
+
+Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon
+X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et
+n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et
+des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son
+contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles
+par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons
+aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à
+Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
+soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet
+événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut
+la première victime.
+
+[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
+mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist.,
+lib. 1º, epist. 30.]
+
+Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de
+Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous
+beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et
+les arts que son successeur.
+
+Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque
+constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas
+d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.
+
+Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
+particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul
+pour sa gloire.
+
+Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de
+Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le
+cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
+Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église
+annexée de Saint-Laurent _in Damaso_.
+
+Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
+aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la
+reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la
+Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui
+aient porté l'effigie d'un pape.
+
+On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di
+Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la
+nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des
+autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent
+aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
+dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de
+cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
+ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
+grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics,
+parmi lesquels nous citerons seulement les églises de
+Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du
+génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs
+et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en
+1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
+reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était
+que cardinal[83].
+
+[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
+suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]
+
+[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]
+
+Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par
+Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami,
+en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire
+avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse,
+sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique,
+superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on
+pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis
+quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
+(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on
+trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
+mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»
+
+C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au
+pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en
+commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il
+vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du
+pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec
+une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre.
+Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,
+l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et
+la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour
+remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.
+
+Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à
+son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la
+moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine,
+qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre
+1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux
+deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son
+illustre prédécesseur.
+
+[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,
+sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et
+terminé en 1547.]
+
+Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui
+qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent
+découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère.
+Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
+en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le
+groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.
+
+Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco
+di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il
+résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille
+faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut
+retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre
+de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette
+lettre:
+
+[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.]
+
+«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je
+vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près
+Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le
+pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que
+sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme
+Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que
+mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du
+pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
+de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon
+père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit
+agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir
+examiné, nous retournâmes dîner.»
+
+«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de
+Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu
+obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été
+déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en
+fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules
+II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
+fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où
+il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].»
+
+[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella
+villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
+capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]
+
+Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul
+bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:
+
+[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]
+
+«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii
+sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
+Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte;
+voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment
+citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un
+seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],
+qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
+morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
+ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne
+peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la
+sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
+tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
+car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
+trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de
+marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est
+grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
+pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli
+artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
+en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle
+opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et
+dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la
+seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
+cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non
+moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec
+leur ciseau.»
+
+[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel
+Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire,
+prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et
+Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.]
+
+Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
+statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya
+généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le
+propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un
+emploi lucratif à la cour pontificale.
+
+[Note 89: _Notizie_, p. 22.]
+
+Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
+II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse,
+l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de
+Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
+Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
+d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des
+plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût
+décidé pour les belles choses[91].
+
+[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.]
+
+[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.]
+
+Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,
+
+ «lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était
+ doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point
+ place pour les petites choses,»
+
+c'est la construction de Saint-Pierre.
+
+[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de
+Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.]
+
+Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et,
+dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par
+l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite
+à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
+de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique
+menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être
+mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la
+démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever
+une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
+magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à
+voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes
+les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
+saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui
+s'étaient accomplis dans son enceinte.
+
+Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à
+un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur.
+Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
+avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de
+repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
+ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
+périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en
+excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers
+scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante
+fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé
+de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de
+l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel
+édifice[95].
+
+[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]
+
+[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de
+Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.]
+
+[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.]
+
+La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le
+samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des
+cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des
+cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la
+croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que
+Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
+une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de
+périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par
+ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait
+commencé[96].»
+
+[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle
+_Hoc die_, du 18 avril 1506.]
+
+Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
+grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence
+avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
+expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
+ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de
+traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la
+première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand
+pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et
+persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de
+la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à
+cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables
+de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de
+Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de
+Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le
+plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
+domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle,
+et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus
+merveilleux édifice des temps modernes.
+
+Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife
+pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
+sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de
+littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
+patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
+Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au
+pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui
+se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
+sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal,
+située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était
+fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange
+Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor
+Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida,
+Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger
+et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne
+manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les
+expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer
+non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais
+surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par
+des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes
+les parties des sciences.»
+
+[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange
+Colocci.]
+
+La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à
+l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même
+qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet
+aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
+dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les
+habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains
+contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans
+une anecdote qui mérite d'être rapportée.
+
+Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_,
+ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans
+l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de
+la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
+célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
+complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
+faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
+constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la
+tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il
+s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par
+une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles
+flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au
+Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de
+l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
+apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête
+placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué
+sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine
+distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
+vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets
+succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie):
+«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras
+ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du
+cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les
+autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature
+grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les
+conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait
+été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des
+cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San
+Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en
+route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il
+remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
+Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre
+de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et
+placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
+grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième
+fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
+rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le
+soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
+situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus
+grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à
+cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la
+fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre,
+et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était
+épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la
+connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
+Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
+gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
+s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
+brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la
+persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
+qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe,
+ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
+étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].»
+
+[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
+et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
+notam_.]
+
+Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_,
+_la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
+savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
+dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
+Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire
+quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la
+poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était
+_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
+de ses adorateurs.
+
+C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces
+distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:
+
+ Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
+ Improbus et verè rusticus ille fuit.
+ Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
+ Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
+ Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
+ Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
+ Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
+ Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
+
+[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
+XI.]
+
+Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des
+leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de
+rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et
+d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
+de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
+faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses
+appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au
+visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
+celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue
+et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et
+l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
+
+ Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
+ homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
+ XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
+
+[Note 100: Part. III, nov. 42.]
+
+[Note 101: Roscoë, _Vie de Léon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]
+
+Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée
+presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de
+Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même
+couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces
+faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins
+s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs
+de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102].
+
+[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
+haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison,
+auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal
+Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard,
+pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.--_Vide_ Roscoë, _ut suprà_.
+Il cite Colocci, _Poésie ital._, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.]
+
+Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait
+servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette
+courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
+tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
+mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements
+qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de
+son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont
+entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione
+qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec
+Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec
+développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
+des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement
+de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison
+Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les
+documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses
+manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis
+plusieurs siècles.
+
+Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et
+l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa
+fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.
+
+Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au
+commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un
+heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas
+l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait
+la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
+maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et
+d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en
+monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens
+d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement
+acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne
+avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
+avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
+pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce
+pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier
+général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de
+ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
+toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
+vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé,
+car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
+ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par
+Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en
+représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier
+les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il
+attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par
+un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond
+Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à
+prendre le nom et les armes[104].
+
+[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]
+
+[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]
+
+Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A
+son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le
+bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la
+suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
+beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et
+le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il
+est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino
+Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme
+un associé et comme un ami.
+
+Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche
+qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
+une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il
+possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
+énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
+fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité,
+Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
+mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à
+encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
+de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant
+ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son
+nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit
+des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder
+à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
+de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et
+vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de
+la supériorité de l'art sur la richesse[107]!
+
+[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
+Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]
+
+[Note 106: _Ut suprà_, p. 7, note 1.]
+
+[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
+donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
+36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
+Raphaël_, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une
+anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons:
+il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur
+très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant
+que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
+l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne
+tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu
+égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
+que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse,
+chacun s'empressait de le féliciter pour _le Gladiateur_, pour
+l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphné_, pour le tableau des _Grâces_ du
+Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphaël, et pour les autres
+précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa
+villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua
+depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur
+de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas
+auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le
+seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité
+incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à
+Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des
+fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et
+employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son
+nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du
+Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]
+
+Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant
+l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut
+bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
+travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
+sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une
+supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée.
+Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
+ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui
+l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité
+de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à
+reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste
+d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les
+fresques de la salle de la _Signature_, que s'établirent entre eux ces
+relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
+de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne
+devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette
+intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de
+ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent
+banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
+aujourd'hui, _de plateaux_ destinés à porter des rafraîchissements,
+selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à
+l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi
+de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:
+
+«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre
+dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu
+du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
+seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
+composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
+quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
+conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël
+Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
+délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
+Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des
+experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit
+seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait à Rome, à
+la banque des Chigi, etc.»
+
+[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]
+
+[Note 109: Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio,
+Ghisio.]
+
+Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
+puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait
+s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des
+experts.
+
+Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa
+résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
+dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont
+Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia[110].
+Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
+campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'éloigner
+trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de
+jouir d'une vue agréable. Il fit choix, à cet effet, d'un vaste jardin
+situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu
+un délicieux séjour.
+
+[Note 110: Fea, p. 5.]
+
+La villa Chigi, appelée la _Farnesina_, du nom des Farnèse, qui en sont
+devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus
+beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
+monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins
+d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive
+droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du
+Janicule, couvert de délicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
+déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
+il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
+villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant
+palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec
+pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la
+peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire
+de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au
+moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la
+voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
+imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
+véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette
+décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la
+peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et
+il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les
+premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre
+par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit
+faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
+voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière
+vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de
+l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano
+toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut
+supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au
+rez-de-chaussée de la loge[112]. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il
+eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en
+soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a
+représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des
+Dieux et les noces de l'Amour[113].
+
+[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini,
+élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori
+_Descrizioni_, etc., p. 128.]
+
+
+[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le
+recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
+1845, t. II, p. 368 et suiv.]
+
+[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
+Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
+Romanis.]
+
+La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale
+longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série
+de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
+fut exécutée par Raphaël: c'est celle qui représente le triomphe de
+Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les
+accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction
+des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et
+de beauté.
+
+Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
+ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
+Sanzio lui répondit:
+
+«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les
+sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont
+vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
+jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous
+les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
+en juge digne.--Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
+sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère
+bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le
+plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de
+beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées:
+je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne
+sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
+lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant à la Galatée,
+je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la
+moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais,
+dans ses paroles, je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis
+que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
+avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
+faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
+l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée
+qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé
+de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
+--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].»
+
+Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio
+et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait
+sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
+donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphaël
+les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de
+satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons
+donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy[115], qu'il est possible
+que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché
+tiré de l'_Ane d'or_ d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
+judicieux Longhena[116], que Raphaël peut bien avoir à lui seul le
+mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant,
+il avait aidé le Pinturicchio à composer les grandes fresques de la
+cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël
+connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin,
+lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
+lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
+Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
+critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec
+tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel.
+«_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
+accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].»
+
+[Note 114: Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée
+dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complété
+dans le t. II, p. 23; édit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
+aussi dans la traduction de Longhena, Appendice nº.6, p. 927.]
+
+[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]
+
+[Note 116: _Ibid._, note.]
+
+[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
+VII, p. 101.--Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice nº
+V, p. 547 et suiv.]
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et
+terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant
+Fea et aux autorités qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnésine
+commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été _entièrement_
+achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
+l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
+la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
+second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
+nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé _toutes_ les peintures
+de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psyché, tout le
+monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard,
+qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises[119], qu'elle n'était pas
+terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par
+ses élèves[120]; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée
+dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512.
+
+[Note 118: _Notizie_, p. 4, nº 2, et notes 1 et 2.]
+
+[Note 119: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]
+
+[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]
+
+Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser
+qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de
+l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant
+le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
+traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du
+1er avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La
+Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M.
+Quatremère de Quincy[122]; et cette date nous paraît la plus probable.
+
+[Note 121: _Ib._, p. 8, nº 7, et p. 9.]
+
+[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]
+
+En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la
+prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps
+exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Héliodore_, de la _Messe
+de Bolsène_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint
+Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la
+hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se
+jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si
+gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de
+tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer,
+la déesse célébrée par Lucrèce.
+
+[Note 123: Bellori, _ut suprà_, p. 185.]
+
+ ...Hominum divumque voluptas Alma Venus.
+
+La mère de Cupidon:
+
+ Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
+ Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
+ eterno al sommo Giove[124].
+
+[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cité par Bellori.]
+
+Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le
+Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
+l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à
+son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour
+orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie
+de l'antiquité grecque et romaine.
+
+On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la
+peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les
+artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs.
+Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années
+à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première
+grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent
+encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique
+et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
+peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les
+tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque
+l'_École d'Athènes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
+ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution
+attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste.
+Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints
+et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à
+la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans
+le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse
+antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _École
+d'Athènes_, où règne dans la disposition des lieux une perspective si
+bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur
+la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus
+beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
+jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet?
+N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché,
+le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
+l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade,
+de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_École d'Athènes_ est
+la première grande composition qui ait été puisée à une autre source
+que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie
+païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la
+Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie
+d'Homère.
+
+Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité
+doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire
+de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia
+Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte
+IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de
+Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et
+voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple,
+reconstruite également par Sixte IV[125], il confia au Sanzio
+l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses
+desseins.
+
+[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]
+
+A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
+des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main
+droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté
+quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait
+facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême
+vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
+et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
+anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
+sont réellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
+leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé
+cette composition.
+
+Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux
+infernaux:
+
+ ...Deo furibunda recepto,
+
+dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent
+comme des êtres terribles et semant l'épouvante:
+
+ ...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
+ sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.
+
+On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et
+pleines de sérénité. Missirini[126], auquel nous empruntons la
+description de cette fresque, explique cette différence en disant que le
+caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de
+leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
+consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain.--Il est
+possible que cette considération ait été la raison déterminante de
+l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il
+aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt
+que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
+possédé de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses
+ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beauté
+singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit
+divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse
+perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
+c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose
+surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet
+esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
+colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien
+ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
+tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»--C'est ici le
+cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est
+le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la
+composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].
+
+[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,
+p. 209.]
+
+[Note 127: Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea
+prétend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphaël, est imitée de celle que
+Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des
+voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy.
+_Notizie_, p. 2, et note.]
+
+Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection
+dans la fresque des _Prophètes_, qui se trouve dans la même église à
+côté de celle _des Sibylles_. Cette composition, placée dans un espace
+très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux
+groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
+supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi
+David dans la force de l'âge, et le jeune Samuel, avec un ange de
+grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et
+de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un
+vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et
+grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression
+merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le
+Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus
+heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu
+au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
+par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophètes_ ne le
+cèdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le
+premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison
+de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
+après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait
+exécutée de son vivant.»
+
+A l'occasion de cette fresque des _Prophètes_, on raconte une anecdote
+qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son
+livre intitulé: _Le bellezze della città di Firenze_, etc., _ampliute ed
+accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que
+Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait
+demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la
+somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour
+juger du mérite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu
+que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]
+sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration
+naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité
+qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange
+n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne
+l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
+seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il
+avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette
+oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette
+anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
+été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la
+valeur de la fresque des _Prophètes_, nous ne saurions admettre que
+l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût
+constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même.
+Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël,
+en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré
+tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
+croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans
+les coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris
+qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au
+préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands
+maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne
+saurait comparer leur génie[130]. Nous admirons le beau, le sublime même
+dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs
+oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous
+ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses _Sibylles_ et dans ses
+_Prophètes_, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de
+Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par
+bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de
+l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec
+le célèbre Mariette[131], bon juge en cette matière: «Michel-Ange et
+Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands
+dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
+est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le
+coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même
+n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes
+supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été une
+mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger
+d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un
+ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait
+paru.»
+
+[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
+antichità di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]
+
+[Note 129: «_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
+tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
+veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.»]
+
+[Note 130: M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
+suiv.]
+
+[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des
+_Archives de l'art français_, publiées par M. de Chenevières.]
+
+[Note 132: Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard
+de Vinci.]
+
+M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511[133]: Missirini pense qu'elles
+durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en
+1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
+l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui
+constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider,
+avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de
+Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande
+élévation[135].
+
+[Note 133: Longhena, p. 101.]
+
+[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]
+
+[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]
+
+Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de
+Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
+Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il
+avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de
+Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
+ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit
+généralement: il est également incertain s'il a donné les dessins des
+peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui
+décorent la voûte et le tableau de l'autel[136], bien que le goût si pur
+de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
+terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
+le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève,
+exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée
+inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
+auteur contemporain[137], cette statue aurait été taillées dans un
+morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum
+Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
+colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
+l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des
+chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste
+qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont
+fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
+regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
+ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione,
+adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome[138], que
+Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien son
+rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à
+Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
+petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il
+consentirait à le céder[139].» On ignore ce qu'est devenue cette petite
+statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
+lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien
+remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
+et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
+et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son
+génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière
+jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de
+quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à
+Raphaël[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la
+perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa
+trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande la
+statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité
+aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins
+supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève
+Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui
+s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
+oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments
+d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui
+avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient
+son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa
+Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les
+descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la
+grâce et la beauté de cet édifice.
+
+[Note 136: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
+note.]
+
+[Note 137: Cité par Fea, p. 6, note 3.]
+
+[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, à la fin de la
+lettre LXIV.]
+
+[Note 139: Voici le passage de cette lettre:
+ «Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona
+ memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale
+ versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento
+ sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella
+ sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita
+ il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla
+ de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran
+ mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse
+ gli farei dar via delli «suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli
+ ha più quel puttino_ «_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si
+ daria all'ullimo_.»
+]
+
+[Note 140: Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.--Raphaël, né le
+8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.]
+
+Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des
+artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût
+des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
+ville de Sienne[141], dit de lui: «_Litteris modicè conspersus fuit;
+multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir
+sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
+pretii_.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu
+cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
+faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de
+ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.» Sous les
+auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à
+publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
+L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu
+longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié,
+en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
+valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison
+d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en
+sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée
+pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les
+scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
+première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition
+très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre
+Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte,
+étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
+lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs
+subséquents[142].
+
+[Note 141: T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,--Manuscrits de la
+bibliothèque Chigi, G, 11, 37.]
+
+[Note 142: Roscoë, _Vie de Léon X_, traduct. française, t. II, p.
+253 et suiv.]
+
+Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la
+famille della Rovère; il était également lié avec la famille des
+Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du
+cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II
+au pontificat.
+
+Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de
+Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
+a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu,
+lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à
+l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
+titre[143]. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste
+après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
+devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et
+ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés
+par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino
+Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait
+fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté
+de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de
+Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre
+apostolique.
+
+[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe
+vol. de la _Vie de Léon X_, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et
+suiv.]
+
+On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin
+Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps,
+et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de
+Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand
+Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
+l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le véritable
+restaurateur des lettres et des arts à Rome.
+
+Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège
+qui accompagnait le pape, et avoir indiqué _l'ordre et la marche_,
+depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur
+continue ainsi:
+
+«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
+maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
+construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en
+carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une
+plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
+et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château
+(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or:
+
+ Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
+ nunc tempora Pallas habet.
+
+«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription:
+
+ Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.
+
+«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une
+demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant
+qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre
+personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un
+entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié
+homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; à l'autre
+angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé
+au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
+flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi.
+Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et
+sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du
+milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux
+petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La
+nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers
+avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur
+celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux
+monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette
+femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
+venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
+défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait
+du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait
+encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
+Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant
+également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un
+d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
+tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient
+représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une
+d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, plus
+belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les
+traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise,
+l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était
+placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le
+Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des
+Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca,
+était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il
+n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en
+lettres d'or sur la frise:
+
+ Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus,
+ vive diù ut meritus.
+
+«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une
+la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles,
+l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre
+représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
+d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop
+prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
+suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
+généreux en toutes choses.
+
+«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je
+viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San
+Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait
+écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion à ceux
+adoptés par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:
+
+ Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.
+
+«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.»
+
+Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne
+craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de
+placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un
+précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on
+voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et
+que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de
+connaisseurs.
+
+Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place
+_di Parione_ et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé
+un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
+admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
+l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la
+façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de
+chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
+pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
+chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents
+fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on
+puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave,
+une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
+ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des
+faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus,
+statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également
+antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec
+d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc,
+tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à
+l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions
+étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
+autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à
+cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le
+cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà
+de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
+d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont
+antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
+abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir
+parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
+ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte;
+une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
+mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
+Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres
+statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et très-belles, avec
+douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été
+nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
+chefs-d'oeuvre.»
+
+Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
+direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais,
+si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres
+dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
+monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être
+exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres
+architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et
+places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une
+époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des
+anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
+de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
+été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies
+publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin
+florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les
+statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de
+tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art
+antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
+romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté,
+tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphaël et le Poussin,
+entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.
+
+Nous avons dit qu'à la suite d'une négociation dans laquelle Chigi
+montra beaucoup de désintéressement, Léon X lui avait renouvelé le bail
+des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette
+transaction, il avait toujours été considéré par les Médicis comme un
+associé et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimité qui
+régnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptême de l'un de
+ses enfants, Agostino invita Léon X, douze cardinaux et les ambassadeurs
+étrangers, à un splendide repas donné par lui à sa villa. On y servit
+les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus délicats,
+entre autres des _langues de perroquet_ apprêtées de diverses manières,
+sans doute par allusion à l'apologue d'Ésope. Le service était fait en
+vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus précieuse que
+Raphaël et d'autres maîtres avaient donné les dessins des plats et des
+vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,
+au fur et à mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le
+Tibre, qui coule le long de la salle où se donnait la fête. Le public,
+qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle
+d'or et d'argent ainsi lancée dans le fleuve, fut frappé de cette
+prodigalité inutile, et conçut la plus haute idée des richesses du
+marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scène
+inventée à l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait
+sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se décider à le jeter
+dans l'eau en pure perte; il était d'ailleurs trop amateur de la beauté
+de ses vases pour consentir à s'en séparer de cette manière. Les
+narrateurs qui ont supposé que tout ce service d'or et d'argent avait
+été bien réellement jeté et perdu au fond du Tibre, ont commis une
+erreur qu'il leur eût été facile de rectifier. La vérité est que si
+toute cette vaisselle fut lancée dans le fleuve, elle fut jetée de la
+main à la main dans un filet disposé à cet effet, Agostino n'ayant
+d'autre but que de montrer à ses convives que les plats et autres vases
+ainsi enlevés de la table ne devaient pas y être replacés une seconde
+fois[144].
+
+[Note 144: «Il convito più che regio dato ivi a Leone con 12
+cardinal, «in cui si gettavano è piatti ed altri istrumenti d'oro e
+d'argento «mano a mano nel Tevere a una rete; così non ritornando in
+«tavola.»--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans
+la note 2.]
+
+Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de
+Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il était fort
+considéré par les pontifes et par les cardinaux à cause de ses
+richesses. C'est à l'intervention du marchand siennois que le cardinal
+de Saint-Georges, Raphaël di Riario, impliqué dans le complot que les
+cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient formé contre la vie
+de Léon X[145], dut sa grâce et sa mise en liberté. Frappé d'une énorme
+amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de
+Saint-Georges eut recours à l'obligeance de Chigi, qui promit de payer
+cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:
+
+[Note 145: Voy, Roscoë, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.]
+
+«Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la présente, je
+promets de payer à Sa Saintété notre seigneur le pape Léon X, ou à qui
+Sa Sainteté ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:
+vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme
+de vingt-cinq mille ducats à Pâques de l'année 1518. Laquelle promesse
+est ainsi faite à la demande et réquisition des révérends messires
+Cesare di Riario, archevêque de Pise, Augustin Spinola, évoque de
+Pérouse, Jérôme Sansoni, évêque d'Arezzo, Octave di Riario, évêque de
+Viterbe, Thomas di Riario, évêque de Savone, François Spinola,
+protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et François Sforzia di
+Riario, pour la libération et réintégration du révérendissime Raphaël di
+Riario, cardinal de Saint-Georges, conformément à la capitulation et à
+la convention faite et célébrée entre Sa Béatitude et ledit
+révérendissime cardinal, par la main et le ministère de messire Donato
+de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre
+apostolique, et pour l'exécution de ladite capitulation la présente
+promesse est faite, sous la réserve, toutefois, des _moti proprii_ sur
+ce signés de la main de Sa Sainteté, et en foi de quoi, moi, Agostino
+Chigi, soussigné, j'ai souscrit la présente de ma propre main, à Rome,
+le 23 juillet 1517[146].»
+
+[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant
+auteur, à la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation
+dressé contre les cardinaux conjurés contre Léon X, dans le consistoire
+secret du 22 juin 1517, et tiré des archives du Vatican.]
+
+Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal
+Raphaël di Riario put recouvrer la liberté. Il en profita pour quitter
+Rome[147], où il avait vécu pendant plus de quarante ans avec splendeur,
+et où il avait fait élever, avec le cardinal Julien della Rovère, depuis
+Jules II, la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent
+_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante.
+
+[Note 147: Il alla se fixer à Naples, où il mourut en 1520.]
+
+Agostino Chigi mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,
+quatre jours après Raphaël, laissant inachevé le magnifique tombeau dont
+il avait confié l'exécution au Sanzio.
+
+Ce tombeau est placé à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148]
+dédiée à Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de
+Rome. «Elle présente un bel ordre de pilastres corinthiens et une
+élégante petite coupole. Raphaël a fait lui-même le dessin du grand
+tableau de l'autel, représentant la nativité de la Vierge, qui fut
+ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, à cause de
+la mort prématurée du Sanzio. On croit que Raphaël commença les ovales
+sous la corniche: ils furent continués par Fra Sebastiano et terminés
+par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en
+ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont été
+exécutées par le Vanini.
+
+[Note 148: Cette chapelle est la troisième en entrant dans la nef à
+gauche.]
+
+Les précieuses mosaïques qui ornent la coupole représentent les
+planètes, et le Père éternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont
+été exécutées par Marcello, Provençal; ou, comme d'autres le
+soutiennent, par le Vénitien Luigi da Pace, sur les cartons laissés par
+Raphaël lui-même, dont le génie sublime pouvait seul créer une
+composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les
+statues en marbre, entre les niches, représentant les prophètes Élie et
+Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les exécuta
+sur les dessins et sous la direction de Raphaël: les deux autres,
+figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief
+en bronze sur le devant de l'autel a été exécuté par le même Lorenzetto,
+lequel y a représenté la Samaritaine, et près d'elle le Sauveur assis,
+avec une multitude de figures de chaque côté. Le même artiste a encore
+exécuté la charmante lampe formée de trois petits enfants ailés de
+bronze, présentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].»
+
+[Note 149: Il est à remarquer que les copies de ces mosaïques
+exécutées en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de
+l'Académie romaine de Saint-Luc, près le Capitole. Un artiste étranger,
+M. Louis Gruner, après les avoir lui-même dessinées, les a publiées en
+dix planches, gravées sur cuivre à la manière de Marc Antoine, avec un
+texte explicatif de M. Antoine Grifi.]
+
+[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio
+Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.]
+
+On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement
+décorée: elle a dû son achèvement à Fabiano Chigi, descendant
+d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,
+héritier du goût de son aïeul, dépensa des sommes énormes pour
+encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place
+Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, témoignage le plus
+remarquable du génie du Bernin. L'achèvement de Sainte-Marie-du-Peuple
+et de la chapelle Chigi coûta, dit-on[151], à Alexandre VII la somme de
+près de trente-huit mille écus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce
+monument est digne de cette illustre famille; c'est là que sont ses
+tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'obélisque: celui à droite en
+entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand
+siennois méritait bien qu'on lui fît cette épitaphe:
+
+ Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifiée....
+
+[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.]
+
+Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'être
+l'ami de Raphaël et des autres maîtres éminents du siècle incomparable
+de Jules II et de Léon X.
+
+Si l'on en croit le témoignage de ses contemporains[152], la fortune du
+banquier siennois s'élevait à sa mort, tant en argent comptant qu'en
+créances, prêts ou hypothèques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de
+banque produisant intérêts, offices et autres valeurs, à la somme énorme
+de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui
+représenteraient aujourd'hui plus du triple.
+
+[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, datée
+de Rome le 11 avril 1520, adressée à Antonio di Marsilio, à Venise,
+rapportée par Longhena, appendice, nº VIII, p. 561.]
+
+Agostino laissa pour héritiers quatre enfants et un cinquième qui vint
+au monde après sa mort: ils étaient sous la tutelle de son frère
+Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copié par Fea[153] dans
+les archives du Vatican, qu'à la date du 6 mai 1521, Léon X leur
+emprunta une somme de dix mille écus d'or, à la sûreté de laquelle il
+donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets précieux
+appartenant à la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut remboursé que
+le 11 juin 1524 par Clément VII.
+
+[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.]
+
+Soit que l'immense fortune d'Agostino ait été mal administrée pendant la
+minorité de ses enfants, soit qu'eux-mêmes, devenus majeurs, aient
+dissipé les richesses accumulées par leur père, toujours est-il que la
+villa de la Lungara, ce palais embelli à tant de frais par ses soins,
+fut hypothéquée aux créanciers de ses héritiers, et vendue aux enchères
+publiques, le 24 avril 1580, en exécution d'un décret de Grégoire XIII,
+pour payer leurs dettes. Elle fut achetée à vil prix par le cardinal
+Alexandre Farnèse, nonobstant les protestations des anciens
+propriétaires qui refusèrent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente.
+Plusieurs écrivains[154] ont accusé le pape Paul III, de la famille
+Farnèse, d'avoir expulsé par violence les héritiers d'Agostino Chigi de
+la villa, pour la réunir au palais Farnèse qui se trouve placé en face,
+sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne paraît pas
+fondée[155], puisque ce n'est que longtemps après la mort de Paul III
+que la villa d'Agostino devint la propriété de la famille Farnèse[156].
+Elle en reçut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est
+connue depuis plus de deux siècles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui
+la créa, ne vit plus aujourd'hui que dans la mémoire des savants, des
+amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son
+nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus à sa magnificence. Le
+palais de la Lungara, avec le triomphe de Galatée et la fable de Psyché
+et de Cupidon, les Sibylles et les Prophètes de Sainte-Marie-de-la-paix,
+la statue de Jonas et les mosaïques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont
+inséparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les
+étrangers à Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le goût d'Agostino
+Chigi pour les arts et en même temps l'étroite amitié qui l'unit au
+divin Raphaël.
+
+[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Traité
+de la peinture_, t. II, p. 201;--Roscoë, _Vie de Léon X_, trad. franç.,
+t. IV, p. 275, note.]
+
+[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.]
+
+[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les
+domaines des Farnèse étant passés, dans le siècle dernier, aux Bourbons
+de Naples, héritiers d'Elisabeth Farnèse, dernière descendante de cette
+famille célèbre.]
+
+Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimité de notre banquier; il
+était également lié avec le Sanzio et ses principaux élèves, et plus
+particulièrement avec Jules Romain.
+
+C'est probablement pendant le séjour que le comte fit à Rome comme
+ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'août 1513 à la fin de mai 1516,
+que l'Urbinate exécuta le célèbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des
+ornements du musée du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance
+du Castiglione, de l'époque précise à laquelle il reçut ce témoignage de
+l'amitié du peintre d'Urbin; mais tout porte à croire que ce doit être
+vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce
+portrait n'est pas exécuté à la manière du Titien et de l'école
+vénitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus
+parfait pour représenter tout à la fois la ressemblance et la vie, le
+caractère dominant de la physionomie et les sentiments habituels de
+l'âme. Le comte est coiffé d'une toque noire en velours qui cache
+presque toute sa chevelure, mais qui laisse à découvert, dans toute sa
+pureté, son front large éclairé de la plus douce lumière; ses yeux bleus
+brillent d'une intelligence mêlée de bonté, et présentent bien de son
+caractère l'idée qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et
+les autres parties du visage ne sont pas très-réguliers; mais l'ensemble
+de la physionomie plaît et attire par un air de bienveillance qui fait
+contraste avec l'aspect grave, sévère et quelquefois dur des figures
+vénitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe
+longue, de couleur châtain; il se présente presque de face; il est vêtu
+d'une espèce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure
+blanchâtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plissée;
+il a les mains posées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette
+partie du tableau n'est pas achevée comme le visage, ou peut-être
+a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le modelé du
+visage, le fondu des ombres et de la lumière, l'expression de la
+physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si
+difficiles à bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, à
+coup sûr, a dû être d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit
+l'âme avec les traits de la physionomie, ce que voulait le poëte:
+
+ Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157].
+
+
+[Note 157: Nigrini, dans ses _Éloges_, p. 428, dit qu'on voit à
+Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel
+Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_.
+Mais je n'ai rien découvert sur ce portrait, pas plus que sur les
+relations du Castiglione avec le Buonarotti.]
+
+Le Bembo, dans une lettre datée de Rome, le 19 avril 1516, et adressée
+au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors à
+Rubera, ne se montre néanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le
+passage de sa lettre[158]:
+
+ «Raphaël, qui se recommande respectueusement «à vous, vient de
+ peindre notre Tebaldeo (le poëte), «avec un tel naturel, qu'il
+ n'est pas aussi semblable «à lui-même que l'est cette peinture; et
+ pour moi, «je n'ai jamais vu ressemblance si étonnante. Vous
+ «pourrez juger par vous-même ce qu'en dit et ce «qu'en pense
+ messire Antonio (Tebaldeo).--Dans «le fait, il a grandement
+ raison; car le portrait de «messire Balthazar Castiglione, ou celui
+ de notre «duc de bonne et regrettable mémoire, auquel Dieu «accorde
+ la félicité éternelle, paraissent être de la «main d'un des élèves
+ de Raphaël, pour ce qui a «rapport à la ressemblance, en
+ comparaison de celiu «de Tebaldeo. J'en suis extrêmement jalons, et
+ «je songe à me faire peindre aussi quelque jour. «--Mais voici
+ qu'après vous avoir écrit ce qui «précède, arrive précisément
+ Raphaël, comme s'il «eût deviné que je m'occupais de lui en vous
+ écrivant. «Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; «c'est que vous
+ lui envoyiez les autres sujets des «ce peintures que vous voulez
+ lui faire exécuter dans «votre salle de bains, c'est-à-dire
+ l'explication «écrite des sujets, parce que ceux que vous lui avez
+ «envoyés seront finis de peindre cette semaine. «--En vérité, ce
+ n'est point une plaisanterie: voici «qu'à l'instant m'arrive
+ également messire Balthazar, «qui me charge de vous dire qu'il est
+ décidé «à rester cet été à Rome, pour ne pas interrompre «ses
+ douces habitudes; principalement, «parce que messire Antonio
+ Tebaldeo le veut ainsi. «--Je baise la main à votre seigneurie, et
+ je me «recommande à sa bienveillance.»
+
+[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques
+italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.]
+
+Cette lettre prouve l'intimité qui régnait entre le Bernbo, le Bibbiena,
+Raphaël, le poète Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le
+Bibbiena, quoique cardinal, ne dédaignait pas de composer lui-même les
+sujets des peintures que Raphaël devait exécuter dans sa maison. Quelles
+étaient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni
+celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur
+que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance
+démontre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que
+les lettres.
+
+Quant au portrait du poëte Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on
+ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la
+vie de Raphaël, par M. Quatremère de Quincy, croit, avec le comte Luigi
+Rossi, le célèbre traducteur de la vie de Léon X, par Roscoë, l'avoir
+retrouvé en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les
+raisons qu'en donnent les deux éminents critiques paraissaient assez
+concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu
+l'oeuvre elle-même; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute
+preuve historique, on doit se montrer très-réservé à l'endroit de
+pareilles découvertes[159].
+
+[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p.
+638.--La gravure du portrait se trouve à la page 642. Ce qui me ferait
+douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du poëte
+Tebaldeo, c'est que, d'_après la gravure_, il paraît évident que le
+personnage représenté est dans toute la force de l'âge; c'est tout au
+plus s'il paraît avoir trente-cinq ans. Or, d'après le comte Rossi
+lui-même (Longhena, p. 638), le Tebaldeo était né à Ferrare en 1457. Son
+portrait ayant dû être exécuté par Raphaël au commencement de 1516,
+suivant la lettre du Bembo, il avait à cette époque cinquante-neuf ans,
+âge bien supérieur à celui que donne la gravure reproduite dans la
+traduction de Longhena.]
+
+On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de
+passer à Rome tout l'été de l'année 1516, ne voulant pas interrompre les
+douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un
+événement important vint modifier sa résolution: le duc d'Urbin, dont il
+était l'ambassadeur auprès de la cour pontificale, se vit dépouiller de
+ses États, pendant le cours de cette même année 1516, par Léon X, auquel
+il avait donné l'hospitalité, lorsqu'il était exilé de Florence avec les
+autres Médicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes
+proposé de raconter de quelle manière le pape s'empara des États de
+Francesco Maria della Rovère. Il suffira de dire que Léon X céda, dans
+cette circonstance, au désir d'augmenter la puissance de sa famille; et
+qu'en donnant l'investiture du duché d'Urbin à son neveu, Laurent de
+Médicis, il fit fléchir la justice et la loyauté devant des
+considérations politiques que la postérité a justement réprouvées[160].
+
+[Note 160: _Vide_ Roscoë, _Vie de Léon X_, t. III, p. 87 et suiv.]
+
+Cet événement mettait fin à l'ambassade du Castiglione, et devait le
+rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il était
+éloigné depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec
+empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la
+duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la
+présence de ces illustres réfugiés aura contribué à opérer un
+rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidèlement
+servis, et le marquis de Mantoue, à la famille duquel il tenait par sa
+mère. Il obtint donc la permission de rentrer à Mantoue, et il y fut
+reçu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.
+
+Le comte touchait alors à sa trente-huitième année: il y avait déjà
+longtemps qu'il songeait à se marier, c'était le plus vif désir de sa
+mère; et, lui-même, rendu plus sérieux par les graves pensées de l'âge
+mûr, il commençait à se lasser de la vie détachée qu'il avait menée
+jusqu'alors.
+
+On a prétendu que le Castiglione avait conçu, pour la duchesse Élisabeth
+d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre
+d'années, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _Éloges_,
+raconte même à ce sujet une anecdote qui est répétée par l'abbé
+Serassi[161]. Suivant cet écrivain, «le Castiglione aurait fait faire
+par Raphaël le portrait de la duchesse Élisabeth, et il l'aurait caché
+derrière un très-grand et très-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait
+savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enfermé avec ce
+portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX
+dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), écrits en entier de sa main
+en l'année 1517. Ces sonnets auraient été retrouvés en 1560 par la
+comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,
+lorsqu'elle faisait restaurer le cadre usé du miroir. Ces sonnets, comme
+les bijoux les plus précieux, tirés des trésors de la poésie italienne,
+furent communiqués aux seigneurs Volpi et publiés par eux pour la
+première fois[162].» Nigrini ajoute: «Si Paul Jove avait pu les voir,
+ils lui auraient donné les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a
+dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,
+comme il les appelle.»--Malheureusement Nigrini et les autres ont
+complètement oublié de dire ce qu'est devenu le portrait renfermé avec
+les sonnets. Si réellement cette peinture était du Sanzio, elle ne
+méritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,
+quelque beaux qu'ils puissent être. Serassi les croit réellement
+composés en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. «On sait
+d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima éperdument, et qu'il garda cette
+passion pendant un grand nombre d'années.» Que cette inclination ait
+longtemps empêché le comte de songer sérieusement au mariage, cela n'a
+rien qui doive beaucoup étonner. Il paraît même certain que, peu avant
+son retour à Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.
+
+[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286,
+notes sur les sonnets vin et VIII et IX.]
+
+[Note 162: Voyez-en le texte à l'appendice, nos III et
+IV.]
+
+Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une
+admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la
+conclusion, dans le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on
+pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce
+néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée
+qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être
+une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue
+maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la
+traduction[163]:
+
+[Note 163: Voy. le texte à l'appendice, nº V.]
+
+ «La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon
+ coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire
+ plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés
+ «fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans
+ son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses
+ sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est
+ une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère,
+ une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.--En
+ réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une
+ vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir
+ que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de
+ l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines.
+
+ «Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui
+ t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux,
+ et hâte-toi de te «guérir de cette folle erreur qui depuis
+ longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être
+ «est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui
+ ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse
+ maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la
+ douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes
+ illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le
+ bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées
+ coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton
+ propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs
+ ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence
+ «envers Dieu.
+
+ «C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait
+ mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit
+ chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la
+ flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni
+ moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne
+ sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste
+ un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de
+ succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le
+ consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme
+ «attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser
+ entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle
+ puise tant de «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.
+
+ «Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une
+ faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le
+ jouet des flots.»
+
+Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu
+de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers
+jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella,
+fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean
+Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains
+s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui
+rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut
+célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres
+démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces
+témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à
+l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite.
+
+Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des
+affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé.
+
+L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes
+de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux
+soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques
+Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En
+considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur
+dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du
+célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga
+et de deux autres dames de la famille Morosina.
+
+Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août
+1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc
+Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses
+affectueuses félicitations[164].
+
+[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]
+
+Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires
+publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du
+_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin
+qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le
+publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune
+correspondance à ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le
+Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son
+assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un
+modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles
+circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc
+Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce
+prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,
+tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces
+exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes
+distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa
+cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais
+il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se
+reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient
+dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait,
+de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la
+sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le
+principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers
+sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires
+pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France
+cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations
+que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicéron,
+rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces
+entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en
+Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes
+très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la
+duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le
+comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé
+l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami
+du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo
+da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.
+
+
+[Note 165: Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le
+_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]
+
+[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, édit. in-8 des
+_Classiques italiens_, de Milan, 1803.]
+
+Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le
+Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie
+s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être
+considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion
+les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances
+acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui
+considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur
+noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne
+voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul
+idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais,
+choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes
+italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus
+élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si
+parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il
+n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la
+justesse des expressions, on puisse comparer au traité _del
+Cortegiano_[167].
+
+[Note 167: Serassi, _ut suprà_, XXXII-IV.]
+
+Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger
+à la belle contrée _ovè il si suona_: mais ce qui assurera toujours au
+livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du
+seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que
+devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme
+accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec
+succès au livre _du Prince_ de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les
+inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia.
+Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la
+ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans
+aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris
+de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens
+les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à
+la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer
+des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints
+préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement
+digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre
+de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté,
+doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour
+parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la
+dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au
+prince[170].
+
+[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]
+
+[Note 169: _Ibid._, p. 151.]
+
+[Note 170: _Ibid._, p. 153.]
+
+Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où,
+sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour
+d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le
+plus propre à rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon
+prince_, _ou le gouvernement d'une bonne république_? Il nous a paru
+curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il
+montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans
+ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient
+pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de
+César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:
+
+[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]
+
+ «Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la
+ république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que
+ c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de
+ comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus
+ semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il
+ gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce
+ que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands
+ navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se
+ rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre
+ corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du
+ «coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient
+ gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux,
+ auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose
+ «très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup
+ d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent
+ toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les
+ abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient
+ «douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les
+ peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une
+ preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à
+ «la nature que le gouvernement des républiques.
+
+ «Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que
+ la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme
+ le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle
+ puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait
+ seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des
+ princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude.
+ Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette
+ liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il
+ arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à
+ l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par
+ colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement
+ «dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude,
+ laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se
+ corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me
+ paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres
+ ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir
+ perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir
+ tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se
+ rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car
+ on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux
+ «qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir.
+ L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car
+ leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait
+ donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom,
+ devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et
+ d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement,
+ les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux
+ «obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur
+ qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces
+ considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment
+ «d'une république est préférable à celui «d'un roi.
+
+ «Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux
+ seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières
+ de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de
+ «gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre,
+ le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient
+ _optimats_; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition,
+ ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces
+ gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la
+ tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui
+ d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et
+ aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe
+ qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à
+ l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais
+ gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le
+ pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que
+ des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce
+ qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les
+ effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires
+ entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit
+ relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est
+ pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se
+ conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins
+ utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est
+ «certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et
+ disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en
+ a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières
+ «de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des
+ maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au
+ corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons
+ princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que
+ la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières
+ est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir
+ à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a
+ encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de
+ leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que
+ l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison,
+ ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la
+ connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne
+ jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement
+ «esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile
+ d'obéir que de commander.
+
+ [Note 172: On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du
+ moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du
+ XVe siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons
+ de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour
+ d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la
+ république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une
+ famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le
+ père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement
+ républicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre
+ d'or de Saint-Mare.]
+
+ «Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière
+ doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui
+ ne sont pas «naturellement esclaves?--On doit les gouverner «avec
+ modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale
+ et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des
+ emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin
+ qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont
+ moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de
+ l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous
+ avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
+ «d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus
+ facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver
+ plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
+ issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa
+ «disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses
+ ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il
+ ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme
+ serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par
+ les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par
+ les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
+ «dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi
+ prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de
+ courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se
+ «couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de
+ Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de
+ l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer
+ «parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par
+ laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent
+ de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide
+ «desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses
+ ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les
+ dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le
+ soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour
+ «ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu;
+ de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus
+ certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la
+ «révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa
+ justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence
+ divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la
+ justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne
+ «saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus
+ éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement
+ régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples
+ «sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes,
+ lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin
+ de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur.
+ «Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne
+ doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur
+ des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes,
+ qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse
+ et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»
+
+Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage:
+Fénelon, dans son _Télémaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
+l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des
+princes, vivait au milieu d'hommes généralement sans principes, et à
+une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un
+homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
+comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on
+devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de
+sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement
+cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté
+a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence,
+elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son
+temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des
+vérités que les souverains aiment rarement à entendre.
+
+Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit
+de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 février 1519, le
+marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et
+successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le
+généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses
+relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui
+pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans
+cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
+mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.
+
+Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et
+dessiner les précieux restes des monuments antiques que le temps et le
+ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui
+servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon
+X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les
+manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
+imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à
+l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: _Congettura che una
+lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_,
+l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir
+lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
+probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le
+manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi
+ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand
+artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses
+pensées, à l'auteur du _Cortegiano_, auquel, précédemment et à plusieurs
+reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses
+peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été
+adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En
+admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste
+étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée
+en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à
+novembre de cette même année[173].
+
+[Note 173: Cette lettre est rapportée par Serassi dans les _Lettres
+du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve également dans
+Longhena, p. 531, et dans Rascoë, _Vie de Léon X_, t. IV, p. 474. Voy.
+dans le même volume, p. 275, _ad notam_, les raisons données par l'abbé
+Francesconi à l'appui de son opinion.]
+
+Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les
+sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de
+tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne
+faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à
+Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
+l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce[174],
+et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville
+de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de
+délices digne des hommes et des dieux:
+
+ Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
+ mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
+ delicias esse hominum atque Deum[175].
+
+[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert.
+Epist., lib. IV, élég. III.]
+
+[Note 175: Voy. cette élégie dans le _Recueil des lettres du
+Castiglione_, t. II, p. 297.]
+
+Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël
+quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que
+sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
+l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
+dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël:
+
+ Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
+ allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
+ Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
+ saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
+ Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
+ decipioque dies.
+
+ Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la
+ main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui
+ souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
+ répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
+ assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me
+ faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et
+ balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma
+ consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»[176].
+
+[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphaël aurait fait du
+Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
+accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
+l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
+devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]
+
+Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas
+moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière
+tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août
+1519[177].
+
+[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]
+
+ «Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir
+ de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas
+ resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous
+ avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais
+ vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que
+ lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que
+ votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous
+ vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
+ combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous
+ voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime.
+ Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit
+ que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec
+ vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à
+ Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez
+ «si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans
+ plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose
+ qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
+ «j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car
+ j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous
+ trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre
+ que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en
+ aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon
+ départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant,
+ souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
+ «constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne
+ dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»
+
+Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit
+encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette
+ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des
+troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en
+expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché
+jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
+lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
+plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
+rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner
+satisfaction à ses désirs[178].
+
+[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]
+
+Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
+jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut
+renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
+ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
+à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément
+VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même
+mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier
+chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.
+
+Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de
+vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les
+antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son
+existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours
+croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le
+6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des
+événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du
+comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à
+Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
+journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
+l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
+faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien
+portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus
+mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!--«_Io son
+sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perchè non vi è più il mio
+poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].»
+
+[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]
+
+Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage
+public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:
+
+ DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
+ arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
+ raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
+ quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
+ ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad
+ vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
+ indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et
+ quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
+ parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
+ Deberi et morti nostraque nosque mones.
+
+[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
+des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes
+expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «_Vedendo quasi il
+cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo_, _così
+miserabilmente lacerato_.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit
+lui-même cette lettre.]
+
+En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
+lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine
+était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme,
+qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de
+couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
+douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale,
+sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui
+valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
+tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du
+pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de
+l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
+deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie
+adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver,
+ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
+en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des
+troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir
+des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa
+mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione
+et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée
+de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue
+d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure
+antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est
+pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce
+de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].»
+
+Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
+Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince
+fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte
+qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire
+Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a
+ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
+monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
+secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez
+fait[182].»
+
+[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
+
+[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
+
+Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service
+d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il
+pouvait continuer à lui être utile.
+
+Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte
+s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.
+
+ «Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu
+ ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de
+ telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout
+ près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo
+ était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre
+ «chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend
+ au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de
+ ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés.
+ Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes
+ qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant
+ j'essaie de me distraire[183].»
+
+[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
+
+Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les
+Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui
+avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui
+entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le
+mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est
+plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.
+
+Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du
+marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
+prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles
+qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait
+d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
+être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui
+peint bien ses sentiments intimes[184].
+
+[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p.
+77.]
+
+ «L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui
+ est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son
+ Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
+ ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
+ «quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me
+ serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait
+ dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
+ jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter
+ «qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à
+ commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de
+ l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense
+ «des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais
+ que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je
+ considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et
+ si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé.
+ Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je
+ désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le
+ «seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable
+ qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et
+ à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter
+ «quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix
+ que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette
+ considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je
+ puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui,
+ sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu
+ égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis
+ assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis
+ un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même.
+ D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui
+ cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et
+ je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout
+ «autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces
+ considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»
+
+Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils
+Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
+sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son
+aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet
+grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants
+apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même
+idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
+fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce
+que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
+le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
+toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
+mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple
+de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît
+pleine de justesse.
+
+[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
+
+[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
+
+Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en
+perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur
+de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.
+
+Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
+particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
+pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante
+protection.
+
+Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la
+présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
+dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège,
+toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au
+commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations
+auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par
+leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à
+l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.
+
+Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de
+Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le
+plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre
+l'État de l'Église.
+
+Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
+vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
+nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet
+1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse
+d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle
+jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
+les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur
+le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui
+suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
+sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
+nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
+la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait
+accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda
+puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin,
+l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché
+dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son
+beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette
+restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
+entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de
+Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons
+services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro
+avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au
+Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et
+ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
+comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
+d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais
+rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en
+possession de ce domaine.
+
+[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di
+Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]
+
+[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.]
+
+Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le
+Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société
+des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher
+Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement
+son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son
+élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer
+la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec
+Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du
+maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur
+le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre
+à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio
+par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de
+Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier
+achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules
+Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre
+de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas
+trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il
+avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le
+constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en
+mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime
+de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre
+suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour
+Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait
+laissé de profonds regrets:
+
+ «Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse
+ paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de
+ rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence
+ «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne
+ devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses
+ serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par
+ suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre
+ «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine
+ somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne
+ voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et
+ pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une
+ dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté,
+ décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car,
+ bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou
+ «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme
+ cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût
+ certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si
+ «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est
+ un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura,
+ de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai
+ «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie,
+ non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour
+ donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime
+ pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce
+ monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules
+ fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement
+ les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].»
+
+[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74.
+Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t.
+IV, p. 8, nº111.]
+
+Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous
+les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de
+Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de
+tenter auprès du puissant cardinal.
+
+La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant
+l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de
+se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer
+au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes
+inférieures et y faisait les plus affreux ravages.
+
+ «Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à
+ sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de
+ grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les
+ familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui
+ «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de
+ faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux
+ qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de
+ manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de
+ provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante
+ mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en
+ procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint
+ «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux
+ maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent
+ la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes
+ abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus,
+ «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se
+ frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre
+ peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en
+ ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents
+ «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher
+ Dieu et parer les coups «de sa justice!»
+
+[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]
+
+[Note 191: Sa fille aînée.]
+
+Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre
+lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses
+domestiques de cette maladie[192].
+
+[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]
+
+Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI,
+c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le
+commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis
+de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.
+
+Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande
+partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance
+suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il
+remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis
+Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour
+les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de
+Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier
+1523, à Andréa Piperario, il lui disait:
+
+ «J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de
+ tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de
+ «Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et
+ auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en
+ parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce
+ «tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de
+ l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai
+ sur-le-champ[194].»
+
+Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12
+février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le
+grand seigneur et l'artiste.
+
+[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.]
+
+[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p.
+238, 239.]
+
+[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.]
+
+ «Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de
+ t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux
+ des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois
+ «si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai
+ rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à
+ Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné
+ «commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de
+ m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà
+ fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau
+ qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai
+ donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi
+ qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»
+
+[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement,
+semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui
+est au Louvre.]
+
+Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que
+dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12
+avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197].
+
+ «Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé
+ quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats.
+ Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous
+ écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui,
+ j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une
+ grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis
+ les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du
+ mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez
+ plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il
+ «vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait
+ venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il
+ trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché,
+ «je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus
+ acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se
+ présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et
+ pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il
+ appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on
+ l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop
+ cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent.
+ Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente
+ ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats
+ de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le
+ cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco,
+ «parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente
+ plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître
+ Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit
+ «avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout
+ ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du
+ tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera
+ très-bien fait.»
+
+[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du
+Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p.
+105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28
+mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V,
+nº LXXX, p. 241]
+
+On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198],
+qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés
+à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,
+
+ «parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je
+ désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous
+ paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»
+
+[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est
+dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,
+sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.]
+
+Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour
+Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29
+juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée
+antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de
+Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à
+Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit,
+ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année
+suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures
+indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi
+par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.
+
+[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]
+
+[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.]
+
+Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien
+VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes
+et de tous les littérateurs.
+
+ --«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari[201], peu s'en fallut que
+ Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,
+ Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de
+ faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux
+ libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes
+ «songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de
+ talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la
+ mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda
+ sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts
+ commencèrent à renaître.»
+
+[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanché, t.
+V, p. 36.]
+
+Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui
+envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme
+son ambassadeur extraordinaire.
+
+Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était
+chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à
+Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire
+exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,
+Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du
+comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524,
+après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les
+fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée,
+la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation
+faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette
+composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain,
+l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on
+remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de
+Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].
+
+[Note 202: Vasari, _ut suprà_, p. 39.]
+
+Suivant Vasari,
+
+ «le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à
+ Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une
+ «maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour
+ lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme
+ qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du
+ «velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant
+ qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval
+ favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].»
+
+[Note 203: Vasari, p. 42.]
+
+Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même
+présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons
+volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain,
+ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules
+Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8
+de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses
+lettres datées de Rome.
+
+Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules
+Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les
+admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps
+et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses
+fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome.
+Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de
+Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons
+particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il
+contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations
+auxquelles elle était exposée depuis des siècles.
+
+ «Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être
+ presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine
+ qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements,
+ chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins
+ «qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable:
+ car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville,
+ élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après
+ ses «dessins.»
+
+[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 à 51.]
+
+[Note 205: P. 50, _ut suprà_.]
+
+Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais
+longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y
+termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.
+
+On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était
+fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette
+ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne
+crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa
+brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle
+fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait
+non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu
+pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore
+également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et
+d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.
+
+[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p.
+360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette
+cérémonie.]
+
+Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par
+l'empereur et par le marquis de Gonzague.
+
+ «Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se
+ passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de
+ toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune
+ «faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu
+ de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis
+ San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés;
+ «il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux
+ de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le
+ duc[208].»
+
+Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée
+précieux.
+
+[Note 207: Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de
+la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]
+
+[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]
+
+Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son
+maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la
+disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions,
+il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout
+le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par
+le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école
+vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du
+Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser
+au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux
+charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain
+ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne
+s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa
+lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et
+dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un
+seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé
+en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi
+d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de
+Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans
+l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de
+Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius:
+
+
+[Note 209: P. 102.]
+
+[Note 210: Liv. III, chap. VII.]
+
+ «Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est
+ extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient
+ «exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de
+ modèles pour en composer un tout «accompli.»--«Assurément, lui
+ répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.»
+
+--Platon, dans sa _République_, disait de son côté:
+
+ «Pensez--vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent
+ «dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et
+ accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un
+ semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!»
+
+[Note 211: Liv. V.]
+
+[Note 212: Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par
+le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de
+Lucques, à la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli
+Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846,
+in-12, t. III, p. 56 et suiv.]
+
+--Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant
+ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,
+mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au
+Castiglione dans la lettre précitée,
+
+ «_en suivant une certaine idée qui lui venait_ «_à l'esprit, idée
+ qui portait en soi_ «_un sentiment élevé de l'art_.»
+
+Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son
+génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à
+idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre
+de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais
+telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la
+composition, il n'est pas inférieur à son maître.
+
+Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis
+de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en
+Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il n'est
+pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque,
+n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de
+Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio,
+comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,
+Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti,
+Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les
+plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci,
+Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,
+le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami,
+l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare,
+le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le
+Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de
+ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir
+l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,
+d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a
+pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur
+apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à
+une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste
+envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection
+qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de
+l'art; non qu'elle fît naître le génie, mais elle lui permit de se
+donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce
+qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules
+II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à
+Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à
+Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à
+Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et
+Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour
+du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés
+les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces
+princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la
+postérité.
+
+Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à
+cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré
+les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et
+particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis
+un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de
+circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son
+esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté
+les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du
+puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie
+et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19
+juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus
+pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission
+avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les
+puissances chrétiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec
+empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission
+sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce
+prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son
+ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le
+Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il
+l'écrivait à sa mère[214] d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange
+et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.»
+Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il
+devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour
+cardinal.
+
+[Note 213: Lett. à sa mère, du 4 août 1524, CIX, t. Ier,
+p. 86.]
+
+[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]
+
+Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en
+Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome
+percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les
+bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les
+dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en
+reconnaît l'importance en écrivant à sa mère [215], que «l'office de
+collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les
+revenus en sont encore considérables.»
+
+[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]
+
+Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec
+une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait
+accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le
+marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours,
+reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous
+n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur
+l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du
+Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il
+suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,
+pour aller gagner la frontière d'Espagne.
+
+Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée
+à Madrid et la réception qui lui a été faite.
+
+ «Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en
+ cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans
+ la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par
+ ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser
+ la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures
+ «paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que
+ les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans
+ cette occurrence[216].»
+
+[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]
+
+Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions
+de la France. Le roi François Ier venait d'être fait prisonnier à
+Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles
+était arrivée en même temps que le comte à Madrid, et y avait causé une
+grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir
+écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de
+cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria
+Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à
+cette bataille[218].
+
+[Note 217: Même lettre, au commencement.]
+
+[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167,
+t. Ier.]
+
+Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations
+conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens
+peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur
+la captivité de François Ier, sur les conditions de sa mise en
+liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était
+alors parvenu à l'apogée de sa gloire.
+
+Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie,
+ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à
+Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence,
+chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de
+_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les
+livres d'amour de maître Lione Ébreo[219].
+
+[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario,
+XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]
+
+Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son
+_Cortegiano_, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien
+digne, par son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet
+ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée
+de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise
+les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet
+ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse
+courir des copies incomplètes et remplies de fautes[220].
+
+[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]
+
+Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de
+l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de
+Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas
+retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au
+souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer
+dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano
+Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione
+donne de sa détermination dans la préface de son _Cortegiano_, adressée
+à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva[221].
+
+[Note 221: Voy. cette préface, p. VII et suiv.]
+
+En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la
+composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression
+causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient
+laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu
+d'une solitude pleine de douleur[222].
+
+[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]
+
+Ces sentiments étaient entretenus par sa position politique: le comte
+avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne
+cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le
+rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi
+les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son
+esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les
+détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre,
+toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du
+souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations
+pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé,
+ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il
+négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner
+positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même
+confiance.
+
+Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la
+nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon,
+le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne
+s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième
+siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien
+que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce
+prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François
+Ier, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du
+connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour
+son propre compte que dans l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une
+armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les
+religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il
+livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en
+holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque,
+le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de
+personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la
+capitale du chef des fidèles.
+
+Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une
+longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre côté, il
+parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges
+et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous
+ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur
+promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans
+ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance,
+comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de
+Rome.
+
+[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV,
+XXIV, p. 147.]
+
+C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un
+pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des
+ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et
+Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel
+l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année
+1527[224].
+
+[Note 224: Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien
+et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du
+Castiglione_, t. II, p. 169-170.]
+
+Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des
+prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles
+opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de
+différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge
+catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le
+gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé
+l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les
+accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et
+les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si
+les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas
+cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de
+Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le
+Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les
+accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui
+étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été
+nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles
+n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était
+ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les
+soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de
+Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux
+évêques et aux membres du clergé romain. Le comte, tout en
+reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine
+s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur,
+prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un
+secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un
+ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas
+d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats
+impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].» Enfin, dans
+toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à
+l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre
+courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par
+ses soldats dans la capitale de la catholicité.
+
+[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du
+Castiglione_, p. 175 et suiv.]
+
+Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour
+résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait
+vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le
+gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le
+souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses
+calomnies.
+
+[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]
+
+Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du
+nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son
+estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable.
+Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et
+l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.
+
+Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227],
+à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait
+laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à
+cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.
+
+[Note 227: T. II, p. 363.]
+
+ «Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis
+ si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop
+ d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:
+
+ «Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»
+
+La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain
+pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui
+avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la
+destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa
+santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de
+Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de
+souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait
+alors cinquante ans deux mois et un jour.
+
+Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en
+éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la
+cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la
+cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.
+
+Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de
+son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref
+très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien
+adresser à sa pauvre mère.
+
+Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les
+savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à
+déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,
+à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux
+témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des
+éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228].
+
+[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.]
+
+Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après
+lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et
+déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle
+qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules
+Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville,
+avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:
+
+ BALDASSARI CASTILIONI.
+
+ MANTUANO.
+
+ Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis
+ litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido
+ Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis
+ legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae
+ res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de
+ instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V,
+ imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,
+ magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses
+ II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.
+ Anno Domini MDXXIX.
+
+Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des
+agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et
+militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans
+lesquels il trouvait les plus agréables délassements.
+
+Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des
+lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,
+comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de
+gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être
+pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture
+et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de
+cour véritablement digne de ce nom.
+
+Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur
+l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes
+les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce
+qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle,
+et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.
+
+[Note 229: Libº Iº, p. 86.]
+
+[Note 230: _Ibid._, p. 122.]
+
+ «C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans
+ broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup
+ le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur
+ consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec
+ beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles
+ n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on
+ y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas
+ lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais
+ j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement
+ «de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une
+ expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont
+ également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances
+ parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité
+ «beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression
+ musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre
+ violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La
+ voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces
+ instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une
+ connaissance suffisant.».
+
+ «...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique,
+ je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société
+ intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à
+ «faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce
+ que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui
+ l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons;
+ «d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui
+ l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la
+ foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la
+ condition obligée «de toute composition musicale doit être la
+ discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les
+ «circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour,
+ qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances,
+ et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés
+ ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement,
+ il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un
+ «homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de
+ rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au
+ milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire
+ médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante
+ des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est
+ une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se
+ plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des
+ coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis
+ répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les
+ pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui
+ avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour
+ jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux
+ pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce
+ plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de
+ rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec
+ accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans
+ le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces
+ graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir
+ divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en
+ entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient
+ ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux
+ effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus
+ grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de
+ cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez
+ faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que
+ ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de
+ ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la
+ comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien
+ plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles
+ puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux
+ variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne
+ pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les
+ oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on
+ «puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent
+ ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le
+ délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»
+
+Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du
+dessin.
+
+ «Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et
+ qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture.
+ Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on
+ considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un
+ gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens,
+ principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens
+ nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture,
+ comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang
+ des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il
+ fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la
+ peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble
+ famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été
+ nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre.
+ Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles
+ d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son
+ «nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille
+ illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres
+ dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la
+ «connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs,
+ cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de
+ son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On
+ compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles
+ illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa
+ noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles,
+ «principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des
+ sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses;
+ lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans
+ l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les
+ représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet
+ «art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de
+ l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant
+ des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par
+ «les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des
+ fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et
+ de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau
+ «composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut
+ parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de
+ louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la
+ «connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux
+ qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en
+ grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le
+ «dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en
+ «convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui
+ existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire,
+ néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la
+ beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une
+ beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a
+ dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que
+ la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses
+ «compositions.»
+
+ [Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.]
+
+ «Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo,
+ Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble,
+ dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre
+ plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»
+
+ [Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la
+ découverte du Laocoon; voir p. 82.]
+
+ «Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la
+ statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus
+ réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la
+ peinture.»
+
+ «Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues
+ sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire
+ qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer
+ longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la
+ peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la
+ peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport,
+ la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas
+ «aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister
+ encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est
+ beaucoup plus «agréable.»
+
+ «Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez
+ contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela
+ uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël.
+ Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui,
+ dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est
+ impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré
+ de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt
+ l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je
+ «conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que
+ l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire
+ que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de
+ la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les
+ membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion
+ «que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne
+ voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les
+ yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai
+ que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus
+ difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est
+ impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas;
+ mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient
+ n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de
+ suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant
+ meilleure.»
+
+ «Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge
+ de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que
+ je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle
+ «d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je
+ parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire
+ que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois,
+ il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que
+ «l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues
+ soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture
+ ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de
+ choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les
+ lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne
+ la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait
+ rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition,
+ «à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la
+ sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il
+ reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il
+ fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit
+ point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre
+ sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet,
+ il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir
+ faire les membres en raccourci et représenter «leur
+ raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la
+ ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion
+ des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des
+ lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur
+ perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou
+ moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit
+ «de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en
+ reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses
+ colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins
+ peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le
+ brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la
+ couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures,
+ «l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les
+ flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel,
+ l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés,
+ dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer
+ ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les
+ forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les
+ villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut
+ reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la
+ «peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233],
+ et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la
+ perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par
+ quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les
+ souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans
+ les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des
+ ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les
+ autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements
+ «que par les principaux citoyens.»
+
+[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº
+IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle
+le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]
+
+Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui
+abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui
+avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de
+Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le
+feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis;
+après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul
+Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe,
+l'interlocuteur du Castiglione ajoute:
+
+ «Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait
+ quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et
+ apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand
+ «mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors
+ même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que
+ de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes,
+ des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des
+ «intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide
+ à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la
+ délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout
+ «le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux.
+ Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause
+ d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant
+ à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme
+ ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas
+ peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand
+ contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier
+ cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»
+
+ «Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et
+ dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis
+ certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de
+ «plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez
+ nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»
+
+ «Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la
+ beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui
+ portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que
+ «vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième
+ partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes
+ aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez
+ comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection
+ «tient plus de place que l'impression de la «beauté.»
+
+ «--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le
+ plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la
+ beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du
+ «plaisir.»
+
+ «Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer
+ notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le
+ savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous
+ certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais,
+ par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte
+ que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont
+ vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que
+ nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun
+ «doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux
+ apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en
+ juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense
+ qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la
+ beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce
+ qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait
+ seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina
+ «Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état
+ que lui-même d'en apprécier «toute la perfection. N'avez-vous pas
+ lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi
+ beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait
+ choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure
+ d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de
+ poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par
+ celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?»
+
+On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui
+ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais
+qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au
+comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que
+le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire
+choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].
+
+[Note 234: «_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero
+la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole
+riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,
+mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si
+trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni
+giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla
+mente_. _Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben
+m'affatico d'averla_.» Recueil de Bottari, t. II, nº V, p.
+23-24.]
+
+Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le
+Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-même possédé
+quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la
+peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à
+la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de
+Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson _Traité de la peinture_ les
+principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas
+à se soumettre.
+
+En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione,
+nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit
+toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,
+de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la
+droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent
+au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent
+comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue
+maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième
+siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre
+dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui
+n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas
+satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est
+redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables
+édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute
+espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint,
+qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le
+montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en
+apprenant la mort du Castiglione: «_Io vos digo que es muerto uno de los
+mejores cavalleros del mundo_.»--«Je vous dis que la mort vient de
+frapper un des hommes les plus accomplis du monde.»
+
+[Note 235: «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non
+sodisfare al vostro.»--Lettre précitée, _ut suprà_.]
+
+[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui
+annoncer sa mort.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PIETRO ARETINO
+
+Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de
+Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever,
+malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses
+relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,
+qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui
+tiennent une si grande place dans sa vie.
+
+Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité
+qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce
+dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut
+très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à
+la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de
+l'Europe[237].»
+
+[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold
+Leclanché.]
+
+Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il,
+aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il
+jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement lié avec le
+Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce
+dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas
+infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître,
+et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour
+faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or[238].»
+
+Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de
+l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les
+artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des
+liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque
+veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est
+certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus
+grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de
+temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité,
+qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son
+amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes
+et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,
+et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin
+la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire
+des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante
+qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de
+trente années avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres
+illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra
+Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il
+Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon
+Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,
+Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.
+
+[Note 238: _Vie de l'Arétin_, par le comte Mazzuchelli. Padova,
+Comino, 1741. ln-12, p. 85.]
+
+Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses
+relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et
+les plus influents du seizième siècle.
+
+Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au
+lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est
+indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres.
+Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des
+relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a
+écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité,
+révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de
+l'auteur sur les hommes et sur les choses.
+
+Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses
+nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages
+célèbres, et les réponses qui lui sont adressées offrent les
+renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le
+lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des
+documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,
+il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances
+de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie
+donnée par le comte Mazzuchelli.
+
+Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit
+fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en
+rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre
+du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le
+tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de
+Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre
+souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de
+Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y
+resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il
+avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été
+inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était,
+dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle
+enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo.
+
+ Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor
+ possa[239].
+
+Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville,
+et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme
+diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère[240].
+
+[Note 239: Purgat., XIV, 46.]
+
+[Note 240: Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.]
+
+Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la
+subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il
+avait de bon dans l'esprit[241].
+
+[Note 241: «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è
+venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di
+àrezzo.»--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui était lui-même
+d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.]
+
+Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et
+passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il
+dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui
+lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,
+ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que
+des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses
+comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des
+citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que
+très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de
+Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,
+Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans
+doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours
+reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le
+jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, poussé par le désir de voir
+Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On
+ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on
+sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison
+d'Agostino Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs
+de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa
+plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui,
+lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII.
+
+[Note 242: _Lett. de l'Arétin_, t. Ier, p. 48.]
+
+C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël
+et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les
+autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs
+en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi,
+qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour
+orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées
+dans le sac de Rome[243].
+
+[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, nº XXXI,
+_ad nota_.]
+
+Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de
+l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches.
+On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la
+publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de
+l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et
+dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se
+réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas
+longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du
+cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de
+Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce
+prince, doué d'un grand talent pour la guerre, engagé d'abord au
+service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François
+1er, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi
+de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance
+et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome,
+obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y
+prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant
+permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était
+au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses
+amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de
+poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu
+obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta
+Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec
+lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce
+capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la
+jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo.
+
+Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra
+une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva
+toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa
+mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,
+son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni.
+
+Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise,
+et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du
+tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de
+cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et
+considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527,
+quelques mois après le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli
+par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à
+l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa
+protection.
+
+[Note 244: Il eut lieu le 27 août 1527.]
+
+Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la
+visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans
+laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage
+qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III
+(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait
+accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois
+de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant.
+Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans.
+
+Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit
+qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long
+séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les
+autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste
+maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces
+artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier
+sur l'école tienne.
+
+On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la
+plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.
+Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la
+plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le
+peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres
+ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez
+et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien
+ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette
+recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais
+dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que
+pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule
+production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla
+jusqu'à lutter avec son rival François Ier, pour s'assurer presque
+exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela
+en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg
+en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait déjà exécuté deux
+fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en
+1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé
+par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la
+considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à
+l'impératrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage
+de son livre de la _Chaste Sirène_, c'est-à-dire de ses poésies,
+composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il
+était alors éperdument épris[247].
+
+[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé:
+_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc.,
+Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y
+est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par
+Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc.
+Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: _Les
+Arts italiens en Espagne_ (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des
+monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le
+Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et
+qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le
+portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de
+comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de
+Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule
+que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que
+Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le
+diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve
+absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs
+qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le
+même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce
+serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de
+l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les
+personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe
+aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage
+très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en
+1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre
+de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Arétin_, t. Ier,
+citées par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307,
+308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale
+Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534,
+réfute complètement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens
+en Espagne_.]
+
+[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, IIº
+XXXI.]
+
+[Note 247: _Lettres de l'Arétin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.]
+
+L'impératrice le récompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se
+montrer reconnaissant, l'Arétin engagea le Titien à lui envoyer un
+tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un
+grand éloge dans la lettre qu'il écrivit à l'artiste le 30 novembre
+1537[248].
+
+[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, nº XXIV.]
+
+Vers la même époque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovère, duc
+d'Urbin, général des troupes de l'Église, de Florence et de Venise. A
+l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux
+chef-d'oeuvre[249], l'Arétin écrivit la lettre suivante à Véronica
+Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composés en
+l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.
+
+[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.]
+
+[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguené dans
+la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.]
+
+«Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demandé et que
+j'ai composé d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de même qu'il
+ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de même, aussi, je
+ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honoré. En le
+contemplant, j'appelai la nature elle-même en témoignage, et lui
+arrachai l'aveu que l'art s'était transformé en elle-même. Tout, dans ce
+portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,
+atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mêmes qui ont
+servi à le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure,
+mais découvrent la virilité de son âme. Dans le brillant de l'armure
+dont il est revêtu, on voit se réfléchir le vermillon du velours qui la
+double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les
+panaches de son casque! et comme ils sont répétés vivement dans les
+reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait
+dire que les bâtons de commandement que lui donnent l'Église, Venise et
+Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort à
+l'immortel génie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a
+frappés? César connaît bien tout le prix de cette vivante peinture, lui
+qui, la voyant à Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des
+victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalité. Lisez donc ce
+sonnet, avec un autre, à la louange de la duchesse d'Urbin, et louez
+surtout ici le désir qui m'anime de célébrer ces grands personnages,
+plutôt que le style de mes faibles vers.
+
+ «Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte
+ Rassémbro d'Alessandro il volto e 'l petto,
+ Non fisse già di pellegrin subietto
+ L'alto vigor che l'anima comparte;
+ Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte
+ Fuor mostra ogni invisibile concetto:
+ Però 'l gran duca nel dipinto aspetto
+ Scuopre le palme entro al suo core sparte.
+ Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,
+ L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,
+ Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.
+ Nel busto armato e nelle braecia pronte
+ Arde il valor che guarda dal periglio.
+ Italia sacra a sue virtuti conte.
+
+ L'union de' colori, che lo stile
+ Di Tiziano ha distesi, esprime fora
+ La concordia che regge Lionora
+ Le ministre del spirito gentile.
+ Seco siede modestia in atti umile,
+ Onesta nel suo abito dimora,
+ Vergogna il petto e il crin le vela e onora,
+ Le affigge amor il guardo signorile.
+ Pudicizia e Beltà, nimiche eterne,
+ Le spazian nel semblante, et fra le ciglia
+ Il tuono delle grazie si discerne.
+ Prudenza il valor suo guarda e consiglia
+ Nel bel tacer; l'altri virtuti interne
+ L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].»
+
+[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, nº XXIX.]
+
+Il est probable que ces sonnets valurent à leur auteur quelques-uns de
+ces présents qu'il ne dédaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui
+étaient pas offerts.
+
+Plus d'une fois, l'Arétin servit d'intermédiaire entre le Titien et les
+amateurs qui désiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme
+aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les
+faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est à sa recommandation, que le
+Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme
+fort riche, un tableau de la naissance de Jésus-Christ, qu'il attendait
+depuis longtemps[252]. D'un autre côté, nous voyons, par une lettre
+adressée, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit
+cadeau d'un tableau de son ami, représentant saint Jean tenant un agneau
+dans ses bras, tableau dont il vante la beauté[253].
+
+[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, nº XXX.]
+
+[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, nº
+XXVIII.]
+
+S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'école vénitienne, on
+pourrait croire que les éloges que l'Arétin prodigue aux oeuvres de
+l'artiste ont été dictés par l'amitié qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on
+voit, à l'église Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre
+de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n'a fait
+que rendre hommage à la vérité, en comparant cette composition aux
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possède l'Italie. Dans la
+lettre qu'il écrivait à ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur
+Tribolo, son ami[254], après l'avoir remercié d'un groupe du Christ
+mort, entre les bras de sa mère, que le sculpteur avait exécuté à son
+intention, il ajoute:...«A la vue du martyre de saint Pierre, vous et
+Benvenuto Cellini, vous avez été frappés de stupeur, et vous avez
+compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,
+imprimées sur le front et dans l'expression du saint renversé par terre.
+Vous vous êtes émerveillés du froid et de la couleur livide qui se
+montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrémités du corps, et
+vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise à la vue du disciple
+qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lâcheté mêlé à la
+pâleur que donne la frayeur. En vérité, vous avez raison de dire que ce
+tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe
+d'anges dans l'air! Comme ils se détachent bien des arbres, qui ornent
+la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que
+le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts
+d'herbes!»--Ces éloges n'ont rien d'exagéré: Vasari, qui avait vu ce
+chef-d'oeuvre quelques années après qu'il venait d'être fini, dit que
+jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achevé
+et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands
+maîtres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un défaut_; et l'abbé Lanzi,
+qui préfère, comme Vasari, l'école florentine à celle de Venise,
+reconnaît que «le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de
+saint Antoine, à l'école de ce saint à Padoue, sont des scènes tellement
+émouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver
+une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou
+plus attendrissante par l'air de la victime[256].» Suivant Vasari, le
+doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit
+allouer, dans la salle du grand conseil, l'exécution de la déroute de
+Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie
+au milieu d'une effroyable tempête. Cette composition, entièrement
+d'après nature, était regardée, au dire du même auteur, comme la
+meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.
+Malheureusement ce chef-d'oeuvre a péri en 1576, dans l'incendie du
+palais de Saint-Marc.
+
+[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, nº XXIII.]
+
+[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.]
+
+[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.]
+
+Le Titien consultait surtout l'Arétin sur l'effet de ses tableaux: nous
+en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du
+6 juillet 1543, que l'Arétin lui écrit au sujet du portrait de la fille
+de Robert Strozzi[257]. «J'ai vu, compère, le portrait que vous avez
+fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent
+gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que
+si j'étais peintre, je serais désespéré, bien qu'en voyant votre
+tableau, il me fallût comprendre la cause de mon désespoir. Il est bien
+vrai que votre pinceau a réservé ses chefs-d'oeuvre pour votre verte
+vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,
+j'affirme, dans toute la sincérité de ma conscience, qu'il est difficile
+d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mérite
+d'être préféré à toutes les autres productions de la peinture:
+tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,
+bien que l'art nous force à reconnaître qu'elle n'est pas vivante. Je
+voudrais louer le petit chien caressé par la jeune fille, si la vivacité
+de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant
+que l'étonnement que me cause cette peinture m'ôte la parole et me ferme
+la bouche[259].»
+
+[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, nº XXIX.]
+
+[Note 258: Le Titien, étant né à Cadore en 1477, avait, en 1543,
+soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait naître en 1480,
+mais il est victorieusement réfuté par Ticozzi, _Vite dei pittori
+Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.]
+
+[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau
+était, de son temps, à Rome, dans le palais des ducs Strozzi.]
+
+C'est à cette époque que l'Arétin fit un voyage à Vérone, et dans
+d'autres villes des États vénitiens, pour présenter ses hommages à
+Charles-Quint. On connaît l'accueil que lui fit ce prince: aussitôt
+qu'il l'eut aperçu, il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite et
+s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé à son logement,
+l'empereur le retint pendant qu'il expédiait ses affaires: l'Arétin
+profita de cette occasion pour lui réciter le poëme qu'il avait composé
+à sa louange[260].
+
+[Note 260: _Vie de l'Arétin_, p. 56.--_Lettres de l'Arétin_, t. II,
+36, 37, 40.]
+
+Ces honneurs ne l'empêchaient pas de regretter Venise, sa patrie
+d'adoption: il écrivait de Vérone, en juillet 1543, à son ami Titien?
+«Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitôt son
+arrivée ici, après m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir
+salué de votre part, s'est informé, dans le désir de vous tranquilliser,
+des motifs qui avaient pu, à la persuasion du duc, me décider à quitter
+le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'étonnant que vous ne puissiez
+le croire, lorsque je doute encore moi-même de ne pas être dans la ville
+que j'admire? Aussi, je répondis au chevalier qui me rapportait vos
+paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,
+lui? C'est une vérité, frère, que j'ai une idée de voir le grand canal,
+et je ne mets pas une fois le pied à l'étrier sans regretter le repos
+que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user
+ses vêtements et dépenser son argent que de monter à cheval: aussi, que
+je m'échappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je
+laisse les empereurs à leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,
+je n'abandonnerai ma retraite aussi à la légère. Au prix de la noble, de
+la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent
+des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, dès que j'aurai baisé
+les genoux de César, je rentrerai dans ma patrie de prédilection, en
+prêtant le serment solennel de n'en plus sortir[262].»
+
+[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.]
+
+[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, nº XXXII.]
+
+Il revint effectivement à Venise, peu de temps après, comblé des
+présents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une
+fièvre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'année 1544. C'est à
+cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, dédiés au
+duc d'Urbin et intitulés: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla
+quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263].
+
+[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il
+existe un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque impériale.]
+
+Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fièvre; et une lettre
+adressée à son ami Titien, en mai 1544[264], en même temps qu'elle peint
+ses souffrances, nous présente un magnifique tableau du grand canal, et
+fait une admirable description du coucher du soleil à Venise.
+
+[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, nº XXXVI.]
+
+«Aujourd'hui, mon cher compère, ayant fait violence à mes habitudes en
+soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse
+fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me
+levai de table, rassasié de ce désespoir qui ne m'avait pas quitté
+depuis que je m'y étais assis; alors, m'appuyant les bras sur la
+balustrade de la corniche de la fenêtre, et laissant pencher ma poitrine
+et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me
+mis à regarder l'admirable spectacle que présentait la réunion
+innombrable des barques qui, remplies d'étrangers non moins que de
+Vénitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le
+grand canal lui-même, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A
+peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montées par
+un nombre égal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les
+flots, que je pris beaucoup de plaisir à voir la foule qui, pour jouir
+du spectacle de la régate, s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur la
+rive des Camerlingues, à la Poissonnerie, sur le passage de
+Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les
+rassemblements qui s'étaient formés de côté et d'autre s'en retournaient
+à leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,
+comme un homme que la tristesse rend insupportable à lui-même et qui ne
+sait quel emploi faire de son esprit et de ses pensées, je reporte mes
+regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le créa, ne fut
+jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumières.
+En effet, la perspective aérienne était telle que voudraient pouvoir la
+représenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas
+être vos égaux, ainsi que vous allez le voir par mon récit. D'abord, les
+bâtiments, bien que construits en véritables pierres, paraissaient d'une
+matière artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperçus vif et pur à
+certaines places, et trouble et terne à d'autres. Considérez encore le
+merveilleux spectacle que me donnèrent les nuages formés d'une vapeur
+condensée: dans la principale échappée de vue, ils paraissaient
+suspendus au milieu des édifices dont ils rasaient les toits, et ils
+s'étendaient ainsi jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'horizon; tandis
+que, sur la droite, l'air était comme chargé d'une épaisse fumée qui se
+répandait en flocons noirâtres. Mais je fus surtout émerveillé des
+diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochés
+brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus éloignés
+étaient empourprés d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec
+quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et
+les éloignait des palais, de la même manière que le Titien les repousse
+et les fait paraître éloignés dans ses paysages! Dans certaines parties,
+on voyait apparaître un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,
+réellement composé par le caprice de la nature, cette maîtresse des
+maîtres. Par l'opposition des lumières et des ombres, elle présentait en
+relief ce qui demandait à être vu en relief, et dans un fond obscur ce
+qui exigeait une dégradation dans les teintes. Je fus tellement frappé
+de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de
+l'intelligence de votre esprit, je m'écriai trois ou quatre fois: O
+Titien, où es tu? En vérité, si vous aviez peint ce que je vous décris,
+vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,
+lorsqu'ayant contemplé ce que je viens de vous raconter, j'en conservai
+le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette
+merveilleuse peinture.»
+
+En lisant cette admirable description, on voit que l'Arétin, ami du plus
+grand des peintres coloristes, savait lui-même apprécier en artiste les
+grands effets des ombres et des lumières. Il avait dû sans doute à son
+intimité avec le Titien de perfectionner son goût et d'apprendre à
+connaître l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs
+demi-teintes et leurs dégradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,
+quoiqu'il paraisse avoir préféré l'école coloriste du Titien à toutes
+les autres, il ne parle jamais de Raphaël ou de Michel-Ange qu'avec les
+plus grands éloges, et il admirait ces deux grands maîtres à l'égal du
+Titien. Aussi, malgré les exagérations souvent ampoulées de ses
+louanges, les jugements qu'il a portés des principales oeuvres des
+artistes de son temps ont été depuis confirmés par les critiques les
+plus accrédités et les plus célèbres.
+
+Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empêcher
+ses ennemis de l'accuser d'avoir apporté peu de soin aux peintures dont
+il avait été chargé pour le palais ducal. Une lettre de l'Arétin, de
+février 1545, en nous révélant cette circonstance, nous apprend aussi
+que la sérénissime république lui avait rendu complètement justice, en
+repoussant cette calomnie. On sait qu'après la mort de Gian. Bellini, le
+Titien, ayant achevé dans la salle du grand conseil le tableau dans
+lequel Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc,
+fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la
+gorge, le sénat le récompensa en lui accordant, dans l'entrepôt des
+Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel était de
+trois cents ducats. L'obligation imposée à cet office était de faire, à
+chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus
+seulement. Ce portrait était ensuite exposé dans une salle publique du
+palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges
+Loredano, Grimani, Andréa Gritti, son protecteur; Pietro Landi,
+Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise, et Venerio[266]. Il excellait
+dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpassé ni
+même égalé. Il fit, en 1545, pour l'évêque Paul Jove, ami de l'Arétin et
+le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prélat devait
+placer dans la collection des portraits qu'il possédait de la main des
+plus fameux artistes[267].
+
+[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.]
+
+[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.]
+
+[Note 267: Bottari, t. III, p. 128, nº XLII.]
+
+En répondant à la lettre par laquelle l'Arétin lui annonçait l'envoi de
+ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
+esquisse coloriée de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
+collection de portraits[268].
+
+[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, nº LXXIII.--Le duc Cosme
+fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
+dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.]
+
+Cette même année, le Titien se rendit à Rome, qu'il n'avait pas encore
+visitée, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
+duc Ottaviano Farnèse. Pendant son séjour, dit Vasari[269] il fut comblé
+de présents par le pape et ses neveux. L'Arétin lui écrivit à cette
+occasion, en octobre 1545[270], pour le féliciter de cette réception, et
+le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
+qui avait quitté Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
+au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir à
+Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de
+Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Arétin savait admirer les
+grands dessinateurs à l'égal des grands coloristes.--«Que vous
+regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a poussé à
+visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
+facilement; mais, si vous êtes émerveillé en la voyant telle qu'elle est
+aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue à l'époque où je
+l'ai quittée?
+
+[Note 269: T. IX, p. 214.]
+
+[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, nº LIII.]
+
+Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
+semblable à un prince illustre revenu de l'exil: les révolutions
+troublent son gouvernement et le détournent de faire le bien; et
+néanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient à réparer le
+mal. Il me semble que j'ai encore un mois à attendre que vous soyez
+revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
+antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
+sur elles en beauté, ou si sa valeur est inférieure; et en quoi Raphaël
+s'éloigne de ce grand maître ou le surpasse dans sa manière de peindre.
+J'aurai plaisir à raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
+Bramante, à Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
+sculpteurs. Fixez bien dans votre mémoire le faire de chaque peintre
+fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
+attention les médailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
+vous-même les figures du compère Sansovino avec les statues des artistes
+qui ont la prétention d'être ses émules, et qui sont blâmés avec raison
+de cette présomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
+et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
+de la sculpture; et, surtout, arrêtez-vous devant les oeuvres de Perino
+del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
+souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
+de la chapelle Sixtine, à ce point que vous perdiez l'esprit de retour,
+de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
+Sansovino.».
+
+Le Titien réussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit à
+Rome, qu'on aurait pu appliquer à cette peinture les vers du Dante:
+
+ Dinanzi a noi pareva si verace
+ Quivi intagliato in un atto soave,
+ Che non sembiava imagine che tace:
+ Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271].
+
+Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
+Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant été mis au soleil afin qu'il
+prît mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
+était vivante, s'inclinait, se découvrait et saluait, de la même manière
+qu'il aurait fait, s'il eût été devant le pontife en personne.
+
+[Note 271: Purgat. 40.]
+
+[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san
+Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, nº CLIII.]
+
+Il est certain que la beauté de cette oeuvre attira sur le Titien les
+bonnes grâces de tous les Farnèse et de Paul III, en particulier. Aussi
+Fra Sebastiano, qui était en possession de l'office del Piombo, étant
+venu à mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
+lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir à Rome. Mais le
+digne artiste refusa cet honneur et ce profit, préférant rester dans sa
+chère Venise pour continuer à y vivre au milieu de ses amis, avec
+l'independance que comportait la sérénissime république; laquelle,
+pourvu qu'on ne s'occupât pas de ses affaires, souffrait volontiers
+l'opposition que l'on pouvait faire aux autres États. L'Arétin félicite
+son ami d'avoir pris cette résolution, et il le loue fort de donner à
+Venise la préférence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
+à abandonner son habit laïque pour endosser le vêtement; ecclésiastique
+que devait porter _il frate del Piombo_[273].
+
+[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, nº XXXIII.]
+
+Le séjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
+Leoni, dans une lettré au Montemazzano, peintre véronais, élève de Paul
+Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-même, pendant que
+dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
+peinture, qu'après avoir été à Rome, il avait grandement amélioré sa
+manière: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
+la vivacité du coloris, la beauté de la composition ou la fidélité de
+l'imitation, toutes qualités nécessaires à un peintre, on les trouve
+réunies dans cette ville, au plus haut degré d'excellence et de
+perfection [274].
+
+[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, nº XI.]
+
+C'est après son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
+roi d'Angleterre et de son fils, que l'Arétin le pria de terminer, pour
+être utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons
+trouvé aucune explication sur la circonstance à laquelle ce passage fait
+allusion.
+
+[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, nº LIX.]
+
+En décembre 1547, le Titien fut appelé en Allemagne, à la cour de
+Charles-Quint, qui voulait que l'artiste fît de nouveau son portrait.
+L'Arétin lui écrivit pour l'engager à accepter cette invitation, le
+féliciter d'avoir inspiré à ce grand souverain une si haute estime, et
+le charger de ses hommages pour ce prince[276].
+
+[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, nº LXI.]
+
+Mais il paraît que l'artiste ne se mit pas en route immédiatement: il
+voulut finir, pour son ami, la répétition' d'un Christ qu'il destinait à
+l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Noël 1547:
+elle excita l'admiration de l'Arétin au plus haut degré; il l'en
+remercia par la lettre suivante:
+
+«La copie de ce Christ, vivant et vrai, destiné à l'empereur, que vous
+m'avez envoyée le matin de Noël, est le présent le plus précieux qu'un
+roi pourrait donner pour récompense à celui auquel il voudrait témoigner
+toute sa bienveillance. D'épines est la couronne qui enserre sa tête, et
+c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
+flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
+cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
+pinceau ne les a représentés livides et enflés. La douleur imprimée sur
+la figure de Jésus excite au repentir tout chrétien qui admire les bras
+coupés par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
+supplice du roseau placé dans sa main droite, apprendra à devenir
+humble; et nul ne conservera en soi-même le moindre sentiment de haine
+ou de rancune, en voyant la résignation et la grâce qui ornent son
+visage. Aussi, ma chambre à coucher ne paraît plus un lieu mondain, mais
+un temple consacré à Dieu: tellement que je suis disposé à convertir mes
+plaisirs en prières et ma luxure en chasteté.--J'en rends grâce à votre
+talent et à votre courtoisie[277].»
+
+[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, nº LXII.]
+
+L'Arétin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
+l'excès de son ravissement, il écrivit ce petit billet au Sansovino:
+
+«Messer Iacopo, que j'aime comme un frère, venez voir le Christ que le
+Titien m'a donné, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
+pourrons, la louange et l'honneur étant l'aliment du génie et des arts,
+combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand maître
+[278].»
+
+[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, nº LXIII.]
+
+D'après la description de l'Arétin, ce tableau paraît avoir beaucoup de
+ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
+même; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
+rien d'exagéré dans l'admiration qu'il inspirait à l'Arétin. Le buste de
+Tibère, que l'on aperçoit au-dessus de la porte du Prétoire, est une
+réminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirés à Rome; et
+l'on voit, à la pureté du dessin du Christ et des soldats romains qui le
+frappent et le torturent, que l'artiste avait profité de son séjour
+dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Quel
+devait être l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte à
+l'époque où, venant d'être achevé, il brillait de tout l'éclat des
+couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais existé! L'Arétin avait
+donc raison de se glorifier et de se réjouir de posséder un tel
+chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, après avoir fait remarquer que le
+talent d'un peintre consiste principalement à savoir disposer les
+formes, de manière à montrer la perfection de la nature, ajoute: «C'est
+en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans égal, non pas
+seulement à la manière que le monde croit, mais de telle sorte que,
+réunissant la perfection du dessin à la vivacité du coloris, ses
+compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].»
+
+[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, nº XLI.]
+
+Le Titien partit pour l'Allemagne, après avoir terminé la copie qu'il
+avait donnée à son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
+écrite en avril 1548, qu'à cette époque il était arrivé à la cour de
+Charles-Quint. L'Arétin se plaint de n'avoir reçu qu'une seule lettre de
+lui, et l'engage à ne pas se laisser aller à l'orgueil que pourrait lui
+inspirer la réception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en
+accusant réception d'une seconde lettre de son ami[281].
+
+[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, nº LXVI.]
+
+[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, nº LXVIII.]
+
+L'Espagne possède un grand nombre de tableaux de premier ordre du
+Titien; quelques-uns d'eux sont indiqués dans sa vie par Vasari. Raphaël
+Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
+fait, dans une lettre adressée à don Antonio Pons, la description des
+oeuvres de ce maître, qu'il admira dans ces collections. Il fait
+remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, exécutées par le
+Titien, à Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mérite de celles
+qu'il avait faites sous le règne de Charles-Quint[282].
+
+[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, nº
+XI.]
+
+C'est après son retour à Venise qu'il fit le portrait de l'une des
+maîtresses de G. Battista Castaldi, un des généraux de Charles-Quint et
+protecteur de l'Arétin, qui lui a écrit un grand nombre de lettres[283].
+Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: «Illustre
+seigneur, par les dernières lettres si aimables et si chères que vous
+m'avez adressées, j'ai appris le grand désir qu'a votre seigneurie de
+posséder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volonté,
+très-disposée à vous complaire, voudrait vous témoigner, par quelque
+effet signalé, que le seigneur Castaldi est mieux traité que tant et
+tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus précieux, j'ai
+résolu de lui envoyer le portrait d'une de ses maîtresses que j'ai en ma
+possession. Maintenant, que le goût exercé de votre seigneurie juge de
+la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plaît
+et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].»
+
+[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, nº I.]
+
+[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, nº XIV.]
+
+Le Titien ne resta pas longtemps à Venise; il repartit, en 1550, pour
+aller rejoindre à Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
+voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
+le représentât dans sa vieillesse[285]. Après son arrivée dans cette
+ville, il rendit compte à l'Arétin, par une lettre du 11 novembre 1550,
+de sa première entrevue avec l'empereur: «Seigneur Pietro, compère
+vénéré, je vous ai écrit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
+vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner à Sa
+Majesté. Le jour qui suivit son départ, je fus mandé par elle: après les
+compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examiné les peintures que je lui
+avais apportées, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
+lettre. Je lui répondis affirmativement, et je la lui présentai.
+L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manière à ce
+que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
+seigneurs qui étaient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
+frère, je vous ai rendu le service que l'on rend à un véritable ami,
+ainsi que vous l'êtes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
+craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
+un jour sans parler avec moi du divin Arétin, parce qu'il vous aime
+beaucoup, et il dit qu'il veut être votre agent auprès de Sa Majesté. Je
+lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possédez est
+à tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vêtements que vous avez
+sur le dos, et que vous êtes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
+vérité, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquiétude, et
+conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
+de ma part[286].»
+
+L'Arétin lui répondit immédiatement: il le félicite de la réception que
+l'empereur lui a faite; mais il se félicite plus encore lui-même de
+l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
+qu'il lui avait adressées. «Qui n'éprouverait la plus grande consolation
+en apprenant avec quelle bienveillance, aussitôt qu'elle vous aperçut,
+Sa Majesté vous demanda des nouvelles de ma santé, et si vous, lui
+apportiez des lettres de moi; ajoutant, après avoir lu lentement et à
+haute voix ce que je lui avais humblement écrit, qu'elle me répondrait
+sous peu; disant cela en présence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
+d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grâces à
+Dieu du fond de mon âme, car cette faveur vient de sa bienveillance et
+nullement du mérite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
+davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'à nous
+deux nous ne faisons qu'un[287].»
+
+[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.]
+
+[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVII.]
+
+[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, nº LXXX.]
+
+Le Titien, après son retour à Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
+de Francesco Vargas, pria l'Arétin de composer un sonnet à la louange
+de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
+peintre que du personnage[288]:
+
+ Questo è il Varga dipinto e naturale;
+ Egli é si vivo in la nobil figura,
+ Ch' a Tiziano par che dice la natura:
+ L'almo tuo stile più elle il mio fiato vale:
+ In carne io l'ho partorito mortale,
+ Tu procreato divino in pittura,
+ Il da te fatto la sorte non cura,
+ Il di me nato il fin teme fatale.
+ L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi
+ Accolti in l'arte, e ch'il mira compende
+ Cio che allo invece di César conviensi.
+ Nel guardo suo certa virtu risplende,
+ Che con l'ardor di desiderj intensi,
+ Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.
+
+[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n» LXXXV.]
+
+Telles furent les relations de l'Arétin avec l'illustre chef de l'école
+vénitienne; et l'on voit quelle intimité régnait entre eux: cette
+intimité ne fut pas moins grande avec le Sansovino.
+
+Cet artiste, né à Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
+leçons d'Andréa Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
+Vasari fait remarquer qu'une étroite amitié l'avait uni dans son enfance
+avec Andréa del Sarto, et que cette amitié fut très-utile à l'un et à
+l'autre[289]. Il avait été appelé à Rome par Giuliano di San-Gallo,
+architecte de Jules II, et il y avait exécuté de nombreux travaux. C'est
+là qu'il avait connu l'Arétin, et qu'il s'était lié avec lui, comme Fra
+Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
+prouve, en passant, que l'Arétin n'était pas d'un caractère aussi
+difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
+Après le sac de Rome, le 27 août 1527, par les troupes du connétable de
+Bourbon, le Sansovino parvint à s'échapper, et, après avoir passé
+quelque temps à Florence, il résolut d'aller se fixer à Venise. L'amitié
+qui l'unissait à l'Arétin fut-elle la cause déterminante de cette
+résolution? On serait tenté de le croire, si l'on réfléchit qu'il passa
+le reste de sa vie dans son intimité et celle du Titien, sans qu'aucun
+nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
+établi à Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
+l'exemple de l'Arétin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
+plusieurs cardinaux le pressèrent de revenir à Rome, où le pape Paul III
+lui offrait des travaux considérables. Mais il refusa, pour ne pas
+s'éloigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Arétin loua
+fort sa résolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
+énumération de tous les travaux exécutés par le Sansovino jusqu'à cette
+époque, soit à Rome, soit à Florence, soit à Venise.» Il ne me paraît
+pas étonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
+apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-même vous tourmentent de
+leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez à Rome,
+afin de la décorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
+mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez à quitter le nid
+où vous êtes en sûreté pour affronter le péril, abandonnant les
+sénateurs vénitiens pour les prélats courtisans. Mais on doit toutefois
+leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous êtes
+capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
+ne contemplent jamais l'église des Florentins que vous avez bâtie sur le
+Tibre, au grand étonnement de Raphaël d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
+de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du côté de San
+Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
+cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
+l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
+qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus placé dans les
+jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculptées ou jetées en
+bronze. Mais ils resteront privés de votre présence, parce que votre
+génie a trouvé un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
+embellissez chaque jour des créations de votre ciseau et de votre
+intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
+soutenir l'église (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est émerveillé à la
+vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stupéfait
+de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'étonne de
+voir l'oeuvre dorique placée sur le soubassement ionique de l'édifice
+commencé en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
+Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
+Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mère du Christ, qui offre la
+couronne au protecteur de cette ville[291].»
+
+[Note 289: T. IX, p. 264.]
+
+[Note 290: Maintenant à la galerie de Florence.]
+
+[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, nº
+XVI.]
+
+Cette lettre contribua sans doute à affermir le Sansovino dans sa
+résolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
+temps après, une proposition singulière qui lui fut faite par ses
+anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reçut de la république de
+Florence, qui venait de chasser les Médicis, après le meurtre du duc
+Alexandre, assassiné le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
+de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
+prenait le nom de libérateur de la patrie. Comme l'artiste résistait à
+cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
+reçues des Médicis dans sa jeunesse, un des conjurés, connaissant
+l'empire que le Titien exerçait sur le sculpteur, lui écrivit, pour le
+prier d'engager son ami à ne pas refuser cette grâce à sa patrie. Mais
+il ne paraît pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
+propositions[292].
+
+[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, nº LXVI.]
+
+Nous avons dit[293] que l'Arétin avait fait sculpter par le Sansovino le
+buste du capitaine Jean de Médicis dont le Titien avait peint le
+portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut exécuté: par une lettre écrite
+dans le mois de mai de cette année, il lui recommande de rajeunir le
+portrait du Titien, qui avait donné à la figure de Jean de Médicis l'air
+d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
+était mort à l'âge de vingt-huit ans[294].
+
+[Note 293: P. 217.]
+
+[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, nº XLVI.]
+
+La faveur dont le Sansovino jouissait auprès du doge, des procurateurs
+de Saint-Marc et du sénat vénitien, ne purent empêcher l'envie de
+s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
+été chargé des travaux de la bibliothèque de Saint-Marc. En 1545, cette
+entreprise touchait à sa fin, puisqu'il ne restait plus à faire que la
+voûte de la partie occupée par les procuraties de Saint-Marc. Cette
+voûte, à peine achevée s'écroula, soit que l'architecte eût mal calculé
+la résistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Arétin
+dans une lettre écrite au Titien, à cette occasion[295] que cet accident
+eût été causé par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
+bruit des détonations de l'artillerie que l'on avait tirée pour saluer
+l'arrivée de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
+qualité d'architecte, fut considéré comme responsable de cet accident:
+il fut mis en prison par ordre du sénat, et condamné à une forte amende.
+Mais ses amis ne l'abandonnèrent point. Le Titien, l'ami du doge et du
+patriarche Grimani, l'Arétin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
+de Mendoza, sollicitèrent son élargissement et obtinrent que le sénat
+revînt sur sa première décision. Le Sansovino fut rendu à la liberté,
+réintégré dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, payé pour rétablir
+la voûte, et, par conséquent, exempté de l'amende à laquelle il avait
+été d'abord condamné[296].
+
+[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, nº LVIII.]
+
+[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, nº XV, p. 60, une
+lettre de Francesco Sansovino fils à Lione Lioni, sur les travaux du
+palais Saint-Marc.]
+
+L'Arétin, qui s'était vivement affligé avec le Titien du malheur arrivé
+à leur ami commun, fut le premier à le féliciter de la justice qui lui
+avait été rendue. Le Bembo, alors cardinal et fixé à Rome, mais qui
+avait habité longtemps Venise, où il avait vécu dans l'intimité du
+Sansovino, du Titien et de l'Arétin, n'était pas resté étranger à la
+décision favorable du sénat vénitien. Aussi, le Sansovino
+s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
+l'achèvement de la bibliothèque de Saint-Marc, en l'assurant que ses
+envieux avaient exagéré beaucoup l'importance de l'accident qui était
+arrivé à la voûte en construction[297].
+
+[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, nº LV.]
+
+Comme Titien, le Sansovino donnait souvent à l'Arétin quelques-unes de
+ses oeuvres, que celui-ci offrait à des personnages puissants de cette
+époque, pour se procurer leurs bonnes grâces. En 1552, il lui avait
+donné un grand bas-relief, représentant le Christ mort entre les bras de
+sa mère; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui
+conseillait de le conserver précieusement: il eu fit néanmoins cadeau à
+Vittoria Farnèse, nièce du pape Paul III. Dès que cette oeuvre parvint à
+Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de
+Michel-Ange lui-même[298].
+
+Suivant Vasari, peu suspect de partialité en faveur des artistes
+vénitiens, «les connaisseurs disaient que Sansovino était, en général,
+inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.
+En effet, la beauté des draperies, des têtes de femmes et des enfants
+sculptés par Iacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies
+sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses
+enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses
+têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien
+ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de
+ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefs[299].»
+
+[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, nº LXXXIII.]
+
+[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. Léopold Leclanché.]
+
+Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrière jusqu'aux dernières
+limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva
+toutes ses facultés jusqu'à la fin. Il mourut à Venise le 2 novembre
+1570, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, treize années après l'Arétin,
+laissant le Titien survivre seul à cette longue intimité qui les avait
+unis tous les trois pendant plus de trente années. Le Titien avait
+pleuré la mort de l'Arétin, et l'on raconte que, pour adoucir sa
+douleur, il quitta Venise et fit un voyage à Cadore, son pays
+natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets à la perte du Sansovino,
+car l'âge n'avait rien enlevé à la vivacité de ses sentiments.
+
+[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du
+Titien.]
+
+Ce fut la gloire de Venise d'avoir attiré dans ses murs, par
+l'indépendance dont on y jouissait, et par les encouragements éclairés
+que sa noblesse donnait aux arts, les maîtres les plus éminents de cette
+époque, Michel-Ange seul excepté. C'est ainsi qu'avec le Titien et le
+Sansovino, on y vit briller presqu'en même temps, le Giorgione, Paris
+Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Paul Veronèse, et
+l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commencée par le
+Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.
+
+Après le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les
+artistes de cette époque, celui avec lequel l'Arétin conserva pendant
+toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.
+
+Cet artiste, graveur en médailles, fondeur et sculpteur, d'un grand
+talent, était natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de
+parenté avec celle de l'Arétin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours
+avec une cordialité particulière, l'appelant son fils et lui témoignant
+un intérêt qui ne se démentit jamais, même dans des circonstances où
+Lione mit sa protection à de difficiles épreuves.
+
+Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre à Lione, ne donne aucuns
+détails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione écrivait
+à l'Arétin le 23 avril 1537, qu'à cette époque, il devait, aux
+recommandations de ce protecteur puissant, d'être employé à Padoue et à
+Venise comme graveur en médailles Il s'excusait de n'avoir pas encore
+terminé la médaille de la duchesse de Salerne, que l'Arétin lui avait
+commandée, et se mettait à la disposition de Bernardo Tasso, le père du
+Tasse. Enfin, il était déjà fort répandu dans la haute société de Venise
+et de Padoue, car il explique à l'Arétin qu'il lui écrit de la maison de
+messere Giorgio, secrétaire de la duchesse, qu'il avait suivie à Padoue.
+On voit aussi qu'il devait à l'amitié de l'Arétin d'être bien avec
+Francesco Marcolino, Niccolò et Ambrogio, et les autres personnages avec
+lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimité.
+
+[Note 301: T. 9.]
+
+Lione ne démentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels
+d'Arezzo[302]: il était emporté, querelleur, vindicatif et, de plus,
+très-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'étant rendu de
+Venise à Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, reçut
+de cet ami des artistes un prix très-élève de l'ébauche qu'il lui avait
+présentée. Cette générosité excita la colère du fougueux Lione, qui
+était alors occupé à faire le coin destiné à frapper la médaille de la
+tête de Bembo, devenu cardinal.
+
+[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.]
+
+[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer à un
+buste ou à un bas-relief, ou même à une médaille.]
+
+A cette occasion, l'Arétin lui écrivit, le 25 mai 1537, la lettre
+suivante[304]:
+
+«Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni doué de talent, si vous
+n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et
+ensuite. Jouer ou blâmer à propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si
+largement payé, comme on peut le dire, Débauche de son portrait, vous
+devez vous réjouir, parce que, comme il est la bonté en personne et doué
+du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rémunérer aussi
+largement le coin de votre médaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi
+libérale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de
+Benvenuto, lui tenir compte des deux années qu'il a mises à venir le
+trouver de Rome à Padoue, et faire éclater l'amour qu'il lui porte. Vous
+feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est gravée sa
+tête, avec l'empreinte que vous en avez tirée, afin de voir ce qu'il en
+dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une réunion de
+connaisseurs qui en sont émerveillés: ils rendront justice à votre
+travail, et je ne puis croire que le Bembo manque à son honneur et s'y
+connaisse assez peu pour ne pas remarquer la différence. Il est bien
+vrai, toutefois, que l'amitié qui a vieilli avec la personne qui en est
+l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empêche de bien juger
+des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas être soumise à sa seule
+appréciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et à
+lui et à ceux qui auront plaisir à la voir, et réserver votre colère
+pour les besoins. Voici tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, en
+réponse au conseil que vous me demandiez.»
+
+[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, nº XXI.]
+
+Nous ignorons si la tête du Bembo, gravée par Lione, l'emporte
+effectivement sur celle dessinée par Benvenuto Cellini: toutefois, les
+autres médailles que l'artiste d'Arezzo a exécutées donnent la plus
+haute idée de son talent, et lui assignent une place très-distinguée
+parmi les graveurs en médailles de cette époque.
+
+Lione ne resta pas longtemps à Venise. Entraîné par le désir de voir
+Rome, il ne tarda pas à s'y rendre et fut bientôt recherché, grâce à son
+talent, non moins qu'à la toute-puissante recommandation de son redouté
+protecteur. Il y était depuis quelque temps et commençait à se faire
+distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,
+lorsqu'emporté par son caractère vindicatif, il blessa grièvement, dans
+un véritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prétendait
+avoir été offensé. De tels événements n'étaient pas rares dans ce
+siècle: on peut voir dans les mémoires de Benvenuto Cellini que, chaque
+jour, Rome était le théâtre de ces attentats qui n'étaient blâmés par
+l'opinion générale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas complètement
+réussi. Nous empruntons à une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo
+Giustiniano, adressée à l'Arétin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le
+naïf récit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste à deux
+doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la véritable
+origine de sa fortuné.
+
+[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, nº LXXXIII.]
+
+«Lione d'Arezzo, non moins distingué par sa naissance que par son
+talent, m'a prié d'écrire à votre seigneurie, pour lui faire connaître
+en détail tous les malheurs qui lui sont arrivés depuis peu de temps,
+n'ayant pu en obtenir la permission à cause de son départ précipité.
+Vous saurez donc que, se trouvant aussi avancé dans sa profession que
+considéré des grands de cette cour, il était exposé, par suite de la
+jalousie et de la méchanceté qu'excitait contre lui la supériorité de
+son talent, aux persécutions de quelques artistes médiocres de sa
+profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_,
+Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint à ce point qu'ayant su
+que cet homme l'avait traité non-seulement de faussaire, mais l'avait
+chargé d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait
+diffamé l'honneur de sa femme, il délibéra en lui-même d'en tirer une
+vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de
+mars, à l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur
+le visage, qu'à le voir maintenant il paraît un monstre difforme, et que
+rien, si ce n'est la mort, ne pourra désormais l'en guérir. Le
+lendemain, bien qu'il eût fait le coup de propos délibéré et sans que
+personne le sût, il arriva qu'un nommé Iacopo Balducci, directeur de la
+Monnaie de Rome, qui avait également été accusé de faux par ledit
+Pellegrino et ses émules, et qui était sorti de prison peu de jours
+avant l'événement, fut arrêté de nouveau et incarcéré avec Lione. Le
+juge, pensant que le coup avait été fait à l'instigation de ce Iacopo,
+sans autre indicé que l'amitié qui l'unissait à Lione, ordonna que ce
+dernier fût immédiatement mis à la question[306]. Pendant plus d'une
+grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux épreuves avec courage et
+avec une âme virile. Mais le sévère magistrat ayant fait venir devant
+ses yeux sa vieille mère et sa pauvre femme, déjà liées, afin qu'elles
+fussent appliquées également à la question, il avoua sur-le-champ ce
+dont il était accusé, l'amour qu'il portait à sa mère et à sa femme ne
+permettant pas qu'il laissât ces pauvres innocentes expier sa propre
+faute. C'est pourquoi il fut aussitôt condamné à avoir la main droite
+coupée. Déjà le billot avait été dressé, et le chef des sbires était
+arrivé pouf exécuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de
+notre seigneur le pape, prescrivant qu'il fût sursis à l'exécution. Cet
+ordre avait été expédié à la sollicitation de monseigneur Achinto et de
+monseigneur Durante, lesquels, émus de pitié, avaient obtenu que Lione
+conservât sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'espérance,
+soumis à de continuels interrogatoires, jusqu'à la journée d'avant-hier
+qu'il fut emmené, parce que son adversaire cherchait continuellement par
+de faux témoignages à le faire tomber dans quelque piège: et comme il
+savait que Lione était détesté par le sénateur (de Rome), parce qu'il
+n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il déclina la
+juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que
+le pape remit la cause audit sénateur et à messere Pietro Antonio. Ces
+derniers, après avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait
+rapport aux autres accusations dont il avait été chargé, l'ayant
+seulement trouvé coupable d'avoir fait cette balafre à Pellegrino di
+Lenti (_s'il peut y avoir crime à cela_), le condamnèrent, sous le bon
+plaisir du pape, aux galères de sa sainteté, dont le capitaine est Meo
+da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune pitié de sa pauvre mère,
+de sa femme, de ses petits enfants et de ses frères qu'il nourrissait
+tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Révérends Cesarini
+et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de
+beaucoup d'autres personnages distingués qui tous, protecteurs du
+talent, s'efforcèrent de venir en aide à l'infortuné jeune homme.
+Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc
+à trouver, le plus tôt possible, le moyen d'obtenir la mise en liberté
+de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vénère comme un
+père, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer vôtre
+plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoutée des
+princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galères un
+assassin couvert de meurtres; à plus forte raison, un jeune homme de
+bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir
+fait une balafre; et à qui? à un homme méchant et décrié, et seulement
+pour défendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,
+seigneur Pietro, Rome entière plaint son sort, tant sa conversation est
+douce et agréable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune
+relation d'intimité, je me permets de vous le recommander, parce que je
+l'aime plus que moi-même, en invoquant le respectueux attachement que je
+vous ai porté, que je vous porte et que je vous porterai tant que je
+vivrai.»
+
+[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.]
+
+Cette lettre, dans la naïveté de ses appréciations, contient un tableau
+aussi exact que curieux des moeurs de ce siècle. On y voit un artiste
+outragé n'écouter que son ressentiment et se faire justice lui-même
+l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver
+tout naturel qu'il ait foulé aux pieds les lois de la justice et de
+l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On
+voit aussi comment la justice de cette époque procédait, non-seulement
+contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient
+à l'accusé parles liens du sang. Faire appliquer à la question la mère
+et la femme d'un accusé, afin d'arracher à celui-ci l'aveu de son crime,
+était un moyen assez fréquemment en usage dans le seizième siècle; mais
+nous doutons que jamais, à aucune époque, l'emploi d'un semblable moyen
+ait pu concilier à la justice le respect des hommes; et nous sommes
+moins étonnés, en présence d'un procédé si complètement barbare, de voir
+les hommes demander à leur propre bras la réparation d'un outrage
+personnel.
+
+Lione ne resta pas longtemps sur les galères du pape. Le Corse Meo da
+Talamone, qui les commandait, était sous les ordres d'André Doria, alors
+amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Arétin eût connu ce
+personnage à la cour de l'empereur, soit que sa réputation seule et la
+crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour
+l'autoriser à réclamer la mise en liberté de Lione, toujours est-il
+qu'il obtint de l'amiral sa grâce entière. Transporté à Gênes sur les
+galères du pape, Lione y fut rendu à la liberté par ordre de Doria.
+L'amiral ne borna pas à cet éclatant service la protection que valait à
+Lione l'amitié de l'Arétin, il lui fit le meilleur accueil et s'efforça
+de le retenir à Gênes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;
+accoutumé aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se
+faire à la vie de Gênes. Aussi, écrivit-il à l'Arétin, le 23 mars
+1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.
+
+[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, nº XXI, appendice;
+et une seconde fois t. V, p. 251, nº LXXXIV.]
+
+«Cher et très-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute
+appris, tant par mes lettres que par les récits qui vous ont été faits,
+ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Après avoir été mis de force sur
+les galères du pape, j'obtins ma liberté, grâce à André Doria, prince de
+Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance à ce que j'avais
+fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre à Gênes»
+Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend à Venise,
+j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours
+disposée à vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je
+n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand désir d'avoir de vos
+nouvelles, ainsi que de vos amis de votre académie, tels que le compère
+messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compère messere
+Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'écrire,
+afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois à leur
+mérite. Je me retrouve à Gênes recherché par plusieurs grands seigneurs,
+peut-être parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308]
+font mine de me protéger. Mais, étant né dans une autre ville, comme
+vous savez, les manières de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je
+vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous
+savez si bien répandre sur les hommes de mérite, comme vous avez fait à
+l'égard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti
+pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me délier
+des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur André Doria,
+et je viendrais à vos ordres. Ainsi, de grâce, je me recommande à vous.
+Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) désirait m'attirer auprès de
+lui[309], et, pensant peut-être que le seigneur prince ne l'aurait pas
+eu pour agréable, il ne m'en a plus reparlé. Mais peut-être irai-je avec
+lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent à votre
+bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont
+ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de
+ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les méchants et vivre les
+bons, mais il en échappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant
+rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les exécuterai
+ponctuellement.»
+
+[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.]
+
+
+[Note 309: A Milan.]
+
+[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.]
+
+[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute
+faire allusion à son aventure de Rome.]
+
+Soit que l'Arétin eût conseillé à Lione d'accepter les propositions du
+marquis du Guast, soit que ce seigneur eût fait à Lione de nouvelles
+offres plus avantageuses que les premières, il est certain que notre
+artiste quitta Gênes et prit congé d'André Doria, pour s'attacher au
+glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut là l'origine de sa fortune. Le
+marquis du Guast, aussi distingué par son talent militaire que par son
+intelligence éclairée des arts, n'épargnait rien pour honorer son
+gouvernement, en attirant à Milan les artistes les plus renommés de
+l'Italie. Connaissant les goûts de son maître et sachant que, par
+politique autant que par amour du beau, Charles-Quint désirait
+s'entourer des hommes les plus éminents dans les arts, les lettres et
+les sciences, il ne tarda pas à lui vanter Lione d'Arezzo comme un
+artiste très-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir
+d'abord à Bruxelles, ensuite à Madrid, où il lui confia des travaux
+très-importants. On peut voir, dans Vasari, l'énumération des statues,
+des bustes et des médailles exécutés par lui en l'honneur de
+Charles-Quint, «qui l'en récompensa en lui donnant une pension de cent
+cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue
+de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilèges de noblesse pour
+ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec
+l'empereur, il habita le même palais que ce prince qui, parfois,
+s'amusait à le regarder travailler[312].»
+
+[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanché.]
+
+Il ne fut pas moins employé par les principaux seigneurs de la cour.
+Vasari rapporte le détail des travaux qu'il exécuta pour le duc d'Albe,
+le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le
+seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup
+d'autres. On voit de lui, dans la cathédrale de Milan, le tombeau de
+Jean-Jacques Médicis, marquis de Marignane et frère du pape Pie IV. Ce
+tombeau fut exécuté d'après les dessins de Michel-Ange, à l'exception
+des cinq figures de bronze qui appartiennent à Lione. Ce monument fut
+payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par
+l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313].
+
+[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.]
+
+Devenu riche, Lione se construisit à grands frais, dans la rue
+de'Moroni, à Milan, une magnifique habitation dédiée à Marc-Aurèle, à
+cause de la statue équestre moulée en plâtre sur celle qui est au
+Capitule, qu'il avait placée au milieu de la cour principale[314]. Il
+rassembla dans cette maison les plâtres moulés sur les meilleurs
+ouvrages de sculpture antique et moderne, et vécut au milieu des
+jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette
+maison que Lione reçut son ami Francesco Salviati à son retour de
+France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre à Florence[315].
+
+[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.]
+
+[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.]
+
+Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne
+négligeait pas sa première profession de graveur en médailles. Nous
+voyons, par une lettre de l'Arétin, de juin 1545[316], qu'il venait de
+graver la médaille du Molza, leur ami commun. L'Arétin lui adressa de
+grands éloges à l'occasion de cette oeuvre. «En vérité, lui écrit-il, la
+ressemblance de notre ami à le cachet de votre intelligente exécution;
+elle est tellement frappante, qu'il m'a semblé le voir en personne. Vous
+faisiez grand tort à la postérité en la privant du glorieux modèle d'un
+homme aussi célèbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et
+non de ceux qui se connaissent à peine eux-mêmes, bien loin d'être
+connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tête qui n'eût
+auparavant été tracée par la renommée, et l'on ne comprend pas que les
+anciennes lois aient permis qu'on reproduisît sur le métal les
+ressemblances d'hommes qui n'en étaient pas dignes. C'est ta honte, ô
+siècle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient
+représentés vivants en peinture!»
+
+[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, nº XLVII.]
+
+L'indignation de l'Arétin se comprend et se justifie si l'on ne veut
+trouver dans un portrait ou dans une médaille qu'un intérêt historique.
+Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire
+présentent souvent autant d'intérêt que ceux des personnages les plus
+illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,
+représentant des inconnus, à l'égal des portraits de Balthazar
+Castiglione, ou du roi François Ier? Sans doute l'esprit est plus
+satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connaître la
+physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout
+dans le mérite de l'exécution, il importe souvent fort peu à la
+postérité de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que
+l'artiste, inspiré par son génie, ait su animer, par le contraste des
+lumières et des ombres, par la vigueur ou par la grâce de son pinceau,
+les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Arétin a raille fois raison de
+se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mérite
+d'exécution, car c'est ajouter à l'insignifiance du personnage la
+médiocrité de la peinture.
+
+Au reste, dans le siècle de Lione et de l'Arétin, les sculpteurs, les
+peintres et les graveurs ne reproduisaient que très-rarement l'effigie
+d'hommes placés dans une condition ordinaire ou obscure; ils réservaient
+leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les
+princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait être l'ami du
+Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en
+obtenir un portrait, un buste ou une médaille.
+
+Lione, en particulier, s'attacha à reproduire les traits des grands
+personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Arétin (avril
+1546[317]), qu'il grava sur plusieurs médailles le portrait du pape Paul
+III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Arétin
+lui écrivait que «sans respirer elle respire, et sans mouvement elle
+paraît se mouvoir.» A la même époque, il exécutait une tasse d'or pour
+Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Arétin le félicite de
+travailler pour ce personnage illustre, et l'engage à mettre tous ses
+soins à le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de
+profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en
+bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe représentant don Ferrante, armé,
+moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et
+l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui
+nuire auprès de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319].
+
+[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.]
+
+[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._]
+
+[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.]
+
+En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destinées à
+Charles-Quint: l'Arétin en fait l'éloge, non qu'il paraisse les avoir
+vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
+sculpture les louent comme elles le méritent, et les admirent à sa
+très-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
+que pour la parenté qui les unit[320].
+
+[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, nº LXXXII.]
+
+Cette même lettre contient une allusion assez curieuse à des
+propositions de dignités ecclésiastiques qui auraient été faites à
+l'Arétin, ou du moins que Lione supposait lui avoir été faites par
+l'évêque d'Arras, le célèbre cardinal Granvelle. L'Arétin répond à Lione
+qu'il a reçu sa lettre avec celle de l'évêque d'Arras, mais qu'il
+suppose, à tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
+à son avantage, tandis que l'évêque ne fait que s'excuser de n'avoir pas
+encore répondu à la lettre qu'il avait adressée à l'empereur, et cela,
+par la raison que la renommée avait répandu le bruit, par raillerie,
+qu'il avait daigné se faire prêtre, à l'aide de quelque dignité qu'on
+lui aurait conférée. Il ajoute: «Je l'en remercie très-sincèrement, car
+le jugement de son éminence m'a tellement pénétré l'âme, que j'en
+comprends le secret.»
+
+Malgré l'obscurité de ce passage, il est facile de voir que l'Arétin
+n'était rien moins que disposé à se faire prêtre, alors même qu'on
+aurait voulu lui conférer le cardinalat. Quand bien même, grâce à la
+toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antécédents et sa vie
+licencieuse n'auraient mis aucun obstacle à cette étrange métamorphose,
+il est plus que douteux que l'Arétin eût jamais consenti, à quitter
+Venise et à perdre l'indépendance avec laquelle il y vivait, pour une
+dignité qui ne pouvait rien ajouter à sa puissance et à sa réputation.
+D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
+plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa réponse à
+Lione doit donc paraître sincère.
+
+Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, était destiné à
+lui créer constamment des embarras et des inquiétudes; sa bonne fortune
+ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conservé toute l'impétuosité
+de ses passions et toute la fougue de son caractère. On a vu l'affreuse
+vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
+pape; une lettre de l'Arétin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il
+se montra non moins impitoyable à l'égard d'un certain Martine, l'un de
+ses élèves, que Bottari suppose devoir être le sculpteur Martino
+Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
+_vendetta_: il paraît seulement que Lione, devenu riche et grand
+seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-même, et qu'il en avait
+chargé l'un de ces _bravi_, toujours prêts, moyennant salaire, à mettre
+leurs bras à la disposition de qui en avait besoin. L'Arétin reproche
+vivement à Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
+homme si emporté, il s'efforce d'employer tour à tour les caresses d'un
+père et les remontrances d'un ami.
+
+[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, nº.]
+
+«Si vous avez jamais douté, lui dit-il, que je vous regarde comme un
+fils, l'indignation et le mépris que je vous ai témoignés, en véritable
+père, puisque vous êtes bien réellement mon fils, ont dû faire
+disparaître tous vos doutes. Croyez-vous qu'il eût été digne de
+l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une même
+patrie que parce que vous n'avez pas d'égal dans l'art de graver des
+médailles, de ne pas vous témoigner mon indignation du traitement
+infligé à Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
+son air si changé, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
+pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
+qui l'avait si cruellement frappé, votre propre conscience vous aurait
+indigné contre vous-même. Cela doit vous paraître d'autant plus vrai,
+qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
+bien, vous, son maître, que vous pouvez à bon droit vous glorifier et
+non vous repentir de le lui avoir enseigné. Maintenant je veux oublier
+l'indignation que je vous avais témoignée, pour la reporter tout entière
+sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
+enlevé la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.»
+
+Quelques années plus tard, le fougueux artiste ayant offensé, par son
+mépris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait préparé une
+entrée solennelle dans sa ville natale, l'Arétin l'en blâma
+vivement.--«Les premiers personnages delà ville, lui écrit-il, étaient
+venus à votre rencontre en grand nombre et à cheval, et vous n'auriez
+pas manqué de trouver dans la ville un logement honorable et des
+visites, témoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
+remarquable de la récompense que le talent peut obtenir.... Si toute
+supériorité paraît odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
+accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
+prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharnée contre le
+talent et le mérite que celle qui se rencontre là où l'homme a reçu le
+jour. Le défaut des ignorants consistant à ne pouvoir pas supporter la
+supériorité de l'intelligence, plus les esprits sont à leur niveau,
+moins ils sont disposés à les attaquer. C'est pourquoi votre admirable
+profession a reçu de vous-même une injure grave et une grande offense,
+indépendamment du mécontentement que vous m'avez causé: et comme je vous
+aime ainsi qu'on doit aimer tout à la fois un parent et un homme de
+mérite, il me semble que vous m'avez enlevé une partie de mon honneur et
+de ma réputation, en perdant l'occasion de profiter des préparatifs qui
+avaient été faits pour votre réception solennelle. Ne pouvant m'en
+venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
+(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
+coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait prié avec
+instance[322].»
+
+[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, nº LXXXIV.]
+
+L'intimité établie entre Lione et l'Arétin était fondée autant sur la
+parenté que sur une patrie commune. Ce dernier motif paraît avoir amené
+la liaison de l'Arétin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
+par ses écrits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
+dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même[323], à la
+protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'étudier le dessin
+sous la direction de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto. Grâce à la
+protection du cardinal Hippolyte de Médicis et du duc Alexandre, il ne
+tarda pas à se trouver en faveur à Florence. Mais, étant plus jeune que
+l'Arétin[324], on peut présumer qu'il dut à sa puissante recommandation
+d'être distingué dans la foule des artistes qu'attirait à Florence le
+goût bien connu des Médicis pour les lettres, les sciences et les arts.
+On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
+septembre 1535[325], qu'il le considérait comme son protecteur. Informé
+du vif désir qu'avait l'Arétin de posséder des dessins et autres oeuvres
+du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
+par la suite, il lui envoie une tête en cire, de la main «de ce grand
+maître et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
+s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le goût et le
+jugement dont le ciel vous a doté pour apprécier les oeuvres d'art, je
+désire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
+puisque vous êtes ce véritable miroir de toute espèce de mérite, je suis
+certain que cette ébauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
+plaisir, tant à cause de la vivacité des traits mêlée à la profondeur du
+dessin, qu'à cause de son exécution si nette et si digne d'admiration.
+Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine à la retirer des mains de
+son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
+ont de telles choses, même lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
+à cause du nom, beaucoup de prix à les conserver, mais ensuite parce
+qu'un grand nombre de personnes désirent les avoir. Soyez persuadé que
+si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du très-obligeant messere
+Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
+vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
+pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donné assez de jugement pour
+que je comprenne qu'elle sera mieux placée en vos mains qu'entre les
+miennes. Ne doutez donc plus, d'après cela, que ma personne ne vous
+appartienne entièrement, et soyez persuadé que, puisque je vous
+appartiens, vous devez également avoir ce que je possède. Mais c'est
+assez débibiter de compliments à la manière d'un jeune novice.»
+
+[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.]
+
+[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.]
+
+[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, nº LXXXVIII.]
+
+Par cette même lettre, Vasari envoie à l'Arétin un dessin de
+Sainte-Catherine ébauché de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
+de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
+lit, n'étudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
+dans des détails qui prouvent qu'il était chargé des intérêts de
+l'Arétin à Florence et à Arezzo, et qu'il était en relations avec sa
+soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, «dont il
+attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
+distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la fête de
+Saint-Antoine, et il se tient à sa disposition comme un prêtre
+nouvellement ordonné.»
+
+A quelque temps de là, Vasari envoya à l'Arétin la copie d'un des quatre
+cartons qu'il devait exécuter, par ordre du duc Alexandre, dans une
+salle du palais des Médicis, que Giov. d'Udine avait laissée
+inachevée[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui écrivit
+à cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des détails qui
+ne se trouvent pas dans sa biographie[327].
+
+[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.]
+
+[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari,
+où elle est rapportée, t. III, p. 31, nº X; mais comme elle a
+été écrite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassiné le 6 janvier
+1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
+590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit être des derniers
+mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
+163, Vasari dit que, bien qu'il n'eût alors guère plus de dix-huit ans,
+le duc lui donnait six écus par mois, la table, un domestique et le
+logement. Il y a ici une erreur évidente et volontaire de la part de
+l'artiste. Vasari, étant né en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
+voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mérite.]
+
+«Le désir bien naturel que vous me témoignez, après m'avoir accordé
+votre protection en me traitant comme un fils, de posséder quelque chose
+de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, à la première
+occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
+exécuter dans cette chambre située dans la partie du palais des Médicis,
+où était, il y a peu d'années, la loge publique: si ce n'eût été d'un
+poids trop lourd, je vous aurais envoyé non-seulement celui-ci, mais les
+quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
+ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connaîtrez
+facilement les airs des figures, la disposition des vêtements, le
+mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la manière et le
+style avec lesquels j'ai traité les autres. Notre illustrissime duc
+admire tellement les hauts faits de Jules César, que, s'il poursuit sa
+carrière et que je passe ma vie à le servir, peu d'années ne
+s'écouleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
+l'histoire entière de ce héros. Il a voulu que, pour la représentation
+de cette histoire, j'exécutasse les figures de grandeur naturelle, et
+que je représentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
+je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
+fut forcé de fuir devant Ptolémée. Au milieu des vaisseaux qui
+combattent les uns contre les autres, César, voyant le danger qui le
+menace, n'hésite pas à se précipiter dans la mer, et, nageant avec
+vigueur, il porte dans ses dents le vêtement impérial du commandement,
+et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_;
+tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
+arrive sain et sauf au rivage, passant à travers les navires remplis de
+soldats qui lui lancent une grêle de traits et le poursuivent sans
+pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai représenté une mêlée
+de soldats nus, afin de montrer l'étude que j'ai faite de l'art, et
+ensuite pour me conformer à la vérité historique, qui nous montre les
+navires montés par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
+les autres.--Si cette composition vous plaît, j'en serai charmé, puisque
+vous désirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
+peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les
+figures. Et, comme il me semble que Dieu a comblé vos désirs,
+conseillez-moi de mettre de côté la jeunesse avide de ces plaisirs qui
+ont pour résultat d'égarer l'intelligence, delà rendre stérile et de
+l'empêcher de produire ces fruits qui entretiennent la mémoire des
+hommes après leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
+Pietro, à celui qui a résolu de conquérir la renommée, pour l'exciter à
+devenir un homme célèbre parmi les esprits les plus distingués. Ne
+doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
+force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'à ce jour, que la ville
+d'Arezzo, célèbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
+à mon avis, n'a encore produit que des peintres médiocres, pourra, grâce
+à moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les études que j'ai
+commencées.--Mais je reviens au second carton, où j'ai représenté la
+nuit, qui fait briller sur les figures la lumière éclatante de la lune.
+On y voit César, qui, après s'être éloigné de sa flotte et de son armée,
+occupée à dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
+seul, dans une barque contre la mer déchaînée. Le nautonier hésitait,
+troublé parla tempête; mais César lui dit: «Ne crains rien, tu portes
+César.» On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
+vaisseaux agités par les flots, et cette composition est
+très-compliquée. Le troisième carton représente César, lorsqu'on lui
+apporte toutes les lettres que les amis de Pompée avaient écrites à ce
+rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
+foule assemblée. Le dernier carton représente son célèbre triomphe. On
+voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
+bouffons qui les tournent en dérision, les chars portant les statues et
+les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
+dépouilles, récompense et honneur des soldats. Cette dernière
+composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai été obligé
+de la suspendre pour exécuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
+viens de finir de colorier les trois premières.--Maintenant, portez-vous
+bien, souvenez-vous de moi, qui désire vous voir un jour j saluez de ma
+part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
+vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
+même temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.»
+
+Cette lettre est surtout remarquable par la résolution qu'elle annonce
+de la part de Vasari de travailler à acquérir la renommée et la gloire
+qui assurent l'immortalité. Il tint parole, et réalisa la prédiction
+qu'il avait faite à l'Arétin d'illustrer sa ville natale. Mais,
+lorsqu'il écrivit cette lettre, il ne soupçonnait pas que sa réputation
+d'écrivain effacerait presque celle d'artiste, et il était loin de
+supposer que ses écrits seraient un jour plus recherchés par la
+postérité que ceux de son compatriote, alors dans tout l'éclat de sa
+renommée et de sa puissance[328].
+
+[Note 328: Vasari, d'après l'explication qu'il en donne lui-même
+dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commença que vers
+le mois de septembre 1546 à écrire ses Vies ou notices sur les plus
+célèbres artistes; il entreprit ce travail à la sollicitation du Molza,
+d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
+Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se réunissaient souvent chez
+le cardinal Alexandre Farnèse.]
+
+Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reçu
+avec tout le cérémonial usité à cette époque. C'était alors, comme
+aujourd'hui, l'usage de célébrer l'entrée, dans les grandes villes, des
+papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
+décorations de toutes espèces, ornées de peintures et de devises faisant
+allusion aux principaux événements de leur vie. Mais la différence qui
+existe entre cette époque et la nôtre, c'est que, de nos jours, ces
+démonstrations ont perdu toute leur originalité, et sont le plus souvent
+abandonnées à la routine des entrepreneurs de fêtes publiques; tandis
+que dans le seizième siècle, les plus grands artistes ne dédaignaient
+pas de concourir à ces cérémonies, en mettant leur talent à la
+disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
+leurs illustres hôtes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Léon X à
+Florence fut l'occasion de nombreux travaux de décoration. Le Sansovino,
+qui était alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
+triomphe construits en bois dans les différentes parties de la ville. En
+outre, il entreprit, avec Andréa del Sarto, d'exécuter en bois, pour
+Santa-Maria del Fiore, une façade temporaire, ornée de statues et de
+bas-reliefs. L'aspect de cette façade décorée de peintures était si
+majestueux, que Léon X s'écria en la voyant: «Quel dommage que ce ne
+soit pas la véritable façade[329]!»
+
+[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.]
+
+De même, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint à Rome, en 1535,
+Antonio da San Gallo avait construit à San Marco un arc de triomphe qui
+fut orné par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
+qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
+solennel[330].
+
+[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour
+avoir une idée de ces cérémonies, consultez les gravures représentant la
+grande cavalcade de Clément VII et de Charles-Quint, à Bologne, lors du
+sacre de ce dernier, tirée de la salle du palais Ridolfi, à Vérone,
+peinte par le Brusasorci et gravée par Agostino Comerio.--Vérone, 1830,
+grand in-folio oblong, huit planches.--Après la mort de Charles-Quint,
+on célébra à Rome, en son honneur, de magnifiques funérailles. A cette
+occasion, Taddeo Zucchero retraça en vingt-cinq jours les actions les
+plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
+trophées et de superbes décorations. Six cents écus d'or lui furent
+payés pour ce travail, dans lequel il fut aidé par son frère Federigo et
+par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145.
+--J'ignore si ces décorations ont été gravées.]
+
+Le duc Alexandre ne voulait pas rester inférieur au pape dans la
+réception qu'il désirait faire à Charles-Quint, l'arbitre suprême de
+tous les États de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
+habitaient Florence, et leur commanda d'élever et de décorer les arcs de
+triomphe destinés à orner les différentes parties de la ville par
+lesquelles le cortège impérial devait faire son entrée. Vasari fut
+adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargés de présider à
+l'exécution de ces décorations [331].
+
+[Note 331: Ces commissaires étaient: Luigi Guicciardini, le père de
+l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
+--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, nº XI, une lettre de Vasari
+à Rafaello dal Borgo, élève de Raphaël et de Jules Romain, dans laquelle
+il lui demande son concours pour les travaux dont il était chargé.]
+
+Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit à ces
+travaux:
+
+[Note 332: T. X, p. 165.]
+
+«Outre les grandes bannières du château, je décorai la porte de San
+Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
+de vingt que l'on éleva sur la place San Felice. Alors se déchaînèrent
+contre moi mille envieux, qui, pour m'empêcher de conduire à fin ces
+importantes entreprises, réussirent, par leurs intrigues, à m'enlever
+vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prévu cette
+machination, et partie en travaillant moi-même jour et nuit, partie avec
+le secours de peintres étrangers à la ville, qui m'aidaient en cachette,
+je menai bon train mon affaire, et m'efforçai de vaincre les obstacles
+que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provéditeur général de Son
+Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
+ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
+d'auxiliaires. Le duc me manda aussitôt près de lui, et m'instruisit de
+ce qui lui avait été rapporté. Je lui répondis que je n'étais point en
+retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
+après, le duc vint lui-même examiner en secret mes travaux, et il
+reconnut que les accusations dirigées contre moi étaient le fruit de
+l'envie et de la malignité. Enfin, à l'époque voulue, ma tâche se trouva
+terminée à la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
+qui s'étaient plus occupés de moi que d'eux-mêmes, restaient
+honteusement en arrière[333].»--Ce passage ne donne aucuns détails sur
+les préparatifs qui furent exécutés pour l'entrée de Charles-Quint à
+Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
+Vasari la description de cette cérémonie[334]. Mais elle est rapportée
+en entier dans la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le mois de
+mai 1536, à son protecteur l'Arétin. Comme cette lettre est fort longue,
+nous y renvoyons le lecteur[335].
+
+[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanché.]
+
+[Note 334: L'édition de Vasari donnée par MM. Leclanché et Jeanron
+ne contient, t. X, p. 19, que la description des décorations exécutées
+à, Florence pour les noces de don François Médicis et de la reine Jeanne
+d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
+curieuse.]
+
+[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.]
+
+Les travaux que Vasari avait menés à bonne fin, à la satisfaction du duc
+et de son hôte illustre, lui furent généreusement payés: il nous apprend
+lui-même, dans sa biographie, qu'aux quatre cents écus qui lui avaient
+été assignés pour traitement, le duc ajouta trois cents écus, qu'il
+préleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achevé leurs travaux au
+temps fixé par leurs contrats. «Avec cet argent, dit-il, je mariai une
+dénies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_
+d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
+tabernacle qu'on plaça dans le choeur où se célèbrent les
+offices[336].»--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidèlement
+l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui-même, d'employer sa
+jeunesse à travailler pour devenir un homme célèbre et illustrer sa
+patrie.
+
+[Note 336: T. X, p. 166.]
+
+L'Arétin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoyée:
+il lui répondit le 19 décembre 1537[337], en lui faisant force
+compliments: et repassant l'un après l'autre tous les tableaux que
+Vasari avait décrits dans sa lettre, il lui répète à satiété qu'il voit
+tout le spectacle de l'entrée de Charles-Quint à Florence, tout, à
+l'exception des prélats qui marchaient derrière l'empereur, «parce que,
+dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prêtres.»--«_Non
+veggio gia dietro a Cesare i prelatij perchè non ho occhio che possa
+veder preli_.»
+
+[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, nº XXVI.]
+
+Quelque années après[338], Vasari se rendit à Venise, «où j'étais
+appelé, dit-il, parle célèbre poëte messer Pietro Aretino, mon ami
+intime, lequel avait un vif désir de me voir. J'entrepris ce voyage
+d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connaître les
+productions du Titien et de plusieurs autres maîtres. Quelques jours me
+suffirent pour examiner à Modène et à Parme celles du Corrége; à Mantoue
+celles de Jules Romain, et à Vérone les nombreux et précieux monuments
+antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai à Venise avec deux
+tableaux peints de ma main, d'après les cartons de Michel-Ange: je les
+donnai à don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents
+écus d'or. A peu de temps de là, je lis, à là prière de l'Aretino, pour
+les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
+Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des décorations pour une fête,
+et neuf tableaux destinés à orner la soffite d'une chambre du palais de
+messer Giovanni Cornaro[340].»
+
+[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_,
+t. IX, p. 212.]
+
+[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint près la république de
+Venise, amateur fort éclairé des arts et ami du Titien, qui fil son
+portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
+
+[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanché.]
+
+Vazari ne resta que treize mois à Venise[341]; il en repartit, le 16
+août 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'été furent si
+fortes, en 1543, qu'il fut obligé de quitter cette ville, le jour de la
+fête de Saint-Pierre, pour retourner à Florence[342].
+
+[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
+
+[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.]
+
+C'est là que l'Arétin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
+lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait à exécuter
+les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en même temps qu'il a
+écrit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovère, pour le prier de lui
+accorder ce qu'il désirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande
+plus favorablement accueillie par ce prince, l'Arétin ajoute qu'il a
+envoyé au duc son portrait (de lui Arétin), exécuté parle Moretto, de
+Brescia, artiste rempli de l'intelligence delà peinture[344].
+
+[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
+
+[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
+Brescia, qu'on avait surnommé le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du
+Titien_.]
+
+L'Arétin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
+déterminé à envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait exécuté. «Le
+Sansovino, lui écrivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur
+fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
+remettre le portrait que vous m'avez envoyé. Tous ceux qui l'ont vu en
+ont fait le plus grand éloge, car il est véritablement digne d'être
+admiré; et les connaisseurs ont vanté l'union naturelle des couleurs
+entremêlées d'ombres et de lumières avec un sentiment merveilleux et une
+manière des plus gracieuses. Quant à moi, je me trouve si semblable à
+moi-même dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
+absorbée par les réflexions que je fais sur les événements présents, sur
+les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
+terribles dangers qui menacent la chrétienté, me ravit pour ainsi dire
+l'intelligence et me l'enlève par l'extrême désespoir dans lequel je
+suis plongé, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
+souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
+peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne
+ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui représente
+l'image d'un autre[346].En résumé, ayant jugé ce portrait à cause du nom
+de son auteur et non pour le sujet qu'il représenté, digne d'être offert
+à un prince, j'en ai fait hommage à l'illustre duc d'Urbin, dont l'âme
+est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
+par là, j'honorerais Brescia, créatrice de vôtre divine intelligence, et
+que je me ferait valoir moi-même, étant représenté par votre admirable
+talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
+me borne à remercier la générosité qui tous a excité à m'assurer ainsi
+l'immortalité.»
+
+[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
+
+[Note 346: J'ai traduit cette longue période, _nemico del pulmone_,
+comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connaître la
+recherche de pensées que l'on rencontre fréquemment dans les lettres de
+l'Arétin, et qui est un défaut particulier aux écrivains italiens des
+XVI et XVNe siècles.]
+
+Vasari n'expliqué pas dans sa biographie ce qu'il désirait obtenir du
+duc d'Urbin; mais, d'après la recommandation de l'Arétin et le cadeau
+qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
+avait demandé.
+
+Au milieu de sa vie licencieuse et désordonnée, l'Arétin paraît avoir
+conservé pour le souvenir de sa mère, qu'il avait perdue étant fort
+jeune, un respect mêlé d'un tendre regret; ces sentiments éclatent dans
+une lettre qu'il adressa, en décembre 1546, à son ami Vasari[347].
+
+[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, nº LXXVIII.]
+
+«Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon âme de
+cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un père les douces paroles
+écrites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
+ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
+reçu également le portrait de celle qui me donna naissance à Arezzo. Je
+vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
+de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de côté tout
+autre soin, et de copier[1] le tableau placé au-dessus de la porte de
+Saint-Pierre (d'Arezzo) où elle est représentée sous les traits de la
+Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
+courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mère chérie, ranimée
+par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
+semblera, en voyant son portrait, jouir de sa présence, comme j'en
+jouissais lorsqu'elle était vivante, et comme j'en jouis encore, bien
+qu'elle soit trépassée. Si l'on ne connaissait toute sa bonté, il aurait
+suffi de la voir représentée dans un tableau, sous les traits de la mère
+du Christ, pour attester clairement à tous la sainte honnêteté de cette
+respectable femme.»
+
+Le peintre satisfit promptement au désir de son ami, qui l'en remercia
+dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Après avoir commencé par
+faire son propre éloge, en affirmant qu'il fait honneur à sa ville
+natale, l'Arétin lui annonce qu'il a reçu avec une tendresse mêlée de
+larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. «J'ai appris avec
+plaisir, dit-il, que vous avez refusé d'ajouter quelques ornements au
+tableau, parce que son effigie n'aurait plus été reconnaissable. Mais,
+si elle paraît admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
+représenta autrefois, combien elle va me paraître merveilleuse,
+maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
+les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte à sa
+mémoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
+et la bonté éclatent si manifestement en toute sa personne, que,
+nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a représentée,
+on comprend la raison qui l'a déterminé à la la faire figurer dans une
+Annonciation. La transformer en toute autre beauté idéale pour orner une
+autre scène, c'eût été faire injure à la nature qui l'avait créée si
+belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontré
+de jeune fille dont le visage ne lui ait laissé apercevoir quelque chose
+de lascif, à l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
+tant de ressemblance avec Tita (c'était le nom de mon excellente mère),
+qu'on dirait qu'elle est plutôt sa fille que la mienne. Je vous remercie
+donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
+avez endurée pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
+êtes toujours disposé à faire quelque chose qui me soit agréable et qui
+puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouvé plusieurs fois
+jusqu'à ce jour.»
+
+[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, nº LXXIX.]
+
+Tout en respectant le sentiment qui détermine l'Arétin à faire l'éloge
+des vertus et de la beauté de sa mère, on ne s'attendait guère à trouver
+ici la remarque qu'il prête au Titien sur la physionomie de sa fille
+Adria. Le père, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abusé, comme
+tous les pères, sur le caractère de beauté de sa fille; mais, bien qu'il
+écrive à un ami, il eût mieux fait de garder le silence, car la
+postérité aura peine à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
+dans la remarque du grand peintre, que l'Arétin paraît avoir prise au
+sérieux.
+
+On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
+plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, à cause de
+la protection toute spéciale dont il fut constamment l'objet de la part
+du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, né à Florence, où il avait
+longtemps suivi les leçons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
+d'Andréa del Sarto, avait sans doute connu l'Arétin par l'entremise de
+son compatriote Vasari; il était non moins lié avec Lione Lioni,
+également d'Arezzo, et nous avons dit qu'à son retour de France, le
+Salviati s'était arrêté à Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
+qui l'avait magnifiquement reçu dans sa belle maison de la rue
+de'Moroni. L'Arétin, plus âgé que Francesco[350], dut étendre sa
+protection sur lui, ayant qu'il ne fût parvenu à s'assurer la faveur du
+cardinal, comme il l'avait étendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
+resta pendant toute sa vie en relation avec l'Arétin et lui témoigna
+toujours de la reconnaissance. Pendant son séjour à Venise, vers 1540,
+il fit son portrait que le poëte envoya au roi François Ier, avec des
+vers en l'honneur du peintre[351].
+
+[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294]
+
+[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati était né en
+1516.]
+
+[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.]
+
+Le Salviati peignit à Venise, entre autres choses, pour le patriarche
+Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
+tableau octogone représentant Psyché recevant des offrandes et des
+hommages comme une déesse. Ce tableau fut placé dans un salon de la
+maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psyché l'emporte en
+beauté, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
+tous ceux qui sont à Venise: éloge évidemment exagéré, et que l'amitié
+de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'école vénitienne
+ont pu seules lui inspirer[352].
+
+[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abbé Lanzi, t.
+Ie,.p. 202.]
+
+D'après le témoignage de Vasari, le Salviati était d'un caractère
+mélancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
+parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de
+ce pays[353]. C'est probablement à cette disposition d'esprit que
+l'Arétin fait allusion dans une lettre d'août 1515[354], qu'il lui
+adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
+le peintre lui avait envoyé, après plusieurs années de silence et
+d'oubli. L'Arétin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
+description complète: il rapporte les louanges données au cheval du
+personnage qui porte l'étendard par le Titien et le Sansovino, également
+attachés au Salviati; il termine en faisant l'éloge du duc Come II de
+Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis à
+l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
+Parmigiano, graveur très-célèbre et digne émule de Marc-Antoine[355].
+Les éloges donnés par l'Arétin à la Conversion de saint Paul lui
+valurent, comme à l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
+remercia par une lettre d'octobre 1545[356].
+
+[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.]
+
+[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, nº XLIX.]
+
+[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.]
+
+[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, nº LI.]
+
+Le graveur Enea Vico, que l'Arétin, dans la lettre précédente, ne craint
+pas de comparer à l'illustre Marc-Antoine, était un artiste d'un talent
+éminent. Il grava deux médailles de Charles-Quint, entouré de figures et
+d'attributs allégoriques, et dédia son oeuvre à ce grand monarque par
+une-déclaration rapportée dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
+seigneur Ferrante Caraffa[357].
+
+Il est le premier qui ait gravé sur cuivre le Jugement dernier-de
+Michel-Ange, d'après un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
+Paolo Ponzio, un des élèves de Buonarotti[358].
+
+[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.]
+
+[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
+184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 à 101, 146 à
+149, et t. IX, p. 115.]
+
+L'Arétin écrivit à cette occasion, en janvier 1546, à Enea Vico, et le
+loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: «Car, dit-il, laisser une
+semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
+servir à la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'après
+les décrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
+est salutaire que le monde entier puisse profiter de la représentation
+de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jésus-Christ
+vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez récompensé par
+le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hésitez pas de mener à bonne fin
+une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessinées par
+Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
+scandale chez les luthériens. Mais ce n'est pas là ce qui peut vous
+enlever l'honneur que vous méritez, pour avoir, le premier, mis cette
+grande oeuvre à la portée de tout le monde[359].»
+
+[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, nº LVII.]
+
+Nous ignorons si cette gravure était terminée en 1548, époque où Enea
+Vico avait abandonné son art pour se transformer en courtisan. Dans
+cette circonstance, l'Arétin lui écrivit deux lettres remplies
+d'excellents conseils et dignes d'être rapportées en entier[360]:
+
+[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, nº LXXII; et p. 170, nº
+LXXIII.]
+
+«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes
+unique, lui écrit-il dans la première, datée d'avril 1548, pour vous
+mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un
+fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
+que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
+servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
+parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
+difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
+ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
+leur est agréable.»
+
+Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le
+même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de
+son art.--«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
+tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
+je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
+savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même
+s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi
+ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier,
+plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain
+quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
+qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix
+de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de
+vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
+que lui-même, tant qu'il se laisse dominer par ses passions,
+efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a
+démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
+conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
+des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous
+donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il
+vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
+au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
+l'Italie.»
+
+Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
+détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
+vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à
+son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en
+vivant dans l'oisiveté à la cour des princes[361].
+
+[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits,
+ce qui n'enlève rien à la douceur et à la _morbidesse_ du burin; elles
+ont été exécutées de 1541 à 1560.]
+
+L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
+premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite
+naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en
+donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
+qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
+Borgo[362].
+
+[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]
+
+En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des
+portraits et un tableau de Jésus-Christ devant Pilate. Une lettre que
+lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même
+année[363], l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il
+était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
+vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate.
+Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de
+Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en
+peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
+éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois[364], il fait
+l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté,
+peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son
+fils[365]. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian
+Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
+la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait
+pour le cardinal Farnèse[366].
+
+[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, nº LIV.]
+
+[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, nº LVI.]
+
+[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]
+
+[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]
+
+Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni,
+élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de
+l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une
+critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des
+qualités et des défauts de cet artiste.--«C'est une cruauté, lui dit-il,
+semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son
+père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
+voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors
+que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir
+fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
+l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à
+Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la
+justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
+peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant
+les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
+tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
+plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître
+l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir
+ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans
+restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les
+moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout
+ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
+sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des
+jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette
+réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de
+la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de
+venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
+grâce, je me réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre
+art.»
+
+[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, nº LXXI.]
+
+
+Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du
+Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet
+que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour
+l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa
+fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin,
+défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces
+reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à
+l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne
+d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des
+gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del
+Sarto, touche de pinceau de grand maître[368].»
+
+[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans
+Ridolfi, Ier partie, p. 227.]
+
+Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
+Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut également lié avec l'Arétin.
+Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
+qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis
+longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que
+Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della
+Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs
+les plus distingués de cette ville de Venise, alors si célèbre par son
+goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à
+l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que
+le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
+ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
+avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à
+m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la
+plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
+exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre,
+brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat.
+C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
+garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que
+demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
+la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
+donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai
+au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui
+attirent les regards dans vos admirables peintures[371].» Parmi ces
+peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple,
+remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la
+composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
+suivant l'abbé Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalité.
+L'Arétin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
+cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
+les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].
+
+[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p.
+269.]
+
+[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]
+
+[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, nº LXXIV.]
+
+[Note 372: T. III, p. 118.]
+
+[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
+habiles coloristes.]
+
+On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin
+savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus
+irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.
+
+On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,
+écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet
+artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des _Amours de
+Marfise_: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,
+il en exagère singulièrement le mérite[374]. Ces éloges outrés
+n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques
+que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin
+s'en expliqué dans une lettre d'août 1545[375]:--«Par attachement pour
+vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit
+ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de
+traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier
+rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si
+nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle
+nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles
+appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque,
+n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole
+dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit
+observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino,
+qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu
+leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des
+maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le
+fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le
+ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.»
+
+[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, nº XLIII.--Le comte
+Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Arétin_, dit que celui-ci avait commencé
+un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.]
+
+[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, nº L.]
+
+Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce
+dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre
+justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées.
+C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la
+permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de
+l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus
+de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il
+pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la
+vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui
+faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se
+rapproche autant de Pétrarque et de Dante, que bon nombre de maîtres en
+l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On
+doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les
+critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à
+connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de
+l'artiste[377].
+
+[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, nº LXVII.]
+
+[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]
+
+L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque
+tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du
+Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y
+mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait
+entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville[379]. Il avait
+exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse,
+épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour
+orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces
+cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge
+de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins[380].
+
+[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, nº LV.]
+
+[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]
+
+[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, nº LXXVI.]
+
+Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut
+également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du
+29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le
+sculpteur avait composé à son intention, et qui représentait le Christ
+mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les
+cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des
+grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537[382],
+qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de
+triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537.
+
+[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, nº XXIIII.]
+
+[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, nº XXVI.]
+
+Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs
+Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco
+Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville[384];
+et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des
+adversaires les plus déclarés du Salviati[385].
+
+[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, nº LXXV.--Vasari, t.
+III, p. 370-378.]
+
+[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, nº XLV.--Nous ignorons
+si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]
+
+[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, nº XXXI; et Vasari, t.
+IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:
+Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse
+la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un
+envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.]
+
+Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Arétin
+traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les
+relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne
+dédaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, également de
+Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa
+protection[388]. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551[389] en
+lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait
+extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en
+donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient
+plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus
+d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un
+véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut
+arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.
+Voyez Lione[390] parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des
+écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour
+moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un
+et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux
+vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le
+sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et
+l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être
+je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je
+crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour
+toujours.» [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, nº LXXVII;
+et Vasari, t. VII, p. 249.]
+
+[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, nº XLIV; et, dans le même
+vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, nº XLIII.--Voy. aussi
+Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]
+
+[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, nº CLXXXV.--Sur ce
+peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vénitiens_, Ier partie, p.
+132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]
+
+[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, nº LXXX.]
+
+[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]
+
+L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano,
+plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque
+temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon,
+Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office _du Plomb_, lui écrivit,
+probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante:
+
+«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour
+notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce
+qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château
+Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome
+l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa
+Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le
+Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets
+pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à
+notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a
+jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de
+traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un
+jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu,
+portez-vous bien[391].»
+
+[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVI.]
+
+Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux
+pontife, et l'influence que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le
+tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder
+auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la
+chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en
+toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention
+n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.
+La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la
+dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,
+avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que
+cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches
+auprès de l'empereur.
+
+La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce
+dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre
+1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office _del Piombo_.
+Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de
+Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui
+qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait
+sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela
+qu'on l'appelait _le frère du plomb_[392]. Cet office était d'un grand
+revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes
+célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda
+Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien,
+auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome[394]
+
+[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, nº LXV, _ad
+notam_.]
+
+[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]
+
+[Note 394: Voy. _suprà_, p. 235.]
+
+Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le
+peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa
+lettre à l'Arétin[395]:
+
+[Note 395: Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t.
+Ier, p. 521, appendice nº XIX; et t. V, p. 218, nº
+LXV.]
+
+«Très-cher frère, je pense que vous vous serez étonné de la négligence
+que j'ai mise en restant si longtemps sans vous écrire. La cause en a
+été que je n'avais rien qui méritât de vous être mandé. Mais aujourd'hui
+que Sa Sainteté m'a fait frère, je ne voudrais pas que vous pussiez
+donner à entendre que la _fratrerie_ m'a gâté et que je ne suis plus ce
+même Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours été
+par le passé. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes
+amis et camarades, pour me réjouir de ce que Dieu et notre patron, le
+pape Clément, m'ont donné. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous
+conter comment et de quelle manière cela s'est fait. Il suffit; je suis
+frère plombateur (_piombatore_), c'est-à-dire que j'exerce l'office que
+possédait Fra Mariano[396]; et vive le pape Clément! Plût à Dieu que
+vous eussiez voulu me croire: patience, mon frère j je crois bel et
+bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites à Sansovino qu'à Rome on
+pêche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme
+vous savez: tandis qu'à Venise on n'attrape que des anguilles et du
+fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la
+décrier, mais pour rappeler à notre Sansovino ce qui se passe à Rome,
+choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler
+fraternellement à notre très-cher compère Titien, à tous les amis, et à
+Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande à vous mille
+fois.»
+
+[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Pérouse,
+nous paraît être celui auquel succéda Fra Sebastiano: Vasari en parle,
+t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, élève du Ghirlandaio, Voy.
+Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.]
+
+La fortune que Fra Sebastiano avait trouvée à Rome ne put déterminer le
+Sansovino à quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la
+ville des papes. Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à l'Arétin et au
+Titien, il passa le reste de sa vie à Venise, où, tout en cultivant les
+arts, il jouissait d'une plus grande indépendance. Il laissa donc Fra
+Sebastiano exercer à Rome ses fonctions de frère plombateur, tout en
+profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet
+éloignement ne fit pas oublier à Fra Sebastiano ses anciens amis: en
+1536, il fit le portrait de l'Arétin pour le palais du prieuré d'Amizo,
+et l'abbé Lanzi remarque, qu'en exécutant ce portrait, Fra Sebastiano
+sut rendre, dans les vêtements, cinq nuances de noir parfaitement
+distinctes, ayant imité exactement celle du velours, celle du satin et
+ainsi des autres[397]. C'est à l'occasion de ce portrait que l'Arétin
+écrivit au duc de Florence, Alexandre de Médicis, en 1536, la lettre
+suivante[398]:
+
+[Note 397: t. III, p. 79.]
+
+«Mon portrait, placé par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de
+l'entrée de la chambre où vous avez passé la nuit, ne méritait pas qu'un
+prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un
+neveu de deux pontifes, daignât le regarder, et, le regardant en
+peinture, comblât l'original de tant d'éloges. Ce qui ajoute encore à
+l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre
+personne a voulu s'arrêter devant la maison où je naquis, saluant ma
+soeur avec le respect qu'elle seule aurait dû montrer. Certes, la
+politesse d'Alexandre de Médicis a surpassé celle d'Alexandre le
+Macédonien, car ce dernier s'arrêta bien devant le tonneau où se tenait
+Diogène, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a
+plu de visiter ma cabane, alors que je n'y étais pas. Vous agissez
+ainsi, non par un vain simulacre, mais par bonté naturelle: aussi, je
+supplie Dieu d'éloigner de votre illustrissime personne le détestable
+fléau de l'envie et de la fraude, de détourner le fer et le poison des
+traîtres, afin que votre vie soit le soutien de la nôtre[399].»
+
+[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice nº XXXIV.
+Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est
+une très-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous
+paraît une erreur, car le Marcolino, dans une lettre à l'Arétin, que
+nous rapporterons ci-après (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice nº
+XX), dit que le portrait de l'Arétin, dans le palais des
+prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce témoignage d'un ami et
+d'un contemporain nous paraît préférable à l'allégation du savant prélat
+romain.]
+
+[Note 399: Peu après, ce prince fut victime d'une conspiration,
+ainsi qu'on le verra plus loin.]
+
+Cette lettre, modèle d'orgueil et de compliments ridicules, nous
+rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entrée à
+Babylon_.... Elle révèle néanmoins le pouvoir qu'exerçait l'Arétin sur
+les souverains les plus absolus, et peut servir à expliquer, jusqu'à un
+certain point, la vanité de cet homme qui correspondait familièrement
+avec Charles-Quint, François Ier, les papes, les cardinaux et tous
+les personnages les plus élevés en dignités, tant en Italie qu'en
+Espagne et en France.
+
+Un autre peintre vénitien, non moins célèbre que Fra Sebastiano, un des
+plus remarquables élèves du Titien, le fécond Tintoret, fit aussi le
+portrait de l'Arétin, dont il avait reçu des encouragements dans sa
+jeunesse. Notre écrivain, que les plus grands artistes consultaient et
+dont ils écoutaient avec soumission les conseils-et les critiques,
+contribua pour beaucoup à faire connaître les tableaux du Tintoret. Il
+l'occupa d'abord, en 1545[400], à peindre à fresque, dans son
+appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de
+Mercure; par une lettre de février 1545, il loue beaucoup la célérité
+qu'il avait mise à exécuter ces compositions. Mais il est probable que
+l'artiste s'était laissé emporter par la fougue de son caractère, et
+qu'il s'était brouillé avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure
+prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a
+dû sans doute son origine à ces peintures. En effet, l'Arétin dans cette
+même lettre, engage le Tintoret «à demander à Dieu qu'il lui accorde la
+bonté, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401].
+
+[Note 400: Le Tintoret est né vers 1512; il avait donc trente-trois
+ans à cette époque.]
+
+[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, nº XLI.]
+
+Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,
+l'Arétin fait un magnifique éloge du tableau du Miracle de
+l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'école de Saint-Marc.
+Toutefois, après avoir loué cette grande oeuvre comme elle mérite, il
+ajoute: «Ne vous laissez pas aller à l'orgueil, car ce serait vouloir
+abdiquer tout désir d'arriver à une plus grande perfection; et
+bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre
+exécution en une manière de faire qui se hâte avec lenteur, bien que peu
+à peu les années y pourvoient d'elles-mêmes. Car, il n'y a qu'elles
+seules qui puissent mettre un frein à l'emportement de la
+jeunesse-toujours ardente et empressée[403]. «Ces conseils étaient fort
+justes, et si le Tintoret les eût suivis, beaucoup de ses peintures, au
+lieu d'être jetées à la hâte, comme des esquisses non terminées,
+seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'école de
+Saint-Marc.
+
+[Note 402: L'abbé Lanzi dit de ce tableau: «La couleur en est
+tizianesque; le clair-obscur très-prononcé, la composition sobre et
+forte, les formes élégantes, les draperies étudiées, les attitudes des
+hommes qui assistent à ce spectacle sont variées, appropriées au sujet
+et vives au delà de toute expression, particulièrement celle du saint,
+qui présente jusqu'à un certain point la légèreté d'un corps aérien.» T.
+III, p. 142.]
+
+[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, nº LXV.]
+
+Un autre peintre que Venise peut réclamer, comme élève du
+Giorgione[404], mais que ses travaux avec Raphaël d'Urbin ont fait
+ranger parmi les artistes de l'école romaine, Giovanni da Udine, fut
+également lié avec l'Arétin. Ils avaient fait connaissance à Rome, où
+l'Arétin avait fort admiré les arabesques et autres ornements dont
+Giovanni avait décoré les appartements du Vatican, sous la direction de
+son illustre maître Raphaël. L'impression qu'avait produite la vue de
+ces chefs-d'oeuvre ne s'effaça point dans l'esprit de l'Arétin. Devenu
+comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son
+temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la
+célèbre fabrique de Murano, près de Venise, les arabesques de son ami.
+Il y avait alors à la tête de cette manufacture un maître renommée,
+Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou
+Lanzi, mais dont le talent est extrêmement vanté par l'Arétin dans la
+lettre suivante qu'il adressait à Giovanni da Udine, le 5 septembre
+1541[405]:
+
+[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.]
+
+[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, nº XXVLI.--G. d'Udine
+ne fit pus de longs séjours à Venise; c'est probablement à cette époque
+qu'il décora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au
+patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.]
+
+«Excellent frère, j'ai été plus contrarié d'avoir appris que vous étiez
+venu me voir, sans m'avoir rencontré à la maison, que je n'aurais eu de
+plaisir à faire attendre, pendant une demi-journée, cette foule entière
+de seigneurs qui, jusqu'à ce jour, sont venus me rendre visite: car
+j'attache bien plus de prix à rappeler avec vous le commencement de
+notre vieille amitié, qu'à voir chez eux ce que nous pouvons appeler les
+apparences de la grandeur. Assurément, la consolation que ressentent nos
+âmes quand nous venons à parler des qualités divines de Raphaël d'Urbin,
+par lequel vous avez été créé, et des libéralités royales d'Augustin
+Chigi, dont je suis l'élève, est semblable à celle qu'ils éprouvaient
+eux-mêmes, pendant qu'il nous était donné de voir de quelle manière l'un
+savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,
+parce que nous sommes unis par la plus étroite amitié, on pourrait
+difficilement décider lequel de nous deux a éprouvé le plus de regrets,
+ou vous de ne m'avoir pas trouvé, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.
+Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'à la
+manière des peintres vous avez laissée, à l'aide d'un morceau de craie,
+sur le côté intérieur de ma porte. Je vous en rends mille grâces. Mais,
+bien que je désire plutôt vous rendre service que vous fatiguer de mes
+demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage à vous
+demander un carton rempli de ces dessins, destinés à être reproduits sur
+verre, et semblables à ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que
+Domenico Bellorini, le maître adoré de cet art, étonné de vos
+merveilles, se donna pour toujours à vous: car il venait de comprendre
+et de voir, à l'aide des formes si belles et si variées des vases par
+vous dessinés, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.
+Il est vrai de dire que vous possédez tellement les traditions de la
+grâce et de la facilité antique dans votre style, que les autres
+apprennent votre manière sans même la mettre en pratique. C'est pour
+cela que le grand maître de Murano est dans mon coeur, et vous prie,
+avec moi, de m'accorder un si précieux don. Et, parce que la promptitude
+redouble le prix du présent et l'obligation de celui qui le reçoit, que
+votre bon plaisir soit que cette grâce ne se fasse pas attendre, comme
+seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais être
+assez heureux pour vous en rendre.»
+
+G. d'Udine répondit à cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux
+dessins à son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la
+fabrique de Murano, copiant le style de Raphaël et de son élève,
+agrandit sa manière et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Arétin,
+créateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient
+rivaliser avec les célèbres mosaïques de Venise[406], envoya un grand
+nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils
+pussent juger de la beauté des vases exécutés d'après les antiquités
+dessinées par Jean d'Udine. Dans une lettre écrite au duc de
+Mantoue[407], il lui dit que «ces nouveautés ont fait tant de plaisir au
+patron des fours[408] de la Sirène, à Murano, qu'ils appellent _arétins_
+toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.» Il ajoute que
+«monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a
+emporté de Venise à Rome pour Sa Sainteté, laquelle, d'après ce qu'il
+écrit, en a été très-satisfaite. L'éloge qu'on en a fait dans cette cour
+et ailleurs a doublé le prix qu'on attache à une si noble industrie.»
+
+[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.]
+
+[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, nº XXXII.]
+
+[Note 408: Fours à verre.]
+
+[Note 409: Maestro di casa.]
+
+Quel a été, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il
+entièrement perdu dans le déclin des manufactures de glaces de Murano,
+ou s'est-il conservé en partie jusqu'à nos jours? Nous l'ignorons; mais,
+dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on n'en doit pas moins
+reconnaître que l'Arétin avait été noblement inspiré par le goût du
+beau, le jour où il avait fait reproduire sur verre les admirables
+arabesques de Raphaël et de Jean d'Udine: c'était élever l'industrie au
+niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable
+supériorité.
+
+On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Arétin fut obligé
+de quitter Rome; on se rappelle l'amitié qui l'unissait alors à Jules
+Romain, cet autre élève de Raphaël, non moins célèbre que Jean d'Udine.
+Réfugié à Mantoue, comme l'Arétin s'était réfugié à Venise, le peintre,
+tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalisé son nom, n'en
+conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amitié. Il lui
+envoya plusieurs fois des dessins au crayon et à la plume[410],
+s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
+duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.
+
+L'Arétin aurait beaucoup désiré que Jules Romain vînt se fixer à Venise.
+Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
+renouvelé cette promesse au Titien, avec lequel il était également
+lié,-mais il en remettait de jour en jour l'exécution. C'est pour lui
+enlever toute excuse que l'Arétin lui écrivit la lettre suivante[411]:
+
+[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, nº LXIX, et p. 229, nº
+LXXI.]
+
+[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, nº XXVIII.]
+
+«Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
+demandiez ce que fait le Titien et ce à quoi je m'occupe, je vous
+répondrais que nous n'avons d'autre pensée, tous les deux, que de
+trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
+promesse de venir ici a infligée à l'affection que nous vous portons, et
+dont nous sommes encore indignés. Le Titien renferme sa colère en
+lui-même pour m'avoir fait espérer une telle illusion; et moi, je m'en
+veux à moi-même d'avoir été assez simple pour le croire: d'où il suit
+que ni sa colère ni ma rancune ne sont près de s'évanouir en fumée,
+avant que vous n'ayez tenu la parole à laquelle vous avez manque tant
+de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
+qui a été assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
+bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
+n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
+ma femme et de mes enfants m'en empêche, et mes moyens me le défendent.
+Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
+intermède, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
+tendresse. A vous parler franchement, quant à moi, tant que je me
+souviendrai de vos manières et de votre talent, il faudrait que je fusse
+privé de jugement si je ne désirais jouir des unes et vous voir ici à
+l'oeuvre. Vous êtes aimable, sérieux, attachant dans la conversation,
+grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
+qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
+intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
+était donné de voir les palais des dieux représentés en peinture, et les
+miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous préfère,
+pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, à tous ceux qui
+ont manié un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
+autre chose, s'ils pouvaient voir les édifices que vous avez élevés et
+les peintures que vous avez exécutées dans la ville de Mantoue, embellie
+et magnifiquement décorée par les conceptions de votre génie, qui sait
+donner aux oeuvres modernes là beauté de l'antique, tout en conservant
+aux imitations de l'antique le style des modernes» Mais pourquoi le sort
+ne vous a-t-il pas transporté ici, au lieu de là-bas? Et pourquoi les
+souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
+aux seigneurs vénitiens?»
+
+[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employé par les Italiens
+pour indiquer cette beauté indéfinissable qui charme et qui attire, est
+traduit par Félibien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni français ni
+italien.]
+
+Jules Romain ne résista pas à une invitation si pressante et si
+gracieusement exprimée. Il vint à Venise admirer en grand artiste, et
+sans aucune arrière-pensée de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
+des autres peintres de l'école vénitienne, et il resserra, dans ses
+entretiens avec l'Arétin, les liens de leur ancienne amitié.»
+
+Quelques années après, en 1545, le bruit de sa mort s'étant répandu,
+l'Arétin, dès qu'il eut appris que cette nouvelle était Sans fondement,
+lui écrivit pour en témoigner sa joie» Mais ce qui est le plus curieux,
+c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le récompenser,
+dit-il, «des peines et des regrets qu'il avait éprouvés, en apprenant le
+bruit de sa mort, qui aurait été aussi regrettable que celle du divin
+Raphaël[413].» Cet argument flatteur ne paraît point avoir produit
+d'effet sur Jules Romain; car, dans l'énumération des portraits de
+l'Arétin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
+Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414].
+
+[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, nº XL.]
+
+[Note 414: Voy. plus loin.]
+
+Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
+avec l'Arétin furent traités par lui sur le pied de l'égalité, ou, le
+plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
+Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, à la fois peintre, sculpteur et
+architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
+amitié à tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
+lesquels il n'avait que du mépris. Inaccessible à l'orgueil qu'aurait pu
+lui inspirer la supériorité incontestée de son génie, son âme d'une
+trempe antique, méprisait les flatteries: c'est assez dire que
+l'illustre artiste était peu disposé à accepter les avances de l'Arétin,
+qui était connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
+des faveurs. Les relations de ces deux hommes célèbres furent donc
+toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dépit de tous les
+efforts que put faire l'Arétin pour obtenir, par ses éloges, l'amitié du
+grand maître. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
+lequel l'Arétin s'adresse au Buonarotti en lui écrivant; tandis qu'avec
+ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
+raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'à l'insolence, avec
+Michel-Ange il se renferme dans la plus grande réserve, et lorsqu'il ne
+le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
+exciter la susceptibilité de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
+une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui écrivait pour le féliciter
+d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
+Sixtine[415].
+
+[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, nº XXII.]
+
+«De même, homme vénérable, que c'est une honte de notre nature et un
+péché de notre âme, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
+défaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
+et jugement, de ne pas vous révérer, vous qui êtes un créateur de
+merveilles, et que les astres du ciel ont à l'envi comblé de toutes
+leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'idée cachée d'une nature
+nouvelle; ce qui fait que la difficulté des couleurs, ce dernier degré
+de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
+perfection de l'art dans les extrémités des corps.... Pour moi, qui ai
+passé ma vie entière à élever le mérite par mes louanges, ou à
+stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
+que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
+familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
+indignité. Il est bien vrai que je dois vous vénérer avec le plus grand
+respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possède qu'un
+seul Michel-Ange.
+
+Chose surprenante! la nature ne saurait élever si haut un sujet de vos
+compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
+art; et cependant elle ne parvient pas à imprimer à ses oeuvres cette
+majesté dont l'immense puissance de votre génie possède seul le secret.
+Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
+Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les génies furent l'ombre de votre
+génie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
+l'antiquité, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
+jusqu'à nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi à
+ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligés de suspendre la
+palme de la renommée qu'ils vous auraient cédée eux-mêmes, en vous
+attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
+architectes, s'ils eussent été assemblés devant nos yeux pour juger
+votre mérite.»
+
+Après ce préambule tant soit peu ampoulé, suivant son usage, l'Arétin se
+permet de faire, à sa manière, la description du tableau du Jugement
+dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
+permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner à
+entendre qu'il ferait bien de suivre ses idées, et de se conformer, pour
+la composition de sa grande fresque, à l'espèce de programme qu'il lui
+en avait tracé. Il termine très-gracieusement sa lettre, en demandant à
+l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
+Rome se trouvera violé par le désir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
+«Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta détermination que j'avais prise,
+plutôt que de faire cette injure à votre génie.»
+
+Michel-Ange paraît avoir été médiocrement touché de ces avances. Sa
+réponse, malgré les précautions oratoires dont il s'entoure et les
+politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
+un mépris mai déguisé pour le programme du Jugement dernier inventé par
+l'Arétin.
+
+«Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère, à la réception de
+votre lettre, j'ai ressenti tout à la fois un grand plaisir et un grand
+chagrin. Je me suis beaucoup réjoui de ce que cette lettre venait de
+vous, qui êtes unique au monde peur le mérite; mais j'ai éprouvé une
+assez pénible contrariété, parce que, ayant achevé une grande partie de
+ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
+invention, qui est telle, que si le jour du jugement était arrivé et que
+vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
+une description plus exacte tenant pour répondre à ce que vous voulez
+bien écrire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agréable, mais
+je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
+attachent beaucoup de joie à être nommés dans vos écrits. Dans ces
+termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous être agréable, je vous
+l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
+revenir à Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir
+la peinture que j'exécute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
+recommande à vous[416].»
+
+[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, nº IV.]
+
+L'Arétin, content en non de cette réponse, se le tint pour dit et
+n'offrit plus à Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
+Mais, désirant obtenir du grand maître de dessins de sa main, il
+recommença ses flatteries, assaisonnées cette fois d'une incroyables
+dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--«Si César[417], lui
+écrit-il en avril 1544[418], n'était pas tel dans sa gloire, qu'il est
+dans le commandement, je préférerais l'allégresse que, j'ai ressentie
+dans man coeur, lorsque j'ai reçu de Cellini[419] la nouvelle que vous
+avez bien voulu agréer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
+Majesté a daigné à m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
+que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
+suis réjoui en moi-même de la même manière que je me réjouissais
+lorsque, par un effet de sa clémence impériale, il daignait me
+permettre, à moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner à cheval
+étant placé à sa droite. Mais si votre seigneurie est révérée, grâce à
+la voix de la renommée, même de ceux qui ne connaissent pas les miracles
+enfantés par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de
+croire que je vous vénère, moi qui suis capable de comprendre la
+supériorité de votre immortel génie? C'est parce que je suis ainsi fait,
+qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
+des larmes arrachées par l'affection que je vous porte ont baigné mon
+visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleuré en contemplant votre
+oeuvre elle-même, telle qu'elle est sortie de vos mains sacrées. S'il
+pouvait m'être donné de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
+les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
+emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grâces
+à Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire naître de votre
+temps, faveur à laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
+règne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, ô seigneur! ne
+récompensez-vous pas ce culte que je vous ai voué, et par suite duquel
+je m'incline devant vos qualités divines, en m'accordant comme une
+relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
+prix? Assurément, j'estimerais plus deux traits dessinés de votre main
+avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
+chaînes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors même que
+mon indignité serait un obstacle à la réalisation de ce désir, je me
+trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'espérance. J'en jouis
+à l'avance en l'espérant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
+désir, qui paraît un songe, ne devienne pas une réalité. Le compère
+Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
+me confirme dans ce sentiment. Partisan décidé de votre style qui n'a
+rien d'humain, il n'a pas hésité à m'écrire, avec la considération qu'il
+m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'à ma recommandation le
+souverain pontife a accordée à son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
+vous chérissons également, nous attendons cette grâce de votre bonté.»
+
+[Note 417: L'empereur Charles-Quint.]
+
+[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, nº XXXV.]
+
+[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Arétin écrivit plusieurs
+lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad
+notam_.]
+
+On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
+plus d'impression que la première, malgré le nom du Titien, que l'Arétin
+invoque ici comme le _Deus ex machina_.
+
+Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Arétin au Buonarotti,
+d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas reçu les dessins
+qu'il lui avait demandés et des instances plus pressantes encore que la
+première fois, pour le déterminer à ne plus différer de lui accorder
+cette faveur.--«L'ardeur de nos désirs nous fait souvent souhaiter des
+choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
+qui dirige la volonté des autres rend nos espérances vaines. C'est ainsi
+que s'est évanoui l'espoir que j'avais conçu, en sollicitant de votre
+bienveillance des figures que les palais des rois seraient à peine
+dignes de contenir, bien que je mérite d'être puni en jouissant de leur
+vue. Car il ne vous est pas permis, à vous qui possédez tant de
+qualités éminentes, dont le ciel, dans sa générosité, s'est montré
+prodigue à votre égard, d'être avare de tout ce qui excite à un si haut
+degré l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer généreux
+envers tous, et particulièrement à mon égard.... Comblez donc mon
+attente, en la récompensant par l'octroi de ce qu'elle désire, et ne
+croyez pas que j'ai ainsi parlé par un sentiment d'orgueil, mais
+seulement par le désir ardent de décrire une de ces merveilles enfantées
+par ce génie divin qui entretient votre intelligence[421].»
+
+[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, nº XLIV.]
+
+[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases
+amphigouriques dont l'Arétin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
+avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger:
+
+ «Ma se a veruno «dove esser largo, io sono del numero. Avvengachè
+ la natura ha «infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
+ si promette «di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
+ virtù dello «scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
+ tutti secoli; «onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
+ si faite opère, «sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
+ l'orecchie e le mani, e «i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
+ più vede, di chi più sa, «di chi più intende, di chi più scrive, di
+ chi più considéra, di «chi più pénétra, e di chi più ama, a
+ guardarle, a predicarle, ad «ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
+ contemplarle, e a inchinarle «con il medesimo studio che ne'tempi
+ di altri si vedrà fare negli «esempi di quegli che meglio di me
+ sopranno lasciarne memoria.»
+
+--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
+style de Malvasia:
+
+ «_A dirla Schietta_, _egli ha il «suo mérita_, _ma con quel suo
+ stile fa venire il dolor di testa_.»
+
+--T. III, p. 471, nº CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne
+pourrait le supposer chez les écrivains italiens des XVI et
+XIIe siècles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
+pas être un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouvé dans
+Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de
+_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchevêtrée une parenthèse de _dix
+lignes_.]
+
+Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles
+instances aient été mieux accueillies que les premières: Michel-Ange
+n'aimait pas à quitter ses graves travaux pour donner satisfaction à un
+amateur, en composant à son intention quelque dessin. On sait qu'il
+méprisait la peinture à l'huile. D'un autre côté, l'art de la statuaire
+exige trop de temps et de peine pour l'exécution du moindre buste ou
+bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau à la disposition de
+l'Arétin. On doit en conclure que ce dernier aura été moins bien traité
+par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
+il aura donc dû se contenter des tableaux, dessins, bustes et médailles
+des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico
+Buonarotti_.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Arétin ne se fâcha pas et continua pendant toute
+sa vie à professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il
+réservait sa colère et ses mépris pour les autres artistes qui, voulant
+imiter l'illustre maître florentin, ne répondaient point à ses avances.
+Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux émule du Buonarotti dans l'art
+de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son génie, avait été comme lui
+doté par la nature d'un caractère indomptable.
+
+A toutes les demandes que l'Arétin lui avait adressées pour obtenir
+quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
+constamment opposé le silence et le mépris. Cette conduite, à laquelle
+_le Fléau des rois_ était si peu habitué, finit par échauffer sa bile,
+et, dans son ressentiment, il écrivit au _cavalière_ la lettre suivante,
+qui dut être pour le Bandinelli, à cause de sa présomption bien connue
+de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:
+
+«Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
+autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
+m'empêcher, en vous écrivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
+remettre en l'esprit notre ancienne amitié, en vous faisant souvenir de
+cette multitude de services qu'à Florence et à Rome je vous ai rendus,
+alors que le pape Clément[422] n'était encore que cardinal, et plus tard
+lorsqu'il fut élu pape. Le plaisir que j'éprouve à me donner cette
+satisfaction est égal à celui que j'aurais ressenti, si, obéissant aux
+remords de votre conscience, vous m'eussiez témoigné votre bienveillance
+en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessinées de votre main. Mais
+telle est l'ingratitude de votre nature, qu'espérer si peu de chose est
+une sottise plus grande que votre présomption, alors qu'elle ne craint
+pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
+sur ce, je vous baise les mains[423].»
+
+[Note 422: Clément VII.]
+
+[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, nº LII.]
+
+Telles furent les relations de l'Arétin avec les artistes de son temps;
+et l'on voit qu'à l'exception de Raphaël, mort en 1520, pendant son
+premier séjour à Rome, il vécut dans l'intimité avec presque tous les
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrèrent la
+première moitié du seizième siècle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
+le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
+Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
+Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
+beaucoup d'autres.
+
+Mais l'Arétin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
+éminents; le plus souvent, il encouragea leurs débuts dans la carrière,
+et leur procura la protection des souverains et des princes qui étaient
+alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, à
+la faveur dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint, la protection
+de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi François
+Ier. Il avait recommandé le Salviati à ce dernier souverain, et l'on
+voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la république de
+Venise en France, qu'il avait envoyé à François Ier deux bustes
+d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer à Fontainebleau
+parmi ses objets les plus précieux[424]. Dans la même lettre, il est
+question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
+l'Arétin avait recommandé à ce prélat.
+
+[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, nº LXX.]
+
+Les papes Clément VII et Paul III ne furent pas moins bien disposés en
+faveur de l'Arétin que ne l'avaient été les souverains d'Espagne et de
+France. Nous avons rapporté la lettre de Fra Sebastiano[425], par
+laquelle le malheureux Clément VII sollicitait l'intervention de
+l'Arétin auprès de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
+dévastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
+maison Farnèse, n'eut pas moins de considération pour lui; à sa
+recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
+bénéfice que son père sollicitait depuis plusieurs années[426]. Le duc
+de Parme, Ottaviano Farnèse, neveu du souverain pontife et gendre de
+Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en
+correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
+de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
+le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
+d'or qu'il en avait reçu, en lui annonçant que le Sansovino allait
+terminer pour lui une Vénus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
+admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
+poignard orné de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
+graveur en pierres fines, en camées et en cristaux[431]. Au duc de
+Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
+sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
+ainsi que nous l'avons expliqué plus haut[432].
+
+[Note 425: Voy. _suprà_, p. 301.]
+
+[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, nº XXXVIII.--Vasari, t.
+IX, p. 214.]
+
+[Note 427: Il avait épousé la princesse Marguerite, fille naturelle
+de Charles-Quint.]
+
+[Note 428: Bottari, _ut suprà_, t. III, p. 118.]
+
+[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, nº LXIII.]
+
+[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, nº XXVII.]
+
+[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, nº LXIV.--Sur Valerio de
+Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.]
+
+[Note 432: Voy. p. 308.]
+
+Il vécut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Médicis.
+Nous avons raconté l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant
+par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et
+visiter la maison où il était né. Le duc Cosme était fils du grand
+capitaine Jean de Médicis, le chef des bandes noires, qui accueillit
+l'Arétin avec tant d'amitié, lorsqu'il fut obligé de quitter Rome. A ce
+titre, l'Arétin lui témoigna toujours un attachement tout particulier.
+Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, gravé en
+médaille, d'après le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui
+envoya également, à la même époque, le portrait du landgrave de Hesse,
+Philippe le Magnanime, beau-père de Maurice de Saxe, le chef des
+luthériens et l'adversaire de Charles-Quint.[433]
+
+[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, nº XXV.]
+
+Il fut dans les bonnes grâces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della
+Rovère et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoyé à ce dernier son
+portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommandé le
+sculpteur Tiziano Aspetti.
+
+Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral André Doria, pour
+obtenir non-seulement la mise en liberté de Lione Lioni, condamné aux
+galères du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande
+distinction[434].
+
+Il jouit constamment de la faveur du doge André Gritti, du patriarche
+Grimani, et du cavalière délie Legge, l'un des procurateurs de
+Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du
+Sansovino[435].
+
+[Note 434: Voy. p. 358.]
+
+[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,
+208 274 et 280.]
+
+Il fut donc aimé, ou tout au moins respecté de presque tous les princes
+souverains de l'Italie.
+
+Enfin, il passa plus de trente années de sa vie à Venise[436], dans la
+société intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus
+distingués, au nombre desquels, sans rappeler ceux cités plus haut, on
+doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de
+Charles-Quint à Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco
+Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le père du Tasse, Giulio
+Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres
+hommes distingués dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces
+derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a composé son
+dialogue intitulé: _l'Aretino_. Ce dialogue fut écrit à Venise, sous
+l'inspiration et presque sous la dictée de l'Arétin, et il renferme, au
+dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la
+sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437].
+
+[Note 436: De 1527 à 1557.]
+
+[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, nº LI.--Ce dialogue
+a été publié, avec la traduction française en regard, à Rome, vers 1730,
+par Uleughes, qui était alors directeur de l'Académie de France, et dont
+on voit le tombeau à, l'église de Saint-Louis-des-Français.]
+
+Le bonheur dont l'Arétin jouit pendant sa vie devait se perpétuer après
+sa mort; et comme il avait été, pour ainsi dire, le centre des artistes
+de son temps, il était juste que les artistes voulussent assurer à sa
+mémoire l'immortalité que peuvent seules donner, avec les lettres, les
+oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands
+maîtres.
+
+De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers
+maîtres de toutes les écoles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le
+duc Cosme de Médicis à Florence, pour le duc Frédéric de Gonzague à
+Mantoue, pour son ami Marcolino à Venise et pour le marquis du Guast à
+Milan; une fois par le Tintoret, à Venise; une fois par le Moretto pour
+le duc Guidobaldo della Rovère, à Urbin; une fois par Francesco Salviati
+pour le roi François Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del
+Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, après sa mort, son
+portrait, exécuté par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et élève de
+Paul Veronèse, fut placé à côté de son tombeau dans l'église de
+Saint-Luc[439].
+
+[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.]
+
+[Note 439: Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.]
+
+Certes, ni Charles-Quint, ni François Ier, ni Léon X lui-même
+n'eurent cette gloire; aussi son compère et ami, l'imprimeur vénitien
+Francesco Marcolino, lui écrivait, le 15 septembre 1551[440]:
+
+[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, nº XX.]
+
+«Seigneur compère, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si
+bien exécuté, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa
+main, vous a donné notre messere Iacopo Sansovino, loué par Michel-Ange
+lui-même comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres
+figures exécutées par lui pussent rivaliser de beauté avec celles de
+Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma
+maison comme des merveilles que je dois à sa grande courtoisie. Certes,
+hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas
+trouvé, je me suis mis à contempler ce chef-d'oeuvre, je restai
+stupéfait et hors de moi-même en voyant de quelle manière la mère et le
+fils se regardent, les yeux fixés l'une sur l'autre, et paraissent comme
+s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette
+pureté, cette chasteté, cette beauté indéfinissable dont l'imagination
+peut revêtir la Vierge, pendant qu'elle vécut sur la terre, se fait
+remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.
+Mais telle est l'autorité que votre seigneurie exerce sur les artistes
+éminents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son
+génie sans égal dans les portraits de vous qu'il a exécutés de sa main
+et d'une grande manière, l'un pour le palais du duc de Florence, au
+milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des
+princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs
+d'Arezzo n'est pas un moindre témoignage de la considération dont vous
+jouissez parmi les artistes, considération attestée en outre par le
+portrait que le Salviati a envoyé en France au roi François Ier, qui
+l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus précieux. Enfin, je
+citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur
+inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que
+j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de
+Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sûre espérance. Je ne parle
+pas, mon compère, du coin que le cavalière Lione a entrepris de graver
+dans ma maison, car le monde entier, jusqu'à Barberousse en Turquie,
+l'admire et le comble d'éloges. Mais comment pourrais-je passer sous
+silence l'incomparable et mille fois étonnant portrait que le célèbre
+peintre de César, je veux dire Titien, a exécuté en trois jours, à ma
+demande? Celui qui vous a connu à cet âge vous voit en chair et en
+esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le
+conserve et le conserverai comme un trésor et comme mon idole, avec tout
+le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai
+comme un héritage à mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous
+supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand
+Sansovino en mémoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est
+toujours perdu ou méprisé par eux, et ce serait encore trop de leur
+offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et
+conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez à
+votre nature et à la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait
+plutôt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un poëte ou un orateur,
+et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire armé, avec cet air
+terrible, dans ce tableau où Titien, qui vous aime plus qu'un père, a
+peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du
+Guast), qui harangue son armée sous le costume de Jules César. Qu'on
+vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout
+Milan accoure contempler votre image divine.»
+
+[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les
+mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Arétin est représenté assis,
+un livre à la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, nº LI.]
+
+L'admiration du bon Marcolino, même dans ce qu'elle a d'exagéré,
+s'explique par l'espèce d'engouement que l'Arétin eut l'art d'inspirer à
+tout le monde; mais il n'y a rien à retrancher aux éloges que Marcolino
+adresse à ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres
+peintres sont de véritables chefs-d'oeuvre, qui méritent d'être vantés à
+l'égal de ce que l'art nous a légué de plus remarquable dans ce genre.
+
+Indépendamment de la médaille gravée par Lione Lioni, dont parle le
+Marcolino dans la lettre qui précède, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie
+de l'Arétin[442], en pite une gravée par Agostino Veneziano, et trois
+autres que l'on peut attribuer, soit à Enea Vico, soit à Valerio de
+Vicence.
+
+[Note 442: P. 114.]
+
+Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, on voit à Venise, dans
+l'église Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a
+coûté trente années d'études et de travaux à Sansovino, les trois bustes
+en relief de l'Arétin, du Titien et du Sansovino, comme un témoignage
+indestructible de la liaison de ces trois hommes célèbres. Ainsi, tant
+que la vénérable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera
+respecté en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du
+Donatello et de Lorenzo Ghiberti à Florence, attestera l'influence
+qu'eut l'Arétin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre
+qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+DON FERRANTE CARLO
+
+Si les recherches biographiques présentent partout des difficultés
+sérieuses à celui qui, voulant rester fidèle à la vérité, s'efforce de
+trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractère,
+ses penchants et ses goûts dominants, il est certain que ces difficultés
+sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier
+pays, le désir de _paraître un personnage_ et la vanité, ce défaut
+général de la nation, ont enfanté une innombrable quantité de mémoires
+et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se réfutent, mais
+qui, néanmoins, offrent des matériaux tout préparés à l'investigateur.
+En Italie, rien de semblable: les mémoires y sont fort rares[443], et
+l'on ne peut guère trouver les documents biographiques que dans des
+discours académiques ou dans des éloges funèbres, dans lesquels la
+vérité pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette
+rareté d'autobiographies au delà des monts, peut s'expliquer par trois
+raisons. La principale vient du caractère italien, qui ne vise pas à
+l'effet comme le nôtre, et qui, très-rarement imprégné de vanité, ne
+comprend pas l'ardeur qu'ont les Français à vouloir attirer sur eux les
+regards du monde entier, même après leur mort. La seconde raison est
+que, depuis la renaissance des lettres, la position des écrivains
+italiens a été beaucoup plus dépendante que celle des Français: bon
+nombre d'entre eux ont été attachés à des princes, mais surtout à des
+papes, à des cardinaux ou à des évêques; la plupart étaient engagés dans
+les ordres, et par conséquent se trouvaient soumis à l'Église. Enfin, la
+crainte de l'inquisition, de l'_index_, et même d'une simple censure, et
+à Venise du conseil des Dix, ont empêché bien des publications.
+
+[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les
+mémoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.]
+
+Mais s'il n'existe en Italie qu'un très-petit nombre de mémoires et
+d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantité
+de lettres écrites par les artistes, les littérateurs et les principaux
+personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande
+sollicitude par des hommes très-éclairés, donnent des détails d'autant
+plus précieux sur la vie de ceux qui les ont écrites, que, n'étant pas,
+dans l'origine, destinées à être publiées, elles ne cachent rien de ce
+qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls épanchements de
+relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publiées
+par le savant prélat Bottari, que l'on trouve les indications les plus
+multipliées et les plus précises sur la vie des artistes qui les ont
+écrites, et même sur celle des personnes auxquelles elles furent
+adressées. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient
+aujourd'hui complètement oubliés, si ce recueil n'avait pas conservé
+leur-correspondance!
+
+Ces réflexions nous sont suggérées par le nom même du personnage que
+nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu
+parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas
+mention. Ginguené, dans son _Histoire littéraire d'Italie_, n'en dit pas
+un mot; l'abbé Lanzi lui-même, dans sa Table si complète des auteurs et
+écrivains qui se sont occupés des beaux-arts, ne le cite point. Le
+recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une
+seule lettre adressée à Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce
+recueil, on voit que, pendant les quarante premières années du
+dix-septième siècle, don Ferrante Carlo a été constamment en
+correspondance avec les plus célèbres artistes de cette époque, si
+fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le
+recueil de l'une de ces anciennes académies italiennes dont il a dû être
+membre; mais, après de nombreuses recherches restées infructueuses,
+n'ayant trouvé son nom que dans les lettres publiées par le prélat
+romain, c'est à l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner
+une idée exacte de la vie et du caractère de ce personnage. Sa mémoire
+mérite bien d'être tirée de l'oubli, si l'on considère que, pendant plus
+de quarante ans, il fut le protecteur le plus désintéressé, l'ami le
+plus dévoué, le conseiller le plus éclairé des Carraches, du Guerchin,
+de Lanfranc et de tant d'autres illustres maîtres.
+
+[Note 444: Pendant mon dernier séjour à Borne, en 1850-51, j'ai fait
+de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don
+Ferrante Carlo. Voici le résultat de mes investigations.
+
+Les manuscrits de cet écrivain existent à la bibliothèque du palais
+Albani, allé quattro Fontane, à Rome: ils se composent de huit volumes
+in 8 d'oeuvres diverses, savoir:
+
+1º Un volume, plus grand que les autres, de lettres écrites au nom des
+cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghèse, au roi de
+France et à des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre
+quelques lettres adressées à Louis Carrache, qui ne paraissent pas
+présenter un grand intérêt.
+
+2º Un volume de poésies, sonnets, odes, etc.
+
+3º Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances
+poétiques, prononcé le 20 novembre 1605 a l'Académie des Humoristes de
+Rome.
+
+4º Deux volumes de notes et autres travaux ébauchés et peu lisibles.
+
+5º Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont
+deux discours ou sermons composés pour la chapelle pontificale, et un
+commencement de traduction de Procope.
+
+6ºEnfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragédie d'_Adraste_.
+
+On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo était de
+Parme; mais je n'ai trouvé aucun détail sur sa vie, sur les fonctions
+qu'il remplissait, non plus que sur l'époque de sa mort.
+
+Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent également à la
+bibliothèque Albani, il y a un gros volume de lettres adressées à ce
+personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante
+Carlo.
+
+Je dois la communication de ces manuscrits à l'obligeance de M. le
+chevalier Colonna, conservateur de la bibliothèque Albani.]
+
+Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo était,
+dans son temps, un écrivain estimé et célèbre à Rome: «_Litterato che al
+suo tempo era in istima e famoso in Roma_.»--Nous voyons ensuite, par
+une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier
+1608[446], qu'à cette époque il était attaché au cardinal Sfondrato,
+évêque de Crémone: «_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di
+Cremona_.»--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.
+Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a dû
+faire de longs et fréquents séjours à Bologne, qu'il y avait beaucoup
+d'amis et qu'il y vivait dans l'intimité des grands artistes bolonais,
+si nombreux à cette époque. Enfin, par sa lettre à Lanfranc, du 18
+juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don
+Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la
+chambre de son patron, lequel était alors, suivant Bottari[448], le
+cardinal Borghèse.
+
+[Note 445: T. Ier, p. 271, nº LXXXII, au bas delà
+première lettre adressée par Louis Carrache à D.F. Carlo.]
+
+[Note 446: _Ibidem_, p. 272, nº LXXIII.]
+
+[Note 447: _Ibid._, p. 299, nº CV.]
+
+[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._]
+
+Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que
+de satisfaction de la part de Son Éminence, qui lui en a spontanément
+donné un témoignage, en lui accordant un bénéfice simple à
+Saint-Grégoire, _al clivo di Scauro_[449], à l'autel privilégie où est
+le tableau d'Annibal Carrache[450].
+
+ «_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ «_nel servizio antico
+ della caméra del padrone eminentissimo_, «_con tanta mia pena,
+ quanta è la sodisfazione_ «_faxione che S. E. ne mostra, in segno
+ della quale_ «_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_
+ «_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_
+ «_dov' è la tavola del sig. Annibale Caracci_.»
+
+[Note 449: Église de Rome, située sur le mont Coelius, près du
+Colysée, à l'endroit où se trouvait le palais de Scaurus; elle a été
+restaurée en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghèse, ainsi que
+l'atteste l'inscription placée sur la frise de In façade.]
+
+[Note 450: Ce tableau est celui qui représente saint Grégoire en
+prières; il était à la chapelle Salviati, et a été gravé par Jacques
+Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau
+est en Angleterre, et il a été remplacé par une copie d'auteur inconnu,
+--Nibby, _Itinéraire de Rome_, 1849.]
+
+Telles sont les seules particularités authentiques que nous connaissions
+de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec
+certitude qu'il a dû passer sa vie dans les ordres, sans s'y élever aux
+dignités supérieures de l'Église; que dans sa jeunesse il a sans doute
+habité Crémone et Bologne, et que dans un âge plus avancé il se fixa à
+Rome, près du cardinal Borghèse, l'un des neveux de Paul V.
+
+Cette position, que D.F. Carlo paraît avoir occupée toute sa vie, auprès
+de deux cardinaux, explique de quelle manière il a pu devenir et, rester
+pendant plus de quarante années, l'ami des plus illustres artistes de
+son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizième siècle,
+et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Léon X, les membres
+du sacré collège se montrèrent protecteurs éclairés des arts. Ceux
+d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les
+Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Barberini, les Ludovisi, les
+Aldobrandini et tant d'autres, attachèrent une extrême importance à
+encourager les arts, et, autant par goût que par faste, ne négligèrent
+aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien
+que dans les églises, le génie des grands artistes. Ce goût, dominant
+alors chez les princes de l'Église, explique l'influence qu'a pu exercer
+sur les artistes de son temps un personnage placé dans la position de D.
+F, Carlo, Si, formé par des études sérieuses, il s'était voué au culte
+du beau, s'il joignait à un jugement exercé une grande affabilité de
+caractère, une douceur inaltérable dans ses relations, une bienveillance
+discrète, toujours disposée à obliger, il devait nécessairement attirer
+à soi d'illustres amitiés et de sincères dévouements. Tels paraissent
+avoir été les traits principaux du caractère de D.F. Carlo: toutes les
+lettres qui lui sont adressées en font foi. Aussi, satisfait de se
+trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre
+heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures
+jouissances que donnent les arts et les lettres.
+
+Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet à cet égard, nous montre
+D.F. Carlo, en correspondance, tour à tour, avec Gio. Valesio, Giulio
+Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccolò Tornioli, il Guercino, Simon
+Vouët, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 à 1619, avec
+Lodovico Caracci, et de 1634 à 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par
+cette correspondance que nous chercherons à donner une idée des
+relations de D.F. Carlo avec les artistes.
+
+En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observé dans le
+recueil du savant prélat romain, la première lettre que nous trouvions,
+adressée à D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, datée de Bologne, le
+13 août 1608.
+
+En France, où, à très-peu d'exceptions près, l'on ne cite généralement
+des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de
+cet artiste est tout à fait inconnu.
+
+«Gio. Luigi Valesio, dit l'abbé Lanzi, dans son _Histoire de la peinture
+en Italie_[451], était de l'école des Carraches, où il vint tard, et
+dans laquelle il apprit plutôt la miniature et la gravure que l'art de
+peindre. Il passa à Rome, et là, s'étant mis à la suite des Ludovisj,
+sous le pontificat de Grégoire XV, il y joua un grand rôle. Le Marini et
+d'autres poètes de cette époque le louent, non pas tant pour son talent,
+qui était médiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un
+de ces hommes qui, au manque de mérite, savent substituer d'autres
+moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir à propos des
+relations qui peuvent être utiles, feindre la joie dans l'avilissement,
+servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la même
+ligne jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur fin. C'est ainsi qu'il
+roula carrosse dans Rome, là où Annibal Carrache, pendant plusieurs
+années, n'eut d'autre récompense de ses honorables fatigues qu'une
+chambre sous les toits pour reposer sa tête, le pain quotidien pour lui
+et un domestique, et cent vingt écus par an[452].»
+
+[Note 451: T. V, p. 94, édit. italienne de Bassano, 1809, in-8.]
+
+[Note 452: Environ 648 francs.]
+
+Ce portrait de Valesio, tracé de main de maître, n'est pas flatté: il
+pourrait s'appliquer à bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en
+ont pas moins fait figure sur la scène du monde. Mais, à l'époque où il
+écrivit à D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore été à Rome, et il
+n'avait peut-être même pas fait les tableaux qu'il a laissés à Bologne,
+tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abbé Lanzi trouve «d'un faire
+sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manière des
+miniaturistes[454].»
+
+[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato,
+quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.]
+
+[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce défaut lui est également reproché
+par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant
+de l'église de'Mendicanti: «_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto
+Lodovico (Caracci)_, _s'arrischiò passare dalla miniatura alla pittura,
+ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima
+annunziata_.» Il dit ailleurs, p. 127: «_È piu bravo miniatore che
+pittore_.»--Pour être juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abbé
+Lanzi paraît avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a exécutées
+à Rome.--«_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in
+Roma; ove ne resta qualche opéra a fresco e in olio; e tutto il suo
+meglio è for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della
+Minerva_.»]
+
+En 1608, Valesio n'avait pas encore trouvé les moyens de faire sa
+fortune: on s'en aperçoit bien à sa lettre:
+
+«Je dois, écrit-il à D. F, Carlo, me sentir consolé, par la lettre de
+votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oublié, et
+qu'elle veut me rendre service, en me témoignant que mon faible mérite
+n'est pas totalement ignoré d'un homme qui connaît si bien les illustres
+travaux de tant de maîtres célèbres dans l'art de la peinture. En outre,
+je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre
+seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grâce plus signalée que
+celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses désirs, et,
+peut-être, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en
+aide, en faisant naître l'occasion de me donner à peindre une
+composition, soit à l'huile, soit à fresque; et j'ose lui affirmer
+qu'elle en tirera honneur[455].»
+
+[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVI.]
+
+L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses
+flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abbé Lanzi. Mais on voit que,
+dès cette époque, D.F. Carlo avait la réputation d'un connaisseur, qu'il
+était déjà en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
+leur commander des tableaux et des dessins.
+
+Ce désir de posséder des tableaux des différents maîtres de cette
+époque, se révèle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
+D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
+qui lui est adressée de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
+Procaccino, que cet artiste se met à sa disposition.--«_Conoscendo mi
+buono a servirla mi commandi_.»--«Sachant que je suis capable de le
+satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,» lui écrit-il, en
+lui racontant les difficultés qu'il avait avec les fabriciens d'une des
+églises de Crémone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
+et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit
+probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
+placé à Crémone, dans l'église de Saint-Dominique[456]. Il est difficile
+de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
+succès. Attaché alors à la personne du cardinal Sfondrato, évêque de
+Crémone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
+résistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne paraît pas douter de
+la réussite de son intervention, et il se félicite d'avoir à Crémone un
+ami aussi dévoué, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
+s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.
+
+[Note 456: Voy. _les Voyages littéraires et artistiques en Italie_,
+par M. Valéry, t. II, p. 288.]
+
+La célèbre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait été peintre en titre
+du pape Grégoire XIII, témoigne à don Ferrante Carlo des sentiments tout
+aussi dévoués. Il lui avait exprimé le désir d'avoir un tableau de sa
+main, faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde; ne pouvant suffire
+aux demandes qui lui étaient adressées de toutes parts. La lettre de don
+Ferrante Carlo avait mis quatre mois à parvenir de Crémone à Rome, où
+Lavinia Fontana était fixée depuis longtemps. Voici la réponse qu'elle
+lui adresse le 7 février 1609[458]:
+
+[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui était d'une
+famille d'Imola.]
+
+[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, nº C.]
+
+ «Après un intervalle de quatre mois pleins, j'ai «enfin reçu la
+ lettre de votre seigneurie: mais je ne «m'étonne point de ce
+ retard; votre lettre a sans «doute voulu éviter les pluies et les
+ routes fangeuses «pour me parvenir, comme elle est en effet,
+ «belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, «soit en
+ dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reçue avec «les sentiments
+ d'une grande déférence pour les «qualités éminentes de votre
+ seigneurie, qualités «que j'admire avec bien plus de vérité que
+ votre «seigneurie n'admire mon faible talent: car, en «cela, je
+ suis certaine de ne pas me tromper, si ce «n'est seulement que je
+ ne suis pas encore parvenue «à connaître tout votre mérite; tandis
+ que «votre seigneurie a une trop haute idée du mien, «soit parce
+ qu'elle est animée à mon égard d'une «grande bienveillance, soit,
+ ainsi que j'aime à me «le persuader, qu'elle veuille
+ volontairement «m'éblouir, et m'enfoncer comme un éperon «flancs,
+ afin de m'exciter à lui répondre. «J'accepterai son, invitation, et
+ je ne lui donnerai pas «un démenti; car donner un démenti des
+ louanges «exagérées qu'on vous adresse n'est guère l'usage. «J'en
+ remercie donc votre seigneurie par paroles, «en attendant que je
+ puisse le faire autrement, «lorsque j'aurai appris de nouveau du
+ seigneur «Achille quel est votre désir et quelle est la «demande
+ que votre seigneurie daigne me faire. «Toutefois, je ne pourrais me
+ mettre à l'oeuvre que «lorsque j'aurai terminé les commandes que
+ j'ai «reçues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est «pas loisible
+ de refuser. Mais, songeant à la «perfection de l'oeuvre que votre
+ seigneurie désire, je «crains qu'elle ait peine à sortir bien
+ réussie de «mes mains fatiguées, surtout pour soutenir l'examen
+ «d'une personne douée d'un goût si sûr.»
+
+Nous ignorons quel était le sujet du tableau demandé par don Ferrante
+Carlo à Lavinia Fontana. Peut-être était-ce son portrait dont elle ne se
+montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
+et surtout le sien. Elle en a laissé un grand nombre que l'on voit dans
+la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
+affublé des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'église, comme
+celui où elle s'est représentée avec cinq saintes, à _Saint-Michele in
+Rosco_, à Bologne[459].
+
+[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.]
+
+Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
+à faire attendre son portrait à ses admirateurs. On en trouve un exemple
+dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460].
+
+[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, nº iv.]
+
+ «Vous m'avez promis, lui écrit-il, d'abord par «des lettres d'amis,
+ et ensuite par votre propre «parole, un portrait de vous-même fait
+ de votre «main. Cette double promesse, jointe au désir de «posséder
+ le modèle d'une femme belle autant que «vertueuse, ce qui est si
+ rare, a excité en moi une «telle émotion, qu'aussitôt qu'elle m'eut
+ été donnée, «j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer «avec
+ les cent autres qui sont de moi, je vous «envoyai le livre, ne
+ doutant pas de recevoir pour «réponse le portrait si désiré. Mais
+ je n'obtins autre «chose qu'une nouvelle promesse. De grâce,
+ «signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus «longtemps le
+ payement de cette dette. Les trois «termes sont passés, et si
+ maintenant vous ne «me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni à
+ «vous plaindre, ni à vous étonner si, pour obtenir «satisfaction,
+ je suis obligé d'avoir recours, avec «une requête plus impérieuse,
+ à un tribunal plus «sévère que ne l'est celui de la politesse. Et
+ sur ce «je baise cette main qui doit me payer ma dette.»
+
+Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blessée par la menace
+qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
+pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
+ses oeuvres.
+
+Suivant l'abbé Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
+connaisseurs, surpassa son père Prosporo Fontana dans l'art de faire les
+portraits. Elle fut surtout recherchée par les dames romaines; et elle
+avait un talent tout particulier pour représenter leur costume[461].
+Elle parvint à peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
+lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
+passé pour être du Guide [462].
+
+[Note 461: L'abbé. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_,
+qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un
+ornement de toilette particulier aux dames romaines.]
+
+[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.]
+
+Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste célèbre qu'ait vu naître
+Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
+glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
+cité. Indépendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
+portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
+d'avoir formé dans son sein, à l'école de ses plus grands maîtres,
+Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
+Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et
+Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orné de nombreuses peintures
+à fresque et à l'huile ses églises et ses palais, comme l'infortunée
+Properzia Rossi les a décorés de ses sculptures[465].
+
+[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.]
+
+[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136,
+216, 259, 276, 277.]
+
+Toutes ces femmes n'ont pas eu un égal talent: mais on ne saurait trop
+admirer le génie d'Elisabeth Sirani, cette élève chérie du Guide, qui,
+morte empoisonnée à vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrière,
+laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi
+remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
+exécution exempte de cette timidité inhérente à son sexe, et dont
+Lavinia Fontana elle-même ne put se corriger complètement. Sa mort fut
+un deuil public à Bologne, elle fut enterrée avec la plus grande pompe
+et mise à côté du Guide, dans le même tombeau, à Saint-Dominique, dans
+la chapelle du Rosaire[467].
+
+[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.]
+
+[Note 466: On en voit deux à Rome, au musée du Capitole, Ulysse et
+Circé, et un Enfant.]
+
+[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Valéry, _Voyage en
+Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_,
+orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie poésie in
+morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna,
+Monti_, 1665, in-4.]
+
+Si, à toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
+professeurs et auteurs, qui ont occupé des chaires et fait des cours à
+l'université de Bologne[468], on sera forcé de convenir que, dans cette
+ville, les femmes recevaient une éducation tout à fait virile, et qui
+n'aurait certainement pas agréé au Chrysale de Molière[469].
+
+[Note 468: Voy. Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.]
+
+[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]
+
+De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
+eut, de son vivant, le plus de célébrité, dont l'existence fut entourée
+de plus d'éclat, et qui est restée la plus connue. Elle doit ce respect
+de la postérité pour sa réputation, autant au nom de son père et à la
+position qu'elle occupa elle-même sous le pontificat de Grégoire XIII, à
+Rome, qu'à son propre talent. Elle était déjà âgée en 1609, lorsque don
+Ferrante Carlo lui témoigna le désir de posséder une oeuvre de sa main.
+Nous ignorons si ce désir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
+supposer, nous n'en avons pas la preuve.
+
+Nous ne savons pas davantage si le Guerchin exécuta pour don Ferrante
+Carlo le tableau qu'il lui avait demandé, ainsi qu'on le voit par une
+lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est néanmoins à
+présumer qu'un amateur si distingué aura fait tous ses efforts pour
+obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
+et une surprise extraordinaires[471].
+
+[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVII.]
+
+[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
+t. Ier, p. 287, nº XCVI, ci-après.]
+
+L'affabilité de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
+artistes, lorqu'étant employés par de grands personnages, ils croyaient
+avoir à se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
+subir.
+
+C'est ainsi que Niccolò Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
+sans date ni lieu, ses mésaventures, et sollicite sa protection.
+
+Cet artiste est tout à fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
+_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il était de Sienne, et qu'il
+avait exécuté à Bologne, dans la chapelle de l'église de Saint-Paul,
+deux tableaux latéraux, représentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
+le meurtre d'Abel par Caïn[472].
+
+De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
+adressée par Tornioli à don Ferrante Carlo[473], que cet artiste était
+alors employé parle duc de Savoie, et qu'il prétendait avoir trouvé le
+moyen de faire pénétrer les couleurs dans toutes les parties d'une
+plaque de marbre qui n'aurait eu que l'épaisseur d'un doigt. Il ajoute
+qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
+réussit.
+
+Cette découverte n'a pas préservé son nom de l'oubli, et, de son vivant,
+elle ne paraît pas avoir fait une grande impression sur ses
+contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
+font subir le vicaire et le contrôleur des travaux; il réclame les
+conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
+prendre pour obtenir ce qui lui est dû, ne pouvant vivre avec ce qu'il
+reçoit. Il lui signale les outrages dont il est accablé par des
+subalternes qui viennent à plaisir passer et repasser dans sa chambre,
+sans lui laisser aucun repos, même lorsqu'il était malade.
+L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
+Tornioli avec plus de justice et de considération.
+
+[Note 472: P. 233.]
+
+[Note 473: T. Ier, p. 320, nº CXV.]
+
+C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
+avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'éclaté toute la confiance que les
+peintres les plus éminents de cette époque avaient dans ses lumières et
+dans sa bienveillance.
+
+Les lettres de Louis Carrache adressées à don Ferrante Carlo sont au
+nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent écrites du
+11 novembre 1606 au 22 février 1619, mais à des intervalles inégaux,
+parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois à Bologne pendant ces
+treize années, et que, de son côté, Louis Carrache se rapprocha de son
+ami en allant travailler à Plaisance[474]. Toutes ces lettres témoignent
+de l'intimité qui régnait entre le grand maître bolonais et don Ferrante
+Carlo; elles attestent également combien ce dernier était désireux
+d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
+que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
+dessins qu'il lui envoyait.
+
+[Note 474: En 1609. Il était dans cette ville à l'époque de la mort
+d'Annibal Carrache, arrivée à Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le
+_Recueil_ de Bottari la lettre du prélat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.]
+
+Dans le courant de l'année 1606, don Ferrante Carlo avait demandé au
+peintre un tableau dans lequel il devait se représenter lui-même sous
+les traits de saint Joseph. L'artiste répond, le 11 novembre 1606[475],
+qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut
+admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. «Car,
+dit-il, je n'ai pas l'air qui convient à un semblable saint, qui demande
+à être représenté avec une figure décharnée et amaigrie par le jeûne,
+tandis que je ressemble plutôt à un Silène par mon embonpoint et par les
+grosses couleurs de mon teint. Il lui promet néanmoins de se mettre à
+l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, dès qu'il aura
+terminé les travaux commencés pour l'évêque de Plaisance. Il lui promet
+également d'exécuter, dès qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
+demandé pour l'église _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait
+probablement alors, dans cette ville, à ses deux fameux tableaux, _la
+Translation du corps de la Vierge_, et _les Apôtres ouvrant son
+cercueil_, qui ornaient la cathédrale de Plaisance, et qui, enlevés par
+les Français, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas été rendus
+à cette église, mais sont placés au musée de Parme[478].
+
+[Note 475: nº CXXII. Bottari, Ier, p. 271, nº
+LXXXII.]
+
+[Note 476: C'était une madone avec saint Joseph et d'autres saints.]
+
+[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.]
+
+[Note 478: Ils ont été remplacés à Plaisance par deux tableaux
+représentant les mêmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
+Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Valéry,
+t. II, p. 296.]
+
+Il paraît que l'évoque de Plaisance s'était montré accommodant et
+généreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
+était alors à Rome, où se trouvait aussi cet évêque, de le remercier
+pour la manière noble avec laquelle il l'a traité à Plaisance. Nous
+regrettons de ne pas connaître le nom cet évêque, dont la conduite
+envers les artistes présente un si grand contraste avec celle d'un grand
+nombre de princes et de cardinaux de son temps[479].
+
+[Note 479: Notamment avec les procédés du cardinal A. Farnèse à
+l'égard d'Annibal Carrache,--Voy. Félibien, t. III, p. 259 et suiv.]
+
+C'est dans cette même cathédrale de Plaisance, et à la demande de
+Ranuccio Farnèse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
+concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
+choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
+les fresques du Corrége à l'église de Saint-Jean de Parme, et qui
+excitèrent au même degré l'admiration publique et la jalousie et
+l'animosité du grand artiste lombard[480].
+
+[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.]
+
+Le travail que Louis Carrache exécutait pour l'évêque de Plaisance,
+travail qu'il appelle lui-même _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit
+beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre à don Ferrante Carlo, du 5
+janvier 1608[481], qu'à cette époque il n'avait pas encore commencé le
+tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard était une commande
+imprévue qu'il avait reçue du légat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
+exécuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
+Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
+passera par Crémone, afin de voir les dessins et les peintures que don
+Ferrante Carlo avait achetés à Rome. A son retour à Bologne, il lui
+promet de se mettre à son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
+servirai, «_con mio gran gusto_.»
+
+[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, nº IXXXIII.]
+
+Le célèbre fondateur de l'école bolonaise, alors dans tout l'éclat de
+son admirable talent, était tellement pressé par les commandes, que la
+réalisation de sa promesse se fit encore attendre près d'une année; il
+apprend à son ami, par sa lettre du 13 décembre 1608, que sa Madone
+touche à sa fin, et par celle du 5 février 1609, il lui en annonce
+l'envoi[482]. «Il ne sait, lui écrit-il, s'il se trouvera satisfait
+autant qu'il le mérite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plaît
+autant qu'elle a plu à Bologne, il en éprouvera un vif contentement. On
+avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit loué, elle est envoyée avec
+son nom (de lui Carrache) par derrière.--Il lui serait très-agréable,
+dès qu'elle lui sera parvenue, et après qu'il l'aura placée à son jour,
+qu'il voulût bien l'informer si elle lui plaît ou non; il est
+très-inquiet de le savoir.»
+
+[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV,
+LXXXVI.]
+
+Il paraît que, dans l'intervalle qui s'était écoulé avant l'achèvement
+de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait témoigné le désir
+d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 décembre 1608[483],
+après avoir félicité don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
+faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas à
+Crémone, il a déjà mis la main à une composition nouvelle, qui ne sera
+pas carrée, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. «Le sujet,
+continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre goût, étant tiré
+de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
+femme, causant ensemble. Ils sont représentés à mi-corps, de grandeur
+naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre à bonne fin, ayant
+pris goût à ce sujet. Si cette composition déplaît à votre seigneurie,
+qu'elle me le fasse savoir; je suis prêt à lui peindre quelque sujet
+religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
+Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuadée que je la
+servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
+mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, à cause de son mérite
+qu'accompagné une grâce si noble.»--Nous ne savons si ce tableau fut
+exécuté pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
+interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait été
+travailler à Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
+son cousin Annibal Carrache, enlevé à l'art avant le temps.--Le prélat
+Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait fermé les yeux, raconte ainsi les
+derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
+adressée au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]:
+
+[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, nº LXXXV.]
+
+[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, nº CXXII.]
+
+«Je ne sais de quelle manière commencer cette lettre; je viens à cette
+même heure, c'est-à-dire à environ deux heures de nuit (dans le mois de
+juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
+vie à l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reçoive dans le
+ciel! Il alla dernièrement, comme si la vie lui fût devenue
+insupportable, chercher la mort à Naples, et ne l'ayant pas trouvée là,
+il revint, dans cette saison où il est si dangereux de changer d'air,
+l'affronter à Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
+prendre des précautions pour sa santé, il se livra aux plus grands
+excès. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
+n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
+trouvé avec toute sa connaissance et dans un état qui laissait de
+l'espoir. Mais, vers le soir, étant revenu le voir, je l'ai trouvé dans
+l'état le plus désespéré. Je l'ai engagé à recevoir la communion, et
+moi-même, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai récité les
+prières des agonisants pour son âme. Mais ayant recouvré sa
+connaissance, et le curé étant arrivé et lui ayant administré
+l'extrême-onction, il a expiré peu après. Il s'est remis assez bien au
+moment de la sainte communion, et il a reconnu son état. Il voulait
+faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en
+faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
+temps. J'ignore s'il possède autre chose que dix _luoghi di monte_,
+quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
+Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
+ensevelir dans la Rotonde (le Panthéon) auprès de Raphaël, où il lui
+sera élevé un tombeau avec une épitaphe digne de son mérite[485]. Je ne
+sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
+mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il était dans son art le
+premier des maîtres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
+presque rien fait, néanmoins il avait conservé son jugement supérieur et
+son goût si exercé, et il commençait à faire quelques petites choses
+dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
+avant son départ pour Naples, et qui est très-belle. C'est pourquoi sa
+perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
+amis, mais de notre ville entière et de tous les amateurs de ce bel art.
+Pour moi, qui ai assisté à sa mort, j'en ressens un chagrin
+extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis à votre seigneurie,
+afin qu'elle veuille bien en informer son frère (Augustin) à Bologne, et
+le seigneur Louis à Plaisance.»
+
+[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans après la mort d'Annibal
+Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui érigea un
+monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
+'épitaphe suivante, gravée sur une tablette de marbre blanc, à droite de
+l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthéon (troisième chapelle à
+gauche en entrant):
+
+ Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
+ Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
+ gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphaël tulit, Hannibal
+ iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
+ Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
+ Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
+ caetera mortis erant.
+]
+
+Il est probable que les fréquents voyages de don Ferrante Carlo à
+Bologne suspendirent, de 1610 à 1616, sa correspondance avec Louis
+Carrache; car, après la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le
+peintre annonce à son ami qu'il espère lui envoyer quelque dessin[486],
+le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de
+mai 1616. A cette époque, don Ferrante Carlo retourna se fixer à Crémone
+pour y suivre un procès qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit
+par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette année[487].
+Bans cette dernière, après s'être plaint de n'avoir pas encore reçu de
+ses nouvelles depuis son départ, il lui dit quelle est sa manière de
+vivre. «Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:
+le tableau île sainte Marguerite est terminé et envoyé par mon frère
+Paul à Mantoue, et il y a été extrêmement goûté. Je ne suis plus dans le
+palais des seigneurs Caprara: je me tiens retiré à la maison; je
+travaille le peu d'heures que je peux à une certaine Suzanne qui est
+presque finie. Je l'enverrai, dès qu'elle sera terminée, à Beggio (au
+chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de
+l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres
+peintres, parce que je ne les fréquente pas, et pour ne pas vous
+ennuyer.»
+
+[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, nº LXXXVII.]
+
+[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII,
+LXXXIX.--Il finit par gagner ce procès.--Voy. la lettre du 25
+octobre 1617, p. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, nº XC.]
+
+On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et même des autres
+artistes, et qu'il déployait la plus grande activité pour suffire à tous
+ses travaux. Indépendamment des trois tableaux dont il parle, il venait
+de peindre à fresque deux grandes et très-belles figures dans le palais
+Caprara[489].
+
+[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.]
+
+La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que
+don Ferrante Carlo avait mis à lui répondre. C'était la fièvre qu'il
+avait gagnée en naviguant sur le Pô, lorsqu'il se rendait à Plaisance ou
+Parme, pour prononcer dans l'Académie de cette ville un discours que
+l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. «Il n'est pas
+étonnant, lui écrit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,
+étant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaéton dans le Pô;»
+et il le félicite de son rétablissement. Il lui annonce qu'il a termine
+le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoyé au chevalier Tito Bosio, à
+Reggio; il l'engage à le voir dans cette ville, à son retour. Le
+chevalier le lui montrera avec empressement, et il espère qu'il en sera
+satisfait.
+
+Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position
+délicate dans laquelle il se trouve. Il avait commencé un tableau de la
+Résurrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne fût
+achevé, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,
+et il paraît que don Ferrante Carlo était pour quelque chose dans cette
+offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accéder au désir de son
+ami, parce que ce tableau était destiné à un cardinal.
+«Qu'arriverait-il, lui écrit-il, si un Savelli, qui a déjà vu ce
+tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre
+les mains d'un autre?» En effet, il-était dangereux, en ce temps, de
+manquer de parole à un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une
+oeuvre d'art. Les membres du sacré collège attachaient une importance
+toute particulière au patronage qu'ils exerçaient sur les grands
+artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus
+grands travaux, tels que ceux des palais Farnèse et Borghèse, des villas
+Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.
+
+Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit
+qu'il est tout disposé à faire quelque autre chose à son goût, pourvu
+qu'il puisse l'exécuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit
+nombre de figures. «Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce
+que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mérite et
+ses qualités si distinguées, qui le font aimer de tous ceux qui le
+connaissent comme je l'aime moi-même. Bien que le temps me manque d'ici
+à Pâques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont été
+commandés récemment, dont trois pour des églises hors de Bologne et un
+pour cette ville; indépendamment des autres tableaux anciennement
+entrepris que j'ai à terminer, j'ai fini celui des prêtres de
+Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de
+Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages
+moins considérables sont terminés depuis Noël. Mais je trouverai bien le
+temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres
+prennent patience.»
+
+[Note 490: Probablement l'admirable tableau représentant _le
+Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.]
+
+[Note 491: Il y avait à Bologne deux églises de ce nom; la
+cathédrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la
+première, la salle du chapitre, et dans l'autre, au maître autel, la
+Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: «Con nuova, nè da lui
+più usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il
+delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.» _Le Pitture di
+Bologna_, p. 47 et 290.]
+
+En lui répondant, don Ferrante Carlo lui avait donné pour sujet le
+Christ mort. Louis Carrache lui écrit, le 22 janvier 1617, que rien ne
+pourra l'empêcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il
+a à sa disposition, voulant s'appliquer à faire une oeuvre qui lui
+plaise. «Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition
+ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne réussis pas aussi bien que
+vous le désirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].»
+
+[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, nº XCII.--Ce tableau
+ne fut achevé qu'à la fin de l'année, ainsi qu'on le voit par une lettre
+du 23 octobre 1617.]
+
+On était alors dans le carnaval, à Bologne; il y avait des mascarades,
+des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui
+n'allait pas souvent dans le monde, prenait néanmoins sa part de ces
+réjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut
+agréablement surpris par une de ces scènes italiennes qui peignent bien
+les moeurs d'une ville et d'une époque dans lesquelles les artistes
+exerçaient une si grande influence.
+
+Nous la lui laissons raconter à son ami dans sa lettre du 15 février
+1617[493]:
+
+[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, nº XCIII.]
+
+«Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on
+introduisit dans ma maison une femme déguisée, ressemblant, par son
+costume et par sa figure découverte, à un ange du paradis. Sa tête était
+ornée de lauriers, elle était vêtue de blanc, et son costume était
+dessiné d'une grande manière. Elle tenait à la main une trompette dont
+elle se mit à sonner en entrant dans la chambre où je me trouvais, comme
+pour annoncer son arrivée. Puis, avec une grâce virginale, elle me
+récita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et
+d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la poésie fût
+descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pensée de
+prier votre seigneurie de mettre sa muse à ma disposition pour chanter
+les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'éclat de sa
+beauté virginale, et douée en outre d'une admirable taille de femme.
+Cette jeune personne n'a pas plus de quinze à seize ans, et ses paroles
+ont tant d'éloquence, tant de douceur et de grâce, que je n'ai jamais
+entendu, même sur la scène, réciter aussi bien, avec des gestes et des
+mouvements si à-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a
+adressées: quant au poète, je ne le connais pas. Je vous prie de
+m'honorer d'une réponse, et veuillez m'excuser si je suis trop
+indiscret; mais j'ai une entière confiance en vous, et je prie votre
+muse de faire comme à l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est
+_Angela_.»
+
+Cette charmante surprise faite au grand artiste avait été imaginée par
+ses amis, ses élèves et ses admirateurs. Us lui avaient allégoriquement
+envoyé la _Renommée_ pour célébrer son génie. Cette jeune fille, dont la
+beauté paraît avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,
+serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu à représenter tant
+de fois dans ses tableaux de Madones[494]?
+
+[Note 494: Voy. une gravure de Raphaël Morghen, représentant une
+Madone et son fils, d'après L. Carrache; hauteur, quatre centimètres;
+largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la
+signora Giacomazzi.]
+
+On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les
+vers adressés au grand maître bolonais, non plus que sa réponse par la
+muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25
+octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoyé un madrigal,
+et qu'il l'avait communiqué à leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui
+était probablement l'un des inventeurs de la mise en scène de la
+Renommée.--A défaut des vers originaux, nous aimons à rapporter ici le
+sonnet composé par Augustin Carrache à la louange de Niccolino Abati,
+sonnet rapporté par Lanzi, qui l'a tiré de Malvasia, vie du
+Primatriccio[496].
+
+[Note 495: P. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina
+pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.]
+
+ Chi farsi un buon pittor brama e desia
+ Il disegno di Roma abbia al mano,
+ La mossa col l'ombrar Veneziano,
+ E il degno colorir di Lombardia;
+ Di Michel Angiol la terribil via,
+ Il vero natural di Tiziano,
+ Di Correggio lo stil puro e sovranno,
+ E di un Raffael la vera simmetria;
+ Del Tibaldi il decoro e il foridamento,
+ Del dotto Primatriccio l'invantore,
+ E un po' di grazia del Parmigiano:
+ Ma senza tanti studj e tanto stento
+ Si ponga solo l'opre ad imitare
+ Che qui lasciocci il nostro Niccolino.
+
+Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet à changer pour l'appliquer avec
+plus de vérité _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre réunit en effet,
+dans ses compositions, les qualités des plus illustres maîtres des
+diverses écoles. Mais sa modestie eût refusé de telles louanges; et,
+répondant à la belle Angela ce qu'il écrivait à don Ferrante Carlo, le
+11 novembre 1606[497], il lui aurait dit:
+
+[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, nº LXXXII.]
+
+«_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il
+suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto
+illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non
+usarli_, _perche io non sia burlato_.»
+
+[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement
+d'un sonnet de l'Arioste à Michel-Ange.]
+
+Cette docte ville de Bologne était alors la patrie et le rendez-vous des
+artistes les plus célèbres.--«Les premiers peintres de l'Italie sont
+maintenant réunis à Bologne, écrit Louis Carrache à don Ferrante Carlo
+le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste
+d'une réputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500]
+sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant à
+Sienne, pour se rétablir complètement de la maladie qui a mis ses jours
+en péril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a été
+appelé par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le
+seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un
+certain Jean-François Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour
+faire quelques tableaux à monseigneur le cardinal-archevêque, et il s'en
+acquitte héroïquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et
+des autres, qui tous désirent jouir de nouveau du séjour de la patrie,
+et qui sont les premiers peintres de l'Italie.»
+
+[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, nº XCV.]
+
+[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et élève d'Annibal.--Voy. Lanzi,
+t. V, p. 92.]
+
+C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la société d'un petit
+nombre d'amis voués au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio
+Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et
+Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prélat Gio, Bat.
+Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir à
+Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y
+était aussi recherché pour l'affabilité de son caractère que pour la
+variété de ses connaissances et la sûreté de son goût.
+
+Dans cette foule d'artistes célèbres et parmi tant d'amateurs distingués
+qui vivaient à Bologne, on comprend quelle émulation, quelle critique
+intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une
+nouvelle manière de faire, d'un genre de peinture non encore connu,
+comme était la manière du Guerchin. L. Carrache, dont la bonté ne se
+démentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il
+était véritablement supérieur, exprime, sans arrière-pensée,
+l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. «Il y a
+ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre
+1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand
+dessinateur et très-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un
+miracle à frapper d'étonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en
+dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le
+verrez à votre retour.» Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il
+n'était pas facile de conserver, dans un âge avancé, la réputation
+acquise dans la jeunesse et l'âge mûr. Dès 1618, L. Carrache redoutait
+l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. Écrivant à don
+Ferrante Carlo, le 11 décembre de cette année[502], il se félicite
+d'apprendre que les tableaux qu'il avait exécutés pour lui font fureur
+jour et nuit: il lui sera très-agréable d'être informé des jugements
+qu'en porteront tant de peintres d'un goût excellent, et
+particulièrement ce peintre espagnol, qui suit l'école de Caravage, si
+c'est celui qui a peint un saint Martin, à Parme, et qui vivait avec le
+seigneur Mario Farnèse[503]. «Il faut se tenir ferme, dit-il, afin
+qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout
+avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire à une personne
+endormie.»
+
+[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 502: P. 289, nº XCVII.]
+
+[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasquès, ou plutôt
+de Ribera.--P. 289, _ad notam_.]
+
+Cette dernière phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne
+pas rester, dans sa vieillesse, l'égal de lui-même.--Le temps approchait
+où il devait éprouver à la fois les effets de l'âge et les atteintes de
+ses rivaux et de ses ennemis.
+
+Il venait de terminer, à la voûte de la sixième chapelle de la
+cathédrale de Bologne, une Annonciation: il paraît que, dans cet
+ouvrage, il lui était échappé quelques incorrections de dessin. On lui
+reprochait surtout d'avoir placé de travers le pied de l'ange qui
+s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrêmement sensible: il
+s'en ouvre à son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa
+dernière lettre du 22 février 1619[504].
+
+[Note 504: P. 291, nº XCIII.]
+
+«Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des
+peintres envieux ont fait subir à mon tableau de l'Annonciation, pendant
+que monseigneur le cardinal Aloisi était à Milan[505]. Il me paraît
+nécessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les
+membres du chapitre ont refusé de prendre un parti avant le retour du
+cardinal, j'ai rédigé, et je vous adresse une note explicative de la
+manière avec laquelle cette affaire demanderait à être traitée. Que
+votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au
+comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,
+et comme votre seigneurie sait les écrire; parce qu'elle sera vue à Rome
+et peut-être à Bologne: fermez-la, et l'envoyez à la poste de Rome, d'où
+elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au
+chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mélancolie.
+Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.»
+
+[Note 505: Ce cardinal était légat à Bologne.]
+
+[Note 506: Son neveu.]
+
+P.S. «Dans le cas où il vous paraîtrait qu'il n'est pas convenable
+d'envoyer cette lettre, je m'en remets à votre jugement si sûr, et je me
+conformerai à la résolution que vous aurez adoptée.»
+
+Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice à son
+illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour
+prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'être resté
+au-dessous de lui-même. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du
+mercredi qui précéda le 16 novembre 1619[507].
+
+[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de
+l'Annonciation de L. Carrache, qui est à la cathédrale, dit: «_Nel gran
+lunetone, in faccia, la SS. annunziata è l'ultima operazione del
+susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.» Lanzi, l. V, p. 85-86,
+exprime la même opinion. «_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche
+scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come
+nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie
+della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e può
+dirsi che ne mori di afflizione_.»]
+
+Cette mort fut annoncée ce jour-là même, à don Ferrante Carlo, par un de
+ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508].
+
+[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, nº CXVIII.]
+
+«Ce n'est pas sans une vive douleur, écrit-il, que je vous apprends que
+le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous était si tendrement
+attaché, a quitté cette vie pour une meilleure, dans la nuit du
+mercredi, et a été enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la
+_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit à sa dernière demeure. J'ai appris
+en même temps la mort et la maladie qui a duré quatre semaines, avec une
+fièvre continuelle, ainsi que me l'a raconté jeudi matin un de ses vieux
+serviteurs.»--Il lui dit ensuite qu'il a réclamé le tableau de la
+Nativité que dori Ferrante Carlo avait fait déposer chez L. Carrache,
+mais 'sans indiquer si ce tahleau était du peintre; il termine en lui
+apprenant que déjà on a mis en estampe les funérailles de son ami, comme
+c'était alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un
+exemplaire[509]»
+
+[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu èlre exécutées par
+Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.]
+
+Une autre lettre adressée à don Ferrante Carlo par le peintre bolonais
+Alexandre Tiarini, le 7 décembre 1619, vint lui confirmer la perte de
+son ami[510].
+
+[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, nº CXIX.--Cette
+lettre montre l'intimité qui régnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.]
+
+La réputation de Louis Carrache n'a jamais été aussi grande en France
+qu'en Italie: Félibien[511] le place bien au-dessous de son cousin
+Annibal, qu'il regarde comme son maître; erreur manifeste, démentie par
+les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que
+prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier
+auteur fait de Louis Carrache le plus bel éloge que l'on puisse faire
+d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homère, «En
+résumé, dit-il, si l'on doit ajouter foi à l'histoire, Louis Carrache
+est, dans son école, comme Homère parmi les Grecs, FONS
+INGENIORUM[513].»
+
+[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.]
+
+[Note 512: _Le Pitture_, p. 25 à 30.]
+
+[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.]
+
+Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cité par
+Malvasia[514], a parfaitement exposé l'état de la peinture avant les
+Carraches, et les services qu'ils rendirent à l'art, «La connaissance du
+beau se perdait entièrement, dit-il, et de toutes parts se montraient
+des manières nouvelles et diverses, toutes également éloignées du vrai
+et de la vraisemblance, et plus conformes à l'apparence qu'à la réalité
+des choses; les artistes se contentant d'éblouir les yeux du public par
+le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant à droite
+et à gauche tantôt une chose, tantôt une autre, pour se faire valoir, le
+tout avec une grande pauvreté de contours, sans resserrer les
+différentes parties de leurs compositions, et même souvent avec de
+grandes fautes. Ils s'éloignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie
+qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art était infecté, pour ainsi
+dire, de tant d'hérésies, et qu'il se trouvait en péril de se perdre, on
+vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, étant
+étroitement liés par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre
+eux et d'accord dans leur résolution d'embrasser, sans craindre la
+fatigue, toute étude qui pourrait les conduire à la perfection de l'art.
+Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le
+premier était cousin des deux autres, qui étaient frères: et comme Louis
+était le plus âgé d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier
+à la peinture, et c'est de lui que les deux autres reçurent les premiers
+enseignements de l'art.»
+
+[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati,
+qui était son nom à l'académie _dei Gelati_, de Bologne.]
+
+Le même prélat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515],
+était célèbre à la cour de Rome pour ses connaissances en littérature,
+et plus spécialement, pour une singulière intelligence des beaux-arts,
+qu'il aimait et encourageait, avait proposé à un cardinal[516] de
+choisir Louis Carrache pour lui confier l'exécution d'un tableau à
+Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un
+théâtre digne de sa réputation, et, en même temps, glorifier la ville de
+Bologne, leur patrie commune. «C'est un homme, écrit-il à cette
+éminence, connu et estimé des principaux peintres de l'Italie, déjà âgé
+et consommé dans la pratique de l'art, qui a exécuté un grand nombre
+d'oeuvres éparses en divers lieux, qui s'est particulièrement exercé à
+faire de grands tableaux pour les églises, et qui, parmi les peintres
+qui se trouvent aujourd'hui à Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le
+premier rang.»
+
+[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85,
+nº XXI, et t. VII, p. 13, nº II, la lettre du chanoine
+Louis Crespi à Bottari.--On prétend que le prélat Agucchi fut peint par
+le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un
+seigneur qui descend de cheval, dans le tableau représentant l'entrevue
+de saint Nil avec l'empereur Othon III.]
+
+[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il était
+secrétaire.]
+
+[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore
+si L. Carrache exécuta le tableau pour Saint-Pierre.]
+
+Ce rang peut d'autant moins lui être contesté, qu'il est le maître
+d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rénovateurs de la peinture, et
+qu'il partage avec eux la gloire d'avoir formé le Guide, l'Albane, et
+surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres
+après Raphaël.
+
+Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au phénix, conclut:
+«Que la peinture, qui était née sous Raphaël et Michel-Ange, paraissait
+languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'après un grand nombre
+d'années elle parut renouvelée par les Carraches, pour la gloire de leur
+siècle.»
+
+[Note 518: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
+
+De même, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,
+disait d'eux qu'ils étaient: «_Lapsanti picturce suffecti
+Hercules_[519].»
+
+[Note 519: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
+
+Ce Dolcini était, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de
+tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait à enrichir des
+productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,
+peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui écrivait
+le 27 mars 1599[520] montre quel était le désintéressement de ce grand
+maître j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son
+complet achèvement;--bien différent en cela du Guide et de tant
+d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer
+d'avance.
+
+[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267» nº LXXIX.]
+
+Le chevalier Gio. Batista Marino, le poëte à la mode du commencement de
+ce siècle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu
+avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, représentés nus
+au milieu d'une fontaine. Pour déterminer le peintre à mettre de côté
+tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empêcher d'exercer sa main à
+peindre un pareil sujet, il lui avait écrit que cette composition était
+destinée à orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la
+montrerait à personne, si ce n'est aux intimes.
+
+Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degré
+l'admiration du poëte, qui composa en son honneur ce madrigal, tout
+empreint de ces _concetti_ qui étaient dans le goût de l'époque;
+
+ Siccome di Salmace
+ Aveano ni sè l'acque tranqaille e chiare
+ Virtù d'inamorare;
+ Così per l'arte tua, la loro sembianza,
+ Caracci, ha in te possanza
+ Di far maravigliare.
+ Ma, non si sa quai perde oqual avanza,
+ Il miracol d'amore,
+ O quel de lo stupore;
+ Quello in un corpo sol congiunse dui,
+ Questo divide da se stesso altrui[521].
+
+
+Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], blâme, avec raison,
+Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, à la
+justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exercé sur de
+pareilles compositions.
+
+[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.]
+
+[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.]
+
+Fixé à Rome dès 1618, comme on le voit par la dernière lettre de Louis
+Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.
+Il y fit la connaissance de Simon Vouët, qui, à l'exemple de beaucoup
+d'autres peintres français, était venu se former à la grande manière
+italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation
+pour ses amis de Venise, ville que Vouët visita en 1627, à son retour
+en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de
+l'autel de l'école de Saint-Théodore, patron de Venise. Vouët lui en
+témoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant
+à sa disposition pour un tableau[523].
+
+[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, nº CXXIV.]
+
+Il est probable que depuis son séjour à Rome don Ferrante Carlo s'était
+lié avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres élèves des
+Carraches. Était-il encore attaché au cardinal Sfondrato? Nous
+l'ignorons. La seule particularité que nous connaissions de la vie de ce
+cardinal, c'est qu'il cherchait à réunir les tableaux des artistes en
+réputation. Félibien raconte que[524] «le Guide avait envoyé à ce
+cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,
+Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considérés dans la cour
+du pape, avaient beaucoup admiré.» Don Ferrante Carlo n'était peut-être
+pas resté étranger au goût de son patron, de même qu'il dut contribuer à
+former et à entretenir celui du cardinal Scipion Borghèse.
+
+[Note 524: T. III, p. 500.]
+
+Les fonctions qu'il remplissait auprès de ce cardinal, neveu de Paul V,
+le mirent à même d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant
+obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.
+
+Le palais Borghèse avait été commencé, en 1590, par le cardinal Deza:
+ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrière
+des Farnèse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant
+d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec
+le plus grand soin, et y réunirent une galerie, qui existe encore, et
+qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de
+_quinze cents_ tableaux originaux des maîtres italiens. Dans cette
+galerie, l'école de Bologne est dignement représentée. On y admire
+surtout cette célèbre Chasse du Dominiquin, citée comme un chef-d'oeuvre
+par l'abbé Lanzi[525], et une Sainte Cécile du même artiste; les Quatre
+Éléments de l'Albane, un Christ mort et une Charité romaine du Guerchin,
+deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal
+Carrache, et Orco et Norandin, d'après l'Arioste, par Lanfranc.
+
+[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.]
+
+Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas étranger au choix de ces
+tableaux fait par le cardinal Borghèse; peut-être le Dominiquin et le
+Guide durent-ils à sa recommandation d'être employés aux travaux que le
+même cardinal fit exécuter dans l'église de Saint-Grégoire, sur le mont
+Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,
+qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit
+celui où saint André est fouetté par les bourreaux[526].
+
+[Note 526: Félibien, t. III, p. 476.]
+
+Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus
+intimement fut Lanfranc, qu'il devait connaître depuis longtemps. On
+sait que cet artiste, né à Parme, avait été réduit, dans sa jeunesse, à
+entrer au service du comte Horace Scotti, à Plaisance[527]. Appréciant
+en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la
+peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante
+Carlo, qui allait souvent de Crémone à Bologne, l'y reconnut dans
+l'académie des Carraches. Lorsqu'il fut fixé à Rome, Lanfranc fut chargé
+par le pape Paul V de grands travaux à l'église de Sainte-Marie-Majeure
+et au palais de Monte-Cavallo. Peut-être, Lanfranc dut-il en partie à la
+recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de
+Saint-Andrea-della-Valle, à Rome, au préjudice du Dominiquin, qu'il
+était destiné à supplanter pendant sa vie et après sa mort.
+
+[Note 527: Félibien, t. III, p. 512.]
+
+On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas exécuté ce travail.
+Toutefois Félibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle
+quelques années après son achèvement, en témoigne une haute admiration.
+«C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les
+figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six
+mètres trente centimètres), sont bien proportionnées, et diminuent si
+conformément à leurs différentes positions, à leurs raccourcissements et
+à leurs distances.
+
+[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.]
+
+Cette coupe paraît, dans son ouverture, d'une longueur si
+extraordinaire, qu'elle représente un grand espace de ciel, où la vue se
+porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette
+Gloire paraît l'Humanité adorable de Jésus-Christ, qui est la source de
+toute lumière qui se répand, et qui éclaire les corps qui sont dans ce
+grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumières est conduite
+d'une manière qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.»
+
+Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre à Naples, où il était appelé
+par les jésuites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Gesù
+Nuovo_.
+
+C'est à partir de cette époque, que s'établit entre le peintre et don
+Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,
+terme présumé de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne
+trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, à
+l'exception d'une seule; mais celles écrites par Lanfranc présentent des
+détails fort intéressants.
+
+Par la première, datée de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arrivée
+dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien
+vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complète s'il
+n'était pas assiégé par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de
+Rome, mais des amis et patrons qu'il a quittés: au nombre de ces
+derniers, il lui laisse à décider s'il ne doit pas le regretter plus
+particulièrement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si
+aimable et si obligeant, mais qui lui a été si utile dans toutes les
+occasions. Aussi, espère-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son
+absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimité étaient depuis
+longtemps établies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.
+
+[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, nº CIV.]
+
+La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret
+profond qui s'était emparé de l'artiste, privé à Naples de ses douces
+habitudes de Rome: «Lorsque j'étais à Rome, l'escalier qui conduit à
+votre appartement m'a souvent empêché, par crainte de la fatigue, de me
+rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intéressante;
+mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me paraît plus rien du tout, et je
+réfléchis en moi-même à ma grande paresse, dont je me repens maintenant.
+En vérité, pendant que je vous écris, il me semble que je suis avec vous
+et que je vois vos manières si affables, lesquelles sont comme ces
+choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possède en abondance, mais
+qu'on désire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le
+suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espère
+que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le passé.»
+
+Il paraît que Lanfranc avait été très-bien accueilli par les jésuites de
+Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le général de
+l'ordre, espérant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et
+obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit
+de son ami, cherche à la combattre dans la seule lettre que Bottari nous
+ait conservée de lui. N'étant point, comme l'artiste, un peu aveuglé par
+les succès et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui
+écrit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec
+le général des jésuites, de la prudence et de la bonté duquel il est en
+droit d'espérer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a
+entrepris. «Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute
+recommandation et tout autre moyen à employer auprès de ce très-révérend
+père, il ne lui déplaira pas, et il vous sera très-utile, que le père
+Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices,
+ainsi qu'il est disposé à le faire pour l'amitié qu'il vous porte, et
+pour la grande estime qu'il fait de votre mérite. Ce père désire
+obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents
+artistes, un dessin bien ordonné de votre main. Il n'est pas nécessaire
+que je m'évertue à vous faire comprendre combien il vous importe
+d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume délicate et
+cultivée peut, à bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et
+contribuer à vous maintenir dans la possession de l'immortalité, que
+vous vous êtes acquise par tant de travaux fameux.»
+
+[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, nº CV.]
+
+Le père Ferrari, auteur de l'ouvrage intitulé _Les jardins des
+Hespérides_[531], était un jésuite de beaucoup d'esprit et de goût.
+Lanfranc lui fit le dessin qui se voit gravé dans cet ouvrage, et il est
+probable que, de son côté, le révérend père s'en montra reconnaissant,
+en patronnant l'artiste auprès du général de son ordre.
+
+[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, nº CV.]
+
+C'est dans cette même lettre, que don Ferrante Carlo apprend à Lanfranc,
+qu'il est de nouveau attaché au service de la chambre du cardinal
+Borghèse, et que cette éminence lui a fait don, spontanément, d'un
+bénéfice simple, à Saint-Grégoire, _al clivo di scauro_, à l'autel
+privilégié, où est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet
+en mémoire de rappeler à Lanfranc le dessin des quatre triangles de la
+coupole (du Gesù nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment
+promis.
+
+Cette coupole ne fut terminée qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce à
+don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette année. Il paraît
+qu'il n'éprouva aucune difficulté de la part du général des jésuites,
+homme, dit-il, d'un caractère bienveillant et fort habile en pareille
+matière» Mais cette oeuvre immense n'était pas destinée à durer
+longtemps. Quelques années après son achèvement, la coupole s'écroula,
+entraînant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui
+de cette grande composition que les anges qui ont été gravés[532].
+
+[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.]
+
+L'année suivante, Lanfranc eut recours à son ami, pour arranger une
+affaire assez délicate, et qui pouvait compromettre sa réputation. Voici
+à quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nommé
+Hippolyte Vitelleschi, se trouvant à Naples, vint rendre visite à
+l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apportée
+de Rome pour s en servir comme de modèle, parmi d'autres saintes qu'il
+voulait représenter dans là coupole du Gesù nuovo, il s'engoua tellement
+de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante
+ducats, ou cinquante-huit écus romains[534]. Ce prix n'avait rien
+d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu
+des copies de ses tableaux, faites de sa main, au delà de cent écus.
+Mais cette Madeleine était très-connue à Rome; elle était de la jeunesse
+de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-même dans sa lettré du 17
+octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'être exposée à
+l'académie de cette ville. Peut-être aussi les envieux qu'il avait
+laissés à Rome avaient-ils persuadé au seigneur Vitelleschi que ce
+tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donné. Quoi qu'il en soit,
+et comme il arrive souvent à ceux qui, sans réfléchir, se montrent
+entichés d'une chose, ce seigneur avait renvoyé le tableau à Naples, en
+faisant demander à Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort
+embarrassé: en homme délicat et désintéressé qu'il était, et blessé
+d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir
+rendre l'argent qu'il avait reçu. Mais, malheureusement pour lui, vivant
+au jour le jour, et sans faire d'économies, il avait déjà dépensé les
+ducats qu'il croyait, avoir bien gagnés. Aussi, désirait-il extrêmement
+que son ami don Ferrante Carlo trouvât quelque moyen, tout en préservant
+sa réputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reçue.
+«J'ai pensé, lui écrit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec
+succès serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cédé, sans
+le vouloir, à l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui
+persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre
+tableau que je ferais plus à son goût. Mais, il faudrait dire ces choses
+comme venant de vous-même, et lui faire connaître que j'ai donné ordre
+de le rembourser. Jusqu'à présent, ce seigneur ne me réclame rien; mais
+je tiens essentiellement à ne pas être perdu de réputation. C'est
+pourquoi je vous prie, par l'amitié que vous me portez, de vouloir bien
+vous charger de cette négociation, sachant que là où vous vous employez,
+et où vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer
+la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.»
+
+[Note 533: Voy. la lettre du 1er août 1637, p. 302, nº
+CVII.]
+
+[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.]
+
+[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, nº CVIII.]
+
+
+Malgré l'habileté des moyens que l'artiste avait suggérés à son ami,
+pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne paraît pas
+qu'il les ait gardés. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,
+qu'il fut obligé de restituer le prix de la Madeleine, restitution
+qu'il opéra par l'entremise de son frère Egidio, avec le plus grand
+regret, et, comme il le dit lui-même, «_con la lacrima su
+l'occhio[536]_.»
+
+[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, nº
+CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au
+palais Barberini.]
+
+Il paraît que ces peintres, jaloux des succès de Lanfranc à Naples, ne
+se bornaient pas à critiquer ses tableaux et à les lui faire reprendre.
+_Ces bons amis de cour_ avaient répandu, à cette époque, le bruit de sa
+mort, qu'ils attribuaient charitablement à des excès de tous
+genres.--Dans une lettre du 10 décembre 1637[537], il rassure son ami
+sur sa santé, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adressés, et
+le prie de se tranquilliser, «attendu qu'à Naples, on ne fréquente ni
+les réunions, ni les hôtelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est
+pas l'usage.»
+
+[Note 537: P. 306, nº CIX.]
+
+Il était alors en faveur auprès de l'ancien vice-roi, le comte de
+Monterey, qui s'était retiré à Pouzzoles, et auprès de son successeur.
+Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux
+nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore
+accordée à aucun des artistes qu'il avait employés; l'autre lui avait
+demandé un petit dessin, en lui témoignant beaucoup de courtoisie et de
+bienveillance.
+
+Cette cour de Naples était alors agitée par les troubles qui précédèrent
+la révolte de Mazaniello: elle était néanmoins très-brillante. Lanfranc
+raconte qu'à la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut
+accompagné par d'innombrables carrosses à six chevaux, avec des livrées
+bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait
+rendus au roi lui-même. Et cependant, ce jour-là, il faisait un temps
+affreux j la foudre tomba sur les deux châteaux (Saint-Elme et de
+l'OEuf), et brûla les drapeaux et les mâts qui les soutenaient. C'est
+pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avançant
+avec sa suite au milieu des nuages et des éclairs qui sillonnaient la
+terre, et qui ajoutaient la terreur à l'imposante beauté du
+cortège[538].
+
+[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 décembre 1637, nº CX.]
+
+Bien que Lanfranc fût fixé à Naples pour terminer les grands travaux
+qu'il y avait entrepris, il s'échappait quelquefois de cette ville
+bruyante et plus livrée au luxe qu'au culte des arts, et il revenait à
+Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il était
+alors dans toute la force de son talent, et avait peine à suffire aux
+commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas
+rester longtemps de suite dans la capitale des arts, obligé qu'il était
+de mener à bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait
+à Naples depuis plusieurs années.
+
+Au mois d'août 1639, il était reparti précipitamment de Rome pour
+retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible
+éruption du Vésuve; il là raconte à son ami dans sa lettre du 23 août
+de cette année[539]. Le volcan s'était ouvert et avait donné passage à
+un fleuve de lave, qui, coulant sur une étendue de plus de six milles,
+avait détruit et entraîné des palais, des églises, des maisons de
+campagne en grand nombre, et des villes presque tout entières.
+
+[Note 539: _Id._, _ibid._]
+
+Ce spectacle sublime rappela au peintre le désir que lui avait manifesté
+son ami de posséder une vue du Vésuve[540]: il en chercha de tous côtés
+une qui fût digne de lui être offerte, et n'en trouva aucune, même chez
+les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession
+d'exécuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans
+le palais un qui lui parut meilleur que les autres, parée qu'il se
+rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel maître il était:
+les uns lui dirent que le peintre était mort, et les autres que le
+tableau était de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant
+avoir ni le tableau original, ni le maître qui l'avait exécuté, Lanfranc
+obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de
+ses élèves, et après l'avoir retouchée[542], il l'adressa dans le mois
+d'août 1638 à son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et
+en lui promettant de se mettre à sa disposition pour une oeuvre plus
+importante et de meilleur goût.
+
+[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.]
+
+[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps à Naples, et
+fut l'ennemi du Dominiquin.]
+
+[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,
+p. 313, nº CXII.]
+
+A cette même époque, Lanfranc eut recours au crédit que don Ferrante
+Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghèse, pour le tirer d'une
+difficulté sérieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de
+Naples. Cet artiste était surtout recherché pour peindre, dans les
+voûtes des églises et dans les dômes des coupoles, ces immenses
+compositions qui font encore aujourd'hui l'étonnement de ceux qui les
+admirent. Il avait donc été chargé par les moines de Saint-Martin,
+couvent situé sur l'un des points les plus élevés de Naples, de peindre
+à fresque leur église. Il y avait représenté les douze Apôtres, en pied;
+et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les
+larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprêtent à consommer le
+sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent à
+ce spectacle; ensuite, sur toute la voûte de l'église et des côtés, des
+scènes variées[544], peintures que Bottari trouve admirables[545].
+
+[Note 543: Les Camaldules, auprès de Capo di Monte.]
+
+[Note 544: Lettre du 30 août 1639, p. 311, nº CXI.]
+
+[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad
+notam_.--Suivant Bottari, les douze apôtres ont été gravés.]
+
+Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait terminé
+cette oeuvre immense, et néamoins les moines ne lui avaient encore donné
+qu'un faible à-compte. Vivant à Naples en grand seigneur, l'artiste ne
+pouvait pas attendre: il se vit donc forcé, une première fois, de
+s'adresser, par l'intermédiaire de son ami, au cardinal Borghèse,
+lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer à Lanfranc la
+moitié de ce qui lui restait dû, c'est-à-dire huit cents ducats. Les
+moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, à Naples, qui
+s'était chargé de cette première négociation, de satisfaire entièrement
+le peintre quinze jours après ce premier payement.--Mais ils n'en
+avaient rien fait: plus de huit mois s'étaient écoulés depuis cette
+époque, et lorsque Lanfranc s'était présenté pour recevoir les huit
+cents ducats qui lui restaient dus, il avait éprouvé du prieur un refus
+outrageant, suivi bientôt d'un procès et de plusieurs autres, intentés
+avec un éclat et un scandale sans exemple.
+
+Ce débat pouvait porter une atteinte profonde à la réputation de
+l'artiste et à son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir
+exécuté ses peintures _à sec_, au lieu de les avoir faites _à fresque_,
+ainsi que le portait leur traité. Cette accusation était des plus
+graves. En France, où généralement on appelle peintures à fresque toutes
+celles qui sont destinées à ne pas être changées de place, qu'elles
+soient à l'huile, à la cire ou à la détrempe, mais exécutées à sec sur
+la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-être
+pas bien toute l'importance du reproche adressé à Lanfranc. Mais, en
+Italie, où, de tout temps, la véritable peinture à fresque, c'est-à-dire
+celle exécutée sur place, sans préparation, sur un enduit frais appliqué
+à un mur, et en même temps que cet enduit, a été préférée, pour les
+monuments, à la peinture à l'huile et sur toile, l'accusation dirigée
+contre Lanfranc était de nature à nuire extrêmement à sa réputation. On
+sait que les plus grands peintres italiens ont toujours placé là
+fresque, pour la difficulté de l'exécution, avant la peinture sur toile.
+Le Dominiquin a passé la plus grande partie de sa vie à peindre à
+fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalisé surtout par les
+fresques du palais Farnèse; Raphaël a laissé au Vatican, à la Farnésine
+et ailleurs, des preuves de sa supériorité pour ce genre de peinture; et
+le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, méprisait,
+dit-on, la peinture à l'huile, et ne la jugeait pas digne de son génie.
+Lanfranc était donc perdu de réputation, s'il demeurait prouvé qu'au
+lieu d'improviser à fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris
+son temps pour les exécuter lentement _à sec_, en les retouchant et en
+les corrigeant tout à son aise. Aussi, cette accusation le transportait
+d'indignation, et il la repoussait avec mépris, invoquant le témoignage
+de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,
+du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur
+Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, célèbre
+peintre de Viterbe qui, se trouvant à Naples, était allé visiter
+Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, était monté sur son
+échafaud.
+
+[Note 546: Félibien, t. III, p. 490.]
+
+Il est difficile de croire que Lanfranc eût osé invoquer le témoignage
+de tant de connaisseurs s'il n'eût pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
+les grandes fresques qu'il avait précédemment exécutées à Rome et à
+Naples prouvent à elles seules ce dont il était capable. Aussi, se
+plaignant avec amertume à son ami du procédé des moines de Saint-Martin
+qui au moyen du procès qu'ils lui avaient intenté, prétendaient
+non-seulement ne pas lui payer ce qui restait dû, mais lui faire rendre
+ce qu'il avait déjà reçu, il ajoute, dans sa lettre du 30 août 1639:
+«Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanité, pour
+ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
+d'amour et de diligence, n'ayant pas même gagné mes dépenses,
+travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
+m'était promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
+gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma réputation, mon bien
+et jusqu'à la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
+bontés de Son Excellence, et à votre bienveillance, afin que vous lui
+représentiez le triste cas où je me trouve, et dont je l'ai déjà
+entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].»
+
+[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, nº CXI.]
+
+Dans sa lettre du 30 août 1639, Lanfranc n'avait pas dit à don Ferrante
+Carlo quelle était la cause de ce scandaleux procès; il la lui apprend
+dans celle du 11 septembre suivant.
+
+«Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
+pouvez le redire, si cela est nécessaire, à Son Excellence, quelle est
+la cause des désagréments que j'éprouve. Dans le commencement de mon
+entreprise, j'étais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
+Saint-Martin, et, par son moyen, j'étais également bien avec les moines.
+Mais, ayant marié à Giuliano Finello[548] ma fille aînée, qui était
+recherchée par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
+avancé, mais jeune homme distingué, je me suis brouillé avec cet
+architecte, et, par suite, avec les pères, lesquels ne font, soit
+ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
+outre, mon gendre Giuliano est employé dans les occasions les plus
+importantes, à cause de son mérite, d'où il résulte une grande jalousie
+dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
+faire connaître toute la vérité, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
+je puisse être maltraité, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
+exécuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
+les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
+jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarpé, et de travailler à Une
+oeuvre immense et très-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
+gagnerai mon procès, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
+C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son
+autorité, et de daigner écrire un second billet à ces moines qui, lui
+ayant promis de me payer quinze jours après la réception du premier, ont
+attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
+usant de toute leur influence, vont jusqu'à ternir ma réputation par des
+mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
+rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
+plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous récompenser.»
+
+
+[Note 548: Il était très-habile sculpteur et en grande
+réputation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, nº CXII.]
+
+Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghèse
+détermina les moines de Saint-Martin à abandonner leurs prétentions. Ce
+que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
+parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, après plus de
+deux siècles, donne le démenti le plus éclatant à l'injuste accusation,
+que la jalousie et l'intérêt particulier d'un artiste subalterne avaient
+eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
+trop facilement accueillie.
+
+La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
+interrompue du mois d'août 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
+années, le peintre fit de fréquents voyages à Rome, où il exécuta de
+nombreuses commandes. Revenu à Naples au commencement de 1641, il était
+dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
+avril de cette année.
+
+Ce grand peintre, appelé à Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
+trésor de Saint-Janvier, avait été en butte à la jalousie de
+l'Espagnolet et des autres artistes fixés dans cette ville, qui
+saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
+travail et en attaquant sa réputation. Dans l'été de 1639, ne pouvant
+plus résister à tant d'intrigues, il avait quitté Naples secrètement
+pour retourner à Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
+otages à la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une année après; mais,
+lorsqu'il fut de retour, il eut à essuyer tant de déboires, qu'une
+profonde mélancolie s'empara de son âme et le conduisit au tombeau. Il
+laissait inachevée la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y eût
+travaillé pendant plus de onze années, elle était à peine à moitié
+faite.
+
+Depuis longtemps, Lanfranc s'était montré jaloux du Dominiquin. A
+l'époque où ce dernier fit à Rome son tableau de la _Communion de Saint
+Jérôme_, que le Poussin admirait à l'égal de _la Transfiguration_ de
+Raphaël et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549],
+Lanfranc avait fait graver à l'eau-forte par François Perler, son élève,
+le tableau d'Augustin Carrache représentant le même sujet: «croyant par
+ce moyen, dit Félibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
+avait exposé n'était qu'un larcin qu'il avait fait à son maître[550].»
+L'abbé Lanzi ajoute, qu'en répandant les copies de cette eau-forte,
+Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
+du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de
+la lenteur et de l'irrésolution de son rival, la fougue et la célérité
+de son exécution[551].
+
+[Note 549: Félibien, t. III, p. 478.]
+
+[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.]
+
+[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.]
+
+La rivalité établie entre les deux artistes avait éclaté surtout à
+l'occasion des peintures de la coupole de San Andréa della Valle. Dans
+l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
+église, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
+voulait qu'elle fût embellie. Mais ce cardinal étant mort en 1623,
+Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
+prétexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
+travaux pour l'année sainte, le jubilé de 1625. «Il en avait néanmoins,
+ajoute Félibien[552], fait déjà tous les dessins, et ce ne fut pas sans
+déplaisir qu'il vit Lanfranc travailler à sa place.»
+
+[Note 552: T. III, p. 482.]
+
+Malgré cette rivalité, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc à don
+Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
+malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire à
+Naples. Au premier aperçu, il peut paraître extraordinaire que, quatre
+jours seulement après la mort du Zampieri, Lanfranc ait été chargé de
+terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
+considère que cet artiste était connu depuis longtemps comme le plus
+habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'exécuter à Naples même,
+avec le plus grand succès, celles du _Gesù Nuovo_ et de l'église de
+Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.
+
+Il l'annonce à son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: «J'ai eu,
+lui écrit-il, des nouvelles de votre santé par Egidio (son frère); il a
+dû vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laissé son oeuvre
+inachevée; lourde tâche pour son successeur, car la peinture, par suite
+des nombreuses retouches dont il l'a surchargée pendant tant d'années,
+tombe en ruine. En outre, les seigneurs députés en étant peu satisfaits,
+vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
+compter les poils. Quant à moi, ayant à examiner et à estimer l'oeuvre
+d'un autre, je suis décidé à lui nuire le moins que je pourrai, et même
+je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en usât à mon égard;
+bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne méritât pas qu'on s'occupât
+de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
+ai pas gardé rancune de son vivant, et je le ferais encore moins après
+sa mort, puisque j'ai toujours désiré d'être son ami, et que je n'ai
+jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs députés m'ont
+imposé le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait à Rome
+et ne m'empêchait de me rendre à Naples dans cette saison. Le Dominiquin
+a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
+ai gagné trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je
+sais que vous en avez causé avec Egidio, lui manifestant votre
+étonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
+n'avait pas les dépenses que j'ai; de plus, il faut considérer qu'avec
+mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu
+égard à la dépréciation des monnaies et à la valeur des _monti_. Vous
+pourrez m'objecter qu'il y a trop de différence entre l'un et l'autre
+(le Dominiquin et moi). Je vous répondrai que toutes les fois que le
+Dominiquin a eu à commander une paire de vêtements, moi, j'en ai eu à
+commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
+pas de la vie si retirée qu'il a menée pour s'enrichir, car je la tiens
+pour une conduite honteuse, ce qui apparaît par la fin qu'il a faite. Il
+n'a pas marié de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyagé comme
+moi, et chaque voyage m'a coûté, l'un dans l'autre, un millier de ducats
+au moins, dépense qui est toujours venue à contre-temps. Je vous dirais
+bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
+je ne puis m'empêcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
+Dominiquin avait eu une femme du caractère de la mienne, il n'aurait pas
+même conservé de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
+de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de côté.
+
+[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, nº CXIII.]
+
+[Note 554: Les _luoghi di monte_ étaient des actions ou rentes sur
+les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donné l'idée de
+l'établissement des grands livres des rentes sur l'État.]
+
+[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
+le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.]
+
+Je me console en pensant que d'autres maris ont été accablés, si ce
+n'est par de semblables êtres, tout au moins par la même conduite. Vous
+voyez que je ne vous ai jamais parlé avec une franchise plus entière;
+mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
+l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.»
+
+Cette lettre montre que si Lanfranc était heureux de ses succès
+d'artiste, il était loin de trouver le bonheur dans son intérieur,
+puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dépenser ce qu'il
+gagnait avec tant de travail.
+
+Malgré les protestations d'impartialité qu'affectait Lanfranc pour
+l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
+déguisée, et un désir de faire détruire cette peinture de Saint-Janvier
+qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556].
+
+[Note 556: _Cade in fine_.]
+
+Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des mêmes sentiments: «Je
+vous ai informé, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a été
+fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commencée. Mais je crois
+nécessaire de vous écrire de nouveau, relativement, à ce que j'avais
+entendu dire, que les seigneurs députés voulaient lui revoir le poil,
+parce que ce n'est pas la vérité. Au contraire, les députés s'efforcent
+de traiter les héritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
+ayant été choisis départ et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
+satisfaction s'il y à lieu. En vous écrivant la première fois, je vous
+ai rapporté ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
+moi-même; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
+oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tirées par les cheveux, et que,
+par suite du temps si long qu'il a employé à ce travail, les parties
+terminées les premières paraissent déjà vieilles et passées[558], tandis
+que le reste n'est pas fini. La coupole est à moitié, je veux dire à
+moitié faîte, et la partie qui s'y trouve exécutée est la moins bonne,
+étant fort ordinaire et à ce degré d'avancement, tel, qu'à proportion
+des autres choses achevées, il lui aurait fallu encore une fois plus de
+temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
+manière de finir. Malgré cela, les députés agissent avec beaucoup de
+bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands désagréments avec le mort,
+parce qu'il traînait son travail en longueur, et qu'il refusait même
+qu'on lui fournît l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
+ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses élèves, entrassent
+pour travailler à cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
+choses étaient arrivées à ce point que, de guerre las, les députés
+voulaient la faire ouvrir, décidés à jouir de sa vue, tout inachevée
+qu'elle était, plutôt que d'attendre pour donner ce travail aux
+Bolonais. Ils étaient d'autant mieux fondés à agir ainsi, qu'il y a ici
+des artistes excellents, à ce point que, depuis très-peu de jours, ils
+ont déjà fait beaucoup de besogne, et bien.»
+
+[Note 557: P. 318.]
+
+[Note 558: _Rancide_.]
+
+Il n'est pas difficile de comprendre, après cette dernière lettre, par
+quelle cause les peintures commencées par le malheureux Dominiquin
+furent totalement détruites après sa mort. Malgré les réticences
+étudiées de Lanfranc, son ancienne jalousie perce à chaque ligne. Si les
+peintures de la coupole de Saint-Janvier étaient gâtées par des
+retouches et des empâtements[559]; si elles paraissaient déjà vieilles
+et passées, si elles menaçaient de tomber d'elles-mêmes, il fallait
+nécessairement les faire disparaître, et les remplacer par une oeuvre
+nouvelle. Lanfranc craignait peut-être la comparaison qui se serait
+établie dans l'enceinte de la même coupole, entre ses fresques et celles
+de son ancien rival. Supérieur surtout par l'expression, partie de l'art
+si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cède pas au divin
+Raphaël[560], ce grand artiste possédait, en outre, quoi qu'en puisse
+dire Lanfranc, des qualités éminentes pour l'ordonnance, comme pour
+l'exécution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
+grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scènes qui remplissent
+les églises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
+imagination, la force de son pinceau, et son exécution facile et
+brillante, la postérité, plus juste que ses contemporains, a confirmé
+le jugement qu'avait porté du Zampieri l'illustre prélat Gio. Bat.
+Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appréciée
+qu'après sa mort[561].
+
+[Note 559: _Pastelli_.]
+
+[Note 560: «Le Poussin, dont le témoignage est d'un grand poids sur
+cette matière, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
+Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.»--Félibien, t. III, p.
+490.]
+
+[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.]
+
+La destruction des peintures qu'il avait exécutées à la coupole de
+Saint-Janvier est donc une perte irréparable pour l'art, en même temps
+qu'elle atteste jusqu'à quel degré de rancune peut être portée la
+rivalité qui s'élève entre de grands artistes.
+
+Il paraît, au surplus, que les députés commis pour l'examen de ces
+peintures, loin de se montrer favorables aux héritiers du Dominiquin,
+ainsi que l'écrit Lanfranc, exigèrent d'eux, par une injustice
+extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
+le malheureux artiste avait reçu de son travail[562].
+
+[Note 562: Félibien, t. III, p. 480]
+
+Lanfranc, chargé de décorer la coupole de nouvelles peintures,
+s'acquitta de cette tâche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
+ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
+peut se donner carrière sans mélange de regrets.
+
+Il quitta Naples en 1646, pour venir à Rome assister à la profession
+d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette
+ville par la révolte des Napolitains contre les Espagnols, il y
+entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en
+six mois de temps, et il mourut le jour même de la fête de ce saint, le
+29 novembre 1647, où l'on découvrit ses peintures[564].
+
+[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.]
+
+[Note 564: Félibien, t. III, p. 515.]
+
+Don Ferrante Carlo l'avait probablement précédé dans la tombe depuis
+plusieurs années. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
+plus haut, est la dernière que Lanfranc lui ait adressée. Mais, telle
+est l'obscurité qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
+artistes, qu'il nous a été impossible de trouver la date de sa mort.
+
+L'existence de cet excellent homme s'est écoulée, nous l'avons vu, à
+l'abri de toute ambition, partagée seulement entre l'accomplissement de
+ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
+inépuisable bienveillance, sa discrétion, son affabilité lui assurèrent,
+pendant plus de quarante ans, des amis dévoués parmi les principaux
+artistes de son siècle; et la pureté de son goût, la sûreté de son
+jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
+il vécut si longtemps dans l'intimité: à tous ces titres, nous nous
+félicitons d'avoir rappelé son nom, oublié depuis plus de deux siècles,
+au respect de la postérité.
+
+
+
+
+LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO
+
+
+Dans son panégyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence
+par rappeler à ses auditeurs que l'homme ne possède rien autre chose en
+propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'était pas plus
+neuve au dix-septième siècle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
+lamente sur la brièveté de la vie humaine, sur la vanité des choses
+d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possède le temps,
+parce qu'il sait jouir par la mémoire des douces productions du passé,
+qu'il sait bien user du présent par ses oeuvres, et qu'il dispose
+prudemment de l'avenir par sa prévoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
+commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie à
+l'antiquité, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
+plus précieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de répandre, avec la
+plus grande générosité, sur ses contemporains, et particulièrement sur
+les artistes; sa courtoisie, sa discrétion et ses autres vertus, lui
+assurent l'admiration de la postérité. Aussi le panégyriste
+n'hésiste-t-il point à affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
+triomphé du temps, mais doit être proposé comme la lumière et le soutien
+des siècles passés, comme l'ornement et l'exemple du présent, et comme
+le plus parfait modèle à citer aux générations à venir.
+
+[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_,
+orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
+con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait gravé de del
+Pozzo.]
+
+En dépit de ces éloges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
+oublié de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
+del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
+aux arts. Comme amateur, son influence a été très-considérable sur les
+principaux artistes du dix-septième siècle; enfin, pour nous autres
+Français, sa liaison intime avec le Poussin, continuée sans interruption
+pendant près de trente-quatre années et rompue seulement par la mort,
+rend sa biographie particulièrement intéressante.
+
+Ces considérations nous ont engagé à faire de la vie de cet homme
+illustre une étude approfondie.
+
+Cassiano del Pozzo naquit à Turin vers la fin du seizième siècle. Il
+appartenait à une noble et très-ancienne famille du Piémont. Au nombre
+de ses ancêtres, il comptait des cardinaux et des évêques, des guerriers
+illustres, des magistrats éminents. Son bisaïeul était un jurisconsulte
+célèbre; il devint sénateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aïeul
+fut président du sénat du Piémont. Carlo Dati ne parle pas de son père,
+ce qui laisse à supposer qu'il était mort jeune, ou qu'il n'était pas
+parvenu à une dignité aussi importante que celles occupées par ses
+ancêtres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut
+archevêque de Pisé depuis l'année 1587 jusqu'à sa mort, arrivée en 1607.
+Ce fut lui qui prit soin de l'éducation du jeune Cassiano. Celui-ci
+quitta Turin dès ses plus jeunes années pour aller suivre les cours de
+la célèbre université de Bologne: là, sous la direction de savants
+professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
+de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et développer pendant
+toute sa vie. Appelé ensuite à Pisé par l'archevêque, il suivit les
+cours de droit à l'université de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
+d'ardeur à l'étude de la jurisprudence, étant destiné par sa famille à
+remplir un office de magistrature à Turin, comme ses nobles aïeux. Vers
+la fin de son séjour à Pisé, l'archevêque lui conféra la grande
+commanderie qu'il avait fondée, pour un des membres de sa famille, dans
+l'ordre ecclésiastique et militaire de Saint-Etienne. A la même époque,
+le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche
+bénéfice dont il jouissait sur l'archevêché de Pisé, lorsqu'avant de
+monter sur le trône de Toscane, il n'était encore que cardinal. Ces deux
+dignités, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
+permirent de se rendre à Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
+du Piémont.
+
+[Note 566: Bottari, trompé par l'identité des prénoms, a pris dans
+une note, à la lettre du 4 octobre 1641, nº CLXI, t. Ier, p.
+382, Carlo Antonio, frère de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevêque
+de Pisé, mort en 1607. C'est une erreur qui a été relevée par Ughelli,
+dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.]
+
+C'est probablement pendant son séjour à Turin que del Pozzo fit la
+connaissance de Simon Vouët. Cet artiste, fixé en Italie depuis 1613,
+avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contrée.
+En mai 1621 il était à Gênes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
+le portrait du cardinal de Savoie. Vouët se trouvait encore à Gênes dan
+s le mois de septembre suivant, très-recherché par les seigneurs Doria,
+qui l'avaient conduit à leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
+et l'avaient prié de faire leurs portraits, ce à quoi il avait fini par
+consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prévenances[567].
+
+[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos
+CXXII, CXXIII.]
+
+Del Pozzo ne voulut pas rester oisif à Turin: pour se préparer l'entrée
+dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
+devant le sénat du Piémont. Bientôt après, il fut nommé juge supérieur
+au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
+fonctions: entraîné par son amour pour l'antiquité, et poussé par une
+inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
+aller vivre dans la ville des Césars et des papes, et pour s'y livrer
+tout entier, dans le calme de la méditation et dans la société des
+artistes et des antiquaires, à ces études et à ces recherches qu'il
+poursuivit, sans interruption, pendant près de quarante années.
+
+Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
+de Léon X. Comme ses illustres prédécesseurs, ce pontife possédait à un
+haut degré le goût des arts, l'amour du beau, le génie des entreprises
+grandioses. Son règne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
+ait vus, a changé l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
+constructions élevées par Urbain VIII et les Barberini attestent le goût
+fastueux de cette famille, et les énormes dépenses qu'elle n'hésita pas
+à faire pour l'utilité du peuple romain et pour l'embellissement de la
+ville de Rome.
+
+Ce pape avait comblé sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
+élevé à la dignité de cardinaux son frère, qui vécut dans la retraite,
+et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
+importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
+des finances; le second comme vice-chancelier. C'est à ce dernier que,
+peu de temps après son arrivée à Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas à
+être attaché en qualité de secrétaire. Cette position permit au
+commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
+alors fixés à Rome; car, partageant les goûts de son oncle, le cardinal
+Francesco était leur protecteur le plus puissant et le plus empressé, et
+sa maison servait de rendez-vous à leurs réunions habituelles.
+
+Ce cardinal était grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste
+avant qu'il ne quittât Rome pour aller peindre à Naples la chapelle du
+trésor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adressée
+au commandeur et datée de Naples le 1er décembre 1263[568], que
+depuis longtemps ils étaient en relations d'amitié, et que del Pozzo
+avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint
+Jérôme_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
+son arrivée à Naples, remplir les engagements qu'il avait pris à l'égard
+du commandeur.
+
+[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
+
+«Ces seigneurs, écrit-il, m'ont lié les mains avec des chaînes de fer,
+et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
+l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
+chapelle de Saint-Janvier ne serait pas terminée. Ils m'ont astreint à
+faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis à des
+peines très-graves si je venais à manquer à cet engagement; mes envieux
+sont là, tout prêts à me déchirer à belles dents par leurs calomnies; et
+alors même que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accordé est
+si court, que je suis dans la plus grande inquiétude, ne sachant comment
+je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Néanmoins, je prie
+votre seigneurie, qui a toujours montré un si grand désir de me servir,
+de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui
+présente avec toute franchise et sincérité d'esprit, étant persuadé
+qu'il ne manquera pas de se présenter un grand nombre d'occasions dans
+lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
+personne; tandis que, de mon côté, je m'empresserai d'obéir à ses
+ordres[569].»
+
+[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
+
+A la suite de cette lettre, Bottari a publié un autre document qui
+prouve le patronage qu'exerçait le cardinal Francesco Barberini à
+l'égard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: «Je
+soussigné (le Dominiquin) reconnais avoir reçu du chevalier del Pozzo,
+par les mains de Gio. Piétro Oliva, quarante écus d'argent, qu'il m'a
+dit me remettre au nom de l'illustrissime et révérendissime cardinal
+Barberini, son patron, en considération de ce que sa seigneurie
+illustrissime a daigné consentir à tenir sur les fonts de baptême une de
+mes filles. En foi de quoi, etc.»
+
+Le cardinal Francesco Barberini avait emmené del Pozzo dans sa légation
+de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'année suivante. C'est en
+passant par Avignon, au commencement de l'année 1625, que le commandeur
+fit la connaissance du célèbre Peiresc, qui était venu d'Aix pour
+complimenter le cardinal.
+
+Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant était lié
+depuis longtemps avec Aléandre, qui accompagnait le légat. Peiresc
+l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 à 1602, voyage
+dans lequel il puisa ce goût des arts, de l'antiquité, des sciences et
+de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
+son nom. Del Pozzo était bien digne d'entrer en relations avec un tel
+homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
+littérateurs et tous les artistes de l'Europe vénéraient comme leur
+patron et leur guide. Par suite de la maladie de son père, Peiresc ne
+put suivre le légat jusqu'à Paris; mais il lui donna des lettres pour
+ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
+occupé à peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mère, Marie de
+Médicis. Il ne doutait pas, selon le témoignage de Gassendi[571], que
+cet artiste ne dût plaire au cardinal, tant à cause de l'agrément et de
+l'amabilité de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
+pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
+se rendit à Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reçut avec
+une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
+de son père, arrivée tout récemment. Le légat prit grand intérêt à
+visiter le musée de son hôte, et à passer de longues heures dans une
+conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
+l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et
+le plus savant collectionneur de ce siècle avait réunis de toutes les
+parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'à Toulon faire ses adieux au
+légat et à del Pozzo.
+
+[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_,
+_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
+et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
+Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.]
+
+[Note 571: _Ibid._, p. 294.]
+
+L'année suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut poussé par le
+mauvais temps sur les côtes de Provence, vers la tour de Bouc, à
+l'entrée de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligèrent d'y
+rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
+pour revenir voir le légat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
+compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
+livres[573]. Comme le docte conseiller ne négligeait aucune occasion de
+s'instruire, il fit alors de nouvelles expériences sur l'eau de la mer:
+elles parurent si intéressantes au légat, qu'il lui promit de les
+continuer pendant son voyage. Il lui promit également de lui faire part
+de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
+demanda de faire copier les épitaphes et les portraits des comtes de
+Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
+de son séjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'être en
+correspondance avec Peiresc, et de réunir les curiosités qu'il avait
+demandées. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-même, qui, à
+son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrêta pas à Marseille.
+Il les fit parvenir à Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
+retrouver[574].
+
+[Note 572: Gassendi, p. 299.]
+
+[Note 573: _Ibid._, p. 301.]
+
+[Note 574: Gassendi, p. 304.]
+
+Rentré à Rome vers la fin de l'année 1626, le commandeur y reprit le
+cours de ses études sur l'antiquité et renoua ses liaisons avec les
+artistes.
+
+Le Bernin dut être un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
+des relations; bien que nous n'en ayons trouvé aucunes traces, soit dans
+les lettres publiées par Bottari, soit dans les biographies données par
+Passeri, Bellori et Baldinucci[575].
+
+[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publiée à
+Florence en 1682, et dédiée à la reine Christine, Baldinucci donne le
+catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
+monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce
+buste est celui du, commandeur.]
+
+On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, dès son enfance, honoré de la
+protection et de l'amitié d'Urbain VIII, lorsqu'il n'était encore que le
+cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait été ramené à Rome
+par son père, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappelé de Naples
+par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghèse, pour travailler à la
+chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
+Sainte-Marie-Majeure.
+
+Si l'on doit ajouter foi au récit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo
+montra dès son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts
+du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son père
+travaillait à l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
+chapelle Borghèse, le jeune Lorenzo, à peine âgé de dix ans, commençait
+sa longue et brillante carrière, en sculptant une tête de marbre
+destinée à l'église de Sainte-Potentiane. Étonné de trouver dans un
+enfant un talent déjà remarquable, Paul V désira le Voir, et dès que le
+Bernin fut en sa présence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
+saurait faire une tête à la plume. Gio. Lorenzo l'ayant prié de dire
+quelle tête il voulait, le pape reprit: «S'il en est ainsi, c'est qu'il
+sait les faire toutes;» et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
+que l'enfant exécuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
+de trait et une hardiesse qui surprirent et charmèrent le pape. Désirant
+encourager et développer ce talent naissant, et lui procurer les moyens
+de parvenir à cet éclat et à cette élévation que semblaient promettre
+tant de dispositions naturelles, le pontife résolut de confier à un
+patron puissant et éclairé la direction des études du jeune Bernin. Il
+le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
+très-distingué des lettres et des arts, qui avait assisté à l'épreuve
+imposée à l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
+donner aide et assistance à Gio. Lorenzo pour ses études, mais de
+l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
+sorte caution des succès qu'on devait attendre de lui. Après avoir
+engagé l'enfant, par de douces paroles, à continuer bravement ce qu'il
+avait entrepris, et lui avoir donné douze grandes pièces d'or, tout
+autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
+vers le cardinal, lui dit en prophétisant: «Nous espérons que cet enfant
+deviendra le Michel-Ange de son siècle[577].»
+
+[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
+qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
+1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., édit. in-4. Firenze,
+MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publiée
+séparément à Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du
+Bernin.]
+
+[Note 577: Baldinucci, _ut suprà_, p. 56.]
+
+La tâche imposée par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
+ce prélat, non-seulement avec toute la déférence qu'il devait au
+souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
+voyait les progrès étonnants de son protégé, et il s'y attachait
+davantage. A l'âge de quinze ans, le jeune homme avait exécuté pour
+Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attaché à l'instrument de son supplice.
+Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, la
+statue d'Énée portant son père Anchise, figures un peu plus grandes que
+nature, qu'on peut considérer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
+qu'on y reconnaisse encore les traces de la manière de son père, il est
+facile toutefois d'y remarquer un certain air de délicatesse et de
+vérité, principalement dans la tête du vieillard, qualités qui
+attestent, dès cette époque, la direction de son goût et de son-style.
+Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghèse, qui lui commanda
+sur-le-champ une statue de David, de la même grandeur. Le jeune artiste
+se surpassa lui-même dans cette oeuvre. Il l'acheva complètement dans
+l'espace de sept mois; car, dès cette époque, il avait coutume, ainsi
+qu'il le disait, de dévorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
+ciseau à faux, qualité ordinaire, non des simples praticiens, mais de
+ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
+pour modèle de la figure du David s'apprêtant, avec sa fronde, à viser
+le front du géant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
+et qui peint bien l'amitié que lui portait son puissant protecteur, le
+cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme était
+occupé à travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
+voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
+le miroir[578].
+
+[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.]
+
+Lorsque le Bernin eut terminé pour le cardinal Scipion Borghèse le beau
+groupe de Daphné métamorphosée en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
+voit aujourd'hui à la villa Borghèse, et dans lequel le marbre est
+travaillé avec une extrême délicatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
+l'un des poètes latins les plus remarquables de son siècle, composa le
+distique suivant, et voulut qu'il fût gravé sur la base de ce groupe:
+
+ «Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
+ implet, baccas seu carpit amaras.»
+
+L'amitié du cardinal pour le Bernin ne se démentit pas lorsqu'il fut élu
+pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Grégoire XV,
+Ludovisi, qui avait succédé à Paul V, et n'avait occupé que peu de temps
+la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitôt après son
+intronisation, il lui dit: «C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
+de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
+encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
+pontificat.»--Aussi, tant qu'Urbain VIII régna, le Bernin fut
+tout-puissant à Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
+partageant le goût fastueux du pontife, il décora Rome et Saint-Pierre
+de ses oeuvres colossales, d'une exécution presque toujours bizarre et
+tourmentée, d'un style très-éloigné de l'antique, mais souvent d'un
+effet grandiose.
+
+Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
+donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
+qu'il destinait à sa famille. Après avoir acheté des Strozza ce palais
+situé aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
+et orner de peintures par les artistes alors les plus célèbres.
+
+C'est dans une des salles principales de cet édifice, que Pierre de
+Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit à fresque cette
+immense composition qui excite encore aujourd'hui l'étonnement et
+l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
+l'histoire romaine se trouvent mêlés aux fables de l'antiquité, aux
+scènes de la mythologie païenne, et à des compositions prises dans les
+mystères et les emblèmes de la religion catholique[579]. On sait que ce
+grand travail a été gravé par Corneille Bloemaert, sous la direction de
+Pierre de Cortone lui-même, et publié dans l'ouvrage intitulé: _AEdes
+Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580],
+ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
+arts.
+
+[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
+di Pietro Berettini, p. 408.]
+
+[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comité Hieronymo Tetio
+Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4º, fig.]
+
+Corneille Bloemaert avait été appelé à Rome par le marquis Vincenzo
+Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le Mécène des
+artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
+collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y eût
+alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
+tableaux du marquis, parmi lesquels le célèbre _Mariage de sainte
+Catherine_, de Raphaël; il se mit ensuite à graver les statues antiques
+les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait déjà
+terminé quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis étant
+venu à mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grâce à la
+protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
+Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
+puissants patrons. Il continua pendant longtemps à résider à Rome, où il
+grava, d'après le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
+Poussin et autres artistes contemporains, un très-grand nombre de
+tableaux et de dessins. Fidèle à son ancienne amitié avec Peiresc, le
+cardinal Barberini lui fit présent, en 1636, des gravures des statues de
+la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en échange, le savant français
+lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
+Duchesne venait de publier[582].
+
+[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.]
+
+[Note 582: Gassendi, p. 461.]
+
+Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
+très-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
+adressa, de 1641 à 1646, pendant son séjour à Florence, où il était allé
+peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
+Pozzo cherchait à dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
+pour se livrer à des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en
+effet entrépris de faire le plan d'une église pour les pères de
+l'Église-Neuve, à Florence, mais ce plan ne fut pas mis à exécution.
+
+[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone à del Pozzo, du
+11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.]
+
+On ne peut guère juger en France les grandes qualités que possédait
+Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce maître que possède le
+Louvre[584] ne sont pas très-importants. D'ailleurs, c'est dans
+l'exécution des grandes fresques qu'il faut apprécier cet artiste. Il
+possédait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment
+ressortir les effets principaux, et de donner à l'ensemble de ces vastes
+machines un air de force et d'entrain, dans l'exécution, qui fait
+oublier en partie les négligences et les incorrections du dessin, la
+pesanteur des figures et le mauvais goût des attitudes; aucun artiste
+n'a eu plus de réputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
+particulièrement parmi les Français, puisque Pierre Puget, le Brun,
+Pierre Mignard se sont souvent inspirés de ses oeuvres. Le Poussin seul
+sut résister à cet entraînement général, et préférer, aux oeuvres du
+Cortone, l'étude del'antique et de Raphaël, et la contemplation de la
+nature, ces grandes sources du beau, qui élevèrent son génie bien
+au-dessus de tous ses contemporains.
+
+[Note 584: Numéros 73 à 79 du nouveau catalogue.]
+
+On a souvent répété que le Poussin avait longtemps travaillé d'après
+l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
+autres, qu'il trouvait à Rome. Sans doute son goût et son caractère
+sérieux le portaient vers'cette étude; mais il est juste de reconnaître
+que del Pozzo contribua puissamment à encourager et à développer cette
+direction prise par le grand artiste français. Le commandeur avait été
+l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnaître les grandes
+dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
+sûr, son caractère taillé à l'antique, alors qu'aux prises avec la gêne,
+n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin résistait à l'adversité avec
+cette inébranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
+jamais.
+
+On sait que, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le Poussin
+vivait et travaillait avec le célèbre sculpteur François Duquesnoy, dit
+le Flamand, qui n'était pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
+journées à dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
+bas-reliefs antiques que peintures de Raphaël, de Jules Romain et de
+leur école. Ils copièrent même ensemble cette fête d'enfants, tableau du
+Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi près de la porte Pinciana, et
+qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manière de
+représenter les enfants leur paraissait être celle qui se rapproche le
+plus de la nature; et le Poussin employait son temps à en modeler
+réellement, car il prenait plaisir à modeler aussi en relief[585]. Quant
+au Flamand, ne trouvant personne qui eût assez de confiance en son
+talent pour lui faire exécuter des statues, des groupes ou même des
+bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
+peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en plâtre,
+avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
+reconnaît un mérite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
+grands seigneurs, entre autres pour le prélat Camille Massimi et pour le
+commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix à ces statuettes,
+dont ils ornèrent leurs palais[586].
+
+[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.]
+
+[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.]
+
+Aimant l'antiquité avec une véritable passion, le commandeur mettait à
+profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
+recueillir à grands frais les documents les plus précieux sur les lois,
+les usages, les cérémonies et les habitudes domestiqués des anciens
+Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait à tout prix les
+fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
+les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
+de l'antiquité épars dans la ville de Rome. Il avait ainsi formé un
+musée très-remarquable, non-seulement par la grande quantité des objets
+qui s'y trouvaient rassemblés, mais surtout par l'ordre qui régnait dans
+la disposition de toutes choses. Pour compléter son oeuvre, le
+commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
+Cette immense collection comprenait véritablement toute l'antiquité
+romaine[587].
+
+[Note 587: Voy. à l'appendice nº VI, la table ou
+classification de cette collection, donnée par Carlo Dati.]
+
+Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
+antiques récemment découvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
+ne tardèrent pas à se gâter et à s'effacer au contact de l'air, de telle
+sorte qu'elles furent bientôt entièrement perdues. C'est au commandeur
+qu'on doit la restauration de la belle mosaïque du temple dédié à la
+Fortune, par Sylla, dans la ville de Préneste. Il avait fait relever un
+dessin de la partie qui était encore intacte, et l'on put, avec ce
+modèle, réparer complètement les parties endommagées. Ce fut del Pozzo
+qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
+Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
+l'étude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité lui avaient rendu
+le goût très-pur et très-délicat. Carlo Dati, dans son panégyrique,
+raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: «C'est
+grande honte pour notre siècle, alors que, pouvant admirer tant de
+belles idées, tant de beaux modèles laissés par les anciens dans leurs
+édifices, il permet néanmoins que, par le caprice de certains
+professeurs qui veulent s'écarter du goût antique, l'architecture
+rétrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procédèrent le
+Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
+et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirèrent des mesures
+des édifices romains les véritables proportions de ces ordres réguliers,
+desquels il n'est pas permis de s'éloigner sans faire fausse
+route[588].» Le commandeur et son panégyriste font, sans doute, dans ce
+passage, allusion au Borromini, dont le goût bizarre et capricieux, sans
+grâce et sans beauté, était fort à la mode vers le milieu du
+dix-septième siècle.
+
+[Note 588: Carte Dati, _ut suprà_, p. c. 2, p. 15.]
+
+Pendant les premières années de son séjour à Borne, le Poussin fut
+très-activement employé à l'exécution des dessins d'antiquités dont le
+commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la première
+lettre rapportée dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste
+avait confiance dans la bonté de son patron j et ce premier témoignage
+d'une amitié que la mort seule put rompre, après trente-quatre ans de
+relations intimes, ne fait pas moins l'éloge du grand seigneur que du
+peintre.
+
+[Note 589: T. Ier, p. 372, nº CLV.]
+
+«Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de
+ma part, écrivait le Poussin à del Pozzo, qu'après avoir reçu de votre
+maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous
+en demander de nouveaux; mais, persuadé que tout ce que vous avez fait
+pour moi procède de la bonté, de la noblesse de votre coeur,
+naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne
+pouvant pas venir vous saluer, à cause d'une incommodité qui m'est
+survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
+suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
+vivre que le travail de mes mains. J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a
+paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais présent. Il est
+monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à nos
+dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un. Le plus humble de vos
+serviteurs[590].»
+
+[Note 590: Traduction de M. Quatremère de Quincy, lettres du
+Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.]
+
+On assure que, pour réponse, le commandeur envoya quarante écus romains
+(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,
+pendant l'adversité, il avait reçus du commandeur. Il le vénérait comme
+son père, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire
+et de la réputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la
+préférence pour ses oeuvres, ne consentant même pas toujours à en
+accepter le prix.
+
+Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il exécutait pour
+son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu
+connus en France, mais qui mérite cependant la réputation qu'il a
+conservée en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur à
+l'eau-forte.
+
+Il était né à Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure
+et vint à Rome étudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la
+protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de
+Cortone. Comme il était d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se
+brouilla bientôt avec ce maître, et fut obligé d'abandonner son école
+[592].
+
+[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.]
+
+[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.]
+
+«A cette époque vivait à Rome, dit Baldinucci, très en faveur à la cour,
+le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mémoire sera toujours
+glorieuse, non-seulement à cause des qualités qui ornaient son esprit,
+et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et
+des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession
+d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses
+dispositions aux grandes choses, se trouvaient à Rome le moins appuyés
+de protection et de fortune, il s'était acquis la réputation d'un
+véritable Mécène des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il
+le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il
+avait ornée et embellie de ce merveilleux musée et de cette galerie,
+desquels le célèbre Poussin avait coutume de dire qu'il était élève,
+dans son art, de la maison et du musée du cavalière del Pozzo. Et le
+Poussin avait raison de le dire, car cette collection réunissait dans ce
+genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire à la
+perfection celui qui voulait les étudier. Ce seigneur, qui joignait la
+bienveillance à tant d'autres qualités, ayant reconnu que ce jeune homme
+possédait, avec un dessin franc et sûr, une disposition extraordinaire à
+bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles
+antiquités de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux
+qui l'ont connu et pratiqué, que le Testa ne laissa aucun reste
+d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et généralement aucun
+fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette
+étude, qu'il put ensuite inventer les belles planches à l'eau-forte
+qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....
+Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux exécutés par
+cet artiste pour le cavalière del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons
+l'affirmer, que non-seulement ils ajoutèrent un prix considérable et une
+grande beauté à sa galerie et à son musée, mais, pour ainsi dire, à Rome
+elle-même, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup
+d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquités de cette commune
+patrie, que les esprits les plus élevés viennent voir et admirer de
+toutes les parties du monde.
+
+«Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier
+desquels est tout plein de dessins faits d'après des bas-reliefs et des
+statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se
+rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du
+paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il représenta un
+grand nombre de dessins tirés des marbres antiques, les cérémonies
+nuptiales, les vêtements des consuls et des matrones, les inscriptions,
+les habillements des ouvriers et gens du peuple, les cérémonies
+funèbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les
+_triclinia_. Dans le troisième livre sont dessinés, avec une grande
+habileté, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits
+de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrième renferme les vases,
+statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les
+érudits. Enfin, dans le cinquième, on voit les figures du Virgile
+antique et du Térence de la Vaticane, la mosaïque du temple de la
+Fortune à Préneste, aujourd'hui Palestrine, érigé par Sylla, et d'autres
+sujets coloriés. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute
+Baldinucci, ces précieux joyaux, qui m'ont été montrés par le noble
+cavalière Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix
+conservés dans le palais et le musée de cette illustre famille; mais
+j'en ai reçu en outre une notice écrite, ainsi que de tous les autres
+travaux du Testa, qui contribua à la création de cette oeuvre tout
+autant que le célèbre Poussin, avec lequel, à cette occasion, nôtre
+artiste contracta une amitié intime et durable[593].»
+
+[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.]
+
+Tout en s'occupant à dessiner d'après l'antique, pour le commandeur, le
+Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grâce à la protection de
+Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre différents
+tableaux dans plusieurs églises de Rome. Il voulut ensuite retourner à
+Lucques, sa patrie, où il obtint des magistrats de la république, par la
+protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui
+adressa de cette ville, le 26 août 1632[594], de peindre dans le palais
+ducal une grande composition idéale, faisant allusion à la bonne
+administration de la justice dans cette république. «Mais, dit le naïf
+Passeri, le Testa ne satisfit pas le goût de ces seigneurs, parce que
+rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophète dans son pays: et,
+pour dire vrai, à cette époque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi
+des couleurs, et on ajoute qu'il peignit à fresque, art qu'il avait
+très-peu pratiqué. Il s'aperçut qu'il n'avait pas eu le bonheur de
+plaire à ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui
+avaient donné cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal
+défaut de son caractère, il leur dit: «Je retournerai à Rome,
+j'étudierai le coloris, ainsi que j'ai étudié le dessin, et alors je
+pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre côté, vous aurez
+reconnu ce que je vaux.» Cette orgueilleuse réponse irrita fort la
+seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.
+Aussi, se rappelant fort à propos le proverbe trivial de sa patrie, il
+se dit à lui-même: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ à
+Rome, où il se remit à l'étude avec ardeur[595].»
+
+[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, nº CXLV.]
+
+[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.]
+
+Le Testa réussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure à
+l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses
+tableaux manquent de cette qualité que les Italiens désignent sous le
+nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les maîtres. Doué d'une
+imagination féconde, et soutenu par ses études approfondies de
+l'antique, le Testa a composé un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu
+beaucoup de succès[596].
+
+[Note 596: Baldinucci, à la fin de la Vie du Testa, donne le
+catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.]
+
+Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,
+s'il avait su réprimer son orgueilleuse nature, bien différent en cela
+de son ami le Poussin, dont la modestie aurait dû lui servir d'exemple.
+«La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les
+choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais
+l'occasion de se distinguer par un éclatant succès; comme aussi, ne
+sut-il pas lui-même s'acquérir un appui assez fort pour se soutenir.
+Cette malheureuse chance lui vint peut-être d'une trop grande
+présomption, jointe à une simplicité naturelle poussée si loin, qu'on la
+prenait souvent pour de la stupidité. Ajoutez à cela que le Testa ne sut
+pas être de ces madrés compères qui, portant le rire sur les lèvres,
+tiennent cachés sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels
+ils coupent et mettent en pièces la bonne réputation des autres et leur
+acheminement au succès.»
+
+[Note 597: Vie du Testa, p. 180.]
+
+Il paraît que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aidé le
+Testa de sa bourse, et qu'il l'avait prié de faire, en échange, certains
+travaux que l'artiste négligeait ou ne voulait pas commencer. Après
+avoir vainement attendu pendant longtemps la réalisation de cette
+promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se
+disposait à quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se
+décida à le faire emprisonner. En France, avant la révolution de 1789,
+on mettait au For-l'Évêque les acteurs qui refusaient de jouer leurs
+rôles: à Rome, jusqu'à la même époque, on faisait enfermer au château
+Saint-Ange ou à la tour de Nona les artistes qui, ayant pris
+l'engagement d'exécuter un tableau ou une statue, annonçaient vouloir
+manquer à cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit à la tour
+de Nona, prison située sur les bords du Tibre, et qu'a remplacée de nos
+jours le théâtre qui porte le même nom. Il fallait que l'artiste eût
+bien gravement offensé le commandeur, pour que cet homme, si
+bienveillant, si facile dans ses relations, se fût décidé à recourir à
+une semblable extrémité. Quoi qu'il on soit, à peine enfermé dans la
+tour, le Testa comprit ses torts, et adressa à son ancien protecteur la
+lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignité[598]:
+
+[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, nº CXLVI.]
+
+«Je suis à la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus
+eu sûreté que si j'étais en liberté; non pas à cause de votre pouvoir
+qui pénètre où vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait
+profession, à l'égard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant
+qu'il a dépendu de moi. J'éprouve une peine infinie d'avoir si peu de
+crédit auprès de votre seigneurie, depuis tant d'années qu'elle
+méconnaît, et c'est pour moi un grand déplaisir de savoir qu'on va dire
+partout que c'est comme contraint et forcé que je me suis acquitté de
+mes engagements vis-à-vis d'elle: chose qui est tout aussi éloignée de
+mes intentions que du respect que je dois à votre seigneurie. Le
+seigneur Francesco Béni peut attester avec quelle confiance et quel
+empressement j'avais accepté la dernière résolution de votre seigneurie
+illustrissime, qui consentait à n'exiger, en payement de ce que je lui
+dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je
+m'apprêtais à les exécuter avec cet amour et cet ardeur que
+m'inspiraient le soin de ma réputation et la haute considération dont
+jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laissé cette heureuse
+chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre
+seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoyés à la
+place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est
+d'avoir inspiré si peu de confiance à votre seigneurie illustrissime,
+qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapporté le sbire, que je
+voulais fuir et quitter Rome avec l'éminentissime cardinal Franciotti.
+Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet à exécution, si
+votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais
+également en liberté, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de
+cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. Étrange conjoncture,
+seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais
+prise pour me rendre auprès de votre seigneurie illustrissime, dans la
+prison où je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soupçonner un
+pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,
+d'après les explications données au seigneur Béni, et par ma propre
+conscience. Ainsi que je l'ai expliqué à monsieur Poussin, ainsi que je
+le répète à votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour même où
+je fus arrêté, pour lui présenter mes respects, pour prendre ses
+derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commandés,
+pour lui donner avis de mon départ, et pour la prier de vouloir bien me
+permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares
+qu'elle possède, c'est-à-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,
+que monsieur Poussin m'y avait précédemment autorisé. La franchise
+naturelle de mon caractère et la sincérité de ces explications que je
+devais à votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon
+esprit. Je ne m'étendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence
+et sa bonté. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en
+éloignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect
+que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.»
+
+Quelques jours après, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le
+grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16
+septembre suivant, datée encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo
+avait consenti à ce qu'il s'acquittât, en le remboursant par à-comptes
+de cinq écus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre
+dut exécuter les tableaux qu'il avait promis.
+
+[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, nº CXLVII.]
+
+Cette aventure refroidit et peut-être même rompit pendant quelque temps
+les relations qui s'étaient établies depuis un grand nombre d'années
+entre le peintre et son protecteur. Néanmoins, dans la suite, le Testa
+reçut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est à lui qu'il avait
+souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi
+par le sort et abandonné de tout le monde. Comme il avait une haute idée
+de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver
+souvent l'occasion d'exécuter de grandes oeuvres de peinture. Il
+considérait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa réputation,
+comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.
+Enfin, dans les dernières années de sa vie, il était devenu
+mélancolique, et constamment préoccupé par une humeur sombre, qui le
+faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu
+sociable et méchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la
+solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en même temps,
+raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]:
+
+[Note 600: P. 186.]
+
+«Les rigueurs de la fortune l'affligèrent au delà de toute raison; et
+après avoir publié la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle
+manière et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit à
+graver là vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec
+l'intention d'en faire une douzaine, en commençant par sa naissance
+jusqu'à la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perçant la
+poitrine, plutôt que de perdre la liberté. Dans les divers événements de
+la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parité
+d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur
+qui l'attendait; car, ayant cédé à une extrême mélancolie en se voyant
+ainsi maltraité par le sort, et sachant qu'il n'était pas dépourvu de
+talent, il se laissa tout à fait abattre, et, s'éloignant du commerce
+des hommes, il passait sa vie retiré dans les lieux les plus solitaires.
+Le premier jour de Carême de l'année 1650, il fut trouvé noyé dans le
+Tibre, du côté de la Lungara, près de l'église de Saint-Romuald et de
+Saint-Léonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vêtu,
+avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soupçonner à beaucoup de
+personnes qu'il s'était noyé de lui-même, et quelques méchantes langues
+se mirent à dire qu'il avait préparé cette tragédie avec certaines
+démonstrations, comme en brûlant ses dessins, en prenant congé de ses
+amis avec des paroles ambiguës, et avec d'autres apparences
+significatives. D'autres prétendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort
+par les dernières gravures de Caton qu'il avait publiées: calomnies et
+pares inventions de méchantes gens. D'autres riaient et se moquaient
+indignement d'une si triste fin, qui mérite les regrets et la
+commisération de tout homme de bien et de tout chrétien, puisque, dès
+qu'on n'est pas certain de la manière dont cette mort est arrivée, on
+doit plaindre un homme d'un si grand mérite et d'un si beau talent, mort
+d'une façon si malheureuse dans la force de son âge, à environ quarante
+ans.» Ces réflexions de Passeri, qui était prêtre, montrent sa charité
+toute chrétienne et lui font beaucoup d'honneur.
+
+[Note 601: L'Enlèvement de Proserpine aux Enfers, où il a voulu
+montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet
+enlèvement.]
+
+Le récit de Baldinucci ne diffère pas beaucoup de celui de Passeri;
+seulement il attribue le désespoir du pauvre Testa à une circonstance
+particulière.
+
+«Il arriva qu'un jour, poussé par le besoin, il se présenta dans la
+maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme
+pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais
+repoussé par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,
+voulut que le domestique, auquel il s'était adressé, lui répondît que le
+patron n'était pas à la maison. Testa crut que c'était une défaite du
+maître pour se débarrasser de lui; il tomba dans des accès de mélancolie
+extraordinaire, et se plaignant à ses amis, il leur disait: «Mon malheur
+est arrivé à ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui
+consente à me secourir dans mes besoins. » On ajoute que, rentré chez
+lui, il annonça que ce matin il ne reviendrait pas déjeuner, chose qui
+lui était assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la nécessité de se
+livrer à ses études ou à ses affaires; mais la vérité est que, le soir
+même ou le lendemain, le malheureux homme fut trouvé, entièrement vêtu
+de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].»
+
+[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.]
+
+Que le désespoir ait conduit Testa au suicide, résolution fort rare à
+cette époque, ou qu'il soit tombé dans le Tibre par accident, toujours
+est-il que sa mort prématurée priva Rome d'un artiste remarquable. Le
+Testa fut un grand et très-franc dessinateur: il copia parfaitement
+l'antique, et l'étude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin
+lui apprit à traiter le nu avec un grand style et une grande
+intelligence. Il suivit la manière du Cortone, mais avec un génie
+particulier plus noble et plus fier. La fécondité de ses inventions à
+l'eau-forte, la beauté de leur ordonnance, et la vivacité des
+expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent
+être facilement appréciées d'après ses oeuvres elles-mêmes, qui n'ont
+pas besoin de descriptions, étant encore aujourd'hui assez répandues. Le
+Testa fut lié avec le peintre Francesco Mola; il était grand admirateur
+des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps étudié
+d'après l'antique. Il tira un tel profit de ses études, que plus tard il
+put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le
+voir, particulièrement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans
+la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la
+conception et les pensées du grand artiste français. Le Mola disait,
+comme un témoignage de ce qu'il avait vu, «que jamais le Testa n'avait
+exécuté aucune oeuvre de dessin ou de peinture, même très-minime, sans
+l'avoir d'abord étudiée d'après nature; à la confusion de ceux qui,
+travaillant constamment de pratique, donnent à entendre qu'ils sont
+toujours capables de bien faire[604].»
+
+[Note 603: Cette gravure est dédiée au commandeur del Pozzo.--Voy.
+Baldinucci, t. II, p. 482.]
+
+[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.]
+
+Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout
+en se livrant avec ardeur à ses recherches sur l'antiquité, il ne
+négligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, à Florence,
+en France comme à Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui
+travaillaient d'après ses indications, soit pour le cardinal Francesco
+Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-même.
+
+A Naples, il était en correspondance suivie, presqu'en même temps, avec
+deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il
+avait fait la connaissance à Rome.
+
+Artemisia était fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pisé,
+mais élevé à Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une
+compagnie au château Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606].
+Cet artiste mena une vie fort agitée: il travailla successivement à
+Rome, à Gênes, en France et en Angleterre, où il mourut fort regretté de
+toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mérite: toutefois ils ne
+peuvent prétendre qu'à un rang très-secondaire parmi les maîtres
+italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le maître
+du Lorrain; et comme ils étaient de semblable humeur, aimant le luxe, la
+représentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientôt intimes.
+Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait
+toujours à cheval, l'épée au côté, un collier d'or sur sa poitrine,
+accompagné d'un serviteur se tenant à l'étrier, excitant par ces
+manières la curiosité des passants, qui se demandaient quel était ce
+chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-même. Artemisia,
+fille de Gentileschi, étudiait la peinture et faisait alors des
+portraits. Comme elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit, Agostino
+Tassi, en la voyant fréquemment, en devint amoureux, et grâce à
+l'intimité qui régnait entre le père de la jeune fille et lui, il fit si
+bien que Gentileschi l'accusa d'avoir violé sa fille. Le fait était
+réellement arrivé, à ce qu'il paraît, mais on n'a jamais eu la certitude
+qu'Agostino en ait été l'auteur. Néanmoins, il fut incarcéré sur la
+plainte du père, et forcé lui fut de souffrir le supplice de la
+corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui
+valut son élargissement[608].
+
+[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.]
+
+[Note 606: Son nom de famille était Lomi.]
+
+[Note 607: Une des éprouves de la question ordinaire, qui consistait
+à lier fortement les poignets du patient avec une corde, et à les serrer
+jusqu'à ce que l'accusé fît l'aveu de son crime.]
+
+[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.]
+
+La belle Artemsia, nonobstant sa mésaventure, n'en trouva pas moins un
+mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609].
+Baldinucci raconte qu'elle avait inspiré une véritable passion au
+peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, élève de Pierre de Cortone.
+Cet artiste, se trouvant à Rome du temps d'Urbain VIII, était
+très-employé par la famille Barberini. Comme il était jeune et fort
+disposé à la galanterie, il s'était insinué dans les bonnes grâces de la
+belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
+plaisir à la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
+lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
+portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
+fruits, à l'exception de l'espace nécessaire pour qu'il put là
+représenter elle-même occupée à les peindre. Artemisia obéit, et le
+peintre exécuta, de la manière la plus gracieuse, le portrait de la
+charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-même. Le Romanelli
+attachait tant de prix à ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
+le préférait à tous les cadeaux qu'il avait reçus à Rome des princes et
+des prélats. Il le fit voir à sa femme, et le plaça dans un lieu propre
+à en faire ressortir la beauté, louant avec complaisance, devant sa
+moitié, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su représenter
+les fruits qu'elle était occupée à peindre, mais aussi sa grâce, son
+esprit, sa vivacité, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
+tant et si bien, que sa femme, emportée par la jalousie, résolut de se
+débarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
+Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinçon, et se mit à
+percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle haïssait,
+particulièrement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
+mari[610].
+
+[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.]
+
+[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.]
+
+Après avoir longtemps travaillé à Rome et à Florence, Artemisia s'était
+fixée à Naples, où elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
+ses lettres à del Pozzo, datées de Naples des 24 et 31 août et 21
+décembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
+lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demandé, pour sa
+collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
+eux-mêmes[611].
+
+[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos
+CXXXVII-VIII et IX.]
+
+Quelques années plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frère à del
+Pozzo, en le priant de l'introduire en présence du cardinal Antonio
+Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle réclame
+ses bons offices-dans cette négociation, et le prie de lui continuer la
+protection qu'il n'a cessé de lui accorder en toute occasion[612].
+
+[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, nº CXL.]
+
+Enfin, deux ans après, dégoûtée du séjour de Naples, et aspirant au
+moment où elle pourra revenir se fixer à Rome, cette commune patrie des
+artistes, elle a encore recours à l'obligeance du commandeur, et elle le
+met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.
+
+«La confiance que j'ai toujours eue dans la bonté de votre seigneurie,
+lui écrit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
+s'offre en ce moment de marier ma fille, me décident à recourir à sa
+bienveillance, en réclamant tout à la fois son aide et ses conseils,
+étant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
+Cher seigneur, pour conclure et mener à fin ce mariage, il me manque une
+petite somme d'argent: j'ai réservé à cet effet, n'ayant pas d'autre
+capital disponible, ni d'autre gage à donner, quelques tableaux grands
+de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir à
+leurs éminences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
+Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet à exécution avant
+d'avoir reçu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
+je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
+vouloir bien me faire la meilleure réponse qu'elle pourra me donner,
+afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
+accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
+Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait à part,
+conformément à l'intention qu'elle m'a manifestée de le placer au milieu
+des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, débarrassée du
+poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ à Rome, pour jouir
+des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].»
+
+[Note 613: La palme romaine équivaut, d'après l'_Annuaire des
+Longitudes_, à environ 20 centimètres.]
+
+[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, nº CXLI.]
+
+Le désir d'Artemisia fut exaucé: elle maria sa fille, grâce à la
+bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer à Rome. Mais elle n'eut
+pas le bonheur d'y rester. Appelée en Angleterre par son père, elle alla
+l'y rejoindre, et mourut à Londres, deux années avant lui, en 1644[615].
+
+[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p.
+230.]
+
+Giovanna Garzoni était une artiste en miniature; elle peignait aussi
+les fleurs avec beaucoup de talent. Elle était née à Ascoli vers 1600,
+et après avoir longtemps fait des portraits à Florence, entre autres
+ceux de la famille du grand-duc, et à Rome ceux des principaux membres
+des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux années à Naples,
+de 1630 à 1632, où elle était appelée par le vice-roi Alcala, qui
+l'honora d'une protection toute particulière, ainsi que les lettres de
+Giovanna en font foi[616].
+
+[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos
+CXXXII-III et IV.]
+
+Il paraît qu'elle avait promis à del Pozzo de faire pour lui un petit
+tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre datée
+de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arrivé à
+cette occasion. Elle avait terminé ce tableau, et se disposait à le lui
+envoyer, lorsqu'elle reçut la visite de don Herrera, secrétaire du duc
+Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle était occupée à leur
+montrer plusieurs ouvrages commencés pour le vice-roi, ces seigneurs lui
+jouèrent un tour à l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
+d'un livre dans lequel elle l'avait placé, le tableau de saint Jean, et
+l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportèrent sans plus de
+façon. Giovanna fut donc obligée de recommencer le saint Jean, et en
+l'envoyant à del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
+d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention à la
+valeur du présent, mais en considérant seulement l'intention qui le lui
+fait offrir.
+
+[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, nº CXXXVI.]
+
+Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artèmisia Gentileschi. Comme cette
+dernière, elle avait exprimé au commandeur le désir de revenir à Rome.
+«'Je supplie votre seigneurie, lui écrivait-elle de Naples, le 19 avril
+1631[618], de me procurer les moyens de la servir à Rome avec toute
+obéissance; quant au traitement, je m'en remets à votre seigneurie. Mon
+désir est de vivre et de mourir à Rome.»
+
+[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, nº CXXXV.]
+
+Elle put réaliser ce voeu. Rentrée dans cette ville vers la fin de 1631,
+elle y vécut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
+et dans l'intimité de del Pozzo. Elle mourut à Rome en 1673, après avoir
+légué ses biens et ses dessins à l'Académie de Saint-Luc, qui, pour
+conserver la mémoire de cette libéralité, fit ériger à Giovanna un
+monument eh marbre dans l'église de Saint-Luc, près le Capitole, avec
+une inscription qui vante son talent pour la miniature.
+
+A Florence et en Toscane, le commandeur était depuis longtemps en
+relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
+soit à faire des dessins, soit à graver les oeuvres des maîtres, soit
+même à chercher des gravures rares et estimées.
+
+C'est ainsi que, pendant son séjour à Pisé, il s'était lié avec
+Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
+Sienne, du 7 mars 1626, le graveur à l'eau-forte Bernardini Capitelli,
+élève d'Alexandre Casolani[619].
+
+[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, nº CXXX.]
+
+Il avait voulu faire tirer les planches laissées par Cherubino Alberti,
+peintre et graveur sur cuivre assez célèbre, de Borgo San Sepolcro, et
+il s'était adressé à Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
+Francesco Barberini, pour prendre un arrangement à cet égard. Il paraît
+qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
+furent ni réunies, ni tirées ensemble[620].
+
+[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, nº CXXXI, et la note
+2.]
+
+Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait à Florence
+Jacques Ligozzi[621], peintre né à Vérone, mais qui, depuis longtemps,
+s'était fixé dans la capitale de la Toscane, où il fut très-employé par
+le grand-duc Ferdinand II, et où il a laissé de nombreux ouvrages.
+
+[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, nº CXLIV.]
+
+Dans la même ville, le commandeur était en correspondance suivie, depuis
+1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui paraît avoir été attaché à la
+cour du grand-duc, et peut-être même préposé à la conservation des
+objets précieux achetés par ce prince. Ce correspondant faisait des
+acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
+dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
+d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
+curiosités, peintures, horloges, étudioles rapportées d'Allemagne par le
+grand-duc. Il faisait tailler des camées, et essayer des peintures
+représentant des pierres et des minéraux pour l'Académie des _Lincei_,
+dont del Pozzo était un des membres les plus actifs[622].
+
+[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV
+à CXXIX.]
+
+Le commandeur avait envoyé à Venise, à Bologne et dans la Romagne,
+Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
+Antoine et d'autres maîtres. On voit par une lettre de ce Rossi, datée
+de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il était parvenu à réunir une belle
+collection de ces gravures, mais, qu'en passant à Bologne, elles lui
+furent enlevées par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
+d'estampes.
+
+[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, nº CLIV.]
+
+Nous avons vu que le commandeur avait réuni les portraits des peintres
+vivants, ses contemporains, peints par eux-mêmes, et qu'il en avait
+formé une galerie qui a peut-être donné l'idée de la collection qu'on
+voit aux _Offices_ de Florence. Il possédait également un grand nombre
+de portraits des plus belles femmes qu'il y eût alors en Italie et en
+France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
+appartenait alors au saint-siège, c'était un jésuite qu'il avait chargé
+de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
+père, adressées à del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
+s'acquittait de cette délicate mission avec succès, mais non pas sans
+désagrément de la part de ses supérieurs.
+
+Par une première lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13
+mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
+le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
+«Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tôt, parce que je ne
+suis plus maître, maintenant, de cette liberté avec laquelle je pouvais
+disposer de mon temps pour rendre service à des amis. A présent, je me
+trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre à exécution
+aucun projet honnête, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
+que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
+ayant à vivre avec des gens tout à fait incapables d'aucun travail
+sérieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer à leur
+commerce et à gagner de l'argent pour leur ménage; tellement que je suis
+décidé à changer de manière et à faire ce qui véritablement ne
+conviendrait pas à un artiste. Que votre seigneurie accepte ce léger
+témoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
+car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.»
+
+[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, nº CXLVIII.]
+
+Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
+n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
+Pozzo lui avait demandé.
+
+«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle votre seigneurie me
+faisait connaître son désir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
+que j'espérais toujours lui envoyer en même temps la réponse et le
+portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitté
+Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais été dans son intimité, je
+serais allé à Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais priée
+de vouloir bien prendre son temps et sa commodité pour me laisser faire
+son portrait. Mais comme on espère qu'elle sera de retour ici dans
+quelques semaines, c'est-à-dire vers le carnaval, alors je trouverai
+l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
+Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
+négligence, car, pour toutes les choses qui l'intéressent, elle ne
+trouvera personne plus prompte et plus disposée à la servir[625].»
+
+[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, nº CXLIX.]
+
+En attendant qu'il pût faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
+envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
+d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce
+pays, qu'il avait exécuté deux années auparavant, pendant qu'il se
+trouvait dans la maison du père de cette dame, son ami. Il prie del
+Pozzo de l'accepter, non pas à cause de la ressemblance de la dame, que
+le commandeur ne connaît pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
+très-peu de temps.
+
+[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, nº CLI.]
+
+Par une autre lettre du 28 décembre 1635[627], Fra Saliano raconte au
+commandeur qu'il a prié madame d'Ampus de lui permettre de faire son
+portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilité. «Mais,
+ajoute-t-il, elle ne m'a pas précisément indiqué de jour, et j'y suis
+allé plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, étant continuellement
+occupée à recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
+commencé le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'étant pas d'aussi
+haute naissance, est considérée comme la plus belle et la plus gracieuse
+qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la même dimension que
+celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon à votre seigneurie du
+retard que j'apporte à lui donner satisfaction sur ce point.»--Le bon
+père confie ensuite au commandeur les persécutions qu'il éprouve de la
+part de ses supérieurs, probablement à cause de ses peintures, et il
+réclame sa protection auprès du général des jésuites résidant à Rome.
+
+[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, nº CLII.]
+
+«Je suis toujours travaillé par ce général, lui écrit-il, à
+l'instigation d'un père de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
+dernièrement au révérendissime supérieur d'avoir reçu un soufflet de
+moi, ce qui est très-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
+convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a été donnée par
+tous les pères et frères de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
+que votre seigneurie puisse la lire et faire lire à quelles personnes
+elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prît la
+peine de remettre elle-même cette attestation au général; il suffira
+qu'elle soit portée par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
+à la première rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
+lui fasse entendre que s'il persiste à me tourmenter, je serai contraint
+d'abandonner cet habit et de me faire prêtre séculier; car je suis
+sollicité de mettre ce projet à exécution par plusieurs évêques qui me
+veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
+ennuis que je lui cause: je n'ai pas à Rome de protecteur plus dévoué et
+plus puissant, et je ne saurais à qui confier mes tourments et mes
+chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbée à écrire
+des lettres, à chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
+me livrer à la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
+partie parce que j'ai toujours l'esprit préoccupé. Si votre seigneurie
+illustrissime me fait l'honneur de m'écrire, je la prie de me faire
+parvenir en même temps la réponse du général, sous une enveloppe
+adressée au seigneur de'Zanobi, docteur ès-lois, qui demeure près du
+Change, à Avignon: autrement, elle serait prise à la poste et cachée,
+ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
+veulent pas de bien.» Nous ne savons si le bon frère obtint, par
+l'entremise du commandeur, satisfaction de son supérieur; peut-être le
+général exigea-t-il que Fra Saliano renonçât à faire les portraits des
+belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
+d'Orange, où il s'était rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
+del Pozzo lui avait demandé[628]. Le mauvais temps l'ayant obligé à
+renoncer à ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
+ce monument, exécutées par un Avignonais, qui avait fait hommage des
+planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyées en Hollande.
+
+[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
+
+Nous n'avons trouvé aucune notice sur le jésuite Fra Saliano: le
+dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
+ne figure pas non plus dans les plus récentes éditions de
+l'_Abecedario_. S'il eût exécuté des tableaux remarquables, l'ordre des
+jésuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connaître
+comme les autres membres qui ont illustré cette compagnie par des
+oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
+ordinaire, et sans ses lettres adressées à del Pozzo et publiées par
+Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun témoignage du goût qu'il
+avait pour la peinture.
+
+Fra Saliano était, comme del Pozzo, très-lie avec Peiresc. On voit par
+ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
+le commandeur faisait parvenir au jésuite d'Avignon ses envois de Rome,
+et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.
+
+Le jésuite vivait également dans l'intimité de Nicolas Mignard, fixé
+depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est à la recommandation du
+bon frère, que Pierre Mignard, frère de Nicolas, dut le bon accueil que
+lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit à Rome. Les
+lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
+Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
+lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau à del Pozzo le jeune
+Mignard, alors arrivé à Rome, comme étant fort désireux d'être employé
+par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629].
+
+[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
+
+Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
+Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
+pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
+Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
+Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
+a se défaire de la manière de Simon Vouët, qu'il avait apportée de
+France[630].
+
+[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abbé de
+Monville.--Amsterdam, aux dépens de la compagnie, 1731, p. 19 et
+23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arrivé à Rome
+en 1636.]
+
+De tout temps Rome a eu le privilège d'attirer les artistes; mais c'est
+plus particulièrement à partir du dix-septième siècle qu'elle a été
+fréquentée par de nombreux artistes français. Vers la fin du règne de
+Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le pèlerinage
+obligé de tous ceux qui voulaient étudier d'après l'antique, et se
+faire une manière dans le goût du grand Style des maîtres italiens des
+siècles précédents, dont les chefs-d'oeuvre, conservés à Fontainebleau
+et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'émulation des
+artistes. C'est à Rome qu'ont été étudier François Périer, Jacques
+Sarrasin, Simon Vouët, le Valentin, J. Stella et d'autres maîtres, qui
+ont exercé sur les commencements de l'école française une influence qui
+n'a cédé, que longtemps après, à celle de Charles Lebrun.
+
+A l'époque où Pierre Mignard vint se fixer à Rome, il trouva dans cette
+ville une colonie française d'artistes et de gens de lettres.
+
+A la tête des premiers brillait le Poussin, revendiqué à la fois par les
+Français et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
+modèles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
+respect et l'attachement de ses émules. A côté de ce grand maître, ses
+trois élèves, Pierre Erard, Jean Lemaire et François Lemaire, qu'il
+occupait souvent, avec Pierre Mignard, à faire pour la France des copies
+des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frère, Gaspard Duguet,
+plus Romain que Français, aussi son élève, dont les paysages, peu connus
+en France, révèlent un talent original de premier ordre; un autre
+paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gelée,
+le premier dans l'art si difficile de rendre la lumière, et dont les
+oeuvres sont restées inimitables. Il y avait encore Sébastien Leclerc,
+le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
+cas, et plusieurs autres.
+
+Les savants et les gens de lettres étaient représentés par Gabriel
+Naudé, d'abord secrétaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
+très-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
+Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il prononça l'oraison
+funèbre en latin devant l'académie des _Lincei_, le 21 décembre 1637;
+enfin, par Dufresnoy, peintre médiocre, mais poète latin distingué, qui,
+pendant son long séjour en Italie, s'inspira de la vue des
+chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres, pour composer son poëme de la
+_Peinture_. Il était très-lié, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
+qui, à Rome, le trouva occupé à travailler à son poëme. Leur intimité
+est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment à
+la cimenter et à l'entretenir. Ils avaient débuté ensemble dans
+l'atelier de Vouët. Dufresnoy, né à Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
+avait été destiné par son père à l'exercice de la médecine. Il avait
+fait de fortes études, connaissait le grec et les poètes latins lui
+étaient familiers. Mais cette éducation rie put le détourner de son goût
+naturel pour le dessin. Après avoir suivi, malgré l'opposition de son
+père, les leçons de Périer et de Vouët, il se décida, vers 1633, à l'âge
+de vingt-un ans, à se rendre à Rome, où il se sentait attiré par le
+désir d'admirer les maîtres, et de se perfectionner dans l'usage de la
+langue latine. Il vécut de privations pendant son voyage, et, comme tant
+d'autres, il fut obligé, les deux premières années de son séjour à Rome,
+de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
+L'arrivée de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
+améliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
+commandeur del Pozzo; il lui présenta son compatriote qui en reçut le
+meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut être
+peint de la main de Mignard, il lui communiqua les écrits du père Matteo
+Zacolini, de l'ordre des Théatins, sur l'optique, qui étaient
+précieusement conservés dans la bibliothèque Barberine. L'ouvrage dans
+lequel ce savant religieux a développé les principes des lumières et des
+ombres et les règles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
+à Mignard et à Dufresnoy[631].
+
+[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abbé Monville, p. 19.]
+
+Les deux amis étaient logés ensemble, et se livraient avec la même
+ardeur à l'étude d'un art pour lequel ils avaient la même passion. Leurs
+journées se passaient à dessiner d'après les statues et les bas-reliefs
+antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
+font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copièrent
+ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
+Farnèse, sans toutefois négliger les peintures de Raphaël[633].
+
+[Note 632: _Ibid._, p. 10.]
+
+[Note 633: Félibien, dixième entretien sur _la Vie et les ouvrages
+des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.]
+
+«Dufresnoy, tout en copiant les maîtres, s'attachait particulièrement à
+comprendre ce qui regarde la théorie de la peinture, et son amour pour
+cet art, dit Félibien[634], le possédait de sorte qu'il ne pensait à
+autre chose qu'à en acquérir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
+que, dès ce temps-là et même pendant son travail, il s'occupait à faire
+des vers latins pour exprimer ses pensées, et qu'il commença ainsi son
+poëme de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'après avoir bien lu tous les
+meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
+grands maîtres, mais surtout après les profondes réflexions et les
+entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
+car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
+leur profession, sans en faire un examen très-exact.» Doué d'une
+imagination plus féconde et d'une facilité d'exécution beaucoup plus
+grande, Mignard composa, pendant son séjour en Italie, un nombre bien
+plus considérable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
+laissait trop absorber par l'idée de son poëme _de Arte graphica_; et
+s'il y gagnait comme écrivain, il y perdait assurément comme peintre.
+Félibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
+des amateurs français et italiens: ce sont des paysages composés plutôt
+dans le goût de Pierre de Cortone que du Poussin; des scènes tirées de
+l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vénus,
+celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
+tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particulière pour les
+ouvrages du Titien, et en général pour l'école vénitienne. Il avait
+copié, pour Félibien et pour le chevalier d'Elbène, plusieurs paysages
+de ce maître, qui se trouvaient alors à la villa Aldobrandini et à la
+villa Borghèse.
+
+[Note 634: Félibien, t. IV, p. 420.]
+
+[Note 635: Félibien, t. IV, p. 421.--Le Musée du Louvre possède deux
+tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.]
+
+Ce goût pour l'école coloriste le décida, en 1653, à se rendre à Venise
+avec Mignard. «Car les deux amis, dit Félibien, ne se quittaient jamais,
+et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les inséparables. Il est
+vrai que cette union d'esprit et de volonté leur était beaucoup
+avantageuse. L'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre était exempte de
+toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
+biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur étaient communs: chacun
+faisait part à son compagnon des connaissances qu'il acquérait dans son
+art, et ils n'étaient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
+se pouvaient rendre de mutuels services[636].»
+
+[Note 636: _Id._, p. 422.]
+
+Après huit mois de séjour à Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
+une Vénus couchée pour Marco Paruta, noble vénitien, les deux amis se
+séparèrent. Dufresnoy résolut de rentrer en France, après avoir passé
+vingt aimées en Italie; et Mignard ne pouvant se décider à quitter
+Rome, où il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
+rentrée, il fit avec le plus grand succès le portrait de Fabio Chigi,
+qui venait d'être élu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'était
+marié à Rome à la fin de l'année 1656; il y serait sans doute resté
+jusqu'à sa mort, mais il fut obligé d'obéir aux lettres de M. de Lionne
+qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
+de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de
+quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
+commencés. L'abbé de Monville raconte même que: «la plus belle
+courtisane de Rome désirait passionnément d'être peinte de sa main: La
+Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eût mérité d'être vertueuse;
+elle s'était fait distinguer par des sentiments nobles et délicats.
+Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre, qu'elle ne lui
+demandait son portrait qu'afîn qu'il le portât en France, où il le
+vendit à son retour un prix considérable[638].»
+
+[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.]
+
+[Note 638: _Ibid._, p. 38.]
+
+Rentré en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrêta d'abord à
+Marseille et à Aix, ensuite dans la ville d'Avignon où il trouva son
+frère qui s'y était fixé. Une maladie qu'il gagna le força de prolonger
+son séjour à Avignon; il se rendit ensuite à Lyon où il demeura quelque
+temps, de telle sorte qu'il ne parvint à Fontainebleau, où était la
+cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut présenté
+au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mère, en lui montrant les plus
+belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
+beautés plus parfaites[639].
+
+[Note 639: Félibien, t. IV, p. 48.]
+
+Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux à la cour. Rentré bientôt
+à Paris, il y retrouva son fidèle Dufresnoy qui n'hésita pas à quitter
+la maison de M. Potel, secrétaire du conseil, chez lequel il était
+installé depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
+Mignard. La mort de Dufresnoy, arrivée en 1665, put seule séparer les
+deux amis. Mais, pour exécuter religieusement les dernières volontés de
+Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du poëme _de
+Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apporté
+bien des inspirations. On sait que de Piles en a donné une seconde
+édition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
+1693, traduisit en anglais le poëme de l'artiste français, avec les
+notes de Piles. Ce poëme est certainement le meilleur qu'on ait écrit
+sur la peinture, et cependant il est totalement oublié de nos jours.
+C'est en général le sort des poèmes didactiques, et surtout de ceux qui
+sont écrits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
+absorber par les muses latines, avait plus souvent exercé son pinceau,
+son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa réputation, comme artiste,
+égalerait peut-être celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
+font l'ornement des palais et des musées. Mais l'intimité qui a
+constamment régné entre ces deux artistes, rend, même après leur mort,
+leurs noms inséparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
+difficile de ne pas penser en même temps à l'auteur du poëme sur la
+peinture.
+
+L'amitié, qui unit pendant près de trente-quatre ans le commandeur del
+Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
+établies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
+résolution que prit le Poussin de revenir à Rome et d'y mourir. Ses
+lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 à 1643,
+prouvent que si les tracas et les contrariétés qu'il éprouvait dans ses
+travaux du Louvre le dégoûtaient du séjour de Paris, il se sentait
+surtout rappelé à Rome, non-seulement par l'indépendance de la vie qu'il
+y menait, mais plus encore par le désir d'y retrouver le patron de ses
+premières années, l'ami de son âge mûr, le savant d'un goût délicat et
+pur, voué comme lui au culte de l'art et de l'antiquité, et capable
+d'apprécier également ses chefs-d'oeuvre.
+
+La réputation du Poussin était déjà grande en France vers l'année 1638,
+bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait exécuté, avant
+cette époque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'église de
+Valenciennes. Il avait aussi composé pour son ami le peintre Stella,
+qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le désert, et
+traité le même sujet, mais d'une manière différente, pour un amateur, M.
+Gillié. La vue de ces tableaux décida le cardinal de Richelieu à lui
+commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
+Neptune au milieu de la mer, sur un char tiré par des chevaux marins,
+environné de tritons et de néréides[640]. Tous ces ouvrages lui firent
+beaucoup d'honneur.
+
+[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620
+al 1630. Libº Iº, p. 300-301.]
+
+C'est en 1638 que commencèrent ses relations avec Paul Fréart, sieur de
+Chantelou, alors secrétaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
+et surintendant des bâtiments, arts et manufactures, sous le cardinal de
+Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
+tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
+de Rome les 25 janvier et 19 février 1639[641] que le premier tableau
+exécuté par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
+désert.
+
+[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publiées par M. Quatremère
+de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La première lettre à M.
+de Chantelou est indiquée à la date du 15 janvier 1638; mais M.
+Quatremère fait remarquer, dans une note, qu'elle doit être du 15
+janvier 1639: en effet, le Poussin écrit qu'il demeure à Rome depuis
+quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
+doit donc avoir été écrite en janvier 1639.]
+
+Dès cette époque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
+de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour déterminer ce dernier à venir
+se fixer en France, et à travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
+cardinal, son premier ministre.
+
+Le Poussin avait de la peine à se décider à quitter Rome, où il se
+trouvait bien.--«Après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en
+ce pays assez heureusement, écrivait-il à Chantelou, mêmement m'y étant
+marié, et étant dans l'espérance d'y mourir, j'avais conclu en moi-même
+de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].»
+
+[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.]
+
+Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
+la première suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
+autre manière, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient porté sa
+réputation au plus haut degré: ils attirèrent tellement la curiosité des
+étrangers qui se rendaient à Rome, que le palais de del Pozzo était
+continuellement embarrassé par le nombreux concours des personnes qui
+s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643].
+
+[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.]
+
+Au milieu de ce succès, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
+18 janvier 1639, écrite au peintre à l'instigation de de Noyers, vint
+annoncer au Poussin «qu'il avait été choisi et retenu pour l'un des
+peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dorénavant
+l'employer en cette qualité. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
+intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir
+par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés
+que vos oeuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous
+êtes[644].»
+
+[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.]
+
+De Noyers ne se borna pas à l'envoi de cette lettre: il écrivit lui-même
+au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
+donnent une haute idée du goût de cet homme d'État, non moins que delà
+considération dont jouissait l'artiste.
+
+«Monsieur, écrit de Noyers, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de
+me donner la charge de surintendant de ses bâtiments, il me vint en
+pensée de me servir de l'autorité que Sa Majesté me donne pour remettre
+en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
+particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
+maîtresse bien-aimée et de lui donner les prémices de mes soins. Vous
+l'avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous
+écrire de ma part que je demandais justice à l'Italie, et que du moins
+elle nous fît restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
+d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât
+encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par là que je
+voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
+Et, afin défaire connaître aux uns et aux autres l'estime que le roi
+fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
+vous. Je vous fais écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui
+vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite,
+jusqu'à ce qu'à votre arrivée Je, vous mette en mains les brevets et les
+expéditions du roi: que je vous enverrai mille écus pour les frais de
+votre voyage; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun
+an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre à Paris,
+soit à Fontainebleau, à votre choix; que je vous le ferai meubler
+honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous voulez,
+cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
+voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous
+le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de
+la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
+dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il
+reste à vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
+personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
+non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
+de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Après
+cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de
+contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645].
+
+[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.]
+
+Cette lettre, toute flatteuse qu'elle était, ne put décider l'artiste à
+quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance à MM. de
+Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville
+jusqu'à l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
+«pour des personnes de considération, avec qui je veux, disait-il, en
+sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en
+conserver l'amitié et la bienveillance[647].» Il écrivit également à son
+ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
+et le prier de lui faire obtenir ce répit. On voit qu'il travaillait
+alors «avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.» Il y
+a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
+délicatesse du Poussin. «Je vous supplie de me dire, comme il vous
+semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
+tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carême: il contient, sans le
+paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
+tableau de cinq cents écus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
+obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un
+présent, vous jugerez bien que ce serait des libéralités qui me seraient
+malséantes: j'ai donc résolu de le traiter comme un homme à qui je suis
+obligé: et puis, quand je serai par delà, je saurai fort bien le
+reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
+semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici (1078
+fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
+fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui écrirai, je ne lui parlerai
+d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et à qui je le dois
+consigner, pour lui faire tenir[648].»
+
+En adressant ce tableau à Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
+Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, «de l'orner d'un peu de
+bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considérant en
+toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point épars
+au dehors, et que l'oeil ne reçoive pas les images des autres objets
+voisins, qui, venant pêle-mêle avec les choses peintes, confondent le
+jour;» il désirait que cette bordure fût dorée d'or mat tout simplement,
+«car il s'unit très-doucement aux couleurs sans les offenser.» Il
+ajoutait que «ce tableau devait être colloque fort peu au-dessus de
+l'oeil, et plutôt au-dessous.»--C'est, en effet, la meilleure
+disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
+proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
+ne fût pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: «Si vous vous
+souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le
+mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
+ensemble, vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous
+reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
+qui ont pitié, qui font action de charité, de grande nécessité, de
+désir de se repaître de consolation, et autres. Car les sept premières
+figures à main gauche vous diront tout ce qui est ici écrit, et tout le
+reste est de la même étoffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
+connaître si chaque chose est appropriée au sujet. Et si, après l'avoir
+considéré plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
+mandez-le-moi, s'il vous plaît, sans rien déguiser, afin que je me
+réjouisse de vous avoir contenté, pour la première fois que j'ai eu
+l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons à toute sorte
+d'amendement, vous suppliant de considérer encore que l'esprit est
+prompt et la chair débile[649].»
+
+[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.]
+
+[Note 647: _Ibid._, p. 9.]
+
+[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.]
+
+[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.]
+
+
+L'époque que le Poussin avait lui-même fixée pour son départ arriva sans
+qu'il eût quitté Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
+repentait presque de l'avoir engagée. «J'ai estime d'avoir fait une
+grande folie, écrivait-il à son ami Lemaire, le 17 août 1639[650], en
+donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
+telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
+quatre ans), et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de
+nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
+petite maison, pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être
+tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les
+jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et
+néanmoins, je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que
+je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si
+on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux.»
+
+[Note 650: _Ibid._, p. 20.]
+
+Il résulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
+Rome avec regret, il n'en était pas moins décidé à remplir sa promesse,
+et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
+retard qu'il apportait à se mettre en route.
+
+Il n'était pas encore entièrement rétabli, lorsque Paul Fréart de
+Chantelou et son frère, l'abbé de Chambray, arrivèrent à Rome, vers le
+printemps de 1640. Ils étaient envoyés par de Noyers, suivant l'ordre du
+cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
+statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
+d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
+employer aux travaux du Louvre et des bâtiments royaux.
+
+Les deux frères furent introduits par le Poussin dans la société du
+commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
+qu'ils en reçurent de bien connaître les antiquités de cette ville, et
+d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
+relations qui s'établirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
+grâce au Poussin, une amitié durable, basée sur une mutuelle estime, sur
+les mêmes goûts, et, avant tout, sur une même sympathie pour le grand
+artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin
+quittait Rome avec peine, mais ses regrets étaient moins amers en
+songeant qu'il se rendait en France accompagné d'amis aussi dévoués,
+aussi dignes de le comprendre. D'un autre côté, il laissait sa femme à
+Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
+l'administration de ses intérêts, et il était assuré que cet ami fidèle
+s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-même. Il ne fallait rien
+moins que cette assurance pour le déterminer à partir. Il quitta Rome
+dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frères Chantelou,
+qui retournaient en France.
+
+A peine arrivé à Paris, il se hâta d'écrire à Carlo Antonio del Pozzo et
+à son frère Cassiano, pour leur rendre compte de sa première entrevue
+avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
+présentation au roi Louis XIII[651]. Il reçut partout l'accueil le plus
+empressé, et l'es effets dépassèrent les promesses. Le roi lui commanda
+tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de
+Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientôt nommé, par brevet du
+20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualité,
+Louis XIII lui donna la direction générale de tous les ouvrages de
+peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
+de ses maisons royales, «voulant que tous ses autres peintres ne
+pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir
+les dessins, et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
+Et pour lui donner moyen de s'entretenir à son service, le roi lui
+accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
+jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
+sa vie durant[652].»
+
+[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au
+commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t.
+Ier, p. 373, nº CLVI.]
+
+[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.]
+
+On imprimait alors à Paris, à l'imprimerie royale, les oeuvres de
+Virgile et d'Horace: de Noyers désira que ces livres fussent ornés d'un
+frontispice dessiné par le Poussin. En tête du Virgile, il représenta le
+dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le poëte de l'Enéide. On
+voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
+flûtes champêtres, pour indiquer les Églogues pastorales, et la
+faucille, symbole de la moisson, c'est-à-dire des Géorgiques. Dans le
+frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
+la figure du poëte, emblème de ses satires, et elle tient à la main une
+lyre, signe caractéristique de ses odes et de ses autres poésies légères
+[653].
+
+[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, édit. in-4 de 1672, à Rome,
+dédiée à Colbert, p. 430.]
+
+Les dessins de ces frontispices n'empêchaient pas l'artiste de continuer
+avec ardeur un tableau du Baptême de Jésus-Christ, qu'il avait commencé
+à Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio.
+Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques
+d'amitié de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres à ce seigneur, de
+Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgré sa gravité habituelle, le
+Poussin savait assaisonner à propos son style du vieux sel gaulois.
+«Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous
+accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai
+que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé.
+Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
+faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
+vis que, particulièrement, vous désiriez savoir ce qu'il me semblait
+dudit vin. Je l'ai essayé avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
+tous trouvé très-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
+trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en
+boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. Aussi
+bien, je vois que le proverbe est véritable, qui dit que chapon mangé
+chapon lui vient. Mêmement hier M. Costage m'envoya un pâté de cerf si
+grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu que les
+cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à
+commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé,
+afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au
+pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
+aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos
+serviteurs[655].»
+
+[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.]
+
+[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.]
+
+Hâtons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
+table, le Poussin ne se permettait pas même, comme délassement à ses
+travaux, une excursion dans les environs de Paris, au château de Dangu,
+appartenant à de Noyers, et à Chantilly. Il se trouvait déjà surchargé
+de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il
+travaillait alors tout à la fois au tableau pour la chapelle de
+Saint-Germain, aux profils et modénatures de la galerie du Louvre[657],
+dont il avait ordonné les compartiments; enfin à un frontispice de la
+grande Bible que l'on publiait à l'imprimerie royale. Ce frontispice
+contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
+lui-même dans une lettre à M. de Chantelou, du 3 août 1641[658]. «La
+figure ailée représente l'histoire, l'autre figure voilée représente la
+prophétie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regià_. Le sphinx
+qui est dessus ne représente autre que l'obscurité des choses
+énigmatiques. La figure qui est au milieu représente le Père éternel,
+auteur et moteur de toutes les choses bonnes.»
+
+[Note 656: _Ibid._, p. 38.]
+
+[Note 657: _Ibid._, p. 41.]
+
+[Note 658: _Ibid._, p. 56.]
+
+Comme il était à l'oeuvre pour la décoration de la grande galerie, un
+peintre de paysages alors en réputation, Fouquières, qui avait eu
+l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
+France, pour mettre entre les fenêtres et en remplir les trumeaux, vint
+se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
+peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
+avoir une longue rapière au côté[659]. Le Poussin instruisit M. de
+Chantelou de cette réclamation en ces termes: «Le _baron_ Fouquières est
+venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que
+l'on ait mis la main à l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
+communiqué aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirmé par
+monseigneur de Noyers, touchant ladite décoration, et prétend que les
+paysages sont l'ornement principal du lieu, étant le reste seulement des
+accessoires. J'ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire
+rire[660].» Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait
+donné à Fouquières, lui est resté. Ce peintre essaya de se venger par
+une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
+des adversaires les plus sots et les plus violents du grand maître.
+
+[Note 659: Félibien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.]
+
+[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 août 1641.]
+
+Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
+correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
+avait envoyé à Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
+XIII. Del Pozzo les avait reçus en fort mauvais état et
+méconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
+continuaient sur le pied de l'intimité. Ce qui le démontre encore mieux,
+c'est que le commandeur avait été chargé par le Poussin de surveiller
+les copies que Chantelou faisait exécuter à Rome par Errard et J. Angelo
+Comino[661].
+
+[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.]
+
+De Noyers faisait alors construire à Paris la chapelle du Noviciat des
+Jésuites. Il voulut que le Poussin composât le tableau du maître-autel.
+Le peintre y représenta le Miracle de saint François-Xavier ressuscitant
+une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
+le sujet de la Cène, tableau qui est au Musée du Louvre.
+
+Les fonctions multipliées qu'exerçait de Noyers ne l'empêchaient pas de
+se livrer avec ardeur à son goût sous les arts. Bien que secrétaire
+d'État de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armées
+et fortifiait ou élevait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
+dans son activité, le temps de s'occuper encore de la construction et de
+l'embellissement des maisons royales, de l'achèvement du Louvre et de la
+décoration de sa galerie. Il plaçait à la tête de la monnaie le célèbre
+graveur Varin, qui présida à la refonte de 1638, et qui fit les plus
+beaux coins de l'Europe. Enfin, il établissait au Louvre l'imprimerie
+royale, qui bientôt après, sous la savante et habile direction de
+Trichet Dufresne et de Sébastien Cramoisy, publia, tant en français
+qu'en italien, en latin et en grec, des éditions aussi belles que
+correctes.
+
+Le cardinal de Richelieu, digne héritier du goût de François Ier pour
+les arts avait résolu de terminer et de décorer magnifiquement le
+Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, à l'entrée
+principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui
+passaient alors pour Alexandre et Bucéphale. Il avait donné l'ordre de
+les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
+faisait également mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
+plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnèse, le Sacrifice
+du Taureau à la villa Medici, les Fêtes nuptiales ou danse des nymphes,
+dans la salle du jardin Borghèse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
+l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
+les avait précédemment dessinés, il se proposait de les répartir parmi
+les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'étude de
+l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
+l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthéon), qui sont
+les meilleurs. On devait également mouler les autres ordres. De Noyers,
+sur l'indication du Poussin, avait chargé, à Rome, Charles Errard de
+veiller à l'exécution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
+outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
+tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des maîtres
+italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
+l'âme du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
+seigneurs de la cour de Louis XIII: ils préparaient dignement Péclat que
+les arts répandirent pendant le règne de son successeur, sous
+l'administration de Colbert.
+
+[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.]
+
+Dans la lettre adressée par de Noyers au Poussin pour l'engager à venir
+en France, le ministre lui avait dit «qu'il avait un amour tout
+particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
+maîtresse bien-aimée.» Il tint parole. Dès que le Poussin fut arrivé,
+indépendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
+travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnât
+lui-même le plan des décorations de la maison qu'il faisait construire à
+Paris. En envoyant ce plan à Chantelou, le Poussin se plaint des bévues
+de l'architecte; il indique les distributions intérieures propres à
+recevoir des peintures, telles que prophètes, sibylles, apôtres,
+empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mêmement des devises et
+sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaïeux,
+représentant soit des vases à l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
+soit quelques petites figures faites à plaisir, soit enfin quelques
+personnages signalés[663].
+
+[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.]
+
+De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
+pût dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Raphaël[664].
+
+[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.]
+
+Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement dérangé par
+des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
+recueillement et maturité, au projet de décoration de la grande galerie
+du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
+étaient son ardeur et son application au travail, qu'il écrivait, le 3
+août 1641, à M. de Chantelou: «La grande galerie s'avance fort, et
+néanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'espérance qu'à votre retour
+vous vous étonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occupé sans
+cesse à travailler aux cartons, lesquels je me suis obligé de varier sur
+chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m'étant résolu d'y représenter une
+suite de la vie d'Hercule; matière, certes, capable d'occuper un bon
+dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent être faits
+en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que
+l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j'invente tous les
+jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
+autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
+vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit être tenu cher.
+Toutes ces choses ont été la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
+de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
+extraordinaires que l'humidité de l'hiver passé y a produits. Mais,
+d'après l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donné de
+faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me
+suis quand et quand résolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
+temps-là, si mes débiles forces me le permettent. Pendant que la toile
+se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène, au lieu d'aller
+prendre des divertissements à Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi
+que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invité. Monsieur, je vous
+assure, pourvu que j'y puisse résister, que je n'ai point d'autre
+plaisir que de le servir: là, sont mes promenades, mes jeux, mes
+ébattements et ma délectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
+de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
+seulement respirer un peu[666].»
+
+[Note 665: Château appartenant à de Noyers.]
+
+[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.]
+
+Indépendamment de tous ces travaux, le cardinal avait commandé au
+Poussin huit sujets, tirés de l'Ancien Testament, pour en faire des
+cartons, d'après lesquels on exécuterait huit tapisseries pour les
+appartements royaux, à l'imitation des tapisseries faites sur les
+dessins de Raphaël. Pour faciliter la prompte réalisation de ce projet,
+on avait permis à l'artiste de se servir de ses propres inventions
+précédemment peintes; et déjà l'on s'était mis à reproduire le tableau
+de la Manne et celui de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
+compositions étaient copiées en grand cartons coloriés sur toiles à
+l'huile, et encadrés de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna
+pas à faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
+surintendant des bâtiments, posséder aussi des oeuvres du maître
+français. Dans son impatience, il obligea le Poussin à remettre tout
+autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
+à Moïse au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait être placé sur la
+cheminée du cabinet de Son Éminence. L'artiste se mit à l'oeuvre sans
+retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures à
+demi-grandeur. Il représenta le Père Éternel au-dessus des flammes du
+buisson ardent, les bras étendus, et soutenu par les anges. D'une main
+il commande à Moïse d'aller délivrer son peuple; de l'autre il lui
+indique l'Egypte. Moïse, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
+genou en terre, et considère la verge changée en serpent: il ouvre les
+bras et se retire avec un air d'étonnement et de crainte[668]. Le
+cardinal fut si satisfait de l'exécution de ce tableau, qu'il en
+commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
+dans la Bible: il le composa lui-même, et donna au peintre une allégorie
+digne de sa grande âme, que le Poussin était bien capable de comprendre.
+Ce sujet est la Vérité, soutenue par le Temps, contre les attaques de
+l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
+grandes que nature, fut placé au plafond de la même pièce[669].
+
+[Note 667: Bellori, p. 427, 428.]
+
+[Note 668: _Ibid._, p. 429.]
+
+[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.]
+
+On voit que le Poussin n'avait pas de temps à perdre pour mener de front
+tous les travaux si divers dont il était surchargé. Pendant son séjour
+en France, qui dura un peu moins de deux années[670], il dessina les
+frontispices du Virgile et de l'Horace, gravés par Claude Mellan; ceux
+de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de
+Noyers destinées à la voûte de la chapelle du Noviciat des
+jésuites[672]; les ornements et décorations de la grande galerie du
+Louvre[673]; il commença les cartons des tapisseries; il exécuta pour le
+roi le grand tableau de l'Eucharistie, destiné au maître autel de la
+chapelle du château de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
+ardent et le Temps soutenant la Vérité; pour de Noyers, les plans et
+dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
+François Xavier pour la chapelle du Noviciat des jésuites; une Sainte
+Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
+tableau du Baptême de J.-C., commencé à Rome, et une petite Madone pour
+Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide énumération doit
+faire facilement comprendre que si le Poussin avait le génie des grands
+maîtres italiens, il en possédait aussi la fécondité d'invention et la
+prestesse d'exécution. Ces qualités sont d'autant plus remarquables,
+qu'à la différence de ces maîtres, le peintre français ne se faisait pas
+aider par des élèves. Seul, il composait et exécutait ses ouvrages, ne
+se servant d'élèves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
+dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.
+
+[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce à C. Ant. del
+Pozzo son arrivée à Paris est du 6 janvier 1641, et la dernière lettre
+qu'il a écrite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
+qui suit est datée de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son séjour ne
+dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114
+et 117.]
+
+[Note 671: _Ibid._, p. 75.]
+
+[Note 672: _Ibid._, p. 50.]
+
+[Note 673: Ces ornements ont été gravés par Pesne, au nombre de
+dix-neuf sujets, avec le frontispice.]
+
+Cette vie constamment occupée, surchargée même, était bien différente de
+celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait à
+Rome. Son esprit méditatif supportait impatiemment l'agitation
+continuelle et souvent stérile dont il était entouré; aussi
+s'excusait-il auprès de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
+terminer son tableau du Baptême, qu'il avait ébauché avant de venir en
+France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dévoile le fond de
+son coeur.
+
+«Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
+à la plume pour vous écrire, je soupire en rougissant de me trouver ici
+sans pouvoir vous servir. A la vérité, le joug que je me suis imposé
+m'empêche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
+j'espère le secouer bientôt pour être libre de me donner à votre
+service. Je travaille sans relâche, tantôt à une chose, tantôt à une
+autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
+que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient expédiés
+tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
+pays, il faudrait que je devinsse un véritable _strapazzone_, comme ceux
+qui y sont. Les études et les bonnes observations sur les antiquités et
+autres objets n'y sont connues d'aucune manière, et qui a de
+l'inclination à l'étude et à bien faire doit certainement s'en
+éloigner[674].»
+
+Quelques jours après avoir écrit cette lettre au commandeur, il lui
+envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
+l'une de la Vierge de Raphaël qui était à Fontainebleau, l'autre de
+celle qui était dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
+exécuter pour les offrir à del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
+lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675].
+
+Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi à son
+ami de Rome l'état d'avancement de ses travaux:
+
+«...Mes ouvrages ont été extrêmement accueillis. Le roi et la reine ont
+loué le tableau de la Cène que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'à
+dire que la vue leur en était aussi agréable que celle de leurs enfants.
+Le cardinal de Richelieu a été satisfait des ouvrages que je lui ai
+faits; il m'en a fait des compliments et m'a remercié en présence de
+monseigneur Mazarin. Je peins à présent un grand tableau pour le maître
+autel du Noviciat des jésuites, mais je le fais trop à la hâte; sans
+cela, sa composition pourrait le faire réussir. Il sera fini pour Noël.
+Nous travaillons assez lentement à la grande galerie, jusqu'à ce que M.
+de Noyers ait pris la résolution de faire entreprendre le tout à la fois
+et de suite. J'enverrai à votre seigneurie quelques dessins de toutes
+ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
+pendant la belle saison cela ne m'aurait pas été possible. Mais
+actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
+dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
+vous; du moins, je l'espère ainsi[676].»
+
+[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans
+Bottari, t. Ier, p. 380, nº CLX.]
+
+[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, nº
+CLXI.]
+
+Au milieu de ces travaux qui réclamaient tout son temps, le Poussin
+était encore obligé de suivre diverses négociations à la cour de France
+pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait chargé de lui faire
+obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bénéfice en
+Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
+mois de son séjour en France, et il fut assez heureux pour réussir[677].
+
+[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p.
+383, nº CLXII.]
+
+[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.]
+
+Il mena aussi à bonne fin une négociation entamée avec le cardinal, au
+nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
+et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'à cette époque les
+auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
+dédicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
+généralement moins connu, c'est qu'une dédicace n'était presque jamais
+gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il dédiait son
+livre, mais il était encore plus désireux de recevoir en argent comptant
+le prix de sa louange. Telle était la prétention du docte Angeloni. Il
+avait chargé le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
+Richelieu la permission de dédier au roi Louis XIII son ouvrage
+intitulé: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en
+donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
+finit par les obtenir, grâce aux démarches du Poussin, qui les lui fît
+passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules César à
+Constantin_ parut à Rome en 1641, avec une dédicace à Louis XIII, et des
+vers adressés au cardinal de Richelieu.
+
+[Note 678: Angeloni était également grand amateur de peinture, et
+grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans
+soft _Abecedario_ (publié par M. de Chenevières dans les _Archives de
+l'art français_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni
+avait rassemblé jusqu'à six cents des dessins faits par Annibal
+Carrache, Comme études de la galerie Farnèse. Indépendamment de son
+_Historia Augusta_, Angeloni a composé d'autres ouvrages, entre autres
+_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4º, avec son portrait gravé par
+Jean Angelo Canini, élève du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.]
+
+Il paraît que le succès d'Angeloni avait mis en goût les autres faiseurs
+de dédicaces. Un père jésuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait composé un
+traité de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
+_Hespérides_, _sive de malorum aureorum culturâ_. Cet ouvrage est orné
+de gravures d'après les dessins des maîtres les plus célèbres de ce
+temps. Le Poussin a dessiné une des planches qui a été gravée par G.
+Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
+que Louis XIII, dit-il[679], a appelé près de lui, _ne Gallico Alexandro
+suus deesset Apelles_, «afin que l'Alexandre français ne manquât pas
+d'avoir son Apelles»: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
+dédicace.
+
+[Note 679: _Hespérides_, etc., p. 99.]
+
+Le père Ferrari, pour mieux faire apprécier le mérite de sa publication,
+avait envoyé au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
+les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des
+_Hespérides_, composé par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
+miniature représentant un citron coupé de différentes manières, avec
+l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrètement
+l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
+lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
+et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
+le bon père et le commandeur désiraient, et que le prix de la dédicace
+serait bientôt convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant
+pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps
+qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
+conclusion, de cette affaire. Après avoir vainement attendu plusieurs
+années, le père Ferrari dut se résigner à publier son livre, qui parut à
+Rome en 1646, sans dédicace, et partant, sans argent du roi de France.
+
+[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.]
+
+[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.]
+
+On comprend combien ces négociations devaient être antipathiques au
+Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps précieux,
+mais elles l'obligeaient à des démarches pour lesquelles il eut toujours
+beaucoup de répugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
+le commandeur qui protégeait également l'antiquaire Angeloni et le père
+jésuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'être venu en France.
+Écrivant à del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]:
+
+[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385,
+nº CLXIII.]
+
+«M. de Chantelou a mis dans la tête de M. de Noyers, de vous prier de
+permettre que vos Sept Sacrements soient copiés par un peintre que je
+dois, dit-il, désigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donné
+cette idée. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
+je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir à refaire ce que j'ai
+déjà fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
+importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre à faire de
+nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'élever
+à quelques nobles pensées. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mérite
+qu'on y ait confiance.»
+
+Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: «Je
+suis enchanté de la réponse que vous avez faite à M. de Chantelou
+touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
+avait offert des dessins coloriés[684]). Je suis bon à faire du nouveau
+et non à répéter les choses que j'ai déjà faites. On peut juger par là
+de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
+gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez
+seul ces ouvrages.»
+
+[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395,
+nº CLVII.]
+
+[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, nº
+CLXVI.]
+
+Le climat de Paris, de tout temps si variable, était pour le Poussin,
+habitué pendant quinze années à la température presque toujours égale et
+chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait à del Pozzo,
+dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements delà
+température: «...Votre petit tableau du Baptême n'a pu recevoir son
+dernier fini, ayant été arrêté, au moment où j'y travaillais avec le
+plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine à le
+supporter, quoique bien vêtu et à côté d'un bon feu. Telles sont les
+variations de ce climat: il y a quinze jours la température était
+devenue extrêmement douce; les petits oiseaux commençaient à se réjouir
+dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
+poussaient déjà leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
+herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de
+temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu'une nuit, un vent du
+nord excité par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
+dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le
+beau temps, qui s'était trop hâté, et le chassent plus loin de nous,
+certainement, qu'il ne l'était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si
+j'ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu'au fond de
+l'âme; mais sitôt que le temps va le permettre, je me mettrai à terminer
+votre petit tableau.»
+
+[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, nº
+CLXV.]
+
+M. de Chantelou avait quitté Paris depuis quelque temps, pour aller à
+Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le
+cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever
+la conquête. Les préoccupations delà guerre et les obligations de son
+emploi n'avaient pu faire oublier à M. de Chantelou de rechercher,
+pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nîmes, d'Arles et du
+midi de la France. Il les avait fort admirés, et dans ses lettres au
+Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui
+répondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait
+trop méditer. «Je m'assure bien de la vérité de ce que vous dites, qu'à
+cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux
+ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien
+lire. _Les choses èsquelles il y a de la perfection_, _ne se doivent
+pas voir à la hâte_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il
+faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire_. Les
+belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je m'assure,
+pas moins délecté l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la
+Maison-Carrée; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de
+celle-là. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos
+travaux il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la peine. Je ne me
+suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler, comme
+quand j'ai vu quelque bel objet.--Hélas! ajoute-t-il en reportant sa
+pensée sur sa chère ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil
+pour pouvoir y rencontrer quelque chose de délectable....»
+
+[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.]
+
+Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait terminé le tableau du
+Baptême destiné à del Pozzo. Ce dernier lui avait demandé une autre
+composition. Il lui avait proposé le sujet des _Noces de Thétis et
+Pelée_ Le Poussin lui répondit, le 4 avril[687]: «On ne saurait trouver
+un sujet qui donne matière à une invention plus ingénieuse. Mais la
+facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause que je ne puis
+me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,
+étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de
+frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des
+cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois
+ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises
+actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les
+petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles;
+car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi
+fatigants que futiles.»
+
+[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
+nº CLXVII.]
+
+Le roi avait consenti qu'après avoir mis en ordre tout ce qui regardait
+la grande galerie, le Poussin prît pour second son ami Jean Lemaire, qui
+avait longtemps travaillé avec lui à Rome, et dont le commandeur avait
+deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin pût vaquer
+librement à l'exécution des dessins et des peintures des Sept
+Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il paraît néanmoins que, dans
+l'exécution, cet ordre du roi souffrait quelque difficulté. Le peintre
+s'en plaint dans une lettre à Chantelou, du 7 avril 1642[689]:
+«Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majesté sera fort aise que je
+donne des ordres généraux à M. Lemaire, pour conduire sous moi les
+ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme désirant
+son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura
+le gain. Mais néanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur
+désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de
+travailler en même temps à des frontispices de livres, à une Vierge, au
+tableau de la congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la
+galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai
+qu'une main et qu'une débile tête, et ne peux être secondé de personne,
+ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la
+susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la même chose
+comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin à vos heures perdues.
+Mais revenons à M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui
+dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de
+tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main.
+Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit
+monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,
+comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et
+quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des
+tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie
+besoin d'y entremêler d'autres occupations.» Il confiait ainsi ses
+ennuis à son ami Chantelou, qui, par son intervention auprès de M. de
+Noyers, s'efforçait de faire donner satisfaction à l'artiste, qu'il
+craignait de voir retourner en Italie.
+
+[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
+nº CLVII.]
+
+[Note 689: _Ibid._, p. 83.]
+
+L'amertume des réclamations du peintre tenait à l'opposition sourde
+qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes
+médiocres qu'il avait écartés, et dont sa supériorité et sa faveur
+excitaient doublement la jalousie. Félibien, contemporain du Poussin,
+avec lequel il se lia pendant son séjour à Rome, en 1647, alors qu'il
+était secrétaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a
+expliqué, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des
+plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut à
+repousser de la part de ses envieux[690].
+
+[Note 690: Félibien. t. IV, p. 39 et suiv. Éd. de Trév., in-12,
+1725.]
+
+«Le Mercier, architecte du roi, avait commence à faire travailler à la
+grande galerie du Louvre, et dans la voûte, avait déjà disposé des
+compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des
+ornements à sa manière, c'est-à-dire fort pesants et massifs. Car,
+quoiqu'il eût les qualités d'un très-bon architecte, il n'avait pas
+néanmoins toutes celles qui sont nécessaires pour la beauté et
+l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui
+avait été commencé par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient
+réellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait formé. Ce
+changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres
+malcontents se joignirent à lui pour décrier tout ce que le Poussin
+faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand
+autel du Noviciat des Jésuites. Il y en avait un aussi de Vouët, à un
+des autels de la même église, que ceux de son parti faisaient valoir
+autant qu'ils pouvaient, disant que sa manière approchait de celle du
+Guide. Cependant ils étaient assez empêchés de reprendre quelque chose
+dans celui du Poussin, qui est d'une beauté surprenante, et dont les
+expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont
+pas moins touchés que les savants. Pour y marquer néanmoins quelque
+défaut, et ne pas souffrir qu'il passât pour un ouvrage accompli, ils
+publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de
+fierté et qu'il ressemblait à un Jupiter tonnant. Ces discours
+n'auraient pas été capables de toucher le Poussin, s'il n'eût su qu'ils
+allaient jusqu'à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit
+paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une
+grande lettre, dont Félibien nous a conservé l'analyse presque
+textuelle. Il commençait par lui dire: «qu'il aurait souhaité, de même
+que faisait autrefois un philosophe, qu'on pût voir ce qui se passe dans
+l'homme, parce que non-seulement on y découvrirait le vice et la vertu,
+mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un
+grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux
+connaître le mérite. Mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il
+est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les
+sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises
+inclinations dans les moeurs. Que toute l'étude et l'industrie des gens
+savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière
+de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, été assez commun à l'égard
+des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes,
+comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manquèrent ni
+d'art ni de science pour faire juger de leur mérite, qui, pourtant, ne
+fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les
+intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une
+réputation et d'un bonheur qu'ils ne méritaient point. Qu'il se peut
+mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.»--Il
+repousse ensuite les accusations de ses ennemis et démontre qu'elles ne
+sont nullement fondées. Il explique particulièrement le système qu'il a
+cru devoir adopter pour la décoration de la grande galerie, en se
+fondant sur les effets de la perspective. «Il faut savoir, dit-il, qu'il
+y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
+l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre
+chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance
+de la chose vue; mais voir un objet en le considérant, c'est que, outre
+la simple et naturelle réception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,
+avec une application particulière, le moyen de bien connaître ce même
+Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opération
+naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison
+qui dépend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la
+distance de l'oeil à l'objet; et c'est de cette connaissance dont il
+serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement
+fussent bien instruits.»--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat
+des Jésuites, il disait que ceux qui prétendent que le Christ ressemble
+plutôt à un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, devaient être
+persuadés qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner à ses
+figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter.
+Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Félibien, ses propres termes dont il me
+souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que
+ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _père Douillet_, vu
+qu'étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le
+considérer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manière
+de s'énoncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait
+vécu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,
+n'étant pas son métier de savoir bien écrire.»
+
+Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification à M.
+de Noyers. Il écrivait à Chantelou, le 24 avril 1642[691]: «Les lettres
+de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles même
+que monseigneur a écrites à M» de Chambray, votre frère, m'ont obligé à
+adresser tellement quellement une lettre à monseigneur, peu artificieuse
+véritablement, mais pleine de franchise et de vérités. Je vous supplie,
+comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal
+assaisonnée, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez
+si bien employer» Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et
+me ferez la grâce de m'en faire donner un mot de réponse, si vous pensez
+qu'elle le mérite. «--Dans une autre lettre au même, du 26 mai
+1642[692], «il craignait d'avoir trop parlé à la bonne. Toutefois,
+ajoutait-il, j'espère que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque
+chose de mal digéré, d'autant qu'il sait combien il est insupportable
+d'endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m'assure que, de
+votre côté, vous n'avez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui
+existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre
+protection.»
+
+[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.]
+
+[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.]
+
+L'intervention de Chantelou auprès de M. de Noyers, alors retenu à
+Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que
+les calomnies des envieux avaient réussi à interposer entre le ministre
+et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin
+1642[693], qui fait bien connaître sa grande âme, inaccessible à tout
+sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le
+style et les idées de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le
+premier protecteur de l'artiste:
+
+[Note 693: P. 104.]
+
+«Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu
+de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il
+éprouverait Un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient
+pour faux il apparaît au contraire dans tout son éclat, grâce à la
+vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-même, le découvre
+parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant
+que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme
+de monseigneur avait reçue contre moi, par l'effet des menées d'hommes
+envieux de la prospérité d'autrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la
+haine à la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me
+venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur
+perversité sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si
+loin de la fraude, non-seulement ne prêtera plus l'oreille aux
+persécuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma
+loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures
+occasions que par le passé.»
+
+Bien qu'il eût obtenu justice, le Poussin n'en était pas moins obligé de
+repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,
+ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pensées vers sa chère
+Italie. Il avait envoyé au commandeur son tableau du Baptême, «comme un
+pur don[694].»--«Si le bonheur veut, lui écrivait-il le 22 mai
+1642[695], que mon petit tableau parvienne à sa destination, je vous
+prie, monsieur, de me faire la grâce de l'accepter avec le même
+sentiment qui me porte à vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre
+importance que celle de la bonne volonté, car je n'estime pas que ce
+soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'être offerte à une
+personne de votre mérite; et qui s'y connaît si bien.»
+
+[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p.
+408, nº CLXXIV.]
+
+[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, nº
+CLXX.]
+
+Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur
+Roccatagliata; ils furent adressés d'abord à Lyon au peintre Stella, le
+fidèle ami du Poussin, qui les fit parvenir à Rome[696].
+
+[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier,
+p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.]
+
+Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait commandé, pour le cardinal
+Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il paraît que
+l'artiste en avait exécuté la première esquisse avant de partir de Rome;
+il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher à
+mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,
+saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de dérober à ses
+autres occupations[697].
+
+[Note 697: _Id._, _ibid._]
+
+Dès avant cette époque, sa résolution était prise de retourner à Rome.
+Répondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: «Quant au
+dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il
+serait bien possible que j'en fusse moi-même le porteur. Au reste, je
+vous écrirai plus au long sur tout cela.» C'est ce qu'il fit dans sa
+lettre du 8 août suivant[699], écrite après son retour de Fontainebleau,
+où il était allé par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les
+peintures du Primaticcio, altérées par les injures du temps, pouvaient
+être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui
+étaient restées intactes.
+
+[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, nº CLXXIV.]
+
+[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, nº CLXXV.]
+
+«J'ai profité de l'occasion, disait-il, pour parler à monseigneur (de
+Noyers) du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir
+amener ma femme à Paris. Ayant, senti les raisons qui me font désirer ce
+voyage, il m'a tout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus
+grande satisfaction, avec une grâce incomparable, sous la condition
+cependant de donner un tel ordreaux choses commencées par moi, qu'elles
+ne restassent pas en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le
+printemps prochain: de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui,
+je l'espère, aura lieu au commencement de septembre prochain.»
+
+Son départ fut retardé jusqu'après le 21 septembre, et probablement par
+les soins qu'il fut obligé de donner aux dessins de la chapelle du
+château de Dangu, appartenant à de Noyers, et que ce ministre voulait
+faire décorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consulté sur
+le mérite respectif de ces plans, le Poussin donna la préférence à ceux
+de Levau, comme on le voit dans la dernière lettre qu'il adressa de
+Paris, le 21 septembre 1642, à M. de Chantelou. Il ne pouvait partir
+sans témoigner à ce véritable ami tous ses regrets de le quitter. «Je
+joindrai à la présente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier
+de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur
+de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille
+de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,
+mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher
+seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré; adieu,
+jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne
+face[700].»
+
+[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.]
+
+Le Poussin arriva vers la fin de 1642 à Rome. Bellori et Passeri, tous
+deux ses contemporains, racontent que son retour, après une absence de
+près de deux années, fut glorieux, sa réputation s'étant accrue
+beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reçus du roi de France.
+Chacun désirait le voir et se réjouir avec lui des récompenses accordées
+à son mérite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de
+consolation, lorsqu'il se vit rentré dans cette ville de Rome qu'il
+avait tant désiré revoir, afin d'y jouir de cette liberté avec laquelle
+il ne lui paraissait pas possible de vivre à Paris[702].
+
+[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p.
+357.]
+
+[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.]
+
+Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier à fêter son
+retour. Le Poussin avait écrit, le 1er janvier 1643, à M. de
+Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrivée. Bientôt, il put
+jouir, pendant quelques mois, de la présence à Rome de ces deux amis,
+entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,
+Chantelou se rendit à Rome, au commencement de 1643, pour faire bénir
+au pape, et présenter à Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de
+diamants et l'enfant d'or porté par un ange d'argent, que Louis XIII et
+sa femme Anne d'Autriche envoyèrent comme _ex voto_ à Lorette, en
+actions de grâces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis
+XIV[703].
+
+[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de
+l'Enfant porté par un ange avait été fait sur les dessins du sculpteur
+J. Sarrazin.]
+
+Chantelou ne resta que peu de temps à Rome. Une lettre du Poussin, du 9
+juin 1643, apprend qu'à cette époque il était déjà en route et même
+arrivé à Turin pour rentrer en France.
+
+Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu était mort; Louis XIII
+l'avait suivi de près dans la tombe, et de Noyers s'était retiré de la
+cour. Ces événements affligèrent beaucoup le Poussin. «Je vous assure,
+monsieur, écrivait-il à Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la
+commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu
+de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le
+coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne, pouvoir reposer
+ni jour ni nuit. Mais, à la fin, quoi qu'il arrive, je me résous à
+prendre le bien et à supporter le mal. Ce nous est une chose si commune
+que les misères et disgrâces, que je m'émerveille que les hommes sensés
+s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous n'avons
+rien à propre, nous avons tout à louage.»
+
+Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les
+troubles qui éclatèrent presque aussitôt, auraient sans doute décidé le
+Poussin à rester à Rome, alors même que sa détermination n'eût pas été
+fixée par la préférence qu'il accordait à cette ville sur toutes les
+autres.
+
+[Note 704: P. 109.]
+
+Il continua d'y mener, pendant vingt-trois années encore, la vie calme,
+méditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne
+fréquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations
+d'apparat. Mais sa maison, située sur le Pincio, près de la
+Trinité-des-Monts, était le rendez-vous de tous les connaisseurs
+illustres, de tous les amateurs de la vénérable antiquité, de tous ceux
+enfin auxquels les arts étaient chers. Il était aimé et honoré de tous,
+autant des Italiens que des Français eux-mêmes, qui le considéraient
+comme l'ornement de leur patrie[705].
+
+[Note 705: Bellori, p. 438.]
+
+Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des
+engagements pour plusieurs années. Il menait une vie extrêmement
+régulière, ne quittant sa maison que pendant les intervalles nécessaires
+au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre à
+profit pour ses études. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin
+de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,
+quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours près de la
+Trinité-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, où l'on monte
+par une pente rapide[707], agréablement ombragée d'arbres et ornée de
+fontaines, d'où l'on jouit d'une très-belle vue de Rome et de ses
+superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques édifices
+dont elles sont couvertes, comme une décoration de théâtre. Là, il
+s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intéressants. Rentré
+chez lui, il se mettait immédiatement à peindre jusqu'à midi; et après
+avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est
+ainsi qu'il sut, par des études continuelles, mieux employer son temps
+qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au
+bas du même mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule
+des étrangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y était toujours
+entouré de ses amis qui le suivaient, et c'est également sur cette place
+que ceux qui désiraient le voir ou l'entretenir familièrement pouvaient
+le rencontrer, le Poussin étant dans l'usage d'admettre tout galant
+homme dans sa familiarité. Il écoutait volontiers les autres, mais ses
+paroles étaient graves et reçues avec attention: il parlait souvent de
+l'art, et avec tant de clarté, que non-seulement les peintres, mais
+encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux
+préceptes de la peinture, qu'il ne débitait pas comme un professeur qui
+fait sa leçon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708].
+Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les événements,
+et, à l'occasion, s'en servait; et à ce propos, nous l'avons entendu
+blâmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de
+six ou de huit figures, ou de tout autre nombre déterminé, alors qu'une
+demi-figure de plus ou de moins peut la gâter[709].
+
+[Note 706: _Id._, p. 433.]
+
+[Note 707: A l'époque où Bellori écrivait la Vie du Poussin, en
+1671, l'escalier de la Trinité-des-Monts n'avait pas encore été
+construit.]
+
+[Note 708: Bellori, p. 436.]
+
+[Note 709: _Id._, p. 438.]
+
+Bellori raconte que, se trouvant un jour à voir certaines ruines de Rome
+avec un étranger très-désireux d'emporter dans sa patrie quelque rareté
+antique, le Poussin dit à cet étranger: «Je veux vous donner la plus
+belle antiquité que vous puissiez désirer;» et se baissant jusqu'à
+terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment
+mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en
+poudre, et dit: «Voici, seigneur, emportez cela pour votre musée, et
+dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].» Cette anecdote peint bien la
+gravité des pensées du Poussin, et la tournure philosophique de son
+esprit.
+
+[Note 710: _Id._, p. 411.]
+
+Il était très-lie avec le prélat Camillo Massimi, qui devint plus tard
+cardinal. Il arriva un jour, qu'entraîné par le plaisir de la
+conversation engagée avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa
+visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une
+lanterne à la main pour l'éclairer en descendant l'escalier jusqu'à son
+carrosse, le prélat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir
+porter la lanterne: «Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et
+moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en
+avoir un si grand nombre[711].» Avec ce prélat et ses autres amis, il ne
+débattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils étaient
+terminés, il le marquait derrière la toile, et, sans rien déduire, on
+lui envoyait immédiatement la somme[712]. Sa société intime et
+habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la
+première suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du
+cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premières
+années de son séjour à Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au musée
+du Capitole, et l'Enlèvement des Sabines[713]; du cardinal Jules
+Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape
+en 1667, sous le nom de Clément IX; du prélat Gamillo Massimi, pour
+lequel il fit Moïse enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et
+Moïse et Aaron confondant les Mages égyptiens[714], et auquel il laissa
+son dernier tableau inachevé d'Apollon et Daphné[715].
+
+[Note 711: Bellori, p. 441.]
+
+[Note 712: _Id._, _ibid._]
+
+[Note 713: _Id._, p. 442, 449.]
+
+[Note 714: _Id._, p. 451.]
+
+[Note 715: _Id._, p. 443.]
+
+En outre, il n'arrivait pas à Rome un seul étranger, ou Français de
+distinction, qui ne recherchât comme un honneur de voir le Poussin[716].
+Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville
+plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indépendamment de M.
+de Chantelou, qui arriva quelques mois après lui, il y revit «le bon M.
+Pointel» qui vint à Rome deux fois; la première en avril 1645, jusqu'à
+la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M.
+Ceriziers de Lyon, qui fit également deux voyages en cette ville, le
+premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y
+revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale,
+qui, plus tard, fut attaché comme bibliothécaire à la reine Christine,
+et demeura plusieurs, années avec cette princesse.
+
+[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.]
+
+[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.]
+
+[Note 718: _Id._, p. 271, 342.]
+
+[Note 719: _Id._, 218,301.]
+
+Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au
+travail, sans perdre de temps, exécutant les sujets que son goût lui
+faisait préférer, et que ses réflexions préparaient. Il acceptait
+néanmoins volontiers de ses amis l'idée de ses compositions, lorsque le
+sujet en était conforme à la tendance de son esprit. C'est ainsi que le
+cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clément IX, lui donna le sujet de la
+danse de la vie humaine, représentée par quatre femmes semblables aux
+quatre Saisons. Il y a placé le Temps assis et tenant une lyre, au son
+de laquelle ces quatre femmes, la Pauvreté, la Fatigue, la Richesse et
+la Prodigalité, se tenant par la main, exécutent en tournant une ronde
+continuelle; pour montrer la différence des conditions entre les hommes.
+Chacune d'elles exprime bien son propre caractère: la Prodigalité et la
+Richesse sont sur le premier plan, l'une couronnée de perles et d'or,
+l'autre ornée de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux
+brillamment vêtues. Derrière, s'agite la Pauvreté, à peine couverte, la
+tête entourée de feuilles sèches, comme un emblème des biens qu'elle a
+perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses épaules nues, ses
+bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,
+lui découvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.
+Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,
+comptant les moments de la vie. De l'autre côté, son camarade, enfle
+avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,
+des bulles de savon, qui presque au même moment s'évanouissent et
+crèvent en l'air, allusion à la brièveté et à la vanité de la vie
+humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;
+et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras étendus, qui entre dans
+le cercle du zodiaque, à l'imitation de Raphaël. Il est précédé de
+l'Aurore qui répand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,
+qui exécutent en volant leur rapide révolution[720].
+
+[Note 720: Bellori, p. 448.]
+
+Suivant Bellori, ce serait le même cardinal qui aurait également donné
+au Poussin le sujet de _la Vérité découverte par le Temps_, et celui des
+_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le désigne Bellori, du bonheur sujet à
+la mort[721].
+
+[Note 721: Bellori, p. 448.]
+
+Pendant les vingt-trois années qu'il vécut à Rome, depuis son retour de
+France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles
+causées par les maladies et les infirmités de la vieillesse, de se
+livrer à ses études et à ses travaux. Il entretint jusqu'à la fin une
+correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espéré le voir en
+1644: «Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans
+cette ville, lui écrivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus
+eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'eût été pour moi, de jouir
+encore de la présence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les
+hommes du monde.» Cette espérance fut déçue, et les deux amis ne se
+revirent plus dans ce monde.
+
+[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.]
+
+Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou
+faisait exécuter à Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, François Lemaire,
+neveu de celui qui était resté en France, Nocret, Chapron, tous
+Français, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler,
+pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune
+endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnèse et d'autres
+chefs-d'oeuvre, par un sculpteur français nommé Thibault: il lui
+achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des
+ornements d'église, probablement sur les dessins des plus beaux
+ornements de Saint-Pierre et des autres églises de Rome[724].
+
+[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.]
+
+[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.]
+
+Les copies ne se faisaient pas sans difficultés de la part des artistes
+qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais
+procédés dans plusieurs de ses lettres à M. de Chantelou[725]. Parmi
+celles que le Poussin indique, ou remarque la _Pietà_, d'Annibal
+Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de
+Foligno, placée alors dans l'église de cette ville, où aucun peintre ne
+voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du
+commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait à Rome, pour del
+Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage
+dans une lettre du 25 août 1643, adressée à cet amateur: «J'ai retiré de
+leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par
+Nocret.»
+
+[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 août 1643, p. 130.]
+
+De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus
+d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Raphaël. Ce tableau était
+alors placé dans l'église de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le
+Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le maître autel,
+pour donner au sieur Chapron, peintre chargé de le copier, la facilité
+de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir:
+mais dès que le bruit de sa retraite ou disgrâce fut parvenu à Rome,
+Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans
+une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne
+purent point le faire changer de résolution: il quitta même Rome, et se
+rendit secrètement à Malte, où il séjourna pendant quelque temps. Les
+moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,
+s'ennuyèrent de ce retard, et, malgré les démarches du Poussin, se
+décidèrent à remettre l'original à sa place. Ce n'est pas tout; le comte
+de Chaumont, ambassadeur de France à Rome, ayant été voir la
+Transfiguration à Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie
+abandonnée, voulut savoir pourquoi elle n'était pas achevée. Chapron,
+qui était revenu de Malte, fit à l'ambassadeur ses excuses à son
+avantage, disant que l'argent lui avait manqué, et que le Poussin, qui
+avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le
+payer.--«D'après cela, raconte le Poussin[726], je fus appelé chez M.
+l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais
+pas été saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;
+qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me
+voulait favoriser; qu'il avait ouï parler de moi. Je le remerciai fort
+humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de
+_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu être fini. Je lui raccontai
+brièvement toute l'histoire. Or ça, me dit-il, puisque vous l'avez chez
+vous, je vous défends de l'envoyer: mais écrivez-en à M. de Noyers et
+montrez-moi la réponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voilà
+brièvement ce qui s'est passé entre M. l'ambassadeur et moi.»
+
+[Note 726: Lettre à Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.]
+
+La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de
+Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait à l'abri de tout
+reproche, et l'ambassadeur fut obligé de reconnaître que la copie avait
+été payée des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et
+«il quitta prise[727].»
+
+[Note 727: Lettre à Chantelou, p. 193, 195.]
+
+Cet ambassadeur avait pour secrétaire un M. Matthieu, dont
+l'amour-propre, blessé par le Poussin, avait probablement indisposé le
+comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre
+l'avait éconduit sans trop de cérémonie. «Ce M. Matthieu, raconte le
+Poussin à Chantelou[728], dès qu'il fut arrivé à Rome, vint avec une
+furie française me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait à Lyon
+une soeur religieuse, qui l'avait prié de lui faire faire un tableau de
+dévotion, pour mettre sur l'autel principal de leur église, dont le
+tabernacle n'était pas encore fait. Je lui répondis qu'il trouverait à
+Rome quantité de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je
+voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manière
+dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,» C'est peu
+de temps après cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant
+l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe,
+aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à
+Rome, et qui sait le nom de son secrétaire, M. Matthieu? Mais, quel est
+l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vénère pas le nom et
+les oeuvres immortelles du Poussin!
+
+[Note 728: P. 189.]
+
+Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand
+maître tient en un profond mépris, n'était cependant pas dénué d'un
+certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et
+graveur. Nicolas Chapron était de Châteaudun et élève de Vouët. Il fit
+un long séjour à Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions
+peintes par Raphaël et ses élèves dans les loges du Vatican. «Il en
+avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont
+gravées de bon goût et très-bien reçues. Il les fit paraître sous les
+auspices du sieur Renard, qui était alors (à Rome) l'homme à qui les
+artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la
+protection.--Je n'y trouve, ajouté Mariette, qu'une chose à redire;
+c'est trop de pesanteur: Raphaël est tout autrement léger dans ses
+figures. Il est vrai que les élèves qu'il employa à peindre ces tableaux
+y mirent de leur manière, et sortirent en cela du caractère de leur
+maître. Mais cela n'empêche pas que Chapron n'ait outré, et que ses
+copies n'aient le défaut que je leur reproche.» Le frontispice du livre,
+composé, dessiné et gravé par Chapron, est d'une belle manière: il
+représente l'Art couronnant le buste de Raphaël, tandis qu'à côté, le
+peintre s'est représenté lui-même, admirant son modèle. Dans le fond, on
+aperçoit le dôme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.
+
+[Note 729: Dans son _Abecedario_, publié dans les _Archives de l'art
+français_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donné une seconde
+édition des gravures de Chapron.]
+
+On a souvent dit et répété qu'une fois rentré à Rome, le Poussin avait
+résolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il
+préférait de beaucoup Rome à Paris; toute sa correspondance en fait foi.
+Néanmoins, tant que M. de Noyers vécut, et qu'il put conserver l'espoir
+de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, lié par ses engagements, ne
+paraît pas avoir pris définitivement le parti de ne pas les exécuter. Au
+contraire, il annonçait à M. de Chantelou son retour pour le printemps
+de 1644. «J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous
+obéir, lui écrivait-il le 23 septembre 1643[730].» Il continuait les
+cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de
+Noyers le désirait[731]. Il se réjouissait de le voir plus florissant
+que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il félicitait M. de
+Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'État,
+nouvelle qui s'était répandue à Rome. «La joie qui m'a saisi est si
+grande, disait-il, qu'elle déborde de tous côtés, comme un torrent qui,
+lorsque, après une longue sécheresse, des pluies abondantes surviennent
+à l'improviste, sort impétueusement de ses rives[733].»
+
+[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.]
+
+[Note 731: P. 136.]
+
+[Note 732: P. 158.]
+
+Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII
+avait accordé au Poussin «la maison et le jardin qui est au milieu de
+son jardin des Tuileries, où avait demeuré le feu sieur Menou, pour y
+loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.» Le
+Poussin aimait beaucoup cette maison: «C'est un petit palais,
+écrivait-il, à son arrivée en France[734], à Carlo del Pozzo. Il est
+situé au milieu du jardin des Tuileries; il est composé de neuf pièces,
+en trois étages, sans les appartements d'en bas qui sont séparés. Us
+consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre
+pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer
+mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli
+d'arbres à fruits, avec un grande quantité de fleurs, d'herbes et de
+légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans
+laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de
+tous côtés, et je crois que c'est un paradis pendant l'été.»
+
+[Note 733: _Lettr_., p. 144.]
+
+[Note 734: P. 26.]
+
+Rentré à Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers
+serait en disgrâce, il écrivait à Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: «Si
+M. Remy vous a dit quelque chose démon retour, ce que je lui en ai pu
+dire n'a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des
+Tuileries: car, mon cher maître, à vous dire la vérité, monseigneur
+étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à
+retourner en France.» En attendant, il avait demandé la permission de
+faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donnés[736].
+Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accréditant le
+bruit que le Poussin renonçait définitivement à tout esprit de retour,
+donna à ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison
+qui lui avait été octroyée sa vie durant. Ils finirent par réussir à s'y
+installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrême, et c'est
+peut-être la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis
+de parler de lui-même et de ses ennemis sans aucun ménagement.
+
+[Note 735: P. 139.]
+
+[Note 736: _Lettr_., p. 140.]
+
+«Vous savez, écrit-il à Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence
+a donné lieu à quelques téméraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'à
+cette heure je n'étais point retourné en France, j'avais perdu l'envie
+d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a poussés, sans aucune
+autre raison, à chercher mille inventions pour tâcher de me ravir
+injustement la maison qu'il plut au feu roi, de très-heureuse mémoire,
+de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont porté l'affaire
+si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y établir et
+de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont composé de fausses
+lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en
+France, afin que ce mensonge décidât la reine à leur accorder plus
+fatalement leur demande. Je suis au désespoir, de voir qu'une injustice
+semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de
+revenir cet automne même jouir encore des douceurs de la patrie, là où
+finalement chacun désire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le
+plus à y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende
+mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil
+laquais? Les Français ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens
+dont le mérite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme
+_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de
+toute l'Europe! L'intérêt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.
+C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre
+remède, de faire du moins entendre aux honnêtes gens le tort que l'on me
+fait, et d'être mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une
+partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point été payé de
+mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir à mon
+secours, j'espère être en France pour la Toussaint: que si l'injustice
+l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai
+lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forcé
+de mourir loin de ma patrie, comme un exilé ou un banni.»
+
+[Note 737: P. 216.]
+
+La réclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point écoutée: peu de
+temps après, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, à sa
+terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus
+puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle démarche devenait
+inutile. Sous la régence d'Anne d'Autriche et sous le ministère du
+cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs
+années, le théâtre d'intrigues et de troubles continuels. «Les nouvelles
+de la cour ne m'étonnent en aucune manière, écrivait le Poussin à
+Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons
+bien d'autres.» Il lui disait quelque temps après, le 17 mars 1644[739]:
+«C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en
+France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans
+cela.» Il s'attacha donc de plus en plus à la résidence de Rome, et,
+tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa
+toute sa vie.
+
+[Note 738: _Lettr_., p. 140.]
+
+[Note 739: P. 173.]
+
+Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint
+Paul: commencé vers le mois d'octobre 1643, il était terminé et envoyé
+dans les premiers jours de décembre suivant[740]. Félibien rapporte à ce
+sujet, qu'en envoyant ce tableau à M. de Chantelou, le Poussin le
+suppliait, dans une lettre du 2 décembre 1643, «pour éviter la calomnie,
+et en même temps la honte qu'il aurait qu'on vît son tableau en parangon
+de celui de Raphaël, de le tenir séparé et éloigné de ce qui pourrait le
+ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beauté[741].» Paroles qui
+peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour
+Raphaël. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matière, écrivit,
+à l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:
+«Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision
+d'Ézéchiel; que c'était ce que le Poussin avait fait de meilleur, et
+qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu
+son Raphaël aussi bien que l'Italie[742].»
+
+[Note 740: P. 144-151.]
+
+[Note 741: Félibien, t. IV, p. 51.]
+
+[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de
+ses tableaux, p. 7.]
+
+M. de Chantelou avait désiré avoir les copies des tableaux des sept
+sacrements, que le Poussin avait composés avant son voyage en France
+pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherché des
+copistes; il n'avait trouvé qu'un Napolitain nommé Francesco, qui lui
+eût promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extrême-Onction_;
+mais il appréhendait sa longueur[743]. Après avoir attendu et cherché
+pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui sût les faire, le
+maître se décida, pour contenter son ami, à lui proposer de refaire une
+seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa
+détermination, dans une lettre à Chantelou, du 12 janvier 1644[744].
+«J'ai pensé mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de netteté que
+nos copistes de profession apportent à ce qu'ils exécutent, et au prix
+qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis émerveillé en
+même temps de ce que tant de personnes s'en délectent. Il est vrai que,
+voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de
+se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, à la vérité,
+pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'était
+que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui
+savent bien l'extrême différence qu'il y a entre eux et les copies. Mais
+ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient
+facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins
+se servent avec avantage de ces copies mal faites pour décréditer ceux
+qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-même à toutes ces choses, j'ai
+cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous
+prévenir que, demeurant ici, je souhaiterais être moi-même le copiste
+des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les
+sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une
+autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que
+des copies, ne coûteront guère plus et ne tarderont pas plus à être
+faits. Si ce n'eût été que, depuis votre départ, j'ai été dans une
+perpétuelle irrésolution, j'aurais déjà commencé. Je sais bien que vous
+ne m'auriez pas désavoué, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre
+la main en attendant votre réponse.»
+
+[Note 743: _Lett_., p. 135.]
+
+[Note 744: _Lett_., p. 160.]
+
+On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en
+remit entièrement à son ami pour la disposition des sujets, la grandeur
+des figures et toutes les autres particularités[745].
+
+[Note 745: _Lett_., p. 171.]
+
+Dès que le Poussin eut reçu sa réponse, il se mit au travail avec
+ardeur, espérant, quoique la besogne fût de longue haleine, l'avoir
+bientôt terminée. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrême-Onction.
+«Hier, dit-il dans une lettre à Chantelou, du 15 avril 1644[746], je
+commençai à travailler à l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me
+donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le
+souhaite. Je sais bien que l'attente est une fâcheuse chose, et que vous
+ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher
+patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus
+promptement qu'elle pourra.»
+
+[Note 746: P. 178.]
+
+Le commandeur del Pozzo étant venu voir cette répétition de
+l'Extrême-Onction, ne put se défendre d'un sentiment de jalousie.
+«Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperçoit bien qu'il lui déplairait que
+les susdits tableaux demeurassent à Rome; mais comme ils vont entre vos
+mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de répugnance.
+Il a été étonné de trouver, sur un même sujet, une disposition si
+diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.
+Enfin, je m'aperçois, et je n'y puis porter remède, qu'il souffre, et
+lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir
+mieux que tous les siens ensemble[747].»
+
+Le tableau de l'Extrême-Onction était entièrement terminé et même envoyé
+en octobre 1644[748].
+
+Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles
+occasionnées par quelques indispositions auxquelles il était sujet, la
+répétition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
+_Mariage_, était terminé et envoyé vers la fin de mars 1648[749]. Il
+employa donc à peu près quatre années à mener cette oeuvre à bonne
+fin[750].
+
+[Note 747: Lettre à Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.]
+
+[Note 748: _Id._, p. 200.]
+
+[Note 749: _Id._, p. 283.]
+
+[Note 750: Voici, d'après les lettres du Poussin, l'ordre
+chronologique dans lequel furent commencés et terminés les sept
+sacrements destinés à Chantelou: 1º _L'Extrême-Onction_, commencée le 14
+avril 1644, terminée en octobre suivant (P. 178, 200); 2º _la
+Pénitence_, commencée en juin 1644, terminée en mai 1647 (P. 186, 239,
+240, 261); 3º _la Confirmation_, commencée en mai 1645, terminée en
+décembre suivant (P. 214, 232); 4º _le Baptême de J.-Ch_, commencé en
+octobre 1646, terminé à la fin de décembre suivant (P. 252, 254); 5º
+_l'Ordre_, commencé en juin 1647, terminé en août suivant (P, 263, 268);
+6º _l'Eucharistie_, commencée vers la fin d'août 1647, et terminée au
+commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7º et _le Mariage_,
+commencé vers le 20 novembre 1647 et terminé au commencement de mars
+1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, après avoir appartenu à
+M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orléans, régent, et
+qu'ils ont passé en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
+cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.]
+
+De ces sept tableaux, le Baptême fut celui qui plut le moins à
+Chantelou; il le lui avait écrit sans déguisement. Le Poussin lui
+répondit avec la même franchise[751]. «Je ne suis point marri que l'on
+me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutumé depuis
+longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire,
+j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la
+répréhension; ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit,
+car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait
+cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
+vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
+à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens
+de moi-même. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et
+cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire
+connaître, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai
+donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre
+tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment, je devinai
+le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons témoins qui vous
+l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
+peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu que l'on
+sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est réduite à l'estampe;
+et quant à la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
+quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire là-dessus des
+choses qui sont très-véritables, mais que ne comprendrait aucune des
+personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
+passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
+comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
+tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je
+ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.»--Comme
+il s'aperçut, par la réponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
+première impression, il lui écrivit en insistant de nouveau:--«Quoique,
+avec belle manière, vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous
+montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procédé avec le même
+amour et la même diligence, et que j'y ai employé le même temps qu'aux
+précédents, et qu'enfin le désir de bien faire est chez moi toujours le
+même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et
+l'on ne réussit pas toujours avec le même bonheur. Tous les hommes du
+monde ont été sujets à cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
+il y en a trop[752].» Le prix de ces tableaux était bien minime, si nous
+en jugeons par celui de la _Pénitence_, pour lequel il reçut 250
+écus[753], monnaie de Rome, c'est-à-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
+cours actuel. Mais le Poussin était aussi désintéressé que modeste, et
+jamais il n'éleva de réclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
+étrangers et les indifférents, il en fixait le prix à l'avance; avec ses
+amis, il s'en remettait presque toujours à leur discrétion, après avoir
+indiqué la somme qu'il croyait lui être légitimement due.
+
+[Note 751: P. 258.]
+
+[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.]
+
+[Note 753: P. 263.]
+
+Pendant qu'il travaillait à la reproduction des sept sacrements pour M.
+de Chantelou, de 1644 à 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
+pour des amateurs italiens et français, entre autres un Christ mort ou
+crucifié, pour M. de Thou[754], et le Moïse trouvé dans les eaux du Nil,
+qu'il exécuta pour M. Pointel, de 1645 à 1646, pendant le séjour de cet
+ami à Rome.
+
+[Note 754: Terminé en juin 1646, p. 246.]
+
+La vue de ce tableau, que Pointel avait rapporté en France, excita la
+jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soigné
+l'exécution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
+sacrements. L'amitié est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
+être l'objet d'une préférence bien décidée. Mais, lorsqu'un artiste est
+lié avec un amateur, il se mêle souvent à leurs relations un sentiment
+de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
+d'autres, le peintre réussit mieux ou même seulement aussi bien que pour
+l'ami qu'il préfère. Tel était le sentiment qui agitait Chantelou à la
+vue du tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil. Il se figura que
+le Poussin avait négligé les sept sacrerments, parce qu'il donnait à M.
+Pointel la première place dans son amitié. L'artiste s'efforça de
+détruire ce soupçon par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui
+est une des plus remarquables qu'il ait écrites, non-seulement parce
+qu'elle fait connaître l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
+mais aussi parce qu'elle contient sur sa manière d envisager, la théorie
+de l'art, en général, les renseignements les plus curieux.
+
+[Note 755: _Lettr_., p. 275.]
+
+«...Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour
+moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que
+quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
+que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurai-je préféré,
+pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité qui
+ont désiré très-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
+offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
+si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous
+m'avez offert? Pourquoi, après avoir envoyé le premier de vos tableaux,
+composé de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
+n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le
+nombre pour venir plus tôt à fin d'un si long travail, ai-je, au
+contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun
+intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je
+employé tant de temps et fait tant de courses, de ça et de là, par le
+chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
+été pour vous témoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
+veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
+que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
+je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persévère
+toujours dans la volonté de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
+point homme léger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
+sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux
+du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l'avez vu,
+est-ce un témoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
+les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
+propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
+traite pour vous doivent être représentés d'une autre manière? C'est en
+cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté,
+si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous
+avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile, si l'on
+n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos
+appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
+pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous
+fera connaître ce qu'il faut observer dans la représentation des sujets
+que l'on traite.
+
+«Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
+trouvé plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
+merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la
+raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
+quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre
+certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans
+chacun de nos ouvrages, l'ordre déterminé par lequel chaque chose se
+conserve en son essence.
+
+«Les _modes_ des anciens étant une composition de plusieurs choses mises
+ensemble, de la variété et différence qui se rencontrent dans
+l'assemblage de ces choses, naissait la variété et différence de ces
+modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
+des choses propres à chaque mode, procédait son caractère particulier;
+c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions. De là
+vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété
+spéciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
+appliquèrent le mode dorien aux matières graves, sévères et pleines de
+sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par
+conséquent aux sujets de guerre. J'espère, avant qu'il soit un an,
+peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
+lydien se rapportât aux sentiments tristes et douloureux; le mode
+hypolydien aux sentiments doux et agréables. Enfin, ils inventèrent
+l'ionien pour peindre les émotions vives, les scènes joyeuses; telles
+que les danses, les fêtes, les bacchanales.
+
+«Les bons poètes ont également usé d'une grande diligence et d'un
+merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
+sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le
+rhythme des vers, d'après la convenance des objets à peindre. Virgile,
+surtout, s'est montré dans tous ses poèmes grand observateur de cette
+partie, et, il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le
+son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il
+parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
+qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
+lorsqu'il chante un fait d'armes ou décrit une tempête, le rhythme
+précipité, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
+scène de fureur, de tumulte et d'épouvanté. Mais, d'après ce que vous me
+marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractère, et où une
+telle manière fût observée, vous vous seriez donc imaginé que je ne vous
+aimais pas!
+
+«Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une
+lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
+considérer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
+combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
+que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la
+contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous environnent ne
+parvienne à vous corrompre le jugement.»
+
+Cette lettre montre quelle profonde étude le Poussin avait faite des
+anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
+Les grands poètes et les historiens grecs et latins lui étaient aussi
+familiers que l'ancien Testament, et s'il eût consigné par écrit les
+observations que leur lecture avait fait naître dans son esprit, nul
+doute qu'il n'eût composé un livre aussi remarquable par le style que
+par la pensée.
+
+Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
+dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
+diligence. «Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en
+peinture, ajoutait le Poussin dans une troisième lettre[756], je
+n'aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les
+Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain
+que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques, de l'art, je
+me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
+vous ai envoyés, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
+d'amour qu'il m'a été possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
+du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
+aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve
+point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
+toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.»
+
+[Note 756: Du 22 décembre 1647, p. 279.]
+
+Après avoir terminé la répétition des Sept Sacrements, le Poussin fit
+d'autres tableaux pour quelques amateurs français, entre autres, pour M.
+Delisle de la Sourdière, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M.
+Pucques, l'Enlèvement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativité de
+Jésus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France à Rome, en 1650, une
+Vierge portée par quatre anges[760].
+
+[Note 757: _Lett_., p. 280.]
+
+[Note 758: P. 303.]
+
+[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans Félibien, t. IV, p. 89 et suiv.,
+l'énumération des tableaux que le Poussin fit à Rome, pour des amateurs,
+après 1648.]
+
+[Note 760: P. 308.]
+
+Un grand nombre de personnes désiraient obtenir une composition de sa
+main: mais le Poussin ne spéculait pas sur son art; il ne se décidait
+qu'en faveur de celles qui lui étaient recommandées par ses amis, ou
+avec lesquelles il avait d'anciennes relations.
+
+L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui était lié avec M. de Chantelou
+et qui, de plus, avait connu le Poussin à Rome, pendant un voyage qu'il
+fit en cette ville, vers 1635, désirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
+maître. Dès le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
+l'artiste à faire un tableau pour le pauvre poëte; mais le Poussin s'en
+était excusé, «ayant fermement résolu de n'entreprendre rien, quelque
+profit qu'il pût y avoir pour lui, avant d'avoir terminé les Sept
+Sacrements[761].»
+
+[Note 761: P. 245, 248.]
+
+Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
+oeuvres pourrait déterminer l'artiste à modifier sa résolution. Il les
+lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
+J'ai reçu du maître de la poste de France, écrivait le Poussin, le 4
+février 1647[762] un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans
+lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
+fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
+pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages.»
+
+[Note 762: _Lett_., p. 256.]
+
+Scarron revint à la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis à
+Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'était cru obligé d'y
+répondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se répandit à
+Rome[763]. Il paraît qu'il lui répondit plus tard.--«J'avais déjà écrit
+à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son
+_Typhon burlesque_, disait-il à M. de Chantelou, le 12 janvier
+1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en
+une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
+fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son
+burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
+ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
+_Virgile travesti_, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le premier
+livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
+rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt
+à pleurer, quand je pense qu'un nouvel _Érostrate_ se trouve dans notre
+pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je
+lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
+paroles.»
+
+[Note 763: P. 274.]
+
+[Note 764: P. 282.]
+
+On conçoit que le burlesque de Scarron ne devait guère convenir à la
+gravité du Poussin. L'amour qu'il avait voué à l'étude du beau antique,
+le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
+devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
+Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce poète. Il ne
+pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'Énée descendu aux Enfers_,
+et y trouvant:
+
+ ...L'ombre d'un laquais,
+ Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
+ En frottait l'ombre d'un carrosse.
+
+Cependant, vaincu par les obsessions et par les prières de Chantelou, il
+se résignait à dire, dans le mois d'août 1649[765]: «Avec le temps, je
+pourrai servir M. Scarron, mais pour le présent je suis trop engagé. »
+Il écrivait de nouveau à Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: «M. Scarron
+m'a écrit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
+faite: je lui ai répondu et promis derechef de m'efforcer de le
+satisfaire, et cela à votre sollicitation plus qu'à la sienne, car il
+n'y a rien à quoi je ne m'engageasse pour vous être agréable.» Il
+ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: «J'ai trouvé la
+disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
+turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
+cette année à le mettre en état.»
+
+[Note 765: _Lett_., p. 289.]
+
+[Note 766: P. 296.]
+
+Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres
+facéties préférerait un sujet ayant de l'analogie avec ses écrits; il se
+trompait. Malgré la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
+professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
+exactement des devoirs qu'elle impose. «Cela tient à l'honnête homme,
+disait-il, et calme la conscience, chose absolument nécessaire pour bien
+vivre avec soi. Il n'y a point de licence poétique qui autorise le
+libertinage d'esprit, et je cesserais d'être poète, s'il fallait l'être
+ace prix[767].» D'ailleurs, quoique marié, il possédait toujours, à
+titre de bénéfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
+un tableau de sainteté, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
+tableau du Ravissement de saint Paul, qui «st maintenant au Louvre. Il
+le termina vers la fin de mai 1650; car en écrivant à Chantelou, le 29
+de ce mois, il lui disait: «Je pourrai envoyer en même temps à M.
+l'_abbé_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
+verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].»--Le
+pauvre Scarron laissa ce tableau à sa veuve, et madame de Maintenon le
+donna au roi Louis XIV: singulière destinée des hommes comme des choses!
+Il est probable que ce tableau était la répétition de celui que le
+peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, après avoir
+fait partie du cabinet du régent, a passé en Angleterre.
+
+[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII
+p. 44.]
+
+En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
+représenta une tempête sur terre; «imitant l'effet d'un vent impétueux,
+d'un ciel rempli d'obscurité, de pluie, d'éclairs, de foudres qui
+tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les
+figures qu'on y voit, écrivait-il à son ami Stella[769], jouent leurs
+personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
+poussière et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
+vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
+leurs yeux. D'un côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
+un lion qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
+d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs boeufs et
+tâchent de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros
+tourbillons; un chien, assez éloigné, aboie et se hérisse le poil, sans
+oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort étendu
+par terre et, auprès de lui, Thysbé qui s'abandonne à sa douleur.»
+
+[Note 768: _Lett_., p. 313.]
+
+[Note 769: P. 354.]
+
+Paul Fréart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
+frères: l'aîné, Jean Fréart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
+commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
+jeune, Roland Fréart de Chantelou, abbé de Chambray, conseiller et
+aumônier ordinaire du roi. Sans être aussi intimement lié avec ces
+derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
+très-bonnes relations. Il commença en mai 1648, pour M. de Chantelou
+l'aîné, un petit tableau du Baptême de saint Jean, qu'il exécuta sur une
+petite planche de cyprès[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en
+s'excusant sur «la débilité de ses yeux et le peu de fermeté de sa main,
+qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
+dimension. Vous accepterez, s'il vous plaît, ce tableau, dit-il, d'aussi
+bon coeur que s'il était mieux. J'ai proportionné le prix à l'ouvrage,
+et je puis encore le diminuer, si cela vous paraît convenable[771].»
+
+[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.]
+
+[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 à M. de Chantelou l'aîné, p.
+290.]
+
+La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
+fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela paraît très-probable,
+d'après une lettre du 3 juillet 1650 à M. de Chantelou. «Je suis
+très-aise, écrit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
+veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon
+coeur[772].» On sait que M. de Chambray publia en 1650, à Paris, le
+parallèle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage dédié à ses
+deux frères, et orné du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
+même temps une traduction des quatre livres d'architecture d'André
+Palladio, et le dédiait également à ses frères. L'année suivante, il
+publia une traduction du traité de Léonard de Vinci sur la peinture, et
+la dédia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et dédiait à la reine
+Christine le texte de ce même traité, d'après un manuscrit enrichi de
+dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donné à MM. de
+Chantelou, pendant leur séjour à Rome[773]. C'est au premier de ces
+ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 août
+1650, dans lequel il dit: «J'ai lu l'épître liminaire de M. de Chambray,
+laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
+les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
+se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom
+de son serviteur dans cette noble épître et dans le courant du livre
+aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
+courtoisie naturelle et de l'amitié singulière qu'il me porte. Aussi
+ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur
+mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de
+désirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est déjà trop mille fois.
+J'espère que vous ne désapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
+qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
+observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture, et
+que ce serait porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à M. de Chambray
+quoi que ce soit qui touchât à une matière en laquelle il est si fort
+expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].»
+
+[Note 772: _Lett_., p. 315.]
+
+[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.]
+
+[Note 774: _Lett_., p. 316.]
+
+Il est extrêmement regrettable que l'ouvrage de l'abbé de Chambray sur
+l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'idée de continuer les
+observations qu'il avait commencé à ourdir sur le fait de la peinture:
+c'est une grande perte pour l'art.
+
+Après avoir goûté les livres dont M. de Chambray l'avait favorisé, le
+Poussin en fit présent au commandeur del Pozzo, «qui les tient, écrit-il
+à Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trésors, et les montre à
+tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi à cette fin
+que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la réputation de
+messieurs de Chantelou s'étendent partout[775].»
+
+[Note 775: P. 324.]
+
+Vers la même époque, le peintre exécuta son portrait pour M. de
+Chantelou: il en fit une répétition, avec quelques différences, pour son
+ami Pointel: mais il envoya celui qui était le mieux réussi à Chantelou,
+en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de
+jalousie[776]. «Je prétends que ce portrait doit être une preuve du
+profond attachement que je vous ai voué; d'autant que, pour aucune
+personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette
+occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce
+portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire
+valoir[777].»
+
+[Note 776: P. 302, 312.]
+
+[Note 777: _Lett_., P. 312.]
+
+Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:
+«Je n'ai pu, dit-il, honnêtement le lui refuser.» C'est ce qui retarda
+l'envoi de l'original, qui était terminé à la fin de mai 1650, et qui ne
+fut expédié que dans le mois de juillet suivant[778].
+
+M. de Chantelou lui ayant témoigné son admiration de ce portrait, dont
+la répétition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant
+envoyé une somme assez élevée pour le prix, qui n'avait pas été fixé à
+l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son désintéressement
+ordinaires, lui répondit: «Il n'y a non plus de proportion entre
+l'importance réelle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en
+faire, qu'entre le mérite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:
+je trouve des excès dans tout cela[779].»
+
+[Note 778: P. 313.]
+
+[Note 779: P. 316.]
+
+Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui
+envoya en 1655. Il disait à son ami, à cette occasion: «Je vous prie,
+devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme
+seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est
+point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui
+verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les
+goûts des amateurs de la peinture n'étant pas moins différents que ne le
+sont les talents des peintres eux-mêmes, il doit se trouver autant de
+diversité dans le jugement des uns qu'il y en a réellement dans les
+travaux des autres[780].»
+
+[Note 780: _Lett_., p. 324.]
+
+Il fit quelque temps après, pour madame de Mont-mort, devenue bientôt
+madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il exécuta ensuite pour
+Chantelou la Conversion de saint Paul[782].
+
+[Note 781: P. 333, 335.]
+
+[Note 782: _Id._ et 336.]
+
+Le commandeur del Pozzo était mort avant que le Poussin ne mît la main à
+ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 décembre 1657, à
+Chantelou, leur ami commun. «Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,
+est décédé, et nous travaillons à son tombeau[783].»
+
+[Note 783: P. 335.]
+
+L'artiste lui-même commençait à ressentir plus fortement les atteintes
+de la vieillesse; cependant il exécuta encore pour Chantelou le tableau
+de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne
+pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Il voyait
+arriver sa fin avec la résignation d'un chrétien et la fermeté d'un
+philosophe. «Je suis assure, écrit-il à Chantelou, le 20 novembre 1662,
+que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
+peut-être le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas
+grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez considérer que j'y ai
+employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai
+toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié
+que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et
+veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout
+de mon doigt: je n'en peux plus[784].»
+
+[Note 784: _Lett_., p. 341]
+
+Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidèle compagne
+de sa vie, celle qui avait contribué à le fixer à Rome. Il fit part de
+cette perte à M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785]
+et lui dit: «Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me
+laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes
+sortes, étranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve
+point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer
+combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le
+remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte
+guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. Me voyant dans un semblable
+état, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au départ.
+J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse
+plus de dix mille écus de ce pays (53,000 francs environ) à mes pauvres
+parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,
+qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin
+du secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette
+nécessité, je viens vous supplier de leur prêter la main, de les
+conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne
+soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir,
+et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous
+ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre
+Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.»
+
+[Note 785: P. 344.]
+
+Il avait demandé à M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la
+Peinture_, publié par l'abbé de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il
+l'eut examiné, il écrivit à M. de Chambray, le 7 mars 1665:
+
+«Il faut à la fin se réveiller. Après un si long silence, il faut se
+faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le
+loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de là
+peinture, qui a servi d'une douce pâture à mon âme affligée, et je me
+suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui aviez
+ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se
+laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et
+d'amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que,
+désormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour
+guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la
+peinture.
+
+[Note 786: Par sa lettre du 4 février 1663, p. 342.]
+
+«Après avoir considéré la division que François Junius fait des parties
+de ce bel art[787], j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai
+appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette
+sorte d'imitation et de la définir.
+
+[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres.
+La première édition, dédiée à Charles Ier, roi d'Angleterre, est de
+1637.]
+
+«DÉFINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,
+sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin
+est la délectation.
+
+«PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre.
+
+«Il ne se donne point de visible sans lumière;
+
+«Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;
+
+«Il ne se donne point de visible sans forme;
+
+«Il ne se donne point de visible sans couleur;
+
+«Il ne se donne point de visible sans distance;
+
+«Il ne se donne point de visible sans instrument.
+
+«CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties
+essentielles de la peinture.
+
+«Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, et
+qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre
+de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de
+recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la
+disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beauté, la
+grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
+Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est
+le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il
+n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs
+choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains.
+
+«Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre
+sentiment sans aucune cérémonie. J'ai l'expérience que vous savez
+non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.
+J'en dirais davantage, mais quand je m'échauffe maintenant le devant de
+la tête par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,
+j'ai toujours honte de me voir placé, dans votre ouvrage, avec des
+hommes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que
+l'étoile de Saturne n'est au-dessus de notre tête; je dois cela à votre
+amitié, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne
+suis[788].»
+
+[Note 788: _Lett_., p. 346.]
+
+Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il
+est évident que si le Poussin eût voulu s'attacher à expliquer les
+principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il
+aurait fait un livre non-seulement bien supérieur à celui de l'abbé
+Chambray, maintenant fort oublié, mais même à beaucoup d'autres traités
+publiés puis cette époque.
+
+Il touchait à sa fin: sa dernière lettre à M. de Chantelou lui
+renouvelle, d'une manière profondément sentie, l'assurance de son
+affection. «Je vous demande excuse, lui écrivait-il le 28 mars 1665,
+d'avoir tant tardé à confesser de nouveau que vous êtes celui à qui je
+suis le plus redevable, que vous êtes mon refuge, mon appui, et que je
+serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dévoué de
+vos serviteurs[789].»
+
+Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait à Dieu son
+âme fortement trempée. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait
+précédé dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces
+trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus
+grand honneur de l'école française, et dont les deux autres résument à
+un égal degré, tant en France qu'en Italie, les qualités aimables et
+sérieuses qui font les grands amateurs.
+
+[Note 789: _Lett_., p. 349.]
+
+FIN.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+I
+
+NOTICE SUR LA FORNARINE[790]
+
+
+[Note 790: Voy. p. 51.]
+
+Sur ton véritable portrait peint par Raphaël, et conjecture sur la
+vérité de ceux du palais Barberini, à Rome, et de la galerie des
+offices, à Florence.
+
+_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791].
+
+[Note 791: Cette lettre est rapportée dans le _Piacevole raccolta di
+opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et
+moderni, e ripublicati per cura di Niccolò Laurenti e Francisco
+Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle
+se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Raphaël_, de M.
+Quatremère de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.]
+
+Rome, le 6 avril 1806.
+
+«Le pouvoir que votre supériorité et vos qualités éminentes vous donnent
+sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant à vous dire mon avis
+sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y
+ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mérite,
+pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir
+de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux
+vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une
+infinité de récriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion
+pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espère qu'on devra
+me pardonner ma hardiesse.
+
+«Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine
+était la fille d'un boulanger à Rome, qui demeurait au delà du Tibre, du
+côté de Sainte-Cécile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entouré
+d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se haussât sur la pointe des
+pieds, était dominé de telle sorte que celui qui regardait voyait tout
+l'intérieur. C'était là que cette fille venait très-souvent prendre ses
+ébats: et comme la renommée de sa beauté s'était répandue et attirait la
+curiosité des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui
+vont en quête de la beauté, tous désiraient la voir.
+
+«Or il arriva que Raphaël vint à passer aussi par là, au moment même où
+la jeune fille était dans la cour, et, croyant n'être pas vue, se lavait
+les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrémité du jardin. Le
+Sanzio, s'étant haussé par dessus le petit mur, vit la jeune fille et
+l'examina attentivement; et, comme il était extrêmement amateur des
+belles choses, la trouvant très-belle, il en devint aussitôt amoureux,
+concentra toutes ses pensées sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne
+fût à lui.
+
+«Ayant donc donné son coeur à cette femme, il la trouva encore plus
+aimable et d'un caractère plus élevé qu'il n'aurait pu le supposer
+d'après sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une
+passion plus ardente, tellement qu'il ne lui était plus possible de
+s'appliquer à l'art sans sa présence. Cette passion n'échappa point à
+Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnésine; il fit en
+sorte que la Fornarine pût chaque jour tenir compagnie à Raphaël.
+
+«Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine
+immortel, non-seulement à cause de sa réputation, mais par ses oeuvres:
+car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune
+conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi
+Raphaël ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aimée avec le
+langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaça dans
+la grande fresque de l'Héliodore, oeuvre éminente, qui l'emporte sur les
+autres, et dans laquelle la Fornarine est représentée avec une telle
+aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois à Canova, que
+c'était le plus beau corps mis en mouvement par Raphaël, sous les traits
+de sa maîtresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;
+il fit son portrait à part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il
+envoya en don à Taddeo, son ami intime à Florence; enfin, il la plaça
+dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut véritablement le
+portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage
+que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idéalisait, comme en une
+apothéose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.
+
+«Vous me demanderez peut-être ce que je prétends faire de la Fornarine
+qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle
+de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il
+n'indique pas les qualités de la beauté de la Fornarine, qui fut
+véritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des
+traits fins et une physionomie, tout à la fois grecque et romaine. Les,
+trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappelés, encore
+qu'ils admettent cette liberté et cette variété qu'exigent ces sortes de
+compositions, ont la même forme élégante et distinguée, une égale
+désinvolture de la personne, une égale idéalité de la physionomie, un
+même corps souple et léger paraissant formé pour la danse, un même air
+tendre et passionné-qu'on croirait avoir été modelé par l'amour. Ces
+caractères ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non
+plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte
+écrite[792] l'épigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve
+suffisante, parce que cette écriture n'est pas de Raphaël, et qu'elle a
+pu être tracée par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matière
+présument que ce portrait est celui d'une des femmes célèbres dans les
+lettres à cette époque; car on sait que Raphaël a peint plusieurs de ces
+femmes illustres, et c'était alors l'usage des femmes élevées par leur
+esprit au-dessus de leur condition, de consentir à ce que les plus
+grands artistes fissent leurs portraits[793].
+
+[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.]
+
+[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne
+pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est représentée à
+mi-corps, absolument nue.]
+
+«A l'égard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre
+excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idéalité de la
+passion du Sanzio, ni cette forme élégante qu'on dirait d'une nymphe, ni
+cette souplesse comparable à la plante la plus flexible. C'est le
+portrait d'une femme ayant l'air grave et résolu, annonçant une âme
+fière et sévère. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphaël l'a
+ornée d'une pelisse de fourrure, lui qui représente toujours la
+Fornarine décolletée et découverte, là où les femmes aiment tant à faire
+montre de leurs appas.
+
+«Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya à Florence, par suite
+de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a
+péri ou a été emporté loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a été
+baptisé du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de
+la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix
+inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'était un grand bonheur de
+posséder ce trésor, l'opinion de Puccini a prévalu, et maintenant est
+établie plus fermement que jamais dans la croyance commune.
+
+«Quelques personnes ont pensé que ce tableau était dû à Giorgione, et
+ce n'était point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la
+plus sublime couleur vénitienne: on pourrait peut-être l'attribuer au
+Giorgione, s'il n'était facile de reconnaître que cette peinture est
+plus fière et plus forte que sa manière ne le comporte; les cheveux sont
+peut-être mieux traités qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont
+dessinés et exécutés avec une magie merveilleuse, et avec cette
+perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'école
+romaine, et toute la tête a un caractère de puissance qui annonce une
+âme plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me
+décide à hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi
+vérifier, à savoir que cette oeuvre merveilleuse a été dessinée par le
+grand Michel-Ange et exécutée par Sébastien del Piombo; et je m'appuie
+sur les, raisons suivantes.
+
+«Il y a lieu de croire que ce portrait représente Victoria Colonna,
+marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honnêteté, de beauté, de
+génie. Le Bulifon a fait exécuter une gravure qui ressemble beaucoup,
+quant à la pose et à l'ensemble, à ce tableau, comme on le voit par
+l'original que je vous envoie.
+
+«L'estampe est des plus médiocres, mais néanmoins elle laisse voir ce
+que je dis; et comme la gravure est tout à fait mauvaise, elle n'a pu
+retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,
+ayant été un homme de goût et fort versé dans toutes les choses d'art;
+il n'aurait pas osé dédier cette estampe, comme il le fit, à la duchesse
+de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.
+
+«Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte
+affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria
+Colonna, qui en a laissé des preuves dans ses oeuvre» poétiques; tout le
+monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessiné
+le portrait de la marquise; on connaît également l'intimité qui régnait
+entre Michel-Ange et Sébastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc
+pas entièrement dépourvue de fondement, outre que je trouve dans le
+tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,
+la fierté, la sublimité de la composition, dans l'attitude et le visage,
+elle brillant du coloris vénitien. Je ne veux point omettre de faire
+remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractère,
+puisqu'elle avait engagé sa foi à un vaillant guerrier, et qu'elle avait
+donné son affection à une âme forte comme était celle de Michel-Ange.
+L'amour naît et se nourrit d'une sympathique ressemblance.
+
+«Je sais bien que cette opinion que j'émets fera jeter les hauts cris,
+principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce
+tableau ne cesse point pour cela d'être placé au premier rang, mais sera
+même plus remarqué, les peintures de Michel-Ange étant fort rares?
+Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manière sûre le véritable portrait
+de Raphaël, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec
+celui d'Altoviti, je soulevai également une grande rumeur; mais, à la
+fin, il paraît que les Toscans eux-mêmes se mettent de mon côté depuis
+la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce
+sera toujours pour moi la plus douce chose à penser, que je me suis
+efforcé, autant qu'il dépendait de moi, d'identifier les portraits de
+Raphaël et de la Fornarine, et de rapprocher, même après leur mort, ces
+deux nobles âmes que l'amour enlaça si étroitement de ses liens pendant
+la vie.»
+
+[Note 794: C'est un mémoire du chanoine D. Moreni, intitulé:
+_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante
+Bindo Altoviti_. Cette notice contient des détails intéressants sur
+l'amitié qui unissait Bindo et Raphaël. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele
+Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo
+Poggioli, p. 19 et 92.]
+
+--Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini.
+Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la
+tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis néanmoins
+de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Raphaël, et
+qu'il a voulu représenter sa maîtresse bien-aimée. Pourquoi le portrait
+qu'il avait envoyé à son ami Taddeo n'aurait-il pas passé entre les
+mains des Médicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant réunis,
+soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas
+plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de décider sans
+aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a
+dû périr ou être emporté loin de l'Italie? L'objection tirée de la
+pelisse de fourrure qui couvre une partie des épaules de la Fornarine ne
+me paraît pas mieux fondée. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son
+art, n'aurait-il pas représenté son modèle avec l'ornement qui
+caractérisait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans
+le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant à l'expression
+du visage, elle nous paraît aussi belle que l'idéal permet de le
+désirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionnée
+comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on connaît les physionomies
+romaines, empreintes d'une sérénité, d'un calme qui rappelle les plus
+belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de
+Florence ne représente une Romaine dans tout l'éclat de cette beauté
+particulière aux femmes de cette ville et principalement à celles du
+quartier du Transtévère, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir
+dans ce portrait la souplesse, la désinvolture de ses membres, cela,
+lient uniquement à ce qu'elle est représentée à mi-corps, dans une
+altitude posée. La comparaison établie entre cette merveilleuse peinture
+et l'affreuse gravure à laquelle Bulifon a donné le nom de Victoria
+Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter
+les yeux sur la figure grosse, courte, épaisse, que cette gravure
+représente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, représentant le
+tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien
+absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas
+comment Missirini, qui est un écrivain d'un goût sûr et d'une critique
+éclairée, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les
+amateurs pourront facilement décider la question _de visu_, car
+Longhena, dans la traduction de la _Vie de Raphaël_ de M. Quatremère de
+Quincy, en reproduisant la lettré de Missirini, a donné également la
+reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce
+Bulifon, que Missirini cite comme un homme très-versé dans les matières
+d'art, et qui paraît avoir été plutôt un savant qu'un connaisseur, était
+d'origine française. Il alla se fixer à Naples vers 1680, et s'y fit
+libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la
+_Biographie universelle_ donne une nomenclature incomplète, puisqu'elle
+n'énonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et
+qu'il dédia à la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'épigraphe
+mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cité par Missirini et
+reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donnée comme étant le
+portrait de cette femme illustre, a été faite plus de cent quarante ans
+après sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'épaisseur
+du visage, la vulgarité des traits et de l'expression sont en désaccord
+complet avec la réputation de beauté que Victoria Colonna avait inspirée
+a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien.
+On voyait exposé en 1851, au palais Doria, dans le Corso, à Rome, un
+magnifique portrait en pied que l'on disait être celui de la marquise de
+Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient
+généralement à Sebastiano del Piombo ou à Michel-Ange. Ce portrait, que
+j'ai longtemps et plusieurs fois admiré, n'offre aucune ressemblance,
+soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure
+que Missirini a été chercher dans les publications faites par le
+Bulifon.
+
+S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne
+représente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins à signaler
+son portrait, ainsi que le reconnaît le docte Missirini, dans trois des
+principales compositions de Raphaël, dans l'Héliodore et le Parnasse des
+fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration.
+J'ajouterai qu'elle se trouve également dans une autre oeuvre capitale
+du grand maître, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des
+saintes femmes agenouillées à gauche de la Vierge, à l'angle du tableau,
+sur le premier plan. Il est impossible de se méprendre ici sur les
+traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien là son noble et
+beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une régularité tenant à la
+fois de la beauté grecque et romaine. Ses cheveux sont bien nattés et
+attachés comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses épaules nues,
+accusant la forme particulière des épaules romaines, sont fortes et
+remontent presque à la naissance du col. Enfin, ce qui me paraît un
+trait caractéristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'Héliodore
+et dans la Transfiguration, Raphaël a toujours laissé voir le pied de la
+Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre.
+Quant à la Clio du Parnasse, assise à droite d Apollon et tenant à la
+main la trompette de la renommée, c'est bien encore la Fornarine, mais
+poétisée, idéalisée et mise en apothéose à la hauteur des muses et des
+déesses qui l'entourent.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II (voy. p. 83).
+
+CLEOPATRA[795].
+
+
+ Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris
+ Brachia, et aterna torpentia lumina nocte
+ Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.
+ Victores vetuere diu me abrumpere vitam,
+ Regina ut veherer celebri captiva triumpho
+ Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;
+ Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,
+ Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,
+ Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,
+ Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.
+ «Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.»
+ Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.
+ Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,
+
+[Note 795: Voy. à la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t.
+II, p. 328, les notes de l'abbé Serassi sur cette pièce de vers.]
+
+ Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.
+ Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,
+ Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.
+ Namque triumphali invectus Capitolia curru
+ Insignes inter titulos, gentesque subaclas,
+ Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens
+ Spectaclo explevit crudelia lumina inani.
+ Neu longeva vetustas facti famam aboleret,
+ Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,
+ Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,
+ Testari et casus falum miserabile nostri.
+ Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,
+ Egregium, celebri visendara sede locavit
+ Signa inter veterum heroum, saxoque perennes
+ Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;
+ Optatae non ut deflerem gaudia mortis,
+ (Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,
+ Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);
+ Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,
+ AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris
+ Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.
+ Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.
+ At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo
+ Saecula, et antiques redierunt laudis honores,
+ Si le praesidium miseris mortalibus ipse
+ Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;
+ Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,
+ Munificaque manu dispensas dona deorum,
+ Annue supplicibus votis; nec vana precari
+ Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.
+ Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,
+ Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.
+ At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,
+ Induerit licet in durum praecordia marmor,
+ Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.
+ Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non
+ («Induerim licet in durum praecordia marmor»)
+ Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.
+ Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas
+ Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.
+ Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,
+ Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque
+ Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta
+ Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;
+ Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra
+ Hesperidum dites truncos non invidet hortis.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III ET IV
+
+SONNET VIII (voy. p. 138).
+
+
+ Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,
+ Avrà distrutto questo fragile legno;
+ Com' or qualche marmoreo antico segno,
+ Roma, fra tue ruine ognuno ammira;
+ Verran quel, dove ancor vita non spira,
+ A contemplar l'espressa in bel disegno
+ Beltà divina dall'umano ingegno,
+ Ond'alcuno avrà invidia a chi or sospira.
+ Altri, a cui nota fia vostra sembianza,
+ E di mia mano insieme in altro loco
+ Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,
+ Questo, è certo, diran, quel chiaro foco,
+ Ch'acceso da desio più che speranza,
+ Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.
+
+
+
+
+IX
+
+ Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,
+ Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,
+ E'l mento dolcemente in se diviso,
+ Per man d'amor composto in dolce modo.
+ O vivo mio bel sol, perché non odo
+ Le soavi parole, e'l dolce riso,
+ Siccome chiaro veggo il sacro viso,
+ Per cui sempre pur piango, e mai non godo?
+ E voi cari, beati, e dolci lumi,
+ Per far gli oscuri miei giorni più chiari,
+ Passato avete tanti monti e fiumi:
+ Or quì nel duro esiglio, in pianti amari
+ Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,
+ Ver di me più che mai scarsi ed avari.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+V
+
+CANZONE III (voy. p. 139).
+
+ Manca il fior giovenil de'miei primi anni,
+ E dentro nel cor sento
+ Men grate voglie; nè più 'l volto fore
+ Spira, come solea, fiamma d'amore.
+ Fuggon più che saella in un momento
+ I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro
+ Ogni cosa mortal ne porta seco.
+ Questo viver cadùco a noi sì caro,
+ È un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,
+ Un tempestoso mare, un carcer cieco:
+ Ond' io pensando meco,
+ Tra le tenebre oscure un lume chiaro
+ Scorgo della ragione, che mostra al core,
+ Come lo sforzin gli amorosi inganni
+ Gir procacciando sol tutti i suoi danni.
+ E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,
+ Dal pigro sonno omai
+ Destati, e di corregger t'apparecehia
+ Il folle error, che già teco s'invecchia.
+ Fors' è presso all'occaso, et'tu nol sai,
+ Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:
+ Onde più vaneggiar ti si disdice.
+ Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno
+ Premio di tue fatiehe al fin àrai;
+ Pur ti struggi aspettando esser felice.
+ Svelli l'empia radiee
+ Di fallace speranza; e gli occhi intorno
+ Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?
+ E vedrai che null'altro è 'l tuo desio
+ Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.
+ Dagli occhi tal ragion la benda oscura
+ Mi leva, ond'io por temo,
+ Veggendomi lontan fuor del cammino
+ A periglioso passo esser vicino:
+ Nè trovo il feco mitigato o scemo,
+ Che m'accese nel cor l' alma bellezza;
+ Tal ch'io non so come da morte aitarlo.
+
+ Pur s'in me resta dramma di fermezza
+ Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo
+ Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.
+ Ma, ahi lasso, mentre io parlo,
+ Sento da non so quai strania dolcezza
+ L'anima traita gir dietro al divino
+ Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura
+ Tanto placer, ch' altro piacer non cura.
+ S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole
+ A forza navigar contrario all'onda
+ Con debil remo, giù scorre à seconda.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VI
+
+_Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss
+viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII
+voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420).
+
+RES DIVINAE
+
+DII
+
+Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;
+Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.
+Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,
+Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.
+Fabulosse deorum actiones.
+Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,
+donaria, vota et ornamenta.
+
+_Sacrificia et ritus_:
+ Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.
+ Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.
+
+_Sacrorum ministri_:
+ Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.
+
+_Instrumenta sacrorum_:
+ Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.
+
+RES HUMANAE
+
+PACIS.--
+
+_Publicoe, serioe_:
+ Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,
+ lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,
+ tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera
+ et meusurae.
+
+_Ludricoe, theatrales, seu scenicae_:
+ Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta
+ musica, tibiae.
+ Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.
+ Circenses, seu curules. Currus,
+ aurigae, circi, metae.
+ Largitiones et munera.
+
+_Privatoe_:
+ Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et
+ varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;
+ exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;
+ servi et ministeria.
+
+BELLI.
+
+Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,
+insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.
+
+Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.
+
+Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.
+
+_Actiones militares_:
+ Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;
+
+Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;
+
+Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,
+ arcus eorumque ornamenta.
+
+FIN DE L'APPENDICE.
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CHÊNE-BOURG (GENÈVE),
+SUISSE
+
+SEPTEMBRE 1973
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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