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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
+ Tome IV
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE
+
+ISBN 2-8266-0076-1
+
+Réimpression de l'édition de Paris, 1853
+
+HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
+
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
+
+J.-G. DUMESNIL
+
+TOME IV
+
+MINKOFF REPRINT
+
+GENÈVE
+
+1973
+
+ * * * * *
+
+LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.
+
+1478-1529.
+
+La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
+Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
+Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
+Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
+Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
+première représentation de _la Calandria_; Jules Romain;
+le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint;
+École romaine.
+
+PIETRO ARETINO.
+
+1492-1557.
+
+Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
+Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
+Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
+Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
+Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
+André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti;
+Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis.
+École vénitienne.
+
+DON FERRANTE CARLO.
+
+1575-1641.
+
+Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
+Lavinia Fontana Zappi;
+Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
+Ecole bolonaise.
+
+LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.
+
+1590-1065.
+
+Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc;
+Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
+Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano;
+Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
+Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.
+
+AVIS IMPORTANT.
+
+L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le
+traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
+poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
+toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs
+droits.
+
+Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la
+police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités
+sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des
+conventions littéraires.
+
+HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
+
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
+
+PAR
+
+M. J. DUMESNIL
+
+Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
+l'Orléanais et de la Légion d'honneur.
+
+ Vitam excoluere per artes. VIRG.
+
+TOME IV
+
+PARIS
+
+JULES RENOUARD ET Cie
+
+Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles
+
+6, RUE DE TOURNON
+
+ * * * * *
+
+1853
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
+les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
+ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
+C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
+amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
+les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est
+pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune
+aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux
+qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent
+réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas
+échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël,
+de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
+sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans
+l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a
+été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.
+
+Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre
+sur cette qualification d'amateur.
+
+Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que
+nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
+collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.
+
+Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les
+comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art
+qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
+s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
+sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des
+connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin
+semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à
+son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a
+de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps,
+jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger
+comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est
+très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique
+jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la
+raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de
+l'art, le jugement et l'intelligence.
+
+[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
+p. 75.]
+
+[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]
+
+Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le
+comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
+Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier
+l'influence sur les artistes de leur temps.
+
+Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément,
+qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
+véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé
+pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un
+très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
+membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et
+les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence
+sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à
+consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son
+temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec
+les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les
+artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient
+la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les
+autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de
+l'intimité.
+
+Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces
+quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire
+d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro
+Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et
+le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que
+l'Italie n'admire pas moins que la France.
+
+En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait
+à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino
+Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
+contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De
+même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de
+Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
+étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur
+centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer
+Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M.
+de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
+
+Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
+transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur
+les amateurs français.
+
+Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de
+recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il
+renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
+désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser
+entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas
+la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu
+seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
+ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
+souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
+
+En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma
+reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de
+l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur
+les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma
+disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût
+pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation
+justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves
+de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil,
+Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
+qu'ils ont bien voulu me donner.
+
+
+
+
+LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
+
+ * * * * *
+De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules
+II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence
+sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec
+Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
+et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
+reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui
+existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate,
+son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
+Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
+capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et
+l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au
+Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
+peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait
+puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de
+Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi,
+malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances
+des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune
+occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses
+contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul
+homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi
+intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège
+non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son
+caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la
+solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël
+lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau
+qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
+séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le
+Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
+Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
+patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il
+suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des
+négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
+bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves
+de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de
+Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
+d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres,
+qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
+ne tarda pas à le conduire au tombeau.
+
+Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
+artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il
+est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
+C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
+ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3].
+
+[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux
+volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
+éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione,
+qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
+des renseignements précieux.]
+
+Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa
+famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de
+Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de
+Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa
+beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef
+était marquis de Mantoue.
+
+C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des
+oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes
+d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à
+Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de
+Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les
+esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches
+Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations
+ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
+faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la
+force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des
+lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un
+jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans
+le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce
+devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
+médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin
+de lui procurer des connaissances solides et brillantes.
+
+[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un
+mourut très-jeune.]
+
+La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi
+distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa
+cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des
+artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa
+jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
+l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les
+écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
+l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles
+lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
+Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs
+et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et
+montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait
+découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains
+auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent,
+en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin,
+Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût
+décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité
+ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus
+remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante,
+Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
+la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la
+tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu
+naturel et la facilité.
+
+[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.]
+
+Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes
+études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite
+cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait
+Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à
+cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette
+bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
+dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son
+esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de
+vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société
+des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
+de la politique.
+
+La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous
+les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
+littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère
+lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
+désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses
+espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous
+ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques
+jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar
+obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de
+bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se
+proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de
+France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit
+partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à
+l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.
+
+Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques
+Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette
+entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être
+rapportée[7]:
+
+[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.]
+
+[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]
+
+«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à
+Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à
+Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le
+déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio,
+église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout
+de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
+le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à
+monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume
+de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
+le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
+Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
+et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des
+prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
+milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur
+ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
+pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de
+brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur
+de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau
+à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les
+cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
+Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
+seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans
+cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs
+chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
+chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se
+trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
+coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista,
+notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
+Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
+trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
+capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule,
+suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
+bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
+puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
+que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq
+cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la
+main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis
+les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
+sur les cuisses.
+
+[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.]
+
+[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
+VI.]
+
+[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape
+Alexandre VI.]
+
+[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.]
+
+[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre
+de Louis XII.]
+
+[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]
+
+Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses
+dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec
+un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après
+était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
+en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté,
+quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
+et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux
+ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
+était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
+rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils
+marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite
+beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
+prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents
+gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment
+habillés.
+
+[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour
+emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire
+entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près;
+par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le
+prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
+l'irritent.]
+
+[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles
+VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de
+Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
+en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années
+auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
+de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
+Voy. _Guicciardini_, lib. V.]
+
+Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de
+cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de
+chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un
+habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les
+armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
+avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait
+regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un
+dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges,
+avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient
+quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre.
+Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
+moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa
+Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il
+portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança
+dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et,
+pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à
+coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non
+brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de
+petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
+C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le
+château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine
+fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli
+de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
+son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à
+quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
+sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
+allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
+entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses
+hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La
+messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après
+avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous
+revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se
+rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
+poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la
+campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris
+pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que
+vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
+mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande
+intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
+semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité
+d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
+s'arrangent au mieux de nos désir.»
+
+[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone
+prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
+p. 233.]
+
+Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
+Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles
+VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le
+nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du
+royaume de Naples.
+
+Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le
+marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
+historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs
+refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France,
+le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
+désirait, la permission de venir à Rome.
+
+Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait
+occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des
+malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des
+Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
+et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement
+assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome
+Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
+États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la
+mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de
+Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à
+Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
+d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait
+qu'il ne fournirait pas une longue carrière.
+
+Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait
+dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui
+accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de
+Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces
+importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503,
+lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du
+Garigliano[17].
+
+Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que
+Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans
+les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés
+à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de
+Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui
+très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur
+enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par
+son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
+d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher
+à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la
+permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
+Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.
+
+[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
+Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
+Silvestri, 1821, in-8.]
+
+[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des
+lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il
+réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans
+la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
+successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services
+signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance
+de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge.
+Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son
+_Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies
+ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
+précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié
+également le _Recueil des lettres du Castiglione_.]
+
+Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du
+Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer
+au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps
+à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et
+de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le
+motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source
+dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
+parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà
+donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
+cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
+certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
+influence sur l'avenir du Castiglione.
+
+Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la
+Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le
+duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta
+Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs
+de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
+qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
+avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
+dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il
+se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine
+à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
+rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les
+bains de San Casciario, près de Sienne.
+
+Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola
+et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
+ses États.
+
+Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le
+centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu
+de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit
+tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est
+complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les
+voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
+enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre
+l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle,
+il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par
+un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère,
+père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les
+vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute
+occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait
+fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
+alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement
+il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
+les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
+chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres
+semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre
+de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
+d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais
+rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à
+grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux,
+grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant
+persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus
+précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses
+goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la
+direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de
+l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa
+vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
+tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
+tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même
+contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour
+les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans
+d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
+en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
+ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de
+courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
+rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était
+pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour
+amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
+da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
+Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et
+le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées
+ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite
+et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
+Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit
+de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose:
+_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
+lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
+avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
+duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du
+Castiglione[20].
+
+[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du
+Castiglione_, t. 11, p. 339.]
+
+[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]
+
+Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de
+la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et
+de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
+assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique
+et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
+personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin,
+et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis,
+c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions
+intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même
+les différentes formes de gouvernement.
+
+Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
+deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis
+de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa
+jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa
+conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc,
+appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa
+patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves
+éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les
+Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une
+nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
+tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
+Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les
+suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on
+peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de
+grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
+Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des
+armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et
+l'amitié du Bembo et du Castiglione.
+
+[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di
+Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.]
+
+Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa
+grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
+de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière
+pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de
+son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer
+dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de
+Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
+dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre
+Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
+non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de
+ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
+sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte,
+refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande
+éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes.
+La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
+Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec
+lequel il savait se servir de la langue latine.
+
+Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis,
+alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité
+ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère
+du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard,
+après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était
+très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de
+son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son
+esprit.
+
+L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
+un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III,
+quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
+États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la
+duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour
+des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
+lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22].
+
+[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth
+d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit.
+des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
+sono il cibo della mia vita_.]
+
+Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre
+noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent
+la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits.
+S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico;
+et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il
+sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser,
+le nomma évêque de Baiussa.
+
+Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par
+Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La
+nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
+tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
+son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à
+assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
+et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de
+Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu
+pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora
+de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère,
+dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la
+comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables
+plaisanteries[23].
+
+[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
+quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le
+piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi,
+_ut suprà_, p. 209.]
+
+Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné
+à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes
+par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.
+
+Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et
+général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de
+Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
+avec Guichardin, gouverneur de cette place.
+
+On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
+Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
+Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
+d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les
+hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico
+Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et
+Terpandro.
+
+C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa
+les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
+vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le
+6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
+duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités
+brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.
+
+Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le
+Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces
+relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent
+rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.
+
+Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de
+famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le
+due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
+représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi
+d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la
+reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On
+suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie
+d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que
+l'autre madone est devenue.
+
+[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale
+est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
+d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
+revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle
+de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
+36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le
+1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté,
+l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_,
+imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
+au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été
+accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les
+termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette
+explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un
+autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa
+che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël
+n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut
+conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé
+à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.]
+
+[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]
+
+Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
+Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari,
+parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
+pourrait faire mieux ni autrement[26].
+
+[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]
+
+On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si
+l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour
+le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la
+collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
+Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit
+évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour
+François Ier[27].
+
+[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le
+grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi
+de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie
+d'Apollon.]
+
+Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il
+est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le
+monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
+Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à
+droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au
+milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés,
+au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres
+raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
+horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et
+exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà
+le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son
+maître Pérugin.
+
+Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
+moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a
+renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour
+d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange
+tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup.
+Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé
+différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
+une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de
+religieux, d'une couleur grisâtre.
+
+Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
+compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès
+de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César
+Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la
+république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses
+patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin,
+dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant.
+La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre
+VI, qui était mort l'année précédente.
+
+Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le
+duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à
+s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.
+
+Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les
+seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi,
+dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin
+1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le
+portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux.
+«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il
+ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même
+personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint
+sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort
+épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
+croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la
+collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est,
+du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure
+de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est
+certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans,
+que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle
+occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît
+plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.
+
+[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV,
+p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]
+
+[Note 29: _Ibid._, p. 430.]
+
+Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du
+Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence,
+_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
+va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
+possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par
+là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
+sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà
+_Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les
+peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet
+ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de
+pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé
+de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
+soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome.
+Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de
+l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
+génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de
+tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
+qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne
+voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait,
+dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en
+faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche.
+L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des
+arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité
+qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles
+statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
+Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du
+Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification
+malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
+plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
+n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze
+et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
+faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi
+pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des
+émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
+peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait.
+Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
+a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en
+faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en
+faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de
+Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers
+potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux
+d'autres artistes distingués[30].»
+
+[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold
+Leclanché.]
+
+On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là
+fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la
+Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à
+la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses
+dessins, de 1540 à 1550[31].
+
+[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
+dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées
+et citées avec une judicieuse critique.]
+
+Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504,
+Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit
+que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la
+description.
+
+La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
+peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle
+entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
+illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade
+l'inscription suivante:
+
+Numquam moriturus,
+Exiguis hisce in aedibus
+Eximius ille pietor
+RAPHAEL
+Natus est
+Oct. id. april. an
+M. CDXXCIII.
+Venerare igitur hospes
+Nomen et genium loci;
+Ne mirere:
+Ludit in humanis divina potentia rébus,
+Et saepe in paucis claudere magna solet.
+
+Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël,
+emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son
+style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des
+arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
+lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
+Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
+au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable,
+d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne
+devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.
+
+[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari,
+t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de
+Longhena, p. 518, nº2, appendice.]
+
+Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long
+séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à
+Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut
+beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
+femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en
+Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres
+contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
+hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
+qualités du coeur[33].
+
+[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
+preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des
+_Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette
+correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.]
+
+
+Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura
+que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à
+Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de
+l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de
+Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
+janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite
+d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement,
+en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu
+de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
+capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc,
+écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses
+gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de
+justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis
+redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec
+beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc
+tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»
+
+[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.
+11-12.]
+
+Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de
+Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
+qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit
+des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
+distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.
+
+L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa
+puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
+en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine
+Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de
+Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
+Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
+fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de
+Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
+d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée
+par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par
+sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife,
+lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut
+si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours
+comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»
+
+[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]
+
+[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu
+égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
+1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
+lettres écrites en latin.]
+
+Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome:
+c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
+des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
+Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas
+de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.
+Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da
+Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:
+
+«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,
+mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à
+berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un
+jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
+cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40],
+témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les
+masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus
+un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à
+cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme
+un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé
+qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec
+beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des
+sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre
+lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui
+promettant de le tirer d'affaire.
+
+[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,
+x.]
+
+[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.
+Ier.]
+
+[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
+de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.]
+
+[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le
+carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]
+
+Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel
+parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de
+San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de
+chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe
+derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je
+commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à
+le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
+figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc
+s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et
+lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les
+seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même
+firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
+se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du
+ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces
+fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
+attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi,
+mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
+fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
+grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de
+le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le
+coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à
+cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas
+tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête
+et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais
+plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
+rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché
+derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
+«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad
+Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais
+si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais,
+pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain
+je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie
+recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»
+
+[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du
+pont Saint-Ange.]
+
+Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du
+seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du
+Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
+commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des
+moeurs de cette époque.
+
+La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo
+était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
+1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son
+service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son
+rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
+littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome
+comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient
+puiser toutes leurs connaissances[42].
+
+[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à,
+sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]
+
+Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami
+d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et
+qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec
+ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva
+le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
+déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a
+rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
+qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
+étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
+s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
+d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
+infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis
+notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
+monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est
+lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit
+orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans
+toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque
+fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
+laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû
+lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette
+triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je
+suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur
+qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
+une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une
+grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43].
+
+[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em
+volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]
+
+Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année,
+sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires
+si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue
+comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut
+de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle
+occasion[44].
+
+[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.]
+
+Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses
+rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que
+son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin
+l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
+entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même
+distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
+envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation
+à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration
+et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande
+satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces
+chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses
+remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un
+ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments
+de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre
+de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour
+le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
+le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus
+haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux
+attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
+outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une
+brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione
+n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une
+bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par
+ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les
+positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.
+
+On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour
+l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant
+encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux
+bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.
+
+Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,
+son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes.
+Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione
+apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
+paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé
+qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas
+se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa
+prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.
+
+Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
+courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
+très-brillants à Urbin.
+
+Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des
+vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
+composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de
+cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
+récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la
+cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
+leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On
+croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague
+sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger
+qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
+les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour
+réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver.
+En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui
+composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien
+que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse,
+que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée,
+ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On
+prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles
+qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste
+chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
+Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la
+duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté,
+cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et
+qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
+était entourée.
+
+Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la
+pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours
+trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au
+sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et
+latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même
+temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien
+conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter
+Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava
+rima_, mode généralement employé à cette époque.
+
+Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à
+composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même
+avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
+les fêtes du carnaval, en 1507[45].
+
+[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil
+des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abbé
+Serassi, p. 244, même vol.]
+
+Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
+approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant
+son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami
+Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle
+ami dans son idylle latine.
+
+Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet
+1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20
+septembre, et à Londres le 1er novembre suivant. Présenté au roi
+Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître,
+et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
+éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les
+chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître,
+l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
+bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un
+très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
+anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en
+Angleterre; il se remit en route presque aussitôt, parvint à Milan le 9
+février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère,
+n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
+cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars
+1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par
+Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la
+confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
+présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le
+récit de cette ambassade.
+
+Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la
+relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
+cette relation aurait offert un grand intérêt.
+
+Le pape Jules II, accompagné de onze cardinaux, passait à Urbin pour la
+seconde fois, en même temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
+venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les fêtes
+recommencèrent à la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
+principaux ornements. Mais cette année, il ne récita aucune pièce de
+vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui précéda son
+retour, le Bembo avait composé les célèbres stances qu'il récita devant
+toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqués et déguisés en
+ambassadeurs de Vénus, envoyés à la duchesse Elisabeth et à madame
+Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-même, dans une lettre
+écrite quelques jours après à son ami Fregoso, n'étaient pas destinées
+à être publiées; il regrette même d'être obligé de les faire connaître
+au public, «parce que, dit-il, de même que le poisson hors de l'eau perd
+toute sa grâce et sa beauté, de même ces stances, lues en dehors du
+temps et des circonstances dans lesquelles elles ont été récitées, ne
+plairont plus à personne.» Mais ce n'est là que le jugement d'un auteur
+qui _s'écoute et qui s'aime_; et la postérité a été plus juste, en
+sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la poésie
+italienne du commencement du seizième siècle[46].
+
+[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, édit. de
+Milan, t. II, p. 111.--La lettre à Fregoso est dans le tome VII, p. 57.]
+
+Peu après, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoyé à Milan
+auprès du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
+était de retour à Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette époque
+jusqu'au mois de mars 1509, il séjourna dans cette ville ou dans les
+pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
+qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlevé à la fleur de l'âge par
+les affreuses douleurs de goutte dont il était atteint depuis sa
+première jeunesse.
+
+L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-même[48] dans une éloquente
+lettre écrite en latin à Henri VII, ont retracé les derniers moments de
+ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
+résignation.
+
+[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.]
+
+[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.]
+
+Se sentant très-malade, le duc s'était fait transporter à Fossombrone,
+petite ville de ses États, dont il trouvait le séjour plus sain que
+celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientôt, le
+mal augmentant, il vit que sa fin était proche, et se félicita
+d'échapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
+si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
+mornes et consternées, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
+auprès de son lit, il lui récita, avec une fermeté d'âme remarquable,
+ces vers de Virgile, son poète favori:
+
+Me circùm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
+inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
+
+Il expira peu après, non sans avoir recommandé à son fils adoptif tous
+ses serviteurs[49].
+
+[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un très-long
+discours à son fils adoptif, composé dans le goût des _Seicentistes_, et
+tout à fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.]
+
+Aussitôt après la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoyé à Gubbio
+pour empêcher les inimitiés particulières d'éclater et pour réprimer
+toute tentative de soulèvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
+quelques jours, les habitants lui ayant témoigné beaucoup de respect et
+de soumission.
+
+Rentré à Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
+l'aurait certainement élevé en très-peu d'années aux plus hautes
+dignités. Depuis l'année 1494, les Médicis avaient été bannis de
+Florence, et, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
+parvenir à y rentrer. Ils vivaient dans les différentes cours d'Italie,
+et Julien de Médicis avait choisi pour sa résidence celle d'Urbin:
+
+ Ové, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_,
+ Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,
+ Facea l'esiglio suo men duro e strano.
+
+[Note 50: Satire IV.]
+
+Julien avait pris en amitié le Castiglione, déjà lié avec son frère le
+cardinal Jean de Médicis. Ce dernier avait fait écrire de Rome à Julien
+par son secrétaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
+Castiglione, pour témoigner le désir de voir le comte épouser leur nièce
+Clarisse, fille de Pierre Laurent de Médicis, alliance qui convenait
+également à la mère, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
+Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mère, paraît flatté
+de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproché des plus puissantes
+familles d'Italie. Les Médicis étant rentrés à Florence quatre ans
+après, le 31 août 1512, et presque aussitôt, en mars 1513, le cardinal
+Jean ayant été élu pape sous le nom de Léon X, le Castiglione aurait
+probablement vu sa carrière politique s'agrandir. Il se serait trouvé
+d'abord neveu de Léon X, puis plus tard de Clément VII, et oncle de
+Catherine de Médicis. Mais il n'était pas réservé à tant d'honneur: le
+mariage manqua par des raisons politiques. Lucrèze de Médicis, soeur du
+cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, désirait marier sa nièce
+Clarisse à Florence, à l'un des partisans de leur famille, afin
+d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
+ménager les moyens d'y faire rappeler ses frères et ses neveux. Une
+occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
+cardinal Jean, bien qu'engagé avec le Castiglione, qui considérait ce
+mariage comme fait[51], n'hésita pas à rompre le projet que lui-même
+avait fait proposer: préférant ainsi, comme presque tous les hommes
+d'État, la politique à l'amitié. Déçu de cet espoir, le Castiglione eut
+pendant longtemps de la peine à se consoler de cet échec imposé à son
+amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grâces du cardinal,
+qui lui en donna de nombreux témoignages lorsqu'il fut devenu pape.
+
+[Note 51: «Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; così N.S.
+Dio lo faccia essere felice.»--Lettre à sa mère du 9 août 1508. T.
+Ier, p. 44, XLVIII.]
+
+On peut supposer, d'après une lettre à sa mère, du 22 août 1508[52]
+qu'il se rendit à Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
+assister à la revue que Jules II voulait faire de l'armée pontificale,
+dont son neveu, Francesco Maria della Rovère, nouveau duc d'Urbin, avait
+conservé le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
+correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il paraît probable,
+si l'on considère que dès le commencement de l'année suivante, le pape
+se mit en campagne contre les Vénitiens pour reprendre les villes de la
+Romagne qu'ils avaient conservées.
+
+[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.]
+
+Bien qu'il n'aimât pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
+devoir dans cette campagne, et donna des preuves éclatantes de sa
+valeur. Il se distingua particulièrement au siège de Ravenne. Voici en
+quels termes il raconte lui-même à sa mère[53] le combat qui se donna
+sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:
+
+ «Nous sommes ici à Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
+ neuf jours; nous étant préparés avant-hier à présenter le combat,
+ la garnison de Ravenne, ville éloignée d'ici seulement de dix
+ milles, fit une sortie composée d'environ trois cents chevaux et
+ deux mille fantassins, et s'avança pour nous inquiéter, afin de
+ nous empêcher de livrer combat. Notre cavalerie légère courut
+ aussitôt à sa rencontre, et, à sa suite, notre illustre duc avec
+ huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
+ l'arrière-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avança ainsi
+ au-devant de l'ennemi. Bien qu'il fût placé dans une position
+ très-forte, nous nous précipitâmes à sa rencontre, et nous le
+ rompîmes avec grande furie. Même quelques-uns des nôtres le
+ poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fîmes prisonniers environ
+ trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
+ bétail, au grand honneur de notre illustre duc.»
+
+[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.]
+
+Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
+grande modération, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
+voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
+le duc fut devenu maître de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
+accord avec les Vénitiens, le Castiglione, écrivant à sa mère pour lui
+apprendre que la campagne était terminée, déplorait tout le mal qu'on
+avait fait à la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: «Le moins de mal
+que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagné
+quelque chose, excepté moi; mais je ne m'en repens pas[54].»
+
+[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.]
+
+Ce désintéressement est d'autant plus remarquable, que notre héros,
+non-seulement n'était pas riche, mais se trouvait souvent fort gêné. Sa
+correspondance intime avec sa mère montre, presque à chaque lettre,
+qu'il avait contracté des dettes et qu'il s'efforçait de les acquitter
+honorablement. Mais son âme chevaleresque eût rougi de se procurer les
+moyens de se libérer par la violence, ou par les autres voies que le
+droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
+nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
+fréquemment, il se contentait d'en demander a sa mère d'une manière
+pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer
+de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.
+
+[Note 55: «Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
+singolarissimo piacere, et così la prego che la voglia fare, o pochi
+o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli più presto che la
+può.» Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs:
+«lo sono leggerissimo e viver non si puô senza.» Lettre
+LXXXIX.]
+
+Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber
+gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora
+Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non
+équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
+affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509[56], en lui
+annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à
+Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il
+l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés
+qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez
+grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées
+durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves;
+il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son
+père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits
+pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.»
+
+[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]
+
+La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui
+avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
+conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna
+cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec
+les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se
+continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises
+après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
+1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
+gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se
+trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
+après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le
+Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une
+lettre à sa mère, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages
+que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
+conserver.
+
+[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]
+
+Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui,
+suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de
+Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à
+Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].
+
+[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino,
+dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, édit. des _Classiques de
+Milan_.]
+
+Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
+part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à
+suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est
+probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
+artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle
+_Fornarina_ qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a
+immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
+portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable
+expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique
+adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
+l'idée de celle qu'il aime:
+
+ Non pure intende al bel che agli occhi piace,
+ Ma perche è troppo debile e fallace
+ Trascende in ver la forma universale[59].
+
+[Note 59: Vers cités par Missirini, dans son _Discours sur la
+suprématie de Raphaël_, à la suite de la description des peintures du
+Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. à l'appendice, nº
+I, une dissertation du même Missirini.]
+
+Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510[60].
+Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de
+divertissements de toutes sortes.
+
+[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle
+Lettere di Negozj_.]
+
+Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous
+remarquons la première représentation de la comédie _la Calandria_, de
+Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis,
+depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin.
+
+Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le
+comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur
+cette solennité dramatique des détails qui méritent d'être
+rapportés[61].
+
+[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant
+Tiraboschi, dans son _Histoire de la littérature italienne_, t.
+VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut représentée à Urbin
+avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
+discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
+Canossa prouve que la première représentation de la _Calandria_ eut lieu
+à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome,
+c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
+autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par
+son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'année 1507 à
+Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend
+peu probable la première représentation de cette comédie dans cette
+ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à
+Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la
+représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit
+une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.--Voyez
+les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 à
+41.]
+
+«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le _Calandro_,
+qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
+rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura
+sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
+veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une
+rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
+dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré
+au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées
+de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois
+(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre
+passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût
+été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui
+soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour
+s'asseoir était orné de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand
+entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
+blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de
+la salle, disait:
+
+ Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse
+ Caesar: magni etenim est utraque cura animi.
+
+Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de
+verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle
+pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
+voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à
+l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre
+de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la
+manière suivante:
+
+ DELICIAE POPULI.
+
+Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
+fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une
+très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec
+des rues, des palais, des églises, des tours;--rues véritables ainsi que
+les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours
+d'une très-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre
+autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si
+bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin,
+il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était
+entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant
+divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes
+les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer:
+à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
+naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
+colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple
+était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe,
+éloigné du mur d'au moins une canne[62], exécuté au mieux. Entre
+l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement,
+imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
+deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
+placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la
+main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure
+également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans
+la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses
+pieds.
+
+[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome,
+selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, représentant 1 mètre
+99 cent. 27 mill.]
+
+De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur
+chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute
+la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
+aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces
+représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par
+des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce
+qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était
+une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards,
+hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes
+empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire
+de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée
+pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir
+d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
+fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et
+que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de
+l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez
+bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement
+quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu
+de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
+intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason
+qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un
+très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre
+côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
+animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
+vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
+s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
+Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à
+l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si
+bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes
+se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
+au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un
+après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit
+son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en
+exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier
+intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel
+la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
+était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes:
+elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la
+main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du
+char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des
+flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du
+char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à
+l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de
+laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
+environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi
+belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune
+traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires
+couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune
+avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang
+et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le
+dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces
+monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
+pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième
+intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au
+sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise
+sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches
+de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si
+naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et
+cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
+autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
+ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si
+bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
+jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également
+entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire
+ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la
+scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
+précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit
+nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien
+qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette
+explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait
+montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
+souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
+ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
+flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
+et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
+des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage;
+car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur.
+Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour;
+cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en
+fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au
+milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
+acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et
+l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes,
+et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
+un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
+fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y
+assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais
+dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que
+votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»
+
+Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
+des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le
+prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes
+ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient
+à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
+rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
+assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand
+succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la
+faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale.
+Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
+distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
+représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité,
+honneur qui vaut bien une bataille gagnée.
+
+Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome,
+où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage;
+il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à
+l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute
+une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
+par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui,
+tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi
+l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63].
+
+[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que
+ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse
+d'Urbin.]
+
+
+ Superbi colli, et voi sacre ruine,
+ Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
+ Ahi che reliquie miserande avete
+ Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
+ Colossi, archi, teatri, opre divine,
+ Trionfal pompe gloriose e liete,
+ In poco cener pur converse siete,
+ E fatte al vulgo vii favola al fine.
+ Così, se ben un tempo al tempo guerra
+ Fanno l'opre famose, a passo lento
+ E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
+ Vivrò dunque fra'miei martiri contento;
+ Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra,
+ Darà forse ancor fine al mio tormento[64].
+
+ Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore
+ le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de
+ tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs,
+ théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des
+ plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu
+ de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du
+ vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments
+ fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le
+ temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les
+ oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
+ mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est
+ sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.
+
+Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas
+encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne
+resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son
+rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
+campagne.
+
+
+
+[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été
+traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains
+cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et
+se trouve à la page 225, t. II.]
+
+Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape
+Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des
+Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée
+pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs
+places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de
+Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
+des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses
+troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine
+jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère
+du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais
+savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans
+bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].»
+
+[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]
+
+Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était
+furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui
+l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville.
+D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur
+la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne,
+il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de
+plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
+légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient
+les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes
+et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y
+avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de
+Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
+meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
+était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans
+les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la
+violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome,
+fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
+honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations,
+Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
+à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
+fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était
+occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et
+que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant
+lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la
+ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent
+le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se
+déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit
+sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des
+cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui
+commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la
+ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer
+chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione
+prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il
+écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et
+saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de
+nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de
+désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
+figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert
+notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un
+miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de
+Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait
+se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à
+Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;»
+passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.
+
+[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
+notam_.]
+
+[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]
+
+Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
+lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère,
+qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait
+qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
+lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien
+cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère
+Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient
+empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
+à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de
+ses sentiments.
+
+«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a
+toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
+duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
+avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres
+paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore
+il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer
+Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
+compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes
+d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de
+lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte
+que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les
+ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
+paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela
+pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
+seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer
+cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire
+reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
+rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige
+aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.
+
+[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
+t. Ier.]
+
+Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se
+servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui
+fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
+et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
+confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le
+capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus
+grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
+pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
+qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque
+l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le
+compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même
+après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
+que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état,
+lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
+le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et
+m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut
+faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
+Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y
+étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc
+très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait
+été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour
+depuis tant d'années.»
+
+[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur
+Charles-Quint en Italie.]
+
+Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été
+écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une
+mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules
+II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de
+trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin,
+dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione
+au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston
+de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
+Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé
+son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des
+trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les
+apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit,
+était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la
+cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite:
+cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix
+d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré
+les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés
+par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils
+lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait
+abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans
+toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des
+intérêts de la France.
+
+Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
+brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette
+époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer
+leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien
+que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait
+gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un
+tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
+voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers
+français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit
+que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la
+connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la
+seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle
+sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
+considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce
+point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que
+de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté,
+généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose
+le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met
+l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit
+Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit
+l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même
+que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des
+lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas
+longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
+qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
+beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
+unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui
+sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
+gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles
+qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit,
+entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les
+lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
+qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études,
+eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi
+célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties
+du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince,
+formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
+se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les
+inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver
+que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
+méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
+veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain
+qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie
+mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande
+folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].»
+
+[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]
+
+Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
+en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous
+les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée
+quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés
+aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité
+présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
+l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le
+Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
+remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme
+tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
+«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux
+convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait
+remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité
+n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce
+qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
+saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
+voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire
+autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de
+mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs
+valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils
+doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute
+l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls
+y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance,
+ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai
+dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
+étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.
+
+[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]
+
+[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]
+
+[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]
+
+Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux
+armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille
+de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le
+duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues
+aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la
+perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
+le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal
+Sigismond Gonzague, legat du pape.
+
+
+Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le
+théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de
+juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
+rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de
+rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance
+avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
+lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de
+l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la
+ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français,
+Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par
+les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
+capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du
+Ferrarais[74].
+
+[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
+68, t. Ier.]
+
+Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc
+d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de
+Charles-Quint.
+
+C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la
+récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince,
+on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
+cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités,
+avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son
+territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une
+légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
+Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce
+fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un
+lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de
+très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
+revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le
+Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation:
+«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à
+la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
+femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il
+ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
+plaît, ils seront bientôt d'accord.»
+
+[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]
+
+[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.]
+
+Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de
+Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques
+mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son
+maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il
+n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc,
+contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant
+qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle
+vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays
+très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
+est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
+m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].»
+
+[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
+Ier.]
+
+Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui
+donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut
+la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu
+devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et
+particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de
+l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations
+politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait
+de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la
+protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à
+Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une
+habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre
+s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en
+position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec
+presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était
+très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré
+collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable
+à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé
+en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort
+dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
+Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin,
+au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de
+Léon X.
+
+Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de
+ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
+juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de
+Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais
+et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin
+oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un
+curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans
+cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.
+
+Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le
+Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11
+mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été
+faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
+renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du
+comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
+charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât
+tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la
+dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour
+ce prince.
+
+Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu
+de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile
+à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la
+grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
+cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
+souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis
+longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs
+des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient
+pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses
+connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.
+
+On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les
+lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que
+Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à
+la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
+les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain,
+au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement
+exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
+lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a
+pris le nom.
+
+Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le
+pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et
+les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et
+de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte
+IV[79].
+
+[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
+partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille
+Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le
+pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
+ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce
+souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et
+qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux
+ressortir celles de son prédécesseur.]
+
+[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele
+Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo
+Poggioli, stampatore della R. C. a.]
+
+«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai
+une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable
+époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de
+Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son
+cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après
+une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la
+population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules
+II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le
+sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants:
+beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de
+Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
+parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est
+interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;
+tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.»
+
+[Note 80: P. 80.]
+
+Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon
+X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et
+n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et
+des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son
+contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles
+par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons
+aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à
+Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
+soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet
+événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut
+la première victime.
+
+[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
+mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist.,
+lib. 1º, epist. 30.]
+
+Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de
+Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous
+beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et
+les arts que son successeur.
+
+Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque
+constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas
+d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.
+
+Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
+particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul
+pour sa gloire.
+
+Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de
+Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le
+cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
+Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église
+annexée de Saint-Laurent _in Damaso_.
+
+Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
+aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la
+reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la
+Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui
+aient porté l'effigie d'un pape.
+
+On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di
+Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la
+nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des
+autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent
+aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
+dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de
+cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
+ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
+grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics,
+parmi lesquels nous citerons seulement les églises de
+Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du
+génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs
+et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en
+1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
+reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était
+que cardinal[83].
+
+[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
+suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]
+
+[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]
+
+Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par
+Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami,
+en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire
+avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse,
+sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique,
+superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on
+pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis
+quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
+(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on
+trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
+mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»
+
+C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au
+pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en
+commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il
+vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du
+pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec
+une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre.
+Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,
+l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et
+la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour
+remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.
+
+Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à
+son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la
+moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine,
+qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre
+1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux
+deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son
+illustre prédécesseur.
+
+[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,
+sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et
+terminé en 1547.]
+
+Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui
+qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent
+découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère.
+Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
+en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le
+groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.
+
+Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco
+di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il
+résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille
+faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut
+retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre
+de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette
+lettre:
+
+[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.]
+
+«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je
+vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près
+Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le
+pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que
+sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme
+Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que
+mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du
+pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
+de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon
+père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit
+agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir
+examiné, nous retournâmes dîner.»
+
+«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de
+Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu
+obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été
+déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en
+fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules
+II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
+fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où
+il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].»
+
+[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella
+villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
+capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]
+
+Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul
+bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:
+
+[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]
+
+«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii
+sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
+Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte;
+voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment
+citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un
+seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],
+qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
+morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
+ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne
+peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la
+sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
+tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
+car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
+trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de
+marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est
+grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
+pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli
+artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
+en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle
+opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et
+dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la
+seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
+cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non
+moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec
+leur ciseau.»
+
+[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel
+Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire,
+prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et
+Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.]
+
+Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
+statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya
+généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le
+propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un
+emploi lucratif à la cour pontificale.
+
+[Note 89: _Notizie_, p. 22.]
+
+Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
+II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse,
+l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de
+Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
+Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
+d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des
+plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût
+décidé pour les belles choses[91].
+
+[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.]
+
+[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.]
+
+Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,
+
+ «lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était
+ doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point
+ place pour les petites choses,»
+
+c'est la construction de Saint-Pierre.
+
+[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de
+Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.]
+
+Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et,
+dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par
+l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite
+à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
+de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique
+menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être
+mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la
+démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever
+une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
+magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à
+voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes
+les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
+saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui
+s'étaient accomplis dans son enceinte.
+
+Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à
+un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur.
+Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
+avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de
+repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
+ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
+périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en
+excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers
+scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante
+fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé
+de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de
+l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel
+édifice[95].
+
+[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]
+
+[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de
+Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.]
+
+[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.]
+
+La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le
+samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des
+cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des
+cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la
+croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que
+Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
+une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de
+périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par
+ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait
+commencé[96].»
+
+[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle
+_Hoc die_, du 18 avril 1506.]
+
+Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
+grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence
+avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
+expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
+ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de
+traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la
+première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand
+pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et
+persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de
+la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à
+cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables
+de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de
+Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de
+Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le
+plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
+domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle,
+et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus
+merveilleux édifice des temps modernes.
+
+Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife
+pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
+sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de
+littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
+patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
+Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au
+pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui
+se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
+sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal,
+située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était
+fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange
+Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor
+Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida,
+Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger
+et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne
+manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les
+expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer
+non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais
+surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par
+des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes
+les parties des sciences.»
+
+[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange
+Colocci.]
+
+La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à
+l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même
+qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet
+aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
+dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les
+habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains
+contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans
+une anecdote qui mérite d'être rapportée.
+
+Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_,
+ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans
+l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de
+la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
+célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
+complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
+faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
+constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la
+tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il
+s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par
+une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles
+flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au
+Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de
+l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
+apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête
+placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué
+sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine
+distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
+vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets
+succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie):
+«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras
+ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du
+cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les
+autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature
+grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les
+conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait
+été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des
+cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San
+Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en
+route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il
+remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
+Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre
+de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et
+placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
+grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième
+fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
+rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le
+soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
+situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus
+grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à
+cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la
+fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre,
+et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était
+épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la
+connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
+Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
+gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
+s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
+brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la
+persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
+qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe,
+ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
+étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].»
+
+[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
+et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
+notam_.]
+
+Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_,
+_la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
+savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
+dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
+Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire
+quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la
+poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était
+_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
+de ses adorateurs.
+
+C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces
+distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:
+
+ Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
+ Improbus et verè rusticus ille fuit.
+ Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
+ Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
+ Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
+ Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
+ Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
+ Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
+
+[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
+XI.]
+
+Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des
+leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de
+rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et
+d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
+de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
+faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses
+appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au
+visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
+celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue
+et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et
+l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
+
+ Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
+ homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
+ XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
+
+[Note 100: Part. III, nov. 42.]
+
+[Note 101: Roscoë, _Vie de Léon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]
+
+Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée
+presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de
+Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même
+couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces
+faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins
+s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs
+de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102].
+
+[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
+haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison,
+auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal
+Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard,
+pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.--_Vide_ Roscoë, _ut suprà_.
+Il cite Colocci, _Poésie ital._, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.]
+
+Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait
+servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette
+courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
+tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
+mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements
+qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de
+son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont
+entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione
+qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec
+Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec
+développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
+des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement
+de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison
+Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les
+documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses
+manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis
+plusieurs siècles.
+
+Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et
+l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa
+fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.
+
+Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au
+commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un
+heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas
+l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait
+la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
+maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et
+d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en
+monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens
+d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement
+acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne
+avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
+avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
+pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce
+pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier
+général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de
+ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
+toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
+vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé,
+car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
+ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par
+Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en
+représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier
+les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il
+attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par
+un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond
+Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à
+prendre le nom et les armes[104].
+
+[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]
+
+[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]
+
+Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A
+son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le
+bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la
+suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
+beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et
+le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il
+est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino
+Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme
+un associé et comme un ami.
+
+Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche
+qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
+une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il
+possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
+énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
+fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité,
+Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
+mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à
+encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
+de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant
+ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son
+nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit
+des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder
+à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
+de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et
+vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de
+la supériorité de l'art sur la richesse[107]!
+
+[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
+Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]
+
+[Note 106: _Ut suprà_, p. 7, note 1.]
+
+[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
+donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
+36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
+Raphaël_, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une
+anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons:
+il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur
+très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant
+que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
+l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne
+tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu
+égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
+que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse,
+chacun s'empressait de le féliciter pour _le Gladiateur_, pour
+l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphné_, pour le tableau des _Grâces_ du
+Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphaël, et pour les autres
+précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa
+villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua
+depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur
+de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas
+auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le
+seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité
+incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à
+Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des
+fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et
+employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son
+nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du
+Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]
+
+Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant
+l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut
+bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
+travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
+sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une
+supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée.
+Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
+ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui
+l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité
+de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à
+reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste
+d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les
+fresques de la salle de la _Signature_, que s'établirent entre eux ces
+relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
+de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne
+devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette
+intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de
+ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent
+banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
+aujourd'hui, _de plateaux_ destinés à porter des rafraîchissements,
+selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à
+l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi
+de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:
+
+«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre
+dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu
+du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
+seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
+composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
+quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
+conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël
+Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
+délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
+Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des
+experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit
+seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait à Rome, à
+la banque des Chigi, etc.»
+
+[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]
+
+[Note 109: Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio,
+Ghisio.]
+
+Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
+puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait
+s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des
+experts.
+
+Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa
+résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
+dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont
+Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia[110].
+Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
+campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'éloigner
+trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de
+jouir d'une vue agréable. Il fit choix, à cet effet, d'un vaste jardin
+situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu
+un délicieux séjour.
+
+[Note 110: Fea, p. 5.]
+
+La villa Chigi, appelée la _Farnesina_, du nom des Farnèse, qui en sont
+devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus
+beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
+monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins
+d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive
+droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du
+Janicule, couvert de délicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
+déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
+il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
+villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant
+palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec
+pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la
+peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire
+de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au
+moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la
+voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
+imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
+véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette
+décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la
+peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et
+il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les
+premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre
+par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit
+faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
+voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière
+vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de
+l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano
+toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut
+supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au
+rez-de-chaussée de la loge[112]. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il
+eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en
+soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a
+représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des
+Dieux et les noces de l'Amour[113].
+
+[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini,
+élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori
+_Descrizioni_, etc., p. 128.]
+
+
+[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le
+recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
+1845, t. II, p. 368 et suiv.]
+
+[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
+Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
+Romanis.]
+
+La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale
+longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série
+de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
+fut exécutée par Raphaël: c'est celle qui représente le triomphe de
+Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les
+accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction
+des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et
+de beauté.
+
+Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
+ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
+Sanzio lui répondit:
+
+«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les
+sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont
+vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
+jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous
+les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
+en juge digne.--Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
+sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère
+bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le
+plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de
+beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées:
+je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne
+sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
+lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant à la Galatée,
+je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la
+moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais,
+dans ses paroles, je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis
+que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
+avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
+faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
+l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée
+qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé
+de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
+--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].»
+
+Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio
+et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait
+sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
+donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphaël
+les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de
+satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons
+donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy[115], qu'il est possible
+que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché
+tiré de l'_Ane d'or_ d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
+judicieux Longhena[116], que Raphaël peut bien avoir à lui seul le
+mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant,
+il avait aidé le Pinturicchio à composer les grandes fresques de la
+cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël
+connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin,
+lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
+lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
+Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
+critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec
+tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel.
+«_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
+accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].»
+
+[Note 114: Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée
+dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complété
+dans le t. II, p. 23; édit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
+aussi dans la traduction de Longhena, Appendice nº.6, p. 927.]
+
+[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]
+
+[Note 116: _Ibid._, note.]
+
+[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
+VII, p. 101.--Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice nº
+V, p. 547 et suiv.]
+
+Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et
+terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant
+Fea et aux autorités qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnésine
+commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été _entièrement_
+achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
+l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
+la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
+second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
+nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé _toutes_ les peintures
+de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psyché, tout le
+monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard,
+qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises[119], qu'elle n'était pas
+terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par
+ses élèves[120]; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée
+dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512.
+
+[Note 118: _Notizie_, p. 4, nº 2, et notes 1 et 2.]
+
+[Note 119: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]
+
+[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]
+
+Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser
+qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de
+l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant
+le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
+traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du
+1er avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La
+Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M.
+Quatremère de Quincy[122]; et cette date nous paraît la plus probable.
+
+[Note 121: _Ib._, p. 8, nº 7, et p. 9.]
+
+[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]
+
+En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la
+prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps
+exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Héliodore_, de la _Messe
+de Bolsène_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint
+Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la
+hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se
+jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si
+gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de
+tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer,
+la déesse célébrée par Lucrèce.
+
+[Note 123: Bellori, _ut suprà_, p. 185.]
+
+ ...Hominum divumque voluptas Alma Venus.
+
+La mère de Cupidon:
+
+ Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
+ Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
+ eterno al sommo Giove[124].
+
+[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cité par Bellori.]
+
+Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le
+Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
+l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à
+son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour
+orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie
+de l'antiquité grecque et romaine.
+
+On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la
+peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les
+artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs.
+Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années
+à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première
+grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent
+encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique
+et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
+peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les
+tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque
+l'_École d'Athènes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
+ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution
+attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste.
+Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints
+et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à
+la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans
+le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse
+antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _École
+d'Athènes_, où règne dans la disposition des lieux une perspective si
+bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur
+la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus
+beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
+jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet?
+N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché,
+le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
+l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade,
+de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_École d'Athènes_ est
+la première grande composition qui ait été puisée à une autre source
+que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie
+païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la
+Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie
+d'Homère.
+
+Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité
+doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire
+de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia
+Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte
+IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de
+Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et
+voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple,
+reconstruite également par Sixte IV[125], il confia au Sanzio
+l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses
+desseins.
+
+[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]
+
+A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
+des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main
+droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté
+quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait
+facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême
+vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
+et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
+anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
+sont réellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
+leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé
+cette composition.
+
+Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux
+infernaux:
+
+ ...Deo furibunda recepto,
+
+dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent
+comme des êtres terribles et semant l'épouvante:
+
+ ...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
+ sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.
+
+On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et
+pleines de sérénité. Missirini[126], auquel nous empruntons la
+description de cette fresque, explique cette différence en disant que le
+caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de
+leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
+consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain.--Il est
+possible que cette considération ait été la raison déterminante de
+l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il
+aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt
+que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
+possédé de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses
+ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beauté
+singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit
+divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse
+perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
+c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose
+surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet
+esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
+colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien
+ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
+tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»--C'est ici le
+cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est
+le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la
+composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].
+
+[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,
+p. 209.]
+
+[Note 127: Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea
+prétend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphaël, est imitée de celle que
+Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des
+voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy.
+_Notizie_, p. 2, et note.]
+
+Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection
+dans la fresque des _Prophètes_, qui se trouve dans la même église à
+côté de celle _des Sibylles_. Cette composition, placée dans un espace
+très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux
+groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
+supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi
+David dans la force de l'âge, et le jeune Samuel, avec un ange de
+grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et
+de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un
+vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et
+grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression
+merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le
+Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus
+heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu
+au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
+par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophètes_ ne le
+cèdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le
+premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison
+de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
+après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait
+exécutée de son vivant.»
+
+A l'occasion de cette fresque des _Prophètes_, on raconte une anecdote
+qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son
+livre intitulé: _Le bellezze della città di Firenze_, etc., _ampliute ed
+accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que
+Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait
+demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la
+somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour
+juger du mérite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu
+que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]
+sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration
+naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité
+qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange
+n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne
+l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
+seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il
+avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette
+oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette
+anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
+été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la
+valeur de la fresque des _Prophètes_, nous ne saurions admettre que
+l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût
+constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même.
+Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël,
+en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré
+tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
+croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans
+les coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris
+qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au
+préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands
+maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne
+saurait comparer leur génie[130]. Nous admirons le beau, le sublime même
+dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs
+oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous
+ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses _Sibylles_ et dans ses
+_Prophètes_, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de
+Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par
+bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de
+l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec
+le célèbre Mariette[131], bon juge en cette matière: «Michel-Ange et
+Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands
+dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
+est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le
+coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même
+n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes
+supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été une
+mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger
+d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un
+ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait
+paru.»
+
+[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
+antichità di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]
+
+[Note 129: «_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
+tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
+veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.»]
+
+[Note 130: M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
+suiv.]
+
+[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des
+_Archives de l'art français_, publiées par M. de Chenevières.]
+
+[Note 132: Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard
+de Vinci.]
+
+M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511[133]: Missirini pense qu'elles
+durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en
+1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
+l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui
+constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider,
+avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de
+Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande
+élévation[135].
+
+[Note 133: Longhena, p. 101.]
+
+[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]
+
+[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]
+
+Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de
+Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
+Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il
+avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de
+Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
+ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit
+généralement: il est également incertain s'il a donné les dessins des
+peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui
+décorent la voûte et le tableau de l'autel[136], bien que le goût si pur
+de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
+terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
+le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève,
+exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée
+inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
+auteur contemporain[137], cette statue aurait été taillées dans un
+morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum
+Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
+colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
+l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des
+chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste
+qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont
+fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
+regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
+ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione,
+adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome[138], que
+Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien son
+rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à
+Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
+petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il
+consentirait à le céder[139].» On ignore ce qu'est devenue cette petite
+statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
+lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien
+remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
+et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
+et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son
+génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière
+jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de
+quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à
+Raphaël[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la
+perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa
+trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande la
+statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité
+aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins
+supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève
+Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui
+s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
+oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments
+d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui
+avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient
+son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa
+Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les
+descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la
+grâce et la beauté de cet édifice.
+
+[Note 136: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
+note.]
+
+[Note 137: Cité par Fea, p. 6, note 3.]
+
+[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, à la fin de la
+lettre LXIV.]
+
+[Note 139: Voici le passage de cette lettre:
+ «Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona
+ memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale
+ versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento
+ sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella
+ sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita
+ il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla
+ de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran
+ mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse
+ gli farei dar via delli «suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli
+ ha più quel puttino_ «_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si
+ daria all'ullimo_.»
+]
+
+[Note 140: Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.--Raphaël, né le
+8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.]
+
+Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des
+artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût
+des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
+ville de Sienne[141], dit de lui: «_Litteris modicè conspersus fuit;
+multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir
+sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
+pretii_.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu
+cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
+faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de
+ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.» Sous les
+auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à
+publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
+L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu
+longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié,
+en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
+valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison
+d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en
+sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée
+pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les
+scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
+première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition
+très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre
+Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte,
+étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
+lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs
+subséquents[142].
+
+[Note 141: T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,--Manuscrits de la
+bibliothèque Chigi, G, 11, 37.]
+
+[Note 142: Roscoë, _Vie de Léon X_, traduct. française, t. II, p.
+253 et suiv.]
+
+Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la
+famille della Rovère; il était également lié avec la famille des
+Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du
+cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II
+au pontificat.
+
+Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de
+Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
+a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu,
+lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à
+l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
+titre[143]. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste
+après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
+devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et
+ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés
+par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino
+Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait
+fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté
+de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de
+Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre
+apostolique.
+
+[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe
+vol. de la _Vie de Léon X_, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et
+suiv.]
+
+On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin
+Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps,
+et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de
+Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand
+Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
+l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le véritable
+restaurateur des lettres et des arts à Rome.
+
+Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège
+qui accompagnait le pape, et avoir indiqué _l'ordre et la marche_,
+depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur
+continue ainsi:
+
+«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
+maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
+construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en
+carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une
+plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
+et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château
+(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or:
+
+ Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
+ nunc tempora Pallas habet.
+
+«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription:
+
+ Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.
+
+«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une
+demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant
+qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre
+personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un
+entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié
+homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; à l'autre
+angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé
+au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
+flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi.
+Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et
+sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du
+milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux
+petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La
+nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers
+avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur
+celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux
+monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette
+femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
+venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
+défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait
+du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait
+encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
+Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant
+également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un
+d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
+tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient
+représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une
+d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, plus
+belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les
+traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise,
+l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était
+placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le
+Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des
+Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca,
+était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il
+n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en
+lettres d'or sur la frise:
+
+ Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus,
+ vive diù ut meritus.
+
+«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une
+la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles,
+l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre
+représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
+d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop
+prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
+suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
+généreux en toutes choses.
+
+«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je
+viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San
+Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait
+écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion à ceux
+adoptés par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:
+
+ Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.
+
+«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.»
+
+Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne
+craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de
+placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un
+précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on
+voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et
+que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de
+connaisseurs.
+
+Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place
+_di Parione_ et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé
+un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
+admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
+l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la
+façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de
+chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
+pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
+chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents
+fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on
+puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave,
+une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
+ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des
+faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus,
+statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également
+antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec
+d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc,
+tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à
+l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions
+étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
+autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à
+cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le
+cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà
+de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
+d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont
+antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
+abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir
+parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
+ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte;
+une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
+mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
+Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres
+statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et très-belles, avec
+douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été
+nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
+chefs-d'oeuvre.»
+
+Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
+direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais,
+si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres
+dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
+monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être
+exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres
+architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et
+places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une
+époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des
+anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
+de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
+été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies
+publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin
+florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les
+statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de
+tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art
+antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
+romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté,
+tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphaël et le Poussin,
+entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.
+
+Nous avons dit qu'à la suite d'une négociation dans laquelle Chigi
+montra beaucoup de désintéressement, Léon X lui avait renouvelé le bail
+des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette
+transaction, il avait toujours été considéré par les Médicis comme un
+associé et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimité qui
+régnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptême de l'un de
+ses enfants, Agostino invita Léon X, douze cardinaux et les ambassadeurs
+étrangers, à un splendide repas donné par lui à sa villa. On y servit
+les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus délicats,
+entre autres des _langues de perroquet_ apprêtées de diverses manières,
+sans doute par allusion à l'apologue d'Ésope. Le service était fait en
+vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus précieuse que
+Raphaël et d'autres maîtres avaient donné les dessins des plats et des
+vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,
+au fur et à mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le
+Tibre, qui coule le long de la salle où se donnait la fête. Le public,
+qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle
+d'or et d'argent ainsi lancée dans le fleuve, fut frappé de cette
+prodigalité inutile, et conçut la plus haute idée des richesses du
+marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scène
+inventée à l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait
+sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se décider à le jeter
+dans l'eau en pure perte; il était d'ailleurs trop amateur de la beauté
+de ses vases pour consentir à s'en séparer de cette manière. Les
+narrateurs qui ont supposé que tout ce service d'or et d'argent avait
+été bien réellement jeté et perdu au fond du Tibre, ont commis une
+erreur qu'il leur eût été facile de rectifier. La vérité est que si
+toute cette vaisselle fut lancée dans le fleuve, elle fut jetée de la
+main à la main dans un filet disposé à cet effet, Agostino n'ayant
+d'autre but que de montrer à ses convives que les plats et autres vases
+ainsi enlevés de la table ne devaient pas y être replacés une seconde
+fois[144].
+
+[Note 144: «Il convito più che regio dato ivi a Leone con 12
+cardinal, «in cui si gettavano è piatti ed altri istrumenti d'oro e
+d'argento «mano a mano nel Tevere a una rete; così non ritornando in
+«tavola.»--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans
+la note 2.]
+
+Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de
+Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il était fort
+considéré par les pontifes et par les cardinaux à cause de ses
+richesses. C'est à l'intervention du marchand siennois que le cardinal
+de Saint-Georges, Raphaël di Riario, impliqué dans le complot que les
+cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient formé contre la vie
+de Léon X[145], dut sa grâce et sa mise en liberté. Frappé d'une énorme
+amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de
+Saint-Georges eut recours à l'obligeance de Chigi, qui promit de payer
+cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:
+
+[Note 145: Voy, Roscoë, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.]
+
+«Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la présente, je
+promets de payer à Sa Saintété notre seigneur le pape Léon X, ou à qui
+Sa Sainteté ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:
+vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme
+de vingt-cinq mille ducats à Pâques de l'année 1518. Laquelle promesse
+est ainsi faite à la demande et réquisition des révérends messires
+Cesare di Riario, archevêque de Pise, Augustin Spinola, évoque de
+Pérouse, Jérôme Sansoni, évêque d'Arezzo, Octave di Riario, évêque de
+Viterbe, Thomas di Riario, évêque de Savone, François Spinola,
+protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et François Sforzia di
+Riario, pour la libération et réintégration du révérendissime Raphaël di
+Riario, cardinal de Saint-Georges, conformément à la capitulation et à
+la convention faite et célébrée entre Sa Béatitude et ledit
+révérendissime cardinal, par la main et le ministère de messire Donato
+de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre
+apostolique, et pour l'exécution de ladite capitulation la présente
+promesse est faite, sous la réserve, toutefois, des _moti proprii_ sur
+ce signés de la main de Sa Sainteté, et en foi de quoi, moi, Agostino
+Chigi, soussigné, j'ai souscrit la présente de ma propre main, à Rome,
+le 23 juillet 1517[146].»
+
+[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant
+auteur, à la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation
+dressé contre les cardinaux conjurés contre Léon X, dans le consistoire
+secret du 22 juin 1517, et tiré des archives du Vatican.]
+
+Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal
+Raphaël di Riario put recouvrer la liberté. Il en profita pour quitter
+Rome[147], où il avait vécu pendant plus de quarante ans avec splendeur,
+et où il avait fait élever, avec le cardinal Julien della Rovère, depuis
+Jules II, la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent
+_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante.
+
+[Note 147: Il alla se fixer à Naples, où il mourut en 1520.]
+
+Agostino Chigi mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,
+quatre jours après Raphaël, laissant inachevé le magnifique tombeau dont
+il avait confié l'exécution au Sanzio.
+
+Ce tombeau est placé à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148]
+dédiée à Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de
+Rome. «Elle présente un bel ordre de pilastres corinthiens et une
+élégante petite coupole. Raphaël a fait lui-même le dessin du grand
+tableau de l'autel, représentant la nativité de la Vierge, qui fut
+ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, à cause de
+la mort prématurée du Sanzio. On croit que Raphaël commença les ovales
+sous la corniche: ils furent continués par Fra Sebastiano et terminés
+par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en
+ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont été
+exécutées par le Vanini.
+
+[Note 148: Cette chapelle est la troisième en entrant dans la nef à
+gauche.]
+
+Les précieuses mosaïques qui ornent la coupole représentent les
+planètes, et le Père éternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont
+été exécutées par Marcello, Provençal; ou, comme d'autres le
+soutiennent, par le Vénitien Luigi da Pace, sur les cartons laissés par
+Raphaël lui-même, dont le génie sublime pouvait seul créer une
+composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les
+statues en marbre, entre les niches, représentant les prophètes Élie et
+Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les exécuta
+sur les dessins et sous la direction de Raphaël: les deux autres,
+figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief
+en bronze sur le devant de l'autel a été exécuté par le même Lorenzetto,
+lequel y a représenté la Samaritaine, et près d'elle le Sauveur assis,
+avec une multitude de figures de chaque côté. Le même artiste a encore
+exécuté la charmante lampe formée de trois petits enfants ailés de
+bronze, présentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].»
+
+[Note 149: Il est à remarquer que les copies de ces mosaïques
+exécutées en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de
+l'Académie romaine de Saint-Luc, près le Capitole. Un artiste étranger,
+M. Louis Gruner, après les avoir lui-même dessinées, les a publiées en
+dix planches, gravées sur cuivre à la manière de Marc Antoine, avec un
+texte explicatif de M. Antoine Grifi.]
+
+[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio
+Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.]
+
+On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement
+décorée: elle a dû son achèvement à Fabiano Chigi, descendant
+d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,
+héritier du goût de son aïeul, dépensa des sommes énormes pour
+encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place
+Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, témoignage le plus
+remarquable du génie du Bernin. L'achèvement de Sainte-Marie-du-Peuple
+et de la chapelle Chigi coûta, dit-on[151], à Alexandre VII la somme de
+près de trente-huit mille écus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce
+monument est digne de cette illustre famille; c'est là que sont ses
+tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'obélisque: celui à droite en
+entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand
+siennois méritait bien qu'on lui fît cette épitaphe:
+
+ Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifiée....
+
+[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.]
+
+Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'être
+l'ami de Raphaël et des autres maîtres éminents du siècle incomparable
+de Jules II et de Léon X.
+
+Si l'on en croit le témoignage de ses contemporains[152], la fortune du
+banquier siennois s'élevait à sa mort, tant en argent comptant qu'en
+créances, prêts ou hypothèques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de
+banque produisant intérêts, offices et autres valeurs, à la somme énorme
+de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui
+représenteraient aujourd'hui plus du triple.
+
+[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, datée
+de Rome le 11 avril 1520, adressée à Antonio di Marsilio, à Venise,
+rapportée par Longhena, appendice, nº VIII, p. 561.]
+
+Agostino laissa pour héritiers quatre enfants et un cinquième qui vint
+au monde après sa mort: ils étaient sous la tutelle de son frère
+Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copié par Fea[153] dans
+les archives du Vatican, qu'à la date du 6 mai 1521, Léon X leur
+emprunta une somme de dix mille écus d'or, à la sûreté de laquelle il
+donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets précieux
+appartenant à la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut remboursé que
+le 11 juin 1524 par Clément VII.
+
+[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.]
+
+Soit que l'immense fortune d'Agostino ait été mal administrée pendant la
+minorité de ses enfants, soit qu'eux-mêmes, devenus majeurs, aient
+dissipé les richesses accumulées par leur père, toujours est-il que la
+villa de la Lungara, ce palais embelli à tant de frais par ses soins,
+fut hypothéquée aux créanciers de ses héritiers, et vendue aux enchères
+publiques, le 24 avril 1580, en exécution d'un décret de Grégoire XIII,
+pour payer leurs dettes. Elle fut achetée à vil prix par le cardinal
+Alexandre Farnèse, nonobstant les protestations des anciens
+propriétaires qui refusèrent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente.
+Plusieurs écrivains[154] ont accusé le pape Paul III, de la famille
+Farnèse, d'avoir expulsé par violence les héritiers d'Agostino Chigi de
+la villa, pour la réunir au palais Farnèse qui se trouve placé en face,
+sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne paraît pas
+fondée[155], puisque ce n'est que longtemps après la mort de Paul III
+que la villa d'Agostino devint la propriété de la famille Farnèse[156].
+Elle en reçut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est
+connue depuis plus de deux siècles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui
+la créa, ne vit plus aujourd'hui que dans la mémoire des savants, des
+amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son
+nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus à sa magnificence. Le
+palais de la Lungara, avec le triomphe de Galatée et la fable de Psyché
+et de Cupidon, les Sibylles et les Prophètes de Sainte-Marie-de-la-paix,
+la statue de Jonas et les mosaïques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont
+inséparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les
+étrangers à Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le goût d'Agostino
+Chigi pour les arts et en même temps l'étroite amitié qui l'unit au
+divin Raphaël.
+
+[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Traité
+de la peinture_, t. II, p. 201;--Roscoë, _Vie de Léon X_, trad. franç.,
+t. IV, p. 275, note.]
+
+[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.]
+
+[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les
+domaines des Farnèse étant passés, dans le siècle dernier, aux Bourbons
+de Naples, héritiers d'Elisabeth Farnèse, dernière descendante de cette
+famille célèbre.]
+
+Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimité de notre banquier; il
+était également lié avec le Sanzio et ses principaux élèves, et plus
+particulièrement avec Jules Romain.
+
+C'est probablement pendant le séjour que le comte fit à Rome comme
+ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'août 1513 à la fin de mai 1516,
+que l'Urbinate exécuta le célèbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des
+ornements du musée du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance
+du Castiglione, de l'époque précise à laquelle il reçut ce témoignage de
+l'amitié du peintre d'Urbin; mais tout porte à croire que ce doit être
+vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce
+portrait n'est pas exécuté à la manière du Titien et de l'école
+vénitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus
+parfait pour représenter tout à la fois la ressemblance et la vie, le
+caractère dominant de la physionomie et les sentiments habituels de
+l'âme. Le comte est coiffé d'une toque noire en velours qui cache
+presque toute sa chevelure, mais qui laisse à découvert, dans toute sa
+pureté, son front large éclairé de la plus douce lumière; ses yeux bleus
+brillent d'une intelligence mêlée de bonté, et présentent bien de son
+caractère l'idée qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et
+les autres parties du visage ne sont pas très-réguliers; mais l'ensemble
+de la physionomie plaît et attire par un air de bienveillance qui fait
+contraste avec l'aspect grave, sévère et quelquefois dur des figures
+vénitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe
+longue, de couleur châtain; il se présente presque de face; il est vêtu
+d'une espèce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure
+blanchâtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plissée;
+il a les mains posées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette
+partie du tableau n'est pas achevée comme le visage, ou peut-être
+a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le modelé du
+visage, le fondu des ombres et de la lumière, l'expression de la
+physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si
+difficiles à bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, à
+coup sûr, a dû être d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit
+l'âme avec les traits de la physionomie, ce que voulait le poëte:
+
+ Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157].
+
+
+[Note 157: Nigrini, dans ses _Éloges_, p. 428, dit qu'on voit à
+Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel
+Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_.
+Mais je n'ai rien découvert sur ce portrait, pas plus que sur les
+relations du Castiglione avec le Buonarotti.]
+
+Le Bembo, dans une lettre datée de Rome, le 19 avril 1516, et adressée
+au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors à
+Rubera, ne se montre néanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le
+passage de sa lettre[158]:
+
+ «Raphaël, qui se recommande respectueusement «à vous, vient de
+ peindre notre Tebaldeo (le poëte), «avec un tel naturel, qu'il
+ n'est pas aussi semblable «à lui-même que l'est cette peinture; et
+ pour moi, «je n'ai jamais vu ressemblance si étonnante. Vous
+ «pourrez juger par vous-même ce qu'en dit et ce «qu'en pense
+ messire Antonio (Tebaldeo).--Dans «le fait, il a grandement
+ raison; car le portrait de «messire Balthazar Castiglione, ou celui
+ de notre «duc de bonne et regrettable mémoire, auquel Dieu «accorde
+ la félicité éternelle, paraissent être de la «main d'un des élèves
+ de Raphaël, pour ce qui a «rapport à la ressemblance, en
+ comparaison de celiu «de Tebaldeo. J'en suis extrêmement jalons, et
+ «je songe à me faire peindre aussi quelque jour. «--Mais voici
+ qu'après vous avoir écrit ce qui «précède, arrive précisément
+ Raphaël, comme s'il «eût deviné que je m'occupais de lui en vous
+ écrivant. «Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; «c'est que vous
+ lui envoyiez les autres sujets des «ce peintures que vous voulez
+ lui faire exécuter dans «votre salle de bains, c'est-à-dire
+ l'explication «écrite des sujets, parce que ceux que vous lui avez
+ «envoyés seront finis de peindre cette semaine. «--En vérité, ce
+ n'est point une plaisanterie: voici «qu'à l'instant m'arrive
+ également messire Balthazar, «qui me charge de vous dire qu'il est
+ décidé «à rester cet été à Rome, pour ne pas interrompre «ses
+ douces habitudes; principalement, «parce que messire Antonio
+ Tebaldeo le veut ainsi. «--Je baise la main à votre seigneurie, et
+ je me «recommande à sa bienveillance.»
+
+[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques
+italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.]
+
+Cette lettre prouve l'intimité qui régnait entre le Bernbo, le Bibbiena,
+Raphaël, le poète Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le
+Bibbiena, quoique cardinal, ne dédaignait pas de composer lui-même les
+sujets des peintures que Raphaël devait exécuter dans sa maison. Quelles
+étaient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni
+celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur
+que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance
+démontre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que
+les lettres.
+
+Quant au portrait du poëte Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on
+ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la
+vie de Raphaël, par M. Quatremère de Quincy, croit, avec le comte Luigi
+Rossi, le célèbre traducteur de la vie de Léon X, par Roscoë, l'avoir
+retrouvé en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les
+raisons qu'en donnent les deux éminents critiques paraissaient assez
+concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu
+l'oeuvre elle-même; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute
+preuve historique, on doit se montrer très-réservé à l'endroit de
+pareilles découvertes[159].
+
+[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p.
+638.--La gravure du portrait se trouve à la page 642. Ce qui me ferait
+douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du poëte
+Tebaldeo, c'est que, d'_après la gravure_, il paraît évident que le
+personnage représenté est dans toute la force de l'âge; c'est tout au
+plus s'il paraît avoir trente-cinq ans. Or, d'après le comte Rossi
+lui-même (Longhena, p. 638), le Tebaldeo était né à Ferrare en 1457. Son
+portrait ayant dû être exécuté par Raphaël au commencement de 1516,
+suivant la lettre du Bembo, il avait à cette époque cinquante-neuf ans,
+âge bien supérieur à celui que donne la gravure reproduite dans la
+traduction de Longhena.]
+
+On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de
+passer à Rome tout l'été de l'année 1516, ne voulant pas interrompre les
+douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un
+événement important vint modifier sa résolution: le duc d'Urbin, dont il
+était l'ambassadeur auprès de la cour pontificale, se vit dépouiller de
+ses États, pendant le cours de cette même année 1516, par Léon X, auquel
+il avait donné l'hospitalité, lorsqu'il était exilé de Florence avec les
+autres Médicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes
+proposé de raconter de quelle manière le pape s'empara des États de
+Francesco Maria della Rovère. Il suffira de dire que Léon X céda, dans
+cette circonstance, au désir d'augmenter la puissance de sa famille; et
+qu'en donnant l'investiture du duché d'Urbin à son neveu, Laurent de
+Médicis, il fit fléchir la justice et la loyauté devant des
+considérations politiques que la postérité a justement réprouvées[160].
+
+[Note 160: _Vide_ Roscoë, _Vie de Léon X_, t. III, p. 87 et suiv.]
+
+Cet événement mettait fin à l'ambassade du Castiglione, et devait le
+rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il était
+éloigné depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec
+empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la
+duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la
+présence de ces illustres réfugiés aura contribué à opérer un
+rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidèlement
+servis, et le marquis de Mantoue, à la famille duquel il tenait par sa
+mère. Il obtint donc la permission de rentrer à Mantoue, et il y fut
+reçu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.
+
+Le comte touchait alors à sa trente-huitième année: il y avait déjà
+longtemps qu'il songeait à se marier, c'était le plus vif désir de sa
+mère; et, lui-même, rendu plus sérieux par les graves pensées de l'âge
+mûr, il commençait à se lasser de la vie détachée qu'il avait menée
+jusqu'alors.
+
+On a prétendu que le Castiglione avait conçu, pour la duchesse Élisabeth
+d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre
+d'années, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _Éloges_,
+raconte même à ce sujet une anecdote qui est répétée par l'abbé
+Serassi[161]. Suivant cet écrivain, «le Castiglione aurait fait faire
+par Raphaël le portrait de la duchesse Élisabeth, et il l'aurait caché
+derrière un très-grand et très-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait
+savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enfermé avec ce
+portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX
+dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), écrits en entier de sa main
+en l'année 1517. Ces sonnets auraient été retrouvés en 1560 par la
+comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,
+lorsqu'elle faisait restaurer le cadre usé du miroir. Ces sonnets, comme
+les bijoux les plus précieux, tirés des trésors de la poésie italienne,
+furent communiqués aux seigneurs Volpi et publiés par eux pour la
+première fois[162].» Nigrini ajoute: «Si Paul Jove avait pu les voir,
+ils lui auraient donné les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a
+dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,
+comme il les appelle.»--Malheureusement Nigrini et les autres ont
+complètement oublié de dire ce qu'est devenu le portrait renfermé avec
+les sonnets. Si réellement cette peinture était du Sanzio, elle ne
+méritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,
+quelque beaux qu'ils puissent être. Serassi les croit réellement
+composés en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. «On sait
+d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima éperdument, et qu'il garda cette
+passion pendant un grand nombre d'années.» Que cette inclination ait
+longtemps empêché le comte de songer sérieusement au mariage, cela n'a
+rien qui doive beaucoup étonner. Il paraît même certain que, peu avant
+son retour à Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.
+
+[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286,
+notes sur les sonnets vin et VIII et IX.]
+
+[Note 162: Voyez-en le texte à l'appendice, nos III et
+IV.]
+
+Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une
+admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la
+conclusion, dans le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on
+pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce
+néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée
+qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être
+une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue
+maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la
+traduction[163]:
+
+[Note 163: Voy. le texte à l'appendice, nº V.]
+
+ «La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon
+ coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire
+ plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés
+ «fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans
+ son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses
+ sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est
+ une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère,
+ une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.--En
+ réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une
+ vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir
+ que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de
+ l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines.
+
+ «Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui
+ t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux,
+ et hâte-toi de te «guérir de cette folle erreur qui depuis
+ longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être
+ «est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui
+ ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse
+ maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la
+ douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes
+ illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le
+ bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées
+ coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton
+ propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs
+ ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence
+ «envers Dieu.
+
+ «C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait
+ mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit
+ chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la
+ flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni
+ moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne
+ sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste
+ un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de
+ succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le
+ consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme
+ «attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser
+ entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle
+ puise tant de «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.
+
+ «Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une
+ faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le
+ jouet des flots.»
+
+Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu
+de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers
+jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella,
+fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean
+Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains
+s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui
+rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut
+célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres
+démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces
+témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à
+l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite.
+
+Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des
+affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé.
+
+L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes
+de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux
+soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques
+Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En
+considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur
+dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du
+célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga
+et de deux autres dames de la famille Morosina.
+
+Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août
+1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc
+Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses
+affectueuses félicitations[164].
+
+[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]
+
+Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires
+publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du
+_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin
+qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le
+publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune
+correspondance à ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le
+Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son
+assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un
+modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles
+circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc
+Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce
+prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,
+tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces
+exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes
+distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa
+cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais
+il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se
+reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient
+dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait,
+de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la
+sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le
+principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers
+sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires
+pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France
+cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations
+que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicéron,
+rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces
+entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en
+Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes
+très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la
+duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le
+comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé
+l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami
+du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo
+da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.
+
+
+[Note 165: Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le
+_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]
+
+[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, édit. in-8 des
+_Classiques italiens_, de Milan, 1803.]
+
+Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le
+Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie
+s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être
+considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion
+les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances
+acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui
+considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur
+noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne
+voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul
+idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais,
+choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes
+italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus
+élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si
+parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il
+n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la
+justesse des expressions, on puisse comparer au traité _del
+Cortegiano_[167].
+
+[Note 167: Serassi, _ut suprà_, XXXII-IV.]
+
+Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger
+à la belle contrée _ovè il si suona_: mais ce qui assurera toujours au
+livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du
+seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que
+devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme
+accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec
+succès au livre _du Prince_ de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les
+inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia.
+Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la
+ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans
+aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris
+de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens
+les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à
+la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer
+des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints
+préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement
+digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre
+de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté,
+doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour
+parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la
+dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au
+prince[170].
+
+[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]
+
+[Note 169: _Ibid._, p. 151.]
+
+[Note 170: _Ibid._, p. 153.]
+
+Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où,
+sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour
+d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le
+plus propre à rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon
+prince_, _ou le gouvernement d'une bonne république_? Il nous a paru
+curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il
+montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans
+ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient
+pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de
+César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:
+
+[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]
+
+ «Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la
+ république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que
+ c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de
+ comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus
+ semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il
+ gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce
+ que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands
+ navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se
+ rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre
+ corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du
+ «coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient
+ gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux,
+ auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose
+ «très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup
+ d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent
+ toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les
+ abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient
+ «douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les
+ peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une
+ preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à
+ «la nature que le gouvernement des républiques.
+
+ «Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que
+ la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme
+ le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle
+ puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait
+ seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des
+ princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude.
+ Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette
+ liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il
+ arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à
+ l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par
+ colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement
+ «dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude,
+ laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se
+ corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me
+ paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres
+ ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir
+ perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir
+ tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se
+ rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car
+ on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux
+ «qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir.
+ L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car
+ leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait
+ donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom,
+ devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et
+ d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement,
+ les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux
+ «obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur
+ qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces
+ considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment
+ «d'une république est préférable à celui «d'un roi.
+
+ «Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux
+ seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières
+ de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de
+ «gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre,
+ le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient
+ _optimats_; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition,
+ ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces
+ gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la
+ tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui
+ d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et
+ aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe
+ qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à
+ l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais
+ gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le
+ pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que
+ des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce
+ qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les
+ effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires
+ entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit
+ relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est
+ pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se
+ conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins
+ utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est
+ «certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et
+ disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en
+ a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières
+ «de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des
+ maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au
+ corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons
+ princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que
+ la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières
+ est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir
+ à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a
+ encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de
+ leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que
+ l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison,
+ ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la
+ connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne
+ jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement
+ «esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile
+ d'obéir que de commander.
+
+ [Note 172: On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du
+ moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du
+ XVe siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons
+ de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour
+ d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la
+ république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une
+ famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le
+ père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement
+ républicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre
+ d'or de Saint-Mare.]
+
+ «Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière
+ doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui
+ ne sont pas «naturellement esclaves?--On doit les gouverner «avec
+ modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale
+ et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des
+ emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin
+ qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont
+ moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de
+ l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous
+ avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
+ «d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus
+ facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver
+ plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
+ issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa
+ «disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses
+ ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il
+ ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme
+ serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par
+ les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par
+ les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
+ «dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi
+ prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de
+ courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se
+ «couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de
+ Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de
+ l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer
+ «parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par
+ laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent
+ de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide
+ «desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses
+ ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les
+ dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le
+ soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour
+ «ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu;
+ de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus
+ certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la
+ «révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa
+ justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence
+ divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la
+ justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne
+ «saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus
+ éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement
+ régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples
+ «sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes,
+ lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin
+ de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur.
+ «Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne
+ doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur
+ des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes,
+ qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse
+ et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»
+
+Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage:
+Fénelon, dans son _Télémaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
+l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des
+princes, vivait au milieu d'hommes généralement sans principes, et à
+une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un
+homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
+comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on
+devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de
+sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement
+cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté
+a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence,
+elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son
+temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des
+vérités que les souverains aiment rarement à entendre.
+
+Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit
+de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 février 1519, le
+marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et
+successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le
+généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses
+relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui
+pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans
+cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
+mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.
+
+Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et
+dessiner les précieux restes des monuments antiques que le temps et le
+ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui
+servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon
+X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les
+manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
+imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à
+l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: _Congettura che una
+lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_,
+l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir
+lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
+probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le
+manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi
+ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand
+artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses
+pensées, à l'auteur du _Cortegiano_, auquel, précédemment et à plusieurs
+reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses
+peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été
+adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En
+admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste
+étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée
+en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à
+novembre de cette même année[173].
+
+[Note 173: Cette lettre est rapportée par Serassi dans les _Lettres
+du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve également dans
+Longhena, p. 531, et dans Rascoë, _Vie de Léon X_, t. IV, p. 474. Voy.
+dans le même volume, p. 275, _ad notam_, les raisons données par l'abbé
+Francesconi à l'appui de son opinion.]
+
+Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les
+sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de
+tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne
+faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à
+Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
+l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce[174],
+et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville
+de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de
+délices digne des hommes et des dieux:
+
+ Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
+ mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
+ delicias esse hominum atque Deum[175].
+
+[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert.
+Epist., lib. IV, élég. III.]
+
+[Note 175: Voy. cette élégie dans le _Recueil des lettres du
+Castiglione_, t. II, p. 297.]
+
+Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël
+quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que
+sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
+l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
+dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël:
+
+ Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
+ allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
+ Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
+ saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
+ Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
+ decipioque dies.
+
+ Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la
+ main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui
+ souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
+ répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
+ assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me
+ faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et
+ balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma
+ consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»[176].
+
+[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphaël aurait fait du
+Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
+accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
+l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
+devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]
+
+Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas
+moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière
+tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août
+1519[177].
+
+[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]
+
+ «Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir
+ de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas
+ resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous
+ avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais
+ vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que
+ lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que
+ votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous
+ vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
+ combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous
+ voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime.
+ Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit
+ que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec
+ vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à
+ Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez
+ «si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans
+ plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose
+ qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
+ «j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car
+ j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous
+ trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre
+ que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en
+ aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon
+ départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant,
+ souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
+ «constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne
+ dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»
+
+Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit
+encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette
+ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des
+troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en
+expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché
+jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
+lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
+plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
+rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner
+satisfaction à ses désirs[178].
+
+[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]
+
+Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
+jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut
+renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
+ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
+à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément
+VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même
+mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier
+chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.
+
+Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de
+vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les
+antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son
+existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours
+croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le
+6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des
+événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du
+comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à
+Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
+journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
+l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
+faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien
+portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus
+mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!--«_Io son
+sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perchè non vi è più il mio
+poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].»
+
+[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]
+
+Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage
+public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:
+
+ DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
+ arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
+ raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
+ quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
+ ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad
+ vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
+ indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et
+ quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
+ parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
+ Deberi et morti nostraque nosque mones.
+
+[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
+des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes
+expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «_Vedendo quasi il
+cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo_, _così
+miserabilmente lacerato_.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit
+lui-même cette lettre.]
+
+En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
+lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine
+était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme,
+qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de
+couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
+douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale,
+sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui
+valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
+tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du
+pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de
+l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
+deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie
+adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver,
+ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
+en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des
+troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir
+des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa
+mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione
+et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée
+de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue
+d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure
+antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est
+pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce
+de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].»
+
+Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
+Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince
+fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte
+qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire
+Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a
+ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
+monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
+secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez
+fait[182].»
+
+[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
+
+[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
+
+Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service
+d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il
+pouvait continuer à lui être utile.
+
+Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte
+s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.
+
+ «Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu
+ ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de
+ telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout
+ près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo
+ était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre
+ «chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend
+ au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de
+ ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés.
+ Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes
+ qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant
+ j'essaie de me distraire[183].»
+
+[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
+
+Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les
+Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui
+avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui
+entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le
+mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est
+plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.
+
+Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du
+marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
+prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles
+qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait
+d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
+être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui
+peint bien ses sentiments intimes[184].
+
+[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p.
+77.]
+
+ «L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui
+ est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son
+ Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
+ ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
+ «quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me
+ serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait
+ dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
+ jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter
+ «qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à
+ commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de
+ l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense
+ «des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais
+ que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je
+ considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et
+ si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé.
+ Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je
+ désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le
+ «seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable
+ qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et
+ à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter
+ «quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix
+ que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette
+ considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je
+ puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui,
+ sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu
+ égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis
+ assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis
+ un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même.
+ D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui
+ cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et
+ je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout
+ «autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces
+ considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»
+
+Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils
+Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
+sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son
+aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet
+grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants
+apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même
+idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
+fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce
+que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
+le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
+toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
+mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple
+de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît
+pleine de justesse.
+
+[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
+
+[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
+
+Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en
+perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur
+de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.
+
+Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
+particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
+pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante
+protection.
+
+Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la
+présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
+dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège,
+toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au
+commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations
+auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par
+leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à
+l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.
+
+Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de
+Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le
+plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre
+l'État de l'Église.
+
+Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
+vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
+nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet
+1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse
+d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle
+jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
+les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur
+le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui
+suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
+sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
+nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
+la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait
+accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda
+puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin,
+l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché
+dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son
+beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette
+restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
+entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de
+Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons
+services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro
+avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au
+Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et
+ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
+comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
+d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais
+rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en
+possession de ce domaine.
+
+[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di
+Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]
+
+[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.]
+
+Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le
+Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société
+des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher
+Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement
+son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son
+élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer
+la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec
+Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du
+maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur
+le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre
+à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio
+par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de
+Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier
+achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules
+Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre
+de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas
+trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il
+avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le
+constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en
+mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime
+de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre
+suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour
+Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait
+laissé de profonds regrets:
+
+ «Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse
+ paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de
+ rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence
+ «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne
+ devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses
+ serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par
+ suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre
+ «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine
+ somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne
+ voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et
+ pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une
+ dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté,
+ décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car,
+ bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou
+ «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme
+ cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût
+ certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si
+ «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est
+ un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura,
+ de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai
+ «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie,
+ non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour
+ donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime
+ pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce
+ monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules
+ fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement
+ les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].»
+
+[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74.
+Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t.
+IV, p. 8, nº111.]
+
+Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous
+les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de
+Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de
+tenter auprès du puissant cardinal.
+
+La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant
+l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de
+se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer
+au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes
+inférieures et y faisait les plus affreux ravages.
+
+ «Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à
+ sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de
+ grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les
+ familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui
+ «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de
+ faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux
+ qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de
+ manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de
+ provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante
+ mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en
+ procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint
+ «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux
+ maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent
+ la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes
+ abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus,
+ «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se
+ frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre
+ peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en
+ ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents
+ «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher
+ Dieu et parer les coups «de sa justice!»
+
+[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]
+
+[Note 191: Sa fille aînée.]
+
+Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre
+lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses
+domestiques de cette maladie[192].
+
+[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]
+
+Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI,
+c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le
+commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis
+de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.
+
+Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande
+partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance
+suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il
+remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis
+Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour
+les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de
+Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier
+1523, à Andréa Piperario, il lui disait:
+
+ «J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de
+ tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de
+ «Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et
+ auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en
+ parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce
+ «tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de
+ l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai
+ sur-le-champ[194].»
+
+Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12
+février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le
+grand seigneur et l'artiste.
+
+[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.]
+
+[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p.
+238, 239.]
+
+[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.]
+
+ «Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de
+ t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux
+ des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois
+ «si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai
+ rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à
+ Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné
+ «commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de
+ m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà
+ fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau
+ qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai
+ donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi
+ qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»
+
+[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement,
+semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui
+est au Louvre.]
+
+Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que
+dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12
+avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197].
+
+ «Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé
+ quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats.
+ Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous
+ écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui,
+ j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une
+ grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis
+ les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du
+ mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez
+ plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il
+ «vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait
+ venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il
+ trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché,
+ «je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus
+ acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se
+ présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et
+ pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il
+ appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on
+ l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop
+ cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent.
+ Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente
+ ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats
+ de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le
+ cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco,
+ «parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente
+ plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître
+ Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit
+ «avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout
+ ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du
+ tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera
+ très-bien fait.»
+
+[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du
+Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p.
+105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28
+mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V,
+nº LXXX, p. 241]
+
+On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198],
+qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés
+à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,
+
+ «parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je
+ désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous
+ paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»
+
+[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est
+dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,
+sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.]
+
+Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour
+Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29
+juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée
+antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de
+Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à
+Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit,
+ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année
+suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures
+indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi
+par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.
+
+[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]
+
+[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.]
+
+Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien
+VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes
+et de tous les littérateurs.
+
+ --«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari[201], peu s'en fallut que
+ Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,
+ Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de
+ faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux
+ libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes
+ «songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de
+ talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la
+ mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda
+ sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts
+ commencèrent à renaître.»
+
+[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanché, t.
+V, p. 36.]
+
+Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui
+envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme
+son ambassadeur extraordinaire.
+
+Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était
+chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à
+Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire
+exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,
+Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du
+comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524,
+après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les
+fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée,
+la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation
+faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette
+composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain,
+l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on
+remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de
+Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].
+
+[Note 202: Vasari, _ut suprà_, p. 39.]
+
+Suivant Vasari,
+
+ «le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à
+ Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une
+ «maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour
+ lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme
+ qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du
+ «velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant
+ qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval
+ favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].»
+
+[Note 203: Vasari, p. 42.]
+
+Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même
+présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons
+volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain,
+ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules
+Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8
+de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses
+lettres datées de Rome.
+
+Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules
+Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les
+admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps
+et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses
+fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome.
+Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de
+Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons
+particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il
+contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations
+auxquelles elle était exposée depuis des siècles.
+
+ «Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être
+ presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine
+ qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements,
+ chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins
+ «qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable:
+ car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville,
+ élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après
+ ses «dessins.»
+
+[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 à 51.]
+
+[Note 205: P. 50, _ut suprà_.]
+
+Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais
+longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y
+termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.
+
+On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était
+fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette
+ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne
+crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa
+brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle
+fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait
+non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu
+pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore
+également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et
+d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.
+
+[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p.
+360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette
+cérémonie.]
+
+Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par
+l'empereur et par le marquis de Gonzague.
+
+ «Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se
+ passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de
+ toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune
+ «faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu
+ de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis
+ San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés;
+ «il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux
+ de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le
+ duc[208].»
+
+Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée
+précieux.
+
+[Note 207: Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de
+la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]
+
+[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]
+
+Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son
+maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la
+disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions,
+il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout
+le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par
+le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école
+vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du
+Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser
+au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux
+charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain
+ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne
+s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa
+lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et
+dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un
+seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé
+en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi
+d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de
+Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans
+l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de
+Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius:
+
+
+[Note 209: P. 102.]
+
+[Note 210: Liv. III, chap. VII.]
+
+ «Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est
+ extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient
+ «exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de
+ modèles pour en composer un tout «accompli.»--«Assurément, lui
+ répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.»
+
+--Platon, dans sa _République_, disait de son côté:
+
+ «Pensez--vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent
+ «dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et
+ accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un
+ semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!»
+
+[Note 211: Liv. V.]
+
+[Note 212: Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par
+le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de
+Lucques, à la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli
+Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846,
+in-12, t. III, p. 56 et suiv.]
+
+--Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant
+ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,
+mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au
+Castiglione dans la lettre précitée,
+
+ «_en suivant une certaine idée qui lui venait_ «_à l'esprit, idée
+ qui portait en soi_ «_un sentiment élevé de l'art_.»
+
+Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son
+génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à
+idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre
+de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais
+telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la
+composition, il n'est pas inférieur à son maître.
+
+Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis
+de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en
+Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il n'est
+pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque,
+n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de
+Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio,
+comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,
+Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti,
+Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les
+plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci,
+Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,
+le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami,
+l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare,
+le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le
+Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de
+ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir
+l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,
+d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a
+pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur
+apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à
+une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste
+envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection
+qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de
+l'art; non qu'elle fît naître le génie, mais elle lui permit de se
+donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce
+qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules
+II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à
+Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à
+Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à
+Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et
+Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour
+du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés
+les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces
+princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la
+postérité.
+
+Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à
+cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré
+les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et
+particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis
+un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de
+circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son
+esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté
+les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du
+puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie
+et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19
+juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus
+pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission
+avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les
+puissances chrétiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec
+empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission
+sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce
+prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son
+ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le
+Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il
+l'écrivait à sa mère[214] d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange
+et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.»
+Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il
+devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour
+cardinal.
+
+[Note 213: Lett. à sa mère, du 4 août 1524, CIX, t. Ier,
+p. 86.]
+
+[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]
+
+Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en
+Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome
+percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les
+bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les
+dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en
+reconnaît l'importance en écrivant à sa mère [215], que «l'office de
+collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les
+revenus en sont encore considérables.»
+
+[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]
+
+Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec
+une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait
+accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le
+marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours,
+reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous
+n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur
+l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du
+Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il
+suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,
+pour aller gagner la frontière d'Espagne.
+
+Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée
+à Madrid et la réception qui lui a été faite.
+
+ «Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en
+ cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans
+ la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par
+ ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser
+ la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures
+ «paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que
+ les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans
+ cette occurrence[216].»
+
+[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]
+
+Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions
+de la France. Le roi François Ier venait d'être fait prisonnier à
+Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles
+était arrivée en même temps que le comte à Madrid, et y avait causé une
+grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir
+écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de
+cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria
+Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à
+cette bataille[218].
+
+[Note 217: Même lettre, au commencement.]
+
+[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167,
+t. Ier.]
+
+Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations
+conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens
+peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur
+la captivité de François Ier, sur les conditions de sa mise en
+liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était
+alors parvenu à l'apogée de sa gloire.
+
+Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie,
+ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à
+Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence,
+chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de
+_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les
+livres d'amour de maître Lione Ébreo[219].
+
+[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario,
+XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]
+
+Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son
+_Cortegiano_, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien
+digne, par son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet
+ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée
+de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise
+les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet
+ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse
+courir des copies incomplètes et remplies de fautes[220].
+
+[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]
+
+Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de
+l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de
+Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas
+retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au
+souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer
+dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano
+Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione
+donne de sa détermination dans la préface de son _Cortegiano_, adressée
+à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva[221].
+
+[Note 221: Voy. cette préface, p. VII et suiv.]
+
+En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la
+composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression
+causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient
+laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu
+d'une solitude pleine de douleur[222].
+
+[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]
+
+Ces sentiments étaient entretenus par sa position politique: le comte
+avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne
+cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le
+rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi
+les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son
+esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les
+détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre,
+toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du
+souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations
+pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé,
+ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il
+négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner
+positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même
+confiance.
+
+Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la
+nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon,
+le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne
+s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième
+siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien
+que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce
+prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François
+Ier, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du
+connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour
+son propre compte que dans l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une
+armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les
+religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il
+livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en
+holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque,
+le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de
+personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la
+capitale du chef des fidèles.
+
+Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une
+longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre côté, il
+parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges
+et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous
+ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur
+promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans
+ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance,
+comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de
+Rome.
+
+[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV,
+XXIV, p. 147.]
+
+C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un
+pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des
+ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et
+Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel
+l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année
+1527[224].
+
+[Note 224: Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien
+et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du
+Castiglione_, t. II, p. 169-170.]
+
+Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des
+prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles
+opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de
+différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge
+catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le
+gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé
+l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les
+accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et
+les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si
+les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas
+cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de
+Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le
+Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les
+accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui
+étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été
+nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles
+n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était
+ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les
+soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de
+Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux
+évêques et aux membres du clergé romain. Le comte, tout en
+reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine
+s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur,
+prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un
+secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un
+ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas
+d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats
+impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].» Enfin, dans
+toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à
+l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre
+courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par
+ses soldats dans la capitale de la catholicité.
+
+[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du
+Castiglione_, p. 175 et suiv.]
+
+Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour
+résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait
+vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le
+gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le
+souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses
+calomnies.
+
+[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]
+
+Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du
+nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son
+estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable.
+Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et
+l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.
+
+Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227],
+à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait
+laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à
+cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.
+
+[Note 227: T. II, p. 363.]
+
+ «Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis
+ si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop
+ d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:
+
+ «Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»
+
+La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain
+pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui
+avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la
+destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa
+santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de
+Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de
+souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait
+alors cinquante ans deux mois et un jour.
+
+Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en
+éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la
+cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la
+cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.
+
+Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de
+son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref
+très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien
+adresser à sa pauvre mère.
+
+Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les
+savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à
+déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,
+à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux
+témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des
+éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228].
+
+[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.]
+
+Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après
+lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et
+déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle
+qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules
+Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville,
+avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:
+
+ BALDASSARI CASTILIONI.
+
+ MANTUANO.
+
+ Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis
+ litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido
+ Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis
+ legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae
+ res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de
+ instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V,
+ imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,
+ magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses
+ II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.
+ Anno Domini MDXXIX.
+
+Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des
+agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et
+militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans
+lesquels il trouvait les plus agréables délassements.
+
+Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des
+lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,
+comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de
+gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être
+pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture
+et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de
+cour véritablement digne de ce nom.
+
+Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur
+l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes
+les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce
+qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle,
+et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.
+
+[Note 229: Libº Iº, p. 86.]
+
+[Note 230: _Ibid._, p. 122.]
+
+ «C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans
+ broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup
+ le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur
+ consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec
+ beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles
+ n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on
+ y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas
+ lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais
+ j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement
+ «de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une
+ expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont
+ également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances
+ parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité
+ «beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression
+ musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre
+ violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La
+ voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces
+ instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une
+ connaissance suffisant.».
+
+ «...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique,
+ je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société
+ intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à
+ «faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce
+ que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui
+ l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons;
+ «d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui
+ l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la
+ foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la
+ condition obligée «de toute composition musicale doit être la
+ discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les
+ «circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour,
+ qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances,
+ et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés
+ ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement,
+ il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un
+ «homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de
+ rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au
+ milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire
+ médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante
+ des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est
+ une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se
+ plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des
+ coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis
+ répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les
+ pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui
+ avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour
+ jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux
+ pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce
+ plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de
+ rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec
+ accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans
+ le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces
+ graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir
+ divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en
+ entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient
+ ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux
+ effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus
+ grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de
+ cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez
+ faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que
+ ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de
+ ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la
+ comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien
+ plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles
+ puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux
+ variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne
+ pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les
+ oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on
+ «puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent
+ ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le
+ délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»
+
+Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du
+dessin.
+
+ «Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et
+ qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture.
+ Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on
+ considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un
+ gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens,
+ principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens
+ nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture,
+ comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang
+ des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il
+ fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la
+ peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble
+ famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été
+ nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre.
+ Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles
+ d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son
+ «nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille
+ illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres
+ dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la
+ «connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs,
+ cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de
+ son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On
+ compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles
+ illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa
+ noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles,
+ «principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des
+ sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses;
+ lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans
+ l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les
+ représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet
+ «art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de
+ l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant
+ des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par
+ «les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des
+ fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et
+ de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau
+ «composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut
+ parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de
+ louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la
+ «connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux
+ qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en
+ grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le
+ «dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en
+ «convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui
+ existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire,
+ néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la
+ beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une
+ beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a
+ dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que
+ la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses
+ «compositions.»
+
+ [Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.]
+
+ «Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo,
+ Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble,
+ dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre
+ plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»
+
+ [Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la
+ découverte du Laocoon; voir p. 82.]
+
+ «Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la
+ statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus
+ réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la
+ peinture.»
+
+ «Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues
+ sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire
+ qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer
+ longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la
+ peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la
+ peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport,
+ la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas
+ «aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister
+ encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est
+ beaucoup plus «agréable.»
+
+ «Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez
+ contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela
+ uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël.
+ Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui,
+ dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est
+ impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré
+ de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt
+ l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je
+ «conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que
+ l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire
+ que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de
+ la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les
+ membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion
+ «que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne
+ voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les
+ yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai
+ que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus
+ difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est
+ impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas;
+ mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient
+ n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de
+ suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant
+ meilleure.»
+
+ «Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge
+ de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que
+ je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle
+ «d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je
+ parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire
+ que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois,
+ il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que
+ «l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues
+ soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture
+ ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de
+ choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les
+ lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne
+ la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait
+ rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition,
+ «à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la
+ sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il
+ reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il
+ fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit
+ point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre
+ sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet,
+ il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir
+ faire les membres en raccourci et représenter «leur
+ raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la
+ ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion
+ des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des
+ lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur
+ perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou
+ moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit
+ «de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en
+ reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses
+ colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins
+ peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le
+ brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la
+ couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures,
+ «l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les
+ flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel,
+ l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés,
+ dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer
+ ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les
+ forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les
+ villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut
+ reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la
+ «peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233],
+ et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la
+ perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par
+ quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les
+ souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans
+ les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des
+ ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les
+ autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements
+ «que par les principaux citoyens.»
+
+[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº
+IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle
+le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]
+
+Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui
+abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui
+avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de
+Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le
+feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis;
+après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul
+Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe,
+l'interlocuteur du Castiglione ajoute:
+
+ «Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait
+ quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et
+ apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand
+ «mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors
+ même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que
+ de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes,
+ des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des
+ «intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide
+ à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la
+ délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout
+ «le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux.
+ Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause
+ d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant
+ à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme
+ ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas
+ peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand
+ contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier
+ cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»
+
+ «Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et
+ dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis
+ certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de
+ «plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez
+ nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»
+
+ «Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la
+ beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui
+ portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que
+ «vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième
+ partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes
+ aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez
+ comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection
+ «tient plus de place que l'impression de la «beauté.»
+
+ «--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le
+ plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la
+ beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du
+ «plaisir.»
+
+ «Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer
+ notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le
+ savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous
+ certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais,
+ par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte
+ que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont
+ vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que
+ nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun
+ «doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux
+ apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en
+ juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense
+ qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la
+ beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce
+ qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait
+ seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina
+ «Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état
+ que lui-même d'en apprécier «toute la perfection. N'avez-vous pas
+ lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi
+ beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait
+ choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure
+ d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de
+ poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par
+ celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?»
+
+On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui
+ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais
+qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au
+comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que
+le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire
+choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].
+
+[Note 234: «_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero
+la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole
+riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,
+mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si
+trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni
+giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla
+mente_. _Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben
+m'affatico d'averla_.» Recueil de Bottari, t. II, nº V, p.
+23-24.]
+
+Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le
+Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-même possédé
+quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la
+peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à
+la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de
+Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson _Traité de la peinture_ les
+principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas
+à se soumettre.
+
+En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione,
+nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit
+toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,
+de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la
+droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent
+au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent
+comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue
+maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième
+siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre
+dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui
+n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas
+satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est
+redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables
+édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute
+espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint,
+qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le
+montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en
+apprenant la mort du Castiglione: «_Io vos digo que es muerto uno de los
+mejores cavalleros del mundo_.»--«Je vous dis que la mort vient de
+frapper un des hommes les plus accomplis du monde.»
+
+[Note 235: «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non
+sodisfare al vostro.»--Lettre précitée, _ut suprà_.]
+
+[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui
+annoncer sa mort.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PIETRO ARETINO
+
+Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de
+Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever,
+malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses
+relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,
+qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui
+tiennent une si grande place dans sa vie.
+
+Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité
+qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce
+dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut
+très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à
+la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de
+l'Europe[237].»
+
+[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold
+Leclanché.]
+
+Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il,
+aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il
+jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement lié avec le
+Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce
+dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas
+infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître,
+et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour
+faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or[238].»
+
+Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de
+l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les
+artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des
+liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque
+veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est
+certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus
+grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de
+temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité,
+qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son
+amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes
+et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,
+et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin
+la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire
+des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante
+qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de
+trente années avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres
+illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra
+Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il
+Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon
+Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,
+Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.
+
+[Note 238: _Vie de l'Arétin_, par le comte Mazzuchelli. Padova,
+Comino, 1741. ln-12, p. 85.]
+
+Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses
+relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et
+les plus influents du seizième siècle.
+
+Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au
+lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est
+indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres.
+Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des
+relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a
+écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité,
+révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de
+l'auteur sur les hommes et sur les choses.
+
+Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses
+nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages
+célèbres, et les réponses qui lui sont adressées offrent les
+renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le
+lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des
+documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,
+il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances
+de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie
+donnée par le comte Mazzuchelli.
+
+Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit
+fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en
+rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre
+du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le
+tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de
+Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre
+souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de
+Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y
+resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il
+avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été
+inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était,
+dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle
+enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo.
+
+ Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor
+ possa[239].
+
+Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville,
+et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme
+diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère[240].
+
+[Note 239: Purgat., XIV, 46.]
+
+[Note 240: Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.]
+
+Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la
+subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il
+avait de bon dans l'esprit[241].
+
+[Note 241: «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è
+venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di
+àrezzo.»--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui était lui-même
+d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.]
+
+Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et
+passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il
+dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui
+lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,
+ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que
+des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses
+comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des
+citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que
+très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de
+Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,
+Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans
+doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours
+reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le
+jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, poussé par le désir de voir
+Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On
+ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on
+sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison
+d'Agostino Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs
+de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa
+plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui,
+lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII.
+
+[Note 242: _Lett. de l'Arétin_, t. Ier, p. 48.]
+
+C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël
+et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les
+autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs
+en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi,
+qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour
+orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées
+dans le sac de Rome[243].
+
+[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, nº XXXI,
+_ad nota_.]
+
+Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de
+l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches.
+On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la
+publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de
+l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et
+dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se
+réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas
+longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du
+cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de
+Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce
+prince, doué d'un grand talent pour la guerre, engagé d'abord au
+service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François
+1er, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi
+de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance
+et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome,
+obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y
+prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant
+permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était
+au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses
+amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de
+poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu
+obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta
+Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec
+lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce
+capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la
+jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo.
+
+Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra
+une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva
+toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa
+mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,
+son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni.
+
+Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise,
+et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du
+tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de
+cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et
+considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527,
+quelques mois après le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli
+par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à
+l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa
+protection.
+
+[Note 244: Il eut lieu le 27 août 1527.]
+
+Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la
+visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans
+laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage
+qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III
+(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait
+accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois
+de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant.
+Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans.
+
+Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit
+qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long
+séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les
+autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste
+maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces
+artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier
+sur l'école tienne.
+
+On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la
+plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.
+Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la
+plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le
+peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres
+ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez
+et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien
+ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette
+recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais
+dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que
+pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule
+production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla
+jusqu'à lutter avec son rival François Ier, pour s'assurer presque
+exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela
+en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg
+en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait déjà exécuté deux
+fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en
+1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé
+par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la
+considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à
+l'impératrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage
+de son livre de la _Chaste Sirène_, c'est-à-dire de ses poésies,
+composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il
+était alors éperdument épris[247].
+
+[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé:
+_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc.,
+Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y
+est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par
+Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc.
+Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: _Les
+Arts italiens en Espagne_ (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des
+monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le
+Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et
+qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le
+portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de
+comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de
+Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule
+que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que
+Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le
+diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve
+absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs
+qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le
+même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce
+serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de
+l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les
+personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe
+aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage
+très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en
+1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre
+de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Arétin_, t. Ier,
+citées par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307,
+308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale
+Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534,
+réfute complètement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens
+en Espagne_.]
+
+[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, IIº
+XXXI.]
+
+[Note 247: _Lettres de l'Arétin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.]
+
+L'impératrice le récompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se
+montrer reconnaissant, l'Arétin engagea le Titien à lui envoyer un
+tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un
+grand éloge dans la lettre qu'il écrivit à l'artiste le 30 novembre
+1537[248].
+
+[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, nº XXIV.]
+
+Vers la même époque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovère, duc
+d'Urbin, général des troupes de l'Église, de Florence et de Venise. A
+l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux
+chef-d'oeuvre[249], l'Arétin écrivit la lettre suivante à Véronica
+Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composés en
+l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.
+
+[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.]
+
+[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguené dans
+la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.]
+
+«Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demandé et que
+j'ai composé d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de même qu'il
+ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de même, aussi, je
+ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honoré. En le
+contemplant, j'appelai la nature elle-même en témoignage, et lui
+arrachai l'aveu que l'art s'était transformé en elle-même. Tout, dans ce
+portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,
+atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mêmes qui ont
+servi à le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure,
+mais découvrent la virilité de son âme. Dans le brillant de l'armure
+dont il est revêtu, on voit se réfléchir le vermillon du velours qui la
+double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les
+panaches de son casque! et comme ils sont répétés vivement dans les
+reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait
+dire que les bâtons de commandement que lui donnent l'Église, Venise et
+Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort à
+l'immortel génie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a
+frappés? César connaît bien tout le prix de cette vivante peinture, lui
+qui, la voyant à Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des
+victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalité. Lisez donc ce
+sonnet, avec un autre, à la louange de la duchesse d'Urbin, et louez
+surtout ici le désir qui m'anime de célébrer ces grands personnages,
+plutôt que le style de mes faibles vers.
+
+ «Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte
+ Rassémbro d'Alessandro il volto e 'l petto,
+ Non fisse già di pellegrin subietto
+ L'alto vigor che l'anima comparte;
+ Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte
+ Fuor mostra ogni invisibile concetto:
+ Però 'l gran duca nel dipinto aspetto
+ Scuopre le palme entro al suo core sparte.
+ Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,
+ L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,
+ Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.
+ Nel busto armato e nelle braecia pronte
+ Arde il valor che guarda dal periglio.
+ Italia sacra a sue virtuti conte.
+
+ L'union de' colori, che lo stile
+ Di Tiziano ha distesi, esprime fora
+ La concordia che regge Lionora
+ Le ministre del spirito gentile.
+ Seco siede modestia in atti umile,
+ Onesta nel suo abito dimora,
+ Vergogna il petto e il crin le vela e onora,
+ Le affigge amor il guardo signorile.
+ Pudicizia e Beltà, nimiche eterne,
+ Le spazian nel semblante, et fra le ciglia
+ Il tuono delle grazie si discerne.
+ Prudenza il valor suo guarda e consiglia
+ Nel bel tacer; l'altri virtuti interne
+ L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].»
+
+[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, nº XXIX.]
+
+Il est probable que ces sonnets valurent à leur auteur quelques-uns de
+ces présents qu'il ne dédaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui
+étaient pas offerts.
+
+Plus d'une fois, l'Arétin servit d'intermédiaire entre le Titien et les
+amateurs qui désiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme
+aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les
+faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est à sa recommandation, que le
+Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme
+fort riche, un tableau de la naissance de Jésus-Christ, qu'il attendait
+depuis longtemps[252]. D'un autre côté, nous voyons, par une lettre
+adressée, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit
+cadeau d'un tableau de son ami, représentant saint Jean tenant un agneau
+dans ses bras, tableau dont il vante la beauté[253].
+
+[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, nº XXX.]
+
+[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, nº
+XXVIII.]
+
+S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'école vénitienne, on
+pourrait croire que les éloges que l'Arétin prodigue aux oeuvres de
+l'artiste ont été dictés par l'amitié qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on
+voit, à l'église Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre
+de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n'a fait
+que rendre hommage à la vérité, en comparant cette composition aux
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possède l'Italie. Dans la
+lettre qu'il écrivait à ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur
+Tribolo, son ami[254], après l'avoir remercié d'un groupe du Christ
+mort, entre les bras de sa mère, que le sculpteur avait exécuté à son
+intention, il ajoute:...«A la vue du martyre de saint Pierre, vous et
+Benvenuto Cellini, vous avez été frappés de stupeur, et vous avez
+compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,
+imprimées sur le front et dans l'expression du saint renversé par terre.
+Vous vous êtes émerveillés du froid et de la couleur livide qui se
+montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrémités du corps, et
+vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise à la vue du disciple
+qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lâcheté mêlé à la
+pâleur que donne la frayeur. En vérité, vous avez raison de dire que ce
+tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe
+d'anges dans l'air! Comme ils se détachent bien des arbres, qui ornent
+la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que
+le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts
+d'herbes!»--Ces éloges n'ont rien d'exagéré: Vasari, qui avait vu ce
+chef-d'oeuvre quelques années après qu'il venait d'être fini, dit que
+jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achevé
+et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands
+maîtres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un défaut_; et l'abbé Lanzi,
+qui préfère, comme Vasari, l'école florentine à celle de Venise,
+reconnaît que «le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de
+saint Antoine, à l'école de ce saint à Padoue, sont des scènes tellement
+émouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver
+une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou
+plus attendrissante par l'air de la victime[256].» Suivant Vasari, le
+doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit
+allouer, dans la salle du grand conseil, l'exécution de la déroute de
+Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie
+au milieu d'une effroyable tempête. Cette composition, entièrement
+d'après nature, était regardée, au dire du même auteur, comme la
+meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.
+Malheureusement ce chef-d'oeuvre a péri en 1576, dans l'incendie du
+palais de Saint-Marc.
+
+[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, nº XXIII.]
+
+[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.]
+
+[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.]
+
+Le Titien consultait surtout l'Arétin sur l'effet de ses tableaux: nous
+en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du
+6 juillet 1543, que l'Arétin lui écrit au sujet du portrait de la fille
+de Robert Strozzi[257]. «J'ai vu, compère, le portrait que vous avez
+fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent
+gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que
+si j'étais peintre, je serais désespéré, bien qu'en voyant votre
+tableau, il me fallût comprendre la cause de mon désespoir. Il est bien
+vrai que votre pinceau a réservé ses chefs-d'oeuvre pour votre verte
+vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,
+j'affirme, dans toute la sincérité de ma conscience, qu'il est difficile
+d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mérite
+d'être préféré à toutes les autres productions de la peinture:
+tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,
+bien que l'art nous force à reconnaître qu'elle n'est pas vivante. Je
+voudrais louer le petit chien caressé par la jeune fille, si la vivacité
+de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant
+que l'étonnement que me cause cette peinture m'ôte la parole et me ferme
+la bouche[259].»
+
+[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, nº XXIX.]
+
+[Note 258: Le Titien, étant né à Cadore en 1477, avait, en 1543,
+soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait naître en 1480,
+mais il est victorieusement réfuté par Ticozzi, _Vite dei pittori
+Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.]
+
+[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau
+était, de son temps, à Rome, dans le palais des ducs Strozzi.]
+
+C'est à cette époque que l'Arétin fit un voyage à Vérone, et dans
+d'autres villes des États vénitiens, pour présenter ses hommages à
+Charles-Quint. On connaît l'accueil que lui fit ce prince: aussitôt
+qu'il l'eut aperçu, il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite et
+s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé à son logement,
+l'empereur le retint pendant qu'il expédiait ses affaires: l'Arétin
+profita de cette occasion pour lui réciter le poëme qu'il avait composé
+à sa louange[260].
+
+[Note 260: _Vie de l'Arétin_, p. 56.--_Lettres de l'Arétin_, t. II,
+36, 37, 40.]
+
+Ces honneurs ne l'empêchaient pas de regretter Venise, sa patrie
+d'adoption: il écrivait de Vérone, en juillet 1543, à son ami Titien?
+«Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitôt son
+arrivée ici, après m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir
+salué de votre part, s'est informé, dans le désir de vous tranquilliser,
+des motifs qui avaient pu, à la persuasion du duc, me décider à quitter
+le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'étonnant que vous ne puissiez
+le croire, lorsque je doute encore moi-même de ne pas être dans la ville
+que j'admire? Aussi, je répondis au chevalier qui me rapportait vos
+paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,
+lui? C'est une vérité, frère, que j'ai une idée de voir le grand canal,
+et je ne mets pas une fois le pied à l'étrier sans regretter le repos
+que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user
+ses vêtements et dépenser son argent que de monter à cheval: aussi, que
+je m'échappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je
+laisse les empereurs à leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,
+je n'abandonnerai ma retraite aussi à la légère. Au prix de la noble, de
+la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent
+des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, dès que j'aurai baisé
+les genoux de César, je rentrerai dans ma patrie de prédilection, en
+prêtant le serment solennel de n'en plus sortir[262].»
+
+[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.]
+
+[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, nº XXXII.]
+
+Il revint effectivement à Venise, peu de temps après, comblé des
+présents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une
+fièvre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'année 1544. C'est à
+cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, dédiés au
+duc d'Urbin et intitulés: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla
+quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263].
+
+[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il
+existe un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque impériale.]
+
+Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fièvre; et une lettre
+adressée à son ami Titien, en mai 1544[264], en même temps qu'elle peint
+ses souffrances, nous présente un magnifique tableau du grand canal, et
+fait une admirable description du coucher du soleil à Venise.
+
+[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, nº XXXVI.]
+
+«Aujourd'hui, mon cher compère, ayant fait violence à mes habitudes en
+soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse
+fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me
+levai de table, rassasié de ce désespoir qui ne m'avait pas quitté
+depuis que je m'y étais assis; alors, m'appuyant les bras sur la
+balustrade de la corniche de la fenêtre, et laissant pencher ma poitrine
+et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me
+mis à regarder l'admirable spectacle que présentait la réunion
+innombrable des barques qui, remplies d'étrangers non moins que de
+Vénitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le
+grand canal lui-même, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A
+peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montées par
+un nombre égal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les
+flots, que je pris beaucoup de plaisir à voir la foule qui, pour jouir
+du spectacle de la régate, s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur la
+rive des Camerlingues, à la Poissonnerie, sur le passage de
+Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les
+rassemblements qui s'étaient formés de côté et d'autre s'en retournaient
+à leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,
+comme un homme que la tristesse rend insupportable à lui-même et qui ne
+sait quel emploi faire de son esprit et de ses pensées, je reporte mes
+regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le créa, ne fut
+jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumières.
+En effet, la perspective aérienne était telle que voudraient pouvoir la
+représenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas
+être vos égaux, ainsi que vous allez le voir par mon récit. D'abord, les
+bâtiments, bien que construits en véritables pierres, paraissaient d'une
+matière artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperçus vif et pur à
+certaines places, et trouble et terne à d'autres. Considérez encore le
+merveilleux spectacle que me donnèrent les nuages formés d'une vapeur
+condensée: dans la principale échappée de vue, ils paraissaient
+suspendus au milieu des édifices dont ils rasaient les toits, et ils
+s'étendaient ainsi jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'horizon; tandis
+que, sur la droite, l'air était comme chargé d'une épaisse fumée qui se
+répandait en flocons noirâtres. Mais je fus surtout émerveillé des
+diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochés
+brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus éloignés
+étaient empourprés d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec
+quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et
+les éloignait des palais, de la même manière que le Titien les repousse
+et les fait paraître éloignés dans ses paysages! Dans certaines parties,
+on voyait apparaître un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,
+réellement composé par le caprice de la nature, cette maîtresse des
+maîtres. Par l'opposition des lumières et des ombres, elle présentait en
+relief ce qui demandait à être vu en relief, et dans un fond obscur ce
+qui exigeait une dégradation dans les teintes. Je fus tellement frappé
+de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de
+l'intelligence de votre esprit, je m'écriai trois ou quatre fois: O
+Titien, où es tu? En vérité, si vous aviez peint ce que je vous décris,
+vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,
+lorsqu'ayant contemplé ce que je viens de vous raconter, j'en conservai
+le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette
+merveilleuse peinture.»
+
+En lisant cette admirable description, on voit que l'Arétin, ami du plus
+grand des peintres coloristes, savait lui-même apprécier en artiste les
+grands effets des ombres et des lumières. Il avait dû sans doute à son
+intimité avec le Titien de perfectionner son goût et d'apprendre à
+connaître l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs
+demi-teintes et leurs dégradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,
+quoiqu'il paraisse avoir préféré l'école coloriste du Titien à toutes
+les autres, il ne parle jamais de Raphaël ou de Michel-Ange qu'avec les
+plus grands éloges, et il admirait ces deux grands maîtres à l'égal du
+Titien. Aussi, malgré les exagérations souvent ampoulées de ses
+louanges, les jugements qu'il a portés des principales oeuvres des
+artistes de son temps ont été depuis confirmés par les critiques les
+plus accrédités et les plus célèbres.
+
+Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empêcher
+ses ennemis de l'accuser d'avoir apporté peu de soin aux peintures dont
+il avait été chargé pour le palais ducal. Une lettre de l'Arétin, de
+février 1545, en nous révélant cette circonstance, nous apprend aussi
+que la sérénissime république lui avait rendu complètement justice, en
+repoussant cette calomnie. On sait qu'après la mort de Gian. Bellini, le
+Titien, ayant achevé dans la salle du grand conseil le tableau dans
+lequel Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc,
+fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la
+gorge, le sénat le récompensa en lui accordant, dans l'entrepôt des
+Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel était de
+trois cents ducats. L'obligation imposée à cet office était de faire, à
+chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus
+seulement. Ce portrait était ensuite exposé dans une salle publique du
+palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges
+Loredano, Grimani, Andréa Gritti, son protecteur; Pietro Landi,
+Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise, et Venerio[266]. Il excellait
+dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpassé ni
+même égalé. Il fit, en 1545, pour l'évêque Paul Jove, ami de l'Arétin et
+le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prélat devait
+placer dans la collection des portraits qu'il possédait de la main des
+plus fameux artistes[267].
+
+[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.]
+
+[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.]
+
+[Note 267: Bottari, t. III, p. 128, nº XLII.]
+
+En répondant à la lettre par laquelle l'Arétin lui annonçait l'envoi de
+ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
+esquisse coloriée de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
+collection de portraits[268].
+
+[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, nº LXXIII.--Le duc Cosme
+fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
+dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.]
+
+Cette même année, le Titien se rendit à Rome, qu'il n'avait pas encore
+visitée, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
+duc Ottaviano Farnèse. Pendant son séjour, dit Vasari[269] il fut comblé
+de présents par le pape et ses neveux. L'Arétin lui écrivit à cette
+occasion, en octobre 1545[270], pour le féliciter de cette réception, et
+le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
+qui avait quitté Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
+au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir à
+Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de
+Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Arétin savait admirer les
+grands dessinateurs à l'égal des grands coloristes.--«Que vous
+regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a poussé à
+visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
+facilement; mais, si vous êtes émerveillé en la voyant telle qu'elle est
+aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue à l'époque où je
+l'ai quittée?
+
+[Note 269: T. IX, p. 214.]
+
+[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, nº LIII.]
+
+Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
+semblable à un prince illustre revenu de l'exil: les révolutions
+troublent son gouvernement et le détournent de faire le bien; et
+néanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient à réparer le
+mal. Il me semble que j'ai encore un mois à attendre que vous soyez
+revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
+antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
+sur elles en beauté, ou si sa valeur est inférieure; et en quoi Raphaël
+s'éloigne de ce grand maître ou le surpasse dans sa manière de peindre.
+J'aurai plaisir à raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
+Bramante, à Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
+sculpteurs. Fixez bien dans votre mémoire le faire de chaque peintre
+fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
+attention les médailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
+vous-même les figures du compère Sansovino avec les statues des artistes
+qui ont la prétention d'être ses émules, et qui sont blâmés avec raison
+de cette présomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
+et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
+de la sculpture; et, surtout, arrêtez-vous devant les oeuvres de Perino
+del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
+souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
+de la chapelle Sixtine, à ce point que vous perdiez l'esprit de retour,
+de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
+Sansovino.».
+
+Le Titien réussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit à
+Rome, qu'on aurait pu appliquer à cette peinture les vers du Dante:
+
+ Dinanzi a noi pareva si verace
+ Quivi intagliato in un atto soave,
+ Che non sembiava imagine che tace:
+ Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271].
+
+Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
+Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant été mis au soleil afin qu'il
+prît mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
+était vivante, s'inclinait, se découvrait et saluait, de la même manière
+qu'il aurait fait, s'il eût été devant le pontife en personne.
+
+[Note 271: Purgat. 40.]
+
+[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san
+Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, nº CLIII.]
+
+Il est certain que la beauté de cette oeuvre attira sur le Titien les
+bonnes grâces de tous les Farnèse et de Paul III, en particulier. Aussi
+Fra Sebastiano, qui était en possession de l'office del Piombo, étant
+venu à mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
+lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir à Rome. Mais le
+digne artiste refusa cet honneur et ce profit, préférant rester dans sa
+chère Venise pour continuer à y vivre au milieu de ses amis, avec
+l'independance que comportait la sérénissime république; laquelle,
+pourvu qu'on ne s'occupât pas de ses affaires, souffrait volontiers
+l'opposition que l'on pouvait faire aux autres États. L'Arétin félicite
+son ami d'avoir pris cette résolution, et il le loue fort de donner à
+Venise la préférence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
+à abandonner son habit laïque pour endosser le vêtement; ecclésiastique
+que devait porter _il frate del Piombo_[273].
+
+[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, nº XXXIII.]
+
+Le séjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
+Leoni, dans une lettré au Montemazzano, peintre véronais, élève de Paul
+Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-même, pendant que
+dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
+peinture, qu'après avoir été à Rome, il avait grandement amélioré sa
+manière: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
+la vivacité du coloris, la beauté de la composition ou la fidélité de
+l'imitation, toutes qualités nécessaires à un peintre, on les trouve
+réunies dans cette ville, au plus haut degré d'excellence et de
+perfection [274].
+
+[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, nº XI.]
+
+C'est après son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
+roi d'Angleterre et de son fils, que l'Arétin le pria de terminer, pour
+être utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons
+trouvé aucune explication sur la circonstance à laquelle ce passage fait
+allusion.
+
+[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, nº LIX.]
+
+En décembre 1547, le Titien fut appelé en Allemagne, à la cour de
+Charles-Quint, qui voulait que l'artiste fît de nouveau son portrait.
+L'Arétin lui écrivit pour l'engager à accepter cette invitation, le
+féliciter d'avoir inspiré à ce grand souverain une si haute estime, et
+le charger de ses hommages pour ce prince[276].
+
+[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, nº LXI.]
+
+Mais il paraît que l'artiste ne se mit pas en route immédiatement: il
+voulut finir, pour son ami, la répétition' d'un Christ qu'il destinait à
+l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Noël 1547:
+elle excita l'admiration de l'Arétin au plus haut degré; il l'en
+remercia par la lettre suivante:
+
+«La copie de ce Christ, vivant et vrai, destiné à l'empereur, que vous
+m'avez envoyée le matin de Noël, est le présent le plus précieux qu'un
+roi pourrait donner pour récompense à celui auquel il voudrait témoigner
+toute sa bienveillance. D'épines est la couronne qui enserre sa tête, et
+c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
+flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
+cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
+pinceau ne les a représentés livides et enflés. La douleur imprimée sur
+la figure de Jésus excite au repentir tout chrétien qui admire les bras
+coupés par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
+supplice du roseau placé dans sa main droite, apprendra à devenir
+humble; et nul ne conservera en soi-même le moindre sentiment de haine
+ou de rancune, en voyant la résignation et la grâce qui ornent son
+visage. Aussi, ma chambre à coucher ne paraît plus un lieu mondain, mais
+un temple consacré à Dieu: tellement que je suis disposé à convertir mes
+plaisirs en prières et ma luxure en chasteté.--J'en rends grâce à votre
+talent et à votre courtoisie[277].»
+
+[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, nº LXII.]
+
+L'Arétin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
+l'excès de son ravissement, il écrivit ce petit billet au Sansovino:
+
+«Messer Iacopo, que j'aime comme un frère, venez voir le Christ que le
+Titien m'a donné, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
+pourrons, la louange et l'honneur étant l'aliment du génie et des arts,
+combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand maître
+[278].»
+
+[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, nº LXIII.]
+
+D'après la description de l'Arétin, ce tableau paraît avoir beaucoup de
+ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
+même; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
+rien d'exagéré dans l'admiration qu'il inspirait à l'Arétin. Le buste de
+Tibère, que l'on aperçoit au-dessus de la porte du Prétoire, est une
+réminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirés à Rome; et
+l'on voit, à la pureté du dessin du Christ et des soldats romains qui le
+frappent et le torturent, que l'artiste avait profité de son séjour
+dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Quel
+devait être l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte à
+l'époque où, venant d'être achevé, il brillait de tout l'éclat des
+couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais existé! L'Arétin avait
+donc raison de se glorifier et de se réjouir de posséder un tel
+chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, après avoir fait remarquer que le
+talent d'un peintre consiste principalement à savoir disposer les
+formes, de manière à montrer la perfection de la nature, ajoute: «C'est
+en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans égal, non pas
+seulement à la manière que le monde croit, mais de telle sorte que,
+réunissant la perfection du dessin à la vivacité du coloris, ses
+compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].»
+
+[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, nº XLI.]
+
+Le Titien partit pour l'Allemagne, après avoir terminé la copie qu'il
+avait donnée à son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
+écrite en avril 1548, qu'à cette époque il était arrivé à la cour de
+Charles-Quint. L'Arétin se plaint de n'avoir reçu qu'une seule lettre de
+lui, et l'engage à ne pas se laisser aller à l'orgueil que pourrait lui
+inspirer la réception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en
+accusant réception d'une seconde lettre de son ami[281].
+
+[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, nº LXVI.]
+
+[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, nº LXVIII.]
+
+L'Espagne possède un grand nombre de tableaux de premier ordre du
+Titien; quelques-uns d'eux sont indiqués dans sa vie par Vasari. Raphaël
+Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
+fait, dans une lettre adressée à don Antonio Pons, la description des
+oeuvres de ce maître, qu'il admira dans ces collections. Il fait
+remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, exécutées par le
+Titien, à Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mérite de celles
+qu'il avait faites sous le règne de Charles-Quint[282].
+
+[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, nº
+XI.]
+
+C'est après son retour à Venise qu'il fit le portrait de l'une des
+maîtresses de G. Battista Castaldi, un des généraux de Charles-Quint et
+protecteur de l'Arétin, qui lui a écrit un grand nombre de lettres[283].
+Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: «Illustre
+seigneur, par les dernières lettres si aimables et si chères que vous
+m'avez adressées, j'ai appris le grand désir qu'a votre seigneurie de
+posséder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volonté,
+très-disposée à vous complaire, voudrait vous témoigner, par quelque
+effet signalé, que le seigneur Castaldi est mieux traité que tant et
+tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus précieux, j'ai
+résolu de lui envoyer le portrait d'une de ses maîtresses que j'ai en ma
+possession. Maintenant, que le goût exercé de votre seigneurie juge de
+la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plaît
+et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].»
+
+[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, nº I.]
+
+[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, nº XIV.]
+
+Le Titien ne resta pas longtemps à Venise; il repartit, en 1550, pour
+aller rejoindre à Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
+voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
+le représentât dans sa vieillesse[285]. Après son arrivée dans cette
+ville, il rendit compte à l'Arétin, par une lettre du 11 novembre 1550,
+de sa première entrevue avec l'empereur: «Seigneur Pietro, compère
+vénéré, je vous ai écrit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
+vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner à Sa
+Majesté. Le jour qui suivit son départ, je fus mandé par elle: après les
+compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examiné les peintures que je lui
+avais apportées, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
+lettre. Je lui répondis affirmativement, et je la lui présentai.
+L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manière à ce
+que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
+seigneurs qui étaient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
+frère, je vous ai rendu le service que l'on rend à un véritable ami,
+ainsi que vous l'êtes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
+craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
+un jour sans parler avec moi du divin Arétin, parce qu'il vous aime
+beaucoup, et il dit qu'il veut être votre agent auprès de Sa Majesté. Je
+lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possédez est
+à tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vêtements que vous avez
+sur le dos, et que vous êtes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
+vérité, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquiétude, et
+conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
+de ma part[286].»
+
+L'Arétin lui répondit immédiatement: il le félicite de la réception que
+l'empereur lui a faite; mais il se félicite plus encore lui-même de
+l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
+qu'il lui avait adressées. «Qui n'éprouverait la plus grande consolation
+en apprenant avec quelle bienveillance, aussitôt qu'elle vous aperçut,
+Sa Majesté vous demanda des nouvelles de ma santé, et si vous, lui
+apportiez des lettres de moi; ajoutant, après avoir lu lentement et à
+haute voix ce que je lui avais humblement écrit, qu'elle me répondrait
+sous peu; disant cela en présence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
+d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grâces à
+Dieu du fond de mon âme, car cette faveur vient de sa bienveillance et
+nullement du mérite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
+davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'à nous
+deux nous ne faisons qu'un[287].»
+
+[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.]
+
+[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVII.]
+
+[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, nº LXXX.]
+
+Le Titien, après son retour à Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
+de Francesco Vargas, pria l'Arétin de composer un sonnet à la louange
+de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
+peintre que du personnage[288]:
+
+ Questo è il Varga dipinto e naturale;
+ Egli é si vivo in la nobil figura,
+ Ch' a Tiziano par che dice la natura:
+ L'almo tuo stile più elle il mio fiato vale:
+ In carne io l'ho partorito mortale,
+ Tu procreato divino in pittura,
+ Il da te fatto la sorte non cura,
+ Il di me nato il fin teme fatale.
+ L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi
+ Accolti in l'arte, e ch'il mira compende
+ Cio che allo invece di César conviensi.
+ Nel guardo suo certa virtu risplende,
+ Che con l'ardor di desiderj intensi,
+ Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.
+
+[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n» LXXXV.]
+
+Telles furent les relations de l'Arétin avec l'illustre chef de l'école
+vénitienne; et l'on voit quelle intimité régnait entre eux: cette
+intimité ne fut pas moins grande avec le Sansovino.
+
+Cet artiste, né à Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
+leçons d'Andréa Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
+Vasari fait remarquer qu'une étroite amitié l'avait uni dans son enfance
+avec Andréa del Sarto, et que cette amitié fut très-utile à l'un et à
+l'autre[289]. Il avait été appelé à Rome par Giuliano di San-Gallo,
+architecte de Jules II, et il y avait exécuté de nombreux travaux. C'est
+là qu'il avait connu l'Arétin, et qu'il s'était lié avec lui, comme Fra
+Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
+prouve, en passant, que l'Arétin n'était pas d'un caractère aussi
+difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
+Après le sac de Rome, le 27 août 1527, par les troupes du connétable de
+Bourbon, le Sansovino parvint à s'échapper, et, après avoir passé
+quelque temps à Florence, il résolut d'aller se fixer à Venise. L'amitié
+qui l'unissait à l'Arétin fut-elle la cause déterminante de cette
+résolution? On serait tenté de le croire, si l'on réfléchit qu'il passa
+le reste de sa vie dans son intimité et celle du Titien, sans qu'aucun
+nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
+établi à Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
+l'exemple de l'Arétin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
+plusieurs cardinaux le pressèrent de revenir à Rome, où le pape Paul III
+lui offrait des travaux considérables. Mais il refusa, pour ne pas
+s'éloigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Arétin loua
+fort sa résolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
+énumération de tous les travaux exécutés par le Sansovino jusqu'à cette
+époque, soit à Rome, soit à Florence, soit à Venise.» Il ne me paraît
+pas étonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
+apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-même vous tourmentent de
+leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez à Rome,
+afin de la décorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
+mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez à quitter le nid
+où vous êtes en sûreté pour affronter le péril, abandonnant les
+sénateurs vénitiens pour les prélats courtisans. Mais on doit toutefois
+leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous êtes
+capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
+ne contemplent jamais l'église des Florentins que vous avez bâtie sur le
+Tibre, au grand étonnement de Raphaël d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
+de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du côté de San
+Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
+cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
+l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
+qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus placé dans les
+jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculptées ou jetées en
+bronze. Mais ils resteront privés de votre présence, parce que votre
+génie a trouvé un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
+embellissez chaque jour des créations de votre ciseau et de votre
+intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
+soutenir l'église (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est émerveillé à la
+vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stupéfait
+de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'étonne de
+voir l'oeuvre dorique placée sur le soubassement ionique de l'édifice
+commencé en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
+Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
+Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mère du Christ, qui offre la
+couronne au protecteur de cette ville[291].»
+
+[Note 289: T. IX, p. 264.]
+
+[Note 290: Maintenant à la galerie de Florence.]
+
+[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, nº
+XVI.]
+
+Cette lettre contribua sans doute à affermir le Sansovino dans sa
+résolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
+temps après, une proposition singulière qui lui fut faite par ses
+anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reçut de la république de
+Florence, qui venait de chasser les Médicis, après le meurtre du duc
+Alexandre, assassiné le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
+de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
+prenait le nom de libérateur de la patrie. Comme l'artiste résistait à
+cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
+reçues des Médicis dans sa jeunesse, un des conjurés, connaissant
+l'empire que le Titien exerçait sur le sculpteur, lui écrivit, pour le
+prier d'engager son ami à ne pas refuser cette grâce à sa patrie. Mais
+il ne paraît pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
+propositions[292].
+
+[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, nº LXVI.]
+
+Nous avons dit[293] que l'Arétin avait fait sculpter par le Sansovino le
+buste du capitaine Jean de Médicis dont le Titien avait peint le
+portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut exécuté: par une lettre écrite
+dans le mois de mai de cette année, il lui recommande de rajeunir le
+portrait du Titien, qui avait donné à la figure de Jean de Médicis l'air
+d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
+était mort à l'âge de vingt-huit ans[294].
+
+[Note 293: P. 217.]
+
+[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, nº XLVI.]
+
+La faveur dont le Sansovino jouissait auprès du doge, des procurateurs
+de Saint-Marc et du sénat vénitien, ne purent empêcher l'envie de
+s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
+été chargé des travaux de la bibliothèque de Saint-Marc. En 1545, cette
+entreprise touchait à sa fin, puisqu'il ne restait plus à faire que la
+voûte de la partie occupée par les procuraties de Saint-Marc. Cette
+voûte, à peine achevée s'écroula, soit que l'architecte eût mal calculé
+la résistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Arétin
+dans une lettre écrite au Titien, à cette occasion[295] que cet accident
+eût été causé par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
+bruit des détonations de l'artillerie que l'on avait tirée pour saluer
+l'arrivée de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
+qualité d'architecte, fut considéré comme responsable de cet accident:
+il fut mis en prison par ordre du sénat, et condamné à une forte amende.
+Mais ses amis ne l'abandonnèrent point. Le Titien, l'ami du doge et du
+patriarche Grimani, l'Arétin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
+de Mendoza, sollicitèrent son élargissement et obtinrent que le sénat
+revînt sur sa première décision. Le Sansovino fut rendu à la liberté,
+réintégré dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, payé pour rétablir
+la voûte, et, par conséquent, exempté de l'amende à laquelle il avait
+été d'abord condamné[296].
+
+[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, nº LVIII.]
+
+[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, nº XV, p. 60, une
+lettre de Francesco Sansovino fils à Lione Lioni, sur les travaux du
+palais Saint-Marc.]
+
+L'Arétin, qui s'était vivement affligé avec le Titien du malheur arrivé
+à leur ami commun, fut le premier à le féliciter de la justice qui lui
+avait été rendue. Le Bembo, alors cardinal et fixé à Rome, mais qui
+avait habité longtemps Venise, où il avait vécu dans l'intimité du
+Sansovino, du Titien et de l'Arétin, n'était pas resté étranger à la
+décision favorable du sénat vénitien. Aussi, le Sansovino
+s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
+l'achèvement de la bibliothèque de Saint-Marc, en l'assurant que ses
+envieux avaient exagéré beaucoup l'importance de l'accident qui était
+arrivé à la voûte en construction[297].
+
+[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, nº LV.]
+
+Comme Titien, le Sansovino donnait souvent à l'Arétin quelques-unes de
+ses oeuvres, que celui-ci offrait à des personnages puissants de cette
+époque, pour se procurer leurs bonnes grâces. En 1552, il lui avait
+donné un grand bas-relief, représentant le Christ mort entre les bras de
+sa mère; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui
+conseillait de le conserver précieusement: il eu fit néanmoins cadeau à
+Vittoria Farnèse, nièce du pape Paul III. Dès que cette oeuvre parvint à
+Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de
+Michel-Ange lui-même[298].
+
+Suivant Vasari, peu suspect de partialité en faveur des artistes
+vénitiens, «les connaisseurs disaient que Sansovino était, en général,
+inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.
+En effet, la beauté des draperies, des têtes de femmes et des enfants
+sculptés par Iacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies
+sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses
+enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses
+têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien
+ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de
+ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefs[299].»
+
+[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, nº LXXXIII.]
+
+[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. Léopold Leclanché.]
+
+Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrière jusqu'aux dernières
+limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva
+toutes ses facultés jusqu'à la fin. Il mourut à Venise le 2 novembre
+1570, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, treize années après l'Arétin,
+laissant le Titien survivre seul à cette longue intimité qui les avait
+unis tous les trois pendant plus de trente années. Le Titien avait
+pleuré la mort de l'Arétin, et l'on raconte que, pour adoucir sa
+douleur, il quitta Venise et fit un voyage à Cadore, son pays
+natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets à la perte du Sansovino,
+car l'âge n'avait rien enlevé à la vivacité de ses sentiments.
+
+[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du
+Titien.]
+
+Ce fut la gloire de Venise d'avoir attiré dans ses murs, par
+l'indépendance dont on y jouissait, et par les encouragements éclairés
+que sa noblesse donnait aux arts, les maîtres les plus éminents de cette
+époque, Michel-Ange seul excepté. C'est ainsi qu'avec le Titien et le
+Sansovino, on y vit briller presqu'en même temps, le Giorgione, Paris
+Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Paul Veronèse, et
+l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commencée par le
+Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.
+
+Après le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les
+artistes de cette époque, celui avec lequel l'Arétin conserva pendant
+toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.
+
+Cet artiste, graveur en médailles, fondeur et sculpteur, d'un grand
+talent, était natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de
+parenté avec celle de l'Arétin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours
+avec une cordialité particulière, l'appelant son fils et lui témoignant
+un intérêt qui ne se démentit jamais, même dans des circonstances où
+Lione mit sa protection à de difficiles épreuves.
+
+Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre à Lione, ne donne aucuns
+détails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione écrivait
+à l'Arétin le 23 avril 1537, qu'à cette époque, il devait, aux
+recommandations de ce protecteur puissant, d'être employé à Padoue et à
+Venise comme graveur en médailles Il s'excusait de n'avoir pas encore
+terminé la médaille de la duchesse de Salerne, que l'Arétin lui avait
+commandée, et se mettait à la disposition de Bernardo Tasso, le père du
+Tasse. Enfin, il était déjà fort répandu dans la haute société de Venise
+et de Padoue, car il explique à l'Arétin qu'il lui écrit de la maison de
+messere Giorgio, secrétaire de la duchesse, qu'il avait suivie à Padoue.
+On voit aussi qu'il devait à l'amitié de l'Arétin d'être bien avec
+Francesco Marcolino, Niccolò et Ambrogio, et les autres personnages avec
+lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimité.
+
+[Note 301: T. 9.]
+
+Lione ne démentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels
+d'Arezzo[302]: il était emporté, querelleur, vindicatif et, de plus,
+très-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'étant rendu de
+Venise à Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, reçut
+de cet ami des artistes un prix très-élève de l'ébauche qu'il lui avait
+présentée. Cette générosité excita la colère du fougueux Lione, qui
+était alors occupé à faire le coin destiné à frapper la médaille de la
+tête de Bembo, devenu cardinal.
+
+[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.]
+
+[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer à un
+buste ou à un bas-relief, ou même à une médaille.]
+
+A cette occasion, l'Arétin lui écrivit, le 25 mai 1537, la lettre
+suivante[304]:
+
+«Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni doué de talent, si vous
+n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et
+ensuite. Jouer ou blâmer à propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si
+largement payé, comme on peut le dire, Débauche de son portrait, vous
+devez vous réjouir, parce que, comme il est la bonté en personne et doué
+du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rémunérer aussi
+largement le coin de votre médaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi
+libérale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de
+Benvenuto, lui tenir compte des deux années qu'il a mises à venir le
+trouver de Rome à Padoue, et faire éclater l'amour qu'il lui porte. Vous
+feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est gravée sa
+tête, avec l'empreinte que vous en avez tirée, afin de voir ce qu'il en
+dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une réunion de
+connaisseurs qui en sont émerveillés: ils rendront justice à votre
+travail, et je ne puis croire que le Bembo manque à son honneur et s'y
+connaisse assez peu pour ne pas remarquer la différence. Il est bien
+vrai, toutefois, que l'amitié qui a vieilli avec la personne qui en est
+l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empêche de bien juger
+des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas être soumise à sa seule
+appréciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et à
+lui et à ceux qui auront plaisir à la voir, et réserver votre colère
+pour les besoins. Voici tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, en
+réponse au conseil que vous me demandiez.»
+
+[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, nº XXI.]
+
+Nous ignorons si la tête du Bembo, gravée par Lione, l'emporte
+effectivement sur celle dessinée par Benvenuto Cellini: toutefois, les
+autres médailles que l'artiste d'Arezzo a exécutées donnent la plus
+haute idée de son talent, et lui assignent une place très-distinguée
+parmi les graveurs en médailles de cette époque.
+
+Lione ne resta pas longtemps à Venise. Entraîné par le désir de voir
+Rome, il ne tarda pas à s'y rendre et fut bientôt recherché, grâce à son
+talent, non moins qu'à la toute-puissante recommandation de son redouté
+protecteur. Il y était depuis quelque temps et commençait à se faire
+distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,
+lorsqu'emporté par son caractère vindicatif, il blessa grièvement, dans
+un véritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prétendait
+avoir été offensé. De tels événements n'étaient pas rares dans ce
+siècle: on peut voir dans les mémoires de Benvenuto Cellini que, chaque
+jour, Rome était le théâtre de ces attentats qui n'étaient blâmés par
+l'opinion générale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas complètement
+réussi. Nous empruntons à une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo
+Giustiniano, adressée à l'Arétin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le
+naïf récit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste à deux
+doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la véritable
+origine de sa fortuné.
+
+[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, nº LXXXIII.]
+
+«Lione d'Arezzo, non moins distingué par sa naissance que par son
+talent, m'a prié d'écrire à votre seigneurie, pour lui faire connaître
+en détail tous les malheurs qui lui sont arrivés depuis peu de temps,
+n'ayant pu en obtenir la permission à cause de son départ précipité.
+Vous saurez donc que, se trouvant aussi avancé dans sa profession que
+considéré des grands de cette cour, il était exposé, par suite de la
+jalousie et de la méchanceté qu'excitait contre lui la supériorité de
+son talent, aux persécutions de quelques artistes médiocres de sa
+profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_,
+Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint à ce point qu'ayant su
+que cet homme l'avait traité non-seulement de faussaire, mais l'avait
+chargé d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait
+diffamé l'honneur de sa femme, il délibéra en lui-même d'en tirer une
+vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de
+mars, à l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur
+le visage, qu'à le voir maintenant il paraît un monstre difforme, et que
+rien, si ce n'est la mort, ne pourra désormais l'en guérir. Le
+lendemain, bien qu'il eût fait le coup de propos délibéré et sans que
+personne le sût, il arriva qu'un nommé Iacopo Balducci, directeur de la
+Monnaie de Rome, qui avait également été accusé de faux par ledit
+Pellegrino et ses émules, et qui était sorti de prison peu de jours
+avant l'événement, fut arrêté de nouveau et incarcéré avec Lione. Le
+juge, pensant que le coup avait été fait à l'instigation de ce Iacopo,
+sans autre indicé que l'amitié qui l'unissait à Lione, ordonna que ce
+dernier fût immédiatement mis à la question[306]. Pendant plus d'une
+grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux épreuves avec courage et
+avec une âme virile. Mais le sévère magistrat ayant fait venir devant
+ses yeux sa vieille mère et sa pauvre femme, déjà liées, afin qu'elles
+fussent appliquées également à la question, il avoua sur-le-champ ce
+dont il était accusé, l'amour qu'il portait à sa mère et à sa femme ne
+permettant pas qu'il laissât ces pauvres innocentes expier sa propre
+faute. C'est pourquoi il fut aussitôt condamné à avoir la main droite
+coupée. Déjà le billot avait été dressé, et le chef des sbires était
+arrivé pouf exécuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de
+notre seigneur le pape, prescrivant qu'il fût sursis à l'exécution. Cet
+ordre avait été expédié à la sollicitation de monseigneur Achinto et de
+monseigneur Durante, lesquels, émus de pitié, avaient obtenu que Lione
+conservât sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'espérance,
+soumis à de continuels interrogatoires, jusqu'à la journée d'avant-hier
+qu'il fut emmené, parce que son adversaire cherchait continuellement par
+de faux témoignages à le faire tomber dans quelque piège: et comme il
+savait que Lione était détesté par le sénateur (de Rome), parce qu'il
+n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il déclina la
+juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que
+le pape remit la cause audit sénateur et à messere Pietro Antonio. Ces
+derniers, après avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait
+rapport aux autres accusations dont il avait été chargé, l'ayant
+seulement trouvé coupable d'avoir fait cette balafre à Pellegrino di
+Lenti (_s'il peut y avoir crime à cela_), le condamnèrent, sous le bon
+plaisir du pape, aux galères de sa sainteté, dont le capitaine est Meo
+da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune pitié de sa pauvre mère,
+de sa femme, de ses petits enfants et de ses frères qu'il nourrissait
+tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Révérends Cesarini
+et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de
+beaucoup d'autres personnages distingués qui tous, protecteurs du
+talent, s'efforcèrent de venir en aide à l'infortuné jeune homme.
+Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc
+à trouver, le plus tôt possible, le moyen d'obtenir la mise en liberté
+de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vénère comme un
+père, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer vôtre
+plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoutée des
+princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galères un
+assassin couvert de meurtres; à plus forte raison, un jeune homme de
+bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir
+fait une balafre; et à qui? à un homme méchant et décrié, et seulement
+pour défendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,
+seigneur Pietro, Rome entière plaint son sort, tant sa conversation est
+douce et agréable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune
+relation d'intimité, je me permets de vous le recommander, parce que je
+l'aime plus que moi-même, en invoquant le respectueux attachement que je
+vous ai porté, que je vous porte et que je vous porterai tant que je
+vivrai.»
+
+[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.]
+
+Cette lettre, dans la naïveté de ses appréciations, contient un tableau
+aussi exact que curieux des moeurs de ce siècle. On y voit un artiste
+outragé n'écouter que son ressentiment et se faire justice lui-même
+l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver
+tout naturel qu'il ait foulé aux pieds les lois de la justice et de
+l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On
+voit aussi comment la justice de cette époque procédait, non-seulement
+contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient
+à l'accusé parles liens du sang. Faire appliquer à la question la mère
+et la femme d'un accusé, afin d'arracher à celui-ci l'aveu de son crime,
+était un moyen assez fréquemment en usage dans le seizième siècle; mais
+nous doutons que jamais, à aucune époque, l'emploi d'un semblable moyen
+ait pu concilier à la justice le respect des hommes; et nous sommes
+moins étonnés, en présence d'un procédé si complètement barbare, de voir
+les hommes demander à leur propre bras la réparation d'un outrage
+personnel.
+
+Lione ne resta pas longtemps sur les galères du pape. Le Corse Meo da
+Talamone, qui les commandait, était sous les ordres d'André Doria, alors
+amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Arétin eût connu ce
+personnage à la cour de l'empereur, soit que sa réputation seule et la
+crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour
+l'autoriser à réclamer la mise en liberté de Lione, toujours est-il
+qu'il obtint de l'amiral sa grâce entière. Transporté à Gênes sur les
+galères du pape, Lione y fut rendu à la liberté par ordre de Doria.
+L'amiral ne borna pas à cet éclatant service la protection que valait à
+Lione l'amitié de l'Arétin, il lui fit le meilleur accueil et s'efforça
+de le retenir à Gênes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;
+accoutumé aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se
+faire à la vie de Gênes. Aussi, écrivit-il à l'Arétin, le 23 mars
+1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.
+
+[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, nº XXI, appendice;
+et une seconde fois t. V, p. 251, nº LXXXIV.]
+
+«Cher et très-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute
+appris, tant par mes lettres que par les récits qui vous ont été faits,
+ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Après avoir été mis de force sur
+les galères du pape, j'obtins ma liberté, grâce à André Doria, prince de
+Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance à ce que j'avais
+fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre à Gênes»
+Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend à Venise,
+j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours
+disposée à vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je
+n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand désir d'avoir de vos
+nouvelles, ainsi que de vos amis de votre académie, tels que le compère
+messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compère messere
+Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'écrire,
+afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois à leur
+mérite. Je me retrouve à Gênes recherché par plusieurs grands seigneurs,
+peut-être parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308]
+font mine de me protéger. Mais, étant né dans une autre ville, comme
+vous savez, les manières de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je
+vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous
+savez si bien répandre sur les hommes de mérite, comme vous avez fait à
+l'égard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti
+pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me délier
+des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur André Doria,
+et je viendrais à vos ordres. Ainsi, de grâce, je me recommande à vous.
+Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) désirait m'attirer auprès de
+lui[309], et, pensant peut-être que le seigneur prince ne l'aurait pas
+eu pour agréable, il ne m'en a plus reparlé. Mais peut-être irai-je avec
+lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent à votre
+bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont
+ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de
+ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les méchants et vivre les
+bons, mais il en échappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant
+rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les exécuterai
+ponctuellement.»
+
+[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.]
+
+
+[Note 309: A Milan.]
+
+[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.]
+
+[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute
+faire allusion à son aventure de Rome.]
+
+Soit que l'Arétin eût conseillé à Lione d'accepter les propositions du
+marquis du Guast, soit que ce seigneur eût fait à Lione de nouvelles
+offres plus avantageuses que les premières, il est certain que notre
+artiste quitta Gênes et prit congé d'André Doria, pour s'attacher au
+glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut là l'origine de sa fortune. Le
+marquis du Guast, aussi distingué par son talent militaire que par son
+intelligence éclairée des arts, n'épargnait rien pour honorer son
+gouvernement, en attirant à Milan les artistes les plus renommés de
+l'Italie. Connaissant les goûts de son maître et sachant que, par
+politique autant que par amour du beau, Charles-Quint désirait
+s'entourer des hommes les plus éminents dans les arts, les lettres et
+les sciences, il ne tarda pas à lui vanter Lione d'Arezzo comme un
+artiste très-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir
+d'abord à Bruxelles, ensuite à Madrid, où il lui confia des travaux
+très-importants. On peut voir, dans Vasari, l'énumération des statues,
+des bustes et des médailles exécutés par lui en l'honneur de
+Charles-Quint, «qui l'en récompensa en lui donnant une pension de cent
+cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue
+de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilèges de noblesse pour
+ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec
+l'empereur, il habita le même palais que ce prince qui, parfois,
+s'amusait à le regarder travailler[312].»
+
+[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanché.]
+
+Il ne fut pas moins employé par les principaux seigneurs de la cour.
+Vasari rapporte le détail des travaux qu'il exécuta pour le duc d'Albe,
+le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le
+seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup
+d'autres. On voit de lui, dans la cathédrale de Milan, le tombeau de
+Jean-Jacques Médicis, marquis de Marignane et frère du pape Pie IV. Ce
+tombeau fut exécuté d'après les dessins de Michel-Ange, à l'exception
+des cinq figures de bronze qui appartiennent à Lione. Ce monument fut
+payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par
+l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313].
+
+[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.]
+
+Devenu riche, Lione se construisit à grands frais, dans la rue
+de'Moroni, à Milan, une magnifique habitation dédiée à Marc-Aurèle, à
+cause de la statue équestre moulée en plâtre sur celle qui est au
+Capitule, qu'il avait placée au milieu de la cour principale[314]. Il
+rassembla dans cette maison les plâtres moulés sur les meilleurs
+ouvrages de sculpture antique et moderne, et vécut au milieu des
+jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette
+maison que Lione reçut son ami Francesco Salviati à son retour de
+France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre à Florence[315].
+
+[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.]
+
+[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.]
+
+Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne
+négligeait pas sa première profession de graveur en médailles. Nous
+voyons, par une lettre de l'Arétin, de juin 1545[316], qu'il venait de
+graver la médaille du Molza, leur ami commun. L'Arétin lui adressa de
+grands éloges à l'occasion de cette oeuvre. «En vérité, lui écrit-il, la
+ressemblance de notre ami à le cachet de votre intelligente exécution;
+elle est tellement frappante, qu'il m'a semblé le voir en personne. Vous
+faisiez grand tort à la postérité en la privant du glorieux modèle d'un
+homme aussi célèbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et
+non de ceux qui se connaissent à peine eux-mêmes, bien loin d'être
+connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tête qui n'eût
+auparavant été tracée par la renommée, et l'on ne comprend pas que les
+anciennes lois aient permis qu'on reproduisît sur le métal les
+ressemblances d'hommes qui n'en étaient pas dignes. C'est ta honte, ô
+siècle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient
+représentés vivants en peinture!»
+
+[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, nº XLVII.]
+
+L'indignation de l'Arétin se comprend et se justifie si l'on ne veut
+trouver dans un portrait ou dans une médaille qu'un intérêt historique.
+Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire
+présentent souvent autant d'intérêt que ceux des personnages les plus
+illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,
+représentant des inconnus, à l'égal des portraits de Balthazar
+Castiglione, ou du roi François Ier? Sans doute l'esprit est plus
+satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connaître la
+physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout
+dans le mérite de l'exécution, il importe souvent fort peu à la
+postérité de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que
+l'artiste, inspiré par son génie, ait su animer, par le contraste des
+lumières et des ombres, par la vigueur ou par la grâce de son pinceau,
+les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Arétin a raille fois raison de
+se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mérite
+d'exécution, car c'est ajouter à l'insignifiance du personnage la
+médiocrité de la peinture.
+
+Au reste, dans le siècle de Lione et de l'Arétin, les sculpteurs, les
+peintres et les graveurs ne reproduisaient que très-rarement l'effigie
+d'hommes placés dans une condition ordinaire ou obscure; ils réservaient
+leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les
+princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait être l'ami du
+Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en
+obtenir un portrait, un buste ou une médaille.
+
+Lione, en particulier, s'attacha à reproduire les traits des grands
+personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Arétin (avril
+1546[317]), qu'il grava sur plusieurs médailles le portrait du pape Paul
+III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Arétin
+lui écrivait que «sans respirer elle respire, et sans mouvement elle
+paraît se mouvoir.» A la même époque, il exécutait une tasse d'or pour
+Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Arétin le félicite de
+travailler pour ce personnage illustre, et l'engage à mettre tous ses
+soins à le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de
+profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en
+bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe représentant don Ferrante, armé,
+moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et
+l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui
+nuire auprès de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319].
+
+[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.]
+
+[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._]
+
+[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.]
+
+En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destinées à
+Charles-Quint: l'Arétin en fait l'éloge, non qu'il paraisse les avoir
+vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
+sculpture les louent comme elles le méritent, et les admirent à sa
+très-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
+que pour la parenté qui les unit[320].
+
+[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, nº LXXXII.]
+
+Cette même lettre contient une allusion assez curieuse à des
+propositions de dignités ecclésiastiques qui auraient été faites à
+l'Arétin, ou du moins que Lione supposait lui avoir été faites par
+l'évêque d'Arras, le célèbre cardinal Granvelle. L'Arétin répond à Lione
+qu'il a reçu sa lettre avec celle de l'évêque d'Arras, mais qu'il
+suppose, à tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
+à son avantage, tandis que l'évêque ne fait que s'excuser de n'avoir pas
+encore répondu à la lettre qu'il avait adressée à l'empereur, et cela,
+par la raison que la renommée avait répandu le bruit, par raillerie,
+qu'il avait daigné se faire prêtre, à l'aide de quelque dignité qu'on
+lui aurait conférée. Il ajoute: «Je l'en remercie très-sincèrement, car
+le jugement de son éminence m'a tellement pénétré l'âme, que j'en
+comprends le secret.»
+
+Malgré l'obscurité de ce passage, il est facile de voir que l'Arétin
+n'était rien moins que disposé à se faire prêtre, alors même qu'on
+aurait voulu lui conférer le cardinalat. Quand bien même, grâce à la
+toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antécédents et sa vie
+licencieuse n'auraient mis aucun obstacle à cette étrange métamorphose,
+il est plus que douteux que l'Arétin eût jamais consenti, à quitter
+Venise et à perdre l'indépendance avec laquelle il y vivait, pour une
+dignité qui ne pouvait rien ajouter à sa puissance et à sa réputation.
+D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
+plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa réponse à
+Lione doit donc paraître sincère.
+
+Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, était destiné à
+lui créer constamment des embarras et des inquiétudes; sa bonne fortune
+ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conservé toute l'impétuosité
+de ses passions et toute la fougue de son caractère. On a vu l'affreuse
+vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
+pape; une lettre de l'Arétin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il
+se montra non moins impitoyable à l'égard d'un certain Martine, l'un de
+ses élèves, que Bottari suppose devoir être le sculpteur Martino
+Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
+_vendetta_: il paraît seulement que Lione, devenu riche et grand
+seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-même, et qu'il en avait
+chargé l'un de ces _bravi_, toujours prêts, moyennant salaire, à mettre
+leurs bras à la disposition de qui en avait besoin. L'Arétin reproche
+vivement à Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
+homme si emporté, il s'efforce d'employer tour à tour les caresses d'un
+père et les remontrances d'un ami.
+
+[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, nº.]
+
+«Si vous avez jamais douté, lui dit-il, que je vous regarde comme un
+fils, l'indignation et le mépris que je vous ai témoignés, en véritable
+père, puisque vous êtes bien réellement mon fils, ont dû faire
+disparaître tous vos doutes. Croyez-vous qu'il eût été digne de
+l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une même
+patrie que parce que vous n'avez pas d'égal dans l'art de graver des
+médailles, de ne pas vous témoigner mon indignation du traitement
+infligé à Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
+son air si changé, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
+pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
+qui l'avait si cruellement frappé, votre propre conscience vous aurait
+indigné contre vous-même. Cela doit vous paraître d'autant plus vrai,
+qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
+bien, vous, son maître, que vous pouvez à bon droit vous glorifier et
+non vous repentir de le lui avoir enseigné. Maintenant je veux oublier
+l'indignation que je vous avais témoignée, pour la reporter tout entière
+sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
+enlevé la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.»
+
+Quelques années plus tard, le fougueux artiste ayant offensé, par son
+mépris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait préparé une
+entrée solennelle dans sa ville natale, l'Arétin l'en blâma
+vivement.--«Les premiers personnages delà ville, lui écrit-il, étaient
+venus à votre rencontre en grand nombre et à cheval, et vous n'auriez
+pas manqué de trouver dans la ville un logement honorable et des
+visites, témoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
+remarquable de la récompense que le talent peut obtenir.... Si toute
+supériorité paraît odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
+accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
+prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharnée contre le
+talent et le mérite que celle qui se rencontre là où l'homme a reçu le
+jour. Le défaut des ignorants consistant à ne pouvoir pas supporter la
+supériorité de l'intelligence, plus les esprits sont à leur niveau,
+moins ils sont disposés à les attaquer. C'est pourquoi votre admirable
+profession a reçu de vous-même une injure grave et une grande offense,
+indépendamment du mécontentement que vous m'avez causé: et comme je vous
+aime ainsi qu'on doit aimer tout à la fois un parent et un homme de
+mérite, il me semble que vous m'avez enlevé une partie de mon honneur et
+de ma réputation, en perdant l'occasion de profiter des préparatifs qui
+avaient été faits pour votre réception solennelle. Ne pouvant m'en
+venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
+(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
+coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait prié avec
+instance[322].»
+
+[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, nº LXXXIV.]
+
+L'intimité établie entre Lione et l'Arétin était fondée autant sur la
+parenté que sur une patrie commune. Ce dernier motif paraît avoir amené
+la liaison de l'Arétin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
+par ses écrits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
+dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même[323], à la
+protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'étudier le dessin
+sous la direction de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto. Grâce à la
+protection du cardinal Hippolyte de Médicis et du duc Alexandre, il ne
+tarda pas à se trouver en faveur à Florence. Mais, étant plus jeune que
+l'Arétin[324], on peut présumer qu'il dut à sa puissante recommandation
+d'être distingué dans la foule des artistes qu'attirait à Florence le
+goût bien connu des Médicis pour les lettres, les sciences et les arts.
+On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
+septembre 1535[325], qu'il le considérait comme son protecteur. Informé
+du vif désir qu'avait l'Arétin de posséder des dessins et autres oeuvres
+du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
+par la suite, il lui envoie une tête en cire, de la main «de ce grand
+maître et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
+s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le goût et le
+jugement dont le ciel vous a doté pour apprécier les oeuvres d'art, je
+désire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
+puisque vous êtes ce véritable miroir de toute espèce de mérite, je suis
+certain que cette ébauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
+plaisir, tant à cause de la vivacité des traits mêlée à la profondeur du
+dessin, qu'à cause de son exécution si nette et si digne d'admiration.
+Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine à la retirer des mains de
+son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
+ont de telles choses, même lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
+à cause du nom, beaucoup de prix à les conserver, mais ensuite parce
+qu'un grand nombre de personnes désirent les avoir. Soyez persuadé que
+si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du très-obligeant messere
+Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
+vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
+pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donné assez de jugement pour
+que je comprenne qu'elle sera mieux placée en vos mains qu'entre les
+miennes. Ne doutez donc plus, d'après cela, que ma personne ne vous
+appartienne entièrement, et soyez persuadé que, puisque je vous
+appartiens, vous devez également avoir ce que je possède. Mais c'est
+assez débibiter de compliments à la manière d'un jeune novice.»
+
+[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.]
+
+[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.]
+
+[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, nº LXXXVIII.]
+
+Par cette même lettre, Vasari envoie à l'Arétin un dessin de
+Sainte-Catherine ébauché de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
+de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
+lit, n'étudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
+dans des détails qui prouvent qu'il était chargé des intérêts de
+l'Arétin à Florence et à Arezzo, et qu'il était en relations avec sa
+soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, «dont il
+attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
+distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la fête de
+Saint-Antoine, et il se tient à sa disposition comme un prêtre
+nouvellement ordonné.»
+
+A quelque temps de là, Vasari envoya à l'Arétin la copie d'un des quatre
+cartons qu'il devait exécuter, par ordre du duc Alexandre, dans une
+salle du palais des Médicis, que Giov. d'Udine avait laissée
+inachevée[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui écrivit
+à cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des détails qui
+ne se trouvent pas dans sa biographie[327].
+
+[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.]
+
+[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari,
+où elle est rapportée, t. III, p. 31, nº X; mais comme elle a
+été écrite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassiné le 6 janvier
+1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
+590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit être des derniers
+mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
+163, Vasari dit que, bien qu'il n'eût alors guère plus de dix-huit ans,
+le duc lui donnait six écus par mois, la table, un domestique et le
+logement. Il y a ici une erreur évidente et volontaire de la part de
+l'artiste. Vasari, étant né en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
+voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mérite.]
+
+«Le désir bien naturel que vous me témoignez, après m'avoir accordé
+votre protection en me traitant comme un fils, de posséder quelque chose
+de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, à la première
+occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
+exécuter dans cette chambre située dans la partie du palais des Médicis,
+où était, il y a peu d'années, la loge publique: si ce n'eût été d'un
+poids trop lourd, je vous aurais envoyé non-seulement celui-ci, mais les
+quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
+ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connaîtrez
+facilement les airs des figures, la disposition des vêtements, le
+mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la manière et le
+style avec lesquels j'ai traité les autres. Notre illustrissime duc
+admire tellement les hauts faits de Jules César, que, s'il poursuit sa
+carrière et que je passe ma vie à le servir, peu d'années ne
+s'écouleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
+l'histoire entière de ce héros. Il a voulu que, pour la représentation
+de cette histoire, j'exécutasse les figures de grandeur naturelle, et
+que je représentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
+je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
+fut forcé de fuir devant Ptolémée. Au milieu des vaisseaux qui
+combattent les uns contre les autres, César, voyant le danger qui le
+menace, n'hésite pas à se précipiter dans la mer, et, nageant avec
+vigueur, il porte dans ses dents le vêtement impérial du commandement,
+et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_;
+tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
+arrive sain et sauf au rivage, passant à travers les navires remplis de
+soldats qui lui lancent une grêle de traits et le poursuivent sans
+pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai représenté une mêlée
+de soldats nus, afin de montrer l'étude que j'ai faite de l'art, et
+ensuite pour me conformer à la vérité historique, qui nous montre les
+navires montés par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
+les autres.--Si cette composition vous plaît, j'en serai charmé, puisque
+vous désirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
+peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les
+figures. Et, comme il me semble que Dieu a comblé vos désirs,
+conseillez-moi de mettre de côté la jeunesse avide de ces plaisirs qui
+ont pour résultat d'égarer l'intelligence, delà rendre stérile et de
+l'empêcher de produire ces fruits qui entretiennent la mémoire des
+hommes après leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
+Pietro, à celui qui a résolu de conquérir la renommée, pour l'exciter à
+devenir un homme célèbre parmi les esprits les plus distingués. Ne
+doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
+force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'à ce jour, que la ville
+d'Arezzo, célèbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
+à mon avis, n'a encore produit que des peintres médiocres, pourra, grâce
+à moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les études que j'ai
+commencées.--Mais je reviens au second carton, où j'ai représenté la
+nuit, qui fait briller sur les figures la lumière éclatante de la lune.
+On y voit César, qui, après s'être éloigné de sa flotte et de son armée,
+occupée à dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
+seul, dans une barque contre la mer déchaînée. Le nautonier hésitait,
+troublé parla tempête; mais César lui dit: «Ne crains rien, tu portes
+César.» On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
+vaisseaux agités par les flots, et cette composition est
+très-compliquée. Le troisième carton représente César, lorsqu'on lui
+apporte toutes les lettres que les amis de Pompée avaient écrites à ce
+rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
+foule assemblée. Le dernier carton représente son célèbre triomphe. On
+voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
+bouffons qui les tournent en dérision, les chars portant les statues et
+les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
+dépouilles, récompense et honneur des soldats. Cette dernière
+composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai été obligé
+de la suspendre pour exécuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
+viens de finir de colorier les trois premières.--Maintenant, portez-vous
+bien, souvenez-vous de moi, qui désire vous voir un jour j saluez de ma
+part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
+vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
+même temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.»
+
+Cette lettre est surtout remarquable par la résolution qu'elle annonce
+de la part de Vasari de travailler à acquérir la renommée et la gloire
+qui assurent l'immortalité. Il tint parole, et réalisa la prédiction
+qu'il avait faite à l'Arétin d'illustrer sa ville natale. Mais,
+lorsqu'il écrivit cette lettre, il ne soupçonnait pas que sa réputation
+d'écrivain effacerait presque celle d'artiste, et il était loin de
+supposer que ses écrits seraient un jour plus recherchés par la
+postérité que ceux de son compatriote, alors dans tout l'éclat de sa
+renommée et de sa puissance[328].
+
+[Note 328: Vasari, d'après l'explication qu'il en donne lui-même
+dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commença que vers
+le mois de septembre 1546 à écrire ses Vies ou notices sur les plus
+célèbres artistes; il entreprit ce travail à la sollicitation du Molza,
+d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
+Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se réunissaient souvent chez
+le cardinal Alexandre Farnèse.]
+
+Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reçu
+avec tout le cérémonial usité à cette époque. C'était alors, comme
+aujourd'hui, l'usage de célébrer l'entrée, dans les grandes villes, des
+papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
+décorations de toutes espèces, ornées de peintures et de devises faisant
+allusion aux principaux événements de leur vie. Mais la différence qui
+existe entre cette époque et la nôtre, c'est que, de nos jours, ces
+démonstrations ont perdu toute leur originalité, et sont le plus souvent
+abandonnées à la routine des entrepreneurs de fêtes publiques; tandis
+que dans le seizième siècle, les plus grands artistes ne dédaignaient
+pas de concourir à ces cérémonies, en mettant leur talent à la
+disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
+leurs illustres hôtes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Léon X à
+Florence fut l'occasion de nombreux travaux de décoration. Le Sansovino,
+qui était alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
+triomphe construits en bois dans les différentes parties de la ville. En
+outre, il entreprit, avec Andréa del Sarto, d'exécuter en bois, pour
+Santa-Maria del Fiore, une façade temporaire, ornée de statues et de
+bas-reliefs. L'aspect de cette façade décorée de peintures était si
+majestueux, que Léon X s'écria en la voyant: «Quel dommage que ce ne
+soit pas la véritable façade[329]!»
+
+[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.]
+
+De même, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint à Rome, en 1535,
+Antonio da San Gallo avait construit à San Marco un arc de triomphe qui
+fut orné par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
+qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
+solennel[330].
+
+[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour
+avoir une idée de ces cérémonies, consultez les gravures représentant la
+grande cavalcade de Clément VII et de Charles-Quint, à Bologne, lors du
+sacre de ce dernier, tirée de la salle du palais Ridolfi, à Vérone,
+peinte par le Brusasorci et gravée par Agostino Comerio.--Vérone, 1830,
+grand in-folio oblong, huit planches.--Après la mort de Charles-Quint,
+on célébra à Rome, en son honneur, de magnifiques funérailles. A cette
+occasion, Taddeo Zucchero retraça en vingt-cinq jours les actions les
+plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
+trophées et de superbes décorations. Six cents écus d'or lui furent
+payés pour ce travail, dans lequel il fut aidé par son frère Federigo et
+par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145.
+--J'ignore si ces décorations ont été gravées.]
+
+Le duc Alexandre ne voulait pas rester inférieur au pape dans la
+réception qu'il désirait faire à Charles-Quint, l'arbitre suprême de
+tous les États de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
+habitaient Florence, et leur commanda d'élever et de décorer les arcs de
+triomphe destinés à orner les différentes parties de la ville par
+lesquelles le cortège impérial devait faire son entrée. Vasari fut
+adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargés de présider à
+l'exécution de ces décorations [331].
+
+[Note 331: Ces commissaires étaient: Luigi Guicciardini, le père de
+l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
+--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, nº XI, une lettre de Vasari
+à Rafaello dal Borgo, élève de Raphaël et de Jules Romain, dans laquelle
+il lui demande son concours pour les travaux dont il était chargé.]
+
+Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit à ces
+travaux:
+
+[Note 332: T. X, p. 165.]
+
+«Outre les grandes bannières du château, je décorai la porte de San
+Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
+de vingt que l'on éleva sur la place San Felice. Alors se déchaînèrent
+contre moi mille envieux, qui, pour m'empêcher de conduire à fin ces
+importantes entreprises, réussirent, par leurs intrigues, à m'enlever
+vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prévu cette
+machination, et partie en travaillant moi-même jour et nuit, partie avec
+le secours de peintres étrangers à la ville, qui m'aidaient en cachette,
+je menai bon train mon affaire, et m'efforçai de vaincre les obstacles
+que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provéditeur général de Son
+Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
+ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
+d'auxiliaires. Le duc me manda aussitôt près de lui, et m'instruisit de
+ce qui lui avait été rapporté. Je lui répondis que je n'étais point en
+retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
+après, le duc vint lui-même examiner en secret mes travaux, et il
+reconnut que les accusations dirigées contre moi étaient le fruit de
+l'envie et de la malignité. Enfin, à l'époque voulue, ma tâche se trouva
+terminée à la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
+qui s'étaient plus occupés de moi que d'eux-mêmes, restaient
+honteusement en arrière[333].»--Ce passage ne donne aucuns détails sur
+les préparatifs qui furent exécutés pour l'entrée de Charles-Quint à
+Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
+Vasari la description de cette cérémonie[334]. Mais elle est rapportée
+en entier dans la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le mois de
+mai 1536, à son protecteur l'Arétin. Comme cette lettre est fort longue,
+nous y renvoyons le lecteur[335].
+
+[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanché.]
+
+[Note 334: L'édition de Vasari donnée par MM. Leclanché et Jeanron
+ne contient, t. X, p. 19, que la description des décorations exécutées
+à, Florence pour les noces de don François Médicis et de la reine Jeanne
+d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
+curieuse.]
+
+[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.]
+
+Les travaux que Vasari avait menés à bonne fin, à la satisfaction du duc
+et de son hôte illustre, lui furent généreusement payés: il nous apprend
+lui-même, dans sa biographie, qu'aux quatre cents écus qui lui avaient
+été assignés pour traitement, le duc ajouta trois cents écus, qu'il
+préleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achevé leurs travaux au
+temps fixé par leurs contrats. «Avec cet argent, dit-il, je mariai une
+dénies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_
+d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
+tabernacle qu'on plaça dans le choeur où se célèbrent les
+offices[336].»--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidèlement
+l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui-même, d'employer sa
+jeunesse à travailler pour devenir un homme célèbre et illustrer sa
+patrie.
+
+[Note 336: T. X, p. 166.]
+
+L'Arétin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoyée:
+il lui répondit le 19 décembre 1537[337], en lui faisant force
+compliments: et repassant l'un après l'autre tous les tableaux que
+Vasari avait décrits dans sa lettre, il lui répète à satiété qu'il voit
+tout le spectacle de l'entrée de Charles-Quint à Florence, tout, à
+l'exception des prélats qui marchaient derrière l'empereur, «parce que,
+dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prêtres.»--«_Non
+veggio gia dietro a Cesare i prelatij perchè non ho occhio che possa
+veder preli_.»
+
+[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, nº XXVI.]
+
+Quelque années après[338], Vasari se rendit à Venise, «où j'étais
+appelé, dit-il, parle célèbre poëte messer Pietro Aretino, mon ami
+intime, lequel avait un vif désir de me voir. J'entrepris ce voyage
+d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connaître les
+productions du Titien et de plusieurs autres maîtres. Quelques jours me
+suffirent pour examiner à Modène et à Parme celles du Corrége; à Mantoue
+celles de Jules Romain, et à Vérone les nombreux et précieux monuments
+antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai à Venise avec deux
+tableaux peints de ma main, d'après les cartons de Michel-Ange: je les
+donnai à don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents
+écus d'or. A peu de temps de là, je lis, à là prière de l'Aretino, pour
+les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
+Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des décorations pour une fête,
+et neuf tableaux destinés à orner la soffite d'une chambre du palais de
+messer Giovanni Cornaro[340].»
+
+[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_,
+t. IX, p. 212.]
+
+[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint près la république de
+Venise, amateur fort éclairé des arts et ami du Titien, qui fil son
+portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
+
+[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanché.]
+
+Vazari ne resta que treize mois à Venise[341]; il en repartit, le 16
+août 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'été furent si
+fortes, en 1543, qu'il fut obligé de quitter cette ville, le jour de la
+fête de Saint-Pierre, pour retourner à Florence[342].
+
+[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]
+
+[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.]
+
+C'est là que l'Arétin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
+lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait à exécuter
+les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en même temps qu'il a
+écrit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovère, pour le prier de lui
+accorder ce qu'il désirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande
+plus favorablement accueillie par ce prince, l'Arétin ajoute qu'il a
+envoyé au duc son portrait (de lui Arétin), exécuté parle Moretto, de
+Brescia, artiste rempli de l'intelligence delà peinture[344].
+
+[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
+
+[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
+Brescia, qu'on avait surnommé le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du
+Titien_.]
+
+L'Arétin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
+déterminé à envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait exécuté. «Le
+Sansovino, lui écrivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur
+fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
+remettre le portrait que vous m'avez envoyé. Tous ceux qui l'ont vu en
+ont fait le plus grand éloge, car il est véritablement digne d'être
+admiré; et les connaisseurs ont vanté l'union naturelle des couleurs
+entremêlées d'ombres et de lumières avec un sentiment merveilleux et une
+manière des plus gracieuses. Quant à moi, je me trouve si semblable à
+moi-même dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
+absorbée par les réflexions que je fais sur les événements présents, sur
+les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
+terribles dangers qui menacent la chrétienté, me ravit pour ainsi dire
+l'intelligence et me l'enlève par l'extrême désespoir dans lequel je
+suis plongé, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
+souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
+peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne
+ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui représente
+l'image d'un autre[346].En résumé, ayant jugé ce portrait à cause du nom
+de son auteur et non pour le sujet qu'il représenté, digne d'être offert
+à un prince, j'en ai fait hommage à l'illustre duc d'Urbin, dont l'âme
+est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
+par là, j'honorerais Brescia, créatrice de vôtre divine intelligence, et
+que je me ferait valoir moi-même, étant représenté par votre admirable
+talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
+me borne à remercier la générosité qui tous a excité à m'assurer ainsi
+l'immortalité.»
+
+[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.]
+
+[Note 346: J'ai traduit cette longue période, _nemico del pulmone_,
+comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connaître la
+recherche de pensées que l'on rencontre fréquemment dans les lettres de
+l'Arétin, et qui est un défaut particulier aux écrivains italiens des
+XVI et XVNe siècles.]
+
+Vasari n'expliqué pas dans sa biographie ce qu'il désirait obtenir du
+duc d'Urbin; mais, d'après la recommandation de l'Arétin et le cadeau
+qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
+avait demandé.
+
+Au milieu de sa vie licencieuse et désordonnée, l'Arétin paraît avoir
+conservé pour le souvenir de sa mère, qu'il avait perdue étant fort
+jeune, un respect mêlé d'un tendre regret; ces sentiments éclatent dans
+une lettre qu'il adressa, en décembre 1546, à son ami Vasari[347].
+
+[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, nº LXXVIII.]
+
+«Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon âme de
+cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un père les douces paroles
+écrites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
+ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
+reçu également le portrait de celle qui me donna naissance à Arezzo. Je
+vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
+de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de côté tout
+autre soin, et de copier[1] le tableau placé au-dessus de la porte de
+Saint-Pierre (d'Arezzo) où elle est représentée sous les traits de la
+Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
+courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mère chérie, ranimée
+par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
+semblera, en voyant son portrait, jouir de sa présence, comme j'en
+jouissais lorsqu'elle était vivante, et comme j'en jouis encore, bien
+qu'elle soit trépassée. Si l'on ne connaissait toute sa bonté, il aurait
+suffi de la voir représentée dans un tableau, sous les traits de la mère
+du Christ, pour attester clairement à tous la sainte honnêteté de cette
+respectable femme.»
+
+Le peintre satisfit promptement au désir de son ami, qui l'en remercia
+dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Après avoir commencé par
+faire son propre éloge, en affirmant qu'il fait honneur à sa ville
+natale, l'Arétin lui annonce qu'il a reçu avec une tendresse mêlée de
+larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. «J'ai appris avec
+plaisir, dit-il, que vous avez refusé d'ajouter quelques ornements au
+tableau, parce que son effigie n'aurait plus été reconnaissable. Mais,
+si elle paraît admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
+représenta autrefois, combien elle va me paraître merveilleuse,
+maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
+les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte à sa
+mémoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
+et la bonté éclatent si manifestement en toute sa personne, que,
+nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a représentée,
+on comprend la raison qui l'a déterminé à la la faire figurer dans une
+Annonciation. La transformer en toute autre beauté idéale pour orner une
+autre scène, c'eût été faire injure à la nature qui l'avait créée si
+belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontré
+de jeune fille dont le visage ne lui ait laissé apercevoir quelque chose
+de lascif, à l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
+tant de ressemblance avec Tita (c'était le nom de mon excellente mère),
+qu'on dirait qu'elle est plutôt sa fille que la mienne. Je vous remercie
+donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
+avez endurée pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
+êtes toujours disposé à faire quelque chose qui me soit agréable et qui
+puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouvé plusieurs fois
+jusqu'à ce jour.»
+
+[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, nº LXXIX.]
+
+Tout en respectant le sentiment qui détermine l'Arétin à faire l'éloge
+des vertus et de la beauté de sa mère, on ne s'attendait guère à trouver
+ici la remarque qu'il prête au Titien sur la physionomie de sa fille
+Adria. Le père, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abusé, comme
+tous les pères, sur le caractère de beauté de sa fille; mais, bien qu'il
+écrive à un ami, il eût mieux fait de garder le silence, car la
+postérité aura peine à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
+dans la remarque du grand peintre, que l'Arétin paraît avoir prise au
+sérieux.
+
+On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
+plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, à cause de
+la protection toute spéciale dont il fut constamment l'objet de la part
+du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, né à Florence, où il avait
+longtemps suivi les leçons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
+d'Andréa del Sarto, avait sans doute connu l'Arétin par l'entremise de
+son compatriote Vasari; il était non moins lié avec Lione Lioni,
+également d'Arezzo, et nous avons dit qu'à son retour de France, le
+Salviati s'était arrêté à Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
+qui l'avait magnifiquement reçu dans sa belle maison de la rue
+de'Moroni. L'Arétin, plus âgé que Francesco[350], dut étendre sa
+protection sur lui, ayant qu'il ne fût parvenu à s'assurer la faveur du
+cardinal, comme il l'avait étendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
+resta pendant toute sa vie en relation avec l'Arétin et lui témoigna
+toujours de la reconnaissance. Pendant son séjour à Venise, vers 1540,
+il fit son portrait que le poëte envoya au roi François Ier, avec des
+vers en l'honneur du peintre[351].
+
+[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294]
+
+[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati était né en
+1516.]
+
+[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.]
+
+Le Salviati peignit à Venise, entre autres choses, pour le patriarche
+Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
+tableau octogone représentant Psyché recevant des offrandes et des
+hommages comme une déesse. Ce tableau fut placé dans un salon de la
+maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psyché l'emporte en
+beauté, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
+tous ceux qui sont à Venise: éloge évidemment exagéré, et que l'amitié
+de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'école vénitienne
+ont pu seules lui inspirer[352].
+
+[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abbé Lanzi, t.
+Ie,.p. 202.]
+
+D'après le témoignage de Vasari, le Salviati était d'un caractère
+mélancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
+parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de
+ce pays[353]. C'est probablement à cette disposition d'esprit que
+l'Arétin fait allusion dans une lettre d'août 1515[354], qu'il lui
+adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
+le peintre lui avait envoyé, après plusieurs années de silence et
+d'oubli. L'Arétin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
+description complète: il rapporte les louanges données au cheval du
+personnage qui porte l'étendard par le Titien et le Sansovino, également
+attachés au Salviati; il termine en faisant l'éloge du duc Come II de
+Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis à
+l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
+Parmigiano, graveur très-célèbre et digne émule de Marc-Antoine[355].
+Les éloges donnés par l'Arétin à la Conversion de saint Paul lui
+valurent, comme à l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
+remercia par une lettre d'octobre 1545[356].
+
+[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.]
+
+[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, nº XLIX.]
+
+[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.]
+
+[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, nº LI.]
+
+Le graveur Enea Vico, que l'Arétin, dans la lettre précédente, ne craint
+pas de comparer à l'illustre Marc-Antoine, était un artiste d'un talent
+éminent. Il grava deux médailles de Charles-Quint, entouré de figures et
+d'attributs allégoriques, et dédia son oeuvre à ce grand monarque par
+une-déclaration rapportée dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
+seigneur Ferrante Caraffa[357].
+
+Il est le premier qui ait gravé sur cuivre le Jugement dernier-de
+Michel-Ange, d'après un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
+Paolo Ponzio, un des élèves de Buonarotti[358].
+
+[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.]
+
+[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
+184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 à 101, 146 à
+149, et t. IX, p. 115.]
+
+L'Arétin écrivit à cette occasion, en janvier 1546, à Enea Vico, et le
+loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: «Car, dit-il, laisser une
+semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
+servir à la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'après
+les décrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
+est salutaire que le monde entier puisse profiter de la représentation
+de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jésus-Christ
+vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez récompensé par
+le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hésitez pas de mener à bonne fin
+une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessinées par
+Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
+scandale chez les luthériens. Mais ce n'est pas là ce qui peut vous
+enlever l'honneur que vous méritez, pour avoir, le premier, mis cette
+grande oeuvre à la portée de tout le monde[359].»
+
+[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, nº LVII.]
+
+Nous ignorons si cette gravure était terminée en 1548, époque où Enea
+Vico avait abandonné son art pour se transformer en courtisan. Dans
+cette circonstance, l'Arétin lui écrivit deux lettres remplies
+d'excellents conseils et dignes d'être rapportées en entier[360]:
+
+[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, nº LXXII; et p. 170, nº
+LXXIII.]
+
+«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes
+unique, lui écrit-il dans la première, datée d'avril 1548, pour vous
+mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un
+fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
+que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
+servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
+parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
+difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
+ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
+leur est agréable.»
+
+Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le
+même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de
+son art.--«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
+tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
+je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
+savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même
+s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi
+ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier,
+plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain
+quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
+qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix
+de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de
+vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
+que lui-même, tant qu'il se laisse dominer par ses passions,
+efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a
+démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
+conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
+des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous
+donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il
+vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
+au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
+l'Italie.»
+
+Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
+détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
+vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à
+son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en
+vivant dans l'oisiveté à la cour des princes[361].
+
+[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits,
+ce qui n'enlève rien à la douceur et à la _morbidesse_ du burin; elles
+ont été exécutées de 1541 à 1560.]
+
+L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
+premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite
+naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en
+donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
+qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
+Borgo[362].
+
+[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]
+
+En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des
+portraits et un tableau de Jésus-Christ devant Pilate. Une lettre que
+lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même
+année[363], l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il
+était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
+vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate.
+Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de
+Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en
+peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
+éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois[364], il fait
+l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté,
+peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son
+fils[365]. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian
+Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
+la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait
+pour le cardinal Farnèse[366].
+
+[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, nº LIV.]
+
+[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, nº LVI.]
+
+[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]
+
+[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]
+
+Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni,
+élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de
+l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une
+critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des
+qualités et des défauts de cet artiste.--«C'est une cruauté, lui dit-il,
+semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son
+père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
+voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors
+que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir
+fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
+l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à
+Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la
+justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
+peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant
+les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
+tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
+plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître
+l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir
+ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans
+restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les
+moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout
+ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
+sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des
+jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette
+réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de
+la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de
+venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
+grâce, je me réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre
+art.»
+
+[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, nº LXXI.]
+
+
+Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du
+Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet
+que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour
+l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa
+fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin,
+défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces
+reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à
+l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne
+d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des
+gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del
+Sarto, touche de pinceau de grand maître[368].»
+
+[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans
+Ridolfi, Ier partie, p. 227.]
+
+Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
+Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut également lié avec l'Arétin.
+Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
+qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis
+longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que
+Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della
+Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs
+les plus distingués de cette ville de Venise, alors si célèbre par son
+goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à
+l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que
+le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
+ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
+avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à
+m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la
+plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
+exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre,
+brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat.
+C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
+garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que
+demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
+la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
+donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai
+au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui
+attirent les regards dans vos admirables peintures[371].» Parmi ces
+peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple,
+remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la
+composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
+suivant l'abbé Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalité.
+L'Arétin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
+cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
+les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].
+
+[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p.
+269.]
+
+[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]
+
+[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, nº LXXIV.]
+
+[Note 372: T. III, p. 118.]
+
+[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
+habiles coloristes.]
+
+On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin
+savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus
+irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.
+
+On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,
+écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet
+artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des _Amours de
+Marfise_: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,
+il en exagère singulièrement le mérite[374]. Ces éloges outrés
+n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques
+que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin
+s'en expliqué dans une lettre d'août 1545[375]:--«Par attachement pour
+vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit
+ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de
+traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier
+rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si
+nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle
+nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles
+appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque,
+n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole
+dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit
+observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino,
+qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu
+leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des
+maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le
+fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le
+ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.»
+
+[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, nº XLIII.--Le comte
+Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Arétin_, dit que celui-ci avait commencé
+un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.]
+
+[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, nº L.]
+
+Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce
+dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre
+justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées.
+C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la
+permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de
+l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus
+de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il
+pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la
+vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui
+faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se
+rapproche autant de Pétrarque et de Dante, que bon nombre de maîtres en
+l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On
+doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les
+critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à
+connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de
+l'artiste[377].
+
+[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, nº LXVII.]
+
+[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]
+
+L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque
+tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du
+Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y
+mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait
+entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville[379]. Il avait
+exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse,
+épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour
+orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces
+cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge
+de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins[380].
+
+[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, nº LV.]
+
+[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]
+
+[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, nº LXXVI.]
+
+Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut
+également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du
+29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le
+sculpteur avait composé à son intention, et qui représentait le Christ
+mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les
+cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des
+grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537[382],
+qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de
+triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537.
+
+[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, nº XXIIII.]
+
+[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, nº XXVI.]
+
+Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs
+Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco
+Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville[384];
+et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des
+adversaires les plus déclarés du Salviati[385].
+
+[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, nº LXXV.--Vasari, t.
+III, p. 370-378.]
+
+[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, nº XLV.--Nous ignorons
+si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]
+
+[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, nº XXXI; et Vasari, t.
+IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:
+Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse
+la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un
+envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.]
+
+Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Arétin
+traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les
+relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne
+dédaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, également de
+Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa
+protection[388]. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551[389] en
+lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait
+extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en
+donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient
+plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus
+d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un
+véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut
+arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.
+Voyez Lione[390] parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des
+écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour
+moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un
+et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux
+vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le
+sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et
+l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être
+je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je
+crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour
+toujours.» [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, nº LXXVII;
+et Vasari, t. VII, p. 249.]
+
+[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, nº XLIV; et, dans le même
+vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, nº XLIII.--Voy. aussi
+Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]
+
+[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, nº CLXXXV.--Sur ce
+peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vénitiens_, Ier partie, p.
+132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]
+
+[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, nº LXXX.]
+
+[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]
+
+L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano,
+plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque
+temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon,
+Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office _du Plomb_, lui écrivit,
+probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante:
+
+«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour
+notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce
+qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château
+Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome
+l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa
+Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le
+Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets
+pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à
+notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a
+jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de
+traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un
+jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu,
+portez-vous bien[391].»
+
+[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVI.]
+
+Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux
+pontife, et l'influence que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le
+tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder
+auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la
+chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en
+toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention
+n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.
+La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la
+dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,
+avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que
+cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches
+auprès de l'empereur.
+
+La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce
+dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre
+1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office _del Piombo_.
+Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de
+Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui
+qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait
+sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela
+qu'on l'appelait _le frère du plomb_[392]. Cet office était d'un grand
+revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes
+célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda
+Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien,
+auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome[394]
+
+[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, nº LXV, _ad
+notam_.]
+
+[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]
+
+[Note 394: Voy. _suprà_, p. 235.]
+
+Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le
+peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa
+lettre à l'Arétin[395]:
+
+[Note 395: Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t.
+Ier, p. 521, appendice nº XIX; et t. V, p. 218, nº
+LXV.]
+
+«Très-cher frère, je pense que vous vous serez étonné de la négligence
+que j'ai mise en restant si longtemps sans vous écrire. La cause en a
+été que je n'avais rien qui méritât de vous être mandé. Mais aujourd'hui
+que Sa Sainteté m'a fait frère, je ne voudrais pas que vous pussiez
+donner à entendre que la _fratrerie_ m'a gâté et que je ne suis plus ce
+même Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours été
+par le passé. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes
+amis et camarades, pour me réjouir de ce que Dieu et notre patron, le
+pape Clément, m'ont donné. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous
+conter comment et de quelle manière cela s'est fait. Il suffit; je suis
+frère plombateur (_piombatore_), c'est-à-dire que j'exerce l'office que
+possédait Fra Mariano[396]; et vive le pape Clément! Plût à Dieu que
+vous eussiez voulu me croire: patience, mon frère j je crois bel et
+bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites à Sansovino qu'à Rome on
+pêche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme
+vous savez: tandis qu'à Venise on n'attrape que des anguilles et du
+fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la
+décrier, mais pour rappeler à notre Sansovino ce qui se passe à Rome,
+choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler
+fraternellement à notre très-cher compère Titien, à tous les amis, et à
+Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande à vous mille
+fois.»
+
+[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Pérouse,
+nous paraît être celui auquel succéda Fra Sebastiano: Vasari en parle,
+t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, élève du Ghirlandaio, Voy.
+Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.]
+
+La fortune que Fra Sebastiano avait trouvée à Rome ne put déterminer le
+Sansovino à quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la
+ville des papes. Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à l'Arétin et au
+Titien, il passa le reste de sa vie à Venise, où, tout en cultivant les
+arts, il jouissait d'une plus grande indépendance. Il laissa donc Fra
+Sebastiano exercer à Rome ses fonctions de frère plombateur, tout en
+profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet
+éloignement ne fit pas oublier à Fra Sebastiano ses anciens amis: en
+1536, il fit le portrait de l'Arétin pour le palais du prieuré d'Amizo,
+et l'abbé Lanzi remarque, qu'en exécutant ce portrait, Fra Sebastiano
+sut rendre, dans les vêtements, cinq nuances de noir parfaitement
+distinctes, ayant imité exactement celle du velours, celle du satin et
+ainsi des autres[397]. C'est à l'occasion de ce portrait que l'Arétin
+écrivit au duc de Florence, Alexandre de Médicis, en 1536, la lettre
+suivante[398]:
+
+[Note 397: t. III, p. 79.]
+
+«Mon portrait, placé par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de
+l'entrée de la chambre où vous avez passé la nuit, ne méritait pas qu'un
+prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un
+neveu de deux pontifes, daignât le regarder, et, le regardant en
+peinture, comblât l'original de tant d'éloges. Ce qui ajoute encore à
+l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre
+personne a voulu s'arrêter devant la maison où je naquis, saluant ma
+soeur avec le respect qu'elle seule aurait dû montrer. Certes, la
+politesse d'Alexandre de Médicis a surpassé celle d'Alexandre le
+Macédonien, car ce dernier s'arrêta bien devant le tonneau où se tenait
+Diogène, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a
+plu de visiter ma cabane, alors que je n'y étais pas. Vous agissez
+ainsi, non par un vain simulacre, mais par bonté naturelle: aussi, je
+supplie Dieu d'éloigner de votre illustrissime personne le détestable
+fléau de l'envie et de la fraude, de détourner le fer et le poison des
+traîtres, afin que votre vie soit le soutien de la nôtre[399].»
+
+[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice nº XXXIV.
+Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est
+une très-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous
+paraît une erreur, car le Marcolino, dans une lettre à l'Arétin, que
+nous rapporterons ci-après (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice nº
+XX), dit que le portrait de l'Arétin, dans le palais des
+prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce témoignage d'un ami et
+d'un contemporain nous paraît préférable à l'allégation du savant prélat
+romain.]
+
+[Note 399: Peu après, ce prince fut victime d'une conspiration,
+ainsi qu'on le verra plus loin.]
+
+Cette lettre, modèle d'orgueil et de compliments ridicules, nous
+rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entrée à
+Babylon_.... Elle révèle néanmoins le pouvoir qu'exerçait l'Arétin sur
+les souverains les plus absolus, et peut servir à expliquer, jusqu'à un
+certain point, la vanité de cet homme qui correspondait familièrement
+avec Charles-Quint, François Ier, les papes, les cardinaux et tous
+les personnages les plus élevés en dignités, tant en Italie qu'en
+Espagne et en France.
+
+Un autre peintre vénitien, non moins célèbre que Fra Sebastiano, un des
+plus remarquables élèves du Titien, le fécond Tintoret, fit aussi le
+portrait de l'Arétin, dont il avait reçu des encouragements dans sa
+jeunesse. Notre écrivain, que les plus grands artistes consultaient et
+dont ils écoutaient avec soumission les conseils-et les critiques,
+contribua pour beaucoup à faire connaître les tableaux du Tintoret. Il
+l'occupa d'abord, en 1545[400], à peindre à fresque, dans son
+appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de
+Mercure; par une lettre de février 1545, il loue beaucoup la célérité
+qu'il avait mise à exécuter ces compositions. Mais il est probable que
+l'artiste s'était laissé emporter par la fougue de son caractère, et
+qu'il s'était brouillé avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure
+prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a
+dû sans doute son origine à ces peintures. En effet, l'Arétin dans cette
+même lettre, engage le Tintoret «à demander à Dieu qu'il lui accorde la
+bonté, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401].
+
+[Note 400: Le Tintoret est né vers 1512; il avait donc trente-trois
+ans à cette époque.]
+
+[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, nº XLI.]
+
+Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,
+l'Arétin fait un magnifique éloge du tableau du Miracle de
+l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'école de Saint-Marc.
+Toutefois, après avoir loué cette grande oeuvre comme elle mérite, il
+ajoute: «Ne vous laissez pas aller à l'orgueil, car ce serait vouloir
+abdiquer tout désir d'arriver à une plus grande perfection; et
+bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre
+exécution en une manière de faire qui se hâte avec lenteur, bien que peu
+à peu les années y pourvoient d'elles-mêmes. Car, il n'y a qu'elles
+seules qui puissent mettre un frein à l'emportement de la
+jeunesse-toujours ardente et empressée[403]. «Ces conseils étaient fort
+justes, et si le Tintoret les eût suivis, beaucoup de ses peintures, au
+lieu d'être jetées à la hâte, comme des esquisses non terminées,
+seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'école de
+Saint-Marc.
+
+[Note 402: L'abbé Lanzi dit de ce tableau: «La couleur en est
+tizianesque; le clair-obscur très-prononcé, la composition sobre et
+forte, les formes élégantes, les draperies étudiées, les attitudes des
+hommes qui assistent à ce spectacle sont variées, appropriées au sujet
+et vives au delà de toute expression, particulièrement celle du saint,
+qui présente jusqu'à un certain point la légèreté d'un corps aérien.» T.
+III, p. 142.]
+
+[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, nº LXV.]
+
+Un autre peintre que Venise peut réclamer, comme élève du
+Giorgione[404], mais que ses travaux avec Raphaël d'Urbin ont fait
+ranger parmi les artistes de l'école romaine, Giovanni da Udine, fut
+également lié avec l'Arétin. Ils avaient fait connaissance à Rome, où
+l'Arétin avait fort admiré les arabesques et autres ornements dont
+Giovanni avait décoré les appartements du Vatican, sous la direction de
+son illustre maître Raphaël. L'impression qu'avait produite la vue de
+ces chefs-d'oeuvre ne s'effaça point dans l'esprit de l'Arétin. Devenu
+comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son
+temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la
+célèbre fabrique de Murano, près de Venise, les arabesques de son ami.
+Il y avait alors à la tête de cette manufacture un maître renommée,
+Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou
+Lanzi, mais dont le talent est extrêmement vanté par l'Arétin dans la
+lettre suivante qu'il adressait à Giovanni da Udine, le 5 septembre
+1541[405]:
+
+[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.]
+
+[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, nº XXVLI.--G. d'Udine
+ne fit pus de longs séjours à Venise; c'est probablement à cette époque
+qu'il décora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au
+patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.]
+
+«Excellent frère, j'ai été plus contrarié d'avoir appris que vous étiez
+venu me voir, sans m'avoir rencontré à la maison, que je n'aurais eu de
+plaisir à faire attendre, pendant une demi-journée, cette foule entière
+de seigneurs qui, jusqu'à ce jour, sont venus me rendre visite: car
+j'attache bien plus de prix à rappeler avec vous le commencement de
+notre vieille amitié, qu'à voir chez eux ce que nous pouvons appeler les
+apparences de la grandeur. Assurément, la consolation que ressentent nos
+âmes quand nous venons à parler des qualités divines de Raphaël d'Urbin,
+par lequel vous avez été créé, et des libéralités royales d'Augustin
+Chigi, dont je suis l'élève, est semblable à celle qu'ils éprouvaient
+eux-mêmes, pendant qu'il nous était donné de voir de quelle manière l'un
+savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,
+parce que nous sommes unis par la plus étroite amitié, on pourrait
+difficilement décider lequel de nous deux a éprouvé le plus de regrets,
+ou vous de ne m'avoir pas trouvé, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.
+Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'à la
+manière des peintres vous avez laissée, à l'aide d'un morceau de craie,
+sur le côté intérieur de ma porte. Je vous en rends mille grâces. Mais,
+bien que je désire plutôt vous rendre service que vous fatiguer de mes
+demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage à vous
+demander un carton rempli de ces dessins, destinés à être reproduits sur
+verre, et semblables à ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que
+Domenico Bellorini, le maître adoré de cet art, étonné de vos
+merveilles, se donna pour toujours à vous: car il venait de comprendre
+et de voir, à l'aide des formes si belles et si variées des vases par
+vous dessinés, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.
+Il est vrai de dire que vous possédez tellement les traditions de la
+grâce et de la facilité antique dans votre style, que les autres
+apprennent votre manière sans même la mettre en pratique. C'est pour
+cela que le grand maître de Murano est dans mon coeur, et vous prie,
+avec moi, de m'accorder un si précieux don. Et, parce que la promptitude
+redouble le prix du présent et l'obligation de celui qui le reçoit, que
+votre bon plaisir soit que cette grâce ne se fasse pas attendre, comme
+seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais être
+assez heureux pour vous en rendre.»
+
+G. d'Udine répondit à cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux
+dessins à son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la
+fabrique de Murano, copiant le style de Raphaël et de son élève,
+agrandit sa manière et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Arétin,
+créateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient
+rivaliser avec les célèbres mosaïques de Venise[406], envoya un grand
+nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils
+pussent juger de la beauté des vases exécutés d'après les antiquités
+dessinées par Jean d'Udine. Dans une lettre écrite au duc de
+Mantoue[407], il lui dit que «ces nouveautés ont fait tant de plaisir au
+patron des fours[408] de la Sirène, à Murano, qu'ils appellent _arétins_
+toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.» Il ajoute que
+«monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a
+emporté de Venise à Rome pour Sa Sainteté, laquelle, d'après ce qu'il
+écrit, en a été très-satisfaite. L'éloge qu'on en a fait dans cette cour
+et ailleurs a doublé le prix qu'on attache à une si noble industrie.»
+
+[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.]
+
+[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, nº XXXII.]
+
+[Note 408: Fours à verre.]
+
+[Note 409: Maestro di casa.]
+
+Quel a été, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il
+entièrement perdu dans le déclin des manufactures de glaces de Murano,
+ou s'est-il conservé en partie jusqu'à nos jours? Nous l'ignorons; mais,
+dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on n'en doit pas moins
+reconnaître que l'Arétin avait été noblement inspiré par le goût du
+beau, le jour où il avait fait reproduire sur verre les admirables
+arabesques de Raphaël et de Jean d'Udine: c'était élever l'industrie au
+niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable
+supériorité.
+
+On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Arétin fut obligé
+de quitter Rome; on se rappelle l'amitié qui l'unissait alors à Jules
+Romain, cet autre élève de Raphaël, non moins célèbre que Jean d'Udine.
+Réfugié à Mantoue, comme l'Arétin s'était réfugié à Venise, le peintre,
+tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalisé son nom, n'en
+conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amitié. Il lui
+envoya plusieurs fois des dessins au crayon et à la plume[410],
+s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
+duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.
+
+L'Arétin aurait beaucoup désiré que Jules Romain vînt se fixer à Venise.
+Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
+renouvelé cette promesse au Titien, avec lequel il était également
+lié,-mais il en remettait de jour en jour l'exécution. C'est pour lui
+enlever toute excuse que l'Arétin lui écrivit la lettre suivante[411]:
+
+[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, nº LXIX, et p. 229, nº
+LXXI.]
+
+[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, nº XXVIII.]
+
+«Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
+demandiez ce que fait le Titien et ce à quoi je m'occupe, je vous
+répondrais que nous n'avons d'autre pensée, tous les deux, que de
+trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
+promesse de venir ici a infligée à l'affection que nous vous portons, et
+dont nous sommes encore indignés. Le Titien renferme sa colère en
+lui-même pour m'avoir fait espérer une telle illusion; et moi, je m'en
+veux à moi-même d'avoir été assez simple pour le croire: d'où il suit
+que ni sa colère ni ma rancune ne sont près de s'évanouir en fumée,
+avant que vous n'ayez tenu la parole à laquelle vous avez manque tant
+de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
+qui a été assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
+bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
+n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
+ma femme et de mes enfants m'en empêche, et mes moyens me le défendent.
+Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
+intermède, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
+tendresse. A vous parler franchement, quant à moi, tant que je me
+souviendrai de vos manières et de votre talent, il faudrait que je fusse
+privé de jugement si je ne désirais jouir des unes et vous voir ici à
+l'oeuvre. Vous êtes aimable, sérieux, attachant dans la conversation,
+grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
+qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
+intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
+était donné de voir les palais des dieux représentés en peinture, et les
+miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous préfère,
+pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, à tous ceux qui
+ont manié un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
+autre chose, s'ils pouvaient voir les édifices que vous avez élevés et
+les peintures que vous avez exécutées dans la ville de Mantoue, embellie
+et magnifiquement décorée par les conceptions de votre génie, qui sait
+donner aux oeuvres modernes là beauté de l'antique, tout en conservant
+aux imitations de l'antique le style des modernes» Mais pourquoi le sort
+ne vous a-t-il pas transporté ici, au lieu de là-bas? Et pourquoi les
+souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
+aux seigneurs vénitiens?»
+
+[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employé par les Italiens
+pour indiquer cette beauté indéfinissable qui charme et qui attire, est
+traduit par Félibien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni français ni
+italien.]
+
+Jules Romain ne résista pas à une invitation si pressante et si
+gracieusement exprimée. Il vint à Venise admirer en grand artiste, et
+sans aucune arrière-pensée de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
+des autres peintres de l'école vénitienne, et il resserra, dans ses
+entretiens avec l'Arétin, les liens de leur ancienne amitié.»
+
+Quelques années après, en 1545, le bruit de sa mort s'étant répandu,
+l'Arétin, dès qu'il eut appris que cette nouvelle était Sans fondement,
+lui écrivit pour en témoigner sa joie» Mais ce qui est le plus curieux,
+c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le récompenser,
+dit-il, «des peines et des regrets qu'il avait éprouvés, en apprenant le
+bruit de sa mort, qui aurait été aussi regrettable que celle du divin
+Raphaël[413].» Cet argument flatteur ne paraît point avoir produit
+d'effet sur Jules Romain; car, dans l'énumération des portraits de
+l'Arétin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
+Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414].
+
+[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, nº XL.]
+
+[Note 414: Voy. plus loin.]
+
+Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
+avec l'Arétin furent traités par lui sur le pied de l'égalité, ou, le
+plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
+Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, à la fois peintre, sculpteur et
+architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
+amitié à tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
+lesquels il n'avait que du mépris. Inaccessible à l'orgueil qu'aurait pu
+lui inspirer la supériorité incontestée de son génie, son âme d'une
+trempe antique, méprisait les flatteries: c'est assez dire que
+l'illustre artiste était peu disposé à accepter les avances de l'Arétin,
+qui était connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
+des faveurs. Les relations de ces deux hommes célèbres furent donc
+toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dépit de tous les
+efforts que put faire l'Arétin pour obtenir, par ses éloges, l'amitié du
+grand maître. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
+lequel l'Arétin s'adresse au Buonarotti en lui écrivant; tandis qu'avec
+ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
+raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'à l'insolence, avec
+Michel-Ange il se renferme dans la plus grande réserve, et lorsqu'il ne
+le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
+exciter la susceptibilité de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
+une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui écrivait pour le féliciter
+d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
+Sixtine[415].
+
+[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, nº XXII.]
+
+«De même, homme vénérable, que c'est une honte de notre nature et un
+péché de notre âme, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
+défaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
+et jugement, de ne pas vous révérer, vous qui êtes un créateur de
+merveilles, et que les astres du ciel ont à l'envi comblé de toutes
+leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'idée cachée d'une nature
+nouvelle; ce qui fait que la difficulté des couleurs, ce dernier degré
+de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
+perfection de l'art dans les extrémités des corps.... Pour moi, qui ai
+passé ma vie entière à élever le mérite par mes louanges, ou à
+stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
+que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
+familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
+indignité. Il est bien vrai que je dois vous vénérer avec le plus grand
+respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possède qu'un
+seul Michel-Ange.
+
+Chose surprenante! la nature ne saurait élever si haut un sujet de vos
+compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
+art; et cependant elle ne parvient pas à imprimer à ses oeuvres cette
+majesté dont l'immense puissance de votre génie possède seul le secret.
+Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
+Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les génies furent l'ombre de votre
+génie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
+l'antiquité, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
+jusqu'à nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi à
+ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligés de suspendre la
+palme de la renommée qu'ils vous auraient cédée eux-mêmes, en vous
+attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
+architectes, s'ils eussent été assemblés devant nos yeux pour juger
+votre mérite.»
+
+Après ce préambule tant soit peu ampoulé, suivant son usage, l'Arétin se
+permet de faire, à sa manière, la description du tableau du Jugement
+dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
+permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner à
+entendre qu'il ferait bien de suivre ses idées, et de se conformer, pour
+la composition de sa grande fresque, à l'espèce de programme qu'il lui
+en avait tracé. Il termine très-gracieusement sa lettre, en demandant à
+l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
+Rome se trouvera violé par le désir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
+«Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta détermination que j'avais prise,
+plutôt que de faire cette injure à votre génie.»
+
+Michel-Ange paraît avoir été médiocrement touché de ces avances. Sa
+réponse, malgré les précautions oratoires dont il s'entoure et les
+politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
+un mépris mai déguisé pour le programme du Jugement dernier inventé par
+l'Arétin.
+
+«Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère, à la réception de
+votre lettre, j'ai ressenti tout à la fois un grand plaisir et un grand
+chagrin. Je me suis beaucoup réjoui de ce que cette lettre venait de
+vous, qui êtes unique au monde peur le mérite; mais j'ai éprouvé une
+assez pénible contrariété, parce que, ayant achevé une grande partie de
+ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
+invention, qui est telle, que si le jour du jugement était arrivé et que
+vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
+une description plus exacte tenant pour répondre à ce que vous voulez
+bien écrire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agréable, mais
+je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
+attachent beaucoup de joie à être nommés dans vos écrits. Dans ces
+termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous être agréable, je vous
+l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
+revenir à Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir
+la peinture que j'exécute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
+recommande à vous[416].»
+
+[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, nº IV.]
+
+L'Arétin, content en non de cette réponse, se le tint pour dit et
+n'offrit plus à Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
+Mais, désirant obtenir du grand maître de dessins de sa main, il
+recommença ses flatteries, assaisonnées cette fois d'une incroyables
+dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--«Si César[417], lui
+écrit-il en avril 1544[418], n'était pas tel dans sa gloire, qu'il est
+dans le commandement, je préférerais l'allégresse que, j'ai ressentie
+dans man coeur, lorsque j'ai reçu de Cellini[419] la nouvelle que vous
+avez bien voulu agréer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
+Majesté a daigné à m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
+que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
+suis réjoui en moi-même de la même manière que je me réjouissais
+lorsque, par un effet de sa clémence impériale, il daignait me
+permettre, à moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner à cheval
+étant placé à sa droite. Mais si votre seigneurie est révérée, grâce à
+la voix de la renommée, même de ceux qui ne connaissent pas les miracles
+enfantés par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de
+croire que je vous vénère, moi qui suis capable de comprendre la
+supériorité de votre immortel génie? C'est parce que je suis ainsi fait,
+qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
+des larmes arrachées par l'affection que je vous porte ont baigné mon
+visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleuré en contemplant votre
+oeuvre elle-même, telle qu'elle est sortie de vos mains sacrées. S'il
+pouvait m'être donné de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
+les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
+emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grâces
+à Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire naître de votre
+temps, faveur à laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
+règne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, ô seigneur! ne
+récompensez-vous pas ce culte que je vous ai voué, et par suite duquel
+je m'incline devant vos qualités divines, en m'accordant comme une
+relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
+prix? Assurément, j'estimerais plus deux traits dessinés de votre main
+avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
+chaînes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors même que
+mon indignité serait un obstacle à la réalisation de ce désir, je me
+trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'espérance. J'en jouis
+à l'avance en l'espérant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
+désir, qui paraît un songe, ne devienne pas une réalité. Le compère
+Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
+me confirme dans ce sentiment. Partisan décidé de votre style qui n'a
+rien d'humain, il n'a pas hésité à m'écrire, avec la considération qu'il
+m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'à ma recommandation le
+souverain pontife a accordée à son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
+vous chérissons également, nous attendons cette grâce de votre bonté.»
+
+[Note 417: L'empereur Charles-Quint.]
+
+[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, nº XXXV.]
+
+[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Arétin écrivit plusieurs
+lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad
+notam_.]
+
+On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
+plus d'impression que la première, malgré le nom du Titien, que l'Arétin
+invoque ici comme le _Deus ex machina_.
+
+Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Arétin au Buonarotti,
+d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas reçu les dessins
+qu'il lui avait demandés et des instances plus pressantes encore que la
+première fois, pour le déterminer à ne plus différer de lui accorder
+cette faveur.--«L'ardeur de nos désirs nous fait souvent souhaiter des
+choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
+qui dirige la volonté des autres rend nos espérances vaines. C'est ainsi
+que s'est évanoui l'espoir que j'avais conçu, en sollicitant de votre
+bienveillance des figures que les palais des rois seraient à peine
+dignes de contenir, bien que je mérite d'être puni en jouissant de leur
+vue. Car il ne vous est pas permis, à vous qui possédez tant de
+qualités éminentes, dont le ciel, dans sa générosité, s'est montré
+prodigue à votre égard, d'être avare de tout ce qui excite à un si haut
+degré l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer généreux
+envers tous, et particulièrement à mon égard.... Comblez donc mon
+attente, en la récompensant par l'octroi de ce qu'elle désire, et ne
+croyez pas que j'ai ainsi parlé par un sentiment d'orgueil, mais
+seulement par le désir ardent de décrire une de ces merveilles enfantées
+par ce génie divin qui entretient votre intelligence[421].»
+
+[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, nº XLIV.]
+
+[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases
+amphigouriques dont l'Arétin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
+avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger:
+
+ «Ma se a veruno «dove esser largo, io sono del numero. Avvengachè
+ la natura ha «infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
+ si promette «di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
+ virtù dello «scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
+ tutti secoli; «onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
+ si faite opère, «sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
+ l'orecchie e le mani, e «i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
+ più vede, di chi più sa, «di chi più intende, di chi più scrive, di
+ chi più considéra, di «chi più pénétra, e di chi più ama, a
+ guardarle, a predicarle, ad «ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
+ contemplarle, e a inchinarle «con il medesimo studio che ne'tempi
+ di altri si vedrà fare negli «esempi di quegli che meglio di me
+ sopranno lasciarne memoria.»
+
+--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
+style de Malvasia:
+
+ «_A dirla Schietta_, _egli ha il «suo mérita_, _ma con quel suo
+ stile fa venire il dolor di testa_.»
+
+--T. III, p. 471, nº CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne
+pourrait le supposer chez les écrivains italiens des XVI et
+XIIe siècles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
+pas être un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouvé dans
+Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de
+_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchevêtrée une parenthèse de _dix
+lignes_.]
+
+Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles
+instances aient été mieux accueillies que les premières: Michel-Ange
+n'aimait pas à quitter ses graves travaux pour donner satisfaction à un
+amateur, en composant à son intention quelque dessin. On sait qu'il
+méprisait la peinture à l'huile. D'un autre côté, l'art de la statuaire
+exige trop de temps et de peine pour l'exécution du moindre buste ou
+bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau à la disposition de
+l'Arétin. On doit en conclure que ce dernier aura été moins bien traité
+par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
+il aura donc dû se contenter des tableaux, dessins, bustes et médailles
+des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico
+Buonarotti_.
+
+Quoi qu'il en soit, l'Arétin ne se fâcha pas et continua pendant toute
+sa vie à professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il
+réservait sa colère et ses mépris pour les autres artistes qui, voulant
+imiter l'illustre maître florentin, ne répondaient point à ses avances.
+Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux émule du Buonarotti dans l'art
+de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son génie, avait été comme lui
+doté par la nature d'un caractère indomptable.
+
+A toutes les demandes que l'Arétin lui avait adressées pour obtenir
+quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
+constamment opposé le silence et le mépris. Cette conduite, à laquelle
+_le Fléau des rois_ était si peu habitué, finit par échauffer sa bile,
+et, dans son ressentiment, il écrivit au _cavalière_ la lettre suivante,
+qui dut être pour le Bandinelli, à cause de sa présomption bien connue
+de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:
+
+«Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
+autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
+m'empêcher, en vous écrivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
+remettre en l'esprit notre ancienne amitié, en vous faisant souvenir de
+cette multitude de services qu'à Florence et à Rome je vous ai rendus,
+alors que le pape Clément[422] n'était encore que cardinal, et plus tard
+lorsqu'il fut élu pape. Le plaisir que j'éprouve à me donner cette
+satisfaction est égal à celui que j'aurais ressenti, si, obéissant aux
+remords de votre conscience, vous m'eussiez témoigné votre bienveillance
+en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessinées de votre main. Mais
+telle est l'ingratitude de votre nature, qu'espérer si peu de chose est
+une sottise plus grande que votre présomption, alors qu'elle ne craint
+pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
+sur ce, je vous baise les mains[423].»
+
+[Note 422: Clément VII.]
+
+[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, nº LII.]
+
+Telles furent les relations de l'Arétin avec les artistes de son temps;
+et l'on voit qu'à l'exception de Raphaël, mort en 1520, pendant son
+premier séjour à Rome, il vécut dans l'intimité avec presque tous les
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrèrent la
+première moitié du seizième siècle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
+le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
+Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
+Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
+beaucoup d'autres.
+
+Mais l'Arétin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
+éminents; le plus souvent, il encouragea leurs débuts dans la carrière,
+et leur procura la protection des souverains et des princes qui étaient
+alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, à
+la faveur dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint, la protection
+de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi François
+Ier. Il avait recommandé le Salviati à ce dernier souverain, et l'on
+voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la république de
+Venise en France, qu'il avait envoyé à François Ier deux bustes
+d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer à Fontainebleau
+parmi ses objets les plus précieux[424]. Dans la même lettre, il est
+question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
+l'Arétin avait recommandé à ce prélat.
+
+[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, nº LXX.]
+
+Les papes Clément VII et Paul III ne furent pas moins bien disposés en
+faveur de l'Arétin que ne l'avaient été les souverains d'Espagne et de
+France. Nous avons rapporté la lettre de Fra Sebastiano[425], par
+laquelle le malheureux Clément VII sollicitait l'intervention de
+l'Arétin auprès de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
+dévastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
+maison Farnèse, n'eut pas moins de considération pour lui; à sa
+recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
+bénéfice que son père sollicitait depuis plusieurs années[426]. Le duc
+de Parme, Ottaviano Farnèse, neveu du souverain pontife et gendre de
+Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en
+correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
+de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
+le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
+d'or qu'il en avait reçu, en lui annonçant que le Sansovino allait
+terminer pour lui une Vénus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
+admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
+poignard orné de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
+graveur en pierres fines, en camées et en cristaux[431]. Au duc de
+Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
+sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
+ainsi que nous l'avons expliqué plus haut[432].
+
+[Note 425: Voy. _suprà_, p. 301.]
+
+[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, nº XXXVIII.--Vasari, t.
+IX, p. 214.]
+
+[Note 427: Il avait épousé la princesse Marguerite, fille naturelle
+de Charles-Quint.]
+
+[Note 428: Bottari, _ut suprà_, t. III, p. 118.]
+
+[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, nº LXIII.]
+
+[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, nº XXVII.]
+
+[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, nº LXIV.--Sur Valerio de
+Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.]
+
+[Note 432: Voy. p. 308.]
+
+Il vécut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Médicis.
+Nous avons raconté l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant
+par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et
+visiter la maison où il était né. Le duc Cosme était fils du grand
+capitaine Jean de Médicis, le chef des bandes noires, qui accueillit
+l'Arétin avec tant d'amitié, lorsqu'il fut obligé de quitter Rome. A ce
+titre, l'Arétin lui témoigna toujours un attachement tout particulier.
+Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, gravé en
+médaille, d'après le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui
+envoya également, à la même époque, le portrait du landgrave de Hesse,
+Philippe le Magnanime, beau-père de Maurice de Saxe, le chef des
+luthériens et l'adversaire de Charles-Quint.[433]
+
+[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, nº XXV.]
+
+Il fut dans les bonnes grâces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della
+Rovère et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoyé à ce dernier son
+portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommandé le
+sculpteur Tiziano Aspetti.
+
+Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral André Doria, pour
+obtenir non-seulement la mise en liberté de Lione Lioni, condamné aux
+galères du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande
+distinction[434].
+
+Il jouit constamment de la faveur du doge André Gritti, du patriarche
+Grimani, et du cavalière délie Legge, l'un des procurateurs de
+Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du
+Sansovino[435].
+
+[Note 434: Voy. p. 358.]
+
+[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,
+208 274 et 280.]
+
+Il fut donc aimé, ou tout au moins respecté de presque tous les princes
+souverains de l'Italie.
+
+Enfin, il passa plus de trente années de sa vie à Venise[436], dans la
+société intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus
+distingués, au nombre desquels, sans rappeler ceux cités plus haut, on
+doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de
+Charles-Quint à Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco
+Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le père du Tasse, Giulio
+Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres
+hommes distingués dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces
+derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a composé son
+dialogue intitulé: _l'Aretino_. Ce dialogue fut écrit à Venise, sous
+l'inspiration et presque sous la dictée de l'Arétin, et il renferme, au
+dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la
+sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437].
+
+[Note 436: De 1527 à 1557.]
+
+[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, nº LI.--Ce dialogue
+a été publié, avec la traduction française en regard, à Rome, vers 1730,
+par Uleughes, qui était alors directeur de l'Académie de France, et dont
+on voit le tombeau à, l'église de Saint-Louis-des-Français.]
+
+Le bonheur dont l'Arétin jouit pendant sa vie devait se perpétuer après
+sa mort; et comme il avait été, pour ainsi dire, le centre des artistes
+de son temps, il était juste que les artistes voulussent assurer à sa
+mémoire l'immortalité que peuvent seules donner, avec les lettres, les
+oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands
+maîtres.
+
+De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers
+maîtres de toutes les écoles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le
+duc Cosme de Médicis à Florence, pour le duc Frédéric de Gonzague à
+Mantoue, pour son ami Marcolino à Venise et pour le marquis du Guast à
+Milan; une fois par le Tintoret, à Venise; une fois par le Moretto pour
+le duc Guidobaldo della Rovère, à Urbin; une fois par Francesco Salviati
+pour le roi François Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del
+Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, après sa mort, son
+portrait, exécuté par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et élève de
+Paul Veronèse, fut placé à côté de son tombeau dans l'église de
+Saint-Luc[439].
+
+[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.]
+
+[Note 439: Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.]
+
+Certes, ni Charles-Quint, ni François Ier, ni Léon X lui-même
+n'eurent cette gloire; aussi son compère et ami, l'imprimeur vénitien
+Francesco Marcolino, lui écrivait, le 15 septembre 1551[440]:
+
+[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, nº XX.]
+
+«Seigneur compère, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si
+bien exécuté, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa
+main, vous a donné notre messere Iacopo Sansovino, loué par Michel-Ange
+lui-même comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres
+figures exécutées par lui pussent rivaliser de beauté avec celles de
+Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma
+maison comme des merveilles que je dois à sa grande courtoisie. Certes,
+hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas
+trouvé, je me suis mis à contempler ce chef-d'oeuvre, je restai
+stupéfait et hors de moi-même en voyant de quelle manière la mère et le
+fils se regardent, les yeux fixés l'une sur l'autre, et paraissent comme
+s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette
+pureté, cette chasteté, cette beauté indéfinissable dont l'imagination
+peut revêtir la Vierge, pendant qu'elle vécut sur la terre, se fait
+remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.
+Mais telle est l'autorité que votre seigneurie exerce sur les artistes
+éminents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son
+génie sans égal dans les portraits de vous qu'il a exécutés de sa main
+et d'une grande manière, l'un pour le palais du duc de Florence, au
+milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des
+princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs
+d'Arezzo n'est pas un moindre témoignage de la considération dont vous
+jouissez parmi les artistes, considération attestée en outre par le
+portrait que le Salviati a envoyé en France au roi François Ier, qui
+l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus précieux. Enfin, je
+citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur
+inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que
+j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de
+Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sûre espérance. Je ne parle
+pas, mon compère, du coin que le cavalière Lione a entrepris de graver
+dans ma maison, car le monde entier, jusqu'à Barberousse en Turquie,
+l'admire et le comble d'éloges. Mais comment pourrais-je passer sous
+silence l'incomparable et mille fois étonnant portrait que le célèbre
+peintre de César, je veux dire Titien, a exécuté en trois jours, à ma
+demande? Celui qui vous a connu à cet âge vous voit en chair et en
+esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le
+conserve et le conserverai comme un trésor et comme mon idole, avec tout
+le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai
+comme un héritage à mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous
+supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand
+Sansovino en mémoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est
+toujours perdu ou méprisé par eux, et ce serait encore trop de leur
+offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et
+conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez à
+votre nature et à la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait
+plutôt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un poëte ou un orateur,
+et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire armé, avec cet air
+terrible, dans ce tableau où Titien, qui vous aime plus qu'un père, a
+peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du
+Guast), qui harangue son armée sous le costume de Jules César. Qu'on
+vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout
+Milan accoure contempler votre image divine.»
+
+[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les
+mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Arétin est représenté assis,
+un livre à la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, nº LI.]
+
+L'admiration du bon Marcolino, même dans ce qu'elle a d'exagéré,
+s'explique par l'espèce d'engouement que l'Arétin eut l'art d'inspirer à
+tout le monde; mais il n'y a rien à retrancher aux éloges que Marcolino
+adresse à ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres
+peintres sont de véritables chefs-d'oeuvre, qui méritent d'être vantés à
+l'égal de ce que l'art nous a légué de plus remarquable dans ce genre.
+
+Indépendamment de la médaille gravée par Lione Lioni, dont parle le
+Marcolino dans la lettre qui précède, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie
+de l'Arétin[442], en pite une gravée par Agostino Veneziano, et trois
+autres que l'on peut attribuer, soit à Enea Vico, soit à Valerio de
+Vicence.
+
+[Note 442: P. 114.]
+
+Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, on voit à Venise, dans
+l'église Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a
+coûté trente années d'études et de travaux à Sansovino, les trois bustes
+en relief de l'Arétin, du Titien et du Sansovino, comme un témoignage
+indestructible de la liaison de ces trois hommes célèbres. Ainsi, tant
+que la vénérable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera
+respecté en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du
+Donatello et de Lorenzo Ghiberti à Florence, attestera l'influence
+qu'eut l'Arétin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre
+qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+DON FERRANTE CARLO
+
+Si les recherches biographiques présentent partout des difficultés
+sérieuses à celui qui, voulant rester fidèle à la vérité, s'efforce de
+trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractère,
+ses penchants et ses goûts dominants, il est certain que ces difficultés
+sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier
+pays, le désir de _paraître un personnage_ et la vanité, ce défaut
+général de la nation, ont enfanté une innombrable quantité de mémoires
+et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se réfutent, mais
+qui, néanmoins, offrent des matériaux tout préparés à l'investigateur.
+En Italie, rien de semblable: les mémoires y sont fort rares[443], et
+l'on ne peut guère trouver les documents biographiques que dans des
+discours académiques ou dans des éloges funèbres, dans lesquels la
+vérité pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette
+rareté d'autobiographies au delà des monts, peut s'expliquer par trois
+raisons. La principale vient du caractère italien, qui ne vise pas à
+l'effet comme le nôtre, et qui, très-rarement imprégné de vanité, ne
+comprend pas l'ardeur qu'ont les Français à vouloir attirer sur eux les
+regards du monde entier, même après leur mort. La seconde raison est
+que, depuis la renaissance des lettres, la position des écrivains
+italiens a été beaucoup plus dépendante que celle des Français: bon
+nombre d'entre eux ont été attachés à des princes, mais surtout à des
+papes, à des cardinaux ou à des évêques; la plupart étaient engagés dans
+les ordres, et par conséquent se trouvaient soumis à l'Église. Enfin, la
+crainte de l'inquisition, de l'_index_, et même d'une simple censure, et
+à Venise du conseil des Dix, ont empêché bien des publications.
+
+[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les
+mémoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.]
+
+Mais s'il n'existe en Italie qu'un très-petit nombre de mémoires et
+d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantité
+de lettres écrites par les artistes, les littérateurs et les principaux
+personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande
+sollicitude par des hommes très-éclairés, donnent des détails d'autant
+plus précieux sur la vie de ceux qui les ont écrites, que, n'étant pas,
+dans l'origine, destinées à être publiées, elles ne cachent rien de ce
+qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls épanchements de
+relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publiées
+par le savant prélat Bottari, que l'on trouve les indications les plus
+multipliées et les plus précises sur la vie des artistes qui les ont
+écrites, et même sur celle des personnes auxquelles elles furent
+adressées. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient
+aujourd'hui complètement oubliés, si ce recueil n'avait pas conservé
+leur-correspondance!
+
+Ces réflexions nous sont suggérées par le nom même du personnage que
+nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu
+parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas
+mention. Ginguené, dans son _Histoire littéraire d'Italie_, n'en dit pas
+un mot; l'abbé Lanzi lui-même, dans sa Table si complète des auteurs et
+écrivains qui se sont occupés des beaux-arts, ne le cite point. Le
+recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une
+seule lettre adressée à Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce
+recueil, on voit que, pendant les quarante premières années du
+dix-septième siècle, don Ferrante Carlo a été constamment en
+correspondance avec les plus célèbres artistes de cette époque, si
+fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le
+recueil de l'une de ces anciennes académies italiennes dont il a dû être
+membre; mais, après de nombreuses recherches restées infructueuses,
+n'ayant trouvé son nom que dans les lettres publiées par le prélat
+romain, c'est à l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner
+une idée exacte de la vie et du caractère de ce personnage. Sa mémoire
+mérite bien d'être tirée de l'oubli, si l'on considère que, pendant plus
+de quarante ans, il fut le protecteur le plus désintéressé, l'ami le
+plus dévoué, le conseiller le plus éclairé des Carraches, du Guerchin,
+de Lanfranc et de tant d'autres illustres maîtres.
+
+[Note 444: Pendant mon dernier séjour à Borne, en 1850-51, j'ai fait
+de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don
+Ferrante Carlo. Voici le résultat de mes investigations.
+
+Les manuscrits de cet écrivain existent à la bibliothèque du palais
+Albani, allé quattro Fontane, à Rome: ils se composent de huit volumes
+in 8 d'oeuvres diverses, savoir:
+
+1º Un volume, plus grand que les autres, de lettres écrites au nom des
+cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghèse, au roi de
+France et à des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre
+quelques lettres adressées à Louis Carrache, qui ne paraissent pas
+présenter un grand intérêt.
+
+2º Un volume de poésies, sonnets, odes, etc.
+
+3º Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances
+poétiques, prononcé le 20 novembre 1605 a l'Académie des Humoristes de
+Rome.
+
+4º Deux volumes de notes et autres travaux ébauchés et peu lisibles.
+
+5º Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont
+deux discours ou sermons composés pour la chapelle pontificale, et un
+commencement de traduction de Procope.
+
+6ºEnfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragédie d'_Adraste_.
+
+On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo était de
+Parme; mais je n'ai trouvé aucun détail sur sa vie, sur les fonctions
+qu'il remplissait, non plus que sur l'époque de sa mort.
+
+Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent également à la
+bibliothèque Albani, il y a un gros volume de lettres adressées à ce
+personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante
+Carlo.
+
+Je dois la communication de ces manuscrits à l'obligeance de M. le
+chevalier Colonna, conservateur de la bibliothèque Albani.]
+
+Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo était,
+dans son temps, un écrivain estimé et célèbre à Rome: «_Litterato che al
+suo tempo era in istima e famoso in Roma_.»--Nous voyons ensuite, par
+une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier
+1608[446], qu'à cette époque il était attaché au cardinal Sfondrato,
+évêque de Crémone: «_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di
+Cremona_.»--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.
+Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a dû
+faire de longs et fréquents séjours à Bologne, qu'il y avait beaucoup
+d'amis et qu'il y vivait dans l'intimité des grands artistes bolonais,
+si nombreux à cette époque. Enfin, par sa lettre à Lanfranc, du 18
+juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don
+Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la
+chambre de son patron, lequel était alors, suivant Bottari[448], le
+cardinal Borghèse.
+
+[Note 445: T. Ier, p. 271, nº LXXXII, au bas delà
+première lettre adressée par Louis Carrache à D.F. Carlo.]
+
+[Note 446: _Ibidem_, p. 272, nº LXXIII.]
+
+[Note 447: _Ibid._, p. 299, nº CV.]
+
+[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._]
+
+Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que
+de satisfaction de la part de Son Éminence, qui lui en a spontanément
+donné un témoignage, en lui accordant un bénéfice simple à
+Saint-Grégoire, _al clivo di Scauro_[449], à l'autel privilégie où est
+le tableau d'Annibal Carrache[450].
+
+ «_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ «_nel servizio antico
+ della caméra del padrone eminentissimo_, «_con tanta mia pena,
+ quanta è la sodisfazione_ «_faxione che S. E. ne mostra, in segno
+ della quale_ «_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_
+ «_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_
+ «_dov' è la tavola del sig. Annibale Caracci_.»
+
+[Note 449: Église de Rome, située sur le mont Coelius, près du
+Colysée, à l'endroit où se trouvait le palais de Scaurus; elle a été
+restaurée en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghèse, ainsi que
+l'atteste l'inscription placée sur la frise de In façade.]
+
+[Note 450: Ce tableau est celui qui représente saint Grégoire en
+prières; il était à la chapelle Salviati, et a été gravé par Jacques
+Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau
+est en Angleterre, et il a été remplacé par une copie d'auteur inconnu,
+--Nibby, _Itinéraire de Rome_, 1849.]
+
+Telles sont les seules particularités authentiques que nous connaissions
+de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec
+certitude qu'il a dû passer sa vie dans les ordres, sans s'y élever aux
+dignités supérieures de l'Église; que dans sa jeunesse il a sans doute
+habité Crémone et Bologne, et que dans un âge plus avancé il se fixa à
+Rome, près du cardinal Borghèse, l'un des neveux de Paul V.
+
+Cette position, que D.F. Carlo paraît avoir occupée toute sa vie, auprès
+de deux cardinaux, explique de quelle manière il a pu devenir et, rester
+pendant plus de quarante années, l'ami des plus illustres artistes de
+son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizième siècle,
+et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Léon X, les membres
+du sacré collège se montrèrent protecteurs éclairés des arts. Ceux
+d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les
+Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Barberini, les Ludovisi, les
+Aldobrandini et tant d'autres, attachèrent une extrême importance à
+encourager les arts, et, autant par goût que par faste, ne négligèrent
+aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien
+que dans les églises, le génie des grands artistes. Ce goût, dominant
+alors chez les princes de l'Église, explique l'influence qu'a pu exercer
+sur les artistes de son temps un personnage placé dans la position de D.
+F, Carlo, Si, formé par des études sérieuses, il s'était voué au culte
+du beau, s'il joignait à un jugement exercé une grande affabilité de
+caractère, une douceur inaltérable dans ses relations, une bienveillance
+discrète, toujours disposée à obliger, il devait nécessairement attirer
+à soi d'illustres amitiés et de sincères dévouements. Tels paraissent
+avoir été les traits principaux du caractère de D.F. Carlo: toutes les
+lettres qui lui sont adressées en font foi. Aussi, satisfait de se
+trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre
+heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures
+jouissances que donnent les arts et les lettres.
+
+Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet à cet égard, nous montre
+D.F. Carlo, en correspondance, tour à tour, avec Gio. Valesio, Giulio
+Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccolò Tornioli, il Guercino, Simon
+Vouët, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 à 1619, avec
+Lodovico Caracci, et de 1634 à 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par
+cette correspondance que nous chercherons à donner une idée des
+relations de D.F. Carlo avec les artistes.
+
+En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observé dans le
+recueil du savant prélat romain, la première lettre que nous trouvions,
+adressée à D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, datée de Bologne, le
+13 août 1608.
+
+En France, où, à très-peu d'exceptions près, l'on ne cite généralement
+des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de
+cet artiste est tout à fait inconnu.
+
+«Gio. Luigi Valesio, dit l'abbé Lanzi, dans son _Histoire de la peinture
+en Italie_[451], était de l'école des Carraches, où il vint tard, et
+dans laquelle il apprit plutôt la miniature et la gravure que l'art de
+peindre. Il passa à Rome, et là, s'étant mis à la suite des Ludovisj,
+sous le pontificat de Grégoire XV, il y joua un grand rôle. Le Marini et
+d'autres poètes de cette époque le louent, non pas tant pour son talent,
+qui était médiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un
+de ces hommes qui, au manque de mérite, savent substituer d'autres
+moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir à propos des
+relations qui peuvent être utiles, feindre la joie dans l'avilissement,
+servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la même
+ligne jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur fin. C'est ainsi qu'il
+roula carrosse dans Rome, là où Annibal Carrache, pendant plusieurs
+années, n'eut d'autre récompense de ses honorables fatigues qu'une
+chambre sous les toits pour reposer sa tête, le pain quotidien pour lui
+et un domestique, et cent vingt écus par an[452].»
+
+[Note 451: T. V, p. 94, édit. italienne de Bassano, 1809, in-8.]
+
+[Note 452: Environ 648 francs.]
+
+Ce portrait de Valesio, tracé de main de maître, n'est pas flatté: il
+pourrait s'appliquer à bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en
+ont pas moins fait figure sur la scène du monde. Mais, à l'époque où il
+écrivit à D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore été à Rome, et il
+n'avait peut-être même pas fait les tableaux qu'il a laissés à Bologne,
+tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abbé Lanzi trouve «d'un faire
+sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manière des
+miniaturistes[454].»
+
+[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato,
+quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.]
+
+[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce défaut lui est également reproché
+par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant
+de l'église de'Mendicanti: «_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto
+Lodovico (Caracci)_, _s'arrischiò passare dalla miniatura alla pittura,
+ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima
+annunziata_.» Il dit ailleurs, p. 127: «_È piu bravo miniatore che
+pittore_.»--Pour être juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abbé
+Lanzi paraît avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a exécutées
+à Rome.--«_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in
+Roma; ove ne resta qualche opéra a fresco e in olio; e tutto il suo
+meglio è for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della
+Minerva_.»]
+
+En 1608, Valesio n'avait pas encore trouvé les moyens de faire sa
+fortune: on s'en aperçoit bien à sa lettre:
+
+«Je dois, écrit-il à D. F, Carlo, me sentir consolé, par la lettre de
+votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oublié, et
+qu'elle veut me rendre service, en me témoignant que mon faible mérite
+n'est pas totalement ignoré d'un homme qui connaît si bien les illustres
+travaux de tant de maîtres célèbres dans l'art de la peinture. En outre,
+je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre
+seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grâce plus signalée que
+celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses désirs, et,
+peut-être, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en
+aide, en faisant naître l'occasion de me donner à peindre une
+composition, soit à l'huile, soit à fresque; et j'ose lui affirmer
+qu'elle en tirera honneur[455].»
+
+[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVI.]
+
+L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses
+flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abbé Lanzi. Mais on voit que,
+dès cette époque, D.F. Carlo avait la réputation d'un connaisseur, qu'il
+était déjà en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
+leur commander des tableaux et des dessins.
+
+Ce désir de posséder des tableaux des différents maîtres de cette
+époque, se révèle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
+D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
+qui lui est adressée de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
+Procaccino, que cet artiste se met à sa disposition.--«_Conoscendo mi
+buono a servirla mi commandi_.»--«Sachant que je suis capable de le
+satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,» lui écrit-il, en
+lui racontant les difficultés qu'il avait avec les fabriciens d'une des
+églises de Crémone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
+et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit
+probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
+placé à Crémone, dans l'église de Saint-Dominique[456]. Il est difficile
+de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
+succès. Attaché alors à la personne du cardinal Sfondrato, évêque de
+Crémone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
+résistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne paraît pas douter de
+la réussite de son intervention, et il se félicite d'avoir à Crémone un
+ami aussi dévoué, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
+s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.
+
+[Note 456: Voy. _les Voyages littéraires et artistiques en Italie_,
+par M. Valéry, t. II, p. 288.]
+
+La célèbre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait été peintre en titre
+du pape Grégoire XIII, témoigne à don Ferrante Carlo des sentiments tout
+aussi dévoués. Il lui avait exprimé le désir d'avoir un tableau de sa
+main, faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde; ne pouvant suffire
+aux demandes qui lui étaient adressées de toutes parts. La lettre de don
+Ferrante Carlo avait mis quatre mois à parvenir de Crémone à Rome, où
+Lavinia Fontana était fixée depuis longtemps. Voici la réponse qu'elle
+lui adresse le 7 février 1609[458]:
+
+[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui était d'une
+famille d'Imola.]
+
+[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, nº C.]
+
+ «Après un intervalle de quatre mois pleins, j'ai «enfin reçu la
+ lettre de votre seigneurie: mais je ne «m'étonne point de ce
+ retard; votre lettre a sans «doute voulu éviter les pluies et les
+ routes fangeuses «pour me parvenir, comme elle est en effet,
+ «belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, «soit en
+ dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reçue avec «les sentiments
+ d'une grande déférence pour les «qualités éminentes de votre
+ seigneurie, qualités «que j'admire avec bien plus de vérité que
+ votre «seigneurie n'admire mon faible talent: car, en «cela, je
+ suis certaine de ne pas me tromper, si ce «n'est seulement que je
+ ne suis pas encore parvenue «à connaître tout votre mérite; tandis
+ que «votre seigneurie a une trop haute idée du mien, «soit parce
+ qu'elle est animée à mon égard d'une «grande bienveillance, soit,
+ ainsi que j'aime à me «le persuader, qu'elle veuille
+ volontairement «m'éblouir, et m'enfoncer comme un éperon «flancs,
+ afin de m'exciter à lui répondre. «J'accepterai son, invitation, et
+ je ne lui donnerai pas «un démenti; car donner un démenti des
+ louanges «exagérées qu'on vous adresse n'est guère l'usage. «J'en
+ remercie donc votre seigneurie par paroles, «en attendant que je
+ puisse le faire autrement, «lorsque j'aurai appris de nouveau du
+ seigneur «Achille quel est votre désir et quelle est la «demande
+ que votre seigneurie daigne me faire. «Toutefois, je ne pourrais me
+ mettre à l'oeuvre que «lorsque j'aurai terminé les commandes que
+ j'ai «reçues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est «pas loisible
+ de refuser. Mais, songeant à la «perfection de l'oeuvre que votre
+ seigneurie désire, je «crains qu'elle ait peine à sortir bien
+ réussie de «mes mains fatiguées, surtout pour soutenir l'examen
+ «d'une personne douée d'un goût si sûr.»
+
+Nous ignorons quel était le sujet du tableau demandé par don Ferrante
+Carlo à Lavinia Fontana. Peut-être était-ce son portrait dont elle ne se
+montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
+et surtout le sien. Elle en a laissé un grand nombre que l'on voit dans
+la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
+affublé des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'église, comme
+celui où elle s'est représentée avec cinq saintes, à _Saint-Michele in
+Rosco_, à Bologne[459].
+
+[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.]
+
+Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
+à faire attendre son portrait à ses admirateurs. On en trouve un exemple
+dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460].
+
+[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, nº iv.]
+
+ «Vous m'avez promis, lui écrit-il, d'abord par «des lettres d'amis,
+ et ensuite par votre propre «parole, un portrait de vous-même fait
+ de votre «main. Cette double promesse, jointe au désir de «posséder
+ le modèle d'une femme belle autant que «vertueuse, ce qui est si
+ rare, a excité en moi une «telle émotion, qu'aussitôt qu'elle m'eut
+ été donnée, «j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer «avec
+ les cent autres qui sont de moi, je vous «envoyai le livre, ne
+ doutant pas de recevoir pour «réponse le portrait si désiré. Mais
+ je n'obtins autre «chose qu'une nouvelle promesse. De grâce,
+ «signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus «longtemps le
+ payement de cette dette. Les trois «termes sont passés, et si
+ maintenant vous ne «me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni à
+ «vous plaindre, ni à vous étonner si, pour obtenir «satisfaction,
+ je suis obligé d'avoir recours, avec «une requête plus impérieuse,
+ à un tribunal plus «sévère que ne l'est celui de la politesse. Et
+ sur ce «je baise cette main qui doit me payer ma dette.»
+
+Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blessée par la menace
+qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
+pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
+ses oeuvres.
+
+Suivant l'abbé Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
+connaisseurs, surpassa son père Prosporo Fontana dans l'art de faire les
+portraits. Elle fut surtout recherchée par les dames romaines; et elle
+avait un talent tout particulier pour représenter leur costume[461].
+Elle parvint à peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
+lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
+passé pour être du Guide [462].
+
+[Note 461: L'abbé. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_,
+qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un
+ornement de toilette particulier aux dames romaines.]
+
+[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.]
+
+Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste célèbre qu'ait vu naître
+Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
+glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
+cité. Indépendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
+portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
+d'avoir formé dans son sein, à l'école de ses plus grands maîtres,
+Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
+Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et
+Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orné de nombreuses peintures
+à fresque et à l'huile ses églises et ses palais, comme l'infortunée
+Properzia Rossi les a décorés de ses sculptures[465].
+
+[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.]
+
+[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136,
+216, 259, 276, 277.]
+
+Toutes ces femmes n'ont pas eu un égal talent: mais on ne saurait trop
+admirer le génie d'Elisabeth Sirani, cette élève chérie du Guide, qui,
+morte empoisonnée à vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrière,
+laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi
+remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
+exécution exempte de cette timidité inhérente à son sexe, et dont
+Lavinia Fontana elle-même ne put se corriger complètement. Sa mort fut
+un deuil public à Bologne, elle fut enterrée avec la plus grande pompe
+et mise à côté du Guide, dans le même tombeau, à Saint-Dominique, dans
+la chapelle du Rosaire[467].
+
+[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.]
+
+[Note 466: On en voit deux à Rome, au musée du Capitole, Ulysse et
+Circé, et un Enfant.]
+
+[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Valéry, _Voyage en
+Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_,
+orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie poésie in
+morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna,
+Monti_, 1665, in-4.]
+
+Si, à toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
+professeurs et auteurs, qui ont occupé des chaires et fait des cours à
+l'université de Bologne[468], on sera forcé de convenir que, dans cette
+ville, les femmes recevaient une éducation tout à fait virile, et qui
+n'aurait certainement pas agréé au Chrysale de Molière[469].
+
+[Note 468: Voy. Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.]
+
+[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]
+
+De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
+eut, de son vivant, le plus de célébrité, dont l'existence fut entourée
+de plus d'éclat, et qui est restée la plus connue. Elle doit ce respect
+de la postérité pour sa réputation, autant au nom de son père et à la
+position qu'elle occupa elle-même sous le pontificat de Grégoire XIII, à
+Rome, qu'à son propre talent. Elle était déjà âgée en 1609, lorsque don
+Ferrante Carlo lui témoigna le désir de posséder une oeuvre de sa main.
+Nous ignorons si ce désir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
+supposer, nous n'en avons pas la preuve.
+
+Nous ne savons pas davantage si le Guerchin exécuta pour don Ferrante
+Carlo le tableau qu'il lui avait demandé, ainsi qu'on le voit par une
+lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est néanmoins à
+présumer qu'un amateur si distingué aura fait tous ses efforts pour
+obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
+et une surprise extraordinaires[471].
+
+[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVII.]
+
+[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
+t. Ier, p. 287, nº XCVI, ci-après.]
+
+L'affabilité de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
+artistes, lorqu'étant employés par de grands personnages, ils croyaient
+avoir à se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
+subir.
+
+C'est ainsi que Niccolò Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
+sans date ni lieu, ses mésaventures, et sollicite sa protection.
+
+Cet artiste est tout à fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
+_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il était de Sienne, et qu'il
+avait exécuté à Bologne, dans la chapelle de l'église de Saint-Paul,
+deux tableaux latéraux, représentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
+le meurtre d'Abel par Caïn[472].
+
+De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
+adressée par Tornioli à don Ferrante Carlo[473], que cet artiste était
+alors employé parle duc de Savoie, et qu'il prétendait avoir trouvé le
+moyen de faire pénétrer les couleurs dans toutes les parties d'une
+plaque de marbre qui n'aurait eu que l'épaisseur d'un doigt. Il ajoute
+qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
+réussit.
+
+Cette découverte n'a pas préservé son nom de l'oubli, et, de son vivant,
+elle ne paraît pas avoir fait une grande impression sur ses
+contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
+font subir le vicaire et le contrôleur des travaux; il réclame les
+conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
+prendre pour obtenir ce qui lui est dû, ne pouvant vivre avec ce qu'il
+reçoit. Il lui signale les outrages dont il est accablé par des
+subalternes qui viennent à plaisir passer et repasser dans sa chambre,
+sans lui laisser aucun repos, même lorsqu'il était malade.
+L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
+Tornioli avec plus de justice et de considération.
+
+[Note 472: P. 233.]
+
+[Note 473: T. Ier, p. 320, nº CXV.]
+
+C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
+avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'éclaté toute la confiance que les
+peintres les plus éminents de cette époque avaient dans ses lumières et
+dans sa bienveillance.
+
+Les lettres de Louis Carrache adressées à don Ferrante Carlo sont au
+nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent écrites du
+11 novembre 1606 au 22 février 1619, mais à des intervalles inégaux,
+parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois à Bologne pendant ces
+treize années, et que, de son côté, Louis Carrache se rapprocha de son
+ami en allant travailler à Plaisance[474]. Toutes ces lettres témoignent
+de l'intimité qui régnait entre le grand maître bolonais et don Ferrante
+Carlo; elles attestent également combien ce dernier était désireux
+d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
+que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
+dessins qu'il lui envoyait.
+
+[Note 474: En 1609. Il était dans cette ville à l'époque de la mort
+d'Annibal Carrache, arrivée à Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le
+_Recueil_ de Bottari la lettre du prélat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.]
+
+Dans le courant de l'année 1606, don Ferrante Carlo avait demandé au
+peintre un tableau dans lequel il devait se représenter lui-même sous
+les traits de saint Joseph. L'artiste répond, le 11 novembre 1606[475],
+qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut
+admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. «Car,
+dit-il, je n'ai pas l'air qui convient à un semblable saint, qui demande
+à être représenté avec une figure décharnée et amaigrie par le jeûne,
+tandis que je ressemble plutôt à un Silène par mon embonpoint et par les
+grosses couleurs de mon teint. Il lui promet néanmoins de se mettre à
+l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, dès qu'il aura
+terminé les travaux commencés pour l'évêque de Plaisance. Il lui promet
+également d'exécuter, dès qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
+demandé pour l'église _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait
+probablement alors, dans cette ville, à ses deux fameux tableaux, _la
+Translation du corps de la Vierge_, et _les Apôtres ouvrant son
+cercueil_, qui ornaient la cathédrale de Plaisance, et qui, enlevés par
+les Français, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas été rendus
+à cette église, mais sont placés au musée de Parme[478].
+
+[Note 475: nº CXXII. Bottari, Ier, p. 271, nº
+LXXXII.]
+
+[Note 476: C'était une madone avec saint Joseph et d'autres saints.]
+
+[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.]
+
+[Note 478: Ils ont été remplacés à Plaisance par deux tableaux
+représentant les mêmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
+Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Valéry,
+t. II, p. 296.]
+
+Il paraît que l'évoque de Plaisance s'était montré accommodant et
+généreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
+était alors à Rome, où se trouvait aussi cet évêque, de le remercier
+pour la manière noble avec laquelle il l'a traité à Plaisance. Nous
+regrettons de ne pas connaître le nom cet évêque, dont la conduite
+envers les artistes présente un si grand contraste avec celle d'un grand
+nombre de princes et de cardinaux de son temps[479].
+
+[Note 479: Notamment avec les procédés du cardinal A. Farnèse à
+l'égard d'Annibal Carrache,--Voy. Félibien, t. III, p. 259 et suiv.]
+
+C'est dans cette même cathédrale de Plaisance, et à la demande de
+Ranuccio Farnèse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
+concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
+choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
+les fresques du Corrége à l'église de Saint-Jean de Parme, et qui
+excitèrent au même degré l'admiration publique et la jalousie et
+l'animosité du grand artiste lombard[480].
+
+[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.]
+
+Le travail que Louis Carrache exécutait pour l'évêque de Plaisance,
+travail qu'il appelle lui-même _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit
+beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre à don Ferrante Carlo, du 5
+janvier 1608[481], qu'à cette époque il n'avait pas encore commencé le
+tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard était une commande
+imprévue qu'il avait reçue du légat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
+exécuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
+Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
+passera par Crémone, afin de voir les dessins et les peintures que don
+Ferrante Carlo avait achetés à Rome. A son retour à Bologne, il lui
+promet de se mettre à son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
+servirai, «_con mio gran gusto_.»
+
+[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, nº IXXXIII.]
+
+Le célèbre fondateur de l'école bolonaise, alors dans tout l'éclat de
+son admirable talent, était tellement pressé par les commandes, que la
+réalisation de sa promesse se fit encore attendre près d'une année; il
+apprend à son ami, par sa lettre du 13 décembre 1608, que sa Madone
+touche à sa fin, et par celle du 5 février 1609, il lui en annonce
+l'envoi[482]. «Il ne sait, lui écrit-il, s'il se trouvera satisfait
+autant qu'il le mérite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plaît
+autant qu'elle a plu à Bologne, il en éprouvera un vif contentement. On
+avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit loué, elle est envoyée avec
+son nom (de lui Carrache) par derrière.--Il lui serait très-agréable,
+dès qu'elle lui sera parvenue, et après qu'il l'aura placée à son jour,
+qu'il voulût bien l'informer si elle lui plaît ou non; il est
+très-inquiet de le savoir.»
+
+[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV,
+LXXXVI.]
+
+Il paraît que, dans l'intervalle qui s'était écoulé avant l'achèvement
+de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait témoigné le désir
+d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 décembre 1608[483],
+après avoir félicité don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
+faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas à
+Crémone, il a déjà mis la main à une composition nouvelle, qui ne sera
+pas carrée, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. «Le sujet,
+continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre goût, étant tiré
+de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
+femme, causant ensemble. Ils sont représentés à mi-corps, de grandeur
+naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre à bonne fin, ayant
+pris goût à ce sujet. Si cette composition déplaît à votre seigneurie,
+qu'elle me le fasse savoir; je suis prêt à lui peindre quelque sujet
+religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
+Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuadée que je la
+servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
+mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, à cause de son mérite
+qu'accompagné une grâce si noble.»--Nous ne savons si ce tableau fut
+exécuté pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
+interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait été
+travailler à Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
+son cousin Annibal Carrache, enlevé à l'art avant le temps.--Le prélat
+Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait fermé les yeux, raconte ainsi les
+derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
+adressée au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]:
+
+[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, nº LXXXV.]
+
+[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, nº CXXII.]
+
+«Je ne sais de quelle manière commencer cette lettre; je viens à cette
+même heure, c'est-à-dire à environ deux heures de nuit (dans le mois de
+juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
+vie à l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reçoive dans le
+ciel! Il alla dernièrement, comme si la vie lui fût devenue
+insupportable, chercher la mort à Naples, et ne l'ayant pas trouvée là,
+il revint, dans cette saison où il est si dangereux de changer d'air,
+l'affronter à Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
+prendre des précautions pour sa santé, il se livra aux plus grands
+excès. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
+n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
+trouvé avec toute sa connaissance et dans un état qui laissait de
+l'espoir. Mais, vers le soir, étant revenu le voir, je l'ai trouvé dans
+l'état le plus désespéré. Je l'ai engagé à recevoir la communion, et
+moi-même, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai récité les
+prières des agonisants pour son âme. Mais ayant recouvré sa
+connaissance, et le curé étant arrivé et lui ayant administré
+l'extrême-onction, il a expiré peu après. Il s'est remis assez bien au
+moment de la sainte communion, et il a reconnu son état. Il voulait
+faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en
+faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
+temps. J'ignore s'il possède autre chose que dix _luoghi di monte_,
+quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
+Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
+ensevelir dans la Rotonde (le Panthéon) auprès de Raphaël, où il lui
+sera élevé un tombeau avec une épitaphe digne de son mérite[485]. Je ne
+sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
+mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il était dans son art le
+premier des maîtres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
+presque rien fait, néanmoins il avait conservé son jugement supérieur et
+son goût si exercé, et il commençait à faire quelques petites choses
+dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
+avant son départ pour Naples, et qui est très-belle. C'est pourquoi sa
+perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
+amis, mais de notre ville entière et de tous les amateurs de ce bel art.
+Pour moi, qui ai assisté à sa mort, j'en ressens un chagrin
+extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis à votre seigneurie,
+afin qu'elle veuille bien en informer son frère (Augustin) à Bologne, et
+le seigneur Louis à Plaisance.»
+
+[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans après la mort d'Annibal
+Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui érigea un
+monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
+'épitaphe suivante, gravée sur une tablette de marbre blanc, à droite de
+l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthéon (troisième chapelle à
+gauche en entrant):
+
+ Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
+ Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
+ gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphaël tulit, Hannibal
+ iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
+ Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
+ Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
+ caetera mortis erant.
+]
+
+Il est probable que les fréquents voyages de don Ferrante Carlo à
+Bologne suspendirent, de 1610 à 1616, sa correspondance avec Louis
+Carrache; car, après la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le
+peintre annonce à son ami qu'il espère lui envoyer quelque dessin[486],
+le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de
+mai 1616. A cette époque, don Ferrante Carlo retourna se fixer à Crémone
+pour y suivre un procès qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit
+par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette année[487].
+Bans cette dernière, après s'être plaint de n'avoir pas encore reçu de
+ses nouvelles depuis son départ, il lui dit quelle est sa manière de
+vivre. «Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:
+le tableau île sainte Marguerite est terminé et envoyé par mon frère
+Paul à Mantoue, et il y a été extrêmement goûté. Je ne suis plus dans le
+palais des seigneurs Caprara: je me tiens retiré à la maison; je
+travaille le peu d'heures que je peux à une certaine Suzanne qui est
+presque finie. Je l'enverrai, dès qu'elle sera terminée, à Beggio (au
+chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de
+l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres
+peintres, parce que je ne les fréquente pas, et pour ne pas vous
+ennuyer.»
+
+[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, nº LXXXVII.]
+
+[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII,
+LXXXIX.--Il finit par gagner ce procès.--Voy. la lettre du 25
+octobre 1617, p. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, nº XC.]
+
+On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et même des autres
+artistes, et qu'il déployait la plus grande activité pour suffire à tous
+ses travaux. Indépendamment des trois tableaux dont il parle, il venait
+de peindre à fresque deux grandes et très-belles figures dans le palais
+Caprara[489].
+
+[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.]
+
+La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que
+don Ferrante Carlo avait mis à lui répondre. C'était la fièvre qu'il
+avait gagnée en naviguant sur le Pô, lorsqu'il se rendait à Plaisance ou
+Parme, pour prononcer dans l'Académie de cette ville un discours que
+l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. «Il n'est pas
+étonnant, lui écrit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,
+étant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaéton dans le Pô;»
+et il le félicite de son rétablissement. Il lui annonce qu'il a termine
+le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoyé au chevalier Tito Bosio, à
+Reggio; il l'engage à le voir dans cette ville, à son retour. Le
+chevalier le lui montrera avec empressement, et il espère qu'il en sera
+satisfait.
+
+Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position
+délicate dans laquelle il se trouve. Il avait commencé un tableau de la
+Résurrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne fût
+achevé, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,
+et il paraît que don Ferrante Carlo était pour quelque chose dans cette
+offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accéder au désir de son
+ami, parce que ce tableau était destiné à un cardinal.
+«Qu'arriverait-il, lui écrit-il, si un Savelli, qui a déjà vu ce
+tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre
+les mains d'un autre?» En effet, il-était dangereux, en ce temps, de
+manquer de parole à un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une
+oeuvre d'art. Les membres du sacré collège attachaient une importance
+toute particulière au patronage qu'ils exerçaient sur les grands
+artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus
+grands travaux, tels que ceux des palais Farnèse et Borghèse, des villas
+Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.
+
+Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit
+qu'il est tout disposé à faire quelque autre chose à son goût, pourvu
+qu'il puisse l'exécuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit
+nombre de figures. «Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce
+que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mérite et
+ses qualités si distinguées, qui le font aimer de tous ceux qui le
+connaissent comme je l'aime moi-même. Bien que le temps me manque d'ici
+à Pâques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont été
+commandés récemment, dont trois pour des églises hors de Bologne et un
+pour cette ville; indépendamment des autres tableaux anciennement
+entrepris que j'ai à terminer, j'ai fini celui des prêtres de
+Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de
+Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages
+moins considérables sont terminés depuis Noël. Mais je trouverai bien le
+temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres
+prennent patience.»
+
+[Note 490: Probablement l'admirable tableau représentant _le
+Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.]
+
+[Note 491: Il y avait à Bologne deux églises de ce nom; la
+cathédrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la
+première, la salle du chapitre, et dans l'autre, au maître autel, la
+Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: «Con nuova, nè da lui
+più usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il
+delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.» _Le Pitture di
+Bologna_, p. 47 et 290.]
+
+En lui répondant, don Ferrante Carlo lui avait donné pour sujet le
+Christ mort. Louis Carrache lui écrit, le 22 janvier 1617, que rien ne
+pourra l'empêcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il
+a à sa disposition, voulant s'appliquer à faire une oeuvre qui lui
+plaise. «Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition
+ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne réussis pas aussi bien que
+vous le désirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].»
+
+[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, nº XCII.--Ce tableau
+ne fut achevé qu'à la fin de l'année, ainsi qu'on le voit par une lettre
+du 23 octobre 1617.]
+
+On était alors dans le carnaval, à Bologne; il y avait des mascarades,
+des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui
+n'allait pas souvent dans le monde, prenait néanmoins sa part de ces
+réjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut
+agréablement surpris par une de ces scènes italiennes qui peignent bien
+les moeurs d'une ville et d'une époque dans lesquelles les artistes
+exerçaient une si grande influence.
+
+Nous la lui laissons raconter à son ami dans sa lettre du 15 février
+1617[493]:
+
+[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, nº XCIII.]
+
+«Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on
+introduisit dans ma maison une femme déguisée, ressemblant, par son
+costume et par sa figure découverte, à un ange du paradis. Sa tête était
+ornée de lauriers, elle était vêtue de blanc, et son costume était
+dessiné d'une grande manière. Elle tenait à la main une trompette dont
+elle se mit à sonner en entrant dans la chambre où je me trouvais, comme
+pour annoncer son arrivée. Puis, avec une grâce virginale, elle me
+récita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et
+d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la poésie fût
+descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pensée de
+prier votre seigneurie de mettre sa muse à ma disposition pour chanter
+les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'éclat de sa
+beauté virginale, et douée en outre d'une admirable taille de femme.
+Cette jeune personne n'a pas plus de quinze à seize ans, et ses paroles
+ont tant d'éloquence, tant de douceur et de grâce, que je n'ai jamais
+entendu, même sur la scène, réciter aussi bien, avec des gestes et des
+mouvements si à-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a
+adressées: quant au poète, je ne le connais pas. Je vous prie de
+m'honorer d'une réponse, et veuillez m'excuser si je suis trop
+indiscret; mais j'ai une entière confiance en vous, et je prie votre
+muse de faire comme à l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est
+_Angela_.»
+
+Cette charmante surprise faite au grand artiste avait été imaginée par
+ses amis, ses élèves et ses admirateurs. Us lui avaient allégoriquement
+envoyé la _Renommée_ pour célébrer son génie. Cette jeune fille, dont la
+beauté paraît avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,
+serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu à représenter tant
+de fois dans ses tableaux de Madones[494]?
+
+[Note 494: Voy. une gravure de Raphaël Morghen, représentant une
+Madone et son fils, d'après L. Carrache; hauteur, quatre centimètres;
+largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la
+signora Giacomazzi.]
+
+On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les
+vers adressés au grand maître bolonais, non plus que sa réponse par la
+muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25
+octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoyé un madrigal,
+et qu'il l'avait communiqué à leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui
+était probablement l'un des inventeurs de la mise en scène de la
+Renommée.--A défaut des vers originaux, nous aimons à rapporter ici le
+sonnet composé par Augustin Carrache à la louange de Niccolino Abati,
+sonnet rapporté par Lanzi, qui l'a tiré de Malvasia, vie du
+Primatriccio[496].
+
+[Note 495: P. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina
+pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.]
+
+ Chi farsi un buon pittor brama e desia
+ Il disegno di Roma abbia al mano,
+ La mossa col l'ombrar Veneziano,
+ E il degno colorir di Lombardia;
+ Di Michel Angiol la terribil via,
+ Il vero natural di Tiziano,
+ Di Correggio lo stil puro e sovranno,
+ E di un Raffael la vera simmetria;
+ Del Tibaldi il decoro e il foridamento,
+ Del dotto Primatriccio l'invantore,
+ E un po' di grazia del Parmigiano:
+ Ma senza tanti studj e tanto stento
+ Si ponga solo l'opre ad imitare
+ Che qui lasciocci il nostro Niccolino.
+
+Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet à changer pour l'appliquer avec
+plus de vérité _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre réunit en effet,
+dans ses compositions, les qualités des plus illustres maîtres des
+diverses écoles. Mais sa modestie eût refusé de telles louanges; et,
+répondant à la belle Angela ce qu'il écrivait à don Ferrante Carlo, le
+11 novembre 1606[497], il lui aurait dit:
+
+[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, nº LXXXII.]
+
+«_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il
+suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto
+illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non
+usarli_, _perche io non sia burlato_.»
+
+[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement
+d'un sonnet de l'Arioste à Michel-Ange.]
+
+Cette docte ville de Bologne était alors la patrie et le rendez-vous des
+artistes les plus célèbres.--«Les premiers peintres de l'Italie sont
+maintenant réunis à Bologne, écrit Louis Carrache à don Ferrante Carlo
+le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste
+d'une réputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500]
+sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant à
+Sienne, pour se rétablir complètement de la maladie qui a mis ses jours
+en péril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a été
+appelé par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le
+seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un
+certain Jean-François Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour
+faire quelques tableaux à monseigneur le cardinal-archevêque, et il s'en
+acquitte héroïquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et
+des autres, qui tous désirent jouir de nouveau du séjour de la patrie,
+et qui sont les premiers peintres de l'Italie.»
+
+[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, nº XCV.]
+
+[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et élève d'Annibal.--Voy. Lanzi,
+t. V, p. 92.]
+
+C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la société d'un petit
+nombre d'amis voués au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio
+Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et
+Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prélat Gio, Bat.
+Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir à
+Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y
+était aussi recherché pour l'affabilité de son caractère que pour la
+variété de ses connaissances et la sûreté de son goût.
+
+Dans cette foule d'artistes célèbres et parmi tant d'amateurs distingués
+qui vivaient à Bologne, on comprend quelle émulation, quelle critique
+intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une
+nouvelle manière de faire, d'un genre de peinture non encore connu,
+comme était la manière du Guerchin. L. Carrache, dont la bonté ne se
+démentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il
+était véritablement supérieur, exprime, sans arrière-pensée,
+l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. «Il y a
+ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre
+1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand
+dessinateur et très-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un
+miracle à frapper d'étonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en
+dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le
+verrez à votre retour.» Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il
+n'était pas facile de conserver, dans un âge avancé, la réputation
+acquise dans la jeunesse et l'âge mûr. Dès 1618, L. Carrache redoutait
+l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. Écrivant à don
+Ferrante Carlo, le 11 décembre de cette année[502], il se félicite
+d'apprendre que les tableaux qu'il avait exécutés pour lui font fureur
+jour et nuit: il lui sera très-agréable d'être informé des jugements
+qu'en porteront tant de peintres d'un goût excellent, et
+particulièrement ce peintre espagnol, qui suit l'école de Caravage, si
+c'est celui qui a peint un saint Martin, à Parme, et qui vivait avec le
+seigneur Mario Farnèse[503]. «Il faut se tenir ferme, dit-il, afin
+qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout
+avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire à une personne
+endormie.»
+
+[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, nº XCVI.]
+
+[Note 502: P. 289, nº XCVII.]
+
+[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasquès, ou plutôt
+de Ribera.--P. 289, _ad notam_.]
+
+Cette dernière phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne
+pas rester, dans sa vieillesse, l'égal de lui-même.--Le temps approchait
+où il devait éprouver à la fois les effets de l'âge et les atteintes de
+ses rivaux et de ses ennemis.
+
+Il venait de terminer, à la voûte de la sixième chapelle de la
+cathédrale de Bologne, une Annonciation: il paraît que, dans cet
+ouvrage, il lui était échappé quelques incorrections de dessin. On lui
+reprochait surtout d'avoir placé de travers le pied de l'ange qui
+s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrêmement sensible: il
+s'en ouvre à son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa
+dernière lettre du 22 février 1619[504].
+
+[Note 504: P. 291, nº XCIII.]
+
+«Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des
+peintres envieux ont fait subir à mon tableau de l'Annonciation, pendant
+que monseigneur le cardinal Aloisi était à Milan[505]. Il me paraît
+nécessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les
+membres du chapitre ont refusé de prendre un parti avant le retour du
+cardinal, j'ai rédigé, et je vous adresse une note explicative de la
+manière avec laquelle cette affaire demanderait à être traitée. Que
+votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au
+comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,
+et comme votre seigneurie sait les écrire; parce qu'elle sera vue à Rome
+et peut-être à Bologne: fermez-la, et l'envoyez à la poste de Rome, d'où
+elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au
+chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mélancolie.
+Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.»
+
+[Note 505: Ce cardinal était légat à Bologne.]
+
+[Note 506: Son neveu.]
+
+P.S. «Dans le cas où il vous paraîtrait qu'il n'est pas convenable
+d'envoyer cette lettre, je m'en remets à votre jugement si sûr, et je me
+conformerai à la résolution que vous aurez adoptée.»
+
+Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice à son
+illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour
+prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'être resté
+au-dessous de lui-même. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du
+mercredi qui précéda le 16 novembre 1619[507].
+
+[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de
+l'Annonciation de L. Carrache, qui est à la cathédrale, dit: «_Nel gran
+lunetone, in faccia, la SS. annunziata è l'ultima operazione del
+susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.» Lanzi, l. V, p. 85-86,
+exprime la même opinion. «_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche
+scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come
+nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie
+della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e può
+dirsi che ne mori di afflizione_.»]
+
+Cette mort fut annoncée ce jour-là même, à don Ferrante Carlo, par un de
+ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508].
+
+[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, nº CXVIII.]
+
+«Ce n'est pas sans une vive douleur, écrit-il, que je vous apprends que
+le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous était si tendrement
+attaché, a quitté cette vie pour une meilleure, dans la nuit du
+mercredi, et a été enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la
+_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit à sa dernière demeure. J'ai appris
+en même temps la mort et la maladie qui a duré quatre semaines, avec une
+fièvre continuelle, ainsi que me l'a raconté jeudi matin un de ses vieux
+serviteurs.»--Il lui dit ensuite qu'il a réclamé le tableau de la
+Nativité que dori Ferrante Carlo avait fait déposer chez L. Carrache,
+mais 'sans indiquer si ce tahleau était du peintre; il termine en lui
+apprenant que déjà on a mis en estampe les funérailles de son ami, comme
+c'était alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un
+exemplaire[509]»
+
+[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu èlre exécutées par
+Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.]
+
+Une autre lettre adressée à don Ferrante Carlo par le peintre bolonais
+Alexandre Tiarini, le 7 décembre 1619, vint lui confirmer la perte de
+son ami[510].
+
+[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, nº CXIX.--Cette
+lettre montre l'intimité qui régnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.]
+
+La réputation de Louis Carrache n'a jamais été aussi grande en France
+qu'en Italie: Félibien[511] le place bien au-dessous de son cousin
+Annibal, qu'il regarde comme son maître; erreur manifeste, démentie par
+les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que
+prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier
+auteur fait de Louis Carrache le plus bel éloge que l'on puisse faire
+d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homère, «En
+résumé, dit-il, si l'on doit ajouter foi à l'histoire, Louis Carrache
+est, dans son école, comme Homère parmi les Grecs, FONS
+INGENIORUM[513].»
+
+[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.]
+
+[Note 512: _Le Pitture_, p. 25 à 30.]
+
+[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.]
+
+Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cité par
+Malvasia[514], a parfaitement exposé l'état de la peinture avant les
+Carraches, et les services qu'ils rendirent à l'art, «La connaissance du
+beau se perdait entièrement, dit-il, et de toutes parts se montraient
+des manières nouvelles et diverses, toutes également éloignées du vrai
+et de la vraisemblance, et plus conformes à l'apparence qu'à la réalité
+des choses; les artistes se contentant d'éblouir les yeux du public par
+le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant à droite
+et à gauche tantôt une chose, tantôt une autre, pour se faire valoir, le
+tout avec une grande pauvreté de contours, sans resserrer les
+différentes parties de leurs compositions, et même souvent avec de
+grandes fautes. Ils s'éloignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie
+qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art était infecté, pour ainsi
+dire, de tant d'hérésies, et qu'il se trouvait en péril de se perdre, on
+vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, étant
+étroitement liés par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre
+eux et d'accord dans leur résolution d'embrasser, sans craindre la
+fatigue, toute étude qui pourrait les conduire à la perfection de l'art.
+Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le
+premier était cousin des deux autres, qui étaient frères: et comme Louis
+était le plus âgé d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier
+à la peinture, et c'est de lui que les deux autres reçurent les premiers
+enseignements de l'art.»
+
+[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati,
+qui était son nom à l'académie _dei Gelati_, de Bologne.]
+
+Le même prélat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515],
+était célèbre à la cour de Rome pour ses connaissances en littérature,
+et plus spécialement, pour une singulière intelligence des beaux-arts,
+qu'il aimait et encourageait, avait proposé à un cardinal[516] de
+choisir Louis Carrache pour lui confier l'exécution d'un tableau à
+Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un
+théâtre digne de sa réputation, et, en même temps, glorifier la ville de
+Bologne, leur patrie commune. «C'est un homme, écrit-il à cette
+éminence, connu et estimé des principaux peintres de l'Italie, déjà âgé
+et consommé dans la pratique de l'art, qui a exécuté un grand nombre
+d'oeuvres éparses en divers lieux, qui s'est particulièrement exercé à
+faire de grands tableaux pour les églises, et qui, parmi les peintres
+qui se trouvent aujourd'hui à Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le
+premier rang.»
+
+[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85,
+nº XXI, et t. VII, p. 13, nº II, la lettre du chanoine
+Louis Crespi à Bottari.--On prétend que le prélat Agucchi fut peint par
+le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un
+seigneur qui descend de cheval, dans le tableau représentant l'entrevue
+de saint Nil avec l'empereur Othon III.]
+
+[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il était
+secrétaire.]
+
+[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore
+si L. Carrache exécuta le tableau pour Saint-Pierre.]
+
+Ce rang peut d'autant moins lui être contesté, qu'il est le maître
+d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rénovateurs de la peinture, et
+qu'il partage avec eux la gloire d'avoir formé le Guide, l'Albane, et
+surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres
+après Raphaël.
+
+Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au phénix, conclut:
+«Que la peinture, qui était née sous Raphaël et Michel-Ange, paraissait
+languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'après un grand nombre
+d'années elle parut renouvelée par les Carraches, pour la gloire de leur
+siècle.»
+
+[Note 518: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
+
+De même, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,
+disait d'eux qu'ils étaient: «_Lapsanti picturce suffecti
+Hercules_[519].»
+
+[Note 519: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]
+
+Ce Dolcini était, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de
+tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait à enrichir des
+productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,
+peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui écrivait
+le 27 mars 1599[520] montre quel était le désintéressement de ce grand
+maître j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son
+complet achèvement;--bien différent en cela du Guide et de tant
+d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer
+d'avance.
+
+[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267» nº LXXIX.]
+
+Le chevalier Gio. Batista Marino, le poëte à la mode du commencement de
+ce siècle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu
+avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, représentés nus
+au milieu d'une fontaine. Pour déterminer le peintre à mettre de côté
+tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empêcher d'exercer sa main à
+peindre un pareil sujet, il lui avait écrit que cette composition était
+destinée à orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la
+montrerait à personne, si ce n'est aux intimes.
+
+Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degré
+l'admiration du poëte, qui composa en son honneur ce madrigal, tout
+empreint de ces _concetti_ qui étaient dans le goût de l'époque;
+
+ Siccome di Salmace
+ Aveano ni sè l'acque tranqaille e chiare
+ Virtù d'inamorare;
+ Così per l'arte tua, la loro sembianza,
+ Caracci, ha in te possanza
+ Di far maravigliare.
+ Ma, non si sa quai perde oqual avanza,
+ Il miracol d'amore,
+ O quel de lo stupore;
+ Quello in un corpo sol congiunse dui,
+ Questo divide da se stesso altrui[521].
+
+
+Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], blâme, avec raison,
+Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, à la
+justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exercé sur de
+pareilles compositions.
+
+[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.]
+
+[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.]
+
+Fixé à Rome dès 1618, comme on le voit par la dernière lettre de Louis
+Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.
+Il y fit la connaissance de Simon Vouët, qui, à l'exemple de beaucoup
+d'autres peintres français, était venu se former à la grande manière
+italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation
+pour ses amis de Venise, ville que Vouët visita en 1627, à son retour
+en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de
+l'autel de l'école de Saint-Théodore, patron de Venise. Vouët lui en
+témoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant
+à sa disposition pour un tableau[523].
+
+[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, nº CXXIV.]
+
+Il est probable que depuis son séjour à Rome don Ferrante Carlo s'était
+lié avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres élèves des
+Carraches. Était-il encore attaché au cardinal Sfondrato? Nous
+l'ignorons. La seule particularité que nous connaissions de la vie de ce
+cardinal, c'est qu'il cherchait à réunir les tableaux des artistes en
+réputation. Félibien raconte que[524] «le Guide avait envoyé à ce
+cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,
+Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considérés dans la cour
+du pape, avaient beaucoup admiré.» Don Ferrante Carlo n'était peut-être
+pas resté étranger au goût de son patron, de même qu'il dut contribuer à
+former et à entretenir celui du cardinal Scipion Borghèse.
+
+[Note 524: T. III, p. 500.]
+
+Les fonctions qu'il remplissait auprès de ce cardinal, neveu de Paul V,
+le mirent à même d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant
+obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.
+
+Le palais Borghèse avait été commencé, en 1590, par le cardinal Deza:
+ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrière
+des Farnèse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant
+d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec
+le plus grand soin, et y réunirent une galerie, qui existe encore, et
+qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de
+_quinze cents_ tableaux originaux des maîtres italiens. Dans cette
+galerie, l'école de Bologne est dignement représentée. On y admire
+surtout cette célèbre Chasse du Dominiquin, citée comme un chef-d'oeuvre
+par l'abbé Lanzi[525], et une Sainte Cécile du même artiste; les Quatre
+Éléments de l'Albane, un Christ mort et une Charité romaine du Guerchin,
+deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal
+Carrache, et Orco et Norandin, d'après l'Arioste, par Lanfranc.
+
+[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.]
+
+Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas étranger au choix de ces
+tableaux fait par le cardinal Borghèse; peut-être le Dominiquin et le
+Guide durent-ils à sa recommandation d'être employés aux travaux que le
+même cardinal fit exécuter dans l'église de Saint-Grégoire, sur le mont
+Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,
+qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit
+celui où saint André est fouetté par les bourreaux[526].
+
+[Note 526: Félibien, t. III, p. 476.]
+
+Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus
+intimement fut Lanfranc, qu'il devait connaître depuis longtemps. On
+sait que cet artiste, né à Parme, avait été réduit, dans sa jeunesse, à
+entrer au service du comte Horace Scotti, à Plaisance[527]. Appréciant
+en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la
+peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante
+Carlo, qui allait souvent de Crémone à Bologne, l'y reconnut dans
+l'académie des Carraches. Lorsqu'il fut fixé à Rome, Lanfranc fut chargé
+par le pape Paul V de grands travaux à l'église de Sainte-Marie-Majeure
+et au palais de Monte-Cavallo. Peut-être, Lanfranc dut-il en partie à la
+recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de
+Saint-Andrea-della-Valle, à Rome, au préjudice du Dominiquin, qu'il
+était destiné à supplanter pendant sa vie et après sa mort.
+
+[Note 527: Félibien, t. III, p. 512.]
+
+On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas exécuté ce travail.
+Toutefois Félibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle
+quelques années après son achèvement, en témoigne une haute admiration.
+«C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les
+figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six
+mètres trente centimètres), sont bien proportionnées, et diminuent si
+conformément à leurs différentes positions, à leurs raccourcissements et
+à leurs distances.
+
+[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.]
+
+Cette coupe paraît, dans son ouverture, d'une longueur si
+extraordinaire, qu'elle représente un grand espace de ciel, où la vue se
+porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette
+Gloire paraît l'Humanité adorable de Jésus-Christ, qui est la source de
+toute lumière qui se répand, et qui éclaire les corps qui sont dans ce
+grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumières est conduite
+d'une manière qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.»
+
+Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre à Naples, où il était appelé
+par les jésuites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Gesù
+Nuovo_.
+
+C'est à partir de cette époque, que s'établit entre le peintre et don
+Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,
+terme présumé de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne
+trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, à
+l'exception d'une seule; mais celles écrites par Lanfranc présentent des
+détails fort intéressants.
+
+Par la première, datée de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arrivée
+dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien
+vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complète s'il
+n'était pas assiégé par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de
+Rome, mais des amis et patrons qu'il a quittés: au nombre de ces
+derniers, il lui laisse à décider s'il ne doit pas le regretter plus
+particulièrement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si
+aimable et si obligeant, mais qui lui a été si utile dans toutes les
+occasions. Aussi, espère-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son
+absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimité étaient depuis
+longtemps établies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.
+
+[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, nº CIV.]
+
+La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret
+profond qui s'était emparé de l'artiste, privé à Naples de ses douces
+habitudes de Rome: «Lorsque j'étais à Rome, l'escalier qui conduit à
+votre appartement m'a souvent empêché, par crainte de la fatigue, de me
+rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intéressante;
+mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me paraît plus rien du tout, et je
+réfléchis en moi-même à ma grande paresse, dont je me repens maintenant.
+En vérité, pendant que je vous écris, il me semble que je suis avec vous
+et que je vois vos manières si affables, lesquelles sont comme ces
+choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possède en abondance, mais
+qu'on désire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le
+suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espère
+que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le passé.»
+
+Il paraît que Lanfranc avait été très-bien accueilli par les jésuites de
+Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le général de
+l'ordre, espérant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et
+obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit
+de son ami, cherche à la combattre dans la seule lettre que Bottari nous
+ait conservée de lui. N'étant point, comme l'artiste, un peu aveuglé par
+les succès et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui
+écrit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec
+le général des jésuites, de la prudence et de la bonté duquel il est en
+droit d'espérer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a
+entrepris. «Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute
+recommandation et tout autre moyen à employer auprès de ce très-révérend
+père, il ne lui déplaira pas, et il vous sera très-utile, que le père
+Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices,
+ainsi qu'il est disposé à le faire pour l'amitié qu'il vous porte, et
+pour la grande estime qu'il fait de votre mérite. Ce père désire
+obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents
+artistes, un dessin bien ordonné de votre main. Il n'est pas nécessaire
+que je m'évertue à vous faire comprendre combien il vous importe
+d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume délicate et
+cultivée peut, à bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et
+contribuer à vous maintenir dans la possession de l'immortalité, que
+vous vous êtes acquise par tant de travaux fameux.»
+
+[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, nº CV.]
+
+Le père Ferrari, auteur de l'ouvrage intitulé _Les jardins des
+Hespérides_[531], était un jésuite de beaucoup d'esprit et de goût.
+Lanfranc lui fit le dessin qui se voit gravé dans cet ouvrage, et il est
+probable que, de son côté, le révérend père s'en montra reconnaissant,
+en patronnant l'artiste auprès du général de son ordre.
+
+[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, nº CV.]
+
+C'est dans cette même lettre, que don Ferrante Carlo apprend à Lanfranc,
+qu'il est de nouveau attaché au service de la chambre du cardinal
+Borghèse, et que cette éminence lui a fait don, spontanément, d'un
+bénéfice simple, à Saint-Grégoire, _al clivo di scauro_, à l'autel
+privilégié, où est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet
+en mémoire de rappeler à Lanfranc le dessin des quatre triangles de la
+coupole (du Gesù nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment
+promis.
+
+Cette coupole ne fut terminée qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce à
+don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette année. Il paraît
+qu'il n'éprouva aucune difficulté de la part du général des jésuites,
+homme, dit-il, d'un caractère bienveillant et fort habile en pareille
+matière» Mais cette oeuvre immense n'était pas destinée à durer
+longtemps. Quelques années après son achèvement, la coupole s'écroula,
+entraînant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui
+de cette grande composition que les anges qui ont été gravés[532].
+
+[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.]
+
+L'année suivante, Lanfranc eut recours à son ami, pour arranger une
+affaire assez délicate, et qui pouvait compromettre sa réputation. Voici
+à quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nommé
+Hippolyte Vitelleschi, se trouvant à Naples, vint rendre visite à
+l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apportée
+de Rome pour s en servir comme de modèle, parmi d'autres saintes qu'il
+voulait représenter dans là coupole du Gesù nuovo, il s'engoua tellement
+de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante
+ducats, ou cinquante-huit écus romains[534]. Ce prix n'avait rien
+d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu
+des copies de ses tableaux, faites de sa main, au delà de cent écus.
+Mais cette Madeleine était très-connue à Rome; elle était de la jeunesse
+de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-même dans sa lettré du 17
+octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'être exposée à
+l'académie de cette ville. Peut-être aussi les envieux qu'il avait
+laissés à Rome avaient-ils persuadé au seigneur Vitelleschi que ce
+tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donné. Quoi qu'il en soit,
+et comme il arrive souvent à ceux qui, sans réfléchir, se montrent
+entichés d'une chose, ce seigneur avait renvoyé le tableau à Naples, en
+faisant demander à Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort
+embarrassé: en homme délicat et désintéressé qu'il était, et blessé
+d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir
+rendre l'argent qu'il avait reçu. Mais, malheureusement pour lui, vivant
+au jour le jour, et sans faire d'économies, il avait déjà dépensé les
+ducats qu'il croyait, avoir bien gagnés. Aussi, désirait-il extrêmement
+que son ami don Ferrante Carlo trouvât quelque moyen, tout en préservant
+sa réputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reçue.
+«J'ai pensé, lui écrit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec
+succès serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cédé, sans
+le vouloir, à l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui
+persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre
+tableau que je ferais plus à son goût. Mais, il faudrait dire ces choses
+comme venant de vous-même, et lui faire connaître que j'ai donné ordre
+de le rembourser. Jusqu'à présent, ce seigneur ne me réclame rien; mais
+je tiens essentiellement à ne pas être perdu de réputation. C'est
+pourquoi je vous prie, par l'amitié que vous me portez, de vouloir bien
+vous charger de cette négociation, sachant que là où vous vous employez,
+et où vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer
+la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.»
+
+[Note 533: Voy. la lettre du 1er août 1637, p. 302, nº
+CVII.]
+
+[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.]
+
+[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, nº CVIII.]
+
+
+Malgré l'habileté des moyens que l'artiste avait suggérés à son ami,
+pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne paraît pas
+qu'il les ait gardés. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,
+qu'il fut obligé de restituer le prix de la Madeleine, restitution
+qu'il opéra par l'entremise de son frère Egidio, avec le plus grand
+regret, et, comme il le dit lui-même, «_con la lacrima su
+l'occhio[536]_.»
+
+[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, nº
+CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au
+palais Barberini.]
+
+Il paraît que ces peintres, jaloux des succès de Lanfranc à Naples, ne
+se bornaient pas à critiquer ses tableaux et à les lui faire reprendre.
+_Ces bons amis de cour_ avaient répandu, à cette époque, le bruit de sa
+mort, qu'ils attribuaient charitablement à des excès de tous
+genres.--Dans une lettre du 10 décembre 1637[537], il rassure son ami
+sur sa santé, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adressés, et
+le prie de se tranquilliser, «attendu qu'à Naples, on ne fréquente ni
+les réunions, ni les hôtelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est
+pas l'usage.»
+
+[Note 537: P. 306, nº CIX.]
+
+Il était alors en faveur auprès de l'ancien vice-roi, le comte de
+Monterey, qui s'était retiré à Pouzzoles, et auprès de son successeur.
+Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux
+nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore
+accordée à aucun des artistes qu'il avait employés; l'autre lui avait
+demandé un petit dessin, en lui témoignant beaucoup de courtoisie et de
+bienveillance.
+
+Cette cour de Naples était alors agitée par les troubles qui précédèrent
+la révolte de Mazaniello: elle était néanmoins très-brillante. Lanfranc
+raconte qu'à la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut
+accompagné par d'innombrables carrosses à six chevaux, avec des livrées
+bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait
+rendus au roi lui-même. Et cependant, ce jour-là, il faisait un temps
+affreux j la foudre tomba sur les deux châteaux (Saint-Elme et de
+l'OEuf), et brûla les drapeaux et les mâts qui les soutenaient. C'est
+pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avançant
+avec sa suite au milieu des nuages et des éclairs qui sillonnaient la
+terre, et qui ajoutaient la terreur à l'imposante beauté du
+cortège[538].
+
+[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 décembre 1637, nº CX.]
+
+Bien que Lanfranc fût fixé à Naples pour terminer les grands travaux
+qu'il y avait entrepris, il s'échappait quelquefois de cette ville
+bruyante et plus livrée au luxe qu'au culte des arts, et il revenait à
+Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il était
+alors dans toute la force de son talent, et avait peine à suffire aux
+commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas
+rester longtemps de suite dans la capitale des arts, obligé qu'il était
+de mener à bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait
+à Naples depuis plusieurs années.
+
+Au mois d'août 1639, il était reparti précipitamment de Rome pour
+retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible
+éruption du Vésuve; il là raconte à son ami dans sa lettre du 23 août
+de cette année[539]. Le volcan s'était ouvert et avait donné passage à
+un fleuve de lave, qui, coulant sur une étendue de plus de six milles,
+avait détruit et entraîné des palais, des églises, des maisons de
+campagne en grand nombre, et des villes presque tout entières.
+
+[Note 539: _Id._, _ibid._]
+
+Ce spectacle sublime rappela au peintre le désir que lui avait manifesté
+son ami de posséder une vue du Vésuve[540]: il en chercha de tous côtés
+une qui fût digne de lui être offerte, et n'en trouva aucune, même chez
+les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession
+d'exécuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans
+le palais un qui lui parut meilleur que les autres, parée qu'il se
+rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel maître il était:
+les uns lui dirent que le peintre était mort, et les autres que le
+tableau était de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant
+avoir ni le tableau original, ni le maître qui l'avait exécuté, Lanfranc
+obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de
+ses élèves, et après l'avoir retouchée[542], il l'adressa dans le mois
+d'août 1638 à son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et
+en lui promettant de se mettre à sa disposition pour une oeuvre plus
+importante et de meilleur goût.
+
+[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.]
+
+[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps à Naples, et
+fut l'ennemi du Dominiquin.]
+
+[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,
+p. 313, nº CXII.]
+
+A cette même époque, Lanfranc eut recours au crédit que don Ferrante
+Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghèse, pour le tirer d'une
+difficulté sérieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de
+Naples. Cet artiste était surtout recherché pour peindre, dans les
+voûtes des églises et dans les dômes des coupoles, ces immenses
+compositions qui font encore aujourd'hui l'étonnement de ceux qui les
+admirent. Il avait donc été chargé par les moines de Saint-Martin,
+couvent situé sur l'un des points les plus élevés de Naples, de peindre
+à fresque leur église. Il y avait représenté les douze Apôtres, en pied;
+et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les
+larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprêtent à consommer le
+sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent à
+ce spectacle; ensuite, sur toute la voûte de l'église et des côtés, des
+scènes variées[544], peintures que Bottari trouve admirables[545].
+
+[Note 543: Les Camaldules, auprès de Capo di Monte.]
+
+[Note 544: Lettre du 30 août 1639, p. 311, nº CXI.]
+
+[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad
+notam_.--Suivant Bottari, les douze apôtres ont été gravés.]
+
+Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait terminé
+cette oeuvre immense, et néamoins les moines ne lui avaient encore donné
+qu'un faible à-compte. Vivant à Naples en grand seigneur, l'artiste ne
+pouvait pas attendre: il se vit donc forcé, une première fois, de
+s'adresser, par l'intermédiaire de son ami, au cardinal Borghèse,
+lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer à Lanfranc la
+moitié de ce qui lui restait dû, c'est-à-dire huit cents ducats. Les
+moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, à Naples, qui
+s'était chargé de cette première négociation, de satisfaire entièrement
+le peintre quinze jours après ce premier payement.--Mais ils n'en
+avaient rien fait: plus de huit mois s'étaient écoulés depuis cette
+époque, et lorsque Lanfranc s'était présenté pour recevoir les huit
+cents ducats qui lui restaient dus, il avait éprouvé du prieur un refus
+outrageant, suivi bientôt d'un procès et de plusieurs autres, intentés
+avec un éclat et un scandale sans exemple.
+
+Ce débat pouvait porter une atteinte profonde à la réputation de
+l'artiste et à son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir
+exécuté ses peintures _à sec_, au lieu de les avoir faites _à fresque_,
+ainsi que le portait leur traité. Cette accusation était des plus
+graves. En France, où généralement on appelle peintures à fresque toutes
+celles qui sont destinées à ne pas être changées de place, qu'elles
+soient à l'huile, à la cire ou à la détrempe, mais exécutées à sec sur
+la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-être
+pas bien toute l'importance du reproche adressé à Lanfranc. Mais, en
+Italie, où, de tout temps, la véritable peinture à fresque, c'est-à-dire
+celle exécutée sur place, sans préparation, sur un enduit frais appliqué
+à un mur, et en même temps que cet enduit, a été préférée, pour les
+monuments, à la peinture à l'huile et sur toile, l'accusation dirigée
+contre Lanfranc était de nature à nuire extrêmement à sa réputation. On
+sait que les plus grands peintres italiens ont toujours placé là
+fresque, pour la difficulté de l'exécution, avant la peinture sur toile.
+Le Dominiquin a passé la plus grande partie de sa vie à peindre à
+fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalisé surtout par les
+fresques du palais Farnèse; Raphaël a laissé au Vatican, à la Farnésine
+et ailleurs, des preuves de sa supériorité pour ce genre de peinture; et
+le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, méprisait,
+dit-on, la peinture à l'huile, et ne la jugeait pas digne de son génie.
+Lanfranc était donc perdu de réputation, s'il demeurait prouvé qu'au
+lieu d'improviser à fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris
+son temps pour les exécuter lentement _à sec_, en les retouchant et en
+les corrigeant tout à son aise. Aussi, cette accusation le transportait
+d'indignation, et il la repoussait avec mépris, invoquant le témoignage
+de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,
+du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur
+Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, célèbre
+peintre de Viterbe qui, se trouvant à Naples, était allé visiter
+Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, était monté sur son
+échafaud.
+
+[Note 546: Félibien, t. III, p. 490.]
+
+Il est difficile de croire que Lanfranc eût osé invoquer le témoignage
+de tant de connaisseurs s'il n'eût pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
+les grandes fresques qu'il avait précédemment exécutées à Rome et à
+Naples prouvent à elles seules ce dont il était capable. Aussi, se
+plaignant avec amertume à son ami du procédé des moines de Saint-Martin
+qui au moyen du procès qu'ils lui avaient intenté, prétendaient
+non-seulement ne pas lui payer ce qui restait dû, mais lui faire rendre
+ce qu'il avait déjà reçu, il ajoute, dans sa lettre du 30 août 1639:
+«Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanité, pour
+ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
+d'amour et de diligence, n'ayant pas même gagné mes dépenses,
+travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
+m'était promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
+gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma réputation, mon bien
+et jusqu'à la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
+bontés de Son Excellence, et à votre bienveillance, afin que vous lui
+représentiez le triste cas où je me trouve, et dont je l'ai déjà
+entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].»
+
+[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, nº CXI.]
+
+Dans sa lettre du 30 août 1639, Lanfranc n'avait pas dit à don Ferrante
+Carlo quelle était la cause de ce scandaleux procès; il la lui apprend
+dans celle du 11 septembre suivant.
+
+«Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
+pouvez le redire, si cela est nécessaire, à Son Excellence, quelle est
+la cause des désagréments que j'éprouve. Dans le commencement de mon
+entreprise, j'étais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
+Saint-Martin, et, par son moyen, j'étais également bien avec les moines.
+Mais, ayant marié à Giuliano Finello[548] ma fille aînée, qui était
+recherchée par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
+avancé, mais jeune homme distingué, je me suis brouillé avec cet
+architecte, et, par suite, avec les pères, lesquels ne font, soit
+ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
+outre, mon gendre Giuliano est employé dans les occasions les plus
+importantes, à cause de son mérite, d'où il résulte une grande jalousie
+dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
+faire connaître toute la vérité, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
+je puisse être maltraité, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
+exécuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
+les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
+jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarpé, et de travailler à Une
+oeuvre immense et très-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
+gagnerai mon procès, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
+C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son
+autorité, et de daigner écrire un second billet à ces moines qui, lui
+ayant promis de me payer quinze jours après la réception du premier, ont
+attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
+usant de toute leur influence, vont jusqu'à ternir ma réputation par des
+mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
+rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
+plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous récompenser.»
+
+
+[Note 548: Il était très-habile sculpteur et en grande
+réputation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, nº CXII.]
+
+Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghèse
+détermina les moines de Saint-Martin à abandonner leurs prétentions. Ce
+que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
+parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, après plus de
+deux siècles, donne le démenti le plus éclatant à l'injuste accusation,
+que la jalousie et l'intérêt particulier d'un artiste subalterne avaient
+eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
+trop facilement accueillie.
+
+La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
+interrompue du mois d'août 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
+années, le peintre fit de fréquents voyages à Rome, où il exécuta de
+nombreuses commandes. Revenu à Naples au commencement de 1641, il était
+dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
+avril de cette année.
+
+Ce grand peintre, appelé à Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
+trésor de Saint-Janvier, avait été en butte à la jalousie de
+l'Espagnolet et des autres artistes fixés dans cette ville, qui
+saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
+travail et en attaquant sa réputation. Dans l'été de 1639, ne pouvant
+plus résister à tant d'intrigues, il avait quitté Naples secrètement
+pour retourner à Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
+otages à la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une année après; mais,
+lorsqu'il fut de retour, il eut à essuyer tant de déboires, qu'une
+profonde mélancolie s'empara de son âme et le conduisit au tombeau. Il
+laissait inachevée la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y eût
+travaillé pendant plus de onze années, elle était à peine à moitié
+faite.
+
+Depuis longtemps, Lanfranc s'était montré jaloux du Dominiquin. A
+l'époque où ce dernier fit à Rome son tableau de la _Communion de Saint
+Jérôme_, que le Poussin admirait à l'égal de _la Transfiguration_ de
+Raphaël et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549],
+Lanfranc avait fait graver à l'eau-forte par François Perler, son élève,
+le tableau d'Augustin Carrache représentant le même sujet: «croyant par
+ce moyen, dit Félibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
+avait exposé n'était qu'un larcin qu'il avait fait à son maître[550].»
+L'abbé Lanzi ajoute, qu'en répandant les copies de cette eau-forte,
+Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
+du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de
+la lenteur et de l'irrésolution de son rival, la fougue et la célérité
+de son exécution[551].
+
+[Note 549: Félibien, t. III, p. 478.]
+
+[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.]
+
+[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.]
+
+La rivalité établie entre les deux artistes avait éclaté surtout à
+l'occasion des peintures de la coupole de San Andréa della Valle. Dans
+l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
+église, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
+voulait qu'elle fût embellie. Mais ce cardinal étant mort en 1623,
+Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
+prétexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
+travaux pour l'année sainte, le jubilé de 1625. «Il en avait néanmoins,
+ajoute Félibien[552], fait déjà tous les dessins, et ce ne fut pas sans
+déplaisir qu'il vit Lanfranc travailler à sa place.»
+
+[Note 552: T. III, p. 482.]
+
+Malgré cette rivalité, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc à don
+Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
+malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire à
+Naples. Au premier aperçu, il peut paraître extraordinaire que, quatre
+jours seulement après la mort du Zampieri, Lanfranc ait été chargé de
+terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
+considère que cet artiste était connu depuis longtemps comme le plus
+habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'exécuter à Naples même,
+avec le plus grand succès, celles du _Gesù Nuovo_ et de l'église de
+Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.
+
+Il l'annonce à son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: «J'ai eu,
+lui écrit-il, des nouvelles de votre santé par Egidio (son frère); il a
+dû vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laissé son oeuvre
+inachevée; lourde tâche pour son successeur, car la peinture, par suite
+des nombreuses retouches dont il l'a surchargée pendant tant d'années,
+tombe en ruine. En outre, les seigneurs députés en étant peu satisfaits,
+vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
+compter les poils. Quant à moi, ayant à examiner et à estimer l'oeuvre
+d'un autre, je suis décidé à lui nuire le moins que je pourrai, et même
+je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en usât à mon égard;
+bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne méritât pas qu'on s'occupât
+de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
+ai pas gardé rancune de son vivant, et je le ferais encore moins après
+sa mort, puisque j'ai toujours désiré d'être son ami, et que je n'ai
+jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs députés m'ont
+imposé le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait à Rome
+et ne m'empêchait de me rendre à Naples dans cette saison. Le Dominiquin
+a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
+ai gagné trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je
+sais que vous en avez causé avec Egidio, lui manifestant votre
+étonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
+n'avait pas les dépenses que j'ai; de plus, il faut considérer qu'avec
+mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu
+égard à la dépréciation des monnaies et à la valeur des _monti_. Vous
+pourrez m'objecter qu'il y a trop de différence entre l'un et l'autre
+(le Dominiquin et moi). Je vous répondrai que toutes les fois que le
+Dominiquin a eu à commander une paire de vêtements, moi, j'en ai eu à
+commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
+pas de la vie si retirée qu'il a menée pour s'enrichir, car je la tiens
+pour une conduite honteuse, ce qui apparaît par la fin qu'il a faite. Il
+n'a pas marié de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyagé comme
+moi, et chaque voyage m'a coûté, l'un dans l'autre, un millier de ducats
+au moins, dépense qui est toujours venue à contre-temps. Je vous dirais
+bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
+je ne puis m'empêcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
+Dominiquin avait eu une femme du caractère de la mienne, il n'aurait pas
+même conservé de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
+de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de côté.
+
+[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, nº CXIII.]
+
+[Note 554: Les _luoghi di monte_ étaient des actions ou rentes sur
+les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donné l'idée de
+l'établissement des grands livres des rentes sur l'État.]
+
+[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
+le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.]
+
+Je me console en pensant que d'autres maris ont été accablés, si ce
+n'est par de semblables êtres, tout au moins par la même conduite. Vous
+voyez que je ne vous ai jamais parlé avec une franchise plus entière;
+mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
+l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.»
+
+Cette lettre montre que si Lanfranc était heureux de ses succès
+d'artiste, il était loin de trouver le bonheur dans son intérieur,
+puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dépenser ce qu'il
+gagnait avec tant de travail.
+
+Malgré les protestations d'impartialité qu'affectait Lanfranc pour
+l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
+déguisée, et un désir de faire détruire cette peinture de Saint-Janvier
+qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556].
+
+[Note 556: _Cade in fine_.]
+
+Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des mêmes sentiments: «Je
+vous ai informé, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a été
+fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commencée. Mais je crois
+nécessaire de vous écrire de nouveau, relativement, à ce que j'avais
+entendu dire, que les seigneurs députés voulaient lui revoir le poil,
+parce que ce n'est pas la vérité. Au contraire, les députés s'efforcent
+de traiter les héritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
+ayant été choisis départ et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
+satisfaction s'il y à lieu. En vous écrivant la première fois, je vous
+ai rapporté ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
+moi-même; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
+oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tirées par les cheveux, et que,
+par suite du temps si long qu'il a employé à ce travail, les parties
+terminées les premières paraissent déjà vieilles et passées[558], tandis
+que le reste n'est pas fini. La coupole est à moitié, je veux dire à
+moitié faîte, et la partie qui s'y trouve exécutée est la moins bonne,
+étant fort ordinaire et à ce degré d'avancement, tel, qu'à proportion
+des autres choses achevées, il lui aurait fallu encore une fois plus de
+temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
+manière de finir. Malgré cela, les députés agissent avec beaucoup de
+bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands désagréments avec le mort,
+parce qu'il traînait son travail en longueur, et qu'il refusait même
+qu'on lui fournît l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
+ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses élèves, entrassent
+pour travailler à cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
+choses étaient arrivées à ce point que, de guerre las, les députés
+voulaient la faire ouvrir, décidés à jouir de sa vue, tout inachevée
+qu'elle était, plutôt que d'attendre pour donner ce travail aux
+Bolonais. Ils étaient d'autant mieux fondés à agir ainsi, qu'il y a ici
+des artistes excellents, à ce point que, depuis très-peu de jours, ils
+ont déjà fait beaucoup de besogne, et bien.»
+
+[Note 557: P. 318.]
+
+[Note 558: _Rancide_.]
+
+Il n'est pas difficile de comprendre, après cette dernière lettre, par
+quelle cause les peintures commencées par le malheureux Dominiquin
+furent totalement détruites après sa mort. Malgré les réticences
+étudiées de Lanfranc, son ancienne jalousie perce à chaque ligne. Si les
+peintures de la coupole de Saint-Janvier étaient gâtées par des
+retouches et des empâtements[559]; si elles paraissaient déjà vieilles
+et passées, si elles menaçaient de tomber d'elles-mêmes, il fallait
+nécessairement les faire disparaître, et les remplacer par une oeuvre
+nouvelle. Lanfranc craignait peut-être la comparaison qui se serait
+établie dans l'enceinte de la même coupole, entre ses fresques et celles
+de son ancien rival. Supérieur surtout par l'expression, partie de l'art
+si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cède pas au divin
+Raphaël[560], ce grand artiste possédait, en outre, quoi qu'en puisse
+dire Lanfranc, des qualités éminentes pour l'ordonnance, comme pour
+l'exécution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
+grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scènes qui remplissent
+les églises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
+imagination, la force de son pinceau, et son exécution facile et
+brillante, la postérité, plus juste que ses contemporains, a confirmé
+le jugement qu'avait porté du Zampieri l'illustre prélat Gio. Bat.
+Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appréciée
+qu'après sa mort[561].
+
+[Note 559: _Pastelli_.]
+
+[Note 560: «Le Poussin, dont le témoignage est d'un grand poids sur
+cette matière, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
+Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.»--Félibien, t. III, p.
+490.]
+
+[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.]
+
+La destruction des peintures qu'il avait exécutées à la coupole de
+Saint-Janvier est donc une perte irréparable pour l'art, en même temps
+qu'elle atteste jusqu'à quel degré de rancune peut être portée la
+rivalité qui s'élève entre de grands artistes.
+
+Il paraît, au surplus, que les députés commis pour l'examen de ces
+peintures, loin de se montrer favorables aux héritiers du Dominiquin,
+ainsi que l'écrit Lanfranc, exigèrent d'eux, par une injustice
+extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
+le malheureux artiste avait reçu de son travail[562].
+
+[Note 562: Félibien, t. III, p. 480]
+
+Lanfranc, chargé de décorer la coupole de nouvelles peintures,
+s'acquitta de cette tâche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
+ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
+peut se donner carrière sans mélange de regrets.
+
+Il quitta Naples en 1646, pour venir à Rome assister à la profession
+d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette
+ville par la révolte des Napolitains contre les Espagnols, il y
+entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en
+six mois de temps, et il mourut le jour même de la fête de ce saint, le
+29 novembre 1647, où l'on découvrit ses peintures[564].
+
+[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.]
+
+[Note 564: Félibien, t. III, p. 515.]
+
+Don Ferrante Carlo l'avait probablement précédé dans la tombe depuis
+plusieurs années. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
+plus haut, est la dernière que Lanfranc lui ait adressée. Mais, telle
+est l'obscurité qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
+artistes, qu'il nous a été impossible de trouver la date de sa mort.
+
+L'existence de cet excellent homme s'est écoulée, nous l'avons vu, à
+l'abri de toute ambition, partagée seulement entre l'accomplissement de
+ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
+inépuisable bienveillance, sa discrétion, son affabilité lui assurèrent,
+pendant plus de quarante ans, des amis dévoués parmi les principaux
+artistes de son siècle; et la pureté de son goût, la sûreté de son
+jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
+il vécut si longtemps dans l'intimité: à tous ces titres, nous nous
+félicitons d'avoir rappelé son nom, oublié depuis plus de deux siècles,
+au respect de la postérité.
+
+
+
+
+LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO
+
+
+Dans son panégyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence
+par rappeler à ses auditeurs que l'homme ne possède rien autre chose en
+propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'était pas plus
+neuve au dix-septième siècle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
+lamente sur la brièveté de la vie humaine, sur la vanité des choses
+d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possède le temps,
+parce qu'il sait jouir par la mémoire des douces productions du passé,
+qu'il sait bien user du présent par ses oeuvres, et qu'il dispose
+prudemment de l'avenir par sa prévoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
+commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie à
+l'antiquité, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
+plus précieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de répandre, avec la
+plus grande générosité, sur ses contemporains, et particulièrement sur
+les artistes; sa courtoisie, sa discrétion et ses autres vertus, lui
+assurent l'admiration de la postérité. Aussi le panégyriste
+n'hésiste-t-il point à affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
+triomphé du temps, mais doit être proposé comme la lumière et le soutien
+des siècles passés, comme l'ornement et l'exemple du présent, et comme
+le plus parfait modèle à citer aux générations à venir.
+
+[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_,
+orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
+con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait gravé de del
+Pozzo.]
+
+En dépit de ces éloges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
+oublié de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
+del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
+aux arts. Comme amateur, son influence a été très-considérable sur les
+principaux artistes du dix-septième siècle; enfin, pour nous autres
+Français, sa liaison intime avec le Poussin, continuée sans interruption
+pendant près de trente-quatre années et rompue seulement par la mort,
+rend sa biographie particulièrement intéressante.
+
+Ces considérations nous ont engagé à faire de la vie de cet homme
+illustre une étude approfondie.
+
+Cassiano del Pozzo naquit à Turin vers la fin du seizième siècle. Il
+appartenait à une noble et très-ancienne famille du Piémont. Au nombre
+de ses ancêtres, il comptait des cardinaux et des évêques, des guerriers
+illustres, des magistrats éminents. Son bisaïeul était un jurisconsulte
+célèbre; il devint sénateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aïeul
+fut président du sénat du Piémont. Carlo Dati ne parle pas de son père,
+ce qui laisse à supposer qu'il était mort jeune, ou qu'il n'était pas
+parvenu à une dignité aussi importante que celles occupées par ses
+ancêtres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut
+archevêque de Pisé depuis l'année 1587 jusqu'à sa mort, arrivée en 1607.
+Ce fut lui qui prit soin de l'éducation du jeune Cassiano. Celui-ci
+quitta Turin dès ses plus jeunes années pour aller suivre les cours de
+la célèbre université de Bologne: là, sous la direction de savants
+professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
+de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et développer pendant
+toute sa vie. Appelé ensuite à Pisé par l'archevêque, il suivit les
+cours de droit à l'université de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
+d'ardeur à l'étude de la jurisprudence, étant destiné par sa famille à
+remplir un office de magistrature à Turin, comme ses nobles aïeux. Vers
+la fin de son séjour à Pisé, l'archevêque lui conféra la grande
+commanderie qu'il avait fondée, pour un des membres de sa famille, dans
+l'ordre ecclésiastique et militaire de Saint-Etienne. A la même époque,
+le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche
+bénéfice dont il jouissait sur l'archevêché de Pisé, lorsqu'avant de
+monter sur le trône de Toscane, il n'était encore que cardinal. Ces deux
+dignités, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
+permirent de se rendre à Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
+du Piémont.
+
+[Note 566: Bottari, trompé par l'identité des prénoms, a pris dans
+une note, à la lettre du 4 octobre 1641, nº CLXI, t. Ier, p.
+382, Carlo Antonio, frère de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevêque
+de Pisé, mort en 1607. C'est une erreur qui a été relevée par Ughelli,
+dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.]
+
+C'est probablement pendant son séjour à Turin que del Pozzo fit la
+connaissance de Simon Vouët. Cet artiste, fixé en Italie depuis 1613,
+avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contrée.
+En mai 1621 il était à Gênes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
+le portrait du cardinal de Savoie. Vouët se trouvait encore à Gênes dan
+s le mois de septembre suivant, très-recherché par les seigneurs Doria,
+qui l'avaient conduit à leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
+et l'avaient prié de faire leurs portraits, ce à quoi il avait fini par
+consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prévenances[567].
+
+[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos
+CXXII, CXXIII.]
+
+Del Pozzo ne voulut pas rester oisif à Turin: pour se préparer l'entrée
+dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
+devant le sénat du Piémont. Bientôt après, il fut nommé juge supérieur
+au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
+fonctions: entraîné par son amour pour l'antiquité, et poussé par une
+inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
+aller vivre dans la ville des Césars et des papes, et pour s'y livrer
+tout entier, dans le calme de la méditation et dans la société des
+artistes et des antiquaires, à ces études et à ces recherches qu'il
+poursuivit, sans interruption, pendant près de quarante années.
+
+Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
+de Léon X. Comme ses illustres prédécesseurs, ce pontife possédait à un
+haut degré le goût des arts, l'amour du beau, le génie des entreprises
+grandioses. Son règne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
+ait vus, a changé l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
+constructions élevées par Urbain VIII et les Barberini attestent le goût
+fastueux de cette famille, et les énormes dépenses qu'elle n'hésita pas
+à faire pour l'utilité du peuple romain et pour l'embellissement de la
+ville de Rome.
+
+Ce pape avait comblé sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
+élevé à la dignité de cardinaux son frère, qui vécut dans la retraite,
+et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
+importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
+des finances; le second comme vice-chancelier. C'est à ce dernier que,
+peu de temps après son arrivée à Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas à
+être attaché en qualité de secrétaire. Cette position permit au
+commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
+alors fixés à Rome; car, partageant les goûts de son oncle, le cardinal
+Francesco était leur protecteur le plus puissant et le plus empressé, et
+sa maison servait de rendez-vous à leurs réunions habituelles.
+
+Ce cardinal était grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste
+avant qu'il ne quittât Rome pour aller peindre à Naples la chapelle du
+trésor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adressée
+au commandeur et datée de Naples le 1er décembre 1263[568], que
+depuis longtemps ils étaient en relations d'amitié, et que del Pozzo
+avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint
+Jérôme_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
+son arrivée à Naples, remplir les engagements qu'il avait pris à l'égard
+du commandeur.
+
+[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
+
+«Ces seigneurs, écrit-il, m'ont lié les mains avec des chaînes de fer,
+et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
+l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
+chapelle de Saint-Janvier ne serait pas terminée. Ils m'ont astreint à
+faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis à des
+peines très-graves si je venais à manquer à cet engagement; mes envieux
+sont là, tout prêts à me déchirer à belles dents par leurs calomnies; et
+alors même que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accordé est
+si court, que je suis dans la plus grande inquiétude, ne sachant comment
+je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Néanmoins, je prie
+votre seigneurie, qui a toujours montré un si grand désir de me servir,
+de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui
+présente avec toute franchise et sincérité d'esprit, étant persuadé
+qu'il ne manquera pas de se présenter un grand nombre d'occasions dans
+lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
+personne; tandis que, de mon côté, je m'empresserai d'obéir à ses
+ordres[569].»
+
+[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.]
+
+A la suite de cette lettre, Bottari a publié un autre document qui
+prouve le patronage qu'exerçait le cardinal Francesco Barberini à
+l'égard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: «Je
+soussigné (le Dominiquin) reconnais avoir reçu du chevalier del Pozzo,
+par les mains de Gio. Piétro Oliva, quarante écus d'argent, qu'il m'a
+dit me remettre au nom de l'illustrissime et révérendissime cardinal
+Barberini, son patron, en considération de ce que sa seigneurie
+illustrissime a daigné consentir à tenir sur les fonts de baptême une de
+mes filles. En foi de quoi, etc.»
+
+Le cardinal Francesco Barberini avait emmené del Pozzo dans sa légation
+de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'année suivante. C'est en
+passant par Avignon, au commencement de l'année 1625, que le commandeur
+fit la connaissance du célèbre Peiresc, qui était venu d'Aix pour
+complimenter le cardinal.
+
+Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant était lié
+depuis longtemps avec Aléandre, qui accompagnait le légat. Peiresc
+l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 à 1602, voyage
+dans lequel il puisa ce goût des arts, de l'antiquité, des sciences et
+de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
+son nom. Del Pozzo était bien digne d'entrer en relations avec un tel
+homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
+littérateurs et tous les artistes de l'Europe vénéraient comme leur
+patron et leur guide. Par suite de la maladie de son père, Peiresc ne
+put suivre le légat jusqu'à Paris; mais il lui donna des lettres pour
+ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
+occupé à peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mère, Marie de
+Médicis. Il ne doutait pas, selon le témoignage de Gassendi[571], que
+cet artiste ne dût plaire au cardinal, tant à cause de l'agrément et de
+l'amabilité de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
+pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
+se rendit à Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reçut avec
+une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
+de son père, arrivée tout récemment. Le légat prit grand intérêt à
+visiter le musée de son hôte, et à passer de longues heures dans une
+conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
+l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et
+le plus savant collectionneur de ce siècle avait réunis de toutes les
+parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'à Toulon faire ses adieux au
+légat et à del Pozzo.
+
+[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_,
+_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
+et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
+Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.]
+
+[Note 571: _Ibid._, p. 294.]
+
+L'année suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut poussé par le
+mauvais temps sur les côtes de Provence, vers la tour de Bouc, à
+l'entrée de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligèrent d'y
+rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
+pour revenir voir le légat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
+compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
+livres[573]. Comme le docte conseiller ne négligeait aucune occasion de
+s'instruire, il fit alors de nouvelles expériences sur l'eau de la mer:
+elles parurent si intéressantes au légat, qu'il lui promit de les
+continuer pendant son voyage. Il lui promit également de lui faire part
+de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
+demanda de faire copier les épitaphes et les portraits des comtes de
+Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
+de son séjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'être en
+correspondance avec Peiresc, et de réunir les curiosités qu'il avait
+demandées. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-même, qui, à
+son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrêta pas à Marseille.
+Il les fit parvenir à Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
+retrouver[574].
+
+[Note 572: Gassendi, p. 299.]
+
+[Note 573: _Ibid._, p. 301.]
+
+[Note 574: Gassendi, p. 304.]
+
+Rentré à Rome vers la fin de l'année 1626, le commandeur y reprit le
+cours de ses études sur l'antiquité et renoua ses liaisons avec les
+artistes.
+
+Le Bernin dut être un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
+des relations; bien que nous n'en ayons trouvé aucunes traces, soit dans
+les lettres publiées par Bottari, soit dans les biographies données par
+Passeri, Bellori et Baldinucci[575].
+
+[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publiée à
+Florence en 1682, et dédiée à la reine Christine, Baldinucci donne le
+catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
+monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce
+buste est celui du, commandeur.]
+
+On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, dès son enfance, honoré de la
+protection et de l'amitié d'Urbain VIII, lorsqu'il n'était encore que le
+cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait été ramené à Rome
+par son père, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappelé de Naples
+par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghèse, pour travailler à la
+chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
+Sainte-Marie-Majeure.
+
+Si l'on doit ajouter foi au récit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo
+montra dès son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts
+du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son père
+travaillait à l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
+chapelle Borghèse, le jeune Lorenzo, à peine âgé de dix ans, commençait
+sa longue et brillante carrière, en sculptant une tête de marbre
+destinée à l'église de Sainte-Potentiane. Étonné de trouver dans un
+enfant un talent déjà remarquable, Paul V désira le Voir, et dès que le
+Bernin fut en sa présence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
+saurait faire une tête à la plume. Gio. Lorenzo l'ayant prié de dire
+quelle tête il voulait, le pape reprit: «S'il en est ainsi, c'est qu'il
+sait les faire toutes;» et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
+que l'enfant exécuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
+de trait et une hardiesse qui surprirent et charmèrent le pape. Désirant
+encourager et développer ce talent naissant, et lui procurer les moyens
+de parvenir à cet éclat et à cette élévation que semblaient promettre
+tant de dispositions naturelles, le pontife résolut de confier à un
+patron puissant et éclairé la direction des études du jeune Bernin. Il
+le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
+très-distingué des lettres et des arts, qui avait assisté à l'épreuve
+imposée à l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
+donner aide et assistance à Gio. Lorenzo pour ses études, mais de
+l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
+sorte caution des succès qu'on devait attendre de lui. Après avoir
+engagé l'enfant, par de douces paroles, à continuer bravement ce qu'il
+avait entrepris, et lui avoir donné douze grandes pièces d'or, tout
+autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
+vers le cardinal, lui dit en prophétisant: «Nous espérons que cet enfant
+deviendra le Michel-Ange de son siècle[577].»
+
+[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
+qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
+1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., édit. in-4. Firenze,
+MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publiée
+séparément à Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du
+Bernin.]
+
+[Note 577: Baldinucci, _ut suprà_, p. 56.]
+
+La tâche imposée par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
+ce prélat, non-seulement avec toute la déférence qu'il devait au
+souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
+voyait les progrès étonnants de son protégé, et il s'y attachait
+davantage. A l'âge de quinze ans, le jeune homme avait exécuté pour
+Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attaché à l'instrument de son supplice.
+Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, la
+statue d'Énée portant son père Anchise, figures un peu plus grandes que
+nature, qu'on peut considérer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
+qu'on y reconnaisse encore les traces de la manière de son père, il est
+facile toutefois d'y remarquer un certain air de délicatesse et de
+vérité, principalement dans la tête du vieillard, qualités qui
+attestent, dès cette époque, la direction de son goût et de son-style.
+Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghèse, qui lui commanda
+sur-le-champ une statue de David, de la même grandeur. Le jeune artiste
+se surpassa lui-même dans cette oeuvre. Il l'acheva complètement dans
+l'espace de sept mois; car, dès cette époque, il avait coutume, ainsi
+qu'il le disait, de dévorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
+ciseau à faux, qualité ordinaire, non des simples praticiens, mais de
+ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
+pour modèle de la figure du David s'apprêtant, avec sa fronde, à viser
+le front du géant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
+et qui peint bien l'amitié que lui portait son puissant protecteur, le
+cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme était
+occupé à travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
+voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
+le miroir[578].
+
+[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.]
+
+Lorsque le Bernin eut terminé pour le cardinal Scipion Borghèse le beau
+groupe de Daphné métamorphosée en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
+voit aujourd'hui à la villa Borghèse, et dans lequel le marbre est
+travaillé avec une extrême délicatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
+l'un des poètes latins les plus remarquables de son siècle, composa le
+distique suivant, et voulut qu'il fût gravé sur la base de ce groupe:
+
+ «Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
+ implet, baccas seu carpit amaras.»
+
+L'amitié du cardinal pour le Bernin ne se démentit pas lorsqu'il fut élu
+pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Grégoire XV,
+Ludovisi, qui avait succédé à Paul V, et n'avait occupé que peu de temps
+la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitôt après son
+intronisation, il lui dit: «C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
+de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
+encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
+pontificat.»--Aussi, tant qu'Urbain VIII régna, le Bernin fut
+tout-puissant à Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
+partageant le goût fastueux du pontife, il décora Rome et Saint-Pierre
+de ses oeuvres colossales, d'une exécution presque toujours bizarre et
+tourmentée, d'un style très-éloigné de l'antique, mais souvent d'un
+effet grandiose.
+
+Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
+donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
+qu'il destinait à sa famille. Après avoir acheté des Strozza ce palais
+situé aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
+et orner de peintures par les artistes alors les plus célèbres.
+
+C'est dans une des salles principales de cet édifice, que Pierre de
+Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit à fresque cette
+immense composition qui excite encore aujourd'hui l'étonnement et
+l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
+l'histoire romaine se trouvent mêlés aux fables de l'antiquité, aux
+scènes de la mythologie païenne, et à des compositions prises dans les
+mystères et les emblèmes de la religion catholique[579]. On sait que ce
+grand travail a été gravé par Corneille Bloemaert, sous la direction de
+Pierre de Cortone lui-même, et publié dans l'ouvrage intitulé: _AEdes
+Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580],
+ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
+arts.
+
+[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
+di Pietro Berettini, p. 408.]
+
+[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comité Hieronymo Tetio
+Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4º, fig.]
+
+Corneille Bloemaert avait été appelé à Rome par le marquis Vincenzo
+Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le Mécène des
+artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
+collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y eût
+alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
+tableaux du marquis, parmi lesquels le célèbre _Mariage de sainte
+Catherine_, de Raphaël; il se mit ensuite à graver les statues antiques
+les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait déjà
+terminé quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis étant
+venu à mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grâce à la
+protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
+Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
+puissants patrons. Il continua pendant longtemps à résider à Rome, où il
+grava, d'après le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
+Poussin et autres artistes contemporains, un très-grand nombre de
+tableaux et de dessins. Fidèle à son ancienne amitié avec Peiresc, le
+cardinal Barberini lui fit présent, en 1636, des gravures des statues de
+la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en échange, le savant français
+lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
+Duchesne venait de publier[582].
+
+[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.]
+
+[Note 582: Gassendi, p. 461.]
+
+Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
+très-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
+adressa, de 1641 à 1646, pendant son séjour à Florence, où il était allé
+peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
+Pozzo cherchait à dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
+pour se livrer à des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en
+effet entrépris de faire le plan d'une église pour les pères de
+l'Église-Neuve, à Florence, mais ce plan ne fut pas mis à exécution.
+
+[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone à del Pozzo, du
+11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.]
+
+On ne peut guère juger en France les grandes qualités que possédait
+Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce maître que possède le
+Louvre[584] ne sont pas très-importants. D'ailleurs, c'est dans
+l'exécution des grandes fresques qu'il faut apprécier cet artiste. Il
+possédait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment
+ressortir les effets principaux, et de donner à l'ensemble de ces vastes
+machines un air de force et d'entrain, dans l'exécution, qui fait
+oublier en partie les négligences et les incorrections du dessin, la
+pesanteur des figures et le mauvais goût des attitudes; aucun artiste
+n'a eu plus de réputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
+particulièrement parmi les Français, puisque Pierre Puget, le Brun,
+Pierre Mignard se sont souvent inspirés de ses oeuvres. Le Poussin seul
+sut résister à cet entraînement général, et préférer, aux oeuvres du
+Cortone, l'étude del'antique et de Raphaël, et la contemplation de la
+nature, ces grandes sources du beau, qui élevèrent son génie bien
+au-dessus de tous ses contemporains.
+
+[Note 584: Numéros 73 à 79 du nouveau catalogue.]
+
+On a souvent répété que le Poussin avait longtemps travaillé d'après
+l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
+autres, qu'il trouvait à Rome. Sans doute son goût et son caractère
+sérieux le portaient vers'cette étude; mais il est juste de reconnaître
+que del Pozzo contribua puissamment à encourager et à développer cette
+direction prise par le grand artiste français. Le commandeur avait été
+l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnaître les grandes
+dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
+sûr, son caractère taillé à l'antique, alors qu'aux prises avec la gêne,
+n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin résistait à l'adversité avec
+cette inébranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
+jamais.
+
+On sait que, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le Poussin
+vivait et travaillait avec le célèbre sculpteur François Duquesnoy, dit
+le Flamand, qui n'était pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
+journées à dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
+bas-reliefs antiques que peintures de Raphaël, de Jules Romain et de
+leur école. Ils copièrent même ensemble cette fête d'enfants, tableau du
+Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi près de la porte Pinciana, et
+qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manière de
+représenter les enfants leur paraissait être celle qui se rapproche le
+plus de la nature; et le Poussin employait son temps à en modeler
+réellement, car il prenait plaisir à modeler aussi en relief[585]. Quant
+au Flamand, ne trouvant personne qui eût assez de confiance en son
+talent pour lui faire exécuter des statues, des groupes ou même des
+bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
+peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en plâtre,
+avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
+reconnaît un mérite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
+grands seigneurs, entre autres pour le prélat Camille Massimi et pour le
+commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix à ces statuettes,
+dont ils ornèrent leurs palais[586].
+
+[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.]
+
+[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.]
+
+Aimant l'antiquité avec une véritable passion, le commandeur mettait à
+profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
+recueillir à grands frais les documents les plus précieux sur les lois,
+les usages, les cérémonies et les habitudes domestiqués des anciens
+Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait à tout prix les
+fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
+les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
+de l'antiquité épars dans la ville de Rome. Il avait ainsi formé un
+musée très-remarquable, non-seulement par la grande quantité des objets
+qui s'y trouvaient rassemblés, mais surtout par l'ordre qui régnait dans
+la disposition de toutes choses. Pour compléter son oeuvre, le
+commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
+Cette immense collection comprenait véritablement toute l'antiquité
+romaine[587].
+
+[Note 587: Voy. à l'appendice nº VI, la table ou
+classification de cette collection, donnée par Carlo Dati.]
+
+Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
+antiques récemment découvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
+ne tardèrent pas à se gâter et à s'effacer au contact de l'air, de telle
+sorte qu'elles furent bientôt entièrement perdues. C'est au commandeur
+qu'on doit la restauration de la belle mosaïque du temple dédié à la
+Fortune, par Sylla, dans la ville de Préneste. Il avait fait relever un
+dessin de la partie qui était encore intacte, et l'on put, avec ce
+modèle, réparer complètement les parties endommagées. Ce fut del Pozzo
+qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
+Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
+l'étude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité lui avaient rendu
+le goût très-pur et très-délicat. Carlo Dati, dans son panégyrique,
+raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: «C'est
+grande honte pour notre siècle, alors que, pouvant admirer tant de
+belles idées, tant de beaux modèles laissés par les anciens dans leurs
+édifices, il permet néanmoins que, par le caprice de certains
+professeurs qui veulent s'écarter du goût antique, l'architecture
+rétrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procédèrent le
+Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
+et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirèrent des mesures
+des édifices romains les véritables proportions de ces ordres réguliers,
+desquels il n'est pas permis de s'éloigner sans faire fausse
+route[588].» Le commandeur et son panégyriste font, sans doute, dans ce
+passage, allusion au Borromini, dont le goût bizarre et capricieux, sans
+grâce et sans beauté, était fort à la mode vers le milieu du
+dix-septième siècle.
+
+[Note 588: Carte Dati, _ut suprà_, p. c. 2, p. 15.]
+
+Pendant les premières années de son séjour à Borne, le Poussin fut
+très-activement employé à l'exécution des dessins d'antiquités dont le
+commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la première
+lettre rapportée dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste
+avait confiance dans la bonté de son patron j et ce premier témoignage
+d'une amitié que la mort seule put rompre, après trente-quatre ans de
+relations intimes, ne fait pas moins l'éloge du grand seigneur que du
+peintre.
+
+[Note 589: T. Ier, p. 372, nº CLV.]
+
+«Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de
+ma part, écrivait le Poussin à del Pozzo, qu'après avoir reçu de votre
+maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous
+en demander de nouveaux; mais, persuadé que tout ce que vous avez fait
+pour moi procède de la bonté, de la noblesse de votre coeur,
+naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne
+pouvant pas venir vous saluer, à cause d'une incommodité qui m'est
+survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
+suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
+vivre que le travail de mes mains. J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a
+paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais présent. Il est
+monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à nos
+dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un. Le plus humble de vos
+serviteurs[590].»
+
+[Note 590: Traduction de M. Quatremère de Quincy, lettres du
+Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.]
+
+On assure que, pour réponse, le commandeur envoya quarante écus romains
+(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,
+pendant l'adversité, il avait reçus du commandeur. Il le vénérait comme
+son père, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire
+et de la réputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la
+préférence pour ses oeuvres, ne consentant même pas toujours à en
+accepter le prix.
+
+Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il exécutait pour
+son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu
+connus en France, mais qui mérite cependant la réputation qu'il a
+conservée en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur à
+l'eau-forte.
+
+Il était né à Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure
+et vint à Rome étudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la
+protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de
+Cortone. Comme il était d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se
+brouilla bientôt avec ce maître, et fut obligé d'abandonner son école
+[592].
+
+[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.]
+
+[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.]
+
+«A cette époque vivait à Rome, dit Baldinucci, très en faveur à la cour,
+le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mémoire sera toujours
+glorieuse, non-seulement à cause des qualités qui ornaient son esprit,
+et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et
+des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession
+d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses
+dispositions aux grandes choses, se trouvaient à Rome le moins appuyés
+de protection et de fortune, il s'était acquis la réputation d'un
+véritable Mécène des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il
+le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il
+avait ornée et embellie de ce merveilleux musée et de cette galerie,
+desquels le célèbre Poussin avait coutume de dire qu'il était élève,
+dans son art, de la maison et du musée du cavalière del Pozzo. Et le
+Poussin avait raison de le dire, car cette collection réunissait dans ce
+genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire à la
+perfection celui qui voulait les étudier. Ce seigneur, qui joignait la
+bienveillance à tant d'autres qualités, ayant reconnu que ce jeune homme
+possédait, avec un dessin franc et sûr, une disposition extraordinaire à
+bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles
+antiquités de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux
+qui l'ont connu et pratiqué, que le Testa ne laissa aucun reste
+d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et généralement aucun
+fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette
+étude, qu'il put ensuite inventer les belles planches à l'eau-forte
+qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....
+Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux exécutés par
+cet artiste pour le cavalière del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons
+l'affirmer, que non-seulement ils ajoutèrent un prix considérable et une
+grande beauté à sa galerie et à son musée, mais, pour ainsi dire, à Rome
+elle-même, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup
+d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquités de cette commune
+patrie, que les esprits les plus élevés viennent voir et admirer de
+toutes les parties du monde.
+
+«Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier
+desquels est tout plein de dessins faits d'après des bas-reliefs et des
+statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se
+rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du
+paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il représenta un
+grand nombre de dessins tirés des marbres antiques, les cérémonies
+nuptiales, les vêtements des consuls et des matrones, les inscriptions,
+les habillements des ouvriers et gens du peuple, les cérémonies
+funèbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les
+_triclinia_. Dans le troisième livre sont dessinés, avec une grande
+habileté, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits
+de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrième renferme les vases,
+statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les
+érudits. Enfin, dans le cinquième, on voit les figures du Virgile
+antique et du Térence de la Vaticane, la mosaïque du temple de la
+Fortune à Préneste, aujourd'hui Palestrine, érigé par Sylla, et d'autres
+sujets coloriés. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute
+Baldinucci, ces précieux joyaux, qui m'ont été montrés par le noble
+cavalière Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix
+conservés dans le palais et le musée de cette illustre famille; mais
+j'en ai reçu en outre une notice écrite, ainsi que de tous les autres
+travaux du Testa, qui contribua à la création de cette oeuvre tout
+autant que le célèbre Poussin, avec lequel, à cette occasion, nôtre
+artiste contracta une amitié intime et durable[593].»
+
+[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.]
+
+Tout en s'occupant à dessiner d'après l'antique, pour le commandeur, le
+Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grâce à la protection de
+Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre différents
+tableaux dans plusieurs églises de Rome. Il voulut ensuite retourner à
+Lucques, sa patrie, où il obtint des magistrats de la république, par la
+protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui
+adressa de cette ville, le 26 août 1632[594], de peindre dans le palais
+ducal une grande composition idéale, faisant allusion à la bonne
+administration de la justice dans cette république. «Mais, dit le naïf
+Passeri, le Testa ne satisfit pas le goût de ces seigneurs, parce que
+rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophète dans son pays: et,
+pour dire vrai, à cette époque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi
+des couleurs, et on ajoute qu'il peignit à fresque, art qu'il avait
+très-peu pratiqué. Il s'aperçut qu'il n'avait pas eu le bonheur de
+plaire à ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui
+avaient donné cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal
+défaut de son caractère, il leur dit: «Je retournerai à Rome,
+j'étudierai le coloris, ainsi que j'ai étudié le dessin, et alors je
+pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre côté, vous aurez
+reconnu ce que je vaux.» Cette orgueilleuse réponse irrita fort la
+seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.
+Aussi, se rappelant fort à propos le proverbe trivial de sa patrie, il
+se dit à lui-même: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ à
+Rome, où il se remit à l'étude avec ardeur[595].»
+
+[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, nº CXLV.]
+
+[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.]
+
+Le Testa réussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure à
+l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses
+tableaux manquent de cette qualité que les Italiens désignent sous le
+nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les maîtres. Doué d'une
+imagination féconde, et soutenu par ses études approfondies de
+l'antique, le Testa a composé un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu
+beaucoup de succès[596].
+
+[Note 596: Baldinucci, à la fin de la Vie du Testa, donne le
+catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.]
+
+Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,
+s'il avait su réprimer son orgueilleuse nature, bien différent en cela
+de son ami le Poussin, dont la modestie aurait dû lui servir d'exemple.
+«La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les
+choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais
+l'occasion de se distinguer par un éclatant succès; comme aussi, ne
+sut-il pas lui-même s'acquérir un appui assez fort pour se soutenir.
+Cette malheureuse chance lui vint peut-être d'une trop grande
+présomption, jointe à une simplicité naturelle poussée si loin, qu'on la
+prenait souvent pour de la stupidité. Ajoutez à cela que le Testa ne sut
+pas être de ces madrés compères qui, portant le rire sur les lèvres,
+tiennent cachés sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels
+ils coupent et mettent en pièces la bonne réputation des autres et leur
+acheminement au succès.»
+
+[Note 597: Vie du Testa, p. 180.]
+
+Il paraît que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aidé le
+Testa de sa bourse, et qu'il l'avait prié de faire, en échange, certains
+travaux que l'artiste négligeait ou ne voulait pas commencer. Après
+avoir vainement attendu pendant longtemps la réalisation de cette
+promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se
+disposait à quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se
+décida à le faire emprisonner. En France, avant la révolution de 1789,
+on mettait au For-l'Évêque les acteurs qui refusaient de jouer leurs
+rôles: à Rome, jusqu'à la même époque, on faisait enfermer au château
+Saint-Ange ou à la tour de Nona les artistes qui, ayant pris
+l'engagement d'exécuter un tableau ou une statue, annonçaient vouloir
+manquer à cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit à la tour
+de Nona, prison située sur les bords du Tibre, et qu'a remplacée de nos
+jours le théâtre qui porte le même nom. Il fallait que l'artiste eût
+bien gravement offensé le commandeur, pour que cet homme, si
+bienveillant, si facile dans ses relations, se fût décidé à recourir à
+une semblable extrémité. Quoi qu'il on soit, à peine enfermé dans la
+tour, le Testa comprit ses torts, et adressa à son ancien protecteur la
+lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignité[598]:
+
+[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, nº CXLVI.]
+
+«Je suis à la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus
+eu sûreté que si j'étais en liberté; non pas à cause de votre pouvoir
+qui pénètre où vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait
+profession, à l'égard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant
+qu'il a dépendu de moi. J'éprouve une peine infinie d'avoir si peu de
+crédit auprès de votre seigneurie, depuis tant d'années qu'elle
+méconnaît, et c'est pour moi un grand déplaisir de savoir qu'on va dire
+partout que c'est comme contraint et forcé que je me suis acquitté de
+mes engagements vis-à-vis d'elle: chose qui est tout aussi éloignée de
+mes intentions que du respect que je dois à votre seigneurie. Le
+seigneur Francesco Béni peut attester avec quelle confiance et quel
+empressement j'avais accepté la dernière résolution de votre seigneurie
+illustrissime, qui consentait à n'exiger, en payement de ce que je lui
+dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je
+m'apprêtais à les exécuter avec cet amour et cet ardeur que
+m'inspiraient le soin de ma réputation et la haute considération dont
+jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laissé cette heureuse
+chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre
+seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoyés à la
+place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est
+d'avoir inspiré si peu de confiance à votre seigneurie illustrissime,
+qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapporté le sbire, que je
+voulais fuir et quitter Rome avec l'éminentissime cardinal Franciotti.
+Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet à exécution, si
+votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais
+également en liberté, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de
+cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. Étrange conjoncture,
+seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais
+prise pour me rendre auprès de votre seigneurie illustrissime, dans la
+prison où je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soupçonner un
+pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,
+d'après les explications données au seigneur Béni, et par ma propre
+conscience. Ainsi que je l'ai expliqué à monsieur Poussin, ainsi que je
+le répète à votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour même où
+je fus arrêté, pour lui présenter mes respects, pour prendre ses
+derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commandés,
+pour lui donner avis de mon départ, et pour la prier de vouloir bien me
+permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares
+qu'elle possède, c'est-à-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,
+que monsieur Poussin m'y avait précédemment autorisé. La franchise
+naturelle de mon caractère et la sincérité de ces explications que je
+devais à votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon
+esprit. Je ne m'étendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence
+et sa bonté. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en
+éloignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect
+que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.»
+
+Quelques jours après, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le
+grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16
+septembre suivant, datée encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo
+avait consenti à ce qu'il s'acquittât, en le remboursant par à-comptes
+de cinq écus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre
+dut exécuter les tableaux qu'il avait promis.
+
+[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, nº CXLVII.]
+
+Cette aventure refroidit et peut-être même rompit pendant quelque temps
+les relations qui s'étaient établies depuis un grand nombre d'années
+entre le peintre et son protecteur. Néanmoins, dans la suite, le Testa
+reçut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est à lui qu'il avait
+souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi
+par le sort et abandonné de tout le monde. Comme il avait une haute idée
+de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver
+souvent l'occasion d'exécuter de grandes oeuvres de peinture. Il
+considérait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa réputation,
+comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.
+Enfin, dans les dernières années de sa vie, il était devenu
+mélancolique, et constamment préoccupé par une humeur sombre, qui le
+faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu
+sociable et méchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la
+solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en même temps,
+raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]:
+
+[Note 600: P. 186.]
+
+«Les rigueurs de la fortune l'affligèrent au delà de toute raison; et
+après avoir publié la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle
+manière et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit à
+graver là vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec
+l'intention d'en faire une douzaine, en commençant par sa naissance
+jusqu'à la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perçant la
+poitrine, plutôt que de perdre la liberté. Dans les divers événements de
+la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parité
+d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur
+qui l'attendait; car, ayant cédé à une extrême mélancolie en se voyant
+ainsi maltraité par le sort, et sachant qu'il n'était pas dépourvu de
+talent, il se laissa tout à fait abattre, et, s'éloignant du commerce
+des hommes, il passait sa vie retiré dans les lieux les plus solitaires.
+Le premier jour de Carême de l'année 1650, il fut trouvé noyé dans le
+Tibre, du côté de la Lungara, près de l'église de Saint-Romuald et de
+Saint-Léonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vêtu,
+avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soupçonner à beaucoup de
+personnes qu'il s'était noyé de lui-même, et quelques méchantes langues
+se mirent à dire qu'il avait préparé cette tragédie avec certaines
+démonstrations, comme en brûlant ses dessins, en prenant congé de ses
+amis avec des paroles ambiguës, et avec d'autres apparences
+significatives. D'autres prétendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort
+par les dernières gravures de Caton qu'il avait publiées: calomnies et
+pares inventions de méchantes gens. D'autres riaient et se moquaient
+indignement d'une si triste fin, qui mérite les regrets et la
+commisération de tout homme de bien et de tout chrétien, puisque, dès
+qu'on n'est pas certain de la manière dont cette mort est arrivée, on
+doit plaindre un homme d'un si grand mérite et d'un si beau talent, mort
+d'une façon si malheureuse dans la force de son âge, à environ quarante
+ans.» Ces réflexions de Passeri, qui était prêtre, montrent sa charité
+toute chrétienne et lui font beaucoup d'honneur.
+
+[Note 601: L'Enlèvement de Proserpine aux Enfers, où il a voulu
+montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet
+enlèvement.]
+
+Le récit de Baldinucci ne diffère pas beaucoup de celui de Passeri;
+seulement il attribue le désespoir du pauvre Testa à une circonstance
+particulière.
+
+«Il arriva qu'un jour, poussé par le besoin, il se présenta dans la
+maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme
+pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais
+repoussé par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,
+voulut que le domestique, auquel il s'était adressé, lui répondît que le
+patron n'était pas à la maison. Testa crut que c'était une défaite du
+maître pour se débarrasser de lui; il tomba dans des accès de mélancolie
+extraordinaire, et se plaignant à ses amis, il leur disait: «Mon malheur
+est arrivé à ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui
+consente à me secourir dans mes besoins. » On ajoute que, rentré chez
+lui, il annonça que ce matin il ne reviendrait pas déjeuner, chose qui
+lui était assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la nécessité de se
+livrer à ses études ou à ses affaires; mais la vérité est que, le soir
+même ou le lendemain, le malheureux homme fut trouvé, entièrement vêtu
+de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].»
+
+[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.]
+
+Que le désespoir ait conduit Testa au suicide, résolution fort rare à
+cette époque, ou qu'il soit tombé dans le Tibre par accident, toujours
+est-il que sa mort prématurée priva Rome d'un artiste remarquable. Le
+Testa fut un grand et très-franc dessinateur: il copia parfaitement
+l'antique, et l'étude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin
+lui apprit à traiter le nu avec un grand style et une grande
+intelligence. Il suivit la manière du Cortone, mais avec un génie
+particulier plus noble et plus fier. La fécondité de ses inventions à
+l'eau-forte, la beauté de leur ordonnance, et la vivacité des
+expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent
+être facilement appréciées d'après ses oeuvres elles-mêmes, qui n'ont
+pas besoin de descriptions, étant encore aujourd'hui assez répandues. Le
+Testa fut lié avec le peintre Francesco Mola; il était grand admirateur
+des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps étudié
+d'après l'antique. Il tira un tel profit de ses études, que plus tard il
+put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le
+voir, particulièrement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans
+la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la
+conception et les pensées du grand artiste français. Le Mola disait,
+comme un témoignage de ce qu'il avait vu, «que jamais le Testa n'avait
+exécuté aucune oeuvre de dessin ou de peinture, même très-minime, sans
+l'avoir d'abord étudiée d'après nature; à la confusion de ceux qui,
+travaillant constamment de pratique, donnent à entendre qu'ils sont
+toujours capables de bien faire[604].»
+
+[Note 603: Cette gravure est dédiée au commandeur del Pozzo.--Voy.
+Baldinucci, t. II, p. 482.]
+
+[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.]
+
+Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout
+en se livrant avec ardeur à ses recherches sur l'antiquité, il ne
+négligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, à Florence,
+en France comme à Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui
+travaillaient d'après ses indications, soit pour le cardinal Francesco
+Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-même.
+
+A Naples, il était en correspondance suivie, presqu'en même temps, avec
+deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il
+avait fait la connaissance à Rome.
+
+Artemisia était fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pisé,
+mais élevé à Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une
+compagnie au château Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606].
+Cet artiste mena une vie fort agitée: il travailla successivement à
+Rome, à Gênes, en France et en Angleterre, où il mourut fort regretté de
+toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mérite: toutefois ils ne
+peuvent prétendre qu'à un rang très-secondaire parmi les maîtres
+italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le maître
+du Lorrain; et comme ils étaient de semblable humeur, aimant le luxe, la
+représentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientôt intimes.
+Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait
+toujours à cheval, l'épée au côté, un collier d'or sur sa poitrine,
+accompagné d'un serviteur se tenant à l'étrier, excitant par ces
+manières la curiosité des passants, qui se demandaient quel était ce
+chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-même. Artemisia,
+fille de Gentileschi, étudiait la peinture et faisait alors des
+portraits. Comme elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit, Agostino
+Tassi, en la voyant fréquemment, en devint amoureux, et grâce à
+l'intimité qui régnait entre le père de la jeune fille et lui, il fit si
+bien que Gentileschi l'accusa d'avoir violé sa fille. Le fait était
+réellement arrivé, à ce qu'il paraît, mais on n'a jamais eu la certitude
+qu'Agostino en ait été l'auteur. Néanmoins, il fut incarcéré sur la
+plainte du père, et forcé lui fut de souffrir le supplice de la
+corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui
+valut son élargissement[608].
+
+[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.]
+
+[Note 606: Son nom de famille était Lomi.]
+
+[Note 607: Une des éprouves de la question ordinaire, qui consistait
+à lier fortement les poignets du patient avec une corde, et à les serrer
+jusqu'à ce que l'accusé fît l'aveu de son crime.]
+
+[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.]
+
+La belle Artemsia, nonobstant sa mésaventure, n'en trouva pas moins un
+mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609].
+Baldinucci raconte qu'elle avait inspiré une véritable passion au
+peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, élève de Pierre de Cortone.
+Cet artiste, se trouvant à Rome du temps d'Urbain VIII, était
+très-employé par la famille Barberini. Comme il était jeune et fort
+disposé à la galanterie, il s'était insinué dans les bonnes grâces de la
+belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
+plaisir à la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
+lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
+portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
+fruits, à l'exception de l'espace nécessaire pour qu'il put là
+représenter elle-même occupée à les peindre. Artemisia obéit, et le
+peintre exécuta, de la manière la plus gracieuse, le portrait de la
+charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-même. Le Romanelli
+attachait tant de prix à ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
+le préférait à tous les cadeaux qu'il avait reçus à Rome des princes et
+des prélats. Il le fit voir à sa femme, et le plaça dans un lieu propre
+à en faire ressortir la beauté, louant avec complaisance, devant sa
+moitié, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su représenter
+les fruits qu'elle était occupée à peindre, mais aussi sa grâce, son
+esprit, sa vivacité, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
+tant et si bien, que sa femme, emportée par la jalousie, résolut de se
+débarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
+Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinçon, et se mit à
+percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle haïssait,
+particulièrement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
+mari[610].
+
+[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.]
+
+[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.]
+
+Après avoir longtemps travaillé à Rome et à Florence, Artemisia s'était
+fixée à Naples, où elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
+ses lettres à del Pozzo, datées de Naples des 24 et 31 août et 21
+décembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
+lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demandé, pour sa
+collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
+eux-mêmes[611].
+
+[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos
+CXXXVII-VIII et IX.]
+
+Quelques années plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frère à del
+Pozzo, en le priant de l'introduire en présence du cardinal Antonio
+Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle réclame
+ses bons offices-dans cette négociation, et le prie de lui continuer la
+protection qu'il n'a cessé de lui accorder en toute occasion[612].
+
+[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, nº CXL.]
+
+Enfin, deux ans après, dégoûtée du séjour de Naples, et aspirant au
+moment où elle pourra revenir se fixer à Rome, cette commune patrie des
+artistes, elle a encore recours à l'obligeance du commandeur, et elle le
+met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.
+
+«La confiance que j'ai toujours eue dans la bonté de votre seigneurie,
+lui écrit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
+s'offre en ce moment de marier ma fille, me décident à recourir à sa
+bienveillance, en réclamant tout à la fois son aide et ses conseils,
+étant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
+Cher seigneur, pour conclure et mener à fin ce mariage, il me manque une
+petite somme d'argent: j'ai réservé à cet effet, n'ayant pas d'autre
+capital disponible, ni d'autre gage à donner, quelques tableaux grands
+de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir à
+leurs éminences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
+Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet à exécution avant
+d'avoir reçu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
+je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
+vouloir bien me faire la meilleure réponse qu'elle pourra me donner,
+afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
+accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
+Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait à part,
+conformément à l'intention qu'elle m'a manifestée de le placer au milieu
+des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, débarrassée du
+poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ à Rome, pour jouir
+des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].»
+
+[Note 613: La palme romaine équivaut, d'après l'_Annuaire des
+Longitudes_, à environ 20 centimètres.]
+
+[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, nº CXLI.]
+
+Le désir d'Artemisia fut exaucé: elle maria sa fille, grâce à la
+bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer à Rome. Mais elle n'eut
+pas le bonheur d'y rester. Appelée en Angleterre par son père, elle alla
+l'y rejoindre, et mourut à Londres, deux années avant lui, en 1644[615].
+
+[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p.
+230.]
+
+Giovanna Garzoni était une artiste en miniature; elle peignait aussi
+les fleurs avec beaucoup de talent. Elle était née à Ascoli vers 1600,
+et après avoir longtemps fait des portraits à Florence, entre autres
+ceux de la famille du grand-duc, et à Rome ceux des principaux membres
+des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux années à Naples,
+de 1630 à 1632, où elle était appelée par le vice-roi Alcala, qui
+l'honora d'une protection toute particulière, ainsi que les lettres de
+Giovanna en font foi[616].
+
+[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos
+CXXXII-III et IV.]
+
+Il paraît qu'elle avait promis à del Pozzo de faire pour lui un petit
+tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre datée
+de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arrivé à
+cette occasion. Elle avait terminé ce tableau, et se disposait à le lui
+envoyer, lorsqu'elle reçut la visite de don Herrera, secrétaire du duc
+Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle était occupée à leur
+montrer plusieurs ouvrages commencés pour le vice-roi, ces seigneurs lui
+jouèrent un tour à l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
+d'un livre dans lequel elle l'avait placé, le tableau de saint Jean, et
+l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportèrent sans plus de
+façon. Giovanna fut donc obligée de recommencer le saint Jean, et en
+l'envoyant à del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
+d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention à la
+valeur du présent, mais en considérant seulement l'intention qui le lui
+fait offrir.
+
+[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, nº CXXXVI.]
+
+Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artèmisia Gentileschi. Comme cette
+dernière, elle avait exprimé au commandeur le désir de revenir à Rome.
+«'Je supplie votre seigneurie, lui écrivait-elle de Naples, le 19 avril
+1631[618], de me procurer les moyens de la servir à Rome avec toute
+obéissance; quant au traitement, je m'en remets à votre seigneurie. Mon
+désir est de vivre et de mourir à Rome.»
+
+[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, nº CXXXV.]
+
+Elle put réaliser ce voeu. Rentrée dans cette ville vers la fin de 1631,
+elle y vécut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
+et dans l'intimité de del Pozzo. Elle mourut à Rome en 1673, après avoir
+légué ses biens et ses dessins à l'Académie de Saint-Luc, qui, pour
+conserver la mémoire de cette libéralité, fit ériger à Giovanna un
+monument eh marbre dans l'église de Saint-Luc, près le Capitole, avec
+une inscription qui vante son talent pour la miniature.
+
+A Florence et en Toscane, le commandeur était depuis longtemps en
+relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
+soit à faire des dessins, soit à graver les oeuvres des maîtres, soit
+même à chercher des gravures rares et estimées.
+
+C'est ainsi que, pendant son séjour à Pisé, il s'était lié avec
+Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
+Sienne, du 7 mars 1626, le graveur à l'eau-forte Bernardini Capitelli,
+élève d'Alexandre Casolani[619].
+
+[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, nº CXXX.]
+
+Il avait voulu faire tirer les planches laissées par Cherubino Alberti,
+peintre et graveur sur cuivre assez célèbre, de Borgo San Sepolcro, et
+il s'était adressé à Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
+Francesco Barberini, pour prendre un arrangement à cet égard. Il paraît
+qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
+furent ni réunies, ni tirées ensemble[620].
+
+[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, nº CXXXI, et la note
+2.]
+
+Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait à Florence
+Jacques Ligozzi[621], peintre né à Vérone, mais qui, depuis longtemps,
+s'était fixé dans la capitale de la Toscane, où il fut très-employé par
+le grand-duc Ferdinand II, et où il a laissé de nombreux ouvrages.
+
+[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, nº CXLIV.]
+
+Dans la même ville, le commandeur était en correspondance suivie, depuis
+1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui paraît avoir été attaché à la
+cour du grand-duc, et peut-être même préposé à la conservation des
+objets précieux achetés par ce prince. Ce correspondant faisait des
+acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
+dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
+d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
+curiosités, peintures, horloges, étudioles rapportées d'Allemagne par le
+grand-duc. Il faisait tailler des camées, et essayer des peintures
+représentant des pierres et des minéraux pour l'Académie des _Lincei_,
+dont del Pozzo était un des membres les plus actifs[622].
+
+[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV
+à CXXIX.]
+
+Le commandeur avait envoyé à Venise, à Bologne et dans la Romagne,
+Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
+Antoine et d'autres maîtres. On voit par une lettre de ce Rossi, datée
+de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il était parvenu à réunir une belle
+collection de ces gravures, mais, qu'en passant à Bologne, elles lui
+furent enlevées par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
+d'estampes.
+
+[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, nº CLIV.]
+
+Nous avons vu que le commandeur avait réuni les portraits des peintres
+vivants, ses contemporains, peints par eux-mêmes, et qu'il en avait
+formé une galerie qui a peut-être donné l'idée de la collection qu'on
+voit aux _Offices_ de Florence. Il possédait également un grand nombre
+de portraits des plus belles femmes qu'il y eût alors en Italie et en
+France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
+appartenait alors au saint-siège, c'était un jésuite qu'il avait chargé
+de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
+père, adressées à del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
+s'acquittait de cette délicate mission avec succès, mais non pas sans
+désagrément de la part de ses supérieurs.
+
+Par une première lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13
+mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
+le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
+«Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tôt, parce que je ne
+suis plus maître, maintenant, de cette liberté avec laquelle je pouvais
+disposer de mon temps pour rendre service à des amis. A présent, je me
+trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre à exécution
+aucun projet honnête, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
+que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
+ayant à vivre avec des gens tout à fait incapables d'aucun travail
+sérieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer à leur
+commerce et à gagner de l'argent pour leur ménage; tellement que je suis
+décidé à changer de manière et à faire ce qui véritablement ne
+conviendrait pas à un artiste. Que votre seigneurie accepte ce léger
+témoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
+car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.»
+
+[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, nº CXLVIII.]
+
+Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
+n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
+Pozzo lui avait demandé.
+
+«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle votre seigneurie me
+faisait connaître son désir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
+que j'espérais toujours lui envoyer en même temps la réponse et le
+portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitté
+Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais été dans son intimité, je
+serais allé à Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais priée
+de vouloir bien prendre son temps et sa commodité pour me laisser faire
+son portrait. Mais comme on espère qu'elle sera de retour ici dans
+quelques semaines, c'est-à-dire vers le carnaval, alors je trouverai
+l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
+Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
+négligence, car, pour toutes les choses qui l'intéressent, elle ne
+trouvera personne plus prompte et plus disposée à la servir[625].»
+
+[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, nº CXLIX.]
+
+En attendant qu'il pût faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
+envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
+d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce
+pays, qu'il avait exécuté deux années auparavant, pendant qu'il se
+trouvait dans la maison du père de cette dame, son ami. Il prie del
+Pozzo de l'accepter, non pas à cause de la ressemblance de la dame, que
+le commandeur ne connaît pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
+très-peu de temps.
+
+[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, nº CLI.]
+
+Par une autre lettre du 28 décembre 1635[627], Fra Saliano raconte au
+commandeur qu'il a prié madame d'Ampus de lui permettre de faire son
+portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilité. «Mais,
+ajoute-t-il, elle ne m'a pas précisément indiqué de jour, et j'y suis
+allé plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, étant continuellement
+occupée à recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
+commencé le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'étant pas d'aussi
+haute naissance, est considérée comme la plus belle et la plus gracieuse
+qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la même dimension que
+celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon à votre seigneurie du
+retard que j'apporte à lui donner satisfaction sur ce point.»--Le bon
+père confie ensuite au commandeur les persécutions qu'il éprouve de la
+part de ses supérieurs, probablement à cause de ses peintures, et il
+réclame sa protection auprès du général des jésuites résidant à Rome.
+
+[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, nº CLII.]
+
+«Je suis toujours travaillé par ce général, lui écrit-il, à
+l'instigation d'un père de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
+dernièrement au révérendissime supérieur d'avoir reçu un soufflet de
+moi, ce qui est très-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
+convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a été donnée par
+tous les pères et frères de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
+que votre seigneurie puisse la lire et faire lire à quelles personnes
+elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prît la
+peine de remettre elle-même cette attestation au général; il suffira
+qu'elle soit portée par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
+à la première rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
+lui fasse entendre que s'il persiste à me tourmenter, je serai contraint
+d'abandonner cet habit et de me faire prêtre séculier; car je suis
+sollicité de mettre ce projet à exécution par plusieurs évêques qui me
+veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
+ennuis que je lui cause: je n'ai pas à Rome de protecteur plus dévoué et
+plus puissant, et je ne saurais à qui confier mes tourments et mes
+chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbée à écrire
+des lettres, à chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
+me livrer à la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
+partie parce que j'ai toujours l'esprit préoccupé. Si votre seigneurie
+illustrissime me fait l'honneur de m'écrire, je la prie de me faire
+parvenir en même temps la réponse du général, sous une enveloppe
+adressée au seigneur de'Zanobi, docteur ès-lois, qui demeure près du
+Change, à Avignon: autrement, elle serait prise à la poste et cachée,
+ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
+veulent pas de bien.» Nous ne savons si le bon frère obtint, par
+l'entremise du commandeur, satisfaction de son supérieur; peut-être le
+général exigea-t-il que Fra Saliano renonçât à faire les portraits des
+belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
+d'Orange, où il s'était rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
+del Pozzo lui avait demandé[628]. Le mauvais temps l'ayant obligé à
+renoncer à ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
+ce monument, exécutées par un Avignonais, qui avait fait hommage des
+planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyées en Hollande.
+
+[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
+
+Nous n'avons trouvé aucune notice sur le jésuite Fra Saliano: le
+dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
+ne figure pas non plus dans les plus récentes éditions de
+l'_Abecedario_. S'il eût exécuté des tableaux remarquables, l'ordre des
+jésuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connaître
+comme les autres membres qui ont illustré cette compagnie par des
+oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
+ordinaire, et sans ses lettres adressées à del Pozzo et publiées par
+Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun témoignage du goût qu'il
+avait pour la peinture.
+
+Fra Saliano était, comme del Pozzo, très-lie avec Peiresc. On voit par
+ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
+le commandeur faisait parvenir au jésuite d'Avignon ses envois de Rome,
+et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.
+
+Le jésuite vivait également dans l'intimité de Nicolas Mignard, fixé
+depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est à la recommandation du
+bon frère, que Pierre Mignard, frère de Nicolas, dut le bon accueil que
+lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit à Rome. Les
+lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
+Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
+lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau à del Pozzo le jeune
+Mignard, alors arrivé à Rome, comme étant fort désireux d'être employé
+par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629].
+
+[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.]
+
+Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
+Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
+pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
+Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
+Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
+a se défaire de la manière de Simon Vouët, qu'il avait apportée de
+France[630].
+
+[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abbé de
+Monville.--Amsterdam, aux dépens de la compagnie, 1731, p. 19 et
+23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arrivé à Rome
+en 1636.]
+
+De tout temps Rome a eu le privilège d'attirer les artistes; mais c'est
+plus particulièrement à partir du dix-septième siècle qu'elle a été
+fréquentée par de nombreux artistes français. Vers la fin du règne de
+Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le pèlerinage
+obligé de tous ceux qui voulaient étudier d'après l'antique, et se
+faire une manière dans le goût du grand Style des maîtres italiens des
+siècles précédents, dont les chefs-d'oeuvre, conservés à Fontainebleau
+et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'émulation des
+artistes. C'est à Rome qu'ont été étudier François Périer, Jacques
+Sarrasin, Simon Vouët, le Valentin, J. Stella et d'autres maîtres, qui
+ont exercé sur les commencements de l'école française une influence qui
+n'a cédé, que longtemps après, à celle de Charles Lebrun.
+
+A l'époque où Pierre Mignard vint se fixer à Rome, il trouva dans cette
+ville une colonie française d'artistes et de gens de lettres.
+
+A la tête des premiers brillait le Poussin, revendiqué à la fois par les
+Français et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
+modèles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
+respect et l'attachement de ses émules. A côté de ce grand maître, ses
+trois élèves, Pierre Erard, Jean Lemaire et François Lemaire, qu'il
+occupait souvent, avec Pierre Mignard, à faire pour la France des copies
+des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frère, Gaspard Duguet,
+plus Romain que Français, aussi son élève, dont les paysages, peu connus
+en France, révèlent un talent original de premier ordre; un autre
+paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gelée,
+le premier dans l'art si difficile de rendre la lumière, et dont les
+oeuvres sont restées inimitables. Il y avait encore Sébastien Leclerc,
+le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
+cas, et plusieurs autres.
+
+Les savants et les gens de lettres étaient représentés par Gabriel
+Naudé, d'abord secrétaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
+très-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
+Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il prononça l'oraison
+funèbre en latin devant l'académie des _Lincei_, le 21 décembre 1637;
+enfin, par Dufresnoy, peintre médiocre, mais poète latin distingué, qui,
+pendant son long séjour en Italie, s'inspira de la vue des
+chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres, pour composer son poëme de la
+_Peinture_. Il était très-lié, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
+qui, à Rome, le trouva occupé à travailler à son poëme. Leur intimité
+est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment à
+la cimenter et à l'entretenir. Ils avaient débuté ensemble dans
+l'atelier de Vouët. Dufresnoy, né à Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
+avait été destiné par son père à l'exercice de la médecine. Il avait
+fait de fortes études, connaissait le grec et les poètes latins lui
+étaient familiers. Mais cette éducation rie put le détourner de son goût
+naturel pour le dessin. Après avoir suivi, malgré l'opposition de son
+père, les leçons de Périer et de Vouët, il se décida, vers 1633, à l'âge
+de vingt-un ans, à se rendre à Rome, où il se sentait attiré par le
+désir d'admirer les maîtres, et de se perfectionner dans l'usage de la
+langue latine. Il vécut de privations pendant son voyage, et, comme tant
+d'autres, il fut obligé, les deux premières années de son séjour à Rome,
+de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
+L'arrivée de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
+améliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
+commandeur del Pozzo; il lui présenta son compatriote qui en reçut le
+meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut être
+peint de la main de Mignard, il lui communiqua les écrits du père Matteo
+Zacolini, de l'ordre des Théatins, sur l'optique, qui étaient
+précieusement conservés dans la bibliothèque Barberine. L'ouvrage dans
+lequel ce savant religieux a développé les principes des lumières et des
+ombres et les règles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
+à Mignard et à Dufresnoy[631].
+
+[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abbé Monville, p. 19.]
+
+Les deux amis étaient logés ensemble, et se livraient avec la même
+ardeur à l'étude d'un art pour lequel ils avaient la même passion. Leurs
+journées se passaient à dessiner d'après les statues et les bas-reliefs
+antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
+font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copièrent
+ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
+Farnèse, sans toutefois négliger les peintures de Raphaël[633].
+
+[Note 632: _Ibid._, p. 10.]
+
+[Note 633: Félibien, dixième entretien sur _la Vie et les ouvrages
+des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.]
+
+«Dufresnoy, tout en copiant les maîtres, s'attachait particulièrement à
+comprendre ce qui regarde la théorie de la peinture, et son amour pour
+cet art, dit Félibien[634], le possédait de sorte qu'il ne pensait à
+autre chose qu'à en acquérir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
+que, dès ce temps-là et même pendant son travail, il s'occupait à faire
+des vers latins pour exprimer ses pensées, et qu'il commença ainsi son
+poëme de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'après avoir bien lu tous les
+meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
+grands maîtres, mais surtout après les profondes réflexions et les
+entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
+car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
+leur profession, sans en faire un examen très-exact.» Doué d'une
+imagination plus féconde et d'une facilité d'exécution beaucoup plus
+grande, Mignard composa, pendant son séjour en Italie, un nombre bien
+plus considérable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
+laissait trop absorber par l'idée de son poëme _de Arte graphica_; et
+s'il y gagnait comme écrivain, il y perdait assurément comme peintre.
+Félibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
+des amateurs français et italiens: ce sont des paysages composés plutôt
+dans le goût de Pierre de Cortone que du Poussin; des scènes tirées de
+l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vénus,
+celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
+tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particulière pour les
+ouvrages du Titien, et en général pour l'école vénitienne. Il avait
+copié, pour Félibien et pour le chevalier d'Elbène, plusieurs paysages
+de ce maître, qui se trouvaient alors à la villa Aldobrandini et à la
+villa Borghèse.
+
+[Note 634: Félibien, t. IV, p. 420.]
+
+[Note 635: Félibien, t. IV, p. 421.--Le Musée du Louvre possède deux
+tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.]
+
+Ce goût pour l'école coloriste le décida, en 1653, à se rendre à Venise
+avec Mignard. «Car les deux amis, dit Félibien, ne se quittaient jamais,
+et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les inséparables. Il est
+vrai que cette union d'esprit et de volonté leur était beaucoup
+avantageuse. L'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre était exempte de
+toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
+biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur étaient communs: chacun
+faisait part à son compagnon des connaissances qu'il acquérait dans son
+art, et ils n'étaient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
+se pouvaient rendre de mutuels services[636].»
+
+[Note 636: _Id._, p. 422.]
+
+Après huit mois de séjour à Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
+une Vénus couchée pour Marco Paruta, noble vénitien, les deux amis se
+séparèrent. Dufresnoy résolut de rentrer en France, après avoir passé
+vingt aimées en Italie; et Mignard ne pouvant se décider à quitter
+Rome, où il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
+rentrée, il fit avec le plus grand succès le portrait de Fabio Chigi,
+qui venait d'être élu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'était
+marié à Rome à la fin de l'année 1656; il y serait sans doute resté
+jusqu'à sa mort, mais il fut obligé d'obéir aux lettres de M. de Lionne
+qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
+de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de
+quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
+commencés. L'abbé de Monville raconte même que: «la plus belle
+courtisane de Rome désirait passionnément d'être peinte de sa main: La
+Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eût mérité d'être vertueuse;
+elle s'était fait distinguer par des sentiments nobles et délicats.
+Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre, qu'elle ne lui
+demandait son portrait qu'afîn qu'il le portât en France, où il le
+vendit à son retour un prix considérable[638].»
+
+[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.]
+
+[Note 638: _Ibid._, p. 38.]
+
+Rentré en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrêta d'abord à
+Marseille et à Aix, ensuite dans la ville d'Avignon où il trouva son
+frère qui s'y était fixé. Une maladie qu'il gagna le força de prolonger
+son séjour à Avignon; il se rendit ensuite à Lyon où il demeura quelque
+temps, de telle sorte qu'il ne parvint à Fontainebleau, où était la
+cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut présenté
+au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mère, en lui montrant les plus
+belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
+beautés plus parfaites[639].
+
+[Note 639: Félibien, t. IV, p. 48.]
+
+Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux à la cour. Rentré bientôt
+à Paris, il y retrouva son fidèle Dufresnoy qui n'hésita pas à quitter
+la maison de M. Potel, secrétaire du conseil, chez lequel il était
+installé depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
+Mignard. La mort de Dufresnoy, arrivée en 1665, put seule séparer les
+deux amis. Mais, pour exécuter religieusement les dernières volontés de
+Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du poëme _de
+Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apporté
+bien des inspirations. On sait que de Piles en a donné une seconde
+édition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
+1693, traduisit en anglais le poëme de l'artiste français, avec les
+notes de Piles. Ce poëme est certainement le meilleur qu'on ait écrit
+sur la peinture, et cependant il est totalement oublié de nos jours.
+C'est en général le sort des poèmes didactiques, et surtout de ceux qui
+sont écrits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
+absorber par les muses latines, avait plus souvent exercé son pinceau,
+son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa réputation, comme artiste,
+égalerait peut-être celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
+font l'ornement des palais et des musées. Mais l'intimité qui a
+constamment régné entre ces deux artistes, rend, même après leur mort,
+leurs noms inséparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
+difficile de ne pas penser en même temps à l'auteur du poëme sur la
+peinture.
+
+L'amitié, qui unit pendant près de trente-quatre ans le commandeur del
+Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
+établies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
+résolution que prit le Poussin de revenir à Rome et d'y mourir. Ses
+lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 à 1643,
+prouvent que si les tracas et les contrariétés qu'il éprouvait dans ses
+travaux du Louvre le dégoûtaient du séjour de Paris, il se sentait
+surtout rappelé à Rome, non-seulement par l'indépendance de la vie qu'il
+y menait, mais plus encore par le désir d'y retrouver le patron de ses
+premières années, l'ami de son âge mûr, le savant d'un goût délicat et
+pur, voué comme lui au culte de l'art et de l'antiquité, et capable
+d'apprécier également ses chefs-d'oeuvre.
+
+La réputation du Poussin était déjà grande en France vers l'année 1638,
+bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait exécuté, avant
+cette époque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'église de
+Valenciennes. Il avait aussi composé pour son ami le peintre Stella,
+qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le désert, et
+traité le même sujet, mais d'une manière différente, pour un amateur, M.
+Gillié. La vue de ces tableaux décida le cardinal de Richelieu à lui
+commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
+Neptune au milieu de la mer, sur un char tiré par des chevaux marins,
+environné de tritons et de néréides[640]. Tous ces ouvrages lui firent
+beaucoup d'honneur.
+
+[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620
+al 1630. Libº Iº, p. 300-301.]
+
+C'est en 1638 que commencèrent ses relations avec Paul Fréart, sieur de
+Chantelou, alors secrétaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
+et surintendant des bâtiments, arts et manufactures, sous le cardinal de
+Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
+tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
+de Rome les 25 janvier et 19 février 1639[641] que le premier tableau
+exécuté par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
+désert.
+
+[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publiées par M. Quatremère
+de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La première lettre à M.
+de Chantelou est indiquée à la date du 15 janvier 1638; mais M.
+Quatremère fait remarquer, dans une note, qu'elle doit être du 15
+janvier 1639: en effet, le Poussin écrit qu'il demeure à Rome depuis
+quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
+doit donc avoir été écrite en janvier 1639.]
+
+Dès cette époque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
+de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour déterminer ce dernier à venir
+se fixer en France, et à travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
+cardinal, son premier ministre.
+
+Le Poussin avait de la peine à se décider à quitter Rome, où il se
+trouvait bien.--«Après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en
+ce pays assez heureusement, écrivait-il à Chantelou, mêmement m'y étant
+marié, et étant dans l'espérance d'y mourir, j'avais conclu en moi-même
+de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].»
+
+[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.]
+
+Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
+la première suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
+autre manière, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient porté sa
+réputation au plus haut degré: ils attirèrent tellement la curiosité des
+étrangers qui se rendaient à Rome, que le palais de del Pozzo était
+continuellement embarrassé par le nombreux concours des personnes qui
+s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643].
+
+[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.]
+
+Au milieu de ce succès, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
+18 janvier 1639, écrite au peintre à l'instigation de de Noyers, vint
+annoncer au Poussin «qu'il avait été choisi et retenu pour l'un des
+peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dorénavant
+l'employer en cette qualité. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
+intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir
+par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés
+que vos oeuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous
+êtes[644].»
+
+[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.]
+
+De Noyers ne se borna pas à l'envoi de cette lettre: il écrivit lui-même
+au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
+donnent une haute idée du goût de cet homme d'État, non moins que delà
+considération dont jouissait l'artiste.
+
+«Monsieur, écrit de Noyers, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de
+me donner la charge de surintendant de ses bâtiments, il me vint en
+pensée de me servir de l'autorité que Sa Majesté me donne pour remettre
+en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
+particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
+maîtresse bien-aimée et de lui donner les prémices de mes soins. Vous
+l'avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous
+écrire de ma part que je demandais justice à l'Italie, et que du moins
+elle nous fît restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
+d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât
+encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par là que je
+voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
+Et, afin défaire connaître aux uns et aux autres l'estime que le roi
+fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
+vous. Je vous fais écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui
+vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite,
+jusqu'à ce qu'à votre arrivée Je, vous mette en mains les brevets et les
+expéditions du roi: que je vous enverrai mille écus pour les frais de
+votre voyage; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun
+an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre à Paris,
+soit à Fontainebleau, à votre choix; que je vous le ferai meubler
+honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous voulez,
+cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
+voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous
+le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de
+la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
+dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il
+reste à vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
+personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
+non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
+de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Après
+cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de
+contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645].
+
+[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.]
+
+Cette lettre, toute flatteuse qu'elle était, ne put décider l'artiste à
+quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance à MM. de
+Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville
+jusqu'à l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
+«pour des personnes de considération, avec qui je veux, disait-il, en
+sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en
+conserver l'amitié et la bienveillance[647].» Il écrivit également à son
+ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
+et le prier de lui faire obtenir ce répit. On voit qu'il travaillait
+alors «avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.» Il y
+a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
+délicatesse du Poussin. «Je vous supplie de me dire, comme il vous
+semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
+tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carême: il contient, sans le
+paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
+tableau de cinq cents écus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
+obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un
+présent, vous jugerez bien que ce serait des libéralités qui me seraient
+malséantes: j'ai donc résolu de le traiter comme un homme à qui je suis
+obligé: et puis, quand je serai par delà, je saurai fort bien le
+reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
+semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici (1078
+fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
+fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui écrirai, je ne lui parlerai
+d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et à qui je le dois
+consigner, pour lui faire tenir[648].»
+
+En adressant ce tableau à Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
+Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, «de l'orner d'un peu de
+bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considérant en
+toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point épars
+au dehors, et que l'oeil ne reçoive pas les images des autres objets
+voisins, qui, venant pêle-mêle avec les choses peintes, confondent le
+jour;» il désirait que cette bordure fût dorée d'or mat tout simplement,
+«car il s'unit très-doucement aux couleurs sans les offenser.» Il
+ajoutait que «ce tableau devait être colloque fort peu au-dessus de
+l'oeil, et plutôt au-dessous.»--C'est, en effet, la meilleure
+disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
+proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
+ne fût pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: «Si vous vous
+souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le
+mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
+ensemble, vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous
+reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
+qui ont pitié, qui font action de charité, de grande nécessité, de
+désir de se repaître de consolation, et autres. Car les sept premières
+figures à main gauche vous diront tout ce qui est ici écrit, et tout le
+reste est de la même étoffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
+connaître si chaque chose est appropriée au sujet. Et si, après l'avoir
+considéré plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
+mandez-le-moi, s'il vous plaît, sans rien déguiser, afin que je me
+réjouisse de vous avoir contenté, pour la première fois que j'ai eu
+l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons à toute sorte
+d'amendement, vous suppliant de considérer encore que l'esprit est
+prompt et la chair débile[649].»
+
+[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.]
+
+[Note 647: _Ibid._, p. 9.]
+
+[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.]
+
+[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.]
+
+
+L'époque que le Poussin avait lui-même fixée pour son départ arriva sans
+qu'il eût quitté Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
+repentait presque de l'avoir engagée. «J'ai estime d'avoir fait une
+grande folie, écrivait-il à son ami Lemaire, le 17 août 1639[650], en
+donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
+telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
+quatre ans), et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de
+nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
+petite maison, pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être
+tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les
+jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et
+néanmoins, je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que
+je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si
+on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux.»
+
+[Note 650: _Ibid._, p. 20.]
+
+Il résulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
+Rome avec regret, il n'en était pas moins décidé à remplir sa promesse,
+et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
+retard qu'il apportait à se mettre en route.
+
+Il n'était pas encore entièrement rétabli, lorsque Paul Fréart de
+Chantelou et son frère, l'abbé de Chambray, arrivèrent à Rome, vers le
+printemps de 1640. Ils étaient envoyés par de Noyers, suivant l'ordre du
+cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
+statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
+d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
+employer aux travaux du Louvre et des bâtiments royaux.
+
+Les deux frères furent introduits par le Poussin dans la société du
+commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
+qu'ils en reçurent de bien connaître les antiquités de cette ville, et
+d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
+relations qui s'établirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
+grâce au Poussin, une amitié durable, basée sur une mutuelle estime, sur
+les mêmes goûts, et, avant tout, sur une même sympathie pour le grand
+artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin
+quittait Rome avec peine, mais ses regrets étaient moins amers en
+songeant qu'il se rendait en France accompagné d'amis aussi dévoués,
+aussi dignes de le comprendre. D'un autre côté, il laissait sa femme à
+Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
+l'administration de ses intérêts, et il était assuré que cet ami fidèle
+s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-même. Il ne fallait rien
+moins que cette assurance pour le déterminer à partir. Il quitta Rome
+dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frères Chantelou,
+qui retournaient en France.
+
+A peine arrivé à Paris, il se hâta d'écrire à Carlo Antonio del Pozzo et
+à son frère Cassiano, pour leur rendre compte de sa première entrevue
+avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
+présentation au roi Louis XIII[651]. Il reçut partout l'accueil le plus
+empressé, et l'es effets dépassèrent les promesses. Le roi lui commanda
+tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de
+Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientôt nommé, par brevet du
+20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualité,
+Louis XIII lui donna la direction générale de tous les ouvrages de
+peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
+de ses maisons royales, «voulant que tous ses autres peintres ne
+pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir
+les dessins, et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
+Et pour lui donner moyen de s'entretenir à son service, le roi lui
+accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
+jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
+sa vie durant[652].»
+
+[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au
+commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t.
+Ier, p. 373, nº CLVI.]
+
+[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.]
+
+On imprimait alors à Paris, à l'imprimerie royale, les oeuvres de
+Virgile et d'Horace: de Noyers désira que ces livres fussent ornés d'un
+frontispice dessiné par le Poussin. En tête du Virgile, il représenta le
+dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le poëte de l'Enéide. On
+voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
+flûtes champêtres, pour indiquer les Églogues pastorales, et la
+faucille, symbole de la moisson, c'est-à-dire des Géorgiques. Dans le
+frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
+la figure du poëte, emblème de ses satires, et elle tient à la main une
+lyre, signe caractéristique de ses odes et de ses autres poésies légères
+[653].
+
+[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, édit. in-4 de 1672, à Rome,
+dédiée à Colbert, p. 430.]
+
+Les dessins de ces frontispices n'empêchaient pas l'artiste de continuer
+avec ardeur un tableau du Baptême de Jésus-Christ, qu'il avait commencé
+à Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio.
+Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques
+d'amitié de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres à ce seigneur, de
+Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgré sa gravité habituelle, le
+Poussin savait assaisonner à propos son style du vieux sel gaulois.
+«Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous
+accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai
+que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé.
+Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
+faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
+vis que, particulièrement, vous désiriez savoir ce qu'il me semblait
+dudit vin. Je l'ai essayé avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
+tous trouvé très-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
+trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en
+boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. Aussi
+bien, je vois que le proverbe est véritable, qui dit que chapon mangé
+chapon lui vient. Mêmement hier M. Costage m'envoya un pâté de cerf si
+grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu que les
+cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à
+commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé,
+afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au
+pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
+aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos
+serviteurs[655].»
+
+[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.]
+
+[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.]
+
+Hâtons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
+table, le Poussin ne se permettait pas même, comme délassement à ses
+travaux, une excursion dans les environs de Paris, au château de Dangu,
+appartenant à de Noyers, et à Chantilly. Il se trouvait déjà surchargé
+de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il
+travaillait alors tout à la fois au tableau pour la chapelle de
+Saint-Germain, aux profils et modénatures de la galerie du Louvre[657],
+dont il avait ordonné les compartiments; enfin à un frontispice de la
+grande Bible que l'on publiait à l'imprimerie royale. Ce frontispice
+contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
+lui-même dans une lettre à M. de Chantelou, du 3 août 1641[658]. «La
+figure ailée représente l'histoire, l'autre figure voilée représente la
+prophétie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regià_. Le sphinx
+qui est dessus ne représente autre que l'obscurité des choses
+énigmatiques. La figure qui est au milieu représente le Père éternel,
+auteur et moteur de toutes les choses bonnes.»
+
+[Note 656: _Ibid._, p. 38.]
+
+[Note 657: _Ibid._, p. 41.]
+
+[Note 658: _Ibid._, p. 56.]
+
+Comme il était à l'oeuvre pour la décoration de la grande galerie, un
+peintre de paysages alors en réputation, Fouquières, qui avait eu
+l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
+France, pour mettre entre les fenêtres et en remplir les trumeaux, vint
+se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
+peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
+avoir une longue rapière au côté[659]. Le Poussin instruisit M. de
+Chantelou de cette réclamation en ces termes: «Le _baron_ Fouquières est
+venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que
+l'on ait mis la main à l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
+communiqué aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirmé par
+monseigneur de Noyers, touchant ladite décoration, et prétend que les
+paysages sont l'ornement principal du lieu, étant le reste seulement des
+accessoires. J'ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire
+rire[660].» Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait
+donné à Fouquières, lui est resté. Ce peintre essaya de se venger par
+une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
+des adversaires les plus sots et les plus violents du grand maître.
+
+[Note 659: Félibien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.]
+
+[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 août 1641.]
+
+Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
+correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
+avait envoyé à Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
+XIII. Del Pozzo les avait reçus en fort mauvais état et
+méconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
+continuaient sur le pied de l'intimité. Ce qui le démontre encore mieux,
+c'est que le commandeur avait été chargé par le Poussin de surveiller
+les copies que Chantelou faisait exécuter à Rome par Errard et J. Angelo
+Comino[661].
+
+[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.]
+
+De Noyers faisait alors construire à Paris la chapelle du Noviciat des
+Jésuites. Il voulut que le Poussin composât le tableau du maître-autel.
+Le peintre y représenta le Miracle de saint François-Xavier ressuscitant
+une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
+le sujet de la Cène, tableau qui est au Musée du Louvre.
+
+Les fonctions multipliées qu'exerçait de Noyers ne l'empêchaient pas de
+se livrer avec ardeur à son goût sous les arts. Bien que secrétaire
+d'État de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armées
+et fortifiait ou élevait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
+dans son activité, le temps de s'occuper encore de la construction et de
+l'embellissement des maisons royales, de l'achèvement du Louvre et de la
+décoration de sa galerie. Il plaçait à la tête de la monnaie le célèbre
+graveur Varin, qui présida à la refonte de 1638, et qui fit les plus
+beaux coins de l'Europe. Enfin, il établissait au Louvre l'imprimerie
+royale, qui bientôt après, sous la savante et habile direction de
+Trichet Dufresne et de Sébastien Cramoisy, publia, tant en français
+qu'en italien, en latin et en grec, des éditions aussi belles que
+correctes.
+
+Le cardinal de Richelieu, digne héritier du goût de François Ier pour
+les arts avait résolu de terminer et de décorer magnifiquement le
+Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, à l'entrée
+principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui
+passaient alors pour Alexandre et Bucéphale. Il avait donné l'ordre de
+les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
+faisait également mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
+plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnèse, le Sacrifice
+du Taureau à la villa Medici, les Fêtes nuptiales ou danse des nymphes,
+dans la salle du jardin Borghèse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
+l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
+les avait précédemment dessinés, il se proposait de les répartir parmi
+les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'étude de
+l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
+l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthéon), qui sont
+les meilleurs. On devait également mouler les autres ordres. De Noyers,
+sur l'indication du Poussin, avait chargé, à Rome, Charles Errard de
+veiller à l'exécution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
+outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
+tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des maîtres
+italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
+l'âme du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
+seigneurs de la cour de Louis XIII: ils préparaient dignement Péclat que
+les arts répandirent pendant le règne de son successeur, sous
+l'administration de Colbert.
+
+[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.]
+
+Dans la lettre adressée par de Noyers au Poussin pour l'engager à venir
+en France, le ministre lui avait dit «qu'il avait un amour tout
+particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
+maîtresse bien-aimée.» Il tint parole. Dès que le Poussin fut arrivé,
+indépendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
+travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnât
+lui-même le plan des décorations de la maison qu'il faisait construire à
+Paris. En envoyant ce plan à Chantelou, le Poussin se plaint des bévues
+de l'architecte; il indique les distributions intérieures propres à
+recevoir des peintures, telles que prophètes, sibylles, apôtres,
+empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mêmement des devises et
+sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaïeux,
+représentant soit des vases à l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
+soit quelques petites figures faites à plaisir, soit enfin quelques
+personnages signalés[663].
+
+[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.]
+
+De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
+pût dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Raphaël[664].
+
+[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.]
+
+Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement dérangé par
+des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
+recueillement et maturité, au projet de décoration de la grande galerie
+du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
+étaient son ardeur et son application au travail, qu'il écrivait, le 3
+août 1641, à M. de Chantelou: «La grande galerie s'avance fort, et
+néanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'espérance qu'à votre retour
+vous vous étonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occupé sans
+cesse à travailler aux cartons, lesquels je me suis obligé de varier sur
+chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m'étant résolu d'y représenter une
+suite de la vie d'Hercule; matière, certes, capable d'occuper un bon
+dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent être faits
+en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que
+l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j'invente tous les
+jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
+autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
+vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit être tenu cher.
+Toutes ces choses ont été la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
+de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
+extraordinaires que l'humidité de l'hiver passé y a produits. Mais,
+d'après l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donné de
+faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me
+suis quand et quand résolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
+temps-là, si mes débiles forces me le permettent. Pendant que la toile
+se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène, au lieu d'aller
+prendre des divertissements à Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi
+que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invité. Monsieur, je vous
+assure, pourvu que j'y puisse résister, que je n'ai point d'autre
+plaisir que de le servir: là, sont mes promenades, mes jeux, mes
+ébattements et ma délectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
+de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
+seulement respirer un peu[666].»
+
+[Note 665: Château appartenant à de Noyers.]
+
+[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.]
+
+Indépendamment de tous ces travaux, le cardinal avait commandé au
+Poussin huit sujets, tirés de l'Ancien Testament, pour en faire des
+cartons, d'après lesquels on exécuterait huit tapisseries pour les
+appartements royaux, à l'imitation des tapisseries faites sur les
+dessins de Raphaël. Pour faciliter la prompte réalisation de ce projet,
+on avait permis à l'artiste de se servir de ses propres inventions
+précédemment peintes; et déjà l'on s'était mis à reproduire le tableau
+de la Manne et celui de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
+compositions étaient copiées en grand cartons coloriés sur toiles à
+l'huile, et encadrés de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna
+pas à faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
+surintendant des bâtiments, posséder aussi des oeuvres du maître
+français. Dans son impatience, il obligea le Poussin à remettre tout
+autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
+à Moïse au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait être placé sur la
+cheminée du cabinet de Son Éminence. L'artiste se mit à l'oeuvre sans
+retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures à
+demi-grandeur. Il représenta le Père Éternel au-dessus des flammes du
+buisson ardent, les bras étendus, et soutenu par les anges. D'une main
+il commande à Moïse d'aller délivrer son peuple; de l'autre il lui
+indique l'Egypte. Moïse, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
+genou en terre, et considère la verge changée en serpent: il ouvre les
+bras et se retire avec un air d'étonnement et de crainte[668]. Le
+cardinal fut si satisfait de l'exécution de ce tableau, qu'il en
+commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
+dans la Bible: il le composa lui-même, et donna au peintre une allégorie
+digne de sa grande âme, que le Poussin était bien capable de comprendre.
+Ce sujet est la Vérité, soutenue par le Temps, contre les attaques de
+l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
+grandes que nature, fut placé au plafond de la même pièce[669].
+
+[Note 667: Bellori, p. 427, 428.]
+
+[Note 668: _Ibid._, p. 429.]
+
+[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.]
+
+On voit que le Poussin n'avait pas de temps à perdre pour mener de front
+tous les travaux si divers dont il était surchargé. Pendant son séjour
+en France, qui dura un peu moins de deux années[670], il dessina les
+frontispices du Virgile et de l'Horace, gravés par Claude Mellan; ceux
+de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de
+Noyers destinées à la voûte de la chapelle du Noviciat des
+jésuites[672]; les ornements et décorations de la grande galerie du
+Louvre[673]; il commença les cartons des tapisseries; il exécuta pour le
+roi le grand tableau de l'Eucharistie, destiné au maître autel de la
+chapelle du château de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
+ardent et le Temps soutenant la Vérité; pour de Noyers, les plans et
+dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
+François Xavier pour la chapelle du Noviciat des jésuites; une Sainte
+Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
+tableau du Baptême de J.-C., commencé à Rome, et une petite Madone pour
+Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide énumération doit
+faire facilement comprendre que si le Poussin avait le génie des grands
+maîtres italiens, il en possédait aussi la fécondité d'invention et la
+prestesse d'exécution. Ces qualités sont d'autant plus remarquables,
+qu'à la différence de ces maîtres, le peintre français ne se faisait pas
+aider par des élèves. Seul, il composait et exécutait ses ouvrages, ne
+se servant d'élèves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
+dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.
+
+[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce à C. Ant. del
+Pozzo son arrivée à Paris est du 6 janvier 1641, et la dernière lettre
+qu'il a écrite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
+qui suit est datée de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son séjour ne
+dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114
+et 117.]
+
+[Note 671: _Ibid._, p. 75.]
+
+[Note 672: _Ibid._, p. 50.]
+
+[Note 673: Ces ornements ont été gravés par Pesne, au nombre de
+dix-neuf sujets, avec le frontispice.]
+
+Cette vie constamment occupée, surchargée même, était bien différente de
+celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait à
+Rome. Son esprit méditatif supportait impatiemment l'agitation
+continuelle et souvent stérile dont il était entouré; aussi
+s'excusait-il auprès de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
+terminer son tableau du Baptême, qu'il avait ébauché avant de venir en
+France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dévoile le fond de
+son coeur.
+
+«Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
+à la plume pour vous écrire, je soupire en rougissant de me trouver ici
+sans pouvoir vous servir. A la vérité, le joug que je me suis imposé
+m'empêche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
+j'espère le secouer bientôt pour être libre de me donner à votre
+service. Je travaille sans relâche, tantôt à une chose, tantôt à une
+autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
+que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient expédiés
+tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
+pays, il faudrait que je devinsse un véritable _strapazzone_, comme ceux
+qui y sont. Les études et les bonnes observations sur les antiquités et
+autres objets n'y sont connues d'aucune manière, et qui a de
+l'inclination à l'étude et à bien faire doit certainement s'en
+éloigner[674].»
+
+Quelques jours après avoir écrit cette lettre au commandeur, il lui
+envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
+l'une de la Vierge de Raphaël qui était à Fontainebleau, l'autre de
+celle qui était dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
+exécuter pour les offrir à del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
+lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675].
+
+Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi à son
+ami de Rome l'état d'avancement de ses travaux:
+
+«...Mes ouvrages ont été extrêmement accueillis. Le roi et la reine ont
+loué le tableau de la Cène que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'à
+dire que la vue leur en était aussi agréable que celle de leurs enfants.
+Le cardinal de Richelieu a été satisfait des ouvrages que je lui ai
+faits; il m'en a fait des compliments et m'a remercié en présence de
+monseigneur Mazarin. Je peins à présent un grand tableau pour le maître
+autel du Noviciat des jésuites, mais je le fais trop à la hâte; sans
+cela, sa composition pourrait le faire réussir. Il sera fini pour Noël.
+Nous travaillons assez lentement à la grande galerie, jusqu'à ce que M.
+de Noyers ait pris la résolution de faire entreprendre le tout à la fois
+et de suite. J'enverrai à votre seigneurie quelques dessins de toutes
+ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
+pendant la belle saison cela ne m'aurait pas été possible. Mais
+actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
+dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
+vous; du moins, je l'espère ainsi[676].»
+
+[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans
+Bottari, t. Ier, p. 380, nº CLX.]
+
+[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, nº
+CLXI.]
+
+Au milieu de ces travaux qui réclamaient tout son temps, le Poussin
+était encore obligé de suivre diverses négociations à la cour de France
+pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait chargé de lui faire
+obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bénéfice en
+Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
+mois de son séjour en France, et il fut assez heureux pour réussir[677].
+
+[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p.
+383, nº CLXII.]
+
+[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.]
+
+Il mena aussi à bonne fin une négociation entamée avec le cardinal, au
+nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
+et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'à cette époque les
+auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
+dédicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
+généralement moins connu, c'est qu'une dédicace n'était presque jamais
+gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il dédiait son
+livre, mais il était encore plus désireux de recevoir en argent comptant
+le prix de sa louange. Telle était la prétention du docte Angeloni. Il
+avait chargé le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
+Richelieu la permission de dédier au roi Louis XIII son ouvrage
+intitulé: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en
+donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
+finit par les obtenir, grâce aux démarches du Poussin, qui les lui fît
+passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules César à
+Constantin_ parut à Rome en 1641, avec une dédicace à Louis XIII, et des
+vers adressés au cardinal de Richelieu.
+
+[Note 678: Angeloni était également grand amateur de peinture, et
+grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans
+soft _Abecedario_ (publié par M. de Chenevières dans les _Archives de
+l'art français_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni
+avait rassemblé jusqu'à six cents des dessins faits par Annibal
+Carrache, Comme études de la galerie Farnèse. Indépendamment de son
+_Historia Augusta_, Angeloni a composé d'autres ouvrages, entre autres
+_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4º, avec son portrait gravé par
+Jean Angelo Canini, élève du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.]
+
+Il paraît que le succès d'Angeloni avait mis en goût les autres faiseurs
+de dédicaces. Un père jésuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait composé un
+traité de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
+_Hespérides_, _sive de malorum aureorum culturâ_. Cet ouvrage est orné
+de gravures d'après les dessins des maîtres les plus célèbres de ce
+temps. Le Poussin a dessiné une des planches qui a été gravée par G.
+Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
+que Louis XIII, dit-il[679], a appelé près de lui, _ne Gallico Alexandro
+suus deesset Apelles_, «afin que l'Alexandre français ne manquât pas
+d'avoir son Apelles»: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
+dédicace.
+
+[Note 679: _Hespérides_, etc., p. 99.]
+
+Le père Ferrari, pour mieux faire apprécier le mérite de sa publication,
+avait envoyé au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
+les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des
+_Hespérides_, composé par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
+miniature représentant un citron coupé de différentes manières, avec
+l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrètement
+l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
+lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
+et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
+le bon père et le commandeur désiraient, et que le prix de la dédicace
+serait bientôt convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant
+pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps
+qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
+conclusion, de cette affaire. Après avoir vainement attendu plusieurs
+années, le père Ferrari dut se résigner à publier son livre, qui parut à
+Rome en 1646, sans dédicace, et partant, sans argent du roi de France.
+
+[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.]
+
+[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.]
+
+On comprend combien ces négociations devaient être antipathiques au
+Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps précieux,
+mais elles l'obligeaient à des démarches pour lesquelles il eut toujours
+beaucoup de répugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
+le commandeur qui protégeait également l'antiquaire Angeloni et le père
+jésuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'être venu en France.
+Écrivant à del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]:
+
+[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385,
+nº CLXIII.]
+
+«M. de Chantelou a mis dans la tête de M. de Noyers, de vous prier de
+permettre que vos Sept Sacrements soient copiés par un peintre que je
+dois, dit-il, désigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donné
+cette idée. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
+je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir à refaire ce que j'ai
+déjà fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
+importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre à faire de
+nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'élever
+à quelques nobles pensées. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mérite
+qu'on y ait confiance.»
+
+Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: «Je
+suis enchanté de la réponse que vous avez faite à M. de Chantelou
+touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
+avait offert des dessins coloriés[684]). Je suis bon à faire du nouveau
+et non à répéter les choses que j'ai déjà faites. On peut juger par là
+de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
+gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez
+seul ces ouvrages.»
+
+[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395,
+nº CLVII.]
+
+[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, nº
+CLXVI.]
+
+Le climat de Paris, de tout temps si variable, était pour le Poussin,
+habitué pendant quinze années à la température presque toujours égale et
+chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait à del Pozzo,
+dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements delà
+température: «...Votre petit tableau du Baptême n'a pu recevoir son
+dernier fini, ayant été arrêté, au moment où j'y travaillais avec le
+plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine à le
+supporter, quoique bien vêtu et à côté d'un bon feu. Telles sont les
+variations de ce climat: il y a quinze jours la température était
+devenue extrêmement douce; les petits oiseaux commençaient à se réjouir
+dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
+poussaient déjà leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
+herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de
+temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu'une nuit, un vent du
+nord excité par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
+dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le
+beau temps, qui s'était trop hâté, et le chassent plus loin de nous,
+certainement, qu'il ne l'était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si
+j'ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu'au fond de
+l'âme; mais sitôt que le temps va le permettre, je me mettrai à terminer
+votre petit tableau.»
+
+[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, nº
+CLXV.]
+
+M. de Chantelou avait quitté Paris depuis quelque temps, pour aller à
+Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le
+cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever
+la conquête. Les préoccupations delà guerre et les obligations de son
+emploi n'avaient pu faire oublier à M. de Chantelou de rechercher,
+pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nîmes, d'Arles et du
+midi de la France. Il les avait fort admirés, et dans ses lettres au
+Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui
+répondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait
+trop méditer. «Je m'assure bien de la vérité de ce que vous dites, qu'à
+cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux
+ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien
+lire. _Les choses èsquelles il y a de la perfection_, _ne se doivent
+pas voir à la hâte_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il
+faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire_. Les
+belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je m'assure,
+pas moins délecté l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la
+Maison-Carrée; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de
+celle-là. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos
+travaux il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la peine. Je ne me
+suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler, comme
+quand j'ai vu quelque bel objet.--Hélas! ajoute-t-il en reportant sa
+pensée sur sa chère ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil
+pour pouvoir y rencontrer quelque chose de délectable....»
+
+[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.]
+
+Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait terminé le tableau du
+Baptême destiné à del Pozzo. Ce dernier lui avait demandé une autre
+composition. Il lui avait proposé le sujet des _Noces de Thétis et
+Pelée_ Le Poussin lui répondit, le 4 avril[687]: «On ne saurait trouver
+un sujet qui donne matière à une invention plus ingénieuse. Mais la
+facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause que je ne puis
+me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,
+étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de
+frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des
+cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois
+ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises
+actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les
+petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles;
+car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi
+fatigants que futiles.»
+
+[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
+nº CLXVII.]
+
+Le roi avait consenti qu'après avoir mis en ordre tout ce qui regardait
+la grande galerie, le Poussin prît pour second son ami Jean Lemaire, qui
+avait longtemps travaillé avec lui à Rome, et dont le commandeur avait
+deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin pût vaquer
+librement à l'exécution des dessins et des peintures des Sept
+Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il paraît néanmoins que, dans
+l'exécution, cet ordre du roi souffrait quelque difficulté. Le peintre
+s'en plaint dans une lettre à Chantelou, du 7 avril 1642[689]:
+«Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majesté sera fort aise que je
+donne des ordres généraux à M. Lemaire, pour conduire sous moi les
+ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme désirant
+son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura
+le gain. Mais néanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur
+désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de
+travailler en même temps à des frontispices de livres, à une Vierge, au
+tableau de la congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la
+galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai
+qu'une main et qu'une débile tête, et ne peux être secondé de personne,
+ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la
+susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la même chose
+comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin à vos heures perdues.
+Mais revenons à M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui
+dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de
+tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main.
+Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit
+monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,
+comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et
+quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des
+tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie
+besoin d'y entremêler d'autres occupations.» Il confiait ainsi ses
+ennuis à son ami Chantelou, qui, par son intervention auprès de M. de
+Noyers, s'efforçait de faire donner satisfaction à l'artiste, qu'il
+craignait de voir retourner en Italie.
+
+[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
+nº CLVII.]
+
+[Note 689: _Ibid._, p. 83.]
+
+L'amertume des réclamations du peintre tenait à l'opposition sourde
+qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes
+médiocres qu'il avait écartés, et dont sa supériorité et sa faveur
+excitaient doublement la jalousie. Félibien, contemporain du Poussin,
+avec lequel il se lia pendant son séjour à Rome, en 1647, alors qu'il
+était secrétaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a
+expliqué, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des
+plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut à
+repousser de la part de ses envieux[690].
+
+[Note 690: Félibien. t. IV, p. 39 et suiv. Éd. de Trév., in-12,
+1725.]
+
+«Le Mercier, architecte du roi, avait commence à faire travailler à la
+grande galerie du Louvre, et dans la voûte, avait déjà disposé des
+compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des
+ornements à sa manière, c'est-à-dire fort pesants et massifs. Car,
+quoiqu'il eût les qualités d'un très-bon architecte, il n'avait pas
+néanmoins toutes celles qui sont nécessaires pour la beauté et
+l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui
+avait été commencé par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient
+réellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait formé. Ce
+changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres
+malcontents se joignirent à lui pour décrier tout ce que le Poussin
+faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand
+autel du Noviciat des Jésuites. Il y en avait un aussi de Vouët, à un
+des autels de la même église, que ceux de son parti faisaient valoir
+autant qu'ils pouvaient, disant que sa manière approchait de celle du
+Guide. Cependant ils étaient assez empêchés de reprendre quelque chose
+dans celui du Poussin, qui est d'une beauté surprenante, et dont les
+expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont
+pas moins touchés que les savants. Pour y marquer néanmoins quelque
+défaut, et ne pas souffrir qu'il passât pour un ouvrage accompli, ils
+publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de
+fierté et qu'il ressemblait à un Jupiter tonnant. Ces discours
+n'auraient pas été capables de toucher le Poussin, s'il n'eût su qu'ils
+allaient jusqu'à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit
+paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une
+grande lettre, dont Félibien nous a conservé l'analyse presque
+textuelle. Il commençait par lui dire: «qu'il aurait souhaité, de même
+que faisait autrefois un philosophe, qu'on pût voir ce qui se passe dans
+l'homme, parce que non-seulement on y découvrirait le vice et la vertu,
+mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un
+grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux
+connaître le mérite. Mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il
+est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les
+sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises
+inclinations dans les moeurs. Que toute l'étude et l'industrie des gens
+savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière
+de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, été assez commun à l'égard
+des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes,
+comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manquèrent ni
+d'art ni de science pour faire juger de leur mérite, qui, pourtant, ne
+fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les
+intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une
+réputation et d'un bonheur qu'ils ne méritaient point. Qu'il se peut
+mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.»--Il
+repousse ensuite les accusations de ses ennemis et démontre qu'elles ne
+sont nullement fondées. Il explique particulièrement le système qu'il a
+cru devoir adopter pour la décoration de la grande galerie, en se
+fondant sur les effets de la perspective. «Il faut savoir, dit-il, qu'il
+y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
+l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre
+chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance
+de la chose vue; mais voir un objet en le considérant, c'est que, outre
+la simple et naturelle réception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,
+avec une application particulière, le moyen de bien connaître ce même
+Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opération
+naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison
+qui dépend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la
+distance de l'oeil à l'objet; et c'est de cette connaissance dont il
+serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement
+fussent bien instruits.»--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat
+des Jésuites, il disait que ceux qui prétendent que le Christ ressemble
+plutôt à un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, devaient être
+persuadés qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner à ses
+figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter.
+Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Félibien, ses propres termes dont il me
+souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que
+ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _père Douillet_, vu
+qu'étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le
+considérer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manière
+de s'énoncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait
+vécu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,
+n'étant pas son métier de savoir bien écrire.»
+
+Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification à M.
+de Noyers. Il écrivait à Chantelou, le 24 avril 1642[691]: «Les lettres
+de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles même
+que monseigneur a écrites à M» de Chambray, votre frère, m'ont obligé à
+adresser tellement quellement une lettre à monseigneur, peu artificieuse
+véritablement, mais pleine de franchise et de vérités. Je vous supplie,
+comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal
+assaisonnée, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez
+si bien employer» Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et
+me ferez la grâce de m'en faire donner un mot de réponse, si vous pensez
+qu'elle le mérite. «--Dans une autre lettre au même, du 26 mai
+1642[692], «il craignait d'avoir trop parlé à la bonne. Toutefois,
+ajoutait-il, j'espère que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque
+chose de mal digéré, d'autant qu'il sait combien il est insupportable
+d'endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m'assure que, de
+votre côté, vous n'avez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui
+existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre
+protection.»
+
+[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.]
+
+[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.]
+
+L'intervention de Chantelou auprès de M. de Noyers, alors retenu à
+Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que
+les calomnies des envieux avaient réussi à interposer entre le ministre
+et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin
+1642[693], qui fait bien connaître sa grande âme, inaccessible à tout
+sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le
+style et les idées de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le
+premier protecteur de l'artiste:
+
+[Note 693: P. 104.]
+
+«Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu
+de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il
+éprouverait Un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient
+pour faux il apparaît au contraire dans tout son éclat, grâce à la
+vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-même, le découvre
+parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant
+que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme
+de monseigneur avait reçue contre moi, par l'effet des menées d'hommes
+envieux de la prospérité d'autrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la
+haine à la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me
+venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur
+perversité sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si
+loin de la fraude, non-seulement ne prêtera plus l'oreille aux
+persécuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma
+loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures
+occasions que par le passé.»
+
+Bien qu'il eût obtenu justice, le Poussin n'en était pas moins obligé de
+repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,
+ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pensées vers sa chère
+Italie. Il avait envoyé au commandeur son tableau du Baptême, «comme un
+pur don[694].»--«Si le bonheur veut, lui écrivait-il le 22 mai
+1642[695], que mon petit tableau parvienne à sa destination, je vous
+prie, monsieur, de me faire la grâce de l'accepter avec le même
+sentiment qui me porte à vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre
+importance que celle de la bonne volonté, car je n'estime pas que ce
+soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'être offerte à une
+personne de votre mérite; et qui s'y connaît si bien.»
+
+[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p.
+408, nº CLXXIV.]
+
+[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, nº
+CLXX.]
+
+Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur
+Roccatagliata; ils furent adressés d'abord à Lyon au peintre Stella, le
+fidèle ami du Poussin, qui les fit parvenir à Rome[696].
+
+[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier,
+p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.]
+
+Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait commandé, pour le cardinal
+Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il paraît que
+l'artiste en avait exécuté la première esquisse avant de partir de Rome;
+il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher à
+mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,
+saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de dérober à ses
+autres occupations[697].
+
+[Note 697: _Id._, _ibid._]
+
+Dès avant cette époque, sa résolution était prise de retourner à Rome.
+Répondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: «Quant au
+dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il
+serait bien possible que j'en fusse moi-même le porteur. Au reste, je
+vous écrirai plus au long sur tout cela.» C'est ce qu'il fit dans sa
+lettre du 8 août suivant[699], écrite après son retour de Fontainebleau,
+où il était allé par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les
+peintures du Primaticcio, altérées par les injures du temps, pouvaient
+être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui
+étaient restées intactes.
+
+[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, nº CLXXIV.]
+
+[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, nº CLXXV.]
+
+«J'ai profité de l'occasion, disait-il, pour parler à monseigneur (de
+Noyers) du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir
+amener ma femme à Paris. Ayant, senti les raisons qui me font désirer ce
+voyage, il m'a tout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus
+grande satisfaction, avec une grâce incomparable, sous la condition
+cependant de donner un tel ordreaux choses commencées par moi, qu'elles
+ne restassent pas en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le
+printemps prochain: de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui,
+je l'espère, aura lieu au commencement de septembre prochain.»
+
+Son départ fut retardé jusqu'après le 21 septembre, et probablement par
+les soins qu'il fut obligé de donner aux dessins de la chapelle du
+château de Dangu, appartenant à de Noyers, et que ce ministre voulait
+faire décorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consulté sur
+le mérite respectif de ces plans, le Poussin donna la préférence à ceux
+de Levau, comme on le voit dans la dernière lettre qu'il adressa de
+Paris, le 21 septembre 1642, à M. de Chantelou. Il ne pouvait partir
+sans témoigner à ce véritable ami tous ses regrets de le quitter. «Je
+joindrai à la présente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier
+de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur
+de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille
+de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,
+mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher
+seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré; adieu,
+jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne
+face[700].»
+
+[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.]
+
+Le Poussin arriva vers la fin de 1642 à Rome. Bellori et Passeri, tous
+deux ses contemporains, racontent que son retour, après une absence de
+près de deux années, fut glorieux, sa réputation s'étant accrue
+beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reçus du roi de France.
+Chacun désirait le voir et se réjouir avec lui des récompenses accordées
+à son mérite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de
+consolation, lorsqu'il se vit rentré dans cette ville de Rome qu'il
+avait tant désiré revoir, afin d'y jouir de cette liberté avec laquelle
+il ne lui paraissait pas possible de vivre à Paris[702].
+
+[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p.
+357.]
+
+[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.]
+
+Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier à fêter son
+retour. Le Poussin avait écrit, le 1er janvier 1643, à M. de
+Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrivée. Bientôt, il put
+jouir, pendant quelques mois, de la présence à Rome de ces deux amis,
+entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,
+Chantelou se rendit à Rome, au commencement de 1643, pour faire bénir
+au pape, et présenter à Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de
+diamants et l'enfant d'or porté par un ange d'argent, que Louis XIII et
+sa femme Anne d'Autriche envoyèrent comme _ex voto_ à Lorette, en
+actions de grâces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis
+XIV[703].
+
+[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de
+l'Enfant porté par un ange avait été fait sur les dessins du sculpteur
+J. Sarrazin.]
+
+Chantelou ne resta que peu de temps à Rome. Une lettre du Poussin, du 9
+juin 1643, apprend qu'à cette époque il était déjà en route et même
+arrivé à Turin pour rentrer en France.
+
+Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu était mort; Louis XIII
+l'avait suivi de près dans la tombe, et de Noyers s'était retiré de la
+cour. Ces événements affligèrent beaucoup le Poussin. «Je vous assure,
+monsieur, écrivait-il à Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la
+commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu
+de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le
+coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne, pouvoir reposer
+ni jour ni nuit. Mais, à la fin, quoi qu'il arrive, je me résous à
+prendre le bien et à supporter le mal. Ce nous est une chose si commune
+que les misères et disgrâces, que je m'émerveille que les hommes sensés
+s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous n'avons
+rien à propre, nous avons tout à louage.»
+
+Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les
+troubles qui éclatèrent presque aussitôt, auraient sans doute décidé le
+Poussin à rester à Rome, alors même que sa détermination n'eût pas été
+fixée par la préférence qu'il accordait à cette ville sur toutes les
+autres.
+
+[Note 704: P. 109.]
+
+Il continua d'y mener, pendant vingt-trois années encore, la vie calme,
+méditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne
+fréquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations
+d'apparat. Mais sa maison, située sur le Pincio, près de la
+Trinité-des-Monts, était le rendez-vous de tous les connaisseurs
+illustres, de tous les amateurs de la vénérable antiquité, de tous ceux
+enfin auxquels les arts étaient chers. Il était aimé et honoré de tous,
+autant des Italiens que des Français eux-mêmes, qui le considéraient
+comme l'ornement de leur patrie[705].
+
+[Note 705: Bellori, p. 438.]
+
+Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des
+engagements pour plusieurs années. Il menait une vie extrêmement
+régulière, ne quittant sa maison que pendant les intervalles nécessaires
+au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre à
+profit pour ses études. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin
+de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,
+quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours près de la
+Trinité-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, où l'on monte
+par une pente rapide[707], agréablement ombragée d'arbres et ornée de
+fontaines, d'où l'on jouit d'une très-belle vue de Rome et de ses
+superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques édifices
+dont elles sont couvertes, comme une décoration de théâtre. Là, il
+s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intéressants. Rentré
+chez lui, il se mettait immédiatement à peindre jusqu'à midi; et après
+avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est
+ainsi qu'il sut, par des études continuelles, mieux employer son temps
+qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au
+bas du même mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule
+des étrangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y était toujours
+entouré de ses amis qui le suivaient, et c'est également sur cette place
+que ceux qui désiraient le voir ou l'entretenir familièrement pouvaient
+le rencontrer, le Poussin étant dans l'usage d'admettre tout galant
+homme dans sa familiarité. Il écoutait volontiers les autres, mais ses
+paroles étaient graves et reçues avec attention: il parlait souvent de
+l'art, et avec tant de clarté, que non-seulement les peintres, mais
+encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux
+préceptes de la peinture, qu'il ne débitait pas comme un professeur qui
+fait sa leçon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708].
+Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les événements,
+et, à l'occasion, s'en servait; et à ce propos, nous l'avons entendu
+blâmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de
+six ou de huit figures, ou de tout autre nombre déterminé, alors qu'une
+demi-figure de plus ou de moins peut la gâter[709].
+
+[Note 706: _Id._, p. 433.]
+
+[Note 707: A l'époque où Bellori écrivait la Vie du Poussin, en
+1671, l'escalier de la Trinité-des-Monts n'avait pas encore été
+construit.]
+
+[Note 708: Bellori, p. 436.]
+
+[Note 709: _Id._, p. 438.]
+
+Bellori raconte que, se trouvant un jour à voir certaines ruines de Rome
+avec un étranger très-désireux d'emporter dans sa patrie quelque rareté
+antique, le Poussin dit à cet étranger: «Je veux vous donner la plus
+belle antiquité que vous puissiez désirer;» et se baissant jusqu'à
+terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment
+mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en
+poudre, et dit: «Voici, seigneur, emportez cela pour votre musée, et
+dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].» Cette anecdote peint bien la
+gravité des pensées du Poussin, et la tournure philosophique de son
+esprit.
+
+[Note 710: _Id._, p. 411.]
+
+Il était très-lie avec le prélat Camillo Massimi, qui devint plus tard
+cardinal. Il arriva un jour, qu'entraîné par le plaisir de la
+conversation engagée avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa
+visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une
+lanterne à la main pour l'éclairer en descendant l'escalier jusqu'à son
+carrosse, le prélat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir
+porter la lanterne: «Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et
+moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en
+avoir un si grand nombre[711].» Avec ce prélat et ses autres amis, il ne
+débattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils étaient
+terminés, il le marquait derrière la toile, et, sans rien déduire, on
+lui envoyait immédiatement la somme[712]. Sa société intime et
+habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la
+première suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du
+cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premières
+années de son séjour à Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au musée
+du Capitole, et l'Enlèvement des Sabines[713]; du cardinal Jules
+Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape
+en 1667, sous le nom de Clément IX; du prélat Gamillo Massimi, pour
+lequel il fit Moïse enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et
+Moïse et Aaron confondant les Mages égyptiens[714], et auquel il laissa
+son dernier tableau inachevé d'Apollon et Daphné[715].
+
+[Note 711: Bellori, p. 441.]
+
+[Note 712: _Id._, _ibid._]
+
+[Note 713: _Id._, p. 442, 449.]
+
+[Note 714: _Id._, p. 451.]
+
+[Note 715: _Id._, p. 443.]
+
+En outre, il n'arrivait pas à Rome un seul étranger, ou Français de
+distinction, qui ne recherchât comme un honneur de voir le Poussin[716].
+Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville
+plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indépendamment de M.
+de Chantelou, qui arriva quelques mois après lui, il y revit «le bon M.
+Pointel» qui vint à Rome deux fois; la première en avril 1645, jusqu'à
+la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M.
+Ceriziers de Lyon, qui fit également deux voyages en cette ville, le
+premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y
+revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale,
+qui, plus tard, fut attaché comme bibliothécaire à la reine Christine,
+et demeura plusieurs, années avec cette princesse.
+
+[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.]
+
+[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.]
+
+[Note 718: _Id._, p. 271, 342.]
+
+[Note 719: _Id._, 218,301.]
+
+Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au
+travail, sans perdre de temps, exécutant les sujets que son goût lui
+faisait préférer, et que ses réflexions préparaient. Il acceptait
+néanmoins volontiers de ses amis l'idée de ses compositions, lorsque le
+sujet en était conforme à la tendance de son esprit. C'est ainsi que le
+cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clément IX, lui donna le sujet de la
+danse de la vie humaine, représentée par quatre femmes semblables aux
+quatre Saisons. Il y a placé le Temps assis et tenant une lyre, au son
+de laquelle ces quatre femmes, la Pauvreté, la Fatigue, la Richesse et
+la Prodigalité, se tenant par la main, exécutent en tournant une ronde
+continuelle; pour montrer la différence des conditions entre les hommes.
+Chacune d'elles exprime bien son propre caractère: la Prodigalité et la
+Richesse sont sur le premier plan, l'une couronnée de perles et d'or,
+l'autre ornée de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux
+brillamment vêtues. Derrière, s'agite la Pauvreté, à peine couverte, la
+tête entourée de feuilles sèches, comme un emblème des biens qu'elle a
+perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses épaules nues, ses
+bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,
+lui découvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.
+Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,
+comptant les moments de la vie. De l'autre côté, son camarade, enfle
+avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,
+des bulles de savon, qui presque au même moment s'évanouissent et
+crèvent en l'air, allusion à la brièveté et à la vanité de la vie
+humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;
+et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras étendus, qui entre dans
+le cercle du zodiaque, à l'imitation de Raphaël. Il est précédé de
+l'Aurore qui répand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,
+qui exécutent en volant leur rapide révolution[720].
+
+[Note 720: Bellori, p. 448.]
+
+Suivant Bellori, ce serait le même cardinal qui aurait également donné
+au Poussin le sujet de _la Vérité découverte par le Temps_, et celui des
+_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le désigne Bellori, du bonheur sujet à
+la mort[721].
+
+[Note 721: Bellori, p. 448.]
+
+Pendant les vingt-trois années qu'il vécut à Rome, depuis son retour de
+France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles
+causées par les maladies et les infirmités de la vieillesse, de se
+livrer à ses études et à ses travaux. Il entretint jusqu'à la fin une
+correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espéré le voir en
+1644: «Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans
+cette ville, lui écrivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus
+eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'eût été pour moi, de jouir
+encore de la présence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les
+hommes du monde.» Cette espérance fut déçue, et les deux amis ne se
+revirent plus dans ce monde.
+
+[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.]
+
+Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou
+faisait exécuter à Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, François Lemaire,
+neveu de celui qui était resté en France, Nocret, Chapron, tous
+Français, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler,
+pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune
+endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnèse et d'autres
+chefs-d'oeuvre, par un sculpteur français nommé Thibault: il lui
+achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des
+ornements d'église, probablement sur les dessins des plus beaux
+ornements de Saint-Pierre et des autres églises de Rome[724].
+
+[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.]
+
+[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.]
+
+Les copies ne se faisaient pas sans difficultés de la part des artistes
+qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais
+procédés dans plusieurs de ses lettres à M. de Chantelou[725]. Parmi
+celles que le Poussin indique, ou remarque la _Pietà_, d'Annibal
+Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de
+Foligno, placée alors dans l'église de cette ville, où aucun peintre ne
+voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du
+commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait à Rome, pour del
+Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage
+dans une lettre du 25 août 1643, adressée à cet amateur: «J'ai retiré de
+leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par
+Nocret.»
+
+[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 août 1643, p. 130.]
+
+De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus
+d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Raphaël. Ce tableau était
+alors placé dans l'église de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le
+Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le maître autel,
+pour donner au sieur Chapron, peintre chargé de le copier, la facilité
+de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir:
+mais dès que le bruit de sa retraite ou disgrâce fut parvenu à Rome,
+Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans
+une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne
+purent point le faire changer de résolution: il quitta même Rome, et se
+rendit secrètement à Malte, où il séjourna pendant quelque temps. Les
+moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,
+s'ennuyèrent de ce retard, et, malgré les démarches du Poussin, se
+décidèrent à remettre l'original à sa place. Ce n'est pas tout; le comte
+de Chaumont, ambassadeur de France à Rome, ayant été voir la
+Transfiguration à Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie
+abandonnée, voulut savoir pourquoi elle n'était pas achevée. Chapron,
+qui était revenu de Malte, fit à l'ambassadeur ses excuses à son
+avantage, disant que l'argent lui avait manqué, et que le Poussin, qui
+avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le
+payer.--«D'après cela, raconte le Poussin[726], je fus appelé chez M.
+l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais
+pas été saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;
+qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me
+voulait favoriser; qu'il avait ouï parler de moi. Je le remerciai fort
+humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de
+_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu être fini. Je lui raccontai
+brièvement toute l'histoire. Or ça, me dit-il, puisque vous l'avez chez
+vous, je vous défends de l'envoyer: mais écrivez-en à M. de Noyers et
+montrez-moi la réponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voilà
+brièvement ce qui s'est passé entre M. l'ambassadeur et moi.»
+
+[Note 726: Lettre à Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.]
+
+La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de
+Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait à l'abri de tout
+reproche, et l'ambassadeur fut obligé de reconnaître que la copie avait
+été payée des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et
+«il quitta prise[727].»
+
+[Note 727: Lettre à Chantelou, p. 193, 195.]
+
+Cet ambassadeur avait pour secrétaire un M. Matthieu, dont
+l'amour-propre, blessé par le Poussin, avait probablement indisposé le
+comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre
+l'avait éconduit sans trop de cérémonie. «Ce M. Matthieu, raconte le
+Poussin à Chantelou[728], dès qu'il fut arrivé à Rome, vint avec une
+furie française me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait à Lyon
+une soeur religieuse, qui l'avait prié de lui faire faire un tableau de
+dévotion, pour mettre sur l'autel principal de leur église, dont le
+tabernacle n'était pas encore fait. Je lui répondis qu'il trouverait à
+Rome quantité de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je
+voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manière
+dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,» C'est peu
+de temps après cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant
+l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe,
+aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à
+Rome, et qui sait le nom de son secrétaire, M. Matthieu? Mais, quel est
+l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vénère pas le nom et
+les oeuvres immortelles du Poussin!
+
+[Note 728: P. 189.]
+
+Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand
+maître tient en un profond mépris, n'était cependant pas dénué d'un
+certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et
+graveur. Nicolas Chapron était de Châteaudun et élève de Vouët. Il fit
+un long séjour à Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions
+peintes par Raphaël et ses élèves dans les loges du Vatican. «Il en
+avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont
+gravées de bon goût et très-bien reçues. Il les fit paraître sous les
+auspices du sieur Renard, qui était alors (à Rome) l'homme à qui les
+artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la
+protection.--Je n'y trouve, ajouté Mariette, qu'une chose à redire;
+c'est trop de pesanteur: Raphaël est tout autrement léger dans ses
+figures. Il est vrai que les élèves qu'il employa à peindre ces tableaux
+y mirent de leur manière, et sortirent en cela du caractère de leur
+maître. Mais cela n'empêche pas que Chapron n'ait outré, et que ses
+copies n'aient le défaut que je leur reproche.» Le frontispice du livre,
+composé, dessiné et gravé par Chapron, est d'une belle manière: il
+représente l'Art couronnant le buste de Raphaël, tandis qu'à côté, le
+peintre s'est représenté lui-même, admirant son modèle. Dans le fond, on
+aperçoit le dôme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.
+
+[Note 729: Dans son _Abecedario_, publié dans les _Archives de l'art
+français_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donné une seconde
+édition des gravures de Chapron.]
+
+On a souvent dit et répété qu'une fois rentré à Rome, le Poussin avait
+résolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il
+préférait de beaucoup Rome à Paris; toute sa correspondance en fait foi.
+Néanmoins, tant que M. de Noyers vécut, et qu'il put conserver l'espoir
+de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, lié par ses engagements, ne
+paraît pas avoir pris définitivement le parti de ne pas les exécuter. Au
+contraire, il annonçait à M. de Chantelou son retour pour le printemps
+de 1644. «J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous
+obéir, lui écrivait-il le 23 septembre 1643[730].» Il continuait les
+cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de
+Noyers le désirait[731]. Il se réjouissait de le voir plus florissant
+que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il félicitait M. de
+Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'État,
+nouvelle qui s'était répandue à Rome. «La joie qui m'a saisi est si
+grande, disait-il, qu'elle déborde de tous côtés, comme un torrent qui,
+lorsque, après une longue sécheresse, des pluies abondantes surviennent
+à l'improviste, sort impétueusement de ses rives[733].»
+
+[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.]
+
+[Note 731: P. 136.]
+
+[Note 732: P. 158.]
+
+Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII
+avait accordé au Poussin «la maison et le jardin qui est au milieu de
+son jardin des Tuileries, où avait demeuré le feu sieur Menou, pour y
+loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.» Le
+Poussin aimait beaucoup cette maison: «C'est un petit palais,
+écrivait-il, à son arrivée en France[734], à Carlo del Pozzo. Il est
+situé au milieu du jardin des Tuileries; il est composé de neuf pièces,
+en trois étages, sans les appartements d'en bas qui sont séparés. Us
+consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre
+pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer
+mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli
+d'arbres à fruits, avec un grande quantité de fleurs, d'herbes et de
+légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans
+laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de
+tous côtés, et je crois que c'est un paradis pendant l'été.»
+
+[Note 733: _Lettr_., p. 144.]
+
+[Note 734: P. 26.]
+
+Rentré à Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers
+serait en disgrâce, il écrivait à Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: «Si
+M. Remy vous a dit quelque chose démon retour, ce que je lui en ai pu
+dire n'a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des
+Tuileries: car, mon cher maître, à vous dire la vérité, monseigneur
+étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à
+retourner en France.» En attendant, il avait demandé la permission de
+faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donnés[736].
+Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accréditant le
+bruit que le Poussin renonçait définitivement à tout esprit de retour,
+donna à ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison
+qui lui avait été octroyée sa vie durant. Ils finirent par réussir à s'y
+installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrême, et c'est
+peut-être la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis
+de parler de lui-même et de ses ennemis sans aucun ménagement.
+
+[Note 735: P. 139.]
+
+[Note 736: _Lettr_., p. 140.]
+
+«Vous savez, écrit-il à Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence
+a donné lieu à quelques téméraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'à
+cette heure je n'étais point retourné en France, j'avais perdu l'envie
+d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a poussés, sans aucune
+autre raison, à chercher mille inventions pour tâcher de me ravir
+injustement la maison qu'il plut au feu roi, de très-heureuse mémoire,
+de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont porté l'affaire
+si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y établir et
+de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont composé de fausses
+lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en
+France, afin que ce mensonge décidât la reine à leur accorder plus
+fatalement leur demande. Je suis au désespoir, de voir qu'une injustice
+semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de
+revenir cet automne même jouir encore des douceurs de la patrie, là où
+finalement chacun désire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le
+plus à y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende
+mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil
+laquais? Les Français ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens
+dont le mérite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme
+_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de
+toute l'Europe! L'intérêt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.
+C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre
+remède, de faire du moins entendre aux honnêtes gens le tort que l'on me
+fait, et d'être mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une
+partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point été payé de
+mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir à mon
+secours, j'espère être en France pour la Toussaint: que si l'injustice
+l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai
+lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forcé
+de mourir loin de ma patrie, comme un exilé ou un banni.»
+
+[Note 737: P. 216.]
+
+La réclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point écoutée: peu de
+temps après, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, à sa
+terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus
+puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle démarche devenait
+inutile. Sous la régence d'Anne d'Autriche et sous le ministère du
+cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs
+années, le théâtre d'intrigues et de troubles continuels. «Les nouvelles
+de la cour ne m'étonnent en aucune manière, écrivait le Poussin à
+Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons
+bien d'autres.» Il lui disait quelque temps après, le 17 mars 1644[739]:
+«C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en
+France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans
+cela.» Il s'attacha donc de plus en plus à la résidence de Rome, et,
+tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa
+toute sa vie.
+
+[Note 738: _Lettr_., p. 140.]
+
+[Note 739: P. 173.]
+
+Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint
+Paul: commencé vers le mois d'octobre 1643, il était terminé et envoyé
+dans les premiers jours de décembre suivant[740]. Félibien rapporte à ce
+sujet, qu'en envoyant ce tableau à M. de Chantelou, le Poussin le
+suppliait, dans une lettre du 2 décembre 1643, «pour éviter la calomnie,
+et en même temps la honte qu'il aurait qu'on vît son tableau en parangon
+de celui de Raphaël, de le tenir séparé et éloigné de ce qui pourrait le
+ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beauté[741].» Paroles qui
+peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour
+Raphaël. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matière, écrivit,
+à l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:
+«Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision
+d'Ézéchiel; que c'était ce que le Poussin avait fait de meilleur, et
+qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu
+son Raphaël aussi bien que l'Italie[742].»
+
+[Note 740: P. 144-151.]
+
+[Note 741: Félibien, t. IV, p. 51.]
+
+[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de
+ses tableaux, p. 7.]
+
+M. de Chantelou avait désiré avoir les copies des tableaux des sept
+sacrements, que le Poussin avait composés avant son voyage en France
+pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherché des
+copistes; il n'avait trouvé qu'un Napolitain nommé Francesco, qui lui
+eût promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extrême-Onction_;
+mais il appréhendait sa longueur[743]. Après avoir attendu et cherché
+pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui sût les faire, le
+maître se décida, pour contenter son ami, à lui proposer de refaire une
+seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa
+détermination, dans une lettre à Chantelou, du 12 janvier 1644[744].
+«J'ai pensé mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de netteté que
+nos copistes de profession apportent à ce qu'ils exécutent, et au prix
+qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis émerveillé en
+même temps de ce que tant de personnes s'en délectent. Il est vrai que,
+voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de
+se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, à la vérité,
+pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'était
+que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui
+savent bien l'extrême différence qu'il y a entre eux et les copies. Mais
+ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient
+facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins
+se servent avec avantage de ces copies mal faites pour décréditer ceux
+qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-même à toutes ces choses, j'ai
+cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous
+prévenir que, demeurant ici, je souhaiterais être moi-même le copiste
+des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les
+sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une
+autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que
+des copies, ne coûteront guère plus et ne tarderont pas plus à être
+faits. Si ce n'eût été que, depuis votre départ, j'ai été dans une
+perpétuelle irrésolution, j'aurais déjà commencé. Je sais bien que vous
+ne m'auriez pas désavoué, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre
+la main en attendant votre réponse.»
+
+[Note 743: _Lett_., p. 135.]
+
+[Note 744: _Lett_., p. 160.]
+
+On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en
+remit entièrement à son ami pour la disposition des sujets, la grandeur
+des figures et toutes les autres particularités[745].
+
+[Note 745: _Lett_., p. 171.]
+
+Dès que le Poussin eut reçu sa réponse, il se mit au travail avec
+ardeur, espérant, quoique la besogne fût de longue haleine, l'avoir
+bientôt terminée. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrême-Onction.
+«Hier, dit-il dans une lettre à Chantelou, du 15 avril 1644[746], je
+commençai à travailler à l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me
+donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le
+souhaite. Je sais bien que l'attente est une fâcheuse chose, et que vous
+ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher
+patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus
+promptement qu'elle pourra.»
+
+[Note 746: P. 178.]
+
+Le commandeur del Pozzo étant venu voir cette répétition de
+l'Extrême-Onction, ne put se défendre d'un sentiment de jalousie.
+«Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperçoit bien qu'il lui déplairait que
+les susdits tableaux demeurassent à Rome; mais comme ils vont entre vos
+mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de répugnance.
+Il a été étonné de trouver, sur un même sujet, une disposition si
+diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.
+Enfin, je m'aperçois, et je n'y puis porter remède, qu'il souffre, et
+lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir
+mieux que tous les siens ensemble[747].»
+
+Le tableau de l'Extrême-Onction était entièrement terminé et même envoyé
+en octobre 1644[748].
+
+Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles
+occasionnées par quelques indispositions auxquelles il était sujet, la
+répétition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
+_Mariage_, était terminé et envoyé vers la fin de mars 1648[749]. Il
+employa donc à peu près quatre années à mener cette oeuvre à bonne
+fin[750].
+
+[Note 747: Lettre à Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.]
+
+[Note 748: _Id._, p. 200.]
+
+[Note 749: _Id._, p. 283.]
+
+[Note 750: Voici, d'après les lettres du Poussin, l'ordre
+chronologique dans lequel furent commencés et terminés les sept
+sacrements destinés à Chantelou: 1º _L'Extrême-Onction_, commencée le 14
+avril 1644, terminée en octobre suivant (P. 178, 200); 2º _la
+Pénitence_, commencée en juin 1644, terminée en mai 1647 (P. 186, 239,
+240, 261); 3º _la Confirmation_, commencée en mai 1645, terminée en
+décembre suivant (P. 214, 232); 4º _le Baptême de J.-Ch_, commencé en
+octobre 1646, terminé à la fin de décembre suivant (P. 252, 254); 5º
+_l'Ordre_, commencé en juin 1647, terminé en août suivant (P, 263, 268);
+6º _l'Eucharistie_, commencée vers la fin d'août 1647, et terminée au
+commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7º et _le Mariage_,
+commencé vers le 20 novembre 1647 et terminé au commencement de mars
+1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, après avoir appartenu à
+M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orléans, régent, et
+qu'ils ont passé en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
+cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.]
+
+De ces sept tableaux, le Baptême fut celui qui plut le moins à
+Chantelou; il le lui avait écrit sans déguisement. Le Poussin lui
+répondit avec la même franchise[751]. «Je ne suis point marri que l'on
+me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutumé depuis
+longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire,
+j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la
+répréhension; ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit,
+car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait
+cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
+vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
+à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens
+de moi-même. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et
+cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire
+connaître, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai
+donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre
+tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment, je devinai
+le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons témoins qui vous
+l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
+peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu que l'on
+sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est réduite à l'estampe;
+et quant à la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
+quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire là-dessus des
+choses qui sont très-véritables, mais que ne comprendrait aucune des
+personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
+passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
+comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
+tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je
+ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.»--Comme
+il s'aperçut, par la réponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
+première impression, il lui écrivit en insistant de nouveau:--«Quoique,
+avec belle manière, vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous
+montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procédé avec le même
+amour et la même diligence, et que j'y ai employé le même temps qu'aux
+précédents, et qu'enfin le désir de bien faire est chez moi toujours le
+même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et
+l'on ne réussit pas toujours avec le même bonheur. Tous les hommes du
+monde ont été sujets à cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
+il y en a trop[752].» Le prix de ces tableaux était bien minime, si nous
+en jugeons par celui de la _Pénitence_, pour lequel il reçut 250
+écus[753], monnaie de Rome, c'est-à-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
+cours actuel. Mais le Poussin était aussi désintéressé que modeste, et
+jamais il n'éleva de réclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
+étrangers et les indifférents, il en fixait le prix à l'avance; avec ses
+amis, il s'en remettait presque toujours à leur discrétion, après avoir
+indiqué la somme qu'il croyait lui être légitimement due.
+
+[Note 751: P. 258.]
+
+[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.]
+
+[Note 753: P. 263.]
+
+Pendant qu'il travaillait à la reproduction des sept sacrements pour M.
+de Chantelou, de 1644 à 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
+pour des amateurs italiens et français, entre autres un Christ mort ou
+crucifié, pour M. de Thou[754], et le Moïse trouvé dans les eaux du Nil,
+qu'il exécuta pour M. Pointel, de 1645 à 1646, pendant le séjour de cet
+ami à Rome.
+
+[Note 754: Terminé en juin 1646, p. 246.]
+
+La vue de ce tableau, que Pointel avait rapporté en France, excita la
+jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soigné
+l'exécution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
+sacrements. L'amitié est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
+être l'objet d'une préférence bien décidée. Mais, lorsqu'un artiste est
+lié avec un amateur, il se mêle souvent à leurs relations un sentiment
+de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
+d'autres, le peintre réussit mieux ou même seulement aussi bien que pour
+l'ami qu'il préfère. Tel était le sentiment qui agitait Chantelou à la
+vue du tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil. Il se figura que
+le Poussin avait négligé les sept sacrerments, parce qu'il donnait à M.
+Pointel la première place dans son amitié. L'artiste s'efforça de
+détruire ce soupçon par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui
+est une des plus remarquables qu'il ait écrites, non-seulement parce
+qu'elle fait connaître l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
+mais aussi parce qu'elle contient sur sa manière d envisager, la théorie
+de l'art, en général, les renseignements les plus curieux.
+
+[Note 755: _Lettr_., p. 275.]
+
+«...Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour
+moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que
+quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
+que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurai-je préféré,
+pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité qui
+ont désiré très-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
+offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
+si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous
+m'avez offert? Pourquoi, après avoir envoyé le premier de vos tableaux,
+composé de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
+n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le
+nombre pour venir plus tôt à fin d'un si long travail, ai-je, au
+contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun
+intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je
+employé tant de temps et fait tant de courses, de ça et de là, par le
+chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
+été pour vous témoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
+veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
+que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
+je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persévère
+toujours dans la volonté de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
+point homme léger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
+sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux
+du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l'avez vu,
+est-ce un témoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
+les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
+propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
+traite pour vous doivent être représentés d'une autre manière? C'est en
+cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté,
+si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous
+avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile, si l'on
+n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos
+appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
+pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous
+fera connaître ce qu'il faut observer dans la représentation des sujets
+que l'on traite.
+
+«Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
+trouvé plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
+merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la
+raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
+quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre
+certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans
+chacun de nos ouvrages, l'ordre déterminé par lequel chaque chose se
+conserve en son essence.
+
+«Les _modes_ des anciens étant une composition de plusieurs choses mises
+ensemble, de la variété et différence qui se rencontrent dans
+l'assemblage de ces choses, naissait la variété et différence de ces
+modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
+des choses propres à chaque mode, procédait son caractère particulier;
+c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions. De là
+vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété
+spéciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
+appliquèrent le mode dorien aux matières graves, sévères et pleines de
+sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par
+conséquent aux sujets de guerre. J'espère, avant qu'il soit un an,
+peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
+lydien se rapportât aux sentiments tristes et douloureux; le mode
+hypolydien aux sentiments doux et agréables. Enfin, ils inventèrent
+l'ionien pour peindre les émotions vives, les scènes joyeuses; telles
+que les danses, les fêtes, les bacchanales.
+
+«Les bons poètes ont également usé d'une grande diligence et d'un
+merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
+sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le
+rhythme des vers, d'après la convenance des objets à peindre. Virgile,
+surtout, s'est montré dans tous ses poèmes grand observateur de cette
+partie, et, il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le
+son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il
+parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
+qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
+lorsqu'il chante un fait d'armes ou décrit une tempête, le rhythme
+précipité, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
+scène de fureur, de tumulte et d'épouvanté. Mais, d'après ce que vous me
+marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractère, et où une
+telle manière fût observée, vous vous seriez donc imaginé que je ne vous
+aimais pas!
+
+«Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une
+lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
+considérer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
+combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
+que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la
+contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous environnent ne
+parvienne à vous corrompre le jugement.»
+
+Cette lettre montre quelle profonde étude le Poussin avait faite des
+anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
+Les grands poètes et les historiens grecs et latins lui étaient aussi
+familiers que l'ancien Testament, et s'il eût consigné par écrit les
+observations que leur lecture avait fait naître dans son esprit, nul
+doute qu'il n'eût composé un livre aussi remarquable par le style que
+par la pensée.
+
+Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
+dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
+diligence. «Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en
+peinture, ajoutait le Poussin dans une troisième lettre[756], je
+n'aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les
+Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain
+que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques, de l'art, je
+me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
+vous ai envoyés, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
+d'amour qu'il m'a été possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
+du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
+aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve
+point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
+toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.»
+
+[Note 756: Du 22 décembre 1647, p. 279.]
+
+Après avoir terminé la répétition des Sept Sacrements, le Poussin fit
+d'autres tableaux pour quelques amateurs français, entre autres, pour M.
+Delisle de la Sourdière, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M.
+Pucques, l'Enlèvement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativité de
+Jésus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France à Rome, en 1650, une
+Vierge portée par quatre anges[760].
+
+[Note 757: _Lett_., p. 280.]
+
+[Note 758: P. 303.]
+
+[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans Félibien, t. IV, p. 89 et suiv.,
+l'énumération des tableaux que le Poussin fit à Rome, pour des amateurs,
+après 1648.]
+
+[Note 760: P. 308.]
+
+Un grand nombre de personnes désiraient obtenir une composition de sa
+main: mais le Poussin ne spéculait pas sur son art; il ne se décidait
+qu'en faveur de celles qui lui étaient recommandées par ses amis, ou
+avec lesquelles il avait d'anciennes relations.
+
+L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui était lié avec M. de Chantelou
+et qui, de plus, avait connu le Poussin à Rome, pendant un voyage qu'il
+fit en cette ville, vers 1635, désirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
+maître. Dès le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
+l'artiste à faire un tableau pour le pauvre poëte; mais le Poussin s'en
+était excusé, «ayant fermement résolu de n'entreprendre rien, quelque
+profit qu'il pût y avoir pour lui, avant d'avoir terminé les Sept
+Sacrements[761].»
+
+[Note 761: P. 245, 248.]
+
+Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
+oeuvres pourrait déterminer l'artiste à modifier sa résolution. Il les
+lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
+J'ai reçu du maître de la poste de France, écrivait le Poussin, le 4
+février 1647[762] un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans
+lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
+fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
+pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages.»
+
+[Note 762: _Lett_., p. 256.]
+
+Scarron revint à la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis à
+Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'était cru obligé d'y
+répondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se répandit à
+Rome[763]. Il paraît qu'il lui répondit plus tard.--«J'avais déjà écrit
+à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son
+_Typhon burlesque_, disait-il à M. de Chantelou, le 12 janvier
+1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en
+une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
+fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son
+burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
+ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
+_Virgile travesti_, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le premier
+livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
+rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt
+à pleurer, quand je pense qu'un nouvel _Érostrate_ se trouve dans notre
+pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je
+lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
+paroles.»
+
+[Note 763: P. 274.]
+
+[Note 764: P. 282.]
+
+On conçoit que le burlesque de Scarron ne devait guère convenir à la
+gravité du Poussin. L'amour qu'il avait voué à l'étude du beau antique,
+le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
+devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
+Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce poète. Il ne
+pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'Énée descendu aux Enfers_,
+et y trouvant:
+
+ ...L'ombre d'un laquais,
+ Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
+ En frottait l'ombre d'un carrosse.
+
+Cependant, vaincu par les obsessions et par les prières de Chantelou, il
+se résignait à dire, dans le mois d'août 1649[765]: «Avec le temps, je
+pourrai servir M. Scarron, mais pour le présent je suis trop engagé. »
+Il écrivait de nouveau à Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: «M. Scarron
+m'a écrit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
+faite: je lui ai répondu et promis derechef de m'efforcer de le
+satisfaire, et cela à votre sollicitation plus qu'à la sienne, car il
+n'y a rien à quoi je ne m'engageasse pour vous être agréable.» Il
+ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: «J'ai trouvé la
+disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
+turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
+cette année à le mettre en état.»
+
+[Note 765: _Lett_., p. 289.]
+
+[Note 766: P. 296.]
+
+Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres
+facéties préférerait un sujet ayant de l'analogie avec ses écrits; il se
+trompait. Malgré la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
+professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
+exactement des devoirs qu'elle impose. «Cela tient à l'honnête homme,
+disait-il, et calme la conscience, chose absolument nécessaire pour bien
+vivre avec soi. Il n'y a point de licence poétique qui autorise le
+libertinage d'esprit, et je cesserais d'être poète, s'il fallait l'être
+ace prix[767].» D'ailleurs, quoique marié, il possédait toujours, à
+titre de bénéfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
+un tableau de sainteté, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
+tableau du Ravissement de saint Paul, qui «st maintenant au Louvre. Il
+le termina vers la fin de mai 1650; car en écrivant à Chantelou, le 29
+de ce mois, il lui disait: «Je pourrai envoyer en même temps à M.
+l'_abbé_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
+verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].»--Le
+pauvre Scarron laissa ce tableau à sa veuve, et madame de Maintenon le
+donna au roi Louis XIV: singulière destinée des hommes comme des choses!
+Il est probable que ce tableau était la répétition de celui que le
+peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, après avoir
+fait partie du cabinet du régent, a passé en Angleterre.
+
+[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII
+p. 44.]
+
+En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
+représenta une tempête sur terre; «imitant l'effet d'un vent impétueux,
+d'un ciel rempli d'obscurité, de pluie, d'éclairs, de foudres qui
+tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les
+figures qu'on y voit, écrivait-il à son ami Stella[769], jouent leurs
+personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
+poussière et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
+vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
+leurs yeux. D'un côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
+un lion qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
+d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs boeufs et
+tâchent de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros
+tourbillons; un chien, assez éloigné, aboie et se hérisse le poil, sans
+oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort étendu
+par terre et, auprès de lui, Thysbé qui s'abandonne à sa douleur.»
+
+[Note 768: _Lett_., p. 313.]
+
+[Note 769: P. 354.]
+
+Paul Fréart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
+frères: l'aîné, Jean Fréart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
+commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
+jeune, Roland Fréart de Chantelou, abbé de Chambray, conseiller et
+aumônier ordinaire du roi. Sans être aussi intimement lié avec ces
+derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
+très-bonnes relations. Il commença en mai 1648, pour M. de Chantelou
+l'aîné, un petit tableau du Baptême de saint Jean, qu'il exécuta sur une
+petite planche de cyprès[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en
+s'excusant sur «la débilité de ses yeux et le peu de fermeté de sa main,
+qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
+dimension. Vous accepterez, s'il vous plaît, ce tableau, dit-il, d'aussi
+bon coeur que s'il était mieux. J'ai proportionné le prix à l'ouvrage,
+et je puis encore le diminuer, si cela vous paraît convenable[771].»
+
+[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.]
+
+[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 à M. de Chantelou l'aîné, p.
+290.]
+
+La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
+fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela paraît très-probable,
+d'après une lettre du 3 juillet 1650 à M. de Chantelou. «Je suis
+très-aise, écrit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
+veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon
+coeur[772].» On sait que M. de Chambray publia en 1650, à Paris, le
+parallèle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage dédié à ses
+deux frères, et orné du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
+même temps une traduction des quatre livres d'architecture d'André
+Palladio, et le dédiait également à ses frères. L'année suivante, il
+publia une traduction du traité de Léonard de Vinci sur la peinture, et
+la dédia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et dédiait à la reine
+Christine le texte de ce même traité, d'après un manuscrit enrichi de
+dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donné à MM. de
+Chantelou, pendant leur séjour à Rome[773]. C'est au premier de ces
+ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 août
+1650, dans lequel il dit: «J'ai lu l'épître liminaire de M. de Chambray,
+laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
+les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
+se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom
+de son serviteur dans cette noble épître et dans le courant du livre
+aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
+courtoisie naturelle et de l'amitié singulière qu'il me porte. Aussi
+ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur
+mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de
+désirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est déjà trop mille fois.
+J'espère que vous ne désapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
+qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
+observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture, et
+que ce serait porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à M. de Chambray
+quoi que ce soit qui touchât à une matière en laquelle il est si fort
+expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].»
+
+[Note 772: _Lett_., p. 315.]
+
+[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.]
+
+[Note 774: _Lett_., p. 316.]
+
+Il est extrêmement regrettable que l'ouvrage de l'abbé de Chambray sur
+l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'idée de continuer les
+observations qu'il avait commencé à ourdir sur le fait de la peinture:
+c'est une grande perte pour l'art.
+
+Après avoir goûté les livres dont M. de Chambray l'avait favorisé, le
+Poussin en fit présent au commandeur del Pozzo, «qui les tient, écrit-il
+à Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trésors, et les montre à
+tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi à cette fin
+que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la réputation de
+messieurs de Chantelou s'étendent partout[775].»
+
+[Note 775: P. 324.]
+
+Vers la même époque, le peintre exécuta son portrait pour M. de
+Chantelou: il en fit une répétition, avec quelques différences, pour son
+ami Pointel: mais il envoya celui qui était le mieux réussi à Chantelou,
+en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de
+jalousie[776]. «Je prétends que ce portrait doit être une preuve du
+profond attachement que je vous ai voué; d'autant que, pour aucune
+personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette
+occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce
+portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire
+valoir[777].»
+
+[Note 776: P. 302, 312.]
+
+[Note 777: _Lett_., P. 312.]
+
+Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:
+«Je n'ai pu, dit-il, honnêtement le lui refuser.» C'est ce qui retarda
+l'envoi de l'original, qui était terminé à la fin de mai 1650, et qui ne
+fut expédié que dans le mois de juillet suivant[778].
+
+M. de Chantelou lui ayant témoigné son admiration de ce portrait, dont
+la répétition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant
+envoyé une somme assez élevée pour le prix, qui n'avait pas été fixé à
+l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son désintéressement
+ordinaires, lui répondit: «Il n'y a non plus de proportion entre
+l'importance réelle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en
+faire, qu'entre le mérite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:
+je trouve des excès dans tout cela[779].»
+
+[Note 778: P. 313.]
+
+[Note 779: P. 316.]
+
+Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui
+envoya en 1655. Il disait à son ami, à cette occasion: «Je vous prie,
+devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme
+seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est
+point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui
+verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les
+goûts des amateurs de la peinture n'étant pas moins différents que ne le
+sont les talents des peintres eux-mêmes, il doit se trouver autant de
+diversité dans le jugement des uns qu'il y en a réellement dans les
+travaux des autres[780].»
+
+[Note 780: _Lett_., p. 324.]
+
+Il fit quelque temps après, pour madame de Mont-mort, devenue bientôt
+madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il exécuta ensuite pour
+Chantelou la Conversion de saint Paul[782].
+
+[Note 781: P. 333, 335.]
+
+[Note 782: _Id._ et 336.]
+
+Le commandeur del Pozzo était mort avant que le Poussin ne mît la main à
+ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 décembre 1657, à
+Chantelou, leur ami commun. «Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,
+est décédé, et nous travaillons à son tombeau[783].»
+
+[Note 783: P. 335.]
+
+L'artiste lui-même commençait à ressentir plus fortement les atteintes
+de la vieillesse; cependant il exécuta encore pour Chantelou le tableau
+de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne
+pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Il voyait
+arriver sa fin avec la résignation d'un chrétien et la fermeté d'un
+philosophe. «Je suis assure, écrit-il à Chantelou, le 20 novembre 1662,
+que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
+peut-être le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas
+grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez considérer que j'y ai
+employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai
+toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié
+que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et
+veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout
+de mon doigt: je n'en peux plus[784].»
+
+[Note 784: _Lett_., p. 341]
+
+Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidèle compagne
+de sa vie, celle qui avait contribué à le fixer à Rome. Il fit part de
+cette perte à M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785]
+et lui dit: «Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me
+laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes
+sortes, étranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve
+point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer
+combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le
+remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte
+guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. Me voyant dans un semblable
+état, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au départ.
+J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse
+plus de dix mille écus de ce pays (53,000 francs environ) à mes pauvres
+parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,
+qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin
+du secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette
+nécessité, je viens vous supplier de leur prêter la main, de les
+conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne
+soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir,
+et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous
+ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre
+Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.»
+
+[Note 785: P. 344.]
+
+Il avait demandé à M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la
+Peinture_, publié par l'abbé de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il
+l'eut examiné, il écrivit à M. de Chambray, le 7 mars 1665:
+
+«Il faut à la fin se réveiller. Après un si long silence, il faut se
+faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le
+loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de là
+peinture, qui a servi d'une douce pâture à mon âme affligée, et je me
+suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui aviez
+ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se
+laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et
+d'amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que,
+désormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour
+guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la
+peinture.
+
+[Note 786: Par sa lettre du 4 février 1663, p. 342.]
+
+«Après avoir considéré la division que François Junius fait des parties
+de ce bel art[787], j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai
+appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette
+sorte d'imitation et de la définir.
+
+[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres.
+La première édition, dédiée à Charles Ier, roi d'Angleterre, est de
+1637.]
+
+«DÉFINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,
+sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin
+est la délectation.
+
+«PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre.
+
+«Il ne se donne point de visible sans lumière;
+
+«Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;
+
+«Il ne se donne point de visible sans forme;
+
+«Il ne se donne point de visible sans couleur;
+
+«Il ne se donne point de visible sans distance;
+
+«Il ne se donne point de visible sans instrument.
+
+«CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties
+essentielles de la peinture.
+
+«Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, et
+qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre
+de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de
+recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la
+disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beauté, la
+grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
+Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est
+le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il
+n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs
+choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains.
+
+«Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre
+sentiment sans aucune cérémonie. J'ai l'expérience que vous savez
+non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.
+J'en dirais davantage, mais quand je m'échauffe maintenant le devant de
+la tête par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,
+j'ai toujours honte de me voir placé, dans votre ouvrage, avec des
+hommes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que
+l'étoile de Saturne n'est au-dessus de notre tête; je dois cela à votre
+amitié, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne
+suis[788].»
+
+[Note 788: _Lett_., p. 346.]
+
+Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il
+est évident que si le Poussin eût voulu s'attacher à expliquer les
+principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il
+aurait fait un livre non-seulement bien supérieur à celui de l'abbé
+Chambray, maintenant fort oublié, mais même à beaucoup d'autres traités
+publiés puis cette époque.
+
+Il touchait à sa fin: sa dernière lettre à M. de Chantelou lui
+renouvelle, d'une manière profondément sentie, l'assurance de son
+affection. «Je vous demande excuse, lui écrivait-il le 28 mars 1665,
+d'avoir tant tardé à confesser de nouveau que vous êtes celui à qui je
+suis le plus redevable, que vous êtes mon refuge, mon appui, et que je
+serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dévoué de
+vos serviteurs[789].»
+
+Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait à Dieu son
+âme fortement trempée. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait
+précédé dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces
+trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus
+grand honneur de l'école française, et dont les deux autres résument à
+un égal degré, tant en France qu'en Italie, les qualités aimables et
+sérieuses qui font les grands amateurs.
+
+[Note 789: _Lett_., p. 349.]
+
+FIN.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+I
+
+NOTICE SUR LA FORNARINE[790]
+
+
+[Note 790: Voy. p. 51.]
+
+Sur ton véritable portrait peint par Raphaël, et conjecture sur la
+vérité de ceux du palais Barberini, à Rome, et de la galerie des
+offices, à Florence.
+
+_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791].
+
+[Note 791: Cette lettre est rapportée dans le _Piacevole raccolta di
+opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et
+moderni, e ripublicati per cura di Niccolò Laurenti e Francisco
+Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle
+se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Raphaël_, de M.
+Quatremère de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.]
+
+Rome, le 6 avril 1806.
+
+«Le pouvoir que votre supériorité et vos qualités éminentes vous donnent
+sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant à vous dire mon avis
+sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y
+ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mérite,
+pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir
+de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux
+vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une
+infinité de récriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion
+pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espère qu'on devra
+me pardonner ma hardiesse.
+
+«Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine
+était la fille d'un boulanger à Rome, qui demeurait au delà du Tibre, du
+côté de Sainte-Cécile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entouré
+d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se haussât sur la pointe des
+pieds, était dominé de telle sorte que celui qui regardait voyait tout
+l'intérieur. C'était là que cette fille venait très-souvent prendre ses
+ébats: et comme la renommée de sa beauté s'était répandue et attirait la
+curiosité des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui
+vont en quête de la beauté, tous désiraient la voir.
+
+«Or il arriva que Raphaël vint à passer aussi par là, au moment même où
+la jeune fille était dans la cour, et, croyant n'être pas vue, se lavait
+les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrémité du jardin. Le
+Sanzio, s'étant haussé par dessus le petit mur, vit la jeune fille et
+l'examina attentivement; et, comme il était extrêmement amateur des
+belles choses, la trouvant très-belle, il en devint aussitôt amoureux,
+concentra toutes ses pensées sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne
+fût à lui.
+
+«Ayant donc donné son coeur à cette femme, il la trouva encore plus
+aimable et d'un caractère plus élevé qu'il n'aurait pu le supposer
+d'après sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une
+passion plus ardente, tellement qu'il ne lui était plus possible de
+s'appliquer à l'art sans sa présence. Cette passion n'échappa point à
+Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnésine; il fit en
+sorte que la Fornarine pût chaque jour tenir compagnie à Raphaël.
+
+«Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine
+immortel, non-seulement à cause de sa réputation, mais par ses oeuvres:
+car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune
+conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi
+Raphaël ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aimée avec le
+langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaça dans
+la grande fresque de l'Héliodore, oeuvre éminente, qui l'emporte sur les
+autres, et dans laquelle la Fornarine est représentée avec une telle
+aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois à Canova, que
+c'était le plus beau corps mis en mouvement par Raphaël, sous les traits
+de sa maîtresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;
+il fit son portrait à part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il
+envoya en don à Taddeo, son ami intime à Florence; enfin, il la plaça
+dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut véritablement le
+portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage
+que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idéalisait, comme en une
+apothéose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.
+
+«Vous me demanderez peut-être ce que je prétends faire de la Fornarine
+qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle
+de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il
+n'indique pas les qualités de la beauté de la Fornarine, qui fut
+véritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des
+traits fins et une physionomie, tout à la fois grecque et romaine. Les,
+trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappelés, encore
+qu'ils admettent cette liberté et cette variété qu'exigent ces sortes de
+compositions, ont la même forme élégante et distinguée, une égale
+désinvolture de la personne, une égale idéalité de la physionomie, un
+même corps souple et léger paraissant formé pour la danse, un même air
+tendre et passionné-qu'on croirait avoir été modelé par l'amour. Ces
+caractères ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non
+plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte
+écrite[792] l'épigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve
+suffisante, parce que cette écriture n'est pas de Raphaël, et qu'elle a
+pu être tracée par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matière
+présument que ce portrait est celui d'une des femmes célèbres dans les
+lettres à cette époque; car on sait que Raphaël a peint plusieurs de ces
+femmes illustres, et c'était alors l'usage des femmes élevées par leur
+esprit au-dessus de leur condition, de consentir à ce que les plus
+grands artistes fissent leurs portraits[793].
+
+[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.]
+
+[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne
+pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est représentée à
+mi-corps, absolument nue.]
+
+«A l'égard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre
+excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idéalité de la
+passion du Sanzio, ni cette forme élégante qu'on dirait d'une nymphe, ni
+cette souplesse comparable à la plante la plus flexible. C'est le
+portrait d'une femme ayant l'air grave et résolu, annonçant une âme
+fière et sévère. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphaël l'a
+ornée d'une pelisse de fourrure, lui qui représente toujours la
+Fornarine décolletée et découverte, là où les femmes aiment tant à faire
+montre de leurs appas.
+
+«Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya à Florence, par suite
+de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a
+péri ou a été emporté loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a été
+baptisé du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de
+la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix
+inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'était un grand bonheur de
+posséder ce trésor, l'opinion de Puccini a prévalu, et maintenant est
+établie plus fermement que jamais dans la croyance commune.
+
+«Quelques personnes ont pensé que ce tableau était dû à Giorgione, et
+ce n'était point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la
+plus sublime couleur vénitienne: on pourrait peut-être l'attribuer au
+Giorgione, s'il n'était facile de reconnaître que cette peinture est
+plus fière et plus forte que sa manière ne le comporte; les cheveux sont
+peut-être mieux traités qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont
+dessinés et exécutés avec une magie merveilleuse, et avec cette
+perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'école
+romaine, et toute la tête a un caractère de puissance qui annonce une
+âme plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me
+décide à hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi
+vérifier, à savoir que cette oeuvre merveilleuse a été dessinée par le
+grand Michel-Ange et exécutée par Sébastien del Piombo; et je m'appuie
+sur les, raisons suivantes.
+
+«Il y a lieu de croire que ce portrait représente Victoria Colonna,
+marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honnêteté, de beauté, de
+génie. Le Bulifon a fait exécuter une gravure qui ressemble beaucoup,
+quant à la pose et à l'ensemble, à ce tableau, comme on le voit par
+l'original que je vous envoie.
+
+«L'estampe est des plus médiocres, mais néanmoins elle laisse voir ce
+que je dis; et comme la gravure est tout à fait mauvaise, elle n'a pu
+retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,
+ayant été un homme de goût et fort versé dans toutes les choses d'art;
+il n'aurait pas osé dédier cette estampe, comme il le fit, à la duchesse
+de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.
+
+«Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte
+affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria
+Colonna, qui en a laissé des preuves dans ses oeuvre» poétiques; tout le
+monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessiné
+le portrait de la marquise; on connaît également l'intimité qui régnait
+entre Michel-Ange et Sébastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc
+pas entièrement dépourvue de fondement, outre que je trouve dans le
+tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,
+la fierté, la sublimité de la composition, dans l'attitude et le visage,
+elle brillant du coloris vénitien. Je ne veux point omettre de faire
+remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractère,
+puisqu'elle avait engagé sa foi à un vaillant guerrier, et qu'elle avait
+donné son affection à une âme forte comme était celle de Michel-Ange.
+L'amour naît et se nourrit d'une sympathique ressemblance.
+
+«Je sais bien que cette opinion que j'émets fera jeter les hauts cris,
+principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce
+tableau ne cesse point pour cela d'être placé au premier rang, mais sera
+même plus remarqué, les peintures de Michel-Ange étant fort rares?
+Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manière sûre le véritable portrait
+de Raphaël, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec
+celui d'Altoviti, je soulevai également une grande rumeur; mais, à la
+fin, il paraît que les Toscans eux-mêmes se mettent de mon côté depuis
+la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce
+sera toujours pour moi la plus douce chose à penser, que je me suis
+efforcé, autant qu'il dépendait de moi, d'identifier les portraits de
+Raphaël et de la Fornarine, et de rapprocher, même après leur mort, ces
+deux nobles âmes que l'amour enlaça si étroitement de ses liens pendant
+la vie.»
+
+[Note 794: C'est un mémoire du chanoine D. Moreni, intitulé:
+_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante
+Bindo Altoviti_. Cette notice contient des détails intéressants sur
+l'amitié qui unissait Bindo et Raphaël. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele
+Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo
+Poggioli, p. 19 et 92.]
+
+--Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini.
+Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la
+tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis néanmoins
+de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Raphaël, et
+qu'il a voulu représenter sa maîtresse bien-aimée. Pourquoi le portrait
+qu'il avait envoyé à son ami Taddeo n'aurait-il pas passé entre les
+mains des Médicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant réunis,
+soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas
+plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de décider sans
+aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a
+dû périr ou être emporté loin de l'Italie? L'objection tirée de la
+pelisse de fourrure qui couvre une partie des épaules de la Fornarine ne
+me paraît pas mieux fondée. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son
+art, n'aurait-il pas représenté son modèle avec l'ornement qui
+caractérisait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans
+le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant à l'expression
+du visage, elle nous paraît aussi belle que l'idéal permet de le
+désirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionnée
+comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on connaît les physionomies
+romaines, empreintes d'une sérénité, d'un calme qui rappelle les plus
+belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de
+Florence ne représente une Romaine dans tout l'éclat de cette beauté
+particulière aux femmes de cette ville et principalement à celles du
+quartier du Transtévère, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir
+dans ce portrait la souplesse, la désinvolture de ses membres, cela,
+lient uniquement à ce qu'elle est représentée à mi-corps, dans une
+altitude posée. La comparaison établie entre cette merveilleuse peinture
+et l'affreuse gravure à laquelle Bulifon a donné le nom de Victoria
+Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter
+les yeux sur la figure grosse, courte, épaisse, que cette gravure
+représente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, représentant le
+tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien
+absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas
+comment Missirini, qui est un écrivain d'un goût sûr et d'une critique
+éclairée, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les
+amateurs pourront facilement décider la question _de visu_, car
+Longhena, dans la traduction de la _Vie de Raphaël_ de M. Quatremère de
+Quincy, en reproduisant la lettré de Missirini, a donné également la
+reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce
+Bulifon, que Missirini cite comme un homme très-versé dans les matières
+d'art, et qui paraît avoir été plutôt un savant qu'un connaisseur, était
+d'origine française. Il alla se fixer à Naples vers 1680, et s'y fit
+libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la
+_Biographie universelle_ donne une nomenclature incomplète, puisqu'elle
+n'énonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et
+qu'il dédia à la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'épigraphe
+mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cité par Missirini et
+reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donnée comme étant le
+portrait de cette femme illustre, a été faite plus de cent quarante ans
+après sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'épaisseur
+du visage, la vulgarité des traits et de l'expression sont en désaccord
+complet avec la réputation de beauté que Victoria Colonna avait inspirée
+a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien.
+On voyait exposé en 1851, au palais Doria, dans le Corso, à Rome, un
+magnifique portrait en pied que l'on disait être celui de la marquise de
+Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient
+généralement à Sebastiano del Piombo ou à Michel-Ange. Ce portrait, que
+j'ai longtemps et plusieurs fois admiré, n'offre aucune ressemblance,
+soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure
+que Missirini a été chercher dans les publications faites par le
+Bulifon.
+
+S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne
+représente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins à signaler
+son portrait, ainsi que le reconnaît le docte Missirini, dans trois des
+principales compositions de Raphaël, dans l'Héliodore et le Parnasse des
+fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration.
+J'ajouterai qu'elle se trouve également dans une autre oeuvre capitale
+du grand maître, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des
+saintes femmes agenouillées à gauche de la Vierge, à l'angle du tableau,
+sur le premier plan. Il est impossible de se méprendre ici sur les
+traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien là son noble et
+beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une régularité tenant à la
+fois de la beauté grecque et romaine. Ses cheveux sont bien nattés et
+attachés comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses épaules nues,
+accusant la forme particulière des épaules romaines, sont fortes et
+remontent presque à la naissance du col. Enfin, ce qui me paraît un
+trait caractéristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'Héliodore
+et dans la Transfiguration, Raphaël a toujours laissé voir le pied de la
+Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre.
+Quant à la Clio du Parnasse, assise à droite d Apollon et tenant à la
+main la trompette de la renommée, c'est bien encore la Fornarine, mais
+poétisée, idéalisée et mise en apothéose à la hauteur des muses et des
+déesses qui l'entourent.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+II (voy. p. 83).
+
+CLEOPATRA[795].
+
+
+ Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris
+ Brachia, et aterna torpentia lumina nocte
+ Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.
+ Victores vetuere diu me abrumpere vitam,
+ Regina ut veherer celebri captiva triumpho
+ Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;
+ Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,
+ Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,
+ Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,
+ Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.
+ «Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.»
+ Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.
+ Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,
+
+[Note 795: Voy. à la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t.
+II, p. 328, les notes de l'abbé Serassi sur cette pièce de vers.]
+
+ Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.
+ Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,
+ Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.
+ Namque triumphali invectus Capitolia curru
+ Insignes inter titulos, gentesque subaclas,
+ Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens
+ Spectaclo explevit crudelia lumina inani.
+ Neu longeva vetustas facti famam aboleret,
+ Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,
+ Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,
+ Testari et casus falum miserabile nostri.
+ Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,
+ Egregium, celebri visendara sede locavit
+ Signa inter veterum heroum, saxoque perennes
+ Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;
+ Optatae non ut deflerem gaudia mortis,
+ (Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,
+ Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);
+ Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,
+ AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris
+ Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.
+ Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.
+ At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo
+ Saecula, et antiques redierunt laudis honores,
+ Si le praesidium miseris mortalibus ipse
+ Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;
+ Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,
+ Munificaque manu dispensas dona deorum,
+ Annue supplicibus votis; nec vana precari
+ Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.
+ Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,
+ Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.
+ At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,
+ Induerit licet in durum praecordia marmor,
+ Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.
+ Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non
+ («Induerim licet in durum praecordia marmor»)
+ Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.
+ Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas
+ Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.
+ Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,
+ Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque
+ Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta
+ Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;
+ Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra
+ Hesperidum dites truncos non invidet hortis.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+III ET IV
+
+SONNET VIII (voy. p. 138).
+
+
+ Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,
+ Avrà distrutto questo fragile legno;
+ Com' or qualche marmoreo antico segno,
+ Roma, fra tue ruine ognuno ammira;
+ Verran quel, dove ancor vita non spira,
+ A contemplar l'espressa in bel disegno
+ Beltà divina dall'umano ingegno,
+ Ond'alcuno avrà invidia a chi or sospira.
+ Altri, a cui nota fia vostra sembianza,
+ E di mia mano insieme in altro loco
+ Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,
+ Questo, è certo, diran, quel chiaro foco,
+ Ch'acceso da desio più che speranza,
+ Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.
+
+
+
+
+IX
+
+ Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,
+ Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,
+ E'l mento dolcemente in se diviso,
+ Per man d'amor composto in dolce modo.
+ O vivo mio bel sol, perché non odo
+ Le soavi parole, e'l dolce riso,
+ Siccome chiaro veggo il sacro viso,
+ Per cui sempre pur piango, e mai non godo?
+ E voi cari, beati, e dolci lumi,
+ Per far gli oscuri miei giorni più chiari,
+ Passato avete tanti monti e fiumi:
+ Or quì nel duro esiglio, in pianti amari
+ Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,
+ Ver di me più che mai scarsi ed avari.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+V
+
+CANZONE III (voy. p. 139).
+
+ Manca il fior giovenil de'miei primi anni,
+ E dentro nel cor sento
+ Men grate voglie; nè più 'l volto fore
+ Spira, come solea, fiamma d'amore.
+ Fuggon più che saella in un momento
+ I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro
+ Ogni cosa mortal ne porta seco.
+ Questo viver cadùco a noi sì caro,
+ È un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,
+ Un tempestoso mare, un carcer cieco:
+ Ond' io pensando meco,
+ Tra le tenebre oscure un lume chiaro
+ Scorgo della ragione, che mostra al core,
+ Come lo sforzin gli amorosi inganni
+ Gir procacciando sol tutti i suoi danni.
+ E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,
+ Dal pigro sonno omai
+ Destati, e di corregger t'apparecehia
+ Il folle error, che già teco s'invecchia.
+ Fors' è presso all'occaso, et'tu nol sai,
+ Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:
+ Onde più vaneggiar ti si disdice.
+ Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno
+ Premio di tue fatiehe al fin àrai;
+ Pur ti struggi aspettando esser felice.
+ Svelli l'empia radiee
+ Di fallace speranza; e gli occhi intorno
+ Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?
+ E vedrai che null'altro è 'l tuo desio
+ Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.
+ Dagli occhi tal ragion la benda oscura
+ Mi leva, ond'io por temo,
+ Veggendomi lontan fuor del cammino
+ A periglioso passo esser vicino:
+ Nè trovo il feco mitigato o scemo,
+ Che m'accese nel cor l' alma bellezza;
+ Tal ch'io non so come da morte aitarlo.
+
+ Pur s'in me resta dramma di fermezza
+ Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo
+ Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.
+ Ma, ahi lasso, mentre io parlo,
+ Sento da non so quai strania dolcezza
+ L'anima traita gir dietro al divino
+ Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura
+ Tanto placer, ch' altro piacer non cura.
+ S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole
+ A forza navigar contrario all'onda
+ Con debil remo, giù scorre à seconda.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+VI
+
+_Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss
+viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII
+voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420).
+
+RES DIVINAE
+
+DII
+
+Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;
+Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.
+Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,
+Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.
+Fabulosse deorum actiones.
+Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,
+donaria, vota et ornamenta.
+
+_Sacrificia et ritus_:
+ Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.
+ Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.
+
+_Sacrorum ministri_:
+ Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.
+
+_Instrumenta sacrorum_:
+ Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.
+
+RES HUMANAE
+
+PACIS.--
+
+_Publicoe, serioe_:
+ Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,
+ lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,
+ tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera
+ et meusurae.
+
+_Ludricoe, theatrales, seu scenicae_:
+ Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta
+ musica, tibiae.
+ Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.
+ Circenses, seu curules. Currus,
+ aurigae, circi, metae.
+ Largitiones et munera.
+
+_Privatoe_:
+ Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et
+ varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;
+ exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;
+ servi et ministeria.
+
+BELLI.
+
+Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,
+insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.
+
+Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.
+
+Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.
+
+_Actiones militares_:
+ Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;
+
+Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;
+
+Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,
+ arcus eorumque ornamenta.
+
+FIN DE L'APPENDICE.
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CHÊNE-BOURG (GENÈVE),
+SUISSE
+
+SEPTEMBRE 1973
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES ***
+
+***** This file should be named 17004-8.txt or 17004-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/0/0/17004/
+
+Produced by Chuck Greif
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+ The Project Gutenberg eBook of HISTOIRE DES PLUS C&Eacute;L&Egrave;BRES AMATEURS ITALIENS
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES, par J.-G. DUMESNIL.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
+ Tome IV
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>HISTOIRE DES PLUS C&Eacute;L&Egrave;BRES AMATEURS ITALIENS
+ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+<h3>J.-G. DUMESNIL</h3>
+<h3>Membre du Conseil g&eacute;n&eacute;ral du Loiret, de la Soci&eacute;t&eacute; arch&eacute;ologique de
+l'Orl&eacute;anais et de la L&eacute;gion d'honneur.</h3>
+<h3>Vitam excoluere per artes. Virg.</h3>
+
+<h3>ISBN 2-8266-0076-1</h3>
+
+<h3>R&eacute;impression de l'&eacute;dition de Paris, 1853</h3>
+<h3>TOME IV</h3>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>JULES RENOUARD ET C<sup>ie</sup></h3>
+
+<h3>&Eacute;diteurs de l'Histoire des Peintres de toutes les &Eacute;coles</h3>
+
+<h3>6, RUE DE TOURNON</h3>
+
+<h3>MINKOFF REPRINT</h3>
+
+<h3>GEN&Egrave;VE</h3>
+
+<h3>1973</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<a href="#LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE"><b>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE</b></a><br />
+
+<p>1478-1529.</p>
+
+<p>
+La cour d'Urbin; Jules II et L&eacute;on X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;<br />
+D&eacute;couverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.<br />
+Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.<br />
+Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;<br />
+Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;<br />
+premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>la Calandria</i>; Jules Romain;<br />
+le marquis de Mantoue; Adrien VI; Cl&eacute;ment VII; Charles-Quint;<br />
+&Eacute;cole romaine.<br />
+</p>
+
+<a href="#PIETRO_ARETINO"><b>PIETRO ARETINO</b></a><br />
+
+<p>1492-1557.</p>
+
+<p>
+Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;<br />
+Andr&eacute;a Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;<br />
+Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;<br />
+Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;<br />
+Michel-Ange; Baccio Bandinelli.<br />
+Andr&eacute; Doria; le marquis du Guast; le doge Andr&eacute; Gritti;<br />
+Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de M&eacute;dicis.<br />
+&Eacute;cole v&eacute;nitienne.<br />
+</p>
+
+<a href="#DON_FERRANTE_CARLO"><b>DON FERRANTE CARLO</b></a><br />
+
+<p>1575-1641.</p>
+
+<p>
+Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;<br />
+Lavinia Fontana Zappi;<br />
+Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.<br />
+Ecole bolonaise.<br />
+</p>
+
+<a href="#LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO"><b>LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO</b></a><br />
+
+<p>1590-1065.</p>
+
+<p>
+Simon Vou&euml;t; le Dominiquin; Peiresc;<br />
+Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;<br />
+Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le j&eacute;suite Fra Giov. Saliano;<br />
+Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;<br />
+Paul Fr&eacute;art de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.<br />
+</p>
+
+<p>
+<a href="#AVERTISSEMENT"><b>AVERTISSEMENT.</b></a><br />
+<a href="#APPENDICE"><b>APPENDICE</b></a>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III_ET_IV"><b>III ET IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI</b></a><br />
+<a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br />
+</p>
+
+<b>AVIS IMPORTANT.</b>
+
+<p>L'auteur et l'&eacute;diteur de cet ouvrage se r&eacute;servent le droit de le
+traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
+poursuivront, en vertu des lois, d&eacute;crets et trait&eacute;s internationaux,
+toutes contrefa&ccedil;ons ou toutes traductions faites au m&eacute;pris de leurs
+droits.</p>
+
+<p>Le d&eacute;p&ocirc;t l&eacute;gal de l'ouvrage a &eacute;t&eacute; fait &agrave; Paris, au minist&egrave;re de la
+police g&eacute;n&eacute;rale, et toutes les formalit&eacute;s prescrites par les trait&eacute;s
+sont remplies dans les divers &eacute;tats avec lesquels la France a conclu des
+conventions litt&eacute;raires.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a>AVERTISSEMENT.</h2>
+
+<p>On a beaucoup &eacute;crit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
+les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
+ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
+C'est &agrave; peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
+amateurs sont cit&eacute;s en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
+les oeuvres qu'ils ont command&eacute;es ou qu'ils poss&egrave;dent. Cet oubli n'est
+pas juste; car combien d'artistes ont d&ucirc; leur renomm&eacute;e et leur fortune
+aux premiers encouragements qu'ils ont re&ccedil;us d'amateurs aussi g&eacute;n&eacute;reux
+qu'&eacute;clair&eacute;s. Il est m&ecirc;me vrai de dire que le go&ucirc;t des amateurs a souvent
+r&eacute;agi sur celui des artistes, et que les plus grands ma&icirc;tres n'ont pas
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Rapha&euml;l,
+de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
+sujets de ses compositions. Les amateurs m&eacute;ritent donc d'occuper, dans
+l'histoire de l'art, une place plus consid&eacute;rable que celle qui leur a
+&eacute;t&eacute; accord&eacute;e jusqu'ici par les historiens et les biographes.</p>
+
+<p>Mais pour qu'il n'y ait ici aucune &eacute;quivoque, il faut bien s'entendre
+sur cette qualification d'amateur.</p>
+
+<p>Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour &ecirc;tre un amateur dans le sens que
+nous attachons &agrave; ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
+collections d'antiquit&eacute;s, de statues, de dessins et de tableaux.</p>
+
+<p>Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition &agrave; les
+comprendre; mais il n'y a que l'amour joint &agrave; l'intelligence de l'art
+qui constitue le v&eacute;ritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
+s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
+sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes &eacute;tudes, des
+connaissances vari&eacute;es, un go&ucirc;t d&eacute;licat, un jugement s&ucirc;r. Le Poussin
+semblait avoir en vue de d&eacute;finir le v&eacute;ritable amateur, lorsqu'&eacute;crivant &agrave;
+son ami, M. de Chantelou, il lui disait: &laquo;Les oeuvres &egrave;squelles il y a
+de la perfection ne se doivent pas voir &agrave; la h&acirc;te, mais avec temps,
+jugement et intelligence; il faut user des m&ecirc;mes moyens &agrave; les bien juger
+comme &agrave; les bien faire[1].&raquo; Ailleurs il ajoute: &laquo;Le bien juger est
+tr&egrave;s-difficile, si l'on n'a en cet art, grande th&eacute;orie et pratique
+jointes ensemble: nos app&eacute;tits n'en doivent pas juger seulement, mais la
+raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.&raquo; Le v&eacute;ritable amateur est donc celui qui joint, &agrave; l'amour de
+l'art, le jugement et l'intelligence.</p>
+
+<p>Telles sont les qualit&eacute;s qu'ont poss&eacute;d&eacute;es, &agrave; un degr&eacute; remarquable, le
+comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
+Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherch&eacute; &agrave; appr&eacute;cier
+l'influence sur les artistes de leur temps.</p>
+
+<p>Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assur&eacute;ment,
+qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
+v&eacute;ritables <i>dilettanti</i>. Dans ce beau pays, o&ugrave; les arts ont brill&eacute;
+pendant longtemps d'un si vif &eacute;clat, il serait facile de citer un
+tr&egrave;s-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
+membres du clerg&eacute;, particuli&egrave;rement parmi les pr&eacute;lats, les &eacute;v&ecirc;ques et
+les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exerc&eacute; autant d'influence
+sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes d&eacute;termin&eacute; &agrave;
+consacrer plus sp&eacute;cialement nos recherches. Chacun d'eux a &eacute;t&eacute;, de son
+temps, en relations suivies, pendant un tr&egrave;s-grand nombre d'ann&eacute;es, avec
+les principaux ma&icirc;tres; et si leur amiti&eacute; a &eacute;t&eacute; recherch&eacute;e par les
+artistes, c'est qu'&agrave; l'amour et &agrave; l'intelligence du beau, ils joignaient
+la bienveillance, le d&eacute;sir d'obliger avec discr&eacute;tion, et toutes les
+autres qualit&eacute;s qui appellent la confiance et qui font le charme de
+l'intimit&eacute;.</p>
+
+<p>Un autre motif nous a engag&eacute; &agrave; &eacute;tudier la vie et l'influence de ces
+quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache &agrave; l'histoire
+d'une &eacute;cole diff&eacute;rente: Balthasar Castiglione &agrave; l'&eacute;cole romaine, Pietro
+Aretino &agrave; l'&eacute;cole v&eacute;nitienne, Don Ferrante Carlo &agrave; celle de Bologne, et
+le Commandeur au plus grand artiste fran&ccedil;ais, Nicolas Poussin, que
+l'Italie n'admire pas moins que la France.</p>
+
+<p>En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amiti&eacute; qui l'unissait
+&agrave; Rapha&euml;l, il nous aurait &eacute;t&eacute; impossible de ne pas parler d'Agostino
+Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
+contribu&eacute; &agrave; procurer au Sanzio les occasions d'exercer son g&eacute;nie. De
+m&ecirc;me, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se m&ecirc;le &agrave; celle de
+Paul Fr&eacute;art, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
+&eacute;taient li&eacute;s au m&ecirc;me degr&eacute; avec notre Poussin, qui &eacute;tait comme leur
+centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir s&eacute;parer
+Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Rapha&euml;l, pas plus que M.
+de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.</p>
+
+<p>Les d&eacute;tails donn&eacute;s sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
+transition naturelle &agrave; la suite que nous nous proposons de publier sur
+les amateurs fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ce premier volume est le r&eacute;sultat de plusieurs ann&eacute;es d'&eacute;tudes et de
+recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-&ecirc;tre qu'il
+renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
+d&eacute;sir&eacute; pouvoir m'effacer plus compl&egrave;tement encore, et laisser
+enti&egrave;rement les artistes se faire conna&icirc;tre par eux-m&ecirc;mes. Je n'ai pas
+la pr&eacute;tention d'apprendre quoi que ce soit &agrave; ceux qui savent; j'ai voulu
+seulement &eacute;pargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
+ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
+souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.</p>
+
+<p>En terminant, qu'il me soit permis de t&eacute;moigner publiquement ma
+reconnaissance &agrave; M. Le Go, secr&eacute;taire, depuis pr&egrave;s de vingt ann&eacute;es, de
+l'Acad&eacute;mie de France &agrave; Rome, possesseur d'une admirable biblioth&egrave;que sur
+les arts, form&eacute;e par ses soins, qu'il a bien voulu mettre &agrave; ma
+disposition; &agrave; M. Caillou&eacute;, fix&eacute; &agrave; Rome depuis longtemps par son go&ucirc;t
+pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une r&eacute;putation
+justement m&eacute;rit&eacute;e; &agrave; MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, &eacute;l&egrave;ves
+de M. Ingres, ainsi qu'&agrave; MM. Matout, Fran&ccedil;ais, C&eacute;lestin Nanteuil,
+Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
+qu'ils ont bien voulu me donner.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
+<h2><a name="LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE" id="LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE"></a>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p>
+De tous les amateurs c&eacute;l&egrave;bres qui v&eacute;curent sous
+les pontificats de Jules II et de L&eacute;on X, il n'en est
+aucun qui exer&ccedil;a une plus grande influence sur
+l'&eacute;cole romaine que Balthasar Castiglione. Intimement
+li&eacute; avec Rapha&euml;l, il lui fournit plus d'une fois
+les sujets de ses compositions, et prit part au grand
+travail que le Sanzio avait entrepris pour la reconnaissance
+et la restauration des pr&eacute;cieux restes de
+l'antiquit&eacute; qui existaient encore dans la ville &eacute;ternelle.
+Apr&egrave;s la mort de l'Urbinate, son amiti&eacute; valut
+&agrave; Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
+Ce prince, gr&acirc;ce &agrave; la recommandation du
+Castiglione, accueillit dans sa capitale, avec la plus
+&eacute;clatante distinction, l'h&eacute;ritier de Rapha&euml;l, et l'on
+peut dire avec v&eacute;rit&eacute; que Mantoue est principalement
+redevable au Castiglione des immenses et magnifiques
+ouvrages d'architecture et de peinture
+qu'y a laiss&eacute;s le g&eacute;nie de Jules Romain. Le Castiglione
+avait puis&eacute; l'amour du beau dans l'&eacute;tude<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
+approfondie des oeuvres d'Hom&egrave;re, de Platon, de
+Cic&eacute;ron et de Virgile, ces ma&icirc;tres de ceux qui savent.
+Aussi, malgr&eacute; les agitations d'une vie m&ecirc;l&eacute;e aux intrigues
+des cours, aux chances des combats et aux
+n&eacute;gociations de la politique, il ne n&eacute;gligea aucune
+occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les
+grands ma&icirc;tres, ses contemporains, et d'admirer
+leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-&ecirc;tre le seul
+homme de son temps qui p&ucirc;t entretenir des relations
+d'amiti&eacute; aussi intimement avec Michel-Ange qu'avec
+Rapha&euml;l: il dut cet heureux privil&egrave;ge non-seulement
+&agrave; l'am&eacute;nit&eacute; de ses mani&egrave;res et &agrave; la bienveillance
+de son caract&egrave;re, mais encore &agrave; ses connaissances
+profondes et vari&eacute;es, &agrave; la solidit&eacute; de son
+jugement, &agrave; son go&ucirc;t si d&eacute;licat et si s&ucirc;r que Rapha&euml;l
+lui-m&ecirc;me craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin,
+&agrave; son amour d&ucirc; beau qui ne l'abandonna jamais et
+qui lui faisait constamment rechercher le s&eacute;jour de
+Rome. Cette pr&eacute;f&eacute;rence qu'il accorda toujours &agrave; la
+ville que le Bramante, Rapha&euml;l et ses &eacute;l&egrave;ves,
+Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, Daniel de
+Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une
+commune patrie, ne se d&eacute;mentit jamais. Aussi,
+lorsque du fond de l'Espagne, o&ugrave; il suivait, comme
+nonce de Cl&eacute;ment Vil aupr&egrave;s de Charles-Quint,
+des n&eacute;gociations fort importantes, il apprit la prise
+de cette ville par les bandes indisciplin&eacute;es du conn&eacute;table
+de Bourbon, la dispersion des &eacute;l&egrave;ves de
+Rapha&euml;l, les ravages exerc&eacute;s dans le Vatican et la
+basilique de Saint-Pierre, la destruction d'un grand<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
+nombre de chefs-d'oeuvre et tant d'autres malheurs
+irr&eacute;parables, il fut tellement frapp&eacute; de ces
+d&eacute;sastres, qu'au t&eacute;moignage de tous ses contemporains,
+la douleur qu'il en ressentit ne tarda pas &agrave;
+le conduire au tombeau.</p>
+
+<p>Pour appr&eacute;cier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
+artistes de son temps, et en particulier sur Rapha&euml;l et Jules Romain, il
+est n&eacute;cessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
+C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
+ses propres lettres qui &eacute;quivalent presque &agrave; des m&eacute;moires<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Balthasar Castiglione naquit &agrave; Casatico, maison de campagne de sa
+famille dans le Mantouan, le 6 d&eacute;cembre 1478. Son p&egrave;re, Christophe de
+Castiglione, &eacute;tait un noble et brave gentilhomme et sa m&egrave;re, Louise de
+Gonzague, &eacute;tait une femme aussi distingu&eacute;e par son esprit que par sa
+beaut&eacute;. Elle appartenait &agrave; l'une des branches des Gonzague, dont le chef
+&eacute;tait marquis de Mantoue.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait alors l'&eacute;poque de la renaissance des lettres, et le go&ucirc;t des
+oeuvres de l'antiquit&eacute; agitait tous les esprits. Les d&eacute;couvertes
+d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication &agrave;
+Florence, sous les auspices de Laurent de M&eacute;dicis; les travaux de
+Politien et de beaucoup d'autres savants illustres <span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>avaient dirig&eacute; les
+esprits vers l'&eacute;tude des &eacute;crivains de l'antiquit&eacute;. Les nobles et riches
+Italiens de ce si&egrave;cle, bien sup&eacute;rieurs en cela aux seigneurs des nations
+ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
+faisaient pas consister exclusivement le m&eacute;rite d'un chevalier dans la
+force corporelle et dans l'adresse &agrave; manier les armes. L'&eacute;tude des
+lettres grecques et latines entrait n&eacute;cessairement dans l'&eacute;ducation d'un
+jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait &agrave; jouer un r&ocirc;le dans
+le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer &agrave; ce
+devoir. Malgr&eacute; les embarras d'une famille nombreuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et d'une fortune
+m&eacute;diocre, ils n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; lui donner les meilleurs ma&icirc;tres, afin
+de lui procurer des connaissances solides et brillantes.</p>
+
+<p>La ville de Milan &eacute;tait alors gouvern&eacute;e par Louis Sforce, prince aussi
+distingu&eacute; par son amour des lettres que par ses qualit&eacute;s guerri&egrave;res. Sa
+cour &eacute;tait le rendez-vous des litt&eacute;rateurs, des savants et des
+artistes<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. C'est l&agrave; que Balthasar Castiglione fut envoy&eacute; dans sa
+jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
+l'&eacute;quitation, le maniement des armes, mais surtout pour y &eacute;tudier les
+&eacute;crivains de l'antiquit&eacute;. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
+l'initia &agrave; la connaissance de la langue latine. D&eacute;m&eacute;trius Chalcondyles
+lui apprit les <span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
+B&eacute;roalde le vieux, il se livra &agrave; l'&eacute;tude approfondie des auteurs grecs
+et latins, consignant par &eacute;crit ses observations et ses commentaires, et
+montrant ainsi la finesse et la sagacit&eacute; de son esprit, qui savait
+d&eacute;couvrir les beaut&eacute;s les plus cach&eacute;es de ses mod&egrave;les. Les &eacute;crivains
+auxquels il donnait la pr&eacute;f&eacute;rence et qu'il se rendit familiers furent,
+en grec, Hom&egrave;re et Platon, types de la puret&eacute; antique; en latin,
+Virgile, Cic&eacute;ron et Tibulle, non moins dignes d'&ecirc;tre admir&eacute;s. Le go&ucirc;t
+d&eacute;cid&eacute; qu'il conserva toute sa vie pour ces grands g&eacute;nies de l'antiquit&eacute;
+ne le d&eacute;tourna pas d'&eacute;tudier &eacute;galement les ouvrages les plus
+remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particuli&egrave;rement Dante,
+P&eacute;trarque, Laurent de M&eacute;dicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
+la <i>Divine Com&eacute;die</i> l'&eacute;nergie et la science; chez le chantre de Laure la
+tendresse et l'&eacute;l&eacute;gance; et chez Laurent de M&eacute;dicis et Politien le feu
+naturel et la facilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il n'est pas douteux que le Castiglione dut &agrave; l'influence de ces fortes
+&eacute;tudes, continu&eacute;es pendant sa vie enti&egrave;re, l'amour du beau, et par suite
+cette puret&eacute; de go&ucirc;t et cette rectitude de jugement que lui enviait
+Rapha&euml;l, le ma&icirc;tre de la beaut&eacute; id&eacute;ale. Il fut &eacute;galement redevable &agrave;
+cette instruction, acquise au contact d'hommes sup&eacute;rieurs, de cette
+bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
+dans tout le cours de sa carri&egrave;re. On reconna&icirc;t cette disposition de son
+esprit en parcourant<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> ses lettres: on y voit que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; libre de
+vivre &agrave; sa mani&egrave;re, il aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le s&eacute;jour de Rome et la soci&eacute;t&eacute;
+des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
+de la politique.</p>
+
+<p>La longue r&eacute;sidence qu'il avait faite &agrave; Milan, son habilet&eacute; dans tous
+les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
+litt&eacute;rature italienne, et par-dessus tout l'amabilit&eacute; de son caract&egrave;re
+lui avaient attir&eacute; l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
+d&eacute;sirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se r&eacute;aliser ses
+esp&eacute;rances sans l'invasion des Fran&ccedil;ais en Italie, qui vint ruiner tous
+ses projets. Son p&egrave;re, bless&eacute; &agrave; la bataille du Taro, mourut quelques
+jours apr&egrave;s. Louis Sforce fut d&eacute;pouill&eacute; de ses &Eacute;tats, et Balthasar
+oblig&eacute; de se retirer &agrave; Mantoue. Il y fut re&ccedil;u avec beaucoup de
+bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa m&egrave;re; ce prince se
+proposant, peu de temps apr&egrave;s, d'aller &agrave; Pavie &agrave; la rencontre du roi de
+France, voulut que le Castiglione l'accompagn&acirc;t dans ce voyage, et fit
+partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister &agrave;
+l'entr&eacute;e du roi Louis XII, &agrave; Milan, le 5 octobre 1499.</p>
+
+<p>Dans une lettre adress&eacute;e de Milan, le 8 octobre 1499, &agrave; messere Jacques
+Boschetto de Gonzague, son beau-fr&egrave;re<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, le Castiglione fait de cette
+entr&eacute;e la description suivante, qui nous a paru digne d'&ecirc;tre
+rapport&eacute;e<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>&laquo;Vous aurez sans doute appris l'entr&eacute;e de S. M. le roi de France &agrave;
+Pavie. Notre tr&egrave;s-illustre seigneur<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> resta jusqu'&agrave; samedi dernier &agrave;
+Pavie avec Sa Majest&eacute;, et ce soir vint &agrave; Milan. Le dimanche, apr&egrave;s le
+d&eacute;jeuner, il alla &agrave; la rencontre du roi qui vint &agrave; Saint-Eustorgio,
+&eacute;glise situ&eacute;e hors la ville, &agrave; la porte du T&eacute;sin, et y resta un bon bout
+de temps. Le roi y re&ccedil;ut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
+le b&acirc;ton de commandement de l'&Eacute;tat et une &eacute;p&eacute;e. Le roi donna l'&eacute;p&eacute;e &agrave;
+monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et mar&eacute;chal du royaume
+de France. Il rendit le b&acirc;ton &agrave; messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
+le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
+Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
+et d'autres Fran&ccedil;ais confus&eacute;ment et sans ordre, des bagages, des
+pr&eacute;lats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
+milanais sortaient de la ville en s'effor&ccedil;ant de garder le meilleur
+ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
+pape<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>; les unes &eacute;taient couvertes de velours noir, les autres de
+brocart d'or. Elles &eacute;taient accompagn&eacute;es d'autant de pages, mont&eacute;s sur
+de forts chevaux et tr&egrave;s-bien habill&eacute;s &agrave; la fran&ccedil;aise, ce qui &eacute;tait beau
+&agrave; voir. Ensuite s'avanc&egrave;rent &agrave; la rencontre de S. M. le roi les
+cardinaux Borgia, l&eacute;gat<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>de Saint-Pierre-aux-Liens<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et de
+Rouen<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
+seigneurs et des chevaliers fran&ccedil;ais ne cessaient d'aller et venir dans
+cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades &agrave; leurs
+chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
+chevaliers &eacute;taient arm&eacute;s, et ils heurtaient les personnes qui se
+trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
+coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire &Eacute;vang&eacute;lista,
+notre ma&icirc;tre de man&eacute;ge, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
+Quand il plut &agrave; Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
+trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> avec leur
+capitaine en avant &agrave; cheval, eux &agrave; pieds avec leurs lances sur l'&eacute;paule,
+suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
+bas de m&ecirc;me. Ils &eacute;taient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
+puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
+que l'on dit n'&ecirc;tre compos&eacute;e que de gentilshommes; ils &eacute;taient cinq
+cents archers &agrave; pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde &agrave; la
+main avec un casque en forme de coupe, un v&ecirc;tement rouge et vert depuis
+les &eacute;paules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
+sur les cuisses.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>Cette broderie repr&eacute;sentait un porc-&eacute;pic secouant et lan&ccedil;ant ses
+dards<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Venaient apr&egrave;s les trompettes du roi; ensuite les n&ocirc;tres avec
+un v&ecirc;tement comme celui des arbal&eacute;triers, en satin. Imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+&eacute;tait le roi, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
+en main le b&acirc;ton de commandement. De chaque c&ocirc;t&eacute; de Sa Majest&eacute;,
+quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, de Ligne
+et d'autres que je ne connais pas. Par derri&egrave;re &eacute;taient les cardinaux
+ci-dessus nomm&eacute;s, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
+&eacute;tait plac&eacute; entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
+rappelle pas le nom. Le fils du pape &eacute;tait mis tr&egrave;s-galamment. Ils
+marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignit&eacute;. Venaient ensuite
+beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
+pr&eacute;lats tant milanais qu'&eacute;trangers. Fermaient la marche deux cents
+gentilshommes fran&ccedil;ais, hommes d'armes, tous arm&eacute;s et galamment
+habill&eacute;s.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le cort&egrave;ge qui accompagnait le roi dans toute<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> l'&eacute;tendue de
+cette rue qui, &agrave; partir du ch&acirc;teau, &eacute;tait couverte de draps et orn&eacute;e de
+chaque c&ocirc;t&eacute; de damas, de tapisseries et d'autres d&eacute;corations. Un
+habitant, voulant montrer qu'il &eacute;tait attach&eacute; au roi, avait plac&eacute; les
+armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
+avait pu imaginer. La rue &eacute;tait toute remplie de monde, et le roi allait
+regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa t&ecirc;te, un
+dais de brocart d'or &eacute;tait port&eacute; par des docteurs v&ecirc;tus de robes rouges,
+avec le collet et le bonnet brod&eacute;s de vair. Autour du cheval marchaient
+quelques gentilshommes milanais, de la premi&egrave;re noblesse, en bon ordre.
+Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
+moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa t&ecirc;te. Sa
+Majest&eacute; avait sur les &eacute;paules un manteau ducal de damas blanc. Il
+portait un bonnet ducal de la m&ecirc;me-&eacute;toffe, brod&eacute; de vair. Il s'avan&ccedil;a
+dans cet ordre jusqu'au ch&acirc;teau. La place &eacute;tait pleine de monde, et,
+pour le passage du roi, les arbal&eacute;triers gascons &agrave; pied, le casque &agrave;
+coupe en t&ecirc;te et v&ecirc;tus de ces grandes vestes que j'ai d&eacute;crites, mais non
+brod&eacute;es, &eacute;taient oblig&eacute;s de faire place. Ces Gascons sont hommes de
+petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
+C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entr&eacute;e dans le
+ch&acirc;teau de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) &agrave; la fine
+fleur des talents et de tous les hommes distingu&eacute;s, et maintenant rempli
+de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en <span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>entrant dans
+son enceinte, le roi mit encore l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main et fit peur &agrave;
+quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
+sang de r&eacute;pandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
+all&acirc;mes &agrave; la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
+entendre la messe &agrave; Saint-Ambroise, toujours escort&eacute; par ses
+hallebardiers et accompagn&eacute; de tous les seigneurs ci-dessus nomm&eacute;s. La
+messe fut chant&eacute;e par l'&eacute;v&ecirc;que de Plaisance<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. La messe dite, et apr&egrave;s
+avoir reconduit le roi au ch&acirc;teau, nous all&acirc;mes d&icirc;ner, et ensuite nous
+rev&icirc;nmes &agrave; la cour. Mardi matin, notre duc, &agrave; la pointe du jour, se
+rendit &agrave; la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
+poing, car ainsi le roi l'avait ordonn&eacute;, et ils sortirent dans la
+campagne. Cette matin&eacute;e, je n'ai pas quitt&eacute; la maison. Je ne vous &eacute;cris
+pas en quel &eacute;tat sont les affaires de notre illustre ma&icirc;tre, parce que
+vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
+mais aux grandes d&eacute;monstrations d'amiti&eacute; que j'ai vues, et &agrave; la grande
+intimit&eacute; qui s'est &eacute;tablie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
+sembl&eacute; comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformit&eacute;
+d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
+s'arrangent au mieux de nos d&eacute;sir.&raquo;</p>
+
+<p>Les pr&eacute;visions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
+Mantoue, bien qu'il e&ucirc;t <span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>combattu peu de temps auparavant contre Charles
+VIII, sut si bien se faire agr&eacute;er par son successeur, que ce prince le
+nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il m&eacute;ditait de la conqu&ecirc;te du
+royaume de Naples.</p>
+
+<p>Le Castiglione se trouva, en 1503, &agrave; la bataille du Garigliano, que le
+marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
+historiens italiens, parce que les troupes fran&ccedil;aises et leurs chefs
+refus&egrave;rent de lui ob&eacute;ir. D&eacute;go&ucirc;t&eacute; par cet &eacute;chec du service de la France,
+le marquis abandonna l'arm&eacute;e, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
+d&eacute;sirait, la permission de venir &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Jules II venait d'&ecirc;tre &eacute;lu pape &agrave; la place de Pie III, qui n'avait
+occup&eacute; l&agrave; chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. T&eacute;moin des
+malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux pr&eacute;tentions des
+Fran&ccedil;ais et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
+et l'importance des &Eacute;tats de l'&Eacute;glise, afin de pouvoir plus facilement
+assurer leur ind&eacute;pendance. Dans ce but, il avait appel&eacute; &agrave; Rome
+Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
+&Eacute;tats, gr&acirc;ce &agrave; l'appui de la r&eacute;publique de Venise, gr&acirc;ce surtout &agrave; la
+mort d'Alexandre VI et &agrave; la haine qu'inspirait son fils le duc de
+Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, mari&eacute; depuis longtemps &agrave;
+Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
+d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annon&ccedil;ait
+qu'il ne fournirait pas une longue carri&egrave;re.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
+
+<p>Jules II, en lui rendant l'investiture du duch&eacute; d'Urbin, dont l'avait
+d&eacute;pouill&eacute; Alexandre VI au profit de C&eacute;sar Borgia, son fils, et en lui
+accordant le g&eacute;n&eacute;ralat des troupes de l'&Eacute;glise, avait obtenu de
+Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rov&egrave;re. Ces
+importantes n&eacute;gociations se poursuivaient &agrave; Rome vers la fin de 1503,
+lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, apr&egrave;s la bataille du
+Garigliano<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>Tous les historiens contemporains s'accordent &agrave; reconna&icirc;tre que
+Guidobaldo &eacute;tait un prince ami des sciences et des arts, et vers&eacute; dans
+les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amen&eacute;s
+&agrave; Rome &agrave; sa suite, se trouvait C&eacute;sar Gonzague, cousin germain de
+Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de J&eacute;rusalem, et comme lui
+tr&egrave;s-amateur des belles-lettres<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Ils &eacute;taient li&eacute;s, depuis leur
+enfance, non moins par les liens de l'amiti&eacute; que par ceux du sang. Par
+son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
+d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il d&eacute;sira s'attacher
+&agrave; sa fortune et se fixer &agrave; son service. Mais il lui fallait obtenir la
+permission du marquis de Mautoue, son <span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>seigneur suzerain; il quitta donc
+Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que le marquis se trouva bless&eacute; de cette r&eacute;solution du
+Castiglione: bien qu'il n'os&acirc;t pas lui refuser l'autorisation d'entrer
+au service de son beau-fr&egrave;re, il en garda rancune pendant tr&egrave;s-longtemps
+&agrave; notre chevalier, &agrave; ce point de lui interdire l'entr&eacute;e de ses &Eacute;tats et
+de ne pas vouloir qu'il y p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t m&ecirc;me pour voir sa m&egrave;re. On ignore le
+motif v&eacute;ritable de ce m&eacute;contentement. Peut-&ecirc;tre prenait-il sa source
+dans le regret qu'&eacute;prouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
+parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait d&eacute;j&agrave;
+donn&eacute; des t&eacute;moignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
+cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
+certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
+influence sur l'avenir du Castiglione.</p>
+
+<p>Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, &eacute;tait alors en campagne dans la
+Romagne, pour reconqu&eacute;rir les ch&acirc;teaux et les villes fortifi&eacute;es que le
+duc de Valentinois y avait encore conserv&eacute;s. Le Castiglione quitta
+Mantoue au milieu de l'&eacute;t&eacute; 1504, pour se rendre au <span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>camp sous les murs
+de Ces&egrave;ne. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
+qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
+avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
+dans cette premi&egrave;re campagne; car son cheval s'&eacute;tant abattu sous lui, il
+se fractura un pied d'une mani&egrave;re si grave, qu'il eut beaucoup de peine
+&agrave; se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
+r&eacute;tablit compl&egrave;tement que l'ann&eacute;e suivante, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; prendre les
+bains de San Casciario, pr&egrave;s de Sienne.</p>
+
+<p>Cependant Guidobaldo, apr&egrave;s avoir recouvr&eacute; les villes de Ces&egrave;ne, d'Imola
+et de Forli, se disposa &agrave; rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
+ses &Eacute;tats.</p>
+
+<p>Situ&eacute;e sur les pentes de l'Apennin, du c&ocirc;t&eacute; de l'Adriatique et vers le
+centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que plac&eacute;e au milieu
+de montagnes escarp&eacute;es, est entour&eacute;e d'un pays fertile et qui produit
+tout ce qui est n&eacute;cessaire &agrave; la vie. De nos jours, cette ville est
+compl&egrave;tement oubli&eacute;e; elle est m&ecirc;me, le plus souvent, n&eacute;glig&eacute;e par les
+voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
+enfants, l'immortel Rapha&euml;l Sanzio, la d&eacute;fend &agrave; peine contre
+l'indiff&eacute;rence des touristes. Vers le commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle,
+il n'en &eacute;tait point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'&ecirc;tre gouvern&eacute;e par
+un prince sage, ami de la paix et des lettres, Fr&eacute;d&eacute;ric della Rov&egrave;re,
+p&egrave;re de Guidobaldo. Ce prince, <span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>malgr&eacute; les agitations de sa vie et les
+vicissitudes auxquelles son r&egrave;gne fut expos&eacute;, avait montr&eacute; en toute
+occasion un go&ucirc;t prononc&eacute; pour les arts et pour les lettres. Il avait
+fait &eacute;lever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
+alors pour le plus remarquable qu'il y e&ucirc;t en Italie: et non-seulement
+il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
+les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
+chambre, des plus belles &eacute;toffes de drap d'or, de soie et autres
+semblables; mais il s'&eacute;tait surtout efforc&eacute; de l'orner d'un grand nombre
+de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
+d'instruments de musique de toutes esp&egrave;ces; n'admettant dans ce palais
+rien qui ne f&ucirc;t tr&egrave;s-rare et tr&egrave;s-beau. Ce n'est pas tout: il r&eacute;unit &agrave;
+grands frais une quantit&eacute; consid&eacute;rable d'excellents ouvrages h&eacute;breux,
+grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, &eacute;tant
+persuad&eacute; que sa biblioth&egrave;que &eacute;tait ce que son palais renfermait de plus
+pr&eacute;cieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, h&eacute;ritier de ses
+go&ucirc;ts et de ses vertus, et qu'une &eacute;ducation distingu&eacute;e, sous la
+direction des meilleurs ma&icirc;tres, avait initi&eacute; &agrave; tous les tr&eacute;sors de
+l'antiquit&eacute; grecque et latine. Malheureusement, ce prince, d&egrave;s sa
+vingti&egrave;me ann&eacute;e, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
+tombeau, &eacute;tant encore &agrave; la fleur de l'&acirc;ge. Mais cette infirmit&eacute; m&ecirc;me
+contribua probablement &agrave; rendre le s&eacute;jour d'Urbin plus agr&eacute;able <span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>pour
+les h&ocirc;tes qu'il y attirait. Car oblig&eacute; de chercher des distractions dans
+d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
+en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
+ou la politique dans les r&eacute;unions de savants, d'artistes et de
+courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
+rendez-vous &agrave; la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'&eacute;tait
+pas moins distingu&eacute;e par son esprit que par sa beaut&eacute;. Elle avait pour
+amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
+da Montefeltro, fr&egrave;re naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
+Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualit&eacute;s brillantes et
+le sens exquis. La pr&eacute;sence d'autres femmes &eacute;galement distingu&eacute;es
+ajoutait encore &agrave; l'agr&eacute;ment de ces r&eacute;unions: on y remarquait Marguerite
+et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
+Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherch&eacute;es du Bembo, qui a dit
+de cette derni&egrave;re dans une de ses lettres latines &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric Fregose:
+<i>Ducibus ambobus</i>, <i>et Aemilioe meis verbis multam salutem</i>, <i>et
+lepidissimoe Margaritoe</i>, <i>et multorum amantium Hippolitoe</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Il y
+avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
+duchesse, qui para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; fort avant dans les bonnes gr&acirc;ces du
+Castiglione<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>Il r&eacute;gnait &agrave; la cour d'Urbin une douce libert&eacute; que la seule pr&eacute;sence de
+la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discr&eacute;tion et
+de la politesse, tant &eacute;tait grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
+assembl&eacute;es n'&eacute;taient pas seulement consacr&eacute;es aux danses, &agrave; la musique
+et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
+personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'&eacute;loge de la cour d'Urbin,
+et ce qui la distingue parmi tant d'autres &agrave; cette &eacute;poque et depuis,
+c'est que souvent, dans ces r&eacute;unions, on agitait des questions
+int&eacute;ressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et m&ecirc;me
+les diff&eacute;rentes formes de gouvernement.</p>
+
+<p>Parmi les h&ocirc;tes habituels de la cour d'Urbin<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, on distinguait les
+deux fr&egrave;res Fr&eacute;gose, Ottaviano et Federico, nobles G&eacute;nois, alors bannis
+de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, d&egrave;s sa
+jeunesse, par Guidobalde, s'&eacute;tait exerc&eacute; au m&eacute;tier des armes sous sa
+conduite, et se faisait remarquer par son courage. Apr&egrave;s la mort du duc,
+appel&eacute; &agrave; faire de grandes choses, il d&eacute;livra la ville de G&egrave;nes, sa
+patrie, de la domination fran&ccedil;aise, et nomm&eacute; doge, il donna des preuves
+&eacute;clatantes de sa valeur; particuli&egrave;rement lorsque les Fieschi et les
+Adorai, chefs de la faction qui lui &eacute;tait oppos&eacute;e, ayant p&eacute;n&eacute;tr&eacute; une
+nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
+tant de vigueur, qu'ayait fait <span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
+Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans arm&eacute;s qui les
+suivaient. Son courage le rendit cher au pape L&eacute;on X, lequel, comme on
+peut le voir dans ses brefs &eacute;crits en son nom par le Bembo, en fit de
+grands &eacute;loges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
+Agathe, qui lui avait &eacute;t&eacute; conf&eacute;r&eacute; par Guidobalde. Au milieu du bruit des
+armes, il ne m&eacute;prisa pas les lettres: ce qui lui valut l'&eacute;loge et
+l'amiti&eacute; du Bembo et du Castiglione.</p>
+
+<p>Fr&eacute;d&eacute;ric Fr&eacute;gose, son fr&egrave;re, ne fut pas moins remarquable par sa
+grandeur d'&acirc;me et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
+de montrer sa valeur, ayant embrass&eacute;, d&egrave;s sa jeunesse, la carri&egrave;re
+pacifique de l'&Eacute;glise. Le pape Jules II, qui appr&eacute;ciait les qualit&eacute;s de
+son esprit, le fit archev&ecirc;que de Salerne. Il sut si bien se distinguer
+dans le gouvernement de cette &Eacute;glise, qu'il re&ccedil;ut, comme r&eacute;compense de
+Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
+dans sa vie, c'est qu'ayant' &eacute;t&eacute; fait amiral de la flotte g&eacute;noise contre
+Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
+non-seulement il le mit en fuite apr&egrave;s avoir coul&eacute; &agrave; fond une partie de
+ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
+sur les c&ocirc;tes d'Afrique, il d&eacute;vasta et br&ucirc;la les for&ecirc;ts de Biserte,
+refuge et r&eacute;sidence de cet &eacute;cumeur de mer. Il &eacute;tait dou&eacute; d'une grande
+&eacute;loquence, et profond&eacute;ment vers&eacute; dans les lettres sacr&eacute;es et profanes.
+La lettre qu'il &eacute;crivit au pape Jules II sur la maladie et <span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>la mort de
+Guidobalde, est un monument qui atteste le degr&eacute; de perfection avec
+lequel il savait se servir de la langue latine.</p>
+
+<p>Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de M&eacute;dicis,
+alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+ont fait surnommer le Magnifique comme son p&egrave;re Laurent. Il &eacute;tait fr&egrave;re
+du cardinal Jean de M&eacute;dicis, qui fut &eacute;lu pape quelques ann&eacute;es plus tard,
+apr&egrave;s la mort de Jules II, et qui prit le nom de L&eacute;on X. Julien &eacute;tait
+tr&egrave;s-aim&eacute; de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'&eacute;l&eacute;vation de
+son coeur, de la noblesse de ses mani&egrave;res et de la vivacit&eacute; de son
+esprit.</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Asolani</i>, le V&eacute;nitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
+un des secr&eacute;taires des brefs de L&eacute;on X, et cardinal sous Paul III,
+quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
+&Eacute;tats. Il avait &eacute;t&eacute; attir&eacute; dans cette cour par l'amabilit&eacute; de la
+duchesse, par l'espoir d'y trouver une carri&egrave;re, et surtout par l'amour
+des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
+lui-m&ecirc;me dans plusieurs passages de sa correspondance<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une tr&egrave;s-illustre
+noblesse, et non moins distingu&eacute; par ses connaissances, qui lui valurent
+la protection et l'amiti&eacute; de Jules II, bon juge des bons esprits.
+<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>S'&eacute;tant fait homme d'&Eacute;glise, il obtint plus tard l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute; de Tricarico;
+et ayant &eacute;t&eacute; envoy&eacute; nonce apostolique aupr&egrave;s du roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, il
+sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le r&eacute;compenser,
+le nomma &eacute;v&ecirc;que de Baiussa.</p>
+
+<p>Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait &eacute;t&eacute; amen&eacute; &agrave; la cour d'Urbin par
+Julien de M&eacute;dicis, dont il &eacute;tait un des serviteurs les plus d&eacute;vou&eacute;s. La
+nature l'avait dou&eacute; d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
+tant &agrave; Urbin qu'&agrave; Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
+son si&egrave;cle &agrave; traiter les grandes affaires. La facilit&eacute; qu'il avait &agrave;
+assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
+et l'amabilit&eacute; de ses mani&egrave;res lui acquirent la bienveillance de
+Guidobalde et du cardinal Jean de M&eacute;dicis. Lorsque ce dernier fut &eacute;lu
+pape, non-seulement il voulut l'employer &agrave; son service, mais il l'honora
+de la dignit&eacute; de cardinal. Il a laiss&eacute; lui-m&ecirc;me l'id&eacute;e de son caract&egrave;re,
+dans cette pi&egrave;ce <i>de la Calandria</i>, par laquelle il a montr&eacute; combien la
+com&eacute;die peut procurer de plaisir, &agrave; l'aide du charme d'agr&eacute;ables
+plaisanteries<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>Alexandre Trivulce &eacute;tait encore un des h&ocirc;tes d'Urbin. Il s'&eacute;tait adonn&eacute;
+&agrave; la profession des armes, et fut employ&eacute; &agrave; des exp&eacute;ditions importantes
+par le roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, dont il re&ccedil;ut l'ordre de Saint-Michel.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p>
+
+<p>Il exer&ccedil;a en outre d'autres charges honorables, fut s&eacute;nateur de Milan et
+g&eacute;n&eacute;ral de la r&eacute;publique de Florence. Il fut tu&eacute; sous les murs de
+Reggio, au grand d&eacute;plaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
+avec Guichardin, gouverneur de cette place.</p>
+
+<p>On comptait encore &agrave; cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
+Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
+Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
+d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand m&eacute;rite. Les
+hommes de lettres et les artistes &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s par L'unico
+Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccol&ograve; Frisio et
+Terpandro.</p>
+
+<p>C'est au milieu de tous ces hommes distingu&eacute;s que le Castiglione passa
+les plus belles ann&eacute;es de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
+vingt-sixi&egrave;me ann&eacute;e, lorsqu'il arriva pour la premi&egrave;re fois &agrave; Urbin, le
+6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
+duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient d&eacute;j&agrave; les qualit&eacute;s
+brillantes de son esprit et la s&ucirc;ret&eacute; de ses relations.</p>
+
+<p>Il est probable que c'est pendant ce premier s&eacute;jour &agrave; Urbin que le
+Castiglione eut l'occasion de conna&icirc;tre Rapha&euml;l et de nouer avec lui ces
+relations qui, plus tard &agrave; Rome, devinrent si intimes, et ne furent
+rompues que par la mort pr&eacute;matur&eacute;e de l'Urbinate.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
+
+<p>Le jeune artiste avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; dans sa patrie par des affaires de
+famille<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il ex&eacute;cuta pour le
+due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
+repr&eacute;sentant la Vierge avec l'enfant J&eacute;sus, fut donn&eacute;e par le duc au roi
+d'Espagne, par celui-ci &agrave; Gustave-Adolphe, roi de Su&egrave;de, p&egrave;re de la
+reine Christine, et par cette derni&egrave;re au duc d'Orl&eacute;ans, Gaston. On
+suppose qu'elle aura &eacute;t&eacute; vendue avec les autres tableaux de la galerie
+d'Orl&eacute;ans, et qu'elle doit &ecirc;tre en Angleterre<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. On ignore ce que
+l'autre madone est devenue.</p>
+
+<p>Rapha&euml;l peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
+Oliviers. Dans le fond, on <span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>voyait les trois ap&ocirc;tres endormis.&mdash;Vasari,
+parlant de la d&eacute;licatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
+pourrait faire mieux ni autrement<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>On peut facilement juger &agrave; Paris que cet &eacute;loge n'a rien d'exag&eacute;r&eacute;, si
+l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits &eacute;galement pour
+le duc d'Urbin &agrave; cette &eacute;poque, et qui, maintenant, font partie de la
+collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
+Michel; tous deux de tr&egrave;s-petite dimension, bien que ce dernier soit
+&eacute;videmment l'id&eacute;e premi&egrave;re du grand saint Michel, ex&eacute;cut&eacute; plus tard pour
+Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<p>Le saint Georges est arm&eacute; &agrave; la mani&egrave;re des chevaliers de ce si&egrave;cle; il
+est occup&eacute; &agrave; combattre le dragon: il a d&eacute;j&agrave; bris&eacute; sa lance sur le
+monstre, et il s'appr&ecirc;te &agrave; l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
+Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, &agrave;
+droite du spectateur, on voit une femme couronn&eacute;e qui semble fuir au
+milieu des montagnes, tandis qu'&agrave; gauche, des arbres aux troncs &eacute;lanc&eacute;s,
+au feuillage rare et d&eacute;licat rappelant bien le type des arbres
+rapha&eacute;lesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
+horizons bleu&acirc;tres. Toute cette composition est pleine d'action, et
+ex&eacute;cut&eacute;e avec une puret&eacute; de style, une facilit&eacute; qui indiquent que d&eacute;j&agrave;
+le jeune<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> Sanzio n'en &eacute;tait plus &agrave; copier servilement la mani&egrave;re de son
+ma&icirc;tre P&eacute;rugin.</p>
+
+<p>Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
+moins remarquable. L'archange foule aux pieds le d&eacute;mon ail&eacute; qu'il a
+renvers&eacute;; et, bien que le monstre cherche &agrave; entortiller sa queue autour
+d'une des jambes du messager c&eacute;leste, on voit &agrave; l'&eacute;p&eacute;e que l'archange
+tient lev&eacute;e, que le monstre ne tardera pas &agrave; recevoir le dernier coup.
+Autour du groupe principal, Rapha&euml;l, par un caprice d'artiste, a dispos&eacute;
+diff&eacute;rents animaux &agrave; formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
+une cit&eacute; en flammes, et une procession d'hommes v&ecirc;tus d'habits de
+religieux, d'une couleur gris&acirc;tre.</p>
+
+<p>Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
+compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succ&egrave;s
+de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur C&eacute;sar
+Borgia. En effet, &agrave; cette &eacute;poque, Guidobalde, avec le secours de la
+r&eacute;publique de Venise, personnifi&eacute;e dans le saint Georges, un de ses
+patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duch&eacute; d'Urbin,
+dont le duc de Valentinois l'avait d&eacute;pouill&eacute; quelques ann&eacute;es auparavant.
+La procession des moines pourrait signifier les fun&eacute;railles d'Alexandre
+VI, qui &eacute;tait mort l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux ex&eacute;cut&eacute;s pour le
+duc d'Urbin prouvent que la <span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>reputation de Rapha&euml;l commen&ccedil;ait &agrave;
+s'&eacute;tablir, et que son talent &eacute;tait go&ucirc;t&eacute; dans sa patrie.</p>
+
+<p>Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir &eacute;t&eacute; les
+seules que le Sanzio ait ex&eacute;cut&eacute;es dans sa ville natale. Louis Crespi,
+dans une lettre &eacute;crite d'Urbin &agrave; monseigneur Bottari le 28 juin
+1760<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, raconte que visitant le palais Albani, &agrave; Urbin, il y vit le
+portrait de Rapha&euml;l peint par lui-m&ecirc;me et v&eacute;ritablement merveilleux.
+&laquo;C'est, dit-il, la seule chose de Rapha&euml;l qui se voie &agrave; Urbin&raquo;; et il
+ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> adress&eacute;e au m&ecirc;me
+personnage: &laquo;Le portrait de Rapha&euml;l au palais Albani, &agrave; Urbin, est peint
+sur mur, avec un verre devant et un grand cadre &agrave; feuillures, fort
+&eacute;pais.&raquo;&mdash;Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
+croit que c'est celui qu'on voit &agrave; la galerie de Florence, dans la
+collection, des portraits des peintres peints par eux-m&ecirc;mes. Telle est,
+du moins, l'opinion de M. Quatrem&egrave;re de Quincy, qui a donn&eacute; la gravure
+de ce portrait en t&ecirc;te de son ouvrage sur la vie de Rapha&euml;l.&mdash;Il est
+certain que ce portrait se rapporte parfaitement &agrave; l'&acirc;ge de vingt ans,
+que Rapha&euml;l avait pendant son s&eacute;jour &agrave; Urbin en 1504: on ignore &agrave; quelle
+occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui para&icirc;t
+plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>Plusieurs &eacute;crivains ont pr&eacute;tendu qu'avant de suivre les le&ccedil;ons du
+P&eacute;rugin, Rapha&euml;l s'&eacute;tait exerc&eacute; &agrave; peindre sur des vases de fa&iuml;ence,
+<i>majolica</i>; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
+va m&ecirc;me jusqu'&agrave; lui cr&eacute;er un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
+possesseur d'une fabrique de fa&iuml;ence &agrave; Urbin; voulant faire entendre par
+l&agrave; que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
+sait la temp&ecirc;te soulev&eacute;e par le chanoine comte Malvasia, l'auteur del&agrave;
+<i>Felsina pittrice</i>. Dans sa pr&eacute;dilection pour les Carraches et les
+peintres de Bologne, il avait os&eacute;, dans la premi&egrave;re &eacute;dition de cet
+ouvrage, appeler Rapha&euml;l: <i>Quel boccalajo d'Urbino</i>,&mdash;<i>ce faiseur de
+pots d'Urbin</i>, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut oblig&eacute;
+de r&eacute;tracter en pr&eacute;sence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
+soulev&eacute;e dans toutes les parties de l'Italie et particuli&egrave;rement &agrave; Rome.
+Sans doute, la qualification donn&eacute;e au Sanzio par l'apologiste de
+l'&eacute;cole de Bologne &eacute;tait prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
+g&eacute;nie de l'auteur de l'<i>&Eacute;cole d'Ath&egrave;nes</i>, de la <i>Transfiguration</i> et de
+tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
+qui mod&egrave;le ou vernit les vases les plus vulgaires. N&eacute;anmoins, nous ne
+voyons pas en quoi la gloire de Rapha&euml;l serait moins grande, s'il avait,
+dans sa premi&egrave;re jeunesse, model&eacute;, peint ou dessin&eacute; des vases en
+fa&iuml;ence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en e&ucirc;t fait un reproche.
+L'aptitude &agrave; traiter d'une mani&egrave;re remarquable toutes les branches <span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>des
+arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la sup&eacute;riorit&eacute;
+qui annonce le g&eacute;nie? Qui n'admire, presque &agrave; l'&eacute;gal des plus belles
+statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
+Vatican, des villas Borgh&egrave;se et Albani, des mus&eacute;es de Naples et du
+Louvre? Rapha&euml;l n'a donc rien &agrave; redouter de la qualification
+malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
+plus tard qu'&agrave; l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
+n'h&eacute;sitait pas &agrave; composer des dessins pour des vases et plats en bronze
+et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
+fa&iuml;ence? Si la mati&egrave;re en est moins durable, la forme peut en &ecirc;tre aussi
+pure, aussi gracieuse, et de plus, la p&acirc;te comporte des dessins, des
+&eacute;maux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
+peuvent lutter avec ce que l'art &eacute;trusque nous a laiss&eacute; de plus parfait.
+Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
+a fait un grand nombre de mod&egrave;les et de dessins pour des vases en
+fa&iuml;ence. Vasari, ordinairement bien inform&eacute;, et qui n'est pas partial en
+faveur de Rapha&euml;l, a consign&eacute; ce fait en ces termes dans la vie de
+Battista Franco, peintre v&eacute;nitien: &laquo;Avant Franco, dit-il, les ouvriers
+potiers s'&eacute;taient beaucoup servis des dessins de Rapha&euml;l, et de ceux
+d'autres artistes distingu&eacute;s<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On lui a attribu&eacute; pendant longtemps les peintures <span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>des vases de l&agrave;
+fameuse collection de Lorette, pr&eacute;sent du duc Francesco Maria II &agrave; la
+Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date post&eacute;rieure &agrave;
+la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s sur ses
+dessins, de 1540 &agrave; 1550<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
+
+<p>Ce qui para&icirc;t certain, c'est que, pendant son s&eacute;jour &agrave; Urbin en 1504,
+Rapha&euml;l ne s'occupa pas de peinture sur des vases en fa&iuml;ence; il n'y fit
+que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donn&eacute; la
+description.</p>
+
+<p>La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
+peintre des temps modernes, ne poss&egrave;de plus rien de lui; mais elle
+entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
+illustre enfant a re&ccedil;u le jour, et l'on peut encore lire sur sa fa&ccedil;ade
+l'inscription suivante:</p>
+
+<p>
+Numquam moriturus,<br />
+Exiguis hisce in aedibus<br />
+Eximius ille pietor<br />
+RAPHAEL<br />
+Natus est<br />
+Oct. id. april. an<br />
+M. CDXXCIII.<br />
+Venerare igitur hospes<br />
+Nomen et genium loci;<br />
+Ne mirere:<br />
+Ludit in humanis divina potentia r&eacute;bus,<br />
+Et saepe in paucis claudere magna solet.<br />
+</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Rapha&euml;l,
+emport&eacute; par le d&eacute;sir de <span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>perfectionner sa mani&egrave;re et d'agrandir son
+style, prit la r&eacute;solution de se rendre &agrave; Florence, alors le centre des
+arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
+lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
+Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
+au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui para&icirc;t probable,
+d'apr&egrave;s la date de cette lettre, qui est du 1<sup>er</sup> de ce mois<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il ne
+devait retrouver le Castiglione que quelques ann&eacute;es plus tard, &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Le Castiglione lui-m&ecirc;me ne fit pas non plus, &agrave; cette &eacute;poque, un long
+s&eacute;jour &agrave; Urbin. Au commencement de d&eacute;cembre 1504, il se rendit &agrave;
+Ferrare, o&ugrave; le duc Hercule d'Est &eacute;tait &agrave; toute extr&eacute;mit&eacute;. Il eut
+beaucoup &agrave; se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
+femme, la c&eacute;l&egrave;bre Lucr&egrave;ce Borgia, dont on a fait en France et en
+Angleterre le type de tous les vices, mais &agrave; laquelle ses plus illustres
+contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
+h&eacute;siter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
+qualit&eacute;s du coeur<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Urbin vers le milieu de d&eacute;cembre, le Castiglione n'y demeura
+que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait &agrave;
+Rome, pour prendre possession de sa charge de g&eacute;n&eacute;ral des troupes de
+l'&Eacute;glise et pouf y passer la revue de son arm&eacute;e. Il arriva la veille de
+No&euml;l &agrave; la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
+janvier 1505, le duc ayant &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de s'arr&ecirc;ter &agrave; Narni, par suite
+d'une attaque de goutte. L'entr&eacute;e de Guidobalde se fit solennellement,
+en compagnie de Francesco Maria della Rov&egrave;re, son fils adoptif et neveu
+de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
+capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. &laquo;Le duc,
+&eacute;crit le Castiglione &agrave; sa m&egrave;re<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> se fit beaucoup d'honneur par ses
+gentilshommes, qui &eacute;taient mont&eacute;s sur de beaux chevaux et v&ecirc;tus de
+justaucorps de brocart d'or. J'en avais &eacute;galement un dont je suis
+redevable envers le duc. Arriv&eacute; au palais, Sa Saintet&eacute; le re&ccedil;ut avec
+beaucoup de distinction, et nous tous lui bais&acirc;mes le saint pied. Le duc
+tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.&raquo;</p>
+
+<p>Le Castiglione alla se loger, avec son ami C&eacute;sar Gonzague, pr&egrave;s de
+Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
+qui se prolongea jusqu'au mois d'ao&ucirc;t 1505, que le Castiglione &eacute;tablit
+des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
+distingu&eacute;s, et qu'il commen&ccedil;a &agrave; se former aux grandes affaires.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
+
+<p>L'historien Baldi<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> raconte que Jules II, voulant augmenter sa
+puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
+en mariage sa ni&egrave;ce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, &agrave; Marc-Antoine
+Colonna; et sa fille naturelle Felice, &agrave; Jean Jordan Orsini, veuf de
+Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
+Maria della Rov&egrave;re, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
+fit obtenir en mariage L&eacute;onore Gonzague, fille du marquis Francesco de
+Mantoue et ni&egrave;ce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
+d'Urbin<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. L'historien ajoute: &laquo;On dit que cette alliance fut n&eacute;goci&eacute;e
+par Balthazar Castiglione, homme aussi distingu&eacute; par sa noblesse que par
+sa valeur, et que ses brillantes qualit&eacute;s avaient rendu cher au pontife,
+lorsque, s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Rome apr&egrave;s la bataille du Garigliano, il sut
+si bien gagner les bonnes gr&acirc;ces de Jules II, qu'il le traita toujours
+comme un de ses serviteurs les plus d&eacute;vou&eacute;s et les plus intimes.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas &agrave; Rome:
+c'&eacute;tait le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
+des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
+Castiglione n'aimait pas beaucoup &agrave; prendre part. Mais il n'en &eacute;tait pas
+de m&ecirc;me des cardinaux, <span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>qui, dit-il<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, n'en perdent pas une once.
+Voici, en effet, ce que raconte, dans le <i>Cortegiano</i><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> Bernardo da
+Bibbiena, qui devait &ecirc;tre, quelques ann&eacute;es plus tard, cardinal lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro <i>ad Vincula</i>,
+mon ma&icirc;tre<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqu&eacute;, &agrave;
+berner des moines, ayant bien pr&eacute;par&eacute; ce qu'il voulait faire, vint un
+jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
+cardinaux, se placer aux fen&ecirc;tres d'une maison, rue de' Banchi<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>,
+t&eacute;moignant ainsi l'intention de rester &agrave; ce poste pour voir passer les
+masques, comme c'est l'usage &agrave; Rome. &Eacute;tant d&eacute;guis&eacute; et masqu&eacute;, j'aper&ccedil;us
+un fr&egrave;re non loin de l&agrave;, qui paraissait comme honteux d'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; &agrave;
+cette foule. Je crus avoir trouv&eacute; mon homme, et je lui courus sus comme
+un faucon affam&eacute; se pr&eacute;cipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demand&eacute;
+qui il &eacute;tait, sur sa r&eacute;ponse je feignis de le conna&icirc;tre, et, avec
+beaucoup de paroles, je m'effor&ccedil;ai de lui persuader que le chef des
+sbires &eacute;tait &agrave; sa recherche, par suite de d&eacute;nonciations faites contre
+lui, et je l'engageai &agrave; venir avec moi jusqu'&agrave; la chancellerie, lui
+promettant de le tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Le <i>frate</i>, tout tremblant et frapp&eacute; de frayeur, semblait ne savoir quel
+parti prendre, et <span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>disait qu'il craignait, s'il s'&eacute;loignait de
+San-Celso<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;. Cependant, je lui r&eacute;it&eacute;rai avec tant de
+chaleur mes offres de service, qu'il se d&eacute;cida &agrave; monter en croupe
+derri&egrave;re moi. Je crus alors avoir compl&egrave;tement atteint mon but. Je
+commen&ccedil;ai donc &agrave; pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et &agrave;
+le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
+figure que faisait un <i>frate</i> en croupe derri&egrave;re un masque: son froc
+s'envolait, sa t&ecirc;te penchait tant&ocirc;t en avant, tant&ocirc;t en arri&egrave;re, et
+lui-m&ecirc;me paraissait souvent pr&egrave;s de tomber. A ce beau spectacle, les
+seigneurs commenc&egrave;rent &agrave; lancer des oeufs des fen&ecirc;tres, et de m&ecirc;me
+firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
+se trouvaient aux fen&ecirc;tres, de telle sorte que jamais gr&ecirc;le ne tomba du
+ciel plus rapide et plus serr&eacute;e que les oeufs qui pleuvaient de ces
+fen&ecirc;tres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
+attention, et je croyais que tous les rires &eacute;taient non pas pour moi,
+mais pour le <i>frate</i>. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
+fois d'un bout &agrave; l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
+gr&ecirc;le sur les &eacute;paules, bien que le moine, comme en pleurant, me pri&acirc;t de
+le laisser descendre et de ne pas faire cet affront &agrave; sa robe. Mais le
+coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apost&eacute;s &agrave;
+cet effet, et faisant semblant de me tenir &agrave; bras-le-corps pour ne pas
+tomber, il me les <span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>&eacute;crasait sur la poitrine, souvent aussi sur la t&ecirc;te
+et m&ecirc;me sur le front; tellement que j'en &eacute;tais tout ab&icirc;m&eacute;, et ne savais
+plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
+rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'&eacute;tant cach&eacute;
+derri&egrave;re son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
+&laquo;Messire Bernardo, je suis un domestique d'&eacute;curie de San Pietro ad
+Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.&raquo; A ces mots, je ne sais
+si c'est la douleur, la col&egrave;re ou la honte qui s'empara de moi, mais,
+pour moins souffrir, je me mis &agrave; fuir vers ma demeure, et le lendemain
+je n'osais pas me montrer. Mais les rires excit&eacute;s par cette plaisanterie
+recommenc&egrave;rent le jour suivant et durent encore maintenant.&raquo;</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les amusements du carnaval &agrave; Rome au commencement du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle; et ce r&eacute;cit, plac&eacute; parle Castiglione dans la bouche du
+Bibbiena, son ami, secr&eacute;taire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
+commentaires, une id&eacute;e du caract&egrave;re de l'auteur de <i>la Calandria</i> et des
+moeurs de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>La revue des troupes de l'&Eacute;glise que devait faire le duc Guidobaldo
+&eacute;tait remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
+1505. Le Castiglione mit &agrave; profit tout le temps que lui laissaient son
+service aupr&egrave;s de son ma&icirc;tre et les obligations que lui imposait son
+rang &agrave; la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
+litt&eacute;rateurs. D&eacute;j&agrave; l'on voit qu'il consid&eacute;rait la r&eacute;sidence de Rome
+comme un s&eacute;jour privil&eacute;gi&eacute;, et comme la source o&ugrave; les <span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>savants pouvaient
+puiser toutes leurs connaissances<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Vers la fin de son s&eacute;jour &agrave; Rome, il apprit la mort de son ami
+d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'&eacute;ducation de son fr&egrave;re Girolamo, et
+qui mourut &agrave; Mantoue dans la maison des Castiglione. Li&eacute; tendrement avec
+ce jeune litt&eacute;rateur, qui donnait les plus belles esp&eacute;rances, il &eacute;prouva
+le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
+d&eacute;plore cette mort pr&eacute;matur&eacute;e de la mani&egrave;re la plus touchante: &laquo;Il n'y a
+rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
+qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
+&eacute;touffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
+s'acharne apr&egrave;s moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
+d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
+infortun&eacute;, comme nous avions &eacute;t&eacute; pour ainsi dire nourris ensemble depuis
+notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
+monde qui conn&ucirc;t aussi enti&egrave;rement le fond de mon coeur, si ce n'est
+lui. En outre, il &eacute;tait rempli de bonnes qualit&eacute;s, il avait un esprit
+orn&eacute; des dons les plus rares; nous avons &eacute;t&eacute; constamment compagnons dans
+toutes nos &eacute;tudes, et le pauvre camarade commen&ccedil;ait &agrave; en retirer quelque
+fruit. C'est &agrave; ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
+laiss&eacute; sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a d&ucirc;
+lui <span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>&ecirc;tre aussi p&eacute;nible que de mourir. Si je viens &agrave; penser &agrave; cette
+triste fin, je crois que je m&eacute;rite bien d'&ecirc;tre plaint et excus&eacute;, car je
+suis s&ucirc;r et certain de ne jamais remplacer une telle perte.&raquo; La douleur
+qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
+une pi&egrave;ce de vers latins, intitul&eacute;e <i>Alcon</i>, qui est empreinte d'une
+grande sensibilit&eacute; unie &agrave; une remarquable &eacute;l&eacute;gance<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
+
+<p>Quoique le Castiglione n'e&ucirc;t pas encore atteint sa vingt-septi&egrave;me ann&eacute;e,
+sa r&eacute;putation de prudence &eacute;tait si grande, sa sagacit&eacute; dans les affaires
+si bien &eacute;tablie, et fia distinction de ses mani&egrave;res si bien reconnue
+comme le mod&egrave;le des courtisans de cette &eacute;poque, que Guidobalde r&eacute;solut
+de l'envoyer en ambassade aupr&egrave;s du roi d'Angleterre. Voici &agrave; quelle
+occasion<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>Henri VII r&eacute;gnait alors dans ce pays, apr&egrave;s avoir abattu tous ses
+rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'&eacute;loge, se souvenant que
+son pr&eacute;d&eacute;cesseur, Edouard IV, avait envoy&eacute; &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric, duc d'Urbin
+l'ordre de la Jarreti&egrave;re, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
+entendait vanter les brillantes qualit&eacute;s, d&eacute;sirait obtenir la m&ecirc;me
+distinction, r&eacute;solut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
+envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le f&eacute;liciter sur son exaltation
+&agrave; la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre &agrave; Guidobalde la d&eacute;coration
+et l'habit de <span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>l'ordre, dont le duc se rev&ecirc;tit avec la plus grande
+satisfaction, le jour de la f&ecirc;te de saint Georges, 1505, patron de ces
+chevaliers. Le duc voulut t&eacute;moigner d'une mani&egrave;re &eacute;clatante ses
+remerc&icirc;ments au roi d'Angleterre: il r&eacute;solut donc de lui envoyer un
+ambassadeur sp&eacute;cialement charg&eacute; d'offrir &agrave; ce monarque ses compliments
+de gratitude. C'est pendant son s&eacute;jour &agrave; Rome qu'il avait re&ccedil;u l'ordre
+de la Jarreti&egrave;re, ce fut aussi pendant ce s&eacute;jour qu'il fit choix, pour
+le repr&eacute;senter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
+le mieux fait pour donner &agrave; Henri VII et aux barons anglais la plus
+haute id&eacute;e des gentilshommes italiens, et particuli&egrave;rement de ceux
+attach&eacute;s &agrave; la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
+outre une habilet&eacute; consomm&eacute;e dans tous les exercices du corps, et une
+brillante valeur d&eacute;j&agrave; &eacute;prouv&eacute;e en beaucoup de rencontres, le Castiglione
+n'&eacute;tait pas moins remarquable parles qualit&eacute;s de l'esprit, par une
+bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amiti&eacute;s, enfin par
+ce tact et cette connaissance des hommes si n&eacute;cessaires dans toutes les
+positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.</p>
+
+<p>On ignore les motifs qui firent ajourner le d&eacute;part du Castiglione pour
+l'Angleterre. Revenu &agrave; Urbin avec le duc en ao&ucirc;t 1505, et souffrant
+encore des suites de sa blessure au pied, il fut oblig&eacute; d'aller aux
+bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, Guidobalde voulut l'envoyer <span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>au marquis de Mantoue,
+son beau-fr&egrave;re, comme son repr&eacute;sentant dans des affaires importantes.
+Mais, arriv&eacute; &agrave; Ferrare, vers la fin de d&eacute;cembre 1505, le Castiglione
+apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
+paraissait dispos&eacute; &agrave; le faire arr&ecirc;ter, nonobstant son caract&egrave;re d'envoy&eacute;
+qui aurait d&ucirc; le prot&eacute;ger. Guidobalde, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, ne voulut pas
+se brouiller avec son beau-fr&egrave;re &agrave; cette occasion, et, agissant avec sa
+prudence habituelle, il rappela le Castiglione &agrave; sa cour.</p>
+
+<p>Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
+courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
+tr&egrave;s-brillants &agrave; Urbin.</p>
+
+<p>Le Castiglione y fit para&icirc;tre le talent qu'il poss&eacute;dait de faire des
+vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
+composa, en compagnie de son ami C&eacute;sar Gonzague, une pastorale de
+cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
+r&eacute;cit&egrave;rent ensemble en pr&eacute;sence de la duchesse Elisabeth et de toute la
+cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
+leurs peines d'amour et font l'&eacute;loge des nymphes dont ils sont &eacute;pris. On
+croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et C&eacute;sar Gonzague
+sous celui de Dameta. Quant &agrave; Tirsis, il repr&eacute;sente un berger &eacute;tranger
+qui, attir&eacute; par la renomm&eacute;e de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
+les vertus qui brillent &agrave; cette cour, et se d&eacute;cide &agrave; y rester pour
+r&eacute;parer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui <span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>a fait &eacute;prouver.
+En passant, les po&egrave;tes louent adroitement les personnages distingu&eacute;s qui
+composaient toute cette r&eacute;union. Mais les pens&eacute;es d'amour, aussi bien
+que les voeux et les d&eacute;sirs exprim&eacute;s, s'adressent toutes &agrave; la duchesse,
+que les po&egrave;tes repr&eacute;sentent d'abord sous le nom suppos&eacute; de Galath&eacute;e,
+ensuite, plus clairement, sous le titre de d&eacute;esse de ces contr&eacute;es. On
+pr&eacute;tend que la beaut&eacute; et l'amabilit&eacute; de cette princesse &eacute;taient telles
+qu'elles faisaient na&icirc;tre l'attachement le plus vif et le plus chaste
+chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
+Il n'est donc pas &eacute;tonnant que le Castiglione se soit enflamm&eacute; pour la
+duchesse d'une passion profonde. Il para&icirc;t certain que, de son c&ocirc;t&eacute;,
+cette princesse n'&eacute;tait pas insensible aux hommages de notre h&eacute;ros, et
+qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
+&eacute;tait entour&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'appartient pas &agrave; un &eacute;tranger de se prononcer sur le m&eacute;rite de la
+pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus comp&eacute;tents l'ont toujours
+trouv&eacute;e tr&egrave;s-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropri&eacute;es au
+sujet, des passages les plus remarquables des po&egrave;tes bucoliques grecs et
+latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en m&ecirc;me
+temps qu'agr&eacute;able et l&eacute;ger, et la composition judicieuse et bien
+conduite. On croit que le Castiglione et C&eacute;sar Gonzague ont voulu imiter
+Politien dans sa pastorale d'Orph&eacute;e. Quant au rhythme, il est <i>in ottava
+rima</i>, mode g&eacute;n&eacute;ralement employ&eacute; &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p>
+
+<p>Les &eacute;loges que re&ccedil;urent les deux amis excit&egrave;rent, dit-on, le Bembo &agrave;
+composer l'ann&eacute;e suivante les c&eacute;l&egrave;bres stances qu'il r&eacute;cita lui-m&ecirc;me
+avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
+les f&ecirc;tes du carnaval, en 1507<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, l'&eacute;poque fix&eacute;e pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
+approchait; mais un triste &eacute;v&eacute;nement vint l'affliger peu de temps avant
+son d&eacute;part. Il perdit son jeune fr&egrave;re Girolamo, celui dont son ami
+Falcone avait commenc&eacute; l'&eacute;ducation, et qu'il regrette comme ce fid&egrave;le
+ami dans son idylle latine.</p>
+
+<p>Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre &agrave; Londres, le 10 juillet
+1506. Il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Lyon, o&ugrave; il s'arr&ecirc;ta quatre jours, le 20
+septembre, et &agrave; Londres le 1<sup>er</sup> novembre suivant. Pr&eacute;sent&eacute; au roi
+Henri VII, il lui remit les lettres et les pr&eacute;sents du duc son ma&icirc;tre,
+et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
+&eacute;loquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, &agrave; tous les
+chevaliers de la Jarreti&egrave;re, et re&ccedil;ut, par procuration de son ma&icirc;tre,
+l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
+bienveillante r&eacute;ception; il le cr&eacute;a chevalier, lui fit don d'un
+tr&egrave;s-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
+anglais. Ce brillant accueil ne le retint n&eacute;anmoins pas longtemps en
+Angleterre; il se remit en route <span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>presque aussit&ocirc;t, parvint &agrave; Milan le 9
+f&eacute;vrier 1507, et alla passer quelques jours &agrave; Casatico avec sa m&egrave;re,
+n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
+cette ville. Il &eacute;tait de retour &agrave; Urbin dans les premiers jours de mars
+1507. Son arriv&eacute;e y &eacute;tait attendue avec impatience, non-seulement par
+Guidobalde qui d&eacute;sirait recevoir les lettres de Henri II et la
+confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
+pr&eacute;sents &agrave; lui offerts, mais par toute la cour qui esp&eacute;rait entendre le
+r&eacute;cit de cette ambassade.</p>
+
+<p>Il est &agrave; regretter que le Castiglione n'ait pas mis par &eacute;crit la
+relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
+cette relation aurait offert un grand int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le pape Jules II, accompagn&eacute; de onze cardinaux, passait &agrave; Urbin pour la
+seconde fois, en m&ecirc;me temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
+venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les f&ecirc;tes
+recommenc&egrave;rent &agrave; la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
+principaux ornements. Mais cette ann&eacute;e, il ne r&eacute;cita aucune pi&egrave;ce de
+vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui pr&eacute;c&eacute;da son
+retour, le Bembo avait compos&eacute; les c&eacute;l&egrave;bres stances qu'il r&eacute;cita devant
+toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqu&eacute;s et d&eacute;guis&eacute;s en
+ambassadeurs de V&eacute;nus, envoy&eacute;s &agrave; la duchesse Elisabeth et &agrave; madame
+Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-m&ecirc;me, dans une lettre
+&eacute;crite quelques jours apr&egrave;s &agrave; son ami Fregoso, <span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>n'&eacute;taient pas destin&eacute;es
+&agrave; &ecirc;tre publi&eacute;es; il regrette m&ecirc;me d'&ecirc;tre oblig&eacute; de les faire conna&icirc;tre
+au public, &laquo;parce que, dit-il, de m&ecirc;me que le poisson hors de l'eau perd
+toute sa gr&acirc;ce et sa beaut&eacute;, de m&ecirc;me ces stances, lues en dehors du
+temps et des circonstances dans lesquelles elles ont &eacute;t&eacute; r&eacute;cit&eacute;es, ne
+plairont plus &agrave; personne.&raquo; Mais ce n'est l&agrave; que le jugement d'un auteur
+qui <i>s'&eacute;coute et qui s'aime</i>; et la post&eacute;rit&eacute; a &eacute;t&eacute; plus juste, en
+sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la po&eacute;sie
+italienne du commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoy&eacute; &agrave; Milan
+aupr&egrave;s du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
+&eacute;tait de retour &agrave; Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette &eacute;poque
+jusqu'au mois de mars 1509, il s&eacute;journa dans cette ville ou dans les
+pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
+qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlev&eacute; &agrave; la fleur de l'&acirc;ge par
+les affreuses douleurs de goutte dont il &eacute;tait atteint depuis sa
+premi&egrave;re jeunesse.</p>
+
+<p>L'historien Baldi<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, et le Castiglione lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a> dans une &eacute;loquente
+lettre &eacute;crite en latin &agrave; Henri VII, ont retrac&eacute; les derniers moments de
+ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
+r&eacute;signation.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>Se sentant tr&egrave;s-malade, le duc s'&eacute;tait fait transporter &agrave; Fossombrone,
+petite ville de ses &Eacute;tats, dont il trouvait le s&eacute;jour plus sain que
+celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bient&ocirc;t, le
+mal augmentant, il vit que sa fin &eacute;tait proche, et se f&eacute;licita
+d'&eacute;chapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
+si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
+mornes et constern&eacute;es, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
+aupr&egrave;s de son lit, il lui r&eacute;cita, avec une fermet&eacute; d'&acirc;me remarquable,
+ces vers de Virgile, son po&egrave;te favori:</p>
+
+<p>Me circ&ugrave;m limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
+inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.</p>
+
+<p>Il expira peu apr&egrave;s, non sans avoir recommand&eacute; &agrave; son fils adoptif tous
+ses serviteurs<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoy&eacute; &agrave; Gubbio
+pour emp&ecirc;cher les inimiti&eacute;s particuli&egrave;res d'&eacute;clater et pour r&eacute;primer
+toute tentative de soul&egrave;vement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
+quelques jours, les habitants lui ayant t&eacute;moign&eacute; beaucoup de respect et
+de soumission.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
+l'aurait certainement &eacute;lev&eacute; en tr&egrave;s-peu d'ann&eacute;es aux plus hautes
+dignit&eacute;s. Depuis l'ann&eacute;e 1494, les M&eacute;dicis avaient &eacute;t&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>bannis de
+Florence, et, malgr&eacute; tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
+parvenir &agrave; y rentrer. Ils vivaient dans les diff&eacute;rentes cours d'Italie,
+et Julien de M&eacute;dicis avait choisi pour sa r&eacute;sidence celle d'Urbin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ov&eacute;, dit l'Arioste<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, col formator del <i>Cortegiano</i>,<br /></span>
+<span class="i0">Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,<br /></span>
+<span class="i0">Facea l'esiglio suo men duro e strano.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Julien avait pris en amiti&eacute; le Castiglione, d&eacute;j&agrave; li&eacute; avec son fr&egrave;re le
+cardinal Jean de M&eacute;dicis. Ce dernier avait fait &eacute;crire de Rome &agrave; Julien
+par son secr&eacute;taire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
+Castiglione, pour t&eacute;moigner le d&eacute;sir de voir le comte &eacute;pouser leur ni&egrave;ce
+Clarisse, fille de Pierre Laurent de M&eacute;dicis, alliance qui convenait
+&eacute;galement &agrave; la m&egrave;re, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
+Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa m&egrave;re, para&icirc;t flatt&eacute;
+de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproch&eacute; des plus puissantes
+familles d'Italie. Les M&eacute;dicis &eacute;tant rentr&eacute;s &agrave; Florence quatre ans
+apr&egrave;s, le 31 ao&ucirc;t 1512, et presque aussit&ocirc;t, en mars 1513, le cardinal
+Jean ayant &eacute;t&eacute; &eacute;lu pape sous le nom de L&eacute;on X, le Castiglione aurait
+probablement vu sa carri&egrave;re politique s'agrandir. Il se serait trouv&eacute;
+d'abord neveu de L&eacute;on X, puis plus tard de Cl&eacute;ment VII, et oncle de
+Catherine de M&eacute;dicis. Mais il n'&eacute;tait pas r&eacute;serv&eacute; &agrave; tant d'honneur: le
+mariage manqua par des raisons politiques.<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> Lucr&egrave;ze de M&eacute;dicis, soeur du
+cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, d&eacute;sirait marier sa ni&egrave;ce
+Clarisse &agrave; Florence, &agrave; l'un des partisans de leur famille, afin
+d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
+m&eacute;nager les moyens d'y faire rappeler ses fr&egrave;res et ses neveux. Une
+occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
+cardinal Jean, bien qu'engag&eacute; avec le Castiglione, qui consid&eacute;rait ce
+mariage comme fait<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, n'h&eacute;sita pas &agrave; rompre le projet que lui-m&ecirc;me
+avait fait proposer: pr&eacute;f&eacute;rant ainsi, comme presque tous les hommes
+d'&Eacute;tat, la politique &agrave; l'amiti&eacute;. D&eacute;&ccedil;u de cet espoir, le Castiglione eut
+pendant longtemps de la peine &agrave; se consoler de cet &eacute;chec impos&eacute; &agrave; son
+amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes gr&acirc;ces du cardinal,
+qui lui en donna de nombreux t&eacute;moignages lorsqu'il fut devenu pape.</p>
+
+<p>On peut supposer, d'apr&egrave;s une lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 22 ao&ucirc;t 1508<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>
+qu'il se rendit &agrave; Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
+assister &agrave; la revue que Jules II voulait faire de l'arm&eacute;e pontificale,
+dont son neveu, Francesco Maria della Rov&egrave;re, nouveau duc d'Urbin, avait
+conserv&eacute; le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
+correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il para&icirc;t probable,
+si l'on consid&egrave;re que d&egrave;s <span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>le commencement de l'ann&eacute;e suivante, le pape
+se mit en campagne contre les V&eacute;nitiens pour reprendre les villes de la
+Romagne qu'ils avaient conserv&eacute;es.</p>
+
+<p>Bien qu'il n'aim&acirc;t pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
+devoir dans cette campagne, et donna des preuves &eacute;clatantes de sa
+valeur. Il se distingua particuli&egrave;rement au si&egrave;ge de Ravenne. Voici en
+quels termes il raconte lui-m&ecirc;me &agrave; sa m&egrave;re<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a> le combat qui se donna
+sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Nous sommes ici &agrave; Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
+neuf jours; nous &eacute;tant pr&eacute;par&eacute;s avant-hier &agrave; pr&eacute;senter le combat,
+la garnison de Ravenne, ville &eacute;loign&eacute;e d'ici seulement de dix
+milles, fit une sortie compos&eacute;e d'environ trois cents chevaux et
+deux mille fantassins, et s'avan&ccedil;a pour nous inqui&eacute;ter, afin de
+nous emp&ecirc;cher de livrer combat. Notre cavalerie l&eacute;g&egrave;re courut
+aussit&ocirc;t &agrave; sa rencontre, et, &agrave; sa suite, notre illustre duc avec
+huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
+l'arri&egrave;re-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avan&ccedil;a ainsi
+au-devant de l'ennemi. Bien qu'il f&ucirc;t plac&eacute; dans une position
+tr&egrave;s-forte, nous nous pr&eacute;cipit&acirc;mes &agrave; sa rencontre, et nous le
+romp&icirc;mes avec grande furie. M&ecirc;me quelques-uns des n&ocirc;tres le
+poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous f&icirc;mes prisonniers environ
+trois cents fantassins <span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
+b&eacute;tail, au grand honneur de notre illustre duc.&raquo;</p></div>
+
+<p>Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
+grande mod&eacute;ration, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
+voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
+le duc fut devenu ma&icirc;tre de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
+accord avec les V&eacute;nitiens, le Castiglione, &eacute;crivant &agrave; sa m&egrave;re pour lui
+apprendre que la campagne &eacute;tait termin&eacute;e, d&eacute;plorait tout le mal qu'on
+avait fait &agrave; la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: &laquo;Le moins de mal
+que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagn&eacute;
+quelque chose, except&eacute; moi; mais je ne m'en repens pas<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce d&eacute;sint&eacute;ressement est d'autant plus remarquable, que notre h&eacute;ros,
+non-seulement n'&eacute;tait pas riche, mais se trouvait souvent fort g&ecirc;n&eacute;. Sa
+correspondance intime avec sa m&egrave;re montre, presque &agrave; chaque lettre,
+qu'il avait contract&eacute; des dettes et qu'il s'effor&ccedil;ait de les acquitter
+honorablement. Mais son &acirc;me chevaleresque e&ucirc;t rougi de se procurer les
+moyens de se lib&eacute;rer par la violence, ou par les autres voies que le
+droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
+nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
+fr&eacute;quemment, il se contentait d'en demander a sa m&egrave;re d'une mani&egrave;re
+pressante<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>; et cette excellente <span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>femme ne manquait pas de lui envoyer
+de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.</p>
+
+<p>Les fatigues qu'il avait &eacute;prouv&eacute;es dans cette campagne le firent tomber
+gravement malade apr&egrave;s sa rentr&eacute;e &agrave; Urbin. La duchesse et la signora
+Emilia Pia lui donn&egrave;rent dans cette circonstance des marques non
+&eacute;quivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
+affectueux. Dans une lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 19 novembre 1509<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, en lui
+annon&ccedil;ant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre &agrave;
+Mantoue pour y chercher &Eacute;l&eacute;onore Gonzague, la fianc&eacute;e du nouveau duc, il
+l'engage vivement &agrave; remercier ces deux princesses de toutes les bont&eacute;s
+qu'il en a re&ccedil;ues. &laquo;Il serait convenable, &eacute;crit-il, que vous rendissiez
+gr&acirc;ce &agrave; madame la duchesse des bont&eacute;s infinies qu'elle m'a t&eacute;moign&eacute;es
+durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donn&eacute; assez de preuves;
+il en est de m&ecirc;me de la signora Emilia. Si j'avais &eacute;t&eacute; son fils ou son
+p&egrave;re, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont &eacute;t&eacute; faits
+pour moi ne seront pas exauc&eacute;s d'ici &agrave; longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune &eacute;pouse du duc Francesco Maria, L&eacute;onore de Gonzague, qui lui
+avait &eacute;t&eacute; fianc&eacute;e &agrave; Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
+conduite &agrave; Urbin vers la fin de 1509. La m&egrave;re du Castiglione accompagna
+<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses &Eacute;tats avec
+les plus grandes d&eacute;monstrations d'all&eacute;gresse. Mais, comme la guerre se
+continuait malgr&eacute; les rigueurs de l'hiver, les f&ecirc;tes furent remises
+apr&egrave;s la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
+1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
+gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre &agrave; Jules II, qui se
+trouva en personne &agrave; l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
+apr&egrave;s une d&eacute;fense d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, &agrave; capituler en restant son prisonnier. Le
+Castiglione prit part aux combats de ce si&egrave;ge, et nous voyons, par une
+lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 24 janvier 1510<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, qu'il lui envoya les bagages
+que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
+conserver.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Urbin, le Castiglione ne tarda pas &agrave; accompagner le duc qui,
+suivi de toute sa cour, se rendit &agrave; Rome pour pr&eacute;senter &Eacute;l&eacute;onore de
+Gonzague &agrave; Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval &agrave;
+Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p>
+
+<p>Les f&ecirc;tes se succ&eacute;d&egrave;rent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
+part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer &agrave;
+suivre les travaux de Rapha&euml;l au Vatican et &agrave; la villa Chigi. C'est
+probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
+artiste. Il le trouva tout absorb&eacute; par son amour pour cette belle
+<i>Fornarina</i> qui lui &agrave; servi tant de fois de mod&egrave;le, et qu'il a
+immortalis&eacute;e, en pla&ccedil;ant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
+portrait id&eacute;alis&eacute;, comme le type de la beaut&eacute; dans sa plus admirable
+expression: suivant en cela les pr&eacute;ceptes de Michel Ange, le platonique
+adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
+l'id&eacute;e de celle qu'il aime:</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Non pure intende al bel che agli occhi piace,<br /></span>
+<span class="i0">Ma perche &egrave; troppo debile e fallace<br /></span>
+<span class="i0">Trascende in ver la forma universale<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le Castiglione prolongea son s&eacute;jour &agrave; Rome jusqu'au 20 avril 1510<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.
+Il retourna ensuite &agrave; Urbin o&ugrave; l'arriv&eacute;e de la cour fut le signal de
+divertissements de toutes sortes.</p>
+
+<p>Parmi les f&ecirc;tes qui furent donn&eacute;es en cette circonstance, nous
+remarquons la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de la com&eacute;die <i>la Calandria</i>, de
+Bernardo Dovizj da Bibbiena, secr&eacute;taire du cardinal Jean de M&eacute;dicis,
+depuis L&eacute;on X, et l'un des habitu&eacute;s de la cour d'Urbin.</p>
+
+<p>Le Castiglione, dans une lettre sans date adress&eacute;e d'Urbin &agrave; son ami le
+comte Ludovico de Canossa, &eacute;v&ecirc;que de Tricarico, nous a transmis sur
+cette<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> solennit&eacute; dramatique des d&eacute;tails qui m&eacute;ritent d'&ecirc;tre
+rapport&eacute;s<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Nos com&eacute;dies, &eacute;crit-il, ont tr&egrave;s-bien r&eacute;ussi, surtout le <i>Calandro</i>,
+qui a &eacute;t&eacute; honor&eacute; d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
+rendre compte de la repr&eacute;sentation, parce que votre seigneurie en aura
+sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
+veux seulement raconter ceci: La sc&egrave;ne &eacute;tait cens&eacute;e se passer dans une
+rue situ&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
+derni&egrave;res maisons. Du plancher du th&eacute;&acirc;tre jusqu'&agrave; terre on avait figur&eacute;
+au naturel le mur de la cit&eacute; avec deux grosses tours. Aux deux entr&eacute;es
+de la salle &eacute;taient plac&eacute;s d'un c&ocirc;t&eacute; les joueurs de haut-bois
+(<i>pifferi</i>), et d'un autre les trompettes: au milieu &eacute;tait un autre
+passage magnifiquement d&eacute;cor&eacute;. La salle &eacute;tait dispos&eacute;e comme si elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le foss&eacute; de la ville, travers&eacute; par deux murailles comme celles qui
+soutiennent des aqueducs. Le c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; &eacute;taient plac&eacute;s les gradins pour
+s'asseoir &eacute;tait orn&eacute; de drap de Troie (<i>Troja</i>?) au-dessus, un grand
+entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
+blanches, sur un <span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>champ d'azur, qui garnissaient toute cette moiti&eacute; de
+la salle, disait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse<br /></span>
+<span class="i0">Caesar: magni etenim est utraque cura animi.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au ciel de la salle &eacute;taient attach&eacute;es de tr&egrave;s-grandes guirlandes de
+verdure; elles garnissaient presque la vo&ucirc;te enti&egrave;re, de laquelle
+pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
+vo&ucirc;te, et ces fils portaient deux rangs de cand&eacute;labres d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave;
+l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au m&ecirc;me nombre
+de trous perc&eacute;s dans la vo&ucirc;te. Ces lettres &eacute;taient dispos&eacute;es de la
+mani&egrave;re suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>DELICIAE POPULI.</p></div>
+
+<p>Et elles &eacute;taient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
+fait tenir depuis sept jusqu'&agrave; dix torches qui r&eacute;pandaient une
+tr&egrave;s-grande lumi&egrave;re. La sc&egrave;ne repr&eacute;sentait une tr&egrave;s-belle ville, avec
+des rues, des palais, des &eacute;glises, des tours;&mdash;rues v&eacute;ritables ainsi que
+les autres choses en relief, mais ex&eacute;cut&eacute;es en outre avec le secours
+d'une tr&egrave;s-bonne peinture et <span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>d'une perspective bien entendue. Entre
+autres choses, on y voyait un temple &agrave; huit faces en demi-relief, si
+bien achev&eacute;, qu'avec toutes les ressources que poss&egrave;de l'&Eacute;tat d'Urbin,
+il paraissait impossible qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; en quatre mois. Il &eacute;tait
+enti&egrave;rement travaill&eacute; en stuc, avec de beaux bas-reliefs repr&eacute;sentant
+divers traits d'histoire. Les fen&ecirc;tres imitaient l'alb&acirc;tre, et toutes
+les architraves et les corniches &eacute;taient en or fin et azur d'outre-mer:
+&agrave; certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
+naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
+colonnettes d&eacute;coup&eacute;es; il serait trop long d'&eacute;num&eacute;rer surplus. Ce temple
+&eacute;tait plac&eacute; comme au milieu. D'un c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait un arc de triomphe,
+&eacute;loign&eacute; du mur d'au moins une canne<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, ex&eacute;cut&eacute; au mieux. Entre
+l'architrave et la voussure de l'arc &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e admirablement,
+imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
+deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
+plac&eacute; deux statuettes sculpt&eacute;es, repr&eacute;sentant deux Victoires tenant &agrave; la
+main deux troph&eacute;es, en stuc. Au sommet de l'arc &eacute;tait une figure
+&eacute;galement tr&egrave;s-belle, enti&egrave;rement sculpt&eacute;e, rev&ecirc;tue de son armure, dans
+la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu &eacute;tendu &agrave; ses
+pieds.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; du cheval, on avait &eacute;lev&eacute; comme de petits autels sur
+<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>chacun desquels &eacute;tait un vase de feu tr&egrave;s-ardent qui dura pendant toute
+la com&eacute;die. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
+aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pi&egrave;ces
+repr&eacute;sent&eacute;es, il y eut une com&eacute;die compos&eacute;e par un enfant et r&eacute;cit&eacute;e par
+des enfants qui, en v&eacute;rit&eacute;, firent honte &agrave; des acteurs plus &acirc;g&eacute;s. Ce
+qu'il y a de certain, c'est qu'ils jou&egrave;rent admirablement; et c'&eacute;tait
+une chose &eacute;tonnante par sa nouveaut&eacute; de voir ces petits vieillards,
+hauts d'une palme, conserver une gravit&eacute;, accompagn&eacute;e de gestes
+emprunt&eacute;s, mais parfaitement adapt&eacute;s &agrave; ce que M&eacute;nandre aurait pu faire
+de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre ex&eacute;cut&eacute;e
+pendant cette com&eacute;die, &eacute;clatant de divers c&ocirc;t&eacute;s, sans qu'on p&ucirc;t voir
+d'o&ugrave; elle sortait. Mais je viens au <i>Calandro</i> de notre Bernardo, qui a
+fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut compos&eacute; tr&egrave;s-tard, et
+que les acteurs qui devaient le r&eacute;citer n'avaient pas le temps de
+l'apprendre, il en fut r&eacute;cit&eacute; un de ma composition qui r&eacute;ussit assez
+bien. Du reste, on ne changea presque rien &agrave; la pi&egrave;ce, seulement
+quelques sc&egrave;nes qui ne pouvaient pas &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;es; mais ce fut peu
+de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
+interm&egrave;des furent ainsi: Le premier fut une moresque dans&eacute;e par Jason
+qui parut du c&ocirc;t&eacute; de la sc&egrave;ne, dansant, arm&eacute; &agrave; l'antique, dans un
+tr&egrave;s-beau costume, avec une &eacute;p&eacute;e et une tr&egrave;s-belle targe. De l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, parurent &agrave; l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
+<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>animaux de cette esp&egrave;ce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
+vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
+s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
+Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu &agrave; peu des hommes arm&eacute;s &agrave;
+l'antique parurent na&icirc;tre et sortir du plancher de la sc&egrave;ne, mais si
+bien, que je crois qu'il n'est gu&egrave;re possible de faire mieux. Les hommes
+se mirent &agrave; danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
+au fur et &agrave; mesure qu'ils faisaient leur entr&eacute;e, ils s'entretuaient l'un
+apr&egrave;s l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derri&egrave;re eux, Jason fit
+son entr&eacute;e, et il sortit aussit&ocirc;t avec un voile d'or sur les &eacute;paules, en
+ex&eacute;cutant une tr&egrave;s-belle danse &agrave; la moresque. Tel fut le premier
+interm&egrave;de. Le second fut un char de V&eacute;nus parfaitement beau, sur lequel
+la d&eacute;esse &eacute;tait assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
+&eacute;tait tra&icirc;n&eacute; par deux colombes qui paraissaient r&eacute;ellement vivantes:
+elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allum&eacute;s &agrave; la
+main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les &eacute;paules. En avant du
+char, quatre petits amours, et en arri&egrave;re, quatre autres, avec des
+flambeaux allum&eacute;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re, dansaient une moresque autour du
+char, battant la mesure avec leurs flambeaux allum&eacute;s. Arriv&eacute;s &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de la sc&egrave;ne, les amours mirent le feu &agrave; une porte de
+laquelle sortirent en un instant neuf galants (<i>galanti</i>), tout
+environn&eacute;s de flammes, qui se mirent &agrave; danser une autre moresque aussi
+belle <span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>que possible. Le troisi&egrave;me interm&egrave;de fut un char de Neptune
+tra&icirc;n&eacute; par deux chevaux, dont les extr&eacute;mit&eacute;s se terminaient en nageoires
+couvertes d'&eacute;caill&eacute;s tr&egrave;s-bien imit&eacute;es. Sur le haut du char, Neptune
+avec son trident; par derri&egrave;re, huit monstres marins, quatre d'un rang
+et quatre d'un autre, mais si bien repr&eacute;sent&eacute;s que je ne saurais le
+dire. Ils dansaient un branle, et le char &eacute;tait tout rempli de feu: ces
+monstres &eacute;taient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
+pourrait en faire la description &agrave; qui ne les a pas vus. Le quatri&egrave;me
+interm&egrave;de fut un char de Junon, &eacute;galement rempli de, feu, la d&eacute;esse au
+sommet, avec une couronne sur la t&ecirc;te et un sceptre &agrave; la main, assise
+sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinit&eacute; de bouches
+de vents. Le char &eacute;tait tir&eacute; par deux paons, tellement beaux et si
+naturels que moi-m&ecirc;me je ne savais comment cela &eacute;tait possible; et
+cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
+autruches; derri&egrave;re, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
+ceux qui sont tachet&eacute;s de diverses couleurs. Tous ces oiseaux &eacute;taient si
+bien imit&eacute;s, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
+jamais aussi bien approch&eacute; de la nature. Ces oiseaux dansaient &eacute;galement
+entre eux un branle avec autant de gr&acirc;ce qu'il est possible de le dire
+ou de l'imaginer. La com&eacute;die &eacute;tant achev&eacute;e, il sortit du plancher de la
+sc&egrave;ne, &agrave; l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
+pr&eacute;c&eacute;demment et dans le m&ecirc;me costume, lequel expliqua, dans un <span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>petit
+nombre de stances, la signification des interm&egrave;des qui, bien
+qu'interrompus par la com&eacute;die, avaient un sens suivi. Voici cette
+explication: Le combat entre les fr&egrave;res issus de la m&ecirc;me origine voulait
+montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
+souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
+ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
+flambeau sacr&eacute;, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
+et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
+des sentiments fraternels. Ceci fut plut&ocirc;t une esp&eacute;rance et un pr&eacute;sage;
+car, en r&eacute;alit&eacute;, la guerre n'a &eacute;t&eacute; que trop vraie, pour notre malheur.
+Je ne voulais pas vous envoyer les stances que r&eacute;cita le petit amour;
+cependant je me d&eacute;cide &agrave; vous les adresser: que votre seigneurie en
+fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont &eacute;t&eacute; compos&eacute;es &agrave; la h&acirc;te et au
+milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
+acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances r&eacute;cit&eacute;es et
+l'amour ayant disparu, on entendit une musique cach&eacute;e de quatre violes,
+et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
+un bel air, comme une pri&egrave;re &agrave; l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
+f&ecirc;te, au grand plaisir et &agrave; la grande satisfaction de ceux qui purent y
+assister. Si je n'avais pas tant fait l'&eacute;loge de toutes choses, j'aurais
+dit la part que j'ai prise &agrave; tout cela; mais je ne voudrais pas que
+votre seigneurie p&ucirc;t croire que je veux me flatter moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p>
+
+<p>Malgr&eacute; la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
+des principaux organisateurs de cette f&ecirc;te, et qu'il en avait compos&eacute; le
+prologue, les interm&egrave;des et les stances qu'on y r&eacute;cita. Ces interm&egrave;des
+ont &eacute;videmment servi de mod&egrave;les &agrave; un grand nombre de ballets qui &eacute;taient
+&agrave; la mode sous le r&egrave;gne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
+rapport&eacute; l'id&eacute;e de l'Italie. Il est probable que l'auteur du <i>Calandro</i>
+assista &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de sa com&eacute;die; elle eut un si grand
+succ&egrave;s, que L&eacute;on X, comme on sait, voulut quelques ann&eacute;es plus tard la
+faire repr&eacute;senter &agrave; Rome en sa pr&eacute;sence et devant la cour pontificale.
+Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
+distingu&eacute;s qui brillaient &agrave; sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
+repr&eacute;senter la premi&egrave;re com&eacute;die r&eacute;guli&egrave;re compos&eacute;e depuis l'antiquit&eacute;,
+honneur qui vaut bien une bataille gagn&eacute;e.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s cette repr&eacute;sentation, le Castiglione retourna &agrave; Rome,
+o&ugrave; il resta jusqu'au mois d'ao&ucirc;t 1510. On ignore le motif de ce voyage;
+il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais &agrave;
+l'enthousiasme des arts qui l'attirait &agrave; Rome, il se m&ecirc;lait sans doute
+une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
+par le sonnet suivant qu'il para&icirc;t avoir compos&eacute; &agrave; cette &eacute;poque, et qui,
+tout en peignant son admiration pour la ville &eacute;ternelle, d&eacute;voile aussi
+l'&eacute;tat de son coeur, &agrave; la mani&egrave;re de P&eacute;trarque<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Superbi colli, et voi sacre ruine,<br /></span>
+<span class="i2">Che'l nome sol di Roma ancor tenete,<br /></span>
+<span class="i2">Ahi che reliquie miserande avete<br /></span>
+<span class="i2">Di tant, anime, eccelse e pellegrine!<br /></span>
+<span class="i0">Colossi, archi, teatri, opre divine,<br /></span>
+<span class="i2">Trionfal pompe gloriose e liete,<br /></span>
+<span class="i2">In poco cener pur converse siete,<br /></span>
+<span class="i2">E fatte al vulgo vii favola al fine.<br /></span>
+<span class="i0">Cos&igrave;, se ben un tempo al tempo guerra<br /></span>
+<span class="i2">Fanno l'opre famose, a passo lento<br /></span>
+<span class="i2">E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:<br /></span>
+<span class="i0">Vivr&ograve; dunque fra'miei martiri contento;<br /></span>
+<span class="i2">Che se'l tempo da fine a ci&ograve; ch'&egrave; in terra,<br /></span>
+<span class="i2">Dar&agrave; forse ancor fine al mio tormento<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="blockquot"><p>Superbes collines, et vous ruines sacr&eacute;es, qui seules gardez encore
+le nom de Rome, h&eacute;las! quels restes touchants vous conservez de
+tant de grands hommes, de tant d'&acirc;mes illustres. Cirques, arcs,
+th&eacute;&acirc;tres, oeuvres dignes des dieux, &eacute;lev&eacute;s pour orner la pompe des
+plus glorieux triomphes, vous &ecirc;tes aujourd'hui convertis en un peu
+de poussi&egrave;re, et bient&ocirc;t vous servirez de sujets aux vils r&eacute;cits du
+vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques ann&eacute;es les monuments
+fameux r&eacute;sistent aux atteintes du temps, le terme arrive o&ugrave; le
+temps, qui d&eacute;truit tout, emporte &agrave; la fois et les noms et les
+oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
+mon martyre; car puisque le temps am&egrave;ne la fin de tout ce qui est
+sur la terre, il am&egrave;nera sans doute aussi la fin de mes tourments.</p></div>
+
+<p>Le Castiglione gagna la fi&egrave;vre &agrave; Rome, dans ce voyage: il n'en &eacute;tait pas
+encore enti&egrave;rement gu&eacute;ri, lorsqu'il revint &agrave; Urbin le 8 ao&ucirc;t 1510. Il ne
+resta dans cette ville que le temps strictement n&eacute;cessaire a son
+r&eacute;tablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
+campagne.</p>
+
+
+<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
+<p>Le duc d'Urbin &eacute;tait alors occup&eacute; &agrave; guerroyer pour le compte du pape
+Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, alli&eacute; des
+Fran&ccedil;ais. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'arm&eacute;e
+pontificale. D&egrave;s l'automne, Francesco Maria s'&eacute;tait empar&eacute; de plusieurs
+places fortes; au printemps suivant, il avait port&eacute; la guerre pr&egrave;s de
+Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
+des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine d&eacute;route, et ses
+troupes furent oblig&eacute;es de se d&eacute;bander et de se r&eacute;fugier &agrave; grand'peine
+jusqu'au milieu de ses &Eacute;tats. Le Castiglione, dans une lettre &agrave; sa m&egrave;re
+du 1<sup>er</sup> juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: &laquo;Je vous fais
+savoir, lui &eacute;crit-il, que nous sommes sains et saufs &agrave; Urbin, mais sans
+bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il &eacute;tait
+furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, l&eacute;gat &agrave; Bologne, qui
+l'avait accus&eacute; aupr&egrave;s du pape d'avoir caus&eacute; la perte de cette ville.
+D'un caract&egrave;re ardent, emport&eacute;, ce jeune prince r&eacute;solut de se venger sur
+la personne m&ecirc;me du cardinal. L'ayant rencontr&eacute; dans une rue &agrave; Ravenne,
+il se pr&eacute;cipita sur lui et le tua de sa propre main, en le per&ccedil;ant de
+plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
+l&eacute;gat, surprise de cette attaque, p&ucirc;t venir le d&eacute;fendre. Telles &eacute;taient
+les moeurs de ce si&egrave;cle: il n'&eacute;tait pas rare alors de voir <span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>les princes
+et les plus grands seigneurs se d&eacute;faire eux-m&ecirc;mes de leurs ennemis. Il y
+avait quelques ann&eacute;es &agrave; peine que C&eacute;sar Borgia, ce h&eacute;ros du <i>Prince</i> de
+Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
+meurtre ex&eacute;cut&eacute; par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
+&eacute;tait un prince de l'&Eacute;glise, un l&eacute;gat du pape Jules II. Ce pontife, dans
+les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. R&eacute;volt&eacute; de la
+violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut &agrave; Rome,
+fit faire le proc&egrave;s du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
+honneurs et dignit&eacute;s. Cependant, apr&egrave;s un mois de n&eacute;gociations,
+Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
+&agrave; Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
+fin de juin de 1511. On rapporte<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> que, pendant que le pape &eacute;tait
+occup&eacute; &agrave; examiner cette grave affaire, il tomba tout &agrave; coup malade, et
+que, le quatri&egrave;me jour, il eut un tr&egrave;s-long &eacute;vanouissement pendant
+lequel on crut qu'il &eacute;tait mort. Le bruit s'en &eacute;tant r&eacute;pandu dans la
+ville, quelques' jeunes gens des premi&egrave;res familles de Rome appel&egrave;rent
+le peuple au Capitule, cherchant &agrave; l'exciter &agrave; secouer le joug et &agrave; se
+d&eacute;clarer libre. Mais le pape ayant recouvr&eacute; l'usage de ses sens, fit
+sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en pr&eacute;sence des
+cardinaux, il donna &agrave; son neveu l'absolution de l'homicide par lui
+commis, le r&eacute;int&eacute;gra dans ses &Eacute;tats et ajouta m&ecirc;me &agrave; ses <span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>possessions la
+ville de Pesaro qu'il lui conc&eacute;da comme fief, &agrave; la condition de payer
+chaque ann&eacute;e une tr&egrave;s-l&eacute;g&egrave;re redevance au saint-si&egrave;ge. Le Castiglione
+prit une part active &agrave; toute cette n&eacute;gociation: de retour &agrave; Urbin, il
+&eacute;crivait &agrave; sa m&egrave;re, le 17 septembre 1511: &laquo;Nous sommes revenus sains et
+saufs de Rome, avec l'absolution et la r&eacute;int&eacute;gration dans l'&Eacute;tat de
+n&ocirc;tre illustre seigneur, ayant n&eacute;anmoins pass&eacute; par une infinit&eacute; de
+d&eacute;sagr&eacute;ments et d'inqui&eacute;tudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
+figurer, principalement &agrave; cause de la grave maladie dont a souffert
+notre saint-p&egrave;re; lequel, on peut le dire, a d&ucirc; son r&eacute;tablissement &agrave; un
+miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'&Eacute;glise de
+Dieu<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.&raquo; Dans cette m&ecirc;me lettre, il annon&ccedil;ait &agrave; sa m&egrave;re qu'il allait
+se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait &agrave;
+Notre-Dame-de-Lorette, &laquo;&agrave; laquelle, dit-il, je suis engag&eacute; par voeu;&raquo;
+passage qui t&eacute;moigne de sa pi&eacute;t&eacute; et des id&eacute;es de ce si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Il avait promis &agrave; sa m&egrave;re d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
+lui accorder de cong&eacute;, il fut oblig&eacute; de retarder cette visite. Sa m&egrave;re,
+qui venait d'&ecirc;tre malade, en con&ccedil;ut un vif chagrin. Elle se figurait
+qu'il avait pris la r&eacute;solution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
+lui faire conna&icirc;tre cette grave d&eacute;termination. Il n'en &eacute;tait rien
+cependant, et, pour la rassurer compl&egrave;tement, il pria son beau-fr&egrave;re
+Tommaso Strozza de lui expliquer les v&eacute;ritables motifs qui l'avaient
+emp&ecirc;ch&eacute; de se rendre pr&egrave;s <span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
+&agrave; la loyaut&eacute; du Castiglione, et donnent la mesure de la d&eacute;licatesse de
+ses sentiments.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis le commencement de cette guerre, &eacute;crit-il<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, le pape a
+toujours pens&eacute; et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
+duc de Ferrare et les Fran&ccedil;ais ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
+avec eux, qu'il &eacute;tait un tra&icirc;tre, qu'il le ferait &eacute;carteler, et autres
+paroles semblables. Il les a r&eacute;p&eacute;t&eacute;es mille fois, et maintenant encore
+il les r&eacute;p&egrave;te plus que jamais. Ayant r&eacute;solu actuellement d'attaquer
+Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
+compagnie, et il a &eacute;tabli le duc de Termine chef de deux cents hommes
+d'armes de conduite, avec des chevau-l&eacute;gers &agrave; sa solde, et le titre de
+lieutenant, lequel est plus &eacute;lev&eacute; que celui de capitaine: de telle sorte
+que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'&ecirc;tre sous les
+ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
+para&icirc;t r&eacute;solue &agrave; mourir plut&ocirc;t que de supporter cet affront, et cela
+pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
+seigneur duc a toujours cherch&eacute; et cherche encore aujourd'hui &agrave; effacer
+cette mauvaise impression que le pape a de lui et &agrave; lui faire
+reconna&icirc;tre son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
+rentrer en gr&acirc;ce aupr&egrave;s de sa saintet&eacute;. C'est pourquoi il ne n&eacute;glige
+aucune occasion de combattre et &eacute;loigner ces soup&ccedil;ons imaginaires.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>Le pape a dit plusieurs fois que j'&eacute;tais l'&eacute;missaire dont le duc se
+servait pour n&eacute;gocier avec les Fran&ccedil;ais. Cette id&eacute;e qu'il a de moi lui
+fut donn&eacute;e, &agrave; ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
+et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
+confirm&eacute; dans cette id&eacute;e, lorsque &eacute;tant all&eacute; &agrave; Parme conduire le
+capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Fran&ccedil;ais avec les plus
+grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
+pape dit un jour &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
+qu'il savait de source certaine que j'&eacute;tais all&eacute; &agrave; Mantoue, lorsque
+l'&eacute;v&ecirc;que de Gurg<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> y vint, pour m'entendre avec lui, m&ecirc;me pour le
+compte des Fran&ccedil;ais; et il ne fut pas possible de le d&eacute;tromper, m&ecirc;me
+apr&egrave;s que l'&eacute;v&ecirc;que lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
+que je n'avais pu aller &agrave; Mantoue. Les choses &eacute;taient en cet &eacute;tat,
+lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
+le duc, dans la disposition o&ugrave; il est, n'a pas voulu me l'accorder et
+m'a pri&eacute; d'attendre jusqu'&agrave; ce que le pape ait d&eacute;cid&eacute; ce qu'il veut
+faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
+Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'emp&ecirc;cher de croire que j'y
+&eacute;tais all&eacute; pour ces men&eacute;es. C'est pourquoi j'ai trouv&eacute; le refus du duc
+tr&egrave;s-raisonnable et tr&egrave;s &agrave; propos; et il m'a sembl&eacute; que le moment aurait
+&eacute;t&eacute; mal choisi pour rompre <span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>les liens qui m'attachent &agrave; cette cour
+depuis tant d'ann&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre qui n'&eacute;tait pas destin&eacute;e &agrave; la publicit&eacute;, puisqu'elle a &eacute;t&eacute;
+&eacute;crite comme la confidence la plus intime vers&eacute;e dans le sein d'une
+m&egrave;re, prouve combien l'&acirc;me du Castiglione &eacute;tait pure et d&eacute;licate. Jules
+II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accus&eacute; de
+trahison. Guichardin a cru &eacute;galement &agrave; cette calomnie: &laquo;Le duc d'Urbin,
+dit-il (lib. X), avait envoy&eacute; longtemps auparavant Balthasar Castiglione
+au roi de France; il avait des hommes &agrave; sa discr&eacute;tion aupr&egrave;s de Gaston
+de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
+Fran&ccedil;ais contre son oncle&raquo; L'historien florentin aura sans doute fond&eacute;
+son opinion sur les <i>on dit</i> de son &eacute;poque et sur la fr&eacute;quence des
+trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cach&eacute;e sous les
+apparences de la plus grande loyaut&eacute;. Mais le Castiglione, on le voit,
+&eacute;tait incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attach&eacute; &agrave; la
+cour d'Urbin, il n'y joua qu'un r&ocirc;le tr&egrave;s-inf&eacute;rieur &agrave; son m&eacute;rite:
+cependant il n'aurait certainement pas &eacute;t&eacute; possible de le gagner &agrave; prix
+d'argent. Toutes ses lettres font foi de son d&eacute;sint&eacute;ressement, malgr&eacute;
+les dettes qu'il avait contract&eacute;es et les embarras p&eacute;cuniaires caus&eacute;s
+par sa m&eacute;diocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Fran&ccedil;ais: ils
+lui avaient enlev&eacute; son p&egrave;re, tu&eacute; &agrave; la bataille du Taro; il les avait
+abandonn&eacute;s lui-m&ecirc;me apr&egrave;s la bataille du Garigliano, et depuis, dans
+toute sa carri&egrave;re, il ne para&icirc;t pas avoir <span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>d&eacute;sir&eacute; se rapprocher des
+int&eacute;r&ecirc;ts de la France.</p>
+
+<p>Toutefois, dans son livre <i>del Cortegiano</i>, il a rendu justice aux
+brillantes qualit&eacute;s des seigneurs et chevaliers fran&ccedil;ais de cette
+&eacute;poque, et il montre que d&egrave;s lors ils &eacute;taient en possession d'imposer
+leurs modes et leurs mani&egrave;res en Italie, et de se faire imiter tant bien
+que mal. En &eacute;num&eacute;rant les qualit&eacute;s que doit avoir un parfait
+gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Fran&ccedil;ais pour lutter dans un
+tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
+voudrait que dans ces exercices il f&ucirc;t l'&eacute;gal des meilleurs chevaliers
+fran&ccedil;ais<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.&mdash;Plus loin, apr&egrave;s avoir fait l'&eacute;loge de la bont&eacute;, et dit
+que le principal et v&eacute;ritable ornement de l'esprit est l'amour et la
+connaissance des lettres, il ajoute: &laquo;Les Fran&ccedil;ais n'admettent que la
+seule noblesse des armes et m&eacute;prisent souverainement le reste; de telle
+sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
+consid&egrave;rent les litt&eacute;rateurs comme les hommes les plus m&eacute;prisables; &agrave; ce
+point, qu'&agrave; leur sens, c'est adresser une grande injure &agrave; un homme que
+de l'appeler clerc.&raquo; Mais &agrave; ces reproches d'ignorance et de grossi&egrave;ret&eacute;,
+g&eacute;n&eacute;ralement m&eacute;rit&eacute;s &agrave; cette &eacute;poque par la noblesse fran&ccedil;aise, il oppose
+le portrait du duc d'Angoul&ecirc;me, depuis Fran&ccedil;ois 1<sup>er</sup>, dont il met
+l'&eacute;loge dans la bouche de Julien le Magnifique. &laquo;Si la fortune, dit
+Julien, veut que monseigneur d'Angoul&ecirc;me succ&egrave;de, comme on doit
+l'esp&eacute;rer, <span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>au roi de France, je suis fermement convaincu que de m&ecirc;me
+que la gloire des armes fleurit et brille en France, de m&ecirc;me celle des
+lettres devra &eacute;galement resplendir du plus vif &eacute;clat. Il n'y a pas
+longtemps que, me trouvant &agrave; la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
+qu'ind&eacute;pendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
+beaut&eacute; de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
+unie &agrave; un air de bont&eacute; si gracieux, que le royaume de France devait lui
+sembler au-dessous de son m&eacute;rite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
+gentilshommes tant fran&ccedil;ais qu'italiens, quelles &eacute;taient ses nobles
+qualit&eacute;s: sa grandeur d'&acirc;me, sa valeur, sa lib&eacute;ralit&eacute;; et l'on me dit,
+entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extr&ecirc;mement les
+lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
+qu'il reprochait aux Fran&ccedil;ais d'&ecirc;tre si &eacute;trangers &agrave; ces nobles &eacute;tudes,
+eu &eacute;gard surtout &agrave; ce qu'ils ont &agrave; leur disposition une universit&eacute; aussi
+c&eacute;l&egrave;bre que celle de Paris, o&ugrave; l'on vient &eacute;tudier de toutes les parties
+du monde.... C'est grande merveille que, d&egrave;s sa jeunesse, ce prince,
+form&eacute; seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
+se soit dirig&eacute; de lui-m&ecirc;me dans une si bonne voie. Et comme les
+inf&eacute;rieurs suivent toujours les exemples des sup&eacute;rieurs, il peut arriver
+que les Fran&ccedil;ais finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
+m&eacute;ritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
+veulent seulement pr&ecirc;ter l'oreille &agrave; ses conseils:<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> car il est certain
+qu'il n'y a rien de si d&eacute;sirable pour les hommes, rien qui s'identifie
+mieux avec eux-m&ecirc;mes que le savoir: d'o&ugrave; il r&eacute;sulte que c'est une grande
+folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette esp&eacute;rance con&ccedil;ue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
+en France, et de l'initiation des Fran&ccedil;ais &agrave; l'amour des lettres, sous
+les auspices du roi Fran&ccedil;ois 1<sup>er</sup>, s'est heureusement r&eacute;alis&eacute;e
+quelques ann&eacute;es plus tard. Mais les Fran&ccedil;ais ne se sont pas corrig&eacute;s
+aussi vite d'un autre d&eacute;faut qu'il leur reproche<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> la vanit&eacute;
+pr&eacute;somptueuse, qui &eacute;tait alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
+l'expression du na&iuml;f La Fontaine, <i>proprement le mal fran&ccedil;ais</i>. Le
+Castiglione n'&eacute;pargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
+remarquer, s'empressaient d'imiter les mani&egrave;res fran&ccedil;aises, et, comme
+tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
+&laquo;La gravit&eacute; particuli&egrave;re aux Espagnols, dit-il, me para&icirc;t bien mieux
+convenir &agrave; nous autres Italiens que cette extr&ecirc;me vivacit&eacute; qui se fait
+remarquer dans les Fran&ccedil;ais presque &agrave; chaque moment. Cette vivacit&eacute;
+n'est pas d&eacute;sagr&eacute;able dans un Fran&ccedil;ais; elle a m&ecirc;me de la gr&acirc;ce, parce
+qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
+saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
+voudraient s'efforcer d'imiter cette mani&egrave;re, mais ils ne savent faire
+<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>autre chose que remuer la t&ecirc;te en parlant, saluer gauchement et de
+mauvaise gr&acirc;ce, et lorsqu'ils se prom&egrave;nent, marcher si vite que leurs
+valets ont peine &agrave; les suivre. Avec ces mani&egrave;res, il leur semble qu'ils
+doivent &ecirc;tre pris pour de v&eacute;ritables Fran&ccedil;ais, et qu'ils en ont toute
+l'aisance, mais la v&eacute;rit&eacute; est qu'ils r&eacute;ussissent rarement: ceux-l&agrave; seuls
+y parviennent, qui ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s en France, et qui, d&egrave;s leur enfance,
+ont pris l'habitude de ces mani&egrave;res<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.&raquo; Il n'y a rien que de tr&egrave;s-vrai
+dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
+&eacute;trangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialit&eacute;.</p>
+
+<p>Le commencement de la campagne, en l'ann&eacute;e 1512. fut assez funeste aux
+armes pontificales: les Fran&ccedil;ais avaient gagn&eacute;, le 11 avril, la bataille
+de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin &agrave; leurs succ&egrave;s. Le
+duc d'Urbin ne tarda pas &agrave; recouvrer les villes qui s'&eacute;taient rendues
+aux Fran&ccedil;ais: il reprit m&ecirc;me l'importante place de Bologne, dont la
+perte avait &eacute;t&eacute; pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
+le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entr&eacute;e, avec le cardinal
+Sigismond Gonzague, legat du pape.</p>
+
+
+<p>Le Castiglione prit une part active &agrave; cette campagne; il ne quitta le
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre que momentan&eacute;ment, pour aller, au commencement de
+juillet, recevoir &agrave; Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
+rendait &agrave; Rome, muni d'un sauf-conduit<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> de Jules II, pour t&acirc;cher de
+rentrer en gr&acirc;ce aupr&egrave;s du pontife et de se disculper de son alliance
+avec les Fran&ccedil;ais; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
+lui rem&icirc;t le duch&eacute; de Ferrare, qu'il pr&eacute;tendait appartenir aux &Eacute;tats de
+l'&Eacute;glise, et lui offrant, par une sorte de compensation d&eacute;risoire, la
+ville et le territoire d'Asti qui venaient d'&ecirc;tre enlev&eacute;s aux Fran&ccedil;ais,
+Le malheureux prince dut donc se r&eacute;signer &agrave; voir ses &Eacute;tats ravag&eacute;s par
+les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
+capitaines, se mit &agrave; vivre aux d&eacute;pens des pauvres habitants du
+Ferrarais<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p>
+
+<p>Quelques mois apr&egrave;s, au commencement d'octobre, il fut envoy&eacute; par le duc
+d'Urbin &agrave; Mod&egrave;ne, pour conf&eacute;rer avec l'&eacute;v&ecirc;que de Gurg, le n&eacute;gociateur de
+Charles-Quint.</p>
+
+<p>C'est pendant le cours de ces n&eacute;gociations qu'il re&ccedil;ut du duc la
+r&eacute;compense de ses longs et loyaux services &agrave; la cour d'Urbin. Ce prince,
+on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
+cardinal de Pavie et sa r&eacute;int&eacute;gration dans ses honneurs et dignit&eacute;s,
+avait, en outre, re&ccedil;u l'investiture de la ville de Pesaro et de son
+territoire, comme fief h&eacute;r&eacute;ditaire, &agrave; la seule condition d'acquitter une
+l&eacute;g&egrave;re redevance &agrave; la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
+Castiglione un &eacute;clatant t&eacute;moignage de son estime, avait d&eacute;tach&eacute; de ce
+fief et lui avait donn&eacute; un ch&acirc;teau appel&eacute; Ginestreto, situ&eacute; &laquo;dans un
+lieu plaisant et agr&eacute;able, avec la vue de la <span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>mer, entour&eacute; de
+tr&egrave;s-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
+revenu par an.&raquo; Dans une lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 47 octobre 1512<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, le
+Castiglione laisse &eacute;chapper toute la joie que lui cause cette donation:
+&laquo;Il prie, en plaisantant, sa m&egrave;re, d'avertir sa soeur Polix&egrave;ne de dire &agrave;
+la signora Camilla Gonzaga<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, l'une des plus riches et des plus belles
+femmes de Mantoue, qui &eacute;tait &agrave; marier, qu'il a son ch&acirc;teau &agrave; lui, qu'il
+ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
+pla&icirc;t, ils seront bient&ocirc;t d'accord.&raquo;</p>
+
+<p>Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'&Eacute;tat de
+Pesaro, dont il ne re&ccedil;ut n&eacute;anmoins l'investiture de L&eacute;on X que quelques
+mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et re&ccedil;ut des mains de son
+ma&icirc;tre le ch&acirc;teau qu'il lui avait donn&eacute;; mais, par des motifs qu'il
+n'explique pas &agrave; sa m&egrave;re, il en op&eacute;ra l'&eacute;change, avec l'agr&eacute;ment du duc,
+contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'&eacute;tant
+qu'&agrave; deux milles de Pesaro, dans un tr&egrave;s-bon air, avec une tr&egrave;s-belle
+vue de terre et de mer, &agrave; cinq milles de Fano, dans un pays
+tr&egrave;s-fertile. &laquo;Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
+est du m&ecirc;me revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
+m'accorde la gr&acirc;ce d'en jouir avec contentement<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Castiglione &eacute;tait encore &agrave; Pesaro, tout occup&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>de la joie que lui
+donnait l'investiture de son ch&acirc;teau de Nuvilara, lorsque le duc re&ccedil;ut
+la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet &eacute;v&eacute;nement inattendu
+devait exercer une grande influence sur les destin&eacute;es de l'Italie, et
+particuli&egrave;rement sur le sort d'un prince qui &eacute;tait attach&eacute; au chef de
+l'&Eacute;glise par les liens du sang et par les plus &eacute;troites relations
+politiques. Aussi, comprenant toute la port&eacute;e de la perte qu'il venait
+de faire, et voulant, autant qu'il d&eacute;pendait de lui, se m&eacute;nager la
+protection de son successeur, le duc r&eacute;solut d'envoyer sur-le-champ &agrave;
+Rome un charg&eacute; d'affaires d'une fid&eacute;lit&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve et d'une
+habilet&eacute; consomm&eacute;e, afin de veiller &agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts et de les d&eacute;fendre
+s'ils &eacute;taient menac&eacute;s. Le Castiglione &eacute;tait, mieux que tout autre, en
+position de rendre au duc ces services. Li&eacute;, de longue date, avec
+presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et &eacute;tait
+tr&egrave;s-avant dans l'intimit&eacute; des chefs les plus influents du sacr&eacute;
+coll&egrave;ge. Il pouvait donc exercer, &agrave; l'occasion, une influence favorable
+&agrave; son ma&icirc;tre, et l'&eacute;v&eacute;nement prouva que le duc ne s'&eacute;tait point tromp&eacute;
+en lui confiant cette d&eacute;licate mission. En effet, Jules II &eacute;tait mort
+dans la nuit du 20 f&eacute;vrier 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
+Jean de M&eacute;dicis, grand ami du comte et tr&egrave;s-attach&eacute; &agrave; la maison d'Urbin,
+au moins il le paraissait &agrave; cette &eacute;poque, fut &eacute;lu pape sous le nom de
+L&eacute;on X.</p>
+
+<p>Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, &agrave; la prise de possession de
+ce pontife dans l'&eacute;glise Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
+juste apr&egrave;s son <span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>&eacute;lection. A cette occasion, les principaux habitants de
+Rome se distingu&egrave;rent par les d&eacute;corations dont ils orn&egrave;rent leurs palais
+et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un t&eacute;moin
+oculaire, le m&eacute;decin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conserv&eacute; un
+curieuse description des f&ecirc;tes et des c&eacute;r&eacute;monies qui eurent lieu dans
+cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.</p>
+
+<p>Une preuve &eacute;clatante de l'amiti&eacute; dont le nouveau pontife honorait le
+Castiglione appara&icirc;t dans la ratification qu'il lui accorda, d&egrave;s le 11
+mai suivant, de la donation du ch&acirc;teau de Nuvilara qui lui avait &eacute;t&eacute;
+faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
+renferme l'&eacute;loge de la valeur, de la science et des autres qualit&eacute;s du
+comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
+charge de pr&eacute;fet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui pay&acirc;t
+tout ce qui lui &eacute;tait d&ucirc; pour la solde de ses troupes pendant la
+derni&egrave;re campagne; ce qui n'&eacute;tait point une m&eacute;diocre faveur obtenue pour
+ce prince.</p>
+
+<p>Vers la fin d'ao&ucirc;t, le Castiglione revint &agrave; Urbin, mais il y resta peu
+de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui &ecirc;tre utile
+&agrave; Rome, ne tarda pas &agrave; l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, &agrave; la
+grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
+cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
+souverain pontife, les cardinaux et les pr&eacute;lats qu'il connaissait depuis
+longtemps, mais surtout par les savants, les <span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>artistes et les amateurs
+des lettres et des arts qui, dans ses pr&eacute;c&eacute;dents voyages &agrave; Rome, avaient
+pu appr&eacute;cier son caract&egrave;re aimable, la solidit&eacute; et la vari&eacute;t&eacute; de ses
+connaissances, la puret&eacute; de son go&ucirc;t et la s&ucirc;ret&eacute; de son jugement.</p>
+
+<p>On croit commun&eacute;ment qu'avant l'av&egrave;nement de L&eacute;on X, les sciences, les
+lettres et les arts n'&eacute;taient que m&eacute;diocrement cultiv&eacute;s &agrave; Rome; que
+Jules II, absorb&eacute; par les grandes questions politiques, et plus port&eacute; &agrave;
+la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
+les litt&eacute;rateurs. C'est l&agrave; une erreur et une injustice; il est certain,
+au contraire, que, malgr&eacute; les agitations d'un pontificat continuellement
+expos&eacute; aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
+lettres et pour les arts que son successeur L&eacute;on X, dont ce si&egrave;cle a
+pris le nom.</p>
+
+<p>Le savant Carlo Fea<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>, commissaire des antiquit&eacute;s &agrave; Rome, sous le
+pontificat de Pie VII, et l'un des arch&eacute;ologues les plus instruits et
+les plus distingu&eacute;s de cette &eacute;poque, a trac&eacute; le parall&egrave;le de Jules II et
+de L&eacute;on X, et il n'h&eacute;site pas &agrave; donner le premier rang au neveu de Sixte
+IV<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Sous tous les rapports, dit-il &agrave; la fin de ce<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> parall&egrave;le<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, je ferai
+une derni&egrave;re fois constater que le pontificat de Jules fut la v&eacute;ritable
+&eacute;poque de la r&eacute;surrection et de l'&eacute;tablissement stable de la grandeur de
+Rome; tandis que celui de L&eacute;on, suivi bient&ocirc;t apr&egrave;s du pontificat de son
+cousin Cl&eacute;ment VII, fut le commencement d'une prompte d&eacute;cadence, apr&egrave;s
+une splendeur et une magnificence &eacute;ph&eacute;m&egrave;re, il suffira de dire que la
+population, qui &eacute;tait de quatre-vingt-cinq mille &acirc;mes du temps de Jules
+II et de L&eacute;on X, fut r&eacute;duite, selon les calculs de Paul Jove, apr&egrave;s le
+sac de Rome et la d&eacute;solation de 1527, &agrave; trente-deux mille habitants:
+beau si&egrave;cle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler si&egrave;cle de
+Titan, d&eacute;vor&eacute; par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
+parall&egrave;le par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): <i>Est
+interdum ita perspicua veritas, ut eam</i> <i>infirmare nulla res possit;
+tamen est adhibenda interdum</i>&laquo;<i>vis veritati, ut eruatur</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;f&eacute;rence accord&eacute;e par le savant arch&eacute;ologue &agrave; Jules II sur L&eacute;on
+X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la post&eacute;rit&eacute;, et
+n'enl&egrave;vera pas &agrave; L&eacute;on le premier rang, comme protecteur des sciences et
+des arts, supr&eacute;matie qui lui fut d&eacute;cern&eacute;e par l'illustre &Eacute;rasme, son
+contemporain<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, et qui a &eacute;t&eacute; confirm&eacute;e depuis plus de trois si&egrave;cles
+par tant <span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>d'&eacute;crivains &eacute;minents de toutes les nations de l'Europe. Disons
+aussi qu'il est peu juste de reprocher &agrave; la m&eacute;moire de L&eacute;on X et &agrave;
+Cl&eacute;ment VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
+soldats du conn&eacute;table de Bourbon; car tout le monde sait que cet
+&eacute;v&eacute;nement ne fut nullement provoqu&eacute; par ce dernier pontife, qui en fut
+la premi&egrave;re victime.</p>
+
+<p>Mais en faisant la part des exag&eacute;rations contenues dans le parall&egrave;le de
+Fea pour soutenir sa th&egrave;se, on est forc&eacute; de reconna&icirc;tre que, sous
+beaucoup de rapports, Jules II &agrave; tout autant fait pour les lettres et
+les arts que son successeur.</p>
+
+<p>Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut &agrave; soutenir presque
+constamment pendant les dix ann&eacute;es de son pontificat, Jules ne cessa pas
+d'attirer &agrave; Rome et de prot&eacute;ger les artistes et les savants.</p>
+
+<p>Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
+particuli&egrave;re Bramante, Michel-Ange et Rapha&euml;l; ce qui suffirait seul
+pour sa gloire.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'&eacute;poque o&ugrave; il &eacute;tait cardinal sous le titre de
+Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait &eacute;lever, de concert avec le
+cardinal Rapha&euml;l Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
+Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'&eacute;glise
+annex&eacute;e de Saint-Laurent <i>in Damaso</i>.</p>
+
+<p>Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
+aboutir &agrave; l'ancien pont triomphal, dont il avait r&eacute;solu la
+reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit &eacute;lever la
+Monnaie o&ugrave; <span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>furent frapp&eacute;s, en 1508, les <i>Jules</i>, premi&egrave;res pi&egrave;ces qui
+aient port&eacute; l'effigie d'un pape.</p>
+
+<p>On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite <i>il Cortile di
+Bramante</i>, et la jonction du Vatican au Belv&eacute;d&egrave;re, cause premi&egrave;re de la
+nouvelle biblioth&egrave;que &eacute;rig&eacute;e par Sixte-Quint, du nouveau mus&eacute;e, et des
+autres magniques galeries, salles et d&eacute;pendances qui existent
+aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
+dans une &eacute;tendue d'environ deux milles et &agrave; la profondeur de plus de
+cinquante palmes romaines<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
+ensuite au Belv&eacute;d&egrave;re et &agrave; la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
+grande quantit&eacute; d'&eacute;glises, de monast&egrave;res et d'autres &eacute;difices publics,
+parmi lesquels nous citerons seulement les &eacute;glises de
+Saint-Pierre-aux-Liens, o&ugrave; il voulut placer son tombeau, monument du
+g&eacute;nie de Michel-Ange; des Saints-Ap&ocirc;tres, de Sainte-Agn&egrave;s hors les murs
+et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, r&eacute;par&eacute;e en
+1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
+reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'&eacute;tait
+que cardinal<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p>Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s par
+Jules II dans l'espace de moins de dix ann&eacute;es; aussi Thomas Inghirami,
+en pronon&ccedil;ant son oraison fun&egrave;bre devant le sacr&eacute; coll&egrave;ge, <span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>put-il dire
+avec l'assentiment de l'auguste assembl&eacute;e: &laquo;Cette ville, de fangeuse,
+sale et humble qu'elle &eacute;tait, il l'a rendue brillante, magnifique,
+superbe et digne enti&egrave;rement du nom romain; de telle sorte que si l'on
+pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les &eacute;difices &eacute;lev&eacute;s depuis
+quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
+(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait l&agrave; seulement qu'on
+trouverait la v&eacute;ritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
+mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de mis&eacute;rables &eacute;choppes.&raquo;</p>
+
+<p>C'est gr&acirc;ce &agrave; la protection de Jules II, que Rapha&euml;l, pr&eacute;sent&eacute; au
+pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor &agrave; son g&eacute;nie, en
+commen&ccedil;ant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, &eacute;poque o&ugrave; il
+vint se fixer &agrave; Rome, jusqu'au mois de f&eacute;vrier 1513, date de la mort du
+pontife, le Sanzio travailla presque continuellement &agrave; ces fresques avec
+une ardeur sans &eacute;gale, et avec un progr&egrave;s marqu&eacute; dans chaque oeuvre.
+Pendant ces cinq ann&eacute;es, il ex&eacute;cuta la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>,
+l'<i>&Eacute;cole d'Ath&egrave;nes</i>, la <i>Jurisprudence</i>, le <i>Parnasse</i>, l'<i>H&eacute;liodore</i> et
+la <i>Messe de Bols&egrave;ne</i>; compositions qui suffiraient &agrave; elles seules pour
+remplir la carri&egrave;re de plusieurs peintres de nos jours.</p>
+
+<p>Michel-Ange ne fut pas moins occup&eacute; par Jules II: il travailla d'abord &agrave;
+son tombeau, dont l'admirable statue de Mo&iuml;se ne devait former que la
+moindre partie. Plus tard, il peignit la vo&ucirc;te de la chapelle<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> Sixtine,
+qui fut d&eacute;couverte et livr&eacute;e aux regards du public le 1<sup>er</sup> novembre
+1512<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Il est donc vrai de dire que L&eacute;on X n'eut qu'&agrave; continuer, aux
+deux grands ma&icirc;tres de l'art, la protection que leur accordait son
+illustre pr&eacute;d&eacute;cesseur.</p>
+
+<p>Jules II fut le v&eacute;ritable fondateur du mus&eacute;e du Vatican; car c'est &agrave; lui
+qu'on doit la r&eacute;union des premi&egrave;res statues antiques qui furent
+d&eacute;couvertes et plac&eacute;es, sous son pontificat, dans la cour du Belv&eacute;d&egrave;re.
+Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
+en r&eacute;compensant g&eacute;n&eacute;reusement ceux qui les avaient d&eacute;couvertes. Le
+groupe du Laocoon en est un c&eacute;l&egrave;bre exemple.</p>
+
+<p>Le savant Fea<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> rapporte un passage d'une lettre &eacute;crite par Francesco
+di San-Gallo, fils de Giuliano, le c&eacute;l&egrave;bre architecte, de laquelle il
+r&eacute;sulte que Giuliano et Michel-Ange se trouv&egrave;rent pr&eacute;sents &agrave; la fouille
+faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment o&ugrave; fut
+retrouv&eacute; par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoy&eacute; par ordre
+de Jules II pour reconna&icirc;tre cette d&eacute;couverte. Voici le passage de cette
+lettre:</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais, &eacute;crit Francesco, encore fort jeune, la premi&egrave;re fois que je
+vins &agrave; Rome, lorsqu'il fut rapport&eacute; au pape que, dans une vigne pr&egrave;s
+Sainte-Marie-Majeure, on avait trouv&eacute; certaines statues fort <span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>belles. Le
+pape dit &agrave; un palefrenier: &laquo;Va dire &agrave; Giuliano da San Gallo que
+sur-le-champ il aille les voir.&raquo; Et il partit sur-le-champ. Et comme
+Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment &agrave; la maison, parce que
+mon p&egrave;re l'avait fait venir et lui avait donn&eacute; &agrave; faire le tombeau du
+pape, il voulut qu'il v&icirc;nt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
+de mon p&egrave;re, et nous part&icirc;mes. Descendus l&agrave; o&ugrave; &eacute;taient les statues, mon
+p&egrave;re dit aussit&ocirc;t: &laquo;C'est le Laocoon dont Pline fait mention.&raquo; Il fit
+agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, apr&egrave;s l'avoir
+examin&eacute;, nous retourn&acirc;mes d&icirc;ner.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le Laocoon, ajoute Fea, fut d&eacute;couvert dans la vigne de Felice de
+Fredis, qui s'&eacute;tendait au-dessus des Thermes de Titus: <i>Dum arcum diu
+obstructum recluderet</i>. Aujourd'hui, l'int&eacute;rieur des Thermes ayant &eacute;t&eacute;
+d&eacute;blay&eacute;, on peut voir m&ecirc;me la niche dans laquelle &eacute;tait le groupe. Il en
+fut enlev&eacute; dans le mois de janvier 1506, 3<sup>e</sup> du pontificat de Jules
+II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
+fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belv&eacute;d&egrave;re, o&ugrave;
+il fit faire expr&egrave;s comme une chapelle pour l'exposer<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Pline affirme<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> que le groupe du Laocoon a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; dans un seul
+bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>&laquo;<i>Ex uno lapide eum et lib&egrave;res draconumque mirabiles nexus de consilii
+sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
+Rhodii</i>.&raquo; Il para&icirc;t que cette opinion n'est pas tout &agrave; fait exacte;
+voici ce que dit &agrave; ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre pr&eacute;c&eacute;demment
+cit&eacute;e: &laquo;Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit &ecirc;tre d'un
+seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>,
+qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
+morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
+ensemble &agrave; une place si cach&eacute;e, et si bien ajust&eacute;s et soud&eacute;s, qu'ils ne
+peuvent &ecirc;tre aper&ccedil;us que par des personnes tr&egrave;s-habiles dans l'art de la
+sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
+tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
+car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
+trois statues de grandeur naturelle, taill&eacute;es dans un seul bloc de
+marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorit&eacute; de Pline est
+grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
+pas faire fi du vieux dicton: <i>&laquo;Felices fore artes, si de iis soli
+artifices indicarent</i>: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
+en d&eacute;cider.&raquo; D'o&ugrave; je conclus que je ne sais que dire, ni &agrave; quelle
+opinion me ranger. Quoi <span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>qu'il en soit, les statues sont admirables et
+dignes des plus grands &eacute;loges. Vous pourrez vous en convaincre par la
+seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
+cette ville, lequel, &agrave; on avis, a d&eacute;crit le Laocoon et ses fils non
+moins &eacute;l&eacute;gamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taill&eacute; avec
+leur ciseau.&raquo;</p>
+
+<p>Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
+statuaire antique, et, suivant Fea<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>, on-seulement il le paya
+g&eacute;n&eacute;reusement, mais il donna en outre &agrave; Felice de Fredis, le
+propri&eacute;taire de la vigne dans laquelle ce groupe avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;, un
+emploi lucratif &agrave; la cour pontificale.</p>
+
+<p>Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
+II enrichit le Belv&eacute;d&egrave;re: il y fit placer &eacute;galement l'Apollon, le Torse,
+l'Hercule, l'Ariane abandonn&eacute;e par Th&eacute;s&eacute;e, c&eacute;l&eacute;br&eacute;e sous le nom de
+Cl&eacute;op&acirc;tre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
+L&eacute;on X<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
+d'Alexandre S&eacute;v&egrave;re, en V&eacute;nus, toutes statues des plus admirables et des
+plus pr&eacute;cieuses, et dont l'acquisition d&eacute;note chez le pontife un go&ucirc;t
+d&eacute;cid&eacute; pour les belles choses<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p>
+
+<p>Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, &laquo;&eacute;tait
+dou&eacute; d'un esprit &eacute;lev&eacute; et vaste dans lequel<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> &laquo;il n'y avait point
+place pour les petites choses,&raquo;</p></div>
+
+<p>c'est la construction de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Nicolas V avait song&eacute; &agrave; r&eacute;parer la basilique du prince des ap&ocirc;tres, et,
+dans ce but, il avait fait &eacute;tudier un plan de cette restauration par
+l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'emp&ecirc;cha de donner suite
+&agrave; ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
+de le reprendre. A l'av&egrave;nement de Jules II, l'ancienne basilique
+mena&ccedil;ait ruine, et la n&eacute;cessit&eacute; de sa reconstruction ne pouvait &ecirc;tre
+mise en doute. Cependant, les cardinaux se montr&egrave;rent oppos&eacute;s &agrave; la
+d&eacute;molition de la vieille &eacute;glise; non qu'ils ne d&eacute;sirassent voir s'&eacute;lever
+une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
+magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans g&eacute;mir, se r&eacute;signer &agrave;
+voir d&eacute;truire de fond en comble l'ancienne &eacute;glise v&eacute;n&eacute;r&eacute;e dans toutes
+les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
+saints et de martyrs, et c&eacute;l&egrave;bre par tant d'&eacute;v&eacute;nements remarquables qui
+s'&eacute;taient accomplis dans son enceinte.</p>
+
+<p>Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife &agrave; attacher son nom &agrave;
+un monument digne de la puissance de l'&Eacute;glise et de sa propre grandeur.
+Le pape avait consult&eacute; Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
+avait grande confiance<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. De son c&ocirc;t&eacute;, Bramante avait r&eacute;solu de
+repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
+<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>ressembl&acirc;t &agrave; ce qui &eacute;tait alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
+p&eacute;rilleuse, qui fit un jour &agrave; venir l'admiration de la post&eacute;rit&eacute;, en
+excitant un &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute; de terreur<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Pour vaincre les derniers
+scrupules du pontife et le d&eacute;terminer &agrave; approuver son projet, Bramante
+fit ex&eacute;cuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frapp&eacute;
+de la beaut&eacute; du plan, ordonna sur-le-champ de d&eacute;molir la moiti&eacute; de
+l'ancienne &eacute;glise, afin qu'on p&ucirc;t jeter les fondements du nouvel
+&eacute;difice<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re pierre de la basilique actuelle fut pos&eacute;e par le pontife, le
+samedi 18 avril 1506, apr&egrave;s une messe solennelle, en pr&eacute;sence des
+cardinaux et d'un grand nombre de pr&eacute;lats.&mdash;&laquo;Apr&egrave;s des pri&egrave;res et des
+c&eacute;r&eacute;monies, Jules b&eacute;nit la premi&egrave;re pierre, fit dessus le signe de la
+croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme esp&eacute;rance que
+Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
+une forme plus vaste cette antique basilique, qui &eacute;tait sur le point de
+p&eacute;rir de v&eacute;tust&eacute;, lui donnerait, par le m&eacute;rite des saints ap&ocirc;tres et par
+ses pri&egrave;res, les moyens de mener &agrave; bonne fin ce qu'il avait
+commenc&eacute;<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
+grand &eacute;clat &agrave; cette c&eacute;r&eacute;monie. Vivant dans la meilleure intelligence
+avec le roi <span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
+exp&eacute;ditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
+ordonna par sa bulle <i>Hoc die</i>, du 18 avril 1506, dont nous venons de
+traduire le pr&eacute;ambule, qu'il serait fait part &agrave; Henri de la pose de la
+premi&egrave;re pierre de la basilique du prince des ap&ocirc;tres. &mdash;Ainsi, ce grand
+pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commenc&eacute;e, et
+persuad&eacute; que le monument &eacute;lev&eacute; par Bramante exciterait l'admiration de
+la post&eacute;rit&eacute;, n'h&eacute;sitait pas &agrave; signaler au monde entier la main mise &agrave;
+cette colossale entreprise comme un des &eacute;v&eacute;nements les plus remarquables
+de son pontificat. Cette pr&eacute;vision du protecteur de Bramante, de
+Michel-Ange et de Rapha&euml;l n'a point &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;ue. La basilique de
+Saint-Pierre, malgr&eacute; les modifications introduites plus tard dans le
+plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
+domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville &eacute;ternelle,
+et tant qu'elle existera, cette &eacute;glise sera reconnue pour le plus
+merveilleux &eacute;difice des temps modernes.</p>
+
+<p>Les grands travaux entrepris par Jules II, le go&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; du pontife
+pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
+sciences, avaient attir&eacute; &agrave; Rome un grand nombre de savants, de
+litt&eacute;rateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
+patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
+Jean de M&eacute;dicis se faisait remarquer, Lien avant son av&egrave;nement au
+pontificat. Ils avaient form&eacute; des r&eacute;unions, mod&egrave;les <span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>des acad&eacute;mies qui
+se form&egrave;rent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
+sujets. La maison de L&eacute;on X, lorsqu'il n'&eacute;tait encore que cardinal,
+situ&eacute;e dans le <i>forum Agonale</i>, aujourd'hui place Navone, &eacute;tait
+fr&eacute;quent&eacute;e par ces litt&eacute;rateurs, parmi lesquels on comptait Ange
+Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, B&eacute;roalde le jeune, Fedor
+Inghirami, le po&euml;te Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, J&eacute;r&ocirc;me Vida,
+Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, J&eacute;r&ocirc;me Niger
+et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait &agrave; Rome, ne
+manquait pas d'assister &agrave; ces r&eacute;unions, dans lesquelles, suivant les
+expressions d'un des assistants<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, &laquo;il se faisait remarquer
+non-seulement par la noblesse et la dignit&eacute; de ses mani&egrave;res, mais
+surtout par l'&eacute;l&eacute;vation de son esprit, les qualit&eacute;s de son coeur, et par
+des connaissances dignes d'un homme sup&eacute;rieur qui avait &eacute;tudi&eacute; toutes
+les parties des sciences.&raquo;</p>
+
+<p>La vie litt&eacute;raire, &agrave; cette &eacute;poque, s'effor&ccedil;ait de ramener les moeurs &agrave;
+l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de m&ecirc;me
+qu'on trouve dans les pi&egrave;ces de vers adress&eacute;es par B&eacute;roalde et Sadolet
+aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
+dans Horace, Tibulle et Properce, de m&ecirc;me aussi l'on rencontre, dans les
+habitudes de la vie, des usages et des vices emprunt&eacute;s aux Romains
+contemporains de ces po&egrave;tes. Paul Jove <span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>nous en fournit la preuve dans
+une anecdote qui m&eacute;rite d'&ecirc;tre rapport&eacute;e.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que lorsque les p&ecirc;cheurs prenaient dans e Tibre un <i>hombre</i>,
+ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils &eacute;taient dans
+l'usage d'en offrir la t&ecirc;te, comme un tribut, aux trois conservateurs de
+la ville. &laquo;Il y avait alors &agrave; Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
+c&eacute;l&egrave;bre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
+compl&egrave;tement m&eacute;pris&eacute; &agrave; cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
+faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
+constamment apost&eacute; au march&eacute; aux poissons, et d&egrave;s qu'il apprenait que la
+t&ecirc;te d'un hombre monstrueux venait d'&ecirc;tre port&eacute;e aux triumvirs, il
+s'acheminait aussit&ocirc;t vers le Capitole. L&agrave;, feignant d'&ecirc;tre retenu par
+une affaire importante, il s'effor&ccedil;ait adroitement, par d'habiles
+flatteries, de se faire inviter &agrave; d&icirc;ner. Une fois, comme il accourait au
+Capitole, il arriva que les conservateurs d&eacute;cid&egrave;rent que la t&ecirc;te de
+l'hombre serait envoy&eacute;e en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
+apercevant &agrave; l'entr&eacute;e du palais des conservateurs cette noble t&ecirc;te
+plac&eacute;e sur un grand plat orn&eacute; de guirlandes, comprit qu'il avait manqu&eacute;
+sa proie. Mais, sans se d&eacute;courager, il se mit &agrave; la suivre &agrave; une certaine
+distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
+vue les porteurs. Apprenant peu apr&egrave;s qu'on avait port&eacute; ce mets
+succulent au palais du cardinal Riario (&agrave; la grande chancellerie):
+&laquo;C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons re&ccedil;us &agrave; bras
+ouverts;&raquo; car <span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>il &eacute;tait depuis longtemps un des habitu&eacute;s de la table du
+cardinal, table qui l'emportait, par sa d&eacute;licatesse, sur toutes les
+autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui &eacute;tait de sa nature
+grand et g&eacute;n&eacute;reux, &agrave; la vue du pr&eacute;sent que lui envoyaient les
+conservateurs, s'&eacute;crie: &laquo;Cette t&ecirc;te triumvirale, la plus grande qui ait
+&eacute;t&eacute; trouv&eacute;e dans le Tibre, doit &ecirc;tre r&eacute;serv&eacute;e pour le plus grand des
+cardinaux.&raquo; Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Fr&eacute;d&eacute;ric San
+Severino, c&eacute;l&egrave;bre par sa prodigalit&eacute;. Tamisius se remet aussit&ocirc;t en
+route, maudissant la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; inopportune du cardinal Riario: il
+remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
+Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, donne ordre
+de porter la t&ecirc;te de l'hombre, orn&eacute;e de fleurs et d'herbes fra&icirc;ches et
+plac&eacute;e sur un plat dor&eacute;, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
+grosses sommes et des int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;normes. Tamisius, d&eacute;&ccedil;u pour la troisi&egrave;me
+fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
+rues de Rome, accabl&eacute; de chaleur, et h&acirc;tant le pas de sa monture, car le
+soleil &eacute;tait dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
+situ&eacute;s dans le Trastev&egrave;re, que Chigi faisait alors d&eacute;corer avec la plus
+grande magnificence. Arriv&eacute; l&agrave;, tout haletant et mouill&eacute; de sueur, &agrave;
+cause de son embonpoint, il est pour la quatri&egrave;me fois tromp&eacute; par la
+fortune: il trouve Chigi occup&eacute; &agrave; parer de fleurs la t&ecirc;te de l'hombre,
+et donnant l'ordre de la porter de suite &agrave; une courtisane dont il &eacute;tait
+&eacute;pris, et &agrave; laquelle sa <span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>beaut&eacute;, ses charmes rehauss&eacute;s de la
+connaissance de l'antiquit&eacute; avaient fait donner le surnom d'<i>Imperia</i>.
+Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
+gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
+s'achemine vers la demeure d'<i>Imperia</i>, bravant un soleil ardent qui
+br&ucirc;lait la rue conduisant au pont Sixte. En r&eacute;sum&eacute;, telles furent la
+persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
+qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; ainsi ballott&eacute; par toute la ville, ce savant en robe,
+ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
+&eacute;tonn&eacute;e de l'arriv&eacute;e d'un h&ocirc;te si peu attendu<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette courtisane Imperia &eacute;tait alors la femme &agrave; la mode, <i>la lionne</i>,
+<i>la dame aux cam&eacute;lias</i> de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
+savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
+dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
+B&eacute;roalde le jeune, elle s'effor&ccedil;ait de vivre comme avaient pu faire
+quinze cents ans plus t&ocirc;t Lesbie, Glyc&egrave;re ou Lydie. Elle cultivait la
+po&eacute;sie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'&eacute;tait
+<i>pour l'amour du grec</i> qu'elle recevait les compliments et les caresses
+de ses adorateurs.</p>
+
+<p>C'est probablement &agrave; cette courtisane que le Castiglione adressa ces
+distiques, &agrave; l'imitation d'Horace et de Properce:</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?<br /></span>
+<span class="i2">Improbus et ver&egrave; rusticus ille fuit.<br /></span>
+<span class="i0">Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam<br /></span>
+<span class="i2">Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.<br /></span>
+<span class="i0">Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?<br /></span>
+<span class="i2">Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.<br /></span>
+<span class="i0">Atque utinam non ulteriora etiam malus ille<br /></span>
+<span class="i2">Sumserit. Heu duras in amore vices<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le savant Nicolas Campano, surnomm&eacute; Strasimo, donnait &agrave; Imperia des
+le&ccedil;ons de versification: mais ces &eacute;tudes ne l'emp&ecirc;chaient pas de
+rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffin&eacute;, et
+d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses <i>Nouvelles</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, parle
+de la mani&egrave;re somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
+faisaient visite. Tels &eacute;taient l'&eacute;clat et la magnificence de ses
+appartements, que l'ambassadeur d'Espagne &eacute;tant chez elle, cracha au
+visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
+celle-l&agrave;. Imperia mourut &agrave; vingt-six ans, dans tout l'&eacute;clat de sa vogue
+et de sa beaut&eacute;. Elle fut inhum&eacute;e dans l'&eacute;glise de Saint-Gr&eacute;goire, et
+l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
+homines formea specimen dedit. Vixit annos <span class="smcap">XXVI</span>, dies
+<span class="smcap">XII</span>; obiit 1511, die 15<sup>a</sup> augusti<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p></div>
+
+<p>Ainsi, dans ce si&egrave;cle, la beaut&eacute;, la forme, &eacute;tait publiquement honor&eacute;e
+presque &agrave; l'&eacute;gal de la vertu, et &agrave; l'exemple des Ath&eacute;niens du temps de
+P&eacute;ricl&egrave;s, <span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>les Italiens du seizi&egrave;me si&egrave;cle assuraient &agrave; la beaut&eacute;, m&ecirc;me
+couverte de vices, les honneurs de l'immortalit&eacute;! En pr&eacute;sence de ces
+faits, attest&eacute;s de la mani&egrave;re la plus authentique, on doit moins
+s'&eacute;tonner de la licence de moeurs qui r&eacute;gnait alors dans tous les rangs
+de la soci&eacute;t&eacute;, et principalement dans les plus hautes classes<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p>
+
+<p>Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'e&ucirc;t fait
+servir son immense fortune qu'&agrave; satisfaire les caprices de cette
+courtisane, sa m&eacute;moire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
+tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
+mieux m&eacute;rit&eacute;: mais son amour pour les arts, les g&eacute;n&eacute;reux encouragements
+qu'il leur accorda, l'amiti&eacute; qui l'attacha aux plus grands ma&icirc;tres de
+son temps ont fait surnager son nom sur l'oc&eacute;an des &acirc;ges, et l'ont
+entour&eacute; d'une brillante aur&eacute;ole. Li&eacute; intimement avec le Castiglione
+qu'il avait connu &agrave; la cour d'Urbin, il ne l'&eacute;tait pas moins avec
+Rapha&euml;l; &agrave; ce double titre, sa biographie m&eacute;rite d'&ecirc;tre rapport&eacute;e avec
+d&eacute;veloppement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
+des recherches les plus r&eacute;centes, publi&eacute;es &agrave; Rome, et particuli&egrave;rement
+de celles du docte Fea, qui, comme biblioth&eacute;caire de l'illustre maison
+Chigi, eut pendant <span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>tr&egrave;s-longtemps &agrave; sa disposition les titres et les
+documents particuliers &agrave; cette famille, et toutes les richesses
+manuscrites et imprim&eacute;es de cette vaste collection rassembl&eacute;e depuis
+plusieurs si&egrave;cles.</p>
+
+<p>Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le go&ucirc;t des arts et
+l'amiti&eacute; des grands artistes, non moins que le d&eacute;sir d'assurer sa
+fortune, paraissent avoir d&eacute;termin&eacute; &agrave; venir se fixer &agrave; Rome.</p>
+
+<p>N&eacute; &agrave; Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonn&eacute;e au
+commerce et chez laquelle, &agrave; l'exemple des M&eacute;dicis, et sans doute par un
+heureux privil&egrave;ge de cette contr&eacute;e, le d&eacute;sir du lucre n'excluait pas
+l'amour du beau. Les vastes sp&eacute;culations de son commerce, qui comprenait
+la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
+maritime, l'amen&egrave;rent souvent &agrave; Rome sous les pontificats de Sixte IV et
+d'Alexandre VI. On dit m&ecirc;me que, sous ce dernier pape, il convertit en
+monnaie sa propre argenterie, pour fournir &agrave; C&eacute;sar Borgia les moyens
+d'assurer la conqu&ecirc;te de la Romagne, que ce prince d&eacute;sirait vivement
+acqu&eacute;rir. Quelque temps apr&egrave;s, lorsque Charles VIII se mit en campagne
+avec une puissante arm&eacute;e pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
+avan&ccedil;a une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
+pontificat de Jules II qu'il fixa d&eacute;finitivement sa r&eacute;sidence &agrave; Rome. Ce
+pontife l'honora d'une protection toute sp&eacute;ciale; il le nomma tr&eacute;sorier
+g&eacute;n&eacute;ral de ses finances, lui conc&eacute;da le bail des principaux produits de
+ses &Eacute;tats et particuli&egrave;rement<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> des mines d'alun de la Tolfa, et dans
+toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
+vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra m&ecirc;me souvent d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;,
+car il alla jusqu'&agrave; pr&ecirc;ter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
+ducats d'or, sans int&eacute;r&ecirc;t, ainsi que le raconte le Buonafede, cit&eacute; par
+Fea<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, c'est-&agrave;-dire plus de quatre millions de francs, qui en
+repr&eacute;senteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait appr&eacute;cier
+les hommes, voulut prouver d'une mani&egrave;re &eacute;clatante le prix qu'il
+attachait aux services rendus au saint-si&egrave;ge par la famille Chigi. Par
+un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son fr&egrave;re Sigismond
+Chigi dans sa propre famille della Rov&egrave;re, dont il les autorisa &agrave;
+prendre le nom et les armes<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de L&eacute;on X. A
+son &eacute;lection, ce pontife avait donn&eacute; &agrave; son neveu Laurent de M&eacute;dicis le
+bail des mines d'alun que Chigi tenait de son pr&eacute;d&eacute;cesseur: mais, &agrave; la
+suite d'une longue n&eacute;gociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
+beaucoup de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, L&eacute;on X lui renouvela la concession des mines et
+le monopole de la vente de cette denr&eacute;e. A partir de cette &eacute;poque, il
+est souvent fait mention, de la mani&egrave;re la plus honorable, d'Agostino
+Chigi dans la correspondance des<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> M&eacute;dicis, et il y est consid&eacute;r&eacute; comme
+un associ&eacute; et comme un ami.</p>
+
+<p>Sa fortune &eacute;tait immense: il passait pour le marchand le plus riche
+qu'il y eut alors en Italie<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
+une histoire manuscrite de Sienne, cit&eacute;e par Fea<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, dit qu'il
+poss&eacute;dait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
+&eacute;norme pour cette &eacute;poque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
+fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la post&eacute;rit&eacute;,
+Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
+m&eacute;moire, si, au lieu d'avoir appliqu&eacute; une partie de ses revenus &agrave;
+encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
+de faire valoir leur g&eacute;nie, il e&ucirc;t augment&eacute; ses richesses en accumulant
+ses &eacute;conomies, ou dissip&eacute; ses revenus en d&eacute;penses d'un vain luxe? Son
+nom, depuis longtemps oubli&eacute;, serait pour jamais enseveli dans la nuit
+des temps: tandis que, gr&acirc;ce &agrave; la protection &eacute;clair&eacute;e qu'il sut accorder
+&agrave; l'art, sa m&eacute;moire, associ&eacute;e aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
+de Sebastiano del Piombo et de Rapha&euml;l, se perp&eacute;tuera d'&acirc;ge en &acirc;ge, et
+vivra autant que la gloire de ces grands ma&icirc;tres. Remarquable exemple de
+la sup&eacute;riorit&eacute; de l'art sur la richesse<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>!</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Rapha&euml;l avant
+l'arriv&eacute;e de ce dernier &agrave; Rome, dans le cours de l'ann&eacute;e 1508. On peut
+bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
+travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
+sacristie de la cath&eacute;drale de Sienne. Mais ce n'est l&agrave; qu'une
+supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirm&eacute;e.
+Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
+ses mani&egrave;res affables, l'affection de toutes les personnes qui
+l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimit&eacute;
+de Jules II, le protecteur &eacute;clair&eacute; du jeune Sanzio, il n'ait pas tard&eacute; &agrave;
+reconna&icirc;tre la sup&eacute;riorit&eacute; de son g&eacute;nie et &agrave; se lier avec l'artiste
+d'une &eacute;troite amiti&eacute;. C'est sans doute pendant que Rapha&euml;l ex&eacute;cutait les
+fresques de la salle de la <i>Signature</i>, que s'&eacute;tablirent entre eux ces
+relations, bas&eacute;es d'un c&ocirc;t&eacute; sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
+de l'autre sur le <span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>go&ucirc;t &eacute;clair&eacute; de l'homme riche, relations qui ne
+devaient finir qu'&agrave; leur mort. Le premier t&eacute;moignage historique de cette
+intimit&eacute; est rapport&eacute; par le savant Fea<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il para&icirc;t qu'au milieu de
+ses grands travaux, Rapha&euml;l ne d&eacute;daigna pas, &agrave; la demande de l'opulent
+banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
+aujourd'hui, <i>de plateaux</i> destin&eacute;s &agrave; porter des rafra&icirc;chissements,
+selon l'usage de cette &eacute;poque. Le Sanzio en avait ainsi command&eacute; &agrave;
+l'orf&egrave;vre Cesarino di Francesco, de P&eacute;rouse, et il fut charg&eacute; par Chigi
+de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:</p>
+
+<p>&laquo;Du 10 novembre 1510, ma&icirc;tre Cesarino di Francesco, de P&eacute;rouse, orf&egrave;vre
+dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconna&icirc;t avoir re&ccedil;u
+du seigneur Agostino Chisio<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, marchand siennois, par les mains du
+seigneur Angelo Griducci,<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
+composition et fa&ccedil;on de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
+quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
+conform&eacute;ment au dessin qui devra lui en &ecirc;tre donn&eacute; par ma&icirc;tre Rapha&euml;l
+Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
+d&eacute;lai de six mois &agrave; partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
+Angelo a promis de solder ce qui restera d&ucirc;, d'apr&egrave;s l'estimation des
+experts en cette mati&egrave;re, sans aucune opposition, et au nom dudit
+seigneur il s'oblige principalement et solidairement. &mdash;Fait &agrave; Rome, &agrave;
+la banque des Chigi, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
+puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orf&egrave;vre Cesarino, mais d&eacute;clarait
+s'en rapporter &agrave; l'estimation qui serait faite de son travail par des
+experts.</p>
+
+<p>Lorsque le n&eacute;gociant siennois vint se fixer &agrave; Rome, il &eacute;tablit sa
+r&eacute;sidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
+dans un palais situ&eacute; rue de'Banchi, &agrave; main gauche en allant au pont
+Saint-Ange, et &agrave; l'endroit o&ugrave; l'on traverse dans la rue. Julia<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.
+Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
+campagne, une <i>villa</i>, <i>viridarium</i>, <i>suburbanum</i>, qui, sans l'&eacute;loigner
+trop des affaires, lui permettrait n&eacute;anmoins d'avoir de l'espace et de
+jouir d'une vue agr&eacute;able. Il fit choix, <span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>&agrave; cet effet, d'un vaste jardin
+situ&eacute; dans le Trastev&egrave;re, et il ne n&eacute;gligea rien pour faire de ce lieu
+un d&eacute;licieux s&eacute;jour.</p>
+
+<p>La villa Chigi, appel&eacute;e la <i>Farnesina</i>, du nom des Farn&egrave;se, qui en sont
+devenus possesseurs vers la fin du seizi&egrave;me si&egrave;cle, est dans un des plus
+beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
+monuments de la ville, et s'&eacute;tend en pente douce, avec ses jardins
+d'orangers toujours verts et charg&eacute;s de pommes d'or, jusque sur la rive
+droite du Tibre. Du c&ocirc;t&eacute; du couchant, la vue embrasse le sommet du
+Janicule, couvert de d&eacute;licieux ombrages<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. Agostino Chigi connaissait
+d&eacute;j&agrave; depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
+il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
+villa, mais de la d&eacute;corer magnifiquement. L'architecte &eacute;leva un &eacute;l&eacute;gant
+palais, avec une loge ou portique, divis&eacute; en cinq arcades, avec
+pilastres qui soutiennent la vo&ucirc;te. Comme il excellait &eacute;galement dans la
+peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la vo&ucirc;te du portique l'histoire
+de M&eacute;duse changeant les hommes en pierres, et repr&eacute;senta Pers&eacute;e au
+moment o&ugrave; il vient de lui couper la t&ecirc;te. Dans les retomb&eacute;es de la
+vo&ucirc;te, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
+imit&eacute;e, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
+v&eacute;ritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant men&eacute; le Titien voir cette
+d&eacute;coration, le ma&icirc;tre v&eacute;nitien ne voulait pas croire que ce f&ucirc;t de la
+peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il change&acirc;t de place, et
+il en resta stup&eacute;fait. Agostino, voulant faire d&eacute;corer sa villa par les
+premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, c&eacute;l&egrave;bre
+par son admirable coloris. Il le mit de suite &agrave; l'oeuvre, et lui fit
+faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
+vo&ucirc;te: l&agrave;, Sebastiano peignit des sujets po&eacute;tiques &agrave; la mani&egrave;re
+v&eacute;nitienne, tr&egrave;s-diff&eacute;rente de celle adopt&eacute;e alors par les artistes de
+l'&eacute;cole romaine. Il para&icirc;t qu'Agostino voulait confier &agrave; Sebastiano
+toute la d&eacute;coration de l'int&eacute;rieur. Au moins c'est ce qu'on peut
+supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait d&eacute;j&agrave; ex&eacute;cut&eacute; au
+rez-de-chauss&eacute;e de la loge<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Peut-&ecirc;tre changea-t-il d'avis lorsqu'il
+eut admir&eacute; les premi&egrave;res fresques de Rapha&euml;l au Vatican. Quoi qu'il en
+soit, c'est dans les espaces rest&eacute;s libres de la loge que Rapha&euml;l a
+repr&eacute;sent&eacute; la fable de Psych&eacute;, le triomphe de Cupidon, le conseil des
+Dieux et les noces de l'Amour<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
+
+
+<p>La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'&eacute;gale
+longueur, et dispos&eacute;e, par l'architecte de mani&egrave;re &agrave; recevoir une s&eacute;rie
+de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
+fut ex&eacute;cut&eacute;e par Rapha&euml;l: c'est <span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>celle qui repr&eacute;sente le triomphe de
+Galat&eacute;e. Cette composition, dans le go&ucirc;t antique, rappelle, par les
+accessoires, les peintures et les mosa&iuml;ques &eacute;chapp&eacute;es &agrave; la destruction
+des barbares et du temps. La Galat&eacute;e est un mod&egrave;le inimitable de go&ucirc;t et
+de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
+ayant exprim&eacute; &agrave; son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
+Sanzio lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur comte, j'ai fait des dessins de diff&eacute;rentes mani&egrave;res sur les
+sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent &agrave; tous ceux qui les ont
+vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
+jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le v&ocirc;tre. Je vous
+les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
+en juge digne.&mdash;Notre Saint-P&egrave;re, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
+sur les &eacute;paules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'esp&egrave;re
+bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'esp&egrave;re d'autant plus, que le
+plan que j'en ai fait pla&icirc;t &agrave; Sa Saintet&eacute;, et a re&ccedil;u les &eacute;loges de
+beaucoup d'hommes distingu&eacute;s. Mais je m'&eacute;l&egrave;ve &agrave; de plus hautes pens&eacute;es:
+je voudrais retrouver les belles formes des &eacute;difices antiques, et je ne
+sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
+lumi&egrave;re, mais pas encore autant qu'il le faudrait.&mdash;Quant &agrave; la Galat&eacute;e,
+je me tiendrais pour un grand ma&icirc;tre, s'il y avait dans cette oeuvre la
+moiti&eacute; de toutes les belles choses que votre seigneurie m'&eacute;crit. Mais,
+dans ses paroles, <span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>je reconnais l'amiti&eacute; qu'elle me porte, et je lui dis
+que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
+avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
+faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
+l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine id&eacute;e
+qui me vient &agrave; l'esprit: si cette id&eacute;e porte en soi un sentiment &eacute;lev&eacute;
+de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
+--- Je suis aux ordres de votre seigneurie<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amiti&eacute; qui unissait le Sanzio
+et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exer&ccedil;ait
+sur le g&eacute;nie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
+donnait des sujets, <i>invenzioni</i>, pour ses compositions, et que Rapha&euml;l
+les ex&eacute;cutait de plusieurs mani&egrave;res diff&eacute;rentes, sans &ecirc;tre certain de
+satisfaire le go&ucirc;t &eacute;clair&eacute; de l'illustre connaisseur. Nous admettons
+donc volontiers, avec M. Quatrem&egrave;re de Quincy<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, qu'il est possible
+que ce soit le Castiglione qui ait donn&eacute; &agrave; son ami le sujet de Psych&eacute;
+tir&eacute; de l'<i>Ane d'or</i> d'Apul&eacute;e. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
+judicieux Longhena<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, que Rapha&euml;l peut bien avoir &agrave; lui seul le
+m&eacute;rit&eacute; de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs ann&eacute;es auparavant,
+il avait aid&eacute; le<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> Pinturicchio &agrave; composer les grandes fresques de la
+cath&eacute;drale de Sienne; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, on peut supposer que Rapha&euml;l
+connaissait par lui-m&ecirc;me la fable invent&eacute;e par l'&eacute;crivain latin,
+lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
+lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
+Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
+critiquant ou en le d&eacute;fendant par les meilleures raisons; et cela avec
+tant d'agr&eacute;ment, que sa critique &eacute;tait exempte de toute esp&egrave;ce de fiel.
+&laquo;<i>Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
+accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galat&eacute;e fut commenc&eacute;e et
+termin&eacute;e bien avant la Psych&eacute;. Si l'on devait s'en rapporter au savant
+Fea et aux autorit&eacute;s qu'il cite, <i>toutes</i> les peintures de la Farn&eacute;sine
+command&eacute;es par Agostino Chigi &agrave; Rapha&euml;l auraient &eacute;t&eacute; <i>enti&egrave;rement</i>
+achev&eacute;es dans l'ann&eacute;e 1511. A l'appui de son opinion, Fea<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> invoque
+l'autorit&eacute; de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
+la Farn&eacute;sine, publi&eacute;s &agrave; Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
+second d&egrave;s 1511, c&eacute;l&egrave;brent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
+nous para&icirc;t peu probable que Rapha&euml;l ait termin&eacute; <i>toutes</i> les peintures
+de la Farn&eacute;sine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> Psych&eacute;, tout le
+monde sait que cette composition a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e beaucoup plus tard,
+qu'elle a &eacute;t&eacute; interrompue &agrave; plusieurs reprises<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, qu'elle n'&eacute;tait pas
+termin&eacute;e &agrave; la mort de Rapha&euml;l, et qu'elle ne fut pas m&ecirc;me achev&eacute;e par
+ses &eacute;l&egrave;ves<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>; elle ne pouvait donc pas &ecirc;tre d&eacute;crite ni m&ecirc;me indiqu&eacute;e
+dans des ouvrages qui auraient &eacute;t&eacute; publi&eacute;s en 1511 et 1512.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la Galat&eacute;e, la lettre de Rapha&euml;l au Castiglione porte &agrave; penser
+qu'elle aurait &eacute;t&eacute; termin&eacute;e peu de temps avant la nomination de
+l'Urbinate &agrave; l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-&agrave;-dire avant
+le 1<sup>er</sup> avril 1514, puisque Fea<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> rapporte les quittances du
+traitement de 300 ducats d'or par an allou&eacute; &agrave; Rapha&euml;l, &agrave; partir du
+1<sup>er</sup> avril 1514, en sa qualit&eacute; d'architecte de cette basilique. La
+Galat&eacute;e aurait donc &eacute;t&eacute; termin&eacute;e vers 1514, ainsi que l'admet M.
+Quatrem&egrave;re de Quincy<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>; et cette date nous para&icirc;t la plus probable.</p>
+
+<p>En adoptant cette &eacute;poque, il est impossible de ne pas &ecirc;tre frapp&eacute; de la
+prodigieuse vari&eacute;t&eacute; de g&eacute;nie du grand artiste, qui pouvait en m&ecirc;me temps
+ex&eacute;cuter au Vatican les sublimes fresques de l'<i>H&eacute;liodore</i>, de la <i>Messe
+de Bols&egrave;ne</i>, de l'<i>Attila</i>, et de l'<i>Emprisonnement de saint
+Pierre</i><a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>; et qui, descendant avec une facilit&eacute; merveilleuse de la
+hauteur de ces grandes et s&eacute;v&egrave;res compositions, savait, comme en se
+jouant, <span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galat&eacute;e si
+gracieuse et si po&eacute;tique, rappelant, avec son cort&egrave;ge de nymphes, de
+tritons et de n&eacute;r&eacute;ides, la voluptueuse V&eacute;nus n&eacute;e de l'&eacute;cume de la mer,
+la d&eacute;esse c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par Lucr&egrave;ce.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Hominum divumque voluptas Alma Venus.</p></div>
+
+<p>La m&egrave;re de Cupidon:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
+Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
+eterno al sommo Giove<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p></div>
+
+<p>Il est juste que la post&eacute;rit&eacute; se montre reconnaissante de la part que le
+Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
+l'ex&eacute;cution des peintures de la Farn&eacute;sine; le premier, en indiquant &agrave;
+son ami les sujets de la fable de Psych&eacute;; le second, en pr&eacute;f&eacute;rant, pour
+orner son palais, des compositions po&eacute;tiques et tout empreintes du g&eacute;nie
+de l'antiquit&eacute; grecque et romaine.</p>
+
+<p>On a souvent remarqu&eacute; que jusqu'&agrave; la fin du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, la
+peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-&agrave;-dire que les
+artistes traitaient constamment des sujets tir&eacute;s de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament, de la vie des saints et des l&eacute;gendes des martyrs.
+Rapha&euml;l, &agrave; l'exemple de son ma&icirc;tre P&eacute;rugin, employa ses premi&egrave;res ann&eacute;es
+&agrave; peindre des compositions pour des &eacute;glises et des couvents. Sa premi&egrave;re
+grande fresque <span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>au Vatican, <i>la Dispute du Saint-Sacrement</i>, se ressent
+encore des inspirations de son ma&icirc;tre, et par sa disposition sym&eacute;trique
+et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
+peintes comme autant de portraits pris s&eacute;par&eacute;ment, elle rappelle les
+tableaux de l'ancienne &eacute;cole florentine. Mais quel progr&egrave;s marque
+l'<i>&Eacute;cole d'Ath&egrave;nes</i>, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
+ait ex&eacute;cut&eacute;e au Vatican! Dans cette oeuvre, la pens&eacute;e comme l'ex&eacute;cution
+attestent qu'une id&eacute;e nouvelle est venue illuminer l'&acirc;me de l'artiste.
+Ce n'est plus dans les saintes &Eacute;critures, dans les n&eacute;crologes des saints
+et des martyrs qu'il a &eacute;t&eacute; chercher ses inspirations; mais, remontant &agrave;
+la plus brillante &eacute;poque de l'antiquit&eacute; pa&iuml;enne, il ne craint pas, dans
+le palais du vicaire de J.-C., de repr&eacute;senter les chefs de la sagesse
+antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette <i>&Eacute;cole
+d'Ath&egrave;nes</i>, o&ugrave; r&egrave;gne dans la disposition des lieux une perspective si
+bien entendue, o&ugrave; la gravit&eacute;, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des personnages se r&eacute;pand sur
+la composition tout enti&egrave;re et l'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave; la sublimit&eacute; des plus
+beaux pr&eacute;ceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
+jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-m&ecirc;me, trouv&eacute; ce magnifique sujet?
+N'est-il pas permis de supposer que l&agrave;, comme plus tard pour la Psych&eacute;,
+le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
+l'initiant aux beaut&eacute;s des plus sublimes maximes du ma&icirc;tre d'Alcibiade,
+de X&eacute;nophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'<i>&Eacute;cole d'Ath&egrave;nes</i> est
+la premi&egrave;re grande composition qui ait <span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>&eacute;t&eacute; puis&eacute;e &agrave; une autre source
+que l'art chr&eacute;tien du moyen &acirc;ge, et qui soit un reflet de la philosophie
+pa&iuml;enne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galat&eacute;e et de la
+Psych&eacute; sont des souvenirs et des repr&eacute;sentations de la th&eacute;ogonie
+d'Hom&egrave;re.</p>
+
+<p>Les fresques de la Farn&eacute;sine ne sont pas les seules que la post&eacute;rit&eacute;
+doive au go&ucirc;t d'Agostino Chigi et au g&eacute;n&eacute;reux emploi qu'il savait faire
+de ses richesses. On a vu qu'il avait &eacute;t&eacute; admis dans la famille D&eacute;lia
+Rov&egrave;re par Jules II; d&eacute;sirant, sans doute en consid&eacute;ration du pape Sixte
+IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, d&eacute;corer l'&eacute;glise de
+Sainte-Marie-de-la-paix, restaur&eacute;e par le premier de ces pontifes, et
+voulant choisir sa s&eacute;pulture dans l'&eacute;glise de Sainte-Marie-du-Peuple,
+reconstruite &eacute;galement par Sixte IV<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>, il confia au Sanzio
+l'ex&eacute;cution des travaux d'art &agrave; faire pour l'accomplissement de ses
+desseins.</p>
+
+<p>A l'&eacute;glise de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
+des Sibylles, peinte dans les vo&ucirc;tes de la premi&egrave;re chapelle &agrave; main
+droite en entrant. L&agrave;, dans un espace &eacute;troit, Rapha&euml;l a repr&eacute;sent&eacute;
+quatre sibylles et sept anges ail&eacute;s. La premi&egrave;re sibylle se fait
+facilement reconna&icirc;tre, &agrave; l'air grave que lui donne une extr&ecirc;me
+vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
+et de beaut&eacute;, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
+anges, entrem&ecirc;l&eacute;s aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
+sont r&eacute;ellement <span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
+leurs attitudes sont merveilleusement appropri&eacute;es &agrave; la place qu'occup&eacute;
+cette composition.</p>
+
+<p>Les anciens ont suppos&eacute; que les sibylles &eacute;taient inspir&eacute;es par les dieux
+infernaux:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Deo furibunda recepto,</p></div>
+
+<p>dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les po&euml;tes les repr&eacute;sentent
+comme des &ecirc;tres terribles et semant l'&eacute;pouvante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
+sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.</p></div>
+
+<p>On remarque au contraire que les sibylles de Rapha&euml;l sont calmes et
+pleines de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Missirini<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, auquel nous empruntons la
+description de cette fresque, explique cette diff&eacute;rence en disant que le
+caract&egrave;re attribu&eacute; par Rapha&euml;l &agrave; ses sibylles convenait &agrave; la nature de
+leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
+consolation, en lui annon&ccedil;ant la r&eacute;demption du genre humain. &mdash;Il est
+possible que cette consid&eacute;ration ait &eacute;t&eacute; la raison d&eacute;terminante de
+l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du go&ucirc;t des anciens, il
+aura pr&eacute;f&eacute;r&eacute; exprimer le calme et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de l'expression, plut&ocirc;t
+que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
+poss&eacute;d&eacute; de la <i>Transfiguration</i> est le seul exemple dans tous ses
+ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une <span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>beaut&eacute;
+singuli&egrave;re; on voit qu'ils sont v&eacute;ritablement inspir&eacute;s de l'esprit
+divin: enfin, toute cette fresque est ex&eacute;cut&eacute;e avec une merveilleuse
+perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
+c'est l'ordre et la sym&eacute;trie. &laquo;En effet, dit Missirini, c'est une chose
+surprenante que, dans un espace aussi restreint et m&ecirc;me irr&eacute;gulier, cet
+esprit ing&eacute;nieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
+colossale, tellement bien ordonn&eacute;es et s&eacute;par&eacute;es par des vides si bien
+m&eacute;nag&eacute;s, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
+tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.&raquo;&mdash;C'est ici le
+cas de r&eacute;p&eacute;ter avec l'abb&eacute; Lanzi que, pour la composition, Rapha&euml;l est
+le ma&icirc;tre de ceux qui savent; et, avec Rapha&euml;l Mengs, que, dans la
+composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<p>Ces &eacute;minentes qualit&eacute;s se rencontrent avec le m&ecirc;me degr&eacute; de perfection
+dans la fresque des <i>Proph&egrave;tes</i>, qui se trouve dans la m&ecirc;me &eacute;glise &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de celle <i>des Sibylles</i>. Cette composition, plac&eacute;e dans un espace
+tr&egrave;s-irr&eacute;gulier, et presque partag&eacute;e en deux parties, comprend deux
+groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
+sup&eacute;rieure. Les proph&egrave;tes choisis par Rapha&euml;l sont, d'un c&ocirc;t&eacute;, le roi
+David dans la force de l'&acirc;ge, <span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>et le jeune Samuel, avec un ange de
+grandeur presque naturelle qui para&icirc;t les inspirer de l'esprit divin; et
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;, Jonas dans l'&acirc;ge m&ucirc;r, et Habaccuc, sous les traits d'un
+vieillard, &eacute;galement avec un ange. Les proph&egrave;tes ont l'air calme et
+grave comme les sibylles; leurs t&ecirc;tes sont d'une beaut&eacute; d'expression
+merveilleuse et parfaitement appropri&eacute;e au sujet. On admire surtout le
+Samuel dont la jeunesse, la gr&acirc;ce et la candeur pr&eacute;sentent le plus
+heureux contraste avec les autres proph&egrave;tes. Les v&ecirc;tements dont il a plu
+au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
+par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les <i>Proph&egrave;tes</i> ne le
+c&egrave;dent en rien aux <i>Sibylles</i>, et doivent, comme elles, occuper le
+premier rang dans les compositions du grand ma&icirc;tre; Vasari ayant raison
+de dire que &laquo;cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
+apr&egrave;s sa mort, &eacute;tant la plus rare et la plus parfaite que Rapha&euml;l ait
+ex&eacute;cut&eacute;e de son vivant.&raquo;</p>
+
+<p>A l'occasion de cette fresque des <i>Proph&egrave;tes</i>, on raconte une anecdote
+qui, pour son originalit&eacute;, m&eacute;rite d'&ecirc;tre rapport&eacute;e. Le Bocchi, dans son
+livre intitul&eacute;: <i>Le bellezze della citt&agrave; di Firenze</i>, etc., <i>ampliute ed
+accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze</i>, 1677, p. 277, raconte que
+Rapha&euml;l, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u 500 &eacute;cus &agrave; compte sur cette peinture, aurait
+demand&eacute; au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borgh&egrave;se, le surplus de la
+somme qu'il croyait lui &ecirc;tre due. On aurait appel&eacute; Michel-Ange pour
+juger du m&eacute;rite <span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait r&eacute;pondu
+que chaque t&ecirc;te valait 100 &eacute;cus. Fea, qui reproduit cette anecdote<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>
+sans para&icirc;tre en contester l'authenticit&eacute;, ajoute que cette admiration
+naturelle et cette louange sinc&egrave;re du Buonarotti prouvent la sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'il attribuait &agrave; Rapha&euml;l sur lui-m&ecirc;me: car, dit-il, Michel-Ange
+n'aurait certainement pas fait tant d'&eacute;loges de cette peinture, il ne
+l'aurait pas examin&eacute;e avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
+seulement une imitation de sa propre mani&egrave;re, et si, en d&eacute;finitive, il
+avait pu se consid&eacute;rer, comme le v&eacute;ritable inspirateur de cette
+oeuvre<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. Sans vouloir rechercher ici jusqu'&agrave; quel point cette
+anecdote peut &ecirc;tre vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
+&eacute;t&eacute; appel&eacute; par ordre d'Agostino Ghigi pour appr&eacute;cier le m&eacute;rite et la
+valeur de la fresque des <i>Proph&egrave;tes</i>, nous ne saurions admettre que
+l'expression naturelle et r&eacute;fl&eacute;chie de l'admiration du Buonarotti d&ucirc;t
+constater qu'il reconnaissait la sup&eacute;riorit&eacute; de Rapha&euml;l sur lui-m&ecirc;me.
+Cette admiration t&eacute;moignait &agrave; coup s&ucirc;r de son impartialit&eacute;; et Rapha&euml;l,
+en acceptant un tel arbitre, s'honorait &eacute;galement lui-m&ecirc;me. Mais, malgr&eacute;
+tout ce qu'ont &eacute;crit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
+croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit gliss&eacute; dans
+les <span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>coeurs de ces deux hommes de g&eacute;nie; et nous n'avons jamais compris
+qu'on se soit efforc&eacute; de les &eacute;lever ou de les rabaisser tour &agrave; tour, au
+pr&eacute;judice de l'un ou de l'autre. Rapha&euml;l et Michel-Ange, ces deux grands
+ma&icirc;tres de l'art, ont des qualit&eacute;s tellement diff&eacute;rentes, qu'on ne
+saurait comparer leur g&eacute;nie<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Nous admirons le beau, le sublime m&ecirc;me
+dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la vari&eacute;t&eacute; de leurs
+oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'&eacute;tonnement et de plaisir. Nous
+ne chercherons donc pas si Rapha&euml;l, dans ses <i>Sibylles</i> et dans ses
+<i>Proph&egrave;tes</i>, a pu agrandir et am&eacute;liorer sa mani&egrave;re, d'apr&egrave;s le style de
+Michel-Ange, comme le pr&eacute;tend Vasari, en cela r&eacute;p&eacute;t&eacute; et combattu par
+bien d'autres. Nous aimons mieux reconna&icirc;tre l'immense sup&eacute;riorit&eacute; de
+l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre diff&eacute;rent, et dire avec
+le c&eacute;l&egrave;bre Mariette<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, bon juge en cette mati&egrave;re: &laquo;Michel-Ange et
+Rapha&euml;l partagent la gloire d'avoir &eacute;t&eacute; les deux plus grands
+dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
+est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicit&eacute; qui gagnent le
+coeur, l'autre est fier et montre un fond de science o&ugrave; Rapha&euml;l lui-m&ecirc;me
+n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre &eacute;taient n&eacute;s deux hommes
+sup&eacute;rieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait &eacute;t&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>une
+mauvaise vanit&eacute; &agrave; Rapha&euml;l, dont il n'&eacute;tait pas capable, que de n&eacute;gliger
+d'&eacute;tudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'apr&egrave;s un
+ouvrage<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a> qui, de l'aveu de tous, &eacute;tait sup&eacute;rieur &agrave; tout ce qui avait
+paru.&raquo;</p>
+
+<p>M. Quatrem&egrave;re de Quincy fait remonter l'ach&egrave;vement des fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix &agrave; l'ann&eacute;e 1511<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>: Missirini pense qu'elles
+durent &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque que l'H&eacute;liodore, c'est-&agrave;-dire en
+1512<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
+l'inscription plac&eacute;e derri&egrave;re la chapelle o&ugrave; sont les fresques, et qui
+constate qu'elle fut d&eacute;di&eacute;e &agrave; la Vierge en 1519, nous para&icirc;t d&eacute;cider,
+avec raison, que cette composition doit &ecirc;tre des derniers temps de
+Rapha&euml;l, alors que son g&eacute;nie avait atteint la plus grande
+&eacute;l&eacute;vation<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<p>Les travaux que Rapha&euml;l ex&eacute;cuta par ordre d'Agostino Chigi &agrave; l'&eacute;glise de
+Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
+Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
+Chigi avait voulu de son vivant se faire pr&eacute;parer un tombeau, et il
+avait choisi pour sa s&eacute;pulture une des chapelles de
+Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
+ait &eacute;t&eacute; construite sur le plan de Rapha&euml;l, comme on le croit
+g&eacute;n&eacute;ralement: il est &eacute;galement <span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>incertain s'il a donn&eacute; les dessins des
+peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosa&iuml;ques qui
+d&eacute;corent la vo&ucirc;te et le tableau de l'autel<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, bien que le go&ucirc;t si pur
+de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
+termin&eacute;e que longtemps apr&egrave;s sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
+le dessin de Rapha&euml;l que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son &eacute;l&egrave;ve,
+ex&eacute;cuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'&Eacute;lie, rest&eacute;e
+inachev&eacute;e, d&eacute;core cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
+auteur contemporain<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>, cette statue aurait &eacute;t&eacute; taill&eacute;es dans un
+morceau de corniche tomb&eacute; du temple de Castor et Pollux dans le Forum
+Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
+colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
+l'on vient &agrave; la comparer &agrave; celle de, la Vierge qui est dans l'une des
+chapelles du Panth&eacute;on, et qui ne fut ex&eacute;cut&eacute;e par le m&ecirc;me artiste
+qu'apr&egrave;s la mort de Rapha&euml;l, on voit combien les conseils du ma&icirc;tre ont
+fait d&eacute;faut &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
+regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
+ciseau de Rapha&euml;l. On peut supposer, d'apr&egrave;s une lettre du Castiglione,
+adress&eacute;e de Mantoue, le 8 mai 1523, &agrave; Andr&eacute;a Piperario, &agrave; Rome<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, que
+Rapha&euml;l avait essay&eacute; de se livrer &agrave; l'art que poss&eacute;dait si bien <span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>son
+rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander &agrave;
+Jules Romain &laquo;si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
+petit enfant de marbre de la main de Rapha&euml;l, et &agrave; quel prix il
+consentirait &agrave; le c&eacute;der<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>.&raquo; On ignore ce qu'est devenue cette petite
+statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
+lequel il est tomb&eacute;, nous pensons que la vie de Rapha&euml;l a &eacute;t&eacute; trop bien
+remplie pour laisser rien &agrave; d&eacute;sirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
+et soutenir &agrave; une &eacute;gale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
+et de l'architecture, dans lesquels il a laiss&eacute; d'&eacute;gales preuves de son
+g&eacute;nie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carri&egrave;re
+jusqu'aux derni&egrave;res limites de la vie humaine. Il mourut &agrave; l'&acirc;ge de
+quatre-vingt-quatorze ans, et surv&eacute;cut quarante-quatre ans &agrave;
+Rapha&euml;l<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degr&eacute; de la
+perfection, comme peintre, e&ucirc;t voulu, dans les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa
+trop courte existence, se livrer aux &eacute;tudes pratiques que demande <span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>la
+statuaire, il aurait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de n&eacute;gliger son pinceau, et la post&eacute;rit&eacute;
+aurait &eacute;t&eacute; priv&eacute;e de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut n&eacute;anmoins
+supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son &eacute;l&egrave;ve
+Lorenzetto, que Rapha&euml;l, avec cette merveilleuse aptitude de g&eacute;nie qui
+s'appliquait &agrave; tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
+oeuvres remarquables. Il existe encore &agrave; Rome plusieurs monuments
+d'architecture, &eacute;lev&eacute;s d'apr&egrave;s ses dessins; le banquier siennois lui
+avait confi&eacute; le soin de construire les c&eacute;l&egrave;bres &eacute;curies qui portaient
+son nom et qui &eacute;taient situ&eacute;es dans la Longara, non loin de la villa
+Chigi: malheureusement, ces &eacute;curies ont. &eacute;t&eacute; d&eacute;truites; mais les
+descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'&agrave; nous signalent la
+gr&acirc;ce et la beaut&eacute; de cet &eacute;difice.</p>
+
+<p>Agostino Chigi n'&eacute;tait pas seulement le protecteur, l'ami, le M&eacute;c&egrave;ne des
+artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le go&ucirc;t
+des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
+ville de Sienne<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, dit de lui: &laquo;<i>Litteris modic&egrave; conspersus fuit;
+multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio</i>; <i>vir
+sagax</i>, <i>et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
+pretii</i>.&raquo; &laquo;Il &eacute;tait m&eacute;diocrement vers&eacute; dans les lettres; il avait lu
+cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
+faisait remarquer par sa sagacit&eacute;, et &eacute;tait fort consid&eacute;r&eacute;, &agrave; cause de
+ses richesses, par les <span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>pontifes et par les cardinaux.&raquo; Sous les
+auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua &agrave;
+publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
+L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Cr&egrave;te, qu avait v&eacute;cu
+longtemps &agrave; Venise, o&ugrave;, avec l'assistance de Mussurus, il avait publi&eacute;,
+en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
+valut beaucoup d'&eacute;loges. Une imprimerie fut &eacute;tablie dans la maison
+d'Agostino Chigi, qui fit les d&eacute;penses n&eacute;cessaires; en 1515, il en
+sortit une magnifique &eacute;dition des oeuvres de Pindare, fort recherch&eacute;e
+pour l'exactitude et la beaut&eacute; de l'impression, ainsi que pour les
+scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
+premi&egrave;re fois. La m&ecirc;me imprimerie publia, vers 1516, une &eacute;dition
+tr&egrave;s-correcte des idylles et des &eacute;pigrammes de Th&eacute;ocrite. Le c&eacute;l&egrave;bre
+Reiske s'en servit comme de la plus compl&egrave;te et de la plus exacte,
+&eacute;tant, &agrave; son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
+lorsqu'on veut &eacute;viter les erreurs commises par l'ignorance des &eacute;diteurs
+subs&eacute;quents<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait &eacute;t&eacute; admis par Jules II dans la
+famille della Rov&egrave;re; il &eacute;tait &eacute;galement li&eacute; avec la famille des
+M&eacute;dicis; aussi voulut-il se distinguer pour c&eacute;l&eacute;brer l'av&egrave;nement du
+cardinal Jean de M&eacute;dicis, qui, sous le nom de L&eacute;on X, rempla&ccedil;a Jules II
+au pontificat.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
+
+<p>Le m&eacute;decin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adress&eacute;e de
+Rome &agrave; la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
+a conserv&eacute; la description des c&eacute;r&eacute;monies magnifiques qui eurent lieu,
+lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre &agrave;
+l'&eacute;glise Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
+titre<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Cette f&ecirc;te fut c&eacute;l&eacute;br&eacute;e le 11 avril 1513, un mois juste
+apr&egrave;s son &eacute;lection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
+devait parcourir le cort&egrave;ge avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute;es avec un grand luxe, et
+orn&eacute;es d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments ex&eacute;cut&eacute;s
+par les premiers, artistes de Rome, dans le go&ucirc;t du temps. Agostino
+Chigi se fit remarquer par la magnificence des d&eacute;corations qu'il avait
+fait &eacute;lever devant la fa&ccedil;ade de sa maison, dans la rue de'Banchi, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de la Monnaie, qui avait &eacute;t&eacute; non moins bien d&eacute;cor&eacute;e par les soins de
+Jean Zincha, Allemand, directeur de la <i>zecca</i> et membre de la chambre
+apostolique.</p>
+
+<p>On ne lira peut-&ecirc;tre pas sans int&eacute;r&ecirc;t la description que le m&eacute;decin
+Penni donne de ces d&eacute;corations: elles font conna&icirc;tre l'esprit du temps,
+et montrent combien le go&ucirc;t des arts &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;pandu &agrave; l'av&egrave;nement de
+L&eacute;on X, gr&acirc;ce aux encouragements accord&eacute;s aux artistes par le grand
+Jules II, son pr&eacute;d&eacute;cesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
+l'exemple &agrave; lui laiss&eacute; par son oncle Sixte IV, le <span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>v&eacute;ritable
+restaurateur des lettres et des arts &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir donn&eacute; des d&eacute;tails tr&egrave;s-curieux sur la composition du cort&egrave;ge
+qui accompagnait le pape, et avoir indiqu&eacute; <i>l'ordre et la marche</i>,
+depuis le Vatican jusqu'au del&agrave; du pont Saint-Ange, le na&iuml;f narrateur
+continue ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Notre tr&egrave;s-saint P&egrave;re suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
+maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
+construit en la forme suivante. On avait dispos&eacute; sur huit colonnes, en
+carr&eacute;, de chaque c&ocirc;t&eacute; Une fa&ccedil;ade qua-drangulaire, et en dedans une
+plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
+et entablemen't. Sur la frise, du cot&eacute; qui regarde le ch&acirc;teau
+(Saint-Ange), &eacute;taient ces deux vers &eacute;crits en lettres d'or:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
+nunc tempora Pallas habet.</p></div>
+
+<p>&laquo;Au-dessus &eacute;tait l'entablement avec cette inscription:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.</p></div>
+
+<p>&laquo;De chaque c&ocirc;t&eacute; de l'inscription &eacute;tait un tabernacle, c'est-&agrave;-dire une
+demi-niche: dans l'une, du c&ocirc;t&eacute; droit, se tenait un personnage vivant
+qui repr&eacute;sentait Apollon; et dans l'autre, du c&ocirc;t&eacute; gauche, un autre
+personnage repr&eacute;sentant Mercure. Au-dessus de ces niches r&eacute;gnait un
+entablement d&eacute;cor&eacute;, &agrave; l'angle &agrave; droite, d'une statue en relief, moiti&eacute;
+homme et moiti&eacute; serpent, tenant dans la main un sablier; <span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>&agrave; l'autre
+angle &agrave; gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;
+au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
+flottait l'&eacute;tendard du pape, et de chaque c&ocirc;t&eacute; celui d'Agostino Chigi.
+Sur chaque fa&ccedil;ade, un tr&egrave;s-beau tableau peint de diverses couleurs, et
+sous les tableaux de chaque c&ocirc;t&eacute;, trois demi-niches: dans celle du
+milieu &eacute;tait une nymphe, et &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; droite comme &agrave; gauche, deux
+petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un c&ocirc;t&eacute; que de l'autre. La
+nymphe qui &eacute;tait &agrave; main droite r&eacute;cita (au passage du pape) quelques vers
+avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particuli&egrave;rement sur
+celui qui &eacute;tait &agrave; main droite, &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute;e, au milieu de deux
+monticules, une femme qui tirait une &eacute;pine du pied d'un lion: cette
+femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
+venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
+d&eacute;fendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la d&eacute;livrait
+du p&eacute;ril; et il y en avait plusieurs de morts &agrave; ses pieds. Il y avait
+encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
+Dans le tableau &agrave; main gauche, on voyait aussi une femme figurant
+&eacute;galement la Vertu: quatre Vices paraissaient d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s apr&egrave;s elle. L'un
+d'eux, &eacute;tendu &agrave; terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
+tenait &agrave; la main un m&eacute;lange d&eacute;mets. Les trois autres Vices &eacute;taient
+repr&eacute;sent&eacute;s sous les traits de trois femmes s'effor&ccedil;ant de fuir: l'une
+d'elles, jeune et belle, portait une bourse &agrave; la main; l'autre, <span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>plus
+belle encore, semblait se d&eacute;chirer les bras, et la troisi&egrave;me avait les
+traits d'une vieille. Ces figures repr&eacute;sentaient la Gourmandise,
+l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui repr&eacute;sentait la Vertu &eacute;tait
+plac&eacute;e dans un endroit plus &eacute;lev&eacute; que les autres: elle figurait dans le
+Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'&Eacute;crevisse, des
+G&eacute;meaux et de la Balance. L'autre fa&ccedil;ade de l'arc, regardant la Zecca,
+&eacute;tait d&eacute;cor&eacute;e de la m&ecirc;me mani&egrave;re que du c&ocirc;t&eacute; du ch&acirc;teau Saint-Ange; il
+n'y avait d'autre diff&eacute;rence que dans la devise suivante, &eacute;crite en
+lettres d'or sur la frise:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive pi&egrave; ut solitus,
+vive di&ugrave; ut meritus.</p></div>
+
+<p>&laquo;Les figures qui &eacute;taient plac&eacute;es dans les niches repr&eacute;sentaient, l'une
+la Lib&eacute;ralit&eacute;, l'autre la d&eacute;esse Pallas. Des figures plac&eacute;es aux angles,
+l'une &eacute;tait une femme tenant &agrave; la main un mors de cheval, et l'autre
+repr&eacute;sentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
+d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas &ecirc;tre trop
+prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
+suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
+g&eacute;n&eacute;reux en toutes choses.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne crois pas devoir omettre qu'apr&egrave;s avoir pass&eacute; sous l'arc que je
+viens de d&eacute;crire, il y avait sur la boutique de ma&icirc;tre Antonio de San
+Marino, orf&eacute;vre, une statue de V&eacute;nus en marbre, dont le socle portait
+&eacute;crit en lettres d'or ce vers qui paraissait<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> faire allusion &agrave; ceux
+adopt&eacute;s par messire Chigi, <i>Olim habuit Cypris</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.</p></div>
+
+<p>&laquo;Et cette statue versait constamment une eau tr&egrave;s-limpide.&raquo;</p>
+
+<p>Penni ne dit pas si cette statue de V&eacute;nus, dont l'orf&eacute;vre Antonio ne
+craignit pas, en pr&eacute;sence du pape et de son cort&egrave;ge de cardinaux, de
+placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, &eacute;tait un
+pr&eacute;cieux reste de l'antiquit&eacute;, r&eacute;cemment retrouv&eacute;. Mais, plus loin, on
+voit que le go&ucirc;t pour les statues antiques &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort r&eacute;pandu, et
+que leur beaut&eacute; &eacute;tait fort appr&eacute;ci&eacute;e par un grand nombre de
+connaisseurs.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin florentin raconte que &laquo;dans la rue qui fait suite &agrave; la place
+<i>di Parione</i> et devant la maison de l'&eacute;v&ecirc;que della Valle, on avait &eacute;lev&eacute;
+un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
+admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
+l'antiquit&eacute; qu'il rappelait. Il &eacute;tait construit de cette mani&egrave;re: la
+fa&ccedil;ade tourn&eacute;e vers le Parione se composait de deux pyramidions de
+chaque c&ocirc;t&eacute; de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
+pyramidion &eacute;tait un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
+chaque faune portait sur sa t&ecirc;te une corbeille pleine de diff&eacute;rents
+fruits. Ces faunes &eacute;taient deux statues antiques, les plus belles qu'on
+puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres &eacute;taient une architrave,
+une <span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
+ciel de l'arc &eacute;tait en drap de soie le plus beau. Du c&ocirc;t&eacute; d'une des
+faces, on avait plac&eacute; sur l'arc un Ganym&egrave;de, un Apollon et un Bacchus,
+statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes tr&egrave;s-beaux, &eacute;galement
+antiques. De l'autre c&ocirc;t&eacute; &eacute;taient une V&eacute;nus et un autre Bacchus, avec
+d'autres t&ecirc;tes antiques comme les premi&egrave;res. L'autre fa&ccedil;ade de l'arc,
+tourn&eacute;e vers Saint-Marc, &eacute;tait semblable &agrave; celle regardant le Parione, &agrave;
+l'exception que les statues de marbre plac&eacute;es sur des pyramidions
+&eacute;taient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
+autres. Toute cette d&eacute;coration fut trouv&eacute;e tr&egrave;s-belle, uniquement &agrave;
+cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquit&eacute;.... Le
+cort&egrave;ge ayant continu&eacute; sa marelle, trouva devant la maison d'&Eacute;vangelist&agrave;
+de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
+d'alb&acirc;tre et de porphyre qui Valaient un tr&eacute;sor; et, parce qu'elles sont
+antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
+abr&eacute;g&eacute;e. Je vis d'abord une Diane d'alb&acirc;tre qui me paraissait vouloir
+parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
+ail&eacute; assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la fl&ucirc;te;
+une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
+mouvements agiles; un fid&egrave;le Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
+Ph&eacute;bus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptol&egrave;me, avec deux autres
+statues sans noms, toutes intactes, tr&egrave;s-antiques et <span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>tr&egrave;s-belles, avec
+douze t&ecirc;tes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait &eacute;t&eacute;
+n&eacute;cessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
+chefs-d'oeuvre.&raquo;</p>
+
+<p>Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
+direction desquels toutes ces d&eacute;corations avaient &eacute;t&eacute; dispos&eacute;es; mais,
+si l'on r&eacute;fl&eacute;chit que Rome &eacute;tait alors le s&eacute;jour des plus grands ma&icirc;tres
+dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
+monuments &eacute;ph&eacute;m&egrave;res &eacute;lev&eacute;s en l'honneur de L&eacute;on X n'aient d&ucirc; &ecirc;tre
+ex&eacute;cut&eacute;s sur les plans et d'apr&egrave;s les dessins des plus illustres
+architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de d&eacute;corer les rues et
+places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, &agrave; Rome, &agrave; une
+&eacute;poque recul&eacute;e; il prend son origine dans les pompes publiques des
+anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
+de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
+&eacute;t&eacute; sensible aux repr&eacute;sentations et aux spectacles des c&eacute;r&eacute;monies
+publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du m&eacute;decin
+florentin, c'est l'admiration excit&eacute;e au milieu de la foule par les
+statues et les bustes antiques, expos&eacute;s dans les rues aux regards de
+tout le monde. C'est, en grande partie, &agrave; ces pr&eacute;cieux d&eacute;bris de l'art
+antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
+romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa puret&eacute;,
+tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Rapha&euml;l et le Poussin,
+entre <span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.</p>
+
+<p>Nous avons dit qu'&agrave; la suite d'une n&eacute;gociation dans laquelle Chigi
+montra beaucoup de d&eacute;sint&eacute;ressement, L&eacute;on X lui avait renouvel&eacute; le bail
+des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette
+transaction, il avait toujours &eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute; par les M&eacute;dicis comme un
+associ&eacute; et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimit&eacute; qui
+r&eacute;gnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au bapt&ecirc;me de l'un de
+ses enfants, Agostino invita L&eacute;on X, douze cardinaux et les ambassadeurs
+&eacute;trangers, &agrave; un splendide repas donn&eacute; par lui &agrave; sa villa. On y servit
+les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus d&eacute;licats,
+entre autres des <i>langues de perroquet</i> appr&ecirc;t&eacute;es de diverses mani&egrave;res,
+sans doute par allusion &agrave; l'apologue d'&Eacute;sope. Le service &eacute;tait fait en
+vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus pr&eacute;cieuse que
+Rapha&euml;l et d'autres ma&icirc;tres avaient donn&eacute; les dessins des plats et des
+vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,
+au fur et &agrave; mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le
+Tibre, qui coule le long de la salle o&ugrave; se donnait la f&ecirc;te. Le public,
+qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle
+d'or et d'argent ainsi lanc&eacute;e dans le fleuve, fut frapp&eacute; de cette
+prodigalit&eacute; inutile, et con&ccedil;ut la plus haute id&eacute;e des richesses du
+marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une sc&egrave;ne
+invent&eacute;e &agrave; l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait
+sans doute trop bien le prix de l'argent, pour <span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>se d&eacute;cider &agrave; le jeter
+dans l'eau en pure perte; il &eacute;tait d'ailleurs trop amateur de la beaut&eacute;
+de ses vases pour consentir &agrave; s'en s&eacute;parer de cette mani&egrave;re. Les
+narrateurs qui ont suppos&eacute; que tout ce service d'or et d'argent avait
+&eacute;t&eacute; bien r&eacute;ellement jet&eacute; et perdu au fond du Tibre, ont commis une
+erreur qu'il leur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de rectifier. La v&eacute;rit&eacute; est que si
+toute cette vaisselle fut lanc&eacute;e dans le fleuve, elle fut jet&eacute;e de la
+main &agrave; la main dans un filet dispos&eacute; &agrave; cet effet, Agostino n'ayant
+d'autre but que de montrer &agrave; ses convives que les plats et autres vases
+ainsi enlev&eacute;s de la table ne devaient pas y &ecirc;tre replac&eacute;s une seconde
+fois<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de
+Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il &eacute;tait fort
+consid&eacute;r&eacute; par les pontifes et par les cardinaux &agrave; cause de ses
+richesses. C'est &agrave; l'intervention du marchand siennois que le cardinal
+de Saint-Georges, Rapha&euml;l di Riario, impliqu&eacute; dans le complot que les
+cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient form&eacute; contre la vie
+de L&eacute;on X<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, dut sa gr&acirc;ce et sa mise en libert&eacute;. Frapp&eacute; d'une &eacute;norme
+amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de
+Saint-Georges eut recours &agrave; l'obligeance de Chigi, qui <span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>promit de payer
+cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:</p>
+
+<p>&laquo;Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la pr&eacute;sente, je
+promets de payer &agrave; Sa Saint&eacute;t&eacute; notre seigneur le pape L&eacute;on X, ou &agrave; qui
+Sa Saintet&eacute; ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:
+vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme
+de vingt-cinq mille ducats &agrave; P&acirc;ques de l'ann&eacute;e 1518. Laquelle promesse
+est ainsi faite &agrave; la demande et r&eacute;quisition des r&eacute;v&eacute;rends messires
+Cesare di Riario, archev&ecirc;que de Pise, Augustin Spinola, &eacute;voque de
+P&eacute;rouse, J&eacute;r&ocirc;me Sansoni, &eacute;v&ecirc;que d'Arezzo, Octave di Riario, &eacute;v&ecirc;que de
+Viterbe, Thomas di Riario, &eacute;v&ecirc;que de Savone, Fran&ccedil;ois Spinola,
+protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et Fran&ccedil;ois Sforzia di
+Riario, pour la lib&eacute;ration et r&eacute;int&eacute;gration du r&eacute;v&eacute;rendissime Rapha&euml;l di
+Riario, cardinal de Saint-Georges, conform&eacute;ment &agrave; la capitulation et &agrave;
+la convention faite et c&eacute;l&eacute;br&eacute;e entre Sa B&eacute;atitude et ledit
+r&eacute;v&eacute;rendissime cardinal, par la main et le minist&egrave;re de messire Donato
+de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre
+apostolique, et pour l'ex&eacute;cution de ladite capitulation la pr&eacute;sente
+promesse est faite, sous la r&eacute;serve, toutefois, des <i>moti proprii</i> sur
+ce sign&eacute;s de la main de Sa Saintet&eacute;, et en foi de quoi, moi, Agostino
+Chigi, soussign&eacute;, j'ai souscrit la pr&eacute;sente de ma propre main, &agrave; Rome,
+le 23 juillet 1517<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.&raquo;</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
+<p>Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal
+Rapha&euml;l di Riario put recouvrer la libert&eacute;. Il en profita pour quitter
+Rome<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, o&ugrave; il avait v&eacute;cu pendant plus de quarante ans avec splendeur,
+et o&ugrave; il avait fait &eacute;lever, avec le cardinal Julien della Rov&egrave;re, depuis
+Jules II, la grande chancellerie et l'&eacute;glise annex&eacute;e de Saint-Laurent
+<i>in Damaso</i>, ouvrages grandioses de Bramante.</p>
+
+<p>Agostino Chigi mourut &agrave; l'&acirc;ge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,
+quatre jours apr&egrave;s Rapha&euml;l, laissant inachev&eacute; le magnifique tombeau dont
+il avait confi&eacute; l'ex&eacute;cution au Sanzio.</p>
+
+<p>Ce tombeau est plac&eacute; &agrave; Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>
+d&eacute;di&eacute;e &agrave; Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de
+Rome. &laquo;Elle pr&eacute;sente un bel ordre de pilastres corinthiens et une
+&eacute;l&eacute;gante petite coupole. Rapha&euml;l a fait lui-m&ecirc;me le dessin du grand
+tableau de l'autel, repr&eacute;sentant la nativit&eacute; de la Vierge, qui fut
+ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, &agrave; cause de
+la mort pr&eacute;matur&eacute;e du Sanzio. On croit que Rapha&euml;l commen&ccedil;a les ovales
+sous la corniche: ils furent continu&eacute;s par Fra Sebastiano et termin&eacute;s
+par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en
+ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;es par le Vanini.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>Les pr&eacute;cieuses mosa&iuml;ques qui ornent la coupole repr&eacute;sentent les
+plan&egrave;tes, et le P&egrave;re &eacute;ternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont
+&eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es par Marcello, Proven&ccedil;al; ou, comme d'autres le
+soutiennent, par le V&eacute;nitien Luigi da Pace, sur les cartons laiss&eacute;s par
+Rapha&euml;l lui-m&ecirc;me, dont le g&eacute;nie sublime pouvait seul cr&eacute;er une
+composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Les
+statues en marbre, entre les niches, repr&eacute;sentant les proph&egrave;tes &Eacute;lie et
+Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les ex&eacute;cuta
+sur les dessins et sous la direction de Rapha&euml;l: les deux autres,
+figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief
+en bronze sur le devant de l'autel a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute; par le m&ecirc;me Lorenzetto,
+lequel y a repr&eacute;sent&eacute; la Samaritaine, et pr&egrave;s d'elle le Sauveur assis,
+avec une multitude de figures de chaque c&ocirc;t&eacute;. Le m&ecirc;me artiste a encore
+ex&eacute;cut&eacute; la charmante lampe form&eacute;e de trois petits enfants ail&eacute;s de
+bronze, pr&eacute;sentant un gracieux groupe et soutenant une couronne<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement
+d&eacute;cor&eacute;e: elle a d&ucirc; son ach&egrave;vement<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> &agrave; Fabiano Chigi, descendant
+d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,
+h&eacute;ritier du go&ucirc;t de son a&iuml;eul, d&eacute;pensa des sommes &eacute;normes pour
+encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place
+Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, t&eacute;moignage le plus
+remarquable du g&eacute;nie du Bernin. L'ach&egrave;vement de Sainte-Marie-du-Peuple
+et de la chapelle Chigi co&ucirc;ta, dit-on<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>, &agrave; Alexandre VII la somme de
+pr&egrave;s de trente-huit mille &eacute;cus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce
+monument est digne de cette illustre famille; c'est l&agrave; que sont ses
+tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'ob&eacute;lisque: celui &agrave; droite en
+entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand
+siennois m&eacute;ritait bien qu'on lui f&icirc;t cette &eacute;pitaphe:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifi&eacute;e....</p></div>
+
+<p>Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'&ecirc;tre
+l'ami de Rapha&euml;l et des autres ma&icirc;tres &eacute;minents du si&egrave;cle incomparable
+de Jules II et de L&eacute;on X.</p>
+
+<p>Si l'on en croit le t&eacute;moignage de ses contemporains<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>, la fortune du
+banquier siennois s'&eacute;levait &agrave; sa mort, tant en argent comptant qu'en
+cr&eacute;ances, <span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>pr&ecirc;ts ou hypoth&egrave;ques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de
+banque produisant int&eacute;r&ecirc;ts, offices et autres valeurs, &agrave; la somme &eacute;norme
+de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui
+repr&eacute;senteraient aujourd'hui plus du triple.</p>
+
+<p>Agostino laissa pour h&eacute;ritiers quatre enfants et un cinqui&egrave;me qui vint
+au monde apr&egrave;s sa mort: ils &eacute;taient sous la tutelle de son fr&egrave;re
+Sigismond, et nous voyons, par un <i>matu proprio</i> copi&eacute; par Fea<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a> dans
+les archives du Vatican, qu'&agrave; la date du 6 mai 1521, L&eacute;on X leur
+emprunta une somme de dix mille &eacute;cus d'or, &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de laquelle il
+donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets pr&eacute;cieux
+appartenant &agrave; la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut rembours&eacute; que
+le 11 juin 1524 par Cl&eacute;ment VII.</p>
+
+<p>Soit que l'immense fortune d'Agostino ait &eacute;t&eacute; mal administr&eacute;e pendant la
+minorit&eacute; de ses enfants, soit qu'eux-m&ecirc;mes, devenus majeurs, aient
+dissip&eacute; les richesses accumul&eacute;es par leur p&egrave;re, toujours est-il que la
+villa de la Lungara, ce palais embelli &agrave; tant de frais par ses soins,
+fut hypoth&eacute;qu&eacute;e aux cr&eacute;anciers de ses h&eacute;ritiers, et vendue aux ench&egrave;res
+publiques, le 24 avril 1580, en ex&eacute;cution d'un d&eacute;cret de Gr&eacute;goire XIII,
+pour payer leurs dettes. Elle fut achet&eacute;e &agrave; vil prix par le cardinal
+Alexandre Farn&egrave;se, nonobstant les protestations des anciens
+propri&eacute;taires qui refus&egrave;rent, jusqu'en 1590, de<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> ratifier cette vente.
+Plusieurs &eacute;crivains<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a> ont accus&eacute; le pape Paul III, de la famille
+Farn&egrave;se, d'avoir expuls&eacute; par violence les h&eacute;ritiers d'Agostino Chigi de
+la villa, pour la r&eacute;unir au palais Farn&egrave;se qui se trouve plac&eacute; en face,
+sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne para&icirc;t pas
+fond&eacute;e<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>, puisque ce n'est que longtemps apr&egrave;s la mort de Paul III
+que la villa d'Agostino devint la propri&eacute;t&eacute; de la famille Farn&egrave;se<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.
+Elle en re&ccedil;ut son nouveau nom de <i>Farnesina</i>, sous lequel elle est
+connue depuis plus de deux si&egrave;cles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui
+la cr&eacute;a, ne vit plus aujourd'hui que dans la m&eacute;moire des savants, des
+amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son
+nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus &agrave; sa magnificence. Le
+palais de la Lungara, avec le triomphe de Galat&eacute;e et la fable de Psych&eacute;
+et de Cupidon, les Sibylles et les Proph&egrave;tes de Sainte-Marie-de-la-paix,
+la statue de Jonas et les mosa&iuml;ques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont
+ins&eacute;parables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les
+&eacute;trangers &agrave; Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le go&ucirc;t d'Agostino
+Chigi pour les arts et en m&ecirc;me temps l'&eacute;troite amiti&eacute; qui l'unit au
+divin Rapha&euml;l.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimit&eacute; de notre banquier; il
+&eacute;tait &eacute;galement li&eacute; avec le Sanzio et ses principaux &eacute;l&egrave;ves, et plus
+particuli&egrave;rement avec Jules Romain.</p>
+
+<p>C'est probablement pendant le s&eacute;jour que le comte fit &agrave; Rome comme
+ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'ao&ucirc;t 1513 &agrave; la fin de mai 1516,
+que l'Urbinate ex&eacute;cuta le c&eacute;l&egrave;bre portrait qui fait aujourd'hui l'un des
+ornements du mus&eacute;e du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance
+du Castiglione, de l'&eacute;poque pr&eacute;cise &agrave; laquelle il re&ccedil;ut ce t&eacute;moignage de
+l'amiti&eacute; du peintre d'Urbin; mais tout porte &agrave; croire que ce doit &ecirc;tre
+vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce
+portrait n'est pas ex&eacute;cut&eacute; &agrave; la mani&egrave;re du Titien et de l'&eacute;cole
+v&eacute;nitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus
+parfait pour repr&eacute;senter tout &agrave; la fois la ressemblance et la vie, le
+caract&egrave;re dominant de la physionomie et les sentiments habituels de
+l'&acirc;me. Le comte est coiff&eacute; d'une toque noire en velours qui cache
+presque toute sa chevelure, mais qui laisse &agrave; d&eacute;couvert, dans toute sa
+puret&eacute;, son front large &eacute;clair&eacute; de la plus douce lumi&egrave;re; ses yeux bleus
+brillent d'une intelligence m&ecirc;l&eacute;e de bont&eacute;, et pr&eacute;sentent bien de son
+caract&egrave;re l'id&eacute;e qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et
+les autres parties du visage ne sont pas tr&egrave;s-r&eacute;guliers; mais l'ensemble
+de la physionomie pla&icirc;t et attire par un air de bienveillance qui fait
+contraste avec l'aspect grave, s&eacute;v&egrave;re et quelquefois dur des figures
+v&eacute;nitiennes <span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe
+longue, de couleur ch&acirc;tain; il se pr&eacute;sente presque de face; il est v&ecirc;tu
+d'une esp&egrave;ce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure
+blanch&acirc;tre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise pliss&eacute;e;
+il a les mains pos&eacute;es l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette
+partie du tableau n'est pas achev&eacute;e comme le visage, ou peut-&ecirc;tre
+a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le model&eacute; du
+visage, le fondu des ombres et de la lumi&egrave;re, l'expression de la
+physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si
+difficiles &agrave; bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, &agrave;
+coup s&ucirc;r, a d&ucirc; &ecirc;tre d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit
+l'&acirc;me avec les traits de la physionomie, ce que voulait le po&euml;te:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pingere posse animum atque oculis proebere videndum<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p></div>
+
+
+<p>Le Bembo, dans une lettre dat&eacute;e de Rome, le 19 avril 1516, et adress&eacute;e
+au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors &agrave;
+Rubera, ne se montre n&eacute;anmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le
+passage de sa lettre<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Rapha&euml;l, qui se recommande respectueusement &laquo;&agrave; vous, vient de
+peindre notre Tebaldeo (le po&euml;te),<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> &laquo;avec un tel naturel, qu'il
+n'est pas aussi semblable &laquo;&agrave; lui-m&ecirc;me que l'est cette peinture; et
+pour moi, &laquo;je n'ai jamais vu ressemblance si &eacute;tonnante. Vous
+&laquo;pourrez juger par vous-m&ecirc;me ce qu'en dit et ce &laquo;qu'en pense
+messire Antonio (Tebaldeo).&mdash;- Dans &laquo;le fait, il a grandement
+raison; car le portrait de &laquo;messire Balthazar Castiglione, ou celui
+de notre &laquo;duc de bonne et regrettable m&eacute;moire, auquel Dieu &laquo;accorde
+la f&eacute;licit&eacute; &eacute;ternelle, paraissent &ecirc;tre de la &laquo;main d'un des &eacute;l&egrave;ves
+de Rapha&euml;l, pour ce qui a &laquo;rapport &agrave; la ressemblance, en
+comparaison de celiu &laquo;de Tebaldeo. J'en suis extr&ecirc;mement jalons, et
+&laquo;je songe &agrave; me faire peindre aussi quelque jour. &laquo;&mdash;Mais voici
+qu'apr&egrave;s vous avoir &eacute;crit ce qui &laquo;pr&eacute;c&egrave;de, arrive pr&eacute;cis&eacute;ment
+Rapha&euml;l, comme s'il &laquo;e&ucirc;t devin&eacute; que je m'occupais de lui en vous
+&eacute;crivant. &laquo;Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; &laquo;c'est que vous
+lui envoyiez les autres sujets des &laquo;ce peintures que vous voulez
+lui faire ex&eacute;cuter dans &laquo;votre salle de bains, c'est-&agrave;-dire
+l'explication &laquo;&eacute;crite des sujets, parce que ceux que vous lui avez
+&laquo;envoy&eacute;s seront finis de peindre cette semaine. &laquo;&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, ce
+n'est point une plaisanterie: voici &laquo;qu'&agrave; l'instant m'arrive
+&eacute;galement messire Balthazar, &laquo;qui me charge de vous dire qu'il est
+d&eacute;cid&eacute; &laquo;&agrave; rester cet &eacute;t&eacute; &agrave; Rome, pour ne pas interrompre &laquo;ses
+douces habitudes; principalement, &laquo;parce que messire Antonio
+Tebaldeo le veut ainsi. &laquo;&mdash;Je baise la main &agrave; votre seigneurie, et
+je me &laquo;recommande &agrave; sa bienveillance.&raquo;</p></div>
+<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
+<p>Cette lettre prouve l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre le Bernbo, le Bibbiena,
+Rapha&euml;l, le po&egrave;te Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le
+Bibbiena, quoique cardinal, ne d&eacute;daignait pas de composer lui-m&ecirc;me les
+sujets des peintures que Rapha&euml;l devait ex&eacute;cuter dans sa maison. Quelles
+&eacute;taient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni
+celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur
+que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance
+d&eacute;montre que l'auteur de la <i>Calandria</i> n'aimait pas moins les arts que
+les lettres.</p>
+
+<p>Quant au portrait du po&euml;te Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on
+ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la
+vie de Rapha&euml;l, par M. Quatrem&egrave;re de Quincy, croit, avec le comte Luigi
+Rossi, le c&eacute;l&egrave;bre traducteur de la vie de L&eacute;on X, par Rosco&euml;, l'avoir
+retrouv&eacute; en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les
+raisons qu'en donnent les deux &eacute;minents critiques paraissaient assez
+concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu
+l'oeuvre elle-m&ecirc;me; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute
+preuve historique, on doit se montrer tr&egrave;s-r&eacute;serv&eacute; &agrave; l'endroit de
+pareilles d&eacute;couvertes<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
+<p>On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de
+passer &agrave; Rome tout l'&eacute;t&eacute; de l'ann&eacute;e 1516, ne voulant pas interrompre les
+douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un
+&eacute;v&eacute;nement important vint modifier sa r&eacute;solution: le duc d'Urbin, dont il
+&eacute;tait l'ambassadeur aupr&egrave;s de la cour pontificale, se vit d&eacute;pouiller de
+ses &Eacute;tats, pendant le cours de cette m&ecirc;me ann&eacute;e 1516, par L&eacute;on X, auquel
+il avait donn&eacute; l'hospitalit&eacute;, lorsqu'il &eacute;tait exil&eacute; de Florence avec les
+autres M&eacute;dicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes
+propos&eacute; de raconter de quelle mani&egrave;re le pape s'empara des &Eacute;tats de
+Francesco Maria della Rov&egrave;re. Il suffira de dire que L&eacute;on X c&eacute;da, dans
+cette circonstance, au d&eacute;sir d'augmenter la puissance de sa famille; et
+qu'en donnant l'investiture du duch&eacute; d'Urbin &agrave; son neveu, Laurent de
+M&eacute;dicis, il fit fl&eacute;chir la justice et la loyaut&eacute; devant des
+consid&eacute;rations politiques que la post&eacute;rit&eacute; a justement r&eacute;prouv&eacute;es<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement mettait fin &agrave; l'ambassade du Castiglione, et devait le
+rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il &eacute;tait
+&eacute;loign&eacute; depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec
+empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son <span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>gendre, la
+duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la
+pr&eacute;sence de ces illustres r&eacute;fugi&eacute;s aura contribu&eacute; &agrave; op&eacute;rer un
+rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fid&egrave;lement
+servis, et le marquis de Mantoue, &agrave; la famille duquel il tenait par sa
+m&egrave;re. Il obtint donc la permission de rentrer &agrave; Mantoue, et il y fut
+re&ccedil;u par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.</p>
+
+<p>Le comte touchait alors &agrave; sa trente-huiti&egrave;me ann&eacute;e: il y avait d&eacute;j&agrave;
+longtemps qu'il songeait &agrave; se marier, c'&eacute;tait le plus vif d&eacute;sir de sa
+m&egrave;re; et, lui-m&ecirc;me, rendu plus s&eacute;rieux par les graves pens&eacute;es de l'&acirc;ge
+m&ucirc;r, il commen&ccedil;ait &agrave; se lasser de la vie d&eacute;tach&eacute;e qu'il avait men&eacute;e
+jusqu'alors.</p>
+
+<p>On a pr&eacute;tendu que le Castiglione avait con&ccedil;u, pour la duchesse &Eacute;lisabeth
+d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre
+d'ann&eacute;es, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses <i>&Eacute;loges</i>,
+raconte m&ecirc;me &agrave; ce sujet une anecdote qui est r&eacute;p&eacute;t&eacute;e par l'abb&eacute;
+Serassi<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>. Suivant cet &eacute;crivain, &laquo;le Castiglione aurait fait faire
+par Rapha&euml;l le portrait de la duchesse &Eacute;lisabeth, et il l'aurait cach&eacute;
+derri&egrave;re un tr&egrave;s-grand et tr&egrave;s-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait
+savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enferm&eacute; avec ce
+portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les n<sup>os</sup> VIII et IX
+dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), &eacute;crits en entier de sa main
+en l'ann&eacute;e 1517. Ces sonnets <span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>auraient &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;s en 1560 par la
+comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,
+lorsqu'elle faisait restaurer le cadre us&eacute; du miroir. Ces sonnets, comme
+les bijoux les plus pr&eacute;cieux, tir&eacute;s des tr&eacute;sors de la po&eacute;sie italienne,
+furent communiqu&eacute;s aux seigneurs Volpi et publi&eacute;s par eux pour la
+premi&egrave;re fois<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>.&raquo; Nigrini ajoute: &laquo;Si Paul Jove avait pu les voir,
+ils lui auraient donn&eacute; les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a
+dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,
+comme il les appelle.&raquo;&mdash;Malheureusement Nigrini et les autres ont
+compl&egrave;tement oubli&eacute; de dire ce qu'est devenu le portrait renferm&eacute; avec
+les sonnets. Si r&eacute;ellement cette peinture &eacute;tait du Sanzio, elle ne
+m&eacute;ritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,
+quelque beaux qu'ils puissent &ecirc;tre. Serassi les croit r&eacute;ellement
+compos&eacute;s en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. &laquo;On sait
+d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima &eacute;perdument, et qu'il garda cette
+passion pendant un grand nombre d'ann&eacute;es.&raquo; Que cette inclination ait
+longtemps emp&ecirc;ch&eacute; le comte de songer s&eacute;rieusement au mariage, cela n'a
+rien qui doive beaucoup &eacute;tonner. Il para&icirc;t m&ecirc;me certain que, peu avant
+son retour &agrave; Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.</p>
+
+<p>Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son &acirc;me dans une
+admirable carizone qu'il composa vers cette &eacute;poque. Bien que la
+conclusion, dans <span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>le go&ucirc;t de P&eacute;trarque, ne soit pas celle &agrave; laquelle on
+pourrait s'attendre, d'apr&egrave;s le commencement du morceau, il perce
+n&eacute;anmoins dans cette pi&egrave;ce un d&eacute;tachement, un d&eacute;go&ucirc;t de la vie agit&eacute;e
+qu'il avait men&eacute;e jusqu'&agrave; cette &eacute;poque. Cette canzone nous para&icirc;t &ecirc;tre
+une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue
+maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes d&eacute;cid&eacute; &agrave; en donner ici la
+traduction<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;La fleur de ma premi&egrave;re jeunesse est pass&eacute;e; &laquo;je sens dans mon
+coeur de moins vagues d&eacute;sirs, &laquo;et peut-&ecirc;tre mon visage ne respire
+plus, comme &laquo;autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrett&eacute;s
+&laquo;fuient en un moment plus vite qu'une fl&egrave;che, et &laquo;le temps, dans
+son vol, emporte, sans jamais nous &laquo;les rendre, toutes les choses
+sujettes &agrave; la mort. &laquo;Cette vie fragile qui nous est si ch&egrave;re est
+une &laquo;ombre, un nuage d'un moment, une fum&eacute;e, une &laquo;vapeur l&eacute;g&egrave;re,
+une mer troubl&eacute;e par la temp&ecirc;te, &laquo;une obscure prison.&mdash;En
+r&eacute;fl&eacute;chissant ainsi &agrave; &laquo;part moi, la raison vient m'&eacute;clairer d'une
+vive &laquo;lumi&egrave;re, au milieu de ces &eacute;paisses t&eacute;n&egrave;bres, et me &laquo;fait voir
+que, jusqu'&agrave; ce jour, mon coeur a &eacute;t&eacute; le &laquo;jouet des artifices de
+l'amour, qui seul a caus&eacute; &laquo;toutes mes peines.</p>
+
+<p>&laquo;Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: &laquo;Insens&eacute;, qui
+t'oublies toi-m&ecirc;me, r&eacute;veille-toi &laquo;maintenant de ce sommeil honteux,
+et h&acirc;te-toi de te<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> &laquo;gu&eacute;rir de cette folle erreur qui depuis
+longtemps &laquo;t'accable et commence &agrave; vieillir avec toi. Peut-&ecirc;tre
+&laquo;est-il pr&egrave;s de son coucher, sans que tu le &laquo;saches, ce soleil qui
+ne te para&icirc;t &ecirc;tre encore qu'au &laquo;milieu de sa carri&egrave;re. Il se refuse
+maintenant &agrave; &laquo;&eacute;clairer de nouvelles folies. Le repentir, la
+douleur, &laquo;la honte, le d&eacute;sespoir seront &agrave; la fin le prix &laquo;de tes
+illusions; et cependant tu t'y attaches, &laquo;esp&eacute;rant y trouver le
+bonheur. Abandonne cet &laquo;espoir trompeur, renonce &agrave; ces pens&eacute;es
+coupabl&eacute;s &laquo;et tourne tes regards sur toi-m&ecirc;me j contemple &laquo;ton
+propre martyre, et tu verras que &laquo;l'accomplissement de tes d&eacute;sirs
+ne peut te conduire &laquo;qu'&agrave; la haine de toi-m&ecirc;me et &agrave; l'indiff&eacute;rence
+&laquo;envers Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi que la raison m'enl&egrave;ve l'&eacute;pais bandeau &laquo;qui couvrait
+mes yeux et me remplit de &laquo;crainte; car, en me voyant loin du droit
+chemin, &laquo;je redoute de me trouver pr&egrave;s du danger. Et &laquo;cependant la
+flamme, qu'alluma dans mon coeur &laquo;cette beaut&eacute; cruelle, n'est ni
+moins vive, ni moins &laquo;br&ucirc;lante, et je souffre tellement que je ne
+sais &laquo;comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il &laquo;me reste
+un peu de courage, j'esp&egrave;re encore, bien. &laquo;que je sois pr&egrave;s de
+succomber &agrave; la douleur, pr&eacute;server &laquo;mon coeur de ce feu qui le
+consume. Mais, &laquo;h&eacute;las! pendant que je parle, je sens mon &acirc;me
+&laquo;attir&eacute;e par je ne sais quelle douceur &eacute;trange, se &laquo;laisser
+entra&icirc;ner par la lumi&egrave;re de ces deux &laquo;beaux yeux dans lesquels elle
+puise tant de<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> &laquo;bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.</p>
+
+<p>&laquo;Si l'on me bl&acirc;me, tu peux r&eacute;pondre: Celui &laquo;qui veut, avec une
+faible rame, naviguer contre &laquo;vent et mar&eacute;e devient bient&ocirc;t le
+jouet des flots.&raquo;</p></div>
+
+<p>Cette canzone para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; compos&eacute;e &agrave; Rome par le Castiglione, peu
+de temps avant son d&eacute;part pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers
+jours de mai 1516, et peu de temps apr&egrave;s, il &eacute;pousa Hypolita Torella,
+fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean
+Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains
+s'accordent &agrave; vanter la beaut&eacute;, la gr&acirc;ce, les qualit&eacute;s distingu&eacute;es qui
+rendaient cette jeune fille digne d'un tel &eacute;poux. Leur mariage fut
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave; la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres
+d&eacute;monstrations d'all&eacute;gresse; le marquis s'effor&ccedil;ant ainsi, par ces
+t&eacute;moignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite pass&eacute;e &agrave;
+l'&eacute;gard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son m&eacute;rite.</p>
+
+<p>Le Castiglione passa le reste de l'ann&eacute;e 1516 &agrave; Mantoue; loin des
+affaires publiques, et tout entier &agrave; son bonheur priv&eacute;.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, il conduisit sa jeune &eacute;pouse &agrave; Venise, pour les f&ecirc;tes
+de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux
+soeurs Polix&egrave;ne et Fran&ccedil;oise Castiglione, mari&eacute;es, l'une &agrave; Jacques
+Boschetto, l'autre &agrave; Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En
+consid&eacute;ration du comte, ces dames furent re&ccedil;ues avec beaucoup-d'honneur
+dans cette merveilleuse ville, o&ugrave; elles v&eacute;curent dans l'intimit&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>du
+c&eacute;l&egrave;bre Andr&eacute;a Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga
+et de deux autres dames de la famille Morosina.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s le retour du comte &agrave; Mantoue, dans le mois d'ao&ucirc;t
+1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc
+Alphonse de Ferrare lui &eacute;crivit &agrave; cette occasion pour lui offrir ses
+affectueuses f&eacute;licitations<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
+
+<p>Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires
+publiques, le comte s'occupa de mettre la derni&egrave;re main &agrave; son livre du
+<i>Courtisan</i>. Il l'envoya, en octobre 1518, &agrave; son ami Bembo<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, afin
+qu'il le rev&icirc;t et qu'il lui f&icirc;t conna&icirc;tre son opinion avant de le
+publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune
+correspondance &agrave; ce sujet entre l'auteur des <i>Asolani</i> et le
+Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo d&ucirc;t donner son
+assentiment &agrave; un ouvrage qui est encore aujourd'hui consid&eacute;r&eacute; comme un
+mod&egrave;le de beau langage et de belles pens&eacute;es. Nous avons dit &agrave; quelles
+circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc
+Guidobaldo, &eacute;tait le rendez-vous des savants et des litt&eacute;rateurs. Ce
+prince, tourment&eacute; de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,
+tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister &agrave; ces
+exercices; mais il aimait surtout &agrave; s'entretenir avec les hommes
+distingu&eacute;s que sa r&eacute;putation et sa bienveillance <span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>avaient attir&eacute;s &agrave; sa
+cour. Toutes les heures de la journ&eacute;e &eacute;taient donc bien employ&eacute;es. Mais
+il arrivait souvent que le duc, accabl&eacute; par la douleur, allait se
+reposer apr&egrave;s le d&icirc;ner. C'&eacute;tait le moment o&ugrave; ses h&ocirc;tes se r&eacute;unissaient
+dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, o&ugrave; se rendait,
+de son c&ocirc;t&eacute;, madame Emilia Pia, qui, par la gr&acirc;ce de son esprit, la
+s&ucirc;ret&eacute; de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le
+principal ornement de ces assembl&eacute;es. La conversation roulait sur divers
+sujets alors &agrave; la mode, et particuli&egrave;rement sur les qualit&eacute;s n&eacute;cessaires
+pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France
+cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations
+que le Castiglione, &agrave; l'imitation du dialogue de l'<i>orateur</i> de Cic&eacute;ron,
+rapporte dans son livre, bien qu'il se d&eacute;fende d'avoir pris part &agrave; ces
+entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en
+Angleterre; mais ils lui auraient &eacute;t&eacute; communiqu&eacute;s par des personnes
+tr&egrave;s-dignes de foi<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la
+duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le
+comte Gaspard Pallavino, C&eacute;sar Gonzaga, Bernardo Accolti, surnomm&eacute;
+l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami
+du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo
+da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.</p>
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Ces personnages distingu&eacute;s &eacute;taient tous plus ou moins li&eacute;s avec le
+Castiglione; aussi, malgr&eacute; cet abri derri&egrave;re lequel sa modestie
+s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute; comme l'auteur de ce trait&eacute;, dans lequel il a sem&eacute; &agrave; profusion
+les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances
+acquises de son temps. Le livre <i>del Cortegiano</i> est encore aujourd'hui
+consid&eacute;r&eacute; par les Italiens comme un des plus parfaits mod&egrave;les de leur
+noble et belle langue. Il est &agrave; remarquer toutefois que le comte ne
+voulut pas s'astreindre &agrave; n'employer que les termes admis par le seul
+idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez &agrave; fond; mais,
+choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes
+italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus
+&eacute;l&eacute;gantes, il en composa, gr&acirc;ce &agrave; son jugement, un ensemble si
+parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entra&icirc;nant, qu'il
+n'existe peut-&ecirc;tre pas en italien un livre que, sous le rapport de la
+justesse des expressions, on puisse comparer au trait&eacute; <i>del
+Cortegiano</i><a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<p>Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un &eacute;tranger
+&agrave; la belle contr&eacute;e <i>ov&egrave; il si suona</i>: mais ce qui assurera toujours au
+livre du Castiglione une place distingu&eacute;e parmi les &eacute;crivains du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle, c'est qu'il donne une id&eacute;e exacte des qualit&eacute;s que
+devait poss&eacute;der &agrave; cette &eacute;poque un homme de cour, un gentilhomme
+accompli. Ce trait&eacute; peut, sous <span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>certains rapports, &ecirc;tre oppos&eacute; avec
+succ&egrave;s au livre <i>du Prince</i> de Machiavel, &eacute;crit, comme on sait, sous les
+inspirations de la politique astucieuse et cruelle de C&eacute;sar Borgia.
+Ainsi, tandis que le secr&eacute;taire florentin vante la dissimulation, la
+ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins pr&eacute;sente, sans
+aucun scrupule, l'emploi de la force et m&ecirc;me de la cruaut&eacute;, et le m&eacute;pris
+de tout ce qu'il y a de plus sacr&eacute; parmi les hommes, comme les moyens
+les plus s&ucirc;rs de gouvernement, on aime &agrave; voir le Castiglione, vivant &agrave;
+la m&ecirc;me &eacute;poque et assistant au spectacle des m&ecirc;mes crimes, s'inspirer
+des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints
+pr&eacute;ceptes de l'&Eacute;vangile, et soutenir qu'un courtisan, v&eacute;ritablement
+digne de ce nom, doit toujours d&eacute;fendre la v&eacute;rit&eacute; et ne jamais craindre
+de la faire conna&icirc;tre &agrave; son prince<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>; que le prince, de son c&ocirc;t&eacute;,
+doit tellement l'avoir &agrave; coeur, qu'il ne doit rien n&eacute;gliger pour
+parvenir &agrave; la d&eacute;couvrir<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>; allant jusqu'&agrave; soutenir que la
+dissimulation pouss&eacute;e trop loin chez les peuples est surtout nuisible au
+prince<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p>
+
+<p>Mais le passage peut-&ecirc;tre le plus remarquable de ce livr&eacute;, est celui o&ugrave;,
+sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, h&ocirc;tes de la cour
+d'Urbin, examinent la question de savoir <i>quel est le gouvernement le
+plus propre &agrave; rendre les hommes heureux</i>; <i>si c'est celui d'un bon
+prince</i>, <i>ou le gouvernement d'une <span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>bonne r&eacute;publique</i>? Il nous a paru
+curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il
+montre chez Fauteur des id&eacute;es fort justes, mais pour faire voir que dans
+ce si&egrave;cle, tous les hommes d'&Eacute;tat, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient
+pas et ne pratiquaient pas la politique &agrave; la mani&egrave;re de Machiavel et de
+C&eacute;sar Borgia. Voici la traduction de ce passage<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je pr&eacute;f&eacute;rerais toujours le r&egrave;gne d'un bon prince &laquo;(&agrave; la
+r&eacute;publique), r&eacute;pondit le seigneur Ottaviano &laquo;Fregoso, parce que
+c'est un pouvoir plus conforme &laquo;&agrave; la nature; et, s'il est permis de
+comparer &laquo;les petites choses aux grandes, c'est un &laquo;pouvoir plus
+semblable &agrave; celui que Dieu a &eacute;tabli, &laquo;puisque, seul et unique, il
+gouverne l'univers. &laquo;Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce
+que &laquo;produit l'industrie humaine, comme les arm&eacute;es, &laquo;les grands
+navires, les &eacute;difices et autres choses &laquo;semblables, tout se
+rapporte &agrave; un seul qui gouverne &laquo;&agrave; sa guise. De m&ecirc;me, dans notre
+corps, tous &laquo;les membres travaillent et se fatiguent au gr&eacute; du
+&laquo;coeur. En outre, il para&icirc;t convenable que les &laquo;peuples soient
+gouvern&eacute;s par un prince, de la &laquo;m&ecirc;me mani&egrave;re que certains animaux,
+auxquels la &laquo;nature enseigne l'ob&eacute;issance comme une chose
+&laquo;tr&egrave;s-n&eacute;cessaire. Voyez les corbeaux, les grues et &laquo;beaucoup
+d'autres oiseaux, quand ils font leur &laquo;passage, ils se choisissent
+toujours un chef qu'ils<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> &laquo;suivent et auquel ils ob&eacute;issent. Et les
+abeilles, ne &laquo;respectent-elles pas leur roi comme si elles &eacute;taient
+&laquo;dou&eacute;es de raison, et avec autant et plus de &laquo;soumission que les
+peuples les plus respectueux et les &laquo;plus soumis? C'est l&agrave; une
+preuve convaincante &laquo;que le pouvoir des princes est plus conforme &agrave;
+&laquo;la nature que le gouvernement des r&eacute;publiques.</p>
+
+<p>&laquo;Alors messire Pierre Bembo r&eacute;pondit: Pour &laquo;moi, il me semble que
+la libert&eacute; nous ayant &eacute;t&eacute; &laquo;accord&eacute;e par la volont&eacute; de Dieu, comme
+le premier &laquo;des biens, il n'est pas conforme &agrave; la raison &laquo;qu'elle
+puisse nous &ecirc;tre enlev&eacute;e, ni qu'un homme, &laquo;plus qu'un autre, ait
+seul le droit d'en jouir; ce qui &laquo;arrive sous la domination des
+princes, qui tiennent &laquo;leurs sujets dans la plus &eacute;troite servitude.
+Mais &laquo;dans les r&eacute;publiques bien gouvern&eacute;es on conserve &laquo;cette
+libert&eacute;: outre que, dans les jugements et les &laquo;d&eacute;lib&eacute;rations, il
+arrive le plus souvent que l'opinion &laquo;d'un seul est plus sujette &agrave;
+l'erreur que celle &laquo;de plusieurs, parce que le trouble, soit par
+col&egrave;re, &laquo;soit par m&eacute;pris ou par cupidit&eacute;, entre plus facilement
+&laquo;dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion &laquo;de la multitude,
+laquelle, comme une grande &laquo;quantit&eacute; d'eau, est moins expos&eacute;e &agrave; se
+corrompre &laquo;qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux &laquo;ne me
+para&icirc;t pas bien choisi; car les corbeaux, &laquo;les grues et les autres
+ne sont nullement d&eacute;cid&eacute;s &laquo;&agrave; suivre toujours le m&ecirc;me et &agrave; lui ob&eacute;ir
+perp&eacute;tuellement; &laquo;mais ils changent et varient, donnant &laquo;le pouvoir
+tant&ocirc;t &agrave; l'un, tant&ocirc;t &agrave; l'autre; ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> &laquo;d&eacute;montre qu'ils se
+rapprochent plut&ocirc;t de la forme &laquo;r&eacute;publicaine que de la royaut&eacute;: car
+on peut dire &laquo;que l&agrave; se trouve une &eacute;gale et vraie libert&eacute;, o&ugrave; ceux
+&laquo;qui commandent quelquefois sont eux-m&ecirc;mes &laquo;aussi tenus &agrave; ob&eacute;ir.
+L'exemple tir&eacute; des abeilles ne &laquo;me para&icirc;t pas plus heureux, car
+leur roi n'est pas &laquo;del&agrave; m&ecirc;me esp&egrave;ce. Aussi celui qui voudrait
+donner &laquo;aux hommes un ma&icirc;tre v&eacute;ritablement digne &laquo;de ce nom,
+devrait aller le chercher parmi des &laquo;&ecirc;tres d'un autre ordre et
+d'une nature sup&eacute;rieure &laquo;&agrave; la race humaine, si, raisonnablement,
+les hommes &laquo;&eacute;taient n&eacute;s pour ob&eacute;ir. C'est ainsi que les troupeaux
+&laquo;ob&eacute;issent, non &agrave; un animal qui leur ressemble, &laquo;mais &agrave; un pasteur
+qui est homme et d'une &laquo;esp&egrave;ce sup&eacute;rieure &agrave; la leur. D'apr&egrave;s ces
+consid&eacute;rations, &laquo;j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment
+&laquo;d'une r&eacute;publique est pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celui &laquo;d'un roi.</p>
+
+<p>&laquo;Pour r&eacute;futer votre opinion, r&eacute;pliqua le seigneur &laquo;Fregoso, je veux
+seulement donner cette raison, &laquo;&agrave; savoir que des diverses mani&egrave;res
+de bien gouverner &laquo;les peuples, il n'y a que trois formes de
+&laquo;gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la &laquo;royaut&eacute;; l'autre,
+le gouvernement des honn&ecirc;tes &laquo;gens, que les anciens appelaient
+<i>optimats</i>; l'autre, &laquo;l'administration populaire. Et la transition,
+ou vice &laquo;contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de &laquo;ces
+gouvernements peut tomber en se g&acirc;tant et en &laquo;se corrompant, est la
+tyrannie, et lorsque le &laquo;gouvernement des bons se change en celui
+d'un petit<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> &laquo;nombre de puissants qui ne sont pas honn&ecirc;tes; &laquo;et
+aussi, lorsque l'administration populaire est &laquo;exerc&eacute;e par la pl&egrave;be
+qui, confondant tous les &laquo;rangs, remet, le gouvernement de tous &agrave;
+l'arbitraire &laquo;de la multitude. De ces trois esp&egrave;ces de &laquo;mauvais
+gouvernements, il est certain que c'est &laquo;la tyrannie qui est le
+pire, ainsi qu'il est facile de &laquo;le d&eacute;montrer. Il en r&eacute;sulte que
+des trois bons gouvernements, &laquo;la royaut&eacute; est le meilleur, parce
+qu'il &laquo;est le contraire du plus mauvais: car vous savez &laquo;que les
+effets des causes contraires sont eux-m&ecirc;mes &laquo;&eacute;galement contraires
+entre eux<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. Maintenant, &laquo;revenant sur ce que nous avons dit
+relativement &laquo;&agrave; la libert&eacute;, je r&eacute;ponds que la vraie libert&eacute; &laquo;n'est
+pas celle qui consiste &agrave; vivre comme on veut, &laquo;mais &agrave; vivre en se
+conformant &agrave; de bonnes lois: &laquo;et il n'est pas moins naturel, moins
+utile, moins &laquo;n&eacute;cessaire d'ob&eacute;ir que de commander. Car il est
+&laquo;certaines choses qui sont, pour ainsi dire, cr&eacute;&eacute;es, &laquo;destin&eacute;es et
+dispos&eacute;es dans l'ordre de la nature &laquo;pour commander; comme il y en
+a d'autres qui &laquo;doivent ob&eacute;ir. Il est vrai qu'il y a deux mani&egrave;res
+&laquo;de gouverner: l'une imp&eacute;rieuse et violente,<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> &laquo;comme celle des
+ma&icirc;tres sur leurs esclaves; et &laquo;c'est ainsi que l'&acirc;me commande au
+corps: l'autre, &laquo;plus douce et plus mod&eacute;r&eacute;e, comme celle des &laquo;bons
+princes, par le moyen des lois, aux citoyens; &laquo;et c'est ainsi que
+la raison commande aux passions. &laquo;L'une et l'autre de ces mani&egrave;res
+est utile, &laquo;parce que le corps est, par sa nature, destin&eacute; &agrave; &laquo;ob&eacute;ir
+&agrave; l'&acirc;me, comme les passions doivent ob&eacute;ir &agrave; &laquo;la raison. Il y a
+encore un grand nombre d'hommes &laquo;qui ne vivent que par l'usage de
+leur corps, &laquo;et ceux-l&agrave; diff&egrave;rent autant des hommes vertueux &laquo;que
+l'&acirc;me du corps. Car, bien qu'ils soient des &ecirc;tres &laquo;dou&eacute;s de raison,
+ils ne se servent de la raison &laquo;qu'autant qu'ils peuvent la
+conna&icirc;tre. Mais ils ne &laquo;la poss&egrave;dent r&eacute;ellement pas, et ils ne
+jouissent pas &laquo;de ses avantages&raquo; Ces hommes sont donc naturellement
+&laquo;esclaves, et il est pr&eacute;f&eacute;rable pour eux, &laquo;il leur est plus utile
+d'ob&eacute;ir que de commander.</p>
+
+
+<p>&laquo;Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: &laquo;De quelle mani&egrave;re
+doit-on donc gouverner ceux &laquo;qui sont honn&ecirc;tes et vertueux et qui
+ne sont pas &laquo;naturellement esclaves?&mdash;On doit les gouverner &laquo;avec
+mod&eacute;ration, r&eacute;pondit le seigneur Ottaviano, &laquo;d'une mani&egrave;re royale
+et civile. Il convient de leur &laquo;laisser l'administration des
+emplois et des magistratures &laquo;qu'ils sont capables d'occuper, afin
+qu'ils &laquo;puissent eux-m&ecirc;mes diriger et gouverner ceux &laquo;qui sont
+moins sages qu'eux, &agrave; la condition n&eacute;anmoins, &laquo;que le principe de
+l'autorit&eacute; d&eacute;rive tout &laquo;entier du prince souverain. Et puisque nous
+avons<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> &laquo;dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
+&laquo;d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il &laquo;est encore plus
+facile de trouver un seul homme &laquo;honn&ecirc;te et sage que d'en trouver
+plusieurs. On &laquo;doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
+issu &laquo;d'une noble race, s'il est enclin &agrave; la vertu par sa
+&laquo;disposition naturelle, non moins que par le souvenir &laquo;de ses
+anc&ecirc;tres, et s'il a &eacute;t&eacute; form&eacute; par de &laquo;prudentes le&ccedil;ons. Bien qu'il
+ne soit pas d'une &laquo;esp&egrave;ce sup&eacute;rieure &agrave; l'esp&egrave;ce humaine, comme
+serait, &laquo;&agrave; votre avis, le roi des abeilles, n&eacute;anmoins, &laquo;soutenu par
+les pr&eacute;ceptes de ses ma&icirc;tres, par une &laquo;&eacute;ducation sup&eacute;rieure et par
+les principes d'honneur &laquo;d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
+&laquo;dirig&eacute; par les conseils d'honn&ecirc;tes gens, il deviendrait &laquo;un roi
+prudent, sage, juste, plein de conscience, &laquo;de mod&eacute;ration et de
+courage; lib&eacute;ral, &laquo;magnifique, religieux, cl&eacute;ment; en somme, il se
+&laquo;couvrirait de gloire et serait &eacute;galement aim&eacute; des &laquo;hommes et de
+Dieu... car Dieu aime et prot&egrave;ge &laquo;ces princes qui s'efforcent de
+l'imiter, non en &laquo;&eacute;talant une grande puissance pour se faire adorer
+&laquo;parleurs sujets; mais ceux qui, ind&eacute;pendamment &laquo;del&agrave; puissance par
+laquelle ils sont &eacute;lev&eacute;s au-dessus &laquo;des autres hommes, s'efforcent
+de se rendre semblables &laquo;&agrave; lui par la sagesse et la bont&eacute;, &agrave; l'aide
+&laquo;desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se &laquo;montrer ses
+ministres, distribuant, &agrave; l'avantage &laquo;des mortels, les biens et les
+dons qu'ils re&ccedil;oivent &laquo;de la Divinit&eacute;. Et, comme dans le ciel, le
+soleil, la<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> &laquo;lune et les autres astres montrent au monde, pour
+&laquo;ainsi dire, dans un miroir, un t&eacute;moignage de &laquo;l'existence de Dieu;
+de m&ecirc;me aussi, sur la terre, &laquo;on peut trouver l'image beaucoup plus
+certaine de &laquo;la Divinit&eacute; dans les bons princes, qui l'aiment, la
+&laquo;r&eacute;v&egrave;rent et montrent &agrave; leurs peuples l'&eacute;clatante &laquo;lumi&egrave;re de sa
+justice, accompagn&eacute;e d'un reflet de &laquo;la raison et de l'intelligence
+divine. Dieu r&eacute;partit &laquo;&agrave; ces princes l'honn&ecirc;tet&eacute;, l'&eacute;quit&eacute;, la
+justice, la &laquo;bont&eacute; et tous ces autres pr&eacute;cieux dons que je ne
+&laquo;saurais nommer, qui sont au monde un t&eacute;moignage &laquo;beaucoup plus
+&eacute;clatant de la Divinit&eacute; que &laquo;la lumi&egrave;re du soleil, ou le mouvement
+r&eacute;gulier des &laquo;cieux avec le cours vari&eacute; des &eacute;toiles. Les peuples
+&laquo;sont donc confi&eacute;s par la volont&eacute; de Dieu &agrave; la garde &laquo;des princes,
+lesquels, par ce motif, doivent en &laquo;avoir le plus grand soin, afin
+de lui en rendre &laquo;compte comme de sages ministres &agrave; leur seigneur.
+&laquo;Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car &laquo;le prince ne
+doit pas se contenter d'&ecirc;tre bon, mais &laquo;aussi d'assurer le bonheur
+des autres; comme &laquo;cette &eacute;querre dont se servent les architectes,
+qui &laquo;non-seulement est en soi droite et juste, mais qui &laquo;redresse
+et rend justes toutes les choses auxquelles &laquo;on l'applique.&raquo;</p></div>
+
+<p>Il est impossible de ne pas &ecirc;tre frapp&eacute; de la beaut&eacute; de ce passage:
+F&eacute;nelon, dans son <i>T&eacute;l&eacute;maque</i>, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
+l'auteur, qui &eacute;crivait de si sages pr&eacute;ceptes &agrave; l'usage des rois et des
+princes, vivait au milieu d'hommes g&eacute;n&eacute;ralement<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> sans principes, et &agrave;
+une &eacute;poque o&ugrave; un autre &eacute;crivain non moins remarquable quant au style, un
+homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
+comme les moyens les plus s&ucirc;rs et les plus naturels de gouvernement, on
+devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la puret&eacute; de
+sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si r&eacute;ellement
+cette discussion sur le m&eacute;rite relatif de la r&eacute;publique et de la royaut&eacute;
+a pu librement avoir lieu &agrave; la cour de Guidobalde et en sa pr&eacute;sence,
+elle t&eacute;moigne de la sup&eacute;riorit&eacute; de ce prince qui, au lieu d'employer son
+temps &agrave; de vaines et futiles occupations, prenait plaisir &agrave; &eacute;couter des
+v&eacute;rit&eacute;s que les souverains aiment rarement &agrave; entendre.</p>
+
+<p>Le Castiglione &eacute;tait encore occup&eacute; &agrave; revoir et &agrave; corriger le manuscrit
+de son livre <i>del Cortegiano</i> lorsque mourut, le 20 f&eacute;vrier 1519, le
+marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour h&eacute;ritier et
+successeur son fils a&icirc;n&eacute; Fr&eacute;d&eacute;ric. Ce jeune prince d&eacute;sirait obtenir le
+g&eacute;n&eacute;ralat des troupes de l'&Eacute;glise. Il pensa que le comte &eacute;tait, par ses
+relations &agrave; Rome et par l'intimit&eacute; dont le pape l'honorait, l'homme qui
+pouvait le mieux r&eacute;ussir dans cette n&eacute;gociation. Il l'envoya donc dans
+cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
+mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.</p>
+
+<p>Pendant ce s&eacute;jour, il retrouva son ami Rapha&euml;l fort occup&eacute; &agrave; mesurer et
+dessiner les pr&eacute;cieux restes <span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>des monuments antiques que le temps et le
+ravage des hommes avaient &eacute;pargn&eacute;s. On peut croire que le comte lui
+servit de secr&eacute;taire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape L&eacute;on
+X &agrave; cette occasion. L'original, de son &eacute;criture, fut trouv&eacute; parmi les
+manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
+imprim&eacute; pour la premi&egrave;re fois en 1733. Dans un discours adress&eacute; &agrave;
+l'Acad&eacute;mie de Florence, en 1799, et intitul&eacute;: <i>Congettura che una
+lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino</i>,
+l'abb&eacute; Daniel Francesconi a revendiqu&eacute; pour Rapha&euml;l l'honneur d'avoir
+lui-m&ecirc;me &eacute;crit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
+probables. Toutefois, il reste toujours &agrave; expliquer pourquoi le
+manuscrit original &eacute;tait de l'&eacute;criture de Balthasar Castiglione et parmi
+ses papiers. L'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre l'illustre amateur et le grand
+artiste permet de supposer que Rapha&euml;l aura eu recours, pour rendre ses
+pens&eacute;es, &agrave; l'auteur du <i>Cortegiano</i>, auquel, pr&eacute;c&eacute;demment et &agrave; plusieurs
+reprises, il avait demand&eacute; des sujets de compositions pour ses
+peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a &eacute;t&eacute;
+adress&eacute;e &agrave; L&eacute;on X, la onzi&egrave;me ann&eacute;e du s&eacute;jour de son auteur &agrave; Rome. En
+admettant que le Castiglione l'ait &eacute;crite au nom de Rapha&euml;l, l'artiste
+&eacute;tant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait &eacute;t&eacute; compos&eacute;e
+en 1519, ce qui s'accorde avec le s&eacute;jour que le comte y fit de mars &agrave;
+novembre de cette m&ecirc;me ann&eacute;e<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
+<p>Les n&eacute;gociations qu'il avait entam&eacute;es au nom du marquis de Mantoue, les
+s&eacute;rieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimit&eacute; des artistes et de
+tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingu&eacute;s, ne
+faisaient pas oublier au comte sa jeune &eacute;pouse qu'il avait laiss&eacute;e &agrave;
+Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
+l'absence, il composa une &eacute;l&eacute;gie latine, &agrave; l'imitation de Properce<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>,
+et il supposa qu'elle lui &eacute;tait adress&eacute;e par sa femme dans cette ville
+de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul s&eacute;jour de
+d&eacute;lices digne des hommes et des dieux:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
+mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
+delicias esse hominum atque Deum<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p></div>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'il avait emport&eacute; &agrave; Mantoue son portrait peint par Rapha&euml;l
+quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son &eacute;l&eacute;gie latine, que
+sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
+l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
+dire ces vers, qui sont un &eacute;loge pour Rapha&euml;l:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
+allevat usque meas.<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
+Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
+saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
+Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
+decipioque dies.</p>
+
+<p>Seule, la repr&eacute;sentation des traits de ton visage, peinte de la
+main de Rapha&euml;l, peut all&eacute;ger mes ennuis: je lui fais f&ecirc;te, je lui
+souris, je me r&eacute;jouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
+r&eacute;pondre &agrave; mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
+assentiment et sa volont&eacute;, dire ou vouloir quelque chose, et me
+faire entendre ta voix. Ton enfant reconna&icirc;t ta ressemblance et
+balbutie, en la voyant, le nom de son p&egrave;re. Ce portrait est ma
+consolation, et charme l'ennui de mes longues journ&eacute;es&raquo;<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p></div>
+
+<p>Si le comte pr&ecirc;tait ces sentiments &agrave; sa jeune &eacute;pouse, il n'&eacute;tait pas
+moins lui-m&ecirc;me impatient de la revoir. Ce d&eacute;sir perce, d'une mani&egrave;re
+tout italienne, dans une lettre dat&eacute;e de Rome le dernier jour d'ao&ucirc;t
+1519<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Si vous &ecirc;tes rest&eacute;e, ma ch&egrave;re &eacute;pouse, dix-huit &laquo;jours sans avoir
+de mes lettres, de mon c&ocirc;t&eacute;, &laquo;pendant le m&ecirc;me temps, je ne suis pas
+rest&eacute; quatre &laquo;heures sans penser &agrave; vous. Depuis, je sais que &laquo;vous
+avez eu souvent de mes lettres et que j'ai &laquo;r&eacute;par&eacute; mes torts. Mais
+vous n'agissez pas de la &laquo;m&ecirc;me mani&egrave;re, car vous ne m'&eacute;crivez que
+lorsque &laquo;vous n'avez rien autre chose &agrave; faire. Il est vrai &laquo;que
+votre derni&egrave;re lettre est assez longue; Dieu<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> &laquo;soit lou&eacute;! mais vous
+vous en remettez au comte &laquo;Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
+combien &laquo;vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que &laquo;vous
+voulussiez que je vous fisse dire par le pape &laquo;comme je vous aime.
+Certainement tout Rome le &laquo;sait, de telle sorte que chacun me dit
+que je suis &laquo;au d&eacute;sespoir et rempli de chagrin de ne pas &laquo;&ecirc;tre avec
+vous; et je ne le nierai point. Mais on &laquo;voudrait que j'envoyasse &agrave;
+Mantoue pour vous &laquo;enlever et vous amener ici &agrave; Rome. R&eacute;fl&eacute;chissez
+&laquo;si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. &laquo;Dites-moi, sans
+plaisanterie, si vous voulez que &laquo;je vous rapporte quelque chose
+qui vous plaise; &laquo;je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
+&laquo;j'aurais &agrave; coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. &laquo;Car
+j'arriverai l&agrave; un matin que vous ne m'attendrez &laquo;pas, et je vous
+trouverai au lit: et vous viendrez &laquo;ensuite me donner &agrave; entendre
+que la nuit &laquo;vous avez r&ecirc;v&eacute; de moi; mais la v&eacute;rit&eacute; est qu'il &laquo;n'en
+aura rien &eacute;t&eacute;. Je ne puis pas encore vous &laquo;annoncer le jour de mon
+d&eacute;part, mais j'esp&egrave;re &laquo;que ce sera sous peu. En attendant,
+souvenez-vous &laquo;de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
+&laquo;constamment &agrave; vous, et vous aime passionn&eacute;ment &laquo;et plus que je ne
+dis, et je me recommande &laquo;&agrave; vous de tout coeur.&raquo;</p></div>
+
+<p>Son d&eacute;part de Rome, annonc&eacute; comme prochain par cette lettre, se fit
+encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette ann&eacute;e. Il quitta cette
+ville sans avoir r&eacute;ussi &agrave; faire nommer son jeune ma&icirc;tre g&eacute;n&eacute;ral des
+<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>troupes de l'&Eacute;glise; mais il emportait une lettre de L&eacute;on X qui, en
+expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient emp&ecirc;ch&eacute;
+jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
+lui avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-agr&eacute;able, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
+plus distingu&eacute;, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
+rappellerait lorsque le temps lui para&icirc;trait venu de pouvoir donner
+satisfaction &agrave; ses d&eacute;sirs<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
+jusqu'au commencement de juillet suivant, &eacute;poque &agrave; laquelle il fut
+renvoy&eacute; aupr&egrave;s du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
+ordinaire, avec douze cents &eacute;cus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
+&agrave; Florence, pu le l&eacute;gat, le cardinal Jules de M&eacute;dicis, depuis Cl&eacute;ment
+VII, lui fit l'accueil le plus empress&eacute;. Il &eacute;tait &agrave; Rome le 17 du m&ecirc;me
+mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, &eacute;prouver un premier
+chagrin, suivi bient&ocirc;t d'une peine plus profonde encore.</p>
+
+<p>Il avait laiss&eacute;, neuf mois auparavant, son illustre ami Rapha&euml;l plein de
+vie, de gloire et d'honneurs, occup&eacute; &agrave; mesurer et &agrave; dessiner les
+antiquit&eacute;s de la ville &eacute;ternelle, et marquant chaque ann&eacute;e de son
+existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progr&egrave;s toujours
+croissant dans son style et sa mani&egrave;re. Le bruit de sa mort, arriv&eacute;e le
+6 avril pr&eacute;c&eacute;dent, &eacute;tait parvenue &agrave; Mantoue, comme la nouvelle <span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>d'un des
+&eacute;v&eacute;nements les plus importants de ce si&egrave;cle, bien avant le d&eacute;part du
+comte, qui en avait &eacute;prouv&eacute; la plus vive douleur. Mais, &agrave; son arriv&eacute;e &agrave;
+Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
+journ&eacute;es en s'&eacute;levant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
+l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
+faite. &laquo;Je suis arriv&eacute;, &eacute;crit-il &agrave; sa m&egrave;re le 20 juillet 1520, bien
+portant; mais il ne me semble pas &ecirc;tre &agrave; Rome, car je n'y retrouve plus
+mon pauvre Rapha&euml;l: que Dieu re&ccedil;oive son &acirc;me bien-aim&eacute;e!&mdash;&laquo;<i>Io son
+sano</i>, <i>ma non mi pare essere a Roma</i>, <i>perch&egrave; non vi &egrave; pi&ugrave; il mio
+poveretto Raffaello</i>, <i>che Dio abbia quall'anima benedetta</i><a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il voulut donner &agrave; la m&eacute;moire du grand peintre d'Urbin un t&eacute;moignage
+public de ses regrets, en composant cette &eacute;pitaphe latine:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
+arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
+raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
+quoque d&ugrave;m toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
+ing&eacute;nio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> Ad
+vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
+indignataque mors est, Te dud&ugrave;m extinctis reddere posse animam: Et
+quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
+parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
+Deberi et morti nostraque nosque mones.</p></div>
+<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
+<p>En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
+lui-m&ecirc;me allait ressentir de plus pr&egrave;s les coups de la mort. A peine
+&eacute;tait-il install&eacute; &agrave; Rome, qu'il apprit par sa m&egrave;re la mort de sa femme,
+qui eut lieu &agrave; Mantoue, le 25 ao&ucirc;t de cette ann&eacute;e, des suites de
+couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
+douleur. La consid&eacute;ration qu'il avait su acqu&eacute;rir &agrave; la cour pontificale,
+sa bont&eacute;, sa bienveillance, qui lui avaient gagn&eacute; tous les coeurs, lui
+valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
+tout ce que Rome renfermait d'hommes distingu&eacute;s, des cardinaux et du
+pape lui-m&ecirc;me. L&eacute;on X voulut m&ecirc;me lui donner publiquement une preuve de
+l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
+deux cents &eacute;cus d'or. Mais, si tous ces t&eacute;moignages de sympathie
+adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'&eacute;prouver,
+ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
+en continuant ses n&eacute;gociations afin de faire obtenir le g&eacute;ri&eacute;ralat des
+troupes de l'&Eacute;glise au marquis de Mantoue, il s'occupait &agrave; recueillir
+des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait &agrave; sa
+m&egrave;re, &agrave; Mantoue, avec l'intention d'en d&eacute;corer le palais des Castiglione
+et d'en former un petit mus&eacute;e. C'est ainsi que, par une lettre adress&eacute;e
+de Rome <span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>&agrave; sa m&egrave;re le 29 d&eacute;cembre 1520, il lui annonce l'envoi &agrave; Mantoue
+d'une Madone de la main de Rapha&euml;l, d'une t&ecirc;te de paysan et d'une figure
+antique en marbre: &laquo;Objets, dit-il, qui me sont tr&egrave;s-chers; c'est
+pourquoi, ainsi que je l'ai dit &agrave; votre seigneurie, je la prie en gr&acirc;ce
+de ne les laisser voir &agrave; qui que ce soit<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
+Fr&eacute;d&eacute;ric au grade de g&eacute;n&eacute;ral des troupes de l'&Eacute;glise. Ce jeune prince
+fut tellement transport&eacute; de joie, &agrave; la r&eacute;ception de la d&eacute;p&ecirc;che du comte
+qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui &eacute;crivit de sa main: &laquo;Messire
+Balthazar, j'ai vu ce que vous m'&eacute;crivez par votre lettre, laquelle m'a
+ressuscit&eacute; de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
+monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
+secr&egrave;te.... Je suis tr&egrave;s-satisfait de vous et de ce que vous avez
+fait<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne para&icirc;t pas n&eacute;anmoins que le marquis ait r&eacute;compens&eacute; ce service
+d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte &agrave; Rome, o&ugrave; il
+pouvait continuer &agrave; lui &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>Pendant les chaleurs de l'&eacute;t&eacute;, si dangereuses dans cette ville, le comte
+s'installa au Belv&eacute;d&egrave;re pour y trouver la fra&icirc;cheur.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu, &eacute;crit-il &agrave; sa m&egrave;re, &laquo;que votre seigneurie e&ucirc;t un lieu
+ainsi fait, &laquo;avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> &laquo;de
+telles antiquit&eacute;s, fontaines, r&eacute;servoirs, eaux &laquo;fra&icirc;ches, et tout
+pr&egrave;s du palais (du Vatican), ce qui &laquo;est le mieux. Si Pietro Iacomo
+&eacute;tait ici, je suis &laquo;certain que ce s&eacute;jour lui para&icirc;trait tout autre
+&laquo;chose que le pont de <i>Macaria</i>; car c'est parla route &laquo;qui s'&eacute;tend
+au bas du Belv&eacute;d&egrave;re, que passent tous &laquo;ceux qui arrivent &agrave; Rome de
+ce c&ocirc;t&eacute;, ainsi que les &laquo;personnes qui vont s'amuser dans les pr&eacute;s.
+Apr&egrave;s &laquo;le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et &laquo;de femmes
+qui viennent y faire mille folies; et c'est &laquo;ainsi qu'en les voyant
+j'essaie de me distraire<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Les habitudes de Rome sont bien chang&eacute;es depuis cette lettre: les
+Romains d'aujourd'hui ne vont plus gu&egrave;re se promener dans les champs qui
+avoisinent le Belv&eacute;d&egrave;re. Ces champs, comme presque tous ceux qui
+entourent cette ville, sont chaque ann&eacute;e envahis pendant l'&eacute;t&eacute; par le
+mauvais air; et le Belv&eacute;d&egrave;re lui-m&ecirc;me, si sain du temps de L&eacute;on X, n'est
+plus, de nos jours, malgr&eacute; son &eacute;l&eacute;vation, &agrave; l'abri de ce fl&eacute;au.</p>
+
+<p>Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il re&ccedil;ut du
+marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
+prendre part &agrave; la guerre contre les Fran&ccedil;ais. Cette offre, comme celles
+qui viennent d'un ma&icirc;tre, ressemblait beaucoup &agrave; un ordre; elle n'avait
+d'ailleurs rien de bien s&eacute;duisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
+&ecirc;tre oblig&eacute; de l'accepter. Il en informait sa m&egrave;re <span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>dans une lettre qui
+peint bien ses sentiments intimes<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante &laquo;lances, ce qui
+est r&eacute;ellement un grand honneur; &laquo;et je reconnais que Son
+Excellence l'a fait avec &laquo;beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
+ai grande &laquo;obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
+&laquo;quelques embarras d'argent, je crois que ce &laquo;commandement me
+serait plut&ocirc;t nuisible que profitable, &laquo;parce qu'il me faudrait
+d&eacute;penser largement &laquo;du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
+jeunesse, &laquo;les fatigues me sont plus difficiles &agrave; supporter
+&laquo;qu'autrefois, et je connais les embarras &laquo;qu'on &eacute;prouve &agrave;
+commander aux gens. D'ailleurs, &laquo;s'il venait jamais &agrave; l'esprit de
+l'illustrissime &laquo;seigneur marquis de me donner quelque r&eacute;compense
+&laquo;des services que je me suis efforc&eacute; de lui rendre, &laquo;je voudrais
+que ce f&ucirc;t tout autre chose que cinquante &laquo;lances, parce que je
+consid&egrave;re ce don &laquo;comme une charge et non comme une r&eacute;compense; &laquo;et
+si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne &laquo;me serait pas refus&eacute;.
+Mais, pour le peu de temps &laquo;que j'ai &agrave; rester dans ce monde, je
+d&eacute;sirerais ne &laquo;plus manger le pain de douleur. N&eacute;anmoins, le
+&laquo;seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une &laquo;mani&egrave;re tr&egrave;s-aimable
+qu'il avait un &eacute;gal besoin de &laquo;moi tant &agrave; Mantoue qu'&agrave; la guerre et
+&agrave; Rome, et &laquo;partout ailleurs o&ugrave; il lui arrive d'avoir &agrave; traiter<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
+&laquo;quelque affaire, et m'ayant pri&eacute; de lui faire conna&icirc;tre &laquo;le choix
+que j'aurai fait, je me suis d&eacute;cid&eacute; &laquo;&agrave; rester ici &agrave; Rome, par cette
+consid&eacute;ration que &laquo;c'est le poste le plus important, et celui o&ugrave; je
+puis &laquo;rendre le plus de services. C'est aussi la r&eacute;sidence &laquo;qui,
+sous beaucoup de rapports, doit m'&ecirc;tre le plus &laquo;profitable, eu
+&eacute;gard &agrave; ce que ce s&eacute;jour me pla&icirc;t &laquo;beaucoup, que j'y ai des amis
+assez puissants, et &laquo;que, gr&acirc;ce &agrave; ma qualit&eacute; d'ambassadeur, je puis
+un &laquo;jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et &agrave; &laquo;moi-m&ecirc;me.
+D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il n'y a personne ici &laquo;qui me porte envie, ni qui
+cherche &agrave; ruiner mon &laquo;cr&eacute;dit; il n'y a ni factions, ni partis, et
+je ne suis &laquo;pas oblig&eacute; de voir quelquefois les choses aller tout
+&laquo;autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes &laquo;ces
+consid&eacute;rations, il m'a paru bon de rester &agrave; &laquo;Rome.&raquo;</p></div>
+
+<p>Au milieu de ces graves pr&eacute;occupations, le comte n'oubliait pas son fils
+Camille qu'il avait laiss&eacute; &agrave; Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
+sa m&egrave;re. Bien que cet enfant e&ucirc;t &agrave; peine quatre ans, il voulait que son
+a&iuml;eule l'envoy&acirc;t aux &eacute;coles pour qu'on lui f&icirc;t apprendre l'alphabet
+grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 ao&ucirc;t 1521, les enfants
+apprennent ainsi une chose comme une autre<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. Revenant sur la m&ecirc;me
+id&eacute;e dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
+fasse apprendre &agrave; son fils la langue grecque avant le latin, &laquo;parce
+<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
+le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
+toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
+mais il n'en est pas de m&ecirc;me du grec<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>.&raquo; Cette opinion d'un disciple
+de D&eacute;m&eacute;trius Chalcondyle m&eacute;rite d'&ecirc;tre remarqu&eacute;e; elle nous para&icirc;t
+pleine de justesse.</p>
+
+<p>Vers la fin de cette ann&eacute;e, le comte &eacute;prouva un nouveau chagrin en
+perdant le pape L&eacute;on X, qui mourut le 1<sup>er</sup> d&eacute;cembre 1521, &agrave; la fleur
+de l'&acirc;ge, apr&egrave;s un pontificat d'un peu plus de huit ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
+particuli&egrave;rement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
+pontife avait combl&eacute;s de ses bienfaits et soutenus d'une &eacute;clatante
+protection.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement rendait plus n&eacute;cessaire pour le marquis de Mantoue la
+pr&eacute;sence, &agrave; Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
+dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, aupr&egrave;s du sacr&eacute; coll&egrave;ge,
+toutes les phases de l'&eacute;lection du nouveau pontife, qui eut lieu au
+commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses n&eacute;gociations
+aupr&egrave;s de la commission des trois cardinaux, qui avaient &eacute;t&eacute; choisis par
+leurs coll&egrave;gues pour gouverner les affaires de l'&Eacute;glise, jusqu'&agrave;
+l'arriv&eacute;e &agrave; Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 ao&ucirc;t 1522.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
+
+<p>Le Castiglione rendit, &agrave; cette &eacute;poque, de grands services au marquis de
+Mantoue, l'informant exactement des &eacute;v&eacute;nements qu'il lui importait le
+plus de conna&icirc;tre, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour d&eacute;fendre
+l'&Eacute;tat de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
+vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
+nombre de trente-huit, &eacute;crites du 22 d&eacute;cembre 1521 au 15 juillet
+1522<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a> ainsi que celles adress&eacute;es par lui au duc et &agrave; la duchesse
+d'Urbin et &agrave; d'autres personnages &eacute;minents, pendant le m&ecirc;me intervalle
+jusqu'&agrave; son d&eacute;part de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
+les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanci&eacute;s sur
+le conclave qui pr&eacute;c&eacute;da l'&eacute;lection d'Adrien VI et sur les actes qui
+suivirent cette &eacute;lection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
+sommes propos&eacute; d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
+nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
+la confirmation du g&eacute;n&eacute;ralat des troupes de l'&Eacute;glise que L&eacute;on X avait
+accord&eacute; au marquis de Mantoue; et que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il seconda
+puissamment, par son influence &agrave; Rome et dans le duch&eacute; d'Urbin,
+l'entreprise de son ancien ma&icirc;tre, Francesco della Rov&egrave;re, sur ce duch&eacute;
+dont il reprit possession &agrave; l'aide du marquis de Mantoue, son
+beau-fr&egrave;re, presque aussit&ocirc;t apr&egrave;s la mort de<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> L&eacute;on X. Cette
+restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
+entre autres, &agrave; la condition de ne pas restituer au comte le ch&acirc;teau de
+Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donn&eacute; en r&eacute;compense de ses bons
+services, ainsi que nous l'avons rapport&eacute;. Les habitants de Pesaro
+avaient toujours vu avec d&eacute;plaisir que ce domaine e&ucirc;t &eacute;t&eacute; donn&eacute; au
+Castiglione; ils exig&egrave;rent donc que Nuvilara ne lui f&ucirc;t pas restitu&eacute;, et
+ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
+comte en &eacute;prouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
+d'Urbin lui rendrait plus tard ce ch&acirc;teau et ses d&eacute;pendances<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Mais
+rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais &eacute;t&eacute; remis en
+possession de ce domaine.</p>
+
+<p>Tout en prenant une part active &agrave; ces importantes n&eacute;gociations, le
+Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la soci&eacute;t&eacute;
+des artistes, et, en particulier, des anciens &eacute;l&egrave;ves de son cher
+Rapha&euml;l. La mort avait emp&ecirc;ch&eacute; ce grand ma&icirc;tre d'achever compl&egrave;tement
+son tableau de la <i>Transfiguration</i>, et c'&eacute;tait &agrave; Jules Romain, son
+&eacute;l&egrave;ve favori, qu'&eacute;tait &eacute;chue la t&acirc;che honorable, mais ardue, de terminer
+la derni&egrave;re et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement li&eacute; avec
+Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, o&ugrave; la mani&egrave;re du
+ma&icirc;tre et celle de l'&eacute;l&egrave;ve sont tellement confondues, que le connaisseur
+le mieux exerc&eacute; aurait peine &agrave; reconna&icirc;tre <span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>ce qui appartient en propre
+&agrave; l'un ou &agrave; l'autre. La <i>Transfiguration</i> avait &eacute;t&eacute; command&eacute;e au Sanzio
+par le cardinal Jules de M&eacute;dicis, depuis Cl&eacute;ment VII, pour l'&eacute;glise de
+Saint-Pierre in Montorio. Il para&icirc;t que le cardinal, apr&egrave;s l'entier
+ach&egrave;vement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules
+Romain, que Rapha&euml;l avait institu&eacute; son principal l&eacute;gataire avec un autre
+de ses &eacute;l&egrave;ves, Francesco Penni, surnomm&eacute; <i>il Fattore</i>. Jules n'osait pas
+trop r&eacute;clamer au puissant cardinal ce qui lui restait d&ucirc;. Cependant, il
+avait donn&eacute; &agrave; cet argent une destination pieuse; il voulait le
+constituer en dot &agrave; l'une de ses soeurs qui venait d'&ecirc;tre demand&eacute;e en
+mariage. Il prit le parti de s'adresser &agrave; son protecteur, &agrave; l'ami intime
+de son ma&icirc;tre, et le comte s'empressa d'&eacute;crire au cardinal la lettre
+suivante, qui est non-seulement un t&eacute;moignage de sa bienveillance pour
+Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Rapha&euml;l lui avait
+laiss&eacute; de profonds regrets:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Bien que les circonstances soient telles que ma &laquo;demande puisse
+para&icirc;tre importune, cependant, &laquo;l'obligation que je crois avoir de
+rendre service &agrave; &laquo;tous mes amis me force &agrave; supplier votre r&eacute;v&eacute;rence
+&laquo;dissime seigneurie d'une chose, laquelle, &agrave; ce que &laquo;je pense, ne
+devra pas lui d&eacute;plaire, et sera tr&egrave;s &laquo;agr&eacute;able &agrave; l'un de ses
+serviteurs, qui est mon ami. &laquo;Jules, &eacute;l&egrave;ve de Rapha&euml;l d'Urbin, par
+suite du tableau &laquo;que ledit Rapha&euml;l a ex&eacute;cut&eacute; pour votre
+&laquo;r&eacute;v&eacute;rendissime seigneurie, est rest&eacute; cr&eacute;ancier &laquo;d'une certaine
+somme d'argent. Il ne la demande<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> &laquo;pas actuellement, et il ne
+voudrait pas la recevoir; &laquo;mais ayant une soeur d&eacute;j&agrave; grande, et
+pour &laquo;laquelle il a trouv&eacute; un mari, s'il pouvait lui assurer &laquo;une
+dot, il d&eacute;sirerait que votre seigneurie daign&acirc;t, &laquo;dans sa bont&eacute;,
+d&eacute;cider &agrave; quelle &eacute;poque elle &laquo;pourrait lui donner ces fonds: car,
+bien qu'il ne &laquo;les re&ccedil;&ucirc;t pas maintenant, ni d'ici &agrave; six, huit ou
+&laquo;dix mois, le jeune homme, qui est dispos&eacute; &agrave; &laquo;prendre pour femme
+cette soeur de Jules, ne s'en &laquo;inqui&eacute;terait pas, pourvu qu'il f&ucirc;t
+certain de les &laquo;toucher &agrave; l'&eacute;poque d&eacute;termin&eacute;e. C'est pourquoi, si
+&laquo;votre seigneurie daigne accorder cette gr&acirc;ce &agrave; &laquo;Jules, qui lui est
+un serviteur si d&eacute;vou&eacute;, outre &laquo;l'obligation que lui-m&ecirc;me en aura,
+de mon c&ocirc;t&eacute; &laquo;j'en conserverai une &eacute;ternelle reconnaissance. J'ai
+&laquo;pris la libert&eacute; d'adresser cette pri&egrave;re &agrave; votre &laquo;seigneurie,
+non-seulement &agrave; cause de l'amiti&eacute; que je &laquo;porte &agrave; Jules, mais pour
+donner satisfaction &agrave; la &laquo;bonne m&eacute;moire de Rapha&euml;l que je n'aime
+pas &laquo;moins aujourd'hui qu'&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il &eacute;tait encore &laquo;de ce
+monde; et je sais que lui-m&ecirc;me d&eacute;sirait &laquo;que cette soeur de Jules
+f&ucirc;t mari&eacute;e. Je n'en dirai &laquo;pas davantage, et je baise humblement
+les mains &laquo;de votre r&eacute;v&eacute;rendissime seigneurie<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Nous ne savons si cette requ&ecirc;te fut favorablement accueillie; dans tous
+les cas^ le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de
+Rapha&euml;l et <span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>l'amiti&eacute; qu[?]il portait &agrave; Jules Romain lui prescrivaient de
+tenter aupr&egrave;s du puissant cardinal.</p>
+
+<p>La peste s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e &agrave; Rome, dans le milieu de l'&eacute;t&eacute; 1522, avant
+l'arriv&eacute;e d'Adrien VI. Renferm&eacute; dans le Belv&eacute;d&egrave;re, le comte t&acirc;chait de
+se garantir du fl&eacute;au, en emp&ecirc;chant les gens de sa suite de communiquer
+au dehors. Cette peste, comme le chol&eacute;ra, attaquait d'abord les classes
+inf&eacute;rieures et y faisait les plus affreux ravages.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je suis en bonne sant&eacute;, ainsi que tous les n&ocirc;tres, &laquo;&eacute;crivait-il &agrave;
+sa m&egrave;re le 12 ao&ucirc;t 1522<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>; mais, en &laquo;r&eacute;alit&eacute;, la peste fait de
+grands ravages, bien qu'elle &laquo;n'ait pas encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans les
+familles nobles. &laquo;Le grand mal est que presque tous ceux qui
+&laquo;tombent malades d'autres maladies sont abandonn&eacute;s &laquo;et meurent de
+faim et de besoins, parce &laquo;que tout le monde les repousse, et ceux
+qui sont &laquo;atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; &laquo;de
+mani&egrave;re que c'est un grand malheur. On ne &laquo;manque pas de
+provisions. Je crois qu'il est parti &laquo;de Rome plus de quarante
+mille personnes. &laquo;Aujourd'hui, certaines confr&eacute;ries vont en
+procession &laquo;aux &eacute;glises principales; elles portent la t&ecirc;te de saint
+&laquo;S&eacute;bastien et une figure de saint Roch. Elles s'arr&ecirc;tent &laquo;aux
+maisons infect&eacute;es de la peste, r&eacute;citent &laquo;des pri&egrave;res et implorent
+la mis&eacute;ricorde de Dieu. &laquo;Mais ce qui exciterait tes larmes
+abondantes, &laquo;ch&egrave;re Anna<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>, ce sont de petits enfants tout nus,<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
+&laquo;de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement &laquo;se
+frappant, criant mis&eacute;ricorde et disant: &laquo;Seigneur, &eacute;pargnez votre
+peuple! Ils sont accompagn&eacute;s &laquo;d'hommes qui les font marcher en
+ordre et &laquo;leur donnent &agrave; manger. Les pri&egrave;res de ces innocents
+&laquo;&eacute;meuvent beaucoup les hommes; puissent-elles &laquo;&eacute;galement toucher
+Dieu et parer les coups &laquo;de sa justice!&raquo;</p></div>
+
+<p>Cette peste dura plusieurs ann&eacute;es &agrave; Rome; car on voit, par une autre
+lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit &agrave; cette &eacute;poque deux de ses
+domestiques de cette maladie<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p>
+
+<p>Le Castiglione quitta Rome quelque temps apr&egrave;s l'arriv&eacute;e d'Adrien VI,
+c'est-&agrave;-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le
+commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis
+de Mantoue dans ses entreprises contre les Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Mantoue vers la fin de cette ann&eacute;e, il y passa la plus grande
+partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance
+suivie avec Andr&eacute;a Piperario, gentilhomme mantouan, fix&eacute; &agrave; Rome, o&ugrave; il
+remplissait les fonctions de secr&eacute;taire apostolique, et avec ses amis
+Francesco Penni, et Jules Romain, qui &eacute;tait son charg&eacute; d'affaires pour
+les acquisitions d'art et d'antiquit&eacute;s. C'&eacute;tait toujours aux oeuvres de
+Rapha&euml;l qu'il donnait la pr&eacute;f&eacute;rence. &Eacute;crivant de Mantoue, le 22 janvier
+1523, &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> Andr&eacute;a Piperario, il lui disait:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;J'adresse la lettre &laquo;ci-incluse &agrave; Jules, peintre, le priant de
+t&acirc;cher de &laquo;me faire avoir un certain tableau de la main de
+&laquo;Rapha&euml;l, qui appartenait &agrave; ma&icirc;tre Antonio di San &laquo;Marino<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>, et
+auquel je n'ai pas song&eacute; lorsque j'&eacute;tais &laquo;&agrave; Rome. Je vous prie d'en
+parler en outre, &laquo;de votre c&ocirc;t&eacute;, audit Jules; et si, pour avoir ce
+&laquo;tableau, il faut d&eacute;bourser quelque argent, ne &laquo;manquez pas de
+l'avancer pour moi, et donnez-m'en &laquo;avis; je vous le remettrai
+sur-le-champ<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Par la lettre suivante, adress&eacute;e &agrave; Jules Romain de Mantoue, le 12
+f&eacute;vrier 1523<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>, on voit quelle familiarit&eacute; s'&eacute;tait &eacute;tablie entre le
+grand seigneur et l'artiste.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mon tr&egrave;s-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'&agrave; ce &laquo;jour l'occasion de
+t'envoyer les deux toques<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>; &laquo;maintenant, je t'en envoie deux
+des mieux que &laquo;j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'&eacute;cris. Vois
+&laquo;si tu d&eacute;sires avoir quelque autre chose de ces environs. &laquo;Je n'ai
+rien &agrave; te dire autre chose, sinon &laquo;que je me porte bien, gr&acirc;ce &agrave;
+Dieu, et que je &laquo;d&eacute;sire te voir. Je ne r&eacute;p&eacute;terai pas que j'ai donn&eacute;
+&laquo;commission, avec l'argent, &agrave; messere Andr&eacute; &laquo;Piperario, de
+m'acheter quelque chose, t'en ayant &laquo;d&eacute;j&agrave; inform&eacute;. Je t'ai d&eacute;j&agrave;
+fait conna&icirc;tre &eacute;galement<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> &laquo;le d&eacute;sir que j'ai de poss&eacute;der ce tableau
+qui a &laquo;appartenu &agrave; ma&icirc;tre Antonio di San Marino: je ne &laquo;te dirai
+donc rien de plus, si ce n'est que je me &laquo;recommande &agrave; toi, ainsi
+qu'&agrave; Gio. Francesco &laquo;(Penni, surnomm&eacute; il Fattore).&raquo;</p></div>
+
+<p>Le Castiglione avait plus de confiance dans le go&ucirc;t de Jules Romain que
+dans celui du Fattore; la lettre suivante, adress&eacute;e de Mantoue le 12
+avril 1523 &agrave; Andr&eacute; Piperario, en offre la preuve<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Gio. Francesco m'a &eacute;crit ces jours derniers &laquo;qu'il m'avait trouv&eacute;
+quelques objets d'antiquit&eacute; &laquo;et qu'ils co&ucirc;taient dix ducats.
+Pensant que le tout &laquo;&eacute;tait du consentement de Jules, je vous
+&eacute;crivis &laquo;de vouloir bien lui donner ces dix ducats. &laquo;Aujourd'hui,
+j'apprends que l'opinion de Jules est &laquo;que ces objets n'ont pas une
+grande valeur: je &laquo;d&eacute;sirerais donc, si vous ne lui avez pas remis
+les &laquo;ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous &laquo;excusant du
+mieux que vous pourrez, lui disant, &laquo;par exemple, que vous n'avez
+plus d'argent &agrave; &laquo;moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il
+&laquo;vous plaira. J'y suis d'autant plus d&eacute;cid&eacute;, que &laquo;Jules m'a fait
+venir l'eau &agrave; la bouche d'un cam&eacute;e &laquo;qu'il m'&eacute;crit avoir vu et qu'il
+trouve une chose &laquo;admirable. S'il pouvait l'obtenir &agrave; bon march&eacute;,
+&laquo;je serais content de le prendre avec la r&eacute;solution<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> &laquo;de n&eacute; plus
+acheter cette ann&eacute;e d'autres antiques, &laquo;&agrave; moins qu'il ne se
+pr&eacute;sent&acirc;t une occasion extra &laquo;extraordinaire, et pour le prix et
+pour la beaut&eacute; des &laquo;objets. Jules m'&eacute;crit que celui auquel il
+appartient &laquo;lui en demande cent ducats, mais qu'il croit &laquo;qu'on
+l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui &laquo;me para&icirc;t encore trop
+cher, surtout dans ce moment, &laquo;o&ugrave; je n'ai presque pas d'argent.
+N&eacute;anmoins, &laquo;si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou &laquo;trente
+ducats, je voudrais qu'on le pr&icirc;t, et m&ecirc;me &laquo;en ajoutant deux ducats
+de plus, si c'est l'avis de &laquo;Jules. Et je l'entends ainsi, dans le
+cas o&ugrave; vous &laquo;n'auriez pas donn&eacute; les dix ducats &agrave; Gio. Francesco,
+&laquo;parce que je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup avoir une seule &laquo;chose excellente
+plut&ocirc;t que cinquante m&eacute;diocres. &laquo;Je voudrais le tableau de ma&icirc;tre
+Antonio di San &laquo;Marino, le cam&eacute;e et le torse que Jules m'&eacute;crit
+&laquo;avoir trouv&eacute; pour la t&ecirc;te de marbre que je poss&egrave;de, &laquo;et c'est tout
+ce que je voudrais acheter cette &laquo;ann&eacute;e. Vous pourrez convenir du
+tout avec Jules, &laquo;et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera
+tr&egrave;s-bien fait.&raquo;</p></div>
+
+<p>On voit par une lettre adress&eacute;e &agrave; Piperario, le 8 mai suivant<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>,
+qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achet&eacute;s
+&agrave; Rome: il aurait voulu que Jules Romain f&ucirc;t venu &agrave; Mantoue,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques &laquo;appartements, et je<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
+d&eacute;sire extr&ecirc;mement les d&eacute;corer; &laquo;ainsi, lorsque l'occasion vous
+para&icirc;tra favorable, &laquo;engagez-le avec instance &agrave; venir.&raquo;</p></div>
+
+<p>Malgr&eacute; cette invitation, Jules Romain ne partit pas &agrave; cette &eacute;poque pour
+Mantoue.&mdash;Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29
+juillet 1523, que l'artiste lui avait achet&eacute; et envoy&eacute; le fameux cam&eacute;e
+antique que le comte d&eacute;sirait tant poss&eacute;der. Il repr&eacute;sentait une t&ecirc;te de
+Socrate dont il fut extr&ecirc;mement satisfait<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. Jules &eacute;tait encore &agrave;
+Rome au commencement de septembre de cette ann&eacute;e<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>: il n'en partit,
+ou plut&ocirc;t il ne s'en &eacute;chappa que dans les premiers mois de l'ann&eacute;e
+suivante, alors qu'ayant dessin&eacute; pour Marc-Antoine ces figures
+ind&eacute;centes que l'Ar&eacute;tin <i>illustra</i> de ses sonnets, il se vit poursuivi
+par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Cl&eacute;ment VII.</p>
+
+<p>Ce pontife avait succ&eacute;d&eacute; dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien
+VI, qui a laiss&eacute; une m&eacute;moire d&eacute;test&eacute;e et m&eacute;pris&eacute;e de tous les artistes
+et de tous les litt&eacute;rateurs.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;&laquo;Tant que v&eacute;cut Adrien, &laquo;dit Vasari<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, peu s'en fallut que
+Jules Romain, &laquo;le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,
+Sebastiano &laquo;de Venise et d'autres grands ma&icirc;tres ne &laquo;mourussent de
+faim. La consternation r&eacute;gnait &laquo;parmi les courtisans accoutum&eacute;s aux
+lib&eacute;ralit&eacute;s &laquo;et &agrave; la munificence de L&eacute;on X, et les artistes<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
+&laquo;songeaient tristement &agrave; l'avenir, en voyant toute &laquo;esp&egrave;ce de
+talent plong&eacute;e dans l'oubli, lorsque, par &laquo;la volont&eacute; de Dieu, la
+mort vint frapper Adrien. &laquo;Le cardinal Jules de M&eacute;dicis lui succ&eacute;da
+sous le &laquo;nom de Cl&eacute;ment VII, et, en un moment, tous les &laquo;arts
+commenc&egrave;rent &agrave; rena&icirc;tre.&raquo;</p></div>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s l'av&egrave;nement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui
+envoya le Castiglione, avec lequel il &eacute;tait li&eacute; depuis longtemps, comme
+son ambassadeur extraordinaire.</p>
+
+<p>Le comte se rendit &agrave; Rome vers le milieu de d&eacute;cembre 1523; il &eacute;tait
+charg&eacute; par son ma&icirc;tre de d&eacute;terminer Jules Romain &agrave; venir prendre &agrave;
+Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire
+ex&eacute;cuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,
+Jules Romain put quitter Rome furtivement, gr&acirc;ce &agrave; la protection du
+comte; il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Mantoue vers le printemps de l'ann&eacute;e 1524,
+apr&egrave;s avoir termin&eacute; dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les
+fameuses fresques repr&eacute;sentant l'allocution de Constantin &agrave; son arm&eacute;e,
+la bataille contre Maxence, le bapt&ecirc;me de Constantin et la donation
+faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette
+composition, qui est la derni&egrave;re ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; Rome par Jules Romain,
+l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on
+remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de
+Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
+<p>Suivant Vasari,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;le comte aurait amen&eacute; Jules &laquo;&agrave; Mantoue, et l'aurait pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+Fr&eacute;d&eacute;ric qui, &laquo;apr&egrave;s l'avoir combl&eacute; de caresses, lui accorda une
+&laquo;maison magnifiquement meubl&eacute;e, une forte pension &laquo;et la table pour
+lui et pour Benedetto Pagni, &laquo;son &eacute;l&egrave;ve, et un autre jeune homme
+qui &eacute;tait &agrave; &laquo;son service. Le marquis lui envoya en outre du
+&laquo;velours, du satin et d'autres riches &eacute;toffes; puis, &laquo;songeant
+qu'il n'avait point de monture, il se fit &laquo;amener son cheval
+favori, nomm&eacute; Ruggieri, et le &laquo;lui donna<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-m&ecirc;me
+pr&eacute;sent&eacute; son ami et prot&eacute;g&eacute; au marquis de Mantoue. Mais nous admettons
+volontiers ce fait sur le t&eacute;moignage de Vasari, son contemporain,
+ordinairement bien inform&eacute;. Ce voyage du comte &agrave; Mantoue, avec Jules
+Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, &agrave; partir du 8
+de ce mois jusqu'&agrave; son d&eacute;part pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses
+lettres dat&eacute;es de Rome.</p>
+
+<p>Vasari a donn&eacute; la description des travaux ex&eacute;cut&eacute;s &agrave; Mantoue par Jules
+Romain, tant comme architecte que comme peintre<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. On peut encore les
+admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps
+et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respect&eacute; ses
+fresques que celles de son ma&icirc;tre et d'Annibal Carrache, &agrave; Rome.
+Ind&eacute;pendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de
+Mantoue, il orna cette ville de palais, d'&eacute;glises et de maisons
+particuli&egrave;res qui en chang&egrave;rent compl&egrave;tement l'aspect. Il fit plus: il
+contribua puissamment &agrave; l'assainir et &agrave; la pr&eacute;server des inondations
+auxquelles elle &eacute;tait expos&eacute;e depuis des si&egrave;cles.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Mantoue, dit Vasari<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, jadis sale et fangeuse, au &laquo;point d'&ecirc;tre
+presque inhabitable, devint, gr&acirc;ce &agrave; &laquo;Jules Romain, aussi saine
+qu'agr&eacute;able; Elle lui dut &laquo;la plupart de ses embellissements,
+chapelles, maisons, &laquo;jardins, fa&ccedil;ades.... Le nombre des dessins
+&laquo;qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment &laquo;incroyable:
+car, comme nous l'avons dit, on ne &laquo;pouvait, surtout dans la ville,
+&eacute;lever des palais &laquo;et d'autres &eacute;difices consid&eacute;rables que d'apr&egrave;s
+ses &laquo;dessins.&raquo;</p></div>
+
+<p>Tous ces travaux ne furent pas achev&eacute;s du vivant de Castiglione, mais
+longtemps apr&egrave;s sa mort: car Jules Romain, fix&eacute; d&eacute;sormais &agrave; Mantoue, y
+termina sa carri&egrave;re en 1546, dix-sept ans apr&egrave;s la perte de son ami.</p>
+
+<p>On pr&eacute;tend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome o&ugrave; il s'&eacute;tait
+fait couronner empereur<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a> visita Mantoue, en 1536; il trouva cette
+ville si belle, et les f&ecirc;tes qu'on lui donna si bien ordonn&eacute;es, qu'il ne
+crut mieux faire, pour reconna&icirc;tre le z&egrave;le de Fr&eacute;d&eacute;ric Gonzague et sa
+brillante r&eacute;ception, que d'&eacute;riger <span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>en duch&eacute; son marquisat<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>. Si telle
+fut la cause de cette faveur, la d&eacute;termination de l'empereur fait
+non-seulement l'&eacute;loge de Jules Romain, dont le g&eacute;nie avait plus obtenu
+pour son ma&icirc;tre que les combats et les n&eacute;gociations, mais elle honore
+&eacute;galement Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et
+d'admirer &eacute;galement les oeuvres du plus grand &eacute;l&egrave;ve de Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut combl&eacute; de pr&eacute;sents par
+l'empereur et par le marquis de Gonzague.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au &laquo;point de ne pouvoir se
+passer de lui, et l'artiste, &laquo;de son c&ocirc;t&eacute;, r&eacute;v&eacute;rait au del&agrave; de
+toute expression &laquo;son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune
+&laquo;faveur, et qui, par ses lib&eacute;ralit&eacute;s, le rendit ma&icirc;tre &laquo;d'un revenu
+de plus de mille ducats. Jules se &laquo;construisit &agrave; Mantoue, vis-&agrave;-vis
+San Barnaba, une &laquo;maison dont il d&eacute;cora la fa&ccedil;ade de stucs color&eacute;s;
+&laquo;il enrichit l'int&eacute;rieur de peintures, de stucs &laquo;semblables &agrave; ceux
+de la fa&ccedil;ade, et de morceaux &laquo;antiques que lui avait donn&eacute;s le
+duc<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Un grand nombre de dessins de Rapha&euml;l faisaient de cette maison un mus&eacute;e
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Bien que Jules Romain poss&egrave;de plusieurs des &eacute;minentes qualit&eacute;s de son
+ma&icirc;tre, comme la puret&eacute;, la fermet&eacute; du dessin, la science de la
+disposition, la vari&eacute;t&eacute; in&eacute;puisable dans ses nombreuses compositions,
+<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>il lui est n&eacute;anmoins fort inf&eacute;rieur dans beaucoup d'autres parties. Tout
+le monde est d'accord pour reconna&icirc;tre que si Rapha&euml;l ne brille pas par
+le coloris, &agrave; l'&eacute;gal du Titien et des autres ma&icirc;tres de l'&eacute;cole
+v&eacute;nitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du
+Sanzio. La pr&eacute;paration de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser
+au noir presque tous ses tableaux, et leur enl&egrave;ve un des principaux
+charmes de la peinture. Mais, ind&eacute;pendamment de ce d&eacute;faut, Jules Romain
+ne proc&egrave;de pas comme son ma&icirc;tre, par la recherche du beau id&eacute;al: il ne
+s'efforce pas, ainsi que Rapha&euml;l l'explique au Castiglione, dans sa
+lettre cit&eacute;e plus haut<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>, de prendre dans les plus belles formes et
+dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un
+seul tout id&eacute;al, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirig&eacute;
+en cela par la puret&eacute;, par la perfection de son go&ucirc;t, se trouvait ainsi
+d'accord avec les enseignements des anciens, et particuli&egrave;rement de
+Socrate et de Platon, ces deux grands pr&eacute;cepteurs du beau dans
+l'antiquit&eacute;. X&eacute;nophon raconte, dans ses dires m&eacute;morables de
+Socrate<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>, que ce sage disait un jour &agrave; Pharrasius:</p>
+
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Si vous voulez repr&eacute;senter une &laquo;beaut&eacute; parfaite, comme il est
+extr&ecirc;mement difficile &laquo;de trouver des hommes dont les formes soient
+&laquo;exemptes de tout d&eacute;faut, vous r&eacute;unirez les beaut&eacute;s &laquo;de beaucoup de
+mod&egrave;les pour en composer un tout &laquo;accompli.&raquo;&mdash;&laquo;Assur&eacute;ment, lui
+r&eacute;pondit Pharrasius,<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> &laquo;telle est notre mani&egrave;re d'op&eacute;rer.&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;Platon, dans sa <i>R&eacute;publique</i>, disait de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Pensez&mdash;vous qu'un peintre<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a> doive &ecirc;tre r&eacute;put&eacute; moins excellent
+&laquo;dans son art, si, apr&egrave;s avoir peint un homme &laquo;parfaitement beau et
+accompli dans toutes ses parties, &laquo;il ne peut en montrer un
+semblable parmi &laquo;les hommes vivants? Non, par Jupiter<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>!&raquo;</p></div>
+
+<p>&mdash;Telle &eacute;tait la m&eacute;thode de Rapha&euml;l: il cr&eacute;ait le beau id&eacute;al, en imitant
+ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,
+mais dans plusieurs mod&egrave;les; et d&eacute;plus, ainsi qu'il l'explique au
+Castiglione dans la lettre pr&eacute;cit&eacute;e,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;<i>en suivant une certaine id&eacute;e qui lui venait</i> &laquo;<i>&agrave; l'esprit, id&eacute;e
+qui portait en soi</i> &laquo;<i>un sentiment &eacute;lev&eacute; de l'art</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Ce n'est point ainsi que proc&egrave;de son &eacute;l&egrave;ve: emport&eacute; par la fougue de son
+g&eacute;nie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher &agrave;
+id&eacute;aliser ses figures et &agrave; modeler ses formes sur ce que la nature offre
+de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de r&eacute;flexions; mais
+telles sont la force et la facilit&eacute; de son g&eacute;nie, que, pour la
+composition, il n'est pas inf&eacute;rieur &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Tel fut l'artiste que l'amiti&eacute; du comte Castiglione procura au marquis
+de Gonzague et &agrave; la ville de Mantoue. En &eacute;tudiant l'histoire de l'art en
+Italie, dans la premi&egrave;re moiti&eacute; du seizi&egrave;me si&egrave;cle, on voit qu'il <span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>n'est
+pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, &agrave; cette &eacute;poque,
+n'ait eu ses ma&icirc;tres &eacute;minents: &agrave; P&eacute;rouse, Andr&eacute;a Vanucci, ma&icirc;tre de
+Rapha&euml;l; &agrave; Rome, le Bramante, Rapha&euml;l et ses &eacute;l&egrave;ves; le Pinturicchio,
+comme lui, disciple du P&eacute;rugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,
+Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; &agrave; Florence, le Buonarotti,
+Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les
+plus grands peintres de l'&eacute;cole florentine; &agrave; Milan, L&eacute;onard de Vinci,
+Luini et leur &eacute;cole; &agrave; Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,
+le Sansovino, le Titien, Paul Veron&egrave;se; &agrave; Bologne, le Francia, l'ami,
+l'&eacute;mule de Rapha&euml;l pour la puret&eacute;, l'id&eacute;alit&eacute; de ses madones; &agrave; Ferrare,
+le Garofolo, l'ami de l'Arioste; &agrave; Mantoue, Jules Romain; &agrave; Parme, le
+Corr&eacute;ge. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de
+ceux que nous passons sous silence suffiraient &agrave; eux seuls pour soutenir
+l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,
+d'appeler cette &eacute;poque le si&egrave;cle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a
+pu voir une telle r&eacute;union de rares et brillants g&eacute;nies. Si leur
+apparition simultan&eacute;e dans les principales villes de l'Italie est due &agrave;
+une faveur sp&eacute;ciale de la Providence, il faut, toutefois, &ecirc;tre juste
+envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection
+qu'ils accord&egrave;rent aux artistes contribua puissamment &agrave; l'&eacute;l&eacute;vation de
+l'art; non qu'elle <span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>f&icirc;t na&icirc;tre le g&eacute;nie, mais elle lui permit de se
+donner libre carri&egrave;re, en lui offrant les occasions de se produire, ce
+qui manque le plus souvent aux hommes sup&eacute;rieurs. C'est ainsi que Jules
+II, L&eacute;on X, Cl&eacute;ment VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, &agrave;
+Rome; les M&eacute;dicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, &agrave;
+Florence; Louis Sforce, &agrave; Milan; Andr&eacute;a Gritti et d'autres patriciens, &agrave;
+Venise; les ducs Guidobalde et della Rov&egrave;re, &agrave; Urbin; Alphonse d'Est et
+Lucr&egrave;ce Borgia, &agrave; Ferrare; les Gonzague, &agrave; Mantoue, pouss&eacute;s par l'amour
+du beau, encourag&egrave;rent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laiss&eacute;s
+les ma&icirc;tres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces
+princes et ces grands seigneurs m&eacute;ritent donc la reconnaissance de la
+post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Le temps approchait o&ugrave; le Castiglione allait pour jamais dire adieu &agrave;
+cette ville de Rome qu'il aimait tant, &agrave; cette Italie, si belle malgr&eacute;
+les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et
+particuli&egrave;rement aux artistes dans l'intimit&eacute; desquels il vivait depuis
+un grand nombre d'ann&eacute;es. Le pape Cl&eacute;ment VII, qui, dans beaucoup de
+circonstances, avait pu appr&eacute;cier le m&eacute;rite du comte, la solidit&eacute; de son
+esprit rehauss&eacute;e de tant de qualit&eacute;s aimables et brillantes, avait jet&eacute;
+les yeux sur lui pour en faire son envoy&eacute; extraordinaire aupr&egrave;s du
+puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destin&eacute;es de l'Italie
+et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19
+juillet 1524, et lui exprima son d&eacute;sir avec les raisons les plus
+pressantes et les plus honorables, <span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>en lui expliquant que cette mission
+avait principalement pour objet de r&eacute;tablir la paix entre toutes les
+puissances chr&eacute;tiennes<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>. Le comte accueillit cette ouverture avec
+empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission
+sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son ma&icirc;tre. Ce
+prince se montra fort honor&eacute; du choix que le pape avait fait de son
+ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le
+Castiglione accepta donc l'offre du pontife, &laquo;dans l'espoir, comme il
+l'&eacute;crivait &agrave; sa m&egrave;re<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a> d'en acqu&eacute;rir m&eacute;rite aupr&egrave;s de Dieu, louange
+et honneur chez les hommes, et peut-&ecirc;tre aussi un profit non m&eacute;diocre.&raquo;
+Ce qui veut dire, qu'embrassant l'&eacute;tat eccl&eacute;siastique, puisqu'il
+devenait nonce du pape en Espagne, il esp&eacute;rait revenir &agrave; Rome un jour
+cardinal.</p>
+
+<p>Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'&Eacute;glise en
+Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome
+percevait une foule de droits et des revenus de toute esp&egrave;ce sur les
+b&eacute;n&eacute;fices, les offices et charges eccl&eacute;siastiques, les vacances, les
+dispenses, etc. Cet emploi devait &ecirc;tre fort lucratif, et le comte en
+reconna&icirc;t l'importance en &eacute;crivant &agrave; sa m&egrave;re<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>, que &laquo;l'office de
+collecteur &laquo;en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que m&ecirc;me &laquo;les
+revenus en sont encore consid&eacute;rables.&raquo;</p>
+
+<p>Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne <span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>devait plus revoir, avec
+une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette o&ugrave; il allait
+accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le
+marquis et faire ses adieux &agrave; sa m&egrave;re. Il n'y resta que quelques jours,
+reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 &agrave; Madrid. Nous
+n'avons trouv&eacute; dans sa correspondance d'autre indication, sur
+l'itin&eacute;raire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir &eacute;crite du
+Mont-Cenis &agrave; son ami Piperario. Il est &agrave; croire, d'apr&egrave;s cela, qu'il
+suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,
+pour aller gagner la fronti&egrave;re d'Espagne.</p>
+
+<p>Dans une lettre &agrave; Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arriv&eacute;e
+&agrave; Madrid et la r&eacute;ception qui lui a &eacute;t&eacute; faite.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Je suis arriv&eacute; ici, tr&egrave;s-honor&eacute; par &laquo;tout le chemin, et de m&ecirc;me en
+cette ville. Car, &laquo;bien que j'y aie fait mon entr&eacute;e assez tard dans
+la &laquo;nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent &agrave; ma &laquo;rencontre, par
+ordre de Sa Majest&eacute;, &agrave; laquelle, le &laquo;jour suivant, j'allais baiser
+la main, et qui me &laquo;fit le meilleur accueil, me dit les meilleures
+&laquo;paroles de notre seigneur (le pape), de mani&egrave;re que &laquo;j'esp&egrave;re que
+les intrigues ourdies par les Fran&ccedil;ais &laquo;ne r&eacute;ussiront pas dans
+cette occurrence<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Les conjonctures &eacute;taient tr&egrave;s-favorables pour combattre les pr&eacute;tentions
+de la France. Le roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> venait d'&ecirc;tre fait prisonnier &agrave;
+Pavie, et la nouvelle de ce succ&egrave;s &eacute;clatant pour les arm&eacute;es espagnoles
+&eacute;tait arriv&eacute;e en m&ecirc;me temps que le <span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>comte &agrave; Madrid, et y avait caus&eacute; une
+grande joie et une sensation profonde<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>. Le Castiglione crut devoir
+&eacute;crire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le f&eacute;liciter de
+cette victoire. Il &eacute;crivit &eacute;galement &agrave; la marquise de Pescaire, Vittoria
+Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait &eacute;galement pris part &agrave;
+cette bataille<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
+
+<p>Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les n&eacute;gociations
+conduites par le Castiglione aupr&egrave;s de Charles-Quint. Les historiens
+peuvent y trouver de curieux d&eacute;tails et des explications pr&eacute;cieuses sur
+la captivit&eacute; de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, sur les conditions de sa mise en
+libert&eacute;, et sur la politique adopt&eacute;e par le puissant empereur, qui &eacute;tait
+alors parvenu &agrave; l'apog&eacute;e de sa gloire.</p>
+
+<p>Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa ch&egrave;re Italie,
+ni les lettres. On le voit, d&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Madrid, demander &agrave;
+Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 &agrave; Vicence,
+chez Ptol&eacute;m&eacute;e Gianicolo; celle de Bembo publi&eacute;e en 1525 sous le titre de
+<i>prose</i>, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les
+livres d'amour de ma&icirc;tre Lione &Eacute;breo<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>Avant son d&eacute;part de Rome, il avait confi&eacute; une copie manuscrite de son
+<i>Cortegiano</i>, compos&eacute; depuis longtemps, &agrave; la marquis de Pescaire, bien
+digne, par <span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>son go&ucirc;t et son savoir, d'appr&eacute;cier les beaut&eacute;s de cet
+ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui &eacute;crivant. Dans une lettre dat&eacute;e
+de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique &agrave; la marquise
+les raisons qui l'ont d&eacute;termin&eacute; &agrave; envoyer le manuscrit original de cet
+ouvrage &agrave; Venise, pour le faire imprimer, afin d'&eacute;viter qu'on en fasse
+courir des copies incompl&egrave;tes et remplies de fautes<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p>
+
+<p>Mais cette raison n'&eacute;tait pas la seule: il avait appris, au fond de
+l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de
+Guidobalde, qu'il avait aim&eacute;e si passionn&eacute;ment. Il voulut ne pas
+retarder davantage l'hommage qu'il devait &agrave; sa m&eacute;moire, ainsi qu'au
+souvenir des amis qu'il avait &eacute;galement perdus, et qu'il fait figurer
+dans son livre; comme Julien de M&eacute;dicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano
+Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione
+donne de sa d&eacute;termination dans la pr&eacute;face de son <i>Cortegiano</i>, adress&eacute;e
+&agrave; l'&eacute;v&ecirc;que de Viseu, don Michel da Silva<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<p>En lisant cette pr&eacute;face, on voit que le comte &eacute;tait, lorsqu'il la
+composa, sous l'impression d'id&eacute;es et de sentiments tristes, impression
+caus&eacute;e par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient
+laiss&eacute; dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-m&ecirc;me, comme au milieu
+d'une solitude pleine de douleur<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p>
+
+<p>Ces sentiments &eacute;taient entretenus par sa position <span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>politique: le comte
+avait suivi Charles-Quint en avril 1526 &agrave; S&eacute;ville et &agrave; Grenade, ne
+cessant d'insister, aupr&egrave;s du puissant et astucieux monarque, pour le
+r&eacute;tablissement de cette paix g&eacute;n&eacute;rale qu'il avait esp&eacute;r&eacute; ramener parmi
+les princes chr&eacute;tiens, sous les auspices du chef des fid&egrave;les. Mais son
+esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les
+d&eacute;tours de la politique, et il voyait &eacute;chouer, l'une apr&egrave;s l'autre,
+toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du
+souverain pontife. Cl&eacute;ment Vil, trop &eacute;loign&eacute; du th&eacute;&acirc;tre des n&eacute;gociations
+pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoy&eacute;,
+ainsi que des difficult&eacute;s qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il
+n&eacute;gligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui t&eacute;moigner
+positivement son m&eacute;contentement, il ne lui accordait plus la m&ecirc;me
+confiance.</p>
+
+<p>Le Castiglione se trouvait dans cette p&eacute;nible situation, lorsque la
+nouvelle de la prise de Rome par les troupes du conn&eacute;table de Bourbon,
+le 27 ao&ucirc;t 1527, parvint &agrave; la cour de Charles-Quint. Personne ne
+s'attendait &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement, l'un des plus extraordinaires du seizi&egrave;me
+si&egrave;cle. L'empereur lui-m&ecirc;me en parut aussi surpris qu'afflig&eacute;; car, bien
+que l'habitude de la dissimulation ait &eacute;t&eacute; une des qualit&eacute;s de ce
+prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>, il para&icirc;t bien d&eacute;montr&eacute; qu'il ne soup&ccedil;onna pas l'intention du
+conn&eacute;table. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour
+son propre compte que dans <span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>l'int&eacute;r&ecirc;t de son nouveau ma&icirc;tre. Chef d'une
+arm&eacute;e compos&eacute;e d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les
+religions, et qui lui &eacute;tait beaucoup plus d&eacute;vou&eacute;e qu'&agrave; l'empereur, il
+livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en
+holocauste &agrave; ses soldats affam&eacute;s de pillage. Tel &eacute;tait &agrave; cette &eacute;poque,
+le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint &agrave; l'esprit de
+personne de supposer que l'arm&eacute;e du conn&eacute;table allait envahir la
+capitale du chef des fid&egrave;les.</p>
+
+<p>Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il &eacute;crivit une
+longue lettre au pape pour se justifier<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il
+parvint &agrave; d&eacute;terminer tous les &eacute;voques espagnols &agrave; quitter leurs si&egrave;ges
+et &agrave; venir &agrave; la cour, v&ecirc;tus d'habits de deuil, pour demander tous
+ensemble la mise en libert&eacute; du souverain pontife, que l'empereur leur
+promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de r&eacute;aliser. Charles-Quint, dans
+ces circonstances, n&eacute; cessa de combler le comte de sa bienveillance,
+comme pour att&eacute;nuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de
+Rome.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque, vers 1528, que le Castiglione r&eacute;pondit &agrave; un
+pamphlet, probablement &eacute;crit &agrave; l'instigation et avec l'assentiment des
+ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et
+Lactance, compos&eacute; par un Espagnol, Alphonse Vald&egrave;s, et dans lequel
+l'auteur expose, &agrave; sa mani&egrave;re, ce qui s'est pass&eacute; &agrave; Rome, en l'ann&eacute;e
+1527<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>Ce Vald&egrave;s para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; un esprit ardent, ennemi du pape et des
+pr&ecirc;tres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles
+opinions de Luther. On voit par la r&eacute;futation m&ecirc;me que le comte fait de
+diff&eacute;rents passages du dialogue, que Vald&egrave;s employait contre le cierge
+catholique la raillerie et l'invective &agrave; la mani&egrave;re du r&eacute;formateur. Le
+gouvernement imp&eacute;rial avait sans doute encourag&eacute; et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pay&eacute;
+l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les
+accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les &eacute;v&ecirc;ques et
+les moines, eussent &eacute;t&eacute; tol&eacute;r&eacute;es &agrave; la cour de Sa Majest&eacute; Catholique, si
+les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-m&ecirc;me n'y avaient pas
+cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'att&eacute;nuer le sac de
+Rome, en d&eacute;versant le m&eacute;pris sur toute la cour pontificale. Le
+Castiglione r&eacute;fute avec une grande verve et une haute &eacute;loquence les
+accusations du pamphl&eacute;taire. Vald&egrave;s avait dit que les calamit&eacute;s qui
+&eacute;taient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+nuisibles, mais avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; utiles &agrave; la chr&eacute;tient&eacute;, et qu'elles
+n'&eacute;taient arriv&eacute;es que par la volont&eacute; manifeste de Dieu. Il s'&eacute;tait
+ensuite moqu&eacute; des vols sacril&egrave;ges commis dans les &eacute;glises par les
+soldats du conn&eacute;table, et particuli&egrave;rement &agrave; la Basilique de
+Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux
+&eacute;v&ecirc;ques et aux membres du clerg&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>romain. Le comte, tout en
+reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine
+s'afflige et s'indigne de voir que &laquo;dans la propre maison de l'empereur,
+prince si chr&eacute;tien, tr&egrave;s-juste et tr&egrave;s-vertueux, il se trouve un
+secr&eacute;taire qui ose excuser des impi&eacute;t&eacute;s si coupables, et se montrer un
+ennemi public des rites et des c&eacute;r&eacute;monies chr&eacute;tiennes. Il ne craint pas
+d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats
+impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.&raquo; Enfin, dans
+toute cette r&eacute;futation, le Castiglione, bien que restant respectueux &agrave;
+l'&eacute;gard de l'empereur, n'h&eacute;site point &agrave; lui faire entendre
+courageusement la v&eacute;rit&eacute; sur les exc&egrave;s commis par ses g&eacute;n&eacute;raux et par
+ses soldats dans la capitale de la catholicit&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'on en croit Serassi<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>, cette r&eacute;ponse &agrave; Vald&egrave;s aurait eu pour
+r&eacute;sultat d'obliger le pamphl&eacute;taire &agrave; se retirer &agrave; Naples, o&ugrave; il aurait
+v&eacute;cu mis&eacute;rablement, d&eacute;savou&eacute; et abandonn&eacute;, comme c'est l'usage, par le
+gouvernement qui l'avait employ&eacute;, mais qui, r&eacute;concili&eacute; alors avec le
+souverain pontife, &eacute;tait embarrass&eacute; de ses invectives et de ses
+calomnies.</p>
+
+<p>Charles-Quint, loin de se montrer offens&eacute; de la courageuse hardiesse du
+nonce de Cl&eacute;ment <b>VII</b>, voulut lui donner un t&eacute;moignage &eacute;clatant de son
+estime: il le nomma &agrave; T&eacute;v&ecirc;ch&eacute; d'Avila, d'un revenu tr&egrave;s-consid&eacute;rable.
+Mais le comte refusa d'accepter <span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>ce riche b&eacute;n&eacute;fice, tant que le pape et
+l'empereur ne seraient pas enti&egrave;rement r&eacute;concili&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans la derni&egrave;re lettre en latin, qu'il &eacute;crivit, le 3 juillet 1528<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>,
+&agrave; son fils Camille et &agrave; ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait
+laiss&eacute;s aux soins de sa m&egrave;re &agrave; Mantoue, nous voyons le comte en proie &agrave;
+cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Quels conseils, dit-il &agrave; son fils, pourrais-je te &laquo;donner, depuis
+si longtemps que je suis absent? &laquo;J'oserai seulement, sans trop
+d'orgueil, te citer &laquo;ces vers de Virgile:</p>
+
+<p>&laquo;Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.&raquo;</p></div>
+
+<p>La douleur qu'il avait ressentie des outrages inflig&eacute;s au souverain
+pontife, aux cardinaux et &agrave; tout le clerg&eacute; romain, le chagrin que lui
+avaient caus&eacute; le pillage de la capitale de la chr&eacute;tient&eacute; et la
+destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient compl&egrave;tement ruin&eacute; sa
+sant&eacute;. Le 2 f&eacute;vrier 1529, se trouvant &agrave; Tol&egrave;de, o&ugrave; se tenait la cour de
+Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, apr&egrave;s six jours de
+souffrances, il mourut avec une grande r&eacute;signation chr&eacute;tienne. Il avait
+alors cinquante ans deux mois et un jour.</p>
+
+<p>Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en
+&eacute;prouva un vif chagrin: il voulut que tous les pr&eacute;lats pr&eacute;sents &agrave; la
+cour, ainsi <span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps &agrave; la
+cath&eacute;drale de Tol&egrave;de, o&ugrave; un service solennel fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave; sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Cl&eacute;ment VII n'&eacute;prouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de
+son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref
+tr&egrave;s-affectueux et rempli des louanges du d&eacute;funt, qu'il voulut bien
+adresser &agrave; sa pauvre m&egrave;re.</p>
+
+<p>Les nombreux amis que le comte avait laiss&eacute;s en Italie parmi les
+savants, les &eacute;crivains et les artistes ne furent pas les derniers &agrave;
+d&eacute;plorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,
+&agrave; la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux
+t&eacute;moignages de ces regrets exprim&eacute;s en latin et en italien, dans des
+&eacute;loges et des pi&egrave;ces de vers de tous les rhythmes<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p>
+
+<p>Son corps resta dans la cath&eacute;drale de Tol&egrave;de pendant seize mois, apr&egrave;s
+lesquels sa m&egrave;re, Louise de Gonzague, le fit transporter &agrave; Mantoue, et
+d&eacute;poser, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle
+qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules
+Romain, dans l'&eacute;glise des Fr&egrave;res-Mineurs, &agrave; cinq milles hors la ville,
+avec cette &eacute;pitaphe compos&eacute;e par son ami Bembo:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>BALDASSARI CASTILIONI.</p>
+
+<p>MANTUANO.</p>
+
+<p>Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis
+litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido
+Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis
+legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem <span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>cum ageret, ae
+res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de
+instituenda regum familia perscripsisset, postrem&ograve;, cum Carolus V,
+imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,
+magni apud omnes gentes nominis; qui <span class="smcap">vix</span>. annos L, menses
+II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.
+Anno Domini MDXXIX.</p></div>
+
+<p>Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des
+agitations d'une carri&egrave;re m&ecirc;l&eacute;e &agrave; d'importants &eacute;v&eacute;nements politiques et
+militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans
+lesquels il trouvait les plus agr&eacute;ables d&eacute;lassements.</p>
+
+<p>Nous avons d&eacute;j&agrave; fait conna&icirc;tre ce qu'il pensait de la sup&eacute;riorit&eacute; des
+lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,
+comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de
+gentilshommes ultramontains, fran&ccedil;ais ou autres. On ne sera peut-&ecirc;tre
+pas f&acirc;ch&eacute; de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture
+et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultiv&eacute;s par l'homme de
+cour v&eacute;ritablement digne de ce nom.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir cit&eacute; dans son <i>Cortegiano</i> les opinions des anciens sur
+l'Utilit&eacute; de la musique et vant&eacute; l'agr&eacute;ment qu'elle procure dans toutes
+les conditions de la vie<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, il donne plus loin<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> une id&eacute;e de ce
+qu'&eacute;taient l'art et le go&ucirc;t musical au commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle,
+et ses appr&eacute;ciations sont encore tr&egrave;s-justes aujourd'hui.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;C'est une belle musique de bien chanter &agrave; livre &laquo;ouvert, sans<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
+broncher, et avec une bonne m&eacute;thode; &laquo;mais je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup
+le chant avec &laquo;accompagnement de viole, parce que toute la &laquo;douceur
+consiste comme en un solo o&ugrave; l'on peut &laquo;entendre et suivre avec
+beaucoup plus d'attention &laquo;la m&eacute;thode et l'air, les oreilles
+n'&eacute;tant occup&eacute;es &laquo;qu'&agrave; &eacute;couter une seule Voix; c'est pourquoi &laquo;l'on
+y distingue plus facilement la moindre faute: &laquo;ce qui n'arrive pas
+lorsqu'on chante en choeur, &laquo;une voix soutenant l'autre. Mais
+j'aime, par-dessus &laquo;tout, chanter le r&eacute;citatif avec accompagnement
+&laquo;de violes; car cette mani&egrave;re ajoute aux paroles &laquo;une beaut&eacute;, une
+expression merveilleuse. Tous &laquo;les instruments &agrave; touches sont
+&eacute;galement harmonieux, &laquo;parce qu'ils ont les consonnances
+parfaitement &laquo;justes, et qu'on peut y ex&eacute;cuter avec facilit&eacute;
+&laquo;beaucoup de passages qui remplissent l'&acirc;me &laquo;d'une douce impression
+musicale. Je n'aime pas &laquo;moins la musique ex&eacute;cut&eacute;e par quatre
+violes &agrave; &laquo;archet, car elle est tr&egrave;s-suave et tr&egrave;s-compliqu&eacute;e. &laquo;La
+voix humaine ajoute de la gr&acirc;ce et de l'agr&eacute;ment &laquo;&agrave; tous ces
+instruments, desquels il convient &laquo;que notre courtisan ait une
+connaissance suffisant.&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;...Quant au temps o&ugrave; l'on doit se livrer &agrave; &laquo;faire de la musique,
+je pense que c'est toujours &laquo;lorsqu'on se trouve dans la soci&eacute;t&eacute;
+intime de personnes &laquo;qui nous sont ch&egrave;res, quand on n'a rien &agrave;
+&laquo;faire, mais surtout quand on est en la pr&eacute;sence &laquo;des dames, parce
+que les accents de la musique<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> &laquo;adoucissent l'&acirc;me des personnes qui
+l'&eacute;coutent, &laquo;et la rendent plus sensible par la suavit&eacute; des sons;
+&laquo;d'un autre c&ocirc;t&eacute;, ils excitent l'intelligence de celui &laquo;qui
+l'ex&eacute;cute. Il convient, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, &laquo;que l'on &eacute;vite la
+foule, et surtout la multitude &laquo;ignorante et vulgaire. Mais la
+condition oblig&eacute;e &laquo;de toute composition musicale doit &ecirc;tre la
+discr&eacute;tion, &laquo;car il est impossible de pr&eacute;voir toutes les
+&laquo;circonstances qui pourront se pr&eacute;senter. Aussi &laquo;l'homme de cour,
+qui saura bien se juger lui-m&ecirc;me, &laquo;s'accommodera aux circonstances,
+et reconna&icirc;tra &laquo;quand les esprits de ses auditeurs seront &laquo;dispos&eacute;s
+ou non &agrave; l'&eacute;couter. Il r&eacute;fl&eacute;chira &agrave; &laquo;son &acirc;ge; car, v&eacute;ritablement,
+il n'est pas convenable, &laquo;et m&ecirc;me il est d&eacute;sagr&eacute;able de voir un
+&laquo;homme de condition &eacute;lev&eacute;e, vieux, chauve, sans &laquo;dents, couvert de
+rides, tenir une viole &agrave; son &laquo;bras, en tirer des sons et chanter au
+milieu d'une &laquo;soci&eacute;t&eacute; de dames, surtout s'il s'en tire
+m&eacute;diocrement. &laquo;Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on &laquo;chante
+des paroles remplies d'amour, et, chez les &laquo;vieillards, l'amour est
+une chose ridicule, bien &laquo;qu'il advienne quelquefois que ce dieu se
+plaise, &laquo;pour montrer sa puissance irr&eacute;sistible, &agrave; enflammer &laquo;des
+coeurs glac&eacute;s par l'&acirc;ge.&raquo;&mdash;Le magnifique Julien &laquo;de M&eacute;dicis
+r&eacute;pondit alors: &laquo;Ne privez pas, messere &laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric (Fregose), les
+pauvres vieux de ce plaisir; &laquo;car j'ai connu des hommes &acirc;g&eacute;s qui
+avaient &laquo;des voix plus belles et des doigts mieux exerc&eacute;s &laquo;pour
+jouer des instruments, que certains jeunes<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> &laquo;gens.&raquo;&mdash;&laquo;Je ne veux
+pas, r&eacute;pliqua messere &laquo;Fr&eacute;d&eacute;ric, priver les vieillards de ce
+plaisir, mais &laquo;bien je veux vous emp&ecirc;cher, vous et ces dames, &laquo;de
+rire de cette sottise. Si les vieillards veulent &laquo;chanter avec
+accompagnement de viole, qu'ils le &laquo;fassent sans t&eacute;moins, et dans
+le seul but de chasser &laquo;de leur esprit ces s&eacute;rieuses pens&eacute;es, ces
+graves &laquo;ennuis dont notre vie est sem&eacute;e, et pour go&ucirc;ter ce &laquo;plaisir
+divin que, dans mon opinion, Pythagore et &laquo;Socrate &eacute;prouvaient en
+entendant de la musique. &laquo;Alors m&ecirc;me que les vieillards devraient
+ne plus &laquo;en ex&eacute;cuter, ayant depuis longtemps l'&acirc;me accoutum&eacute;e &laquo;aux
+effets de la musique, ils &eacute;prouveraient &laquo;&agrave; l'entendre un bien plus
+grand plaisir que ceux &laquo;qui n'ont jamais eu la moindre notion de
+cet art; &laquo;car, de m&ecirc;me que, souvent, les bras d'un forgeron, &laquo;assez
+faible du reste, &eacute;tant plus exerc&eacute;s, &laquo;deviennent plus forts que
+ceux d'un homme plus &laquo;vigoureux, mais non habitu&eacute; &agrave; se servir de
+ses &laquo;bras; de m&ecirc;me aussi, les oreilles exerc&eacute;es &agrave; l'harmonie &laquo;la
+comprennent beaucoup mieux et plus vite, &laquo;et la jugent avec un bien
+plus grand plaisir que &laquo;d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles
+puissent &laquo;&ecirc;tre, mais auxquelles il manque d'&ecirc;tre habitu&eacute;es &laquo;aux
+vari&eacute;t&eacute;s des consonnances musicales. En effet, &laquo;les modulations ne
+p&eacute;n&egrave;trent pas, mais traversent, &laquo;sans laisser aucunes traces, les
+oreilles qui ne &laquo;sont pas accoutum&eacute;es &agrave; les entendre, quoiqu'on
+&laquo;puisse dire que les b&ecirc;tes f&eacute;roces elles-m&ecirc;mes &laquo;parraissent
+ressentir un certain plaisir &agrave; entendre la<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> &laquo;m&eacute;lodie, Tel est le
+d&eacute;lassement que les vieillards &laquo;doivent prendre de la musique.&raquo;</p></div>
+
+<p>Le Castiglione veut que son courtisan connaisse &eacute;galement les arts du
+dessin.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Il est tr&egrave;s-important, dit-il<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>, &laquo;qu'il sache dessiner, et
+qu'il ait quelques &laquo;notions de la pratique de l'art de la peinture.
+Ne &laquo;vous &eacute;tonnez pas si je veux qu'il connaisse ces &laquo;arts, que l'on
+consid&egrave;re aujourd'hui comme &laquo;m&eacute;caniques et peu convenables &agrave; un
+gentilhomme. &laquo;Je me rappelle avoir lu que les anciens,
+principalement &laquo;dans toute la Gr&egrave;ce, voulaient que les &laquo;jeunes gens
+nobles s'adonnassent dans les &eacute;coles &laquo;&agrave; l'&eacute;tude de la peinture,
+comme &agrave; un art honn&ecirc;te &laquo;et n&eacute;cessaire. Cet art fut admis au rang
+des premiers &laquo;arts lib&eacute;raux; et, plus tard, par un &eacute;dit &laquo;public, il
+fut d&eacute;fendu de l'enseigner aux esclaves. &laquo;Chez les Romains, la
+peinture fut en tr&egrave;s-grand &laquo;honneur: c'est de cet art que la noble
+famille des &laquo;Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant &laquo;&eacute;t&eacute;
+nomm&eacute; <i>Pictor</i>, parce qu'en effet il &eacute;tait un &laquo;excellent peintre.
+Il &eacute;tait tellement adonn&eacute; &agrave; cet &laquo;art, qu'ayant peint les murailles
+d'un temple consacr&eacute; &laquo;&agrave; la d&eacute;esse de la sant&eacute;, il y inscrivit son
+&laquo;nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il f&ucirc;t &laquo;issu d'une famille
+illustre, honor&eacute;e de titres &laquo;consulaires, de triomphes et d'autres
+dignit&eacute;s, bien &laquo;qu'il cultiv&acirc;t les lettres, qu'il f&ucirc;t vers&eacute; dans la
+&laquo;connaissance des lois et compt&eacute; au nombre des<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> &laquo;orateurs,
+cependant il pouvait encore accro&icirc;tre et &laquo;augmenter la renomm&eacute;e de
+son nom, en laissant &laquo;un t&eacute;moignage qu'il avait &eacute;t&eacute; peintre. On
+compte &laquo;un grand nombre d'hommes, appartenant &agrave; des &laquo;familles
+illustres, qui ont &eacute;t&eacute; c&eacute;l&egrave;bres dans cet &laquo;art. Ind&eacute;pendamment de sa
+noblesse et de sa dignit&eacute;, &laquo;la peinture est encore des plus utiles,
+&laquo;principalement &agrave; la guerre, pour dessiner des vues de &laquo;pays, des
+sites, des fleuves, ponts, rochers, &laquo;forteresses et autres choses;
+lesquelles, &agrave; supposer &laquo;qu'on en conserv&acirc;t la m&eacute;moire dans
+l'esprit, ce &laquo;qui est assez difficile, on ne pourrait les
+repr&eacute;senter &laquo;&agrave; d'autres. En v&eacute;rit&eacute;, celui qui n' estime pas cet
+&laquo;art me para&icirc;t presque totalement d&eacute;nu&eacute; de sens. &laquo;Cette masse de
+l'univers, que nous contemplons &laquo;avec l'immensit&eacute; du ciel brillant
+des rayons de &laquo;tant d'&eacute;toiles, et, au milieu, la terre entour&eacute;e par
+&laquo;les mers, accident&eacute;e par des montagnes, des &laquo;vall&eacute;es et des
+fleuves, et d&eacute;cor&eacute;e d'une grande &laquo;vari&eacute;t&eacute; d'arbres, de plantes et
+de fleurs, ne peut-on &laquo;pas dire que c'est un noble et grand tableau
+&laquo;compos&eacute; par la main de la nature et de Dieu? &laquo;Celui qui peut
+parvenir &agrave; imiter cette grande &laquo;oeuvre me para&icirc;t donc tr&egrave;s-digne de
+louanges, &laquo;car on n'arrive pas &agrave; ce r&eacute;sultat sans poss&eacute;der la
+&laquo;connaissance de beaucoup de choses, ainsi que &laquo;le savent bien ceux
+qui en ont fait l'exp&eacute;rience. &laquo;Aussi les anciens avaient-ils en
+grand honneur &laquo;les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le
+&laquo;dernier degr&eacute; de la perfection. Il est facile de s'en<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
+&laquo;convaincre, par les statues antiques de marbre et &laquo;de bronze qui
+existent encore. Bien que la peinture &laquo;diff&egrave;re de la statuaire,
+n&eacute;anmoins ces deux &laquo;arts d&eacute;coulent de la m&ecirc;me source qui est la
+beaut&eacute; &laquo;du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont &laquo;d'une
+beaut&eacute; divine, il est &agrave; croire que, de leur &laquo;temps, la peinture a
+d&ucirc; &ecirc;tre &eacute;galement belle, et &laquo;cela avec d'autant plus de raison, que
+la peinture &laquo;offre &agrave; l'artiste des ressources plus vari&eacute;es pour ses
+&laquo;compositions.&raquo;</p>
+
+
+<p>&laquo;Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. &laquo;Christoforo,
+Romano<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, qui &eacute;tait assis avec les &laquo;autres: &laquo;Que vous semble,
+dit-elle, de cette opinion? &laquo;Direz-vous aussi que la peinture offre
+plus &laquo;de ressources &agrave; l'artiste que la statuaire?&raquo;</p>
+
+
+<p>&laquo;Pour moi, r&eacute;pondit Christoforo, j'estime que &laquo;l'exercice de la
+statuaire pr&eacute;sente de plus grandes &laquo;difficult&eacute;s, est plus
+r&eacute;ellement un art, vraiment &laquo;digne d'un artiste, que n'est la
+peinture.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: &laquo;De ce &laquo;que les statues
+sont plus durables que les peintures, &laquo;on pourrait peut-&ecirc;tre dire
+qu'elles sont plus &laquo;dignes de Fart; car, &eacute;tant faites pour durer
+longtemps, &laquo;elles satisfont mieux &agrave; cette condition que &laquo;la
+peinture. Mais, ind&eacute;pendamment de la dur&eacute;e, &laquo;la statuaire et la
+peinture sont encore faites pour &laquo;l'ornement. Or, sous ce rapport,
+la peinture &laquo;l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
+&laquo;aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle &laquo;peut r&eacute;sister
+encore un bon bout de temps, et, &laquo;pendant qu'elle existe, elle est
+beaucoup plus &laquo;agr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Christoforo r&eacute;pondit alors: &laquo;Je crois, en v&eacute;rit&eacute;, &laquo;que vous parlez
+contrairement &agrave; ce que vous pensez &laquo;int&eacute;rieurement, et cela
+uniquement en consid&eacute;ration &laquo;des oeuvres de notre Rapha&euml;l.
+Peut-&ecirc;tre &laquo;croyez-vous que la sup&eacute;riorit&eacute; que vous admirez &laquo;en lui,
+dans l'art de la peinture, est tellement &laquo;grande qu'il est
+impossible que la statuaire parvienne &laquo;jamais &agrave; atteindre ce degr&eacute;
+de perfection. &laquo;Mais veuillez r&eacute;fl&eacute;chir que c'est faire plut&ocirc;t
+l'&eacute;loge &laquo;de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je
+&laquo;conviens que l'une comme l'autre est &eacute;galement &laquo;une imitation que
+l'art fait de la nature; mais je &laquo;ne sais comment vous pouvez dire
+que la v&eacute;rit&eacute; &laquo;n'est pas mieux imit&eacute;e, ainsi que l'oeuvre m&ecirc;me &laquo;de
+la nature, par une statue de marbre et de &laquo;bronze dans laquelle les
+membres sont en relief &laquo;de la m&ecirc;me forme et dans la m&ecirc;me proportion
+&laquo;que ceux que la nature a faits, que dans un tableau &laquo;o&ugrave; l'on ne
+voit autre chose que la surface et ces &laquo;couleurs qui trompent les
+yeux. Autant vaudrait &laquo;dire que l'apparence approche plus du vrai
+que &laquo;la r&eacute;alit&eacute;. Je crois ensuite que la sculpture est &laquo;plus
+difficile, parce que, si l'on vient &agrave; commettre &laquo;une faute, il est
+impossible de la corriger, car le &laquo;marbre ne se raccommode pas;
+mais il faut recommencer &laquo;une autre figure. Cet inconv&eacute;nient
+n'arrive<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> &laquo;pas dans la peinture, que l'on peut, mille &laquo;fois de
+suite, modifier, augmenter ou diminuer, &laquo;toujours en la rendant
+meilleure.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le comte r&eacute;pondit en riant: &laquo;Je ne parle pas &laquo;pour faire l'&eacute;loge
+de Rapha&euml;l, et vous ne devez pas &laquo;me croire ignorant &agrave; ce point que
+je ne connaisse &laquo;pas l'excellence de Michel-Ange, la v&ocirc;tre et celle
+&laquo;d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. &laquo;Mais je
+parle de l'art et non des artistes; et vous &laquo;avez raison de dire
+que l'une comme l'autre est &laquo;une imitation de la nature. Toutefois,
+il n'est pas &laquo;exact de soutenir que la peinture n'offre que
+&laquo;l'apparence, et la statuaire la r&eacute;alit&eacute;. Bien que les &laquo;statues
+soient tout en relief, comme le mod&egrave;le &laquo;vivant, et que la peinture
+ne pr&eacute;sente qu'une &laquo;surface, il manque aux statues beaucoup de
+choses &laquo;qui ne manquent pas &agrave; la peinture, particuli&egrave;rement &laquo;les
+lumi&egrave;res et les ombres. Car autre chose &laquo;est la lumi&egrave;re que donne
+la nature, autre chose &laquo;celle donn&eacute;e par le marbre. Le peintre sait
+rendre &laquo;exactement la premi&egrave;re, selon que l'exige sa composition,
+&laquo;&agrave; l'aide des clairs et des ombres; ce &laquo;que ne peut faire la
+sculpture. Si le peintre n'ex&eacute;cute &laquo;pas ses figures en relief, il
+reproduit les muscles &laquo;et les membres avec un tel model&eacute;, qu'il
+fait &laquo;facilement reconna&icirc;tre les parties du corps qu'on &laquo;ne voit
+point; de telle sorte qu'il est ais&eacute; de comprendre &laquo;que le peintre
+sait &agrave; fond la structure de &laquo;ces parties. Pour produire cet effet,
+il faut employer &laquo;un autre proc&eacute;d&eacute; plus difficile; il faut<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> &laquo;savoir
+faire les membres en raccourci et repr&eacute;senter &laquo;leur
+raccourcissement proportionnellement &laquo;&agrave; la vue, calcul&eacute;e sur la
+ligne de perspective. &laquo;C'est la perspective, qui, par la proportion
+des &laquo;lignes exactement mesur&eacute;es, et &agrave; l'aide des couleurs, &laquo;des
+lumi&egrave;res et des ombres, vous montre &laquo;sur la surface d'un mur
+perpendiculaire, les premiers &laquo;plans ou les lointains, plus ou
+moins, selon &laquo;qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit
+&laquo;de peu d'importance de bien imiter les couleurs &laquo;naturelles, en
+reproduisant les chairs, les v&ecirc;tements &laquo;et toutes les autres choses
+color&eacute;es? Le &laquo;sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore &laquo;moins
+peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux &laquo;noirs ou bleus, avec le
+brillant &eacute;clat de leurs &laquo;rayons d'amour. Il ne peut montrer la
+couleur des &laquo;cheveux blonds, l'&eacute;clat resplendissant des armures,
+&laquo;l'obscurit&eacute; d'une nuit profonde, la temp&ecirc;te &laquo;qui bouleverse les
+flots, les &eacute;clairs, les traits de &laquo;feu qui traversent le ciel,
+l'incendie d'une cit&eacute;, le &laquo;lever de l'aurore avec les rayons ros&eacute;s,
+dor&eacute;s et &laquo;empourpr&eacute;s qui l'accompagnent; il ne peut enfin &laquo;montrer
+ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les &laquo;montagnes, ni les
+for&ecirc;ts, ni les prairies, ni les jardins, &laquo;ni les fleurs, ni les
+villes, ni les maisons, &laquo;toutes choses que la peinture peut
+reproduire. &laquo;D'apr&egrave;s toutes ces consid&eacute;rations, je pense que la
+&laquo;peinture est un art plus noble, plus vari&eacute; que la &laquo;sculpture<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>,
+et je crois que, chez les anciens, elle<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> &laquo;&eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; la
+perfection, comme les autres &laquo;arts. On peut s'en convaincre, par
+quelques restes &laquo;qui existent encore, sp&eacute;cialement dans les
+souterrains &laquo;de Rome. Mais on en trouve la preuve compl&egrave;te &laquo;dans
+les &eacute;crits des anciens, qui font fr&eacute;quemment &laquo;l'&eacute;loge et des
+ouvrages et-des ma&icirc;tres; ce &laquo;qui d&eacute;montre combien les uns et les
+autres furent &laquo;honor&eacute;s et estim&eacute;s, aussi bien par les gouvernements
+&laquo;que par les principaux citoyens.&raquo;</p></div>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir cit&eacute; l'exemple d'Alexandre, prot&eacute;geant Ap&eacute;lles, et lui
+abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui
+avait demand&eacute; de faire le portrait; apr&egrave;s avoir rappel&eacute; l'histoire de
+D&eacute;m&eacute;trius Poliocertes, qui, assi&eacute;geant Rhodes, ne voulut pas mettre le
+feu &agrave; cette ville dans la crainte de br&ucirc;ler un tableau de Protognis;
+apr&egrave;s avoir racont&eacute; que M&eacute;trodore fut envoy&eacute; par les Ath&eacute;niens &agrave; Paul
+&Eacute;mile, pour donner des le&ccedil;ons &agrave; son fils &agrave; d&eacute;corer son triomphe,
+l'interlocuteur du Castiglione ajoute:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Il me suffira de dire qu'il convient que &laquo;notre courtisan ait
+quelque notion de la peinture, &laquo;cet art &eacute;tant honn&ecirc;te, utile et
+appr&eacute;ci&eacute; autrefois &laquo;par des hommes qui avaient un bien plus grand
+&laquo;m&eacute;rite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc &laquo;le cultiver, alors
+m&ecirc;me qu'il ne procurerait d'autre &laquo;utilit&eacute; ou d'autre plaisir que
+de servir &agrave; juger &laquo;l'excellence des statues antiques et modernes,
+des &laquo;vases, des &eacute;difices, des m&eacute;dailles, des cam&eacute;es, des<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
+&laquo;intailles et d'autres objets semblables. Mais, en &laquo;outre, il aide
+&agrave; conna&icirc;tre la beaut&eacute; des corps vivants, &laquo;non-seulement dans la
+d&eacute;licatesse des &laquo;traits du visage, mais dans la proportion de tout
+&laquo;le reste, aussi bien chez les hommes que chez les &laquo;autres animaux.
+Voyez donc comme la connaissance &laquo;de la peinture est une cause
+d'extr&ecirc;me &laquo;plaisir: que ceux-l&agrave; surtout y pensent, qui aiment &laquo;tant
+&agrave; contempler les charmes des dames, qu'ils &laquo;sont, &agrave; leur vue, comme
+ravis en extase dans le &laquo;paradis, et cependant ils ne savent pas
+peindre; &laquo;s'ils le savaient, ils &eacute;prouveraient un bien plus &laquo;grand
+contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup &laquo;mieux appr&eacute;cier
+cette beaut&eacute; qui excite dans &laquo;leur &acirc;me tant de transports.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Messere C&eacute;sar Gonzague se mit &agrave; rire en entendant &laquo;ces paroles et
+dit: &laquo;Je ne suis pourtant pas &laquo;peintre, et cependant je suis
+certain d'&eacute;prouver, &laquo;&agrave; la vue de certaine dame, beaucoup plus de
+&laquo;plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que &laquo;vous avez
+nomm&eacute;, s'il pouvait revenir de l'autre &laquo;monde.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le comte r&eacute;pond&icirc;t: &laquo;Votre plaisir ne d&eacute;rive &laquo;pas enti&egrave;rement de la
+beaut&eacute; de cette dame, mais &laquo;de l'affection que peut-&ecirc;tre vous lui
+portez. Si vous &laquo;voulez bien dire la v&eacute;rit&eacute;, la premi&egrave;re fois que
+&laquo;vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti &laquo;la milli&egrave;me
+partie du plaisir que vous avez eu &laquo;depuis, bien que ses charmes
+aient toujours &eacute;t&eacute; &laquo;les m&ecirc;mes. C'est pourquoi vous devez
+comprendre<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> &laquo;que, dans le plaisir que vous &eacute;prouvez, l'affection
+&laquo;tient plus de place que l'impression de la &laquo;beaut&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne le nie pas, dit messere C&eacute;sar, mais de &raquo; m&ecirc;me que le
+plaisir na&icirc;t de l'affection, de m&ecirc;me &laquo;aussi l'affection na&icirc;t de la
+beaut&eacute;. On peut donc &laquo;dire que la beaut&eacute; est la cause premi&egrave;re du
+&laquo;plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le comte r&eacute;pondit: &laquo;Beaucoup d'autres causes &laquo;peuvent enflammer
+notre &acirc;me, ind&eacute;pendamment &laquo;de la beaut&eacute;; comme les mani&egrave;res, le
+savoir, le &laquo;langage, les gestes, et mille autres choses que, &laquo;sous
+certain rapport, on pourrait &eacute;galement &laquo;appeler des charmes. Mais,
+par-dessus tout, c'est &laquo;de sentir qu'on est aim&eacute;; de telle sorte
+que l'on &laquo;peut aimer d'une ardeur extr&ecirc;me sans cette &laquo;beaut&eacute; dont
+vous parlez. Mais la passion qui na&icirc;t &laquo;seulement de la beaut&eacute; que
+nous voyons &agrave; l'ext&eacute;rieur &laquo;dans les personnes, causera, sans aucun
+&laquo;doute, un bien plus grand plaisir &agrave; celui qui &laquo;ce saura mieux
+appr&eacute;cier cette beaut&eacute; qu'&agrave; celui &laquo;qui est moins en &eacute;tat d'en
+juger. Aussi, revenant &laquo;&agrave; ce que j'ai dit plus haut, je pense
+qu'Apelles &laquo;&eacute;prouvait un bien plus grand plaisir en contemplant &laquo;la
+beaut&eacute; de Campaspe que ne pouvait l'&eacute;prouver &laquo;Alexandre, parce
+qu'on doit supposer que &laquo;l'amour de l'un et de l'autre d&eacute;rivait
+seulement &laquo;de cette beaut&eacute;, et que ce fut un motif qui d&eacute;termina
+&laquo;Alexandre &agrave; donner Campaspe &agrave; celui qui &laquo;lui parut mieux en &eacute;tat
+que lui-m&ecirc;me d'en appr&eacute;cier<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> &laquo;toute la perfection. N'avez-vous pas
+lu &laquo;que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, &laquo;parmi
+beaucoup d'autres de la m&ecirc;me ville, le &laquo;peintre Xeuxis avait
+choisies pour composer, &laquo;avec les cinq ensemble, une seule figure
+d'une &laquo;beaut&eacute; parfaite, ont &eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es par un grand &laquo;nombre de
+po&egrave;tes, comme &eacute;tant celles qui avaient &laquo;&eacute;t&eacute; trouv&eacute;es belles par
+celui qui pouvait le mieux &laquo;juger de la beaut&eacute;?&raquo;</p></div>
+
+<p>On reconna&icirc;t dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galat&eacute;e, qui
+ne se contentait pas d'avoir pour mod&egrave;le la beaut&eacute; de la Fornarine, mais
+qui, pour id&eacute;aliser ses figures, cherchait, comme il l'&eacute;crivait au
+comte, &agrave; voir en m&ecirc;me temps plusieurs belles femmes, &agrave; la condition que
+le Castiglione, bon juge en cette mati&egrave;re, serait pr&eacute;sent, pour faire
+choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
+
+<p>Il est difficile de ne pas croire, d'apr&egrave;s l'opinion d&eacute;velopp&eacute;e par le
+Castiglione dans son <i>Cortegiano</i>, qu'il n'ait pas lui-m&ecirc;me poss&eacute;d&eacute;
+quelque notion des arts du dessin. A la mani&egrave;re dont il raisonne de la
+<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>peinture, nous ne serions pas &eacute;tonn&eacute; que, pendant son s&eacute;jour &agrave; Milan &agrave;
+la cour de Louis Sforce, al e&ucirc;t suivi les le&ccedil;ons du grand L&eacute;onard de
+Vinci, et pris peut-&ecirc;tre plus tard, dansson <i>Trait&eacute; de la peinture</i> les
+principes de cet excellent go&ucirc;t, auquel Rapha&euml;l lui-m&ecirc;me n'h&eacute;sitait pas
+&agrave; se soumettre.</p>
+
+<p>En terminant cette longue &eacute;tude de la vie et des &eacute;crits du Castiglione,
+nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit
+toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,
+de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la
+droiture de son caract&egrave;re et la loyaut&eacute; de son &acirc;me apparaissent
+au-dessus des n&eacute;gociations politiques dont il fut charg&eacute;; que son talent
+comme &eacute;crivain et comme po&egrave;te, tant en latin que dans sa langue
+maternelle, le place au premier rang des litt&eacute;rateurs du seizi&egrave;me
+si&egrave;cle; que comme amateur des arts, il eut l'&eacute;clatant honneur de vivre
+dans l'intimit&eacute; de Rapha&euml;l, et d'&ecirc;tre consult&eacute; par ce grand ma&icirc;tre, qui
+n'&eacute;tait pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas
+satisfaire le jugement du comte<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>; qu'enfin, la ville de Mantoue est
+redevable &agrave; l'amiti&eacute; qui l'unissait &agrave; Jules Romain des admirables
+&eacute;difices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute
+esp&egrave;ce qui vint y cr&eacute;er l'&eacute;l&egrave;ve et l'h&eacute;ritier de Rapha&euml;l: Charles-Quint,
+qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, <span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>comme le
+montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a> en
+apprenant la mort du Castiglione: &laquo;<i>Io vos digo que es muerto uno de los
+mejores cavalleros del mundo</i>.&raquo;&mdash;&laquo;Je vous dis que la mort vient de
+frapper un des hommes les plus accomplis du monde.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PIETRO_ARETINO" id="PIETRO_ARETINO"></a>PIETRO ARETINO</h2>
+
+<p>Les biographes et les critiques qui, jusqu'&agrave; ce jour, se sont occup&eacute;s de
+Pietro Aretino, frapp&eacute;s de la haute position &agrave; laquelle il sut s'&eacute;lever,
+malgr&eacute; les scandales de sa vie, se sont attach&eacute;s plut&ocirc;t &agrave; raconter ses
+relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,
+qu'&agrave; donner une id&eacute;e de ses rapports avec les artistes, rapports qui
+tiennent une si grande place dans sa vie.</p>
+
+<p>Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqu&eacute; l'intimit&eacute;
+qui s'&eacute;tablit entre le Titien, le Sansovino et l'Ar&eacute;tin, apr&egrave;s que ce
+dernier f&ucirc;t venu se fixer &agrave; Venise. Il ajoute que cette amiti&eacute; fut
+tr&egrave;s-utile &agrave; la gloire et aux int&eacute;r&ecirc;ts du Titien: &laquo;Car, dit-il, gr&acirc;ce &agrave;
+la plume de l'Ar&eacute;tin, son nom f&ucirc;t connu de tous les princes de
+l'Europe<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte Mazzuchelli se borne &agrave; paraphraser ce passage: &laquo;Ar&eacute;tin, dit-il,
+aima les beaux-arts, et particuli&egrave;rement la peinture et la musique. Il
+jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement <span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>li&eacute; avec le
+Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact &agrave; l'&eacute;gard de ce
+dernier, comme on le verra plus tard), et son amiti&eacute; ne fut pas
+infructueuse au premier. Le po&egrave;te aida le peintre &agrave; se faire conna&icirc;tre,
+et ce fut sur son t&eacute;moignage que Charles-Quint nomma le Titien pour
+faire son portrait, qu'il paya neuf mille &eacute;cus d'or<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, personne, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, n'a cherch&eacute; &agrave; &eacute;tudier la vie de
+l'Ar&eacute;tin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les
+artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des
+liaisons intimes. Et cependant, cette &eacute;tude est n&eacute;cessaire &agrave; quiconque
+veut avoir une id&eacute;e exacte de ce personnage extraordinaire; car il est
+certain que le culte du beau et le go&ucirc;t des arts occup&egrave;rent la plus
+grande partie de son existence: il leur consacra peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus de
+temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec v&eacute;rit&eacute;,
+qu'apr&egrave;s son ind&eacute;pendance et les satisfactions accord&eacute;es &agrave; son
+amour-propre, ce qu'il pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; tout, c'&eacute;tait la soci&eacute;t&eacute; des artistes
+et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,
+et particuli&egrave;rement &agrave; Venise, a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-grande. Cette influence, Ar&eacute;tin
+la devait &agrave; un amour &eacute;clair&eacute; du beau, &agrave; une intelligence extraordinaire
+des productions de l'art, &agrave; sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, &agrave; la protection puissante
+qu'il accordait aux artistes, enfin, &agrave; sa liaison intime pendant plus de
+trente ann&eacute;es avec le Titien, le <span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>Sansovino et un grand nombre d'autres
+illustres ma&icirc;tres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra
+Sebastiano, le Tintoret, Andr&eacute;a Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il
+Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon
+Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,
+Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.</p>
+
+<p>Nous allons essayer de faire conna&icirc;tre l'Ar&eacute;tin, en l'&eacute;tudiant dans ses
+relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus &eacute;clair&eacute;s et
+les plus influents du seizi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Lorsque l'on veut donner d'un &eacute;crivain une id&eacute;e exacte, et qui laisse au
+lecteur la libert&eacute; la plus compl&egrave;te d'examen et d'appr&eacute;ciation, il est
+indispensable de faire de nombreuses citations tir&eacute;es de ses oeuvres.
+Les citations sont surtout n&eacute;cessaires lorsqu'il s'agit de raconter des
+relations priv&eacute;es: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a
+&eacute;crites &agrave; ses amis, et qui, n'ayant pas &eacute;t&eacute; destin&eacute;es &agrave; la publicit&eacute;,
+r&eacute;v&egrave;lent, sans aucun d&eacute;guisement, les opinions et les jugements de
+l'auteur sur les hommes et sur les choses.</p>
+
+<p>Nous suivrons cette m&eacute;thode dans cette &eacute;tude sur l'Ar&eacute;tin: ses
+nombreuses lettres &eacute;crites &agrave; une foule d'artistes et &agrave; des personnages
+c&eacute;l&egrave;bres, et les r&eacute;ponses qui lui sont adress&eacute;es^ offrent les
+renseignements les plus pr&eacute;cieux. Nous y ferons une ample moisson, et le
+lecteur pourra prononcer son jugement avec une enti&egrave;re connaissance des
+documents <span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,
+il est n&eacute;cessaire de retracer bri&egrave;vement les principales circonstances
+de la vie de l'Ar&eacute;tin. Nous suivrons dans ce rapide expos&eacute; la biographie
+donn&eacute;e par le comte Mazzuchelli.</p>
+
+<p>Pietro Aretino naquit &agrave; Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit
+fils naturel de Luigi Bacci sa m&egrave;re sa nommait Tita, et, si l'on s'en
+rapporte &agrave; lui, elle &eacute;tait d'une beaut&eacute; remarquable, puisqu'un peintre
+du pays l'avait repr&eacute;sent&eacute;e sous les traits de la Vierge, dans le
+tableau de l'Annonciation, plac&eacute;e au-dessus du portail de l'&eacute;glise de
+Saint-Pierre d'Arr&egrave;zzo. Il conserva d'elle, tant qu'il v&eacute;cut, un tendre
+souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de
+Francesco Salviati. L'Ar&eacute;tin passa son enfance &agrave; Arezzo, mais il n'y
+resta pas longtemps. On pr&eacute;tend qu'il en fut chass&eacute; pour un sonnet qu'il
+avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute;
+invent&eacute;e par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il &eacute;tait,
+d&egrave;s sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle
+enfin que celle attribu&eacute;e par Dante aux natifs d'Arezzo.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi pi&ugrave; che non chiede lor
+possa<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p></div>
+
+<p>Dans plusieurs de ses lettres, il se f&eacute;licite d'&ecirc;tre n&eacute; en cette ville,
+et il attribue &agrave; cette circonstance la bizarrerie, l'<i>humour</i>, comme
+diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caract&egrave;re<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait &agrave; la
+subtilit&eacute; de l'air d'Arezzo, qu'il avait respir&eacute; en naissant, ce qu'il
+avait de bon dans l'esprit<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
+
+<p>Oblig&eacute; de quitter sa ville natale, il choisit P&eacute;rouse pour asile, et
+passa plusieurs ann&eacute;es de sa jeunesse, en exer&ccedil;ant l'&eacute;tat de relieur. Il
+dut probablement &agrave; cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui
+lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,
+ignor&eacute;es. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que
+des livres &eacute;crits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses
+com&eacute;dies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent &agrave; faire des
+citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que
+tr&egrave;s-imparfaitement, et on attribue ces passages &agrave; Nicolas Franco de
+B&eacute;n&eacute;vent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,
+Je commencement d'instruction qu'il avait acquis &agrave; P&eacute;rouse fut sans
+doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours
+reconnaissant de l'hospitalit&eacute; re&ccedil;ue dans cette ville, qu'il appelle le
+jardin de sa jeunesse<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. Il la quitta, pouss&eacute; par le d&eacute;sir de voir
+Rome, qui brillait alors de tout l'&eacute;clat du pontificat de L&eacute;on X. On
+ignore l'&eacute;poque pr&eacute;cise de son arriv&eacute;e dans ce grand centre des arts; on
+sait seulement qu'il parvint d'abord &agrave; se faire attacher &agrave; la maison
+d'Agostino<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> Chigi, l'ami de Rapha&euml;l et l'un des plus illustres amateurs
+de Rome &agrave; cette &eacute;poque; il entra ensuite au service de L&eacute;on X, et passa
+plus tard &agrave; celui du cardinal Jules de M&eacute;dicis, son neveu, qui,
+lui-m&ecirc;me, devint pape sous le nom de Cl&eacute;ment VII.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Rapha&euml;l
+et ses &eacute;l&egrave;ves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les
+autres. Il se lia &eacute;galement avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs
+en m&eacute;dailles; et l'on voit, par une de ses lettres &agrave; Donato de'Bardi,
+qu'il s'occupait des m&eacute;dailles que Cl&eacute;ment VII avait command&eacute;es pour
+orner une chape pontificale; m&eacute;dailles qui lurent perdues ou dispers&eacute;es
+dans le sac de Rome<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p>
+
+<p>Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignit&eacute;s de
+l'&Eacute;glise, si sa vie n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; souill&eacute;e par toutes sortes de d&eacute;bauches.
+On conna&icirc;t sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit &agrave; la
+publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de
+l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, &eacute;v&ecirc;que de V&eacute;rone, et
+dataire du pape, il fut oblig&eacute; de quitter Rome furtivement, et de se
+r&eacute;fugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas
+longtemps: lorsqu'il &eacute;tait attach&eacute; &agrave; la maison de L&eacute;on X, ou &agrave; celle du
+cardinal Jules de M&eacute;dicis, il avait fait la connaissance de Jean de
+M&eacute;dicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce
+prince, dou&eacute; d'un grand talent pour la guerre, <span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>engag&eacute; d'abord au
+service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de Fran&ccedil;ois
+1<sup>er</sup>, lorsqu'il appela l'Ar&eacute;tin aupr&egrave;s de lui. Il le pr&eacute;senta au roi
+de France, alors &agrave; Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance
+et le combla de pr&eacute;sents. Mais l'Ar&eacute;tin, regrettant le s&eacute;jour de Rome,
+obtint, &agrave; force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y
+prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'&eacute;tant
+permis d'&eacute;crire une pi&egrave;ce de vers satiriques contre une femme qui &eacute;tait
+au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses
+amants, et laiss&eacute; pour mort, apr&egrave;s avoir re&ccedil;u plusieurs coups de
+poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu
+obtenir de Cl&eacute;ment VII satisfaction d'un si l&acirc;che attentat, il quitta
+Rome d&eacute;finitivement, pour s'attacher de nouveau &agrave; Jean de M&eacute;dicis, avec
+lequel il v&eacute;cut dans la plus compl&egrave;te intimit&eacute;, jusqu'&agrave; la mort de ce
+capitaine, qui p&eacute;rit le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure &agrave; la
+jambe, qu'il avait re&ccedil;ue &agrave; l'attaque de Governolo.</p>
+
+<p>Tous les auteurs contemporains s'accordent &agrave; dire que l'Ar&eacute;tin montra
+une douleur profonde de la perte de Jean de M&eacute;dicis: il conserva
+toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perp&eacute;tuer sa
+m&eacute;moire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,
+son buste par le Sansovino, et sa m&eacute;daille par Lione Lioni.</p>
+
+<p>Priv&eacute; de ce puissant protecteur, l'Ar&eacute;tin r&eacute;solut de se fixer &agrave; Venise,
+et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-&agrave;-dire du
+tribut; <span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de
+cette &eacute;poque, desquels il avait le talent de se faire craindre et
+consid&eacute;rer tout ensemble. Il s'&eacute;tablit &agrave; Venise vers la fin de 1527,
+quelques mois apr&egrave;s le sac de Rome<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. Il y fut parfaitement accueilli
+par les nobles v&eacute;nitiens et par le doge Andr&eacute; Gritti, lequel, gr&acirc;ce &agrave;
+l'amiti&eacute; qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa
+protection.</p>
+
+<p>Ainsi fix&eacute; &agrave; Venise, l'Ar&eacute;tin n'en sortit plus; &agrave; l'exception de la
+visite qu'il fit &agrave; Charles-Quint, &agrave; V&eacute;rone, en 1543, visite dans
+laquelle l'empereur le fit placer &agrave; cheval &agrave; sa droite, et du voyage
+qu'il entreprit &agrave; Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III
+(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait
+accord&eacute;e, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois
+de mai 1553, et il y &eacute;tait de retour dans le mois de d&eacute;cembre suivant.
+Sa mort arriva vers 1557: il &eacute;tait alors &acirc;g&eacute; de soixante-cinq ans.</p>
+
+<p>Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Ar&eacute;tin: on voit
+qu'il habita Venise pendant plus de trente ann&eacute;es. C'est pendant ce long
+s&eacute;jour qu'il se lia &eacute;troitement avec le Titien, le Sansovino et les
+autres artistes que nous avons nomm&eacute;s plus haut. Il nous reste
+maintenant &agrave; faire conna&icirc;tre les relations qu'il entretint avec ces
+artistes, et l'influence qu'il a exerc&eacute;e sur l'art, et en particulier
+sur l'&eacute;cole tienne.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p>
+
+<p>On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, gr&acirc;ce &agrave; la
+plume de l'Ar&eacute;tin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.
+Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amiti&eacute; la
+plus soutenue et de la protection la plus &eacute;clatante. De son c&ocirc;t&eacute;, le
+peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres
+ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez
+et de l'Escurial renferment, m&ecirc;me sans en excepter Venise, les
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce ma&icirc;tre. Sans doute le Titien
+ne dut pas cette haute faveur &agrave; la recommandation de l'Ar&eacute;tin: cette
+recommandation servit seulement &agrave; le faire conna&icirc;tre de l'empereur. Mais
+d&egrave;s que ce prince, qui aimait les arts pour eux-m&ecirc;mes, non moins que
+pour l'&eacute;clat qu'ils pouvaient jeter sur son r&egrave;gne, eut admir&eacute; une seule
+production du peintre, il r&eacute;solut de l'attacher &agrave; sa gloire, et il alla
+jusqu'&agrave; lutter avec son rival Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, pour s'assurer presque
+exclusivement les oeuvres de l'illustre ma&icirc;tre. Charles-Quint l'appela
+en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois &agrave; Ausbourg
+en 1550<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, pour faire son portrait qu'il avait d&eacute;j&agrave; <span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>ex&eacute;cut&eacute; deux
+fois en Italie. C'est &agrave; l'occasion du premier de ces portraits fait en
+1530, au moment du sacre de Charles &agrave; Bologne, que l'Ar&eacute;tin, encourag&eacute;
+par la faveur dont jouissait son ami aupr&egrave;s de l'empereur, et par la
+consid&eacute;ration que ce prince lui t&eacute;moignait &agrave; lui-m&ecirc;me, &eacute;crivit &agrave;
+l'imp&eacute;ratrice Isabelle une lettre<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a> dans laquelle il lui fit hommage
+de son livre de la <i>Chaste Sir&egrave;ne</i>, c'est-&agrave;-dire de ses po&eacute;sies,
+compos&eacute;es en l'honneur de dona Angela Sirena, dame v&eacute;nitienne, dont il
+&eacute;tait alors &eacute;perdument &eacute;pris<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>L'imp&eacute;ratrice le r&eacute;compensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se
+montrer reconnaissant, l'Ar&eacute;tin engagea le Titien &agrave; lui envoyer un
+tableau de l'<i>Annonciation</i>, dont il fait une longue description et un
+grand &eacute;loge dans la lettre qu'il &eacute;crivit &agrave; l'artiste le 30 novembre
+1537<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p>
+
+<p>Vers la m&ecirc;me &eacute;poque, le Titien peignit Francesco Maria della Rov&egrave;re, duc
+d'Urbin, g&eacute;n&eacute;ral des troupes de l'&Eacute;glise, de Florence et de Venise. A
+l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux
+chef-d'oeuvre<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>, l'Ar&eacute;tin &eacute;crivit la lettre suivante &agrave; V&eacute;ronica
+Gambara<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>, en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait compos&eacute;s en
+l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demand&eacute; et que
+j'ai compos&eacute; d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de m&ecirc;me qu'il
+ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de m&ecirc;me, aussi, je
+ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honor&eacute;. En le
+contemplant, j'appelai la nature elle-m&ecirc;me en t&eacute;moignage, et lui
+arrachai l'aveu que l'art s'&eacute;tait transform&eacute; en elle-m&ecirc;me. Tout, dans ce
+portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,
+atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-m&ecirc;mes qui ont
+servi &agrave; le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa <span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>figure,
+mais d&eacute;couvrent la virilit&eacute; de son &acirc;me. Dans le brillant de l'armure
+dont il est rev&ecirc;tu, on voit se r&eacute;fl&eacute;chir le vermillon du velours qui la
+double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les
+panaches de son casque! et comme ils sont r&eacute;p&eacute;t&eacute;s vivement dans les
+reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!&mdash;Qui pourrait
+dire que les b&acirc;tons de commandement que lui donnent l'&Eacute;glise, Venise et
+Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort &agrave;
+l'immortel g&eacute;nie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a
+frapp&eacute;s? C&eacute;sar conna&icirc;t bien tout le prix de cette vivante peinture, lui
+qui, la voyant &agrave; Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des
+victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalit&eacute;. Lisez donc ce
+sonnet, avec un autre, &agrave; la louange de la duchesse d'Urbin, et louez
+surtout ici le d&eacute;sir qui m'anime de c&eacute;l&eacute;brer ces grands personnages,
+plut&ocirc;t que le style de mes faibles vers.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&laquo;Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte<br /></span>
+<span class="i2">Rass&eacute;mbro d'Alessandro il volto e 'l petto,<br /></span>
+<span class="i2">Non fisse gi&agrave; di pellegrin subietto<br /></span>
+<span class="i2">L'alto vigor che l'anima comparte;<br /></span>
+<span class="i0">Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte<br /></span>
+<span class="i2">Fuor mostra ogni invisibile concetto:<br /></span>
+<span class="i2">Per&ograve; 'l gran duca nel dipinto aspetto<br /></span>
+<span class="i2">Scuopre le palme entro al suo core sparte.<br /></span>
+<span class="i0">Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,<br /></span>
+<span class="i2">L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,<br /></span>
+<span class="i2">Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.<br /></span>
+<span class="i0">Nel busto armato e nelle braecia pronte<br /></span>
+<span class="i2">Arde il valor che guarda dal periglio.<br /></span>
+<span class="i2">Italia sacra a sue virtuti conte.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">L'union de' colori, che lo stile<br /></span><span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
+<span class="i0">Di Tiziano ha distesi, esprime fora<br /></span>
+<span class="i2">La concordia che regge Lionora<br /></span>
+<span class="i2">Le ministre del spirito gentile.<br /></span>
+<span class="i0">Seco siede modestia in atti umile,<br /></span>
+<span class="i2">Onesta nel suo abito dimora,<br /></span>
+<span class="i2">Vergogna il petto e il crin le vela e onora,<br /></span>
+<span class="i2">Le affigge amor il guardo signorile.<br /></span>
+<span class="i0">Pudicizia e Belt&agrave;, nimiche eterne,<br /></span>
+<span class="i2">Le spazian nel semblante, et fra le ciglia<br /></span>
+<span class="i2">Il tuono delle grazie si discerne.<br /></span>
+<span class="i0">Prudenza il valor suo guarda e consiglia<br /></span>
+<span class="i2">Nel bel tacer; l'altri virtuti interne<br /></span>
+<span class="i2">L'ornan la fronte d'ogni meraviglia<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il est probable que ces sonnets valurent &agrave; leur auteur quelques-uns de
+ces pr&eacute;sents qu'il ne d&eacute;daignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui
+&eacute;taient pas offerts.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, l'Ar&eacute;tin servit d'interm&eacute;diaire entre le Titien et les
+amateurs qui d&eacute;siraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme
+aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les
+faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est &agrave; sa recommandation, que le
+Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme
+fort riche, un tableau de la naissance de J&eacute;sus-Christ, qu'il attendait
+depuis longtemps<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, nous voyons, par une lettre
+adress&eacute;e, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit
+cadeau d'un tableau de son ami, repr&eacute;sentant saint Jean tenant un agneau
+dans ses bras, tableau dont il vante la beaut&eacute;<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'&eacute;cole v&eacute;nitienne, on
+pourrait croire que les &eacute;loges que l'Ar&eacute;tin prodigue aux oeuvres de
+l'artiste ont &eacute;t&eacute; dict&eacute;s par l'amiti&eacute; qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on
+voit, &agrave; l'&eacute;glise Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre
+de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconna&icirc;tre qu'il n'a fait
+que rendre hommage &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, en comparant cette composition aux
+chefs-d'oeuvre les plus remarquables que poss&egrave;de l'Italie. Dans la
+lettre qu'il &eacute;crivait &agrave; ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur
+Tribolo, son ami<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>, apr&egrave;s l'avoir remerci&eacute; d'un groupe du Christ
+mort, entre les bras de sa m&egrave;re, que le sculpteur avait ex&eacute;cut&eacute; &agrave; son
+intention, il ajoute:...&laquo;A la vue du martyre de saint Pierre, vous et
+Benvenuto Cellini, vous avez &eacute;t&eacute; frapp&eacute;s de stupeur, et vous avez
+compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,
+imprim&eacute;es sur le front et dans l'expression du saint renvers&eacute; par terre.
+Vous vous &ecirc;tes &eacute;merveill&eacute;s du froid et de la couleur livide qui se
+montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extr&eacute;mit&eacute;s du corps, et
+vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise &agrave; la vue du disciple
+qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de l&acirc;chet&eacute; m&ecirc;l&eacute; &agrave; la
+p&acirc;leur que donne la frayeur. En v&eacute;rit&eacute;, vous avez raison de dire que ce
+tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe
+d'anges dans l'air! Comme ils se d&eacute;tachent bien des arbres, qui ornent
+la perspective de leurs <span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que
+le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts
+d'herbes!&raquo;&mdash;Ces &eacute;loges n'ont rien d'exag&eacute;r&eacute;: Vasari, qui avait vu ce
+chef-d'oeuvre quelques ann&eacute;es apr&egrave;s qu'il venait d'&ecirc;tre fini, dit que
+jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achev&eacute;
+et mieux entendu<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands
+ma&icirc;tres, <i>on ne saurait y trouver l'ombre d'un d&eacute;faut</i>; et l'abb&eacute; Lanzi,
+qui pr&eacute;f&egrave;re, comme Vasari, l'&eacute;cole florentine &agrave; celle de Venise,
+reconna&icirc;t que &laquo;le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de
+saint Antoine, &agrave; l'&eacute;cole de ce saint &agrave; Padoue, sont des sc&egrave;nes tellement
+&eacute;mouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver
+une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou
+plus attendrissante par l'air de la victime<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.&raquo; Suivant Vasari, le
+doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit
+allouer, dans la salle du grand conseil, l'ex&eacute;cution de la d&eacute;route de
+Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie
+au milieu d'une effroyable temp&ecirc;te. Cette composition, enti&egrave;rement
+d'apr&egrave;s nature, &eacute;tait regard&eacute;e, au dire du m&ecirc;me auteur, comme la
+meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.
+Malheureusement ce chef-d'oeuvre a p&eacute;ri en 1576, dans l'incendie du
+palais de Saint-Marc.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>Le Titien consultait surtout l'Ar&eacute;tin sur l'effet de ses tableaux: nous
+en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du
+6 juillet 1543, que l'Ar&eacute;tin lui &eacute;crit au sujet du portrait de la fille
+de Robert Strozzi<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>. &laquo;J'ai vu, comp&egrave;re, le portrait que vous avez
+fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent
+gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que
+si j'&eacute;tais peintre, je serais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, bien qu'en voyant votre
+tableau, il me fall&ucirc;t comprendre la cause de mon d&eacute;sespoir. Il est bien
+vrai que votre pinceau a r&eacute;serv&eacute; ses chefs-d'oeuvre pour votre verte
+vieillesse<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,
+j'affirme, dans toute la sinc&eacute;rit&eacute; de ma conscience, qu'il est difficile
+d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &agrave; toutes les autres productions de la peinture:
+tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,
+bien que l'art nous force &agrave; reconna&icirc;tre qu'elle n'est pas vivante. Je
+voudrais louer le petit chien caress&eacute; par la jeune fille, si la vivacit&eacute;
+de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant
+que l'&eacute;tonnement que me cause cette peinture m'&ocirc;te la parole et me ferme
+la bouche<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>C'est &agrave; cette &eacute;poque que l'Ar&eacute;tin fit un voyage &agrave; V&eacute;rone, et dans
+d'autres villes des &Eacute;tats v&eacute;nitiens, pour pr&eacute;senter ses hommages &agrave;
+Charles-Quint. On conna&icirc;t l'accueil que lui fit ce prince: aussit&ocirc;t
+qu'il l'eut aper&ccedil;u, il lui fit signe d'approcher, le mit &agrave; sa droite et
+s'entretint avec lui pendant le chemin. Arriv&eacute; &agrave; son logement,
+l'empereur le retint pendant qu'il exp&eacute;diait ses affaires: l'Ar&eacute;tin
+profita de cette occasion pour lui r&eacute;citer le po&euml;me qu'il avait compos&eacute;
+&agrave; sa louange<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p>
+
+<p>Ces honneurs ne l'emp&ecirc;chaient pas de regretter Venise, sa patrie
+d'adoption: il &eacute;crivait de V&eacute;rone, en juillet 1543, &agrave; son ami Titien?
+&laquo;Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussit&ocirc;t son
+arriv&eacute;e ici, apr&egrave;s m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a> et m'avoir
+salu&eacute; de votre part, s'est inform&eacute;, dans le d&eacute;sir de vous tranquilliser,
+des motifs qui avaient pu, &agrave; la persuasion du duc, me d&eacute;cider &agrave; quitter
+le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant que vous ne puissiez
+le croire, lorsque je doute encore moi-m&ecirc;me de ne pas &ecirc;tre dans la ville
+que j'admire? Aussi, je r&eacute;pondis au chevalier qui me rapportait vos
+paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,
+lui? C'est une v&eacute;rit&eacute;, fr&egrave;re, que j'ai une id&eacute;e de voir le grand canal,
+et je ne mets pas une fois le pied &agrave; l'&eacute;trier sans regretter le repos
+que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user
+ses <span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>v&ecirc;tements et d&eacute;penser son argent que de monter &agrave; cheval: aussi, que
+je m'&eacute;chappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je
+laisse les empereurs &agrave; leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,
+je n'abandonnerai ma retraite aussi &agrave; la l&eacute;g&egrave;re. Au prix de la noble, de
+la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent
+des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, d&egrave;s que j'aurai bais&eacute;
+les genoux de C&eacute;sar, je rentrerai dans ma patrie de pr&eacute;dilection, en
+pr&ecirc;tant le serment solennel de n'en plus sortir<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il revint effectivement &agrave; Venise, peu de temps apr&egrave;s, combl&eacute; des
+pr&eacute;sents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une
+fi&egrave;vre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'ann&eacute;e 1544. C'est &agrave;
+cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, d&eacute;di&eacute;s au
+duc d'Urbin et intitul&eacute;s: <i>Stambotti alla villanesca, freneticati dalla
+quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili</i><a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
+
+<p>Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fi&egrave;vre; et une lettre
+adress&eacute;e &agrave; son ami Titien, en mai 1544<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>, en m&ecirc;me temps qu'elle peint
+ses souffrances, nous pr&eacute;sente un magnifique tableau du grand canal, et
+fait une admirable description du coucher du soleil &agrave; Venise.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui, mon cher comp&egrave;re, ayant fait <span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>violence &agrave; mes habitudes en
+soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse
+fi&egrave;vre quarte qui ne me laisse plus go&ucirc;ter la saveur d'aucun mets, je me
+levai de table, rassasi&eacute; de ce d&eacute;sespoir qui ne m'avait pas quitt&eacute;
+depuis que je m'y &eacute;tais assis; alors, m'appuyant les bras sur la
+balustrade de la corniche de la fen&ecirc;tre, et laissant pencher ma poitrine
+et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me
+mis &agrave; regarder l'admirable spectacle que pr&eacute;sentait la r&eacute;union
+innombrable des barques qui, remplies d'&eacute;trangers non moins que de
+V&eacute;nitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le
+grand canal lui-m&ecirc;me, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A
+peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, mont&eacute;es par
+un nombre &eacute;gal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les
+flots, que je pris beaucoup de plaisir &agrave; voir la foule qui, pour jouir
+du spectacle de la r&eacute;gate, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e sur le pont du Rialto, sur la
+rive des Camerlingues, &agrave; la Poissonnerie, sur le passage de
+Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les
+rassemblements qui s'&eacute;taient form&eacute;s de c&ocirc;t&eacute; et d'autre s'en retournaient
+&agrave; leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,
+comme un homme que la tristesse rend insupportable &agrave; lui-m&ecirc;me et qui ne
+sait quel emploi faire de son esprit et de ses pens&eacute;es, je reporte mes
+regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le cr&eacute;a, ne fut
+jamais embelli d'une plus admirable peinture <span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>d'ombres et de lumi&egrave;res.
+En effet, la perspective a&eacute;rienne &eacute;tait telle que voudraient pouvoir la
+repr&eacute;senter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas
+&ecirc;tre vos &eacute;gaux, ainsi que vous allez le voir par mon r&eacute;cit. D'abord, les
+b&acirc;timents, bien que construits en v&eacute;ritables pierres, paraissaient d'une
+mati&egrave;re artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aper&ccedil;us vif et pur &agrave;
+certaines places, et trouble et terne &agrave; d'autres. Consid&eacute;rez encore le
+merveilleux spectacle que me donn&egrave;rent les nuages form&eacute;s d'une vapeur
+condens&eacute;e: dans la principale &eacute;chapp&eacute;e de vue, ils paraissaient
+suspendus au milieu des &eacute;difices dont ils rasaient les toits, et ils
+s'&eacute;tendaient ainsi jusqu'&agrave; l'avant-derni&egrave;re ligne de l'horizon; tandis
+que, sur la droite, l'air &eacute;tait comme charg&eacute; d'une &eacute;paisse fum&eacute;e qui se
+r&eacute;pandait en flocons noir&acirc;tres. Mais je fus surtout &eacute;merveill&eacute; des
+diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapproch&eacute;s
+brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus &eacute;loign&eacute;s
+&eacute;taient empourpr&eacute;s d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec
+quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et
+les &eacute;loignait des palais, de la m&ecirc;me mani&egrave;re que le Titien les repousse
+et les fait para&icirc;tre &eacute;loign&eacute;s dans ses paysages! Dans certaines parties,
+on voyait appara&icirc;tre un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,
+r&eacute;ellement compos&eacute; par le caprice de la nature, cette ma&icirc;tresse des
+ma&icirc;tres. Par l'opposition des lumi&egrave;res et des ombres, elle pr&eacute;sentait en
+relief ce qui demandait &agrave; &ecirc;tre vu en relief, et dans un fond obscur <span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>ce
+qui exigeait une d&eacute;gradation dans les teintes. Je fus tellement frapp&eacute;
+de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de
+l'intelligence de votre esprit, je m'&eacute;criai trois ou quatre fois: O
+Titien, o&ugrave; es tu? En v&eacute;rit&eacute;, si vous aviez peint ce que je vous d&eacute;cris,
+vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,
+lorsqu'ayant contempl&eacute; ce que je viens de vous raconter, j'en conservai
+le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette
+merveilleuse peinture.&raquo;</p>
+
+<p>En lisant cette admirable description, on voit que l'Ar&eacute;tin, ami du plus
+grand des peintres coloristes, savait lui-m&ecirc;me appr&eacute;cier en artiste les
+grands effets des ombres et des lumi&egrave;res. Il avait d&ucirc; sans doute &agrave; son
+intimit&eacute; avec le Titien de perfectionner son go&ucirc;t et d'apprendre &agrave;
+conna&icirc;tre l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs
+demi-teintes et leurs d&eacute;gradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,
+quoiqu'il paraisse avoir pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l'&eacute;cole coloriste du Titien &agrave; toutes
+les autres, il ne parle jamais de Rapha&euml;l ou de Michel-Ange qu'avec les
+plus grands &eacute;loges, et il admirait ces deux grands ma&icirc;tres &agrave; l'&eacute;gal du
+Titien. Aussi, malgr&eacute; les exag&eacute;rations souvent ampoul&eacute;es de ses
+louanges, les jugements qu'il a port&eacute;s des principales oeuvres des
+artistes de son temps ont &eacute;t&eacute; depuis confirm&eacute;s par les critiques les
+plus accr&eacute;dit&eacute;s et les plus c&eacute;l&egrave;bres.</p>
+
+<p>Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent emp&ecirc;cher
+ses ennemis de l'accuser <span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>d'avoir apport&eacute; peu de soin aux peintures dont
+il avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; pour le palais ducal. Une lettre de l'Ar&eacute;tin, de
+f&eacute;vrier 1545, en nous r&eacute;v&eacute;lant cette circonstance, nous apprend aussi
+que la s&eacute;r&eacute;nissime r&eacute;publique lui avait rendu compl&egrave;tement justice, en
+repoussant cette calomnie. On sait qu'apr&egrave;s la mort de Gian. Bellini, le
+Titien, ayant achev&eacute; dans la salle du grand conseil le tableau dans
+lequel Fr&eacute;d&eacute;ric Barberousse, agenouill&eacute; devant la porte de Saint-Marc,
+fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la
+gorge, le s&eacute;nat le r&eacute;compensa en lui accordant, dans l'entrep&ocirc;t des
+Allemands, l'office de la <i>senseria</i>, dont le revenu annuel &eacute;tait de
+trois cents ducats. L'obligation impos&eacute;e &agrave; cet office &eacute;tait de faire, &agrave;
+chaque &eacute;lection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit &eacute;cus
+seulement. Ce portrait &eacute;tait ensuite expos&eacute; dans une salle publique du
+palais de Saint-Marc<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Le Titien fit ainsi les portraits des doges
+Loredano, Grimani, Andr&eacute;a Gritti, son protecteur; Pietro Landi,
+Francesco Donato, Marc Antonio de Tr&eacute;vise, et Venerio<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>. Il excellait
+dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpass&eacute; ni
+m&ecirc;me &eacute;gal&eacute;. Il fit, en 1545, pour l'&eacute;v&ecirc;que Paul Jove, ami de l'Ar&eacute;tin et
+le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce pr&eacute;lat devait
+placer dans la collection des portraits qu'il poss&eacute;dait de la main des
+plus fameux artistes<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>En r&eacute;pondant &agrave; la lettre par laquelle l'Ar&eacute;tin lui annon&ccedil;ait l'envoi de
+ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
+esquisse colori&eacute;e de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
+collection de portraits<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me ann&eacute;e, le Titien se rendit &agrave; Rome, qu'il n'avait pas encore
+visit&eacute;e, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
+duc Ottaviano Farn&egrave;se. Pendant son s&eacute;jour, dit Vasari<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a> il fut combl&eacute;
+de pr&eacute;sents par le pape et ses neveux. L'Ar&eacute;tin lui &eacute;crivit &agrave; cette
+occasion, en octobre 1545<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>, pour le f&eacute;liciter de cette r&eacute;ception, et
+le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
+qui avait quitt&eacute; Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
+au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir &agrave;
+Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Rapha&euml;l et de
+Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Ar&eacute;tin savait admirer les
+grands dessinateurs &agrave; l'&eacute;gal des grands coloristes.&mdash;&laquo;Que vous
+regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a pouss&eacute; &agrave;
+visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
+facilement; mais, si vous &ecirc;tes &eacute;merveill&eacute; en la voyant telle qu'elle est
+aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; je
+l'ai quitt&eacute;e?</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
+semblable &agrave; un prince illustre revenu de l'exil: les r&eacute;volutions
+troublent son gouvernement et le d&eacute;tournent de faire le bien; et
+n&eacute;anmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient &agrave; r&eacute;parer le
+mal. Il me semble que j'ai encore un mois &agrave; attendre que vous soyez
+revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
+antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
+sur elles en beaut&eacute;, ou si sa valeur est inf&eacute;rieure; et en quoi Rapha&euml;l
+s'&eacute;loigne de ce grand ma&icirc;tre ou le surpasse dans sa mani&egrave;re de peindre.
+J'aurai plaisir &agrave; raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
+Bramante, &agrave; Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
+sculpteurs. Fixez bien dans votre m&eacute;moire le faire de chaque peintre
+fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
+attention les m&eacute;dailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
+vous-m&ecirc;me les figures du comp&egrave;re Sansovino avec les statues des artistes
+qui ont la pr&eacute;tention d'&ecirc;tre ses &eacute;mules, et qui sont bl&acirc;m&eacute;s avec raison
+de cette pr&eacute;somption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
+et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
+de la sculpture; et, surtout, arr&ecirc;tez-vous devant les oeuvres de Perino
+del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
+souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
+de la chapelle Sixtine, &agrave; ce point que vous perdiez <span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>l'esprit de retour,
+de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
+Sansovino.&raquo;.</p>
+
+<p>Le Titien r&eacute;ussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit &agrave;
+Rome, qu'on aurait pu appliquer &agrave; cette peinture les vers du Dante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Dinanzi a noi pareva si verace<br /></span>
+<span class="i0">Quivi intagliato in un atto soave,<br /></span>
+<span class="i0">Che non sembiava imagine che tace:<br /></span>
+<span class="i0">Giurato si saria che e'dicesse <i>ave</i><a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
+Bocchi raconte<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a> que ce portrait ayant &eacute;t&eacute; mis au soleil afin qu'il
+pr&icirc;t mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
+&eacute;tait vivante, s'inclinait, se d&eacute;couvrait et saluait, de la m&ecirc;me mani&egrave;re
+qu'il aurait fait, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; devant le pontife en personne.</p>
+
+<p>Il est certain que la beaut&eacute; de cette oeuvre attira sur le Titien les
+bonnes gr&acirc;ces de tous les Farn&egrave;se et de Paul III, en particulier. Aussi
+Fra Sebastiano, qui &eacute;tait en possession de l'office del Piombo, &eacute;tant
+venu &agrave; mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
+lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir &agrave; Rome. Mais le
+digne artiste refusa cet honneur et ce profit, pr&eacute;f&eacute;rant rester dans sa
+ch&egrave;re Venise pour continuer &agrave; y vivre au milieu de ses amis, avec
+l'independance que comportait la s&eacute;r&eacute;nissime r&eacute;publique; laquelle,
+pourvu qu'on ne <span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>s'occup&acirc;t pas de ses affaires, souffrait volontiers
+l'opposition que l'on pouvait faire aux autres &Eacute;tats. L'Ar&eacute;tin f&eacute;licite
+son ami d'avoir pris cette r&eacute;solution, et il le loue fort de donner &agrave;
+Venise la pr&eacute;f&eacute;rence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
+&agrave; abandonner son habit la&iuml;que pour endosser le v&ecirc;tement; eccl&eacute;siastique
+que devait porter <i>il frate del Piombo</i><a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p>
+
+<p>Le s&eacute;jour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
+Leoni, dans une lettr&eacute; au Montemazzano, peintre v&eacute;ronais, &eacute;l&egrave;ve de Paul
+Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-m&ecirc;me, pendant que
+dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
+peinture, qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; &agrave; Rome, il avait grandement am&eacute;lior&eacute; sa
+mani&egrave;re: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
+la vivacit&eacute; du coloris, la beaut&eacute; de la composition ou la fid&eacute;lit&eacute; de
+l'imitation, toutes qualit&eacute;s n&eacute;cessaires &agrave; un peintre, on les trouve
+r&eacute;unies dans cette ville, au plus haut degr&eacute; d'excellence et de
+perfection<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
+roi d'Angleterre et de son fils, que l'Ar&eacute;tin le pria de terminer, pour
+&ecirc;tre utile au seigneur Ludovico dell' Armi<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>: mais nous n'avons
+trouv&eacute; aucune explication sur la circonstance &agrave; laquelle ce passage fait
+allusion.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p>
+<p>En d&eacute;cembre 1547, le Titien fut appel&eacute; en Allemagne, &agrave; la cour de
+Charles-Quint, qui voulait que l'artiste f&icirc;t de nouveau son portrait.
+L'Ar&eacute;tin lui &eacute;crivit pour l'engager &agrave; accepter cette invitation, le
+f&eacute;liciter d'avoir inspir&eacute; &agrave; ce grand souverain une si haute estime, et
+le charger de ses hommages pour ce prince<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p>
+
+<p>Mais il para&icirc;t que l'artiste ne se mit pas en route imm&eacute;diatement: il
+voulut finir, pour son ami, la r&eacute;p&eacute;tition' d'un Christ qu'il destinait &agrave;
+l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de No&euml;l 1547:
+elle excita l'admiration de l'Ar&eacute;tin au plus haut degr&eacute;; il l'en
+remercia par la lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;La copie de ce Christ, vivant et vrai, destin&eacute; &agrave; l'empereur, que vous
+m'avez envoy&eacute;e le matin de No&euml;l, est le pr&eacute;sent le plus pr&eacute;cieux qu'un
+roi pourrait donner pour r&eacute;compense &agrave; celui auquel il voudrait t&eacute;moigner
+toute sa bienveillance. D'&eacute;pines est la couronne qui enserre sa t&ecirc;te, et
+c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
+flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
+cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
+pinceau ne les a repr&eacute;sent&eacute;s livides et enfl&eacute;s. La douleur imprim&eacute;e sur
+la figure de J&eacute;sus excite au repentir tout chr&eacute;tien qui admire les bras
+coup&eacute;s par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
+supplice du roseau plac&eacute; dans sa main droite, apprendra &agrave; <span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>devenir
+humble; et nul ne conservera en soi-m&ecirc;me le moindre sentiment de haine
+ou de rancune, en voyant la r&eacute;signation et la gr&acirc;ce qui ornent son
+visage. Aussi, ma chambre &agrave; coucher ne para&icirc;t plus un lieu mondain, mais
+un temple consacr&eacute; &agrave; Dieu: tellement que je suis dispos&eacute; &agrave; convertir mes
+plaisirs en pri&egrave;res et ma luxure en chastet&eacute;.&mdash;J'en rends gr&acirc;ce &agrave; votre
+talent et &agrave; votre courtoisie<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
+l'exc&egrave;s de son ravissement, il &eacute;crivit ce petit billet au Sansovino:</p>
+
+<p>&laquo;Messer Iacopo, que j'aime comme un fr&egrave;re, venez voir le Christ que le
+Titien m'a donn&eacute;, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
+pourrons, la louange et l'honneur &eacute;tant l'aliment du g&eacute;nie et des arts,
+combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand ma&icirc;tre<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>
+.&raquo;</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s la description de l'Ar&eacute;tin, ce tableau para&icirc;t avoir beaucoup de
+ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
+m&ecirc;me; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
+rien d'exag&eacute;r&eacute; dans l'admiration qu'il inspirait &agrave; l'Ar&eacute;tin. Le buste de
+Tib&egrave;re, que l'on aper&ccedil;oit au-dessus de la porte du Pr&eacute;toire, est une
+r&eacute;miniscence des marbres antiques que le Titien avait admir&eacute;s &agrave; Rome; et
+l'on voit, &agrave; la puret&eacute; du dessin du Christ et des soldats romains qui le
+frappent et le torturent, que l'artiste avait profit&eacute; de son <span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>s&eacute;jour
+dans la ville des chefs-d'oeuvre de Rapha&euml;l et de Michel-Ange. Quel
+devait &ecirc;tre l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte &agrave;
+l'&eacute;poque o&ugrave;, venant d'&ecirc;tre achev&eacute;, il brillait de tout l'&eacute;clat des
+couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais exist&eacute;! L'Ar&eacute;tin avait
+donc raison de se glorifier et de se r&eacute;jouir de poss&eacute;der un tel
+chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, apr&egrave;s avoir fait remarquer que le
+talent d'un peintre consiste principalement &agrave; savoir disposer les
+formes, de mani&egrave;re &agrave; montrer la perfection de la nature, ajoute: &laquo;C'est
+en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans &eacute;gal, non pas
+seulement &agrave; la mani&egrave;re que le monde croit, mais de telle sorte que,
+r&eacute;unissant la perfection du dessin &agrave; la vivacit&eacute; du coloris, ses
+compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Titien partit pour l'Allemagne, apr&egrave;s avoir termin&eacute; la copie qu'il
+avait donn&eacute;e &agrave; son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
+&eacute;crite en avril 1548, qu'&agrave; cette &eacute;poque il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la cour de
+Charles-Quint. L'Ar&eacute;tin se plaint de n'avoir re&ccedil;u qu'une seule lettre de
+lui, et l'engage &agrave; ne pas se laisser aller &agrave; l'orgueil que pourrait lui
+inspirer la r&eacute;ception de l'empereur<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>; mais il s'apaise bien vite en
+accusant r&eacute;ception d'une seconde lettre de son ami<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p>
+
+<p>L'Espagne poss&egrave;de un grand nombre de tableaux <span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>de premier ordre du
+Titien; quelques-uns d'eux sont indiqu&eacute;s dans sa vie par Vasari. Rapha&euml;l
+Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
+fait, dans une lettre adress&eacute;e &agrave; don Antonio Pons, la description des
+oeuvres de ce ma&icirc;tre, qu'il admira dans ces collections. Il fait
+remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, ex&eacute;cut&eacute;es par le
+Titien, &agrave; Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le m&eacute;rite de celles
+qu'il avait faites sous le r&egrave;gne de Charles-Quint<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s son retour &agrave; Venise qu'il fit le portrait de l'une des
+ma&icirc;tresses de G. Battista Castaldi, un des g&eacute;n&eacute;raux de Charles-Quint et
+protecteur de l'Ar&eacute;tin, qui lui a &eacute;crit un grand nombre de lettres<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>.
+Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: &laquo;Illustre
+seigneur, par les derni&egrave;res lettres si aimables et si ch&egrave;res que vous
+m'avez adress&eacute;es, j'ai appris le grand d&eacute;sir qu'a votre seigneurie de
+poss&eacute;der quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volont&eacute;,
+tr&egrave;s-dispos&eacute;e &agrave; vous complaire, voudrait vous t&eacute;moigner, par quelque
+effet signal&eacute;, que le seigneur Castaldi est mieux trait&eacute; que tant et
+tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus pr&eacute;cieux, j'ai
+r&eacute;solu de lui envoyer le portrait d'une de ses ma&icirc;tresses que j'ai en ma
+possession. Maintenant, que le go&ucirc;t exerc&eacute; de votre seigneurie juge de
+la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui pla&icirc;t
+et <span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>qu'il travaille pour un personnage illustre<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Titien ne resta pas longtemps &agrave; Venise; il repartit, en 1550, pour
+aller rejoindre &agrave; Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
+voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
+le repr&eacute;sent&acirc;t dans sa vieillesse<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Apr&egrave;s son arriv&eacute;e dans cette
+ville, il rendit compte &agrave; l'Ar&eacute;tin, par une lettre du 11 novembre 1550,
+de sa premi&egrave;re entrevue avec l'empereur: &laquo;Seigneur Pietro, comp&egrave;re
+v&eacute;n&eacute;r&eacute;, je vous ai &eacute;crit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
+vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner &agrave; Sa
+Majest&eacute;. Le jour qui suivit son d&eacute;part, je fus mand&eacute; par elle: apr&egrave;s les
+compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examin&eacute; les peintures que je lui
+avais apport&eacute;es, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
+lettre. Je lui r&eacute;pondis affirmativement, et je la lui pr&eacute;sentai.
+L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de mani&egrave;re &agrave; ce
+que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
+seigneurs qui &eacute;taient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
+fr&egrave;re, je vous ai rendu le service que l'on rend &agrave; un v&eacute;ritable ami,
+ainsi que vous l'&ecirc;tes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
+craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
+un jour sans parler avec moi du divin Ar&eacute;tin, parce qu'il vous aime
+beaucoup, et il dit qu'il veut &ecirc;tre votre agent aupr&egrave;s de Sa Majest&eacute;. Je
+lui ai <span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous poss&eacute;dez est
+&agrave; tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux v&ecirc;tements que vous avez
+sur le dos, et que vous &ecirc;tes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
+v&eacute;rit&eacute;, et comme on le sait.... Soyez donc sans inqui&eacute;tude, et
+conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
+de ma part<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin lui r&eacute;pondit imm&eacute;diatement: il le f&eacute;licite de la r&eacute;ception que
+l'empereur lui a faite; mais il se f&eacute;licite plus encore lui-m&ecirc;me de
+l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
+qu'il lui avait adress&eacute;es. &laquo;Qui n'&eacute;prouverait la plus grande consolation
+en apprenant avec quelle bienveillance, aussit&ocirc;t qu'elle vous aper&ccedil;ut,
+Sa Majest&eacute; vous demanda des nouvelles de ma sant&eacute;, et si vous, lui
+apportiez des lettres de moi; ajoutant, apr&egrave;s avoir lu lentement et &agrave;
+haute voix ce que je lui avais humblement &eacute;crit, qu'elle me r&eacute;pondrait
+sous peu; disant cela en pr&eacute;sence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
+d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends gr&acirc;ces &agrave;
+Dieu du fond de mon &acirc;me, car cette faveur vient de sa bienveillance et
+nullement du m&eacute;rite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
+davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'&agrave; nous
+deux nous ne faisons qu'un<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Titien, apr&egrave;s son retour &agrave; Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
+de Francesco Vargas, pria l'Ar&eacute;tin <span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>de composer un sonnet &agrave; la louange
+de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
+peintre que du personnage<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Questo &egrave; il Varga dipinto e naturale;<br /></span>
+<span class="i2">Egli &eacute; si vivo in la nobil figura,<br /></span>
+<span class="i2">Ch' a Tiziano par che dice la natura:<br /></span>
+<span class="i2">L'almo tuo stile pi&ugrave; elle il mio fiato vale:<br /></span>
+<span class="i0">In carne io l'ho partorito mortale,<br /></span>
+<span class="i2">Tu procreato divino in pittura,<br /></span>
+<span class="i2">Il da te fatto la sorte non cura,<br /></span>
+<span class="i2">Il di me nato il fin teme fatale.<br /></span>
+<span class="i0">L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi<br /></span>
+<span class="i2">Accolti in l'arte, e ch'il mira compende<br /></span>
+<span class="i2">Cio che allo invece di C&eacute;sar conviensi.<br /></span>
+<span class="i0">Nel guardo suo certa virtu risplende,<br /></span>
+<span class="i2">Che con l'ardor di desiderj intensi,<br /></span>
+<span class="i2">Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Telles furent les relations de l'Ar&eacute;tin avec l'illustre chef de l'&eacute;cole
+v&eacute;nitienne; et l'on voit quelle intimit&eacute; r&eacute;gnait entre eux: cette
+intimit&eacute; ne fut pas moins grande avec le Sansovino.</p>
+
+<p>Cet artiste, n&eacute; &agrave; Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
+le&ccedil;ons d'Andr&eacute;a Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
+Vasari fait remarquer qu'une &eacute;troite amiti&eacute; l'avait uni dans son enfance
+avec Andr&eacute;a del Sarto, et que cette amiti&eacute; fut tr&egrave;s-utile &agrave; l'un et &agrave;
+l'autre<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>. Il avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; Rome par Giuliano di San-Gallo,
+architecte de Jules II, et il y avait ex&eacute;cut&eacute; de nombreux travaux. C'est
+l&agrave; qu'il avait connu l'Ar&eacute;tin, et qu'il s'&eacute;tait li&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>avec lui, comme Fra
+Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
+prouve, en passant, que l'Ar&eacute;tin n'&eacute;tait pas d'un caract&egrave;re aussi
+difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
+Apr&egrave;s le sac de Rome, le 27 ao&ucirc;t 1527, par les troupes du conn&eacute;table de
+Bourbon, le Sansovino parvint &agrave; s'&eacute;chapper, et, apr&egrave;s avoir pass&eacute;
+quelque temps &agrave; Florence, il r&eacute;solut d'aller se fixer &agrave; Venise. L'amiti&eacute;
+qui l'unissait &agrave; l'Ar&eacute;tin fut-elle la cause d&eacute;terminante de cette
+r&eacute;solution? On serait tent&eacute; de le croire, si l'on r&eacute;fl&eacute;chit qu'il passa
+le reste de sa vie dans son intimit&eacute; et celle du Titien, sans qu'aucun
+nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
+&eacute;tabli &agrave; Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
+l'exemple de l'Ar&eacute;tin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
+plusieurs cardinaux le press&egrave;rent de revenir &agrave; Rome, o&ugrave; le pape Paul III
+lui offrait des travaux consid&eacute;rables. Mais il refusa, pour ne pas
+s'&eacute;loigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Ar&eacute;tin loua
+fort sa r&eacute;solution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
+&eacute;num&eacute;ration de tous les travaux ex&eacute;cut&eacute;s par le Sansovino jusqu'&agrave; cette
+&eacute;poque, soit &agrave; Rome, soit &agrave; Florence, soit &agrave; Venise.&raquo; Il ne me para&icirc;t
+pas &eacute;tonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
+apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-m&ecirc;me vous tourmentent de
+leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez &agrave; Rome,
+afin de la d&eacute;corer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
+mauvaise <span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>opinion de votre jugement, si vous cherchiez &agrave; quitter le nid
+o&ugrave; vous &ecirc;tes en s&ucirc;ret&eacute; pour affronter le p&eacute;ril, abandonnant les
+s&eacute;nateurs v&eacute;nitiens pour les pr&eacute;lats courtisans. Mais on doit toutefois
+leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous &ecirc;tes
+capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
+ne contemplent jamais l'&eacute;glise des Florentins que vous avez b&acirc;tie sur le
+Tibre, au grand &eacute;tonnement de Rapha&euml;l d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
+de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du c&ocirc;t&eacute; de San
+Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
+cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
+l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
+qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus plac&eacute; dans les
+jardins Bartolini<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>, et tant d'autres oeuvres sculpt&eacute;es ou jet&eacute;es en
+bronze. Mais ils resteront priv&eacute;s de votre pr&eacute;sence, parce que votre
+g&eacute;nie a trouv&eacute; un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
+embellissez chaque jour des cr&eacute;ations de votre ciseau et de votre
+intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
+soutenir l'&eacute;glise (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est &eacute;merveill&eacute; &agrave; la
+vue de l'ordre corinthien de la <i>Misericordia</i>? Qui ne reste stup&eacute;fait
+de la construction dorique de la <i>Zecca</i> (Monnaie)? Qui ne s'&eacute;tonne de
+voir l'oeuvre dorique plac&eacute;e sur le soubassement ionique de l'&eacute;difice
+commenc&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
+Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
+Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable M&egrave;re du Christ, qui offre la
+couronne au protecteur de cette ville<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre contribua sans doute &agrave; affermir le Sansovino dans sa
+r&eacute;solution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
+temps apr&egrave;s, une proposition singuli&egrave;re qui lui fut faite par ses
+anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino re&ccedil;ut de la r&eacute;publique de
+Florence, qui venait de chasser les M&eacute;dicis, apr&egrave;s le meurtre du duc
+Alexandre, assassin&eacute; le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
+de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
+prenait le nom de lib&eacute;rateur de la patrie. Comme l'artiste r&eacute;sistait &agrave;
+cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
+re&ccedil;ues des M&eacute;dicis dans sa jeunesse, un des conjur&eacute;s, connaissant
+l'empire que le Titien exer&ccedil;ait sur le sculpteur, lui &eacute;crivit, pour le
+prier d'engager son ami &agrave; ne pas refuser cette gr&acirc;ce &agrave; sa patrie. Mais
+il ne para&icirc;t pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
+propositions<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p>
+
+<p>Nous avons dit<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a> que l'Ar&eacute;tin avait fait sculpter par le Sansovino le
+buste du capitaine Jean de M&eacute;dicis dont le Titien avait peint le
+portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut ex&eacute;cut&eacute;: par une lettre &eacute;crite
+<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>dans le mois de mai de cette ann&eacute;e, il lui recommande de rajeunir le
+portrait du Titien, qui avait donn&eacute; &agrave; la figure de Jean de M&eacute;dicis l'air
+d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
+&eacute;tait mort &agrave; l'&acirc;ge de vingt-huit ans<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p>
+
+<p>La faveur dont le Sansovino jouissait aupr&egrave;s du doge, des procurateurs
+de Saint-Marc et du s&eacute;nat v&eacute;nitien, ne purent emp&ecirc;cher l'envie de
+s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
+&eacute;t&eacute; charg&eacute; des travaux de la biblioth&egrave;que de Saint-Marc. En 1545, cette
+entreprise touchait &agrave; sa fin, puisqu'il ne restait plus &agrave; faire que la
+vo&ucirc;te de la partie occup&eacute;e par les procuraties de Saint-Marc. Cette
+vo&ucirc;te, &agrave; peine achev&eacute;e^ s'&eacute;croula, soit que l'architecte e&ucirc;t mal calcul&eacute;
+la r&eacute;sistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Ar&eacute;tin
+dans une lettre &eacute;crite au Titien, &agrave; cette occasion<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a> que cet accident
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; caus&eacute; par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
+bruit des d&eacute;tonations de l'artillerie que l'on avait tir&eacute;e pour saluer
+l'arriv&eacute;e de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
+qualit&eacute; d'architecte, fut consid&eacute;r&eacute; comme responsable de cet accident:
+il fut mis en prison par ordre du s&eacute;nat, et condamn&eacute; &agrave; une forte amende.
+Mais ses amis ne l'abandonn&egrave;rent point. Le Titien, l'ami du doge et du
+patriarche Grimani, l'Ar&eacute;tin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
+de Mendoza, sollicit&egrave;rent son &eacute;largissement et obtinrent que le s&eacute;nat
+<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>rev&icirc;nt sur sa premi&egrave;re d&eacute;cision. Le Sansovino fut rendu &agrave; la libert&eacute;,
+r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, pay&eacute; pour r&eacute;tablir
+la vo&ucirc;te, et, par cons&eacute;quent, exempt&eacute; de l'amende &agrave; laquelle il avait
+&eacute;t&eacute; d'abord condamn&eacute;<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin, qui s'&eacute;tait vivement afflig&eacute; avec le Titien du malheur arriv&eacute;
+&agrave; leur ami commun, fut le premier &agrave; le f&eacute;liciter de la justice qui lui
+avait &eacute;t&eacute; rendue. Le Bembo, alors cardinal et fix&eacute; &agrave; Rome, mais qui
+avait habit&eacute; longtemps Venise, o&ugrave; il avait v&eacute;cu dans l'intimit&eacute; du
+Sansovino, du Titien et de l'Ar&eacute;tin, n'&eacute;tait pas rest&eacute; &eacute;tranger &agrave; la
+d&eacute;cision favorable du s&eacute;nat v&eacute;nitien. Aussi, le Sansovino
+s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
+l'ach&egrave;vement de la biblioth&egrave;que de Saint-Marc, en l'assurant que ses
+envieux avaient exag&eacute;r&eacute; beaucoup l'importance de l'accident qui &eacute;tait
+arriv&eacute; &agrave; la vo&ucirc;te en construction<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
+
+<p>Comme Titien, le Sansovino donnait souvent &agrave; l'Ar&eacute;tin quelques-unes de
+ses oeuvres, que celui-ci offrait &agrave; des personnages puissants de cette
+&eacute;poque, pour se procurer leurs bonnes gr&acirc;ces. En 1552, il lui avait
+donn&eacute; un grand bas-relief, repr&eacute;sentant le Christ mort entre les bras de
+sa m&egrave;re; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui
+conseillait de le conserver pr&eacute;cieusement: il eu fit <span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>n&eacute;anmoins cadeau &agrave;
+Vittoria Farn&egrave;se, ni&egrave;ce du pape Paul III. D&egrave;s que cette oeuvre parvint &agrave;
+Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de
+Michel-Ange lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p>
+
+<p>Suivant Vasari, peu suspect de partialit&eacute; en faveur des artistes
+v&eacute;nitiens, &laquo;les connaisseurs disaient que Sansovino &eacute;tait, en g&eacute;n&eacute;ral,
+inf&eacute;rieur &agrave; Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.
+En effet, la beaut&eacute; des draperies, des t&ecirc;tes de femmes et des enfants
+sculpt&eacute;s par Iacopo n'a jamais &eacute;t&eacute; &eacute;gal&eacute;e par personne. Ses draperies
+sont si l&eacute;g&egrave;res, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses
+enfants ont une v&eacute;rit&eacute; de formes qui approche de celle de la nature; ses
+t&ecirc;tes de femmes ont une douceur, une gr&acirc;ce, une &eacute;l&eacute;gance auxquelles rien
+ne saurait se comparer, ainsi que le t&eacute;moignent clairement plusieurs de
+ses Madones, de ses V&eacute;nus et de ses bas-reliefs<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carri&egrave;re jusqu'aux derni&egrave;res
+limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva
+toutes ses facult&eacute;s jusqu'&agrave; la fin. Il mourut &agrave; Venise le 2 novembre
+1570, &agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingt-treize ans, treize ann&eacute;es apr&egrave;s l'Ar&eacute;tin,
+laissant le Titien survivre seul &agrave; cette longue intimit&eacute; qui les avait
+unis tous les trois pendant plus de trente ann&eacute;es. Le Titien avait
+pleur&eacute; la mort de l'Ar&eacute;tin, et l'on raconte que, pour adoucir sa
+douleur, il quitta Venise et fit un <span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>voyage &agrave; Cadore, son pays
+natal<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. Il ne donna pas moins de regrets &agrave; la perte du Sansovino,
+car l'&acirc;ge n'avait rien enlev&eacute; &agrave; la vivacit&eacute; de ses sentiments.</p>
+
+<p>Ce fut la gloire de Venise d'avoir attir&eacute; dans ses murs, par
+l'ind&eacute;pendance dont on y jouissait, et par les encouragements &eacute;clair&eacute;s
+que sa noblesse donnait aux arts, les ma&icirc;tres les plus &eacute;minents de cette
+&eacute;poque, Michel-Ange seul except&eacute;. C'est ainsi qu'avec le Titien et le
+Sansovino, on y vit briller presqu'en m&ecirc;me temps, le Giorgione, Paris
+Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andr&eacute;a Schiavoni, Paul Veron&egrave;se, et
+l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commenc&eacute;e par le
+Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les
+artistes de cette &eacute;poque, celui avec lequel l'Ar&eacute;tin conserva pendant
+toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.</p>
+
+<p>Cet artiste, graveur en m&eacute;dailles, fondeur et sculpteur, d'un grand
+talent, &eacute;tait natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de
+parent&eacute; avec celle de l'Ar&eacute;tin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours
+avec une cordialit&eacute; particuli&egrave;re, l'appelant son fils et lui t&eacute;moignant
+un int&eacute;r&ecirc;t qui ne se d&eacute;mentit jamais, m&ecirc;me dans des circonstances o&ugrave;
+Lione mit sa protection &agrave; de difficiles &eacute;preuves.</p>
+
+<p>Vasari<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a> dans la biographie qu'il consacre &agrave; Lione, ne donne aucuns
+d&eacute;tails sur sa jeunesse.<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> Nous voyons, par une lettre que Lione &eacute;crivait
+&agrave; l'Ar&eacute;tin le 23 avril 1537, qu'&agrave; cette &eacute;poque, il devait, aux
+recommandations de ce protecteur puissant, d'&ecirc;tre employ&eacute; &agrave; Padoue et &agrave;
+Venise comme graveur en m&eacute;dailles Il s'excusait de n'avoir pas encore
+termin&eacute; la m&eacute;daille de la duchesse de Salerne, que l'Ar&eacute;tin lui avait
+command&eacute;e, et se mettait &agrave; la disposition de Bernardo Tasso, le p&egrave;re du
+Tasse. Enfin, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort r&eacute;pandu dans la haute soci&eacute;t&eacute; de Venise
+et de Padoue, car il explique &agrave; l'Ar&eacute;tin qu'il lui &eacute;crit de la maison de
+messere Giorgio, secr&eacute;taire de la duchesse, qu'il avait suivie &agrave; Padoue.
+On voit aussi qu'il devait &agrave; l'amiti&eacute; de l'Ar&eacute;tin d'&ecirc;tre bien avec
+Francesco Marcolino, Niccol&ograve; et Ambrogio, et les autres personnages avec
+lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimit&eacute;.</p>
+
+<p>Lione ne d&eacute;mentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels
+d'Arezzo<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>: il &eacute;tait emport&eacute;, querelleur, vindicatif et, de plus,
+tr&egrave;s-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'&eacute;tant rendu de
+Venise &agrave; Padoue pour y faire le portrait<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a> du cardinal Bembo, re&ccedil;ut
+de cet ami des artistes un prix tr&egrave;s-&eacute;l&egrave;ve de l'&eacute;bauche qu'il lui avait
+pr&eacute;sent&eacute;e. Cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; excita la col&egrave;re du fougueux Lione, qui
+&eacute;tait alors occup&eacute; &agrave; faire le coin destin&eacute; &agrave; frapper la m&eacute;daille de la
+t&ecirc;te de Bembo, devenu cardinal.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
+
+<p>A cette occasion, l'Ar&eacute;tin lui &eacute;crivit, le 25 mai 1537, la lettre
+suivante<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni dou&eacute; de talent, si vous
+n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et
+ensuite. Jouer ou bl&acirc;mer &agrave; propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si
+largement pay&eacute;, comme on peut le dire, D&eacute;bauche de son portrait, vous
+devez vous r&eacute;jouir, parce que, comme il est la bont&eacute; en personne et dou&eacute;
+du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de r&eacute;mun&eacute;rer aussi
+largement le coin de votre m&eacute;daille. Sa seigneurie, en se montrant aussi
+lib&eacute;rale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de
+Benvenuto, lui tenir compte des deux ann&eacute;es qu'il a mises &agrave; venir le
+trouver de Rome &agrave; Padoue, et faire &eacute;clater l'amour qu'il lui porte. Vous
+feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est grav&eacute;e sa
+t&ecirc;te, avec l'empreinte que vous en avez tir&eacute;e, afin de voir ce qu'il en
+dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une r&eacute;union de
+connaisseurs qui en sont &eacute;merveill&eacute;s: ils rendront justice &agrave; votre
+travail, et je ne puis croire que le Bembo manque &agrave; son honneur et s'y
+connaisse assez peu pour ne pas remarquer la diff&eacute;rence. Il est bien
+vrai, toutefois, que l'amiti&eacute; qui a vieilli avec la personne qui en est
+l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les emp&ecirc;che de bien juger
+des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas &ecirc;tre soumise <span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>&agrave; sa seule
+appr&eacute;ciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et &agrave;
+lui et &agrave; ceux qui auront plaisir &agrave; la voir, et r&eacute;server votre col&egrave;re
+pour les besoins. Voici tout ce que j'ai &agrave; vous dire aujourd'hui, en
+r&eacute;ponse au conseil que vous me demandiez.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ignorons si la t&ecirc;te du Bembo, grav&eacute;e par Lione, l'emporte
+effectivement sur celle dessin&eacute;e par Benvenuto Cellini: toutefois, les
+autres m&eacute;dailles que l'artiste d'Arezzo a ex&eacute;cut&eacute;es donnent la plus
+haute id&eacute;e de son talent, et lui assignent une place tr&egrave;s-distingu&eacute;e
+parmi les graveurs en m&eacute;dailles de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Lione ne resta pas longtemps &agrave; Venise. Entra&icirc;n&eacute; par le d&eacute;sir de voir
+Rome, il ne tarda pas &agrave; s'y rendre et fut bient&ocirc;t recherch&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; son
+talent, non moins qu'&agrave; la toute-puissante recommandation de son redout&eacute;
+protecteur. Il y &eacute;tait depuis quelque temps et commen&ccedil;ait &agrave; se faire
+distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,
+lorsqu'emport&eacute; par son caract&egrave;re vindicatif, il blessa gri&egrave;vement, dans
+un v&eacute;ritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il pr&eacute;tendait
+avoir &eacute;t&eacute; offens&eacute;. De tels &eacute;v&eacute;nements n'&eacute;taient pas rares dans ce
+si&egrave;cle: on peut voir dans les m&eacute;moires de Benvenuto Cellini que, chaque
+jour, Rome &eacute;tait le th&eacute;&acirc;tre de ces attentats qui n'&eacute;taient bl&acirc;m&eacute;s par
+l'opinion g&eacute;n&eacute;rale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas compl&egrave;tement
+r&eacute;ussi. Nous empruntons &agrave; une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo
+Giustiniano, <span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>adress&eacute;e &agrave; l'Ar&eacute;tin, de Rome, le 16 mai 1540<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>, le
+na&iuml;f r&eacute;cit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste &agrave; deux
+doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la v&eacute;ritable
+origine de sa fortun&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Lione d'Arezzo, non moins distingu&eacute; par sa naissance que par son
+talent, m'a pri&eacute; d'&eacute;crire &agrave; votre seigneurie, pour lui faire conna&icirc;tre
+en d&eacute;tail tous les malheurs qui lui sont arriv&eacute;s depuis peu de temps,
+n'ayant pu en obtenir la permission &agrave; cause de son d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute;.
+Vous saurez donc que, se trouvant aussi avanc&eacute; dans sa profession que
+consid&eacute;r&eacute; des grands de cette cour, il &eacute;tait expos&eacute;, par suite de la
+jalousie et de la m&eacute;chancet&eacute; qu'excitait contre lui la sup&eacute;riorit&eacute; de
+son talent, aux pers&eacute;cutions de quelques artistes m&eacute;diocres de sa
+profession, et principalement d'un certain <i>Pellegrino di Lenti</i>,
+Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint &agrave; ce point qu'ayant su
+que cet homme l'avait trait&eacute; non-seulement de faussaire, mais l'avait
+charg&eacute; d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait
+diffam&eacute; l'honneur de sa femme, il d&eacute;lib&eacute;ra en lui-m&ecirc;me d'en tirer une
+vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de
+mars, &agrave; l'heure de l'<i>Ave Maria</i>, il lui fit une si affreuse balafre sur
+le visage, qu'&agrave; le voir maintenant il para&icirc;t un monstre difforme, et que
+rien, si ce n'est la mort, ne pourra d&eacute;sormais l'en gu&eacute;rir. Le
+lendemain, bien qu'il e&ucirc;t fait le coup de propos d&eacute;lib&eacute;r&eacute; et sans que
+personne le s&ucirc;t, il arriva qu'un nomm&eacute; Iacopo Balducci, directeur de la
+Monnaie de Rome, qui avait &eacute;galement &eacute;t&eacute; accus&eacute; de faux par ledit
+Pellegrino et ses &eacute;mules, et qui &eacute;tait sorti de prison peu de jours
+avant l'&eacute;v&eacute;nement, fut arr&ecirc;t&eacute; de nouveau et incarc&eacute;r&eacute; avec Lione. Le
+juge, pensant que le coup avait &eacute;t&eacute; fait &agrave; l'instigation de ce Iacopo,
+sans autre indic&eacute; que l'amiti&eacute; qui l'unissait &agrave; Lione, ordonna que ce
+dernier f&ucirc;t imm&eacute;diatement mis &agrave; la question<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. Pendant plus d'une
+grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux &eacute;preuves avec courage et
+avec une &acirc;me virile. Mais le s&eacute;v&egrave;re magistrat ayant fait venir devant
+ses yeux sa vieille m&egrave;re et sa pauvre femme, d&eacute;j&agrave; li&eacute;es, afin qu'elles
+fussent appliqu&eacute;es &eacute;galement &agrave; la question, il avoua sur-le-champ ce
+dont il &eacute;tait accus&eacute;, l'amour qu'il portait &agrave; sa m&egrave;re et &agrave; sa femme ne
+permettant pas qu'il laiss&acirc;t ces pauvres innocentes expier sa propre
+faute. C'est pourquoi il fut aussit&ocirc;t condamn&eacute; &agrave; avoir la main droite
+coup&eacute;e. D&eacute;j&agrave; le billot avait &eacute;t&eacute; dress&eacute;, et le chef des sbires &eacute;tait
+arriv&eacute; pouf ex&eacute;cuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de
+notre seigneur le pape, prescrivant qu'il f&ucirc;t sursis &agrave; l'ex&eacute;cution. Cet
+ordre avait &eacute;t&eacute; exp&eacute;di&eacute; &agrave; la sollicitation de monseigneur Achinto et de
+monseigneur Durante, lesquels, &eacute;mus de piti&eacute;, avaient obtenu que Lione
+conserv&acirc;t sa main. Il demeura ainsi entre la <span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>crainte et l'esp&eacute;rance,
+soumis &agrave; de continuels interrogatoires, jusqu'&agrave; la journ&eacute;e d'avant-hier
+qu'il fut emmen&eacute;, parce que son adversaire cherchait continuellement par
+de faux t&eacute;moignages &agrave; le faire tomber dans quelque pi&egrave;ge: et comme il
+savait que Lione &eacute;tait d&eacute;test&eacute; par le s&eacute;nateur (de Rome), parce qu'il
+n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il d&eacute;clina la
+juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que
+le pape remit la cause audit s&eacute;nateur et &agrave; messere Pietro Antonio. Ces
+derniers, apr&egrave;s avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait
+rapport aux autres accusations dont il avait &eacute;t&eacute; charg&eacute;, l'ayant
+seulement trouv&eacute; coupable d'avoir fait cette balafre &agrave; Pellegrino di
+Lenti (<i>s'il peut y avoir crime &agrave; cela</i>), le condamn&egrave;rent, sous le bon
+plaisir du pape, aux gal&egrave;res de sa saintet&eacute;, dont le capitaine est Meo
+da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune piti&eacute; de sa pauvre m&egrave;re,
+de sa femme, de ses petits enfants et de ses fr&egrave;res qu'il nourrissait
+tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des R&eacute;v&eacute;rends Cesarini
+et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de
+beaucoup d'autres personnages distingu&eacute;s qui tous, protecteurs du
+talent, s'efforc&egrave;rent de venir en aide &agrave; l'infortun&eacute; jeune homme.
+Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc
+&agrave; trouver, le plus t&ocirc;t possible, le moyen d'obtenir la mise en libert&eacute;
+de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous v&eacute;n&egrave;re comme un
+p&egrave;re, mais <i>vous adore comme un Dieu</i>. Ne laissez pas reposer <span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>v&ocirc;tre
+plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redout&eacute;e des
+princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des gal&egrave;res un
+assassin couvert de meurtres; &agrave; plus forte raison, un jeune homme de
+bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir
+fait une balafre; et &agrave; qui? &agrave; un homme m&eacute;chant et d&eacute;cri&eacute;, et seulement
+pour d&eacute;fendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,
+seigneur Pietro, Rome enti&egrave;re plaint son sort, tant sa conversation est
+douce et agr&eacute;able. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune
+relation d'intimit&eacute;, je me permets de vous le recommander, parce que je
+l'aime plus que moi-m&ecirc;me, en invoquant le respectueux attachement que je
+vous ai port&eacute;, que je vous porte et que je vous porterai tant que je
+vivrai.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre, dans la na&iuml;vet&eacute; de ses appr&eacute;ciations, contient un tableau
+aussi exact que curieux des moeurs de ce si&egrave;cle. On y voit un artiste
+outrag&eacute; n'&eacute;couter que son ressentiment et se faire justice lui-m&ecirc;me^
+l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver
+tout naturel qu'il ait foul&eacute; aux pieds les lois de la justice et de
+l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On
+voit aussi comment la justice de cette &eacute;poque proc&eacute;dait, non-seulement
+contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient
+&agrave; l'accus&eacute; parles liens du sang. Faire appliquer &agrave; la question la m&egrave;re
+et la femme d'un accus&eacute;, afin d'arracher &agrave; celui-ci l'aveu de son crime,
+&eacute;tait <span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>un moyen assez fr&eacute;quemment en usage dans le seizi&egrave;me si&egrave;cle; mais
+nous doutons que jamais, &agrave; aucune &eacute;poque, l'emploi d'un semblable moyen
+ait pu concilier &agrave; la justice le respect des hommes; et nous sommes
+moins &eacute;tonn&eacute;s, en pr&eacute;sence d'un proc&eacute;d&eacute; si compl&egrave;tement barbare, de voir
+les hommes demander &agrave; leur propre bras la r&eacute;paration d'un outrage
+personnel.</p>
+
+<p>Lione ne resta pas longtemps sur les gal&egrave;res du pape. Le Corse Meo da
+Talamone, qui les commandait, &eacute;tait sous les ordres d'Andr&eacute; Doria, alors
+amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Ar&eacute;tin e&ucirc;t connu ce
+personnage &agrave; la cour de l'empereur, soit que sa r&eacute;putation seule et la
+crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour
+l'autoriser &agrave; r&eacute;clamer la mise en libert&eacute; de Lione, toujours est-il
+qu'il obtint de l'amiral sa gr&acirc;ce enti&egrave;re. Transport&eacute; &agrave; G&ecirc;nes sur les
+gal&egrave;res du pape, Lione y fut rendu &agrave; la libert&eacute; par ordre de Doria.
+L'amiral ne borna pas &agrave; cet &eacute;clatant service la protection que valait &agrave;
+Lione l'amiti&eacute; de l'Ar&eacute;tin, il lui fit le meilleur accueil et s'effor&ccedil;a
+de le retenir &agrave; G&ecirc;nes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;
+accoutum&eacute; aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se
+faire &agrave; la vie de G&ecirc;nes. Aussi, &eacute;crivit-il &agrave; l'Ar&eacute;tin, le 23 mars
+1541<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>, pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.</p>
+
+<p>&laquo;Cher et tr&egrave;s-respectable patron, lui disait-il, <span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>vous avez sans doute
+appris, tant par mes lettres que par les r&eacute;cits qui vous ont &eacute;t&eacute; faits,
+ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; mis de force sur
+les gal&egrave;res du pape, j'obtins ma libert&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; Andr&eacute; Doria, prince de
+Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance &agrave; ce que j'avais
+fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre &agrave; G&ecirc;nes&raquo;
+Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend &agrave; Venise,
+j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours
+dispos&eacute;e &agrave; vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je
+n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand d&eacute;sir d'avoir de vos
+nouvelles, ainsi que de vos amis de votre acad&eacute;mie, tels que le comp&egrave;re
+messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le comp&egrave;re messere
+Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'&eacute;crire,
+afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois &agrave; leur
+m&eacute;rite. Je me retrouve &agrave; G&ecirc;nes recherch&eacute; par plusieurs grands seigneurs,
+peut-&ecirc;tre parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>
+font mine de me prot&eacute;ger. Mais, &eacute;tant n&eacute; dans une autre ville, comme
+vous savez, les mani&egrave;res de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je
+vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous
+savez si bien r&eacute;pandre sur les hommes de m&eacute;rite, comme vous avez fait &agrave;
+l'&eacute;gard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti
+pour <span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me d&eacute;lier
+des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur Andr&eacute; Doria,
+et je viendrais &agrave; vos ordres. Ainsi, de gr&acirc;ce, je me recommande &agrave; vous.
+Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) d&eacute;sirait m'attirer aupr&egrave;s de
+lui<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>, et, pensant peut-&ecirc;tre que le seigneur prince ne l'aurait pas
+eu pour agr&eacute;able, il ne m'en a plus reparl&eacute;. Mais peut-&ecirc;tre irai-je avec
+lui. Ma femme, ma fille et Pompeo<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a> se recommandent &agrave; votre
+bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont
+ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de
+ces sales...<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>, priant Dieu de faire mourir les m&eacute;chants et vivre les
+bons, mais il en &eacute;chappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant
+rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les ex&eacute;cuterai
+ponctuellement.&raquo;</p>
+
+
+<p>Soit que l'Ar&eacute;tin e&ucirc;t conseill&eacute; &agrave; Lione d'accepter les propositions du
+marquis du Guast, soit que ce seigneur e&ucirc;t fait &agrave; Lione de nouvelles
+offres plus avantageuses que les premi&egrave;res, il est certain que notre
+artiste quitta G&ecirc;nes et prit cong&eacute; d'Andr&eacute; Doria, pour s'attacher au
+glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut l&agrave; l'origine de sa fortune. Le
+marquis du Guast, aussi distingu&eacute; par son talent militaire que par son
+intelligence &eacute;clair&eacute;e des arts, <span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>n'&eacute;pargnait rien pour honorer son
+gouvernement, en attirant &agrave; Milan les artistes les plus renomm&eacute;s de
+l'Italie. Connaissant les go&ucirc;ts de son ma&icirc;tre et sachant que, par
+politique autant que par amour du beau, Charles-Quint d&eacute;sirait
+s'entourer des hommes les plus &eacute;minents dans les arts, les lettres et
+les sciences, il ne tarda pas &agrave; lui vanter Lione d'Arezzo comme un
+artiste tr&egrave;s-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir
+d'abord &agrave; Bruxelles, ensuite &agrave; Madrid, o&ugrave; il lui confia des travaux
+tr&egrave;s-importants. On peut voir, dans Vasari, l'&eacute;num&eacute;ration des statues,
+des bustes et des m&eacute;dailles ex&eacute;cut&eacute;s par lui en l'honneur de
+Charles-Quint, &laquo;qui l'en r&eacute;compensa en lui donnant une pension de cent
+cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue
+de'Moroni, le titre de chevalier et divers privil&egrave;ges de noblesse pour
+ses descendants. Tout le temps que Lione passa &agrave; Bruxelles avec
+l'empereur, il habita le m&ecirc;me palais que ce prince qui, parfois,
+s'amusait &agrave; le regarder travailler<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il ne fut pas moins employ&eacute; par les principaux seigneurs de la cour.
+Vasari rapporte le d&eacute;tail des travaux qu'il ex&eacute;cuta pour le duc d'Albe,
+le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le
+seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup
+d'autres. On voit de lui, dans la cath&eacute;drale de Milan, le tombeau de
+Jean-Jacques M&eacute;dicis, marquis de Marignane et fr&egrave;re du <span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>pape Pie IV. Ce
+tombeau fut ex&eacute;cut&eacute; d'apr&egrave;s les dessins de Michel-Ange, &agrave; l'exception
+des cinq figures de bronze qui appartiennent &agrave; Lione. Ce monument fut
+pay&eacute; sept mille huit cents &eacute;cus, suivant l'accord conclu &agrave; Rome par
+l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p>
+
+<p>Devenu riche, Lione se construisit &agrave; grands frais, dans la rue
+de'Moroni, &agrave; Milan, une magnifique habitation d&eacute;di&eacute;e &agrave; Marc-Aur&egrave;le, &agrave;
+cause de la statue &eacute;questre moul&eacute;e en pl&acirc;tre sur celle qui est au
+Capitule, qu'il avait plac&eacute;e au milieu de la cour principale<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>. Il
+rassembla dans cette maison les pl&acirc;tres moul&eacute;s sur les meilleurs
+ouvrages de sculpture antique et moderne, et v&eacute;cut au milieu des
+jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette
+maison que Lione re&ccedil;ut son ami Francesco Salviati &agrave; son retour de
+France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre &agrave; Florence<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p>
+
+<p>Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne
+n&eacute;gligeait pas sa premi&egrave;re profession de graveur en m&eacute;dailles. Nous
+voyons, par une lettre de l'Ar&eacute;tin, de juin 1545<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>, qu'il venait de
+graver la m&eacute;daille du Molza, leur ami commun. L'Ar&eacute;tin lui adressa de
+grands &eacute;loges &agrave; l'occasion de cette oeuvre. &laquo;En v&eacute;rit&eacute;, lui &eacute;crit-il, la
+ressemblance de notre ami &agrave; le cachet de votre <span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>intelligente ex&eacute;cution;
+elle est tellement frappante, qu'il m'a sembl&eacute; le voir en personne. Vous
+faisiez grand tort &agrave; la post&eacute;rit&eacute; en la privant du glorieux mod&egrave;le d'un
+homme aussi c&eacute;l&egrave;bre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et
+non de ceux qui se connaissent &agrave; peine eux-m&ecirc;mes, bien loin d'&ecirc;tre
+connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune t&ecirc;te qui n'e&ucirc;t
+auparavant &eacute;t&eacute; trac&eacute;e par la renomm&eacute;e, et l'on ne comprend pas que les
+anciennes lois aient permis qu'on reproduis&icirc;t sur le m&eacute;tal les
+ressemblances d'hommes qui n'en &eacute;taient pas dignes. C'est ta honte, &ocirc;
+si&egrave;cle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient
+repr&eacute;sent&eacute;s vivants en peinture!&raquo;</p>
+
+<p>L'indignation de l'Ar&eacute;tin se comprend et se justifie si l'on ne veut
+trouver dans un portrait ou dans une m&eacute;daille qu'un int&eacute;r&ecirc;t historique.
+Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire
+pr&eacute;sentent souvent autant d'int&eacute;r&ecirc;t que ceux des personnages les plus
+illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,
+repr&eacute;sentant des inconnus, &agrave; l'&eacute;gal des portraits de Balthazar
+Castiglione, ou du roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>? Sans doute l'esprit est plus
+satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut conna&icirc;tre la
+physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout
+dans le m&eacute;rite de l'ex&eacute;cution, il importe souvent fort peu &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute; de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que
+l'artiste, inspir&eacute; par son g&eacute;nie, ait su animer, par le contraste des
+lumi&egrave;res et des <span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>ombres, par la vigueur ou par la gr&acirc;ce de son pinceau,
+les traits qu'il a voulu rendre.&mdash;Mais l'Ar&eacute;tin a raille fois raison de
+se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun m&eacute;rite
+d'ex&eacute;cution, car c'est ajouter &agrave; l'insignifiance du personnage la
+m&eacute;diocrit&eacute; de la peinture.</p>
+
+<p>Au reste, dans le si&egrave;cle de Lione et de l'Ar&eacute;tin, les sculpteurs, les
+peintres et les graveurs ne reproduisaient que tr&egrave;s-rarement l'effigie
+d'hommes plac&eacute;s dans une condition ordinaire ou obscure; ils r&eacute;servaient
+leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les
+princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait &ecirc;tre l'ami du
+Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en
+obtenir un portrait, un buste ou une m&eacute;daille.</p>
+
+<p>Lione, en particulier, s'attacha &agrave; reproduire les traits des grands
+personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Ar&eacute;tin (avril
+1546<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>), qu'il grava sur plusieurs m&eacute;dailles le portrait du pape Paul
+III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Ar&eacute;tin
+lui &eacute;crivait que &laquo;sans respirer elle respire, et sans mouvement elle
+para&icirc;t se mouvoir.&raquo; A la m&ecirc;me &eacute;poque, il ex&eacute;cutait une tasse d'or pour
+Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Ar&eacute;tin le f&eacute;licite de
+travailler pour ce personnage illustre, et l'engage &agrave; mettre tous ses
+soins &agrave; le satisfaire, parce qu'il en retirera plus <span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>d'honneur et de
+profit qu'il ne peut le supposer<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>.&mdash;Suivant Vasari, Lione coula en
+bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe repr&eacute;sentant don Ferrante, arm&eacute;,
+moiti&eacute; &agrave; l'antique, moiti&eacute; &agrave; la moderne, et foulant aux pieds le Vice et
+l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essay&eacute; de lui
+nuire aupr&egrave;s de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p>
+
+<p>En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destin&eacute;es &agrave;
+Charles-Quint: l'Ar&eacute;tin en fait l'&eacute;loge, non qu'il paraisse les avoir
+vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
+sculpture les louent comme elles le m&eacute;ritent, et les admirent &agrave; sa
+tr&egrave;s-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
+que pour la parent&eacute; qui les unit<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>.</p>
+
+<p>Cette m&ecirc;me lettre contient une allusion assez curieuse &agrave; des
+propositions de dignit&eacute;s eccl&eacute;siastiques qui auraient &eacute;t&eacute; faites &agrave;
+l'Ar&eacute;tin, ou du moins que Lione supposait lui avoir &eacute;t&eacute; faites par
+l'&eacute;v&ecirc;que d'Arras, le c&eacute;l&egrave;bre cardinal Granvelle. L'Ar&eacute;tin r&eacute;pond &agrave; Lione
+qu'il a re&ccedil;u sa lettre avec celle de l'&eacute;v&ecirc;que d'Arras, mais qu'il
+suppose, &agrave; tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
+&agrave; son avantage, tandis que l'&eacute;v&ecirc;que ne fait que s'excuser de n'avoir pas
+encore r&eacute;pondu &agrave; la lettre qu'il avait adress&eacute;e &agrave; l'empereur, et cela,
+par la raison que la <span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>renomm&eacute;e avait r&eacute;pandu le bruit, par raillerie,
+qu'il avait daign&eacute; se faire pr&ecirc;tre, &agrave; l'aide de quelque dignit&eacute; qu'on
+lui aurait conf&eacute;r&eacute;e. Il ajoute: &laquo;Je l'en remercie tr&egrave;s-sinc&egrave;rement, car
+le jugement de son &eacute;minence m'a tellement p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l'&acirc;me, que j'en
+comprends le secret.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'obscurit&eacute; de ce passage, il est facile de voir que l'Ar&eacute;tin
+n'&eacute;tait rien moins que dispos&eacute; &agrave; se faire pr&ecirc;tre, alors m&ecirc;me qu'on
+aurait voulu lui conf&eacute;rer le cardinalat. Quand bien m&ecirc;me, gr&acirc;ce &agrave; la
+toute-puissante protection de Charles-Quint, ses ant&eacute;c&eacute;dents et sa vie
+licencieuse n'auraient mis aucun obstacle &agrave; cette &eacute;trange m&eacute;tamorphose,
+il est plus que douteux que l'Ar&eacute;tin e&ucirc;t jamais consenti, &agrave; quitter
+Venise et &agrave; perdre l'ind&eacute;pendance avec laquelle il y vivait, pour une
+dignit&eacute; qui ne pouvait rien ajouter &agrave; sa puissance et &agrave; sa r&eacute;putation.
+D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
+plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa r&eacute;ponse &agrave;
+Lione doit donc para&icirc;tre sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, &eacute;tait destin&eacute; &agrave;
+lui cr&eacute;er constamment des embarras et des inqui&eacute;tudes; sa bonne fortune
+ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conserv&eacute; toute l'imp&eacute;tuosit&eacute;
+de ses passions et toute la fougue de son caract&egrave;re. On a vu l'affreuse
+vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
+pape; une lettre de l'Ar&eacute;tin, du mois d'avril 1546<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>prouve qu'il
+se montra non moins impitoyable &agrave; l'&eacute;gard d'un certain Martine, l'un de
+ses &eacute;l&egrave;ves, que Bottari suppose devoir &ecirc;tre le sculpteur Martino
+Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
+<i>vendetta</i>: il para&icirc;t seulement que Lione, devenu riche et grand
+seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-m&ecirc;me, et qu'il en avait
+charg&eacute; l'un de ces <i>bravi</i>, toujours pr&ecirc;ts, moyennant salaire, &agrave; mettre
+leurs bras &agrave; la disposition de qui en avait besoin. L'Ar&eacute;tin reproche
+vivement &agrave; Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
+homme si emport&eacute;, il s'efforce d'employer tour &agrave; tour les caresses d'un
+p&egrave;re et les remontrances d'un ami.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous avez jamais dout&eacute;, lui dit-il, que je vous regarde comme un
+fils, l'indignation et le m&eacute;pris que je vous ai t&eacute;moign&eacute;s, en v&eacute;ritable
+p&egrave;re, puisque vous &ecirc;tes bien r&eacute;ellement mon fils, ont d&ucirc; faire
+dispara&icirc;tre tous vos doutes. Croyez-vous qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne de
+l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une m&ecirc;me
+patrie que parce que vous n'avez pas d'&eacute;gal dans l'art de graver des
+m&eacute;dailles, de ne pas vous t&eacute;moigner mon indignation du traitement
+inflig&eacute; &agrave; Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
+son air si chang&eacute;, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
+pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
+qui l'avait si cruellement frapp&eacute;, votre propre conscience vous aurait
+indign&eacute; contre vous-m&ecirc;me.<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> Cela doit vous para&icirc;tre d'autant plus vrai,
+qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
+bien, vous, son ma&icirc;tre, que vous pouvez &agrave; bon droit vous glorifier et
+non vous repentir de le lui avoir enseign&eacute;. Maintenant je veux oublier
+l'indignation que je vous avais t&eacute;moign&eacute;e, pour la reporter tout enti&egrave;re
+sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
+enlev&eacute; la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es plus tard, le fougueux artiste ayant offens&eacute;, par son
+m&eacute;pris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait pr&eacute;par&eacute; une
+entr&eacute;e solennelle dans sa ville natale, l'Ar&eacute;tin l'en bl&acirc;ma
+vivement.&mdash;&laquo;Les premiers personnages del&agrave; ville, lui &eacute;crit-il, &eacute;taient
+venus &agrave; votre rencontre en grand nombre et &agrave; cheval, et vous n'auriez
+pas manqu&eacute; de trouver dans la ville un logement honorable et des
+visites, t&eacute;moignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
+remarquable de la r&eacute;compense que le talent peut obtenir.... Si toute
+sup&eacute;riorit&eacute; para&icirc;t odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
+accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
+prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharn&eacute;e contre le
+talent et le m&eacute;rite que celle qui se rencontre l&agrave; o&ugrave; l'homme a re&ccedil;u le
+jour. Le d&eacute;faut des ignorants consistant &agrave; ne pouvoir pas supporter la
+sup&eacute;riorit&eacute; de l'intelligence, plus les esprits sont &agrave; leur niveau,
+moins ils sont dispos&eacute;s &agrave; les attaquer. C'est <span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>pourquoi votre admirable
+profession a re&ccedil;u de vous-m&ecirc;me une injure grave et une grande offense,
+ind&eacute;pendamment du m&eacute;contentement que vous m'avez caus&eacute;: et comme je vous
+aime ainsi qu'on doit aimer tout &agrave; la fois un parent et un homme de
+m&eacute;rite, il me semble que vous m'avez enlev&eacute; une partie de mon honneur et
+de ma r&eacute;putation, en perdant l'occasion de profiter des pr&eacute;paratifs qui
+avaient &eacute;t&eacute; faits pour votre r&eacute;ception solennelle. Ne pouvant m'en
+venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
+(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
+coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait pri&eacute; avec
+instance<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'intimit&eacute; &eacute;tablie entre Lione et l'Ar&eacute;tin &eacute;tait fond&eacute;e autant sur la
+parent&eacute; que sur une patrie commune. Ce dernier motif para&icirc;t avoir amen&eacute;
+la liaison de l'Ar&eacute;tin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
+par ses &eacute;crits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
+dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>, &agrave; la
+protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'&eacute;tudier le dessin
+sous la direction de Michel-Ange et d'Andr&eacute;a del Sarto. Gr&acirc;ce &agrave; la
+protection du cardinal Hippolyte de M&eacute;dicis et du duc Alexandre, il ne
+tarda pas &agrave; se trouver en faveur &agrave; Florence. Mais, &eacute;tant plus jeune que
+l'Ar&eacute;tin<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>, on peut pr&eacute;sumer<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> qu'il dut &agrave; sa puissante recommandation
+d'&ecirc;tre distingu&eacute; dans la foule des artistes qu'attirait &agrave; Florence le
+go&ucirc;t bien connu des M&eacute;dicis pour les lettres, les sciences et les arts.
+On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
+septembre 1535<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>, qu'il le consid&eacute;rait comme son protecteur. Inform&eacute;
+du vif d&eacute;sir qu'avait l'Ar&eacute;tin de poss&eacute;der des dessins et autres oeuvres
+du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
+par la suite, il lui envoie une t&ecirc;te en cire, de la main &laquo;de ce grand
+ma&icirc;tre et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
+s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le go&ucirc;t et le
+jugement dont le ciel vous a dot&eacute; pour appr&eacute;cier les oeuvres d'art, je
+d&eacute;sire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
+puisque vous &ecirc;tes ce v&eacute;ritable miroir de toute esp&egrave;ce de m&eacute;rite, je suis
+certain que cette &eacute;bauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
+plaisir, tant &agrave; cause de la vivacit&eacute; des traits m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la profondeur du
+dessin, qu'&agrave; cause de son ex&eacute;cution si nette et si digne d'admiration.
+Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine &agrave; la retirer des mains de
+son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
+ont de telles choses, m&ecirc;me lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
+&agrave; cause du nom, beaucoup de prix &agrave; les conserver, mais ensuite parce
+qu'un grand nombre de personnes d&eacute;sirent <span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>les avoir. Soyez persuad&eacute; que
+si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du tr&egrave;s-obligeant messere
+Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
+vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
+pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donn&eacute; assez de jugement pour
+que je comprenne qu'elle sera mieux plac&eacute;e en vos mains qu'entre les
+miennes. Ne doutez donc plus, d'apr&egrave;s cela, que ma personne ne vous
+appartienne enti&egrave;rement, et soyez persuad&eacute; que, puisque je vous
+appartiens, vous devez &eacute;galement avoir ce que je poss&egrave;de. Mais c'est
+assez d&eacute;bibiter de compliments &agrave; la mani&egrave;re d'un jeune novice.&raquo;</p>
+
+<p>Par cette m&ecirc;me lettre, Vasari envoie &agrave; l'Ar&eacute;tin un dessin de
+Sainte-Catherine &eacute;bauch&eacute; de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
+de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
+lit, n'&eacute;tudie et <i>n'adore</i> que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
+dans des d&eacute;tails qui prouvent qu'il &eacute;tait charg&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts de
+l'Ar&eacute;tin &agrave; Florence et &agrave; Arezzo, et qu'il &eacute;tait en relations avec sa
+soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, &laquo;dont il
+attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
+distribution de la soupe (<i>la minestra</i>), le jour de la f&ecirc;te de
+Saint-Antoine, et il se tient &agrave; sa disposition comme un pr&ecirc;tre
+nouvellement ordonn&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>A quelque temps de l&agrave;, Vasari envoya &agrave; l'Ar&eacute;tin la copie d'un des quatre
+cartons qu'il devait ex&eacute;cuter, <span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>par ordre du duc Alexandre, dans une
+salle du palais des M&eacute;dicis, que Giov. d'Udine avait laiss&eacute;e
+inachev&eacute;e<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui &eacute;crivit
+&agrave; cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des d&eacute;tails qui
+ne se trouvent pas dans sa biographie<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Le d&eacute;sir bien naturel que vous me t&eacute;moignez, apr&egrave;s m'avoir accord&eacute;
+votre protection en me traitant comme un fils, de poss&eacute;der quelque chose
+de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, &agrave; la premi&egrave;re
+occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
+ex&eacute;cuter dans cette chambre situ&eacute;e dans la partie du palais des M&eacute;dicis,
+o&ugrave; &eacute;tait, il y a peu d'ann&eacute;es, la loge publique: si ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'un
+poids trop lourd, je vous aurais envoy&eacute; non-seulement celui-ci, mais les
+quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
+ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous conna&icirc;trez
+facilement les airs des figures, la disposition des v&ecirc;tements, le
+mouvement des personnages <span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>et leurs expressions; enfin, la mani&egrave;re et le
+style avec lesquels j'ai trait&eacute; les autres. Notre illustrissime duc
+admire tellement les hauts faits de Jules C&eacute;sar, que, s'il poursuit sa
+carri&egrave;re et que je passe ma vie &agrave; le servir, peu d'ann&eacute;es ne
+s'&eacute;couleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
+l'histoire enti&egrave;re de ce h&eacute;ros. Il a voulu que, pour la repr&eacute;sentation
+de cette histoire, j'ex&eacute;cutasse les figures de grandeur naturelle, et
+que je repr&eacute;sentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
+je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
+fut forc&eacute; de fuir devant Ptol&eacute;m&eacute;e. Au milieu des vaisseaux qui
+combattent les uns contre les autres, C&eacute;sar, voyant le danger qui le
+menace, n'h&eacute;site pas &agrave; se pr&eacute;cipiter dans la mer, et, nageant avec
+vigueur, il porte dans ses dents le v&ecirc;tement imp&eacute;rial du commandement,
+et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des <i>Commentaires</i>;
+tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
+arrive sain et sauf au rivage, passant &agrave; travers les navires remplis de
+soldats qui lui lancent une gr&ecirc;le de traits et le poursuivent sans
+pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai repr&eacute;sent&eacute; une m&ecirc;l&eacute;e
+de soldats nus, afin de montrer l'&eacute;tude que j'ai faite de l'art, et
+ensuite pour me conformer &agrave; la v&eacute;rit&eacute; historique, qui nous montre les
+navires mont&eacute;s par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
+les autres.&mdash;Si cette composition vous pla&icirc;t, j'en serai charm&eacute;, puisque
+vous d&eacute;sirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
+peintres qui ont le<span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> talent, avec leur pinceau, de faire parler les
+figures. Et, comme il me semble que Dieu a combl&eacute; vos d&eacute;sirs,
+conseillez-moi de mettre de c&ocirc;t&eacute; la jeunesse avide de ces plaisirs qui
+ont pour r&eacute;sultat d'&eacute;garer l'intelligence, del&agrave; rendre st&eacute;rile et de
+l'emp&ecirc;cher de produire ces fruits qui entretiennent la m&eacute;moire des
+hommes apr&egrave;s leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
+Pietro, &agrave; celui qui a r&eacute;solu de conqu&eacute;rir la renomm&eacute;e, pour l'exciter &agrave;
+devenir un homme c&eacute;l&egrave;bre parmi les esprits les plus distingu&eacute;s. Ne
+doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
+force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'&agrave; ce jour, que la ville
+d'Arezzo, c&eacute;l&egrave;bre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
+&agrave; mon avis, n'a encore produit que des peintres m&eacute;diocres, pourra, gr&acirc;ce
+&agrave; moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les &eacute;tudes que j'ai
+commenc&eacute;es.&mdash;Mais je reviens au second carton, o&ugrave; j'ai repr&eacute;sent&eacute; la
+nuit, qui fait briller sur les figures la lumi&egrave;re &eacute;clatante de la lune.
+On y voit C&eacute;sar, qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;loign&eacute; de sa flotte et de son arm&eacute;e,
+occup&eacute;e &agrave; dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
+seul, dans une barque contre la mer d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e. Le nautonier h&eacute;sitait,
+troubl&eacute; parla temp&ecirc;te; mais C&eacute;sar lui dit: &laquo;Ne crains rien, tu portes
+C&eacute;sar.&raquo; On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
+vaisseaux agit&eacute;s par les flots, et cette composition est
+tr&egrave;s-compliqu&eacute;e. Le troisi&egrave;me carton repr&eacute;sente C&eacute;sar, lorsqu'on lui
+apporte toutes les lettres que les amis de Pomp&eacute;e avaient &eacute;crites &agrave; ce
+rival contre lui, et <span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
+foule assembl&eacute;e. Le dernier carton repr&eacute;sente son c&eacute;l&egrave;bre triomphe. On
+voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
+bouffons qui les tournent en d&eacute;rision, les chars portant les statues et
+les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
+d&eacute;pouilles, r&eacute;compense et honneur des soldats. Cette derni&egrave;re
+composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute;
+de la suspendre pour ex&eacute;cuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
+viens de finir de colorier les trois premi&egrave;res.&mdash;Maintenant, portez-vous
+bien, souvenez-vous de moi, qui d&eacute;sire vous voir un jour j saluez de ma
+part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
+vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
+m&ecirc;me temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre est surtout remarquable par la r&eacute;solution qu'elle annonce
+de la part de Vasari de travailler &agrave; acqu&eacute;rir la renomm&eacute;e et la gloire
+qui assurent l'immortalit&eacute;. Il tint parole, et r&eacute;alisa la pr&eacute;diction
+qu'il avait faite &agrave; l'Ar&eacute;tin d'illustrer sa ville natale. Mais,
+lorsqu'il &eacute;crivit cette lettre, il ne soup&ccedil;onnait pas que sa r&eacute;putation
+d'&eacute;crivain effacerait presque celle d'artiste, et il &eacute;tait loin de
+supposer que ses &eacute;crits seraient un jour plus recherch&eacute;s par la
+post&eacute;rit&eacute; que ceux de son compatriote, alors dans tout l'&eacute;clat de sa
+renomm&eacute;e et de sa puissance<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
+<p>Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut re&ccedil;u
+avec tout le c&eacute;r&eacute;monial usit&eacute; &agrave; cette &eacute;poque. C'&eacute;tait alors, comme
+aujourd'hui, l'usage de c&eacute;l&eacute;brer l'entr&eacute;e, dans les grandes villes, des
+papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
+d&eacute;corations de toutes esp&egrave;ces, orn&eacute;es de peintures et de devises faisant
+allusion aux principaux &eacute;v&eacute;nements de leur vie. Mais la diff&eacute;rence qui
+existe entre cette &eacute;poque et la n&ocirc;tre, c'est que, de nos jours, ces
+d&eacute;monstrations ont perdu toute leur originalit&eacute;, et sont le plus souvent
+abandonn&eacute;es &agrave; la routine des entrepreneurs de f&ecirc;tes publiques; tandis
+que dans le seizi&egrave;me si&egrave;cle, les plus grands artistes ne d&eacute;daignaient
+pas de concourir &agrave; ces c&eacute;r&eacute;monies, en mettant leur talent &agrave; la
+disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
+leurs illustres h&ocirc;tes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape L&eacute;on X &agrave;
+Florence fut l'occasion de nombreux travaux de d&eacute;coration. Le Sansovino,
+qui &eacute;tait alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
+triomphe construits en bois dans les diff&eacute;rentes parties de la ville. En
+outre, il entreprit, avec Andr&eacute;a del Sarto, d'ex&eacute;cuter en bois, pour
+Santa-Maria del Fiore, une fa&ccedil;ade temporaire, orn&eacute;e de statues et de
+bas-reliefs. L'aspect de cette fa&ccedil;ade d&eacute;cor&eacute;e de peintures &eacute;tait si
+majestueux, que L&eacute;on X <span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>s'&eacute;cria en la voyant: &laquo;Quel dommage que ce ne
+soit pas la v&eacute;ritable fa&ccedil;ade<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint &agrave; Rome, en 1535,
+Antonio da San Gallo avait construit &agrave; San Marco un arc de triomphe qui
+fut orn&eacute; par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
+qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
+solennel<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p>
+
+<p>Le duc Alexandre ne voulait pas rester inf&eacute;rieur au pape dans la
+r&eacute;ception qu'il d&eacute;sirait faire &agrave; Charles-Quint, l'arbitre supr&ecirc;me de
+tous les &Eacute;tats de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
+habitaient Florence, et leur commanda d'&eacute;lever et de d&eacute;corer les arcs de
+triomphe destin&eacute;s &agrave; orner les diff&eacute;rentes parties de la ville par
+lesquelles le cort&egrave;ge imp&eacute;rial devait faire son entr&eacute;e. Vasari fut
+adjoint, par ordre du duc, aux commissaires charg&eacute;s de pr&eacute;sider &agrave;
+l'ex&eacute;cution de ces d&eacute;corations<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>Il raconte ainsi dans sa biographie<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, la part qu'il prit &agrave; ces
+travaux:</p>
+
+<p>&laquo;Outre les grandes banni&egrave;res du ch&acirc;teau, je d&eacute;corai la porte de San
+Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
+de vingt que l'on &eacute;leva sur la place San Felice. Alors se d&eacute;cha&icirc;n&egrave;rent
+contre moi mille envieux, qui, pour m'emp&ecirc;cher de conduire &agrave; fin ces
+importantes entreprises, r&eacute;ussirent, par leurs intrigues, &agrave; m'enlever
+vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais pr&eacute;vu cette
+machination, et partie en travaillant moi-m&ecirc;me jour et nuit, partie avec
+le secours de peintres &eacute;trangers &agrave; la ville, qui m'aidaient en cachette,
+je menai bon train mon affaire, et m'effor&ccedil;ai de vaincre les obstacles
+que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, prov&eacute;diteur g&eacute;n&eacute;ral de Son
+Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
+ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
+d'auxiliaires. Le duc me manda aussit&ocirc;t pr&egrave;s de lui, et m'instruisit de
+ce qui lui avait &eacute;t&eacute; rapport&eacute;. Je lui r&eacute;pondis que je n'&eacute;tais point en
+retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
+apr&egrave;s, le duc vint lui-m&ecirc;me examiner en secret mes travaux, et il
+reconnut que les accusations dirig&eacute;es contre moi <span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>&eacute;taient le fruit de
+l'envie et de la malignit&eacute;. Enfin, &agrave; l'&eacute;poque voulue, ma t&acirc;che se trouva
+termin&eacute;e &agrave; la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
+qui s'&eacute;taient plus occup&eacute;s de moi que d'eux-m&ecirc;mes, restaient
+honteusement en arri&egrave;re<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>.&raquo;&mdash;Ce passage ne donne aucuns d&eacute;tails sur
+les pr&eacute;paratifs qui furent ex&eacute;cut&eacute;s pour l'entr&eacute;e de Charles-Quint &agrave;
+Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
+Vasari la description de cette c&eacute;r&eacute;monie<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>. Mais elle est rapport&eacute;e
+en entier dans la lettre qu'il &eacute;crivit &agrave; cette occasion, dans le mois de
+mai 1536, &agrave; son protecteur l'Ar&eacute;tin. Comme cette lettre est fort longue,
+nous y renvoyons le lecteur<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>.</p>
+
+<p>Les travaux que Vasari avait men&eacute;s &agrave; bonne fin, &agrave; la satisfaction du duc
+et de son h&ocirc;te illustre, lui furent g&eacute;n&eacute;reusement pay&eacute;s: il nous apprend
+lui-m&ecirc;me, dans sa biographie, qu'aux quatre cents &eacute;cus qui lui avaient
+&eacute;t&eacute; assign&eacute;s pour traitement, le duc ajouta trois cents &eacute;cus, qu'il
+pr&eacute;leva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achev&eacute; leurs travaux au
+temps fix&eacute; par leurs contrats. &laquo;Avec cet argent, dit-il, je mariai une
+d&eacute;nies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des <i>Murate</i>
+d'Arezzo, <span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
+tabernacle qu'on pla&ccedil;a dans le choeur o&ugrave; se c&eacute;l&egrave;brent les
+offices<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.&raquo;&mdash;Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fid&egrave;lement
+l'engagement qu'il avait pris vis-&agrave;-vis de lui-m&ecirc;me, d'employer sa
+jeunesse &agrave; travailler pour devenir un homme c&eacute;l&egrave;bre et illustrer sa
+patrie.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoy&eacute;e:
+il lui r&eacute;pondit le 19 d&eacute;cembre 1537<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>, en lui faisant force
+compliments: et repassant l'un apr&egrave;s l'autre tous les tableaux que
+Vasari avait d&eacute;crits dans sa lettre, il lui r&eacute;p&egrave;te &agrave; sati&eacute;t&eacute; qu'il voit
+tout le spectacle de l'entr&eacute;e de Charles-Quint &agrave; Florence, tout, &agrave;
+l'exception des pr&eacute;lats qui marchaient derri&egrave;re l'empereur, &laquo;parce que,
+dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des pr&ecirc;tres.&raquo;&mdash;&laquo;<i>Non
+veggio gia dietro a Cesare i prelatij perch&egrave; non ho occhio che possa
+veder preli</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Quelque ann&eacute;es apr&egrave;s<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>, Vasari se rendit &agrave; Venise, &laquo;o&ugrave; j'&eacute;tais
+appel&eacute;, dit-il, parle c&eacute;l&egrave;bre po&euml;te messer Pietro Aretino, mon ami
+intime, lequel avait un vif d&eacute;sir de me voir. J'entrepris ce voyage
+d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de conna&icirc;tre les
+productions du Titien et de plusieurs autres ma&icirc;tres. Quelques jours me
+suffirent pour examiner &agrave; Mod&egrave;ne et &agrave; Parme celles du Corr&eacute;ge; &agrave; Mantoue
+celles <span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>de Jules Romain, et &agrave; V&eacute;rone les nombreux et pr&eacute;cieux monuments
+antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai &agrave; Venise avec deux
+tableaux peints de ma main, d'apr&egrave;s les cartons de Michel-Ange: je les
+donnai &agrave; don Diego da Mendoza<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, qui m'envoya en retour deux cents
+&eacute;cus d'or. A peu de temps de l&agrave;, je lis, &agrave; l&agrave; pri&egrave;re de l'Aretino, pour
+les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
+Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des d&eacute;corations pour une f&ecirc;te,
+et neuf tableaux destin&eacute;s &agrave; orner la soffite d'une chambre du palais de
+messer Giovanni Cornaro<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Vazari ne resta que treize mois &agrave; Venise<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>; il en repartit, le 16
+ao&ucirc;t 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'&eacute;t&eacute; furent si
+fortes, en 1543, qu'il fut oblig&eacute; de quitter cette ville, le jour de la
+f&ecirc;te de Saint-Pierre, pour retourner &agrave; Florence<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que l'Ar&eacute;tin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
+lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait &agrave; ex&eacute;cuter
+les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en m&ecirc;me temps qu'il a
+&eacute;crit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rov&egrave;re, pour le prier de lui
+accorder ce qu'il d&eacute;sirait obtenir<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>; et, afin de voir sa demande
+<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>plus favorablement accueillie par ce prince, l'Ar&eacute;tin ajoute qu'il a
+envoy&eacute; au duc son portrait (de lui Ar&eacute;tin), ex&eacute;cut&eacute; parle Moretto, de
+Brescia, artiste rempli de l'intelligence del&agrave; peinture<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
+d&eacute;termin&eacute; &agrave; envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait ex&eacute;cut&eacute;. &laquo;Le
+Sansovino, lui &eacute;crivit-il dans le mois de septembre 1544<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>, sculpteur
+fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
+remettre le portrait que vous m'avez envoy&eacute;. Tous ceux qui l'ont vu en
+ont fait le plus grand &eacute;loge, car il est v&eacute;ritablement digne d'&ecirc;tre
+admir&eacute;; et les connaisseurs ont vant&eacute; l'union naturelle des couleurs
+entrem&ecirc;l&eacute;es d'ombres et de lumi&egrave;res avec un sentiment merveilleux et une
+mani&egrave;re des plus gracieuses. Quant &agrave; moi, je me trouve si semblable &agrave;
+moi-m&ecirc;me dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
+absorb&eacute;e par les r&eacute;flexions que je fais sur les &eacute;v&eacute;nements pr&eacute;sents, sur
+les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
+terribles dangers qui menacent la chr&eacute;tient&eacute;, me ravit pour ainsi dire
+l'intelligence et me l'enl&egrave;ve par l'extr&ecirc;me d&eacute;sespoir dans lequel je
+suis plong&eacute;, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
+souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
+peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage <span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>vivant, que ne
+ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui repr&eacute;sente
+l'image d'un autre<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>.En r&eacute;sum&eacute;, ayant jug&eacute; ce portrait &agrave; cause du nom
+de son auteur et non pour le sujet qu'il repr&eacute;sent&eacute;, digne d'&ecirc;tre offert
+&agrave; un prince, j'en ai fait hommage &agrave; l'illustre duc d'Urbin, dont l'&acirc;me
+est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
+par l&agrave;, j'honorerais Brescia, cr&eacute;atrice de v&ocirc;tre divine intelligence, et
+que je me ferait valoir moi-m&ecirc;me, &eacute;tant repr&eacute;sent&eacute; par votre admirable
+talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
+me borne &agrave; remercier la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui tous a excit&eacute; &agrave; m'assurer ainsi
+l'immortalit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Vasari n'expliqu&eacute; pas dans sa biographie ce qu'il d&eacute;sirait obtenir du
+duc d'Urbin; mais, d'apr&egrave;s la recommandation de l'Ar&eacute;tin et le cadeau
+qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
+avait demand&eacute;.</p>
+
+<p>Au milieu de sa vie licencieuse et d&eacute;sordonn&eacute;e, l'Ar&eacute;tin para&icirc;t avoir
+conserv&eacute; pour le souvenir de sa m&egrave;re, qu'il avait perdue &eacute;tant fort
+jeune, un respect m&ecirc;l&eacute; d'un tendre regret; ces sentiments &eacute;clatent dans
+une lettre qu'il adressa, en d&eacute;cembre 1546, &agrave; son ami Vasari<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de <span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>remplir mon &acirc;me de
+cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un p&egrave;re les douces paroles
+&eacute;crites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
+ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
+re&ccedil;u &eacute;galement le portrait de celle qui me donna naissance &agrave; Arezzo. Je
+vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
+de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de c&ocirc;t&eacute; tout
+autre soin, et de copier[1] le tableau plac&eacute; au-dessus de la porte de
+Saint-Pierre (d'Arezzo) o&ugrave; elle est repr&eacute;sent&eacute;e sous les traits de la
+Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
+courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette m&egrave;re ch&eacute;rie, ranim&eacute;e
+par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
+semblera, en voyant son portrait, jouir de sa pr&eacute;sence, comme j'en
+jouissais lorsqu'elle &eacute;tait vivante, et comme j'en jouis encore, bien
+qu'elle soit tr&eacute;pass&eacute;e. Si l'on ne connaissait toute sa bont&eacute;, il aurait
+suffi de la voir repr&eacute;sent&eacute;e dans un tableau, sous les traits de la m&egrave;re
+du Christ, pour attester clairement &agrave; tous la sainte honn&ecirc;tet&eacute; de cette
+respectable femme.&raquo;</p>
+
+<p>Le peintre satisfit promptement au d&eacute;sir de son ami, qui l'en remercia
+dans la lettre suivante, d'avril 1549<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Apr&egrave;s avoir commenc&eacute; par
+faire son propre &eacute;loge, en affirmant qu'il fait honneur &agrave; sa ville
+natale, l'Ar&eacute;tin lui annonce qu'il a re&ccedil;u avec une tendresse m&ecirc;l&eacute;e de
+larmes le portrait de celle <span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>qui l'a mis au monde. &laquo;J'ai appris avec
+plaisir, dit-il, que vous avez refus&eacute; d'ajouter quelques ornements au
+tableau, parce que son effigie n'aurait plus &eacute;t&eacute; reconnaissable. Mais,
+si elle para&icirc;t admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
+repr&eacute;senta autrefois, combien elle va me para&icirc;tre merveilleuse,
+maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
+les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte &agrave; sa
+m&eacute;moire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
+et la bont&eacute; &eacute;clatent si manifestement en toute sa personne, que,
+nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a repr&eacute;sent&eacute;e,
+on comprend la raison qui l'a d&eacute;termin&eacute; &agrave; la la faire figurer dans une
+Annonciation. La transformer en toute autre beaut&eacute; id&eacute;ale pour orner une
+autre sc&egrave;ne, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; faire injure &agrave; la nature qui l'avait cr&eacute;&eacute;e si
+belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontr&eacute;
+de jeune fille dont le visage ne lui ait laiss&eacute; apercevoir quelque chose
+de lascif, &agrave; l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
+tant de ressemblance avec Tita (c'&eacute;tait le nom de mon excellente m&egrave;re),
+qu'on dirait qu'elle est plut&ocirc;t sa fille que la mienne. Je vous remercie
+donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
+avez endur&eacute;e pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
+&ecirc;tes toujours dispos&eacute; &agrave; faire quelque chose qui me soit agr&eacute;able et qui
+puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouv&eacute; plusieurs fois
+jusqu'&agrave; ce jour.&raquo;</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
+<p>Tout en respectant le sentiment qui d&eacute;termine l'Ar&eacute;tin &agrave; faire l'&eacute;loge
+des vertus et de la beaut&eacute; de sa m&egrave;re, on ne s'attendait gu&egrave;re &agrave; trouver
+ici la remarque qu'il pr&ecirc;te au Titien sur la physionomie de sa fille
+Adria. Le p&egrave;re, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abus&eacute;, comme
+tous les p&egrave;res, sur le caract&egrave;re de beaut&eacute; de sa fille; mais, bien qu'il
+&eacute;crive &agrave; un ami, il e&ucirc;t mieux fait de garder le silence, car la
+post&eacute;rit&eacute; aura peine &agrave; croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
+dans la remarque du grand peintre, que l'Ar&eacute;tin para&icirc;t avoir prise au
+s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
+plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, &agrave; cause de
+la protection toute sp&eacute;ciale dont il fut constamment l'objet de la part
+du cardinal Salviati<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>. Cet artiste, n&eacute; &agrave; Florence, o&ugrave; il avait
+longtemps suivi les le&ccedil;ons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
+d'Andr&eacute;a del Sarto, avait sans doute connu l'Ar&eacute;tin par l'entremise de
+son compatriote Vasari; il &eacute;tait non moins li&eacute; avec Lione Lioni,
+&eacute;galement d'Arezzo, et nous avons dit qu'&agrave; son retour de France, le
+Salviati s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
+qui l'avait magnifiquement re&ccedil;u dans sa belle maison de la rue
+de'Moroni. L'Ar&eacute;tin, plus &acirc;g&eacute; que Francesco<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>, dut &eacute;tendre sa
+protection sur lui, ayant qu'il ne f&ucirc;t parvenu &agrave; s'assurer la faveur du
+cardinal, comme il l'avait &eacute;tendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
+resta pendant toute sa vie en relation avec l'Ar&eacute;tin et lui t&eacute;moigna
+toujours de la reconnaissance. Pendant son s&eacute;jour &agrave; Venise, vers 1540,
+il fit son portrait que le po&euml;te envoya au roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, avec des
+vers en l'honneur du peintre<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p>
+
+<p>Le Salviati peignit &agrave; Venise, entre autres choses, pour le patriarche
+Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
+tableau octogone repr&eacute;sentant Psych&eacute; recevant des offrandes et des
+hommages comme une d&eacute;esse. Ce tableau fut plac&eacute; dans un salon de la
+maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psych&eacute; l'emporte en
+beaut&eacute;, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
+tous ceux qui sont &agrave; Venise: &eacute;loge &eacute;videmment exag&eacute;r&eacute;, et que l'amiti&eacute;
+de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'&eacute;cole v&eacute;nitienne
+ont pu seules lui inspirer<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s le t&eacute;moignage de Vasari, le Salviati &eacute;tait d'un caract&egrave;re
+m&eacute;lancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
+parce qu'il &eacute;tait d'une humeur enti&egrave;rement oppos&eacute;e &agrave; celle des gens de
+ce pays<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>. C'est probablement &agrave; cette disposition d'esprit que
+l'Ar&eacute;tin fait allusion dans une lettre d'ao&ucirc;t 1515<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>, qu'il lui
+adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
+le peintre lui avait envoy&eacute;, apr&egrave;s plusieurs ann&eacute;es de <span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>silence et
+d'oubli. L'Ar&eacute;tin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
+description compl&egrave;te: il rapporte les louanges donn&eacute;es au cheval du
+personnage qui porte l'&eacute;tendard par le Titien et le Sansovino, &eacute;galement
+attach&eacute;s au Salviati; il termine en faisant l'&eacute;loge du duc Come II de
+Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis &agrave;
+l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
+Parmigiano, graveur tr&egrave;s-c&eacute;l&egrave;bre et digne &eacute;mule de Marc-Antoine<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.
+Les &eacute;loges donn&eacute;s par l'Ar&eacute;tin &agrave; la Conversion de saint Paul lui
+valurent, comme &agrave; l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
+remercia par une lettre d'octobre 1545<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
+
+<p>Le graveur Enea Vico, que l'Ar&eacute;tin, dans la lettre pr&eacute;c&eacute;dente, ne craint
+pas de comparer &agrave; l'illustre Marc-Antoine, &eacute;tait un artiste d'un talent
+&eacute;minent. Il grava deux m&eacute;dailles de Charles-Quint, entour&eacute; de figures et
+d'attributs all&eacute;goriques, et d&eacute;dia son oeuvre &agrave; ce grand monarque par
+une-d&eacute;claration rapport&eacute;e dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
+seigneur Ferrante Caraffa<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p>
+
+<p>Il est le premier qui ait grav&eacute; sur cuivre le Jugement dernier-de
+Michel-Ange, d'apr&egrave;s un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
+Paolo Ponzio, un des &eacute;l&egrave;ves de Buonarotti<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>L'Ar&eacute;tin &eacute;crivit &agrave; cette occasion, en janvier 1546, &agrave; Enea Vico, et le
+loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: &laquo;Car, dit-il, laisser une
+semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
+servir &agrave; la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'apr&egrave;s
+les d&eacute;crets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
+est salutaire que le monde entier puisse profiter de la repr&eacute;sentation
+de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que J&eacute;sus-Christ
+vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez r&eacute;compens&eacute; par
+le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'h&eacute;sitez pas de mener &agrave; bonne fin
+une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessin&eacute;es par
+Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
+scandale chez les luth&eacute;riens. Mais ce n'est pas l&agrave; ce qui peut vous
+enlever l'honneur que vous m&eacute;ritez, pour avoir, le premier, mis cette
+grande oeuvre &agrave; la port&eacute;e de tout le monde<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ignorons si cette gravure &eacute;tait termin&eacute;e en 1548, &eacute;poque o&ugrave; Enea
+Vico avait abandonn&eacute; son art pour se transformer en courtisan. Dans
+cette circonstance, l'Ar&eacute;tin lui &eacute;crivit deux lettres remplies
+d'excellents conseils et dignes d'&ecirc;tre rapport&eacute;es en entier<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Puisque vous avez abandonn&eacute; l'exercice du bel art dans lequel vous &ecirc;tes
+unique, lui &eacute;crit-il dans la <span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>premi&egrave;re, dat&eacute;e d'avril 1548, pour vous
+mettre au service des cours, o&ugrave;, n&eacute;cessairement, vous ne jouerez qu'un
+fort triste r&ocirc;le, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
+que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
+servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
+parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
+difficilement j d'o&ugrave; il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
+ou se r&eacute;signer &agrave; garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
+leur est agr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Ar&eacute;tin revient sur le
+m&ecirc;me sujet et s'efforce de ramener Enea Vico &agrave; reprendre l'exercice de
+son art. &mdash;&laquo;De gr&acirc;ce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
+tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
+je d&eacute;sire vous voir acqu&eacute;rir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
+savez que je vous ai d&eacute;j&agrave; donn&eacute; ce conseil, mais jugez par vous-m&ecirc;me
+s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la premi&egrave;re place parmi
+ceux qui gravent les dessins que d'autres ont ex&eacute;cut&eacute;s sur le papier,
+plut&ocirc;t que de mourir au dernier rang de ceux qui qu&ecirc;tent leur pain
+quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
+qu'on est heureux d'&ecirc;tre libre, m&ecirc;me lorsqu'on ach&egrave;te la libert&eacute; au prix
+de la vie, tandis que la mort elle-m&ecirc;me est pr&eacute;f&eacute;rable au malheur de
+vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
+que lui-m&ecirc;me, tant qu'il se laisse dominer <span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>par ses passions,
+efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'exp&eacute;rience a
+d&eacute;montr&eacute; la v&eacute;rit&eacute;, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
+conseiller que lui-m&ecirc;me, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
+des d&eacute;sirs de nouveaut&eacute;s usurpent l'empire de sa volont&eacute;. D&eacute;cidez-vous
+donc &agrave; jouir des avantages, des commodit&eacute;s que Venise vous offre; car il
+vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
+au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
+l'Italie.&raquo;</p>
+
+<p>Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
+d&eacute;tourn&eacute; de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
+vie d'artiste, et illustra sa carri&egrave;re par des oeuvres qui ont assur&eacute; &agrave;
+son nom une immortalit&eacute; qu'il n'aurait certainement pas acquise en
+vivant dans l'oisivet&eacute; &agrave; la cour des princes<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
+premiers artistes de son temps, il cherchait aussi &agrave; discerner le m&eacute;rite
+naissant et &agrave; le maintenir dans la voie du travail et de l'&eacute;tude, en
+donnant &agrave; ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
+qu'il prot&eacute;gea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
+Borgo<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>.</p>
+
+<p>En 1545, cet artiste se trouvait &agrave; Venise, et s'occupait &agrave; peindre des
+portraits et un tableau de J&eacute;sus-Christ <span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>devant Pilate. Une lettre que
+lui &eacute;crivit; l'Ar&eacute;tin, dans le mois de novembre de cette m&ecirc;me
+ann&eacute;e<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>, l'engage &agrave; lui apporter le portrait d'une femme dont il
+&eacute;tait &eacute;pris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
+v&eacute;nitien, et son tableau de J&eacute;sus-Christ devant le tribunal de Pilate.
+Il voulait montrer ces tableaux &agrave; don Diego de Mendoza, ambassadeur de
+Charles-Quint pr&egrave;s de la s&eacute;r&eacute;nissime r&eacute;publique, bon connaisseur en
+peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
+&eacute;clair&eacute; des arts. Par une autre lettre du m&ecirc;me mois<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>, il fait
+l'&eacute;loge du portrait de Jean de M&eacute;dicis que Gian Paolo avait ex&eacute;cut&eacute;,
+peut-&ecirc;tre &agrave; sa demande, et qui &eacute;tait destin&eacute; au duc Cosme, son
+fils<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>. C'est probablement &agrave; la recommandation de l'Ar&eacute;tin, que Gian
+Paolo dut d'&ecirc;tre employ&eacute; par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
+la chancellerie du palais de Saint-Georges &agrave; Rome, que Vasari ex&eacute;cutait
+pour le cardinal Farn&egrave;se<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p>
+
+<p>Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andr&eacute;a Schiavoni,
+&eacute;l&egrave;ve du Titien, profita &eacute;galement des conseils et des encouragements de
+l'Ar&eacute;tin. Il lui &eacute;crivait, en avril 1548<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>, une lettre remplie d'une
+critique bienveillante, et qui contient une appr&eacute;ciation vraie des
+qualit&eacute;s et des d&eacute;fauts de cet artiste.&mdash;&laquo;C'est une cruaut&eacute;, lui dit-il,
+<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>semblable &agrave; celle qu'un fils ne craint pas de faire &eacute;prouver &agrave; son
+p&egrave;re, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
+voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois &agrave; mon &eacute;gard, alors
+que vous n'ex&eacute;cutiez aucune composition profane ou sacr&eacute;e, sans l'avoir
+fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
+l'inimitable Titien, non moins cher &agrave; Charles-Quint qu'Apelles le fut &agrave;
+Alexandre le Grand, sait bien de quelle mani&egrave;re j'ai toujours lou&eacute; la
+justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
+peintre s'est &eacute;merveill&eacute; de la pratique que vous montrez en inventant
+les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
+tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
+plus de soins &agrave; l'ex&eacute;cution, vous seriez le premier &agrave; reconna&icirc;tre
+l'utilit&eacute; de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour r&eacute;unir
+ensemble un grand nombre de personnages m&eacute;rite d'&ecirc;tre lou&eacute;e sans
+restriction; car la beaut&eacute; de ces compositions frappe les hommes les
+moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de c&ocirc;t&eacute; tout
+ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
+sur l'effet du temps, dont l'office consiste &agrave; corriger les d&eacute;fauts des
+jeunes gens, lesquels, en acqu&eacute;rant des ann&eacute;es, acqui&egrave;rent aussi cette
+r&eacute;serve et cette retenue qui transforment en attention les l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s de
+la jeunesse. Je laisse tout cela de c&ocirc;t&eacute;, dis-je, en vous priant de
+venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
+gr&acirc;ce, je me <span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>r&eacute;jouirai tout &agrave; la fois et de votre pr&eacute;sence et de votre
+art.&raquo;</p>
+
+
+<p>Le jugement que l'Ar&eacute;tin porte dans cette lettre sur la mani&egrave;re du
+Schiavoni a &eacute;t&eacute; ratifi&eacute; par la post&eacute;rit&eacute;: il est incontestable en effet
+que ce peintre, dou&eacute; d'une facilit&eacute; merveilleuse, aussi bien pour
+l'invention que pour l'ex&eacute;cution, aurait beaucoup gagn&eacute; &agrave; mod&eacute;rer sa
+fougue et &agrave; mieux terminer ses tableaux. Il p&egrave;che surtout par le dessin,
+d&eacute;faut commun &agrave; toute l'&eacute;cole v&eacute;nitienne: mais, malgr&eacute; tous ces
+reproches, il est vrai de reconna&icirc;tre, avec l'abb&eacute; Lanzi, &laquo;qu'&agrave;
+l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est tr&egrave;s-digne
+d'&eacute;loges: belles compositions, mouvements imit&eacute;s avec beaucoup d'art des
+gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavit&eacute; d'Andr&eacute;a del
+Sarto, touche de pinceau de grand ma&icirc;tre<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Un autre &eacute;l&egrave;ve du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
+Schiavone, le peintre Bonifazio<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>, fut &eacute;galement li&eacute; avec l'Ar&eacute;tin.
+Nous trouvons, &agrave; la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
+qui s'excuse aupr&egrave;s de l'artiste d'avoir n&eacute;glig&eacute; de l'aller voir depuis
+longtemps. Cette lettre contient aussi l'&eacute;loge des tableaux que
+Bonifazio avait peints pour d&eacute;corer l'appartement du cavali&egrave;re della
+Legge, procurateur v&eacute;nitien, ami du Sansovino<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a> et l'un des amateurs
+les plus distingu&eacute;s <span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>de cette ville de Venise, alors si c&eacute;l&egrave;bre par son
+go&ucirc;t pour les arts et par ses grands artistes. L'Ar&eacute;tin, comme &agrave;
+l'ordinaire, cherche &agrave; se faire valoir aupr&egrave;s du peintre; il pr&eacute;tend que
+le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
+ornent son appartement: &laquo;Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
+avec ce jugement s&ucirc;r que tous les professeurs de l'art s'accordent &agrave;
+m'attribuer, il tient la chambre o&ugrave; ils se trouvent pour sa perle la
+plus pr&eacute;cieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
+ex&eacute;cutez ailleurs, tant&ocirc;t dans une &eacute;glise, tant&ocirc;t dans une autre,
+brillent d'un tout autre m&eacute;rite et resplendissent d'un tout autre &eacute;clat.
+C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
+garder contre moi, ressentiment que j'ai m&eacute;rit&eacute;, et de permettre que
+demain, dans l'apr&egrave;s-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
+la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
+donc sans faute, et dans le cas o&ugrave; vous me refuseriez l'entr&eacute;e, j'irai
+au palais (ducal) jouir de l'&eacute;clatante vue des belles choses qui
+attirent les regards dans vos admirables peintures<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a>.&raquo; Parmi ces
+peintures, celle qui repr&eacute;sente les vendeurs chass&eacute;s du temple,
+remarquable par le grand nombre de personnages, l'habilet&eacute; de la
+composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
+suivant l'abb&eacute; Lanzi<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, pour assurer au peintre l'immortalit&eacute;.
+L'Ar&eacute;tin ne pouvait donc <span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
+cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
+les personnes qui visitent l'ancien palais des doges<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p>
+
+<p>On voit, par la lettre adress&eacute;e &agrave; Bonifazio, quels m&eacute;nagements l'Ar&eacute;tin
+savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, <i>genus
+irritabile</i>, avec lesquels il entretenait des relations.</p>
+
+<p>On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,
+&eacute;crite par lui au sculpteur Danese, un des &eacute;l&egrave;ves de Sansovino. Cet
+artiste, litt&eacute;rateur distingu&eacute;, avait compos&eacute; un po&euml;me des <i>Amours de
+Marfise</i>: l'Ar&eacute;tin &eacute;l&egrave;ve cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,
+il en exag&egrave;re singuli&egrave;rement le m&eacute;rite<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>. Ces &eacute;loges outr&eacute;s
+n'emp&ecirc;ch&egrave;rent pas l'artiste de se trouver bless&eacute; de quelques critiques
+que l'Ar&eacute;tin s'&eacute;tait permises &agrave; l'&eacute;gard d'un de ses ouvrages. L'Ar&eacute;tin
+s'en expliqu&eacute; dans une lettre d'ao&ucirc;t 1545<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>:&mdash;&laquo;Par attachement pour
+vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit
+ce que la v&eacute;rit&eacute; m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la mani&egrave;re de
+traiter le nu adopt&eacute;e par celui qui &agrave; la pr&eacute;tention de tenir le premier
+rang pour l'excellence de son jugement en mati&egrave;re de peinture. Mais si
+nous nous moquons de la nature, <span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>qui fait tout au hasard, lorsqu'elle
+nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les d&eacute;biles
+appuis de jambes tr&egrave;s-gr&ecirc;les, que doit-on dire de l'art, lorsque,
+n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commenc&eacute;es, il viole
+dans ses figures dessin&eacute;es les r&egrave;gles de proportion que l'on doit
+observer? Gr&acirc;ces soient rendues au Titien, et b&eacute;ni soit le Sansovino,
+qui m'ont toujours su beaucoup de gr&eacute; des avertissements que j'ai pu
+leur donner quand ils &eacute;taient &agrave; l'oeuvre; et cependant ce sont des
+ma&icirc;tres d'un singulier g&eacute;nie! En somme, la pr&eacute;somption du savoir est le
+fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne &agrave; l'ami le
+ressentiment qu'il me t&eacute;moigne &agrave; cette occasion.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce
+dernier n'en continua pas moins &agrave; rechercher son amiti&eacute;, et &agrave; rendre
+justice &agrave; celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'&ecirc;tre lou&eacute;es.
+C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>, il lui demande la
+permission &laquo;de venir contempler plus de mille fois le buste de
+l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino &eacute;taient venus voir plus
+de cent fois.&raquo; Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il
+pourra venir, &laquo;avec cette condition qu'apr&egrave;s l'avoir fait jouir de la
+vue de cette figure v&eacute;n&eacute;r&eacute;e, il lui accordera la satisfaction de lui
+faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se
+rapproche autant de P&eacute;trarque et de<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> Dante, que bon nombre de ma&icirc;tres en
+l'art de la statuaire s'&eacute;loignent de Michel-Ange et de Sansovino.&raquo; On
+doit croire, d'apr&egrave;s cette lettre, que le Danese avait oubli&eacute; les
+critique de l'Ar&eacute;tin, et que ce dernier prenait un v&eacute;ritable plaisir &agrave;
+conna&icirc;tre les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de
+l'artiste<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin &eacute;tait encore li&eacute; avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque
+tous &eacute;l&egrave;ves du Sansovino. C'&eacute;tait d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du
+Titien<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>, qui passa la plus grande partie de sa vie &agrave; Padoue, et y
+mourut &agrave; trente-cinq ans, laissant inachev&eacute;s les travaux qu'il avait
+entrepris pour l'&eacute;glise de San Antonio de cette ville<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il avait
+ex&eacute;cut&eacute; pour l'entr&eacute;e nuptiale &agrave; Urbin de la duchesse Vittoria Farn&egrave;se,
+&eacute;pouse du duc Guidobaldo della Rov&egrave;re, des bas-reliefs sculpt&eacute;s pour
+orner des arcs de triomphe et autres d&eacute;corations en usage alors dans ces
+c&eacute;r&eacute;monies. L'Ar&eacute;tin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand &eacute;loge
+de ces ornements dont l'artiste lui avait envoy&eacute; les dessins<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>.</p>
+
+<p>Un autre &eacute;l&egrave;ve du Sansovino, le Florentin Niccol&ograve; Tribolo, re&ccedil;ut
+&eacute;galement des encouragements de la part de l'Ar&eacute;tin. Par une lettre du
+29 octobre 1537<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>, ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le
+sculpteur avait compos&eacute; &agrave; son intention, et qui <span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>repr&eacute;sentait le Christ
+mort entre les bras de sa m&egrave;re. Le Tribolo fut aussi employ&eacute; dans les
+c&eacute;r&eacute;monies publiques &agrave; d&eacute;corer les monuments &eacute;lev&eacute;s en, l'honneur des
+grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 d&eacute;cembre 1537<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>,
+qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de
+triomphe &eacute;lev&eacute;s pour l'entr&eacute;e de Charles-Quint &agrave; Florence, en 1537.</p>
+
+<p>Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs
+Simon Bianco de Florence<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>; Meo, qui fit &agrave; Padoue le tombeau de Marco
+Mantova, c&eacute;l&egrave;bre professeur de droit &agrave; l'universit&eacute; de cette ville<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>;
+et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des
+adversaires les plus d&eacute;clar&eacute;s du Salviati<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>.</p>
+
+<p>Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a> que l'Ar&eacute;tin
+traite de comp&egrave;re, et avec lequel il para&icirc;t avoir entretenu les
+relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne
+d&eacute;daignait pas les conseils<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a>; Francesco<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> Terzo, &eacute;galement de
+Bergame, qui lui avait envoy&eacute; un portrait de femme, pour s'attirer sa
+protection<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>. L'Ar&eacute;tin le remercia par une lettre d'ao&ucirc;t 1551<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a> en
+lui donnant beaucoup d'&eacute;loges, et en l'assurant que le Titien avait
+extr&ecirc;mement go&ucirc;t&eacute; cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en
+donner un prix &eacute;gal &agrave; son m&eacute;rite; &laquo;mais, dit-il, les artistes seraient
+plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus
+d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un
+v&eacute;ritable m&eacute;rite n'a vieilli dans la mis&egrave;re. Que celui donc qui veut
+arriver &agrave; la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.
+Voyez Lione<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a> parvenu &agrave; la fortune, apr&egrave;s avoir travers&eacute; bien des
+&eacute;cueils et des ennuis intol&eacute;rables: il en est de m&ecirc;me du Titien. Pour
+moi, n&eacute;anmoins, je ne changerais pas ma position contre les &eacute;cus de l'un
+et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux
+v&ecirc;tus, ni mieux log&eacute;s, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le
+sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et
+l'on me fait plus d'honneur que si j'&eacute;tais le personnage que peut-&ecirc;tre
+je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je
+crois &ecirc;tre, je n'en resterai pas moins &agrave; votre disposition pour
+toujours.&raquo;
+<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>L'Ar&eacute;tin avait connu, pendant son s&eacute;jour &agrave; Rome, Sebastiano Luciano,
+plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque
+temps apr&egrave;s le sac de Rome par les bandes du conn&eacute;table de Bourbon,
+Sebastiano qui ne poss&eacute;dait pas encore l'office <i>du Plomb</i>, lui &eacute;crivit,
+probablement d'apr&egrave;s les ordres du pape Cl&eacute;ment VII, la lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Comp&egrave;re, fr&egrave;re et patron, c'est une v&eacute;rit&eacute; qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire, pour
+notre salut, que Pierre Ar&eacute;tin v&icirc;nt au monde. Je vous rapporte ici ce
+qu'a dit dans son d&eacute;sespoir le pape Cl&eacute;ment, enferm&eacute; dans le ch&acirc;teau
+Saint-Ange. Sa Saintet&eacute; a impos&eacute; &agrave; tous les savants qui sont &agrave; Rome
+l'obligation de composer une lettre &agrave; l'empereur, pour recommander &agrave; Sa
+Majet&eacute; la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccag&eacute;e. Le
+Tebaldeo et tous les autres, apr&egrave;s s'&ecirc;tre enferm&eacute;s dans leurs cabinets
+pour pr&eacute;parer cette lettre, ont fait pr&eacute;senter chacun leur projet &agrave;
+notre Seigneur: mais, apr&egrave;s avoir lu quatre lignes de chaque, il les a
+jet&eacute;es par terre en s'&eacute;criant: Il n'y a que l'Ar&eacute;tin qui soit capable de
+traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un
+jour, on verra quelque chose au grand d&eacute;plaisir des envieux. Adieu,
+portez-vous bien<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre montre &agrave; quel degr&eacute; d'abaissement &eacute;tait tomb&eacute; le malheureux
+pontife, et l'influence <span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>que, d&egrave;s cette &eacute;poque, l'Ar&eacute;tin exer&ccedil;ait sur le
+tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit &agrave; interc&eacute;der
+aupr&egrave;s de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la
+chr&eacute;tient&eacute;: mais, d'apr&egrave;s la consid&eacute;ration que ce souverain t&eacute;moigna en
+toute occasion &agrave; l'Ar&eacute;tin, il n'est pas douteux que son intervention
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.
+La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion &agrave; la
+dignit&eacute; de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,
+avait-sans doute charg&eacute; Sebastiano, de laisser entendre &agrave; son ami que
+cette haute dignit&eacute; serait la r&eacute;compense du succ&egrave;s de ses d&eacute;marches
+aupr&egrave;s de l'empereur.</p>
+
+<p>La liaison de l'Ar&eacute;tin avec Sebastiano dura jusqu'&agrave; la mort de ce
+dernier, arriv&eacute;e en 1547. Le peintre lui avait fait part, en d&eacute;cembre
+1531, de sa nomination par le pape Cl&eacute;ment VII &agrave; l'office <i>del Piombo</i>.
+Cette charge se donnait dans l'origine &agrave; un religieux de l'ordre de
+Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un b&eacute;n&eacute;fice: n&eacute;anmoins, celui
+qui le poss&eacute;dait devait rev&ecirc;tir l'habit monastique, lorsqu'il apposait
+sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela
+qu'on l'appelait <i>le fr&egrave;re du plomb</i><a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>. Cet office &eacute;tait d'un grand
+revenu: il fut donn&eacute;, &agrave; titre de r&eacute;compense, &agrave; plusieurs artistes
+c&eacute;l&egrave;bres. Bramante l'avait poss&eacute;d&eacute; avant Sebastiano, auquel succ&eacute;da
+Guglielmo della<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> Porta<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, par suite du refus fait par le Titien,
+auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer &agrave; Rome<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a></p>
+
+<p>Il n'est pas &eacute;tonnant qu'en se voyant investi de ce riche b&eacute;n&eacute;fice, le
+peintre se soit laiss&eacute; aller &agrave; la joie, comme on va le voir par sa
+lettre &agrave; l'Ar&eacute;tin<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-cher fr&egrave;re, je pense que vous vous serez &eacute;tonn&eacute; de la n&eacute;gligence
+que j'ai mise en restant si longtemps sans vous &eacute;crire. La cause en a
+&eacute;t&eacute; que je n'avais rien qui m&eacute;rit&acirc;t de vous &ecirc;tre mand&eacute;. Mais aujourd'hui
+que Sa Saintet&eacute; m'a fait fr&egrave;re, je ne voudrais pas que vous pussiez
+donner &agrave; entendre que la <i>fratrerie</i> m'a g&acirc;t&eacute; et que je ne suis plus ce
+m&ecirc;me Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours &eacute;t&eacute;
+par le pass&eacute;. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes
+amis et camarades, pour me r&eacute;jouir de ce que Dieu et notre patron, le
+pape Cl&eacute;ment, m'ont donn&eacute;. Je ne crois pas qu'il soit n&eacute;cessaire de vous
+conter comment et de quelle mani&egrave;re cela s'est fait. Il suffit; je suis
+fr&egrave;re plombateur (<i>piombatore</i>), c'est-&agrave;-dire que j'exerce l'office que
+poss&eacute;dait Fra Mariano<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>; et vive le pape Cl&eacute;ment! Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que
+vous eussiez voulu me croire: patience, mon fr&egrave;re j je crois bel <span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>et
+bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites &agrave; Sansovino qu'&agrave; Rome on
+p&ecirc;che des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme
+vous savez: tandis qu'&agrave; Venise on n'attrape que des anguilles et du
+fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la
+d&eacute;crier, mais pour rappeler &agrave; notre Sansovino ce qui se passe &agrave; Rome,
+choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler
+fraternellement &agrave; notre tr&egrave;s-cher comp&egrave;re Titien, &agrave; tous les amis, et &agrave;
+Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande &agrave; vous mille
+fois.&raquo;</p>
+
+<p>La fortune que Fra Sebastiano avait trouv&eacute;e &agrave; Rome ne put d&eacute;terminer le
+Sansovino &agrave; quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la
+ville des papes. Fid&egrave;le &agrave; l'amiti&eacute; qu'il avait vou&eacute;e &agrave; l'Ar&eacute;tin et au
+Titien, il passa le reste de sa vie &agrave; Venise, o&ugrave;, tout en cultivant les
+arts, il jouissait d'une plus grande ind&eacute;pendance. Il laissa donc Fra
+Sebastiano exercer &agrave; Rome ses fonctions de fr&egrave;re plombateur, tout en
+profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet
+&eacute;loignement ne fit pas oublier &agrave; Fra Sebastiano ses anciens amis: en
+1536, il fit le portrait de l'Ar&eacute;tin pour le palais du prieur&eacute; d'Amizo,
+et l'abb&eacute; Lanzi remarque, qu'en ex&eacute;cutant ce portrait, Fra Sebastiano
+sut rendre, dans les v&ecirc;tements, cinq nuances de noir parfaitement
+distinctes, ayant imit&eacute; exactement celle du velours, celle du satin et
+ainsi des autres<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>. C'est &agrave; l'occasion de ce portrait que <span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>l'Ar&eacute;tin
+&eacute;crivit au duc de Florence, Alexandre de M&eacute;dicis, en 1536, la lettre
+suivante<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Mon portrait, plac&eacute; par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de
+l'entr&eacute;e de la chambre o&ugrave; vous avez pass&eacute; la nuit, ne m&eacute;ritait pas qu'un
+prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un
+neveu de deux pontifes, daign&acirc;t le regarder, et, le regardant en
+peinture, combl&acirc;t l'original de tant d'&eacute;loges. Ce qui ajoute encore &agrave;
+l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre
+personne a voulu s'arr&ecirc;ter devant la maison o&ugrave; je naquis, saluant ma
+soeur avec le respect qu'elle seule aurait d&ucirc; montrer. Certes, la
+politesse d'Alexandre de M&eacute;dicis a surpass&eacute; celle d'Alexandre le
+Mac&eacute;donien, car ce dernier s'arr&ecirc;ta bien devant le tonneau o&ugrave; se tenait
+Diog&egrave;ne, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a
+plu de visiter ma cabane, alors que je n'y &eacute;tais pas. Vous agissez
+ainsi, non par un vain simulacre, mais par bont&eacute; naturelle: aussi, je
+supplie Dieu d'&eacute;loigner de votre illustrissime personne le d&eacute;testable
+fl&eacute;au de l'envie et de la fraude, de d&eacute;tourner le fer et le poison <span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>des
+tra&icirc;tres, afin que votre vie soit le soutien de la n&ocirc;tre<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre, mod&egrave;le d'orgueil et de compliments ridicules, nous
+rappelle l'air si connu: <i>Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entr&eacute;e &agrave;
+Babylon</i>.... Elle r&eacute;v&egrave;le n&eacute;anmoins le pouvoir qu'exer&ccedil;ait l'Ar&eacute;tin sur
+les souverains les plus absolus, et peut servir &agrave; expliquer, jusqu'&agrave; un
+certain point, la vanit&eacute; de cet homme qui correspondait famili&egrave;rement
+avec Charles-Quint, Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, les papes, les cardinaux et tous
+les personnages les plus &eacute;lev&eacute;s en dignit&eacute;s, tant en Italie qu'en
+Espagne et en France.</p>
+
+<p>Un autre peintre v&eacute;nitien, non moins c&eacute;l&egrave;bre que Fra Sebastiano, un des
+plus remarquables &eacute;l&egrave;ves du Titien, le f&eacute;cond Tintoret, fit aussi le
+portrait de l'Ar&eacute;tin, dont il avait re&ccedil;u des encouragements dans sa
+jeunesse. Notre &eacute;crivain, que les plus grands artistes consultaient et
+dont ils &eacute;coutaient avec soumission les conseils-et les critiques,
+contribua pour beaucoup &agrave; faire conna&icirc;tre les tableaux du Tintoret. Il
+l'occupa d'abord, en 1545<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>, &agrave; peindre &agrave; fresque, dans son
+appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de
+Mercure; par une lettre de f&eacute;vrier 1545, il loue beaucoup la c&eacute;l&eacute;rit&eacute;
+qu'il avait mise &agrave; ex&eacute;cuter ces compositions. Mais il est probable que
+l'artiste s'&eacute;tait laiss&eacute; emporter par la fougue de son caract&egrave;re, et
+qu'il s'&eacute;tait brouill&eacute; avec <span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>le critiqua; et si l'anecdote de la mesure
+prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a
+d&ucirc; sans doute son origine &agrave; ces peintures. En effet, l'Ar&eacute;tin dans cette
+m&ecirc;me lettre, engage le Tintoret &laquo;&agrave; demander &agrave; Dieu qu'il lui accorde la
+bont&eacute;, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>.</p>
+
+<p>Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,
+l'Ar&eacute;tin fait un magnifique &eacute;loge du tableau du Miracle de
+l'Esclave<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>, que le Tintoret a peint dans l'&eacute;cole de Saint-Marc.
+Toutefois, apr&egrave;s avoir lou&eacute; cette grande oeuvre comme elle m&eacute;rite, il
+ajoute: &laquo;Ne vous laissez pas aller &agrave; l'orgueil, car ce serait vouloir
+abdiquer tout d&eacute;sir d'arriver &agrave; une plus grande perfection; et
+bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre
+ex&eacute;cution en une mani&egrave;re de faire qui se h&acirc;te avec lenteur, bien que peu
+&agrave; peu les ann&eacute;es y pourvoient d'elles-m&ecirc;mes. Car, il n'y a qu'elles
+seules qui puissent mettre un frein &agrave; l'emportement de la
+jeunesse-toujours ardente et empress&eacute;e<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>. &laquo;Ces conseils &eacute;taient fort
+justes, et si le Tintoret les e&ucirc;t suivis, beaucoup de ses peintures, au
+lieu d'&ecirc;tre <span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>jet&eacute;es &agrave; la h&acirc;te, comme des esquisses non termin&eacute;es,
+seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'&eacute;cole de
+Saint-Marc.</p>
+
+<p>Un autre peintre que Venise peut r&eacute;clamer, comme &eacute;l&egrave;ve du
+Giorgione<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>, mais que ses travaux avec Rapha&euml;l d'Urbin ont fait
+ranger parmi les artistes de l'&eacute;cole romaine, Giovanni da Udine, fut
+&eacute;galement li&eacute; avec l'Ar&eacute;tin. Ils avaient fait connaissance &agrave; Rome, o&ugrave;
+l'Ar&eacute;tin avait fort admir&eacute; les arabesques et autres ornements dont
+Giovanni avait d&eacute;cor&eacute; les appartements du Vatican, sous la direction de
+son illustre ma&icirc;tre Rapha&euml;l. L'impression qu'avait produite la vue de
+ces chefs-d'oeuvre ne s'effa&ccedil;a point dans l'esprit de l'Ar&eacute;tin. Devenu
+comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son
+temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la
+c&eacute;l&egrave;bre fabrique de Murano, pr&egrave;s de Venise, les arabesques de son ami.
+Il y avait alors &agrave; la t&ecirc;te de cette manufacture un ma&icirc;tre renomm&eacute;e,
+Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou
+Lanzi, mais dont le talent est extr&ecirc;mement vant&eacute; par l'Ar&eacute;tin dans la
+lettre suivante qu'il adressait &agrave; Giovanni da Udine, le 5 septembre
+1541<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Excellent fr&egrave;re, j'ai &eacute;t&eacute; plus contrari&eacute; d'avoir <span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>appris que vous &eacute;tiez
+venu me voir, sans m'avoir rencontr&eacute; &agrave; la maison, que je n'aurais eu de
+plaisir &agrave; faire attendre, pendant une demi-journ&eacute;e, cette foule enti&egrave;re
+de seigneurs qui, jusqu'&agrave; ce jour, sont venus me rendre visite: car
+j'attache bien plus de prix &agrave; rappeler avec vous le commencement de
+notre vieille amiti&eacute;, qu'&agrave; voir chez eux ce que nous pouvons appeler les
+apparences de la grandeur. Assur&eacute;ment, la consolation que ressentent nos
+&acirc;mes quand nous venons &agrave; parler des qualit&eacute;s divines de Rapha&euml;l d'Urbin,
+par lequel vous avez &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;, et des lib&eacute;ralit&eacute;s royales d'Augustin
+Chigi, dont je suis l'&eacute;l&egrave;ve, est semblable &agrave; celle qu'ils &eacute;prouvaient
+eux-m&ecirc;mes, pendant qu'il nous &eacute;tait donn&eacute; de voir de quelle mani&egrave;re l'un
+savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,
+parce que nous sommes unis par la plus &eacute;troite amiti&eacute;, on pourrait
+difficilement d&eacute;cider lequel de nous deux a &eacute;prouv&eacute; le plus de regrets,
+ou vous de ne m'avoir pas trouv&eacute;, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.
+Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'&agrave; la
+mani&egrave;re des peintres vous avez laiss&eacute;e, &agrave; l'aide d'un morceau de craie,
+sur le c&ocirc;t&eacute; int&eacute;rieur de ma porte. Je vous en rends mille gr&acirc;ces. Mais,
+bien que je d&eacute;sire plut&ocirc;t vous rendre service que vous fatiguer de mes
+demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage &agrave; vous
+demander un carton rempli de ces dessins, destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre reproduits sur
+verre, et semblables &agrave; ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que
+Domenico Bellorini, le ma&icirc;tre ador&eacute; de cet art, &eacute;tonn&eacute; de vos
+merveilles, se donna pour toujours &agrave; vous: car il venait de comprendre
+et de voir, &agrave; l'aide des formes si belles et si vari&eacute;es des vases par
+vous dessin&eacute;s, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.
+Il est vrai de dire que vous poss&eacute;dez tellement les traditions de la
+gr&acirc;ce et de la facilit&eacute; antique dans votre style, que les autres
+apprennent votre mani&egrave;re sans m&ecirc;me la mettre en pratique. C'est pour
+cela que le grand ma&icirc;tre de Murano est dans mon coeur, et vous prie,
+avec moi, de m'accorder un si pr&eacute;cieux don. Et, parce que la promptitude
+redouble le prix du pr&eacute;sent et l'obligation de celui qui le re&ccedil;oit, que
+votre bon plaisir soit que cette gr&acirc;ce ne se fasse pas attendre, comme
+seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais &ecirc;tre
+assez heureux pour vous en rendre.&raquo;</p>
+
+<p>G. d'Udine r&eacute;pondit &agrave; cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux
+dessins &agrave; son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la
+fabrique de Murano, copiant le style de Rapha&euml;l et de son &eacute;l&egrave;ve,
+agrandit sa mani&egrave;re et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Ar&eacute;tin,
+cr&eacute;ateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient
+rivaliser avec les c&eacute;l&egrave;bres mosa&iuml;ques de Venise<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, envoya un grand
+nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils
+pussent juger de la beaut&eacute; des vases ex&eacute;cut&eacute;s d'apr&egrave;s les <span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>antiquit&eacute;s
+dessin&eacute;es par Jean d'Udine. Dans une lettre &eacute;crite au duc de
+Mantoue<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>, il lui dit que &laquo;ces nouveaut&eacute;s ont fait tant de plaisir au
+patron des fours<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a> de la Sir&egrave;ne, &agrave; Murano, qu'ils appellent <i>ar&eacute;tins</i>
+toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.&raquo; Il ajoute que
+&laquo;monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>, en a
+emport&eacute; de Venise &agrave; Rome pour Sa Saintet&eacute;, laquelle, d'apr&egrave;s ce qu'il
+&eacute;crit, en a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-satisfaite. L'&eacute;loge qu'on en a fait dans cette cour
+et ailleurs a doubl&eacute; le prix qu'on attache &agrave; une si noble industrie.&raquo;</p>
+
+<p>Quel a &eacute;t&eacute;, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il
+enti&egrave;rement perdu dans le d&eacute;clin des manufactures de glaces de Murano,
+ou s'est-il conserv&eacute; en partie jusqu'&agrave; nos jours? Nous l'ignorons; mais,
+dans l'une comme dans l'autre hypoth&egrave;se, on n'en doit pas moins
+reconna&icirc;tre que l'Ar&eacute;tin avait &eacute;t&eacute; noblement inspir&eacute; par le go&ucirc;t du
+beau, le jour o&ugrave; il avait fait reproduire sur verre les admirables
+arabesques de Rapha&euml;l et de Jean d'Udine: c'&eacute;tait &eacute;lever l'industrie au
+niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable
+sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Ar&eacute;tin fut oblig&eacute;
+de quitter Rome; on se rappelle l'amiti&eacute; qui l'unissait alors &agrave; Jules
+Romain, cet autre &eacute;l&egrave;ve de Rapha&euml;l, non moins c&eacute;l&egrave;bre que Jean d'Udine.
+R&eacute;fugi&eacute; &agrave; Mantoue, comme l'Ar&eacute;tin <span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; &agrave; Venise, le peintre,
+tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalis&eacute; son nom, n'en
+conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amiti&eacute;. Il lui
+envoya plusieurs fois des dessins au crayon et &agrave; la plume<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a>,
+s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
+duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin aurait beaucoup d&eacute;sir&eacute; que Jules Romain v&icirc;nt se fixer &agrave; Venise.
+Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
+renouvel&eacute; cette promesse au Titien, avec lequel il &eacute;tait &eacute;galement
+li&eacute;,-mais il en remettait de jour en jour l'ex&eacute;cution. C'est pour lui
+enlever toute excuse que l'Ar&eacute;tin lui &eacute;crivit la lettre suivante<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
+demandiez ce que fait le Titien et ce &agrave; quoi je m'occupe, je vous
+r&eacute;pondrais que nous n'avons d'autre pens&eacute;e, tous les deux, que de
+trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
+promesse de venir ici a inflig&eacute;e &agrave; l'affection que nous vous portons, et
+dont nous sommes encore indign&eacute;s. Le Titien renferme sa col&egrave;re en
+lui-m&ecirc;me pour m'avoir fait esp&eacute;rer une telle illusion; et moi, je m'en
+veux &agrave; moi-m&ecirc;me d'avoir &eacute;t&eacute; assez simple pour le croire: d'o&ugrave; il suit
+que ni sa col&egrave;re ni ma rancune ne sont pr&egrave;s de s'&eacute;vanouir en fum&eacute;e,
+avant que vous n'ayez tenu la parole &agrave; <span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>laquelle vous avez manque tant
+de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
+qui a &eacute;t&eacute; assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
+bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
+n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
+ma femme et de mes enfants m'en emp&ecirc;che, et mes moyens me le d&eacute;fendent.
+Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
+interm&egrave;de, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
+tendresse. A vous parler franchement, quant &agrave; moi, tant que je me
+souviendrai de vos mani&egrave;res et de votre talent, il faudrait que je fusse
+priv&eacute; de jugement si je ne d&eacute;sirais jouir des unes et vous voir ici &agrave;
+l'oeuvre. Vous &ecirc;tes aimable, s&eacute;rieux, attachant dans la conversation,
+grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
+qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
+intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
+&eacute;tait donn&eacute; de voir les palais des dieux repr&eacute;sent&eacute;s en peinture, et les
+miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous pr&eacute;f&egrave;re,
+pour l'invention et le charme<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a> de vos compositions, &agrave; tous ceux qui
+ont mani&eacute; un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
+autre chose, s'ils pouvaient <span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>voir les &eacute;difices que vous avez &eacute;lev&eacute;s et
+les peintures que vous avez ex&eacute;cut&eacute;es dans la ville de Mantoue, embellie
+et magnifiquement d&eacute;cor&eacute;e par les conceptions de votre g&eacute;nie, qui sait
+donner aux oeuvres modernes l&agrave; beaut&eacute; de l'antique, tout en conservant
+aux imitations de l'antique le style des modernes&raquo; Mais pourquoi le sort
+ne vous a-t-il pas transport&eacute; ici, au lieu de l&agrave;-bas? Et pourquoi les
+souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
+aux seigneurs v&eacute;nitiens?&raquo;</p>
+
+<p>Jules Romain ne r&eacute;sista pas &agrave; une invitation si pressante et si
+gracieusement exprim&eacute;e. Il vint &agrave; Venise admirer en grand artiste, et
+sans aucune arri&egrave;re-pens&eacute;e de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
+des autres peintres de l'&eacute;cole v&eacute;nitienne, et il resserra, dans ses
+entretiens avec l'Ar&eacute;tin, les liens de leur ancienne amiti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es apr&egrave;s, en 1545, le bruit de sa mort s'&eacute;tant r&eacute;pandu,
+l'Ar&eacute;tin, d&egrave;s qu'il eut appris que cette nouvelle &eacute;tait Sans fondement,
+lui &eacute;crivit pour en t&eacute;moigner sa joie&raquo; Mais ce qui est le plus curieux,
+c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le r&eacute;compenser,
+dit-il, &laquo;des peines et des regrets qu'il avait &eacute;prouv&eacute;s, en apprenant le
+bruit de sa mort, qui aurait &eacute;t&eacute; aussi regrettable que celle du divin
+Rapha&euml;l<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>.&raquo; Cet argument flatteur ne para&icirc;t point avoir produit
+d'effet sur Jules Romain; car, dans l'&eacute;num&eacute;ration des portraits de
+l'Ar&eacute;tin, faite <span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
+Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
+avec l'Ar&eacute;tin furent trait&eacute;s par lui sur le pied de l'&eacute;galit&eacute;, ou, le
+plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
+Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, &agrave; la fois peintre, sculpteur et
+architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
+amiti&eacute; &agrave; tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
+lesquels il n'avait que du m&eacute;pris. Inaccessible &agrave; l'orgueil qu'aurait pu
+lui inspirer la sup&eacute;riorit&eacute; incontest&eacute;e de son g&eacute;nie, son &acirc;me d'une
+trempe antique, m&eacute;prisait les flatteries: c'est assez dire que
+l'illustre artiste &eacute;tait peu dispos&eacute; &agrave; accepter les avances de l'Ar&eacute;tin,
+qui &eacute;tait connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
+des faveurs. Les relations de ces deux hommes c&eacute;l&egrave;bres furent donc
+toujours empreintes d'une assez grande froideur, en d&eacute;pit de tous les
+efforts que put faire l'Ar&eacute;tin pour obtenir, par ses &eacute;loges, l'amiti&eacute; du
+grand ma&icirc;tre. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
+lequel l'Ar&eacute;tin s'adresse au Buonarotti en lui &eacute;crivant; tandis qu'avec
+ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
+raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'&agrave; l'insolence, avec
+Michel-Ange il se renferme dans la <span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>plus grande r&eacute;serve, et lorsqu'il ne
+le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
+exciter la susceptibilit&eacute; de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
+une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui &eacute;crivait pour le f&eacute;liciter
+d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
+Sixtine<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;De m&ecirc;me, homme v&eacute;n&eacute;rable, que c'est une honte de notre nature et un
+p&eacute;ch&eacute; de notre &acirc;me, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
+d&eacute;faut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
+et jugement, de ne pas vous r&eacute;v&eacute;rer, vous qui &ecirc;tes un cr&eacute;ateur de
+merveilles, et que les astres du ciel ont &agrave; l'envi combl&eacute; de toutes
+leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'id&eacute;e cach&eacute;e d'une nature
+nouvelle; ce qui fait que la difficult&eacute; des couleurs, ce dernier degr&eacute;
+de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
+perfection de l'art dans les extr&eacute;mit&eacute;s des corps.... Pour moi, qui ai
+pass&eacute; ma vie enti&egrave;re &agrave; &eacute;lever le m&eacute;rite par mes louanges, ou &agrave;
+stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
+que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
+familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
+indignit&eacute;. Il est bien vrai que je dois vous v&eacute;n&eacute;rer avec le plus grand
+respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne poss&egrave;de qu'un
+seul Michel-Ange.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>Chose surprenante! la nature ne saurait &eacute;lever si haut un sujet de vos
+compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
+art; et cependant elle ne parvient pas &agrave; imprimer &agrave; ses oeuvres cette
+majest&eacute; dont l'immense puissance de votre g&eacute;nie poss&egrave;de seul le secret.
+Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
+Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les g&eacute;nies furent l'ombre de votre
+g&eacute;nie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
+l'antiquit&eacute;, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
+jusqu'&agrave; nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi &agrave;
+ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons oblig&eacute;s de suspendre la
+palme de la renomm&eacute;e qu'ils vous auraient c&eacute;d&eacute;e eux-m&ecirc;mes, en vous
+attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
+architectes, s'ils eussent &eacute;t&eacute; assembl&eacute;s devant nos yeux pour juger
+votre m&eacute;rite.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s ce pr&eacute;ambule tant soit peu ampoul&eacute;, suivant son usage, l'Ar&eacute;tin se
+permet de faire, &agrave; sa mani&egrave;re, la description du tableau du Jugement
+dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
+permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner &agrave;
+entendre qu'il ferait bien de suivre ses id&eacute;es, et de se conformer, pour
+la composition de sa grande fresque, &agrave; l'esp&egrave;ce de programme qu'il lui
+en avait trac&eacute;. Il termine tr&egrave;s-gracieusement sa lettre, en demandant &agrave;
+l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
+Rome se trouvera viol&eacute; par le d&eacute;sir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
+&laquo;Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta d&eacute;termination que j'avais prise,
+plut&ocirc;t que de faire cette injure &agrave; votre g&eacute;nie.&raquo;</p>
+
+<p>Michel-Ange para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; m&eacute;diocrement touch&eacute; de ces avances. Sa
+r&eacute;ponse, malgr&eacute; les pr&eacute;cautions oratoires dont il s'entoure et les
+politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
+un m&eacute;pris mai d&eacute;guis&eacute; pour le programme du Jugement dernier invent&eacute; par
+l'Ar&eacute;tin.</p>
+
+<p>&laquo;Magnifique messer Pietro, mon seigneur et fr&egrave;re, &agrave; la r&eacute;ception de
+votre lettre, j'ai ressenti tout &agrave; la fois un grand plaisir et un grand
+chagrin. Je me suis beaucoup r&eacute;joui de ce que cette lettre venait de
+vous, qui &ecirc;tes unique au monde peur le m&eacute;rite; mais j'ai &eacute;prouv&eacute; une
+assez p&eacute;nible contrari&eacute;t&eacute;, parce que, ayant achev&eacute; une grande partie de
+ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
+invention, qui est telle, que si le jour du jugement &eacute;tait arriv&eacute; et que
+vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
+une description plus exacte tenant pour r&eacute;pondre &agrave; ce que vous voulez
+bien &eacute;crire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agr&eacute;able, mais
+je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
+attachent beaucoup de joie &agrave; &ecirc;tre nomm&eacute;s dans vos &eacute;crits. Dans ces
+termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous &ecirc;tre agr&eacute;able, je vous
+l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
+revenir &agrave; Rome, je vous prie de <span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>ne pas le violer, seulement pour voir
+la peinture que j'ex&eacute;cute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
+recommande &agrave; vous<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin, content en non de cette r&eacute;ponse, se le tint pour dit et
+n'offrit plus &agrave; Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
+Mais, d&eacute;sirant obtenir du grand ma&icirc;tre de dessins de sa main, il
+recommen&ccedil;a ses flatteries, assaisonn&eacute;es cette fois d'une incroyables
+dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.&mdash;&laquo;Si C&eacute;sar<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>, lui
+&eacute;crit-il en avril 1544<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>, n'&eacute;tait pas tel dans sa gloire, qu'il est
+dans le commandement, je pr&eacute;f&eacute;rerais l'all&eacute;gresse que, j'ai ressentie
+dans man coeur, lorsque j'ai re&ccedil;u de Cellini<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a> la nouvelle que vous
+avez bien voulu agr&eacute;er mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
+Majest&eacute; a daign&eacute; &agrave; m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
+que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
+suis r&eacute;joui en moi-m&ecirc;me de la m&ecirc;me mani&egrave;re que je me r&eacute;jouissais
+lorsque, par un effet de sa cl&eacute;mence imp&eacute;riale, il daignait me
+permettre, &agrave; moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner &agrave; cheval
+&eacute;tant plac&eacute; &agrave; sa droite. Mais si votre seigneurie est r&eacute;v&eacute;r&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave;
+la voix de la renomm&eacute;e, m&ecirc;me de ceux qui ne connaissent pas les miracles
+enfant&eacute;s par votre intelligence divine, pourquoi <span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>refuserait-on de
+croire que je vous v&eacute;n&egrave;re, moi qui suis capable de comprendre la
+sup&eacute;riorit&eacute; de votre immortel g&eacute;nie? C'est parce que je suis ainsi fait,
+qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
+des larmes arrach&eacute;es par l'affection que je vous porte ont baign&eacute; mon
+visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleur&eacute; en contemplant votre
+oeuvre elle-m&ecirc;me, telle qu'elle est sortie de vos mains sacr&eacute;es. S'il
+pouvait m'&ecirc;tre donn&eacute; de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
+les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
+emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais gr&acirc;ces
+&agrave; Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire na&icirc;tre de votre
+temps, faveur &agrave; laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
+r&egrave;gne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, &ocirc; seigneur! ne
+r&eacute;compensez-vous pas ce culte que je vous ai vou&eacute;, et par suite duquel
+je m'incline devant vos qualit&eacute;s divines, en m'accordant comme une
+relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
+prix? Assur&eacute;ment, j'estimerais plus deux traits dessin&eacute;s de votre main
+avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
+cha&icirc;nes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors m&ecirc;me que
+mon indignit&eacute; serait un obstacle &agrave; la r&eacute;alisation de ce d&eacute;sir, je me
+trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'esp&eacute;rance. J'en jouis
+&agrave; l'avance en l'esp&eacute;rant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
+d&eacute;sir, qui para&icirc;t un songe, ne <span class='pagenum'><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>devienne pas une r&eacute;alit&eacute;. Le comp&egrave;re
+Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
+me confirme dans ce sentiment. Partisan d&eacute;cid&eacute; de votre style qui n'a
+rien d'humain, il n'a pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; m'&eacute;crire, avec la consid&eacute;ration qu'il
+m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'&agrave; ma recommandation le
+souverain pontife a accord&eacute;e &agrave; son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
+vous ch&eacute;rissons &eacute;galement, nous attendons cette gr&acirc;ce de votre bont&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
+plus d'impression que la premi&egrave;re, malgr&eacute; le nom du Titien, que l'Ar&eacute;tin
+invoque ici comme le <i>Deus ex machina</i>.</p>
+
+<p>Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Ar&eacute;tin au Buonarotti,
+d'avril 1545<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>, de nouvelles plaintes de n'avoir pas re&ccedil;u les dessins
+qu'il lui avait demand&eacute;s et des instances plus pressantes encore que la
+premi&egrave;re fois, pour le d&eacute;terminer &agrave; ne plus diff&eacute;rer de lui accorder
+cette faveur.&mdash;&laquo;L'ardeur de nos d&eacute;sirs nous fait souvent souhaiter des
+choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
+qui dirige la volont&eacute; des autres rend nos esp&eacute;rances vaines. C'est ainsi
+que s'est &eacute;vanoui l'espoir que j'avais con&ccedil;u, en sollicitant de votre
+bienveillance des figures que les palais des rois seraient &agrave; peine
+dignes de contenir, bien que je m&eacute;rite d'&ecirc;tre puni en jouissant de leur
+vue. Car il <span class='pagenum'><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>ne vous est pas permis, &agrave; vous qui poss&eacute;dez tant de
+qualit&eacute;s &eacute;minentes, dont le ciel, dans sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, s'est montr&eacute;
+prodigue &agrave; votre &eacute;gard, d'&ecirc;tre avare de tout ce qui excite &agrave; un si haut
+degr&eacute; l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer g&eacute;n&eacute;reux
+envers tous, et particuli&egrave;rement &agrave; mon &eacute;gard.... Comblez donc mon
+attente, en la r&eacute;compensant par l'octroi de ce qu'elle d&eacute;sire, et ne
+croyez pas que j'ai ainsi parl&eacute; par un sentiment d'orgueil, mais
+seulement par le d&eacute;sir ardent de d&eacute;crire une de ces merveilles enfant&eacute;es
+par ce g&eacute;nie divin qui entretient votre intelligence<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Rien, dans les <i>Lettere pittoriche</i>, ne prouve que ces nouvelles
+instances aient &eacute;t&eacute; mieux accueillies que les premi&egrave;res: Michel-Ange
+n'aimait pas &agrave; quitter ses graves travaux pour donner satisfaction &agrave; un
+amateur, en composant &agrave; son intention quelque dessin. On sait qu'il
+m&eacute;prisait la peinture &agrave; l'huile. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, l'art de la statuaire
+exige trop de temps et de peine pour l'ex&eacute;cution du moindre buste ou
+bas-relief, pour qu'il ait voulu <span class='pagenum'><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>mettre son ciseau &agrave; la disposition de
+l'Ar&eacute;tin. On doit en conclure que ce dernier aura &eacute;t&eacute; moins bien trait&eacute;
+par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
+il aura donc d&ucirc; se contenter des tableaux, dessins, bustes et m&eacute;dailles
+des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'<i>unico
+Buonarotti</i>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'Ar&eacute;tin ne se f&acirc;cha pas et continua pendant toute
+sa vie &agrave; professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.&mdash;Il
+r&eacute;servait sa col&egrave;re et ses m&eacute;pris pour les autres artistes qui, voulant
+imiter l'illustre ma&icirc;tre florentin, ne r&eacute;pondaient point &agrave; ses avances.
+Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux &eacute;mule du Buonarotti dans l'art
+de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son g&eacute;nie, avait &eacute;t&eacute; comme lui
+dot&eacute; par la nature d'un caract&egrave;re indomptable.</p>
+
+<p>A toutes les demandes que l'Ar&eacute;tin lui avait adress&eacute;es pour obtenir
+quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
+constamment <span class='pagenum'><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>oppos&eacute; le silence et le m&eacute;pris. Cette conduite, &agrave; laquelle
+<i>le Fl&eacute;au des rois</i> &eacute;tait si peu habitu&eacute;, finit par &eacute;chauffer sa bile,
+et, dans son ressentiment, il &eacute;crivit au <i>cavali&egrave;re</i> la lettre suivante,
+qui dut &ecirc;tre pour le Bandinelli, &agrave; cause de sa pr&eacute;somption bien connue
+de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
+autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
+m'emp&ecirc;cher, en vous &eacute;crivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
+remettre en l'esprit notre ancienne amiti&eacute;, en vous faisant souvenir de
+cette multitude de services qu'&agrave; Florence et &agrave; Rome je vous ai rendus,
+alors que le pape Cl&eacute;ment<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a> n'&eacute;tait encore que cardinal, et plus tard
+lorsqu'il fut &eacute;lu pape. Le plaisir que j'&eacute;prouve &agrave; me donner cette
+satisfaction est &eacute;gal &agrave; celui que j'aurais ressenti, si, ob&eacute;issant aux
+remords de votre conscience, vous m'eussiez t&eacute;moign&eacute; votre bienveillance
+en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessin&eacute;es de votre main. Mais
+telle est l'ingratitude de votre nature, qu'esp&eacute;rer si peu de chose est
+une sottise plus grande que votre pr&eacute;somption, alors qu'elle ne craint
+pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
+sur ce, je vous baise les mains<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Telles furent les relations de l'Ar&eacute;tin avec les artistes de son temps;
+et l'on voit qu'&agrave; l'exception <span class='pagenum'><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>de Rapha&euml;l, mort en 1520, pendant son
+premier s&eacute;jour &agrave; Rome, il v&eacute;cut dans l'intimit&eacute; avec presque tous les
+peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustr&egrave;rent la
+premi&egrave;re moiti&eacute; du seizi&egrave;me si&egrave;cle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
+le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
+Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
+Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
+beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Mais l'Ar&eacute;tin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
+&eacute;minents; le plus souvent, il encouragea leurs d&eacute;buts dans la carri&egrave;re,
+et leur procura la protection des souverains et des princes qui &eacute;taient
+alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, &agrave;
+la faveur dont jouissait l'Ar&eacute;tin aupr&egrave;s de Charles-Quint, la protection
+de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi Fran&ccedil;ois
+I<sup>er</sup>. Il avait recommand&eacute; le Salviati &agrave; ce dernier souverain, et l'on
+voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la r&eacute;publique de
+Venise en France, qu'il avait envoy&eacute; &agrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> deux bustes
+d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer &agrave; Fontainebleau
+parmi ses objets les plus pr&eacute;cieux<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>. Dans la m&ecirc;me lettre, il est
+question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
+l'Ar&eacute;tin avait recommand&eacute; &agrave; ce pr&eacute;lat.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span>
+<p>Les papes Cl&eacute;ment VII et Paul III ne furent pas moins bien dispos&eacute;s en
+faveur de l'Ar&eacute;tin que ne l'avaient &eacute;t&eacute; les souverains d'Espagne et de
+France. Nous avons rapport&eacute; la lettre de Fra Sebastiano<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>, par
+laquelle le malheureux Cl&eacute;ment VII sollicitait l'intervention de
+l'Ar&eacute;tin aupr&egrave;s de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
+d&eacute;vastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
+maison Farn&egrave;se, n'eut pas moins de consid&eacute;ration pour lui; &agrave; sa
+recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
+b&eacute;n&eacute;fice que son p&egrave;re sollicitait depuis plusieurs ann&eacute;es<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>. Le duc
+de Parme, Ottaviano Farn&egrave;se, neveu du souverain pontife et gendre de
+Charles-Quint<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>, ne le traita pas moins bien<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>. Il fut en
+correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
+de Gonzague<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
+le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
+d'or qu'il en avait re&ccedil;u, en lui annon&ccedil;ant que le Sansovino allait
+terminer pour lui une V&eacute;nus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
+admiration<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
+poignard orn&eacute; de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
+graveur en pierres fines, en cam&eacute;es et en cristaux<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>. Au duc de
+Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
+sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
+ainsi que nous l'avons expliqu&eacute; plus haut<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>Il v&eacute;cut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de M&eacute;dicis.
+Nous avons racont&eacute; l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant
+par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et
+visiter la maison o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;. Le duc Cosme &eacute;tait fils du grand
+capitaine Jean de M&eacute;dicis, le chef des bandes noires, qui accueillit
+l'Ar&eacute;tin avec tant d'amiti&eacute;, lorsqu'il fut oblig&eacute; de quitter Rome. A ce
+titre, l'Ar&eacute;tin lui t&eacute;moigna toujours un attachement tout particulier.
+Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, grav&eacute; en
+m&eacute;daille, d'apr&egrave;s le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui
+envoya &eacute;galement, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, le portrait du landgrave de Hesse,
+Philippe le Magnanime, beau-p&egrave;re de Maurice de Saxe, le chef des
+luth&eacute;riens et l'adversaire de Charles-Quint.<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a></p>
+
+<p>Il fut dans les bonnes gr&acirc;ces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della
+Rov&egrave;re et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoy&eacute; &agrave; ce dernier son
+portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommand&eacute; le
+sculpteur Tiziano Aspetti.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>
+
+<p>Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral Andr&eacute; Doria, pour
+obtenir non-seulement la mise en libert&eacute; de Lione Lioni, condamn&eacute; aux
+gal&egrave;res du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande
+distinction<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p>
+
+<p>Il jouit constamment de la faveur du doge Andr&eacute; Gritti, du patriarche
+Grimani, et du cavali&egrave;re d&eacute;lie Legge, l'un des procurateurs de
+Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du
+Sansovino<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p>
+
+<p>Il fut donc aim&eacute;, ou tout au moins respect&eacute; de presque tous les princes
+souverains de l'Italie.</p>
+
+<p>Enfin, il passa plus de trente ann&eacute;es de sa vie &agrave; Venise<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>, dans la
+soci&eacute;t&eacute; intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus
+distingu&eacute;s, au nombre desquels, sans rappeler ceux cit&eacute;s plus haut, on
+doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de
+Charles-Quint &agrave; Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco
+Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le p&egrave;re du Tasse, Giulio
+Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres
+hommes distingu&eacute;s dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces
+derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a compos&eacute; son
+dialogue intitul&eacute;: <i>l'Aretino</i>. Ce dialogue fut &eacute;crit &agrave; Venise, sous
+l'inspiration et presque sous la dict&eacute;e de l'Ar&eacute;tin, et il renferme, au
+dire de Giacomo<span class='pagenum'><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> Carrava, sur les arts de la peinture et de la
+sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>.</p>
+
+<p>Le bonheur dont l'Ar&eacute;tin jouit pendant sa vie devait se perp&eacute;tuer apr&egrave;s
+sa mort; et comme il avait &eacute;t&eacute;, pour ainsi dire, le centre des artistes
+de son temps, il &eacute;tait juste que les artistes voulussent assurer &agrave; sa
+m&eacute;moire l'immortalit&eacute; que peuvent seules donner, avec les lettres, les
+oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands
+ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>De son vivant, son portrait fut fait <i>huit</i> fois par les premiers
+ma&icirc;tres de toutes les &eacute;coles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le
+duc Cosme de M&eacute;dicis &agrave; Florence, pour le duc Fr&eacute;d&eacute;ric de Gonzague &agrave;
+Mantoue, pour son ami Marcolino &agrave; Venise et pour le marquis du Guast &agrave;
+Milan; une fois par le Tintoret, &agrave; Venise; une fois par le Moretto pour
+le duc Guidobaldo della Rov&egrave;re, &agrave; Urbin; une fois par Francesco Salviati
+pour le roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>; enfin, une fois par Fra Sebastiano del
+Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, apr&egrave;s sa mort, son
+portrait, ex&eacute;cut&eacute; par Alvise ou Louis dal Friso<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, neveu et &eacute;l&egrave;ve de
+Paul Veron&egrave;se, fut plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son tombeau dans l'&eacute;glise de
+Saint-Luc<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>.</p>
+
+<p>Certes, ni Charles-Quint, ni Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, ni L&eacute;on X lui-m&ecirc;me
+n'eurent cette gloire; aussi son <span class='pagenum'><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>comp&egrave;re et ami, l'imprimeur v&eacute;nitien
+Francesco Marcolino, lui &eacute;crivait, le 15 septembre 1551<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur comp&egrave;re, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si
+bien ex&eacute;cut&eacute;, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa
+main, vous a donn&eacute; notre messere Iacopo Sansovino, lou&eacute; par Michel-Ange
+lui-m&ecirc;me comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres
+figures ex&eacute;cut&eacute;es par lui pussent rivaliser de beaut&eacute; avec celles de
+Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma
+maison comme des merveilles que je dois &agrave; sa grande courtoisie. Certes,
+hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas
+trouv&eacute;, je me suis mis &agrave; contempler ce chef-d'oeuvre, je restai
+stup&eacute;fait et hors de moi-m&ecirc;me en voyant de quelle mani&egrave;re la m&egrave;re et le
+fils se regardent, les yeux fix&eacute;s l'une sur l'autre, et paraissent comme
+s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette
+puret&eacute;, cette chastet&eacute;, cette beaut&eacute; ind&eacute;finissable dont l'imagination
+peut rev&ecirc;tir la Vierge, pendant qu'elle v&eacute;cut sur la terre, se fait
+remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.
+Mais telle est l'autorit&eacute; que votre seigneurie exerce sur les artistes
+&eacute;minents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son
+g&eacute;nie sans &eacute;gal dans les portraits de vous qu'il a ex&eacute;cut&eacute;s de sa main
+et d'une grande mani&egrave;re, l'un pour le palais du duc de Florence, au
+milieu <span class='pagenum'><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des
+princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs
+d'Arezzo n'est pas un moindre t&eacute;moignage de la consid&eacute;ration dont vous
+jouissez parmi les artistes, consid&eacute;ration attest&eacute;e en outre par le
+portrait que le Salviati a envoy&eacute; en France au roi Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup>, qui
+l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus pr&eacute;cieux. Enfin, je
+citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur
+inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que
+j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de
+Gaspare, jeune homme d'une si rare et si s&ucirc;re esp&eacute;rance. Je ne parle
+pas, mon comp&egrave;re, du coin que le cavali&egrave;re Lione a entrepris de graver
+dans ma maison, car le monde entier, jusqu'&agrave; Barberousse en Turquie,
+l'admire et le comble d'&eacute;loges. Mais comment pourrais-je passer sous
+silence l'incomparable et mille fois &eacute;tonnant portrait que le c&eacute;l&egrave;bre
+peintre de C&eacute;sar, je veux dire Titien, a ex&eacute;cut&eacute; en trois jours, &agrave; ma
+demande? Celui qui vous a connu &agrave; cet &acirc;ge vous voit en chair et en
+esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le
+conserve et le conserverai comme un tr&eacute;sor et comme mon idole, avec tout
+le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai
+comme un h&eacute;ritage &agrave; mes descendants<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>. C'est pourquoi je vous
+supplie, <span class='pagenum'><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand
+Sansovino en m&eacute;moire de lui; car ce que l'on donne aux grands est
+toujours perdu ou m&eacute;pris&eacute; par eux, et ce serait encore trop de leur
+offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et
+conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez &agrave;
+votre nature et &agrave; la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait
+plut&ocirc;t pour un demi-dieu ou un monarque que pour un po&euml;te ou un orateur,
+et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire arm&eacute;, avec cet air
+terrible, dans ce tableau o&ugrave; Titien, qui vous aime plus qu'un p&egrave;re, a
+peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du
+Guast), qui harangue son arm&eacute;e sous le costume de Jules C&eacute;sar. Qu'on
+vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout
+Milan accoure contempler votre image divine.&raquo;</p>
+
+<p>L'admiration du bon Marcolino, m&ecirc;me dans ce qu'elle a d'exag&eacute;r&eacute;,
+s'explique par l'esp&egrave;ce d'engouement que l'Ar&eacute;tin eut l'art d'inspirer &agrave;
+tout le monde; mais il n'y a rien &agrave; retrancher aux &eacute;loges que Marcolino
+adresse &agrave; ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres
+peintres sont de v&eacute;ritables chefs-d'oeuvre, qui m&eacute;ritent d'&ecirc;tre vant&eacute;s &agrave;
+l'&eacute;gal de ce que l'art nous a l&eacute;gu&eacute; de plus remarquable dans ce genre.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de la m&eacute;daille grav&eacute;e par Lione Lioni, dont parle le
+Marcolino dans la lettre qui pr&eacute;c&egrave;de, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie
+de l'Ar&eacute;tin<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>en pite une grav&eacute;e par Agostino Veneziano, et trois
+autres que l'on peut attribuer, soit &agrave; Enea Vico, soit &agrave; Valerio de
+Vicence.</p>
+
+<p>Enfin, pour que rien ne manque &agrave; sa gloire, on voit &agrave; Venise, dans
+l'&eacute;glise Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a
+co&ucirc;t&eacute; trente ann&eacute;es d'&eacute;tudes et de travaux &agrave; Sansovino, les trois bustes
+en relief de l'Ar&eacute;tin, du Titien et du Sansovino, comme un t&eacute;moignage
+indestructible de la liaison de ces trois hommes c&eacute;l&egrave;bres. Ainsi, tant
+que la v&eacute;n&eacute;rable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera
+respect&eacute; en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du
+Donatello et de Lorenzo Ghiberti &agrave; Florence, attestera l'influence
+qu'eut l'Ar&eacute;tin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre
+qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<span class='pagenum'><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="DON_FERRANTE_CARLO" id="DON_FERRANTE_CARLO"></a>DON FERRANTE CARLO</h2>
+
+<p>Si les recherches biographiques pr&eacute;sentent partout des difficult&eacute;s
+s&eacute;rieuses &agrave; celui qui, voulant rester fid&egrave;le &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, s'efforce de
+trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caract&egrave;re,
+ses penchants et ses go&ucirc;ts dominants, il est certain que ces difficult&eacute;s
+sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier
+pays, le d&eacute;sir de <i>para&icirc;tre un personnage</i> et la vanit&eacute;, ce d&eacute;faut
+g&eacute;n&eacute;ral de la nation, ont enfant&eacute; une innombrable quantit&eacute; de m&eacute;moires
+et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se r&eacute;futent, mais
+qui, n&eacute;anmoins, offrent des mat&eacute;riaux tout pr&eacute;par&eacute;s &agrave; l'investigateur.
+En Italie, rien de semblable: les m&eacute;moires y sont fort rares<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>, et
+l'on ne peut gu&egrave;re trouver les documents biographiques que dans des
+discours acad&eacute;miques ou dans des &eacute;loges fun&egrave;bres, dans lesquels la
+v&eacute;rit&eacute; pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette
+raret&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>d'autobiographies au del&agrave; des monts, peut s'expliquer par trois
+raisons. La principale vient du caract&egrave;re italien, qui ne vise pas &agrave;
+l'effet comme le n&ocirc;tre, et qui, tr&egrave;s-rarement impr&eacute;gn&eacute; de vanit&eacute;, ne
+comprend pas l'ardeur qu'ont les Fran&ccedil;ais &agrave; vouloir attirer sur eux les
+regards du monde entier, m&ecirc;me apr&egrave;s leur mort. La seconde raison est
+que, depuis la renaissance des lettres, la position des &eacute;crivains
+italiens a &eacute;t&eacute; beaucoup plus d&eacute;pendante que celle des Fran&ccedil;ais: bon
+nombre d'entre eux ont &eacute;t&eacute; attach&eacute;s &agrave; des princes, mais surtout &agrave; des
+papes, &agrave; des cardinaux ou &agrave; des &eacute;v&ecirc;ques; la plupart &eacute;taient engag&eacute;s dans
+les ordres, et par cons&eacute;quent se trouvaient soumis &agrave; l'&Eacute;glise. Enfin, la
+crainte de l'inquisition, de l'<i>index</i>, et m&ecirc;me d'une simple censure, et
+&agrave; Venise du conseil des Dix, ont emp&ecirc;ch&eacute; bien des publications.</p>
+
+<p>Mais s'il n'existe en Italie qu'un tr&egrave;s-petit nombre de m&eacute;moires et
+d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantit&eacute;
+de lettres &eacute;crites par les artistes, les litt&eacute;rateurs et les principaux
+personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande
+sollicitude par des hommes tr&egrave;s-&eacute;clair&eacute;s, donnent des d&eacute;tails d'autant
+plus pr&eacute;cieux sur la vie de ceux qui les ont &eacute;crites, que, n'&eacute;tant pas,
+dans l'origine, destin&eacute;es &agrave; &ecirc;tre publi&eacute;es, elles ne cachent rien de ce
+qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls &eacute;panchements de
+relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publi&eacute;es
+par le savant pr&eacute;lat Bottari, que l'on trouve <span class='pagenum'><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>les indications les plus
+multipli&eacute;es et les plus pr&eacute;cises sur la vie des artistes qui les ont
+&eacute;crites, et m&ecirc;me sur celle des personnes auxquelles elles furent
+adress&eacute;es. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient
+aujourd'hui compl&egrave;tement oubli&eacute;s, si ce recueil n'avait pas conserv&eacute;
+leur-correspondance!</p>
+
+<p>Ces r&eacute;flexions nous sont sugg&eacute;r&eacute;es par le nom m&ecirc;me du personnage que
+nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu
+parler de don Ferrante Carlo? La <i>Biographie universelle</i> n'en fait pas
+mention. Ginguen&eacute;, dans son <i>Histoire litt&eacute;raire d'Italie</i>, n'en dit pas
+un mot; l'abb&eacute; Lanzi lui-m&ecirc;me, dans sa Table si compl&egrave;te des auteurs et
+&eacute;crivains qui se sont occup&eacute;s des beaux-arts, ne le cite point. Le
+recueil des <i>Lettere pittoriche</i> de Bottari ne contient de lui qu'une
+seule lettre adress&eacute;e &agrave; Lanfranc<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>; et cependant, si l'on parcourt ce
+recueil, on voit que, pendant les quarante premi&egrave;res ann&eacute;es du
+dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, <span class='pagenum'><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>don Ferrante Carlo a &eacute;t&eacute; constamment en
+correspondance avec les plus c&eacute;l&egrave;bres artistes de cette &eacute;poque, si
+fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le
+recueil de l'une de ces anciennes acad&eacute;mies italiennes dont il a d&ucirc; &ecirc;tre
+membre; mais, apr&egrave;s de nombreuses recherches rest&eacute;es infructueuses,
+n'ayant trouv&eacute; son nom que dans les lettres publi&eacute;es par le pr&eacute;lat
+romain, c'est &agrave; l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner
+une id&eacute;e exacte de la vie et du caract&egrave;re de ce personnage. Sa m&eacute;moire
+m&eacute;rite bien d'&ecirc;tre tir&eacute;e de l'oubli, si l'on consid&egrave;re que, pendant plus
+de quarante ans, il fut le protecteur le plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, l'ami le
+plus d&eacute;vou&eacute;, le conseiller le plus <span class='pagenum'><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>&eacute;clair&eacute; des Carraches, du Guerchin,
+de Lanfranc et de tant d'autres illustres ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Nous savons, par une note de Bottari<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>, que don Ferrante Carlo &eacute;tait,
+dans son temps, un &eacute;crivain estim&eacute; et c&eacute;l&egrave;bre &agrave; Rome: &laquo;<i>Litterato che al
+suo tempo era in istima e famoso in Roma</i>.&raquo;&mdash;Nous voyons ensuite, par
+une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier
+1608<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>, qu'&agrave; cette &eacute;poque il &eacute;tait attach&eacute; au cardinal Sfondrato,
+&eacute;v&ecirc;que de Cr&eacute;mone: &laquo;<i>Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di
+Cremona</i>.&raquo;&mdash;Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.
+Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a d&ucirc;
+faire de longs et fr&eacute;quents s&eacute;jours &agrave; Bologne, qu'il y avait beaucoup
+d'amis et qu'il y vivait dans l'intimit&eacute; des grands artistes bolonais,
+si nombreux &agrave; cette &eacute;poque. Enfin, par sa lettre &agrave; Lanfranc, du 18
+juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>, don
+Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la
+chambre de son patron, lequel &eacute;tait alors, suivant Bottari<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>, le
+cardinal Borgh&egrave;se.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que
+de satisfaction de la part de Son &Eacute;minence, qui lui en a spontan&eacute;ment
+donn&eacute; un t&eacute;moignage, en lui accordant un b&eacute;n&eacute;fice simple &agrave;
+Saint-Gr&eacute;goire, <i>al clivo di Scauro</i><a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, &agrave; l'autel privil&eacute;gie o&ugrave; est
+le tableau d'Annibal Carrache<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;<i>Io poi vivo sano</i>, <i>ma impegnato di nuovo</i> &laquo;<i>nel servizio antico
+della cam&eacute;ra del padrone eminentissimo</i>, &laquo;<i>con tanta mia pena,
+quanta &egrave; la sodisfazione</i> &laquo;<i>faxione che S. E. ne mostra, in segno
+della quale</i> &laquo;<i>m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice</i>
+&laquo;<i>in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,</i>
+&laquo;<i>dov' &egrave; la tavola del sig. Annibale Caracci</i>.&raquo;</p></div>
+<span class='pagenum'><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span>
+
+<p>Telles sont les seules particularit&eacute;s authentiques que nous connaissions
+de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec
+certitude qu'il a d&ucirc; passer sa vie dans les ordres, sans s'y &eacute;lever aux
+dignit&eacute;s sup&eacute;rieures de l'&Eacute;glise; que dans sa jeunesse il a sans doute
+habit&eacute; Cr&eacute;mone et Bologne, et que dans un &acirc;ge plus avanc&eacute; il se fixa &agrave;
+Rome, pr&egrave;s du cardinal Borgh&egrave;se, l'un des neveux de Paul V.</p>
+
+<p>Cette position, que D.F. Carlo para&icirc;t avoir occup&eacute;e toute sa vie, aupr&egrave;s
+de deux cardinaux, explique de quelle mani&egrave;re il a pu devenir et, rester
+pendant <span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>plus de quarante ann&eacute;es, l'ami des plus illustres artistes de
+son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle,
+et surtout depuis les pontificats de Jules II et de L&eacute;on X, les membres
+du sacr&eacute; coll&egrave;ge se montr&egrave;rent protecteurs &eacute;clair&eacute;s des arts. Ceux
+d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les
+M&eacute;dicis, les Farn&egrave;se, les Borgh&egrave;se, les Barberini, les Ludovisi, les
+Aldobrandini et tant d'autres, attach&egrave;rent une extr&ecirc;me importance &agrave;
+encourager les arts, et, autant par go&ucirc;t que par faste, ne n&eacute;glig&egrave;rent
+aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien
+que dans les &eacute;glises, le g&eacute;nie des grands artistes. Ce go&ucirc;t, dominant
+alors chez les princes de l'&Eacute;glise, explique l'influence qu'a pu exercer
+sur les artistes de son temps un personnage plac&eacute; dans la position de D.
+F, Carlo, Si, form&eacute; par des &eacute;tudes s&eacute;rieuses, il s'&eacute;tait vou&eacute; au culte
+du beau, s'il joignait &agrave; un jugement exerc&eacute; une grande affabilit&eacute; de
+caract&egrave;re, une douceur inalt&eacute;rable dans ses relations, une bienveillance
+discr&egrave;te, toujours dispos&eacute;e &agrave; obliger, il devait n&eacute;cessairement attirer
+&agrave; soi d'illustres amiti&eacute;s et de sinc&egrave;res d&eacute;vouements. Tels paraissent
+avoir &eacute;t&eacute; les traits principaux du caract&egrave;re de D.F. Carlo: toutes les
+lettres qui lui sont adress&eacute;es en font foi. Aussi, satisfait de se
+trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre
+heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures
+jouissances que donnent les arts et les lettres.</p>
+
+<p>Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet &agrave; cet <span class='pagenum'><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>&eacute;gard, nous montre
+D.F. Carlo, en correspondance, tour &agrave; tour, avec Gio. Valesio, Giulio
+Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccol&ograve; Tornioli, il Guercino, Simon
+Vou&euml;t, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 &agrave; 1619, avec
+Lodovico Caracci, et de 1634 &agrave; 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par
+cette correspondance que nous chercherons &agrave; donner une id&eacute;e des
+relations de D.F. Carlo avec les artistes.</p>
+
+<p>En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observ&eacute; dans le
+recueil du savant pr&eacute;lat romain, la premi&egrave;re lettre que nous trouvions,
+adress&eacute;e &agrave; D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, dat&eacute;e de Bologne, le
+13 ao&ucirc;t 1608.</p>
+
+<p>En France, o&ugrave;, &agrave; tr&egrave;s-peu d'exceptions pr&egrave;s, l'on ne cite g&eacute;n&eacute;ralement
+des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de
+cet artiste est tout &agrave; fait inconnu.</p>
+
+<p>&laquo;Gio. Luigi Valesio, dit l'abb&eacute; Lanzi, dans son <i>Histoire de la peinture
+en Italie</i><a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a>, &eacute;tait de l'&eacute;cole des Carraches, o&ugrave; il vint tard, et
+dans laquelle il apprit plut&ocirc;t la miniature et la gravure que l'art de
+peindre. Il passa &agrave; Rome, et l&agrave;, s'&eacute;tant mis &agrave; la suite des Ludovisj,
+sous le pontificat de Gr&eacute;goire XV, il y joua un grand r&ocirc;le. Le Marini et
+d'autres po&egrave;tes de cette &eacute;poque le louent, non pas tant pour son talent,
+qui &eacute;tait m&eacute;diocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un
+de ces hommes qui, au manque de m&eacute;rite, savent substituer d'autres
+moyens plus <span class='pagenum'><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>faciles pour se faire valoir, entretenir &agrave; propos des
+relations qui peuvent &ecirc;tre utiles, feindre la joie dans l'avilissement,
+servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la m&ecirc;me
+ligne jusqu'&agrave; ce qu'ils soient arriv&eacute;s &agrave; leur fin. C'est ainsi qu'il
+roula carrosse dans Rome, l&agrave; o&ugrave; Annibal Carrache, pendant plusieurs
+ann&eacute;es, n'eut d'autre r&eacute;compense de ses honorables fatigues qu'une
+chambre sous les toits pour reposer sa t&ecirc;te, le pain quotidien pour lui
+et un domestique, et cent vingt &eacute;cus par an<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce portrait de Valesio, trac&eacute; de main de ma&icirc;tre, n'est pas flatt&eacute;: il
+pourrait s'appliquer &agrave; bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en
+ont pas moins fait figure sur la sc&egrave;ne du monde. Mais, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il
+&eacute;crivit &agrave; D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore &eacute;t&eacute; &agrave; Rome, et il
+n'avait peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pas fait les tableaux qu'il a laiss&eacute;s &agrave; Bologne,
+tableaux que cite Malvasia,<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>, et que l'abb&eacute; Lanzi trouve &laquo;d'un faire
+sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la mani&egrave;re des
+miniaturistes<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>En 1608, Valesio n'avait pas encore trouv&eacute; les moyens de faire sa
+fortune: on s'en aper&ccedil;oit bien &agrave; sa lettre:</p>
+
+<p>&laquo;Je dois, &eacute;crit-il &agrave; D. F, Carlo, me sentir consol&eacute;, <span class='pagenum'><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>par la lettre de
+votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oubli&eacute;, et
+qu'elle veut me rendre service, en me t&eacute;moignant que mon faible m&eacute;rite
+n'est pas totalement ignor&eacute; d'un homme qui conna&icirc;t si bien les illustres
+travaux de tant de ma&icirc;tres c&eacute;l&egrave;bres dans l'art de la peinture. En outre,
+je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre
+seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une gr&acirc;ce plus signal&eacute;e que
+celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses d&eacute;sirs, et,
+peut-&ecirc;tre, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en
+aide, en faisant na&icirc;tre l'occasion de me donner &agrave; peindre une
+composition, soit &agrave; l'huile, soit &agrave; fresque; et j'ose lui affirmer
+qu'elle en tirera honneur<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses
+flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abb&eacute; Lanzi. Mais on voit que,
+d&egrave;s cette &eacute;poque, D.F. Carlo avait la r&eacute;putation d'un connaisseur, qu'il
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
+leur commander des tableaux et des dessins.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;sir de poss&eacute;der des tableaux des diff&eacute;rents <span class='pagenum'><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>ma&icirc;tres de cette
+&eacute;poque, se r&eacute;v&egrave;le dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
+D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
+qui lui est adress&eacute;e de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
+Procaccino, que cet artiste se met &agrave; sa disposition.&mdash;&laquo;<i>Conoscendo mi
+buono a servirla mi commandi</i>.&raquo;&mdash;&laquo;Sachant que je suis capable de le
+satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,&raquo; lui &eacute;crit-il, en
+lui racontant les difficult&eacute;s qu'il avait avec les fabriciens d'une des
+&eacute;glises de Cr&eacute;mone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
+et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.&mdash;Il s'agit
+probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
+plac&eacute; &agrave; Cr&eacute;mone, dans l'&eacute;glise de Saint-Dominique<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>. Il est difficile
+de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
+succ&egrave;s. Attach&eacute; alors &agrave; la personne du cardinal Sfondrato, &eacute;v&ecirc;que de
+Cr&eacute;mone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
+r&eacute;sistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne para&icirc;t pas douter de
+la r&eacute;ussite de son intervention, et il se f&eacute;licite d'avoir &agrave; Cr&eacute;mone un
+ami aussi d&eacute;vou&eacute;, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
+s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.</p>
+
+<p>La c&eacute;l&egrave;bre Lavinia Fontana Zappi<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>, qui avait &eacute;t&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>peintre en titre
+du pape Gr&eacute;goire XIII, t&eacute;moigne &agrave; don Ferrante Carlo des sentiments tout
+aussi d&eacute;vou&eacute;s. Il lui avait exprim&eacute; le d&eacute;sir d'avoir un tableau de sa
+main, faveur qu'elle n'accordait pas &agrave; tout le monde; ne pouvant suffire
+aux demandes qui lui &eacute;taient adress&eacute;es de toutes parts. La lettre de don
+Ferrante Carlo avait mis quatre mois &agrave; parvenir de Cr&eacute;mone &agrave; Rome, o&ugrave;
+Lavinia Fontana &eacute;tait fix&eacute;e depuis longtemps. Voici la r&eacute;ponse qu'elle
+lui adresse le 7 f&eacute;vrier 1609<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Apr&egrave;s un intervalle de quatre mois pleins, j'ai &laquo;enfin re&ccedil;u la
+lettre de votre seigneurie: mais je ne &laquo;m'&eacute;tonne point de ce
+retard; votre lettre a sans &laquo;doute voulu &eacute;viter les pluies et les
+routes fangeuses &laquo;pour me parvenir, comme elle est en effet,
+&laquo;belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, &laquo;soit en
+dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai re&ccedil;ue avec &laquo;les sentiments
+d'une grande d&eacute;f&eacute;rence pour les &laquo;qualit&eacute;s &eacute;minentes de votre
+seigneurie, qualit&eacute;s &laquo;que j'admire avec bien plus de v&eacute;rit&eacute; que
+votre &laquo;seigneurie n'admire mon faible talent: car, en &laquo;cela, je
+suis certaine de ne pas me tromper, si ce &laquo;n'est seulement que je
+ne suis pas encore parvenue &laquo;&agrave; conna&icirc;tre tout votre m&eacute;rite; tandis
+que &laquo;votre seigneurie a une trop haute id&eacute;e du mien, &laquo;soit parce
+qu'elle est anim&eacute;e &agrave; mon &eacute;gard d'une &laquo;grande bienveillance, soit,
+ainsi que j'aime &agrave; me &laquo;le persuader, qu'elle veuille
+volontairement<span class='pagenum'><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> &laquo;m'&eacute;blouir, et m'enfoncer comme un &eacute;peron &laquo;flancs,
+afin de m'exciter &agrave; lui r&eacute;pondre. &laquo;J'accepterai son, invitation, et
+je ne lui donnerai pas &laquo;un d&eacute;menti; car donner un d&eacute;menti des
+louanges &laquo;exag&eacute;r&eacute;es qu'on vous adresse n'est gu&egrave;re l'usage. &laquo;J'en
+remercie donc votre seigneurie par paroles, &laquo;en attendant que je
+puisse le faire autrement, &laquo;lorsque j'aurai appris de nouveau du
+seigneur &laquo;Achille quel est votre d&eacute;sir et quelle est la &laquo;demande
+que votre seigneurie daigne me faire. &laquo;Toutefois, je ne pourrais me
+mettre &agrave; l'oeuvre que &laquo;lorsque j'aurai termin&eacute; les commandes que
+j'ai &laquo;re&ccedil;ues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est &laquo;pas loisible
+de refuser. Mais, songeant &agrave; la &laquo;perfection de l'oeuvre que votre
+seigneurie d&eacute;sire, je &laquo;crains qu'elle ait peine &agrave; sortir bien
+r&eacute;ussie de &laquo;mes mains fatigu&eacute;es, surtout pour soutenir l'examen
+&laquo;d'une personne dou&eacute;e d'un go&ucirc;t si s&ucirc;r.&raquo;</p></div>
+
+<p>Nous ignorons quel &eacute;tait le sujet du tableau demand&eacute; par don Ferrante
+Carlo &agrave; Lavinia Fontana. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce son portrait dont elle ne se
+montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
+et surtout le sien. Elle en a laiss&eacute; un grand nombre que l'on voit dans
+la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
+affubl&eacute; des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'&eacute;glise, comme
+celui o&ugrave; elle s'est repr&eacute;sent&eacute;e avec cinq saintes, &agrave; <i>Saint-Michele in
+Rosco</i>, &agrave; Bologne<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>
+<p>Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
+&agrave; faire attendre son portrait &agrave; ses admirateurs. On en trouve un exemple
+dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Vous m'avez promis, lui &eacute;crit-il, d'abord par &laquo;des lettres d'amis,
+et ensuite par votre propre &laquo;parole, un portrait de vous-m&ecirc;me fait
+de votre &laquo;main. Cette double promesse, jointe au d&eacute;sir de &laquo;poss&eacute;der
+le mod&egrave;le d'une femme belle autant que &laquo;vertueuse, ce qui est si
+rare, a excit&eacute; en moi une &laquo;telle &eacute;motion, qu'aussit&ocirc;t qu'elle m'eut
+&eacute;t&eacute; donn&eacute;e, &laquo;j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer &laquo;avec
+les cent autres qui sont de moi, je vous &laquo;envoyai le livre, ne
+doutant pas de recevoir pour &laquo;r&eacute;ponse le portrait si d&eacute;sir&eacute;. Mais
+je n'obtins autre &laquo;chose qu'une nouvelle promesse. De gr&acirc;ce,
+&laquo;signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus &laquo;longtemps le
+payement de cette dette. Les trois &laquo;termes sont pass&eacute;s, et si
+maintenant vous ne &laquo;me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni &agrave;
+&laquo;vous plaindre, ni &agrave; vous &eacute;tonner si, pour obtenir &laquo;satisfaction,
+je suis oblig&eacute; d'avoir recours, avec &laquo;une requ&ecirc;te plus imp&eacute;rieuse,
+&agrave; un tribunal plus &laquo;s&eacute;v&egrave;re que ne l'est celui de la politesse. Et
+sur ce &laquo;je baise cette main qui doit me payer ma dette.&raquo;</p></div>
+
+<p>Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas bless&eacute;e par la menace
+qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
+pour <span class='pagenum'><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
+ses oeuvres.</p>
+
+<p>Suivant l'abb&eacute; Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
+connaisseurs, surpassa son p&egrave;re Prosporo Fontana dans l'art de faire les
+portraits. Elle fut surtout recherch&eacute;e par les dames romaines; et elle
+avait un talent tout particulier pour repr&eacute;senter leur costume<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.
+Elle parvint &agrave; peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
+lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
+pass&eacute; pour &ecirc;tre du Guide<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>.</p>
+
+<p>Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste c&eacute;l&egrave;bre qu'ait vu na&icirc;tre
+Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
+glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
+cit&eacute;. Ind&eacute;pendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
+portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
+d'avoir form&eacute; dans son sein, &agrave; l'&eacute;cole de ses plus grands ma&icirc;tres,
+Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
+Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>, Antonia Pinelli Zitella et
+Lucia Casalini Torelli<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>, qui toutes ont orn&eacute; de nombreuses peintures
+&agrave; fresque et &agrave; l'huile ses &eacute;glises et ses palais, <span class='pagenum'><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>comme l'infortun&eacute;e
+Properzia Rossi les a d&eacute;cor&eacute;s de ses sculptures<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p>
+
+<p>Toutes ces femmes n'ont pas eu un &eacute;gal talent: mais on ne saurait trop
+admirer le g&eacute;nie d'Elisabeth Sirani, cette &eacute;l&egrave;ve ch&eacute;rie du Guide, qui,
+morte empoisonn&eacute;e &agrave; vingt-six ans, a pu, dans une si courte carri&egrave;re,
+laisser dans sa patrie et ailleurs<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a> tant de tableaux, aussi
+remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
+ex&eacute;cution exempte de cette timidit&eacute; inh&eacute;rente &agrave; son sexe, et dont
+Lavinia Fontana elle-m&ecirc;me ne put se corriger compl&egrave;tement. Sa mort fut
+un deuil public &agrave; Bologne, elle fut enterr&eacute;e avec la plus grande pompe
+et mise &agrave; c&ocirc;t&eacute; du Guide, dans le m&ecirc;me tombeau, &agrave; Saint-Dominique, dans
+la chapelle du Rosaire<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>.</p>
+
+<p>Si, &agrave; toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
+professeurs et auteurs, qui ont occup&eacute; des chaires et fait des cours &agrave;
+l'universit&eacute; de Bologne<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, on sera forc&eacute; de convenir que, dans cette
+ville, les femmes recevaient une &eacute;ducation tout &agrave; fait virile, et qui
+n'aurait certainement pas agr&eacute;&eacute; au Chrysale de Moli&egrave;re<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
+eut, de son vivant, le plus de c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, dont l'existence fut entour&eacute;e
+de plus d'&eacute;clat, et qui est rest&eacute;e la plus connue. Elle doit ce respect
+de la post&eacute;rit&eacute; pour sa r&eacute;putation, autant au nom de son p&egrave;re et &agrave; la
+position qu'elle occupa elle-m&ecirc;me sous le pontificat de Gr&eacute;goire XIII, &agrave;
+Rome, qu'&agrave; son propre talent. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &acirc;g&eacute;e en 1609, lorsque don
+Ferrante Carlo lui t&eacute;moigna le d&eacute;sir de poss&eacute;der une oeuvre de sa main.
+Nous ignorons si ce d&eacute;sir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
+supposer, nous n'en avons pas la preuve.</p>
+
+<p>Nous ne savons pas davantage si le Guerchin ex&eacute;cuta pour don Ferrante
+Carlo le tableau qu'il lui avait demand&eacute;, ainsi qu'on le voit par une
+lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>; il est n&eacute;anmoins &agrave;
+pr&eacute;sumer qu'un amateur si distingu&eacute; aura fait tous ses efforts pour
+obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
+et une surprise extraordinaires<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>.</p>
+
+<p>L'affabilit&eacute; de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
+artistes, lorqu'&eacute;tant employ&eacute;s par de grands personnages, ils croyaient
+avoir &agrave; se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
+subir.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Niccol&ograve; Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
+sans date ni lieu, ses m&eacute;saventures, et sollicite sa protection.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p>
+
+<p>Cet artiste est tout &agrave; fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
+<i>Peintures de Bologne</i>, de Malvasia, qu'il &eacute;tait de Sienne, et qu'il
+avait ex&eacute;cut&eacute; &agrave; Bologne, dans la chapelle de l'&eacute;glise de Saint-Paul,
+deux tableaux lat&eacute;raux, repr&eacute;sentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
+le meurtre d'Abel par Ca&iuml;n<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p>
+
+<p>De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
+adress&eacute;e par Tornioli &agrave; don Ferrante Carlo<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a>, que cet artiste &eacute;tait
+alors employ&eacute; parle duc de Savoie, et qu'il pr&eacute;tendait avoir trouv&eacute; le
+moyen de faire p&eacute;n&eacute;trer les couleurs dans toutes les parties d'une
+plaque de marbre qui n'aurait eu que l'&eacute;paisseur d'un doigt. Il ajoute
+qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
+r&eacute;ussit.</p>
+
+<p>Cette d&eacute;couverte n'a pas pr&eacute;serv&eacute; son nom de l'oubli, et, de son vivant,
+elle ne para&icirc;t pas avoir fait une grande impression sur ses
+contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
+font subir le vicaire et le contr&ocirc;leur des travaux; il r&eacute;clame les
+conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
+prendre pour obtenir ce qui lui est d&ucirc;, ne pouvant vivre avec ce qu'il
+re&ccedil;oit. Il lui signale les outrages dont il est accabl&eacute; par des
+subalternes qui viennent &agrave; plaisir passer et repasser dans sa chambre,
+sans lui laisser aucun repos, m&ecirc;me lorsqu'il &eacute;tait malade.
+L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
+Tornioli avec plus de justice et de consid&eacute;ration.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
+avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'&eacute;clat&eacute; toute la confiance que les
+peintres les plus &eacute;minents de cette &eacute;poque avaient dans ses lumi&egrave;res et
+dans sa bienveillance.</p>
+
+<p>Les lettres de Louis Carrache adress&eacute;es &agrave; don Ferrante Carlo sont au
+nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent &eacute;crites du
+11 novembre 1606 au 22 f&eacute;vrier 1619, mais &agrave; des intervalles in&eacute;gaux,
+parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois &agrave; Bologne pendant ces
+treize ann&eacute;es, et que, de son c&ocirc;t&eacute;, Louis Carrache se rapprocha de son
+ami en allant travailler &agrave; Plaisance<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>. Toutes ces lettres t&eacute;moignent
+de l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre le grand ma&icirc;tre bolonais et don Ferrante
+Carlo; elles attestent &eacute;galement combien ce dernier &eacute;tait d&eacute;sireux
+d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
+que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
+dessins qu'il lui envoyait.</p>
+
+<p>Dans le courant de l'ann&eacute;e 1606, don Ferrante Carlo avait demand&eacute; au
+peintre un tableau dans lequel il devait se repr&eacute;senter lui-m&ecirc;me sous
+les traits de saint Joseph. L'artiste r&eacute;pond, le 11 novembre 1606<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>,
+qu'il approuve le sujet de la <span class='pagenum'><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>composition<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>, mais qu'il ne peut
+admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. &laquo;Car,
+dit-il, je n'ai pas l'air qui convient &agrave; un semblable saint, qui demande
+&agrave; &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute; avec une figure d&eacute;charn&eacute;e et amaigrie par le je&ucirc;ne,
+tandis que je ressemble plut&ocirc;t &agrave; un Sil&egrave;ne par mon embonpoint et par les
+grosses couleurs de mon teint. Il lui promet n&eacute;anmoins de se mettre &agrave;
+l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, d&egrave;s qu'il aura
+termin&eacute; les travaux commenc&eacute;s pour l'&eacute;v&ecirc;que de Plaisance. Il lui promet
+&eacute;galement d'ex&eacute;cuter, d&egrave;s qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
+demand&eacute; pour l'&eacute;glise <i>delle Convertite</i> de Bologne<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>. Il travaillait
+probablement alors, dans cette ville, &agrave; ses deux fameux tableaux, <i>la
+Translation du corps de la Vierge</i>, et <i>les Ap&ocirc;tres ouvrant son
+cercueil</i>, qui ornaient la cath&eacute;drale de Plaisance, et qui, enlev&eacute;s par
+les Fran&ccedil;ais, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas &eacute;t&eacute; rendus
+&agrave; cette &eacute;glise, mais sont plac&eacute;s au mus&eacute;e de Parme<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que l'&eacute;voque de Plaisance s'&eacute;tait montr&eacute; accommodant et
+g&eacute;n&eacute;reux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
+&eacute;tait alors &agrave; Rome, o&ugrave; se trouvait aussi cet &eacute;v&ecirc;que, de le remercier
+pour la mani&egrave;re noble avec laquelle il l'a trait&eacute; &agrave; Plaisance. Nous
+regrettons de ne pas conna&icirc;tre le nom <span class='pagenum'><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>cet &eacute;v&ecirc;que, dont la conduite
+envers les artistes pr&eacute;sente un si grand contraste avec celle d'un grand
+nombre de princes et de cardinaux de son temps<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p>
+
+<p>C'est dans cette m&ecirc;me cath&eacute;drale de Plaisance, et &agrave; la demande de
+Ranuccio Farn&egrave;se, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
+concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
+choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
+les fresques du Corr&eacute;ge &agrave; l'&eacute;glise de Saint-Jean de Parme, et qui
+excit&egrave;rent au m&ecirc;me degr&eacute; l'admiration publique et la jalousie et
+l'animosit&eacute; du grand artiste lombard<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>.</p>
+
+<p>Le travail que Louis Carrache ex&eacute;cutait pour l'&eacute;v&ecirc;que de Plaisance,
+travail qu'il appelle lui-m&ecirc;me <i>il Lavoro dei tavoloni</i>, lui prit
+beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre &agrave; don Ferrante Carlo, du 5
+janvier 1608<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>, qu'&agrave; cette &eacute;poque il n'avait pas encore commenc&eacute; le
+tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard &eacute;tait une commande
+impr&eacute;vue qu'il avait re&ccedil;ue du l&eacute;gat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
+ex&eacute;cuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
+Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
+passera par Cr&eacute;mone, afin de voir les dessins et les peintures que don
+Ferrante Carlo avait achet&eacute;s &agrave; Rome. A son retour &agrave; Bologne, il lui
+promet de se mettre &agrave; son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
+servirai, &laquo;<i>con mio gran gusto</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Le c&eacute;l&egrave;bre fondateur de l'&eacute;cole bolonaise, alors dans tout l'&eacute;clat de
+son admirable talent, &eacute;tait tellement press&eacute; par les commandes, que la
+r&eacute;alisation de sa promesse se fit encore attendre pr&egrave;s d'une ann&eacute;e; il
+apprend &agrave; son ami, par sa lettre du 13 d&eacute;cembre 1608, que sa Madone
+touche &agrave; sa fin, et par celle du 5 f&eacute;vrier 1609, il lui en annonce
+l'envoi<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>. &laquo;Il ne sait, lui &eacute;crit-il, s'il se trouvera satisfait
+autant qu'il le m&eacute;rite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui pla&icirc;t
+autant qu'elle a plu &agrave; Bologne, il en &eacute;prouvera un vif contentement. On
+avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit lou&eacute;, elle est envoy&eacute;e avec
+son nom (de lui Carrache) par derri&egrave;re.&mdash;Il lui serait tr&egrave;s-agr&eacute;able,
+d&egrave;s qu'elle lui sera parvenue, et apr&egrave;s qu'il l'aura plac&eacute;e &agrave; son jour,
+qu'il voul&ucirc;t bien l'informer si elle lui pla&icirc;t ou non; il est
+tr&egrave;s-inquiet de le savoir.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que, dans l'intervalle qui s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute; avant l'ach&egrave;vement
+de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait t&eacute;moign&eacute; le d&eacute;sir
+d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 d&eacute;cembre 1608<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>,
+apr&egrave;s avoir f&eacute;licit&eacute; don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
+faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas &agrave;
+Cr&eacute;mone, il a d&eacute;j&agrave; mis la main &agrave; une composition nouvelle, qui ne sera
+pas carr&eacute;e, <span class='pagenum'><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. &laquo;Le sujet,
+continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre go&ucirc;t, &eacute;tant tir&eacute;
+de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
+femme, causant ensemble. Ils sont repr&eacute;sent&eacute;s &agrave; mi-corps, de grandeur
+naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre &agrave; bonne fin, ayant
+pris go&ucirc;t &agrave; ce sujet. Si cette composition d&eacute;pla&icirc;t &agrave; votre seigneurie,
+qu'elle me le fasse savoir; je suis pr&ecirc;t &agrave; lui peindre quelque sujet
+religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
+Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuad&eacute;e que je la
+servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
+mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, &agrave; cause de son m&eacute;rite
+qu'accompagn&eacute; une gr&acirc;ce si noble.&raquo;&mdash;Nous ne savons si ce tableau fut
+ex&eacute;cut&eacute; pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
+interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait &eacute;t&eacute;
+travailler &agrave; Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
+son cousin Annibal Carrache, enlev&eacute; &agrave; l'art avant le temps. &mdash;Le pr&eacute;lat
+Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait ferm&eacute; les yeux, raconte ainsi les
+derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
+adress&eacute;e au chanoine Dolcini, leur ami commun<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais de quelle mani&egrave;re commencer cette lettre; je viens &agrave; cette
+m&ecirc;me heure, c'est-&agrave;-dire &agrave; environ deux heures de nuit (dans le mois de
+juin, <span class='pagenum'><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
+vie &agrave; l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le re&ccedil;oive dans le
+ciel! Il alla derni&egrave;rement, comme si la vie lui f&ucirc;t devenue
+insupportable, chercher la mort &agrave; Naples, et ne l'ayant pas trouv&eacute;e l&agrave;,
+il revint, dans cette saison o&ugrave; il est si dangereux de changer d'air,
+l'affronter &agrave; Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
+prendre des pr&eacute;cautions pour sa sant&eacute;, il se livra aux plus grands
+exc&egrave;s. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
+n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
+trouv&eacute; avec toute sa connaissance et dans un &eacute;tat qui laissait de
+l'espoir. Mais, vers le soir, &eacute;tant revenu le voir, je l'ai trouv&eacute; dans
+l'&eacute;tat le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Je l'ai engag&eacute; &agrave; recevoir la communion, et
+moi-m&ecirc;me, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai r&eacute;cit&eacute; les
+pri&egrave;res des agonisants pour son &acirc;me. Mais ayant recouvr&eacute; sa
+connaissance, et le cur&eacute; &eacute;tant arriv&eacute; et lui ayant administr&eacute;
+l'extr&ecirc;me-onction, il a expir&eacute; peu apr&egrave;s. Il s'est remis assez bien au
+moment de la sainte communion, et il a reconnu son &eacute;tat. Il voulait
+faire certaines dispositions de ce qu'il laisse^ principalement en
+faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
+temps. J'ignore s'il poss&egrave;de autre chose que dix <i>luoghi di monte</i>,
+quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
+Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
+ensevelir dans la Rotonde (le Panth&eacute;on) aupr&egrave;s de Rapha&euml;l, o&ugrave; il lui
+sera &eacute;lev&eacute; un <span class='pagenum'><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>tombeau avec une &eacute;pitaphe digne de son m&eacute;rite<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>. Je ne
+sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
+mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il &eacute;tait dans son art le
+premier des ma&icirc;tres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
+presque rien fait, n&eacute;anmoins il avait conserv&eacute; son jugement sup&eacute;rieur et
+son go&ucirc;t si exerc&eacute;, et il commen&ccedil;ait &agrave; faire quelques petites choses
+dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
+avant son d&eacute;part pour Naples, et qui est tr&egrave;s-belle. C'est pourquoi sa
+perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
+amis, mais de notre ville enti&egrave;re et de tous les amateurs de ce bel art.
+Pour moi, qui ai assist&eacute; &agrave; sa mort, j'en ressens un chagrin
+extraordinaire, et je m'empresse d'en <span class='pagenum'><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>donner avis &agrave; votre seigneurie,
+afin qu'elle veuille bien en informer son fr&egrave;re (Augustin) &agrave; Bologne, et
+le seigneur Louis &agrave; Plaisance.&raquo;</p>
+
+<p>Il est probable que les fr&eacute;quents voyages de don Ferrante Carlo &agrave;
+Bologne suspendirent, de 1610 &agrave; 1616, sa correspondance avec Louis
+Carrache; car, apr&egrave;s la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le
+peintre annonce &agrave; son ami qu'il esp&egrave;re lui envoyer quelque dessin<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>,
+le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de
+mai 1616. A cette &eacute;poque, don Ferrante Carlo retourna se fixer &agrave; Cr&eacute;mone
+pour y suivre un proc&egrave;s qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit
+par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette ann&eacute;e<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>.
+Bans cette derni&egrave;re, apr&egrave;s s'&ecirc;tre plaint de n'avoir pas encore re&ccedil;u de
+ses nouvelles depuis son d&eacute;part, il lui dit quelle est sa mani&egrave;re de
+vivre. &laquo;Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:
+le tableau &icirc;le sainte Marguerite est termin&eacute; et envoy&eacute; par mon fr&egrave;re
+Paul &agrave; Mantoue, et il y a &eacute;t&eacute; extr&ecirc;mement go&ucirc;t&eacute;. Je ne suis plus dans le
+palais des seigneurs Caprara: je me tiens retir&eacute; &agrave; la maison; je
+travaille le peu d'heures que je peux &agrave; une certaine Suzanne qui est
+presque finie. Je l'enverrai, d&egrave;s qu'elle sera termin&eacute;e, &agrave; Beggio (au
+chevalier Tito Bosio<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>), et je me mettrai ensuite au <span class='pagenum'><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>tableau de
+l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres
+peintres, parce que je ne les fr&eacute;quente pas, et pour ne pas vous
+ennuyer.&raquo;</p>
+
+<p>On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et m&ecirc;me des autres
+artistes, et qu'il d&eacute;ployait la plus grande activit&eacute; pour suffire &agrave; tous
+ses travaux. Ind&eacute;pendamment des trois tableaux dont il parle, il venait
+de peindre &agrave; fresque deux grandes et tr&egrave;s-belles figures dans le palais
+Caprara<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p>
+
+<p>La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que
+don Ferrante Carlo avait mis &agrave; lui r&eacute;pondre. C'&eacute;tait la fi&egrave;vre qu'il
+avait gagn&eacute;e en naviguant sur le P&ocirc;, lorsqu'il se rendait &agrave; Plaisance ou
+Parme, pour prononcer dans l'Acad&eacute;mie de cette ville un discours que
+l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. &laquo;Il n'est pas
+&eacute;tonnant, lui &eacute;crit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,
+&eacute;tant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Pha&eacute;ton dans le P&ocirc;;&raquo;
+et il le f&eacute;licite de son r&eacute;tablissement. Il lui annonce qu'il a termine
+le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoy&eacute; au chevalier Tito Bosio, &agrave;
+Reggio; il l'engage &agrave; le voir dans cette ville, &agrave; son retour. Le
+chevalier le lui montrera avec empressement, et il esp&egrave;re qu'il en sera
+satisfait.</p>
+
+<p>Dans une lettre du 1<sup>er</sup> janvier 1617, il lui raconte la position
+d&eacute;licate dans laquelle il se trouve. Il avait commenc&eacute; un tableau de la
+R&eacute;surrection pour un <span class='pagenum'><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne f&ucirc;t
+achev&eacute;, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,
+et il para&icirc;t que don Ferrante Carlo &eacute;tait pour quelque chose dans cette
+offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir acc&eacute;der au d&eacute;sir de son
+ami, parce que ce tableau &eacute;tait destin&eacute; &agrave; un cardinal.
+&laquo;Qu'arriverait-il, lui &eacute;crit-il, si un Savelli, qui a d&eacute;j&agrave; vu ce
+tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre
+les mains d'un autre?&raquo; En effet, il-&eacute;tait dangereux, en ce temps, de
+manquer de parole &agrave; un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une
+oeuvre d'art. Les membres du sacr&eacute; coll&egrave;ge attachaient une importance
+toute particuli&egrave;re au patronage qu'ils exer&ccedil;aient sur les grands
+artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus
+grands travaux, tels que ceux des palais Farn&egrave;se et Borgh&egrave;se, des villas
+Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.</p>
+
+<p>Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit
+qu'il est tout dispos&eacute; &agrave; faire quelque autre chose &agrave; son go&ucirc;t, pourvu
+qu'il puisse l'ex&eacute;cuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit
+nombre de figures. &laquo;Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce
+que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son m&eacute;rite et
+ses qualit&eacute;s si distingu&eacute;es, qui le font aimer de tous ceux qui le
+connaissent comme je l'aime moi-m&ecirc;me. Bien que le temps me manque d'ici
+&agrave; P&acirc;ques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont &eacute;t&eacute;
+command&eacute;s r&eacute;cemment, dont trois pour des &eacute;glises <span class='pagenum'><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>hors de Bologne et un
+pour cette ville; ind&eacute;pendamment des autres tableaux anciennement
+entrepris que j'ai &agrave; terminer, j'ai fini celui des pr&ecirc;tres de
+Saint-Paul, et il est en place<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. Le tableau du chapitre de
+Saint-Pierre<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>, celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages
+moins consid&eacute;rables sont termin&eacute;s depuis No&euml;l. Mais je trouverai bien le
+temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres
+prennent patience.&raquo;</p>
+
+<p>En lui r&eacute;pondant, don Ferrante Carlo lui avait donn&eacute; pour sujet le
+Christ mort. Louis Carrache lui &eacute;crit, le 22 janvier 1617, que rien ne
+pourra l'emp&ecirc;cher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il
+a &agrave; sa disposition, voulant s'appliquer &agrave; faire une oeuvre qui lui
+plaise. &laquo;Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition
+ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne r&eacute;ussis pas aussi bien que
+vous le d&eacute;sirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On &eacute;tait alors dans le carnaval, &agrave; Bologne; il y avait des mascarades,
+des festins, des bals, et l'on <span class='pagenum'><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span>s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui
+n'allait pas souvent dans le monde, prenait n&eacute;anmoins sa part de ces
+r&eacute;jouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut
+agr&eacute;ablement surpris par une de ces sc&egrave;nes italiennes qui peignent bien
+les moeurs d'une ville et d'une &eacute;poque dans lesquelles les artistes
+exer&ccedil;aient une si grande influence.</p>
+
+<p>Nous la lui laissons raconter &agrave; son ami dans sa lettre du 15 f&eacute;vrier
+1617<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on
+introduisit dans ma maison une femme d&eacute;guis&eacute;e, ressemblant, par son
+costume et par sa figure d&eacute;couverte, &agrave; un ange du paradis. Sa t&ecirc;te &eacute;tait
+orn&eacute;e de lauriers, elle &eacute;tait v&ecirc;tue de blanc, et son costume &eacute;tait
+dessin&eacute; d'une grande mani&egrave;re. Elle tenait &agrave; la main une trompette dont
+elle se mit &agrave; sonner en entrant dans la chambre o&ugrave; je me trouvais, comme
+pour annoncer son arriv&eacute;e. Puis, avec une gr&acirc;ce virginale, elle me
+r&eacute;cita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et
+d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la po&eacute;sie f&ucirc;t
+descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pens&eacute;e de
+prier votre seigneurie de mettre sa muse &agrave; ma disposition pour chanter
+les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'&eacute;clat de sa
+beaut&eacute; virginale, et dou&eacute;e en outre d'une admirable taille de femme.
+Cette jeune personne n'a pas plus de quinze &agrave; seize ans, et ses paroles
+ont tant <span class='pagenum'><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span>d'&eacute;loquence, tant de douceur et de gr&acirc;ce, que je n'ai jamais
+entendu, m&ecirc;me sur la sc&egrave;ne, r&eacute;citer aussi bien, avec des gestes et des
+mouvements si &agrave;-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a
+adress&eacute;es: quant au po&egrave;te, je ne le connais pas. Je vous prie de
+m'honorer d'une r&eacute;ponse, et veuillez m'excuser si je suis trop
+indiscret; mais j'ai une enti&egrave;re confiance en vous, et je prie votre
+muse de faire comme &agrave; l'ordinaire.&mdash;Le nom de la jeune fille est
+<i>Angela</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette charmante surprise faite au grand artiste avait &eacute;t&eacute; imagin&eacute;e par
+ses amis, ses &eacute;l&egrave;ves et ses admirateurs. Us lui avaient all&eacute;goriquement
+envoy&eacute; la <i>Renomm&eacute;e</i> pour c&eacute;l&eacute;brer son g&eacute;nie. Cette jeune fille, dont la
+beaut&eacute; para&icirc;t avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,
+serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu &agrave; repr&eacute;senter tant
+de fois dans ses tableaux de Madones<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>?</p>
+
+<p>On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les
+vers adress&eacute;s au grand ma&icirc;tre bolonais, non plus que sa r&eacute;ponse par la
+muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25
+octobre 1617<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a> que don Ferrante Carlo lui avait envoy&eacute; un madrigal,
+et qu'il l'avait communiqu&eacute; &agrave; leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui
+&eacute;tait probablement l'un des inventeurs de la mise en sc&egrave;ne de la
+Renomm&eacute;e.&mdash;A d&eacute;faut des vers <span class='pagenum'><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>originaux, nous aimons &agrave; rapporter ici le
+sonnet compos&eacute; par Augustin Carrache &agrave; la louange de Niccolino Abati,
+sonnet rapport&eacute; par Lanzi, qui l'a tir&eacute; de Malvasia, vie du
+Primatriccio<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Chi farsi un buon pittor brama e desia<br /></span>
+<span class="i2">Il disegno di Roma abbia al mano,<br /></span>
+<span class="i2">La mossa col l'ombrar Veneziano,<br /></span>
+<span class="i2">E il degno colorir di Lombardia;<br /></span>
+<span class="i0">Di Michel Angiol la terribil via,<br /></span>
+<span class="i2">Il vero natural di Tiziano,<br /></span>
+<span class="i2">Di Correggio lo stil puro e sovranno,<br /></span>
+<span class="i2">E di un Raffael la vera simmetria;<br /></span>
+<span class="i0">Del Tibaldi il decoro e il foridamento,<br /></span>
+<span class="i2">Del dotto Primatriccio l'invantore,<br /></span>
+<span class="i2">E un po' di grazia del Parmigiano:<br /></span>
+<span class="i0">Ma senza tanti studj e tanto stento<br /></span>
+<span class="i2">Si ponga solo l'opre ad imitare<br /></span>
+<span class="i2">Che qui lasciocci il nostro Niccolino.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet &agrave; changer pour l'appliquer avec
+plus de v&eacute;rit&eacute; <i>al nostro Luddovico</i>. Ce grand peintre r&eacute;unit en effet,
+dans ses compositions, les qualit&eacute;s des plus illustres ma&icirc;tres des
+diverses &eacute;coles. Mais sa modestie e&ucirc;t refus&eacute; de telles louanges; et,
+r&eacute;pondant &agrave; la belle Angela ce qu'il &eacute;crivait &agrave; don Ferrante Carlo, le
+11 novembre 1606<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>, il lui aurait dit:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Angel</i>, <span class="smcap">piu che mortal angel divino</span><a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>, <i>io ho ricevuto il
+suo sonetto</i>, <i>con molte lirate di cirimonie</i>, <span class='pagenum'><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span><i>e titoli di molto
+illustre</i>, <i>che</i> V. S. <i>sa che non convengono a me</i>; <i>e la prego a non
+usarli</i>, <i>perche io non sia burlato</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette docte ville de Bologne &eacute;tait alors la patrie et le rendez-vous des
+artistes les plus c&eacute;l&egrave;bres.&mdash;&laquo;Les premiers peintres de l'Italie sont
+maintenant r&eacute;unis &agrave; Bologne, &eacute;crit Louis Carrache &agrave; don Ferrante Carlo
+le 19 juillet 1619<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste
+d'une r&eacute;putation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>
+sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant &agrave;
+Sienne, pour se r&eacute;tablir compl&egrave;tement de la maladie qui a mis ses jours
+en p&eacute;ril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a &eacute;t&eacute;
+appel&eacute; par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le
+seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un
+certain Jean-Fran&ccedil;ois Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour
+faire quelques tableaux &agrave; monseigneur le cardinal-archev&ecirc;que, et il s'en
+acquitte h&eacute;ro&iuml;quement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et
+des autres, qui tous d&eacute;sirent jouir de nouveau du s&eacute;jour de la patrie,
+et qui sont les premiers peintres de l'Italie.&raquo;</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la soci&eacute;t&eacute; d'un petit
+nombre d'amis vou&eacute;s au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio
+Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes<span class='pagenum'><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> Malveim et
+Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant pr&eacute;lat Gio, Bat.
+Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir &agrave;
+Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y
+&eacute;tait aussi recherch&eacute; pour l'affabilit&eacute; de son caract&egrave;re que pour la
+vari&eacute;t&eacute; de ses connaissances et la s&ucirc;ret&eacute; de son go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Dans cette foule d'artistes c&eacute;l&egrave;bres et parmi tant d'amateurs distingu&eacute;s
+qui vivaient &agrave; Bologne, on comprend quelle &eacute;mulation, quelle critique
+intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une
+nouvelle mani&egrave;re de faire, d'un genre de peinture non encore connu,
+comme &eacute;tait la mani&egrave;re du Guerchin. L. Carrache, dont la bont&eacute; ne se
+d&eacute;mentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il
+&eacute;tait v&eacute;ritablement sup&eacute;rieur, exprime, sans arri&egrave;re-pens&eacute;e,
+l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. &laquo;Il y a
+ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre
+1617<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>, qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand
+dessinateur et tr&egrave;s-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un
+miracle &agrave; frapper d'&eacute;tonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en
+dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le
+verrez &agrave; votre retour.&raquo; Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il
+n'&eacute;tait pas facile de conserver, dans un &acirc;ge avanc&eacute;, la r&eacute;putation
+acquise dans la jeunesse et l'&acirc;ge m&ucirc;r. D&egrave;s 1618, L. Carrache redoutait
+l'examen que ses <span class='pagenum'><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span>rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. &Eacute;crivant &agrave; don
+Ferrante Carlo, le 11 d&eacute;cembre de cette ann&eacute;e<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>, il se f&eacute;licite
+d'apprendre que les tableaux qu'il avait ex&eacute;cut&eacute;s pour lui font fureur
+jour et nuit: il lui sera tr&egrave;s-agr&eacute;able d'&ecirc;tre inform&eacute; des jugements
+qu'en porteront tant de peintres d'un go&ucirc;t excellent, et
+particuli&egrave;rement ce peintre espagnol, qui suit l'&eacute;cole de Caravage, si
+c'est celui qui a peint un saint Martin, &agrave; Parme, et qui vivait avec le
+seigneur Mario Farn&egrave;se<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>. &laquo;Il faut se tenir ferme, dit-il, afin
+qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout
+avec les entraves.&mdash;Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire &agrave; une personne
+endormie.&raquo;</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne
+pas rester, dans sa vieillesse, l'&eacute;gal de lui-m&ecirc;me.&mdash;Le temps approchait
+o&ugrave; il devait &eacute;prouver &agrave; la fois les effets de l'&acirc;ge et les atteintes de
+ses rivaux et de ses ennemis.</p>
+
+<p>Il venait de terminer, &agrave; la vo&ucirc;te de la sixi&egrave;me chapelle de la
+cath&eacute;drale de Bologne, une Annonciation: il para&icirc;t que, dans cet
+ouvrage, il lui &eacute;tait &eacute;chapp&eacute; quelques incorrections de dessin. On lui
+reprochait surtout d'avoir plac&eacute; de travers le pied de l'ange qui
+s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extr&ecirc;mement sensible: il
+s'en ouvre &agrave; son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa
+derni&egrave;re lettre du 22 f&eacute;vrier 1619<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>&laquo;Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des
+peintres envieux ont fait subir &agrave; mon tableau de l'Annonciation, pendant
+que monseigneur le cardinal Aloisi &eacute;tait &agrave; Milan<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>. Il me para&icirc;t
+n&eacute;cessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>; et, parce que les
+membres du chapitre ont refus&eacute; de prendre un parti avant le retour du
+cardinal, j'ai r&eacute;dig&eacute;, et je vous adresse une note explicative de la
+mani&egrave;re avec laquelle cette affaire demanderait &agrave; &ecirc;tre trait&eacute;e. Que
+votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au
+comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,
+et comme votre seigneurie sait les &eacute;crire; parce qu'elle sera vue &agrave; Rome
+et peut-&ecirc;tre &agrave; Bologne: fermez-la, et l'envoyez &agrave; la poste de Rome, d'o&ugrave;
+elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au
+chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande m&eacute;lancolie.
+Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.&raquo;</p>
+
+<p>P.S. &laquo;Dans le cas o&ugrave; il vous para&icirc;trait qu'il n'est pas convenable
+d'envoyer cette lettre, je m'en remets &agrave; votre jugement si s&ucirc;r, et je me
+conformerai &agrave; la r&eacute;solution que vous aurez adopt&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice &agrave; son
+illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour
+prouver que <span class='pagenum'><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>le grand artiste ne put supporter la honte d'&ecirc;tre rest&eacute;
+au-dessous de lui-m&ecirc;me. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du
+mercredi qui pr&eacute;c&eacute;da le 16 novembre 1619<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p>
+
+<p>Cette mort fut annonc&eacute;e ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, &agrave; don Ferrante Carlo, par un de
+ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas sans une vive douleur, &eacute;crit-il, que je vous apprends que
+le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous &eacute;tait si tendrement
+attach&eacute;, a quitt&eacute; cette vie pour une meilleure, dans la nuit du
+mercredi, et a &eacute;t&eacute; enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la
+<i>Compagnie de la Vie</i> l'ayant conduit &agrave; sa derni&egrave;re demeure. J'ai appris
+en m&ecirc;me temps la mort et la maladie qui a dur&eacute; quatre semaines, avec une
+fi&egrave;vre continuelle, ainsi que me l'a racont&eacute; jeudi matin un de ses vieux
+serviteurs.&raquo;&mdash;Il lui dit ensuite qu'il a r&eacute;clam&eacute; le tableau de la
+Nativit&eacute; que dori Ferrante Carlo avait fait d&eacute;poser chez L. Carrache,
+mais 'sans indiquer si ce tahleau &eacute;tait du peintre; il termine en lui
+apprenant que d&eacute;j&agrave; on a mis en estampe les fun&eacute;railles de son ami, comme
+<span class='pagenum'><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>c'&eacute;tait alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un
+exemplaire<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>&raquo;</p>
+
+<p>Une autre lettre adress&eacute;e &agrave; don Ferrante Carlo par le peintre bolonais
+Alexandre Tiarini, le 7 d&eacute;cembre 1619, vint lui confirmer la perte de
+son ami<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p>
+
+<p>La r&eacute;putation de Louis Carrache n'a jamais &eacute;t&eacute; aussi grande en France
+qu'en Italie: F&eacute;libien<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a> le place bien au-dessous de son cousin
+Annibal, qu'il regarde comme son ma&icirc;tre; erreur manifeste, d&eacute;mentie par
+les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que
+prouvent avec beaucoup de force Malvasia<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a> et Lanzi. Ce dernier
+auteur fait de Louis Carrache le plus bel &eacute;loge que l'on puisse faire
+d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Hom&egrave;re, &laquo;En
+r&eacute;sum&eacute;, dit-il, si l'on doit ajouter foi &agrave; l'histoire, Louis Carrache
+est, dans son &eacute;cole, comme Hom&egrave;re parmi les Grecs, <span class="smcap">fons
+ingeniorum</span><a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cit&eacute; par
+Malvasia<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>, a parfaitement expos&eacute; l'&eacute;tat de la peinture avant les
+Carraches, et les services qu'ils rendirent &agrave; l'art, &laquo;La connaissance du
+beau se perdait enti&egrave;rement, dit-il, et de toutes <span class='pagenum'><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>parts se montraient
+des mani&egrave;res nouvelles et diverses, toutes &eacute;galement &eacute;loign&eacute;es du vrai
+et de la vraisemblance, et plus conformes &agrave; l'apparence qu'&agrave; la r&eacute;alit&eacute;
+des choses; les artistes se contentant d'&eacute;blouir les yeux du public par
+le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant &agrave; droite
+et &agrave; gauche tant&ocirc;t une chose, tant&ocirc;t une autre, pour se faire valoir, le
+tout avec une grande pauvret&eacute; de contours, sans resserrer les
+diff&eacute;rentes parties de leurs compositions, et m&ecirc;me souvent avec de
+grandes fautes. Ils s'&eacute;loignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie
+qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art &eacute;tait infect&eacute;, pour ainsi
+dire, de tant d'h&eacute;r&eacute;sies, et qu'il se trouvait en p&eacute;ril de se perdre, on
+vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, &eacute;tant
+&eacute;troitement li&eacute;s par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre
+eux et d'accord dans leur r&eacute;solution d'embrasser, sans craindre la
+fatigue, toute &eacute;tude qui pourrait les conduire &agrave; la perfection de l'art.
+Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le
+premier &eacute;tait cousin des deux autres, qui &eacute;taient fr&egrave;res: et comme Louis
+&eacute;tait le plus &acirc;g&eacute; d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier
+&agrave; la peinture, et c'est de lui que les deux autres re&ccedil;urent les premiers
+enseignements de l'art.&raquo;</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me pr&eacute;lat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>,
+&eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre &agrave; la cour de Rome pour ses connaissances en litt&eacute;rature,
+et plus <span class='pagenum'><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>sp&eacute;cialement, pour une singuli&egrave;re intelligence des beaux-arts,
+qu'il aimait et encourageait, avait propos&eacute; &agrave; un cardinal<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a> de
+choisir Louis Carrache pour lui confier l'ex&eacute;cution d'un tableau &agrave;
+Saint-Pierre de Rome<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un
+th&eacute;&acirc;tre digne de sa r&eacute;putation, et, en m&ecirc;me temps, glorifier la ville de
+Bologne, leur patrie commune. &laquo;C'est un homme, &eacute;crit-il &agrave; cette
+&eacute;minence, connu et estim&eacute; des principaux peintres de l'Italie, d&eacute;j&agrave; &acirc;g&eacute;
+et consomm&eacute; dans la pratique de l'art, qui a ex&eacute;cut&eacute; un grand nombre
+d'oeuvres &eacute;parses en divers lieux, qui s'est particuli&egrave;rement exerc&eacute; &agrave;
+faire de grands tableaux pour les &eacute;glises, et qui, parmi les peintres
+qui se trouvent aujourd'hui &agrave; Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le
+premier rang.&raquo;</p>
+
+<p>Ce rang peut d'autant moins lui &ecirc;tre contest&eacute;, qu'il est le ma&icirc;tre
+d'Augustin et d'Annibal, comme lui les r&eacute;novateurs de la peinture, et
+qu'il partage avec eux la gloire d'avoir form&eacute; le Guide, l'Albane, et
+surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres
+apr&egrave;s Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>Aussi le <i>Baglione</i><a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>, comparant les Carraches au ph&eacute;nix, conclut:
+&laquo;Que la peinture, qui &eacute;tait n&eacute;e <span class='pagenum'><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>sous Rapha&euml;l et Michel-Ange, paraissait
+languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'apr&egrave;s un grand nombre
+d'ann&eacute;es elle parut renouvel&eacute;e par les Carraches, pour la gloire de leur
+si&egrave;cle.&raquo;</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,
+disait d'eux qu'ils &eacute;taient: &laquo;<i>Lapsanti picturce suffecti
+Hercules</i><a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ce Dolcini &eacute;tait, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de
+tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait &agrave; enrichir des
+productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,
+peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui &eacute;crivait
+le 27 mars 1599<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a> montre quel &eacute;tait le d&eacute;sint&eacute;ressement de ce grand
+ma&icirc;tre j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son
+complet ach&egrave;vement;&mdash;bien diff&eacute;rent en cela du Guide et de tant
+d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer
+d'avance.</p>
+
+<p>Le chevalier Gio. Batista Marino, le po&euml;te &agrave; la mode du commencement de
+ce si&egrave;cle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu
+avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, repr&eacute;sent&eacute;s nus
+au milieu d'une fontaine. Pour d&eacute;terminer le peintre &agrave; mettre de c&ocirc;t&eacute;
+tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'emp&ecirc;cher d'exercer sa main &agrave;
+peindre un pareil sujet, il lui avait &eacute;crit que cette composition &eacute;tait
+destin&eacute;e &agrave; orner le cabinet d'un <span class='pagenum'><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span>grand seigneur, et qu'on ne la
+montrerait &agrave; personne, si ce n'est aux intimes.</p>
+
+<p>Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degr&eacute;
+l'admiration du po&euml;te, qui composa en son honneur ce madrigal, tout
+empreint de ces <i>concetti</i> qui &eacute;taient dans le go&ucirc;t de l'&eacute;poque;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i7">Siccome di Salmace<br /></span>
+<span class="i0">Aveano ni s&egrave; l'acque tranqaille e chiare<br /></span>
+<span class="i7">Virt&ugrave; d'inamorare;<br /></span>
+<span class="i0">Cos&igrave; per l'arte tua, la loro sembianza,<br /></span>
+<span class="i4">Caracci, ha in te possanza<br /></span>
+<span class="i7">Di far maravigliare.<br /></span>
+<span class="i0">Ma, non si sa quai perde oqual avanza,<br /></span>
+<span class="i5">Il miracol d'amore,<br /></span>
+<span class="i5">O quel de lo stupore;<br /></span>
+<span class="i0">Quello in un corpo sol congiunse dui,<br /></span>
+<span class="i0">Questo divide da se stesso altrui<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>, bl&acirc;me, avec raison,
+Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, &agrave; la
+justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exerc&eacute; sur de
+pareilles compositions.</p>
+
+<p>Fix&eacute; &agrave; Rome d&egrave;s 1618, comme on le voit par la derni&egrave;re lettre de Louis
+Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.
+Il y fit la connaissance de Simon Vou&euml;t, qui, &agrave; l'exemple de beaucoup
+d'autres peintres fran&ccedil;ais, &eacute;tait venu se former &agrave; la grande mani&egrave;re
+italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation
+pour <span class='pagenum'><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>ses amis de Venise, ville que Vou&euml;t visita en 1627, &agrave; son retour
+en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de
+l'autel de l'&eacute;cole de Saint-Th&eacute;odore, patron de Venise. Vou&euml;t lui en
+t&eacute;moigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant
+&agrave; sa disposition pour un tableau<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>.</p>
+
+<p>Il est probable que depuis son s&eacute;jour &agrave; Rome don Ferrante Carlo s'&eacute;tait
+li&eacute; avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres &eacute;l&egrave;ves des
+Carraches. &Eacute;tait-il encore attach&eacute; au cardinal Sfondrato? Nous
+l'ignorons. La seule particularit&eacute; que nous connaissions de la vie de ce
+cardinal, c'est qu'il cherchait &agrave; r&eacute;unir les tableaux des artistes en
+r&eacute;putation. F&eacute;libien raconte que<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a> &laquo;le Guide avait envoy&eacute; &agrave; ce
+cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,
+Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors consid&eacute;r&eacute;s dans la cour
+du pape, avaient beaucoup admir&eacute;.&raquo; Don Ferrante Carlo n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+pas rest&eacute; &eacute;tranger au go&ucirc;t de son patron, de m&ecirc;me qu'il dut contribuer &agrave;
+former et &agrave; entretenir celui du cardinal Scipion Borgh&egrave;se.</p>
+
+<p>Les fonctions qu'il remplissait aupr&egrave;s de ce cardinal, neveu de Paul V,
+le mirent &agrave; m&ecirc;me d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant
+obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.</p>
+
+<p>Le palais Borgh&egrave;se avait &eacute;t&eacute; commenc&eacute;, en 1590, <span class='pagenum'><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>par le cardinal Deza:
+ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arri&egrave;re
+des Farn&egrave;se, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant
+d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec
+le plus grand soin, et y r&eacute;unirent une galerie, qui existe encore, et
+qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de
+<i>quinze cents</i> tableaux originaux des ma&icirc;tres italiens. Dans cette
+galerie, l'&eacute;cole de Bologne est dignement repr&eacute;sent&eacute;e. On y admire
+surtout cette c&eacute;l&egrave;bre Chasse du Dominiquin, cit&eacute;e comme un chef-d'oeuvre
+par l'abb&eacute; Lanzi<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>, et une Sainte C&eacute;cile du m&ecirc;me artiste; les Quatre
+&Eacute;l&eacute;ments de l'Albane, un Christ mort et une Charit&eacute; romaine du Guerchin,
+deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal
+Carrache, et Orco et Norandin, d'apr&egrave;s l'Arioste, par Lanfranc.</p>
+
+<p>Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas &eacute;tranger au choix de ces
+tableaux fait par le cardinal Borgh&egrave;se; peut-&ecirc;tre le Dominiquin et le
+Guide durent-ils &agrave; sa recommandation d'&ecirc;tre employ&eacute;s aux travaux que le
+m&ecirc;me cardinal fit ex&eacute;cuter dans l'&eacute;glise de Saint-Gr&eacute;goire, sur le mont
+Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,
+qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit
+celui o&ugrave; saint Andr&eacute; est fouett&eacute; par les bourreaux<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p>
+
+<p>Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se <span class='pagenum'><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>lia le plus
+intimement fut Lanfranc, qu'il devait conna&icirc;tre depuis longtemps. On
+sait que cet artiste, n&eacute; &agrave; Parme, avait &eacute;t&eacute; r&eacute;duit, dans sa jeunesse, &agrave;
+entrer au service du comte Horace Scotti, &agrave; Plaisance<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a>. Appr&eacute;ciant
+en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la
+peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante
+Carlo, qui allait souvent de Cr&eacute;mone &agrave; Bologne, l'y reconnut dans
+l'acad&eacute;mie des Carraches. Lorsqu'il fut fix&eacute; &agrave; Rome, Lanfranc fut charg&eacute;
+par le pape Paul V de grands travaux &agrave; l'&eacute;glise de Sainte-Marie-Majeure
+et au palais de Monte-Cavallo. Peut-&ecirc;tre, Lanfranc dut-il en partie &agrave; la
+recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de
+Saint-Andrea-della-Valle, &agrave; Rome, au pr&eacute;judice du Dominiquin, qu'il
+&eacute;tait destin&eacute; &agrave; supplanter pendant sa vie et apr&egrave;s sa mort.</p>
+
+<p>On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas ex&eacute;cut&eacute; ce travail.
+Toutefois F&eacute;libien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle
+quelques ann&eacute;es apr&egrave;s son ach&egrave;vement, en t&eacute;moigne une haute admiration.
+&laquo;C'est une chose surprenante, dit-il<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>, de voir comment toutes les
+figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six
+m&egrave;tres trente centim&egrave;tres), sont bien proportionn&eacute;es, et diminuent si
+conform&eacute;ment &agrave; leurs diff&eacute;rentes positions, &agrave; leurs raccourcissements et
+&agrave; leurs distances.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>Cette coupe para&icirc;t, dans son ouverture, d'une longueur si
+extraordinaire, qu'elle repr&eacute;sente un grand espace de ciel, o&ugrave; la vue se
+porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette
+Gloire para&icirc;t l'Humanit&eacute; adorable de J&eacute;sus-Christ, qui est la source de
+toute lumi&egrave;re qui se r&eacute;pand, et qui &eacute;claire les corps qui sont dans ce
+grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumi&egrave;res est conduite
+d'une mani&egrave;re qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.&raquo;</p>
+
+<p>Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre &agrave; Naples, o&ugrave; il &eacute;tait appel&eacute;
+par les j&eacute;suites de cette ville pour y peindre leur coupole du <i>Ges&ugrave;
+Nuovo</i>.</p>
+
+<p>C'est &agrave; partir de cette &eacute;poque, que s'&eacute;tablit entre le peintre et don
+Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,
+terme pr&eacute;sum&eacute; de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne
+trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, &agrave;
+l'exception d'une seule; mais celles &eacute;crites par Lanfranc pr&eacute;sentent des
+d&eacute;tails fort int&eacute;ressants.</p>
+
+<p>Par la premi&egrave;re, dat&eacute;e de Naples, mars 1634<a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a> lui annonce son arriv&eacute;e
+dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien
+vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait compl&egrave;te s'il
+n'&eacute;tait pas assi&eacute;g&eacute; par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de
+Rome, mais des amis et patrons qu'il a quitt&eacute;s: au nombre de ces
+derniers, il lui <span class='pagenum'><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span>laisse &agrave; d&eacute;cider s'il ne doit pas le regretter plus
+particuli&egrave;rement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si
+aimable et si obligeant, mais qui lui a &eacute;t&eacute; si utile dans toutes les
+occasions. Aussi, esp&egrave;re-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son
+absence.&mdash;Ce passage prouve que des relations d'intimit&eacute; &eacute;taient depuis
+longtemps &eacute;tablies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.</p>
+
+<p>La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret
+profond qui s'&eacute;tait empar&eacute; de l'artiste, priv&eacute; &agrave; Naples de ses douces
+habitudes de Rome: &laquo;Lorsque j'&eacute;tais &agrave; Rome, l'escalier qui conduit &agrave;
+votre appartement m'a souvent emp&ecirc;ch&eacute;, par crainte de la fatigue, de me
+rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si int&eacute;ressante;
+mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me para&icirc;t plus rien du tout, et je
+r&eacute;fl&eacute;chis en moi-m&ecirc;me &agrave; ma grande paresse, dont je me repens maintenant.
+En v&eacute;rit&eacute;, pendant que je vous &eacute;cris, il me semble que je suis avec vous
+et que je vois vos mani&egrave;res si affables, lesquelles sont comme ces
+choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les poss&egrave;de en abondance, mais
+qu'on d&eacute;sire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le
+suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'esp&egrave;re
+que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le pass&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que Lanfranc avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-bien accueilli par les j&eacute;suites de
+Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le g&eacute;n&eacute;ral de
+l'ordre, esp&eacute;rant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et
+<span class='pagenum'><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit
+de son ami, cherche &agrave; la combattre dans la seule lettre que Bottari nous
+ait conserv&eacute;e de lui. N'&eacute;tant point, comme l'artiste, un peu aveugl&eacute; par
+les succ&egrave;s et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui
+&eacute;crit le 18 juin 1635<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>, pour lui conseiller de se mettre bien avec
+le g&eacute;n&eacute;ral des j&eacute;suites, de la prudence et de la bont&eacute; duquel il est en
+droit d'esp&eacute;rer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a
+entrepris. &laquo;Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute
+recommandation et tout autre moyen &agrave; employer aupr&egrave;s de ce tr&egrave;s-r&eacute;v&eacute;rend
+p&egrave;re, il ne lui d&eacute;plaira pas, et il vous sera tr&egrave;s-utile, que le p&egrave;re
+Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps^ ses bons offices,
+ainsi qu'il est dispos&eacute; &agrave; le faire pour l'amiti&eacute; qu'il vous porte, et
+pour la grande estime qu'il fait de votre m&eacute;rite. Ce p&egrave;re d&eacute;sire
+obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents
+artistes, un dessin bien ordonn&eacute; de votre main. Il n'est pas n&eacute;cessaire
+que je m'&eacute;vertue &agrave; vous faire comprendre combien il vous importe
+d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume d&eacute;licate et
+cultiv&eacute;e peut, &agrave; bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et
+contribuer &agrave; vous maintenir dans la possession de l'immortalit&eacute;, que
+vous vous &ecirc;tes acquise par tant de travaux fameux.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Ferrari, auteur de l'ouvrage intitul&eacute; <i>Les <span class='pagenum'><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>jardins des
+Hesp&eacute;rides</i><a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>, &eacute;tait un j&eacute;suite de beaucoup d'esprit et de go&ucirc;t.
+Lanfranc lui fit le dessin qui se voit grav&eacute; dans cet ouvrage, et il est
+probable que, de son c&ocirc;t&eacute;, le r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re s'en montra reconnaissant,
+en patronnant l'artiste aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral de son ordre.</p>
+
+<p>C'est dans cette m&ecirc;me lettre, que don Ferrante Carlo apprend &agrave; Lanfranc,
+qu'il est de nouveau attach&eacute; au service de la chambre du cardinal
+Borgh&egrave;se, et que cette &eacute;minence lui a fait don, spontan&eacute;ment, d'un
+b&eacute;n&eacute;fice simple, &agrave; Saint-Gr&eacute;goire, <i>al clivo di scauro</i>, &agrave; l'autel
+privil&eacute;gi&eacute;, o&ugrave; est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet
+en m&eacute;moire de rappeler &agrave; Lanfranc le dessin des quatre triangles de la
+coupole (du Ges&ugrave; nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment
+promis.</p>
+
+<p>Cette coupole ne fut termin&eacute;e qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce &agrave;
+don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette ann&eacute;e. Il para&icirc;t
+qu'il n'&eacute;prouva aucune difficult&eacute; de la part du g&eacute;n&eacute;ral des j&eacute;suites,
+homme, dit-il, d'un caract&egrave;re bienveillant et fort habile en pareille
+mati&egrave;re&raquo; Mais cette oeuvre immense n'&eacute;tait pas destin&eacute;e &agrave; durer
+longtemps. Quelques ann&eacute;es apr&egrave;s son ach&egrave;vement, la coupole s'&eacute;croula,
+entra&icirc;nant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui
+de cette grande composition que les anges qui ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;s<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, Lanfranc eut recours &agrave; son ami, pour arranger une
+affaire assez d&eacute;licate, et qui pouvait compromettre sa r&eacute;putation. Voici
+&agrave; quelle occasion.&mdash;Dans le mois de Juillet 1637<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>, un seigneur nomm&eacute;
+Hippolyte Vitelleschi, se trouvant &agrave; Naples, vint rendre visite &agrave;
+l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apport&eacute;e
+de Rome pour s en servir comme de mod&egrave;le, parmi d'autres saintes qu'il
+voulait repr&eacute;senter dans l&agrave; coupole du Ges&ugrave; nuovo, il s'engoua tellement
+de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante
+ducats, ou cinquante-huit &eacute;cus romains<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>. Ce prix n'avait rien
+d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu
+des copies de ses tableaux, faites de sa main, au del&agrave; de cent &eacute;cus.
+Mais cette Madeleine &eacute;tait tr&egrave;s-connue &agrave; Rome; elle &eacute;tait de la jeunesse
+de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-m&ecirc;me dans sa lettr&eacute; du 17
+octobre 1637<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>, elle ne lui paraissait pas digne d'&ecirc;tre expos&eacute;e &agrave;
+l'acad&eacute;mie de cette ville. Peut-&ecirc;tre aussi les envieux qu'il avait
+laiss&eacute;s &agrave; Rome avaient-ils persuad&eacute; au seigneur Vitelleschi que ce
+tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donn&eacute;. Quoi qu'il en soit,
+et comme il arrive souvent &agrave; ceux qui, sans r&eacute;fl&eacute;chir, se montrent
+entich&eacute;s d'une chose, ce seigneur avait renvoy&eacute; le tableau &agrave; Naples, en
+faisant demander &agrave; Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort
+embarrass&eacute;: en homme d&eacute;licat et <span class='pagenum'><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; qu'il &eacute;tait, et bless&eacute;
+d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir
+rendre l'argent qu'il avait re&ccedil;u. Mais, malheureusement pour lui, vivant
+au jour le jour, et sans faire d'&eacute;conomies, il avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;pens&eacute; les
+ducats qu'il croyait, avoir bien gagn&eacute;s. Aussi, d&eacute;sirait-il extr&ecirc;mement
+que son ami don Ferrante Carlo trouv&acirc;t quelque moyen, tout en pr&eacute;servant
+sa r&eacute;putation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait re&ccedil;ue.
+&laquo;J'ai pens&eacute;, lui &eacute;crit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec
+succ&egrave;s serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a c&eacute;d&eacute;, sans
+le vouloir, &agrave; l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui
+persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre
+tableau que je ferais plus &agrave; son go&ucirc;t. Mais, il faudrait dire ces choses
+comme venant de vous-m&ecirc;me, et lui faire conna&icirc;tre que j'ai donn&eacute; ordre
+de le rembourser. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, ce seigneur ne me r&eacute;clame rien; mais
+je tiens essentiellement &agrave; ne pas &ecirc;tre perdu de r&eacute;putation. C'est
+pourquoi je vous prie, par l'amiti&eacute; que vous me portez, de vouloir bien
+vous charger de cette n&eacute;gociation, sachant que l&agrave; o&ugrave; vous vous employez,
+et o&ugrave; vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer
+la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.&raquo;</p>
+
+
+<p>Malgr&eacute; l'habilet&eacute; des moyens que l'artiste avait sugg&eacute;r&eacute;s &agrave; son ami,
+pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne para&icirc;t pas
+qu'il les ait gard&eacute;s. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,
+<span class='pagenum'><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>qu'il fut oblig&eacute; de restituer le prix de la Madeleine, restitution
+qu'il op&eacute;ra par l'entremise de son fr&egrave;re Egidio, avec le plus grand
+regret, et, comme il le dit lui-m&ecirc;me, &laquo;<i>con la lacrima su
+l'occhio<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a></i>.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que ces peintres, jaloux des succ&egrave;s de Lanfranc &agrave; Naples, ne
+se bornaient pas &agrave; critiquer ses tableaux et &agrave; les lui faire reprendre.
+<i>Ces bons amis de cour</i> avaient r&eacute;pandu, &agrave; cette &eacute;poque, le bruit de sa
+mort, qu'ils attribuaient charitablement &agrave; des exc&egrave;s de tous
+genres.&mdash;Dans une lettre du 10 d&eacute;cembre 1637<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>, il rassure son ami
+sur sa sant&eacute;, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adress&eacute;s, et
+le prie de se tranquilliser, &laquo;attendu qu'&agrave; Naples, on ne fr&eacute;quente ni
+les r&eacute;unions, ni les h&ocirc;telleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est
+pas l'usage.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors en faveur aupr&egrave;s de l'ancien vice-roi, le comte de
+Monterey, qui s'&eacute;tait retir&eacute; &agrave; Pouzzoles, et aupr&egrave;s de son successeur.
+Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux
+nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore
+accord&eacute;e &agrave; aucun des artistes qu'il avait employ&eacute;s; l'autre lui avait
+demand&eacute; un petit dessin, en lui t&eacute;moignant beaucoup de courtoisie et de
+bienveillance.</p>
+
+<p>Cette cour de Naples &eacute;tait alors agit&eacute;e par les troubles qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent
+la r&eacute;volte de Mazaniello: elle <span class='pagenum'><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>&eacute;tait n&eacute;anmoins tr&egrave;s-brillante. Lanfranc
+raconte qu'&agrave; la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut
+accompagn&eacute; par d'innombrables carrosses &agrave; six chevaux, avec des livr&eacute;es
+bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait
+rendus au roi lui-m&ecirc;me. Et cependant, ce jour-l&agrave;, il faisait un temps
+affreux j la foudre tomba sur les deux ch&acirc;teaux (Saint-Elme et de
+l'OEuf), et br&ucirc;la les drapeaux et les m&acirc;ts qui les soutenaient. C'est
+pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avan&ccedil;ant
+avec sa suite au milieu des nuages et des &eacute;clairs qui sillonnaient la
+terre, et qui ajoutaient la terreur &agrave; l'imposante beaut&eacute; du
+cort&egrave;ge<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>.</p>
+
+<p>Bien que Lanfranc f&ucirc;t fix&eacute; &agrave; Naples pour terminer les grands travaux
+qu'il y avait entrepris, il s'&eacute;chappait quelquefois de cette ville
+bruyante et plus livr&eacute;e au luxe qu'au culte des arts, et il revenait &agrave;
+Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il &eacute;tait
+alors dans toute la force de son talent, et avait peine &agrave; suffire aux
+commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas
+rester longtemps de suite dans la capitale des arts, oblig&eacute; qu'il &eacute;tait
+de mener &agrave; bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait
+&agrave; Naples depuis plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Au mois d'ao&ucirc;t 1639, il &eacute;tait reparti pr&eacute;cipitamment de Rome pour
+retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible
+&eacute;ruption du V&eacute;suve; <span class='pagenum'><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span>il l&agrave; raconte &agrave; son ami dans sa lettre du 23 ao&ucirc;t
+de cette ann&eacute;e<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>. Le volcan s'&eacute;tait ouvert et avait donn&eacute; passage &agrave;
+un fleuve de lave, qui, coulant sur une &eacute;tendue de plus de six milles,
+avait d&eacute;truit et entra&icirc;n&eacute; des palais, des &eacute;glises, des maisons de
+campagne en grand nombre, et des villes presque tout enti&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce spectacle sublime rappela au peintre le d&eacute;sir que lui avait manifest&eacute;
+son ami de poss&eacute;der une vue du V&eacute;suve<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>: il en chercha de tous c&ocirc;t&eacute;s
+une qui f&ucirc;t digne de lui &ecirc;tre offerte, et n'en trouva aucune, m&ecirc;me chez
+les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession
+d'ex&eacute;cuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans
+le palais un qui lui parut meilleur que les autres, par&eacute;e qu'il se
+rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel ma&icirc;tre il &eacute;tait:
+les uns lui dirent que le peintre &eacute;tait mort, et les autres que le
+tableau &eacute;tait de Joseph Ribera<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>. Quoi qu'il en soit, ne pouvant
+avoir ni le tableau original, ni le ma&icirc;tre qui l'avait ex&eacute;cut&eacute;, Lanfranc
+obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de
+ses &eacute;l&egrave;ves, et apr&egrave;s l'avoir retouch&eacute;e<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>, il l'adressa dans le mois
+d'ao&ucirc;t 1638 &agrave; son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et
+en lui promettant de se mettre &agrave; sa <span class='pagenum'><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span>disposition pour une oeuvre plus
+importante et de meilleur go&ucirc;t.</p>
+
+<p>A cette m&ecirc;me &eacute;poque, Lanfranc eut recours au cr&eacute;dit que don Ferrante
+Carlo avait sur son patron, le cardinal Borgh&egrave;se, pour le tirer d'une
+difficult&eacute; s&eacute;rieuse qu'il avait avec les moines<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a> de Saint-Martin de
+Naples. Cet artiste &eacute;tait surtout recherch&eacute; pour peindre, dans les
+vo&ucirc;tes des &eacute;glises et dans les d&ocirc;mes des coupoles, ces immenses
+compositions qui font encore aujourd'hui l'&eacute;tonnement de ceux qui les
+admirent. Il avait donc &eacute;t&eacute; charg&eacute; par les moines de Saint-Martin,
+couvent situ&eacute; sur l'un des points les plus &eacute;lev&eacute;s de Naples, de peindre
+&agrave; fresque leur &eacute;glise. Il y avait repr&eacute;sent&eacute; les douze Ap&ocirc;tres, en pied;
+et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les
+larrons, la foule et les bourreaux qui s'appr&ecirc;tent &agrave; consommer le
+sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent &agrave;
+ce spectacle; ensuite, sur toute la vo&ucirc;te de l'&eacute;glise et des c&ocirc;t&eacute;s, des
+sc&egrave;nes vari&eacute;es<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>, peintures que Bottari trouve admirables<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>.</p>
+
+<p>Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand <i>Frescante</i> avait termin&eacute;
+cette oeuvre immense, et n&eacute;amoins les moines ne lui avaient encore donn&eacute;
+qu'un faible &agrave;-compte. Vivant &agrave; Naples en grand seigneur, l'artiste ne
+pouvait pas attendre: il se vit donc forc&eacute;, <span class='pagenum'><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span>une premi&egrave;re fois, de
+s'adresser, par l'interm&eacute;diaire de son ami, au cardinal Borgh&egrave;se,
+lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer &agrave; Lanfranc la
+moiti&eacute; de ce qui lui restait d&ucirc;, c'est-&agrave;-dire huit cents ducats. Les
+moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, &agrave; Naples, qui
+s'&eacute;tait charg&eacute; de cette premi&egrave;re n&eacute;gociation, de satisfaire enti&egrave;rement
+le peintre quinze jours apr&egrave;s ce premier payement.&mdash;Mais ils n'en
+avaient rien fait: plus de huit mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis cette
+&eacute;poque, et lorsque Lanfranc s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; pour recevoir les huit
+cents ducats qui lui restaient dus, il avait &eacute;prouv&eacute; du prieur un refus
+outrageant, suivi bient&ocirc;t d'un proc&egrave;s et de plusieurs autres, intent&eacute;s
+avec un &eacute;clat et un scandale sans exemple.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;bat pouvait porter une atteinte profonde &agrave; la r&eacute;putation de
+l'artiste et &agrave; son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir
+ex&eacute;cut&eacute; ses peintures <i>&agrave; sec</i>, au lieu de les avoir faites <i>&agrave; fresque</i>,
+ainsi que le portait leur trait&eacute;. Cette accusation &eacute;tait des plus
+graves. En France, o&ugrave; g&eacute;n&eacute;ralement on appelle peintures &agrave; fresque toutes
+celles qui sont destin&eacute;es &agrave; ne pas &ecirc;tre chang&eacute;es de place, qu'elles
+soient &agrave; l'huile, &agrave; la cire ou &agrave; la d&eacute;trempe, mais ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; sec sur
+la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-&ecirc;tre
+pas bien toute l'importance du reproche adress&eacute; &agrave; Lanfranc. Mais, en
+Italie, o&ugrave;, de tout temps, la v&eacute;ritable peinture &agrave; fresque, c'est-&agrave;-dire
+celle ex&eacute;cut&eacute;e sur place, sans pr&eacute;paration, sur un enduit frais appliqu&eacute;
+&agrave; un mur, et en <span class='pagenum'><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span>m&ecirc;me temps que cet enduit, a &eacute;t&eacute; pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, pour les
+monuments, &agrave; la peinture &agrave; l'huile et sur toile, l'accusation dirig&eacute;e
+contre Lanfranc &eacute;tait de nature &agrave; nuire extr&ecirc;mement &agrave; sa r&eacute;putation. On
+sait que les plus grands peintres italiens ont toujours plac&eacute; l&agrave;
+fresque, pour la difficult&eacute; de l'ex&eacute;cution, avant la peinture sur toile.
+Le Dominiquin a pass&eacute; la plus grande partie de sa vie &agrave; peindre &agrave;
+fresque<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>; Annibal Carrache s'est immortalis&eacute; surtout par les
+fresques du palais Farn&egrave;se; Rapha&euml;l a laiss&eacute; au Vatican, &agrave; la Farn&eacute;sine
+et ailleurs, des preuves de sa sup&eacute;riorit&eacute; pour ce genre de peinture; et
+le sublime peintre du <i>Jugement dernier</i>, Michel-Ange, m&eacute;prisait,
+dit-on, la peinture &agrave; l'huile, et ne la jugeait pas digne de son g&eacute;nie.
+Lanfranc &eacute;tait donc perdu de r&eacute;putation, s'il demeurait prouv&eacute; qu'au
+lieu d'improviser &agrave; fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris
+son temps pour les ex&eacute;cuter lentement <i>&agrave; sec</i>, en les retouchant et en
+les corrigeant tout &agrave; son aise. Aussi, cette accusation le transportait
+d'indignation, et il la repoussait avec m&eacute;pris, invoquant le t&eacute;moignage
+de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,
+du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur
+Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, c&eacute;l&egrave;bre
+peintre de Viterbe qui, se trouvant &agrave; Naples, &eacute;tait all&eacute; visiter
+Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, &eacute;tait mont&eacute; sur son
+&eacute;chafaud.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span>Il est difficile de croire que Lanfranc e&ucirc;t os&eacute; invoquer le t&eacute;moignage
+de tant de connaisseurs s'il n'e&ucirc;t pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
+les grandes fresques qu'il avait pr&eacute;c&eacute;demment ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; Rome et &agrave;
+Naples prouvent &agrave; elles seules ce dont il &eacute;tait capable. Aussi, se
+plaignant avec amertume &agrave; son ami du proc&eacute;d&eacute; des moines de Saint-Martin
+qui au moyen du proc&egrave;s qu'ils lui avaient intent&eacute;, pr&eacute;tendaient
+non-seulement ne pas lui payer ce qui restait d&ucirc;, mais lui faire rendre
+ce qu'il avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u, il ajoute, dans sa lettre du 30 ao&ucirc;t 1639:
+&laquo;Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanit&eacute;, pour
+ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
+d'amour et de diligence, n'ayant pas m&ecirc;me gagn&eacute; mes d&eacute;penses,
+travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
+m'&eacute;tait promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
+gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma r&eacute;putation, mon bien
+et jusqu'&agrave; la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
+bont&eacute;s de Son Excellence, et &agrave; votre bienveillance, afin que vous lui
+repr&eacute;sentiez le triste cas o&ugrave; je me trouve, et dont je l'ai d&eacute;j&agrave;
+entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Dans sa lettre du 30 ao&ucirc;t 1639, Lanfranc n'avait pas dit &agrave; don Ferrante
+Carlo quelle &eacute;tait la cause de ce scandaleux proc&egrave;s; il la lui apprend
+dans celle du 11 septembre suivant.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span>
+
+<p>&laquo;Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
+pouvez le redire, si cela est n&eacute;cessaire, &agrave; Son Excellence, quelle est
+la cause des d&eacute;sagr&eacute;ments que j'&eacute;prouve. Dans le commencement de mon
+entreprise, j'&eacute;tais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
+Saint-Martin, et, par son moyen, j'&eacute;tais &eacute;galement bien avec les moines.
+Mais, ayant mari&eacute; &agrave; Giuliano Finello<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a> ma fille a&icirc;n&eacute;e, qui &eacute;tait
+recherch&eacute;e par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
+avanc&eacute;, mais jeune homme distingu&eacute;, je me suis brouill&eacute; avec cet
+architecte, et, par suite, avec les p&egrave;res, lesquels ne font, soit
+ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
+outre, mon gendre Giuliano est employ&eacute; dans les occasions les plus
+importantes, &agrave; cause de son m&eacute;rite, d'o&ugrave; il r&eacute;sulte une grande jalousie
+dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
+faire conna&icirc;tre toute la v&eacute;rit&eacute;, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
+je puisse &ecirc;tre maltrait&eacute;, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
+ex&eacute;cuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
+les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
+jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarp&eacute;, et de travailler &agrave; Une
+oeuvre immense et tr&egrave;s-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
+gagnerai mon proc&egrave;s, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
+C'est pourquoi je vous supplie de prier Son <span class='pagenum'><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span>Excellence d'user de son
+autorit&eacute;, et de daigner &eacute;crire un second billet &agrave; ces moines qui, lui
+ayant promis de me payer quinze jours apr&egrave;s la r&eacute;ception du premier, ont
+attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
+usant de toute leur influence, vont jusqu'&agrave; ternir ma r&eacute;putation par des
+mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
+rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
+plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous r&eacute;compenser.&raquo;</p>
+
+
+<p>Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borgh&egrave;se
+d&eacute;termina les moines de Saint-Martin &agrave; abandonner leurs pr&eacute;tentions. Ce
+que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
+parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, apr&egrave;s plus de
+deux si&egrave;cles, donne le d&eacute;menti le plus &eacute;clatant &agrave; l'injuste accusation,
+que la jalousie et l'int&eacute;r&ecirc;t particulier d'un artiste subalterne avaient
+eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
+trop facilement accueillie.</p>
+
+<p>La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
+interrompue du mois d'ao&ucirc;t 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
+ann&eacute;es, le peintre fit de fr&eacute;quents voyages &agrave; Rome, o&ugrave; il ex&eacute;cuta de
+nombreuses commandes. Revenu &agrave; Naples au commencement de 1641, il &eacute;tait
+dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
+avril de cette ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce grand peintre, appel&eacute; &agrave; Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
+tr&eacute;sor de Saint-Janvier, avait <span class='pagenum'><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span>&eacute;t&eacute; en butte &agrave; la jalousie de
+l'Espagnolet et des autres artistes fix&eacute;s dans cette ville, qui
+saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
+travail et en attaquant sa r&eacute;putation. Dans l'&eacute;t&eacute; de 1639, ne pouvant
+plus r&eacute;sister &agrave; tant d'intrigues, il avait quitt&eacute; Naples secr&egrave;tement
+pour retourner &agrave; Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
+otages &agrave; la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une ann&eacute;e apr&egrave;s; mais,
+lorsqu'il fut de retour, il eut &agrave; essuyer tant de d&eacute;boires, qu'une
+profonde m&eacute;lancolie s'empara de son &acirc;me et le conduisit au tombeau. Il
+laissait inachev&eacute;e la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y e&ucirc;t
+travaill&eacute; pendant plus de onze ann&eacute;es, elle &eacute;tait &agrave; peine &agrave; moiti&eacute;
+faite.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, Lanfranc s'&eacute;tait montr&eacute; jaloux du Dominiquin. A
+l'&eacute;poque o&ugrave; ce dernier fit &agrave; Rome son tableau de la <i>Communion de Saint
+J&eacute;r&ocirc;me</i>, que le Poussin admirait &agrave; l'&eacute;gal de <i>la Transfiguration</i> de
+Rapha&euml;l et de la <i>Descente de croix</i> de. Daniel de Valterre<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>,
+Lanfranc avait fait graver &agrave; l'eau-forte par Fran&ccedil;ois Perler, son &eacute;l&egrave;ve,
+le tableau d'Augustin Carrache repr&eacute;sentant le m&ecirc;me sujet: &laquo;croyant par
+ce moyen, dit F&eacute;libien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
+avait expos&eacute; n'&eacute;tait qu'un larcin qu'il avait fait &agrave; son ma&icirc;tre<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>.&raquo;
+L'abb&eacute; Lanzi ajoute, qu'en r&eacute;pandant les copies de cette eau-forte,
+Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
+du Zampieri ses inventions <span class='pagenum'><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span>toujours nouvelles, et mettait en regard de
+la lenteur et de l'irr&eacute;solution de son rival, la fougue et la c&eacute;l&eacute;rit&eacute;
+de son ex&eacute;cution<a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p>
+
+<p>La rivalit&eacute; &eacute;tablie entre les deux artistes avait &eacute;clat&eacute; surtout &agrave;
+l'occasion des peintures de la coupole de San Andr&eacute;a della Valle. Dans
+l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
+&eacute;glise, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
+voulait qu'elle f&ucirc;t embellie. Mais ce cardinal &eacute;tant mort en 1623,
+Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
+pr&eacute;texte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
+travaux pour l'ann&eacute;e sainte, le jubil&eacute; de 1625. &laquo;Il en avait n&eacute;anmoins,
+ajoute F&eacute;libien<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>, fait d&eacute;j&agrave; tous les dessins, et ce ne fut pas sans
+d&eacute;plaisir qu'il vit Lanfranc travailler &agrave; sa place.&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cette rivalit&eacute;, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc &agrave; don
+Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
+malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire &agrave;
+Naples. Au premier aper&ccedil;u, il peut para&icirc;tre extraordinaire que, quatre
+jours seulement apr&egrave;s la mort du Zampieri, Lanfranc ait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de
+terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
+consid&egrave;re que cet artiste &eacute;tait connu depuis longtemps comme le plus
+habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'ex&eacute;cuter &agrave; Naples m&ecirc;me,
+avec le plus grand succ&egrave;s, celles du <i>Ges&ugrave; Nuovo</i> et <span class='pagenum'><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span>de l'&eacute;glise de
+Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.</p>
+
+<p>Il l'annonce &agrave; son ami dans une lettre du 19 avril 1641<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>: &laquo;J'ai eu,
+lui &eacute;crit-il, des nouvelles de votre sant&eacute; par Egidio (son fr&egrave;re); il a
+d&ucirc; vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laiss&eacute; son oeuvre
+inachev&eacute;e; lourde t&acirc;che pour son successeur, car la peinture, par suite
+des nombreuses retouches dont il l'a surcharg&eacute;e pendant tant d'ann&eacute;es,
+tombe en ruine. En outre, les seigneurs d&eacute;put&eacute;s en &eacute;tant peu satisfaits,
+vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
+compter les poils. Quant &agrave; moi, ayant &agrave; examiner et &agrave; estimer l'oeuvre
+d'un autre, je suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; lui nuire le moins que je pourrai, et m&ecirc;me
+je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en us&acirc;t &agrave; mon &eacute;gard;
+bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne m&eacute;rit&acirc;t pas qu'on s'occup&acirc;t
+de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
+ai pas gard&eacute; rancune de son vivant, et je le ferais encore moins apr&egrave;s
+sa mort, puisque j'ai toujours d&eacute;sir&eacute; d'&ecirc;tre son ami, et que je n'ai
+jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs d&eacute;put&eacute;s m'ont
+impos&eacute; le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait &agrave; Rome
+et ne m'emp&ecirc;chait de me rendre &agrave; Naples dans cette saison. Le Dominiquin
+a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
+ai gagn&eacute; trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce <span class='pagenum'><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span>que je
+sais que vous en avez caus&eacute; avec Egidio, lui manifestant votre
+&eacute;tonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
+n'avait pas les d&eacute;penses que j'ai; de plus, il faut consid&eacute;rer qu'avec
+mille ducats on ne peut se faire que huit <i>luoghi di monte</i><a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>, eu
+&eacute;gard &agrave; la d&eacute;pr&eacute;ciation des monnaies et &agrave; la valeur des <i>monti</i>. Vous
+pourrez m'objecter qu'il y a trop de diff&eacute;rence entre l'un et l'autre
+(le Dominiquin et moi). Je vous r&eacute;pondrai que toutes les fois que le
+Dominiquin a eu &agrave; commander une paire de v&ecirc;tements, moi, j'en ai eu &agrave;
+commander sept paires<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>, et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
+pas de la vie si retir&eacute;e qu'il a men&eacute;e pour s'enrichir, car je la tiens
+pour une conduite honteuse, ce qui appara&icirc;t par la fin qu'il a faite. Il
+n'a pas mari&eacute; de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyag&eacute; comme
+moi, et chaque voyage m'a co&ucirc;t&eacute;, l'un dans l'autre, un millier de ducats
+au moins, d&eacute;pense qui est toujours venue &agrave; contre-temps. Je vous dirais
+bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
+je ne puis m'emp&ecirc;cher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
+Dominiquin avait eu une femme du caract&egrave;re de la mienne, il n'aurait pas
+m&ecirc;me conserv&eacute; de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
+de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span>Je me console en pensant que d'autres maris ont &eacute;t&eacute; accabl&eacute;s, si ce
+n'est par de semblables &ecirc;tres, tout au moins par la m&ecirc;me conduite. Vous
+voyez que je ne vous ai jamais parl&eacute; avec une franchise plus enti&egrave;re;
+mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
+l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre montre que si Lanfranc &eacute;tait heureux de ses succ&egrave;s
+d'artiste, il &eacute;tait loin de trouver le bonheur dans son int&eacute;rieur,
+puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que d&eacute;penser ce qu'il
+gagnait avec tant de travail.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les protestations d'impartialit&eacute; qu'affectait Lanfranc pour
+l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
+d&eacute;guis&eacute;e, et un d&eacute;sir de faire d&eacute;truire cette peinture de Saint-Janvier
+qui, suivant ses expressions, tombait en ruine<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p>
+
+<p>Sa lettre du 23 avril 1641<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a> est empreinte des m&ecirc;mes sentiments: &laquo;Je
+vous ai inform&eacute;, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a &eacute;t&eacute;
+fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commenc&eacute;e. Mais je crois
+n&eacute;cessaire de vous &eacute;crire de nouveau, relativement, &agrave; ce que j'avais
+entendu dire, que les seigneurs d&eacute;put&eacute;s voulaient lui revoir le poil,
+parce que ce n'est pas la v&eacute;rit&eacute;. Au contraire, les d&eacute;put&eacute;s s'efforcent
+de traiter les h&eacute;ritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
+ayant &eacute;t&eacute; choisis d&eacute;part et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
+<span class='pagenum'><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span>satisfaction s'il y &agrave; lieu. En vous &eacute;crivant la premi&egrave;re fois, je vous
+ai rapport&eacute; ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
+moi-m&ecirc;me; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
+oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tir&eacute;es par les cheveux, et que,
+par suite du temps si long qu'il a employ&eacute; &agrave; ce travail, les parties
+termin&eacute;es les premi&egrave;res paraissent d&eacute;j&agrave; vieilles et pass&eacute;es<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>, tandis
+que le reste n'est pas fini. La coupole est &agrave; moiti&eacute;, je veux dire &agrave;
+moiti&eacute; fa&icirc;te, et la partie qui s'y trouve ex&eacute;cut&eacute;e est la moins bonne,
+&eacute;tant fort ordinaire et &agrave; ce degr&eacute; d'avancement, tel, qu'&agrave; proportion
+des autres choses achev&eacute;es, il lui aurait fallu encore une fois plus de
+temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
+mani&egrave;re de finir. Malgr&eacute; cela, les d&eacute;put&eacute;s agissent avec beaucoup de
+bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands d&eacute;sagr&eacute;ments avec le mort,
+parce qu'il tra&icirc;nait son travail en longueur, et qu'il refusait m&ecirc;me
+qu'on lui fourn&icirc;t l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
+ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses &eacute;l&egrave;ves, entrassent
+pour travailler &agrave; cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
+choses &eacute;taient arriv&eacute;es &agrave; ce point que, de guerre las, les d&eacute;put&eacute;s
+voulaient la faire ouvrir, d&eacute;cid&eacute;s &agrave; jouir de sa vue, tout inachev&eacute;e
+qu'elle &eacute;tait, plut&ocirc;t que d'attendre pour donner ce travail aux
+Bolonais. Ils &eacute;taient d'autant mieux fond&eacute;s &agrave; agir ainsi, qu'il y a ici
+des artistes excellents, &agrave; ce <span class='pagenum'><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span>point que, depuis tr&egrave;s-peu de jours, ils
+ont d&eacute;j&agrave; fait beaucoup de besogne, et bien.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'est pas difficile de comprendre, apr&egrave;s cette derni&egrave;re lettre, par
+quelle cause les peintures commenc&eacute;es par le malheureux Dominiquin
+furent totalement d&eacute;truites apr&egrave;s sa mort. Malgr&eacute; les r&eacute;ticences
+&eacute;tudi&eacute;es de Lanfranc, son ancienne jalousie perce &agrave; chaque ligne. Si les
+peintures de la coupole de Saint-Janvier &eacute;taient g&acirc;t&eacute;es par des
+retouches et des emp&acirc;tements<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>; si elles paraissaient d&eacute;j&agrave; vieilles
+et pass&eacute;es, si elles mena&ccedil;aient de tomber d'elles-m&ecirc;mes, il fallait
+n&eacute;cessairement les faire dispara&icirc;tre, et les remplacer par une oeuvre
+nouvelle. Lanfranc craignait peut-&ecirc;tre la comparaison qui se serait
+&eacute;tablie dans l'enceinte de la m&ecirc;me coupole, entre ses fresques et celles
+de son ancien rival. Sup&eacute;rieur surtout par l'expression, partie de l'art
+si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le c&egrave;de pas au divin
+Rapha&euml;l<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>, ce grand artiste poss&eacute;dait, en outre, quoi qu'en puisse
+dire Lanfranc, des qualit&eacute;s &eacute;minentes pour l'ordonnance, comme pour
+l'ex&eacute;cution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
+grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses sc&egrave;nes qui remplissent
+les &eacute;glises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
+imagination, la force de son pinceau, et son ex&eacute;cution facile et
+brillante, la post&eacute;rit&eacute;, plus <span class='pagenum'><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span>juste que ses contemporains, a confirm&eacute;
+le jugement qu'avait port&eacute; du Zampieri l'illustre pr&eacute;lat Gio. Bat.
+Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appr&eacute;ci&eacute;e
+qu'apr&egrave;s sa mort<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a>.</p>
+
+<p>La destruction des peintures qu'il avait ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; la coupole de
+Saint-Janvier est donc une perte irr&eacute;parable pour l'art, en m&ecirc;me temps
+qu'elle atteste jusqu'&agrave; quel degr&eacute; de rancune peut &ecirc;tre port&eacute;e la
+rivalit&eacute; qui s'&eacute;l&egrave;ve entre de grands artistes.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t, au surplus, que les d&eacute;put&eacute;s commis pour l'examen de ces
+peintures, loin de se montrer favorables aux h&eacute;ritiers du Dominiquin,
+ainsi que l'&eacute;crit Lanfranc, exig&egrave;rent d'eux, par une injustice
+extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
+le malheureux artiste avait re&ccedil;u de son travail<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>.</p>
+
+<p>Lanfranc, charg&eacute; de d&eacute;corer la coupole de nouvelles peintures,
+s'acquitta de cette t&acirc;che avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
+ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
+peut se donner carri&egrave;re sans m&eacute;lange de regrets.</p>
+
+<p>Il quitta Naples en 1646, pour venir &agrave; Rome assister &agrave; la profession
+d'une de ses filles qui se faisait religieuse<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>. Retenu dans cette
+ville par la r&eacute;volte des Napolitains contre les Espagnols, il y
+entreprit les peintures de Saint-Charles <i>dei Catinari</i>, qu'il acheva en
+six mois de temps, et il mourut le jour m&ecirc;me de <span class='pagenum'><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span>la f&ecirc;te de ce saint, le
+29 novembre 1647, o&ugrave; l'on d&eacute;couvrit ses peintures<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>.</p>
+
+<p>Don Ferrante Carlo l'avait probablement pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans la tombe depuis
+plusieurs ann&eacute;es. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
+plus haut, est la derni&egrave;re que Lanfranc lui ait adress&eacute;e. Mais, telle
+est l'obscurit&eacute; qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
+artistes, qu'il nous a &eacute;t&eacute; impossible de trouver la date de sa mort.</p>
+
+<p>L'existence de cet excellent homme s'est &eacute;coul&eacute;e, nous l'avons vu, &agrave;
+l'abri de toute ambition, partag&eacute;e seulement entre l'accomplissement de
+ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
+in&eacute;puisable bienveillance, sa discr&eacute;tion, son affabilit&eacute; lui assur&egrave;rent,
+pendant plus de quarante ans, des amis d&eacute;vou&eacute;s parmi les principaux
+artistes de son si&egrave;cle; et la puret&eacute; de son go&ucirc;t, la s&ucirc;ret&eacute; de son
+jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
+il v&eacute;cut si longtemps dans l'intimit&eacute;: &agrave; tous ces titres, nous nous
+f&eacute;licitons d'avoir rappel&eacute; son nom, oubli&eacute; depuis plus de deux si&egrave;cles,
+au respect de la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+
+<span class='pagenum'><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO" id="LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO"></a>LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO</h2>
+
+
+<p>Dans son pan&eacute;gyrique du commandeur del Pozzo<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>, Carlo Dati commence
+par rappeler &agrave; ses auditeurs que l'homme ne poss&egrave;de rien autre chose en
+propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'&eacute;tait pas plus
+neuve au dix-septi&egrave;me si&egrave;cle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
+lamente sur la bri&egrave;vet&eacute; de la vie humaine, sur la vanit&eacute; des choses
+d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et poss&egrave;de le temps,
+parce qu'il sait jouir par la m&eacute;moire des douces productions du pass&eacute;,
+qu'il sait bien user du pr&eacute;sent par ses oeuvres, et qu'il dispose
+prudemment de l'avenir par sa pr&eacute;voyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
+commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie &agrave;
+l'antiquit&eacute;, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
+plus pr&eacute;cieux restes, les bienfaits qu'il <span class='pagenum'><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span>ne cessa de r&eacute;pandre, avec la
+plus grande g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, sur ses contemporains, et particuli&egrave;rement sur
+les artistes; sa courtoisie, sa discr&eacute;tion et ses autres vertus, lui
+assurent l'admiration de la post&eacute;rit&eacute;. Aussi le pan&eacute;gyriste
+n'h&eacute;siste-t-il point &agrave; affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
+triomph&eacute; du temps, mais doit &ecirc;tre propos&eacute; comme la lumi&egrave;re et le soutien
+des si&egrave;cles pass&eacute;s, comme l'ornement et l'exemple du pr&eacute;sent, et comme
+le plus parfait mod&egrave;le &agrave; citer aux g&eacute;n&eacute;rations &agrave; venir.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit de ces &eacute;loges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
+oubli&eacute; de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
+del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
+aux arts. Comme amateur, son influence a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-consid&eacute;rable sur les
+principaux artistes du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle; enfin, pour nous autres
+Fran&ccedil;ais, sa liaison intime avec le Poussin, continu&eacute;e sans interruption
+pendant pr&egrave;s de trente-quatre ann&eacute;es et rompue seulement par la mort,
+rend sa biographie particuli&egrave;rement int&eacute;ressante.</p>
+
+<p>Ces consid&eacute;rations nous ont engag&eacute; &agrave; faire de la vie de cet homme
+illustre une &eacute;tude approfondie.</p>
+
+<p>Cassiano del Pozzo naquit &agrave; Turin vers la fin du seizi&egrave;me si&egrave;cle. Il
+appartenait &agrave; une noble et tr&egrave;s-ancienne famille du Pi&eacute;mont. Au nombre
+de ses anc&ecirc;tres, il comptait des cardinaux et des &eacute;v&ecirc;ques, des guerriers
+illustres, des magistrats &eacute;minents. Son bisa&iuml;eul &eacute;tait un jurisconsulte
+c&eacute;l&egrave;bre; il devint s&eacute;nateur et conseiller des ducs de Savoie. Son a&iuml;eul
+fut <span class='pagenum'><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span>pr&eacute;sident du s&eacute;nat du Pi&eacute;mont. Carlo Dati ne parle pas de son p&egrave;re,
+ce qui laisse &agrave; supposer qu'il &eacute;tait mort jeune, ou qu'il n'&eacute;tait pas
+parvenu &agrave; une dignit&eacute; aussi importante que celles occup&eacute;es par ses
+anc&ecirc;tres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>, fut
+archev&ecirc;que de Pis&eacute; depuis l'ann&eacute;e 1587 jusqu'&agrave; sa mort, arriv&eacute;e en 1607.
+Ce fut lui qui prit soin de l'&eacute;ducation du jeune Cassiano. Celui-ci
+quitta Turin d&egrave;s ses plus jeunes ann&eacute;es pour aller suivre les cours de
+la c&eacute;l&egrave;bre universit&eacute; de Bologne: l&agrave;, sous la direction de savants
+professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
+de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et d&eacute;velopper pendant
+toute sa vie. Appel&eacute; ensuite &agrave; Pis&eacute; par l'archev&ecirc;que, il suivit les
+cours de droit &agrave; l'universit&eacute; de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
+d'ardeur &agrave; l'&eacute;tude de la jurisprudence, &eacute;tant destin&eacute; par sa famille &agrave;
+remplir un office de magistrature &agrave; Turin, comme ses nobles a&iuml;eux. Vers
+la fin de son s&eacute;jour &agrave; Pis&eacute;, l'archev&ecirc;que lui conf&eacute;ra la grande
+commanderie qu'il avait fond&eacute;e, pour un des membres de sa famille, dans
+l'ordre eccl&eacute;siastique et militaire de Saint-Etienne. A la m&ecirc;me &eacute;poque,
+le grand-duc de Toscane, Ferdinand I<sup>er</sup>, lui transmit le riche
+b&eacute;n&eacute;fice dont il jouissait sur l'archev&ecirc;ch&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span>de Pis&eacute;, lorsqu'avant de
+monter sur le tr&ocirc;ne de Toscane, il n'&eacute;tait encore que cardinal. Ces deux
+dignit&eacute;s, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
+permirent de se rendre &agrave; Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
+du Pi&eacute;mont.</p>
+
+<p>C'est probablement pendant son s&eacute;jour &agrave; Turin que del Pozzo fit la
+connaissance de Simon Vou&euml;t. Cet artiste, fix&eacute; en Italie depuis 1613,
+avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contr&eacute;e.
+En mai 1621 il &eacute;tait &agrave; G&ecirc;nes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
+le portrait du cardinal de Savoie. Vou&euml;t se trouvait encore &agrave; G&ecirc;nes dan
+s le mois de septembre suivant, tr&egrave;s-recherch&eacute; par les seigneurs Doria,
+qui l'avaient conduit &agrave; leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
+et l'avaient pri&eacute; de faire leurs portraits, ce &agrave; quoi il avait fini par
+consentir, vaincu par leurs politesses et leurs pr&eacute;venances<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p>
+
+<p>Del Pozzo ne voulut pas rester oisif &agrave; Turin: pour se pr&eacute;parer l'entr&eacute;e
+dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
+devant le s&eacute;nat du Pi&eacute;mont. Bient&ocirc;t apr&egrave;s, il fut nomm&eacute; juge sup&eacute;rieur
+au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
+fonctions: entra&icirc;n&eacute; par son amour pour l'antiquit&eacute;, et pouss&eacute; par une
+inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
+aller vivre dans la ville des C&eacute;sars et des papes, et pour s'y livrer
+tout entier, dans le calme de la m&eacute;ditation et dans la soci&eacute;t&eacute; des
+artistes et des <span class='pagenum'><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span>antiquaires, &agrave; ces &eacute;tudes et &agrave; ces recherches qu'il
+poursuivit, sans interruption, pendant pr&egrave;s de quarante ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
+de L&eacute;on X. Comme ses illustres pr&eacute;d&eacute;cesseurs, ce pontife poss&eacute;dait &agrave; un
+haut degr&eacute; le go&ucirc;t des arts, l'amour du beau, le g&eacute;nie des entreprises
+grandioses. Son r&egrave;gne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
+ait vus, a chang&eacute; l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
+constructions &eacute;lev&eacute;es par Urbain VIII et les Barberini attestent le go&ucirc;t
+fastueux de cette famille, et les &eacute;normes d&eacute;penses qu'elle n'h&eacute;sita pas
+&agrave; faire pour l'utilit&eacute; du peuple romain et pour l'embellissement de la
+ville de Rome.</p>
+
+<p>Ce pape avait combl&eacute; sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
+&eacute;lev&eacute; &agrave; la dignit&eacute; de cardinaux son fr&egrave;re, qui v&eacute;cut dans la retraite,
+et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
+importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
+des finances; le second comme vice-chancelier. C'est &agrave; ce dernier que,
+peu de temps apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas &agrave;
+&ecirc;tre attach&eacute; en qualit&eacute; de secr&eacute;taire. Cette position permit au
+commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
+alors fix&eacute;s &agrave; Rome; car, partageant les go&ucirc;ts de son oncle, le cardinal
+Francesco &eacute;tait leur protecteur le plus puissant et le plus empress&eacute;, et
+sa maison servait de rendez-vous &agrave; leurs r&eacute;unions habituelles.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span>
+
+<p>Ce cardinal &eacute;tait grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste
+avant qu'il ne quitt&acirc;t Rome pour aller peindre &agrave; Naples la chapelle du
+tr&eacute;sor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adress&eacute;e
+au commandeur et dat&eacute;e de Naples le 1<sup>er</sup> d&eacute;cembre 1263<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>, que
+depuis longtemps ils &eacute;taient en relations d'amiti&eacute;, et que del Pozzo
+avait fait plusieurs commandes au peintre de la <i>Communion de Saint
+J&eacute;r&ocirc;me</i>. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
+son arriv&eacute;e &agrave; Naples, remplir les engagements qu'il avait pris &agrave; l'&eacute;gard
+du commandeur.</p>
+
+<p>&laquo;Ces seigneurs, &eacute;crit-il, m'ont li&eacute; les mains avec des cha&icirc;nes de fer,
+et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
+l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
+chapelle de Saint-Janvier ne serait pas termin&eacute;e. Ils m'ont astreint &agrave;
+faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis &agrave; des
+peines tr&egrave;s-graves si je venais &agrave; manquer &agrave; cet engagement; mes envieux
+sont l&agrave;, tout pr&ecirc;ts &agrave; me d&eacute;chirer &agrave; belles dents par leurs calomnies; et
+alors m&ecirc;me que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accord&eacute; est
+si court, que je suis dans la plus grande inqui&eacute;tude, ne sachant comment
+je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. N&eacute;anmoins, je prie
+votre seigneurie, qui a toujours montr&eacute; un si grand d&eacute;sir de me servir,
+de vouloir bien, pour le moment, accepter <span class='pagenum'><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span>les excuses que je lui
+pr&eacute;sente avec toute franchise et sinc&eacute;rit&eacute; d'esprit, &eacute;tant persuad&eacute;
+qu'il ne manquera pas de se pr&eacute;senter un grand nombre d'occasions dans
+lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
+personne; tandis que, de mon c&ocirc;t&eacute;, je m'empresserai d'ob&eacute;ir &agrave; ses
+ordres<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>A la suite de cette lettre, Bottari a publi&eacute; un autre document qui
+prouve le patronage qu'exer&ccedil;ait le cardinal Francesco Barberini &agrave;
+l'&eacute;gard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: &laquo;Je
+soussign&eacute; (le Dominiquin) reconnais avoir re&ccedil;u du chevalier del Pozzo,
+par les mains de Gio. Pi&eacute;tro Oliva, quarante &eacute;cus d'argent, qu'il m'a
+dit me remettre au nom de l'illustrissime et r&eacute;v&eacute;rendissime cardinal
+Barberini, son patron, en consid&eacute;ration de ce que sa seigneurie
+illustrissime a daign&eacute; consentir &agrave; tenir sur les fonts de bapt&ecirc;me une de
+mes filles. En foi de quoi, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Le cardinal Francesco Barberini avait emmen&eacute; del Pozzo dans sa l&eacute;gation
+de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'ann&eacute;e suivante. C'est en
+passant par Avignon, au commencement de l'ann&eacute;e 1625, que le commandeur
+fit la connaissance du c&eacute;l&egrave;bre Peiresc, qui &eacute;tait venu d'Aix pour
+complimenter le cardinal.</p>
+
+<p>Gassendi<a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a> raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce <span class='pagenum'><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span>savant &eacute;tait li&eacute;
+depuis longtemps avec Al&eacute;andre, qui accompagnait le l&eacute;gat. Peiresc
+l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 &agrave; 1602, voyage
+dans lequel il puisa ce go&ucirc;t des arts, de l'antiquit&eacute;, des sciences et
+de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
+son nom. Del Pozzo &eacute;tait bien digne d'entrer en relations avec un tel
+homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
+litt&eacute;rateurs et tous les artistes de l'Europe v&eacute;n&eacute;raient comme leur
+patron et leur guide. Par suite de la maladie de son p&egrave;re, Peiresc ne
+put suivre le l&eacute;gat jusqu'&agrave; Paris; mais il lui donna des lettres pour
+ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
+occup&eacute; &agrave; peindre au Luxembourg la galerie de la reine-m&egrave;re, Marie de
+M&eacute;dicis. Il ne doutait pas, selon le t&eacute;moignage de Gassendi<a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>, que
+cet artiste ne d&ucirc;t plaire au cardinal, tant &agrave; cause de l'agr&eacute;ment et de
+l'amabilit&eacute; de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
+pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
+se rendit &agrave; Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le re&ccedil;ut avec
+une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
+de son p&egrave;re, arriv&eacute;e tout r&eacute;cemment. Le l&eacute;gat prit grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+visiter le mus&eacute;e de son h&ocirc;te, et &agrave; passer de longues heures dans une
+conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
+l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que <span class='pagenum'><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span>le plus grand et
+le plus savant collectionneur de ce si&egrave;cle avait r&eacute;unis de toutes les
+parties du monde<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Peiresc alla jusqu'&agrave; Toulon faire ses adieux au
+l&eacute;gat et &agrave; del Pozzo.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut pouss&eacute; par le
+mauvais temps sur les c&ocirc;tes de Provence, vers la tour de Bouc, &agrave;
+l'entr&eacute;e de la plage de Martigue. Les vents contraires l'oblig&egrave;rent d'y
+rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
+pour revenir voir le l&eacute;gat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
+compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
+livres<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>. Comme le docte conseiller ne n&eacute;gligeait aucune occasion de
+s'instruire, il fit alors de nouvelles exp&eacute;riences sur l'eau de la mer:
+elles parurent si int&eacute;ressantes au l&eacute;gat, qu'il lui promit de les
+continuer pendant son voyage. Il lui promit &eacute;galement de lui faire part
+de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
+demanda de faire copier les &eacute;pitaphes et les portraits des comtes de
+Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
+de son s&eacute;jour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'&ecirc;tre en
+correspondance avec Peiresc, et de r&eacute;unir les curiosit&eacute;s qu'il avait
+demand&eacute;es. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-m&ecirc;me, qui, &agrave;
+son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arr&ecirc;ta pas &agrave; Marseille.
+Il les fit parvenir &agrave; Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
+retrouver<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span>
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Rome vers la fin de l'ann&eacute;e 1626, le commandeur y reprit le
+cours de ses &eacute;tudes sur l'antiquit&eacute; et renoua ses liaisons avec les
+artistes.</p>
+
+<p>Le Bernin dut &ecirc;tre un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
+des relations; bien que nous n'en ayons trouv&eacute; aucunes traces, soit dans
+les lettres publi&eacute;es par Bottari, soit dans les biographies donn&eacute;es par
+Passeri, Bellori et Baldinucci<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>.</p>
+
+<p>On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, d&egrave;s son enfance, honor&eacute; de la
+protection et de l'amiti&eacute; d'Urbain VIII, lorsqu'il n'&eacute;tait encore que le
+cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait &eacute;t&eacute; ramen&eacute; &agrave; Rome
+par son p&egrave;re, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappel&eacute; de Naples
+par le pape Paul V, de l'illustre maison Borgh&egrave;se, pour travailler &agrave; la
+chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
+Sainte-Marie-Majeure.</p>
+
+<p>Si l'on doit ajouter foi au r&eacute;cit du Baldinucci<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>, Gio. Lorenzo
+montra d&egrave;s son enfance des dispositions<span class='pagenum'><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span> extraordinaires pour les arts
+du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son p&egrave;re
+travaillait &agrave; l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
+chapelle Borgh&egrave;se, le jeune Lorenzo, &agrave; peine &acirc;g&eacute; de dix ans, commen&ccedil;ait
+sa longue et brillante carri&egrave;re, en sculptant une t&ecirc;te de marbre
+destin&eacute;e &agrave; l'&eacute;glise de Sainte-Potentiane. &Eacute;tonn&eacute; de trouver dans un
+enfant un talent d&eacute;j&agrave; remarquable, Paul V d&eacute;sira le Voir, et d&egrave;s que le
+Bernin fut en sa pr&eacute;sence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
+saurait faire une t&ecirc;te &agrave; la plume. Gio. Lorenzo l'ayant pri&eacute; de dire
+quelle t&ecirc;te il voulait, le pape reprit: &laquo;S'il en est ainsi, c'est qu'il
+sait les faire toutes;&raquo; et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
+que l'enfant ex&eacute;cuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
+de trait et une hardiesse qui surprirent et charm&egrave;rent le pape. D&eacute;sirant
+encourager et d&eacute;velopper ce talent naissant, et lui procurer les moyens
+de parvenir &agrave; cet &eacute;clat et &agrave; cette &eacute;l&eacute;vation que semblaient promettre
+tant de dispositions naturelles, le pontife r&eacute;solut de confier &agrave; un
+patron puissant et &eacute;clair&eacute; la direction des &eacute;tudes du jeune Bernin. Il
+le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
+tr&egrave;s-distingu&eacute; des lettres et des arts, qui avait assist&eacute; &agrave; l'&eacute;preuve
+impos&eacute;e &agrave; l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
+donner aide et assistance &agrave; Gio. Lorenzo pour ses &eacute;tudes, mais de
+l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
+sorte caution des succ&egrave;s qu'on <span class='pagenum'><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span>devait attendre de lui. Apr&egrave;s avoir
+engag&eacute; l'enfant, par de douces paroles, &agrave; continuer bravement ce qu'il
+avait entrepris, et lui avoir donn&eacute; douze grandes pi&egrave;ces d'or, tout
+autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
+vers le cardinal, lui dit en proph&eacute;tisant: &laquo;Nous esp&eacute;rons que cet enfant
+deviendra le Michel-Ange de son si&egrave;cle<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>La t&acirc;che impos&eacute;e par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
+ce pr&eacute;lat, non-seulement avec toute la d&eacute;f&eacute;rence qu'il devait au
+souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
+voyait les progr&egrave;s &eacute;tonnants de son prot&eacute;g&eacute;, et il s'y attachait
+davantage. A l'&acirc;ge de quinze ans, le jeune homme avait ex&eacute;cut&eacute; pour
+Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attach&eacute; &agrave; l'instrument de son supplice.
+Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borgh&egrave;se, neveu du pape, la
+statue d'&Eacute;n&eacute;e portant son p&egrave;re Anchise, figures un peu plus grandes que
+nature, qu'on peut consid&eacute;rer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
+qu'on y reconnaisse encore les traces de la mani&egrave;re de son p&egrave;re, il est
+facile toutefois d'y remarquer un certain air de d&eacute;licatesse et de
+v&eacute;rit&eacute;, principalement dans la t&ecirc;te du vieillard, qualit&eacute;s qui
+attestent, d&egrave;s cette &eacute;poque, la direction de son go&ucirc;t et de son-style.
+Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borgh&egrave;se, qui lui commanda
+sur-le-champ une statue de David, de la m&ecirc;me grandeur. Le jeune artiste
+se surpassa lui-m&ecirc;me dans cette <span class='pagenum'><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span>oeuvre. Il l'acheva compl&egrave;tement dans
+l'espace de sept mois; car, d&egrave;s cette &eacute;poque, il avait coutume, ainsi
+qu'il le disait, de d&eacute;vorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
+ciseau &agrave; faux, qualit&eacute; ordinaire, non des simples praticiens, mais de
+ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
+pour mod&egrave;le de la figure du David s'appr&ecirc;tant, avec sa fronde, &agrave; viser
+le front du g&eacute;ant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
+et qui peint bien l'amiti&eacute; que lui portait son puissant protecteur, le
+cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme &eacute;tait
+occup&eacute; &agrave; travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
+voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
+le miroir<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque le Bernin eut termin&eacute; pour le cardinal Scipion Borgh&egrave;se le beau
+groupe de Daphn&eacute; m&eacute;tamorphos&eacute;e en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
+voit aujourd'hui &agrave; la villa Borgh&egrave;se, et dans lequel le marbre est
+travaill&eacute; avec une extr&ecirc;me d&eacute;licatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
+l'un des po&egrave;tes latins les plus remarquables de son si&egrave;cle, composa le
+distique suivant, et voulut qu'il f&ucirc;t grav&eacute; sur la base de ce groupe:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
+implet, baccas seu carpit amaras.&raquo;</p></div>
+
+<p>L'amiti&eacute; du cardinal pour le Bernin ne se d&eacute;mentit pas lorsqu'il fut &eacute;lu
+pape sous le nom <span class='pagenum'><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span>d'Urbain VIII, en remplacement de Gr&eacute;goire XV,
+Ludovisi, qui avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; Paul V, et n'avait occup&eacute; que peu de temps
+la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussit&ocirc;t apr&egrave;s son
+intronisation, il lui dit: &laquo;C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
+de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
+encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
+pontificat.&raquo;&mdash;Aussi, tant qu'Urbain VIII r&eacute;gna, le Bernin fut
+tout-puissant &agrave; Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
+partageant le go&ucirc;t fastueux du pontife, il d&eacute;cora Rome et Saint-Pierre
+de ses oeuvres colossales, d'une ex&eacute;cution presque toujours bizarre et
+tourment&eacute;e, d'un style tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute; de l'antique, mais souvent d'un
+effet grandiose.</p>
+
+<p>Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
+donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
+qu'il destinait &agrave; sa famille. Apr&egrave;s avoir achet&eacute; des Strozza ce palais
+situ&eacute; aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
+et orner de peintures par les artistes alors les plus c&eacute;l&egrave;bres.</p>
+
+<p>C'est dans une des salles principales de cet &eacute;difice, que Pierre de
+Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit &agrave; fresque cette
+immense composition qui excite encore aujourd'hui l'&eacute;tonnement et
+l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
+l'histoire romaine se trouvent m&ecirc;l&eacute;s aux fables de l'antiquit&eacute;, aux
+sc&egrave;nes de la mythologie pa&iuml;enne, et &agrave; des compositions prises dans les
+<span class='pagenum'><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span>myst&egrave;res et les embl&egrave;mes de la religion catholique<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>. On sait que ce
+grand travail a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par Corneille Bloemaert, sous la direction de
+Pierre de Cortone lui-m&ecirc;me, et publi&eacute; dans l'ouvrage intitul&eacute;: <i>AEdes
+Barberinae</i>, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a>,
+ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
+arts.</p>
+
+<p>Corneille Bloemaert avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; &agrave; Rome par le marquis Vincenzo
+Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a> appelle le M&eacute;c&egrave;ne des
+artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
+collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y e&ucirc;t
+alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
+tableaux du marquis, parmi lesquels le c&eacute;l&egrave;bre <i>Mariage de sainte
+Catherine</i>, de Rapha&euml;l; il se mit ensuite &agrave; graver les statues antiques
+les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait d&eacute;j&agrave;
+termin&eacute; quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis &eacute;tant
+venu &agrave; mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, gr&acirc;ce &agrave; la
+protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
+Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
+puissants patrons. Il continua pendant longtemps &agrave; r&eacute;sider &agrave; Rome, o&ugrave; il
+grava, d'apr&egrave;s le Cortone,<span class='pagenum'><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span> Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
+Poussin et autres artistes contemporains, un tr&egrave;s-grand nombre de
+tableaux et de dessins. Fid&egrave;le &agrave; son ancienne amiti&eacute; avec Peiresc, le
+cardinal Barberini lui fit pr&eacute;sent, en 1636, des gravures des statues de
+la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en &eacute;change, le savant fran&ccedil;ais
+lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
+Duchesne venait de publier<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>.</p>
+
+<p>Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
+tr&egrave;s-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
+adressa, de 1641 &agrave; 1646, pendant son s&eacute;jour &agrave; Florence, o&ugrave; il &eacute;tait all&eacute;
+peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
+Pozzo cherchait &agrave; dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
+pour se livrer &agrave; des travaux d'architecture<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a>. Le Cortone avait en
+effet entr&eacute;pris de faire le plan d'une &eacute;glise pour les p&egrave;res de
+l'&Eacute;glise-Neuve, &agrave; Florence, mais ce plan ne fut pas mis &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>On ne peut gu&egrave;re juger en France les grandes qualit&eacute;s que poss&eacute;dait
+Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce ma&icirc;tre que poss&egrave;de le
+Louvre<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a> ne sont pas tr&egrave;s-importants. D'ailleurs, c'est dans
+l'ex&eacute;cution des grandes fresques qu'il faut appr&eacute;cier cet artiste. Il
+poss&eacute;dait l'art de bien disposer sa <span class='pagenum'><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span>composition, d'en faire puissamment
+ressortir les effets principaux, et de donner &agrave; l'ensemble de ces vastes
+machines un air de force et d'entrain, dans l'ex&eacute;cution, qui fait
+oublier en partie les n&eacute;gligences et les incorrections du dessin, la
+pesanteur des figures et le mauvais go&ucirc;t des attitudes; aucun artiste
+n'a eu plus de r&eacute;putation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
+particuli&egrave;rement parmi les Fran&ccedil;ais, puisque Pierre Puget, le Brun,
+Pierre Mignard se sont souvent inspir&eacute;s de ses oeuvres. Le Poussin seul
+sut r&eacute;sister &agrave; cet entra&icirc;nement g&eacute;n&eacute;ral, et pr&eacute;f&eacute;rer, aux oeuvres du
+Cortone, l'&eacute;tude del'antique et de Rapha&euml;l, et la contemplation de la
+nature, ces grandes sources du beau, qui &eacute;lev&egrave;rent son g&eacute;nie bien
+au-dessus de tous ses contemporains.</p>
+
+<p>On a souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; que le Poussin avait longtemps travaill&eacute; d'apr&egrave;s
+l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
+autres, qu'il trouvait &agrave; Rome. Sans doute son go&ucirc;t et son caract&egrave;re
+s&eacute;rieux le portaient vers'cette &eacute;tude; mais il est juste de reconna&icirc;tre
+que del Pozzo contribua puissamment &agrave; encourager et &agrave; d&eacute;velopper cette
+direction prise par le grand artiste fran&ccedil;ais. Le commandeur avait &eacute;t&eacute;
+l'un de ses premiers patrons; il avait su reconna&icirc;tre les grandes
+dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
+s&ucirc;r, son caract&egrave;re taill&eacute; &agrave; l'antique, alors qu'aux prises avec la g&ecirc;ne,
+n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin r&eacute;sistait &agrave; l'adversit&eacute; avec
+cette in&eacute;branlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
+jamais.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span></p>
+
+<p>On sait que, dans les premiers temps de son s&eacute;jour &agrave; Rome, le Poussin
+vivait et travaillait avec le c&eacute;l&egrave;bre sculpteur Fran&ccedil;ois Duquesnoy, dit
+le Flamand, qui n'&eacute;tait pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
+journ&eacute;es &agrave; dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
+bas-reliefs antiques que peintures de Rapha&euml;l, de Jules Romain et de
+leur &eacute;cole. Ils copi&egrave;rent m&ecirc;me ensemble cette f&ecirc;te d'enfants, tableau du
+Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi pr&egrave;s de la porte Pinciana, et
+qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette mani&egrave;re de
+repr&eacute;senter les enfants leur paraissait &ecirc;tre celle qui se rapproche le
+plus de la nature; et le Poussin employait son temps &agrave; en modeler
+r&eacute;ellement, car il prenait plaisir &agrave; modeler aussi en relief<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>. Quant
+au Flamand, ne trouvant personne qui e&ucirc;t assez de confiance en son
+talent pour lui faire ex&eacute;cuter des statues, des groupes ou m&ecirc;me des
+bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
+peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en pl&acirc;tre,
+avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
+reconna&icirc;t un m&eacute;rite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
+grands seigneurs, entre autres pour le pr&eacute;lat Camille Massimi et pour le
+commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix &agrave; ces statuettes,
+dont ils orn&egrave;rent leurs palais<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>.</p>
+
+<p>Aimant l'antiquit&eacute; avec une v&eacute;ritable passion, le <span class='pagenum'><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span>commandeur mettait &agrave;
+profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
+recueillir &agrave; grands frais les documents les plus pr&eacute;cieux sur les lois,
+les usages, les c&eacute;r&eacute;monies et les habitudes domestiqu&eacute;s des anciens
+Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait &agrave; tout prix les
+fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
+les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
+de l'antiquit&eacute; &eacute;pars dans la ville de Rome. Il avait ainsi form&eacute; un
+mus&eacute;e tr&egrave;s-remarquable, non-seulement par la grande quantit&eacute; des objets
+qui s'y trouvaient rassembl&eacute;s, mais surtout par l'ordre qui r&eacute;gnait dans
+la disposition de toutes choses. Pour compl&eacute;ter son oeuvre, le
+commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
+Cette immense collection comprenait v&eacute;ritablement toute l'antiquit&eacute;
+romaine<a name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">[587]</a>.</p>
+
+<p>Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
+antiques r&eacute;cemment d&eacute;couvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
+ne tard&egrave;rent pas &agrave; se g&acirc;ter et &agrave; s'effacer au contact de l'air, de telle
+sorte qu'elles furent bient&ocirc;t enti&egrave;rement perdues. C'est au commandeur
+qu'on doit la restauration de la belle mosa&iuml;que du temple d&eacute;di&eacute; &agrave; la
+Fortune, par Sylla, dans la ville de Pr&eacute;neste. Il avait fait relever un
+dessin de la partie qui &eacute;tait encore intacte, et l'on put, avec ce
+mod&egrave;le, r&eacute;parer compl&egrave;tement les parties endommag&eacute;es. Ce fut del Pozzo
+<span class='pagenum'><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span>qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
+Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
+l'&eacute;tude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquit&eacute; lui avaient rendu
+le go&ucirc;t tr&egrave;s-pur et tr&egrave;s-d&eacute;licat. Carlo Dati, dans son pan&eacute;gyrique,
+raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: &laquo;C'est
+grande honte pour notre si&egrave;cle, alors que, pouvant admirer tant de
+belles id&eacute;es, tant de beaux mod&egrave;les laiss&eacute;s par les anciens dans leurs
+&eacute;difices, il permet n&eacute;anmoins que, par le caprice de certains
+professeurs qui veulent s'&eacute;carter du go&ucirc;t antique, l'architecture
+r&eacute;trograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que proc&eacute;d&egrave;rent le
+Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
+et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tir&egrave;rent des mesures
+des &eacute;difices romains les v&eacute;ritables proportions de ces ordres r&eacute;guliers,
+desquels il n'est pas permis de s'&eacute;loigner sans faire fausse
+route<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">[588]</a>.&raquo; Le commandeur et son pan&eacute;gyriste font, sans doute, dans ce
+passage, allusion au Borromini, dont le go&ucirc;t bizarre et capricieux, sans
+gr&acirc;ce et sans beaut&eacute;, &eacute;tait fort &agrave; la mode vers le milieu du
+dix-septi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es de son s&eacute;jour &agrave; Borne, le Poussin fut
+tr&egrave;s-activement employ&eacute; &agrave; l'ex&eacute;cution des dessins d'antiquit&eacute;s dont le
+commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la premi&egrave;re
+lettre rapport&eacute;e dans le recueil de Bottari<a name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">[589]</a><span class='pagenum'><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span> combien l'artiste
+avait confiance dans la bont&eacute; de son patron j et ce premier t&eacute;moignage
+d'une amiti&eacute; que la mort seule put rompre, apr&egrave;s trente-quatre ans de
+relations intimes, ne fait pas moins l'&eacute;loge du grand seigneur que du
+peintre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous regarderez peut-&ecirc;tre comme une indiscr&eacute;tion et une importunit&eacute; de
+ma part, &eacute;crivait le Poussin &agrave; del Pozzo, qu'apr&egrave;s avoir re&ccedil;u de votre
+maison tant de t&eacute;moignages d'int&eacute;r&ecirc;t, je ne vous &eacute;crive jamais sans vous
+en demander de nouveaux; mais, persuad&eacute; que tout ce que vous avez fait
+pour moi proc&egrave;de de la bont&eacute;, de la noblesse de votre coeur,
+naturellement compatissant, je m'enhardis &agrave; vous &eacute;crire la pr&eacute;sente, ne
+pouvant pas venir vous saluer, &agrave; cause d'une incommodit&eacute; qui m'est
+survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
+suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
+vivre que le travail de mes mains. J'ai dessin&eacute; l'&eacute;l&eacute;phant dont il m'a
+paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais pr&eacute;sent. Il est
+mont&eacute; par Annibal et arm&eacute; &agrave; l'antique. Je pense tous les jours &agrave; nos
+dessins, et j'en aurai bient&ocirc;t fini quelqu'un. Le plus humble de vos
+serviteurs<a name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">[590]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On assure que, pour r&eacute;ponse, le commandeur envoya quarante &eacute;cus romains
+(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,
+pendant l'adversit&eacute;, il avait re&ccedil;us du commandeur. Il le v&eacute;n&eacute;rait comme
+son p&egrave;re, et nous verrons plus tard <span class='pagenum'><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span>que, parvenu au comble de la gloire
+et de la r&eacute;putation, il se fit toujours un devoir de lui donner la
+pr&eacute;f&eacute;rence pour ses oeuvres, ne consentant m&ecirc;me pas toujours &agrave; en
+accepter le prix.</p>
+
+<p>Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il ex&eacute;cutait pour
+son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu
+connus en France, mais qui m&eacute;rite cependant la r&eacute;putation qu'il a
+conserv&eacute;e en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur &agrave;
+l'eau-forte.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure
+et vint &agrave; Rome &eacute;tudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la
+protection de del Pozzo<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">[591]</a>, il fut admis dans l'atelier de Pierre de
+Cortone. Comme il &eacute;tait d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se
+brouilla bient&ocirc;t avec ce ma&icirc;tre, et fut oblig&eacute; d'abandonner son &eacute;cole<a name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">[592]</a>
+.</p>
+
+<p>&laquo;A cette &eacute;poque vivait &agrave; Rome, dit Baldinucci, tr&egrave;s en faveur &agrave; la cour,
+le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la m&eacute;moire sera toujours
+glorieuse, non-seulement &agrave; cause des qualit&eacute;s qui ornaient son esprit,
+et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et
+des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession
+d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses
+dispositions aux grandes choses, se trouvaient &agrave; Rome le moins appuy&eacute;s
+de protection et de fortune, il s'&eacute;tait acquis la r&eacute;putation d'un
+<span class='pagenum'><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span>v&eacute;ritable M&eacute;c&egrave;ne des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il
+le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il
+avait orn&eacute;e et embellie de ce merveilleux mus&eacute;e et de cette galerie,
+desquels le c&eacute;l&egrave;bre Poussin avait coutume de dire qu'il &eacute;tait &eacute;l&egrave;ve,
+dans son art, de la maison et du mus&eacute;e du cavali&egrave;re del Pozzo. Et le
+Poussin avait raison de le dire, car cette collection r&eacute;unissait dans ce
+genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire &agrave; la
+perfection celui qui voulait les &eacute;tudier. Ce seigneur, qui joignait la
+bienveillance &agrave; tant d'autres qualit&eacute;s, ayant reconnu que ce jeune homme
+poss&eacute;dait, avec un dessin franc et s&ucirc;r, une disposition extraordinaire &agrave;
+bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles
+antiquit&eacute;s de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux
+qui l'ont connu et pratiqu&eacute;, que le Testa ne laissa aucun reste
+d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et g&eacute;n&eacute;ralement aucun
+fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette
+&eacute;tude, qu'il put ensuite inventer les belles planches &agrave; l'eau-forte
+qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....
+Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux ex&eacute;cut&eacute;s par
+cet artiste pour le cavali&egrave;re del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons
+l'affirmer, que non-seulement ils ajout&egrave;rent un prix consid&eacute;rable et une
+grande beaut&eacute; &agrave; sa galerie et &agrave; son mus&eacute;e, mais, pour ainsi dire, &agrave; Rome
+elle-m&ecirc;me, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup
+d'oeil tous les restes les plus curieux <span class='pagenum'><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span>d'antiquit&eacute;s de cette commune
+patrie, que les esprits les plus &eacute;lev&eacute;s viennent voir et admirer de
+toutes les parties du monde.</p>
+
+<p>&laquo;Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier
+desquels est tout plein de dessins faits d'apr&egrave;s des bas-reliefs et des
+statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se
+rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du
+paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il repr&eacute;senta un
+grand nombre de dessins tir&eacute;s des marbres antiques, les c&eacute;r&eacute;monies
+nuptiales, les v&ecirc;tements des consuls et des matrones, les inscriptions,
+les habillements des ouvriers et gens du peuple, les c&eacute;r&eacute;monies
+fun&egrave;bres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les
+<i>triclinia</i>. Dans le troisi&egrave;me livre sont dessin&eacute;s, avec une grande
+habilet&eacute;, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits
+de l'histoire romaine et de la fable. Le quatri&egrave;me renferme les vases,
+statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les
+&eacute;rudits. Enfin, dans le cinqui&egrave;me, on voit les figures du Virgile
+antique et du T&eacute;rence de la Vaticane, la mosa&iuml;que du temple de la
+Fortune &agrave; Pr&eacute;neste, aujourd'hui Palestrine, &eacute;rig&eacute; par Sylla, et d'autres
+sujets colori&eacute;s. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute
+Baldinucci, ces pr&eacute;cieux joyaux, qui m'ont &eacute;t&eacute; montr&eacute;s par le noble
+cavali&egrave;re Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix
+conserv&eacute;s dans le palais et le mus&eacute;e de cette illustre famille; mais
+j'en ai re&ccedil;u en outre une notice &eacute;crite, <span class='pagenum'><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span>ainsi que de tous les autres
+travaux du Testa, qui contribua &agrave; la cr&eacute;ation de cette oeuvre tout
+autant que le c&eacute;l&egrave;bre Poussin, avec lequel, &agrave; cette occasion, n&ocirc;tre
+artiste contracta une amiti&eacute; intime et durable<a name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">[593]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Tout en s'occupant &agrave; dessiner d'apr&egrave;s l'antique, pour le commandeur, le
+Testa n'en trouva pas moins l'occasion, gr&acirc;ce &agrave; la protection de
+Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre diff&eacute;rents
+tableaux dans plusieurs &eacute;glises de Rome. Il voulut ensuite retourner &agrave;
+Lucques, sa patrie, o&ugrave; il obtint des magistrats de la r&eacute;publique, par la
+protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui
+adressa de cette ville, le 26 ao&ucirc;t 1632<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">[594]</a>, de peindre dans le palais
+ducal une grande composition id&eacute;ale, faisant allusion &agrave; la bonne
+administration de la justice dans cette r&eacute;publique. &laquo;Mais, dit le na&iuml;f
+Passeri, le Testa ne satisfit pas le go&ucirc;t de ces seigneurs, parce que
+rarement ou presque jamais aucun homme n'est proph&egrave;te dans son pays: et,
+pour dire vrai, &agrave; cette &eacute;poque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi
+des couleurs, et on ajoute qu'il peignit &agrave; fresque, art qu'il avait
+tr&egrave;s-peu pratiqu&eacute;. Il s'aper&ccedil;ut qu'il n'avait pas eu le bonheur de
+plaire &agrave; ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui
+avaient donn&eacute; cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal
+d&eacute;faut de son caract&egrave;re, il leur dit: &laquo;Je retournerai &agrave; Rome,
+j'&eacute;tudierai le coloris, <span class='pagenum'><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span>ainsi que j'ai &eacute;tudi&eacute; le dessin, et alors je
+pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre c&ocirc;t&eacute;, vous aurez
+reconnu ce que je vaux.&raquo; Cette orgueilleuse r&eacute;ponse irrita fort la
+seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.
+Aussi, se rappelant fort &agrave; propos le proverbe trivial de sa patrie, il
+se dit &agrave; lui-m&ecirc;me: <i>Lucca ti rividi</i>, et il retourna sur-le-champ &agrave;
+Rome, o&ugrave; il se remit &agrave; l'&eacute;tude avec ardeur<a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">[595]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Testa r&eacute;ussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure &agrave;
+l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses
+tableaux manquent de cette qualit&eacute; que les Italiens d&eacute;signent sous le
+nom de <i>maestria</i>, parce qu'elle fait distinguer les ma&icirc;tres. Dou&eacute; d'une
+imagination f&eacute;conde, et soutenu par ses &eacute;tudes approfondies de
+l'antique, le Testa a compos&eacute; un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu
+beaucoup de succ&egrave;s<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">[596]</a>.</p>
+
+<p>Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,
+s'il avait su r&eacute;primer son orgueilleuse nature, bien diff&eacute;rent en cela
+de son ami le Poussin, dont la modestie aurait d&ucirc; lui servir d'exemple.
+&laquo;La fortune, dit Passeri<a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">[597]</a>, qui veut avoir sa bonne part dans les
+choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais
+l'occasion de se distinguer par un &eacute;clatant succ&egrave;s; comme aussi, ne
+<span class='pagenum'><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span>sut-il pas lui-m&ecirc;me s'acqu&eacute;rir un appui assez fort pour se soutenir.
+Cette malheureuse chance lui vint peut-&ecirc;tre d'une trop grande
+pr&eacute;somption, jointe &agrave; une simplicit&eacute; naturelle pouss&eacute;e si loin, qu'on la
+prenait souvent pour de la stupidit&eacute;. Ajoutez &agrave; cela que le Testa ne sut
+pas &ecirc;tre de ces madr&eacute;s comp&egrave;res qui, portant le rire sur les l&egrave;vres,
+tiennent cach&eacute;s sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels
+ils coupent et mettent en pi&egrave;ces la bonne r&eacute;putation des autres et leur
+acheminement au succ&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aid&eacute; le
+Testa de sa bourse, et qu'il l'avait pri&eacute; de faire, en &eacute;change, certains
+travaux que l'artiste n&eacute;gligeait ou ne voulait pas commencer. Apr&egrave;s
+avoir vainement attendu pendant longtemps la r&eacute;alisation de cette
+promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se
+disposait &agrave; quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se
+d&eacute;cida &agrave; le faire emprisonner. En France, avant la r&eacute;volution de 1789,
+on mettait au For-l'&Eacute;v&ecirc;que les acteurs qui refusaient de jouer leurs
+r&ocirc;les: &agrave; Rome, jusqu'&agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, on faisait enfermer au ch&acirc;teau
+Saint-Ange ou &agrave; la tour de Nona les artistes qui, ayant pris
+l'engagement d'ex&eacute;cuter un tableau ou une statue, annon&ccedil;aient vouloir
+manquer &agrave; cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit &agrave; la tour
+de Nona, prison situ&eacute;e sur les bords du Tibre, et qu'a remplac&eacute;e de nos
+jours le th&eacute;&acirc;tre qui porte le m&ecirc;me nom. Il fallait que l'artiste e&ucirc;t
+bien gravement offens&eacute; le commandeur, pour que cet <span class='pagenum'><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span>homme, si
+bienveillant, si facile dans ses relations, se f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; recourir &agrave;
+une semblable extr&eacute;mit&eacute;. Quoi qu'il on soit, &agrave; peine enferm&eacute; dans la
+tour, le Testa comprit ses torts, et adressa &agrave; son ancien protecteur la
+lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignit&eacute;<a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">[598]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis &agrave; la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus
+eu s&ucirc;ret&eacute; que si j'&eacute;tais en libert&eacute;; non pas &agrave; cause de votre pouvoir
+qui p&eacute;n&egrave;tre o&ugrave; vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait
+profession, &agrave; l'&eacute;gard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant
+qu'il a d&eacute;pendu de moi. J'&eacute;prouve une peine infinie d'avoir si peu de
+cr&eacute;dit aupr&egrave;s de votre seigneurie, depuis tant d'ann&eacute;es qu'elle
+m&eacute;conna&icirc;t, et c'est pour moi un grand d&eacute;plaisir de savoir qu'on va dire
+partout que c'est comme contraint et forc&eacute; que je me suis acquitt&eacute; de
+mes engagements vis-&agrave;-vis d'elle: chose qui est tout aussi &eacute;loign&eacute;e de
+mes intentions que du respect que je dois &agrave; votre seigneurie. Le
+seigneur Francesco B&eacute;ni peut attester avec quelle confiance et quel
+empressement j'avais accept&eacute; la derni&egrave;re r&eacute;solution de votre seigneurie
+illustrissime, qui consentait &agrave; n'exiger, en payement de ce que je lui
+dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je
+m'appr&ecirc;tais &agrave; les ex&eacute;cuter avec cet amour et cet ardeur que
+m'inspiraient le soin de ma r&eacute;putation et la haute consid&eacute;ration dont
+jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a <span class='pagenum'><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span>pas laiss&eacute; cette heureuse
+chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre
+seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoy&eacute;s &agrave; la
+place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est
+d'avoir inspir&eacute; si peu de confiance &agrave; votre seigneurie illustrissime,
+qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapport&eacute; le sbire, que je
+voulais fuir et quitter Rome avec l'&eacute;minentissime cardinal Franciotti.
+Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet &agrave; ex&eacute;cution, si
+votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais
+&eacute;galement en libert&eacute;, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de
+cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. &Eacute;trange conjoncture,
+seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais
+prise pour me rendre aupr&egrave;s de votre seigneurie illustrissime, dans la
+prison o&ugrave; je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soup&ccedil;onner un
+pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,
+d'apr&egrave;s les explications donn&eacute;es au seigneur B&eacute;ni, et par ma propre
+conscience. Ainsi que je l'ai expliqu&eacute; &agrave; monsieur Poussin, ainsi que je
+le r&eacute;p&egrave;te &agrave; votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour m&ecirc;me o&ugrave;
+je fus arr&ecirc;t&eacute;, pour lui pr&eacute;senter mes respects, pour prendre ses
+derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait command&eacute;s,
+pour lui donner avis de mon d&eacute;part, et pour la prier de vouloir bien me
+permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares
+qu'elle poss&egrave;de, c'est-&agrave;-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,
+que monsieur Poussin m'y <span class='pagenum'><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span>avait pr&eacute;c&eacute;demment autoris&eacute;. La franchise
+naturelle de mon caract&egrave;re et la sinc&eacute;rit&eacute; de ces explications que je
+devais &agrave; votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon
+esprit. Je ne m'&eacute;tendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence
+et sa bont&eacute;. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en
+&eacute;loignerai pas d'un iota.&mdash;Je lui baise les mains avec tout le respect
+que je lui dois.&mdash;De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le
+grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16
+septembre suivant, dat&eacute;e encore de la Tour de Nona<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">[599]</a>, que del Pozzo
+avait consenti &agrave; ce qu'il s'acquitt&acirc;t, en le remboursant par &agrave;-comptes
+de cinq &eacute;cus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre
+dut ex&eacute;cuter les tableaux qu'il avait promis.</p>
+
+<p>Cette aventure refroidit et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me rompit pendant quelque temps
+les relations qui s'&eacute;taient &eacute;tablies depuis un grand nombre d'ann&eacute;es
+entre le peintre et son protecteur. N&eacute;anmoins, dans la suite, le Testa
+re&ccedil;ut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est &agrave; lui qu'il avait
+souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi
+par le sort et abandonn&eacute; de tout le monde. Comme il avait une haute id&eacute;e
+de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver
+souvent l'occasion d'ex&eacute;cuter de grandes oeuvres de peinture. Il
+<span class='pagenum'><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span>consid&eacute;rait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa r&eacute;putation,
+comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.
+Enfin, dans les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie, il &eacute;tait devenu
+m&eacute;lancolique, et constamment pr&eacute;occup&eacute; par une humeur sombre, qui le
+faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu
+sociable et m&eacute;chant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la
+solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en m&ecirc;me temps,
+raconte ainsi la fin du malheureux Testa<a name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">[600]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Les rigueurs de la fortune l'afflig&egrave;rent au del&agrave; de toute raison; et
+apr&egrave;s avoir publi&eacute; la gravure de Proserpine<a name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">[601]</a>, d'une assez belle
+mani&egrave;re et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit &agrave;
+graver l&agrave; vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec
+l'intention d'en faire une douzaine, en commen&ccedil;ant par sa naissance
+jusqu'&agrave; la mort qu'il se donna de sa propre main, en se per&ccedil;ant la
+poitrine, plut&ocirc;t que de perdre la libert&eacute;. Dans les divers &eacute;v&eacute;nements de
+la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parit&eacute;
+d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur
+qui l'attendait; car, ayant c&eacute;d&eacute; &agrave; une extr&ecirc;me m&eacute;lancolie en se voyant
+ainsi maltrait&eacute; par le sort, et sachant qu'il n'&eacute;tait pas d&eacute;pourvu de
+talent, <span class='pagenum'><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span>il se laissa tout &agrave; fait abattre, et, s'&eacute;loignant du commerce
+des hommes, il passait sa vie retir&eacute; dans les lieux les plus solitaires.
+Le premier jour de Car&ecirc;me de l'ann&eacute;e 1650, il fut trouv&eacute; noy&eacute; dans le
+Tibre, du c&ocirc;t&eacute; de la Lungara, pr&egrave;s de l'&eacute;glise de Saint-Romuald et de
+Saint-L&eacute;onard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout v&ecirc;tu,
+avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soup&ccedil;onner &agrave; beaucoup de
+personnes qu'il s'&eacute;tait noy&eacute; de lui-m&ecirc;me, et quelques m&eacute;chantes langues
+se mirent &agrave; dire qu'il avait pr&eacute;par&eacute; cette trag&eacute;die avec certaines
+d&eacute;monstrations, comme en br&ucirc;lant ses dessins, en prenant cong&eacute; de ses
+amis avec des paroles ambigu&euml;s, et avec d'autres apparences
+significatives. D'autres pr&eacute;tendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort
+par les derni&egrave;res gravures de Caton qu'il avait publi&eacute;es: calomnies et
+pares inventions de m&eacute;chantes gens. D'autres riaient et se moquaient
+indignement d'une si triste fin, qui m&eacute;rite les regrets et la
+commis&eacute;ration de tout homme de bien et de tout chr&eacute;tien, puisque, d&egrave;s
+qu'on n'est pas certain de la mani&egrave;re dont cette mort est arriv&eacute;e, on
+doit plaindre un homme d'un si grand m&eacute;rite et d'un si beau talent, mort
+d'une fa&ccedil;on si malheureuse dans la force de son &acirc;ge, &agrave; environ quarante
+ans.&raquo; Ces r&eacute;flexions de Passeri, qui &eacute;tait pr&ecirc;tre, montrent sa charit&eacute;
+toute chr&eacute;tienne et lui font beaucoup d'honneur.</p>
+
+<p>Le r&eacute;cit de Baldinucci ne diff&egrave;re pas beaucoup de celui de Passeri;
+seulement il attribue le d&eacute;sespoir du pauvre Testa &agrave; une circonstance
+particuli&egrave;re.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;Il arriva qu'un jour, pouss&eacute; par le besoin, il se pr&eacute;senta dans la
+maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme
+pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais
+repouss&eacute; par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,
+voulut que le domestique, auquel il s'&eacute;tait adress&eacute;, lui r&eacute;pond&icirc;t que le
+patron n'&eacute;tait pas &agrave; la maison. Testa crut que c'&eacute;tait une d&eacute;faite du
+ma&icirc;tre pour se d&eacute;barrasser de lui; il tomba dans des acc&egrave;s de m&eacute;lancolie
+extraordinaire, et se plaignant &agrave; ses amis, il leur disait: &laquo;Mon malheur
+est arriv&eacute; &agrave; ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui
+consente &agrave; me secourir dans mes besoins. &raquo; On ajoute que, rentr&eacute; chez
+lui, il annon&ccedil;a que ce matin il ne reviendrait pas d&eacute;jeuner, chose qui
+lui &eacute;tait assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la n&eacute;cessit&eacute; de se
+livrer &agrave; ses &eacute;tudes ou &agrave; ses affaires; mais la v&eacute;rit&eacute; est que, le soir
+m&ecirc;me ou le lendemain, le malheureux homme fut trouv&eacute;, enti&egrave;rement v&ecirc;tu
+de ses habits, mort dans les eaux du Tibre<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">[602]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Que le d&eacute;sespoir ait conduit Testa au suicide, r&eacute;solution fort rare &agrave;
+cette &eacute;poque, ou qu'il soit tomb&eacute; dans le Tibre par accident, toujours
+est-il que sa mort pr&eacute;matur&eacute;e priva Rome d'un artiste remarquable. Le
+Testa fut un grand et tr&egrave;s-franc dessinateur: il copia parfaitement
+l'antique, et l'&eacute;tude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin
+<span class='pagenum'><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span>lui apprit &agrave; traiter le nu avec un grand style et une grande
+intelligence. Il suivit la mani&egrave;re du Cortone, mais avec un g&eacute;nie
+particulier plus noble et plus fier. La f&eacute;condit&eacute; de ses inventions &agrave;
+l'eau-forte, la beaut&eacute; de leur ordonnance, et la vivacit&eacute; des
+expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent
+&ecirc;tre facilement appr&eacute;ci&eacute;es d'apr&egrave;s ses oeuvres elles-m&ecirc;mes, qui n'ont
+pas besoin de descriptions, &eacute;tant encore aujourd'hui assez r&eacute;pandues. Le
+Testa fut li&eacute; avec le peintre Francesco Mola; il &eacute;tait grand admirateur
+des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps &eacute;tudi&eacute;
+d'apr&egrave;s l'antique. Il tira un tel profit de ses &eacute;tudes, que plus tard il
+put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le
+voir, particuli&egrave;rement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans
+la fuite en Egypte<a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">[603]</a>, oeuvre dans laquelle se retrouvent la
+conception et les pens&eacute;es du grand artiste fran&ccedil;ais. Le Mola disait,
+comme un t&eacute;moignage de ce qu'il avait vu, &laquo;que jamais le Testa n'avait
+ex&eacute;cut&eacute; aucune oeuvre de dessin ou de peinture, m&ecirc;me tr&egrave;s-minime, sans
+l'avoir d'abord &eacute;tudi&eacute;e d'apr&egrave;s nature; &agrave; la confusion de ceux qui,
+travaillant constamment de pratique, donnent &agrave; entendre qu'ils sont
+toujours capables de bien faire<a name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">[604]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout
+en se livrant avec ardeur &agrave; <span class='pagenum'><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span>ses recherches sur l'antiquit&eacute;, il ne
+n&eacute;gligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, &agrave; Florence,
+en France comme &agrave; Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui
+travaillaient d'apr&egrave;s ses indications, soit pour le cardinal Francesco
+Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>A Naples, il &eacute;tait en correspondance suivie, presqu'en m&ecirc;me temps, avec
+deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il
+avait fait la connaissance &agrave; Rome.</p>
+
+<p>Artemisia &eacute;tait fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pis&eacute;,
+mais &eacute;lev&eacute; &agrave; Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une
+compagnie au ch&acirc;teau Saint-Ange<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">[605]</a>, dont il avait pris le nom<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">[606]</a>.
+Cet artiste mena une vie fort agit&eacute;e: il travailla successivement &agrave;
+Rome, &agrave; G&ecirc;nes, en France et en Angleterre, o&ugrave; il mourut fort regrett&eacute; de
+toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de m&eacute;rite: toutefois ils ne
+peuvent pr&eacute;tendre qu'&agrave; un rang tr&egrave;s-secondaire parmi les ma&icirc;tres
+italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le ma&icirc;tre
+du Lorrain; et comme ils &eacute;taient de semblable humeur, aimant le luxe, la
+repr&eacute;sentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bient&ocirc;t intimes.
+Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait
+toujours &agrave; cheval, l'&eacute;p&eacute;e au c&ocirc;t&eacute;, un collier d'or sur sa poitrine,
+accompagn&eacute; d'un serviteur se tenant &agrave; l'&eacute;trier, excitant par ces
+mani&egrave;res la curiosit&eacute; des <span class='pagenum'><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span>passants, qui se demandaient quel &eacute;tait ce
+chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-m&ecirc;me. Artemisia,
+fille de Gentileschi, &eacute;tudiait la peinture et faisait alors des
+portraits. Comme elle ne manquait ni de beaut&eacute; ni d'esprit, Agostino
+Tassi, en la voyant fr&eacute;quemment, en devint amoureux, et gr&acirc;ce &agrave;
+l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre le p&egrave;re de la jeune fille et lui, il fit si
+bien que Gentileschi l'accusa d'avoir viol&eacute; sa fille. Le fait &eacute;tait
+r&eacute;ellement arriv&eacute;, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, mais on n'a jamais eu la certitude
+qu'Agostino en ait &eacute;t&eacute; l'auteur. N&eacute;anmoins, il fut incarc&eacute;r&eacute; sur la
+plainte du p&egrave;re, et forc&eacute; lui fut de souffrir le supplice de la
+corde<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">[607]</a> qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui
+valut son &eacute;largissement<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">[608]</a>.</p>
+
+<p>La belle Artemsia, nonobstant sa m&eacute;saventure, n'en trouva pas moins un
+mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">[609]</a>.
+Baldinucci raconte qu'elle avait inspir&eacute; une v&eacute;ritable passion au
+peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, &eacute;l&egrave;ve de Pierre de Cortone.
+Cet artiste, se trouvant &agrave; Rome du temps d'Urbain VIII, &eacute;tait
+tr&egrave;s-employ&eacute; par la famille Barberini. Comme il &eacute;tait jeune et fort
+dispos&eacute; &agrave; la galanterie, il s'&eacute;tait insinu&eacute; dans les bonnes gr&acirc;ces de la
+belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
+plaisir &agrave; la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
+<span class='pagenum'><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span>lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
+portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
+fruits, &agrave; l'exception de l'espace n&eacute;cessaire pour qu'il put l&agrave;
+repr&eacute;senter elle-m&ecirc;me occup&eacute;e &agrave; les peindre. Artemisia ob&eacute;it, et le
+peintre ex&eacute;cuta, de la mani&egrave;re la plus gracieuse, le portrait de la
+charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-m&ecirc;me. Le Romanelli
+attachait tant de prix &agrave; ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
+le pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; tous les cadeaux qu'il avait re&ccedil;us &agrave; Rome des princes et
+des pr&eacute;lats. Il le fit voir &agrave; sa femme, et le pla&ccedil;a dans un lieu propre
+&agrave; en faire ressortir la beaut&eacute;, louant avec complaisance, devant sa
+moiti&eacute;, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su repr&eacute;senter
+les fruits qu'elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; peindre, mais aussi sa gr&acirc;ce, son
+esprit, sa vivacit&eacute;, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
+tant et si bien, que sa femme, emport&eacute;e par la jalousie, r&eacute;solut de se
+d&eacute;barrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
+Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poin&ccedil;on, et se mit &agrave;
+percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle ha&iuml;ssait,
+particuli&egrave;rement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
+mari<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">[610]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir longtemps travaill&eacute; &agrave; Rome et &agrave; Florence, Artemisia s'&eacute;tait
+fix&eacute;e &agrave; Naples, o&ugrave; elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
+ses lettres &agrave; del Pozzo, dat&eacute;es de Naples des 24 et 31 ao&ucirc;t <span class='pagenum'><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span>et 21
+d&eacute;cembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
+lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demand&eacute;, pour sa
+collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
+eux-m&ecirc;mes<a name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">[611]</a>.</p>
+
+<p>Quelques ann&eacute;es plus tard, en janvier 1635, elle envoya son fr&egrave;re &agrave; del
+Pozzo, en le priant de l'introduire en pr&eacute;sence du cardinal Antonio
+Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle r&eacute;clame
+ses bons offices-dans cette n&eacute;gociation, et le prie de lui continuer la
+protection qu'il n'a cess&eacute; de lui accorder en toute occasion<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">[612]</a>.</p>
+
+<p>Enfin, deux ans apr&egrave;s, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e du s&eacute;jour de Naples, et aspirant au
+moment o&ugrave; elle pourra revenir se fixer &agrave; Rome, cette commune patrie des
+artistes, elle a encore recours &agrave; l'obligeance du commandeur, et elle le
+met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.</p>
+
+<p>&laquo;La confiance que j'ai toujours eue dans la bont&eacute; de votre seigneurie,
+lui &eacute;crit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
+s'offre en ce moment de marier ma fille, me d&eacute;cident &agrave; recourir &agrave; sa
+bienveillance, en r&eacute;clamant tout &agrave; la fois son aide et ses conseils,
+&eacute;tant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
+Cher seigneur, pour conclure et mener &agrave; fin ce mariage, il me manque une
+petite somme d'argent: j'ai r&eacute;serv&eacute; &agrave; cet effet, n'ayant pas d'autre
+capital <span class='pagenum'><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span>disponible, ni d'autre gage &agrave; donner, quelques tableaux grands
+de onze ou douze palmes chacun<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">[613]</a>. J'ai l'intention de les offrir &agrave;
+leurs &eacute;minences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
+Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet &agrave; ex&eacute;cution avant
+d'avoir re&ccedil;u l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
+je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
+vouloir bien me faire la meilleure r&eacute;ponse qu'elle pourra me donner,
+afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
+accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
+Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait &agrave; part,
+conform&eacute;ment &agrave; l'intention qu'elle m'a manifest&eacute;e de le placer au milieu
+des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, d&eacute;barrass&eacute;e du
+poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ &agrave; Rome, pour jouir
+des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">[614]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le d&eacute;sir d'Artemisia fut exauc&eacute;: elle maria sa fille, gr&acirc;ce &agrave; la
+bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer &agrave; Rome. Mais elle n'eut
+pas le bonheur d'y rester. Appel&eacute;e en Angleterre par son p&egrave;re, elle alla
+l'y rejoindre, et mourut &agrave; Londres, deux ann&eacute;es avant lui, en 1644<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">[615]</a>.</p>
+
+<p>Giovanna Garzoni &eacute;tait une artiste en miniature; <span class='pagenum'><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span>elle peignait aussi
+les fleurs avec beaucoup de talent. Elle &eacute;tait n&eacute;e &agrave; Ascoli vers 1600,
+et apr&egrave;s avoir longtemps fait des portraits &agrave; Florence, entre autres
+ceux de la famille du grand-duc, et &agrave; Rome ceux des principaux membres
+des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux ann&eacute;es &agrave; Naples,
+de 1630 &agrave; 1632, o&ugrave; elle &eacute;tait appel&eacute;e par le vice-roi Alcala, qui
+l'honora d'une protection toute particuli&egrave;re, ainsi que les lettres de
+Giovanna en font foi<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">[616]</a>.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'elle avait promis &agrave; del Pozzo de faire pour lui un petit
+tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre dat&eacute;e
+de Naples, le 12 juillet 1631<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">[617]</a>, le malheur qui lui est arriv&eacute; &agrave;
+cette occasion. Elle avait termin&eacute; ce tableau, et se disposait &agrave; le lui
+envoyer, lorsqu'elle re&ccedil;ut la visite de don Herrera, secr&eacute;taire du duc
+Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; leur
+montrer plusieurs ouvrages commenc&eacute;s pour le vice-roi, ces seigneurs lui
+jou&egrave;rent un tour &agrave; l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
+d'un livre dans lequel elle l'avait plac&eacute;, le tableau de saint Jean, et
+l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emport&egrave;rent sans plus de
+fa&ccedil;on. Giovanna fut donc oblig&eacute;e de recommencer le saint Jean, et en
+l'envoyant &agrave; del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
+d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention &agrave; la
+valeur du pr&eacute;sent, mais en consid&eacute;rant seulement l'intention qui le lui
+fait offrir.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span>Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Art&egrave;misia Gentileschi. Comme cette
+derni&egrave;re, elle avait exprim&eacute; au commandeur le d&eacute;sir de revenir &agrave; Rome.
+&laquo;'Je supplie votre seigneurie, lui &eacute;crivait-elle de Naples, le 19 avril
+1631<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">[618]</a>, de me procurer les moyens de la servir &agrave; Rome avec toute
+ob&eacute;issance; quant au traitement, je m'en remets &agrave; votre seigneurie. Mon
+d&eacute;sir est de vivre et de mourir &agrave; Rome.&raquo;</p>
+
+<p>Elle put r&eacute;aliser ce voeu. Rentr&eacute;e dans cette ville vers la fin de 1631,
+elle y v&eacute;cut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
+et dans l'intimit&eacute; de del Pozzo. Elle mourut &agrave; Rome en 1673, apr&egrave;s avoir
+l&eacute;gu&eacute; ses biens et ses dessins &agrave; l'Acad&eacute;mie de Saint-Luc, qui, pour
+conserver la m&eacute;moire de cette lib&eacute;ralit&eacute;, fit &eacute;riger &agrave; Giovanna un
+monument eh marbre dans l'&eacute;glise de Saint-Luc, pr&egrave;s le Capitole, avec
+une inscription qui vante son talent pour la miniature.</p>
+
+<p>A Florence et en Toscane, le commandeur &eacute;tait depuis longtemps en
+relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
+soit &agrave; faire des dessins, soit &agrave; graver les oeuvres des ma&icirc;tres, soit
+m&ecirc;me &agrave; chercher des gravures rares et estim&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, pendant son s&eacute;jour &agrave; Pis&eacute;, il s'&eacute;tait li&eacute; avec
+Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
+Sienne, du 7 mars 1626, le graveur &agrave; l'eau-forte Bernardini Capitelli,
+&eacute;l&egrave;ve d'Alexandre Casolani<a name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">[619]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span>Il avait voulu faire tirer les planches laiss&eacute;es par Cherubino Alberti,
+peintre et graveur sur cuivre assez c&eacute;l&egrave;bre, de Borgo San Sepolcro, et
+il s'&eacute;tait adress&eacute; &agrave; Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
+Francesco Barberini, pour prendre un arrangement &agrave; cet &eacute;gard. Il para&icirc;t
+qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
+furent ni r&eacute;unies, ni tir&eacute;es ensemble<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p>
+
+<p>Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait &agrave; Florence
+Jacques Ligozzi<a name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">[621]</a>, peintre n&eacute; &agrave; V&eacute;rone, mais qui, depuis longtemps,
+s'&eacute;tait fix&eacute; dans la capitale de la Toscane, o&ugrave; il fut tr&egrave;s-employ&eacute; par
+le grand-duc Ferdinand II, et o&ugrave; il a laiss&eacute; de nombreux ouvrages.</p>
+
+<p>Dans la m&ecirc;me ville, le commandeur &eacute;tait en correspondance suivie, depuis
+1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; attach&eacute; &agrave; la
+cour du grand-duc, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pr&eacute;pos&eacute; &agrave; la conservation des
+objets pr&eacute;cieux achet&eacute;s par ce prince. Ce correspondant faisait des
+acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
+dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
+d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
+curiosit&eacute;s, peintures, horloges, &eacute;tudioles rapport&eacute;es d'Allemagne par le
+grand-duc. Il faisait tailler des cam&eacute;es, et essayer des peintures
+repr&eacute;sentant des pierres et des min&eacute;raux pour <span class='pagenum'><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span>l'Acad&eacute;mie des <i>Lincei</i>,
+dont del Pozzo &eacute;tait un des membres les plus actifs<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p>
+
+<p>Le commandeur avait envoy&eacute; &agrave; Venise, &agrave; Bologne et dans la Romagne,
+Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
+Antoine et d'autres ma&icirc;tres. On voit par une lettre de ce Rossi, dat&eacute;e
+de Pesaro le 24 mai 1634<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">[623]</a> qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; r&eacute;unir une belle
+collection de ces gravures, mais, qu'en passant &agrave; Bologne, elles lui
+furent enlev&eacute;es par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
+d'estampes.</p>
+
+<p>Nous avons vu que le commandeur avait r&eacute;uni les portraits des peintres
+vivants, ses contemporains, peints par eux-m&ecirc;mes, et qu'il en avait
+form&eacute; une galerie qui a peut-&ecirc;tre donn&eacute; l'id&eacute;e de la collection qu'on
+voit aux <i>Offices</i> de Florence. Il poss&eacute;dait &eacute;galement un grand nombre
+de portraits des plus belles femmes qu'il y e&ucirc;t alors en Italie et en
+France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
+appartenait alors au saint-si&egrave;ge, c'&eacute;tait un j&eacute;suite qu'il avait charg&eacute;
+de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
+p&egrave;re, adress&eacute;es &agrave; del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
+s'acquittait de cette d&eacute;licate mission avec succ&egrave;s, mais non pas sans
+d&eacute;sagr&eacute;ment de la part de ses sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Par une premi&egrave;re lettre du couvent de Saint-Augustin <span class='pagenum'><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span>d'Avignon, le 13
+mai 1633<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">[624]</a>, Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
+le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
+&laquo;Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus t&ocirc;t, parce que je ne
+suis plus ma&icirc;tre, maintenant, de cette libert&eacute; avec laquelle je pouvais
+disposer de mon temps pour rendre service &agrave; des amis. A pr&eacute;sent, je me
+trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre &agrave; ex&eacute;cution
+aucun projet honn&ecirc;te, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
+que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
+ayant &agrave; vivre avec des gens tout &agrave; fait incapables d'aucun travail
+s&eacute;rieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer &agrave; leur
+commerce et &agrave; gagner de l'argent pour leur m&eacute;nage; tellement que je suis
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; changer de mani&egrave;re et &agrave; faire ce qui v&eacute;ritablement ne
+conviendrait pas &agrave; un artiste. Que votre seigneurie accepte ce l&eacute;ger
+t&eacute;moignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
+car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.&raquo;</p>
+
+<p>Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
+n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
+Pozzo lui avait demand&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas r&eacute;pondu &agrave; la lettre dans laquelle votre seigneurie me
+faisait conna&icirc;tre son d&eacute;sir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
+que j'esp&eacute;rais <span class='pagenum'><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span>toujours lui envoyer en m&ecirc;me temps la r&eacute;ponse et le
+portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitt&eacute;
+Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais &eacute;t&eacute; dans son intimit&eacute;, je
+serais all&eacute; &agrave; Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais pri&eacute;e
+de vouloir bien prendre son temps et sa commodit&eacute; pour me laisser faire
+son portrait. Mais comme on esp&egrave;re qu'elle sera de retour ici dans
+quelques semaines, c'est-&agrave;-dire vers le carnaval, alors je trouverai
+l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
+Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
+n&eacute;gligence, car, pour toutes les choses qui l'int&eacute;ressent, elle ne
+trouvera personne plus prompte et plus dispos&eacute;e &agrave; la servir<a name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">[625]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>En attendant qu'il p&ucirc;t faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
+envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
+d'Avignon, du 27 mars 1635<a name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">[626]</a>, le portrait d'une autre dame de ce
+pays, qu'il avait ex&eacute;cut&eacute; deux ann&eacute;es auparavant, pendant qu'il se
+trouvait dans la maison du p&egrave;re de cette dame, son ami. Il prie del
+Pozzo de l'accepter, non pas &agrave; cause de la ressemblance de la dame, que
+le commandeur ne conna&icirc;t pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
+tr&egrave;s-peu de temps.</p>
+
+<p>Par une autre lettre du 28 d&eacute;cembre 1635<a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">[627]</a>, Fra<span class='pagenum'><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span> Saliano raconte au
+commandeur qu'il a pri&eacute; madame d'Ampus de lui permettre de faire son
+portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilit&eacute;. &laquo;Mais,
+ajoute-t-il, elle ne m'a pas pr&eacute;cis&eacute;ment indiqu&eacute; de jour, et j'y suis
+all&eacute; plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, &eacute;tant continuellement
+occup&eacute;e &agrave; recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
+commenc&eacute; le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'&eacute;tant pas d'aussi
+haute naissance, est consid&eacute;r&eacute;e comme la plus belle et la plus gracieuse
+qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la m&ecirc;me dimension que
+celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon &agrave; votre seigneurie du
+retard que j'apporte &agrave; lui donner satisfaction sur ce point.&raquo;&mdash;Le bon
+p&egrave;re confie ensuite au commandeur les pers&eacute;cutions qu'il &eacute;prouve de la
+part de ses sup&eacute;rieurs, probablement &agrave; cause de ses peintures, et il
+r&eacute;clame sa protection aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral des j&eacute;suites r&eacute;sidant &agrave; Rome.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis toujours travaill&eacute; par ce g&eacute;n&eacute;ral, lui &eacute;crit-il, &agrave;
+l'instigation d'un p&egrave;re de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
+derni&egrave;rement au r&eacute;v&eacute;rendissime sup&eacute;rieur d'avoir re&ccedil;u un soufflet de
+moi, ce qui est tr&egrave;s-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
+convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e par
+tous les p&egrave;res et fr&egrave;res de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
+que votre seigneurie puisse la lire et faire lire &agrave; quelles personnes
+elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie pr&icirc;t la
+peine de <span class='pagenum'><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span>remettre elle-m&ecirc;me cette attestation au g&eacute;n&eacute;ral; il suffira
+qu'elle soit port&eacute;e par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
+&agrave; la premi&egrave;re rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
+lui fasse entendre que s'il persiste &agrave; me tourmenter, je serai contraint
+d'abandonner cet habit et de me faire pr&ecirc;tre s&eacute;culier; car je suis
+sollicit&eacute; de mettre ce projet &agrave; ex&eacute;cution par plusieurs &eacute;v&ecirc;ques qui me
+veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
+ennuis que je lui cause: je n'ai pas &agrave; Rome de protecteur plus d&eacute;vou&eacute; et
+plus puissant, et je ne saurais &agrave; qui confier mes tourments et mes
+chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorb&eacute;e &agrave; &eacute;crire
+des lettres, &agrave; chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
+me livrer &agrave; la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
+partie parce que j'ai toujours l'esprit pr&eacute;occup&eacute;. Si votre seigneurie
+illustrissime me fait l'honneur de m'&eacute;crire, je la prie de me faire
+parvenir en m&ecirc;me temps la r&eacute;ponse du g&eacute;n&eacute;ral, sous une enveloppe
+adress&eacute;e au seigneur de'Zanobi, docteur &egrave;s-lois, qui demeure pr&egrave;s du
+Change, &agrave; Avignon: autrement, elle serait prise &agrave; la poste et cach&eacute;e,
+ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
+veulent pas de bien.&raquo; Nous ne savons si le bon fr&egrave;re obtint, par
+l'entremise du commandeur, satisfaction de son sup&eacute;rieur; peut-&ecirc;tre le
+g&eacute;n&eacute;ral exigea-t-il que Fra Saliano renon&ccedil;&acirc;t &agrave; faire les portraits des
+belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
+d'Orange, o&ugrave; il s'&eacute;tait rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
+del Pozzo lui avait demand&eacute;<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">[628]</a>. Le mauvais temps l'ayant oblig&eacute; &agrave;
+renoncer &agrave; ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
+ce monument, ex&eacute;cut&eacute;es par un Avignonais, qui avait fait hommage des
+planches au prince d'Orange, et les lui avait envoy&eacute;es en Hollande.</p>
+
+<p>Nous n'avons trouv&eacute; aucune notice sur le j&eacute;suite Fra Saliano: le
+dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
+ne figure pas non plus dans les plus r&eacute;centes &eacute;ditions de
+l'<i>Abecedario</i>. S'il e&ucirc;t ex&eacute;cut&eacute; des tableaux remarquables, l'ordre des
+j&eacute;suites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait conna&icirc;tre
+comme les autres membres qui ont illustr&eacute; cette compagnie par des
+oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
+ordinaire, et sans ses lettres adress&eacute;es &agrave; del Pozzo et publi&eacute;es par
+Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun t&eacute;moignage du go&ucirc;t qu'il
+avait pour la peinture.</p>
+
+<p>Fra Saliano &eacute;tait, comme del Pozzo, tr&egrave;s-lie avec Peiresc. On voit par
+ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
+le commandeur faisait parvenir au j&eacute;suite d'Avignon ses envois de Rome,
+et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.</p>
+
+<p>Le j&eacute;suite vivait &eacute;galement dans l'intimit&eacute; de Nicolas Mignard, fix&eacute;
+depuis longtemps dans la ville <span class='pagenum'><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span>d'Avignon. C'est &agrave; la recommandation du
+bon fr&egrave;re, que Pierre Mignard, fr&egrave;re de Nicolas, dut le bon accueil que
+lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit &agrave; Rome. Les
+lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
+Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
+lettre du 4 mai 1638, il recommande de<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> nouveau &agrave; del Pozzo le jeune
+Mignard, alors arriv&eacute; &agrave; Rome, comme &eacute;tant fort d&eacute;sireux d'&ecirc;tre employ&eacute;
+par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">[629]</a>.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span>
+
+<p>Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
+Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
+pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
+Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
+Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
+a se d&eacute;faire de la mani&egrave;re de Simon Vou&euml;t, qu'il avait apport&eacute;e de
+France<a name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">[630]</a>.</p>
+
+<p>De tout temps Rome a eu le privil&egrave;ge d'attirer les artistes; mais c'est
+plus particuli&egrave;rement &agrave; partir du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle qu'elle a &eacute;t&eacute;
+fr&eacute;quent&eacute;e par de nombreux artistes fran&ccedil;ais. Vers la fin du r&egrave;gne de
+Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le p&egrave;lerinage
+oblig&eacute; de tous ceux qui <span class='pagenum'><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span>voulaient &eacute;tudier d'apr&egrave;s l'antique, et se
+faire une mani&egrave;re dans le go&ucirc;t du grand Style des ma&icirc;tres italiens des
+si&egrave;cles pr&eacute;c&eacute;dents, dont les chefs-d'oeuvre, conserv&eacute;s &agrave; Fontainebleau
+et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'&eacute;mulation des
+artistes. C'est &agrave; Rome qu'ont &eacute;t&eacute; &eacute;tudier Fran&ccedil;ois P&eacute;rier, Jacques
+Sarrasin, Simon Vou&euml;t, le Valentin, J. Stella et d'autres ma&icirc;tres, qui
+ont exerc&eacute; sur les commencements de l'&eacute;cole fran&ccedil;aise une influence qui
+n'a c&eacute;d&eacute;, que longtemps apr&egrave;s, &agrave; celle de Charles Lebrun.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; Pierre Mignard vint se fixer &agrave; Rome, il trouva dans cette
+ville une colonie fran&ccedil;aise d'artistes et de gens de lettres.</p>
+
+<p>A la t&ecirc;te des premiers brillait le Poussin, revendiqu&eacute; &agrave; la fois par les
+Fran&ccedil;ais et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
+mod&egrave;les aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
+respect et l'attachement de ses &eacute;mules. A c&ocirc;t&eacute; de ce grand ma&icirc;tre, ses
+trois &eacute;l&egrave;ves, Pierre Erard, Jean Lemaire et Fran&ccedil;ois Lemaire, qu'il
+occupait souvent, avec Pierre Mignard, &agrave; faire pour la France des copies
+des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-fr&egrave;re, Gaspard Duguet,
+plus Romain que Fran&ccedil;ais, aussi son &eacute;l&egrave;ve, dont les paysages, peu connus
+en France, r&eacute;v&egrave;lent un talent original de premier ordre; un autre
+paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gel&eacute;e,
+le premier dans l'art si difficile de rendre la lumi&egrave;re, et dont les
+oeuvres sont rest&eacute;es inimitables. Il y avait encore<span class='pagenum'><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span> S&eacute;bastien Leclerc,
+le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
+cas, et plusieurs autres.</p>
+
+<p>Les savants et les gens de lettres &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s par Gabriel
+Naud&eacute;, d'abord secr&eacute;taire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
+tr&egrave;s-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
+Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il pronon&ccedil;a l'oraison
+fun&egrave;bre en latin devant l'acad&eacute;mie des <i>Lincei</i>, le 21 d&eacute;cembre 1637;
+enfin, par Dufresnoy, peintre m&eacute;diocre, mais po&egrave;te latin distingu&eacute;, qui,
+pendant son long s&eacute;jour en Italie, s'inspira de la vue des
+chefs-d'oeuvre des plus grands ma&icirc;tres, pour composer son po&euml;me de la
+<i>Peinture</i>. Il &eacute;tait tr&egrave;s-li&eacute;, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
+qui, &agrave; Rome, le trouva occup&eacute; &agrave; travailler &agrave; son po&euml;me. Leur intimit&eacute;
+est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment &agrave;
+la cimenter et &agrave; l'entretenir. Ils avaient d&eacute;but&eacute; ensemble dans
+l'atelier de Vou&euml;t. Dufresnoy, n&eacute; &agrave; Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
+avait &eacute;t&eacute; destin&eacute; par son p&egrave;re &agrave; l'exercice de la m&eacute;decine. Il avait
+fait de fortes &eacute;tudes, connaissait le grec et les po&egrave;tes latins lui
+&eacute;taient familiers. Mais cette &eacute;ducation rie put le d&eacute;tourner de son go&ucirc;t
+naturel pour le dessin. Apr&egrave;s avoir suivi, malgr&eacute; l'opposition de son
+p&egrave;re, les le&ccedil;ons de P&eacute;rier et de Vou&euml;t, il se d&eacute;cida, vers 1633, &agrave; l'&acirc;ge
+de vingt-un ans, &agrave; se rendre &agrave; Rome, o&ugrave; il se sentait attir&eacute; par le
+d&eacute;sir d'admirer les ma&icirc;tres, et de se perfectionner dans <span class='pagenum'><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span>l'usage de la
+langue latine. Il v&eacute;cut de privations pendant son voyage, et, comme tant
+d'autres, il fut oblig&eacute;, les deux premi&egrave;res ann&eacute;es de son s&eacute;jour &agrave; Rome,
+de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
+L'arriv&eacute;e de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
+am&eacute;liora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
+commandeur del Pozzo; il lui pr&eacute;senta son compatriote qui en re&ccedil;ut le
+meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut &ecirc;tre
+peint de la main de Mignard, il lui communiqua les &eacute;crits du p&egrave;re Matteo
+Zacolini, de l'ordre des Th&eacute;atins, sur l'optique, qui &eacute;taient
+pr&eacute;cieusement conserv&eacute;s dans la biblioth&egrave;que Barberine. L'ouvrage dans
+lequel ce savant religieux a d&eacute;velopp&eacute; les principes des lumi&egrave;res et des
+ombres et les r&egrave;gles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
+&agrave; Mignard et &agrave; Dufresnoy<a name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">[631]</a>.</p>
+
+<p>Les deux amis &eacute;taient log&eacute;s ensemble, et se livraient avec la m&ecirc;me
+ardeur &agrave; l'&eacute;tude d'un art pour lequel ils avaient la m&ecirc;me passion. Leurs
+journ&eacute;es se passaient &agrave; dessiner d'apr&egrave;s les statues et les bas-reliefs
+antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
+font l'ornement de ses environs<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">[632]</a>. C'est ainsi qu'ils copi&egrave;rent
+ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
+Farn&egrave;se, sans toutefois n&eacute;gliger les peintures de Rapha&euml;l<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">[633]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span>&laquo;Dufresnoy, tout en copiant les ma&icirc;tres, s'attachait particuli&egrave;rement &agrave;
+comprendre ce qui regarde la th&eacute;orie de la peinture, et son amour pour
+cet art, dit F&eacute;libien<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">[634]</a>, le poss&eacute;dait de sorte qu'il ne pensait &agrave;
+autre chose qu'&agrave; en acqu&eacute;rir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
+que, d&egrave;s ce temps-l&agrave; et m&ecirc;me pendant son travail, il s'occupait &agrave; faire
+des vers latins pour exprimer ses pens&eacute;es, et qu'il commen&ccedil;a ainsi son
+po&euml;me de la <i>Peinture</i>. Il ne l'acheva qu'apr&egrave;s avoir bien lu tous les
+meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
+grands ma&icirc;tres, mais surtout apr&egrave;s les profondes r&eacute;flexions et les
+entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
+car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
+leur profession, sans en faire un examen tr&egrave;s-exact.&raquo; Dou&eacute; d'une
+imagination plus f&eacute;conde et d'une facilit&eacute; d'ex&eacute;cution beaucoup plus
+grande, Mignard composa, pendant son s&eacute;jour en Italie, un nombre bien
+plus consid&eacute;rable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
+laissait trop absorber par l'id&eacute;e de son po&euml;me <i>de Arte graphica</i>; et
+s'il y gagnait comme &eacute;crivain, il y perdait assur&eacute;ment comme peintre.
+F&eacute;libien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
+des amateurs fran&ccedil;ais et italiens: ce sont des paysages compos&eacute;s plut&ocirc;t
+dans le go&ucirc;t de Pierre de Cortone que du Poussin; des sc&egrave;nes tir&eacute;es de
+l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de V&eacute;nus,
+celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
+tombeau<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">[635]</a>. Cet artiste avait une estime particuli&egrave;re pour les
+ouvrages du Titien, et en g&eacute;n&eacute;ral pour l'&eacute;cole v&eacute;nitienne. Il avait
+copi&eacute;, pour F&eacute;libien et pour le chevalier d'Elb&egrave;ne, plusieurs paysages
+de ce ma&icirc;tre, qui se trouvaient alors &agrave; la villa Aldobrandini et &agrave; la
+villa Borgh&egrave;se.</p>
+
+<p>Ce go&ucirc;t pour l'&eacute;cole coloriste le d&eacute;cida, en 1653, &agrave; se rendre &agrave; Venise
+avec Mignard. &laquo;Car les deux amis, dit F&eacute;libien, ne se quittaient jamais,
+et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les ins&eacute;parables. Il est
+vrai que cette union d'esprit et de volont&eacute; leur &eacute;tait beaucoup
+avantageuse. L'amiti&eacute; qu'ils avaient l'un pour l'autre &eacute;tait exempte de
+toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
+biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur &eacute;taient communs: chacun
+faisait part &agrave; son compagnon des connaissances qu'il acqu&eacute;rait dans son
+art, et ils n'&eacute;taient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
+se pouvaient rendre de mutuels services<a name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">[636]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s huit mois de s&eacute;jour &agrave; Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
+une V&eacute;nus couch&eacute;e pour Marco Paruta, noble v&eacute;nitien, les deux amis se
+s&eacute;par&egrave;rent. Dufresnoy r&eacute;solut de rentrer en France, apr&egrave;s avoir pass&eacute;
+vingt aim&eacute;es en Italie; et Mignard <span class='pagenum'><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span>ne pouvant se d&eacute;cider &agrave; quitter
+Rome, o&ugrave; il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
+rentr&eacute;e, il fit avec le plus grand succ&egrave;s le portrait de Fabio Chigi,
+qui venait d'&ecirc;tre &eacute;lu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'&eacute;tait
+mari&eacute; &agrave; Rome &agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1656; il y serait sans doute rest&eacute;
+jusqu'&agrave; sa mort, mais il fut oblig&eacute; d'ob&eacute;ir aux lettres de M. de Lionne
+qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
+de toute la protection du premier ministre<a name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">[637]</a>. Toutefois, avant de
+quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
+commenc&eacute;s. L'abb&eacute; de Monville raconte m&ecirc;me que: &laquo;la plus belle
+courtisane de Rome d&eacute;sirait passionn&eacute;ment d'&ecirc;tre peinte de sa main: La
+Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, e&ucirc;t m&eacute;rit&eacute; d'&ecirc;tre vertueuse;
+elle s'&eacute;tait fait distinguer par des sentiments nobles et d&eacute;licats.
+Mignard consentit d'autant plus volontiers &agrave; la peindre, qu'elle ne lui
+demandait son portrait qu'af&icirc;n qu'il le port&acirc;t en France, o&ugrave; il le
+vendit &agrave; son retour un prix consid&eacute;rable<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">[638]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Rentr&eacute; en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arr&ecirc;ta d'abord &agrave;
+Marseille et &agrave; Aix, ensuite dans la ville d'Avignon o&ugrave; il trouva son
+fr&egrave;re qui s'y &eacute;tait fix&eacute;. Une maladie qu'il gagna le for&ccedil;a de prolonger
+son s&eacute;jour &agrave; Avignon; il se rendit ensuite &agrave; Lyon o&ugrave; il demeura quelque
+temps, de telle sorte qu'il ne parvint &agrave; Fontainebleau, o&ugrave; &eacute;tait la
+cour, <span class='pagenum'><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span>que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut pr&eacute;sent&eacute;
+au roi par le cardinal Mazarin, la reine-m&egrave;re, en lui montrant les plus
+belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
+beaut&eacute;s plus parfaites<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">[639]</a>.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux &agrave; la cour. Rentr&eacute; bient&ocirc;t
+&agrave; Paris, il y retrouva son fid&egrave;le Dufresnoy qui n'h&eacute;sita pas &agrave; quitter
+la maison de M. Potel, secr&eacute;taire du conseil, chez lequel il &eacute;tait
+install&eacute; depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
+Mignard. La mort de Dufresnoy, arriv&eacute;e en 1665, put seule s&eacute;parer les
+deux amis. Mais, pour ex&eacute;cuter religieusement les derni&egrave;res volont&eacute;s de
+Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du po&euml;me <i>de
+Arte graphica</i>, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apport&eacute;
+bien des inspirations. On sait que de Piles en a donn&eacute; une seconde
+&eacute;dition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
+1693, traduisit en anglais le po&euml;me de l'artiste fran&ccedil;ais, avec les
+notes de Piles. Ce po&euml;me est certainement le meilleur qu'on ait &eacute;crit
+sur la peinture, et cependant il est totalement oubli&eacute; de nos jours.
+C'est en g&eacute;n&eacute;ral le sort des po&egrave;mes didactiques, et surtout de ceux qui
+sont &eacute;crits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
+absorber par les muses latines, avait plus souvent exerc&eacute; son pinceau,
+son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa r&eacute;putation, <span class='pagenum'><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span>comme artiste,
+&eacute;galerait peut-&ecirc;tre celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
+font l'ornement des palais et des mus&eacute;es. Mais l'intimit&eacute; qui a
+constamment r&eacute;gn&eacute; entre ces deux artistes, rend, m&ecirc;me apr&egrave;s leur mort,
+leurs noms ins&eacute;parables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
+difficile de ne pas penser en m&ecirc;me temps &agrave; l'auteur du po&euml;me sur la
+peinture.</p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span>
+
+<p>L'amiti&eacute;, qui unit pendant pr&egrave;s de trente-quatre ans le commandeur del
+Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
+&eacute;tablies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
+r&eacute;solution que prit le Poussin de revenir &agrave; Rome et d'y mourir. Ses
+lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 &agrave; 1643,
+prouvent que si les tracas et les contrari&eacute;t&eacute;s qu'il &eacute;prouvait dans ses
+travaux du Louvre le d&eacute;go&ucirc;taient du s&eacute;jour de Paris, il se sentait
+surtout rappel&eacute; &agrave; Rome, non-seulement par l'ind&eacute;pendance de la vie qu'il
+y menait, mais plus encore par le d&eacute;sir d'y retrouver le patron de ses
+premi&egrave;res ann&eacute;es, l'ami de son &acirc;ge m&ucirc;r, le savant d'un go&ucirc;t d&eacute;licat et
+pur, vou&eacute; comme lui au culte de l'art et de l'antiquit&eacute;, et capable
+d'appr&eacute;cier &eacute;galement ses chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>La r&eacute;putation du Poussin &eacute;tait d&eacute;j&agrave; grande en France vers l'ann&eacute;e 1638,
+bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait ex&eacute;cut&eacute;, avant
+cette &eacute;poque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'&eacute;glise de
+Valenciennes. Il avait aussi compos&eacute; pour <span class='pagenum'><a name="Page_460" id="Page_460">[Pg 460]</a></span>son ami le peintre Stella,
+qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le d&eacute;sert, et
+trait&eacute; le m&ecirc;me sujet, mais d'une mani&egrave;re diff&eacute;rente, pour un amateur, M.
+Gilli&eacute;. La vue de ces tableaux d&eacute;cida le cardinal de Richelieu &agrave; lui
+commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
+Neptune au milieu de la mer, sur un char tir&eacute; par des chevaux marins,
+environn&eacute; de tritons et de n&eacute;r&eacute;ides<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">[640]</a>. Tous ces ouvrages lui firent
+beaucoup d'honneur.</p>
+
+<p>C'est en 1638 que commenc&egrave;rent ses relations avec Paul Fr&eacute;art, sieur de
+Chantelou, alors secr&eacute;taire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
+et surintendant des b&acirc;timents, arts et manufactures, sous le cardinal de
+Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
+tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
+de Rome les 25 janvier et 19 f&eacute;vrier 1639<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">[641]</a> que le premier tableau
+ex&eacute;cut&eacute; par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
+d&eacute;sert.</p>
+
+<p>D&egrave;s cette &eacute;poque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
+de Sublet de Noyers, et le<span class='pagenum'><a name="Page_461" id="Page_461">[Pg 461]</a></span> Poussin, pour d&eacute;terminer ce dernier &agrave; venir
+se fixer en France, et &agrave; travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
+cardinal, son premier ministre.</p>
+
+<p>Le Poussin avait de la peine &agrave; se d&eacute;cider &agrave; quitter Rome, o&ugrave; il se
+trouvait bien.&mdash;&laquo;Apr&egrave;s avoir demeur&eacute; l'espace de quinze ans entiers en
+ce pays assez heureusement, &eacute;crivait-il &agrave; Chantelou, m&ecirc;mement m'y &eacute;tant
+mari&eacute;, et &eacute;tant dans l'esp&eacute;rance d'y mourir, j'avais conclu en moi-m&ecirc;me
+de suivre le dire italien: <i>Chi sta bene non si muove</i><a name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">[642]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
+la premi&egrave;re suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
+autre mani&egrave;re, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient port&eacute; sa
+r&eacute;putation au plus haut degr&eacute;: ils attir&egrave;rent tellement la curiosit&eacute; des
+&eacute;trangers qui se rendaient &agrave; Rome, que le palais de del Pozzo &eacute;tait
+continuellement embarrass&eacute; par le nombreux concours des personnes qui
+s'y rendaient pour admirer ces tableaux<a name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">[643]</a>.</p>
+
+<p>Au milieu de ce succ&egrave;s, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
+18 janvier 1639, &eacute;crite au peintre &agrave; l'instigation de de Noyers, vint
+annoncer au Poussin &laquo;qu'il avait &eacute;t&eacute; choisi et retenu pour l'un des
+peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dor&eacute;navant
+l'employer en cette qualit&eacute;. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
+intention est que la pr&eacute;sente re&ccedil;ue, vous ayez &agrave; vous disposer &agrave; venir
+par <span class='pagenum'><a name="Page_462" id="Page_462">[Pg 462]</a></span>de&ccedil;&agrave;, o&ugrave; les services que vous nous rendrez seront aussi consid&eacute;r&eacute;s
+que vos oeuvres et votre m&eacute;rite le sont dans les lieux o&ugrave; vous
+&ecirc;tes<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">[644]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>De Noyers ne se borna pas &agrave; l'envoi de cette lettre: il &eacute;crivit lui-m&ecirc;me
+au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
+donnent une haute id&eacute;e du go&ucirc;t de cet homme d'&Eacute;tat, non moins que del&agrave;
+consid&eacute;ration dont jouissait l'artiste.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, &eacute;crit de Noyers, aussit&ocirc;t que le roi m'eut fait l'honneur de
+me donner la charge de surintendant de ses b&acirc;timents, il me vint en
+pens&eacute;e de me servir de l'autorit&eacute; que Sa Majest&eacute; me donne pour remettre
+en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
+particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
+ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e et de lui donner les pr&eacute;mices de mes soins. Vous
+l'avez su par vos amis qui sont de de&ccedil;&agrave;, et comme je les priai de vous
+&eacute;crire de ma part que je demandais justice &agrave; l'Italie, et que du moins
+elle nous f&icirc;t restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
+d'ann&eacute;es, attendant que, pour une enti&egrave;re satisfaction, elle nous donn&acirc;t
+encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par l&agrave; que je
+voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
+Et, afin d&eacute;faire conna&icirc;tre aux uns et aux autres l'estime que le roi
+fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
+vous. Je vous fais &eacute;crire, ce que je vous <span class='pagenum'><a name="Page_463" id="Page_463">[Pg 463]</a></span>confirme par celle-ci, qui
+vous servira de premi&egrave;re assurance de la promesse que l'on vous a faite,
+jusqu'&agrave; ce qu'&agrave; votre arriv&eacute;e Je, vous mette en mains les brevets et les
+exp&eacute;ditions du roi: que je vous enverrai mille &eacute;cus pour les frais de
+votre voyage; que je vous ferai donner mille &eacute;cus de gages pour chacun
+an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre &agrave; Paris,
+soit &agrave; Fontainebleau, &agrave; votre choix; que je vous le ferai meubler
+honn&ecirc;tement pour la premi&egrave;re fois que vous y logerez, si vous voulez,
+cela &eacute;tant &agrave; votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
+vo&ucirc;tes, et que vous ne serez engag&eacute; que pour cinq ann&eacute;es, ainsi que vous
+le d&eacute;sirez, bien que j'esp&egrave;re que, lorsque vous aurez respir&eacute; l'air de
+la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
+dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez d&eacute;sir&eacute;es. Il
+reste &agrave; vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
+personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
+non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
+de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Apr&egrave;s
+cela, venez gaiement, et soyez assur&eacute; que vous trouverez ici plus de
+contentement que vous ne vous en pouvez imaginer<a name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">[645]</a>.</p>
+
+<p>Cette lettre, toute flatteuse qu'elle &eacute;tait, ne put d&eacute;cider l'artiste &agrave;
+quitter Rome sur-le-champ. En <span class='pagenum'><a name="Page_464" id="Page_464">[Pg 464]</a></span>exprimant sa reconnaissance &agrave; MM. de
+Noyers et de Chantelou<a name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">[646]</a>, il demanda de rester dans cette ville
+jusqu'&agrave; l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
+&laquo;pour des personnes de consid&eacute;ration, avec qui je veux, disait-il, en
+sortir honn&ecirc;tement, comme avec tous mes amis de par de&ccedil;&agrave;, d&eacute;sirant d'en
+conserver l'amiti&eacute; et la bienveillance<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">[647]</a>.&raquo; Il &eacute;crivit &eacute;galement &agrave; son
+ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
+et le prier de lui faire obtenir ce r&eacute;pit. On voit qu'il travaillait
+alors &laquo;avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.&raquo; Il y
+a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
+d&eacute;licatesse du Poussin. &laquo;Je vous supplie de me dire, comme il vous
+semble que je m'aie &agrave; gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
+tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-car&ecirc;me: il contient, sans le
+paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
+tableau de cinq cents &eacute;cus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
+oblig&eacute; maintenant, je d&eacute;sirerais le reconna&icirc;tre; mais de lui en faire un
+pr&eacute;sent, vous jugerez bien que ce serait des lib&eacute;ralit&eacute;s qui me seraient
+mals&eacute;antes: j'ai donc r&eacute;solu de le traiter comme un homme &agrave; qui je suis
+oblig&eacute;: et puis, quand je serai par del&agrave;, je saurai fort bien le
+reconna&icirc;tre mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
+semblera &agrave; propos. J'en d&eacute;sirerais avoir deux cents &eacute;cus d'ici (1078
+fr.), faisant compte <span class='pagenum'><a name="Page_465" id="Page_465">[Pg 465]</a></span>de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
+fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui &eacute;crirai, je ne lui parlerai
+d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et &agrave; qui je le dois
+consigner, pour lui faire tenir<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">[648]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>En adressant ce tableau &agrave; Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
+Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, &laquo;de l'orner d'un peu de
+bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le consid&eacute;rant en
+toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point &eacute;pars
+au dehors, et que l'oeil ne re&ccedil;oive pas les images des autres objets
+voisins, qui, venant p&ecirc;le-m&ecirc;le avec les choses peintes, confondent le
+jour;&raquo; il d&eacute;sirait que cette bordure f&ucirc;t dor&eacute;e d'or mat tout simplement,
+&laquo;car il s'unit tr&egrave;s-doucement aux couleurs sans les offenser.&raquo; Il
+ajoutait que &laquo;ce tableau devait &ecirc;tre colloque fort peu au-dessus de
+l'oeil, et plut&ocirc;t au-dessous.&raquo;&mdash;C'est, en effet, la meilleure
+disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
+proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
+ne f&ucirc;t pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: &laquo;Si vous vous
+souvenez de la premi&egrave;re lettre que je vous &eacute;crivis, touchant le
+mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
+ensemble, vous consid&eacute;riez ce tableau, je crois que facilement vous
+reconna&icirc;trez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
+qui ont piti&eacute;, qui font action de <span class='pagenum'><a name="Page_466" id="Page_466">[Pg 466]</a></span>charit&eacute;, de grande n&eacute;cessit&eacute;, de
+d&eacute;sir de se repa&icirc;tre de consolation, et autres. Car les sept premi&egrave;res
+figures &agrave; main gauche vous diront tout ce qui est ici &eacute;crit, et tout le
+reste est de la m&ecirc;me &eacute;toffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
+conna&icirc;tre si chaque chose est appropri&eacute;e au sujet. Et si, apr&egrave;s l'avoir
+consid&eacute;r&eacute; plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
+mandez-le-moi, s'il vous pla&icirc;t, sans rien d&eacute;guiser, afin que je me
+r&eacute;jouisse de vous avoir content&eacute;, pour la premi&egrave;re fois que j'ai eu
+l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons &agrave; toute sorte
+d'amendement, vous suppliant de consid&eacute;rer encore que l'esprit est
+prompt et la chair d&eacute;bile<a name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">[649]</a>.&raquo;</p>
+
+
+<p>L'&eacute;poque que le Poussin avait lui-m&ecirc;me fix&eacute;e pour son d&eacute;part arriva sans
+qu'il e&ucirc;t quitt&eacute; Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
+repentait presque de l'avoir engag&eacute;e. &laquo;J'ai estime d'avoir fait une
+grande folie, &eacute;crivait-il &agrave; son ami Lemaire, le 17 ao&ucirc;t 1639<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">[650]</a>, en
+donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
+telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
+quatre ans), et dans un temps o&ugrave; j'aurais plus besoin de repos que de
+nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
+petite maison, pour des choses imaginaires qui me succ&eacute;deront peut-&ecirc;tre
+tout au rebours. Toutes ces choses m'ont pass&eacute; et me passent tous les
+jours par l'entendement, avec un million d'autres plus <span class='pagenum'><a name="Page_467" id="Page_467">[Pg 467]</a></span>peinantes; et
+n&eacute;anmoins, je conclurai toujours de la m&ecirc;me mani&egrave;re, c'est &agrave; savoir que
+je partirai, et que j'irai &agrave; la premi&egrave;re commodit&eacute;, en m&ecirc;me &eacute;tat que si
+on voulait me fendre par la moiti&eacute; et me s&eacute;parer en deux.&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
+Rome avec regret, il n'en &eacute;tait pas moins d&eacute;cid&eacute; &agrave; remplir sa promesse,
+et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
+retard qu'il apportait &agrave; se mettre en route.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas encore enti&egrave;rement r&eacute;tabli, lorsque Paul Fr&eacute;art de
+Chantelou et son fr&egrave;re, l'abb&eacute; de Chambray, arriv&egrave;rent &agrave; Rome, vers le
+printemps de 1640. Ils &eacute;taient envoy&eacute;s par de Noyers, suivant l'ordre du
+cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
+statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
+d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
+employer aux travaux du Louvre et des b&acirc;timents royaux.</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res furent introduits par le Poussin dans la soci&eacute;t&eacute; du
+commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
+qu'ils en re&ccedil;urent de bien conna&icirc;tre les antiquit&eacute;s de cette ville, et
+d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
+relations qui s'&eacute;tablirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
+gr&acirc;ce au Poussin, une amiti&eacute; durable, bas&eacute;e sur une mutuelle estime, sur
+les m&ecirc;mes go&ucirc;ts, et, avant tout, sur une m&ecirc;me sympathie pour le grand
+artiste, qui devint ainsi leur <span class='pagenum'><a name="Page_468" id="Page_468">[Pg 468]</a></span>centre commun d'attraction. Le Poussin
+quittait Rome avec peine, mais ses regrets &eacute;taient moins amers en
+songeant qu'il se rendait en France accompagn&eacute; d'amis aussi d&eacute;vou&eacute;s,
+aussi dignes de le comprendre. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, il laissait sa femme &agrave;
+Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
+l'administration de ses int&eacute;r&ecirc;ts, et il &eacute;tait assur&eacute; que cet ami fid&egrave;le
+s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-m&ecirc;me. Il ne fallait rien
+moins que cette assurance pour le d&eacute;terminer &agrave; partir. Il quitta Rome
+dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux fr&egrave;res Chantelou,
+qui retournaient en France.</p>
+
+<p>A peine arriv&eacute; &agrave; Paris, il se h&acirc;ta d'&eacute;crire &agrave; Carlo Antonio del Pozzo et
+&agrave; son fr&egrave;re Cassiano, pour leur rendre compte de sa premi&egrave;re entrevue
+avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
+pr&eacute;sentation au roi Louis XIII<a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">[651]</a>. Il re&ccedil;ut partout l'accueil le plus
+empress&eacute;, et l'es effets d&eacute;pass&egrave;rent les promesses. Le roi lui commanda
+tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des ch&acirc;teaux de
+Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bient&ocirc;t nomm&eacute;, par brevet du
+20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualit&eacute;,
+Louis XIII lui donna la direction g&eacute;n&eacute;rale de tous les ouvrages de
+peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
+de ses mai<span class='pagenum'><a name="Page_469" id="Page_469">[Pg 469]</a></span>sons royales, &laquo;voulant que tous ses autres peintres ne
+pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majest&eacute; sans en avoir fait voir
+les dessins, et re&ccedil;u sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
+Et pour lui donner moyen de s'entretenir &agrave; son service, le roi lui
+accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
+jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
+sa vie durant<a name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">[652]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On imprimait alors &agrave; Paris, &agrave; l'imprimerie royale, les oeuvres de
+Virgile et d'Horace: de Noyers d&eacute;sira que ces livres fussent orn&eacute;s d'un
+frontispice dessin&eacute; par le Poussin. En t&ecirc;te du Virgile, il repr&eacute;senta le
+dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le po&euml;te de l'En&eacute;ide. On
+voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
+fl&ucirc;tes champ&ecirc;tres, pour indiquer les &Eacute;glogues pastorales, et la
+faucille, symbole de la moisson, c'est-&agrave;-dire des G&eacute;orgiques. Dans le
+frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
+la figure du po&euml;te, embl&egrave;me de ses satires, et elle tient &agrave; la main une
+lyre, signe caract&eacute;ristique de ses odes et de ses autres po&eacute;sies l&eacute;g&egrave;res<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">[653]</a>
+.</p>
+
+<p>Les dessins de ces frontispices n'emp&ecirc;chaient pas l'artiste de continuer
+avec ardeur un tableau du Bapt&ecirc;me de J&eacute;sus-Christ, qu'il avait commenc&eacute;
+&agrave; Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un <span class='pagenum'><a name="Page_470" id="Page_470">[Pg 470]</a></span>autre tableau pour Gio.
+Stefano, amateur romain<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">[654]</a>. Il recevait journellement des marques
+d'amiti&eacute; de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres &agrave; ce seigneur, de
+Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgr&eacute; sa gravit&eacute; habituelle, le
+Poussin savait assaisonner &agrave; propos son style du vieux sel gaulois.
+&laquo;Monsieur et patron, mardi dernier, apr&egrave;s avoir eu l'honneur de vous
+accompagner &agrave; Meudon et y avoir &eacute;t&eacute; joyeusement, &agrave; mon retour je trouvai
+que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoy&eacute;.
+Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
+faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
+vis que, particuli&egrave;rement, vous d&eacute;siriez savoir ce qu'il me semblait
+dudit vin. Je l'ai essay&eacute; avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
+tous trouv&eacute; tr&egrave;s-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
+trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons &agrave; souhait, car nous en
+boirons &agrave; votre sant&eacute;, quand nous aurons soif, sans l'&eacute;pargner. Aussi
+bien, je vois que le proverbe est v&eacute;ritable, qui dit que chapon mang&eacute;
+chapon lui vient. M&ecirc;mement hier M. Costage m'envoya un p&acirc;t&eacute; de cerf si
+grand, que l'on voit bien que le p&acirc;tissier n'en a rien retenu que les
+cornes. Je vous assure, monsieur, que d&eacute;sormais je ne manquerai pas, &agrave;
+commencer par le dimanche, de me r&eacute;jouir comme je fis le dimanche pass&eacute;,
+afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'ann&eacute;e est au
+<span class='pagenum'><a name="Page_471" id="Page_471">[Pg 471]</a></span>pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
+aussi je vous suis le plus d&eacute;vou&eacute; serviteur de tous vos
+serviteurs<a name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">[655]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
+table, le Poussin ne se permettait pas m&ecirc;me, comme d&eacute;lassement &agrave; ses
+travaux, une excursion dans les environs de Paris, au ch&acirc;teau de Dangu,
+appartenant &agrave; de Noyers, et &agrave; Chantilly. Il se trouvait d&eacute;j&agrave; surcharg&eacute;
+de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">[656]</a>. Il
+travaillait alors tout &agrave; la fois au tableau pour la chapelle de
+Saint-Germain, aux profils et mod&eacute;natures de la galerie du Louvre<a name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">[657]</a>,
+dont il avait ordonn&eacute; les compartiments; enfin &agrave; un frontispice de la
+grande Bible que l'on publiait &agrave; l'imprimerie royale. Ce frontispice
+contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
+lui-m&ecirc;me dans une lettre &agrave; M. de Chantelou, du 3 ao&ucirc;t 1641<a name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">[658]</a>. &laquo;La
+figure ail&eacute;e repr&eacute;sente l'histoire, l'autre figure voil&eacute;e repr&eacute;sente la
+proph&eacute;tie. Sur le titre qu'elle tient on lit: <i>Biblia regi&agrave;</i>. Le sphinx
+qui est dessus ne repr&eacute;sente autre que l'obscurit&eacute; des choses
+&eacute;nigmatiques. La figure qui est au milieu repr&eacute;sente le P&egrave;re &eacute;ternel,
+auteur et moteur de toutes les choses bonnes.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il &eacute;tait &agrave; l'oeuvre pour la d&eacute;coration de la grande galerie, un
+peintre de paysages alors en <span class='pagenum'><a name="Page_472" id="Page_472">[Pg 472]</a></span>r&eacute;putation, Fouqui&egrave;res, qui avait eu
+l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
+France, pour mettre entre les fen&ecirc;tres et en remplir les trumeaux, vint
+se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
+peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
+avoir une longue rapi&egrave;re au c&ocirc;t&eacute;<a name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">[659]</a>. Le Poussin instruisit M. de
+Chantelou de cette r&eacute;clamation en ces termes: &laquo;Le <i>baron</i> Fouqui&egrave;res est
+venu me trouver avec sa grandeur accoutum&eacute;e; il trouve fort &eacute;trange que
+l'on ait mis la main &agrave; l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
+communiqu&eacute; aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirm&eacute; par
+monseigneur de Noyers, touchant ladite d&eacute;coration, et pr&eacute;tend que les
+paysages sont l'ornement principal du lieu, &eacute;tant le reste seulement des
+accessoires. J'ai bien voulu vous &eacute;crire ceci pour vous faire
+rire<a name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">[660]</a>.&raquo; Le titre de <i>baron</i> que le Poussin, en se raillant, avait
+donn&eacute; &agrave; Fouqui&egrave;res, lui est rest&eacute;. Ce peintre essaya de se venger par
+une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
+des adversaires les plus sots et les plus violents du grand ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
+correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
+avait envoy&eacute; &agrave; Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
+XIII. Del Pozzo les avait re&ccedil;us en fort <span class='pagenum'><a name="Page_473" id="Page_473">[Pg 473]</a></span>mauvais &eacute;tat et
+m&eacute;connaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
+continuaient sur le pied de l'intimit&eacute;. Ce qui le d&eacute;montre encore mieux,
+c'est que le commandeur avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; par le Poussin de surveiller
+les copies que Chantelou faisait ex&eacute;cuter &agrave; Rome par Errard et J. Angelo
+Comino<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p>
+
+<p>De Noyers faisait alors construire &agrave; Paris la chapelle du Noviciat des
+J&eacute;suites. Il voulut que le Poussin compos&acirc;t le tableau du ma&icirc;tre-autel.
+Le peintre y repr&eacute;senta le Miracle de saint Fran&ccedil;ois-Xavier ressuscitant
+une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
+le sujet de la C&egrave;ne, tableau qui est au Mus&eacute;e du Louvre.</p>
+
+<p>Les fonctions multipli&eacute;es qu'exer&ccedil;ait de Noyers ne l'emp&ecirc;chaient pas de
+se livrer avec ardeur &agrave; son go&ucirc;t sous les arts. Bien que secr&eacute;taire
+d'&Eacute;tat de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six arm&eacute;es
+et fortifiait ou &eacute;levait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
+dans son activit&eacute;, le temps de s'occuper encore de la construction et de
+l'embellissement des maisons royales, de l'ach&egrave;vement du Louvre et de la
+d&eacute;coration de sa galerie. Il pla&ccedil;ait &agrave; la t&ecirc;te de la monnaie le c&eacute;l&egrave;bre
+graveur Varin, qui pr&eacute;sida &agrave; la refonte de 1638, et qui fit les plus
+beaux coins de l'Europe. Enfin, il &eacute;tablissait au Louvre l'imprimerie
+royale, qui bient&ocirc;t apr&egrave;s, sous la savante et habile direction de
+Trichet Dufresne et de S&eacute;bastien Cramoisy, publia, tant en fran&ccedil;ais
+qu'en <span class='pagenum'><a name="Page_474" id="Page_474">[Pg 474]</a></span>italien, en latin et en grec, des &eacute;ditions aussi belles que
+correctes.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, digne h&eacute;ritier du go&ucirc;t de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> pour
+les arts^ avait r&eacute;solu de terminer et de d&eacute;corer magnifiquement le
+Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, &agrave; l'entr&eacute;e
+principale, les copies des deux groupes antiques de <i>Monte Cavallo</i>, qui
+passaient alors pour Alexandre et Buc&eacute;phale. Il avait donn&eacute; l'ordre de
+les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
+faisait &eacute;galement mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
+plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farn&egrave;se, le Sacrifice
+du Taureau &agrave; la villa Medici, les F&ecirc;tes nuptiales ou danse des nymphes,
+dans la salle du jardin Borgh&egrave;se. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
+l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
+les avait pr&eacute;c&eacute;demment dessin&eacute;s, il se proposait de les r&eacute;partir parmi
+les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'&eacute;tude de
+l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
+l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panth&eacute;on), qui sont
+les meilleurs. On devait &eacute;galement mouler les autres ordres. De Noyers,
+sur l'indication du Poussin, avait charg&eacute;, &agrave; Rome, Charles Errard de
+veiller &agrave; l'ex&eacute;cution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
+outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
+tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des ma&icirc;tres
+italiens<a name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">[662]</a>. On <span class='pagenum'><a name="Page_475" id="Page_475">[Pg 475]</a></span>voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
+l'&acirc;me du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
+seigneurs de la cour de Louis XIII: ils pr&eacute;paraient dignement P&eacute;clat que
+les arts r&eacute;pandirent pendant le r&egrave;gne de son successeur, sous
+l'administration de Colbert.</p>
+
+<p>Dans la lettre adress&eacute;e par de Noyers au Poussin pour l'engager &agrave; venir
+en France, le ministre lui avait dit &laquo;qu'il avait un amour tout
+particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
+ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e.&raquo; Il tint parole. D&egrave;s que le Poussin fut arriv&eacute;,
+ind&eacute;pendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
+travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donn&acirc;t
+lui-m&ecirc;me le plan des d&eacute;corations de la maison qu'il faisait construire &agrave;
+Paris. En envoyant ce plan &agrave; Chantelou, le Poussin se plaint des b&eacute;vues
+de l'architecte; il indique les distributions int&eacute;rieures propres &agrave;
+recevoir des peintures, telles que proph&egrave;tes, sibylles, ap&ocirc;tres,
+empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, m&ecirc;mement des devises et
+sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de cama&iuml;eux,
+repr&eacute;sentant soit des vases &agrave; l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
+soit quelques petites figures faites &agrave; plaisir, soit enfin quelques
+personnages signal&eacute;s<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">[663]</a>.</p>
+
+<p>De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
+p&ucirc;t dire: la Vierge du<span class='pagenum'><a name="Page_476" id="Page_476">[Pg 476]</a></span> Poussin, comme on dit la Vierge de Rapha&euml;l<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">[664]</a>.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement d&eacute;rang&eacute; par
+des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
+recueillement et maturit&eacute;, au projet de d&eacute;coration de la grande galerie
+du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
+&eacute;taient son ardeur et son application au travail, qu'il &eacute;crivait, le 3
+ao&ucirc;t 1641, &agrave; M. de Chantelou: &laquo;La grande galerie s'avance fort, et
+n&eacute;anmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'esp&eacute;rance qu'&agrave; votre retour
+vous vous &eacute;tonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occup&eacute; sans
+cesse &agrave; travailler aux cartons, lesquels je me suis oblig&eacute; de varier sur
+chaque fen&ecirc;tre et sur chaque trumeau, m'&eacute;tant r&eacute;solu d'y repr&eacute;senter une
+suite de la vie d'Hercule; mati&egrave;re, certes, capable d'occuper un bon
+dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent &ecirc;tre faits
+en grand et en petit, pour plus de commodit&eacute; des ouvriers, et afin que
+l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut m&ecirc;mement que j'invente tous les
+jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
+autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
+vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit &ecirc;tre tenu cher.
+Toutes ces choses ont &eacute;t&eacute; la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
+de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
+extraordinaires que l'humidit&eacute; de l'hiver pass&eacute; y a <span class='pagenum'><a name="Page_477" id="Page_477">[Pg 477]</a></span>produits. Mais,
+d'apr&egrave;s l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donn&eacute; de
+faire le tableau du Noviciat des J&eacute;suites pour la fin de novembre, je me
+suis quand et quand r&eacute;solu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
+temps-l&agrave;, si mes d&eacute;biles forces me le permettent. Pendant que la toile
+se pr&eacute;parera, je pourrai retoucher la susdite C&egrave;ne, au lieu d'aller
+prendre des divertissements &agrave; Dangu<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">[665]</a>, ou en d'autres lieux, ainsi
+que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invit&eacute;. Monsieur, je vous
+assure, pourvu que j'y puisse r&eacute;sister, que je n'ai point d'autre
+plaisir que de le servir: l&agrave;, sont mes promenades, mes jeux, mes
+&eacute;battements et ma d&eacute;lectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
+de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
+seulement respirer un peu<a name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">[666]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de tous ces travaux, le cardinal avait command&eacute; au
+Poussin huit sujets, tir&eacute;s de l'Ancien Testament, pour en faire des
+cartons, d'apr&egrave;s lesquels on ex&eacute;cuterait huit tapisseries pour les
+appartements royaux, &agrave; l'imitation des tapisseries faites sur les
+dessins de Rapha&euml;l. Pour faciliter la prompte r&eacute;alisation de ce projet,
+on avait permis &agrave; l'artiste de se servir de ses propres inventions
+pr&eacute;c&eacute;demment peintes; et d&eacute;j&agrave; l'on s'&eacute;tait mis &agrave; reproduire le tableau
+de la Manne et celui de Mo&iuml;se faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
+compositions &eacute;taient copi&eacute;es en grand cartons colori&eacute;s sur toiles &agrave;
+l'huile, <span class='pagenum'><a name="Page_478" id="Page_478">[Pg 478]</a></span>et encadr&eacute;s de tissus d'or<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">[667]</a>. Mais le cardinal ne se borna
+pas &agrave; faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
+surintendant des b&acirc;timents, poss&eacute;der aussi des oeuvres du ma&icirc;tre
+fran&ccedil;ais. Dans son impatience, il obligea le Poussin &agrave; remettre tout
+autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
+&agrave; Mo&iuml;se au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait &ecirc;tre plac&eacute; sur la
+chemin&eacute;e du cabinet de Son &Eacute;minence. L'artiste se mit &agrave; l'oeuvre sans
+retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures &agrave;
+demi-grandeur. Il repr&eacute;senta le P&egrave;re &Eacute;ternel au-dessus des flammes du
+buisson ardent, les bras &eacute;tendus, et soutenu par les anges. D'une main
+il commande &agrave; Mo&iuml;se d'aller d&eacute;livrer son peuple; de l'autre il lui
+indique l'Egypte. Mo&iuml;se, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
+genou en terre, et consid&egrave;re la verge chang&eacute;e en serpent: il ouvre les
+bras et se retire avec un air d'&eacute;tonnement et de crainte<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">[668]</a>. Le
+cardinal fut si satisfait de l'ex&eacute;cution de ce tableau, qu'il en
+commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
+dans la Bible: il le composa lui-m&ecirc;me, et donna au peintre une all&eacute;gorie
+digne de sa grande &acirc;me, que le Poussin &eacute;tait bien capable de comprendre.
+Ce sujet est la V&eacute;rit&eacute;, soutenue par le Temps, contre les attaques de
+l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
+grandes que nature, fut plac&eacute; au plafond de la m&ecirc;me pi&egrave;ce<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_479" id="Page_479">[Pg 479]</a></span>On voit que le Poussin n'avait pas de temps &agrave; perdre pour mener de front
+tous les travaux si divers dont il &eacute;tait surcharg&eacute;. Pendant son s&eacute;jour
+en France, qui dura un peu moins de deux ann&eacute;es<a name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">[670]</a>, il dessina les
+frontispices du Virgile et de l'Horace, grav&eacute;s par Claude Mellan; ceux
+de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">[671]</a>; les armes de de
+Noyers destin&eacute;es &agrave; la vo&ucirc;te de la chapelle du Noviciat des
+j&eacute;suites<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">[672]</a>; les ornements et d&eacute;corations de la grande galerie du
+Louvre<a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">[673]</a>; il commen&ccedil;a les cartons des tapisseries; il ex&eacute;cuta pour le
+roi le grand tableau de l'Eucharistie, destin&eacute; au ma&icirc;tre autel de la
+chapelle du ch&acirc;teau de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
+ardent et le Temps soutenant la V&eacute;rit&eacute;; pour de Noyers, les plans et
+dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
+Fran&ccedil;ois Xavier pour la chapelle du Noviciat des j&eacute;suites; une Sainte
+Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
+tableau du Bapt&ecirc;me de J.-C., commenc&eacute; &agrave; Rome, et une petite Madone pour
+Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide &eacute;num&eacute;ration doit
+faire facilement<span class='pagenum'><a name="Page_480" id="Page_480">[Pg 480]</a></span> comprendre que si le Poussin avait le g&eacute;nie des grands
+ma&icirc;tres italiens, il en poss&eacute;dait aussi la f&eacute;condit&eacute; d'invention et la
+prestesse d'ex&eacute;cution. Ces qualit&eacute;s sont d'autant plus remarquables,
+qu'&agrave; la diff&eacute;rence de ces ma&icirc;tres, le peintre fran&ccedil;ais ne se faisait pas
+aider par des &eacute;l&egrave;ves. Seul, il composait et ex&eacute;cutait ses ouvrages, ne
+se servant d'&eacute;l&egrave;ves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
+dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.</p>
+
+<p>Cette vie constamment occup&eacute;e, surcharg&eacute;e m&ecirc;me, &eacute;tait bien diff&eacute;rente de
+celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait &agrave;
+Rome. Son esprit m&eacute;ditatif supportait impatiemment l'agitation
+continuelle et souvent st&eacute;rile dont il &eacute;tait entour&eacute;; aussi
+s'excusait-il aupr&egrave;s de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
+terminer son tableau du Bapt&ecirc;me, qu'il avait &eacute;bauch&eacute; avant de venir en
+France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui d&eacute;voile le fond de
+son coeur.</p>
+
+<p>&laquo;Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
+&agrave; la plume pour vous &eacute;crire, je soupire en rougissant de me trouver ici
+sans pouvoir vous servir. A la v&eacute;rit&eacute;, le joug que je me suis impos&eacute;
+m'emp&ecirc;che de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
+j'esp&egrave;re le secouer bient&ocirc;t pour &ecirc;tre libre de me donner &agrave; votre
+service. Je travaille sans rel&acirc;che, tant&ocirc;t &agrave; une chose, tant&ocirc;t &agrave; une
+autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
+que des ouvrages qui <span class='pagenum'><a name="Page_481" id="Page_481">[Pg 481]</a></span>demanderaient beaucoup de temps soient exp&eacute;di&eacute;s
+tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
+pays, il faudrait que je devinsse un v&eacute;ritable <i>strapazzone</i>, comme ceux
+qui y sont. Les &eacute;tudes et les bonnes observations sur les antiquit&eacute;s et
+autres objets n'y sont connues d'aucune mani&egrave;re, et qui a de
+l'inclination &agrave; l'&eacute;tude et &agrave; bien faire doit certainement s'en
+&eacute;loigner<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">[674]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s avoir &eacute;crit cette lettre au commandeur, il lui
+envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
+l'une de la Vierge de Rapha&euml;l qui &eacute;tait &agrave; Fontainebleau, l'autre de
+celle qui &eacute;tait dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
+ex&eacute;cuter pour les offrir &agrave; del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
+lui causerait en les lui donnant pour sa galerie<a name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">[675]</a>.</p>
+
+<p>Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi &agrave; son
+ami de Rome l'&eacute;tat d'avancement de ses travaux:</p>
+
+<p>&laquo;...Mes ouvrages ont &eacute;t&eacute; extr&ecirc;mement accueillis. Le roi et la reine ont
+lou&eacute; le tableau de la C&egrave;ne que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'&agrave;
+dire que la vue leur en &eacute;tait aussi agr&eacute;able que celle de leurs enfants.
+Le cardinal de Richelieu a &eacute;t&eacute; satisfait des ouvrages que je lui ai
+faits; il m'en a fait des compliments et m'a remerci&eacute; en pr&eacute;sence de
+monseigneur Mazarin. Je peins &agrave; pr&eacute;sent un grand tableau pour le ma&icirc;tre
+autel du Noviciat des j&eacute;suites, mais je le fais trop &agrave; la h&acirc;te; sans
+cela, sa composition pourrait le faire r&eacute;ussir. Il sera fini pour No&euml;l.
+Nous travaillons assez lentement &agrave; la grande galerie, jusqu'&agrave; ce que M.
+de Noyers ait pris la r&eacute;solution de faire entreprendre le tout &agrave; la fois
+et de suite. J'enverrai &agrave; votre seigneurie quelques dessins de toutes
+ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
+pendant la belle saison cela ne m'aurait pas &eacute;t&eacute; possible. Mais
+actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
+dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
+vous; du moins, je l'esp&egrave;re ainsi<a name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">[676]</a>.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_482" id="Page_482">[Pg 482]</a></span>Au milieu de ces travaux qui r&eacute;clamaient tout son temps, le Poussin
+&eacute;tait encore oblig&eacute; de suivre diverses n&eacute;gociations &agrave; la cour de France
+pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait charg&eacute; de lui faire
+obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche b&eacute;n&eacute;fice en
+Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
+mois de son s&eacute;jour en France, et il fut assez heureux pour r&eacute;ussir<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">[677]</a>.</p>
+
+<p>Il mena aussi &agrave; bonne fin une n&eacute;gociation entam&eacute;e avec le cardinal, au
+nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
+et l'un des biographes du peintre<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">[678]</a>. On sait qu'&agrave; cette <span class='pagenum'><a name="Page_483" id="Page_483">[Pg 483]</a></span>&eacute;poque les
+auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
+d&eacute;dicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
+g&eacute;n&eacute;ralement moins connu, c'est qu'une d&eacute;dicace n'&eacute;tait presque jamais
+gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il d&eacute;diait son
+livre, mais il &eacute;tait encore plus d&eacute;sireux de recevoir en argent comptant
+le prix de sa louange. Telle &eacute;tait la pr&eacute;tention du docte Angeloni. Il
+avait charg&eacute; le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
+Richelieu la permission de d&eacute;dier au roi Louis XIII son ouvrage
+intitul&eacute;: <i>Istoria augusta</i>, <i>da Giulio Cesare a Costantino</i>. Mais il en
+donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
+finit par les obtenir, gr&acirc;ce aux d&eacute;marches du Poussin, qui les lui f&icirc;t
+passer de la part du cardinal, et l'<i>Histoire auguste de Jules C&eacute;sar &agrave;
+Constantin</i> parut &agrave; Rome en 1641, avec une d&eacute;dicace &agrave; Louis XIII, et des
+vers adress&eacute;s au cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que le succ&egrave;s d'Angeloni avait mis en go&ucirc;t les autres faiseurs
+de d&eacute;dicaces. Un p&egrave;re j&eacute;suite, Jean-Baptiste Ferrari, avait compos&eacute; un
+trait&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_484" id="Page_484">[Pg 484]</a></span>de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
+<i>Hesp&eacute;rides</i>, <i>sive de malorum aureorum cultur&acirc;</i>. Cet ouvrage est orn&eacute;
+de gravures d'apr&egrave;s les dessins des ma&icirc;tres les plus c&eacute;l&egrave;bres de ce
+temps. Le Poussin a dessin&eacute; une des planches qui a &eacute;t&eacute; grav&eacute;e par G.
+Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
+que Louis XIII, dit-il<a name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">[679]</a>, a appel&eacute; pr&egrave;s de lui, <i>ne Gallico Alexandro
+suus deesset Apelles</i>, &laquo;afin que l'Alexandre fran&ccedil;ais ne manqu&acirc;t pas
+d'avoir son Apelles&raquo;: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
+d&eacute;dicace.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Ferrari, pour mieux faire appr&eacute;cier le m&eacute;rite de sa publication,
+avait envoy&eacute; au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
+les premiers jours de janvier 1642<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">[680]</a>, le frontispice du livre des
+<i>Hesp&eacute;rides</i>, compos&eacute; par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
+miniature repr&eacute;sentant un citron coup&eacute; de diff&eacute;rentes mani&egrave;res, avec
+l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secr&egrave;tement
+l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
+lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
+et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
+le bon p&egrave;re et le commandeur d&eacute;siraient, et que le prix de la d&eacute;dicace
+serait bient&ocirc;t convenu et la somme remise<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">[681]</a>. Il n'en fut cependant
+pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, <span class='pagenum'><a name="Page_485" id="Page_485">[Pg 485]</a></span>pendant le peu de temps
+qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
+conclusion, de cette affaire. Apr&egrave;s avoir vainement attendu plusieurs
+ann&eacute;es, le p&egrave;re Ferrari dut se r&eacute;signer &agrave; publier son livre, qui parut &agrave;
+Rome en 1646, sans d&eacute;dicace, et partant, sans argent du roi de France.</p>
+
+<p>On comprend combien ces n&eacute;gociations devaient &ecirc;tre antipathiques au
+Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps pr&eacute;cieux,
+mais elles l'obligeaient &agrave; des d&eacute;marches pour lesquelles il eut toujours
+beaucoup de r&eacute;pugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
+le commandeur qui prot&eacute;geait &eacute;galement l'antiquaire Angeloni et le p&egrave;re
+j&eacute;suite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'&ecirc;tre venu en France.
+&Eacute;crivant &agrave; del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit<a name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">[682]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;M. de Chantelou a mis dans la t&ecirc;te de M. de Noyers, de vous prier de
+permettre que vos Sept Sacrements soient copi&eacute;s par un peintre que je
+dois, dit-il, d&eacute;signer. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donn&eacute;
+cette id&eacute;e. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
+je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir &agrave; refaire ce que j'ai
+d&eacute;j&agrave; fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
+importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre &agrave; faire de
+nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'&eacute;lever
+&agrave; quelques nobles pens&eacute;es. A dire vrai, il n'y a rien ici qui m&eacute;rite
+qu'on y ait confiance.&raquo;</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_486" id="Page_486">[Pg 486]</a></span></p>
+
+<p>Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642<a name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">[683]</a>: &laquo;Je
+suis enchant&eacute; de la r&eacute;ponse que vous avez faite &agrave; M. de Chantelou
+touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
+avait offert des dessins colori&eacute;s<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">[684]</a>). Je suis bon &agrave; faire du nouveau
+et non &agrave; r&eacute;p&eacute;ter les choses que j'ai d&eacute;j&agrave; faites. On peut juger par l&agrave;
+de leur <i>furia</i> en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
+gagner beaucoup de temps. En d&eacute;finitive, il est bon que vous poss&eacute;diez
+seul ces ouvrages.&raquo;</p>
+
+<p>Le climat de Paris, de tout temps si variable, &eacute;tait pour le Poussin,
+habitu&eacute; pendant quinze ann&eacute;es &agrave; la temp&eacute;rature presque toujours &eacute;gale et
+chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait &agrave; del Pozzo,
+dans une lettre du 14 mars 1642<a name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">[685]</a>, des brusques changements del&agrave;
+temp&eacute;rature: &laquo;...Votre petit tableau du Bapt&ecirc;me n'a pu recevoir son
+dernier fini, ayant &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;, au moment o&ugrave; j'y travaillais avec le
+plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine &agrave; le
+supporter, quoique bien v&ecirc;tu et &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un bon feu. Telles sont les
+variations de ce climat: il y a quinze jours la temp&eacute;rature &eacute;tait
+devenue extr&ecirc;mement douce; les petits oiseaux commen&ccedil;aient &agrave; se r&eacute;jouir
+dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
+poussaient d&eacute;j&agrave; leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
+herbe recouvraient la terre qu'un froid <span class='pagenum'><a name="Page_487" id="Page_487">[Pg 487]</a></span>excessif avait rendue, peu de
+temps auparavant, aride et pulv&eacute;rulente. Voil&agrave; qu'une nuit, un vent du
+nord excit&eacute; par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
+dans ce pays), avec une grande quantit&eacute; de neige, viennent repousser le
+beau temps, qui s'&eacute;tait trop h&acirc;t&eacute;, et le chassent plus loin de nous,
+certainement, qu'il ne l'&eacute;tait en janvier. Ne vous &eacute;tonnez donc pas si
+j'ai abandonn&eacute; les pinceaux, car je me sens glac&eacute; jusqu'au fond de
+l'&acirc;me; mais sit&ocirc;t que le temps va le permettre, je me mettrai &agrave; terminer
+votre petit tableau.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Chantelou avait quitt&eacute; Paris depuis quelque temps, pour aller &agrave;
+Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le
+cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever
+la conqu&ecirc;te. Les pr&eacute;occupations del&agrave; guerre et les obligations de son
+emploi n'avaient pu faire oublier &agrave; M. de Chantelou de rechercher,
+pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de N&icirc;mes, d'Arles et du
+midi de la France. Il les avait fort admir&eacute;s, et dans ses lettres au
+Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui
+r&eacute;pondant, le 20 mars 1642<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">[686]</a>, lui donne ces conseils qu'on ne saurait
+trop m&eacute;diter. &laquo;Je m'assure bien de la v&eacute;rit&eacute; de ce que vous dites, qu'&agrave;
+cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux
+ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien
+lire. <i>Les choses &egrave;squelles il y a <span class='pagenum'><a name="Page_488" id="Page_488">[Pg 488]</a></span>de la perfection</i>, <i>ne se doivent
+pas voir &agrave; la h&acirc;te</i>, <i>mais avec temps</i>, <i>jugement et intelligence</i>; <i>il
+faut user des m&ecirc;mes moyens &agrave; les bien juger comme &agrave; les bien faire</i>. Les
+belles filles que vous avez vues &agrave; N&icirc;mes ne vous auront, je m'assure,
+pas moins d&eacute;lect&eacute; l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la
+Maison-Carr&eacute;e; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de
+celle-l&agrave;. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos
+travaux il y a quelques interm&egrave;des qui en adoucissent la peine. Je ne me
+suis jamais tant excit&eacute; &agrave; prendre de la peine et &agrave; travailler, comme
+quand j'ai vu quelque bel objet. &mdash;H&eacute;las! ajoute-t-il en reportant sa
+pens&eacute;e sur sa ch&egrave;re ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil
+pour pouvoir y rencontrer quelque chose de d&eacute;lectable....&raquo;</p>
+
+<p>Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait termin&eacute; le tableau du
+Bapt&ecirc;me destin&eacute; &agrave; del Pozzo. Ce dernier lui avait demand&eacute; une autre
+composition. Il lui avait propos&eacute; le sujet des <i>Noces de Th&eacute;tis et
+Pel&eacute;e</i> Le Poussin lui r&eacute;pondit, le 4 avril<a name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">[687]</a>: &laquo;On ne saurait trouver
+un sujet qui donne mati&egrave;re &agrave; une invention plus ing&eacute;nieuse. Mais la
+facilit&eacute; que ces messieurs ont trouv&eacute;e en moi est cause que je ne puis
+me r&eacute;server aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,
+&eacute;tant employ&eacute; continuellement &agrave; des bagatelles, comme dessins de
+frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des <span class='pagenum'><a name="Page_489" id="Page_489">[Pg 489]</a></span>cabinets, des
+chemin&eacute;es, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois
+ils me proposent de grandes choses; mais &agrave; belles paroles et mauvaises
+actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les
+petits travaux me servent de r&eacute;cr&eacute;ation, afin de me payer en paroles;
+car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi
+fatigants que futiles.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi avait consenti qu'apr&egrave;s avoir mis en ordre tout ce qui regardait
+la grande galerie, le Poussin pr&icirc;t pour second son ami Jean Lemaire, qui
+avait longtemps travaill&eacute; avec lui &agrave; Rome, et dont le commandeur avait
+deux petits tableaux de ruines<a name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">[688]</a>, afin que le Poussin p&ucirc;t vaquer
+librement &agrave; l'ex&eacute;cution des dessins et des peintures des Sept
+Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il para&icirc;t n&eacute;anmoins que, dans
+l'ex&eacute;cution, cet ordre du roi souffrait quelque difficult&eacute;. Le peintre
+s'en plaint dans une lettre &agrave; Chantelou, du 7 avril 1642<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">[689]</a>:
+&laquo;Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majest&eacute; sera fort aise que je
+donne des ordres g&eacute;n&eacute;raux &agrave; M. Lemaire, pour conduire sous moi les
+ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme d&eacute;sirant
+son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura
+le gain. Mais n&eacute;anmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur
+d&eacute;sire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de
+travailler en m&ecirc;me temps &agrave; des <span class='pagenum'><a name="Page_490" id="Page_490">[Pg 490]</a></span>frontispices de livres, &agrave; une Vierge, au
+tableau de la congr&eacute;gation de Saint-Louis, &agrave; tous les dessins de la
+galerie, enfin &agrave; des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai
+qu'une main et qu'une d&eacute;bile t&ecirc;te, et ne peux &ecirc;tre second&eacute; de personne,
+ni soulag&eacute;. Il dit que je pourrai divertir mes belles id&eacute;es &agrave; faire la
+susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la m&ecirc;me chose
+comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin &agrave; vos heures perdues.
+Mais revenons &agrave; M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui
+dirai, d&egrave;s aussit&ocirc;t qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de
+tout ce qu'il aura &agrave; faire; mais je ne veux plus apr&egrave;s y mettre la main.
+Mais s'il faut attendre que j'aie &eacute;tabli un ordre g&eacute;n&eacute;ral, ainsi que dit
+monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,
+comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et
+quand je serais totalement d&eacute;charg&eacute; de cette besogne, les dessins des
+tapisseries sont bien suffisants pour me donner &agrave; penser, sans que j'aie
+besoin d'y entrem&ecirc;ler d'autres occupations.&raquo; Il confiait ainsi ses
+ennuis &agrave; son ami Chantelou, qui, par son intervention aupr&egrave;s de M. de
+Noyers, s'effor&ccedil;ait de faire donner satisfaction &agrave; l'artiste, qu'il
+craignait de voir retourner en Italie.</p>
+
+<p>L'amertume des r&eacute;clamations du peintre tenait &agrave; l'opposition sourde
+qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes
+m&eacute;diocres qu'il avait &eacute;cart&eacute;s, et dont sa sup&eacute;riorit&eacute; et sa faveur
+excitaient doublement la jalousie. F&eacute;libien, <span class='pagenum'><a name="Page_491" id="Page_491">[Pg 491]</a></span>contemporain du Poussin,
+avec lequel il se lia pendant son s&eacute;jour &agrave; Rome, en 1647, alors qu'il
+&eacute;tait secr&eacute;taire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a
+expliqu&eacute;, dans son VIII<sup>e</sup> entretien sur les vies et les ouvrages des
+plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut &agrave;
+repousser de la part de ses envieux<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">[690]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Le Mercier, architecte du roi, avait commence &agrave; faire travailler &agrave; la
+grande galerie du Louvre, et dans la vo&ucirc;te, avait d&eacute;j&agrave; dispos&eacute; des
+compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des
+ornements &agrave; sa mani&egrave;re, c'est-&agrave;-dire fort pesants et massifs. Car,
+quoiqu'il e&ucirc;t les qualit&eacute;s d'un tr&egrave;s-bon architecte, il n'avait pas
+n&eacute;anmoins toutes celles qui sont n&eacute;cessaires pour la beaut&eacute; et
+l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui
+avait &eacute;t&eacute; commenc&eacute; par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient
+r&eacute;ellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait form&eacute;. Ce
+changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres
+malcontents se joignirent &agrave; lui pour d&eacute;crier tout ce que le Poussin
+faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand
+autel du Noviciat des J&eacute;suites. Il y en avait un aussi de Vou&euml;t, &agrave; un
+des autels de la m&ecirc;me &eacute;glise, que ceux de son parti faisaient valoir
+autant qu'ils pouvaient, disant que sa mani&egrave;re approchait de celle du
+Guide. Cependant ils &eacute;taient assez emp&ecirc;ch&eacute;s de reprendre <span class='pagenum'><a name="Page_492" id="Page_492">[Pg 492]</a></span>quelque chose
+dans celui du Poussin, qui est d'une beaut&eacute; surprenante, et dont les
+expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont
+pas moins touch&eacute;s que les savants. Pour y marquer n&eacute;anmoins quelque
+d&eacute;faut, et ne pas souffrir qu'il pass&acirc;t pour un ouvrage accompli, ils
+publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de
+fiert&eacute; et qu'il ressemblait &agrave; un Jupiter tonnant. Ces discours
+n'auraient pas &eacute;t&eacute; capables de toucher le Poussin, s'il n'e&ucirc;t su qu'ils
+allaient jusqu'&agrave; M. de Noyers qui les &eacute;coutait, et qui peut-&ecirc;tre en fit
+para&icirc;tre quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui &eacute;crire une
+grande lettre, dont F&eacute;libien nous a conserv&eacute; l'analyse presque
+textuelle. Il commen&ccedil;ait par lui dire: &laquo;qu'il aurait souhait&eacute;, de m&ecirc;me
+que faisait autrefois un philosophe, qu'on p&ucirc;t voir ce qui se passe dans
+l'homme, parce que non-seulement on y d&eacute;couvrirait le vice et la vertu,
+mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un
+grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux
+conna&icirc;tre le m&eacute;rite. Mais comme la nature en a us&eacute; d'une autre sorte, il
+est aussi difficile de bien juger de la capacit&eacute; des personnes dans les
+sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises
+inclinations dans les moeurs. Que toute l'&eacute;tude et l'industrie des gens
+savants ne peut obliger le reste des hommes &agrave; avoir une croyance enti&egrave;re
+de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, &eacute;t&eacute; assez commun &agrave; l'&eacute;gard
+des peintres, non-seulement les plus anciens, mais <span class='pagenum'><a name="Page_493" id="Page_493">[Pg 493]</a></span>encore des modernes,
+comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manqu&egrave;rent ni
+d'art ni de science pour faire juger de leur m&eacute;rite, qui, pourtant, ne
+fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les
+intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une
+r&eacute;putation et d'un bonheur qu'ils ne m&eacute;ritaient point. Qu'il se peut
+mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.&raquo;&mdash;Il
+repousse ensuite les accusations de ses ennemis et d&eacute;montre qu'elles ne
+sont nullement fond&eacute;es. Il explique particuli&egrave;rement le syst&egrave;me qu'il a
+cru devoir adopter pour la d&eacute;coration de la grande galerie, en se
+fondant sur les effets de la perspective. &laquo;Il faut savoir, dit-il, qu'il
+y a deux mani&egrave;res de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
+l'autre en les consid&eacute;rant avec attention. Voir simplement n'est autre
+chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance
+de la chose vue; mais voir un objet en le consid&eacute;rant, c'est que, outre
+la simple et naturelle r&eacute;ception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,
+avec une application particuli&egrave;re, le moyen de bien conna&icirc;tre ce m&ecirc;me
+Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une op&eacute;ration
+naturelle, et que ce que je nomme le <i>prospect</i> est un office de raison
+qui d&eacute;pend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la
+distance de l'oeil &agrave; l'objet; et c'est de cette connaissance dont il
+serait &agrave; souhaiter que ceux qui se m&ecirc;lent de donner leur jugement
+fussent bien instruits.&raquo;&mdash;Parlant ensuite de son <span class='pagenum'><a name="Page_494" id="Page_494">[Pg 494]</a></span>tableau du Noviciat
+des J&eacute;suites, il disait que ceux qui pr&eacute;tendent que le Christ ressemble
+plut&ocirc;t &agrave; un Jupiter tonnant qu'&agrave; un Dieu de mis&eacute;ricorde, devaient &ecirc;tre
+persuad&eacute;s qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner &agrave; ses
+figures des expressions conformes &agrave; ce qu'elles doivent repr&eacute;senter.
+Mais qu'il ne peut (ce sont, dit F&eacute;libien, ses propres termes dont il me
+souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que
+ce soit, avec un visage de <i>Torticolis</i> ou d'un <i>p&egrave;re Douillet</i>, vu
+qu'&eacute;tant sur la terre parmi les hommes, il &eacute;tait m&ecirc;me difficile de le
+consid&eacute;rer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa mani&egrave;re
+de s'&eacute;noncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait
+v&eacute;cu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,
+n'&eacute;tant pas son m&eacute;tier de savoir bien &eacute;crire.&raquo;</p>
+
+<p>Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification &agrave; M.
+de Noyers. Il &eacute;crivait &agrave; Chantelou, le 24 avril 1642<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">[691]</a>: &laquo;Les lettres
+de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles m&ecirc;me
+que monseigneur a &eacute;crites &agrave; M&raquo; de Chambray, votre fr&egrave;re, m'ont oblig&eacute; &agrave;
+adresser tellement quellement une lettre &agrave; monseigneur, peu artificieuse
+v&eacute;ritablement, mais pleine de franchise et de v&eacute;rit&eacute;s. Je vous supplie,
+comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal
+assaisonn&eacute;e, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez
+si bien employer&raquo; Vous <span class='pagenum'><a name="Page_495" id="Page_495">[Pg 495]</a></span>verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et
+me ferez la gr&acirc;ce de m'en faire donner un mot de r&eacute;ponse, si vous pensez
+qu'elle le m&eacute;rite. &laquo;&mdash;Dans une autre lettre au m&ecirc;me, du 26 mai
+1642<a name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">[692]</a>, &laquo;il craignait d'avoir trop parl&eacute; &agrave; la bonne. Toutefois,
+ajoutait-il, j'esp&egrave;re que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque
+chose de mal dig&eacute;r&eacute;, d'autant qu'il sait combien il est insupportable
+d'endurer les sottes r&eacute;pr&eacute;hensions des ignorants. Je m'assure que, de
+votre c&ocirc;t&eacute;, vous n'avez pas manqu&eacute; de me favoriser en adoucissant ce qui
+existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre
+protection.&raquo;</p>
+
+<p>L'intervention de Chantelou aupr&egrave;s de M. de Noyers, alors retenu &agrave;
+Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que
+les calomnies des envieux avaient r&eacute;ussi &agrave; interposer entre le ministre
+et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin
+1642<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">[693]</a>, qui fait bien conna&icirc;tre sa grande &acirc;me, inaccessible &agrave; tout
+sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le
+style et les id&eacute;es de Voiture, ou les <i>concetti</i> du cavaliere Marini, le
+premier protecteur de l'artiste:</p>
+
+<p>&laquo;Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu
+de la sensibilit&eacute; qu'il &ocirc;te &agrave; qui plus en a plus en voudrait avoir, il
+&eacute;prouverait Un plaisir d&eacute;mesur&eacute;, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient
+pour faux il appara&icirc;t au contraire dans tout <span class='pagenum'><a name="Page_496" id="Page_496">[Pg 496]</a></span>son &eacute;clat, gr&acirc;ce &agrave; la
+vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-m&ecirc;me, le d&eacute;couvre
+parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'&eacute;prouve en apprenant
+que j'ai r&eacute;ussi &agrave; triompher de la mauvaise impression que la bonne &acirc;me
+de monseigneur avait re&ccedil;ue contre moi, par l'effet des men&eacute;es d'hommes
+envieux de la prosp&eacute;rit&eacute; d'autrui. N&eacute;anmoins, au lieu de r&eacute;pondre par la
+haine &agrave; la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me
+venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur
+perversit&eacute; sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si
+loin de la fraude, non-seulement ne pr&ecirc;tera plus l'oreille aux
+pers&eacute;cuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma
+loyaut&eacute; plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures
+occasions que par le pass&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Bien qu'il e&ucirc;t obtenu justice, le Poussin n'en &eacute;tait pas moins oblig&eacute; de
+repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,
+ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pens&eacute;es vers sa ch&egrave;re
+Italie. Il avait envoy&eacute; au commandeur son tableau du Bapt&ecirc;me, &laquo;comme un
+pur don<a name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">[694]</a>.&raquo;&mdash;&laquo;Si le bonheur veut, lui &eacute;crivait-il le 22 mai
+1642<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">[695]</a>, que mon petit tableau parvienne &agrave; sa destination, je vous
+prie, monsieur, de me faire la gr&acirc;ce de l'accepter avec le m&ecirc;me
+sentiment qui me porte &agrave; vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre
+importance que celle de la bonne volont&eacute;, car je n'estime pas que ce
+soit, <span class='pagenum'><a name="Page_497" id="Page_497">[Pg 497]</a></span>ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'&ecirc;tre offerte &agrave; une
+personne de votre m&eacute;rite; et qui s'y conna&icirc;t si bien.&raquo;</p>
+
+<p>Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur
+Roccatagliata; ils furent adress&eacute;s d'abord &agrave; Lyon au peintre Stella, le
+fid&egrave;le ami du Poussin, qui les fit parvenir &agrave; Rome<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">[696]</a>.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait command&eacute;, pour le cardinal
+Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il para&icirc;t que
+l'artiste en avait ex&eacute;cut&eacute; la premi&egrave;re esquisse avant de partir de Rome;
+il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher &agrave;
+mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,
+saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de d&eacute;rober &agrave; ses
+autres occupations<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">[697]</a>.</p>
+
+<p>D&egrave;s avant cette &eacute;poque, sa r&eacute;solution &eacute;tait prise de retourner &agrave; Rome.
+R&eacute;pondant au commandeur le 25 juillet 1642<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">[698]</a> il lui disait: &laquo;Quant au
+dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il
+serait bien possible que j'en fusse moi-m&ecirc;me le porteur. Au reste, je
+vous &eacute;crirai plus au long sur tout cela.&raquo; C'est ce qu'il fit dans sa
+lettre du 8 ao&ucirc;t suivant<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">[699]</a>, &eacute;crite apr&egrave;s son retour de Fontainebleau,
+o&ugrave; il &eacute;tait all&eacute; par ordre de M. de Noyers, <span class='pagenum'><a name="Page_498" id="Page_498">[Pg 498]</a></span>afin de voir si les
+peintures du Primaticcio, alt&eacute;r&eacute;es par les injures du temps, pouvaient
+&ecirc;tre restaur&eacute;es, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui
+&eacute;taient rest&eacute;es intactes.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai profit&eacute; de l'occasion, disait-il, pour parler &agrave; monseigneur (de
+Noyers) du d&eacute;sir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir
+amener ma femme &agrave; Paris. Ayant, senti les raisons qui me font d&eacute;sirer ce
+voyage, il m'a tout de suite accord&eacute; ce qui est l'objet de ma plus
+grande satisfaction, avec une gr&acirc;ce incomparable, sous la condition
+cependant de donner un tel ordreaux choses commenc&eacute;es par moi, qu'elles
+ne restassent pas en arri&egrave;re, et que je fusse de retour &agrave; Paris pour le
+printemps prochain: de sorte que je vais me disposer &agrave; ce voyage, qui,
+je l'esp&egrave;re, aura lieu au commencement de septembre prochain.&raquo;</p>
+
+<p>Son d&eacute;part fut retard&eacute; jusqu'apr&egrave;s le 21 septembre, et probablement par
+les soins qu'il fut oblig&eacute; de donner aux dessins de la chapelle du
+ch&acirc;teau de Dangu, appartenant &agrave; de Noyers, et que ce ministre voulait
+faire d&eacute;corer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consult&eacute; sur
+le m&eacute;rite respectif de ces plans, le Poussin donna la pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; ceux
+de Levau, comme on le voit dans la derni&egrave;re lettre qu'il adressa de
+Paris, le 21 septembre 1642, &agrave; M. de Chantelou. Il ne pouvait partir
+sans t&eacute;moigner &agrave; ce v&eacute;ritable ami tous ses regrets de le quitter. &laquo;Je
+joindrai &agrave; la pr&eacute;sente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier
+de croire que je pars d'ici avec <span class='pagenum'><a name="Page_499" id="Page_499">[Pg 499]</a></span>grand regret de n'avoir pas le bonheur
+de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille
+de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,
+mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher
+seigneur, vous qui m&eacute;ritez vraiment d'&ecirc;tre honor&eacute; et admir&eacute;; adieu,
+jusqu'&agrave; tant que Dieu me donne la gr&acirc;ce de revoir votre b&eacute;nigne
+face<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">[700]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Poussin arriva vers la fin de 1642 &agrave; Rome. Bellori et Passeri, tous
+deux ses contemporains, racontent que son retour, apr&egrave;s une absence de
+pr&egrave;s de deux ann&eacute;es, fut glorieux, sa r&eacute;putation s'&eacute;tant accrue
+beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait re&ccedil;us du roi de France.
+Chacun d&eacute;sirait le voir et se r&eacute;jouir avec lui des r&eacute;compenses accord&eacute;es
+&agrave; son m&eacute;rite<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">[701]</a>. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de
+consolation, lorsqu'il se vit rentr&eacute; dans cette ville de Rome qu'il
+avait tant d&eacute;sir&eacute; revoir, afin d'y jouir de cette libert&eacute; avec laquelle
+il ne lui paraissait pas possible de vivre &agrave; Paris<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">[702]</a>.</p>
+
+<p>Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier &agrave; f&ecirc;ter son
+retour. Le Poussin avait &eacute;crit, le 1<sup>er</sup> janvier 1643, &agrave; M. de
+Chantelou pour lui faire part de son heureuse arriv&eacute;e. Bient&ocirc;t, il put
+jouir, pendant quelques mois, de la pr&eacute;sence &agrave; Rome de ces deux amis,
+entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,
+Chantelou se <span class='pagenum'><a name="Page_500" id="Page_500">[Pg 500]</a></span>rendit &agrave; Rome, au commencement de 1643, pour faire b&eacute;nir
+au pape, et pr&eacute;senter &agrave; Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de
+diamants et l'enfant d'or port&eacute; par un ange d'argent, que Louis XIII et
+sa femme Anne d'Autriche envoy&egrave;rent comme <i>ex voto</i> &agrave; Lorette, en
+actions de gr&acirc;ces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis
+XIV<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">[703]</a>.</p>
+
+<p>Chantelou ne resta que peu de temps &agrave; Rome. Une lettre du Poussin, du 9
+juin 1643, apprend qu'&agrave; cette &eacute;poque il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; en route et m&ecirc;me
+arriv&eacute; &agrave; Turin pour rentrer en France.</p>
+
+<p>Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu &eacute;tait mort; Louis XIII
+l'avait suivi de pr&egrave;s dans la tombe, et de Noyers s'&eacute;tait retir&eacute; de la
+cour. Ces &eacute;v&eacute;nements afflig&egrave;rent beaucoup le Poussin. &laquo;Je vous assure,
+monsieur, &eacute;crivait-il &agrave; Chantelou, le 9 mai 1643<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">[704]</a>, que, dans la
+commodit&eacute; de ma petite maison et dans l'&eacute;tat de repos qu'il a plu &agrave; Dieu
+de m'octroyer, je n'ai pu &eacute;viter un certain regret qui m'a perc&eacute; le
+coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouv&eacute; ne, pouvoir reposer
+ni jour ni nuit. Mais, &agrave; la fin, quoi qu'il arrive, je me r&eacute;sous &agrave;
+prendre le bien et &agrave; supporter le mal. Ce nous est une chose si commune
+que les mis&egrave;res et disgr&acirc;ces, que je m'&eacute;merveille que les hommes sens&eacute;s
+s'en f&acirc;chent, et ne s'en rient plut&ocirc;t que d'en soupirer. Nous <span class='pagenum'><a name="Page_501" id="Page_501">[Pg 501]</a></span>n'avons
+rien &agrave; propre, nous avons tout &agrave; louage.&raquo;</p>
+
+<p>Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les
+troubles qui &eacute;clat&egrave;rent presque aussit&ocirc;t, auraient sans doute d&eacute;cid&eacute; le
+Poussin &agrave; rester &agrave; Rome, alors m&ecirc;me que sa d&eacute;termination n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+fix&eacute;e par la pr&eacute;f&eacute;rence qu'il accordait &agrave; cette ville sur toutes les
+autres.</p>
+
+<p>Il continua d'y mener, pendant vingt-trois ann&eacute;es encore, la vie calme,
+m&eacute;ditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne
+fr&eacute;quentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations
+d'apparat. Mais sa maison, situ&eacute;e sur le Pincio, pr&egrave;s de la
+Trinit&eacute;-des-Monts, &eacute;tait le rendez-vous de tous les connaisseurs
+illustres, de tous les amateurs de la v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;, de tous ceux
+enfin auxquels les arts &eacute;taient chers. Il &eacute;tait aim&eacute; et honor&eacute; de tous,
+autant des Italiens que des Fran&ccedil;ais eux-m&ecirc;mes, qui le consid&eacute;raient
+comme l'ornement de leur patrie<a name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">[705]</a>.</p>
+
+<p>Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des
+engagements pour plusieurs ann&eacute;es. Il menait une vie extr&ecirc;mement
+r&eacute;guli&egrave;re, ne quittant sa maison que pendant les intervalles n&eacute;cessaires
+au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre &agrave;
+profit pour ses &eacute;tudes. Le Poussin, dit Bellori<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">[706]</a>, se levait le matin
+de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,
+quelquefois dans la ville de Rome, mais <span class='pagenum'><a name="Page_502" id="Page_502">[Pg 502]</a></span>presque toujours pr&egrave;s de la
+Trinit&eacute;-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, o&ugrave; l'on monte
+par une pente rapide<a name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">[707]</a>, agr&eacute;ablement ombrag&eacute;e d'arbres et orn&eacute;e de
+fontaines, d'o&ugrave; l'on jouit d'une tr&egrave;s-belle vue de Rome et de ses
+superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques &eacute;difices
+dont elles sont couvertes, comme une d&eacute;coration de th&eacute;&acirc;tre. L&agrave;, il
+s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et int&eacute;ressants. Rentr&eacute;
+chez lui, il se mettait imm&eacute;diatement &agrave; peindre jusqu'&agrave; midi; et apr&egrave;s
+avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est
+ainsi qu'il sut, par des &eacute;tudes continuelles, mieux employer son temps
+qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au
+bas du m&ecirc;me mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule
+des &eacute;trangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y &eacute;tait toujours
+entour&eacute; de ses amis qui le suivaient, et c'est &eacute;galement sur cette place
+que ceux qui d&eacute;siraient le voir ou l'entretenir famili&egrave;rement pouvaient
+le rencontrer, le Poussin &eacute;tant dans l'usage d'admettre tout galant
+homme dans sa familiarit&eacute;. Il &eacute;coutait volontiers les autres, mais ses
+paroles &eacute;taient graves et re&ccedil;ues avec attention: il parlait souvent de
+l'art, et avec tant de clart&eacute;, que non-seulement les peintres, mais
+encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux
+pr&eacute;ceptes de la peinture, qu'il ne d&eacute;bitait pas comme un professeur qui
+fait sa<span class='pagenum'><a name="Page_804" id="Page_804">[Pg 804]</a></span> le&ccedil;on, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">[708]</a>.
+Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les &eacute;v&eacute;nements,
+et, &agrave; l'occasion, s'en servait; et &agrave; ce propos, nous l'avons entendu
+bl&acirc;mer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de
+six ou de huit figures, ou de tout autre nombre d&eacute;termin&eacute;, alors qu'une
+demi-figure de plus ou de moins peut la g&acirc;ter<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">[709]</a>.</p>
+
+<p>Bellori raconte que, se trouvant un jour &agrave; voir certaines ruines de Rome
+avec un &eacute;tranger tr&egrave;s-d&eacute;sireux d'emporter dans sa patrie quelque raret&eacute;
+antique, le Poussin dit &agrave; cet &eacute;tranger: &laquo;Je veux vous donner la plus
+belle antiquit&eacute; que vous puissiez d&eacute;sirer;&raquo; et se baissant jusqu'&agrave;
+terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment
+m&ecirc;l&eacute;s &agrave; de petits morceaux de porphyre et de marbre presque r&eacute;duits en
+poudre, et dit: &laquo;Voici, seigneur, emportez cela pour votre mus&eacute;e, et
+dites: Ceci est l'ancienne Rome<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">[710]</a>.&raquo; Cette anecdote peint bien la
+gravit&eacute; des pens&eacute;es du Poussin, et la tournure philosophique de son
+esprit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s-lie avec le pr&eacute;lat Camillo Massimi, qui devint plus tard
+cardinal. Il arriva un jour, qu'entra&icirc;n&eacute; par le plaisir de la
+conversation engag&eacute;e avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa
+visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une
+lanterne &agrave; la main pour l'&eacute;clairer en descendant<span class='pagenum'><a name="Page_504" id="Page_504">[Pg 504]</a></span> l'escalier jusqu'&agrave; son
+carrosse, le pr&eacute;lat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir
+porter la lanterne: &laquo;Je vous plains de ne pas avoir un domestique.&mdash;Et
+moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en
+avoir un si grand nombre<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">[711]</a>.&raquo; Avec ce pr&eacute;lat et ses autres amis, il ne
+d&eacute;battit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils &eacute;taient
+termin&eacute;s, il le marquait derri&egrave;re la toile, et, sans rien d&eacute;duire, on
+lui envoyait imm&eacute;diatement la somme<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">[712]</a>. Sa soci&eacute;t&eacute; intime et
+habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la
+premi&egrave;re suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du
+cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premi&egrave;res
+ann&eacute;es de son s&eacute;jour &agrave; Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au mus&eacute;e
+du Capitole, et l'Enl&egrave;vement des Sabines<a name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">[713]</a>; du cardinal Jules
+Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape
+en 1667, sous le nom de Cl&eacute;ment IX; du pr&eacute;lat Gamillo Massimi, pour
+lequel il fit Mo&iuml;se enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et
+Mo&iuml;se et Aaron confondant les Mages &eacute;gyptiens<a name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">[714]</a>, et auquel il laissa
+son dernier tableau inachev&eacute; d'Apollon et Daphn&eacute;<a name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">[715]</a>.</p>
+
+<p>En outre, il n'arrivait pas &agrave; Rome un seul &eacute;tranger, <span class='pagenum'><a name="Page_505" id="Page_505">[Pg 505]</a></span>ou Fran&ccedil;ais de
+distinction, qui ne recherch&acirc;t comme un honneur de voir le Poussin<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">[716]</a>.
+Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville
+plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, ind&eacute;pendamment de M.
+de Chantelou, qui arriva quelques mois apr&egrave;s lui, il y revit &laquo;le bon M.
+Pointel&raquo; qui vint &agrave; Rome deux fois; la premi&egrave;re en avril 1645, jusqu'&agrave;
+la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657<a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">[717]</a>: ensuite, M.
+Ceriziers de Lyon, qui fit &eacute;galement deux voyages en cette ville, le
+premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">[718]</a>. Il y
+revit aussi, en 1645 et 1649<a name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">[719]</a>, M. Dufresne, de l'imprimerie royale,
+qui, plus tard, fut attach&eacute; comme biblioth&eacute;caire &agrave; la reine Christine,
+et demeura plusieurs, ann&eacute;es avec cette princesse.</p>
+
+<p>Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au
+travail, sans perdre de temps, ex&eacute;cutant les sujets que son go&ucirc;t lui
+faisait pr&eacute;f&eacute;rer, et que ses r&eacute;flexions pr&eacute;paraient. Il acceptait
+n&eacute;anmoins volontiers de ses amis l'id&eacute;e de ses compositions, lorsque le
+sujet en &eacute;tait conforme &agrave; la tendance de son esprit. C'est ainsi que le
+cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Cl&eacute;ment IX, lui donna le sujet de la
+danse de la vie humaine, repr&eacute;sent&eacute;e par quatre femmes semblables aux
+quatre Saisons. Il y a plac&eacute; le Temps assis et tenant une lyre, au son
+<span class='pagenum'><a name="Page_506" id="Page_506">[Pg 506]</a></span>de laquelle ces quatre femmes, la Pauvret&eacute;, la Fatigue, la Richesse et
+la Prodigalit&eacute;, se tenant par la main, ex&eacute;cutent en tournant une ronde
+continuelle; pour montrer la diff&eacute;rence des conditions entre les hommes.
+Chacune d'elles exprime bien son propre caract&egrave;re: la Prodigalit&eacute; et la
+Richesse sont sur le premier plan, l'une couronn&eacute;e de perles et d'or,
+l'autre orn&eacute;e de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux
+brillamment v&ecirc;tues. Derri&egrave;re, s'agite la Pauvret&eacute;, &agrave; peine couverte, la
+t&ecirc;te entour&eacute;e de feuilles s&egrave;ches, comme un embl&egrave;me des biens qu'elle a
+perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses &eacute;paules nues, ses
+bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,
+lui d&eacute;couvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.
+Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,
+comptant les moments de la vie. De l'autre c&ocirc;t&eacute;, son camarade, enfle
+avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,
+des bulles de savon, qui presque au m&ecirc;me moment s'&eacute;vanouissent et
+cr&egrave;vent en l'air, allusion &agrave; la bri&egrave;vet&eacute; et &agrave; la vanit&eacute; de la vie
+humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;
+et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras &eacute;tendus, qui entre dans
+le cercle du zodiaque, &agrave; l'imitation de Rapha&euml;l. Il est pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de
+l'Aurore qui r&eacute;pand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,
+qui ex&eacute;cutent en volant leur rapide r&eacute;volution<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">[720]</a>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_507" id="Page_507">[Pg 507]</a></span>Suivant Bellori, ce serait le m&ecirc;me cardinal qui aurait &eacute;galement donn&eacute;
+au Poussin le sujet de <i>la V&eacute;rit&eacute; d&eacute;couverte par le Temps</i>, et celui des
+<i>Pasteurs d'Arcadie</i>, ou, comme le d&eacute;signe Bellori, du bonheur sujet &agrave;
+la mort<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">[721]</a>.</p>
+
+<p>Pendant les vingt-trois ann&eacute;es qu'il v&eacute;cut &agrave; Rome, depuis son retour de
+France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles
+caus&eacute;es par les maladies et les infirmit&eacute;s de la vieillesse, de se
+livrer &agrave; ses &eacute;tudes et &agrave; ses travaux. Il entretint jusqu'&agrave; la fin une
+correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait esp&eacute;r&eacute; le voir en
+1644: &laquo;Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans
+cette ville, lui &eacute;crivait-il le 19 novembre 1644<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">[722]</a>, je n'aurais plus
+eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour moi, de jouir
+encore de la pr&eacute;sence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les
+hommes du monde.&raquo; Cette esp&eacute;rance fut d&eacute;&ccedil;ue, et les deux amis ne se
+revirent plus dans ce monde.</p>
+
+<p>Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou
+faisait ex&eacute;cuter &agrave; Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, Fran&ccedil;ois Lemaire,
+neveu de celui qui &eacute;tait rest&eacute; en France, Nocret, Chapron, tous
+Fran&ccedil;ais, et par le Napolitain Chieco<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">[723]</a>. Il faisait aussi mouler,
+pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune
+endormi du palais Barberini, l'Hercule Farn&egrave;se et d'autres
+<span class='pagenum'><a name="Page_508" id="Page_508">[Pg 508]</a></span>chefs-d'oeuvre, par un sculpteur fran&ccedil;ais nomm&eacute; Thibault: il lui
+achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des
+ornements d'&eacute;glise, probablement sur les dessins des plus beaux
+ornements de Saint-Pierre et des autres &eacute;glises de Rome<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">[724]</a>.</p>
+
+<p>Les copies ne se faisaient pas sans difficult&eacute;s de la part des artistes
+qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais
+proc&eacute;d&eacute;s dans plusieurs de ses lettres &agrave; M. de Chantelou<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">[725]</a>. Parmi
+celles que le Poussin indique, ou remarque la <i>Piet&agrave;</i>, d'Annibal
+Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de
+Foligno, plac&eacute;e alors dans l'&eacute;glise de cette ville, o&ugrave; aucun peintre ne
+voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du
+commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait &agrave; Rome, pour del
+Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage
+dans une lettre du 25 ao&ucirc;t 1643, adress&eacute;e &agrave; cet amateur: &laquo;J'ai retir&eacute; de
+leurs griffes (des copistes)..., la copie de <i>votre</i> portrait, faite par
+Nocret.&raquo;</p>
+
+<p>De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus
+d'ennui au Poussin fut la <i>transfiguration</i> de Rapha&euml;l. Ce tableau &eacute;tait
+alors plac&eacute; dans l'&eacute;glise de. <i>Saint-Pierre in Montorio</i>, sur le
+Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le ma&icirc;tre autel,
+pour donner au sieur Chapron, peintre charg&eacute; de le copier, la facilit&eacute;
+de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au <span class='pagenum'><a name="Page_509" id="Page_509">[Pg 509]</a></span>pouvoir:
+mais d&egrave;s que le bruit de sa retraite ou disgr&acirc;ce fut parvenu &agrave; Rome,
+Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans
+une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne
+purent point le faire changer de r&eacute;solution: il quitta m&ecirc;me Rome, et se
+rendit secr&egrave;tement &agrave; Malte, o&ugrave; il s&eacute;journa pendant quelque temps. Les
+moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,
+s'ennuy&egrave;rent de ce retard, et, malgr&eacute; les d&eacute;marches du Poussin, se
+d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; remettre l'original &agrave; sa place. Ce n'est pas tout; le comte
+de Chaumont, ambassadeur de France &agrave; Rome, ayant &eacute;t&eacute; voir la
+Transfiguration &agrave; Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie
+abandonn&eacute;e, voulut savoir pourquoi elle n'&eacute;tait pas achev&eacute;e. Chapron,
+qui &eacute;tait revenu de Malte, fit &agrave; l'ambassadeur ses excuses &agrave; son
+avantage, disant que l'argent lui avait manqu&eacute;, et que le Poussin, qui
+avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le
+payer.&mdash;&laquo;D'apr&egrave;s cela, raconte le Poussin<a name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">[726]</a>, je fus appel&eacute; chez M.
+l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais
+pas &eacute;t&eacute; saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;
+qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me
+voulait favoriser; qu'il avait ou&iuml; parler de moi. Je le remerciai fort
+humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de
+<i>Saint-Pierre in Montorio</i> n'avait pu <span class='pagenum'><a name="Page_510" id="Page_510">[Pg 510]</a></span>&ecirc;tre fini. Je lui raccontai
+bri&egrave;vement toute l'histoire. Or &ccedil;a, me dit-il, puisque vous l'avez chez
+vous, je vous d&eacute;fends de l'envoyer: mais &eacute;crivez-en &agrave; M. de Noyers et
+montrez-moi la r&eacute;ponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voil&agrave;
+bri&egrave;vement ce qui s'est pass&eacute; entre M. l'ambassadeur et moi.&raquo;</p>
+
+<p>La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de
+Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait &agrave; l'abri de tout
+reproche, et l'ambassadeur fut oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que la copie avait
+&eacute;t&eacute; pay&eacute;e des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et
+&laquo;il quitta prise<a name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">[727]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cet ambassadeur avait pour secr&eacute;taire un M. Matthieu, dont
+l'amour-propre, bless&eacute; par le Poussin, avait probablement indispos&eacute; le
+comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre
+l'avait &eacute;conduit sans trop de c&eacute;r&eacute;monie. &laquo;Ce M. Matthieu, raconte le
+Poussin &agrave; Chantelou<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">[728]</a>, d&egrave;s qu'il fut arriv&eacute; &agrave; Rome, vint avec une
+furie fran&ccedil;aise me faire une proposition:&mdash;Il me dit qu'il avait &agrave; Lyon
+une soeur religieuse, qui l'avait pri&eacute; de lui faire faire un tableau de
+d&eacute;votion, pour mettre sur l'autel principal de leur &eacute;glise, dont le
+tabernacle n'&eacute;tait pas encore fait. Je lui r&eacute;pondis qu'il trouverait &agrave;
+Rome quantit&eacute; de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je
+voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une mani&egrave;re
+dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,&raquo; C'est <span class='pagenum'><a name="Page_511" id="Page_511">[Pg 511]</a></span>peu
+de temps apr&egrave;s cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant
+l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.&mdash;Qui s'occupe,
+aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV &agrave;
+Rome, et qui sait le nom de son secr&eacute;taire, M. Matthieu? Mais, quel est
+l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne v&eacute;n&egrave;re pas le nom et
+les oeuvres immortelles du Poussin!</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_512" id="Page_512">[Pg 512]</a></span>Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand
+ma&icirc;tre tient en un profond m&eacute;pris, n'&eacute;tait cependant pas d&eacute;nu&eacute; d'un
+certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et
+graveur. Nicolas Chapron &eacute;tait de Ch&acirc;teaudun et &eacute;l&egrave;ve de Vou&euml;t. Il fit
+un long s&eacute;jour &agrave; Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions
+peintes par Rapha&euml;l et ses &eacute;l&egrave;ves dans les loges du Vatican. &laquo;Il en
+avait fait les dessins et les planches, dit Mariette<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">[729]</a>, qui sont
+grav&eacute;es de bon go&ucirc;t et tr&egrave;s-bien re&ccedil;ues. Il les fit para&icirc;tre sous les
+auspices du sieur Renard, qui &eacute;tait alors (&agrave; Rome) l'homme &agrave; qui les
+artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la
+protection.&mdash;Je n'y trouve, ajout&eacute; Mariette, qu'une chose &agrave; redire;
+c'est trop de pesanteur: Rapha&euml;l est tout autrement l&eacute;ger dans ses
+figures. Il est vrai que les &eacute;l&egrave;ves qu'il employa &agrave; peindre ces tableaux
+y mirent de leur mani&egrave;re, et sortirent en cela du caract&egrave;re de leur
+ma&icirc;tre. Mais <span class='pagenum'><a name="Page_513" id="Page_513">[Pg 513]</a></span>cela n'emp&ecirc;che pas que Chapron n'ait outr&eacute;, et que ses
+copies n'aient le d&eacute;faut que je leur reproche.&raquo; Le frontispice du livre,
+compos&eacute;, dessin&eacute; et grav&eacute; par Chapron, est d'une belle mani&egrave;re: il
+repr&eacute;sente l'Art couronnant le buste de Rapha&euml;l, tandis qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, le
+peintre s'est repr&eacute;sent&eacute; lui-m&ecirc;me, admirant son mod&egrave;le. Dans le fond, on
+aper&ccedil;oit le d&ocirc;me de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.</p>
+
+<p>On a souvent dit et r&eacute;p&eacute;t&eacute; qu'une fois rentr&eacute; &agrave; Rome, le Poussin avait
+r&eacute;solu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il
+pr&eacute;f&eacute;rait de beaucoup Rome &agrave; Paris; toute sa correspondance en fait foi.
+N&eacute;anmoins, tant que M. de Noyers v&eacute;cut, et qu'il put conserver l'espoir
+de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, li&eacute; par ses engagements, ne
+para&icirc;t pas avoir pris d&eacute;finitivement le parti de ne pas les ex&eacute;cuter. Au
+contraire, il annon&ccedil;ait &agrave; M. de Chantelou son retour pour le printemps
+de 1644. &laquo;J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous
+ob&eacute;ir, lui &eacute;crivait-il le 23 septembre 1643<a name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">[730]</a>.&raquo; Il continuait les
+cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de
+Noyers le d&eacute;sirait<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">[731]</a>. Il se r&eacute;jouissait de le voir plus florissant
+que jamais<a name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">[732]</a>; et, dans plusieurs de ses lettres, il f&eacute;licitait M. de
+Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'&Eacute;tat,
+nouvelle qui s'&eacute;tait r&eacute;pandue &agrave; Rome. &laquo;La joie qui m'a saisi est <span class='pagenum'><a name="Page_514" id="Page_514">[Pg 514]</a></span>si
+grande, disait-il, qu'elle d&eacute;borde de tous c&ocirc;t&eacute;s, comme un torrent qui,
+lorsque, apr&egrave;s une longue s&eacute;cheresse, des pluies abondantes surviennent
+&agrave; l'improviste, sort imp&eacute;tueusement de ses rives<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">[733]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII
+avait accord&eacute; au Poussin &laquo;la maison et le jardin qui est au milieu de
+son jardin des Tuileries, o&ugrave; avait demeur&eacute; le feu sieur Menou, pour y
+loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.&raquo; Le
+Poussin aimait beaucoup cette maison: &laquo;C'est un petit palais,
+&eacute;crivait-il, &agrave; son arriv&eacute;e en France<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">[734]</a>, &agrave; Carlo del Pozzo. Il est
+situ&eacute; au milieu du jardin des Tuileries; il est compos&eacute; de neuf pi&egrave;ces,
+en trois &eacute;tages, sans les appartements d'en bas qui sont s&eacute;par&eacute;s. Us
+consistent en une cuisine, la loge du portier, une &eacute;curie, une serre
+pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits o&ugrave; l'on peut placer
+mille choses n&eacute;cessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli
+d'arbres &agrave; fruits, avec un grande quantit&eacute; de fleurs, d'herbes et de
+l&eacute;gumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans
+laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, et je crois que c'est un paradis pendant l'&eacute;t&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers
+serait en disgr&acirc;ce, il &eacute;crivait &agrave; Chantelou, le 5 octobre 1643<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">[735]</a>: &laquo;Si
+M. Remy vous <span class='pagenum'><a name="Page_515" id="Page_515">[Pg 515]</a></span>a dit quelque chose d&eacute;mon retour, ce que je lui en ai pu
+dire n'a &eacute;t&eacute; que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des
+Tuileries: car, mon cher ma&icirc;tre, &agrave; vous dire la v&eacute;rit&eacute;, monseigneur
+&eacute;tant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce f&ucirc;t, penser &agrave;
+retourner en France.&raquo; En attendant, il avait demand&eacute; la permission de
+faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donn&eacute;s<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">[736]</a>.
+Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accr&eacute;ditant le
+bruit que le Poussin renon&ccedil;ait d&eacute;finitivement &agrave; tout esprit de retour,
+donna &agrave; ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison
+qui lui avait &eacute;t&eacute; octroy&eacute;e sa vie durant. Ils finirent par r&eacute;ussir &agrave; s'y
+installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extr&ecirc;me, et c'est
+peut-&ecirc;tre la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis
+de parler de lui-m&ecirc;me et de ses ennemis sans aucun m&eacute;nagement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, &eacute;crit-il &agrave; Chantelou, le 18 juin 1645<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">[737]</a>, que mon absence
+a donn&eacute; lieu &agrave; quelques t&eacute;m&eacute;raires, de s'imaginer que, puisque jusqu'&agrave;
+cette heure je n'&eacute;tais point retourn&eacute; en France, j'avais perdu l'envie
+d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a pouss&eacute;s, sans aucune
+autre raison, &agrave; chercher mille inventions pour t&acirc;cher de me ravir
+injustement la maison qu'il plut au feu roi, de tr&egrave;s-heureuse m&eacute;moire,
+de me donner ma vie durant. Vous savez aussi <span class='pagenum'><a name="Page_516" id="Page_516">[Pg 516]</a></span>qu'ils ont port&eacute; l'affaire
+si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y &eacute;tablir et
+de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont compos&eacute; de fausses
+lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en
+France, afin que ce mensonge d&eacute;cid&acirc;t la reine &agrave; leur accorder plus
+fatalement leur demande. Je suis au d&eacute;sespoir, de voir qu'une injustice
+semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de
+revenir cet automne m&ecirc;me jouir encore des douceurs de la patrie, l&agrave; o&ugrave;
+finalement chacun d&eacute;sire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le
+plus &agrave; y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui d&eacute;fende
+mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil
+laquais? Les Fran&ccedil;ais ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens
+dont le m&eacute;rite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme
+<i>Samson</i> mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de
+toute l'Europe! L'int&eacute;r&ecirc;t du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.
+C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre
+rem&egrave;de, de faire du moins entendre aux honn&ecirc;tes gens le tort que l'on me
+fait, et d'&ecirc;tre mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une
+partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point &eacute;t&eacute; pay&eacute; de
+mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir &agrave; mon
+secours, j'esp&egrave;re &ecirc;tre en France pour la Toussaint: que si l'injustice
+l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai
+lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je <span class='pagenum'><a name="Page_517" id="Page_517">[Pg 517]</a></span>serai forc&eacute;
+de mourir loin de ma patrie, comme un exil&eacute; ou un banni.&raquo;</p>
+
+<p>La r&eacute;clamation du Poussin, bien que juste, ne fut point &eacute;cout&eacute;e: peu de
+temps apr&egrave;s, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, &agrave; sa
+terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus
+puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle d&eacute;marche devenait
+inutile. Sous la r&eacute;gence d'Anne d'Autriche et sous le minist&egrave;re du
+cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs
+ann&eacute;es, le th&eacute;&acirc;tre d'intrigues et de troubles continuels. &laquo;Les nouvelles
+de la cour ne m'&eacute;tonnent en aucune mani&egrave;re, &eacute;crivait le Poussin &agrave;
+Chantelou, le 5 octobre 1643<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">[738]</a>: si nous vivons, nous en entendrons
+bien d'autres.&raquo; Il lui disait quelque temps apr&egrave;s, le 17 mars 1644<a name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">[739]</a>:
+&laquo;C'est une folie de craindre les nouveaut&eacute;s et les brouilleries en
+France, puisqu'on ne peut les y &eacute;viter, et que jamais on n'y a &eacute;t&eacute; sans
+cela.&raquo; Il s'attacha donc de plus en plus &agrave; la r&eacute;sidence de Rome, et,
+tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa
+toute sa vie.</p>
+
+<p>Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint
+Paul: commenc&eacute; vers le mois d'octobre 1643, il &eacute;tait termin&eacute; et envoy&eacute;
+dans les premiers jours de d&eacute;cembre suivant<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">[740]</a>. F&eacute;libien rapporte &agrave; ce
+sujet, qu'en envoyant ce tableau &agrave; M. de<span class='pagenum'><a name="Page_518" id="Page_518">[Pg 518]</a></span> Chantelou, le Poussin le
+suppliait, dans une lettre du 2 d&eacute;cembre 1643, &laquo;pour &eacute;viter la calomnie,
+et en m&ecirc;me temps la honte qu'il aurait qu'on v&icirc;t son tableau en parangon
+de celui de Rapha&euml;l, de le tenir s&eacute;par&eacute; et &eacute;loign&eacute; de ce qui pourrait le
+ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beaut&eacute;<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">[741]</a>.&raquo; Paroles qui
+peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour
+Rapha&euml;l. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille mati&egrave;re, &eacute;crivit,
+&agrave; l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:
+&laquo;Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision
+d'&Eacute;z&eacute;chiel; que c'&eacute;tait ce que le Poussin avait fait de meilleur, et
+qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu
+son Rapha&euml;l aussi bien que l'Italie<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">[742]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Chantelou avait d&eacute;sir&eacute; avoir les copies des tableaux des sept
+sacrements, que le Poussin avait compos&eacute;s avant son voyage en France
+pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherch&eacute; des
+copistes; il n'avait trouv&eacute; qu'un Napolitain nomm&eacute; Francesco, qui lui
+e&ucirc;t promis d'en faire deux, la <i>Confirmation</i> et l'<i>Extr&ecirc;me-Onction</i>;
+mais il appr&eacute;hendait sa longueur<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">[743]</a>. Apr&egrave;s avoir attendu et cherch&eacute;
+pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui s&ucirc;t les faire, le
+ma&icirc;tre se d&eacute;cida, pour contenter son ami, &agrave; lui proposer de refaire une
+<span class='pagenum'><a name="Page_519" id="Page_519">[Pg 519]</a></span>seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa
+d&eacute;termination, dans une lettre &agrave; Chantelou, du 12 janvier 1644<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">[744]</a>.
+&laquo;J'ai pens&eacute; mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de nettet&eacute; que
+nos copistes de profession apportent &agrave; ce qu'ils ex&eacute;cutent, et au prix
+qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis &eacute;merveill&eacute; en
+m&ecirc;me temps de ce que tant de personnes s'en d&eacute;lectent. Il est vrai que,
+voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de
+se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;,
+pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'&eacute;tait
+que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui
+savent bien l'extr&ecirc;me diff&eacute;rence qu'il y a entre eux et les copies. Mais
+ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient
+facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins
+se servent avec avantage de ces copies mal faites pour d&eacute;cr&eacute;diter ceux
+qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-m&ecirc;me &agrave; toutes ces choses, j'ai
+cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous
+pr&eacute;venir que, demeurant ici, je souhaiterais &ecirc;tre moi-m&ecirc;me le copiste
+des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les
+sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une
+autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que
+des copies, ne co&ucirc;teront gu&egrave;re <span class='pagenum'><a name="Page_520" id="Page_520">[Pg 520]</a></span>plus et ne tarderont pas plus &agrave; &ecirc;tre
+faits. Si ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que, depuis votre d&eacute;part, j'ai &eacute;t&eacute; dans une
+perp&eacute;tuelle irr&eacute;solution, j'aurais d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;. Je sais bien que vous
+ne m'auriez pas d&eacute;savou&eacute;, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre
+la main en attendant votre r&eacute;ponse.&raquo;</p>
+
+<p>On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en
+remit enti&egrave;rement &agrave; son ami pour la disposition des sujets, la grandeur
+des figures et toutes les autres particularit&eacute;s<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">[745]</a>.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le Poussin eut re&ccedil;u sa r&eacute;ponse, il se mit au travail avec
+ardeur, esp&eacute;rant, quoique la besogne f&ucirc;t de longue haleine, l'avoir
+bient&ocirc;t termin&eacute;e. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extr&ecirc;me-Onction.
+&laquo;Hier, dit-il dans une lettre &agrave; Chantelou, du 15 avril 1644<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">[746]</a>, je
+commen&ccedil;ai &agrave; travailler &agrave; l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me
+donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le
+souhaite. Je sais bien que l'attente est une f&acirc;cheuse chose, et que vous
+ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher
+patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus
+promptement qu'elle pourra.&raquo;</p>
+
+<p>Le commandeur del Pozzo &eacute;tant venu voir cette r&eacute;p&eacute;tition de
+l'Extr&ecirc;me-Onction, ne put se d&eacute;fendre d'un sentiment de jalousie.
+&laquo;Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aper&ccedil;oit bien qu'il lui d&eacute;plairait que
+les susdits tableaux demeurassent &agrave; Rome; mais comme <span class='pagenum'><a name="Page_521" id="Page_521">[Pg 521]</a></span>ils vont entre vos
+mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de r&eacute;pugnance.
+Il a &eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute; de trouver, sur un m&ecirc;me sujet, une disposition si
+diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.
+Enfin, je m'aper&ccedil;ois, et je n'y puis porter rem&egrave;de, qu'il souffre, et
+lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir
+mieux que tous les siens ensemble<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">[747]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le tableau de l'Extr&ecirc;me-Onction &eacute;tait enti&egrave;rement termin&eacute; et m&ecirc;me envoy&eacute;
+en octobre 1644<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">[748]</a>.</p>
+
+<p>Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles
+occasionn&eacute;es par quelques indispositions auxquelles il &eacute;tait sujet, la
+r&eacute;p&eacute;tition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
+<i>Mariage</i>, &eacute;tait termin&eacute; et envoy&eacute; vers la fin de mars 1648<a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">[749]</a>. Il
+employa donc &agrave; peu pr&egrave;s quatre ann&eacute;es &agrave; mener cette oeuvre &agrave; bonne
+fin<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">[750]</a>.</p>
+
+<p>De ces sept tableaux, le Bapt&ecirc;me fut celui qui plut le moins &agrave;
+Chantelou; il le lui avait &eacute;crit sans d&eacute;guisement. Le Poussin lui
+r&eacute;pondit avec la m&ecirc;me <span class='pagenum'><a name="Page_522" id="Page_522">[Pg 522]</a></span>franchise<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">[751]</a>. &laquo;Je ne suis point marri que l'on
+me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutum&eacute; depuis
+longtemps, car jamais personne ne m'a &eacute;pargn&eacute;. Souvent, au contraire,
+j'ai &eacute;t&eacute; le but o&ugrave; la m&eacute;disance a tir&eacute;, et non pas seulement la
+r&eacute;pr&eacute;hension; ce qui, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ne m'a pas apport&eacute; peu de profit,
+car, en emp&ecirc;chant que la pr&eacute;somption ne m'aveugl&acirc;t, cela m'a fait
+cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
+vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
+&agrave; mieux faire, ils seront cause n&eacute;anmoins que j'en trouverai les moyens
+de moi-m&ecirc;me. Une seule chose cependant je d&eacute;sirerai toujours, et
+cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas m&ecirc;me la faire
+conna&icirc;tre, de peur d'&ecirc;tre bl&acirc;m&eacute; de pr&eacute;tention trop grande. Je passerai
+donc &agrave; vous dire que, lorsque je me mis en la pens&eacute;e de peindre votre
+tableau du Bapt&ecirc;me de la mani&egrave;re qu'il est, au m&ecirc;me moment, je devinai
+le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons t&eacute;moins qui vous
+l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
+peintres ne dise que l'on change de mani&egrave;re, si tant soit peu que l'on
+sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture <span class='pagenum'><a name="Page_523" id="Page_523">[Pg 523]</a></span>est r&eacute;duite &agrave; l'estampe;
+et quant &agrave; la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
+quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire l&agrave;-dessus des
+choses qui sont tr&egrave;s-v&eacute;ritables, mais que ne comprendrait aucune des
+personnes qui, de del&agrave;, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
+passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
+comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
+tous soient diff&eacute;remment d&eacute;peints et colori&eacute;s, vous assurant que je
+ferai tous mes efforts pour satisfaire &agrave; l'art, &agrave; vous et &agrave; moi.&raquo;&mdash;Comme
+il s'aper&ccedil;ut, par la r&eacute;ponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
+premi&egrave;re impression, il lui &eacute;crivit en insistant de nouveau:&mdash;&laquo;Quoique,
+avec belle mani&egrave;re, vous essayiez de me consoler, et t&acirc;chiez de vous
+montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai proc&eacute;d&eacute; avec le m&ecirc;me
+amour et la m&ecirc;me diligence, et que j'y ai employ&eacute; le m&ecirc;me temps qu'aux
+pr&eacute;c&eacute;dents, et qu'enfin le d&eacute;sir de bien faire est chez moi toujours le
+m&ecirc;me. Mais le succ&egrave;s de toutes nos entreprises est rarement &eacute;gal, et
+l'on ne r&eacute;ussit pas toujours avec le m&ecirc;me bonheur. Tous les hommes du
+monde ont &eacute;t&eacute; sujets &agrave; cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
+il y en a trop<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">[752]</a>.&raquo; Le prix de ces tableaux &eacute;tait bien minime, si nous
+en jugeons par celui de la <i>P&eacute;nitence</i>, pour lequel il re&ccedil;ut 250
+&eacute;cus<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">[753]</a>, monnaie de Rome, c'est-&agrave;-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
+cours actuel. Mais le<span class='pagenum'><a name="Page_524" id="Page_524">[Pg 524]</a></span> Poussin &eacute;tait aussi d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; que modeste, et
+jamais il n'&eacute;leva de r&eacute;clamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
+&eacute;trangers et les indiff&eacute;rents, il en fixait le prix &agrave; l'avance; avec ses
+amis, il s'en remettait presque toujours &agrave; leur discr&eacute;tion, apr&egrave;s avoir
+indiqu&eacute; la somme qu'il croyait lui &ecirc;tre l&eacute;gitimement due.</p>
+
+<p>Pendant qu'il travaillait &agrave; la reproduction des sept sacrements pour M.
+de Chantelou, de 1644 &agrave; 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
+pour des amateurs italiens et fran&ccedil;ais, entre autres un Christ mort ou
+crucifi&eacute;, pour M. de Thou<a name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">[754]</a>, et le Mo&iuml;se trouv&eacute; dans les eaux du Nil,
+qu'il ex&eacute;cuta pour M. Pointel, de 1645 &agrave; 1646, pendant le s&eacute;jour de cet
+ami &agrave; Rome.</p>
+
+<p>La vue de ce tableau, que Pointel avait rapport&eacute; en France, excita la
+jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soign&eacute;
+l'ex&eacute;cution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
+sacrements. L'amiti&eacute; est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
+&ecirc;tre l'objet d'une pr&eacute;f&eacute;rence bien d&eacute;cid&eacute;e. Mais, lorsqu'un artiste est
+li&eacute; avec un amateur, il se m&ecirc;le souvent &agrave; leurs relations un sentiment
+de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
+d'autres, le peintre r&eacute;ussit mieux ou m&ecirc;me seulement aussi bien que pour
+l'ami qu'il pr&eacute;f&egrave;re. Tel &eacute;tait le sentiment qui agitait Chantelou &agrave; la
+vue du tableau de Mo&iuml;se trouv&eacute; dans les eaux du Nil. Il se <span class='pagenum'><a name="Page_525" id="Page_525">[Pg 525]</a></span>figura que
+le Poussin avait n&eacute;glig&eacute; les sept sacrerments, parce qu'il donnait &agrave; M.
+Pointel la premi&egrave;re place dans son amiti&eacute;. L'artiste s'effor&ccedil;a de
+d&eacute;truire ce soup&ccedil;on par une longue lettre du 24 novembre 1647<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">[755]</a>, qui
+est une des plus remarquables qu'il ait &eacute;crites, non-seulement parce
+qu'elle fait conna&icirc;tre l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
+mais aussi parce qu'elle contient sur sa mani&egrave;re d envisager, la th&eacute;orie
+de l'art, en g&eacute;n&eacute;ral, les renseignements les plus curieux.</p>
+
+<p>&laquo;...Quant &agrave; ce que vous m'&eacute;crivez par votre derni&egrave;re, il est ais&eacute; pour
+moi de repousser le soup&ccedil;on que vous avez que je vous honore moins que
+quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
+que pour elles. S'il &eacute;tait ainsi, pourquoi vous aurai-je pr&eacute;f&eacute;r&eacute;,
+pendant l'espace de cinq ans, &agrave; tant de gens de m&eacute;rite et de qualit&eacute; qui
+ont d&eacute;sir&eacute; tr&egrave;s-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
+offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
+si modique de votre part, que je n'ai pas m&ecirc;me voulu prendre ce que vous
+m'avez offert? Pourquoi, apr&egrave;s avoir envoy&eacute; le premier de vos tableaux,
+compos&eacute; de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
+n'en pas mettre davantage dans les autres, et m&ecirc;me en diminuer encore le
+nombre pour venir plus t&ocirc;t &agrave; fin d'un si long travail, ai-je, au
+contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser &agrave; aucun
+int&eacute;r&ecirc;t autre que celui de gagner votre bienveillance? <span class='pagenum'><a name="Page_526" id="Page_526">[Pg 526]</a></span>Pourquoi ai-je
+employ&eacute; tant de temps et fait tant de courses, de &ccedil;a et de l&agrave;, par le
+chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
+&eacute;t&eacute; pour vous t&eacute;moigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
+veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
+que je vous ai vou&eacute;. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
+je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je pers&eacute;v&egrave;re
+toujours dans la volont&eacute; de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
+point homme l&eacute;ger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
+sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Mo&iuml;se trouv&eacute; dans les eaux
+du Nil, que poss&egrave;de M. Pointel, vous a charm&eacute; lorsque vous l'avez vu,
+est-ce un t&eacute;moignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
+les v&ocirc;tres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
+propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
+traite pour vous doivent &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;s d'une autre mani&egrave;re? C'est en
+cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma libert&eacute;,
+si je dis que vous vous &ecirc;tes montr&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; dans le jugement que vous
+avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est tr&egrave;s-difficile, si l'on
+n'a, en cet art, grande th&eacute;orie et pratique jointes ensemble: nos
+app&eacute;tits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
+pourquoi je vous soumettrai une consid&eacute;ration importante, laquelle vous
+fera conna&icirc;tre ce qu'il faut observer dans la repr&eacute;sentation des sujets
+que l'on traite.</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_527" id="Page_527">[Pg 527]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
+trouv&eacute; plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
+merveilleux effets. Ici, cette parole, <i>mode</i>, signifie proprement la
+raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
+quelque chose; laquelle raison nous astreint &agrave; ne pas passer outre
+certaines bornes, et &agrave; observer avec intelligence et mod&eacute;ration, dans
+chacun de nos ouvrages, l'ordre d&eacute;termin&eacute; par lequel chaque chose se
+conserve en son essence.</p>
+
+<p>&laquo;Les <i>modes</i> des anciens &eacute;tant une composition de plusieurs choses mises
+ensemble, de la vari&eacute;t&eacute; et diff&eacute;rence qui se rencontrent dans
+l'assemblage de ces choses, naissait la vari&eacute;t&eacute; et diff&eacute;rence de ces
+modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
+des choses propres &agrave; chaque mode, proc&eacute;dait son caract&egrave;re particulier;
+c'est-&agrave;-dire sa puissance d'induire l'&acirc;me &agrave; certaines passions. De l&agrave;
+vient que les sages anciens attribu&egrave;rent &agrave; chaque mode une propri&eacute;t&eacute;
+sp&eacute;ciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
+appliqu&egrave;rent le mode dorien aux mati&egrave;res graves, s&eacute;v&egrave;res et pleines de
+sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions v&eacute;h&eacute;mentes, et par
+cons&eacute;quent aux sujets de guerre. J'esp&egrave;re, avant qu'il soit un an,
+peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
+lydien se rapport&acirc;t aux sentiments tristes et douloureux; le mode
+hypolydien aux sentiments doux et agr&eacute;ables. Enfin, ils invent&egrave;rent
+l'ionien pour peindre les &eacute;motions vives, les sc&egrave;nes <span class='pagenum'><a name="Page_528" id="Page_528">[Pg 528]</a></span>joyeuses; telles
+que les danses, les f&ecirc;tes, les bacchanales.</p>
+
+<p>&laquo;Les bons po&egrave;tes ont &eacute;galement us&eacute; d'une grande diligence et d'un
+merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
+sujets &agrave; traiter, mais encore pour r&eacute;gler le choix des mots et le
+rhythme des vers, d'apr&egrave;s la convenance des objets &agrave; peindre. Virgile,
+surtout, s'est montr&eacute; dans tous ses po&egrave;mes grand observateur de cette
+partie, et, il y est tellement &eacute;minent, que souvent il semble, par le
+son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il d&eacute;crit. S'il
+parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
+qu'il en r&eacute;sulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
+lorsqu'il chante un fait d'armes ou d&eacute;crit une temp&ecirc;te, le rhythme
+pr&eacute;cipit&eacute;, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
+sc&egrave;ne de fureur, de tumulte et d'&eacute;pouvant&eacute;. Mais, d'apr&egrave;s ce que vous me
+marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caract&egrave;re, et o&ugrave; une
+telle mani&egrave;re f&ucirc;t observ&eacute;e, vous vous seriez donc imagin&eacute; que je ne vous
+aimais pas!</p>
+
+<p>&laquo;Si ce n'&eacute;tait que ce serait plut&ocirc;t composer un livre qu'&eacute;crire une
+lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
+consid&eacute;rer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
+combien je m'&eacute;tudie &agrave; faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
+que vous soyez tr&egrave;s-intelligent en toutes choses, je crains que la
+contagion de tant d'ignorants et d'insens&eacute;s qui vous <span class='pagenum'><a name="Page_529" id="Page_529">[Pg 529]</a></span>environnent ne
+parvienne &agrave; vous corrompre le jugement.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre montre quelle profonde &eacute;tude le Poussin avait faite des
+anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
+Les grands po&egrave;tes et les historiens grecs et latins lui &eacute;taient aussi
+familiers que l'ancien Testament, et s'il e&ucirc;t consign&eacute; par &eacute;crit les
+observations que leur lecture avait fait na&icirc;tre dans son esprit, nul
+doute qu'il n'e&ucirc;t compos&eacute; un livre aussi remarquable par le style que
+par la pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
+dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
+diligence. &laquo;Si je n'eusse cru que vous &eacute;tiez plus intelligent que lui en
+peinture, ajoutait le Poussin dans une troisi&egrave;me lettre<a name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">[756]</a>, je
+n'aurais pas manqu&eacute; de chercher &agrave; vous satisfaire avec ce que les
+Italiens appel lent <i>seccatura</i>; mais, au contraire, tenant pour certain
+que vous &eacute;tiez attach&eacute; aux v&eacute;ritables et bonnes pratiques, de l'art, je
+me suis imagin&eacute; que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
+vous ai envoy&eacute;s, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
+d'amour qu'il m'a &eacute;t&eacute; possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
+du <i>Mariage</i>) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
+aimez tant dans ceux que poss&egrave;dent les autres, puisque je ne trouve
+point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
+toujours pour vous le plus affectionn&eacute; de tous les hommes.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_530" id="Page_530">[Pg 530]</a></span>Apr&egrave;s avoir termin&eacute; la r&eacute;p&eacute;tition des Sept Sacrements, le Poussin fit
+d'autres tableaux pour quelques amateurs fran&ccedil;ais, entre autres, pour M.
+Delisle de la Sourdi&egrave;re, le Passage de la mer Rouge<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">[757]</a>; pour M.
+Pucques, l'Enl&egrave;vement d'Europe<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">[758]</a>; pour M. de Mauroy, la Nativit&eacute; de
+J&eacute;sus-Christ<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">[759]</a>; pour l'ambassadeur de France &agrave; Rome, en 1650, une
+Vierge port&eacute;e par quatre anges<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">[760]</a>.</p>
+
+<p>Un grand nombre de personnes d&eacute;siraient obtenir une composition de sa
+main: mais le Poussin ne sp&eacute;culait pas sur son art; il ne se d&eacute;cidait
+qu'en faveur de celles qui lui &eacute;taient recommand&eacute;es par ses amis, ou
+avec lesquelles il avait d'anciennes relations.</p>
+
+<p>L'auteur du <i>Roman comique</i>, Scarron, qui &eacute;tait li&eacute; avec M. de Chantelou
+et qui, de plus, avait connu le Poussin &agrave; Rome, pendant un voyage qu'il
+fit en cette ville, vers 1635, d&eacute;sirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
+ma&icirc;tre. D&egrave;s le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
+l'artiste &agrave; faire un tableau pour le pauvre po&euml;te; mais le Poussin s'en
+&eacute;tait excus&eacute;, &laquo;ayant fermement r&eacute;solu de n'entreprendre rien, quelque
+profit qu'il p&ucirc;t y avoir pour lui, avant d'avoir termin&eacute; les Sept
+Sacrements<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">[761]</a>.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_531" id="Page_531">[Pg 531]</a></span>Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
+oeuvres pourrait d&eacute;terminer l'artiste &agrave; modifier sa r&eacute;solution. Il les
+lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
+J'ai re&ccedil;u du ma&icirc;tre de la poste de France, &eacute;crivait le Poussin, le 4
+f&eacute;vrier 1647<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">[762]</a> un livre ridicule des fac&eacute;ties de M. Scarron, sans
+lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
+fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
+pas tout le d&eacute;go&ucirc;t que j'ai pour de pareils ouvrages.&raquo;</p>
+
+<p>Scarron revint &agrave; la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis &agrave;
+Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'&eacute;tait cru oblig&eacute; d'y
+r&eacute;pondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se r&eacute;pandit &agrave;
+Rome<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">[763]</a>. Il para&icirc;t qu'il lui r&eacute;pondit plus tard.&mdash;&laquo;J'avais d&eacute;j&agrave; &eacute;crit
+&agrave; M. Scarron, en r&eacute;ponse &agrave; la lettre que j'avais re&ccedil;ue de lui avec son
+<i>Typhon burlesque</i>, disait-il &agrave; M. de Chantelou, le 12 janvier
+1648<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">[764]</a>, mais celle que je viens de recevoir avec la v&ocirc;tre me met en
+une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
+f&ucirc;t pass&eacute;e, et qu'il ne go&ucirc;t&acirc;t pas plus ma peinture que je ne go&ucirc;te son
+burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
+ouvrage; mais ce qui me f&acirc;che davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
+<i>Virgile travesti</i>, et d'une &eacute;p&icirc;tre qu'il m'a destin&eacute;e dans le <span class='pagenum'><a name="Page_532" id="Page_532">[Pg 532]</a></span>premier
+livre qu'il imprimera. Il pr&eacute;tend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
+rit lui-m&ecirc;me, tout estropi&eacute; qu'il est; mais, au contraire, je suis pr&ecirc;t
+&agrave; pleurer, quand je pense qu'un nouvel <i>&Eacute;rostrate</i> se trouve dans notre
+pays. Je vous dis cela en confidence, ne d&eacute;sirant pas qu'il le sache. Je
+lui &eacute;crirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
+paroles.&raquo;</p>
+
+<p>On con&ccedil;oit que le burlesque de Scarron ne devait gu&egrave;re convenir &agrave; la
+gravit&eacute; du Poussin. L'amour qu'il avait vou&eacute; &agrave; l'&eacute;tude du beau antique,
+le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
+devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
+Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce po&egrave;te. Il ne
+pouvait, sans doute, admettre la parodie <i>d'&Eacute;n&eacute;e descendu aux Enfers</i>,
+et y trouvant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">...L'ombre d'un laquais,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, tenant l'ombre d'une brosse,<br /></span>
+<span class="i0">En frottait l'ombre d'un carrosse.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Cependant, vaincu par les obsessions et par les pri&egrave;res de Chantelou, il
+se r&eacute;signait &agrave; dire, dans le mois d'ao&ucirc;t 1649<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">[765]</a>: &laquo;Avec le temps, je
+pourrai servir M. Scarron, mais pour le pr&eacute;sent je suis trop engag&eacute;. &raquo;
+Il &eacute;crivait de nouveau &agrave; Chantelou, le 17 janvier 1649<a name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">[766]</a>: &laquo;M. Scarron
+m'a &eacute;crit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
+faite: je lui ai r&eacute;pondu et promis derechef de m'efforcer de le
+satisfaire, et cela &agrave; votre sollicitation plus qu'&agrave; <span class='pagenum'><a name="Page_533" id="Page_533">[Pg 533]</a></span>la sienne, car il
+n'y a rien &agrave; quoi je ne m'engageasse pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able.&raquo; Il
+ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: &laquo;J'ai trouv&eacute; la
+disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
+turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
+cette ann&eacute;e &agrave; le mettre en &eacute;tat.&raquo;</p>
+
+<p>Le Poussin supposait que l'auteur du <i>Roman Comique</i> et de tant d'autres
+fac&eacute;ties pr&eacute;f&eacute;rerait un sujet ayant de l'analogie avec ses &eacute;crits; il se
+trompait. Malgr&eacute; la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
+professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
+exactement des devoirs qu'elle impose. &laquo;Cela tient &agrave; l'honn&ecirc;te homme,
+disait-il, et calme la conscience, chose absolument n&eacute;cessaire pour bien
+vivre avec soi. Il n'y a point de licence po&eacute;tique qui autorise le
+libertinage d'esprit, et je cesserais d'&ecirc;tre po&egrave;te, s'il fallait l'&ecirc;tre
+ace prix<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">[767]</a>.&raquo; D'ailleurs, quoique mari&eacute;, il poss&eacute;dait toujours, &agrave;
+titre de b&eacute;n&eacute;fice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
+un tableau de saintet&eacute;, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
+tableau du Ravissement de saint Paul, qui &laquo;st maintenant au Louvre. Il
+le termina vers la fin de mai 1650; car en &eacute;crivant &agrave; Chantelou, le 29
+de ce mois, il lui disait: &laquo;Je pourrai envoyer en m&ecirc;me temps &agrave; M.
+l'<i>abb&eacute;</i> Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
+verrez, et vous voudrez bien <span class='pagenum'><a name="Page_534" id="Page_534">[Pg 534]</a></span>m'en dire votre sentiment<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">[768]</a>.&raquo;&mdash;Le
+pauvre Scarron laissa ce tableau &agrave; sa veuve, et madame de Maintenon le
+donna au roi Louis XIV: singuli&egrave;re destin&eacute;e des hommes comme des choses!
+Il est probable que ce tableau &eacute;tait la r&eacute;p&eacute;tition de celui que le
+peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, apr&egrave;s avoir
+fait partie du cabinet du r&eacute;gent, a pass&eacute; en Angleterre.</p>
+
+<p>En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
+repr&eacute;senta une temp&ecirc;te sur terre; &laquo;imitant l'effet d'un vent imp&eacute;tueux,
+d'un ciel rempli d'obscurit&eacute;, de pluie, d'&eacute;clairs, de foudres qui
+tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du d&eacute;sordre. Toutes les
+figures qu'on y voit, &eacute;crivait-il &agrave; son ami Stella<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">[769]</a>, jouent leurs
+personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
+poussi&egrave;re et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
+vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
+leurs yeux. D'un c&ocirc;t&eacute;, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
+un lion qui, apr&egrave;s avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
+d'autres dont les uns se d&eacute;fendent et les autres piquent leurs boeufs et
+t&acirc;chent de se sauver. Dans ce d&eacute;sordre, la poussi&egrave;re s'&eacute;l&egrave;ve par gros
+tourbillons; un chien, assez &eacute;loign&eacute;, aboie et se h&eacute;risse le poil, sans
+oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame <span class='pagenum'><a name="Page_535" id="Page_535">[Pg 535]</a></span>mort &eacute;tendu
+par terre et, aupr&egrave;s de lui, Thysb&eacute; qui s'abandonne &agrave; sa douleur.&raquo;</p>
+
+<p>Paul Fr&eacute;art, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
+fr&egrave;res: l'a&icirc;n&eacute;, Jean Fr&eacute;art, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
+commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
+jeune, Roland Fr&eacute;art de Chantelou, abb&eacute; de Chambray, conseiller et
+aum&ocirc;nier ordinaire du roi. Sans &ecirc;tre aussi intimement li&eacute; avec ces
+derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
+tr&egrave;s-bonnes relations. Il commen&ccedil;a en mai 1648, pour M. de Chantelou
+l'a&icirc;n&eacute;, un petit tableau du Bapt&ecirc;me de saint Jean, qu'il ex&eacute;cuta sur une
+petite planche de cypr&egrave;s<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">[770]</a>. Il le lui envoya en septembre suivant, en
+s'excusant sur &laquo;la d&eacute;bilit&eacute; de ses yeux et le peu de fermet&eacute; de sa main,
+qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
+dimension. Vous accepterez, s'il vous pla&icirc;t, ce tableau, dit-il, d'aussi
+bon coeur que s'il &eacute;tait mieux. J'ai proportionn&eacute; le prix &agrave; l'ouvrage,
+et je puis encore le diminuer, si cela vous para&icirc;t convenable<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">[771]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
+fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela para&icirc;t tr&egrave;s-probable,
+d'apr&egrave;s une lettre du 3 juillet 1650 &agrave; M. de Chantelou. &laquo;Je suis
+tr&egrave;s-aise, &eacute;crit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
+veuille me demander quelque <span class='pagenum'><a name="Page_536" id="Page_536">[Pg 536]</a></span>chose; je le servirai de tout mon
+coeur<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">[772]</a>.&raquo; On sait que M. de Chambray publia en 1650, &agrave; Paris, le
+parall&egrave;le de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage d&eacute;di&eacute; &agrave; ses
+deux fr&egrave;res, et orn&eacute; du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
+m&ecirc;me temps une traduction des quatre livres d'architecture d'Andr&eacute;
+Palladio, et le d&eacute;diait &eacute;galement &agrave; ses fr&egrave;res. L'ann&eacute;e suivante, il
+publia une traduction du trait&eacute; de L&eacute;onard de Vinci sur la peinture, et
+la d&eacute;dia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et d&eacute;diait &agrave; la reine
+Christine le texte de ce m&ecirc;me trait&eacute;, d'apr&egrave;s un manuscrit enrichi de
+dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donn&eacute; &agrave; MM. de
+Chantelou, pendant leur s&eacute;jour &agrave; Rome<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">[773]</a>. C'est au premier de ces
+ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 ao&ucirc;t
+1650, dans lequel il dit: &laquo;J'ai lu l'&eacute;p&icirc;tre liminaire de M. de Chambray,
+laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
+les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
+se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pens&eacute; qu'il e&ucirc;t ins&eacute;r&eacute; le nom
+de son serviteur dans cette noble &eacute;p&icirc;tre et dans le courant du livre
+aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
+courtoisie naturelle et de l'amiti&eacute; singuli&egrave;re qu'il me porte. Aussi
+ai-je abandonn&eacute; la pens&eacute;e que j'avais eue de lui envoyer une note sur
+mon origine; car ce serait une grande et sotte pr&eacute;somption que de
+<span class='pagenum'><a name="Page_537" id="Page_537">[Pg 537]</a></span>d&eacute;sirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est d&eacute;j&agrave; trop mille fois.
+J'esp&egrave;re que vous ne d&eacute;sapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
+qu'il &eacute;tait plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
+observations que j'ai commenc&eacute; &agrave; ourdir sur le fait de la peinture, et
+que ce serait porter de l'eau &agrave; la mer, que d'envoyer &agrave; M. de Chambray
+quoi que ce soit qui touch&acirc;t &agrave; une mati&egrave;re en laquelle il est si fort
+expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">[774]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il est extr&ecirc;mement regrettable que l'ouvrage de l'abb&eacute; de Chambray sur
+l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'id&eacute;e de continuer les
+observations qu'il avait commenc&eacute; &agrave; ourdir sur le fait de la peinture:
+c'est une grande perte pour l'art.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir go&ucirc;t&eacute; les livres dont M. de Chambray l'avait favoris&eacute;, le
+Poussin en fit pr&eacute;sent au commandeur del Pozzo, &laquo;qui les tient, &eacute;crit-il
+&agrave; Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de tr&eacute;sors, et les montre &agrave;
+tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi &agrave; cette fin
+que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la r&eacute;putation de
+messieurs de Chantelou s'&eacute;tendent partout<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">[775]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Vers la m&ecirc;me &eacute;poque, le peintre ex&eacute;cuta son portrait pour M. de
+Chantelou: il en fit une r&eacute;p&eacute;tition, avec quelques diff&eacute;rences, pour son
+ami Pointel: mais il envoya celui qui &eacute;tait le mieux r&eacute;ussi &agrave; Chantelou,
+en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de
+jalousie<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">[776]</a>. &laquo;Je pr&eacute;tends que ce <span class='pagenum'><a name="Page_538" id="Page_538">[Pg 538]</a></span>portrait doit &ecirc;tre une preuve du
+profond attachement que je vous ai vou&eacute;; d'autant que, pour aucune
+personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette
+occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue &agrave; faire ce
+portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire
+valoir<a name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">[777]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:
+&laquo;Je n'ai pu, dit-il, honn&ecirc;tement le lui refuser.&raquo; C'est ce qui retarda
+l'envoi de l'original, qui &eacute;tait termin&eacute; &agrave; la fin de mai 1650, et qui ne
+fut exp&eacute;di&eacute; que dans le mois de juillet suivant<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">[778]</a>.</p>
+
+<p>M. de Chantelou lui ayant t&eacute;moign&eacute; son admiration de ce portrait, dont
+la r&eacute;p&eacute;tition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant
+envoy&eacute; une somme assez &eacute;lev&eacute;e pour le prix, qui n'avait pas &eacute;t&eacute; fix&eacute; &agrave;
+l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son d&eacute;sint&eacute;ressement
+ordinaires, lui r&eacute;pondit: &laquo;Il n'y a non plus de proportion entre
+l'importance r&eacute;elle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en
+faire, qu'entre le m&eacute;rite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:
+je trouve des exc&egrave;s dans tout cela<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">[779]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui
+envoya en 1655. Il disait &agrave; son ami, &agrave; cette occasion: &laquo;Je vous prie,
+devant toute chose, de consid&eacute;rer que tout n'est pas donn&eacute; <span class='pagenum'><a name="Page_539" id="Page_539">[Pg 539]</a></span>&agrave; un homme
+seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est
+point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui
+verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les
+go&ucirc;ts des amateurs de la peinture n'&eacute;tant pas moins diff&eacute;rents que ne le
+sont les talents des peintres eux-m&ecirc;mes, il doit se trouver autant de
+diversit&eacute; dans le jugement des uns qu'il y en a r&eacute;ellement dans les
+travaux des autres<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">[780]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit quelque temps apr&egrave;s, pour madame de Mont-mort, devenue bient&ocirc;t
+madame de Chantelou, une Vierge en Egypte<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">[781]</a>. Il ex&eacute;cuta ensuite pour
+Chantelou la Conversion de saint Paul<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">[782]</a>.</p>
+
+<p>Le commandeur del Pozzo &eacute;tait mort avant que le Poussin ne m&icirc;t la main &agrave;
+ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 d&eacute;cembre 1657, &agrave;
+Chantelou, leur ami commun. &laquo;Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,
+est d&eacute;c&eacute;d&eacute;, et nous travaillons &agrave; son tombeau<a name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">[783]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'artiste lui-m&ecirc;me commen&ccedil;ait &agrave; ressentir plus fortement les atteintes
+de la vieillesse; cependant il ex&eacute;cuta encore pour Chantelou le tableau
+de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne
+pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son &acirc;ge m&ucirc;r. Il voyait
+arriver sa fin avec la r&eacute;signation d'un chr&eacute;tien et la fermet&eacute; d'un
+philosophe. &laquo;Je suis <span class='pagenum'><a name="Page_540" id="Page_540">[Pg 540]</a></span>assure, &eacute;crit-il &agrave; Chantelou, le 20 novembre 1662,
+que vous avez re&ccedil;u le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
+peut-&ecirc;tre le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas
+grand sujet d'en &ecirc;tre satisfait; mais vous devez consid&eacute;rer que j'y ai
+employ&eacute;, avec tout ce qui me reste de forces, la m&ecirc;me volont&eacute; que j'ai
+toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des t&eacute;moignages d'amiti&eacute;
+que vous m'avez donn&eacute;s pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et
+veuillez me les continuer jusqu'&agrave; ma fin, &agrave; laquelle je touche du bout
+de mon doigt: je n'en peux plus<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">[784]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fid&egrave;le compagne
+de sa vie, celle qui avait contribu&eacute; &agrave; le fixer &agrave; Rome. Il fit part de
+cette perte &agrave; M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">[785]</a>
+et lui dit: &laquo;Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me
+laisse seul, charg&eacute; d'ann&eacute;es, paralytique, plein d'infirmit&eacute;s de toutes
+sortes, &eacute;tranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve
+point. Voil&agrave; l'&eacute;tat auquel je suis r&eacute;duit: vous pouvez vous imaginer
+combien il est affligeant. On me pr&ecirc;che la patience, qui est, dit-on, le
+rem&egrave;de &agrave; tous les maux; je la prends comme une m&eacute;decine qui ne co&ucirc;te
+gu&egrave;re, mais aussi qui ne me gu&eacute;rit de rien. Me voyant dans un semblable
+&eacute;tat, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au d&eacute;part.
+J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, <span class='pagenum'><a name="Page_541" id="Page_541">[Pg 541]</a></span>par lequel je laisse
+plus de dix mille &eacute;cus de ce pays (53,000 francs environ) &agrave; mes pauvres
+parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,
+qui, ayant, apr&egrave;s ma mort, &agrave; recevoir cette somme, auront grand besoin
+du secours et de l'aide d'une personne honn&ecirc;te et charitable. Dans cette
+n&eacute;cessit&eacute;, je viens vous supplier de leur pr&ecirc;ter la main, de les
+conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne
+soient pas tromp&eacute;s ou vol&eacute;s. Ils vous en viendront humblement requ&eacute;rir,
+et je m'assure, d'apr&egrave;s l'exp&eacute;rience que j'ai de votre bont&eacute;, que vous
+ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre
+Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_542" id="Page_542">[Pg 542]</a></span></p>
+<p>Il avait demand&eacute; &agrave; M. de Chantelou<a name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">[786]</a> le livre <i>De la perfection de la
+Peinture</i>, publi&eacute; par l'abb&eacute; de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il
+l'eut examin&eacute;, il &eacute;crivit &agrave; M. de Chambray, le 7 mars 1665:</p>
+
+<p>&laquo;Il faut &agrave; la fin se r&eacute;veiller. Apr&egrave;s un si long silence, il faut se
+faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le
+loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite id&eacute;e de l&agrave;
+peinture, qui a servi d'une douce p&acirc;ture &agrave; mon &acirc;me afflig&eacute;e, et je me
+suis r&eacute;joui de ce que vous &eacute;tiez le premier des Fran&ccedil;ais qui aviez
+ouvert les yeux &agrave; ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se
+laissant abuser &agrave; une fausse opinion commune. Vous venez d'&eacute;chauffer et
+d'amollir une mati&egrave;re rigide et difficile &agrave; manier, de sorte que,
+d&eacute;sormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour
+guide, s'occupera de nous donner quelque chose au b&eacute;n&eacute;fice de la
+peinture.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s avoir consid&eacute;r&eacute; la division que Fran&ccedil;ois Junius fait des parties
+de ce bel art<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">[787]</a>, j'ai os&eacute; mettre ici bri&egrave;vement ce que j'en ai
+appris. Il est n&eacute;cessaire premi&egrave;rement de savoir ce que c'est que cette
+sorte d'imitation et de la d&eacute;finir.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">d&eacute;finition</span>. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,
+sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin
+est la d&eacute;lectation.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">principes</span> que tout homme capable de raison peut comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans lumi&egrave;re;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans forme;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans couleur;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans distance;</p>
+
+<p>&laquo;Il ne se donne point de visible sans instrument.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">choses</span> qui ne s'apprennent point et qui forment les parties
+essentielles de la peinture.</p>
+
+<p>&laquo;Premi&egrave;rement, pour ce qui est de la mati&egrave;re, elle doit &ecirc;tre noble, et
+qui n'ait re&ccedil;u aucune qualit&eacute; de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre
+de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de
+recevoir la plus excellente forme. On doit com<span class='pagenum'><a name="Page_543" id="Page_543">[Pg 543]</a></span>mencer par la
+disposition; puis viennent l'ornement, le <i>decorum</i>, la beaut&eacute;, la
+gr&acirc;ce, la vivacit&eacute;, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
+Ces derni&egrave;res parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est
+le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il
+n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs
+choses dignes d'&ecirc;tre &eacute;crites par de bonnes et savantes mains.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous prie de consid&eacute;rer ce petit &eacute;chantillon, et de m'en dire votre
+sentiment sans aucune c&eacute;r&eacute;monie. J'ai l'exp&eacute;rience que vous savez
+non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.
+J'en dirais davantage, mais quand je m'&eacute;chauffe maintenant le devant de
+la t&ecirc;te par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,
+j'ai toujours honte de me voir plac&eacute;, dans votre ouvrage, avec des
+hommes dont le m&eacute;rite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que
+l'&eacute;toile de Saturne n'est au-dessus de notre t&ecirc;te; je dois cela &agrave; votre
+amiti&eacute;, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne
+suis<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">[788]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il
+est &eacute;vident que si le Poussin e&ucirc;t voulu s'attacher &agrave; expliquer les
+principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il
+aurait fait un livre non-seulement bien sup&eacute;rieur &agrave; celui de l'abb&eacute;
+Chambray, maintenant fort oubli&eacute;, <span class='pagenum'><a name="Page_544" id="Page_544">[Pg 544]</a></span>mais m&ecirc;me &agrave; beaucoup d'autres trait&eacute;s
+publi&eacute;s puis cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Il touchait &agrave; sa fin: sa derni&egrave;re lettre &agrave; M. de Chantelou lui
+renouvelle, d'une mani&egrave;re profond&eacute;ment sentie, l'assurance de son
+affection. &laquo;Je vous demande excuse, lui &eacute;crivait-il le 28 mars 1665,
+d'avoir tant tard&eacute; &agrave; confesser de nouveau que vous &ecirc;tes celui &agrave; qui je
+suis le plus redevable, que vous &ecirc;tes mon refuge, mon appui, et que je
+serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus d&eacute;vou&eacute; de
+vos serviteurs<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">[789]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait &agrave; Dieu son
+&acirc;me fortement tremp&eacute;e. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces
+trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus
+grand honneur de l'&eacute;cole fran&ccedil;aise, et dont les deux autres r&eacute;sument &agrave;
+un &eacute;gal degr&eacute;, tant en France qu'en Italie, les qualit&eacute;s aimables et
+s&eacute;rieuses qui font les grands amateurs.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<p><b>NOTICE SUR LA FORNARINE</b><a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">[790]</a></p>
+
+
+<p><b>Sur ton v&eacute;ritable portrait peint par Rapha&euml;l</b>, <b>et conjecture sur la
+v&eacute;rit&eacute; de ceux du palais Barberini</b>, <b>&agrave; Rome</b>, <b>et de la galerie des
+offices</b>, <b>&agrave; Florence</b>.</p>
+
+<p><i>Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni</i><a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">[791]</a>.</p>
+
+<p>Rome, le 6 avril 1806.</p>
+
+<p>&laquo;Le pouvoir que votre sup&eacute;riorit&eacute; et vos qualit&eacute;s &eacute;minentes vous donnent
+sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant &agrave; vous dire mon avis
+sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y
+ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre m&eacute;rite,
+pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir
+de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux
+vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une
+infinit&eacute; de r&eacute;criminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion
+pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'esp&egrave;re qu'on devra
+me pardonner ma hardiesse.</p>
+
+<p>&laquo;Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine
+&eacute;tait la fille d'un boulanger &agrave; Rome, qui demeurait au del&agrave; du Tibre, du
+c&ocirc;t&eacute; de Sainte-C&eacute;cile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entour&eacute;
+d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se hauss&acirc;t sur la pointe des
+pieds, &eacute;tait domin&eacute; de telle sorte que celui qui regardait voyait tout
+l'int&eacute;rieur. C'&eacute;tait l&agrave; que cette fille venait tr&egrave;s-souvent prendre ses
+&eacute;bats: et comme la renomm&eacute;e de sa beaut&eacute; s'&eacute;tait r&eacute;pandue et attirait la
+curiosit&eacute; des jeunes gens, et <span class='pagenum'><a name="Page_547" id="Page_547">[Pg 547]</a></span>surtout celle des disciples de l'art, qui
+vont en qu&ecirc;te de la beaut&eacute;, tous d&eacute;siraient la voir.</p>
+
+<p>&laquo;Or il arriva que Rapha&euml;l vint &agrave; passer aussi par l&agrave;, au moment m&ecirc;me o&ugrave;
+la jeune fille &eacute;tait dans la cour, et, croyant n'&ecirc;tre pas vue, se lavait
+les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extr&eacute;mit&eacute; du jardin. Le
+Sanzio, s'&eacute;tant hauss&eacute; par dessus le petit mur, vit la jeune fille et
+l'examina attentivement; et, comme il &eacute;tait extr&ecirc;mement amateur des
+belles choses, la trouvant tr&egrave;s-belle, il en devint aussit&ocirc;t amoureux,
+concentra toutes ses pens&eacute;es sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne
+f&ucirc;t &agrave; lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ayant donc donn&eacute; son coeur &agrave; cette femme, il la trouva encore plus
+aimable et d'un caract&egrave;re plus &eacute;lev&eacute; qu'il n'aurait pu le supposer
+d'apr&egrave;s sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une
+passion plus ardente, tellement qu'il ne lui &eacute;tait plus possible de
+s'appliquer &agrave; l'art sans sa pr&eacute;sence. Cette passion n'&eacute;chappa point &agrave;
+Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farn&eacute;sine; il fit en
+sorte que la Fornarine p&ucirc;t chaque jour tenir compagnie &agrave; Rapha&euml;l.</p>
+
+<p>&laquo;Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine
+immortel, non-seulement &agrave; cause de sa r&eacute;putation, mais par ses oeuvres:
+car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune
+conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi
+Rapha&euml;l ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aim&eacute;e avec le
+langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la pla&ccedil;a dans
+la grande fresque de l'H&eacute;liodore, oeuvre &eacute;minente, qui l'emporte sur les
+autres, et dans laquelle la Fornarine est repr&eacute;sent&eacute;e avec une telle
+aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois &agrave; Canova, que
+c'&eacute;tait le plus beau corps mis en mouvement par Rapha&euml;l, sous les traits
+de sa ma&icirc;tresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;
+il fit son portrait &agrave; part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il
+envoya en don &agrave; Taddeo, son ami intime &agrave; Florence; enfin, il la pla&ccedil;a
+dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut v&eacute;ritablement le
+portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage
+que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'id&eacute;alisait, comme en une
+apoth&eacute;ose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me demanderez peut-&ecirc;tre ce que je pr&eacute;tends faire de la Fornarine
+qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle
+de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il
+n'indique pas les qualit&eacute;s de la beaut&eacute; de la Fornarine, qui fut
+v&eacute;ritablement admirable; avec une rare souplesse <span class='pagenum'><a name="Page_548" id="Page_548">[Pg 548]</a></span>des membres, des
+traits fins et une physionomie, tout &agrave; la fois grecque et romaine. Les,
+trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappel&eacute;s, encore
+qu'ils admettent cette libert&eacute; et cette vari&eacute;t&eacute; qu'exigent ces sortes de
+compositions, ont la m&ecirc;me forme &eacute;l&eacute;gante et distingu&eacute;e, une &eacute;gale
+d&eacute;sinvolture de la personne, une &eacute;gale id&eacute;alit&eacute; de la physionomie, un
+m&ecirc;me corps souple et l&eacute;ger paraissant form&eacute; pour la danse, un m&ecirc;me air
+tendre et passionn&eacute;-qu'on croirait avoir &eacute;t&eacute; model&eacute; par l'amour. Ces
+caract&egrave;res ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non
+plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte
+&eacute;crite<a name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">[792]</a> l'&eacute;pigraphe <i>Amasia di Raffaello</i>, ce n'est pas une preuve
+suffisante, parce que cette &eacute;criture n'est pas de Rapha&euml;l, et qu'elle a
+pu &ecirc;tre trac&eacute;e par un autre. Les vrais connaisseurs en cette mati&egrave;re
+pr&eacute;sument que ce portrait est celui d'une des femmes c&eacute;l&egrave;bres dans les
+lettres &agrave; cette &eacute;poque; car on sait que Rapha&euml;l a peint plusieurs de ces
+femmes illustres, et c'&eacute;tait alors l'usage des femmes &eacute;lev&eacute;es par leur
+esprit au-dessus de leur condition, de consentir &agrave; ce que les plus
+grands artistes fissent leurs portraits<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">[793]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;A l'&eacute;gard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre
+excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'id&eacute;alit&eacute; de la
+passion du Sanzio, ni cette forme &eacute;l&eacute;gante qu'on dirait d'une nymphe, ni
+cette souplesse comparable &agrave; la plante la plus flexible. C'est le
+portrait d'une femme ayant l'air grave et r&eacute;solu, annon&ccedil;ant une &acirc;me
+fi&egrave;re et s&eacute;v&egrave;re. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Rapha&euml;l l'a
+orn&eacute;e d'une pelisse de fourrure, lui qui repr&eacute;sente toujours la
+Fornarine d&eacute;collet&eacute;e et d&eacute;couverte, l&agrave; o&ugrave; les femmes aiment tant &agrave; faire
+montre de leurs appas.</p>
+
+<p>&laquo;Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya &agrave; Florence, par suite
+de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a
+p&eacute;ri ou a &eacute;t&eacute; emport&eacute; loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a &eacute;t&eacute;
+baptis&eacute; du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de
+la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix
+inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'&eacute;tait un grand bonheur de
+poss&eacute;der ce tr&eacute;sor, l'opinion de Puccini a pr&eacute;valu, et maintenant est
+&eacute;tablie plus fermement que jamais dans la croyance commune.</p>
+
+<p>&laquo;Quelques personnes ont pens&eacute; que ce tableau &eacute;tait d&ucirc; &agrave; Gior<span class='pagenum'><a name="Page_549" id="Page_549">[Pg 549]</a></span>gione, et
+ce n'&eacute;tait point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la
+plus sublime couleur v&eacute;nitienne: on pourrait peut-&ecirc;tre l'attribuer au
+Giorgione, s'il n'&eacute;tait facile de reconna&icirc;tre que cette peinture est
+plus fi&egrave;re et plus forte que sa mani&egrave;re ne le comporte; les cheveux sont
+peut-&ecirc;tre mieux trait&eacute;s qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont
+dessin&eacute;s et ex&eacute;cut&eacute;s avec une magie merveilleuse, et avec cette
+perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'&eacute;cole
+romaine, et toute la t&ecirc;te a un caract&egrave;re de puissance qui annonce une
+&acirc;me plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me
+d&eacute;cide &agrave; hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi
+v&eacute;rifier, &agrave; savoir que cette oeuvre merveilleuse a &eacute;t&eacute; dessin&eacute;e par le
+grand Michel-Ange et ex&eacute;cut&eacute;e par S&eacute;bastien del Piombo; et je m'appuie
+sur les, raisons suivantes.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a lieu de croire que ce portrait repr&eacute;sente Victoria Colonna,
+marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honn&ecirc;tet&eacute;, de beaut&eacute;, de
+g&eacute;nie. Le Bulifon a fait ex&eacute;cuter une gravure qui ressemble beaucoup,
+quant &agrave; la pose et &agrave; l'ensemble, &agrave; ce tableau, comme on le voit par
+l'original que je vous envoie.</p>
+
+<p>&laquo;L'estampe est des plus m&eacute;diocres, mais n&eacute;anmoins elle laisse voir ce
+que je dis; et comme la gravure est tout &agrave; fait mauvaise, elle n'a pu
+retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,
+ayant &eacute;t&eacute; un homme de go&ucirc;t et fort vers&eacute; dans toutes les choses d'art;
+il n'aurait pas os&eacute; d&eacute;dier cette estampe, comme il le fit, &agrave; la duchesse
+de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte
+affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria
+Colonna, qui en a laiss&eacute; des preuves dans ses oeuvre&raquo; po&eacute;tiques; tout le
+monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessin&eacute;
+le portrait de la marquise; on conna&icirc;t &eacute;galement l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait
+entre Michel-Ange et S&eacute;bastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc
+pas enti&egrave;rement d&eacute;pourvue de fondement, outre que je trouve dans le
+tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,
+la fiert&eacute;, la sublimit&eacute; de la composition, dans l'attitude et le visage,
+elle brillant du coloris v&eacute;nitien. Je ne veux point omettre de faire
+remarquer que la marquise dut avoir cette force de caract&egrave;re,
+puisqu'elle avait engag&eacute; sa foi &agrave; un vaillant guerrier, et qu'elle avait
+donn&eacute; son affection &agrave; une &acirc;me forte comme &eacute;tait celle de Michel-Ange.
+L'amour na&icirc;t et se nourrit d'une sympathique ressemblance.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais bien que cette opinion que j'&eacute;mets fera jeter les hauts cris,
+principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, <span class='pagenum'><a name="Page_550" id="Page_550">[Pg 550]</a></span>si ce
+tableau ne cesse point pour cela d'&ecirc;tre plac&eacute; au premier rang, mais sera
+m&ecirc;me plus remarqu&eacute;, les peintures de Michel-Ange &eacute;tant fort rares?
+Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une mani&egrave;re s&ucirc;re le v&eacute;ritable portrait
+de Rapha&euml;l, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec
+celui d'Altoviti, je soulevai &eacute;galement une grande rumeur; mais, &agrave; la
+fin, il para&icirc;t que les Toscans eux-m&ecirc;mes se mettent de mon c&ocirc;t&eacute; depuis
+la publication du livre de Moreni<a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">[794]</a>. Quoi qu'il puisse arriver, ce
+sera toujours pour moi la plus douce chose &agrave; penser, que je me suis
+efforc&eacute;, autant qu'il d&eacute;pendait de moi, d'identifier les portraits de
+Rapha&euml;l et de la Fornarine, et de rapprocher, m&ecirc;me apr&egrave;s leur mort, ces
+deux nobles &acirc;mes que l'amour enla&ccedil;a si &eacute;troitement de ses liens pendant
+la vie.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini.
+Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la
+tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis n&eacute;anmoins
+de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Rapha&euml;l, et
+qu'il a voulu repr&eacute;senter sa ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e. Pourquoi le portrait
+qu'il avait envoy&eacute; &agrave; son ami Taddeo n'aurait-il pas pass&eacute; entre les
+mains des M&eacute;dicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant r&eacute;unis,
+soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas
+plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de d&eacute;cider sans
+aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a
+d&ucirc; p&eacute;rir ou &ecirc;tre emport&eacute; loin de l'Italie? L'objection tir&eacute;e de la
+pelisse de fourrure qui couvre une partie des &eacute;paules de la Fornarine ne
+me para&icirc;t pas mieux fond&eacute;e. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son
+art, n'aurait-il pas repr&eacute;sent&eacute; son mod&egrave;le avec l'ornement qui
+caract&eacute;risait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans
+le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant &agrave; l'expression
+du visage, elle nous para&icirc;t aussi belle que l'id&eacute;al permet de le
+d&eacute;sirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionn&eacute;e
+comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on conna&icirc;t les physionomies
+romaines, empreintes d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, d'un calme qui rappelle les plus
+belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de
+Florence ne repr&eacute;sente une Romaine dans tout l'&eacute;clat de cette beaut&eacute;
+particuli&egrave;re aux femmes de cette ville et principalement &agrave; celles du
+quartier du Transt&eacute;v&egrave;re, <span class='pagenum'><a name="Page_551" id="Page_551">[Pg 551]</a></span>patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir
+dans ce portrait la souplesse, la d&eacute;sinvolture de ses membres, cela,
+lient uniquement &agrave; ce qu'elle est repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; mi-corps, dans une
+altitude pos&eacute;e. La comparaison &eacute;tablie entre cette merveilleuse peinture
+et l'affreuse gravure &agrave; laquelle Bulifon a donn&eacute; le nom de Victoria
+Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter
+les yeux sur la figure grosse, courte, &eacute;paisse, que cette gravure
+repr&eacute;sente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, repr&eacute;sentant le
+tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien
+absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas
+comment Missirini, qui est un &eacute;crivain d'un go&ucirc;t s&ucirc;r et d'une critique
+&eacute;clair&eacute;e, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les
+amateurs pourront facilement d&eacute;cider la question <i>de visu</i>, car
+Longhena, dans la traduction de la <i>Vie de Rapha&euml;l</i> de M. Quatrem&egrave;re de
+Quincy, en reproduisant la lettr&eacute; de Missirini, a donn&eacute; &eacute;galement la
+reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce
+Bulifon, que Missirini cite comme un homme tr&egrave;s-vers&eacute; dans les mati&egrave;res
+d'art, et qui para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t un savant qu'un connaisseur, &eacute;tait
+d'origine fran&ccedil;aise. Il alla se fixer &agrave; Naples vers 1680, et s'y fit
+libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la
+<i>Biographie universelle</i> donne une nomenclature incompl&egrave;te, puisqu'elle
+n'&eacute;nonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et
+qu'il d&eacute;dia &agrave; la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'&eacute;pigraphe
+mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cit&eacute; par Missirini et
+reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donn&eacute;e comme &eacute;tant le
+portrait de cette femme illustre, a &eacute;t&eacute; faite plus de cent quarante ans
+apr&egrave;s sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'&eacute;paisseur
+du visage, la vulgarit&eacute; des traits et de l'expression sont en d&eacute;saccord
+complet avec la r&eacute;putation de beaut&eacute; que Victoria Colonna avait inspir&eacute;e
+a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien.
+On voyait expos&eacute; en 1851, au palais Doria, dans le Corso, &agrave; Rome, un
+magnifique portrait en pied que l'on disait &ecirc;tre celui de la marquise de
+Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient
+g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; Sebastiano del Piombo ou &agrave; Michel-Ange. Ce portrait, que
+j'ai longtemps et plusieurs fois admir&eacute;, n'offre aucune ressemblance,
+soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure
+que Missirini a &eacute;t&eacute; chercher dans les publications faites par le
+Bulifon.</p>
+
+<p>S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne
+repr&eacute;sente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins &agrave; signaler
+son portrait, ainsi que le reconna&icirc;t le docte Missirini, dans <span class='pagenum'><a name="Page_552" id="Page_552">[Pg 552]</a></span>trois des
+principales compositions de Rapha&euml;l, dans l'H&eacute;liodore et le Parnasse des
+fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration.
+J'ajouterai qu'elle se trouve &eacute;galement dans une autre oeuvre capitale
+du grand ma&icirc;tre, <i>lo Spasimo di Sicilia</i>, sous les traits d'une des
+saintes femmes agenouill&eacute;es &agrave; gauche de la Vierge, &agrave; l'angle du tableau,
+sur le premier plan. Il est impossible de se m&eacute;prendre ici sur les
+traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien l&agrave; son noble et
+beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une r&eacute;gularit&eacute; tenant &agrave; la
+fois de la beaut&eacute; grecque et romaine. Ses cheveux sont bien natt&eacute;s et
+attach&eacute;s comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses &eacute;paules nues,
+accusant la forme particuli&egrave;re des &eacute;paules romaines, sont fortes et
+remontent presque &agrave; la naissance du col. Enfin, ce qui me para&icirc;t un
+trait caract&eacute;ristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'H&eacute;liodore
+et dans la Transfiguration, Rapha&euml;l a toujours laiss&eacute; voir le pied de la
+Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre.
+Quant &agrave; la Clio du Parnasse, assise &agrave; droite d Apollon et tenant &agrave; la
+main la trompette de la renomm&eacute;e, c'est bien encore la Fornarine, mais
+po&eacute;tis&eacute;e, id&eacute;alis&eacute;e et mise en apoth&eacute;ose &agrave; la hauteur des muses et des
+d&eacute;esses qui l'entourent.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II.(voy. p. 83).</h2>
+
+<p><b>CLEOPATRA</b><a name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">[795]</a>.</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris<br /></span>
+<span class="i0">Brachia, et aterna torpentia lumina nocte<br /></span>
+<span class="i0">Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.<br /></span>
+<span class="i0">Victores vetuere diu me abrumpere vitam,<br /></span>
+<span class="i0">Regina ut veherer celebri captiva triumpho<br /></span>
+<span class="i0">Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;<br /></span>
+<span class="i0">Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,<br /></span>
+<span class="i0">Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,<br /></span>
+<span class="i0">Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,<br /></span>
+<span class="i0">Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.<br /></span>
+<span class="i0">&laquo;Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.&raquo;<br /></span>
+<span class="i0">Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.<br /></span>
+<span class="i0">Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza"><span class='pagenum'><a name="Page_553" id="Page_553">[Pg 553]</a></span>
+<span class="i0">Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.<br /></span>
+<span class="i0">Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,<br /></span>
+<span class="i0">Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.<br /></span>
+<span class="i0">Namque triumphali invectus Capitolia curru<br /></span>
+<span class="i0">Insignes inter titulos, gentesque subaclas,<br /></span>
+<span class="i0">Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens<br /></span>
+<span class="i0">Spectaclo explevit crudelia lumina inani.<br /></span>
+<span class="i0">Neu longeva vetustas facti famam aboleret,<br /></span>
+<span class="i0">Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,<br /></span>
+<span class="i0">Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,<br /></span>
+<span class="i0">Testari et casus falum miserabile nostri.<br /></span>
+<span class="i0">Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,<br /></span>
+<span class="i0">Egregium, celebri visendara sede locavit<br /></span>
+<span class="i0">Signa inter veterum heroum, saxoque perennes<br /></span>
+<span class="i0">Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;<br /></span>
+<span class="i0">Optatae non ut deflerem gaudia mortis,<br /></span>
+<span class="i0">(Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,<br /></span>
+<span class="i0">Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);<br /></span>
+<span class="i0">Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,<br /></span>
+<span class="i0">AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris<br /></span>
+<span class="i0">Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.<br /></span>
+<span class="i0">Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.<br /></span>
+<span class="i0">At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo<br /></span>
+<span class="i0">Saecula, et antiques redierunt laudis honores,<br /></span>
+<span class="i0">Si le praesidium miseris mortalibus ipse<br /></span>
+<span class="i0">Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;<br /></span>
+<span class="i0">Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,<br /></span>
+<span class="i0">Munificaque manu dispensas dona deorum,<br /></span>
+<span class="i0">Annue supplicibus votis; nec vana precari<br /></span>
+<span class="i0">Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.<br /></span>
+<span class="i0">Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,<br /></span>
+<span class="i0">Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.<br /></span>
+<span class="i0">At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,<br /></span>
+<span class="i0">Induerit licet in durum praecordia marmor,<br /></span>
+<span class="i0">Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.<br /></span>
+<span class="i0">Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non<br /></span>
+<span class="i0">(&laquo;Induerim licet in durum praecordia marmor&raquo;)<br /></span>
+<span class="i0">Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.<br /></span>
+<span class="i0">Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas<br /></span>
+<span class="i0">Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.<br /></span>
+<span class="i0">Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,<br /></span>
+<span class="i0">Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque<br /></span>
+<span class="i0">Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta<br /></span>
+<span class="i0">Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;<br /></span>
+<span class="i0">Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra<br /></span>
+<span class="i0">Hesperidum dites truncos non invidet hortis.<br /></span>
+</div></div>
+
+<span class='pagenum'><a name="Page_554" id="Page_554">[Pg 554]</a></span>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III_ET_IV" id="III_ET_IV"></a>III ET IV</h2>
+
+<p><b>SONNET VIII</b> (voy. p. 138).</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,<br /></span>
+<span class="i2">Avr&agrave; distrutto questo fragile legno;<br /></span>
+<span class="i2">Com' or qualche marmoreo antico segno,<br /></span>
+<span class="i2">Roma, fra tue ruine ognuno ammira;<br /></span>
+<span class="i0">Verran quel, dove ancor vita non spira,<br /></span>
+<span class="i2">A contemplar l'espressa in bel disegno<br /></span>
+<span class="i2">Belt&agrave; divina dall'umano ingegno,<br /></span>
+<span class="i2">Ond'alcuno avr&agrave; invidia a chi or sospira.<br /></span>
+<span class="i0">Altri, a cui nota fia vostra sembianza,<br /></span>
+<span class="i2">E di mia mano insieme in altro loco<br /></span>
+<span class="i2">Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,<br /></span>
+<span class="i0">Questo, &egrave; certo, diran, quel chiaro foco,<br /></span>
+<span class="i2">Ch'acceso da desio pi&ugrave; che speranza,<br /></span>
+<span class="i2">Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><b><span class="smcap">ix</span></b></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,<br /></span>
+<span class="i2">Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,<br /></span>
+<span class="i2">E'l mento dolcemente in se diviso,<br /></span>
+<span class="i2">Per man d'amor composto in dolce modo.<br /></span>
+<span class="i0">O vivo mio bel sol, perch&eacute; non odo<br /></span>
+<span class="i2">Le soavi parole, e'l dolce riso,<br /></span>
+<span class="i2">Siccome chiaro veggo il sacro viso,<br /></span>
+<span class="i2">Per cui sempre pur piango, e mai non godo?<br /></span>
+<span class="i0">E voi cari, beati, e dolci lumi,<br /></span>
+<span class="i2">Per far gli oscuri miei giorni pi&ugrave; chiari,<br /></span>
+<span class="i2">Passato avete tanti monti e fiumi:<br /></span>
+<span class="i0">Or qu&igrave; nel duro esiglio, in pianti amari<br /></span>
+<span class="i2">Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,<br /></span>
+<span class="i2">Ver di me pi&ugrave; che mai scarsi ed avari.<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_555" id="Page_555">[Pg 555]</a></span></p>
+<h2><a name="V" id="V"></a><b>V</b></h2>
+
+<p><b>CANZONE III</b> (voy. p. 139).</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Manca il fior giovenil de'miei primi anni,<br /></span>
+<span class="i2">E dentro nel cor sento<br /></span>
+<span class="i2">Men grate voglie; n&egrave; pi&ugrave; 'l volto fore<br /></span>
+<span class="i2">Spira, come solea, fiamma d'amore.<br /></span>
+<span class="i2">Fuggon pi&ugrave; che saella in un momento<br /></span>
+<span class="i2">I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro<br /></span>
+<span class="i2">Ogni cosa mortal ne porta seco.<br /></span>
+<span class="i2">Questo viver cad&ugrave;co a noi s&igrave; caro,<br /></span>
+<span class="i2">&Egrave; un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,<br /></span>
+<span class="i2">Un tempestoso mare, un carcer cieco:<br /></span>
+<span class="i2">Ond' io pensando meco,<br /></span>
+<span class="i2">Tra le tenebre oscure un lume chiaro<br /></span>
+<span class="i2">Scorgo della ragione, che mostra al core,<br /></span>
+<span class="i2">Come lo sforzin gli amorosi inganni<br /></span>
+<span class="i2">Gir procacciando sol tutti i suoi danni.<br /></span>
+<span class="i1">E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,<br /></span>
+<span class="i2">Dal pigro sonno omai<br /></span>
+<span class="i2">Destati, e di corregger t'apparecehia<br /></span>
+<span class="i2">Il folle error, che gi&agrave; teco s'invecchia.<br /></span>
+<span class="i2">Fors' &egrave; presso all'occaso, et'tu nol sai,<br /></span>
+<span class="i2">Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:<br /></span>
+<span class="i2">Onde pi&ugrave; vaneggiar ti si disdice.<br /></span>
+<span class="i2">Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno<br /></span>
+<span class="i2">Premio di tue fatiehe al fin &agrave;rai;<br /></span>
+<span class="i2">Pur ti struggi aspettando esser felice.<br /></span>
+<span class="i2">Svelli l'empia radiee<br /></span>
+<span class="i2">Di fallace speranza; e gli occhi intorno<br /></span>
+<span class="i2">Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?<br /></span>
+<span class="i2">E vedrai che null'altro &egrave; 'l tuo desio<br /></span>
+<span class="i2">Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.<br /></span>
+<span class="i0">Dagli occhi tal ragion la benda oscura<br /></span>
+<span class="i2">Mi leva, ond'io por temo,<br /></span>
+<span class="i2">Veggendomi lontan fuor del cammino<br /></span>
+<span class="i2">A periglioso passo esser vicino:<br /></span>
+<span class="i2">N&egrave; trovo il feco mitigato o scemo,<br /></span>
+<span class="i2">Che m'accese nel cor l' alma bellezza;<br /></span>
+<span class="i2">Tal ch'io non so come da morte aitarlo.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pur s'in me resta dramma di fermezza<br /></span>
+<span class="i0">Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo<br /></span>
+<span class="i0">Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.<br /></span>
+<span class="i0">Ma, ahi lasso, mentre io parlo,<br /></span>
+<span class="i0">Sento da non so quai strania dolcezza<br /></span>
+<span class="i0">L'anima traita gir dietro al divino<br /></span>
+<span class="i0">Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura<br /></span>
+<span class="i0">Tanto placer, ch' altro piacer non cura.<br /></span>
+<span class="i0">S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole<br /></span>
+<span class="i0">A forza navigar contrario all'onda<br /></span>
+<span class="i0">Con debil remo, gi&ugrave; scorre &agrave; seconda.<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><b>VI</b></h2>
+
+<p><i>Synopsis</i>, <i>atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss
+viri equitis</i> <span class="smcap">Cassiani A Puteo</span> <i>studio</i>, <i>ad impensis XXIII
+voluminibus digestarum</i>. (Voy. p. 420).</p>
+
+<p><b>RES DIVINAE</b></p>
+
+<p><b>DII</b></p>
+
+<p>
+Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;<br />
+Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.<br />
+Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,<br />
+Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.<br />
+Fabulosse deorum actiones.<br />
+Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,<br />
+donaria, vota et ornamenta.<br />
+<br />
+<i>Sacrificia et ritus</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.</span><br />
+<br />
+<i>Sacrorum ministri</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.</span><br />
+<br />
+<i>Instrumenta sacrorum</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.</span><br />
+<br />
+<b>RES HUMANAE</b><br />
+<br />
+<b>PACIS.&mdash;</b><br />
+<br />
+<i>Publicoe, serioe</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">et meusurae.</span><br />
+<br /><span class='pagenum'><a name="Page_557" id="Page_557">[Pg 557]</a></span>
+<i>Ludricoe, theatrales, seu scenicae</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">musica, tibiae.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Circenses, seu curules. Currus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">aurigae, circi, metae.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Largitiones et munera.</span><br />
+<br />
+<i>Privatoe</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">servi et ministeria.</span><br />
+<br />
+<b><span class="smcap">belli</span></b>.<br />
+<br />
+Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,<br />
+insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.<br />
+<br />
+Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.<br />
+<br />
+Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.<br />
+<br />
+<i>Actiones militares</i>:<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;</span><br />
+<br />
+Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;<br />
+<br />
+Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">arcus eorumque ornamenta.</span><br />
+</p>
+
+
+<p><b>FIN DE L'APPENDICE.</b></p>
+<hr style="width: 65%;" /><span class='pagenum'><a name="Page_556" id="Page_556">[Pg 556]</a></span>
+<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a><b>TABLE</b></h2>
+<p><b>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.</b></p>
+
+<p>Sa naissance et son &eacute;ducation <a href="#Page_1"><b>1</b></a></p>
+
+<p>Entr&eacute;e de Louis XII &agrave; Milan <a href="#Page_6"><b>6</b></a></p>
+
+<p>Guidobalde duc d'Urbin et sa cour <a href="#Page_13"><b>13</b></a></p>
+
+<p>Rapha&euml;l &agrave; Urbin <a href="#Page_22"><b>22</b></a></p>
+
+<p>Le carnaval &agrave; Rome en 1505; le Bibbiena <a href="#Page_32"><b>32</b></a></p>
+
+<p>Ambassade en Angleterre <a href="#Page_37"><b>37</b></a></p>
+
+<p>Retour &agrave; Urbin, divertissement de la cour <a href="#Page_42"><b>42</b></a></p>
+
+<p>Liaison du Castiglione avec Rapha&euml;l, &agrave; Rome <a href="#Page_51"><b>51</b></a></p>
+
+<p>Premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>la Calandria</i> <a href="#Page_52"><b>52</b></a></p>
+
+<p>Meurtre du cardinal Alidosio <a href="#Page_61"><b>61</b></a></p>
+
+<p>Loyaut&eacute; du Castiglione <a href="#Page_63"><b>63</b></a></p>
+
+<p>Opinion qu'il porte des Fran&ccedil;ais <a href="#Page_67"><b>67</b></a></p>
+
+<p>&Eacute;lection de L&eacute;on X <a href="#Page_73"><b>73</b></a></p>
+
+<p>&Eacute;tat des arts et des moeurs sous Jules II <a href="#Page_75"><b>75</b></a></p>
+
+<p>D&eacute;couverte du Laocoon <a href="#Page_81"><b>81</b></a></p>
+
+<p>Fondation de Saint-Pierre <a href="#Page_83"><b>83</b></a></p>
+
+<p>Le parasite Tamisius, la courtisane Imperia <a href="#Page_87"><b>87</b></a></p>
+
+<p>Agostino Chigi <a href="#Page_92"><b>92</b></a></p>
+
+<p>La villa Chigi, Sainte-Marie-de-la Paix, Sainte-Marie-du-Peuple <a href="#Page_99"><b>99</b></a></p>
+
+<p>Portrait du Castiglione par Rapha&euml;l <a href="#Page_133"><b>133</b></a></p>
+
+<p>Canzone &agrave; la duchesse d'Urbin <a href="#Page_138"><b>138</b></a></p>
+
+<p>Mariage du comte <a href="#Page_142"><b>142</b></a></p>
+
+<p>Citations du <i>Cortegiano</i> <a href="#Page_147"><b>147</b></a></p>
+
+<p>Ambassades &agrave; Rome pour le marquis de Mantoue <a href="#Page_154"><b>154</b></a></p>
+
+<p>Mort de Rapha&euml;l <a href="#Page_159"><b>159</b></a></p>
+
+<p>Le Castiglione recherche les tableaux et les antiquit&eacute;s <a href="#Page_161"><b>161</b></a></p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_559" id="Page_559">[Pg 559]</a></span>
+<p>Mort de L&eacute;on X, &eacute;lection d'Adrien VI <a href="#Page_166"><b>166</b></a></p>
+
+<p>Intimit&eacute; avec Jules Romain <a href="#Page_168"><b>168</b></a></p>
+
+<p>La peste &agrave; Rome en 1522 <a href="#Page_171"><b>171</b></a></p>
+
+<p>&Eacute;lection de Cl&eacute;ment VII <a href="#Page_177"><b>177</b></a></p>
+
+<p>Jules Romain &agrave; Mantoue <a href="#Page_178"><b>178</b></a></p>
+
+<p>Le Castiglione l&eacute;gat de Cl&eacute;ment VII en Espagne <a href="#Page_184"><b>184</b></a></p>
+
+<p>Prise de Rome par les troupes du conn&eacute;table de Bourbon <a href="#Page_189"><b>189</b></a></p>
+
+<p>Politique de Charles-Quint <a href="#Page_190"><b>190</b></a></p>
+
+<p>Mort du Castiglione &agrave; Tol&egrave;de <a href="#Page_194"><b>194</b></a></p>
+
+<p>Ses opinions sur les arts <a href="#Page_193"><b>193</b></a></p>
+
+
+<p><b>PIETRO ARETINO.</b></p>
+
+<p>Principales circonstances de sa vie <a href="#Page_211"><b>211</b></a></p>
+
+<p>Il se fixe &agrave; Venise, sa liaison avec le Titien <a href="#Page_217"><b>217</b></a></p>
+
+<p>Voyage &agrave; V&eacute;rone pour voir Charles-Quint <a href="#Page_227"><b>227</b></a></p>
+
+<p>Retour &agrave; Venise, sa maladie <a href="#Page_228"><b>228</b></a></p>
+
+<p>Accusation contre le Titien et justice qui lui est rendue <a href="#Page_231"><b>231</b></a></p>
+
+<p>Le Titien &agrave; Rome <a href="#Page_233"><b>233</b></a></p>
+
+<p>Portrait de Paul III <a href="#Page_235"><b>235</b></a></p>
+
+<p>Le Titien &agrave; la cour de Charles-Quint <a href="#Page_237"><b>237</b></a></p>
+
+<p>Retour &agrave; Venise <a href="#Page_242"><b>242</b></a></p>
+
+<p>Liaison de l'Ar&eacute;tin avec le Sansovino <a href="#Page_243"><b>243</b></a></p>
+
+<p>Lione Lioni.&mdash;Caract&egrave;re de cet artiste, ses aventures <a href="#Page_250"><b>250</b></a></p>
+
+<p>Intimit&eacute; entre Vasari et l'Ar&eacute;tin <a href="#Page_269"><b>269</b></a></p>
+
+<p>Le Salviati <a href="#Page_286"><b>286</b></a></p>
+
+<p>Le graveur Enea Vico, Parmegiano <a href="#Page_288"><b>288</b></a></p>
+
+<p>Gian. Paolo, Andrea Schiavone, le Bonifazio <a href="#Page_291"><b>291</b></a></p>
+
+<p>Le sculpteur Danese <a href="#Page_296"><b>296</b></a></p>
+
+<p>Tiziano Aspetti, Niccol&ograve; Tribolo <a href="#Page_298"><b>298</b></a></p>
+
+<p>Simon Bianco, Meo, le Tasso, Lorenzo Lotto, Francesco Tezzo <a href="#Page_299"><b>299</b></a></p>
+
+<p>Fia Sebastiano del Piombo <a href="#Page_301"><b>301</b></a></p>
+
+<p>Le Tintoret <a href="#Page_306"><b>306</b></a></p>
+
+<p>Giov. da Udine <a href="#Page_308"><b>308</b></a></p>
+
+<p>Jules Romain &agrave; Venise. <a href="#Page_311"><b>311</b></a></p>
+
+<p>Relations de l'Ar&eacute;tin avec Michel-Ange <a href="#Page_315"><b>315</b></a></p>
+
+<p>Outrages que l'Ar&eacute;tin adresse &agrave; Baccio Bandinelli <a href="#Page_323"><b>323</b></a></p>
+
+<p>Vie de l'Ar&eacute;tin &agrave; Venise, ses amis, ses portraits <a href="#Page_328"><b>328</b></a></p>
+
+
+<p><b>DON FERRANTE CARLO.</b></p>
+
+<p>Recherches biographiques sur cet amateur <a href="#Page_334"><b>334</b></a></p>
+
+<p>Ses relations avec divers artistes <a href="#Page_340"><b>340</b></a></p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_560" id="Page_560">[Pg 560]</a></span>
+<p>Gio. Luigi Valesio <a href="#Page_341"><b>341</b></a></p>
+
+<p>Gio. Cesare Procaccino <a href="#Page_344"><b>344</b></a></p>
+
+<p>Lavinia Fontana Zappi <a href="#Page_345"><b>345</b></a></p>
+
+<p>Femmes artistes &agrave; Bologne <a href="#Page_348"><b>348</b></a></p>
+
+<p>Niccol&ograve; Tornioli <a href="#Page_350"><b>350</b></a></p>
+
+<p>Intimit&eacute; de D. Ferrante avec Louis Carrache <a href="#Page_352"><b>352</b></a></p>
+
+<p>Travaux de cet artiste &agrave; Bologne et ailleurs <a href="#Page_359"><b>359</b></a></p>
+
+<p>Sc&egrave;ne du Carnaval &agrave; Bologne, en 1617 <a href="#Page_362"><b>362</b></a></p>
+
+<p>Artistes c&eacute;l&egrave;bres &agrave; Bologne <a href="#Page_366"><b>366</b></a></p>
+
+<p>Louis Carrache, dans sa vieillesse <a href="#Page_367"><b>367</b></a></p>
+
+<p>D. Ferrante &agrave; Rome <a href="#Page_375"><b>375</b></a></p>
+
+<p>Sa liaison avec Lanfranc; travaux de ce peintre &agrave; Naples <a href="#Page_378"><b>378</b></a></p>
+
+<p>Son proc&egrave;s avec les moines de Saint-Martin <a href="#Page_388"><b>388</b></a></p>
+
+<p>Peintures du Dominiquin &agrave; Saint-Janvier <a href="#Page_393"><b>393</b></a></p>
+
+<p>Mort de Lanfranc <a href="#Page_401"><b>401</b></a></p>
+
+
+<p><b>LE COMMANDEUR DEL POZZO.</b></p>
+
+<p>Sa famille et son &eacute;ducation <a href="#Page_403"><b>403</b></a></p>
+
+<p>Il se fixe &agrave; Rome <a href="#Page_406"><b>406</b></a></p>
+
+<p>Le Dominiquin <a href="#Page_408"><b>408</b></a></p>
+
+<p>Voyages en France et en Espagne; Peiresc <a href="#Page_409"><b>409</b></a></p>
+
+<p>Le Bernin, Paul V et le cardinal Maffeo Barberini <a href="#Page_412"><b>412</b></a></p>
+
+<p>Corneille Bloemaert <a href="#Page_417"><b>417</b></a></p>
+
+<p>Pierre de Cortone <a href="#Page_418"><b>418</b></a></p>
+
+<p>Premi&egrave;res ann&eacute;es du Poussin &agrave; Rome <a href="#Page_419"><b>419</b></a></p>
+
+<p>Pietro Testa, son emprisonnement, sa mort <a href="#Page_424"><b>424</b></a></p>
+
+<p>Artemisia Gentileschi <a href="#Page_437"><b>437</b></a></p>
+
+<p>Giovanna Garzoni <a href="#Page_441"><b>441</b></a></p>
+
+<p>Relations du commandeur avec d'autres artistes <a href="#Page_443"><b>443</b></a></p>
+
+<p>Le j&eacute;suite Fra Saliano et les portraits des dames d'Avignon <a href="#Page_445"><b>445</b></a></p>
+
+<p>Pierre Mignard <a href="#Page_451"><b>451</b></a></p>
+
+<p>Artistes et litt&eacute;rateurs fran&ccedil;ais, &agrave; Rome <a href="#Page_452"><b>452</b></a></p>
+
+<p>Le peintre Dufresnoy, auteur du po&euml;me sur la Peinture <a href="#Page_454"><b>454</b></a></p>
+
+<p>R&eacute;putation du Poussin en France, vers 1638 <a href="#Page_459"><b>459</b></a></p>
+
+<p>Commencement de ses relations avec M. de Chantelou <a href="#Page_460"><b>460</b></a></p>
+
+<p>Il est nomm&eacute; peintre du roi Louis XIII <a href="#Page_461"><b>461</b></a></p>
+
+<p>Tableau de la Manne, pour M. de Chantelou <a href="#Page_464"><b>464</b></a></p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res Chantelou &agrave; Rome <a href="#Page_467"><b>467</b></a></p>
+
+<p>Le Poussin &agrave; Paris. accueil qu'il re&ccedil;oit <a href="#Page_468"><b>468</b></a></p>
+
+<p>Le baron Fouqui&egrave;res <a href="#Page_471"><b>471</b></a></p>
+
+<p>Tableau du Poussi &agrave; cour le cardinal de Richelieu <a href="#Page_477"><b>477</b></a></p>
+<span class='pagenum'><a name="Page_561" id="Page_561">[Pg 561]</a></span>
+<p>Autres ouvrages qu'il ex&eacute;cute &agrave; Paris <a href="#Page_479"><b>479</b></a></p>
+
+<p>Il regrette Rome <a href="#Page_480"><b>480</b></a></p>
+
+<p>Angeloni et sa d&eacute;dicace &agrave; Louis XIII <a href="#Page_482"><b>482</b></a></p>
+
+<p>Le jardin des Hesp&eacute;rides du p&egrave;re Ferrari <a href="#Page_483"><b>483</b></a></p>
+
+<p>Le Poussin calomni&eacute;, sa justification <a href="#Page_492"><b>492</b></a></p>
+
+<p>Il retourne &agrave; Rome. Accueil qu'il y re&ccedil;oit <a href="#Page_498"><b>498</b></a></p>
+
+<p>Voyage &agrave; Rome de M. de Chantelou <a href="#Page_499"><b>499</b></a></p>
+
+<p>Vie du Poussin &agrave; Rome; tableaux qu'il compose <a href="#Page_501"><b>501</b></a></p>
+
+<p>Copies pour M. de Chantelou <a href="#Page_507"><b>507</b></a></p>
+
+<p>Le peintre Chapron et la copie de la Transfiguration <a href="#Page_508"><b>508</b></a></p>
+
+<p>Le Poussin r&eacute;nonce &agrave; revenir en France <a href="#Page_512"><b>512</b></a></p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tition des Sept Sacrements, pour M. de Chantelou <a href="#Page_517"><b>517</b></a></p>
+
+<p>Id&eacute;es des anciens sur les arts, d'apr&egrave;s le Poussin <a href="#Page_523"><b>523</b></a></p>
+
+<p>Ouvrages pour divers amateurs fran&ccedil;ais <a href="#Page_529"><b>529</b></a></p>
+
+<p>Tableau pour le po&euml;te Scarron <a href="#Page_529"><b>529</b></a></p>
+
+<p>Paysage pour le commandeur del Pozzo <a href="#Page_533"><b>533</b></a></p>
+
+<p>Relations du Poussin avec l'abb&eacute; de Chambray <a href="#Page_534"><b>534</b></a></p>
+
+<p>Portrait pour M. de Chantelou <a href="#Page_536"><b>536</b></a></p>
+
+<p>Mort du commandeur del Pozzo <a href="#Page_538"><b>538</b></a></p>
+
+<p>Derni&egrave;res ann&eacute;es du Poussin; sa confiance en M. de Chantelou <a href="#Page_539"><b>539</b></a></p>
+
+<p>Ses id&eacute;es sur la th&eacute;orie de la peinture <a href="#Page_540"><b>540</b></a></p>
+
+<p>Mort du Poussin<a href="#Page_543"><b>543</b></a></p>
+
+<p><span class="smcap"><b>fin de la table</b></span>.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Recueil des lettres du Poussin</i>.&mdash;Lettre du 20 mars 1642,
+p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Id.</i>&mdash;Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ces lettres ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es par l'abb&eacute; Serassi en deux
+volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.&mdash;Ce savant
+&eacute;diteur a &eacute;galement publi&eacute; une &eacute;dition du <i>Cortegiano</i>, du Castiglione,
+qu'il a fait pr&eacute;c&eacute;der de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
+des renseignements pr&eacute;cieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le Castiglione avait deux soeurs et deux fr&egrave;res, dont l'un
+mourut tr&egrave;s-jeune.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Notamment du grand L&eacute;onard de Vinci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il avait &eacute;pous&eacute; sa soeur Polix&egrave;ne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Lettres du Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 3, in-4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le marquis de Mantoue, Jean-Fran&ccedil;ois Gonzague.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> C&eacute;sar Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
+VI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Jean Borgia, archev&ecirc;que de Montr&eacute;al, neveu du pape
+Alexandre VI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Julien de la Rov&egrave;re, qui fut ensuite Jules II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Georges d'Amboise, archev&ecirc;que de Rouen, premier ministre
+de Louis XII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les Suisses de la garde du roi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> On sait que Louis XII avait pris le porc-&eacute;pic pour
+embl&egrave;me, avec cette devise: <i>Cominus</i> et <i>Emin&ugrave;s</i>, voulant faire
+entendre que ses armes &eacute;taient aussi redoutables de loin que de pr&egrave;s;
+par allusion au porc-&eacute;pic, qui perce de ses dards celui qui veut le
+prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
+l'irritent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Grand conn&eacute;table, un des meilleurs capitaines que Charles
+VIII e&ucirc;t conduits avec lui en Italie. Il p&eacute;rit dans l'exp&eacute;dition de
+Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
+en d&eacute;route et fait prisonnier dans, les lieux m&ecirc;mes o&ugrave; peu d'ann&eacute;es
+auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
+de Cordoue. Son nom &eacute;tait Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
+Voy. <i>Guicciardini</i>, lib. V.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Fabricio Marliano, de Milan, premier &eacute;v&ecirc;que de Tortone
+pr&eacute;lat c&eacute;l&egrave;bre.&mdash;Voy. sur ce personnage, <i>L'Ughelli, Ital. sacr.,</i> II,
+p. 233.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Baldi, <i>dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
+Montefeltro, duca d'Urbino</i>, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.&mdash;Milano,
+Silvestri, 1821, in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> C&eacute;sar Gonzague joignait &agrave; la gloire des armes le go&ucirc;t des
+lettres, et il &eacute;tait dou&eacute; d'un jugement si prompt et si s&ucirc;r, qu'il
+r&eacute;ussit aussi bien dans la po&eacute;sie et le maniement des affaires que dans
+la guerre. Apr&egrave;s la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
+successeur, Francesco della Rov&egrave;re, auquel il rendit des services
+signal&eacute;s. Ayant r&eacute;duit, en 1512, la ville de Bologne sous l'ob&eacute;issance
+de Jules II, il y fut pris de la fi&egrave;vre et y mourut &agrave; la fleur de l'&acirc;ge.
+Le Castiglione d&eacute;plore sa perle dans Je quatri&egrave;me livre de son
+<i>Cortegiano</i>, dont C&eacute;sar Gonzague est un des interlocuteurs. Ses po&eacute;sies
+ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es &agrave; Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es de sa vie par l'abb&eacute; Pietro Antonio Serassi, qui a publi&eacute;
+&eacute;galement le <i>Recueil des lettres du Castiglione</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Noies de l'abb&eacute; Serassi, &agrave; la suite des <i>Lettres du
+Castiglione</i>, t. 11, p. 339.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 268.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> J'emprunte ces d&eacute;tails &agrave; l'historien Baldi, <i>Vita di
+Guidobaldo</i>, lib. und&deg;, t. II, p. 206 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Voir entre autres sa lettre &agrave; la duchesse Elisabeth
+d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses <i>Oeuvres</i>, &eacute;dit.
+des <i>Classiques de Milan</i>, 1810, dans laquelle il dit: <i>Gli studj che
+sono il cibo della mia vita</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> &laquo;E lasci&ocirc; egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
+quella commedia, che intitol&ocirc; <i>La Calandria</i>, nella quale mostr&ograve; con le
+piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.&raquo; &mdash;Baldi,
+<i>ut supr&agrave;</i>, p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> L'&eacute;poque pr&eacute;cise du retour de Rapha&euml;l dans sa ville natale
+est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
+d'historiens. M. Quatrem&egrave;re de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
+revint en 1505 &agrave; Urbin, o&ugrave; le rappelaient la mort de son p&egrave;re et celle
+de sa m&egrave;re. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
+36, que, suivant le, p&egrave;re Pungileoni, le p&egrave;re de Rapha&euml;l serait mort le
+1<sup>er</sup> ao&ucirc;t 1494, et sa m&egrave;re le 7 octobre 1491. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+l'archipr&ecirc;tre D. Andrea Lazzari, dans ses <i>M&eacute;moires sur Rapha&euml;l</i>,
+imprim&eacute;s &agrave; Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
+au gonfalonier Soderini, en date du 1<sup>er</sup> octobre 1504, aurait &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;e au jeune Sanzio sur la demande de son p&egrave;re, lequel, d'apr&egrave;s les
+termes de la lettre, &eacute;tait alors encore vivant. Je trouve cette
+explication d&eacute;cisive: il me para&icirc;t en effet impossible de donner un
+autre sens &agrave; ce passage de la lettre en question: <i>E perch&egrave; il padre sa
+che &egrave; molto virtuoso</i>, <i>ed &egrave; mio affezionato</i>. Le p&egrave;re de Rapha&euml;l
+n'&eacute;tait donc pas mort &agrave; cette &eacute;poque. De tout ce qui pr&eacute;c&egrave;de, il faut
+conclure que Vasari a voulu seulement dire que Rapha&euml;l avait &eacute;t&eacute; rappel&eacute;
+&agrave; Urbin par des affaires de famille, ainsi que le pr&eacute;sume Longhena.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Longhena, p. 37, note 10.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Vasari, t. III, p. 165.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Ces deux petits tableaux sont actuellement plac&eacute;s dans le
+grand salon carr&eacute;, de chaque c&ocirc;t&eacute; de la grande <i>Sainte-Famille</i>, aussi
+de Rapha&euml;l, dans l'angle &agrave;. droite au tond, en entrant par la galerie
+d'Apollon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Recueil de lettres</i> publi&eacute;es par Bottari, t. IV,
+p.-426-428, &eacute;dit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 430.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et L&eacute;opold
+Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
+dissertation sur cette question, o&ugrave; toutes les autorit&eacute;s sont analys&eacute;es
+et cit&eacute;es avec une judicieuse critique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e dans le <i>Recueil</i> de Bottari,
+t. 1<sup>er</sup>, p. 1, n&deg; 1, et dans la traduction de la <i>Vie de Rapha&euml;l</i>, de
+Longhena, p. 518, n&deg;2, appendice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
+preuve &eacute;clatante de ce que j'avance.&mdash;Voy. <i>Oeuvres de Bembo</i>, &eacute;dit. des
+<i>Classiques de Milan</i>, 1810, in-8&deg;, t. IV, p. 5 &agrave; 37.&mdash;Cette
+correspondance commence en ao&ucirc;t 1503, et se termine en octobre 1517.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Le 8 janvier 1505, lettre <span class="smcap">IX</span>, t. 1<sup>er</sup>, p.
+11-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Ib., lib. dec., t. II, p. 277.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Les fian&ccedil;ailles seules furent alors c&eacute;l&eacute;br&eacute;es: mais eu
+&eacute;gard &agrave; l'&acirc;ge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
+1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
+lettres &eacute;crites en latin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 22 janvier 1503, t. I<sup>er</sup>, p. 12-13,
+x.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Lib. II, p. 223; &eacute;dit, in-8 des <i>Classiques de Milan</i>, t.
+I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
+de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena &eacute;tait secr&eacute;taire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Ce passage prouve qu'au commencement du XVI^[e] si&egrave;cle, le
+carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> &Eacute;glise situ&eacute;e dans la rue de' Banchi, pr&egrave;s la place du
+pont Saint-Ange.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> &laquo;Qui (in Roma) &egrave; il fonte degli uomini dotti.&raquo;&mdash;Lettre &agrave;,
+sa m&egrave;re, du 24 mars 1503, t. I<sup>er</sup>, p. 18, XV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Elle est rapport&eacute;e par Serassi, &agrave; la suite du 2<sup>em</sup>
+volume des <i>Lettres du Castiglione</i>, p. 289.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Baldi, t. II, lib. und&deg;, p. 189.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le <i>Recueil
+des lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 206; et les <i>Notes</i> de l'abb&eacute;
+Serassi, p. 244, m&ecirc;me vol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Voy. ces stances dans les <i>Oeuvres de Bembo</i>, &eacute;dit. de
+Milan, t. II, p. 111.&mdash;La lettre &agrave; Fregoso est dans le tome VII, p. 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Baldi met dans la bouche de Guidobalde un tr&egrave;s-long
+discours &agrave; son fils adoptif, compos&eacute; dans le go&ucirc;t des <i>Seicentistes</i>, et
+tout &agrave; fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Satire IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> &laquo;Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; cos&igrave; N.S.
+Dio lo faccia essere felice.&raquo;&mdash;Lettre &agrave; sa m&egrave;re du 9 ao&ucirc;t 1508. T.
+I<sup>er</sup>, p. 44, <span class="smcap">xlviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Ib.</i>, T. I<sup>er</sup>, p. 44, <span class="smcap">xlviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Lettre <span class="smcap">liv</span>, du 17 mai 1509, t. I<sup>er</sup>, p. 49.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Lettre du 31 mai 1509, t. I<sup>er</sup>, p. 50, <span class="smcap">lv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> &laquo;Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
+singolarissimo piacere, et cos&igrave; la prego che la voglia fare, o pochi
+o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli pi&ugrave; presto che la
+pu&ograve;.&raquo; Lett. du 18 mai 1509, <span class="smcap">liv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 49.&mdash;Ailleurs:
+&laquo;lo sono leggerissimo e viver non si pu&ocirc; senza.&raquo; Lettre
+<span class="smcap">lxxxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Ib.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 51, <span class="smcap">lvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Lett. <span class="smcap">lix</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 52.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Bembo, lettre du 15 avril 1510 &agrave; Gaspardo Pallavicino,
+dans ses <i>Oeuvres</i>, t. <span class="smcap">vii</span>, p. 59, &eacute;dit. des <i>Classiques de
+Milan</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Vers cit&eacute;s par Missirini, dans son <i>Discours sur la
+supr&eacute;matie de Rapha&euml;l</i>, &agrave; la suite de la description des peintures du
+Vatican par Bellori, p. 233.&mdash;Sur la <i>Fornarina</i>, voy. &agrave; l'appendice, n&deg;
+I, une dissertation du m&ecirc;me Missirini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Lettre au comte de Canossa, t. I<sup>er</sup>, p. 156, <i>delle
+Lettere di Negozj</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 156, <i>Lett. di Negozj</i>.&mdash;Le savant
+Tiraboschi, dans son <i>Histoire de la litt&eacute;rature italienne</i>, t.
+<span class="smcap">vii</span>, p. 144, dit que la <i>Calandria</i> fut repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Urbin
+avant 1508; et Ginguen&eacute;, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
+discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
+Canossa prouve que la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de la <i>Calandria</i> eut lieu
+&agrave; Urbin, en pr&eacute;sence des deux duchesses et apr&egrave;s leur retour de Rome,
+c'est-&agrave;-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
+autre c&ocirc;t&eacute;, on voit par les lettres adress&eacute;es d'Urbin au Bibbiena, par
+son ami Bembo, que l'auteur de la <i>Calandria</i> passa toute l'ann&eacute;e 1507 &agrave;
+Rome, o&ugrave; il &eacute;tait encore le 19 mai 1508. Ce s&eacute;jour, loin d'Urbin, rend
+peu probable la premi&egrave;re repr&eacute;sentation de cette com&eacute;die dans cette
+ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir &agrave;
+Urbin, avec toute la cour, pour pr&eacute;sider aux pr&eacute;paratifs de la
+repr&eacute;sentation de sa com&eacute;die, pr&eacute;paratifs auxquels le Castiglione prit
+une bonne part, comme on le voit dans le r&eacute;cit qu'il en donne.&mdash;Voyez
+les lettres du Bembo au Bibbiena, t. <span class="smcap">vii</span>, liv. I<sup>er</sup>, p. 7 &agrave;
+41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Canna</i>, mesure de longueur d'environ huit palmes, &agrave; Rome,
+selon <i>l'Annuaire des longitudes pour</i> 1852, p. 70, repr&eacute;sentant 1 m&egrave;tre
+99 cent. 27 mill.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> L'abb&eacute; Serassi, t. II, p. 286, croit, d'apr&egrave;s Nigrine, que
+ce sonnet a &eacute;t&eacute; inspir&eacute; au Castiglione par son amour pour la duchesse
+d'Urbin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a &eacute;t&eacute;
+traduit et imit&eacute; en latin et en italien par un grand nombre d'&eacute;crivains
+cit&eacute;s par Serassi, t. II, p. 283.&mdash;Ce sonnet porte le n&deg; <span class="smcap">vi</span> et
+se trouve &agrave; la page 225, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxxiii</span>, p. 59, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Serassi, <i>Lett. del Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 60, <i>ad
+notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxxv</span>, p. 60, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; <span class="smcap">lxsvii</span>, p. 61,
+t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Mathieu Lange, &eacute;v&ecirc;que de Gurg, n&eacute;gociateur de l'empereur
+Charles-Quint en Italie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Ibid.</i>, liv. II, p. 134.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 159.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Lettre &agrave; sa m&egrave;re, du 29 septembre 1512, <span class="smcap">lxxxv</span>, p.
+68, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> L. <span class="smcap">lxxxvii</span>, p. 69, I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Ses vertus et sa beaut&eacute; ont &eacute;t&eacute; c&eacute;l&eacute;br&eacute;es par Le Molza.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, <span class="smcap">xc</span>, p. 72, t.
+I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Il est &agrave; remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
+partie de sa vie, attach&eacute;, en qualit&eacute; de biblioth&eacute;caire, &agrave; la famille
+Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adopt&eacute;e par le
+pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
+ci-apr&egrave;s. Le savant arch&eacute;ologue ne s'est pas assez d&eacute;fendu de ce
+souvenir lorsqu'il tra&ccedil;ait le parall&egrave;le de Jules II et de L&eacute;on X, et
+qu'il rabaissait les qualit&eacute;s de ce dernier pontife pour faire mieux
+ressortir celles de son pr&eacute;d&eacute;cesseur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Ce parall&egrave;le se trouve dans les <i>Notizie intorno Raffaele
+Sanzio</i> <i>da Urbino</i>, etc. Roma <span class="smcap">MDCCCXXII</span>, presso Vincenzo
+Poggioli, stampatore della R. C. a.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> P. 80.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> &laquo;Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
+mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.&raquo; Erasmi epist.,
+lib. 1&deg;, epist. 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> La palme romaine &eacute;quivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
+suivant l'<i>Annuaire des Longitudes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Vasari, <i>Vie de Giuliano di San-Gallo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Le Jugement dernier</i>, peint par le Buonarotti, au fond,
+sur l'abside de la m&ecirc;me chapelle, ne fut commenc&eacute; que sous Paul III et
+termin&eacute; en 1547.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 20, n&deg; 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> &laquo;Dopo poi, il sommo pontific&egrave; l'ha voluto mettere nella
+villetta di Belv&eacute;d&egrave;re, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
+capella.&raquo;&mdash;Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Liv, <span class="smcap">XXXVI</span>, chap. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Le texte porte: &laquo;Giovan Angelo, Romano, e Michel
+Cristofano, &laquo;Florentino,&raquo; Mais le docte Fea, avec sa sagacit&eacute; ordinaire,
+prouve que Trivulzio veut d&eacute;signer ici Giovanni Cristofano, Romain, et
+Michel-Ange, Florentin.&mdash;Voy. <i>Notizie</i>, X, p. 23, n&ordm; 19.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 22.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Voy. &agrave; l'appendice, n&ordm; <span class="smcap">ii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, <i>ut supr&agrave;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Panvinius, dans son <i>Trait&eacute; in&eacute;dit sur la basilique de
+Saint-Pierre</i>, cit&eacute; par Fea, <i>Notizie</i>, p. 41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 38.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Ferdinando Caroli</i>, description manuscrite de
+Saint-Pierre, en 1621, cit&eacute; par Fea, <i>Notizie</i>, p. 39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Panvinius, cit&eacute; par Fea, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 42.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Vide</i> dans le <i>Bullarium Romanum</i>, &agrave; sa date, la bulle
+<i>Hoc die</i>, du 18 avril 1506.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Sadolet, <i>Lettres</i>, liv. V, lett. <span class="smcap">xviii</span> &agrave; Ange
+Colocci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Paul Jove, <i>De Piscibus romanis</i>, cap. <span class="smcap">v</span>, p. 49
+et seq. &Eacute;dit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. <span class="smcap">Chigi</span>, 1, 867, <i>ad
+notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> A la suite des <i>Lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 306,
+<span class="smcap">xi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Part. <span class="smcap">iii</span>, nov. 42.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Rosco&euml;, <i>Vie de L&eacute;on X</i>, t. II, p. 237, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
+haute sagesse l'impudicit&eacute; de sa m&egrave;re, et qui p&eacute;rit par le poison,
+auquel elle eut recours pour se soustraire &agrave; la brutalit&eacute; du cardinal
+Petrucci, le m&ecirc;me qui fut &eacute;trangl&eacute; en prison quelques ann&eacute;es plus tard,
+pour avoir voulu faire empoisonner L&eacute;on X.&mdash;<i>Vide</i> Rosco&euml;, <i>ut supr&agrave;</i>.
+Il cite Colocci, <i>Po&eacute;sie ital.</i>, p. 29, note, &eacute;dit. Iesi, 1772.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Fea, <i>Notizi intorno Raffaele Sanzio</i>, p. 53, note 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Ibid.</i>, Appendice, p. 88.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Lettere de'principi</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 6.&mdash;Lettera di
+Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 7, note 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
+donn&eacute;e d'une m&eacute;daille repr&eacute;sentant Bindo Altoviti, <i>Florence</i>, 1824, p.
+36 (cit&eacute;e par Longhena dans sa traduction italienne de la <i>Vie de
+Rapha&euml;l</i>, par M. Quatrem&egrave;re de Quincy, p. 33, note), rapporte une
+anecdote curieuse qui vient &agrave;, l'appui de l'opinion que nous &eacute;mettons:
+il raconte que le prince Marc-Antoine Borgh&egrave;se, grand seigneur
+tr&egrave;s-riche, eut l'id&eacute;e de voyager en France et en Angleterre, esp&eacute;rant
+que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
+l'admiration publique. Mais, arriv&eacute; &agrave; Paris et surtout &agrave; Londres, il ne
+tarda pas &agrave; reconna&icirc;tre qu'il n'&eacute;tait qu'un personnage peu important, eu
+&eacute;gard &agrave; tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
+que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annon&ccedil;ait pour un Borgh&egrave;se,
+chacun s'empressait de le f&eacute;liciter pour <i>le Gladiateur</i>, pour
+l'<i>Apollon</i>, pour <i>le Groupe de Daphn&eacute;</i>, pour le tableau des <i>Gr&acirc;ces</i> du
+Titien, pour <i>la Mise au Tombeau</i> de Rapha&euml;l, et pour les autres
+pr&eacute;cieux monuments de l'art qu'il poss&eacute;dait dans son palais et dans sa
+villa; ce qui faisait dire &agrave; tout le monde qu'il &eacute;tait heureux. Il avoua
+depuis avoir ainsi appris pour la premi&egrave;re fois qu'il &eacute;tait possesseur
+de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait r&eacute;ellement pas
+auparavant. Aussi, revenu de sa premi&egrave;re illusion, et convaincu que le
+seul m&eacute;rite et la seule vertu ont dans le monde une sup&eacute;riorit&eacute;
+incontestable, il changea compl&eacute;tement de mani&egrave;re de vivre. De retour &agrave;
+Rome, il s'appliqua constamment &agrave; prot&eacute;ger les arts, fit faire des
+fouilles, &eacute;lever des palais, acquit des objets d'art pr&eacute;cieux, et
+employa une grande partie de sa fortune, &agrave; la gloire immortelle de son
+nom, a &eacute;lever et embellir sa magnifique villa situ&eacute;e pr&egrave;s de la porte du
+Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Notizie</i>, etc., Appendice, p. 81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Agostino Chigi est &eacute;galement appel&eacute; Chisi, Chisio,
+Ghisio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Fea, p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Cette vue est aujourd'hui g&ecirc;n&eacute;e par le palais Corsini,
+&eacute;lev&eacute; depuis cette description de la Farnesina par Bellori
+<i>Descrizioni</i>, etc., p. 128.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Notice sur Agostino Chigi, par Mich&egrave;le Sartorio, dans le
+recueil <i>de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle</i>, Rome, Menicanti,
+1845, t. II, p. 368 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Voy. Bellori, <i>Descrizioni delle immagini dipinte da
+Raffaello d'Urbino</i>, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
+Romanis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e par Bottari. Elle est tronqu&eacute;e
+dans le I<sup>er</sup> vol., p. 116, lettre <span class="smcap">lii</span>: le texte est compl&eacute;t&eacute;
+dans le t. II, p. 23; &eacute;dit, des <i>Classiques de Milan</i>.&mdash;Elle se trouve
+aussi dans la traduction de Longhena, Appendice n&deg;.6, p. 927.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Traduct. de Longhena, p. 317.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Ibid.</i>, note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Coelii Calcagnini opera aliquot</i>, Basileae. 1544, lib.
+VII, p. 101.&mdash;Cette lettre est rapport&eacute;e par Longhena, appendice n&deg;
+<span class="smcap">v</span>, p. 547 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 4, n&deg; 2, et notes 1 et 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Quatrem&egrave;re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Bellori, <i>Descrizioni</i>, etc., p. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Ib.</i>, p. 8, n&deg; 7, et p. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Trad. de Longhena, p. 315.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Bellori, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 185.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Le Tasse, <i>nell'Aminta</i>, cit&eacute; par Bellori.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Fea, p. 79, note 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> A la suite de l'ouvrage de Bellori, <i>Descrizioni</i>, etc.,
+p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Missirini, &agrave; la suite de Bellori, p. 207, 210,&mdash;Fea
+pr&eacute;tend que <i>la Sibylle de Cumes</i>, de Rapha&euml;l, est imit&eacute;e de celle que
+Andr&eacute;a Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte &agrave; fresque dans une des
+vo&ucirc;tes de la basilique de Saint-Fran&ccedil;ois, de la ville d'Assises. Voy.
+<i>Notizie</i>, p. 2, et note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
+antichit&agrave; di Roma</i>.&mdash;1816, p. 34 et seg.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> &laquo;<i>Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
+tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
+veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro</i>.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> M. Quatrem&egrave;re de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
+suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Abecedario</i>, art. Buonarotti, p. 216-220, &agrave; la suite des
+<i>Archives de l'art fran&ccedil;ais</i>, publi&eacute;es par M. de Chenevi&egrave;res.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Le Carton de Florence, dessin&eacute; en concours avec L&eacute;onard
+de Vinci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Longhena, p. 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> A la suite des <i>Descrizioni</i> de Bellori, p. 211.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 3, 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> M. Quatrem&egrave;re de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
+note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Cit&eacute; par Fea, p. 6, note 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Lettere di Negozj</i>, I<sup>er</sup>, p. 107-108, &agrave; la fin de la
+lettre <span class="smcap">lxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Voici le passage de cette lettre:
+<div class="blockquot">&laquo;Dite a Giulio (Romano), &laquo;che mi ricordo che Raffaello, di buona
+memoria, mi disse che &laquo;il datario aveva un satiretto il quale
+versava acqua da un'otre, &laquo;che leneain spalla. Io sarei contento
+sapere se lo ha pi&ugrave;; e se &laquo;pensa di seguitare l'edificar l&agrave; nella
+sua vigna; e quando no, &laquo;s'egli non riputasse troppo gran perdita
+il dar via quelli tre &laquo;pezzi di pili, che erano nella stalla
+de'cardinali di Ferrara, io &laquo;gli farei pagare ed ancor dire gran
+merc&egrave; messere. &Egrave; per&ograve; &laquo;Giulio fara bene a venire perche io forse
+gli farei dar via delli &laquo;suoi marmi: <i>Desidero ancora sapere s'egli
+ha pi&ugrave; quel puttino</i> &laquo;<i>di marmo di mano di Raffaello</i>, <i>e quanto si
+daria all'ullimo</i>.&raquo;</div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Michel-Ange, n&eacute; en 1474, mourut en 1564.&mdash;Rapha&euml;l, n&eacute; le
+8 avril 1483, &eacute;tait mort le 6 avril 1520.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> T. VII, anno 1518; cit&eacute;e par Fea, p. 7,&mdash;Manuscrits de la
+biblioth&egrave;que Chigi, G, 11, 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Rosco&euml;, <i>Vie de L&eacute;on X</i>, traduct. fran&ccedil;aise, t. II, p.
+253 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Cette description se trouve dans l'appendice du II<sup>e</sup>
+vol. de la <i>Vie de L&eacute;on X</i>, par Rosco&euml;, trad. franc., p. 351, 353 et
+suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> &laquo;Il convito pi&ugrave; che regio dato ivi a Leone con 12
+cardinal, &laquo;in cui si gettavano &egrave; piatti ed altri istrumenti d'oro e
+d'argento &laquo;mano a mano nel Tevere a una rete; cos&igrave; non ritornando in
+&laquo;tavola.&raquo;&mdash;Fea, <i>Notizie</i>, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans
+la note 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Voy, Rosco&euml;, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, etc., appendice, p. 83,&mdash;Ce savant
+auteur, &agrave; la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation
+dress&eacute; contre les cardinaux conjur&eacute;s contre L&eacute;on X, dans le consistoire
+secret du 22 juin 1517, et tir&eacute; des archives du Vatican.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Il alla se fixer &agrave; Naples, o&ugrave; il mourut en 1520.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Cette chapelle est la troisi&egrave;me en entrant dans la nef &agrave;
+gauche.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Il est &agrave; remarquer que les copies de ces mosa&iuml;ques
+ex&eacute;cut&eacute;es en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de
+l'Acad&eacute;mie romaine de Saint-Luc, pr&egrave;s le Capitole. Un artiste &eacute;tranger,
+M. Louis Gruner, apr&egrave;s les avoir lui-m&ecirc;me dessin&eacute;es, les a publi&eacute;es en
+dix planches, grav&eacute;es sur cuivre &agrave; la mani&egrave;re de Marc Antoine, avec un
+texte explicatif de M. Antoine Grifi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Roma nell'anno MDCCCXXXVIII</i>, <i>descritta da Antonio
+Nibby</i>, <i>parte prima moderna</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 460, in-4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 79, note 1, <i>in fine</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, dat&eacute;e
+de Rome le 11 avril 1520, adress&eacute;e &agrave; Antonio di Marsilio, &agrave; Venise,
+rapport&eacute;e par Longhena, appendice, n&deg; <span class="smcap">viii</span>, p. 561.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 90 et p. 66.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Bayle, <i>Dict</i>., art <span class="smcap">chigi</span>;&mdash;Richardson, <i>Trait&eacute;
+de la peinture</i>, t. II, p. 201;&mdash;Rosco&euml;, <i>Vie de L&eacute;on X</i>, trad. fran&ccedil;.,
+t. IV, p. 275, note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les
+domaines des Farn&egrave;se &eacute;tant pass&eacute;s, dans le si&egrave;cle dernier, aux Bourbons
+de Naples, h&eacute;ritiers d'Elisabeth Farn&egrave;se, derni&egrave;re descendante de cette
+famille c&eacute;l&egrave;bre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Nigrini, dans ses <i>&Eacute;loges</i>, p. 428, dit qu'on voit &agrave;
+Florence aux Offices: <i>Il ritratto di esso conte fatto da Michel
+Angelo</i>, <i>nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati</i>.
+Mais je n'ai rien d&eacute;couvert sur ce portrait, pas plus que sur les
+relations du Castiglione avec le Buonarotti.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Oeuvres du cardinal Pietro Bembo</i>, dans les <i>Classiques
+italiens</i>. Milan 1809, t. v, p. 48.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Vide</i> Longhena, p. 241, 242, <i>note</i>; et l'appendice, p.
+638.&mdash;La gravure du portrait se trouve &agrave; la page 642. Ce qui me ferait
+douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du po&euml;te
+Tebaldeo, c'est que, d'<i>apr&egrave;s la gravure</i>, il para&icirc;t &eacute;vident que le
+personnage repr&eacute;sent&eacute; est dans toute la force de l'&acirc;ge; c'est tout au
+plus s'il para&icirc;t avoir trente-cinq ans. Or, d'apr&egrave;s le comte Rossi
+lui-m&ecirc;me (Longhena, p. 638), le Tebaldeo &eacute;tait n&eacute; &agrave; Ferrare en 1457. Son
+portrait ayant d&ucirc; &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; par Rapha&euml;l au commencement de 1516,
+suivant la lettre du Bembo, il avait &agrave; cette &eacute;poque cinquante-neuf ans,
+&acirc;ge bien sup&eacute;rieur &agrave; celui que donne la gravure reproduite dans la
+traduction de Longhena.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Vide</i> Rosco&euml;, <i>Vie de L&eacute;on X</i>, t. III, p. 87 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> A la suite des <i>Lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 286,
+notes sur les sonnets vin et <span class="smcap">VIII</span> et <span class="smcap">IX</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Voyez-en le texte &agrave; l'appendice, n<sup>os</sup> <span class="smcap">III</span> et
+<span class="smcap">iv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Voy. le texte &agrave; l'appendice, n&deg; <span class="smcap">v</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Serassi, <i>Fita di Castiglione</i>, <span class="smcap">xxxm</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Voy. sa lettre &agrave; Bembo, du 20 octobre 1518, dans le
+<i>Recueil</i> de ses lettres, t. I<sup>er</sup>, <span class="smcap">i</span><sup>er</sup> partie, p. 159.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Il Cortegiano</i>, liv. I<sup>er</sup>, p. 3, &eacute;dit. in-8 des
+<i>Classiques italiens</i>, de Milan, 1803.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Serassi, <i>ut supr&agrave;</i>, <span class="smcap">xxxii-iv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Il Cortegiano</i>, lib, <span class="smcap">IV</span>, i II, p. 136 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> On reconna&icirc;t dans ce raisonnement la scolastique du<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">moyen &acirc;ge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">XV<sup>e</sup> si&egrave;cle, &eacute;poque o&ugrave; le Castiglione re&ccedil;ut les le&ccedil;ons</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">de ses ma&icirc;tres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant &agrave; la cour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">d'Urbin et &agrave; celle de Mantoue, il pr&eacute;f&egrave;re la monarchie &agrave; la</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">r&eacute;publique; tandis qu'au contraire le V&eacute;nitien Bembo, issu d'une</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">famille aristocratique de la s&eacute;r&eacute;nissime r&eacute;publique, et dont le</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">p&egrave;re &eacute;tait s&eacute;nateur, doit donner la pr&eacute;f&eacute;rence au gouvernement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">r&eacute;publicain et aristocratique des <i>optimates</i> inscrits au Livre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">d'or de Saint-Mare.</span></div><br />
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e par Serassi dans les <i>Lettres
+du Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 149. Elle se trouve &eacute;galement dans
+Longhena, p. 531, et dans Rasco&euml;, <i>Vie de L&eacute;on X</i>, t. IV, p. 474. Voy.
+dans le m&ecirc;me volume, p. 275, <i>ad notam</i>, les raisons donn&eacute;es par l'abb&eacute;
+Francesconi &agrave; l'appui de son opinion.</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe</i>. Propert.
+Epist., lib. IV, &eacute;l&eacute;g. <span class="smcap">iii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Voy. cette &eacute;l&eacute;gie dans le <i>Recueil des lettres du
+Castiglione</i>, t. II, p. 297.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Suivant Bottari, l. VI, <i>note</i>, Rapha&euml;l aurait fait du
+Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
+accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
+l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
+devenu.&mdash;Voy. Longhena, p. 243, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Lett. du Castiglione</i>, l. I<sup>er</sup>, p. 73.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Serassi, <i>Vita del Castiglione</i>, <span class="smcap">xxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 74.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
+des <i>Lettres</i>, p. 342, que le Castiglione s'&eacute;tait servi d&eacute;j&agrave; des m&ecirc;mes
+expressions dans sa lettre &agrave; L&eacute;on X, o&ugrave; il dit: &laquo;<i>Vedendo quasi il
+cadavero di quella nobil patria, che &egrave; stata regina del mondo</i>, <i>cos&igrave;
+miserabilmente lacerato</i>.&raquo; Ce qui prouverait que le comte a bien &eacute;crit
+lui-m&ecirc;me cette lettre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre XCV, t. I<sup>er</sup>, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 76, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Lettre <span class="smcap">xcvn</span>, p. 76, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Lettre du 24 juillet 1521, <span class="smcap">xcviii</span>, t. I<sup>er</sup>, p.
+77.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Lettre <span class="smcap">xcix</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 78.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Lettre <span class="smcap">cii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Ces lettres forment le livre I<sup>er</sup> <i>delle Lettere di
+Negozj</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 3, au milieu du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Lettre <span class="smcap">ciii</span>, &agrave; sa m&egrave;re, t. I<sup>er</sup>, p. 82.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Lettere di Negozj</i>, <span class="smcap">xxvii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 74.
+Cette lettre se trouve aussi rapport&eacute;e par Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, t.
+IV, p. 8, n&deg;111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Lettre <span class="smcap">cv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 83-84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Sa fille a&icirc;n&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Lettre <span class="smcap">cviii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Orf&eacute;vre, le m&ecirc;me dont il est question p. 121.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, t. V, n&deg; <span class="smcap">lxxviii</span>, p.
+238, 239.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, t. V, n&deg; <span class="smcap">lxxix</span>, p. 241.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Scuffotti</i>, bonnets, b&eacute;rets, toques, probablement,
+semblables &agrave; celle dont il est coiff&eacute; dans son portrait par Rapha&euml;l, qui
+est au Louvre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Elle est rapport&eacute;e dans le <i>Recueil des lettres du
+Castiglione</i>, &agrave; la date du 12 avril 1523, liv. II, <span class="smcap">lxiii</span>, p.
+105, t. I<sup>er</sup>.&mdash;Dans Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, elle porte la date du 28
+mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.&mdash;Voy. t. V,
+n&deg; <span class="smcap">lxxx</span>, p. 241</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxiv</span>, liv. II, p. 107, t. I<sup>er</sup>.&mdash;C'est
+dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,
+sculpt&eacute;e par Rapha&euml;l, et dont nous avons parl&eacute; plus haut, p. 115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Lett. <span class="smcap">lxv</span>, liv. II, p. 108, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Ibid.</i>, le&raquo;. <span class="smcap">lxvii</span>, p. 110.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Dans sa <i>Vie de Jules Romain</i>, traduct. de Leclanch&eacute;, t.
+V, p. 36.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Vasari, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Vasari, p. 42.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Id.</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 42 &agrave; 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> P. 50, <i>ut supr&agrave;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Voy. dans Vasari, <i>Vie de Battista Franco</i>, t. VIII, p.
+360, la description des d&eacute;corations &eacute;lev&eacute;es &agrave; Rome &agrave; l'occasion de cette
+c&eacute;r&eacute;monie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Commentaire de M. Jeanron &agrave; la suite de la traduction de
+la <i>Vie de Jules Romain</i>, par Vasari, t. V, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Vasari, <i>loc. cit.</i>, p. 50-51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> P. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Liv. III, chap. <span class="smcap">vii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Liv. V.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Voy. sur ce sujet int&eacute;ressant, un discours prononc&eacute; par
+le professeur cavali&egrave;re Antonio Sala, aux &eacute;l&egrave;ves de l'Acad&eacute;mie de
+Lucques, &agrave; la distribution des prix de 1833;&mdash;dans le recueil <i>degli
+Opuscoli sopra argomento d'arti belle</i>. Roma, <i>tip. Menicanti</i>, 1846,
+in-12, t. III, p. 56 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Lett. &agrave; sa m&egrave;re, du 4 ao&ucirc;t 1524, <span class="smcap">cix</span>, t. I<sup>er</sup>,
+p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i> <i>id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Le 17 sept. 1524, lett. <span class="smcap">cx</span>, t. I<sup>e</sup>, p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Lett. <span class="smcap">xxxii</span>, liv. III, t. I<sup>er</sup>, p. 146.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> M&ecirc;me lettre, au commencement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Lett. di Negozj</i>, <span class="smcap">vii</span> et <span class="smcap">viii</span>, p. 167,
+t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 &agrave; Piperario,
+<span class="smcap">xxxii</span>, liv. III, t. I<sup>er</sup>, p. 147.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Lettre <span class="smcap">xiv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 171.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Voy. cette pr&eacute;face, p. <span class="smcap">vii</span> et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. <span class="smcap">ix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Lettre de Burgos, le 10 d&eacute;cembre 1527; liv. IV,
+<span class="smcap">xxiv</span>, p. 147.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Ce dialogue, &eacute;crit en espagnol, a &eacute;t&eacute; traduit en italien
+et imprim&eacute; &agrave; Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, <i>Lettre du
+Castiglione</i>, t. II, p. 169-170.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Voy. la r&eacute;ponse &agrave; Vald&egrave;s, dans le t. II des <i>Lettres du
+Castiglione</i>, p. 175 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> T. II des <i>Lettres du Castiglione</i>, p. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> T. II, p. 363.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voy. t. II, p. 238 &agrave; 244, et 312 &agrave; 320.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Lib&deg; I&deg;, p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 122.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Lib&deg; 1&deg;, p. 87 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Sculpteur, le m&ecirc;me dont il est question lors de la<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">d&eacute;couverte du Laocoon; voir p. 82.</span></div><br />
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Voy. dans le <i>Recueil</i> de Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 9, n&deg;
+<span class="smcap">ix</span>, une lettre de Michel-Ange &agrave; Benedetto Varchi, dans laquelle
+le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> &laquo;<i>Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero
+la met&agrave; delle tante cose oh&eacute; V. S. mi scrive: ma nette sue parole
+riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,
+mi bisogneria veder pi&ugrave; belle, con questa condizione che V. S. si
+trovasse meco a fare scella del meglio</i>. <i>Ma essendo carestia e di buoni
+giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla
+mente</i>. <i>Se questa ha in s&egrave; alcuna excellenza d'arte, io non so; ben
+m'affatico d'averla</i>.&raquo; Recueil de Bottari, t. II, n&deg; <span class="smcap">v</span>, p.
+23-24.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> &laquo;...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perch&egrave; temo di non
+sodisfare al vostro.&raquo;&mdash;Lettre pr&eacute;cit&eacute;e, <i>ut supr&agrave;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui
+annoncer sa mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. L&eacute;opold
+Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Vie de l'Ar&eacute;tin</i>, par le comte Mazzuchelli. Padova,
+Comino, 1741. ln-12, p. 85.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Purgat., <span class="smcap">xiv</span>, 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Voy. plus loin sa lettre &agrave; Lione Lioni.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> &laquo;Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli &egrave;
+venuto dal nascere nella soltilit&agrave; dell'aria del vostro paese di
+&agrave;rezzo.&raquo;&mdash;Vasari, <i>Vie de Michel-Ange</i>.&mdash;Mais Vasari, qui &eacute;tait lui-m&ecirc;me
+d'Arezzo, a peut-&ecirc;tre voulu faire ici un compliment &agrave; sa patrie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Lett. de l'Ar&eacute;tin</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 48.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 536, appendice, n&deg; <span class="smcap">xxxi</span>,
+<i>ad nota</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Il eut lieu le 27 ao&ucirc;t 1527.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitul&eacute;:
+<i>Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles</i>, etc.,
+Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y
+est rest&eacute; jusqu'&agrave; 1553. Cette assertion est r&eacute;fut&eacute;e victorieusement par
+Stefano Ticozzi, dans ses <i>Vite dei pittori Vecelli di Cadore</i>, etc.
+Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitul&eacute;: <i>Les
+Arts italiens en Espagne</i> (M. Fr&eacute;d&eacute;ric Guillet, ancien conservateur des
+monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), pr&eacute;tend que le
+Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et
+qu'il y resta jusqu'au milieu de l'ann&eacute;e 1535; il elle comme preuves, le
+portrait de l'imp&eacute;ratrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de
+comte palatin que lui conf&eacute;ra Charles Quint, et qui est dat&eacute; de
+Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule
+que l'artiste f&ucirc;t venu en Espagne; elle prouverait seulement que
+Charles-Quint &eacute;tait &agrave; Barcelone &agrave; cette &eacute;poque, et qu'il y signa le
+dipl&ocirc;me en question. Quant au portrait de l'imp&eacute;ratrice, il ne prouve
+absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs
+qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cit&eacute;s par le
+m&ecirc;me auteur. Une seule autorit&eacute; pourrait trancher la question: ce
+serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de
+l'Escurial une seule <i>fresque</i> de la main du Titien. Or, toutes les
+personnes qui ont visit&eacute; ces palais s'accordent &agrave; dire qu'il n'en existe
+aucune. Il nous para&icirc;t donc d&eacute;montr&eacute;, surtout d'apr&egrave;s le t&eacute;moignage
+tr&egrave;s-positif de l'Ar&eacute;tin, que le Titien, &acirc;g&eacute; de cinquante-cinq ans en
+1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre
+de voyage en Espagne. Voy. les <i>Lett. famil. de l'Ar&eacute;tin</i>, t. I<sup>er</sup>,
+cit&eacute;es par Ticozzi, p. 3.&mdash;Voyez aussi dans le m&ecirc;me ouvrage, p. 307,
+308, une lettre du Titien &agrave; messere Vendramo, cameriere del cardinale
+Ippolito de Medici. Cette lettre, dat&eacute;e de Venise le 20 d&eacute;cembre 1534,
+r&eacute;fute compl&egrave;tement la supposition faite par l'auteur des <i>Arts italiens
+en Espagne</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 535, appendice, <span class="smcap">ii</span>&deg;
+<span class="smcap">xxxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Lettres de l'Ar&eacute;tin</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 63, 120, 215.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Bottari, t. III, p. 92, n&deg; <span class="smcap">xxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Vasari, t. IX, p. 211.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguen&eacute; dans
+la <i>Biographie universelle</i>, t. XVI, p. 414.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 533, appendice, n&deg; <span class="smcap">xxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 108, n&deg; <span class="smcap">xxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 532, appendice, n&deg;
+<span class="smcap">xxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Bottari, t. III, p. 90, n&deg; <span class="smcap">xxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Vasari, t. IX, p. 208.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Lanzi, t. III, p. 103-109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Bottari, t. III, p. 107, n&ordm; <span class="smcap">xxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Le Titien, &eacute;tant n&eacute; &agrave; Cadore en 1477, avait, en 1543,
+soixante-six ans: il mourut en 1576.&mdash;Vasari le fait na&icirc;tre en 1480,
+mais il est victorieusement r&eacute;fut&eacute; par Ticozzi, <i>Vite dei pittori
+Veccellj di Cadore</i>. Milano, 1817, p. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Suivant une note de Bottari, <i>loc. cit.</i>, ce tableau
+&eacute;tait, de son temps, &agrave; Rome, dans le palais des ducs Strozzi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Vie de l'Ar&eacute;tin</i>, p. 56.&mdash;<i>Lettres de l'Ar&eacute;tin</i>, t. II,
+36, 37, 40.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> Guidobaldo II della Rovere.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Bottari, t. III, p. 110, n&deg; <span class="smcap">xxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Ces <i>Stambotti</i> sont des stances de huit vers chacune. Il
+existe un exemplaire de cet ouvrage &agrave; la Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> Bottari, t. III, p. 115, n&deg; <span class="smcap">xxxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Vasari, t. IX, p. 204.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 207.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Bottari, t. III, p. 128, n&deg; <span class="smcap">xlii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 231, n&deg; <span class="smcap">lxxiii</span>.&mdash;Le duc Cosme
+fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
+dell'Altissimo.&mdash;Note de Bottari, <i>ibid.</i>, p. 232.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> T. IX, p. 214.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Bottari, t. III, p. 146, n&deg; <span class="smcap">liii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Purgat. 40.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Dans son <i>Ragionamento sopra l'eccellenza del san
+Gregorio di Donatello</i>.&mdash;Bottari, t. IV, p. 258, n&deg; <span class="smcap">cliii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Bottari, t. III, p. 111, n&deg; <span class="smcap">xxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Bottari, t. V, p. 53, n&deg; <span class="smcap">xi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 155, n&ordm; <span class="smcap">lix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Bottari, t. III, p. 157, n&ordm; <span class="smcap">lxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> Bottari, t. III, p. 158, n&ordm; <span class="smcap">lxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> <i>Id.</i>, <i>id.</i>, p. 159, n&ordm; <span class="smcap">lxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Bottari, t. V, p. 166-173, n&deg; <span class="smcap">xli</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 163, n&deg; <span class="smcap">lxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 163, n&deg; <span class="smcap">lxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, n&deg;
+<span class="smcap">xi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> <i>Id.</i>, t. VI, p. 6, n&deg; <span class="smcap">i</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Bottari, t. V, p. 59, n&ordm; <span class="smcap">xiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Vasari, t. IX, p. 215.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Bottari, t. III, p. 188, n&deg; <span class="smcap">lxxxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 180, n&deg; <span class="smcap">lxxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Bottari, t. III, p. 187, n&raquo; <span class="smcap">lxxxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> T. IX, p. 264.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Maintenant &agrave; la galerie de Florence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.&mdash;Bottari, t. V, p. 60, n&deg;
+<span class="smcap">xvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> Bottari, t. V, p. 220, n&deg; <span class="smcap">lxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> P. 217.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Bottari, t. III, p. 134, n&deg; <span class="smcap">xlvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 153, n&deg; <span class="smcap">lviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Voy. dans Bottari, t. V, n&deg; <span class="smcap">xv</span>, p. 60, une
+lettre de Francesco Sansovino fils &agrave; Lione Lioni, sur les travaux du
+palais Saint-Marc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Bottari, t. V, p. 204, n&ordm; <span class="smcap">lv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Bottari, t. III, p. 184, n&deg; <span class="smcap">lxxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> T. IX, p. 284, traduct. de M. L&eacute;opold Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Voy. la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, article du
+Titien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> T. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Voy. la citation faite plus haut, p. 214.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Le texte dit: <i>Il quadro</i>, ce qui peut s'appliquer &agrave; un
+buste ou &agrave; un bas-relief, ou m&ecirc;me &agrave; une m&eacute;daille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Bottari, t. III, p. 85, n&ordm; <span class="smcap">xxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Bottari, t. V, p. 247, n&deg; <span class="smcap">lxxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Fu incontinente posto alla corda.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 523, n&deg; <span class="smcap">xxi</span>, appendice;
+et une seconde fois t. V, p. 251, n&deg; <span class="smcap">lxxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Doria, neveu de l'amiral.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> A Milan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Son fils;&mdash;voy. Vasari, t. IX, p. 208.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute
+faire allusion &agrave; son aventure de Rome.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Vasari, t. IX, p. 306-307.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 306.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 120.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Bottari, t. III, p. 135, n&ordm; <span class="smcap">xlvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> Bottari, t. III, p. 155.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Bottari, t. III, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Vasari, t. IX, p. 306.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Bottari, t. III, p. 182, n&deg; <span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Bottari, t. III, p. 155, n&deg;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Bottari, t. III, p. 185, n&deg; <span class="smcap">lxxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> Bottari, t. III, p. 190, n&ordm; <span class="smcap">lxxxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Vasari, t. X, p. 163.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Cette lettre est sans date dans le <i>Recueil</i> de Bottari,
+o&ugrave; elle est rapport&eacute;e, t. III, p. 31, n&deg; <span class="smcap">x</span>; mais comme elle a
+&eacute;t&eacute; &eacute;crite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassin&eacute; le 6 janvier
+1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
+590, et Bottari, t. V, p. 220, <i>ad notam</i>, elle doit &ecirc;tre des derniers
+mois de 1535.&mdash;En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
+163, Vasari dit que, bien qu'il n'e&ucirc;t alors gu&egrave;re plus de dix-huit ans,
+le duc lui donnait six &eacute;cus par mois, la table, un domestique et le
+logement. Il y a ici une erreur &eacute;vidente et volontaire de la part de
+l'artiste. Vasari, &eacute;tant n&eacute; en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
+voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de m&eacute;rite.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Vasari, d'apr&egrave;s l'explication qu'il en donne lui-m&ecirc;me
+dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commen&ccedil;a que vers
+le mois de septembre 1546 &agrave; &eacute;crire ses Vies ou notices sur les plus
+c&eacute;l&egrave;bres artistes; il entreprit ce travail &agrave; la sollicitation du Molza,
+d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
+Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se r&eacute;unissaient souvent chez
+le cardinal Alexandre Farn&egrave;se.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Vasari, <i>Vie de Sansovino, t</i>. IX, p. 269.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Id., Vie de Francesco de'Salviati</i>, t. IX, p. 103.&mdash;Pour
+avoir une id&eacute;e de ces c&eacute;r&eacute;monies, consultez les gravures repr&eacute;sentant la
+grande cavalcade de Cl&eacute;ment VII et de Charles-Quint, &agrave; Bologne, lors du
+sacre de ce dernier, tir&eacute;e de la salle du palais Ridolfi, &agrave; V&eacute;rone,
+peinte par le Brusasorci et grav&eacute;e par Agostino Comerio. &mdash;V&eacute;rone, 1830,
+grand in-folio oblong, huit planches.&mdash;Apr&egrave;s la mort de Charles-Quint,
+on c&eacute;l&eacute;bra &agrave; Rome, en son honneur, de magnifiques fun&eacute;railles. A cette
+occasion, Taddeo Zucchero retra&ccedil;a en vingt-cinq jours les actions les
+plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
+troph&eacute;es et de superbes d&eacute;corations. Six cents &eacute;cus d'or lui furent
+pay&eacute;s pour ce travail, dans lequel il fut aid&eacute; par son fr&egrave;re Federigo et
+par d'autres artistes.&mdash;Vasari, <i>Vie de Taddeo Zucchero</i>, t. IX, p. 145.
+&mdash;J'ignore si ces d&eacute;corations ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;es.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Ces commissaires &eacute;taient: Luigi Guicciardini, le p&egrave;re de
+l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
+&mdash;Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, n&ordm; <span class="smcap">xi</span>, une lettre de Vasari
+&agrave; Rafaello dal Borgo, &eacute;l&egrave;ve de Rapha&euml;l et de Jules Romain, dans laquelle
+il lui demande son concours pour les travaux dont il &eacute;tait charg&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> T. X, p. 165.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> L'&eacute;dition de Vasari donn&eacute;e par MM. Leclanch&eacute; et Jeanron
+ne contient, t. X, p. 19, que la description des d&eacute;corations ex&eacute;cut&eacute;es
+&agrave;, Florence pour les noces de don Fran&ccedil;ois M&eacute;dicis et de la reine Jeanne
+d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
+curieuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Voy. Bottari, t. III, p. 39, <span class="smcap">xii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> T. X, p. 166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Bottari, t. III, p. 97, n&deg; <span class="smcap">xxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa <i>Vie du Titien</i>,
+t. IX, p. 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Ambassadeur de Charles-Quint pr&egrave;s la r&eacute;publique de
+Venise, amateur fort &eacute;clair&eacute; des arts et ami du Titien, qui fil son
+portrait en pied en 1541.&mdash;Voy. Vasari, <i>Vie du Titien</i>, t. IX, p. 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Vasari, t. X, p. 176.&mdash;Traduct. de M. Leclanch&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Vasari, <i>Vie du Titien</i>, t. IX, p. 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Id.</i>, t. X, p. 177-178.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Bottari, t. III, p. 122, n&deg; <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
+Brescia, qu'on avait surnomm&eacute; le Morello.&mdash;Voy, Vasari, <i>Vie du
+Titien</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Bottari, t. III, p. 122, n&deg; <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> J'ai traduit cette longue p&eacute;riode, <i>nemico del pulmone</i>,
+comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire conna&icirc;tre la
+recherche de pens&eacute;es que l'on rencontre fr&eacute;quemment dans les lettres de
+l'Ar&eacute;tin, et qui est un d&eacute;faut particulier aux &eacute;crivains italiens des
+<span class="smcap">xvi</span> et <span class="smcap">xvn</span><sup>e</sup> si&egrave;cles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Bottari, t. III, p. 176, n&ordm; <span class="smcap">lxxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Bottari, t. III, p. 177, n&deg; <span class="smcap">lxxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Vasari, t. IX, p. 294</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Suivant Vasari, <i>loc. cit.</i>, le Salviati &eacute;tait n&eacute; en
+1516.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Vasari. <i>loc. cit.</i>, p. 106.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> Voy. ce que pense de ce jugement l'abb&eacute; Lanzi, t.
+I<sup>e</sup>,.p. 202.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Vasari, <i>loc. cit.</i>, p. 111-119.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Bottari, t. III, p. 138, n&deg; <span class="smcap">xlix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Vasari, t. IX, p. 115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> Bottari, t. III, p. 144, n&deg; <span class="smcap">li</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Id.</i>, t. 5, 140, <span class="smcap">xxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
+184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 &agrave; 101, 146 &agrave;
+149, et t. IX, p. 115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> Bottari, t. III, p. 132, n&deg; <span class="smcap">lvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 169, n&deg; <span class="smcap">lxxii</span>; et p. 170, n&deg;
+<span class="smcap">lxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Ses gravures se font remarquer par la fermet&eacute; des traits,
+ce qui n'enl&egrave;ve rien &agrave; la douceur et &agrave; la <i>morbidesse</i> du burin; elles
+ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es de 1541 &agrave; 1560.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Vasari, t. X, p. 187.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Bottari, t. III, p. 148, n&deg; <span class="smcap">liv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 151, n&deg; <span class="smcap">lvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 146, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Vasari, t. X, p. 187.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Bottari, t. III, p. 168, n&deg; <span class="smcap">lxxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Lanzi, t. V, p. 120.&mdash;Voy. la Vie du Schiavone dans
+Ridolfi, I<sup>er</sup> partie, p. 227.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, I<sup>er</sup> partie, p.
+269.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> Vasari, t. IX, p. 280.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> Bottari, t. III, p. 171, n&deg; <span class="smcap">lxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> T. III, p. 118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
+habiles coloristes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Bottari. t. III, p. 129, n&deg; <span class="smcap">xliii</span>.&mdash;Le comte
+Mazzuchelli, dans sa <i>Vie de l'Ar&eacute;tin</i>, dit que celui-ci avait commenc&eacute;
+un po&euml;me sur le m&ecirc;me sujet dont il n'a compos&eacute; que deux chants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Bottari, t. III, p. 143, n&deg; <span class="smcap">l</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Bottari, t. III, p. 163, n&deg; <span class="smcap">lxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Bottari, t. III, p. 150, n&deg; <span class="smcap">lv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Vasari, t. IX, p. 283-288.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Bottari, t. III, p. 174, n&deg; <span class="smcap">lxxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 90, n&deg; <span class="smcap">xxiiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Bottari, t. III, p. 100, n&deg; <span class="smcap">xxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 173, n&deg; <span class="smcap">lxxv</span>.&mdash;Vasari, t.
+III, p. 370-378.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 134, n&deg; <span class="smcap">xlv</span>.&mdash;Nous ignorons
+si Meo &eacute;tait &eacute;l&egrave;ve du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Bottari, t. 111, p. 109, n&deg; <span class="smcap">xxxi</span>; et Vasari, t.
+IX, p. 108 et 111 &mdash;Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:
+Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse
+la lettre de l'Ar&eacute;tin, contenant des remerc&icirc;ments et des &eacute;loges pour un
+envoi de petites sculptures ex&eacute;cut&eacute;es sur des noix.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> Bottari, t. 111, p. 175, n&ordm; <span class="smcap">lxxvii</span>;
+et Vasari, t. VII, p. 249.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 183, n&deg; <span class="smcap">xliv</span>; et, dans le m&ecirc;me
+vol., la lettre &agrave; Ponfredi, p. 179, n&deg; <span class="smcap">xliii</span>.&mdash;Voy. aussi
+Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 420, n&deg; <span class="smcap">clxxxv</span>.&mdash;Sur ce
+peintre, voy. Ridolfi, <i>Vie des peintres v&eacute;nitiens</i>, I<sup>er</sup> partie, p.
+132.&mdash;Vasari ne parle pas de cet artiste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 181, n&deg; <span class="smcap">lxxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> Bottari, t. III, p. 188, n&deg; <span class="smcap">lxxxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> Bottari, t. V, p. 218; appendice, n&deg; <span class="smcap">lxv</span>, <i>ad
+notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> Vasari, t. IX, p. 312.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Voy. <i>supr&agrave;</i>, p. 235.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e deux fois par Bottari: t.
+I<sup>er</sup>, p. 521, appendice n&deg; <span class="smcap">xix</span>; et t. V, p. 218, n&deg;
+<span class="smcap">lxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de P&eacute;rouse,
+nous para&icirc;t &ecirc;tre celui auquel succ&eacute;da Fra Sebastiano: Vasari en parle,
+t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, &eacute;l&egrave;ve du Ghirlandaio, Voy.
+Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> t. III, p. 79.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 539, appendice n&deg; <span class="smcap">xxxiv</span>.
+Voy. aussi la note. &mdash;Dans cette note Bottari dit que ce portrait est
+une tr&egrave;s-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous
+para&icirc;t une erreur, car le Marcolino, dans une lettre &agrave; l'Ar&eacute;tin, que
+nous rapporterons ci-apr&egrave;s (Bottari, t. 1<sup>er</sup>, p. 522, appendice n&deg;
+<span class="smcap">xx</span>), dit que le portrait de l'Ar&eacute;tin, dans le palais des
+prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce t&eacute;moignage d'un ami et
+d'un contemporain nous para&icirc;t pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'all&eacute;gation du savant pr&eacute;lat
+romain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> Peu apr&egrave;s, ce prince fut victime d'une conspiration,
+ainsi qu'on le verra plus loin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> Le Tintoret est n&eacute; vers 1512; il avait donc trente-trois
+ans &agrave; cette &eacute;poque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> Bottari, t. III, p. 126, n&deg; <span class="smcap">xli</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> L'abb&eacute; Lanzi dit de ce tableau: &laquo;La couleur en est
+tizianesque; le clair-obscur tr&egrave;s-prononc&eacute;, la composition sobre et
+forte, les formes &eacute;l&eacute;gantes, les draperies &eacute;tudi&eacute;es, les attitudes des
+hommes qui assistent &agrave; ce spectacle sont vari&eacute;es, appropri&eacute;es au sujet
+et vives au del&agrave; de toute expression, particuli&egrave;rement celle du saint,
+qui pr&eacute;sente jusqu'&agrave; un certain point la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un corps a&eacute;rien.&raquo; T.
+III, p. 142.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> Bottari, t. III, p. 162, n&deg; <span class="smcap">lxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> Bottari, t. III, p. 103, n&deg; <span class="smcap">xxvli</span>.&mdash;G. d'Udine
+ne fit pus de longs s&eacute;jours &agrave; Venise; c'est probablement &agrave; cette &eacute;poque
+qu'il d&eacute;cora <i>di grottesche</i> le palais Grimani, appartenant alors au
+patriarche d'Aquila, son protecteur.&mdash;Lanzi, t. III, p. 186.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 186.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 537, n&deg; <span class="smcap">xxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> Fours &agrave; verre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Maestro di casa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> Bottari, t. V, p. 225, n&deg; <span class="smcap">lxix</span>, et p. 229, n&deg;
+<span class="smcap">lxxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 105, n&ordm; <span class="smcap">xxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> <i>Vaghezza</i>,&mdash;Ce mot, souvent employ&eacute; par les Italiens
+pour indiquer cette beaut&eacute; ind&eacute;finissable qui charme et qui attire, est
+traduit par F&eacute;libien par le mot <i>vaguesse</i>, qui n'est ni fran&ccedil;ais ni
+italien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> Bottari, t. III, p. 125, n&deg; <span class="smcap">xl</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> Voy. plus loin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> Bottari, l. III, p. 86, n&deg; <span class="smcap">xxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> Bottari, t. II, R. 22, n&deg; <span class="smcap">iv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> L'empereur Charles-Quint.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> Bottari, t. III, p. 113, n&deg; <span class="smcap">xxxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Jacopo Cellini, auquel l'Ar&eacute;tin &eacute;crivit plusieurs
+lettres, et non Benvenuto Cellini.&mdash;V. Bottari, t. III, p. 132, <i>ad
+notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> Bottari, t. III, p. 132, n&deg; <span class="smcap">xliv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Il y a dans cette lettre une de ces phrases
+amphigouriques dont l'Ar&eacute;tin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
+avec raison <i>periodi nemici del polmone</i>; on va en juger:
+</p>
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Ma se a veruno &laquo;dove esser largo, io sono del numero. Avvengach&egrave;
+la natura ha &laquo;infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
+si promette &laquo;di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
+virt&ugrave; dello &laquo;scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
+tutti secoli; &laquo;onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
+si faite op&egrave;re, &laquo;sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
+l'orecchie e le mani, e &laquo;i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
+pi&ugrave; vede, di chi pi&ugrave; sa, &laquo;di chi pi&ugrave; intende, di chi pi&ugrave; scrive, di
+chi pi&ugrave; consid&eacute;ra, di &laquo;chi pi&ugrave; p&eacute;n&eacute;tra, e di chi pi&ugrave; ama, a
+guardarle, a predicarle, ad &laquo;ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
+contemplarle, e a inchinarle &laquo;con il medesimo studio che ne'tempi
+di altri si vedr&agrave; fare negli &laquo;esempi di quegli che meglio di me
+sopranno lasciarne memoria.&raquo;</p></div>
+
+<p>
+&mdash;Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
+style de Malvasia:
+</p>
+<div class="blockquot"><p>&laquo;<i>A dirla Schietta</i>, <i>egli ha il &laquo;suo m&eacute;rita</i>, <i>ma con quel suo
+stile fa venire il dolor di testa</i>.&raquo;</p></div>
+<p>
+&mdash;T. III, p. 471, n&deg; <span class="smcap">cxciv</span>.&mdash;Ce style est plus commun qu'on ne
+pourrait le supposer chez les &eacute;crivains italiens des <span class="smcap">xvi</span> et
+<span class="smcap">xii</span><sup>e</sup> si&egrave;cles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
+pas &ecirc;tre un <i>traditore</i>, dans le plus grand embarras. J'ai trouv&eacute; dans
+Malvasia, le <i>Pitture di Bologna</i>, <i>introduction</i>, p. 2, une phrase de
+<i>vingt-sept lignes</i> dans laquelle est enchev&ecirc;tr&eacute;e une parenth&egrave;se de <i>dix
+lignes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Cl&eacute;ment VII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> Bottari, t. III, p. 145, n&deg; <span class="smcap">lii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> Bottari, t. V, p. 226, n&deg; <span class="smcap">lxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Voy. <i>supr&agrave;</i>, p. 301.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Bottari, t. III, p. 118, n&deg; <span class="smcap">xxxviii</span>.&mdash;Vasari, t.
+IX, p. 214.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Il avait &eacute;pous&eacute; la princesse Marguerite, fille naturelle
+de Charles-Quint.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> Bottari, <i>ut supr&agrave;</i>, t. III, p. 118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 216, n&deg; <span class="smcap">lxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 531, appendice, n&deg; <span class="smcap">xxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Bottari, t. V, p. 217, n&deg; <span class="smcap">lxiv</span>.&mdash;Sur Valerio de
+Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Voy. p. 308.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 67, n&deg; <span class="smcap">xxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Voy. p. 358.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,
+208 274 et 280.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> De 1527 &agrave; 1557.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Bottari, t. VI, p. 236-241, n&deg; <span class="smcap">li</span>.&mdash;Ce dialogue
+a &eacute;t&eacute; publi&eacute;, avec la traduction fran&ccedil;aise en regard, &agrave; Rome, vers 1730,
+par Uleughes, qui &eacute;tait alors directeur de l'Acad&eacute;mie de France, et dont
+on voit le tombeau &agrave;, l'&eacute;glise de Saint-Louis-des-Fran&ccedil;ais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> Lanzi, t. III, p. 179.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Val&eacute;ry, <i>Voyage en Italie</i>, t. II, p. 428.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 522, appendice, n&deg; <span class="smcap">xx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les
+mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Ar&eacute;tin est repr&eacute;sent&eacute; assis,
+un livre &agrave; la main?&mdash;Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, n&deg; <span class="smcap">li</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> P. 114.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> On peut citer, comme de remarquables exceptions, les
+m&eacute;moires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Pendant mon dernier s&eacute;jour &agrave; Borne, en 1850-51, j'ai fait
+de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don
+Ferrante Carlo. Voici le r&eacute;sultat de mes investigations.
+</p><p>
+Les manuscrits de cet &eacute;crivain existent &agrave; la biblioth&egrave;que du palais
+Albani, all&eacute; quattro Fontane, &agrave; Rome: ils se composent de huit volumes
+in 8 d'oeuvres diverses, savoir:
+</p><p>
+1&deg; Un volume, plus grand que les autres, de lettres &eacute;crites au nom des
+cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borgh&egrave;se, au roi de
+France et &agrave; des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre
+quelques lettres adress&eacute;es &agrave; Louis Carrache, qui ne paraissent pas
+pr&eacute;senter un grand int&eacute;r&ecirc;t.
+</p><p>
+2&deg; Un volume de po&eacute;sies, sonnets, odes, etc.
+</p><p>
+3&deg; Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances
+po&eacute;tiques, prononc&eacute; le 20 novembre 1605 a l'Acad&eacute;mie des Humoristes de
+Rome.
+</p><p>
+4&deg; Deux volumes de notes et autres travaux &eacute;bauch&eacute;s et peu lisibles.
+</p><p>
+5&deg; Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont
+deux discours ou sermons compos&eacute;s pour la chapelle pontificale, et un
+commencement de traduction de Procope.
+</p><p>
+6&deg;Enfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une trag&eacute;die d'<i>Adraste</i>.
+</p><p>
+On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo &eacute;tait de
+Parme; mais je n'ai trouv&eacute; aucun d&eacute;tail sur sa vie, sur les fonctions
+qu'il remplissait, non plus que sur l'&eacute;poque de sa mort.
+</p><p>
+Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent &eacute;galement &agrave; la
+biblioth&egrave;que Albani, il y a un gros volume de lettres adress&eacute;es &agrave; ce
+personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante
+Carlo.
+</p><p>
+Je dois la communication de ces manuscrits &agrave; l'obligeance de M. le
+chevalier Colonna, conservateur de la biblioth&egrave;que Albani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 271, n&deg; <span class="smcap">lxxxii</span>, au bas del&agrave;
+premi&egrave;re lettre adress&eacute;e par Louis Carrache &agrave; D.F. Carlo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 272, n&deg; <span class="smcap">lxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 299, n&deg; <span class="smcap">cv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 300, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> &Eacute;glise de Rome, situ&eacute;e sur le mont Coelius, pr&egrave;s du
+Colys&eacute;e, &agrave; l'endroit o&ugrave; se trouvait le palais de Scaurus; elle a &eacute;t&eacute;
+restaur&eacute;e en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borgh&egrave;se, ainsi que
+l'atteste l'inscription plac&eacute;e sur la frise de In fa&ccedil;ade.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Ce tableau est celui qui repr&eacute;sente saint Gr&eacute;goire en
+pri&egrave;res; il &eacute;tait &agrave; la chapelle Salviati, et a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par Jacques
+Frey.&mdash;Note de Bottari, <i>ibid.</i>, p. 300.&mdash;Mais aujourd'hui ce tableau
+est en Angleterre, et il a &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par une copie d'auteur inconnu,
+&mdash;Nibby, <i>Itin&eacute;raire de Rome</i>, 1849.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> T. V, p. 94, &eacute;dit. italienne de Bassano, 1809, in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> Environ 648 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> Le <i>Pitture di Bologna</i>, dell'Ascoso, academico Gelato,
+quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Loc-cit</i>. p. 95,&mdash;Ce d&eacute;faut lui est &eacute;galement reproch&eacute;
+par Malvasia, dans le <i>Pitture di Bologna</i>. On y lit, p. 84, en parlant
+de l'&eacute;glise de'Mendicanti: &laquo;<i>Gio. Luigi Valesio della scuola del detto
+Lodovico (Caracci)</i>, <i>s'arrischi&ograve; passare dalla miniatura alla pittura,
+ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima
+annunziata</i>.&raquo; Il dit ailleurs, p. 127: &laquo;<i>&Egrave; piu bravo miniatore che
+pittore</i>.&raquo;&mdash;Pour &ecirc;tre juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abb&eacute;
+Lanzi para&icirc;t avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a ex&eacute;cut&eacute;es
+&agrave; Rome.&mdash;&laquo;<i>Alquanto</i>, dit-il, p. 95, <i>loc. cit.</i>, <i>par che Crescesse in
+Roma; ove ne resta qualche op&eacute;ra a fresco e in olio; e tutto il suo
+meglio &egrave; for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della
+Minerva</i>.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 325, n&deg; <span class="smcap">cxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> Voy. <i>les Voyages litt&eacute;raires et artistiques en Italie</i>,
+par M. Val&eacute;ry, t. II, p. 288.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> Ce dernier nom est celui de son mari, qui &eacute;tait d'une
+famille d'Imola.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 293, n&ordm; <span class="smcap">c</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 369.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Bottari, t. V, p. 44, n&deg; iv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> L'abb&eacute;. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot <i>gale</i>,
+qui veut dire exactement <i>tours de gorge, gorgerettes</i>,&mdash;C'est un
+ornement de toilette particulier aux dames romaines.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 50.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, p. 116.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Le Pittura di Bologna</i>, p. 51, 314, 360;&mdash;70, 74, 136,
+216, 259, 276, 277.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> <i>Pitture di Bologna</i>, p. 264, 291.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> On en voit deux &agrave; Rome, au mus&eacute;e du Capitole, Ulysse et
+Circ&eacute;, et un Enfant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, p. 116; et Val&eacute;ry, <i>Voyage en
+Italie</i>, t. II, p. 146. &mdash;Voy. sur ce sujet <i>il Penello Lagrimato</i>,
+orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie po&eacute;sie in
+morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.&mdash;<i>Bologna,
+Monti</i>, 1665, in-4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Voy. Val&eacute;ry, <i>Voyage en Italie</i>, t. II, p. 116.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Les Femmes savantes</i>, acte II, sc&egrave;ne <span class="smcap">vii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 325, n&deg; <span class="smcap">cxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> <i>Id.</i>, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
+t. I<sup>er</sup>, p. 287, n&deg; <span class="smcap">xcvi</span>, ci-apr&egrave;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> P. 233.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 320, n&ordm; <span class="smcap">cxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> En 1609. Il &eacute;tait dans cette ville &agrave; l'&eacute;poque de la mort
+d'Annibal Carrache, arriv&eacute;e &agrave; Rome, le 15 juillet 1609.&mdash;Voy. dans le
+<i>Recueil</i> de Bottari la lettre du pr&eacute;lat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> n&deg; <span class="smcap">cxxii</span>. Bottari, I<sup>er</sup>, p. 271, n&deg;
+<span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> C'&eacute;tait une madone avec saint Joseph et d'autres saints.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Voy. Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 165.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Ils ont &eacute;t&eacute; remplac&eacute;s &agrave; Plaisance par deux tableaux
+repr&eacute;sentant les m&ecirc;mes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
+Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.&mdash;Val&eacute;ry,
+t. II, p. 296.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Notamment avec les proc&eacute;d&eacute;s du cardinal A. Farn&egrave;se &agrave;
+l'&eacute;gard d'Annibal Carrache,&mdash;Voy. F&eacute;libien, t. III, p. 259 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Le Pittura di Bologna</i>, p. 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 272, n&deg; <span class="smcap">ixxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 273-275, n<sup>os</sup> <span class="smcap">lxxxiv</span>,
+<span class="smcap">lxxxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 274, n&deg; <span class="smcap">lxxxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> Boliari, t. II, p. 486, n&deg; <span class="smcap">cxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Ce n'est que soixante-cinq ans apr&egrave;s la mort d'Annibal
+Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui &eacute;rigea un
+monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
+'&eacute;pitaphe suivante, grav&eacute;e sur une tablette de marbre blanc, &agrave; droite de
+l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panth&eacute;on (troisi&egrave;me chapelle &agrave;
+gauche en entrant):
+</p>
+<div class="blockquot"><p>Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
+Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
+gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Rapha&euml;l tulit, Hannibal
+iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
+Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
+Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
+caetera mortis erant.</p></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 276, n&deg; <span class="smcap">lxxxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> <i>Id.</i> t. I<sup>er</sup>, p. 276-277, n<sup>os</sup> <span class="smcap">lxxxviii</span>,
+<span class="smcap">lxxxix</span>.&mdash;Il finit par gagner ce proc&egrave;s.&mdash;Voy. la lettre du 25
+octobre 1617, p. 287, n&deg; <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, n&deg; <span class="smcap">xc</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Voy. <i>le Pitture di Bologna</i>, p. 186.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> Probablement l'admirable tableau repr&eacute;sentant <i>le
+Paradis</i>, et que cite Malvasia, <i>le Pitture di Bologna</i>, p. 222.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> Il y avait &agrave; Bologne deux &eacute;glises de ce nom; la
+cath&eacute;drale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la
+premi&egrave;re, la salle du chapitre, et dans l'autre, au ma&icirc;tre autel, la
+Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: &laquo;Con nuova, n&egrave; da lui
+pi&ugrave; usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il
+delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.&raquo; <i>Le Pitture di
+Bologna</i>, p. 47 et 290.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Bottari t. I<sup>er</sup>, p. 282, n&deg; <span class="smcap">xcii</span>.&mdash;Ce tableau
+ne fut achev&eacute; qu'&agrave; la fin de l'ann&eacute;e, ainsi qu'on le voit par une lettre
+du 23 octobre 1617.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 283, n&deg; <span class="smcap">xciii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Voy. une gravure de Rapha&euml;l Morghen, repr&eacute;sentant une
+Madone et son fils, d'apr&egrave;s L. Carrache; hauteur, quatre centim&egrave;tres;
+largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la
+signora Giacomazzi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> P. 287, n&deg; <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 80.&mdash;C'est dans la <i>Felsina
+pittrice</i> que Malvasia rapporte ce sonnet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 271, n&deg; <span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> <i>Michel</i>, <i>piu che mortal angel divino</i>, commencement
+d'un sonnet de l'Arioste &agrave; Michel-Ange.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 286, n&deg; <span class="smcap">xcv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Fils naturel d'Augustin, et &eacute;l&egrave;ve d'Annibal.&mdash;Voy. Lanzi,
+t. V, p. 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 287, n&deg; <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> P. 289, n&deg; <span class="smcap">xcvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Bottari pense qu'il veut parler de Velasqu&egrave;s, ou plut&ocirc;t
+de Ribera.&mdash;P. 289, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> P. 291, n&ordm; <span class="smcap">xciii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Ce cardinal &eacute;tait l&eacute;gat &agrave; Bologne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Son neveu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 48; en parlant de
+l'Annonciation de L. Carrache, qui est &agrave; la cath&eacute;drale, dit: &laquo;<i>Nel gran
+lunetone, in faccia, la SS. annunziata &egrave; l'ultima operazione del
+susdetto Lodovico, che gli costo la vita</i>.&raquo; Lanzi, l. V, p. 85-86,
+exprime la m&ecirc;me opinion. &laquo;<i>Ne alla sua gloria deon ostare certe poche
+scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come
+nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie
+della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e pu&ograve;
+dirsi che ne mori di afflizione</i>.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 36, n&deg; <span class="smcap">cxviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> Boliari pense que ces gravures ont pu &egrave;lre ex&eacute;cut&eacute;es par
+Thomas Demster.&mdash;P. 327, t. I<sup>er</sup>, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 328, n&deg; <span class="smcap">cxix</span>.&mdash;Cette
+lettre montre l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> T. III, p. 248 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> <i>Le Pitture</i>, p. 25 &agrave; 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>La Pitture</i>, p. 26.&mdash;Sous le nom de Graziado Maccati,
+qui &eacute;tait son nom &agrave; l'acad&eacute;mie <i>dei Gelati</i>, de Bologne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Bottari, t. II, p. 486, <i>ad notam</i>;&mdash;<i>Id.</i>, t. V, p. 85,
+n&deg; <span class="smcap">xxi</span>, et t. VII, p. 13, n&ordm; <span class="smcap">ii</span>, la lettre du chanoine
+Louis Crespi &agrave; Bottari.&mdash;On pr&eacute;tend que le pr&eacute;lat Agucchi fut peint par
+le Dominiquin dans la chapelle de <i>Grotta Ferrata</i>, sous la figure d'un
+seigneur qui descend de cheval, dans le tableau repr&eacute;sentant l'entrevue
+de saint Nil avec l'empereur Othon III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il &eacute;tait
+secr&eacute;taire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore
+si L. Carrache ex&eacute;cuta le tableau pour Saint-Pierre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Cit&eacute; par Malvasia, <i>le Pitture</i>, p. 27.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Cit&eacute; par Malvasia, <i>le Pitture</i>, p. 27.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 267&raquo; n&deg; <span class="smcap">lxxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 27 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 334, n&deg; <span class="smcap">cxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> T. III, p. 500.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 476.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 512.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 514.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 297, n&deg; <span class="smcap">civ</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 299, n&deg; <span class="smcap">cv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> Botiari, t. I<sup>er</sup>, p. 300, n&ordm; <span class="smcap">cv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> Note de Botiari, t. I<sup>er</sup>, p. 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> Voy. la lettre du 1<sup>er</sup> ao&ucirc;t 1637, p. 302, n&ordm;
+<span class="smcap">cvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> Environ trois cent cinquante francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 304, n&deg; <span class="smcap">cviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, n&deg;
+<span class="smcap">cviii</span>. &mdash;Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au
+palais Barberini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> P. 306, n&deg; <span class="smcap">cix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a> P. 308.-, Lettre du 10 d&eacute;cembre 1637, n&ordm; <span class="smcap">cx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> Il <i>ritratto</i> del Vesuvio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> Dit l'Espagnolet;&mdash;il travailla longtemps &agrave; Naples, et
+fut l'ennemi du Dominiquin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,
+p. 313, n&deg; <span class="smcap">cxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> Les Camaldules, aupr&egrave;s de Capo di Monte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Lettre du 30 ao&ucirc;t 1639, p. 311, n&deg; <span class="smcap">cxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> <i>Eccellentissime</i>. T. I<sup>er</sup>, p. 311, <i>ad
+notam</i>.&mdash;Suivant Bottari, les douze ap&ocirc;tres ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 490.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 311, n&deg; <span class="smcap">cxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> Il &eacute;tait tr&egrave;s-habile sculpteur et en grande
+r&eacute;putation.&mdash;- Voy. Bottari, p. 315, <i>ad notam</i>, n&deg; <span class="smcap">cxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 478.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 99.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> T. III, p. 482.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 316, n&deg; <span class="smcap">cxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Les <i>luoghi di monte</i> &eacute;taient des actions ou rentes sur
+les <i>monts</i>, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donn&eacute; l'id&eacute;e de
+l'&eacute;tablissement des grands livres des rentes sur l'&Eacute;tat.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
+le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Cade in fine</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a> P. 318.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> <i>Rancide</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> <i>Pastelli</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> &laquo;Le Poussin, dont le t&eacute;moignage est d'un grand poids sur
+cette mati&egrave;re, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
+Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.&raquo;&mdash;F&eacute;libien, t. III, p.
+490.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> Lanzi, t. V, p. 100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 480</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 515.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> F&eacute;libien, t. III, p. 515.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo</i>,
+orazione di Carlo Dati.&mdash;In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
+con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait grav&eacute; de del
+Pozzo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> Bottari, tromp&eacute; par l'identit&eacute; des pr&eacute;noms, a pris dans
+une note, &agrave; la lettre du 4 octobre 1641, n&ordm; <span class="smcap">clxi</span>, t. I<sup>er</sup>, p.
+382, Carlo Antonio, fr&egrave;re de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archev&ecirc;que
+de Pis&eacute;, mort en 1607. C'est une erreur qui a &eacute;t&eacute; relev&eacute;e par Ughelli,
+dans son <i>Italia sacra</i>, t. III, p. 490.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 331 et suiv., n<sup>os</sup>
+<span class="smcap">cxxii</span>, <span class="smcap">cxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 356, n&deg; <span class="smcap">cxliii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 356, n&deg; <span class="smcap">cxliii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc</i>,
+<i>senatoris Aquisextiensis</i>, <i>vita</i>, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
+et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
+Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 294.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> Gassendi, p. 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 301.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> Gassendi, p. 304.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> A la suite de la <i>Vie du Bernin</i>, qu'il a publi&eacute;e &agrave;
+Florence en 1682, et d&eacute;di&eacute;e &agrave; la reine Christine, Baldinucci donne le
+catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
+monsignor del Pozzo, au palais Barberini.&mdash;Mais nous ignorons si ce
+buste est celui du, commandeur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
+qua</i>.&mdash;Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
+1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., &eacute;dit. in-4. Firenze,
+MDCCXXIII.&mdash;Voy aussi la <i>Vie du Bernin</i>, que Baldinucci a publi&eacute;e
+s&eacute;par&eacute;ment &agrave; Florence <i>in extenso</i>. 1682, in-4, avec un portrait du
+Bernin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> Baldinucci, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 56.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
+di Pietro Berettini, p. 408.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a> AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comit&eacute; Hieronymo Tetio
+Perusino, descriplae&mdash;Romae, Mascardi, 1642, in-4&deg;, fig.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a> Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a> Gassendi, p. 461.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> Voy. dans Bottari les lettres du Cortone &agrave; del Pozzo, du
+11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. I<sup>er</sup>, p. 413 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> Num&eacute;ros 73 &agrave; 79 du nouveau catalogue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Passeri, Vie du Poussin, p. 351.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> <i>Ibid.</i>, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a href="#FNanchor_587_587"><span class="label">[587]</span></a> Voy. &agrave; l'appendice n&deg; <span class="smcap">vi</span>, la table ou
+classification de cette collection, donn&eacute;e par Carlo Dati.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a href="#FNanchor_588_588"><span class="label">[588]</span></a> Carte Dati, <i>ut supr&agrave;</i>, p. c. 2, p. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a href="#FNanchor_589_589"><span class="label">[589]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 372, n&ordm; <span class="smcap">clv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a href="#FNanchor_590_590"><span class="label">[590]</span></a> Traduction de M. Quatrem&egrave;re de Quincy, lettres du
+Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a href="#FNanchor_591_591"><span class="label">[591]</span></a> Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a href="#FNanchor_592_592"><span class="label">[592]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a href="#FNanchor_593_593"><span class="label">[593]</span></a> Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a href="#FNanchor_594_594"><span class="label">[594]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 357, n&deg; <span class="smcap">cxlv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a href="#FNanchor_595_595"><span class="label">[595]</span></a> Passeri, Vie du Testa, p. 179.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a href="#FNanchor_596_596"><span class="label">[596]</span></a> Baldinucci, &agrave; la fin de la Vie du Testa, donne le
+catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a href="#FNanchor_597_597"><span class="label">[597]</span></a> Vie du Testa, p. 180.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a href="#FNanchor_598_598"><span class="label">[598]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 338, n&deg; <span class="smcap">cxlvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a href="#FNanchor_599_599"><span class="label">[599]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 360, n&deg; <span class="smcap">cxlvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a href="#FNanchor_600_600"><span class="label">[600]</span></a> P. 186.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a href="#FNanchor_601_601"><span class="label">[601]</span></a> L'Enl&egrave;vement de Proserpine aux Enfers, o&ugrave; il a voulu
+montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet
+enl&egrave;vement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a href="#FNanchor_602_602"><span class="label">[602]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a href="#FNanchor_603_603"><span class="label">[603]</span></a> Cette gravure est d&eacute;di&eacute;e au commandeur del Pozzo.&mdash;Voy.
+Baldinucci, t. II, p. 482.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a href="#FNanchor_604_604"><span class="label">[604]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 481.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a href="#FNanchor_605_605"><span class="label">[605]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a href="#FNanchor_606_606"><span class="label">[606]</span></a> Son nom de famille &eacute;tait Lomi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a href="#FNanchor_607_607"><span class="label">[607]</span></a> Une des &eacute;prouves de la question ordinaire, qui consistait
+&agrave; lier fortement les poignets du patient avec une corde, et &agrave; les serrer
+jusqu'&agrave; ce que l'accus&eacute; f&icirc;t l'aveu de son crime.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a href="#FNanchor_608_608"><span class="label">[608]</span></a> Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a href="#FNanchor_609_609"><span class="label">[609]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 293.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a href="#FNanchor_610_610"><span class="label">[610]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 294.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a href="#FNanchor_611_611"><span class="label">[611]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 348 et suiv., n<sup>os</sup>
+<span class="smcap">cxxxvii-viii</span> et <span class="smcap">ix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a href="#FNanchor_612_612"><span class="label">[612]</span></a> Bottari, <i>id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 351, n&deg; <span class="smcap">cxl</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a href="#FNanchor_613_613"><span class="label">[613]</span></a> La palme romaine &eacute;quivaut, d'apr&egrave;s l'<i>Annuaire des
+Longitudes</i>, &agrave; environ 20 centim&egrave;tres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a href="#FNanchor_614_614"><span class="label">[614]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 352, n&ordm; <span class="smcap">cxli</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a href="#FNanchor_615_615"><span class="label">[615]</span></a> Ticozzi, <i>Dizionario de'Pittori</i>, in-8. Milan, 1818, p.
+230.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a href="#FNanchor_616_616"><span class="label">[616]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 342 et suiv. n<sup>os</sup>
+<span class="smcap">cxxxii-iii</span> et <span class="smcap">iv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a href="#FNanchor_617_617"><span class="label">[617]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 347, n&deg; <span class="smcap">cxxxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a href="#FNanchor_618_618"><span class="label">[618]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 345, n&deg; <span class="smcap">cxxxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a href="#FNanchor_619_619"><span class="label">[619]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 340, n&deg; <span class="smcap">cxxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a href="#FNanchor_620_620"><span class="label">[620]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 341, n&deg; <span class="smcap">cxxxi</span>, et la note
+2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a href="#FNanchor_621_621"><span class="label">[621]</span></a> <i>Id.</i>, I<sup>er</sup>, p. 356, n&ordm; <span class="smcap">cxliv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a href="#FNanchor_622_622"><span class="label">[622]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 334 et suiv., n<sup>os</sup> <span class="smcap">cxxv</span>
+&agrave; <span class="smcap">cxxix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a href="#FNanchor_623_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 371, n&deg; <span class="smcap">cliv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a href="#FNanchor_624_624"><span class="label">[624]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 361, n&deg; <span class="smcap">cxlviii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a href="#FNanchor_625_625"><span class="label">[625]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 362, n&deg; <span class="smcap">cxlix</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a href="#FNanchor_626_626"><span class="label">[626]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 364, n&deg; <span class="smcap">cli</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a href="#FNanchor_627_627"><span class="label">[627]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p.,367, n&deg; <span class="smcap">clii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a href="#FNanchor_628_628"><span class="label">[628]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 369, n&deg; <span class="smcap">cliii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a href="#FNanchor_629_629"><span class="label">[629]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 369, n&deg; <span class="smcap">cliii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a href="#FNanchor_630_630"><span class="label">[630]</span></a> <i>Vie de Pierre Mignard</i>, par l'abb&eacute; de
+Monville.&mdash;Amsterdam, aux d&eacute;pens de la compagnie, 1731, p. 19 et
+23.&mdash;Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arriv&eacute; &agrave; Rome
+en 1636.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a href="#FNanchor_631_631"><span class="label">[631]</span></a> <i>Vie de Mignard</i>, par l'abb&eacute; Monville, p. 19.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a href="#FNanchor_632_632"><span class="label">[632]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 10.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a href="#FNanchor_633_633"><span class="label">[633]</span></a> F&eacute;libien, dixi&egrave;me entretien sur <i>la Vie et les ouvrages
+des plus fameux peintres</i>, t. IV. p. 419.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a href="#FNanchor_634_634"><span class="label">[634]</span></a> F&eacute;libien, t. IV, p. 420.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a href="#FNanchor_635_635"><span class="label">[635]</span></a> F&eacute;libien, t. IV, p. 421.&mdash;Le Mus&eacute;e du Louvre poss&egrave;de deux
+tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a href="#FNanchor_636_636"><span class="label">[636]</span></a> <i>Id.</i>, p. 422.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a href="#FNanchor_637_637"><span class="label">[637]</span></a> Le cardinal Mazarin, <i>Vie de Mignard</i>, p. 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a href="#FNanchor_638_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 38.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a href="#FNanchor_639_639"><span class="label">[639]</span></a> F&eacute;libien, t. IV, p. 48.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a href="#FNanchor_640_640"><span class="label">[640]</span></a> Baldinucci, <i>Vie du Poussin</i>, dec. <span class="smcap">iii</span>, dal 1620
+al 1630. Lib&deg; I&ordm;, p. 300-301.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a href="#FNanchor_641_641"><span class="label">[641]</span></a> Voy. les <i>Lettres du Poussin</i>, publi&eacute;es par M. Quatrem&egrave;re
+de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.&mdash;La premi&egrave;re lettre &agrave; M.
+de Chantelou est indiqu&eacute;e &agrave; la date du 15 janvier 1638; mais M.
+Quatrem&egrave;re fait remarquer, dans une note, qu'elle doit &ecirc;tre du 15
+janvier 1639: en effet, le Poussin &eacute;crit qu'il demeure &agrave; Rome depuis
+quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
+doit donc avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crite en janvier 1639.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a href="#FNanchor_642_642"><span class="label">[642]</span></a> Lettres du Poussin, p. 3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a href="#FNanchor_643_643"><span class="label">[643]</span></a> Passeri, <i>Vie du Poussin</i>, p. 353.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a href="#FNanchor_644_644"><span class="label">[644]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 4-5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a href="#FNanchor_645_645"><span class="label">[645]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 6-7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a href="#FNanchor_646_646"><span class="label">[646]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 8 et 13.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a href="#FNanchor_647_647"><span class="label">[647]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a href="#FNanchor_648_648"><span class="label">[648]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 10.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a href="#FNanchor_649_649"><span class="label">[649]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a href="#FNanchor_650_650"><span class="label">[650]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 20.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a href="#FNanchor_651_651"><span class="label">[651]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 25 et 23.&mdash;La lettre au
+commandeur se trouve aussi en italien dans le <i>Recueil</i> de Bottari, t.
+I<sup>er</sup>, p. 373, n&deg; <span class="smcap">clvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a href="#FNanchor_652_652"><span class="label">[652]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a href="#FNanchor_653_653"><span class="label">[653]</span></a> Bellori, <i>Vie du Poussin</i>, &eacute;dit. in-4 de 1672, &agrave; Rome,
+d&eacute;di&eacute;e &agrave; Colbert, p. 430.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a href="#FNanchor_654_654"><span class="label">[654]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 34-35.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a href="#FNanchor_655_655"><span class="label">[655]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 36.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a href="#FNanchor_656_656"><span class="label">[656]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 38.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a href="#FNanchor_657_657"><span class="label">[657]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a href="#FNanchor_658_658"><span class="label">[658]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 56.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a href="#FNanchor_659_659"><span class="label">[659]</span></a> F&eacute;libien, VIII<sup>e</sup> entretien, t. IV, p. 34.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a href="#FNanchor_660_660"><span class="label">[660]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 59, du 19 ao&ucirc;t 1641.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a href="#FNanchor_661_661"><span class="label">[661]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 40.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a href="#FNanchor_662_662"><span class="label">[662]</span></a> Bellori, <i>Vie du Poussin</i>, p. 428.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a href="#FNanchor_663_663"><span class="label">[663]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a href="#FNanchor_664_664"><span class="label">[664]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a href="#FNanchor_665_665"><span class="label">[665]</span></a> Ch&acirc;teau appartenant &agrave; de Noyers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a href="#FNanchor_666_666"><span class="label">[666]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 55.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a href="#FNanchor_667_667"><span class="label">[667]</span></a> Bellori, p. 427, 428.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a href="#FNanchor_668_668"><span class="label">[668]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 429.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a href="#FNanchor_669_669"><span class="label">[669]</span></a> <i>Ibid.</i>&mdash;Il est maintenant au Louvre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a href="#FNanchor_670_670"><span class="label">[670]</span></a> La lettre par laquelle le Poussin annonce &agrave; C. Ant. del
+Pozzo son arriv&eacute;e &agrave; Paris est du 6 janvier 1641, et la derni&egrave;re lettre
+qu'il a &eacute;crite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
+qui suit est dat&eacute;e de Rome, le 1<sup>er</sup> janvier 1643. Ainsi son s&eacute;jour ne
+dura pas plus de vingt-deux mois.&mdash;Voy. les <i>Lettres du Poussin</i>, p. 114
+et 117.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a href="#FNanchor_671_671"><span class="label">[671]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a href="#FNanchor_672_672"><span class="label">[672]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 50.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a href="#FNanchor_673_673"><span class="label">[673]</span></a> Ces ornements ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;s par Pesne, au nombre de
+dix-neuf sujets, avec le frontispice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a href="#FNanchor_674_674"><span class="label">[674]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 63; et, en italien, dans
+Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 380, n&deg; <span class="smcap">clx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a href="#FNanchor_675_675"><span class="label">[675]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 60.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 382, n&ordm;
+<span class="smcap">clxi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a href="#FNanchor_676_676"><span class="label">[676]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 67-68.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p.
+383, n&deg; <span class="smcap">clxii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a href="#FNanchor_677_677"><span class="label">[677]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 43, 44-70.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a href="#FNanchor_678_678"><span class="label">[678]</span></a> Angeloni &eacute;tait &eacute;galement grand amateur de peinture, et
+grand collectionneur de dessins et de gravures.&mdash;Mariette rapporte dans
+soft <i>Abecedario</i> (publi&eacute; par M. de Chenevi&egrave;res dans les <i>Archives de
+l'art fran&ccedil;ais</i>, p. 321, art. <span class="smcap">caracci, annibale</span>), qu'Angeloni
+avait rassembl&eacute; jusqu'&agrave; six cents des dessins faits par Annibal
+Carrache, Comme &eacute;tudes de la galerie Farn&egrave;se. Ind&eacute;pendamment de son
+<i>Historia Augusta</i>, Angeloni a compos&eacute; d'autres ouvrages, entre autres
+<i>l'Histoire de la ville de Terni</i>, in-4&ordm;, avec son portrait grav&eacute; par
+Jean Angelo Canini, &eacute;l&egrave;ve du Dominiquin. Voy. l'<i>Abecedario</i>, p. 300.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a href="#FNanchor_679_679"><span class="label">[679]</span></a> <i>Hesp&eacute;rides</i>, etc., p. 99.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a href="#FNanchor_680_680"><span class="label">[680]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 69.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a href="#FNanchor_681_681"><span class="label">[681]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 70, 72, 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a href="#FNanchor_682_682"><span class="label">[682]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 71.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 385,
+n&deg; <span class="smcap">clxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a href="#FNanchor_683_683"><span class="label">[683]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 81.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 395,
+n&deg; <span class="smcap">clvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a href="#FNanchor_684_684"><span class="label">[684]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 77.&mdash;<i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 391, n&ordm;
+<span class="smcap">clxvi</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a href="#FNanchor_685_685"><span class="label">[685]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 73.&mdash;<i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 389, n&deg;
+<span class="smcap">clxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a href="#FNanchor_686_686"><span class="label">[686]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a href="#FNanchor_687_687"><span class="label">[687]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 392,
+n&deg; <span class="smcap">clxvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a href="#FNanchor_688_688"><span class="label">[688]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 392,
+n&deg; <span class="smcap">clvii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a href="#FNanchor_689_689"><span class="label">[689]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 83.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a href="#FNanchor_690_690"><span class="label">[690]</span></a> F&eacute;libien. t. IV, p. 39 et suiv. &Eacute;d. de Tr&eacute;v., in-12,
+1725.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a href="#FNanchor_691_691"><span class="label">[691]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 86.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a href="#FNanchor_692_692"><span class="label">[692]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a href="#FNanchor_693_693"><span class="label">[693]</span></a> P. 104.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a href="#FNanchor_694_694"><span class="label">[694]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 109.&mdash;Bottari, t. I<sup>er</sup>, p.
+408, n&deg; <span class="smcap">clxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a href="#FNanchor_695_695"><span class="label">[695]</span></a> <i>Id.</i>, p. 100.&mdash;<i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 400, n&deg;
+<span class="smcap">clxx</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a href="#FNanchor_696_696"><span class="label">[696]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 105 et 107.&mdash;<i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>,
+p. 404 et 405, n<sup>os</sup> <span class="smcap">clxxii</span>et <span class="smcap">clxxiii</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a href="#FNanchor_697_697"><span class="label">[697]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a href="#FNanchor_698_698"><span class="label">[698]</span></a> <i>Id.</i>, p. 109.&mdash;<i>Ibid.</i>, n&ordm; <span class="smcap">clxxiv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a href="#FNanchor_699_699"><span class="label">[699]</span></a> <i>Id.</i>, p. 110.&mdash;<i>Ibid.</i>, p. 409, n&deg; <span class="smcap">clxxv</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a href="#FNanchor_700_700"><span class="label">[700]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 117.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a href="#FNanchor_701_701"><span class="label">[701]</span></a> Bellori, Vie du Poussin, p. 531;&mdash;Passeri, <i>id.</i>, p.
+357.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a href="#FNanchor_702_702"><span class="label">[702]</span></a> Passeri, Vie du Poussin, p. 358.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a href="#FNanchor_703_703"><span class="label">[703]</span></a> Noies aux <i>Lettres du Poussin</i>, p. 363.&mdash;Le groupe de
+l'Enfant port&eacute; par un ange avait &eacute;t&eacute; fait sur les dessins du sculpteur
+J. Sarrazin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a href="#FNanchor_704_704"><span class="label">[704]</span></a> P. 109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a href="#FNanchor_705_705"><span class="label">[705]</span></a> Bellori, p. 438.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a href="#FNanchor_706_706"><span class="label">[706]</span></a> <i>Id.</i>, p. 433.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a href="#FNanchor_707_707"><span class="label">[707]</span></a> A l'&eacute;poque o&ugrave; Bellori &eacute;crivait la Vie du Poussin, en
+1671, l'escalier de la Trinit&eacute;-des-Monts n'avait pas encore &eacute;t&eacute;
+construit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a href="#FNanchor_708_708"><span class="label">[708]</span></a> Bellori, p. 436.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a href="#FNanchor_709_709"><span class="label">[709]</span></a> <i>Id.</i>, p. 438.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a href="#FNanchor_710_710"><span class="label">[710]</span></a> <i>Id.</i>, p. 411.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a href="#FNanchor_711_711"><span class="label">[711]</span></a> Bellori, p. 441.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a href="#FNanchor_712_712"><span class="label">[712]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a href="#FNanchor_713_713"><span class="label">[713]</span></a> <i>Id.</i>, p. 442, 449.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a href="#FNanchor_714_714"><span class="label">[714]</span></a> <i>Id.</i>, p. 451.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a href="#FNanchor_715_715"><span class="label">[715]</span></a> <i>Id.</i>, p. 443.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a href="#FNanchor_716_716"><span class="label">[716]</span></a> Baldinucci, t. I<sup>er</sup>, p. 302; dec. del 1620 al 1630.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a href="#FNanchor_717_717"><span class="label">[717]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 211, 247, 335.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a href="#FNanchor_718_718"><span class="label">[718]</span></a> <i>Id.</i>, p. 271, 342.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a href="#FNanchor_719_719"><span class="label">[719]</span></a> <i>Id.</i>, 218,301.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a href="#FNanchor_720_720"><span class="label">[720]</span></a> Bellori, p. 448.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a href="#FNanchor_721_721"><span class="label">[721]</span></a> Bellori, p. 448.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a href="#FNanchor_722_722"><span class="label">[722]</span></a> P. 204., lett. du Poussin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a href="#FNanchor_723_723"><span class="label">[723]</span></a> Bellori, p. 121 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a href="#FNanchor_724_724"><span class="label">[724]</span></a> Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et <i>passim</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a href="#FNanchor_725_725"><span class="label">[725]</span></a> Voy. entre autres celle du 25 ao&ucirc;t 1643, p. 130.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a href="#FNanchor_726_726"><span class="label">[726]</span></a> Lettre &agrave; Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a href="#FNanchor_727_727"><span class="label">[727]</span></a> Lettre &agrave; Chantelou, p. 193, 195.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a href="#FNanchor_728_728"><span class="label">[728]</span></a> P. 189.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a href="#FNanchor_729_729"><span class="label">[729]</span></a> Dans son <i>Abecedario</i>, publi&eacute; dans les <i>Archives de l'art
+fran&ccedil;ais</i>, art. <span class="smcap">chapron</span>, p. 354. Mariette a donn&eacute; une seconde
+&eacute;dition des gravures de Chapron.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a href="#FNanchor_730_730"><span class="label">[730]</span></a> Lettre de Chantelou, p. 135.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a href="#FNanchor_731_731"><span class="label">[731]</span></a> P. 136.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a href="#FNanchor_732_732"><span class="label">[732]</span></a> P. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a href="#FNanchor_733_733"><span class="label">[733]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a href="#FNanchor_734_734"><span class="label">[734]</span></a> P. 26.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a href="#FNanchor_735_735"><span class="label">[735]</span></a> P. 139.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a href="#FNanchor_736_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a href="#FNanchor_737_737"><span class="label">[737]</span></a> P. 216.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a href="#FNanchor_738_738"><span class="label">[738]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a href="#FNanchor_739_739"><span class="label">[739]</span></a> P. 173.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a href="#FNanchor_740_740"><span class="label">[740]</span></a> P. 144-151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a href="#FNanchor_741_741"><span class="label">[741]</span></a> F&eacute;libien, t. IV, p. 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a href="#FNanchor_742_742"><span class="label">[742]</span></a> Gault de Saint-Germain, <i>Vie du Poussin</i>, description de
+ses tableaux, p. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a href="#FNanchor_743_743"><span class="label">[743]</span></a> <i>Lett</i>., p. 135.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a href="#FNanchor_744_744"><span class="label">[744]</span></a> <i>Lett</i>., p. 160.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a href="#FNanchor_745_745"><span class="label">[745]</span></a> <i>Lett</i>., p. 171.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a href="#FNanchor_746_746"><span class="label">[746]</span></a> P. 178.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a href="#FNanchor_747_747"><span class="label">[747]</span></a> Lettre &agrave; Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a href="#FNanchor_748_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Id.</i>, p. 200.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a href="#FNanchor_749_749"><span class="label">[749]</span></a> <i>Id.</i>, p. 283.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a href="#FNanchor_750_750"><span class="label">[750]</span></a> Voici, d'apr&egrave;s les lettres du Poussin, l'ordre
+chronologique dans lequel furent commenc&eacute;s et termin&eacute;s les sept
+sacrements destin&eacute;s &agrave; Chantelou: 1&deg; <i>L'Extr&ecirc;me-Onction</i>, commenc&eacute;e le 14
+avril 1644, termin&eacute;e en octobre suivant (P. 178, 200); 2&deg; <i>la
+P&eacute;nitence</i>, commenc&eacute;e en juin 1644, termin&eacute;e en mai 1647 (P. 186, 239,
+240, 261); 3&deg; <i>la Confirmation</i>, commenc&eacute;e en mai 1645, termin&eacute;e en
+d&eacute;cembre suivant (P. 214, 232); 4&deg; <i>le Bapt&ecirc;me de J.-Ch</i>, commenc&eacute; en
+octobre 1646, termin&eacute; &agrave; la fin de d&eacute;cembre suivant (P. 252, 254); 5&deg;
+<i>l'Ordre</i>, commenc&eacute; en juin 1647, termin&eacute; en ao&ucirc;t suivant (P, 263, 268);
+6&deg; <i>l'Eucharistie</i>, commenc&eacute;e vers la fin d'ao&ucirc;t 1647, et termin&eacute;e au
+commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7&deg; et <i>le Mariage</i>,
+commenc&eacute; vers le 20 novembre 1647 et termin&eacute; au commencement de mars
+1648 (P. 275, 283).&mdash;On sait que ces tableaux, apr&egrave;s avoir appartenu &agrave;
+M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orl&eacute;ans, r&eacute;gent, et
+qu'ils ont pass&eacute; en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
+cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a href="#FNanchor_751_751"><span class="label">[751]</span></a> P. 258.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a href="#FNanchor_752_752"><span class="label">[752]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 261. Du 3 juillet 1647.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a href="#FNanchor_753_753"><span class="label">[753]</span></a> P. 263.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a href="#FNanchor_754_754"><span class="label">[754]</span></a> Termin&eacute; en juin 1646, p. 246.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a href="#FNanchor_755_755"><span class="label">[755]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 275.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a href="#FNanchor_756_756"><span class="label">[756]</span></a> Du 22 d&eacute;cembre 1647, p. 279.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a href="#FNanchor_757_757"><span class="label">[757]</span></a> <i>Lett</i>., p. 280.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a href="#FNanchor_758_758"><span class="label">[758]</span></a> P. 303.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a href="#FNanchor_759_759"><span class="label">[759]</span></a> P. 310.&mdash;Voy. aussi dans F&eacute;libien, t. IV, p. 89 et suiv.,
+l'&eacute;num&eacute;ration des tableaux que le Poussin fit &agrave; Rome, pour des amateurs,
+apr&egrave;s 1648.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a href="#FNanchor_760_760"><span class="label">[760]</span></a> P. 308.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a href="#FNanchor_761_761"><span class="label">[761]</span></a> P. 245, 248.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a href="#FNanchor_762_762"><span class="label">[762]</span></a> <i>Lett</i>., p. 256.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a href="#FNanchor_763_763"><span class="label">[763]</span></a> P. 274.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a href="#FNanchor_764_764"><span class="label">[764]</span></a> P. 282.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a href="#FNanchor_765_765"><span class="label">[765]</span></a> <i>Lett</i>., p. 289.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a href="#FNanchor_766_766"><span class="label">[766]</span></a> P. 296.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a href="#FNanchor_767_767"><span class="label">[767]</span></a> <i>Biographie universelle</i>, art. <span class="smcap">scarron</span>, t. XLII
+p. 44.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a href="#FNanchor_768_768"><span class="label">[768]</span></a> <i>Lett</i>., p. 313.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a href="#FNanchor_769_769"><span class="label">[769]</span></a> P. 354.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a href="#FNanchor_770_770"><span class="label">[770]</span></a> <i>Lett</i>., p. 284, 288.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a href="#FNanchor_771_771"><span class="label">[771]</span></a> Lettre du 19 septembre 1648 &agrave; M. de Chantelou l'a&icirc;n&eacute;, p.
+290.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a href="#FNanchor_772_772"><span class="label">[772]</span></a> <i>Lett</i>., p. 315.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a href="#FNanchor_773_773"><span class="label">[773]</span></a> Appendice aux <i>Lettres du Poussin</i>, p. 364.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a href="#FNanchor_774_774"><span class="label">[774]</span></a> <i>Lett</i>., p. 316.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a href="#FNanchor_775_775"><span class="label">[775]</span></a> P. 324.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a href="#FNanchor_776_776"><span class="label">[776]</span></a> P. 302, 312.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a href="#FNanchor_777_777"><span class="label">[777]</span></a> <i>Lett</i>., P. 312.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a href="#FNanchor_778_778"><span class="label">[778]</span></a> P. 313.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a href="#FNanchor_779_779"><span class="label">[779]</span></a> P. 316.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a href="#FNanchor_780_780"><span class="label">[780]</span></a> <i>Lett</i>., p. 324.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a href="#FNanchor_781_781"><span class="label">[781]</span></a> P. 333, 335.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a href="#FNanchor_782_782"><span class="label">[782]</span></a> <i>Id.</i> et 336.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a href="#FNanchor_783_783"><span class="label">[783]</span></a> P. 335.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a href="#FNanchor_784_784"><span class="label">[784]</span></a> <i>Lett</i>., p. 341</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a href="#FNanchor_785_785"><span class="label">[785]</span></a> P. 344.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a href="#FNanchor_786_786"><span class="label">[786]</span></a> Par sa lettre du 4 f&eacute;vrier 1663, p. 342.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a href="#FNanchor_787_787"><span class="label">[787]</span></a> <i>Francisci Junii, F. F. de pictura veterum</i>, libri tres.
+La premi&egrave;re &eacute;dition, d&eacute;di&eacute;e &agrave; Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, est de
+1637.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a href="#FNanchor_788_788"><span class="label">[788]</span></a> <i>Lett</i>., p. 346.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a href="#FNanchor_789_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Lett</i>., p. 349.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a href="#FNanchor_790_790"><span class="label">[790]</span></a> Voy. p. 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a href="#FNanchor_791_791"><span class="label">[791]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e dans le <i>Piacevole raccolta di
+opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et
+moderni, e ripublicati per cura di Niccol&ograve; Laurenti e Francisco
+Gasparoni</i>.&mdash;<i>Roma, lipografia Menicanti</i>, 1846.&mdash;T. III, p. 252.&mdash;Elle
+se trouve aussi dans la traduction du la <i>Vie de Rapha&euml;l</i>, de M.
+Quatrem&egrave;re de Quincy, par Longhena.&mdash;Milano, 1829, p. 656.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a href="#FNanchor_792_792"><span class="label">[792]</span></a> Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a href="#FNanchor_793_793"><span class="label">[793]</span></a> Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne
+pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est repr&eacute;sent&eacute;e &agrave;
+mi-corps, absolument nue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a href="#FNanchor_794_794"><span class="label">[794]</span></a> C'est un m&eacute;moire du chanoine D. Moreni, intitul&eacute;:
+<i>illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante
+Bindo Altoviti</i>. Cette notice contient des d&eacute;tails int&eacute;ressants sur
+l'amiti&eacute; qui unissait Bindo et Rapha&euml;l. Voyez <i>Notizie</i> intorno Raffaele
+Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo
+Poggioli, p. 19 et 92.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a href="#FNanchor_795_795"><span class="label">[795]</span></a> Voy. &agrave; la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t.
+II, p. 328, les notes de l'abb&eacute; Serassi sur cette pi&egrave;ce de vers.</p></div>
+
+
+<h3>ACHEV&Eacute; D'IMPRIMER</h3>
+
+<h3>SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CH&Ecirc;NE-BOURG (GEN&Egrave;VE),
+SUISSE</h3>
+
+<h3>SEPTEMBRE 1973</h3>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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