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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes + Tome IV + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + +ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE + +ISBN 2-8266-0076-1 + +Réimpression de l'édition de Paris, 1853 + +HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS + +ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES + +J.-G. DUMESNIL + +TOME IV + +MINKOFF REPRINT + +GENÈVE + +1973 + + * * * * * + +LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE. + +1478-1529. + +La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo; +Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre. +Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo. +Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix; +Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo; +première représentation de _la Calandria_; Jules Romain; +le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint; +École romaine. + +PIETRO ARETINO. + +1492-1557. + +Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico; +Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti; +Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto; +Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain; +Michel-Ange; Baccio Bandinelli. +André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti; +Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis. +École vénitienne. + +DON FERRANTE CARLO. + +1575-1641. + +Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino; +Lavinia Fontana Zappi; +Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc. +Ecole bolonaise. + +LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO. + +1590-1065. + +Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc; +Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa; +Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano; +Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII; +Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu. + +AVIS IMPORTANT. + +L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le +traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils +poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, +toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs +droits. + +Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la +police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités +sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des +conventions littéraires. + +HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS + +ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES + +PAR + +M. J. DUMESNIL + +Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de +l'Orléanais et de la Légion d'honneur. + + Vitam excoluere per artes. VIRG. + +TOME IV + +PARIS + +JULES RENOUARD ET Cie + +Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles + +6, RUE DE TOURNON + + * * * * * + +1853 + + + + +AVERTISSEMENT. + +On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes +les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs +ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs. +C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des +amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer +les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est +pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune +aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux +qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent +réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas +échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël, +de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les +sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans +l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a +été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes. + +Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre +sur cette qualification d'amateur. + +Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que +nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des +collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux. + +Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les +comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art +qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne +s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de +sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des +connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin +semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à +son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a +de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps, +jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger +comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est +très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique +jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la +raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de +l'art, le jugement et l'intelligence. + +[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642, +p. 75.] + +[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.] + +Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le +comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le +Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier +l'influence sur les artistes de leur temps. + +Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément, +qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de +véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé +pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un +très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les +membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et +les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence +sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à +consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son +temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec +les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les +artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient +la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les +autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de +l'intimité. + +Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces +quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire +d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro +Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et +le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que +l'Italie n'admire pas moins que la France. + +En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait +à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino +Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus +contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De +même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de +Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs +étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur +centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer +Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M. +de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin. + +Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de +transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur +les amateurs français. + +Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de +recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il +renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais +désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser +entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas +la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu +seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet +ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont +souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations. + +En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma +reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de +l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur +les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma +disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût +pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation +justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves +de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil, +Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements +qu'ils ont bien voulu me donner. + + + + +LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE + + * * * * * +De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules +II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence +sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec +Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions, +et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la +reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui +existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate, +son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue. +Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa +capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et +l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au +Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de +peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait +puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de +Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi, +malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances +des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune +occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses +contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul +homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi +intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège +non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son +caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la +solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël +lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau +qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le +séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le +Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, +Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune +patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il +suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des +négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les +bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves +de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de +Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant +d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres, +qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit +ne tarda pas à le conduire au tombeau. + +Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les +artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il +est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie. +C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur +ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3]. + +[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux +volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant +éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione, +qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni +des renseignements précieux.] + +Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa +famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de +Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de +Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa +beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef +était marquis de Mantoue. + +C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des +oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes +d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à +Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de +Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les +esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches +Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations +ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne +faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la +force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des +lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un +jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans +le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce +devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune +médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin +de lui procurer des connaissances solides et brillantes. + +[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un +mourut très-jeune.] + +La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi +distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa +cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des +artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa +jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps, +l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les +écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien, +l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles +lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de +Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs +et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et +montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait +découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains +auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent, +en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin, +Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût +décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité +ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus +remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante, +Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de +la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la +tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu +naturel et la facilité. + +[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.] + +Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes +études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite +cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait +Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à +cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette +bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais +dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son +esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de +vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société +des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues +de la politique. + +La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous +les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la +littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère +lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il +désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses +espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous +ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques +jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar +obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de +bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se +proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de +France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit +partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à +l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499. + +Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques +Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette +entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être +rapportée[7]: + +[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.] + +[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.] + +«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à +Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à +Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le +déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio, +église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout +de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce) +le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à +monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume +de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans +le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit. +Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers +et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des +prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes +milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur +ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du +pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de +brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur +de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau +à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les +cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de +Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des +seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans +cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs +chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces +chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se +trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son +coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista, +notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde. +Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les +trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur +capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule, +suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les +bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on +puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi +que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq +cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la +main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis +les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et +sur les cuisses. + +[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.] + +[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre +VI.] + +[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape +Alexandre VI.] + +[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.] + +[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre +de Louis XII.] + +[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.] + +Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses +dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec +un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après +était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant +en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté, +quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne +et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux +ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc +était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me +rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils +marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite +beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des +prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents +gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment +habillés. + +[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour +emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire +entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près; +par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le +prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui +l'irritent.] + +[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles +VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de +Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis +en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années +auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve +de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse. +Voy. _Guicciardini_, lib. V.] + +Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de +cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de +chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un +habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les +armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il +avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait +regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un +dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges, +avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient +quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre. +Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille +moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa +Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il +portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança +dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et, +pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à +coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non +brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de +petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence. +C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le +château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine +fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli +de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans +son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à +quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de +sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous +allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour +entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses +hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La +messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après +avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous +revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se +rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au +poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la +campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris +pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que +vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi; +mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande +intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a +semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité +d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses +s'arrangent au mieux de nos désir.» + +[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone +prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II, +p. 233.] + +Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de +Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles +VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le +nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du +royaume de Naples. + +Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le +marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les +historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs +refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France, +le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le +désirait, la permission de venir à Rome. + +Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait +occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des +malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des +Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force +et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement +assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome +Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses +États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la +mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de +Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à +Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas +d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait +qu'il ne fournirait pas une longue carrière. + +Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait +dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui +accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de +Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces +importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503, +lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du +Garigliano[17]. + +Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que +Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans +les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés +à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de +Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui +très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur +enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par +son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc +d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher +à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la +permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc +Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter. + +[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da +Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano, +Silvestri, 1821, in-8.] + +[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des +lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il +réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans +la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son +successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services +signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance +de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge. +Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son +_Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies +ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont +précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié +également le _Recueil des lettres du Castiglione_.] + +Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du +Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer +au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps +à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et +de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le +motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source +dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses +parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà +donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans +cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est +certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans +influence sur l'avenir du Castiglione. + +Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la +Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le +duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta +Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs +de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde, +qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes, +avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux +dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il +se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine +à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se +rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les +bains de San Casciario, près de Sienne. + +Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola +et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de +ses États. + +Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le +centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu +de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit +tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est +complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les +voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses +enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre +l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle, +il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par +un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère, +père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les +vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute +occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait +fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait +alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement +il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans +les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de +chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres +semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre +de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et +d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais +rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à +grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux, +grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant +persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus +précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses +goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la +direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de +l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa +vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne +tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au +tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même +contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour +les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans +d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort +en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre +ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de +courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient +rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était +pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour +amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio +da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le +Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et +le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées +ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite +et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc, +Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit +de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose: +_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et +lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y +avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la +duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du +Castiglione[20]. + +[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du +Castiglione_, t. 11, p. 339.] + +[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.] + +Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de +la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et +de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces +assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique +et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des +personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin, +et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis, +c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions +intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même +les différentes formes de gouvernement. + +Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les +deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis +de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa +jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa +conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc, +appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa +patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves +éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les +Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une +nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec +tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un +Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les +suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on +peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de +grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte +Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des +armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et +l'amitié du Bembo et du Castiglione. + +[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di +Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.] + +Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa +grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions +de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière +pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de +son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer +dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de +Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable +dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre +Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers, +non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de +ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque +sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte, +refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande +éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes. +La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de +Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec +lequel il savait se servir de la langue latine. + +Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis, +alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité +ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère +du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard, +après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était +très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de +son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son +esprit. + +L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard +un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III, +quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses +États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la +duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour +des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique +lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22]. + +[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth +d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit. +des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che +sono il cibo della mia vita_.] + +Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre +noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent +la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits. +S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico; +et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il +sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser, +le nomma évêque de Baiussa. + +Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par +Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La +nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer +tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de +son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à +assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves, +et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de +Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu +pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora +de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère, +dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la +comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables +plaisanteries[23]. + +[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in +quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le +piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi, +_ut suprà_, p. 209.] + +Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné +à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes +par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel. + +Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et +général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de +Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait +avec Guichardin, gouverneur de cette place. + +On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de +Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en +Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et +d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les +hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico +Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et +Terpandro. + +C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa +les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa +vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le +6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance +et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la +duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités +brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations. + +Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le +Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces +relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent +rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate. + +Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de +famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le +due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une, +représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi +d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la +reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On +suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie +d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que +l'autre madone est devenue. + +[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale +est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et +d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il +revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle +de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p. +36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le +1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté, +l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_, +imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin +au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été +accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les +termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette +explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un +autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa +che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël +n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut +conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé +à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.] + +[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.] + +Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des +Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari, +parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne +pourrait faire mieux ni autrement[26]. + +[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.] + +On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si +l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour +le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la +collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint +Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit +évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour +François Ier[27]. + +[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le +grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi +de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie +d'Apollon.] + +Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il +est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le +monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive. +Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à +droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au +milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés, +au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres +raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains +horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et +exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà +le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son +maître Pérugin. + +Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas +moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a +renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour +d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange +tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup. +Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé +différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain, +une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de +religieux, d'une couleur grisâtre. + +Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites +compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès +de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César +Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la +république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses +patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin, +dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant. +La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre +VI, qui était mort l'année précédente. + +Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le +duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à +s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie. + +Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les +seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi, +dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin +1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le +portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux. +«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il +ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même +personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint +sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort +épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on +croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la +collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est, +du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure +de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est +certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans, +que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle +occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît +plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste. + +[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV, +p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.] + +[Note 29: _Ibid._, p. 430.] + +Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du +Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence, +_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke +va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino, +possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par +là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on +sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà +_Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les +peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet +ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de +pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé +de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait +soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome. +Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de +l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le +génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de +tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier +qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne +voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait, +dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en +faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche. +L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des +arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité +qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles +statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du +Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du +Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification +malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons +plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il +n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze +et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en +faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi +pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des +émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui +peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait. +Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio +a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en +faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en +faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de +Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers +potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux +d'autres artistes distingués[30].» + +[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold +Leclanché.] + +On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là +fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la +Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à +la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses +dessins, de 1540 à 1550[31]. + +[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante +dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées +et citées avec une judicieuse critique.] + +Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504, +Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit +que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la +description. + +La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand +peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle +entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet +illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade +l'inscription suivante: + +Numquam moriturus, +Exiguis hisce in aedibus +Eximius ille pietor +RAPHAEL +Natus est +Oct. id. april. an +M. CDXXCIII. +Venerare igitur hospes +Nomen et genium loci; +Ne mirere: +Ludit in humanis divina potentia rébus, +Et saepe in paucis claudere magna solet. + +Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël, +emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son +style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des +arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une +lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le +Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir, +au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable, +d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne +devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome. + +[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari, +t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de +Longhena, p. 518, nº2, appendice.] + +Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long +séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à +Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut +beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa +femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en +Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres +contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans +hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les +qualités du coeur[33]. + +[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une +preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des +_Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette +correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.] + + +Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura +que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à +Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de +l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de +Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4 +janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite +d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement, +en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu +de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des +capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc, +écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses +gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de +justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis +redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec +beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc +tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.» + +[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p. +11-12.] + +Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de +Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage, +qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit +des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes +distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires. + +L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa +puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna +en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine +Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de +Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco +Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui +fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de +Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc +d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée +par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par +sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife, +lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut +si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours +comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.» + +[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.] + +[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu +égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre +1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses +lettres écrites en latin.] + +Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome: +c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours, +des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le +Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas +de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once. +Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da +Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même: + +«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_, +mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à +berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un +jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres +cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40], +témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les +masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus +un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à +cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme +un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé +qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec +beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des +sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre +lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui +promettant de le tirer d'affaire. + +[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13, +x.] + +[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t. +Ier.] + +[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre +de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.] + +[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le +carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.] + +Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel +parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de +San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de +chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe +derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je +commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à +le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle +figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc +s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et +lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les +seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même +firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui +se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du +ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces +fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas +attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi, +mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs +fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette +grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de +le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le +coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à +cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas +tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête +et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais +plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de +rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché +derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit: +«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad +Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais +si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais, +pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain +je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie +recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.» + +[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du +pont Saint-Ange.] + +Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du +seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du +Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les +commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des +moeurs de cette époque. + +La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo +était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet +1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son +service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son +rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les +littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome +comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient +puiser toutes leurs connaissances[42]. + +[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à, +sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.] + +Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami +d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et +qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec +ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva +le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il +déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a +rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone, +qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai +étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort +s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu +d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre +infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis +notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au +monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est +lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit +orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans +toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque +fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a +laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû +lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette +triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je +suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur +qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans +une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une +grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43]. + +[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em +volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.] + +Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année, +sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires +si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue +comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut +de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle +occasion[44]. + +[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.] + +Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses +rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que +son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin +l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il +entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même +distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il +envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation +à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration +et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande +satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces +chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses +remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un +ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments +de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre +de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour +le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour +le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus +haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux +attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix: +outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une +brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione +n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une +bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par +ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les +positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours. + +On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour +l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant +encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux +bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre. + +Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue, +son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes. +Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione +apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et +paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé +qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas +se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa +prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour. + +Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres +courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent +très-brillants à Urbin. + +Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des +vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il +composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de +cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la +récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la +cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de +leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On +croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague +sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger +qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer +les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour +réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver. +En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui +composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien +que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse, +que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée, +ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On +prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles +qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste +chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir. +Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la +duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté, +cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et +qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle +était entourée. + +Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la +pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours +trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au +sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et +latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même +temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien +conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter +Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava +rima_, mode généralement employé à cette époque. + +Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à +composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même +avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans +les fêtes du carnaval, en 1507[45]. + +[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil +des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abbé +Serassi, p. 244, même vol.] + +Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre +approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant +son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami +Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle +ami dans son idylle latine. + +Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet +1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20 +septembre, et à Londres le 1er novembre suivant. Présenté au roi +Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître, +et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort +éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les +chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître, +l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus +bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un +très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux +anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en +Angleterre; il se remit en route presque aussitôt, parvint à Milan le 9 +février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère, +n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par +cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars +1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par +Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la +confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches +présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le +récit de cette ambassade. + +Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la +relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue, +cette relation aurait offert un grand intérêt. + +Le pape Jules II, accompagné de onze cardinaux, passait à Urbin pour la +seconde fois, en même temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife +venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les fêtes +recommencèrent à la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des +principaux ornements. Mais cette année, il ne récita aucune pièce de +vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui précéda son +retour, le Bembo avait composé les célèbres stances qu'il récita devant +toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqués et déguisés en +ambassadeurs de Vénus, envoyés à la duchesse Elisabeth et à madame +Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-même, dans une lettre +écrite quelques jours après à son ami Fregoso, n'étaient pas destinées +à être publiées; il regrette même d'être obligé de les faire connaître +au public, «parce que, dit-il, de même que le poisson hors de l'eau perd +toute sa grâce et sa beauté, de même ces stances, lues en dehors du +temps et des circonstances dans lesquelles elles ont été récitées, ne +plairont plus à personne.» Mais ce n'est là que le jugement d'un auteur +qui _s'écoute et qui s'aime_; et la postérité a été plus juste, en +sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la poésie +italienne du commencement du seizième siècle[46]. + +[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, édit. de +Milan, t. II, p. 111.--La lettre à Fregoso est dans le tome VII, p. 57.] + +Peu après, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoyé à Milan +auprès du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il +était de retour à Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette époque +jusqu'au mois de mars 1509, il séjourna dans cette ville ou dans les +pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508, +qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlevé à la fleur de l'âge par +les affreuses douleurs de goutte dont il était atteint depuis sa +première jeunesse. + +L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-même[48] dans une éloquente +lettre écrite en latin à Henri VII, ont retracé les derniers moments de +ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande +résignation. + +[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.] + +[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.] + +Se sentant très-malade, le duc s'était fait transporter à Fossombrone, +petite ville de ses États, dont il trouvait le séjour plus sain que +celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientôt, le +mal augmentant, il vit que sa fin était proche, et se félicita +d'échapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis +si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient +mornes et consternées, se tournant vers le Castiglione qui se tenait +auprès de son lit, il lui récita, avec une fermeté d'âme remarquable, +ces vers de Virgile, son poète favori: + +Me circùm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus, +inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet. + +Il expira peu après, non sans avoir recommandé à son fils adoptif tous +ses serviteurs[49]. + +[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un très-long +discours à son fils adoptif, composé dans le goût des _Seicentistes_, et +tout à fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.] + +Aussitôt après la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoyé à Gubbio +pour empêcher les inimitiés particulières d'éclater et pour réprimer +toute tentative de soulèvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que +quelques jours, les habitants lui ayant témoigné beaucoup de respect et +de soumission. + +Rentré à Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui +l'aurait certainement élevé en très-peu d'années aux plus hautes +dignités. Depuis l'année 1494, les Médicis avaient été bannis de +Florence, et, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors +parvenir à y rentrer. Ils vivaient dans les différentes cours d'Italie, +et Julien de Médicis avait choisi pour sa résidence celle d'Urbin: + + Ové, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_, + Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo, + Facea l'esiglio suo men duro e strano. + +[Note 50: Satire IV.] + +Julien avait pris en amitié le Castiglione, déjà lié avec son frère le +cardinal Jean de Médicis. Ce dernier avait fait écrire de Rome à Julien +par son secrétaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du +Castiglione, pour témoigner le désir de voir le comte épouser leur nièce +Clarisse, fille de Pierre Laurent de Médicis, alliance qui convenait +également à la mère, issue de la noble famille romaine Orsini. Le +Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mère, paraît flatté +de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproché des plus puissantes +familles d'Italie. Les Médicis étant rentrés à Florence quatre ans +après, le 31 août 1512, et presque aussitôt, en mars 1513, le cardinal +Jean ayant été élu pape sous le nom de Léon X, le Castiglione aurait +probablement vu sa carrière politique s'agrandir. Il se serait trouvé +d'abord neveu de Léon X, puis plus tard de Clément VII, et oncle de +Catherine de Médicis. Mais il n'était pas réservé à tant d'honneur: le +mariage manqua par des raisons politiques. Lucrèze de Médicis, soeur du +cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, désirait marier sa nièce +Clarisse à Florence, à l'un des partisans de leur famille, afin +d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de +ménager les moyens d'y faire rappeler ses frères et ses neveux. Une +occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le +cardinal Jean, bien qu'engagé avec le Castiglione, qui considérait ce +mariage comme fait[51], n'hésita pas à rompre le projet que lui-même +avait fait proposer: préférant ainsi, comme presque tous les hommes +d'État, la politique à l'amitié. Déçu de cet espoir, le Castiglione eut +pendant longtemps de la peine à se consoler de cet échec imposé à son +amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grâces du cardinal, +qui lui en donna de nombreux témoignages lorsqu'il fut devenu pape. + +[Note 51: «Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; così N.S. +Dio lo faccia essere felice.»--Lettre à sa mère du 9 août 1508. T. +Ier, p. 44, XLVIII.] + +On peut supposer, d'après une lettre à sa mère, du 22 août 1508[52] +qu'il se rendit à Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour +assister à la revue que Jules II voulait faire de l'armée pontificale, +dont son neveu, Francesco Maria della Rovère, nouveau duc d'Urbin, avait +conservé le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa +correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il paraît probable, +si l'on considère que dès le commencement de l'année suivante, le pape +se mit en campagne contre les Vénitiens pour reprendre les villes de la +Romagne qu'ils avaient conservées. + +[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.] + +Bien qu'il n'aimât pas la guerre, le Castiglione fit bravement son +devoir dans cette campagne, et donna des preuves éclatantes de sa +valeur. Il se distingua particulièrement au siège de Ravenne. Voici en +quels termes il raconte lui-même à sa mère[53] le combat qui se donna +sous les murs de cette place, le 15 mai 1509: + + «Nous sommes ici à Russi, qui est une forte place, depuis huit ou + neuf jours; nous étant préparés avant-hier à présenter le combat, + la garnison de Ravenne, ville éloignée d'ici seulement de dix + milles, fit une sortie composée d'environ trois cents chevaux et + deux mille fantassins, et s'avança pour nous inquiéter, afin de + nous empêcher de livrer combat. Notre cavalerie légère courut + aussitôt à sa rencontre, et, à sa suite, notre illustre duc avec + huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient + l'arrière-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avança ainsi + au-devant de l'ennemi. Bien qu'il fût placé dans une position + très-forte, nous nous précipitâmes à sa rencontre, et nous le + rompîmes avec grande furie. Même quelques-uns des nôtres le + poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fîmes prisonniers environ + trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de + bétail, au grand honneur de notre illustre duc.» + +[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.] + +Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus +grande modération, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne +voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque +le duc fut devenu maître de toute la Romagne, et qu'il eut fait un +accord avec les Vénitiens, le Castiglione, écrivant à sa mère pour lui +apprendre que la campagne était terminée, déplorait tout le mal qu'on +avait fait à la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: «Le moins de mal +que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagné +quelque chose, excepté moi; mais je ne m'en repens pas[54].» + +[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.] + +Ce désintéressement est d'autant plus remarquable, que notre héros, +non-seulement n'était pas riche, mais se trouvait souvent fort gêné. Sa +correspondance intime avec sa mère montre, presque à chaque lettre, +qu'il avait contracté des dettes et qu'il s'efforçait de les acquitter +honorablement. Mais son âme chevaleresque eût rougi de se procurer les +moyens de se libérer par la violence, ou par les autres voies que le +droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de +nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez +fréquemment, il se contentait d'en demander a sa mère d'une manière +pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer +de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer. + +[Note 55: «Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria +singolarissimo piacere, et così la prego che la voglia fare, o pochi +o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli più presto che la +può.» Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs: +«lo sono leggerissimo e viver non si puô senza.» Lettre +LXXXIX.] + +Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber +gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora +Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non +équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus +affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509[56], en lui +annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à +Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il +l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés +qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez +grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées +durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves; +il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son +père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits +pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.» + +[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.] + +La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui +avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut +conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna +cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec +les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se +continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises +après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier +1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze, +gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se +trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze, +après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le +Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une +lettre à sa mère, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages +que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de +conserver. + +[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.] + +Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui, +suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de +Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à +Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58]. + +[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino, +dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, édit. des _Classiques de +Milan_.] + +Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant +part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à +suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est +probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand +artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle +_Fornarina_ qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a +immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son +portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable +expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique +adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver +l'idée de celle qu'il aime: + + Non pure intende al bel che agli occhi piace, + Ma perche è troppo debile e fallace + Trascende in ver la forma universale[59]. + +[Note 59: Vers cités par Missirini, dans son _Discours sur la +suprématie de Raphaël_, à la suite de la description des peintures du +Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. à l'appendice, nº +I, une dissertation du même Missirini.] + +Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510[60]. +Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de +divertissements de toutes sortes. + +[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle +Lettere di Negozj_.] + +Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous +remarquons la première représentation de la comédie _la Calandria_, de +Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis, +depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin. + +Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le +comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur +cette solennité dramatique des détails qui méritent d'être +rapportés[61]. + +[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant +Tiraboschi, dans son _Histoire de la littérature italienne_, t. +VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut représentée à Urbin +avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la +discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de +Canossa prouve que la première représentation de la _Calandria_ eut lieu +à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome, +c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un +autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par +son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'année 1507 à +Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend +peu probable la première représentation de cette comédie dans cette +ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à +Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la +représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit +une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.--Voyez +les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 à +41.] + +«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le _Calandro_, +qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous +rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura +sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je +veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une +rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les +dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré +au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées +de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois +(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre +passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût +été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui +soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour +s'asseoir était orné de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand +entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres +blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de +la salle, disait: + + Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse + Caesar: magni etenim est utraque cura animi. + +Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de +verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle +pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette +voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à +l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre +de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la +manière suivante: + + DELICIAE POPULI. + +Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait +fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une +très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec +des rues, des palais, des églises, des tours;--rues véritables ainsi que +les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours +d'une très-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre +autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si +bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin, +il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était +entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant +divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes +les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer: +à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient +naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des +colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple +était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe, +éloigné du mur d'au moins une canne[62], exécuté au mieux. Entre +l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement, +imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans +deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait +placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la +main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure +également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans +la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses +pieds. + +[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome, +selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, représentant 1 mètre +99 cent. 27 mill.] + +De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur +chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute +la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en +aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces +représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par +des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce +qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était +une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards, +hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes +empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire +de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée +pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir +d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a +fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et +que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de +l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez +bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement +quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu +de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les +intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason +qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un +très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre +côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les +animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de +vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason +s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer. +Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à +l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si +bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes +se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite, +au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un +après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit +son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en +exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier +intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel +la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char +était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes: +elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la +main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du +char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des +flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du +char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à +l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de +laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout +environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi +belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune +traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires +couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune +avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang +et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le +dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces +monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne +pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième +intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au +sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise +sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches +de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si +naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et +cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux +autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de +ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si +bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait +jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également +entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire +ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la +scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru +précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit +nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien +qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette +explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait +montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent +souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est +ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son +flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer +et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans +des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage; +car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur. +Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour; +cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en +fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au +milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les +acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et +l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes, +et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur +un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la +fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y +assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais +dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que +votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.» + +Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un +des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le +prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes +ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient +à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute +rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_ +assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand +succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la +faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale. +Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes +distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait +représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité, +honneur qui vaut bien une bataille gagnée. + +Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome, +où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage; +il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à +l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute +une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer +par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui, +tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi +l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63]. + +[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que +ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse +d'Urbin.] + + + Superbi colli, et voi sacre ruine, + Che'l nome sol di Roma ancor tenete, + Ahi che reliquie miserande avete + Di tant, anime, eccelse e pellegrine! + Colossi, archi, teatri, opre divine, + Trionfal pompe gloriose e liete, + In poco cener pur converse siete, + E fatte al vulgo vii favola al fine. + Così, se ben un tempo al tempo guerra + Fanno l'opre famose, a passo lento + E l'opre e i nomi il tempo invido atterra: + Vivrò dunque fra'miei martiri contento; + Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra, + Darà forse ancor fine al mio tormento[64]. + + Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore + le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de + tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs, + théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des + plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu + de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du + vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments + fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le + temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les + oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de + mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est + sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments. + +Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas +encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne +resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son +rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en +campagne. + + + +[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été +traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains +cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et +se trouve à la page 225, t. II.] + +Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape +Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des +Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée +pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs +places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de +Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort +des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses +troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine +jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère +du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais +savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans +bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].» + +[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.] + +Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était +furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui +l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville. +D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur +la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne, +il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de +plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le +légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient +les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes +et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y +avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de +Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le +meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime +était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans +les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la +violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome, +fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses +honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations, +Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier +à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la +fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était +occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et +que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant +lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la +ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent +le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se +déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit +sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des +cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui +commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la +ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer +chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione +prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il +écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et +saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de +nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de +désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le +figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert +notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un +miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de +Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait +se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à +Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;» +passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle. + +[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad +notam_.] + +[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.] + +Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu +lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère, +qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait +qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait +lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien +cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère +Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient +empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur +à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de +ses sentiments. + +«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a +toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le +duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait +avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres +paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore +il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer +Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille +compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes +d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de +lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte +que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les +ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence +paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela +pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre +seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer +cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire +reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour +rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige +aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires. + +[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61, +t. Ier.] + +Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se +servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui +fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien, +et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est +confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le +capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus +grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le +pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa), +qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque +l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le +compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même +après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes +que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état, +lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais +le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et +m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut +faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en +Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y +étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc +très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait +été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour +depuis tant d'années.» + +[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur +Charles-Quint en Italie.] + +Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été +écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une +mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules +II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de +trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin, +dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione +au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston +de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les +Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé +son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des +trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les +apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit, +était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la +cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite: +cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix +d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré +les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés +par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils +lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait +abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans +toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des +intérêts de la France. + +Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux +brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette +époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer +leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien +que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait +gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un +tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il +voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers +français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit +que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la +connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la +seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle +sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et +considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce +point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que +de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté, +généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose +le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met +l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit +Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit +l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même +que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des +lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas +longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut +qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a +beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur, +unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui +sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de +gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles +qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit, +entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les +lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et +qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études, +eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi +célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties +du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince, +formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays, +se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les +inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver +que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le +méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils +veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain +qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie +mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande +folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].» + +[Note 70: Liv. Ier, p. 37.] + +Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs, +en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous +les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée +quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés +aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité +présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant +l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le +Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire +remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme +tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules. +«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux +convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait +remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité +n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce +qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y +saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui +voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire +autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de +mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs +valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils +doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute +l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls +y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance, +ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai +dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les +étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité. + +[Note 71: Liv. Ier, p. 75.] + +[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.] + +[Note 73: Liv. Ier, p. 159.] + +Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux +armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille +de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le +duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues +aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la +perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et, +le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal +Sigismond Gonzague, legat du pape. + + +Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le +théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de +juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se +rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de +rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance +avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc +lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de +l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la +ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français, +Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par +les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres +capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du +Ferrarais[74]. + +[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p. +68, t. Ier.] + +Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc +d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de +Charles-Quint. + +C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la +récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince, +on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du +cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités, +avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son +territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une +légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au +Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce +fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un +lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de +très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de +revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le +Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation: +«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à +la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles +femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il +ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui +plaît, ils seront bientôt d'accord.» + +[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.] + +[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.] + +Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de +Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques +mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son +maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il +n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc, +contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant +qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle +vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays +très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre +est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu +m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].» + +[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t. +Ier.] + +Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui +donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut +la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu +devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et +particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de +l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations +politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait +de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la +protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à +Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une +habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre +s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en +position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec +presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était +très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré +collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable +à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé +en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort +dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal +Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin, +au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de +Léon X. + +Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de +ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois +juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de +Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais +et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin +oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un +curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans +cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons. + +Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le +Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11 +mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été +faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don +renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du +comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la +charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât +tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la +dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour +ce prince. + +Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu +de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile +à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la +grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans +cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le +souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis +longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs +des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient +pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses +connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement. + +On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les +lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que +Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à +la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et +les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain, +au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement +exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les +lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a +pris le nom. + +Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le +pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et +les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et +de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte +IV[79]. + +[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne +partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille +Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le +pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra +ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce +souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et +qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux +ressortir celles de son prédécesseur.] + +[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele +Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo +Poggioli, stampatore della R. C. a.] + +«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai +une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable +époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de +Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son +cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après +une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la +population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules +II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le +sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants: +beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de +Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long +parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est +interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit; +tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.» + +[Note 80: P. 80.] + +Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon +X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et +n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et +des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son +contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles +par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons +aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à +Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les +soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet +événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut +la première victime. + +[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques +mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist., +lib. 1º, epist. 30.] + +Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de +Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous +beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et +les arts que son successeur. + +Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque +constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas +d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants. + +Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute +particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul +pour sa gloire. + +Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de +Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le +cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de +Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église +annexée de Saint-Laurent _in Damaso_. + +Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire +aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la +reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la +Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui +aient porté l'effigie d'un pape. + +On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di +Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la +nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des +autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent +aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine, +dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de +cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican, +ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une +grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics, +parmi lesquels nous citerons seulement les églises de +Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du +génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs +et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en +1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait +reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était +que cardinal[83]. + +[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ, +suivant l'_Annuaire des Longitudes_.] + +[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.] + +Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par +Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami, +en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire +avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse, +sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique, +superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on +pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis +quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone +(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on +trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du +mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.» + +C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au +pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en +commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il +vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du +pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec +une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre. +Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_, +l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et +la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour +remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours. + +Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à +son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la +moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine, +qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre +1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux +deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son +illustre prédécesseur. + +[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond, +sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et +terminé en 1547.] + +Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui +qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent +découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère. +Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait, +en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le +groupe du Laocoon en est un célèbre exemple. + +Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco +di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il +résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille +faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut +retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre +de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette +lettre: + +[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.] + +«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je +vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près +Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le +pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que +sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme +Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que +mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du +pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval +de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon +père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit +agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir +examiné, nous retournâmes dîner.» + +«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de +Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu +obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été +déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en +fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules +II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le +fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où +il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].» + +[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella +villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una +capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.] + +Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul +bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens: + +[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.] + +«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii +sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus +Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte; +voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment +citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un +seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88], +qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul +morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints +ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne +peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la +sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu +tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration; +car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien, +trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de +marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est +grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit +pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli +artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient +en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle +opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et +dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la +seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de +cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non +moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec +leur ciseau.» + +[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel +Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire, +prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et +Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.] + +Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la +statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya +généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le +propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un +emploi lucratif à la cour pontificale. + +[Note 89: _Notizie_, p. 22.] + +Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules +II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse, +l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de +Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous +Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme +d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des +plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût +décidé pour les belles choses[91]. + +[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.] + +[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.] + +Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape, + + «lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était + doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point + place pour les petites choses,» + +c'est la construction de Saint-Pierre. + +[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de +Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.] + +Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et, +dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par +l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite +à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention +de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique +menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être +mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la +démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever +une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus +magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à +voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes +les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de +saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui +s'étaient accomplis dans son enceinte. + +Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à +un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur. +Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il +avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de +repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui +ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue, +périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en +excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers +scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante +fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé +de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de +l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel +édifice[95]. + +[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.] + +[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de +Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.] + +[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.] + +La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le +samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des +cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des +cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la +croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que +Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans +une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de +périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par +ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait +commencé[96].» + +[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle +_Hoc die_, du 18 avril 1506.] + +Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus +grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence +avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux +expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il +ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de +traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la +première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand +pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et +persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de +la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à +cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables +de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de +Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de +Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le +plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin, +domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle, +et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus +merveilleux édifice des temps modernes. + +Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife +pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux +sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de +littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le +patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal +Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au +pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui +se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de +sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal, +située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était +fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange +Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor +Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida, +Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger +et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne +manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les +expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer +non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais +surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par +des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes +les parties des sciences.» + +[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange +Colocci.] + +La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à +l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même +qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet +aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises +dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les +habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains +contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans +une anecdote qui mérite d'être rapportée. + +Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_, +ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans +l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de +la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius, +célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais +complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de +faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet +constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la +tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il +s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par +une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles +flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au +Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de +l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius +apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête +placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué +sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine +distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de +vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets +succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie): +«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras +ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du +cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les +autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature +grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les +conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait +été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des +cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San +Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en +route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il +remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San +Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre +de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et +placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de +grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième +fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les +rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le +soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins +situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus +grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à +cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la +fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre, +et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était +épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la +connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_. +Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa +gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il +s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui +brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la +persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux, +qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe, +ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane, +étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].» + +[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49 +et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad +notam_.] + +Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_, +_la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de +savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour +dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme +Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire +quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la +poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était +_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses +de ses adorateurs. + +C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces +distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce: + + Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit? + Improbus et verè rusticus ille fuit. + Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam + Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor. + Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras? + Lividam ab impresso agnosco ego dente notam. + Atque utinam non ulteriora etiam malus ille + Sumserit. Heu duras in amore vices[99]! + +[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306, +XI.] + +Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des +leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de +rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et +d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle +de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui +faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses +appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au +visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que +celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue +et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et +l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante: + + Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter + homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies + XII; obiit 1511, die 15a augusti[101]. + +[Note 100: Part. III, nov. 42.] + +[Note 101: Roscoë, _Vie de Léon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.] + +Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée +presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de +Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même +couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces +faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins +s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs +de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102]. + +[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa +haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison, +auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal +Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard, +pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.--_Vide_ Roscoë, _ut suprà_. +Il cite Colocci, _Poésie ital._, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.] + +Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait +servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette +courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de +tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le +mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements +qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de +son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont +entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione +qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec +Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec +développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant +des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement +de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison +Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les +documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses +manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis +plusieurs siècles. + +Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et +l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa +fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome. + +Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au +commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un +heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas +l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait +la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic +maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et +d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en +monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens +d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement +acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne +avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui +avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le +pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce +pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier +général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de +ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans +toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est +vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé, +car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille +ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par +Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en +représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier +les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il +attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par +un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond +Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à +prendre le nom et les armes[104]. + +[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.] + +[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.] + +Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A +son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le +bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la +suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec +beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et +le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il +est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino +Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme +un associé et comme un ami. + +Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche +qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans +une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il +possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme +énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une +fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité, +Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa +mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à +encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens +de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant +ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son +nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit +des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder +à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi, +de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et +vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de +la supériorité de l'art sur la richesse[107]! + +[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di +Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.] + +[Note 106: _Ut suprà_, p. 7, note 1.] + +[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a +donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p. +36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de +Raphaël_, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une +anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons: +il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur +très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant +que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient +l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne +tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu +égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches +que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse, +chacun s'empressait de le féliciter pour _le Gladiateur_, pour +l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphné_, pour le tableau des _Grâces_ du +Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphaël, et pour les autres +précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa +villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua +depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur +de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas +auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le +seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité +incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à +Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des +fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et +employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son +nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du +Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.] + +Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant +l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut +bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il +travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la +sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une +supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée. +Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par +ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui +l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité +de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à +reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste +d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les +fresques de la salle de la _Signature_, que s'établirent entre eux ces +relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et +de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne +devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette +intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de +ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent +banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit +aujourd'hui, _de plateaux_ destinés à porter des rafraîchissements, +selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à +l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi +de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait: + +«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre +dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu +du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du +seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la +composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de +quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et +conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël +Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le +délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit +Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des +experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit +seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait à Rome, à +la banque des Chigi, etc.» + +[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.] + +[Note 109: Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio, +Ghisio.] + +Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes, +puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait +s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des +experts. + +Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa +résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque, +dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont +Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia[110]. +Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de +campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'éloigner +trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de +jouir d'une vue agréable. Il fit choix, à cet effet, d'un vaste jardin +situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu +un délicieux séjour. + +[Note 110: Fea, p. 5.] + +La villa Chigi, appelée la _Farnesina_, du nom des Farnèse, qui en sont +devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus +beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les +monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins +d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive +droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du +Janicule, couvert de délicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait +déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote: +il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la +villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant +palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec +pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la +peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire +de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au +moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la +voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien +imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de +véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette +décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la +peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et +il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les +premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre +par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit +faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la +voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière +vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de +l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano +toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut +supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au +rez-de-chaussée de la loge[112]. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il +eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en +soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a +représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des +Dieux et les noces de l'Amour[113]. + +[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini, +élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori +_Descrizioni_, etc., p. 128.] + + +[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le +recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti, +1845, t. II, p. 368 et suiv.] + +[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da +Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de +Romanis.] + +La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale +longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série +de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule +fut exécutée par Raphaël: c'est celle qui représente le triomphe de +Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les +accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction +des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et +de beauté. + +Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue, +ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le +Sanzio lui répondit: + +«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les +sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont +vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon +jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous +les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle +en juge digne.--Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids +sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère +bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le +plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de +beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées: +je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne +sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande +lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant à la Galatée, +je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la +moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais, +dans ses paroles, je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis +que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs, +avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour +faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en +l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée +qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé +de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir. +--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].» + +Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio +et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait +sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui +donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphaël +les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de +satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons +donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy[115], qu'il est possible +que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché +tiré de l'_Ane d'or_ d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le +judicieux Longhena[116], que Raphaël peut bien avoir à lui seul le +mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant, +il avait aidé le Pinturicchio à composer les grandes fresques de la +cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël +connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin, +lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il +lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio +Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le +critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec +tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel. +«_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut +accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].» + +[Note 114: Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée +dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complété +dans le t. II, p. 23; édit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve +aussi dans la traduction de Longhena, Appendice nº.6, p. 927.] + +[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.] + +[Note 116: _Ibid._, note.] + +[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib. +VII, p. 101.--Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice nº +V, p. 547 et suiv.] + +Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et +terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant +Fea et aux autorités qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnésine +commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été _entièrement_ +achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque +l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur +la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le +second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il +nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé _toutes_ les peintures +de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psyché, tout le +monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard, +qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises[119], qu'elle n'était pas +terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par +ses élèves[120]; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée +dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512. + +[Note 118: _Notizie_, p. 4, nº 2, et notes 1 et 2.] + +[Note 119: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.] + +[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.] + +Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser +qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de +l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant +le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du +traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du +1er avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La +Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M. +Quatremère de Quincy[122]; et cette date nous paraît la plus probable. + +[Note 121: _Ib._, p. 8, nº 7, et p. 9.] + +[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.] + +En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la +prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps +exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Héliodore_, de la _Messe +de Bolsène_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint +Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la +hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se +jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si +gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de +tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer, +la déesse célébrée par Lucrèce. + +[Note 123: Bellori, _ut suprà_, p. 185.] + + ...Hominum divumque voluptas Alma Venus. + +La mère de Cupidon: + + Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a + Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore + eterno al sommo Giove[124]. + +[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cité par Bellori.] + +Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le +Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et +l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à +son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour +orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie +de l'antiquité grecque et romaine. + +On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la +peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les +artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du +Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs. +Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années +à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première +grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent +encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique +et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont +peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les +tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque +l'_École d'Athènes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio +ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution +attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste. +Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints +et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à +la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans +le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse +antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _École +d'Athènes_, où règne dans la disposition des lieux une perspective si +bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur +la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus +beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le +jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet? +N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché, +le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en +l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade, +de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_École d'Athènes_ est +la première grande composition qui ait été puisée à une autre source +que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie +païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la +Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie +d'Homère. + +Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité +doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire +de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia +Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte +IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de +Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et +voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple, +reconstruite également par Sixte IV[125], il confia au Sanzio +l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses +desseins. + +[Note 125: Fea, p. 79, note 1.] + +A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque +des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main +droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté +quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait +facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême +vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse +et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les +anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits, +sont réellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et +leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé +cette composition. + +Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux +infernaux: + + ...Deo furibunda recepto, + +dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent +comme des êtres terribles et semant l'épouvante: + + ...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae; + sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument. + +On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et +pleines de sérénité. Missirini[126], auquel nous empruntons la +description de cette fresque, explique cette différence en disant que le +caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de +leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de +consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain.--Il est +possible que cette considération ait été la raison déterminante de +l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il +aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt +que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune +possédé de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses +ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beauté +singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit +divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse +perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition, +c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose +surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet +esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur +colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien +ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup +tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»--C'est ici le +cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est +le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la +composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127]. + +[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc., +p. 209.] + +[Note 127: Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea +prétend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphaël, est imitée de celle que +Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des +voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy. +_Notizie_, p. 2, et note.] + +Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection +dans la fresque des _Prophètes_, qui se trouve dans la même église à +côté de celle _des Sibylles_. Cette composition, placée dans un espace +très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux +groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie +supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi +David dans la force de l'âge, et le jeune Samuel, avec un ange de +grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et +de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un +vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et +grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression +merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le +Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus +heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu +au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables +par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophètes_ ne le +cèdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le +premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison +de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et +après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait +exécutée de son vivant.» + +A l'occasion de cette fresque des _Prophètes_, on raconte une anecdote +qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son +livre intitulé: _Le bellezze della città di Firenze_, etc., _ampliute ed +accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que +Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait +demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la +somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour +juger du mérite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu +que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128] +sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration +naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité +qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange +n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne +l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu +seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il +avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette +oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette +anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait +été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la +valeur de la fresque des _Prophètes_, nous ne saurions admettre que +l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût +constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même. +Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël, +en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré +tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons +croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans +les coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris +qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au +préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands +maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne +saurait comparer leur génie[130]. Nous admirons le beau, le sublime même +dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs +oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous +ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses _Sibylles_ et dans ses +_Prophètes_, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de +Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par +bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de +l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec +le célèbre Mariette[131], bon juge en cette matière: «Michel-Ange et +Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands +dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un +est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le +coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même +n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes +supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été une +mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger +d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un +ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait +paru.» + +[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette +antichità di Roma_.--1816, p. 34 et seg.] + +[Note 129: «_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii +tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse +veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.»] + +[Note 130: M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et +suiv.] + +[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des +_Archives de l'art français_, publiées par M. de Chenevières.] + +[Note 132: Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard +de Vinci.] + +M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de +Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511[133]: Missirini pense qu'elles +durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en +1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur +l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui +constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider, +avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de +Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande +élévation[135]. + +[Note 133: Longhena, p. 101.] + +[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.] + +[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.] + +Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de +Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de +Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille +Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il +avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de +Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle +ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit +généralement: il est également incertain s'il a donné les dessins des +peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui +décorent la voûte et le tableau de l'autel[136], bien que le goût si pur +de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut +terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur +le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève, +exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée +inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio, +auteur contemporain[137], cette statue aurait été taillées dans un +morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum +Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques +colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si +l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des +chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste +qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont +fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui +regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au +ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione, +adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome[138], que +Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien son +rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à +Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce +petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il +consentirait à le céder[139].» On ignore ce qu'est devenue cette petite +statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans +lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien +remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front +et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture +et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son +génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière +jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de +quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à +Raphaël[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la +perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa +trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande la +statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité +aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins +supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève +Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui +s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des +oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments +d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui +avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient +son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa +Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les +descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la +grâce et la beauté de cet édifice. + +[Note 136: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285, +note.] + +[Note 137: Cité par Fea, p. 6, note 3.] + +[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, à la fin de la +lettre LXIV.] + +[Note 139: Voici le passage de cette lettre: + «Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona + memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale + versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento + sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella + sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita + il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla + de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran + mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse + gli farei dar via delli «suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli + ha più quel puttino_ «_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si + daria all'ullimo_.» +] + +[Note 140: Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.--Raphaël, né le +8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.] + +Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des +artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût +des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la +ville de Sienne[141], dit de lui: «_Litteris modicè conspersus fuit; +multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir +sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis +pretii_.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu +cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se +faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de +ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.» Sous les +auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à +publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes. +L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu +longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié, +en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui +valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison +d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en +sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée +pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les +scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la +première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition +très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre +Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte, +étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer +lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs +subséquents[142]. + +[Note 141: T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,--Manuscrits de la +bibliothèque Chigi, G, 11, 37.] + +[Note 142: Roscoë, _Vie de Léon X_, traduct. française, t. II, p. +253 et suiv.] + +Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la +famille della Rovère; il était également lié avec la famille des +Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du +cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II +au pontificat. + +Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de +Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous +a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu, +lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à +l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son +titre[143]. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste +après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que +devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et +ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés +par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino +Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait +fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté +de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de +Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre +apostolique. + +[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe +vol. de la _Vie de Léon X_, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et +suiv.] + +On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin +Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps, +et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de +Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand +Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre +l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le véritable +restaurateur des lettres et des arts à Rome. + +Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège +qui accompagnait le pape, et avoir indiqué _l'ordre et la marche_, +depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur +continue ainsi: + +«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la +maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable, +construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en +carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une +plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise +et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château +(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or: + + Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua + nunc tempora Pallas habet. + +«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription: + + Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo. + +«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une +demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant +qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre +personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un +entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié +homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; à l'autre +angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé +au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc, +flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi. +Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et +sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du +milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux +petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La +nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers +avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur +celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux +monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette +femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles +venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la +défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait +du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait +encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales. +Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant +également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un +d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence, +tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient +représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une +d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, plus +belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les +traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise, +l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était +placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le +Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des +Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca, +était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il +n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en +lettres d'or sur la frise: + + Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus, + vive diù ut meritus. + +«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une +la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles, +l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre +représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup +d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop +prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela +suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et +généreux en toutes choses. + +«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je +viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San +Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait +écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion à ceux +adoptés par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_: + + Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero. + +«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.» + +Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne +craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de +placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un +précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on +voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et +que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de +connaisseurs. + +Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place +_di Parione_ et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé +un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son +admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de +l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la +façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de +chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque +pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme; +chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents +fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on +puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave, +une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le +ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des +faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus, +statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également +antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec +d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc, +tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à +l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions +étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les +autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à +cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le +cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà +de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre, +d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont +antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description +abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir +parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval +ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte; +une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux +mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable +Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres +statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et très-belles, avec +douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été +nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces +chefs-d'oeuvre.» + +Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la +direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais, +si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres +dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les +monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être +exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres +architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et +places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une +époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des +anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que, +de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a +été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies +publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin +florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les +statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de +tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art +antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et +romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté, +tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphaël et le Poussin, +entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres. + +Nous avons dit qu'à la suite d'une négociation dans laquelle Chigi +montra beaucoup de désintéressement, Léon X lui avait renouvelé le bail +des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette +transaction, il avait toujours été considéré par les Médicis comme un +associé et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimité qui +régnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptême de l'un de +ses enfants, Agostino invita Léon X, douze cardinaux et les ambassadeurs +étrangers, à un splendide repas donné par lui à sa villa. On y servit +les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus délicats, +entre autres des _langues de perroquet_ apprêtées de diverses manières, +sans doute par allusion à l'apologue d'Ésope. Le service était fait en +vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus précieuse que +Raphaël et d'autres maîtres avaient donné les dessins des plats et des +vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon, +au fur et à mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le +Tibre, qui coule le long de la salle où se donnait la fête. Le public, +qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle +d'or et d'argent ainsi lancée dans le fleuve, fut frappé de cette +prodigalité inutile, et conçut la plus haute idée des richesses du +marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scène +inventée à l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait +sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se décider à le jeter +dans l'eau en pure perte; il était d'ailleurs trop amateur de la beauté +de ses vases pour consentir à s'en séparer de cette manière. Les +narrateurs qui ont supposé que tout ce service d'or et d'argent avait +été bien réellement jeté et perdu au fond du Tibre, ont commis une +erreur qu'il leur eût été facile de rectifier. La vérité est que si +toute cette vaisselle fut lancée dans le fleuve, elle fut jetée de la +main à la main dans un filet disposé à cet effet, Agostino n'ayant +d'autre but que de montrer à ses convives que les plats et autres vases +ainsi enlevés de la table ne devaient pas y être replacés une seconde +fois[144]. + +[Note 144: «Il convito più che regio dato ivi a Leone con 12 +cardinal, «in cui si gettavano è piatti ed altri istrumenti d'oro e +d'argento «mano a mano nel Tevere a una rete; così non ritornando in +«tavola.»--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans +la note 2.] + +Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de +Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il était fort +considéré par les pontifes et par les cardinaux à cause de ses +richesses. C'est à l'intervention du marchand siennois que le cardinal +de Saint-Georges, Raphaël di Riario, impliqué dans le complot que les +cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient formé contre la vie +de Léon X[145], dut sa grâce et sa mise en liberté. Frappé d'une énorme +amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de +Saint-Georges eut recours à l'obligeance de Chigi, qui promit de payer +cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse: + +[Note 145: Voy, Roscoë, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.] + +«Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la présente, je +promets de payer à Sa Saintété notre seigneur le pape Léon X, ou à qui +Sa Sainteté ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir: +vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme +de vingt-cinq mille ducats à Pâques de l'année 1518. Laquelle promesse +est ainsi faite à la demande et réquisition des révérends messires +Cesare di Riario, archevêque de Pise, Augustin Spinola, évoque de +Pérouse, Jérôme Sansoni, évêque d'Arezzo, Octave di Riario, évêque de +Viterbe, Thomas di Riario, évêque de Savone, François Spinola, +protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et François Sforzia di +Riario, pour la libération et réintégration du révérendissime Raphaël di +Riario, cardinal de Saint-Georges, conformément à la capitulation et à +la convention faite et célébrée entre Sa Béatitude et ledit +révérendissime cardinal, par la main et le ministère de messire Donato +de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre +apostolique, et pour l'exécution de ladite capitulation la présente +promesse est faite, sous la réserve, toutefois, des _moti proprii_ sur +ce signés de la main de Sa Sainteté, et en foi de quoi, moi, Agostino +Chigi, soussigné, j'ai souscrit la présente de ma propre main, à Rome, +le 23 juillet 1517[146].» + +[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant +auteur, à la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation +dressé contre les cardinaux conjurés contre Léon X, dans le consistoire +secret du 22 juin 1517, et tiré des archives du Vatican.] + +Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal +Raphaël di Riario put recouvrer la liberté. Il en profita pour quitter +Rome[147], où il avait vécu pendant plus de quarante ans avec splendeur, +et où il avait fait élever, avec le cardinal Julien della Rovère, depuis +Jules II, la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent +_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante. + +[Note 147: Il alla se fixer à Naples, où il mourut en 1520.] + +Agostino Chigi mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520, +quatre jours après Raphaël, laissant inachevé le magnifique tombeau dont +il avait confié l'exécution au Sanzio. + +Ce tombeau est placé à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148] +dédiée à Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de +Rome. «Elle présente un bel ordre de pilastres corinthiens et une +élégante petite coupole. Raphaël a fait lui-même le dessin du grand +tableau de l'autel, représentant la nativité de la Vierge, qui fut +ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, à cause de +la mort prématurée du Sanzio. On croit que Raphaël commença les ovales +sous la corniche: ils furent continués par Fra Sebastiano et terminés +par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en +ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont été +exécutées par le Vanini. + +[Note 148: Cette chapelle est la troisième en entrant dans la nef à +gauche.] + +Les précieuses mosaïques qui ornent la coupole représentent les +planètes, et le Père éternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont +été exécutées par Marcello, Provençal; ou, comme d'autres le +soutiennent, par le Vénitien Luigi da Pace, sur les cartons laissés par +Raphaël lui-même, dont le génie sublime pouvait seul créer une +composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les +statues en marbre, entre les niches, représentant les prophètes Élie et +Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les exécuta +sur les dessins et sous la direction de Raphaël: les deux autres, +figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief +en bronze sur le devant de l'autel a été exécuté par le même Lorenzetto, +lequel y a représenté la Samaritaine, et près d'elle le Sauveur assis, +avec une multitude de figures de chaque côté. Le même artiste a encore +exécuté la charmante lampe formée de trois petits enfants ailés de +bronze, présentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].» + +[Note 149: Il est à remarquer que les copies de ces mosaïques +exécutées en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de +l'Académie romaine de Saint-Luc, près le Capitole. Un artiste étranger, +M. Louis Gruner, après les avoir lui-même dessinées, les a publiées en +dix planches, gravées sur cuivre à la manière de Marc Antoine, avec un +texte explicatif de M. Antoine Grifi.] + +[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio +Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.] + +On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement +décorée: elle a dû son achèvement à Fabiano Chigi, descendant +d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape, +héritier du goût de son aïeul, dépensa des sommes énormes pour +encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place +Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, témoignage le plus +remarquable du génie du Bernin. L'achèvement de Sainte-Marie-du-Peuple +et de la chapelle Chigi coûta, dit-on[151], à Alexandre VII la somme de +près de trente-huit mille écus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce +monument est digne de cette illustre famille; c'est là que sont ses +tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'obélisque: celui à droite en +entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand +siennois méritait bien qu'on lui fît cette épitaphe: + + Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifiée.... + +[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.] + +Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'être +l'ami de Raphaël et des autres maîtres éminents du siècle incomparable +de Jules II et de Léon X. + +Si l'on en croit le témoignage de ses contemporains[152], la fortune du +banquier siennois s'élevait à sa mort, tant en argent comptant qu'en +créances, prêts ou hypothèques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de +banque produisant intérêts, offices et autres valeurs, à la somme énorme +de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui +représenteraient aujourd'hui plus du triple. + +[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, datée +de Rome le 11 avril 1520, adressée à Antonio di Marsilio, à Venise, +rapportée par Longhena, appendice, nº VIII, p. 561.] + +Agostino laissa pour héritiers quatre enfants et un cinquième qui vint +au monde après sa mort: ils étaient sous la tutelle de son frère +Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copié par Fea[153] dans +les archives du Vatican, qu'à la date du 6 mai 1521, Léon X leur +emprunta une somme de dix mille écus d'or, à la sûreté de laquelle il +donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets précieux +appartenant à la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut remboursé que +le 11 juin 1524 par Clément VII. + +[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.] + +Soit que l'immense fortune d'Agostino ait été mal administrée pendant la +minorité de ses enfants, soit qu'eux-mêmes, devenus majeurs, aient +dissipé les richesses accumulées par leur père, toujours est-il que la +villa de la Lungara, ce palais embelli à tant de frais par ses soins, +fut hypothéquée aux créanciers de ses héritiers, et vendue aux enchères +publiques, le 24 avril 1580, en exécution d'un décret de Grégoire XIII, +pour payer leurs dettes. Elle fut achetée à vil prix par le cardinal +Alexandre Farnèse, nonobstant les protestations des anciens +propriétaires qui refusèrent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente. +Plusieurs écrivains[154] ont accusé le pape Paul III, de la famille +Farnèse, d'avoir expulsé par violence les héritiers d'Agostino Chigi de +la villa, pour la réunir au palais Farnèse qui se trouve placé en face, +sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne paraît pas +fondée[155], puisque ce n'est que longtemps après la mort de Paul III +que la villa d'Agostino devint la propriété de la famille Farnèse[156]. +Elle en reçut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est +connue depuis plus de deux siècles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui +la créa, ne vit plus aujourd'hui que dans la mémoire des savants, des +amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son +nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus à sa magnificence. Le +palais de la Lungara, avec le triomphe de Galatée et la fable de Psyché +et de Cupidon, les Sibylles et les Prophètes de Sainte-Marie-de-la-paix, +la statue de Jonas et les mosaïques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont +inséparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les +étrangers à Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le goût d'Agostino +Chigi pour les arts et en même temps l'étroite amitié qui l'unit au +divin Raphaël. + +[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Traité +de la peinture_, t. II, p. 201;--Roscoë, _Vie de Léon X_, trad. franç., +t. IV, p. 275, note.] + +[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.] + +[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les +domaines des Farnèse étant passés, dans le siècle dernier, aux Bourbons +de Naples, héritiers d'Elisabeth Farnèse, dernière descendante de cette +famille célèbre.] + +Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimité de notre banquier; il +était également lié avec le Sanzio et ses principaux élèves, et plus +particulièrement avec Jules Romain. + +C'est probablement pendant le séjour que le comte fit à Rome comme +ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'août 1513 à la fin de mai 1516, +que l'Urbinate exécuta le célèbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des +ornements du musée du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance +du Castiglione, de l'époque précise à laquelle il reçut ce témoignage de +l'amitié du peintre d'Urbin; mais tout porte à croire que ce doit être +vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce +portrait n'est pas exécuté à la manière du Titien et de l'école +vénitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus +parfait pour représenter tout à la fois la ressemblance et la vie, le +caractère dominant de la physionomie et les sentiments habituels de +l'âme. Le comte est coiffé d'une toque noire en velours qui cache +presque toute sa chevelure, mais qui laisse à découvert, dans toute sa +pureté, son front large éclairé de la plus douce lumière; ses yeux bleus +brillent d'une intelligence mêlée de bonté, et présentent bien de son +caractère l'idée qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et +les autres parties du visage ne sont pas très-réguliers; mais l'ensemble +de la physionomie plaît et attire par un air de bienveillance qui fait +contraste avec l'aspect grave, sévère et quelquefois dur des figures +vénitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe +longue, de couleur châtain; il se présente presque de face; il est vêtu +d'une espèce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure +blanchâtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plissée; +il a les mains posées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette +partie du tableau n'est pas achevée comme le visage, ou peut-être +a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le modelé du +visage, le fondu des ombres et de la lumière, l'expression de la +physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si +difficiles à bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, à +coup sûr, a dû être d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit +l'âme avec les traits de la physionomie, ce que voulait le poëte: + + Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157]. + + +[Note 157: Nigrini, dans ses _Éloges_, p. 428, dit qu'on voit à +Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel +Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_. +Mais je n'ai rien découvert sur ce portrait, pas plus que sur les +relations du Castiglione avec le Buonarotti.] + +Le Bembo, dans une lettre datée de Rome, le 19 avril 1516, et adressée +au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors à +Rubera, ne se montre néanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le +passage de sa lettre[158]: + + «Raphaël, qui se recommande respectueusement «à vous, vient de + peindre notre Tebaldeo (le poëte), «avec un tel naturel, qu'il + n'est pas aussi semblable «à lui-même que l'est cette peinture; et + pour moi, «je n'ai jamais vu ressemblance si étonnante. Vous + «pourrez juger par vous-même ce qu'en dit et ce «qu'en pense + messire Antonio (Tebaldeo).--Dans «le fait, il a grandement + raison; car le portrait de «messire Balthazar Castiglione, ou celui + de notre «duc de bonne et regrettable mémoire, auquel Dieu «accorde + la félicité éternelle, paraissent être de la «main d'un des élèves + de Raphaël, pour ce qui a «rapport à la ressemblance, en + comparaison de celiu «de Tebaldeo. J'en suis extrêmement jalons, et + «je songe à me faire peindre aussi quelque jour. «--Mais voici + qu'après vous avoir écrit ce qui «précède, arrive précisément + Raphaël, comme s'il «eût deviné que je m'occupais de lui en vous + écrivant. «Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; «c'est que vous + lui envoyiez les autres sujets des «ce peintures que vous voulez + lui faire exécuter dans «votre salle de bains, c'est-à-dire + l'explication «écrite des sujets, parce que ceux que vous lui avez + «envoyés seront finis de peindre cette semaine. «--En vérité, ce + n'est point une plaisanterie: voici «qu'à l'instant m'arrive + également messire Balthazar, «qui me charge de vous dire qu'il est + décidé «à rester cet été à Rome, pour ne pas interrompre «ses + douces habitudes; principalement, «parce que messire Antonio + Tebaldeo le veut ainsi. «--Je baise la main à votre seigneurie, et + je me «recommande à sa bienveillance.» + +[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques +italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.] + +Cette lettre prouve l'intimité qui régnait entre le Bernbo, le Bibbiena, +Raphaël, le poète Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le +Bibbiena, quoique cardinal, ne dédaignait pas de composer lui-même les +sujets des peintures que Raphaël devait exécuter dans sa maison. Quelles +étaient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni +celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur +que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance +démontre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que +les lettres. + +Quant au portrait du poëte Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on +ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la +vie de Raphaël, par M. Quatremère de Quincy, croit, avec le comte Luigi +Rossi, le célèbre traducteur de la vie de Léon X, par Roscoë, l'avoir +retrouvé en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les +raisons qu'en donnent les deux éminents critiques paraissaient assez +concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu +l'oeuvre elle-même; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute +preuve historique, on doit se montrer très-réservé à l'endroit de +pareilles découvertes[159]. + +[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p. +638.--La gravure du portrait se trouve à la page 642. Ce qui me ferait +douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du poëte +Tebaldeo, c'est que, d'_après la gravure_, il paraît évident que le +personnage représenté est dans toute la force de l'âge; c'est tout au +plus s'il paraît avoir trente-cinq ans. Or, d'après le comte Rossi +lui-même (Longhena, p. 638), le Tebaldeo était né à Ferrare en 1457. Son +portrait ayant dû être exécuté par Raphaël au commencement de 1516, +suivant la lettre du Bembo, il avait à cette époque cinquante-neuf ans, +âge bien supérieur à celui que donne la gravure reproduite dans la +traduction de Longhena.] + +On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de +passer à Rome tout l'été de l'année 1516, ne voulant pas interrompre les +douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un +événement important vint modifier sa résolution: le duc d'Urbin, dont il +était l'ambassadeur auprès de la cour pontificale, se vit dépouiller de +ses États, pendant le cours de cette même année 1516, par Léon X, auquel +il avait donné l'hospitalité, lorsqu'il était exilé de Florence avec les +autres Médicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes +proposé de raconter de quelle manière le pape s'empara des États de +Francesco Maria della Rovère. Il suffira de dire que Léon X céda, dans +cette circonstance, au désir d'augmenter la puissance de sa famille; et +qu'en donnant l'investiture du duché d'Urbin à son neveu, Laurent de +Médicis, il fit fléchir la justice et la loyauté devant des +considérations politiques que la postérité a justement réprouvées[160]. + +[Note 160: _Vide_ Roscoë, _Vie de Léon X_, t. III, p. 87 et suiv.] + +Cet événement mettait fin à l'ambassade du Castiglione, et devait le +rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il était +éloigné depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec +empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la +duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la +présence de ces illustres réfugiés aura contribué à opérer un +rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidèlement +servis, et le marquis de Mantoue, à la famille duquel il tenait par sa +mère. Il obtint donc la permission de rentrer à Mantoue, et il y fut +reçu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction. + +Le comte touchait alors à sa trente-huitième année: il y avait déjà +longtemps qu'il songeait à se marier, c'était le plus vif désir de sa +mère; et, lui-même, rendu plus sérieux par les graves pensées de l'âge +mûr, il commençait à se lasser de la vie détachée qu'il avait menée +jusqu'alors. + +On a prétendu que le Castiglione avait conçu, pour la duchesse Élisabeth +d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre +d'années, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _Éloges_, +raconte même à ce sujet une anecdote qui est répétée par l'abbé +Serassi[161]. Suivant cet écrivain, «le Castiglione aurait fait faire +par Raphaël le portrait de la duchesse Élisabeth, et il l'aurait caché +derrière un très-grand et très-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait +savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enfermé avec ce +portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX +dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), écrits en entier de sa main +en l'année 1517. Ces sonnets auraient été retrouvés en 1560 par la +comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille, +lorsqu'elle faisait restaurer le cadre usé du miroir. Ces sonnets, comme +les bijoux les plus précieux, tirés des trésors de la poésie italienne, +furent communiqués aux seigneurs Volpi et publiés par eux pour la +première fois[162].» Nigrini ajoute: «Si Paul Jove avait pu les voir, +ils lui auraient donné les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a +dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours, +comme il les appelle.»--Malheureusement Nigrini et les autres ont +complètement oublié de dire ce qu'est devenu le portrait renfermé avec +les sonnets. Si réellement cette peinture était du Sanzio, elle ne +méritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami, +quelque beaux qu'ils puissent être. Serassi les croit réellement +composés en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. «On sait +d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima éperdument, et qu'il garda cette +passion pendant un grand nombre d'années.» Que cette inclination ait +longtemps empêché le comte de songer sérieusement au mariage, cela n'a +rien qui doive beaucoup étonner. Il paraît même certain que, peu avant +son retour à Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir. + +[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286, +notes sur les sonnets vin et VIII et IX.] + +[Note 162: Voyez-en le texte à l'appendice, nos III et +IV.] + +Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une +admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la +conclusion, dans le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on +pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce +néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée +qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être +une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue +maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la +traduction[163]: + +[Note 163: Voy. le texte à l'appendice, nº V.] + + «La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon + coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire + plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés + «fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans + son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses + sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est + une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère, + une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.--En + réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une + vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir + que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de + l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines. + + «Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui + t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux, + et hâte-toi de te «guérir de cette folle erreur qui depuis + longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être + «est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui + ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse + maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la + douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes + illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le + bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées + coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton + propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs + ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence + «envers Dieu. + + «C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait + mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit + chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la + flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni + moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne + sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste + un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de + succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le + consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme + «attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser + entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle + puise tant de «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien. + + «Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une + faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le + jouet des flots.» + +Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu +de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers +jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella, +fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean +Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains +s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui +rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut +célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres +démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces +témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à +l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite. + +Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des +affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé. + +L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes +de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux +soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques +Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En +considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur +dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du +célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga +et de deux autres dames de la famille Morosina. + +Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août +1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc +Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses +affectueuses félicitations[164]. + +[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.] + +Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires +publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du +_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin +qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le +publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune +correspondance à ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le +Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son +assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un +modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles +circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc +Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce +prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes, +tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces +exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes +distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa +cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais +il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se +reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient +dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait, +de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la +sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le +principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers +sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires +pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France +cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations +que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicéron, +rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces +entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en +Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes +très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la +duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le +comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé +l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami +du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo +da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici. + + +[Note 165: Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le +_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.] + +[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, édit. in-8 des +_Classiques italiens_, de Milan, 1803.] + +Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le +Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie +s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être +considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion +les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances +acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui +considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur +noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne +voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul +idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais, +choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes +italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus +élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si +parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il +n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la +justesse des expressions, on puisse comparer au traité _del +Cortegiano_[167]. + +[Note 167: Serassi, _ut suprà_, XXXII-IV.] + +Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger +à la belle contrée _ovè il si suona_: mais ce qui assurera toujours au +livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du +seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que +devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme +accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec +succès au livre _du Prince_ de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les +inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia. +Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la +ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans +aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris +de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens +les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à +la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer +des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints +préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement +digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre +de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté, +doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour +parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la +dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au +prince[170]. + +[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.] + +[Note 169: _Ibid._, p. 151.] + +[Note 170: _Ibid._, p. 153.] + +Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où, +sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour +d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le +plus propre à rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon +prince_, _ou le gouvernement d'une bonne république_? Il nous a paru +curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il +montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans +ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient +pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de +César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]: + +[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.] + + «Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la + république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que + c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de + comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus + semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il + gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce + que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands + navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se + rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre + corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du + «coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient + gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux, + auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose + «très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup + d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent + toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les + abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient + «douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les + peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une + preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à + «la nature que le gouvernement des républiques. + + «Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que + la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme + le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle + puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait + seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des + princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude. + Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette + liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il + arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à + l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par + colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement + «dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude, + laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se + corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me + paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres + ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir + perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir + tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se + rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car + on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux + «qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir. + L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car + leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait + donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom, + devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et + d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement, + les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux + «obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur + qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces + considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment + «d'une république est préférable à celui «d'un roi. + + «Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux + seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières + de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de + «gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre, + le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient + _optimats_; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition, + ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces + gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la + tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui + d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et + aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe + qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à + l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais + gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le + pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que + des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce + qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les + effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires + entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit + relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est + pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se + conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins + utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est + «certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et + disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en + a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières + «de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des + maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au + corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons + princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que + la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières + est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir + à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a + encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de + leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que + l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison, + ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la + connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne + jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement + «esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile + d'obéir que de commander. + + [Note 172: On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du + moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du + XVe siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons + de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour + d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la + république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une + famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le + père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement + républicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre + d'or de Saint-Mare.] + + «Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière + doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui + ne sont pas «naturellement esclaves?--On doit les gouverner «avec + modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale + et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des + emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin + qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont + moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de + l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous + avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit + «d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus + facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver + plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est + issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa + «disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses + ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il + ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme + serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par + les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par + les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour, + «dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi + prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de + courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se + «couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de + Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de + l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer + «parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par + laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent + de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide + «desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses + ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les + dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le + soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour + «ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu; + de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus + certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la + «révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa + justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence + divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la + justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne + «saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus + éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement + régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples + «sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes, + lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin + de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur. + «Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne + doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur + des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes, + qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse + et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.» + +Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage: +Fénelon, dans son _Télémaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que +l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des +princes, vivait au milieu d'hommes généralement sans principes, et à +une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un +homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence, +comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on +devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de +sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement +cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté +a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence, +elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son +temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des +vérités que les souverains aiment rarement à entendre. + +Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit +de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 février 1519, le +marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et +successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le +généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses +relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui +pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans +cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de +mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant. + +Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et +dessiner les précieux restes des monuments antiques que le temps et le +ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui +servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon +X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les +manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et +imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à +l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: _Congettura che una +lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_, +l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir +lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez +probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le +manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi +ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand +artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses +pensées, à l'auteur du _Cortegiano_, auquel, précédemment et à plusieurs +reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses +peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été +adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En +admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste +étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée +en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à +novembre de cette même année[173]. + +[Note 173: Cette lettre est rapportée par Serassi dans les _Lettres +du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve également dans +Longhena, p. 531, et dans Rascoë, _Vie de Léon X_, t. IV, p. 474. Voy. +dans le même volume, p. 275, _ad notam_, les raisons données par l'abbé +Francesconi à l'appui de son opinion.] + +Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les +sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de +tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne +faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à +Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de +l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce[174], +et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville +de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de +délices digne des hommes et des dieux: + + Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei + mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam + delicias esse hominum atque Deum[175]. + +[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert. +Epist., lib. IV, élég. III.] + +[Note 175: Voy. cette élégie dans le _Recueil des lettres du +Castiglione_, t. II, p. 297.] + +Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël +quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que +sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par +l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait +dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël: + + Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas + allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque, + Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi + saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui. + Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos + decipioque dies. + + Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la + main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui + souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait + répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son + assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me + faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et + balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma + consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»[176]. + +[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphaël aurait fait du +Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun +accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui +l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est +devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.] + +Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas +moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière +tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août +1519[177]. + +[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.] + + «Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir + de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas + resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous + avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais + vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que + lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que + votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous + vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise + combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous + voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime. + Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit + que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec + vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à + Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez + «si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans + plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose + qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais + «j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car + j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous + trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre + que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en + aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon + départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant, + souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense + «constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne + dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.» + +Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit +encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette +ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des +troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en +expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché +jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte +lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage +plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le +rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner +satisfaction à ses désirs[178]. + +[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.] + +Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta +jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut +renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur +ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet, +à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément +VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même +mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier +chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore. + +Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de +vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les +antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son +existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours +croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le +6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des +événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du +comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à +Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces +journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de +l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait +faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien +portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus +mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!--«_Io son +sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perchè non vi è più il mio +poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].» + +[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.] + +Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage +public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine: + + DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit + arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est + raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu + quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael, + ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad + vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam, + indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et + quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege + parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa, + Deberi et morti nostraque nosque mones. + +[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II +des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes +expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «_Vedendo quasi il +cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo_, _così +miserabilmente lacerato_.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit +lui-même cette lettre.] + +En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que +lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine +était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme, +qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de +couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse +douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale, +sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui +valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de +tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du +pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de +l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de +deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie +adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver, +ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout +en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des +troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir +des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa +mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione +et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée +de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue +d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure +antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est +pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce +de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].» + +Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis +Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince +fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte +qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire +Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a +ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du +monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose +secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez +fait[182].» + +[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.] + +[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.] + +Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service +d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il +pouvait continuer à lui être utile. + +Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte +s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur. + + «Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu + ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de + telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout + près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo + était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre + «chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend + au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de + ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés. + Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes + qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant + j'essaie de me distraire[183].» + +[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.] + +Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les +Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui +avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui +entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le +mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est +plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau. + +Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du +marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour +prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles +qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait +d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas +être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui +peint bien ses sentiments intimes[184]. + +[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p. +77.] + + «L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui + est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son + Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui + ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans + «quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me + serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait + dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la + jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter + «qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à + commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de + l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense + «des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais + que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je + considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et + si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé. + Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je + désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le + «seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable + qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et + à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter + «quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix + que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette + considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je + puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui, + sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu + égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis + assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis + un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même. + D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui + cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et + je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout + «autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces + considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.» + +Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils +Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de +sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son +aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet +grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants +apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même +idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on +fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce +que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par +le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend +toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir; +mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple +de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît +pleine de justesse. + +[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.] + +[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.] + +Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en +perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur +de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années. + +Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et +particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce +pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante +protection. + +Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la +présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince +dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège, +toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au +commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations +auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par +leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à +l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522. + +Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de +Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le +plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre +l'État de l'Église. + +Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa +vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au +nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet +1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse +d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle +jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment +les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur +le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui +suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous +sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique; +nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife +la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait +accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda +puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin, +l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché +dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son +beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette +restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, +entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de +Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons +services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro +avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au +Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et +ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le +comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc +d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais +rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en +possession de ce domaine. + +[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di +Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.] + +[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.] + +Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le +Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société +des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher +Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement +son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son +élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer +la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec +Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du +maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur +le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre +à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio +par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de +Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier +achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules +Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre +de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas +trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il +avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le +constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en +mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime +de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre +suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour +Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait +laissé de profonds regrets: + + «Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse + paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de + rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence + «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne + devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses + serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par + suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre + «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine + somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne + voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et + pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une + dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté, + décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car, + bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou + «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme + cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût + certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si + «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est + un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura, + de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai + «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie, + non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour + donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime + pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce + monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules + fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement + les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].» + +[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74. +Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t. +IV, p. 8, nº111.] + +Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous +les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de +Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de +tenter auprès du puissant cardinal. + +La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant +l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de +se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer +au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes +inférieures et y faisait les plus affreux ravages. + + «Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à + sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de + grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les + familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui + «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de + faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux + qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de + manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de + provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante + mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en + procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint + «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux + maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent + la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes + abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus, + «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se + frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre + peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en + ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents + «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher + Dieu et parer les coups «de sa justice!» + +[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.] + +[Note 191: Sa fille aînée.] + +Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre +lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses +domestiques de cette maladie[192]. + +[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.] + +Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI, +c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le +commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis +de Mantoue dans ses entreprises contre les Français. + +Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande +partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance +suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il +remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis +Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour +les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de +Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier +1523, à Andréa Piperario, il lui disait: + + «J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de + tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de + «Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et + auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en + parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce + «tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de + l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai + sur-le-champ[194].» + +Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12 +février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le +grand seigneur et l'artiste. + +[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.] + +[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p. +238, 239.] + +[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.] + + «Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de + t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux + des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois + «si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai + rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à + Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné + «commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de + m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà + fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau + qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai + donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi + qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).» + +[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement, +semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui +est au Louvre.] + +Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que +dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12 +avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197]. + + «Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé + quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats. + Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous + écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui, + j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une + grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis + les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du + mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez + plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il + «vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait + venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il + trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché, + «je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus + acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se + présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et + pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il + appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on + l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop + cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent. + Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente + ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats + de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le + cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco, + «parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente + plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître + Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit + «avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout + ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du + tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera + très-bien fait.» + +[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du +Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p. +105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28 +mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V, +nº LXXX, p. 241] + +On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198], +qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés +à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue, + + «parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je + désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous + paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.» + +[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est +dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre, +sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.] + +Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour +Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29 +juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée +antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de +Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à +Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit, +ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année +suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures +indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi +par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII. + +[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.] + +[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.] + +Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien +VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes +et de tous les littérateurs. + + --«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari[201], peu s'en fallut que + Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine, + Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de + faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux + libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes + «songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de + talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la + mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda + sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts + commencèrent à renaître.» + +[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanché, t. +V, p. 36.] + +Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui +envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme +son ambassadeur extraordinaire. + +Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était +chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à +Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire +exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine, +Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du +comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524, +après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les +fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée, +la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation +faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette +composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain, +l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on +remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de +Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202]. + +[Note 202: Vasari, _ut suprà_, p. 39.] + +Suivant Vasari, + + «le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à + Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une + «maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour + lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme + qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du + «velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant + qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval + favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].» + +[Note 203: Vasari, p. 42.] + +Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même +présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons +volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain, +ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules +Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8 +de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses +lettres datées de Rome. + +Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules +Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les +admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps +et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses +fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome. +Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de +Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons +particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il +contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations +auxquelles elle était exposée depuis des siècles. + + «Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être + presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine + qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements, + chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins + «qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable: + car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville, + élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après + ses «dessins.» + +[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42 à 51.] + +[Note 205: P. 50, _ut suprà_.] + +Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais +longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y +termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami. + +On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était +fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette +ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne +crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa +brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle +fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait +non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu +pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore +également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et +d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël. + +[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p. +360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette +cérémonie.] + +Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par +l'empereur et par le marquis de Gonzague. + + «Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se + passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de + toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune + «faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu + de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis + San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés; + «il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux + de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le + duc[208].» + +Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée +précieux. + +[Note 207: Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de +la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.] + +[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.] + +Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son +maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la +disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions, +il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout +le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par +le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école +vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du +Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser +au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux +charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain +ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne +s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa +lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et +dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un +seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé +en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi +d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de +Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans +l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de +Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius: + + +[Note 209: P. 102.] + +[Note 210: Liv. III, chap. VII.] + + «Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est + extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient + «exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de + modèles pour en composer un tout «accompli.»--«Assurément, lui + répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.» + +--Platon, dans sa _République_, disait de son côté: + + «Pensez--vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent + «dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et + accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un + semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!» + +[Note 211: Liv. V.] + +[Note 212: Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par +le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de +Lucques, à la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli +Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846, +in-12, t. III, p. 56 et suiv.] + +--Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant +ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul, +mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au +Castiglione dans la lettre précitée, + + «_en suivant une certaine idée qui lui venait_ «_à l'esprit, idée + qui portait en soi_ «_un sentiment élevé de l'art_.» + +Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son +génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à +idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre +de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais +telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la +composition, il n'est pas inférieur à son maître. + +Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis +de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en +Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il n'est +pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque, +n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de +Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio, +comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone, +Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti, +Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les +plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci, +Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone, +le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami, +l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare, +le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le +Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de +ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir +l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art, +d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a +pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur +apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à +une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste +envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection +qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de +l'art; non qu'elle fît naître le génie, mais elle lui permit de se +donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce +qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules +II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à +Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à +Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à +Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et +Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour +du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés +les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces +princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la +postérité. + +Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à +cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré +les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et +particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis +un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de +circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son +esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté +les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du +puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie +et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19 +juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus +pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission +avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les +puissances chrétiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec +empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission +sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce +prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son +ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le +Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il +l'écrivait à sa mère[214] d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange +et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.» +Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il +devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour +cardinal. + +[Note 213: Lett. à sa mère, du 4 août 1524, CIX, t. Ier, +p. 86.] + +[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._] + +Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en +Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome +percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les +bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les +dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en +reconnaît l'importance en écrivant à sa mère [215], que «l'office de +collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les +revenus en sont encore considérables.» + +[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.] + +Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec +une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait +accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le +marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours, +reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous +n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur +l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du +Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il +suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France, +pour aller gagner la frontière d'Espagne. + +Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée +à Madrid et la réception qui lui a été faite. + + «Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en + cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans + la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par + ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser + la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures + «paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que + les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans + cette occurrence[216].» + +[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.] + +Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions +de la France. Le roi François Ier venait d'être fait prisonnier à +Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles +était arrivée en même temps que le comte à Madrid, et y avait causé une +grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir +écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de +cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria +Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à +cette bataille[218]. + +[Note 217: Même lettre, au commencement.] + +[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167, +t. Ier.] + +Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations +conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens +peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur +la captivité de François Ier, sur les conditions de sa mise en +liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était +alors parvenu à l'apogée de sa gloire. + +Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie, +ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à +Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence, +chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de +_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les +livres d'amour de maître Lione Ébreo[219]. + +[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario, +XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.] + +Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son +_Cortegiano_, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien +digne, par son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet +ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée +de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise +les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet +ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse +courir des copies incomplètes et remplies de fautes[220]. + +[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.] + +Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de +l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de +Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas +retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au +souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer +dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano +Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione +donne de sa détermination dans la préface de son _Cortegiano_, adressée +à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva[221]. + +[Note 221: Voy. cette préface, p. VII et suiv.] + +En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la +composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression +causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient +laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu +d'une solitude pleine de douleur[222]. + +[Note 222: _Ibidem_, p. IX.] + +Ces sentiments étaient entretenus par sa position politique: le comte +avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne +cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le +rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi +les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son +esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les +détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre, +toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du +souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations +pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé, +ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il +négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner +positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même +confiance. + +Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la +nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon, +le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne +s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième +siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien +que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce +prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François +Ier, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du +connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour +son propre compte que dans l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une +armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les +religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il +livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en +holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque, +le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de +personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la +capitale du chef des fidèles. + +Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une +longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre côté, il +parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges +et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous +ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur +promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans +ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance, +comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de +Rome. + +[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV, +XXIV, p. 147.] + +C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un +pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des +ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et +Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel +l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année +1527[224]. + +[Note 224: Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien +et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du +Castiglione_, t. II, p. 169-170.] + +Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des +prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles +opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de +différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge +catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le +gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé +l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les +accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et +les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si +les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas +cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de +Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le +Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les +accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui +étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été +nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles +n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était +ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les +soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de +Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux +évêques et aux membres du clergé romain. Le comte, tout en +reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine +s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur, +prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un +secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un +ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas +d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats +impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225].» Enfin, dans +toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à +l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre +courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par +ses soldats dans la capitale de la catholicité. + +[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du +Castiglione_, p. 175 et suiv.] + +Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour +résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait +vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le +gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le +souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses +calomnies. + +[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.] + +Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du +nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son +estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable. +Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et +l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés. + +Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227], +à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait +laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à +cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome. + +[Note 227: T. II, p. 363.] + + «Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis + si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop + d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile: + + «Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.» + +La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain +pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui +avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la +destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa +santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de +Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de +souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait +alors cinquante ans deux mois et un jour. + +Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en +éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la +cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la +cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire. + +Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de +son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref +très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien +adresser à sa pauvre mère. + +Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les +savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à +déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve, +à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux +témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des +éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228]. + +[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.] + +Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après +lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et +déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle +qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules +Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville, +avec cette épitaphe composée par son ami Bembo: + + BALDASSARI CASTILIONI. + + MANTUANO. + + Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis + litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido + Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis + legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae + res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de + instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V, + imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo, + magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses + II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P. + Anno Domini MDXXIX. + +Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des +agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et +militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans +lesquels il trouvait les plus agréables délassements. + +Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des +lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare, +comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de +gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être +pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture +et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de +cour véritablement digne de ce nom. + +Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur +l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes +les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce +qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle, +et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui. + +[Note 229: Libº Iº, p. 86.] + +[Note 230: _Ibid._, p. 122.] + + «C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans + broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup + le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur + consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec + beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles + n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on + y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas + lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais + j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement + «de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une + expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont + également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances + parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité + «beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression + musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre + violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La + voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces + instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une + connaissance suffisant.». + + «...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique, + je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société + intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à + «faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce + que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui + l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons; + «d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui + l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la + foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la + condition obligée «de toute composition musicale doit être la + discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les + «circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour, + qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances, + et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés + ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement, + il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un + «homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de + rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au + milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire + médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante + des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est + une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se + plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des + coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis + répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les + pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui + avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour + jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux + pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce + plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de + rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec + accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans + le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces + graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir + divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en + entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient + ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux + effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus + grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de + cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez + faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que + ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de + ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la + comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien + plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles + puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux + variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne + pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les + oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on + «puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent + ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le + délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.» + +Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du +dessin. + + «Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et + qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture. + Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on + considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un + gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens, + principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens + nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture, + comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang + des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il + fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la + peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble + famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été + nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre. + Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles + d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son + «nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille + illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres + dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la + «connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs, + cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de + son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On + compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles + illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa + noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles, + «principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des + sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses; + lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans + l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les + représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet + «art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de + l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant + des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par + «les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des + fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et + de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau + «composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut + parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de + louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la + «connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux + qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en + grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le + «dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en + «convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui + existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire, + néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la + beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une + beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a + dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que + la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses + «compositions.» + + [Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.] + + «Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo, + Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble, + dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre + plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?» + + [Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la + découverte du Laocoon; voir p. 82.] + + «Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la + statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus + réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la + peinture.» + + «Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues + sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire + qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer + longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la + peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la + peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport, + la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas + «aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister + encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est + beaucoup plus «agréable.» + + «Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez + contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela + uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël. + Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui, + dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est + impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré + de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt + l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je + «conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que + l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire + que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de + la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les + membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion + «que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne + voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les + yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai + que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus + difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est + impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas; + mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient + n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de + suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant + meilleure.» + + «Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge + de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que + je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle + «d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je + parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire + que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois, + il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que + «l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues + soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture + ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de + choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les + lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne + la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait + rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition, + «à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la + sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il + reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il + fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit + point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre + sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet, + il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir + faire les membres en raccourci et représenter «leur + raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la + ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion + des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des + lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur + perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou + moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit + «de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en + reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses + colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins + peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le + brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la + couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures, + «l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les + flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel, + l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés, + dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer + ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les + forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les + villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut + reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la + «peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233], + et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la + perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par + quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les + souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans + les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des + ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les + autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements + «que par les principaux citoyens.» + +[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº +IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle +le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.] + +Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui +abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui +avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de +Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le +feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis; +après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul +Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe, +l'interlocuteur du Castiglione ajoute: + + «Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait + quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et + apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand + «mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors + même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que + de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes, + des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des + «intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide + à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la + délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout + «le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux. + Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause + d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant + à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme + ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas + peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand + contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier + cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.» + + «Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et + dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis + certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de + «plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez + nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.» + + «Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la + beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui + portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que + «vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième + partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes + aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez + comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection + «tient plus de place que l'impression de la «beauté.» + + «--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le + plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la + beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du + «plaisir.» + + «Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer + notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le + savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous + certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais, + par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte + que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont + vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que + nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun + «doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux + apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en + juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense + qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la + beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce + qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait + seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina + «Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état + que lui-même d'en apprécier «toute la perfection. N'avez-vous pas + lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi + beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait + choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure + d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de + poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par + celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?» + +On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui +ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais +qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au +comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que +le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire +choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234]. + +[Note 234: «_Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero +la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole +riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella, +mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si +trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni +giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla +mente_. _Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben +m'affatico d'averla_.» Recueil de Bottari, t. II, nº V, p. +23-24.] + +Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le +Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-même possédé +quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la +peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à +la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de +Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson _Traité de la peinture_ les +principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas +à se soumettre. + +En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione, +nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit +toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin, +de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la +droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent +au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent +comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue +maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième +siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre +dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui +n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas +satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est +redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables +édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute +espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint, +qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le +montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en +apprenant la mort du Castiglione: «_Io vos digo que es muerto uno de los +mejores cavalleros del mundo_.»--«Je vous dis que la mort vient de +frapper un des hommes les plus accomplis du monde.» + +[Note 235: «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non +sodisfare al vostro.»--Lettre précitée, _ut suprà_.] + +[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui +annoncer sa mort.] + + * * * * * + + + + +PIETRO ARETINO + +Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de +Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever, +malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses +relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps, +qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui +tiennent une si grande place dans sa vie. + +Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité +qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce +dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut +très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à +la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de +l'Europe[237].» + +[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold +Leclanché.] + +Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il, +aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il +jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement lié avec le +Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce +dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas +infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître, +et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour +faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or[238].» + +Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de +l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les +artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des +liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque +veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est +certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus +grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de +temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité, +qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son +amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes +et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts, +et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin +la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire +des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante +qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de +trente années avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres +illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra +Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il +Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon +Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo, +Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore. + +[Note 238: _Vie de l'Arétin_, par le comte Mazzuchelli. Padova, +Comino, 1741. ln-12, p. 85.] + +Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses +relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et +les plus influents du seizième siècle. + +Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au +lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est +indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres. +Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des +relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a +écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité, +révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de +l'auteur sur les hommes et sur les choses. + +Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses +nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages +célèbres, et les réponses qui lui sont adressées offrent les +renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le +lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des +documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres, +il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances +de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie +donnée par le comte Mazzuchelli. + +Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit +fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en +rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre +du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le +tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de +Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre +souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de +Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y +resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il +avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été +inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était, +dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle +enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo. + + Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor + possa[239]. + +Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville, +et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme +diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère[240]. + +[Note 239: Purgat., XIV, 46.] + +[Note 240: Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.] + +Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la +subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il +avait de bon dans l'esprit[241]. + +[Note 241: «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è +venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di +àrezzo.»--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui était lui-même +d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.] + +Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et +passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il +dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui +lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela, +ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que +des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses +comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des +citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que +très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de +Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit, +Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans +doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours +reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le +jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, poussé par le désir de voir +Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On +ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on +sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison +d'Agostino Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs +de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa +plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui, +lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII. + +[Note 242: _Lett. de l'Arétin_, t. Ier, p. 48.] + +C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël +et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les +autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs +en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi, +qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour +orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées +dans le sac de Rome[243]. + +[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, nº XXXI, +_ad nota_.] + +Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de +l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches. +On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la +publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de +l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et +dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se +réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas +longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du +cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de +Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce +prince, doué d'un grand talent pour la guerre, engagé d'abord au +service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François +1er, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi +de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance +et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome, +obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y +prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant +permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était +au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses +amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de +poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu +obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta +Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec +lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce +capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la +jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo. + +Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra +une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva +toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa +mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien, +son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni. + +Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise, +et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du +tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de +cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et +considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527, +quelques mois après le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli +par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à +l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa +protection. + +[Note 244: Il eut lieu le 27 août 1527.] + +Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la +visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans +laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage +qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III +(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait +accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois +de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant. +Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans. + +Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit +qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long +séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les +autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste +maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces +artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier +sur l'école tienne. + +On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la +plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe. +Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la +plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le +peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres +ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez +et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les +chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien +ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette +recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais +dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que +pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule +production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla +jusqu'à lutter avec son rival François Ier, pour s'assurer presque +exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela +en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg +en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait déjà exécuté deux +fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en +1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé +par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la +considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à +l'impératrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage +de son livre de la _Chaste Sirène_, c'est-à-dire de ses poésies, +composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il +était alors éperdument épris[247]. + +[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé: +_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc., +Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y +est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par +Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc. +Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: _Les +Arts italiens en Espagne_ (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des +monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le +Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et +qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le +portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de +comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de +Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule +que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que +Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le +diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve +absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs +qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le +même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce +serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de +l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les +personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe +aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage +très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en +1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre +de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Arétin_, t. Ier, +citées par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307, +308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale +Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534, +réfute complètement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens +en Espagne_.] + +[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, IIº +XXXI.] + +[Note 247: _Lettres de l'Arétin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.] + +L'impératrice le récompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se +montrer reconnaissant, l'Arétin engagea le Titien à lui envoyer un +tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un +grand éloge dans la lettre qu'il écrivit à l'artiste le 30 novembre +1537[248]. + +[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, nº XXIV.] + +Vers la même époque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovère, duc +d'Urbin, général des troupes de l'Église, de Florence et de Venise. A +l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux +chef-d'oeuvre[249], l'Arétin écrivit la lettre suivante à Véronica +Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composés en +l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin. + +[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.] + +[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguené dans +la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.] + +«Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demandé et que +j'ai composé d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de même qu'il +ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de même, aussi, je +ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honoré. En le +contemplant, j'appelai la nature elle-même en témoignage, et lui +arrachai l'aveu que l'art s'était transformé en elle-même. Tout, dans ce +portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage, +atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mêmes qui ont +servi à le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure, +mais découvrent la virilité de son âme. Dans le brillant de l'armure +dont il est revêtu, on voit se réfléchir le vermillon du velours qui la +double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les +panaches de son casque! et comme ils sont répétés vivement dans les +reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait +dire que les bâtons de commandement que lui donnent l'Église, Venise et +Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort à +l'immortel génie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a +frappés? César connaît bien tout le prix de cette vivante peinture, lui +qui, la voyant à Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des +victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalité. Lisez donc ce +sonnet, avec un autre, à la louange de la duchesse d'Urbin, et louez +surtout ici le désir qui m'anime de célébrer ces grands personnages, +plutôt que le style de mes faibles vers. + + «Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte + Rassémbro d'Alessandro il volto e 'l petto, + Non fisse già di pellegrin subietto + L'alto vigor che l'anima comparte; + Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte + Fuor mostra ogni invisibile concetto: + Però 'l gran duca nel dipinto aspetto + Scuopre le palme entro al suo core sparte. + Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio, + L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte, + Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio. + Nel busto armato e nelle braecia pronte + Arde il valor che guarda dal periglio. + Italia sacra a sue virtuti conte. + + L'union de' colori, che lo stile + Di Tiziano ha distesi, esprime fora + La concordia che regge Lionora + Le ministre del spirito gentile. + Seco siede modestia in atti umile, + Onesta nel suo abito dimora, + Vergogna il petto e il crin le vela e onora, + Le affigge amor il guardo signorile. + Pudicizia e Beltà, nimiche eterne, + Le spazian nel semblante, et fra le ciglia + Il tuono delle grazie si discerne. + Prudenza il valor suo guarda e consiglia + Nel bel tacer; l'altri virtuti interne + L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].» + +[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, nº XXIX.] + +Il est probable que ces sonnets valurent à leur auteur quelques-uns de +ces présents qu'il ne dédaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui +étaient pas offerts. + +Plus d'une fois, l'Arétin servit d'intermédiaire entre le Titien et les +amateurs qui désiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme +aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les +faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est à sa recommandation, que le +Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme +fort riche, un tableau de la naissance de Jésus-Christ, qu'il attendait +depuis longtemps[252]. D'un autre côté, nous voyons, par une lettre +adressée, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit +cadeau d'un tableau de son ami, représentant saint Jean tenant un agneau +dans ses bras, tableau dont il vante la beauté[253]. + +[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, nº XXX.] + +[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, nº +XXVIII.] + +S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'école vénitienne, on +pourrait croire que les éloges que l'Arétin prodigue aux oeuvres de +l'artiste ont été dictés par l'amitié qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on +voit, à l'église Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre +de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n'a fait +que rendre hommage à la vérité, en comparant cette composition aux +chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possède l'Italie. Dans la +lettre qu'il écrivait à ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur +Tribolo, son ami[254], après l'avoir remercié d'un groupe du Christ +mort, entre les bras de sa mère, que le sculpteur avait exécuté à son +intention, il ajoute:...«A la vue du martyre de saint Pierre, vous et +Benvenuto Cellini, vous avez été frappés de stupeur, et vous avez +compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie, +imprimées sur le front et dans l'expression du saint renversé par terre. +Vous vous êtes émerveillés du froid et de la couleur livide qui se +montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrémités du corps, et +vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise à la vue du disciple +qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lâcheté mêlé à la +pâleur que donne la frayeur. En vérité, vous avez raison de dire que ce +tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe +d'anges dans l'air! Comme ils se détachent bien des arbres, qui ornent +la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que +le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts +d'herbes!»--Ces éloges n'ont rien d'exagéré: Vasari, qui avait vu ce +chef-d'oeuvre quelques années après qu'il venait d'être fini, dit que +jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achevé +et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands +maîtres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un défaut_; et l'abbé Lanzi, +qui préfère, comme Vasari, l'école florentine à celle de Venise, +reconnaît que «le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de +saint Antoine, à l'école de ce saint à Padoue, sont des scènes tellement +émouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver +une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou +plus attendrissante par l'air de la victime[256].» Suivant Vasari, le +doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit +allouer, dans la salle du grand conseil, l'exécution de la déroute de +Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie +au milieu d'une effroyable tempête. Cette composition, entièrement +d'après nature, était regardée, au dire du même auteur, comme la +meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil. +Malheureusement ce chef-d'oeuvre a péri en 1576, dans l'incendie du +palais de Saint-Marc. + +[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, nº XXIII.] + +[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.] + +[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.] + +Le Titien consultait surtout l'Arétin sur l'effet de ses tableaux: nous +en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du +6 juillet 1543, que l'Arétin lui écrit au sujet du portrait de la fille +de Robert Strozzi[257]. «J'ai vu, compère, le portrait que vous avez +fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent +gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que +si j'étais peintre, je serais désespéré, bien qu'en voyant votre +tableau, il me fallût comprendre la cause de mon désespoir. Il est bien +vrai que votre pinceau a réservé ses chefs-d'oeuvre pour votre verte +vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science, +j'affirme, dans toute la sincérité de ma conscience, qu'il est difficile +d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mérite +d'être préféré à toutes les autres productions de la peinture: +tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte, +bien que l'art nous force à reconnaître qu'elle n'est pas vivante. Je +voudrais louer le petit chien caressé par la jeune fille, si la vivacité +de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant +que l'étonnement que me cause cette peinture m'ôte la parole et me ferme +la bouche[259].» + +[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, nº XXIX.] + +[Note 258: Le Titien, étant né à Cadore en 1477, avait, en 1543, +soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait naître en 1480, +mais il est victorieusement réfuté par Ticozzi, _Vite dei pittori +Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.] + +[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau +était, de son temps, à Rome, dans le palais des ducs Strozzi.] + +C'est à cette époque que l'Arétin fit un voyage à Vérone, et dans +d'autres villes des États vénitiens, pour présenter ses hommages à +Charles-Quint. On connaît l'accueil que lui fit ce prince: aussitôt +qu'il l'eut aperçu, il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite et +s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé à son logement, +l'empereur le retint pendant qu'il expédiait ses affaires: l'Arétin +profita de cette occasion pour lui réciter le poëme qu'il avait composé +à sa louange[260]. + +[Note 260: _Vie de l'Arétin_, p. 56.--_Lettres de l'Arétin_, t. II, +36, 37, 40.] + +Ces honneurs ne l'empêchaient pas de regretter Venise, sa patrie +d'adoption: il écrivait de Vérone, en juillet 1543, à son ami Titien? +«Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitôt son +arrivée ici, après m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir +salué de votre part, s'est informé, dans le désir de vous tranquilliser, +des motifs qui avaient pu, à la persuasion du duc, me décider à quitter +le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'étonnant que vous ne puissiez +le croire, lorsque je doute encore moi-même de ne pas être dans la ville +que j'admire? Aussi, je répondis au chevalier qui me rapportait vos +paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie, +lui? C'est une vérité, frère, que j'ai une idée de voir le grand canal, +et je ne mets pas une fois le pied à l'étrier sans regretter le repos +que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user +ses vêtements et dépenser son argent que de monter à cheval: aussi, que +je m'échappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je +laisse les empereurs à leur poste, et jamais plus, pour tout au monde, +je n'abandonnerai ma retraite aussi à la légère. Au prix de la noble, de +la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent +des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, dès que j'aurai baisé +les genoux de César, je rentrerai dans ma patrie de prédilection, en +prêtant le serment solennel de n'en plus sortir[262].» + +[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.] + +[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, nº XXXII.] + +Il revint effectivement à Venise, peu de temps après, comblé des +présents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une +fièvre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'année 1544. C'est à +cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, dédiés au +duc d'Urbin et intitulés: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla +quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263]. + +[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il +existe un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque impériale.] + +Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fièvre; et une lettre +adressée à son ami Titien, en mai 1544[264], en même temps qu'elle peint +ses souffrances, nous présente un magnifique tableau du grand canal, et +fait une admirable description du coucher du soleil à Venise. + +[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, nº XXXVI.] + +«Aujourd'hui, mon cher compère, ayant fait violence à mes habitudes en +soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse +fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me +levai de table, rassasié de ce désespoir qui ne m'avait pas quitté +depuis que je m'y étais assis; alors, m'appuyant les bras sur la +balustrade de la corniche de la fenêtre, et laissant pencher ma poitrine +et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me +mis à regarder l'admirable spectacle que présentait la réunion +innombrable des barques qui, remplies d'étrangers non moins que de +Vénitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le +grand canal lui-même, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A +peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montées par +un nombre égal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les +flots, que je pris beaucoup de plaisir à voir la foule qui, pour jouir +du spectacle de la régate, s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur la +rive des Camerlingues, à la Poissonnerie, sur le passage de +Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les +rassemblements qui s'étaient formés de côté et d'autre s'en retournaient +à leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi, +comme un homme que la tristesse rend insupportable à lui-même et qui ne +sait quel emploi faire de son esprit et de ses pensées, je reporte mes +regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le créa, ne fut +jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumières. +En effet, la perspective aérienne était telle que voudraient pouvoir la +représenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas +être vos égaux, ainsi que vous allez le voir par mon récit. D'abord, les +bâtiments, bien que construits en véritables pierres, paraissaient d'une +matière artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperçus vif et pur à +certaines places, et trouble et terne à d'autres. Considérez encore le +merveilleux spectacle que me donnèrent les nuages formés d'une vapeur +condensée: dans la principale échappée de vue, ils paraissaient +suspendus au milieu des édifices dont ils rasaient les toits, et ils +s'étendaient ainsi jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'horizon; tandis +que, sur la droite, l'air était comme chargé d'une épaisse fumée qui se +répandait en flocons noirâtres. Mais je fus surtout émerveillé des +diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochés +brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus éloignés +étaient empourprés d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec +quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et +les éloignait des palais, de la même manière que le Titien les repousse +et les fait paraître éloignés dans ses paysages! Dans certaines parties, +on voyait apparaître un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert, +réellement composé par le caprice de la nature, cette maîtresse des +maîtres. Par l'opposition des lumières et des ombres, elle présentait en +relief ce qui demandait à être vu en relief, et dans un fond obscur ce +qui exigeait une dégradation dans les teintes. Je fus tellement frappé +de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de +l'intelligence de votre esprit, je m'écriai trois ou quatre fois: O +Titien, où es tu? En vérité, si vous aviez peint ce que je vous décris, +vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi, +lorsqu'ayant contemplé ce que je viens de vous raconter, j'en conservai +le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette +merveilleuse peinture.» + +En lisant cette admirable description, on voit que l'Arétin, ami du plus +grand des peintres coloristes, savait lui-même apprécier en artiste les +grands effets des ombres et des lumières. Il avait dû sans doute à son +intimité avec le Titien de perfectionner son goût et d'apprendre à +connaître l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs +demi-teintes et leurs dégradations au moyen du clair-obscur. Toutefois, +quoiqu'il paraisse avoir préféré l'école coloriste du Titien à toutes +les autres, il ne parle jamais de Raphaël ou de Michel-Ange qu'avec les +plus grands éloges, et il admirait ces deux grands maîtres à l'égal du +Titien. Aussi, malgré les exagérations souvent ampoulées de ses +louanges, les jugements qu'il a portés des principales oeuvres des +artistes de son temps ont été depuis confirmés par les critiques les +plus accrédités et les plus célèbres. + +Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empêcher +ses ennemis de l'accuser d'avoir apporté peu de soin aux peintures dont +il avait été chargé pour le palais ducal. Une lettre de l'Arétin, de +février 1545, en nous révélant cette circonstance, nous apprend aussi +que la sérénissime république lui avait rendu complètement justice, en +repoussant cette calomnie. On sait qu'après la mort de Gian. Bellini, le +Titien, ayant achevé dans la salle du grand conseil le tableau dans +lequel Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc, +fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la +gorge, le sénat le récompensa en lui accordant, dans l'entrepôt des +Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel était de +trois cents ducats. L'obligation imposée à cet office était de faire, à +chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus +seulement. Ce portrait était ensuite exposé dans une salle publique du +palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges +Loredano, Grimani, Andréa Gritti, son protecteur; Pietro Landi, +Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise, et Venerio[266]. Il excellait +dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpassé ni +même égalé. Il fit, en 1545, pour l'évêque Paul Jove, ami de l'Arétin et +le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prélat devait +placer dans la collection des portraits qu'il possédait de la main des +plus fameux artistes[267]. + +[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.] + +[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.] + +[Note 267: Bottari, t. III, p. 128, nº XLII.] + +En répondant à la lettre par laquelle l'Arétin lui annonçait l'envoi de +ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une +esquisse coloriée de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa +collection de portraits[268]. + +[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, nº LXXIII.--Le duc Cosme +fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano +dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.] + +Cette même année, le Titien se rendit à Rome, qu'il n'avait pas encore +visitée, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du +duc Ottaviano Farnèse. Pendant son séjour, dit Vasari[269] il fut comblé +de présents par le pape et ses neveux. L'Arétin lui écrivit à cette +occasion, en octobre 1545[270], pour le féliciter de cette réception, et +le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et +qui avait quitté Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne +au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir à +Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de +Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Arétin savait admirer les +grands dessinateurs à l'égal des grands coloristes.--«Que vous +regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a poussé à +visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois +facilement; mais, si vous êtes émerveillé en la voyant telle qu'elle est +aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue à l'époque où je +l'ai quittée? + +[Note 269: T. IX, p. 214.] + +[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, nº LIII.] + +Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations, +semblable à un prince illustre revenu de l'exil: les révolutions +troublent son gouvernement et le détournent de faire le bien; et +néanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient à réparer le +mal. Il me semble que j'ai encore un mois à attendre que vous soyez +revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues +antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte +sur elles en beauté, ou si sa valeur est inférieure; et en quoi Raphaël +s'éloigne de ce grand maître ou le surpasse dans sa manière de peindre. +J'aurai plaisir à raisonner avec vous de cette grande oeuvre du +Bramante, à Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des +sculpteurs. Fixez bien dans votre mémoire le faire de chaque peintre +fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec +attention les médailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en +vous-même les figures du compère Sansovino avec les statues des artistes +qui ont la prétention d'être ses émules, et qui sont blâmés avec raison +de cette présomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour +et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et +de la sculpture; et, surtout, arrêtez-vous devant les oeuvres de Perino +del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela, +souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement +de la chapelle Sixtine, à ce point que vous perdiez l'esprit de retour, +de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de +Sansovino.». + +Le Titien réussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit à +Rome, qu'on aurait pu appliquer à cette peinture les vers du Dante: + + Dinanzi a noi pareva si verace + Quivi intagliato in un atto soave, + Che non sembiava imagine che tace: + Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271]. + +Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco +Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant été mis au soleil afin qu'il +prît mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance +était vivante, s'inclinait, se découvrait et saluait, de la même manière +qu'il aurait fait, s'il eût été devant le pontife en personne. + +[Note 271: Purgat. 40.] + +[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san +Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, nº CLIII.] + +Il est certain que la beauté de cette oeuvre attira sur le Titien les +bonnes grâces de tous les Farnèse et de Paul III, en particulier. Aussi +Fra Sebastiano, qui était en possession de l'office del Piombo, étant +venu à mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge +lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir à Rome. Mais le +digne artiste refusa cet honneur et ce profit, préférant rester dans sa +chère Venise pour continuer à y vivre au milieu de ses amis, avec +l'independance que comportait la sérénissime république; laquelle, +pourvu qu'on ne s'occupât pas de ses affaires, souffrait volontiers +l'opposition que l'on pouvait faire aux autres États. L'Arétin félicite +son ami d'avoir pris cette résolution, et il le loue fort de donner à +Venise la préférence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir +à abandonner son habit laïque pour endosser le vêtement; ecclésiastique +que devait porter _il frate del Piombo_[273]. + +[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, nº XXXIII.] + +Le séjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista +Leoni, dans une lettré au Montemazzano, peintre véronais, élève de Paul +Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-même, pendant que +dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la +peinture, qu'après avoir été à Rome, il avait grandement amélioré sa +manière: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin, +la vivacité du coloris, la beauté de la composition ou la fidélité de +l'imitation, toutes qualités nécessaires à un peintre, on les trouve +réunies dans cette ville, au plus haut degré d'excellence et de +perfection [274]. + +[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, nº XI.] + +C'est après son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du +roi d'Angleterre et de son fils, que l'Arétin le pria de terminer, pour +être utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons +trouvé aucune explication sur la circonstance à laquelle ce passage fait +allusion. + +[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, nº LIX.] + +En décembre 1547, le Titien fut appelé en Allemagne, à la cour de +Charles-Quint, qui voulait que l'artiste fît de nouveau son portrait. +L'Arétin lui écrivit pour l'engager à accepter cette invitation, le +féliciter d'avoir inspiré à ce grand souverain une si haute estime, et +le charger de ses hommages pour ce prince[276]. + +[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, nº LXI.] + +Mais il paraît que l'artiste ne se mit pas en route immédiatement: il +voulut finir, pour son ami, la répétition' d'un Christ qu'il destinait à +l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Noël 1547: +elle excita l'admiration de l'Arétin au plus haut degré; il l'en +remercia par la lettre suivante: + +«La copie de ce Christ, vivant et vrai, destiné à l'empereur, que vous +m'avez envoyée le matin de Noël, est le présent le plus précieux qu'un +roi pourrait donner pour récompense à celui auquel il voudrait témoigner +toute sa bienveillance. D'épines est la couronne qui enserre sa tête, et +c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la +flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de +cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin +pinceau ne les a représentés livides et enflés. La douleur imprimée sur +la figure de Jésus excite au repentir tout chrétien qui admire les bras +coupés par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le +supplice du roseau placé dans sa main droite, apprendra à devenir +humble; et nul ne conservera en soi-même le moindre sentiment de haine +ou de rancune, en voyant la résignation et la grâce qui ornent son +visage. Aussi, ma chambre à coucher ne paraît plus un lieu mondain, mais +un temple consacré à Dieu: tellement que je suis disposé à convertir mes +plaisirs en prières et ma luxure en chasteté.--J'en rends grâce à votre +talent et à votre courtoisie[277].» + +[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, nº LXII.] + +L'Arétin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans +l'excès de son ravissement, il écrivit ce petit billet au Sansovino: + +«Messer Iacopo, que j'aime comme un frère, venez voir le Christ que le +Titien m'a donné, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous +pourrons, la louange et l'honneur étant l'aliment du génie et des arts, +combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand maître +[278].» + +[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, nº LXIII.] + +D'après la description de l'Arétin, ce tableau paraît avoir beaucoup de +ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le +même; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait +rien d'exagéré dans l'admiration qu'il inspirait à l'Arétin. Le buste de +Tibère, que l'on aperçoit au-dessus de la porte du Prétoire, est une +réminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirés à Rome; et +l'on voit, à la pureté du dessin du Christ et des soldats romains qui le +frappent et le torturent, que l'artiste avait profité de son séjour +dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Quel +devait être l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte à +l'époque où, venant d'être achevé, il brillait de tout l'éclat des +couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais existé! L'Arétin avait +donc raison de se glorifier et de se réjouir de posséder un tel +chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, après avoir fait remarquer que le +talent d'un peintre consiste principalement à savoir disposer les +formes, de manière à montrer la perfection de la nature, ajoute: «C'est +en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans égal, non pas +seulement à la manière que le monde croit, mais de telle sorte que, +réunissant la perfection du dessin à la vivacité du coloris, ses +compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].» + +[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, nº XLI.] + +Le Titien partit pour l'Allemagne, après avoir terminé la copie qu'il +avait donnée à son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier, +écrite en avril 1548, qu'à cette époque il était arrivé à la cour de +Charles-Quint. L'Arétin se plaint de n'avoir reçu qu'une seule lettre de +lui, et l'engage à ne pas se laisser aller à l'orgueil que pourrait lui +inspirer la réception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en +accusant réception d'une seconde lettre de son ami[281]. + +[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, nº LXVI.] + +[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, nº LXVIII.] + +L'Espagne possède un grand nombre de tableaux de premier ordre du +Titien; quelques-uns d'eux sont indiqués dans sa vie par Vasari. Raphaël +Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a +fait, dans une lettre adressée à don Antonio Pons, la description des +oeuvres de ce maître, qu'il admira dans ces collections. Il fait +remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, exécutées par le +Titien, à Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mérite de celles +qu'il avait faites sous le règne de Charles-Quint[282]. + +[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, nº +XI.] + +C'est après son retour à Venise qu'il fit le portrait de l'une des +maîtresses de G. Battista Castaldi, un des généraux de Charles-Quint et +protecteur de l'Arétin, qui lui a écrit un grand nombre de lettres[283]. +Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: «Illustre +seigneur, par les dernières lettres si aimables et si chères que vous +m'avez adressées, j'ai appris le grand désir qu'a votre seigneurie de +posséder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volonté, +très-disposée à vous complaire, voudrait vous témoigner, par quelque +effet signalé, que le seigneur Castaldi est mieux traité que tant et +tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus précieux, j'ai +résolu de lui envoyer le portrait d'une de ses maîtresses que j'ai en ma +possession. Maintenant, que le goût exercé de votre seigneurie juge de +la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plaît +et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].» + +[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, nº I.] + +[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, nº XIV.] + +Le Titien ne resta pas longtemps à Venise; il repartit, en 1550, pour +aller rejoindre à Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le +voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui +le représentât dans sa vieillesse[285]. Après son arrivée dans cette +ville, il rendit compte à l'Arétin, par une lettre du 11 novembre 1550, +de sa première entrevue avec l'empereur: «Seigneur Pietro, compère +vénéré, je vous ai écrit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais +vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner à Sa +Majesté. Le jour qui suivit son départ, je fus mandé par elle: après les +compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examiné les peintures que je lui +avais apportées, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre +lettre. Je lui répondis affirmativement, et je la lui présentai. +L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manière à ce +que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres +seigneurs qui étaient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher +frère, je vous ai rendu le service que l'on rend à un véritable ami, +ainsi que vous l'êtes; et si je puis vous servir en autre chose, ne +craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais +un jour sans parler avec moi du divin Arétin, parce qu'il vous aime +beaucoup, et il dit qu'il veut être votre agent auprès de Sa Majesté. Je +lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possédez est +à tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vêtements que vous avez +sur le dos, et que vous êtes l'honneur de l'Italie, comme c'est la +vérité, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquiétude, et +conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino +de ma part[286].» + +L'Arétin lui répondit immédiatement: il le félicite de la réception que +l'empereur lui a faite; mais il se félicite plus encore lui-même de +l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres +qu'il lui avait adressées. «Qui n'éprouverait la plus grande consolation +en apprenant avec quelle bienveillance, aussitôt qu'elle vous aperçut, +Sa Majesté vous demanda des nouvelles de ma santé, et si vous, lui +apportiez des lettres de moi; ajoutant, après avoir lu lentement et à +haute voix ce que je lui avais humblement écrit, qu'elle me répondrait +sous peu; disant cela en présence de Son Altessse, du duc d'Albe et de +d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grâces à +Dieu du fond de mon âme, car cette faveur vient de sa bienveillance et +nullement du mérite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas +davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'à nous +deux nous ne faisons qu'un[287].» + +[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.] + +[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVII.] + +[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, nº LXXX.] + +Le Titien, après son retour à Venise, ayant fait, en 1553, le portrait +de Francesco Vargas, pria l'Arétin de composer un sonnet à la louange +de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du +peintre que du personnage[288]: + + Questo è il Varga dipinto e naturale; + Egli é si vivo in la nobil figura, + Ch' a Tiziano par che dice la natura: + L'almo tuo stile più elle il mio fiato vale: + In carne io l'ho partorito mortale, + Tu procreato divino in pittura, + Il da te fatto la sorte non cura, + Il di me nato il fin teme fatale. + L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi + Accolti in l'arte, e ch'il mira compende + Cio che allo invece di César conviensi. + Nel guardo suo certa virtu risplende, + Che con l'ardor di desiderj intensi, + Di Carlo in gloria ogni intelletto accende. + +[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n» LXXXV.] + +Telles furent les relations de l'Arétin avec l'illustre chef de l'école +vénitienne; et l'on voit quelle intimité régnait entre eux: cette +intimité ne fut pas moins grande avec le Sansovino. + +Cet artiste, né à Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les +leçons d'Andréa Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom: +Vasari fait remarquer qu'une étroite amitié l'avait uni dans son enfance +avec Andréa del Sarto, et que cette amitié fut très-utile à l'un et à +l'autre[289]. Il avait été appelé à Rome par Giuliano di San-Gallo, +architecte de Jules II, et il y avait exécuté de nombreux travaux. C'est +là qu'il avait connu l'Arétin, et qu'il s'était lié avec lui, comme Fra +Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui +prouve, en passant, que l'Arétin n'était pas d'un caractère aussi +difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire. +Après le sac de Rome, le 27 août 1527, par les troupes du connétable de +Bourbon, le Sansovino parvint à s'échapper, et, après avoir passé +quelque temps à Florence, il résolut d'aller se fixer à Venise. L'amitié +qui l'unissait à l'Arétin fut-elle la cause déterminante de cette +résolution? On serait tenté de le croire, si l'on réfléchit qu'il passa +le reste de sa vie dans son intimité et celle du Titien, sans qu'aucun +nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois +établi à Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela +l'exemple de l'Arétin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et +plusieurs cardinaux le pressèrent de revenir à Rome, où le pape Paul III +lui offrait des travaux considérables. Mais il refusa, pour ne pas +s'éloigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Arétin loua +fort sa résolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une +énumération de tous les travaux exécutés par le Sansovino jusqu'à cette +époque, soit à Rome, soit à Florence, soit à Venise.» Il ne me paraît +pas étonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc +apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-même vous tourmentent de +leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez à Rome, +afin de la décorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien +mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez à quitter le nid +où vous êtes en sûreté pour affronter le péril, abandonnant les +sénateurs vénitiens pour les prélats courtisans. Mais on doit toutefois +leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous êtes +capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils +ne contemplent jamais l'église des Florentins que vous avez bâtie sur le +Tibre, au grand étonnement de Raphaël d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et +de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du côté de San +Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des +cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent +l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis +qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus placé dans les +jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculptées ou jetées en +bronze. Mais ils resteront privés de votre présence, parce que votre +génie a trouvé un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous +embellissez chaque jour des créations de votre ciseau et de votre +intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour +soutenir l'église (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est émerveillé à la +vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stupéfait +de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'étonne de +voir l'oeuvre dorique placée sur le soubassement ionique de l'édifice +commencé en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais +Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la +Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mère du Christ, qui offre la +couronne au protecteur de cette ville[291].» + +[Note 289: T. IX, p. 264.] + +[Note 290: Maintenant à la galerie de Florence.] + +[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, nº +XVI.] + +Cette lettre contribua sans doute à affermir le Sansovino dans sa +résolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque +temps après, une proposition singulière qui lui fut faite par ses +anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reçut de la république de +Florence, qui venait de chasser les Médicis, après le meurtre du duc +Alexandre, assassiné le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue +de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui +prenait le nom de libérateur de la patrie. Comme l'artiste résistait à +cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait +reçues des Médicis dans sa jeunesse, un des conjurés, connaissant +l'empire que le Titien exerçait sur le sculpteur, lui écrivit, pour le +prier d'engager son ami à ne pas refuser cette grâce à sa patrie. Mais +il ne paraît pas que le Sansovino ait voulu accepter ces +propositions[292]. + +[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, nº LXVI.] + +Nous avons dit[293] que l'Arétin avait fait sculpter par le Sansovino le +buste du capitaine Jean de Médicis dont le Titien avait peint le +portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut exécuté: par une lettre écrite +dans le mois de mai de cette année, il lui recommande de rajeunir le +portrait du Titien, qui avait donné à la figure de Jean de Médicis l'air +d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires +était mort à l'âge de vingt-huit ans[294]. + +[Note 293: P. 217.] + +[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, nº XLVI.] + +La faveur dont le Sansovino jouissait auprès du doge, des procurateurs +de Saint-Marc et du sénat vénitien, ne purent empêcher l'envie de +s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait +été chargé des travaux de la bibliothèque de Saint-Marc. En 1545, cette +entreprise touchait à sa fin, puisqu'il ne restait plus à faire que la +voûte de la partie occupée par les procuraties de Saint-Marc. Cette +voûte, à peine achevée s'écroula, soit que l'architecte eût mal calculé +la résistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Arétin +dans une lettre écrite au Titien, à cette occasion[295] que cet accident +eût été causé par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le +bruit des détonations de l'artillerie que l'on avait tirée pour saluer +l'arrivée de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa +qualité d'architecte, fut considéré comme responsable de cet accident: +il fut mis en prison par ordre du sénat, et condamné à une forte amende. +Mais ses amis ne l'abandonnèrent point. Le Titien, l'ami du doge et du +patriarche Grimani, l'Arétin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego +de Mendoza, sollicitèrent son élargissement et obtinrent que le sénat +revînt sur sa première décision. Le Sansovino fut rendu à la liberté, +réintégré dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, payé pour rétablir +la voûte, et, par conséquent, exempté de l'amende à laquelle il avait +été d'abord condamné[296]. + +[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, nº LVIII.] + +[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, nº XV, p. 60, une +lettre de Francesco Sansovino fils à Lione Lioni, sur les travaux du +palais Saint-Marc.] + +L'Arétin, qui s'était vivement affligé avec le Titien du malheur arrivé +à leur ami commun, fut le premier à le féliciter de la justice qui lui +avait été rendue. Le Bembo, alors cardinal et fixé à Rome, mais qui +avait habité longtemps Venise, où il avait vécu dans l'intimité du +Sansovino, du Titien et de l'Arétin, n'était pas resté étranger à la +décision favorable du sénat vénitien. Aussi, le Sansovino +s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de +l'achèvement de la bibliothèque de Saint-Marc, en l'assurant que ses +envieux avaient exagéré beaucoup l'importance de l'accident qui était +arrivé à la voûte en construction[297]. + +[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, nº LV.] + +Comme Titien, le Sansovino donnait souvent à l'Arétin quelques-unes de +ses oeuvres, que celui-ci offrait à des personnages puissants de cette +époque, pour se procurer leurs bonnes grâces. En 1552, il lui avait +donné un grand bas-relief, représentant le Christ mort entre les bras de +sa mère; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui +conseillait de le conserver précieusement: il eu fit néanmoins cadeau à +Vittoria Farnèse, nièce du pape Paul III. Dès que cette oeuvre parvint à +Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de +Michel-Ange lui-même[298]. + +Suivant Vasari, peu suspect de partialité en faveur des artistes +vénitiens, «les connaisseurs disaient que Sansovino était, en général, +inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses. +En effet, la beauté des draperies, des têtes de femmes et des enfants +sculptés par Iacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies +sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses +enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses +têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien +ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de +ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefs[299].» + +[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, nº LXXXIII.] + +[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. Léopold Leclanché.] + +Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrière jusqu'aux dernières +limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva +toutes ses facultés jusqu'à la fin. Il mourut à Venise le 2 novembre +1570, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, treize années après l'Arétin, +laissant le Titien survivre seul à cette longue intimité qui les avait +unis tous les trois pendant plus de trente années. Le Titien avait +pleuré la mort de l'Arétin, et l'on raconte que, pour adoucir sa +douleur, il quitta Venise et fit un voyage à Cadore, son pays +natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets à la perte du Sansovino, +car l'âge n'avait rien enlevé à la vivacité de ses sentiments. + +[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du +Titien.] + +Ce fut la gloire de Venise d'avoir attiré dans ses murs, par +l'indépendance dont on y jouissait, et par les encouragements éclairés +que sa noblesse donnait aux arts, les maîtres les plus éminents de cette +époque, Michel-Ange seul excepté. C'est ainsi qu'avec le Titien et le +Sansovino, on y vit briller presqu'en même temps, le Giorgione, Paris +Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Paul Veronèse, et +l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commencée par le +Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie. + +Après le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les +artistes de cette époque, celui avec lequel l'Arétin conserva pendant +toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies. + +Cet artiste, graveur en médailles, fondeur et sculpteur, d'un grand +talent, était natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de +parenté avec celle de l'Arétin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours +avec une cordialité particulière, l'appelant son fils et lui témoignant +un intérêt qui ne se démentit jamais, même dans des circonstances où +Lione mit sa protection à de difficiles épreuves. + +Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre à Lione, ne donne aucuns +détails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione écrivait +à l'Arétin le 23 avril 1537, qu'à cette époque, il devait, aux +recommandations de ce protecteur puissant, d'être employé à Padoue et à +Venise comme graveur en médailles Il s'excusait de n'avoir pas encore +terminé la médaille de la duchesse de Salerne, que l'Arétin lui avait +commandée, et se mettait à la disposition de Bernardo Tasso, le père du +Tasse. Enfin, il était déjà fort répandu dans la haute société de Venise +et de Padoue, car il explique à l'Arétin qu'il lui écrit de la maison de +messere Giorgio, secrétaire de la duchesse, qu'il avait suivie à Padoue. +On voit aussi qu'il devait à l'amitié de l'Arétin d'être bien avec +Francesco Marcolino, Niccolò et Ambrogio, et les autres personnages avec +lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimité. + +[Note 301: T. 9.] + +Lione ne démentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels +d'Arezzo[302]: il était emporté, querelleur, vindicatif et, de plus, +très-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'étant rendu de +Venise à Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, reçut +de cet ami des artistes un prix très-élève de l'ébauche qu'il lui avait +présentée. Cette générosité excita la colère du fougueux Lione, qui +était alors occupé à faire le coin destiné à frapper la médaille de la +tête de Bembo, devenu cardinal. + +[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.] + +[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer à un +buste ou à un bas-relief, ou même à une médaille.] + +A cette occasion, l'Arétin lui écrivit, le 25 mai 1537, la lettre +suivante[304]: + +«Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni doué de talent, si vous +n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et +ensuite. Jouer ou blâmer à propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si +largement payé, comme on peut le dire, Débauche de son portrait, vous +devez vous réjouir, parce que, comme il est la bonté en personne et doué +du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rémunérer aussi +largement le coin de votre médaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi +libérale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de +Benvenuto, lui tenir compte des deux années qu'il a mises à venir le +trouver de Rome à Padoue, et faire éclater l'amour qu'il lui porte. Vous +feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est gravée sa +tête, avec l'empreinte que vous en avez tirée, afin de voir ce qu'il en +dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une réunion de +connaisseurs qui en sont émerveillés: ils rendront justice à votre +travail, et je ne puis croire que le Bembo manque à son honneur et s'y +connaisse assez peu pour ne pas remarquer la différence. Il est bien +vrai, toutefois, que l'amitié qui a vieilli avec la personne qui en est +l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empêche de bien juger +des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas être soumise à sa seule +appréciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et à +lui et à ceux qui auront plaisir à la voir, et réserver votre colère +pour les besoins. Voici tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, en +réponse au conseil que vous me demandiez.» + +[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, nº XXI.] + +Nous ignorons si la tête du Bembo, gravée par Lione, l'emporte +effectivement sur celle dessinée par Benvenuto Cellini: toutefois, les +autres médailles que l'artiste d'Arezzo a exécutées donnent la plus +haute idée de son talent, et lui assignent une place très-distinguée +parmi les graveurs en médailles de cette époque. + +Lione ne resta pas longtemps à Venise. Entraîné par le désir de voir +Rome, il ne tarda pas à s'y rendre et fut bientôt recherché, grâce à son +talent, non moins qu'à la toute-puissante recommandation de son redouté +protecteur. Il y était depuis quelque temps et commençait à se faire +distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville, +lorsqu'emporté par son caractère vindicatif, il blessa grièvement, dans +un véritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prétendait +avoir été offensé. De tels événements n'étaient pas rares dans ce +siècle: on peut voir dans les mémoires de Benvenuto Cellini que, chaque +jour, Rome était le théâtre de ces attentats qui n'étaient blâmés par +l'opinion générale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas complètement +réussi. Nous empruntons à une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo +Giustiniano, adressée à l'Arétin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le +naïf récit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste à deux +doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la véritable +origine de sa fortuné. + +[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, nº LXXXIII.] + +«Lione d'Arezzo, non moins distingué par sa naissance que par son +talent, m'a prié d'écrire à votre seigneurie, pour lui faire connaître +en détail tous les malheurs qui lui sont arrivés depuis peu de temps, +n'ayant pu en obtenir la permission à cause de son départ précipité. +Vous saurez donc que, se trouvant aussi avancé dans sa profession que +considéré des grands de cette cour, il était exposé, par suite de la +jalousie et de la méchanceté qu'excitait contre lui la supériorité de +son talent, aux persécutions de quelques artistes médiocres de sa +profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_, +Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint à ce point qu'ayant su +que cet homme l'avait traité non-seulement de faussaire, mais l'avait +chargé d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait +diffamé l'honneur de sa femme, il délibéra en lui-même d'en tirer une +vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de +mars, à l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur +le visage, qu'à le voir maintenant il paraît un monstre difforme, et que +rien, si ce n'est la mort, ne pourra désormais l'en guérir. Le +lendemain, bien qu'il eût fait le coup de propos délibéré et sans que +personne le sût, il arriva qu'un nommé Iacopo Balducci, directeur de la +Monnaie de Rome, qui avait également été accusé de faux par ledit +Pellegrino et ses émules, et qui était sorti de prison peu de jours +avant l'événement, fut arrêté de nouveau et incarcéré avec Lione. Le +juge, pensant que le coup avait été fait à l'instigation de ce Iacopo, +sans autre indicé que l'amitié qui l'unissait à Lione, ordonna que ce +dernier fût immédiatement mis à la question[306]. Pendant plus d'une +grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux épreuves avec courage et +avec une âme virile. Mais le sévère magistrat ayant fait venir devant +ses yeux sa vieille mère et sa pauvre femme, déjà liées, afin qu'elles +fussent appliquées également à la question, il avoua sur-le-champ ce +dont il était accusé, l'amour qu'il portait à sa mère et à sa femme ne +permettant pas qu'il laissât ces pauvres innocentes expier sa propre +faute. C'est pourquoi il fut aussitôt condamné à avoir la main droite +coupée. Déjà le billot avait été dressé, et le chef des sbires était +arrivé pouf exécuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de +notre seigneur le pape, prescrivant qu'il fût sursis à l'exécution. Cet +ordre avait été expédié à la sollicitation de monseigneur Achinto et de +monseigneur Durante, lesquels, émus de pitié, avaient obtenu que Lione +conservât sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'espérance, +soumis à de continuels interrogatoires, jusqu'à la journée d'avant-hier +qu'il fut emmené, parce que son adversaire cherchait continuellement par +de faux témoignages à le faire tomber dans quelque piège: et comme il +savait que Lione était détesté par le sénateur (de Rome), parce qu'il +n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il déclina la +juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que +le pape remit la cause audit sénateur et à messere Pietro Antonio. Ces +derniers, après avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait +rapport aux autres accusations dont il avait été chargé, l'ayant +seulement trouvé coupable d'avoir fait cette balafre à Pellegrino di +Lenti (_s'il peut y avoir crime à cela_), le condamnèrent, sous le bon +plaisir du pape, aux galères de sa sainteté, dont le capitaine est Meo +da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune pitié de sa pauvre mère, +de sa femme, de ses petits enfants et de ses frères qu'il nourrissait +tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Révérends Cesarini +et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de +beaucoup d'autres personnages distingués qui tous, protecteurs du +talent, s'efforcèrent de venir en aide à l'infortuné jeune homme. +Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc +à trouver, le plus tôt possible, le moyen d'obtenir la mise en liberté +de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vénère comme un +père, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer vôtre +plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoutée des +princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galères un +assassin couvert de meurtres; à plus forte raison, un jeune homme de +bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir +fait une balafre; et à qui? à un homme méchant et décrié, et seulement +pour défendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu, +seigneur Pietro, Rome entière plaint son sort, tant sa conversation est +douce et agréable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune +relation d'intimité, je me permets de vous le recommander, parce que je +l'aime plus que moi-même, en invoquant le respectueux attachement que je +vous ai porté, que je vous porte et que je vous porterai tant que je +vivrai.» + +[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.] + +Cette lettre, dans la naïveté de ses appréciations, contient un tableau +aussi exact que curieux des moeurs de ce siècle. On y voit un artiste +outragé n'écouter que son ressentiment et se faire justice lui-même +l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver +tout naturel qu'il ait foulé aux pieds les lois de la justice et de +l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On +voit aussi comment la justice de cette époque procédait, non-seulement +contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient +à l'accusé parles liens du sang. Faire appliquer à la question la mère +et la femme d'un accusé, afin d'arracher à celui-ci l'aveu de son crime, +était un moyen assez fréquemment en usage dans le seizième siècle; mais +nous doutons que jamais, à aucune époque, l'emploi d'un semblable moyen +ait pu concilier à la justice le respect des hommes; et nous sommes +moins étonnés, en présence d'un procédé si complètement barbare, de voir +les hommes demander à leur propre bras la réparation d'un outrage +personnel. + +Lione ne resta pas longtemps sur les galères du pape. Le Corse Meo da +Talamone, qui les commandait, était sous les ordres d'André Doria, alors +amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Arétin eût connu ce +personnage à la cour de l'empereur, soit que sa réputation seule et la +crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour +l'autoriser à réclamer la mise en liberté de Lione, toujours est-il +qu'il obtint de l'amiral sa grâce entière. Transporté à Gênes sur les +galères du pape, Lione y fut rendu à la liberté par ordre de Doria. +L'amiral ne borna pas à cet éclatant service la protection que valait à +Lione l'amitié de l'Arétin, il lui fit le meilleur accueil et s'efforça +de le retenir à Gênes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville; +accoutumé aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se +faire à la vie de Gênes. Aussi, écrivit-il à l'Arétin, le 23 mars +1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs. + +[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, nº XXI, appendice; +et une seconde fois t. V, p. 251, nº LXXXIV.] + +«Cher et très-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute +appris, tant par mes lettres que par les récits qui vous ont été faits, +ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Après avoir été mis de force sur +les galères du pape, j'obtins ma liberté, grâce à André Doria, prince de +Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance à ce que j'avais +fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre à Gênes» +Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend à Venise, +j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours +disposée à vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je +n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand désir d'avoir de vos +nouvelles, ainsi que de vos amis de votre académie, tels que le compère +messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compère messere +Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'écrire, +afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois à leur +mérite. Je me retrouve à Gênes recherché par plusieurs grands seigneurs, +peut-être parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308] +font mine de me protéger. Mais, étant né dans une autre ville, comme +vous savez, les manières de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je +vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous +savez si bien répandre sur les hommes de mérite, comme vous avez fait à +l'égard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti +pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me délier +des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur André Doria, +et je viendrais à vos ordres. Ainsi, de grâce, je me recommande à vous. +Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) désirait m'attirer auprès de +lui[309], et, pensant peut-être que le seigneur prince ne l'aurait pas +eu pour agréable, il ne m'en a plus reparlé. Mais peut-être irai-je avec +lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent à votre +bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont +ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de +ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les méchants et vivre les +bons, mais il en échappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant +rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les exécuterai +ponctuellement.» + +[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.] + + +[Note 309: A Milan.] + +[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.] + +[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute +faire allusion à son aventure de Rome.] + +Soit que l'Arétin eût conseillé à Lione d'accepter les propositions du +marquis du Guast, soit que ce seigneur eût fait à Lione de nouvelles +offres plus avantageuses que les premières, il est certain que notre +artiste quitta Gênes et prit congé d'André Doria, pour s'attacher au +glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut là l'origine de sa fortune. Le +marquis du Guast, aussi distingué par son talent militaire que par son +intelligence éclairée des arts, n'épargnait rien pour honorer son +gouvernement, en attirant à Milan les artistes les plus renommés de +l'Italie. Connaissant les goûts de son maître et sachant que, par +politique autant que par amour du beau, Charles-Quint désirait +s'entourer des hommes les plus éminents dans les arts, les lettres et +les sciences, il ne tarda pas à lui vanter Lione d'Arezzo comme un +artiste très-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir +d'abord à Bruxelles, ensuite à Madrid, où il lui confia des travaux +très-importants. On peut voir, dans Vasari, l'énumération des statues, +des bustes et des médailles exécutés par lui en l'honneur de +Charles-Quint, «qui l'en récompensa en lui donnant une pension de cent +cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue +de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilèges de noblesse pour +ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec +l'empereur, il habita le même palais que ce prince qui, parfois, +s'amusait à le regarder travailler[312].» + +[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanché.] + +Il ne fut pas moins employé par les principaux seigneurs de la cour. +Vasari rapporte le détail des travaux qu'il exécuta pour le duc d'Albe, +le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le +seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup +d'autres. On voit de lui, dans la cathédrale de Milan, le tombeau de +Jean-Jacques Médicis, marquis de Marignane et frère du pape Pie IV. Ce +tombeau fut exécuté d'après les dessins de Michel-Ange, à l'exception +des cinq figures de bronze qui appartiennent à Lione. Ce monument fut +payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par +l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313]. + +[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.] + +Devenu riche, Lione se construisit à grands frais, dans la rue +de'Moroni, à Milan, une magnifique habitation dédiée à Marc-Aurèle, à +cause de la statue équestre moulée en plâtre sur celle qui est au +Capitule, qu'il avait placée au milieu de la cour principale[314]. Il +rassembla dans cette maison les plâtres moulés sur les meilleurs +ouvrages de sculpture antique et moderne, et vécut au milieu des +jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette +maison que Lione reçut son ami Francesco Salviati à son retour de +France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre à Florence[315]. + +[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.] + +[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.] + +Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne +négligeait pas sa première profession de graveur en médailles. Nous +voyons, par une lettre de l'Arétin, de juin 1545[316], qu'il venait de +graver la médaille du Molza, leur ami commun. L'Arétin lui adressa de +grands éloges à l'occasion de cette oeuvre. «En vérité, lui écrit-il, la +ressemblance de notre ami à le cachet de votre intelligente exécution; +elle est tellement frappante, qu'il m'a semblé le voir en personne. Vous +faisiez grand tort à la postérité en la privant du glorieux modèle d'un +homme aussi célèbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et +non de ceux qui se connaissent à peine eux-mêmes, bien loin d'être +connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tête qui n'eût +auparavant été tracée par la renommée, et l'on ne comprend pas que les +anciennes lois aient permis qu'on reproduisît sur le métal les +ressemblances d'hommes qui n'en étaient pas dignes. C'est ta honte, ô +siècle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient +représentés vivants en peinture!» + +[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, nº XLVII.] + +L'indignation de l'Arétin se comprend et se justifie si l'on ne veut +trouver dans un portrait ou dans une médaille qu'un intérêt historique. +Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire +présentent souvent autant d'intérêt que ceux des personnages les plus +illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien, +représentant des inconnus, à l'égal des portraits de Balthazar +Castiglione, ou du roi François Ier? Sans doute l'esprit est plus +satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connaître la +physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout +dans le mérite de l'exécution, il importe souvent fort peu à la +postérité de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que +l'artiste, inspiré par son génie, ait su animer, par le contraste des +lumières et des ombres, par la vigueur ou par la grâce de son pinceau, +les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Arétin a raille fois raison de +se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mérite +d'exécution, car c'est ajouter à l'insignifiance du personnage la +médiocrité de la peinture. + +Au reste, dans le siècle de Lione et de l'Arétin, les sculpteurs, les +peintres et les graveurs ne reproduisaient que très-rarement l'effigie +d'hommes placés dans une condition ordinaire ou obscure; ils réservaient +leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les +princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait être l'ami du +Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en +obtenir un portrait, un buste ou une médaille. + +Lione, en particulier, s'attacha à reproduire les traits des grands +personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Arétin (avril +1546[317]), qu'il grava sur plusieurs médailles le portrait du pape Paul +III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Arétin +lui écrivait que «sans respirer elle respire, et sans mouvement elle +paraît se mouvoir.» A la même époque, il exécutait une tasse d'or pour +Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Arétin le félicite de +travailler pour ce personnage illustre, et l'engage à mettre tous ses +soins à le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de +profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en +bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe représentant don Ferrante, armé, +moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et +l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui +nuire auprès de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319]. + +[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.] + +[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._] + +[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.] + +En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destinées à +Charles-Quint: l'Arétin en fait l'éloge, non qu'il paraisse les avoir +vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en +sculpture les louent comme elles le méritent, et les admirent à sa +très-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent +que pour la parenté qui les unit[320]. + +[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, nº LXXXII.] + +Cette même lettre contient une allusion assez curieuse à des +propositions de dignités ecclésiastiques qui auraient été faites à +l'Arétin, ou du moins que Lione supposait lui avoir été faites par +l'évêque d'Arras, le célèbre cardinal Granvelle. L'Arétin répond à Lione +qu'il a reçu sa lettre avec celle de l'évêque d'Arras, mais qu'il +suppose, à tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit +à son avantage, tandis que l'évêque ne fait que s'excuser de n'avoir pas +encore répondu à la lettre qu'il avait adressée à l'empereur, et cela, +par la raison que la renommée avait répandu le bruit, par raillerie, +qu'il avait daigné se faire prêtre, à l'aide de quelque dignité qu'on +lui aurait conférée. Il ajoute: «Je l'en remercie très-sincèrement, car +le jugement de son éminence m'a tellement pénétré l'âme, que j'en +comprends le secret.» + +Malgré l'obscurité de ce passage, il est facile de voir que l'Arétin +n'était rien moins que disposé à se faire prêtre, alors même qu'on +aurait voulu lui conférer le cardinalat. Quand bien même, grâce à la +toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antécédents et sa vie +licencieuse n'auraient mis aucun obstacle à cette étrange métamorphose, +il est plus que douteux que l'Arétin eût jamais consenti, à quitter +Venise et à perdre l'indépendance avec laquelle il y vivait, pour une +dignité qui ne pouvait rien ajouter à sa puissance et à sa réputation. +D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour +plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa réponse à +Lione doit donc paraître sincère. + +Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, était destiné à +lui créer constamment des embarras et des inquiétudes; sa bonne fortune +ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conservé toute l'impétuosité +de ses passions et toute la fougue de son caractère. On a vu l'affreuse +vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du +pape; une lettre de l'Arétin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il +se montra non moins impitoyable à l'égard d'un certain Martine, l'un de +ses élèves, que Bottari suppose devoir être le sculpteur Martino +Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle +_vendetta_: il paraît seulement que Lione, devenu riche et grand +seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-même, et qu'il en avait +chargé l'un de ces _bravi_, toujours prêts, moyennant salaire, à mettre +leurs bras à la disposition de qui en avait besoin. L'Arétin reproche +vivement à Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet +homme si emporté, il s'efforce d'employer tour à tour les caresses d'un +père et les remontrances d'un ami. + +[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, nº.] + +«Si vous avez jamais douté, lui dit-il, que je vous regarde comme un +fils, l'indignation et le mépris que je vous ai témoignés, en véritable +père, puisque vous êtes bien réellement mon fils, ont dû faire +disparaître tous vos doutes. Croyez-vous qu'il eût été digne de +l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une même +patrie que parce que vous n'avez pas d'égal dans l'art de graver des +médailles, de ne pas vous témoigner mon indignation du traitement +infligé à Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et +son air si changé, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas +pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui +qui l'avait si cruellement frappé, votre propre conscience vous aurait +indigné contre vous-même. Cela doit vous paraître d'autant plus vrai, +qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si +bien, vous, son maître, que vous pouvez à bon droit vous glorifier et +non vous repentir de le lui avoir enseigné. Maintenant je veux oublier +l'indignation que je vous avais témoignée, pour la reporter tout entière +sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a +enlevé la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.» + +Quelques années plus tard, le fougueux artiste ayant offensé, par son +mépris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait préparé une +entrée solennelle dans sa ville natale, l'Arétin l'en blâma +vivement.--«Les premiers personnages delà ville, lui écrit-il, étaient +venus à votre rencontre en grand nombre et à cheval, et vous n'auriez +pas manqué de trouver dans la ville un logement honorable et des +visites, témoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple +remarquable de la récompense que le talent peut obtenir.... Si toute +supériorité paraît odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui +accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie +prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharnée contre le +talent et le mérite que celle qui se rencontre là où l'homme a reçu le +jour. Le défaut des ignorants consistant à ne pouvoir pas supporter la +supériorité de l'intelligence, plus les esprits sont à leur niveau, +moins ils sont disposés à les attaquer. C'est pourquoi votre admirable +profession a reçu de vous-même une injure grave et une grande offense, +indépendamment du mécontentement que vous m'avez causé: et comme je vous +aime ainsi qu'on doit aimer tout à la fois un parent et un homme de +mérite, il me semble que vous m'avez enlevé une partie de mon honneur et +de ma réputation, en perdant l'occasion de profiter des préparatifs qui +avaient été faits pour votre réception solennelle. Ne pouvant m'en +venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo +(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son +coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait prié avec +instance[322].» + +[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, nº LXXXIV.] + +L'intimité établie entre Lione et l'Arétin était fondée autant sur la +parenté que sur une patrie commune. Ce dernier motif paraît avoir amené +la liaison de l'Arétin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre +par ses écrits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut, +dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même[323], à la +protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'étudier le dessin +sous la direction de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto. Grâce à la +protection du cardinal Hippolyte de Médicis et du duc Alexandre, il ne +tarda pas à se trouver en faveur à Florence. Mais, étant plus jeune que +l'Arétin[324], on peut présumer qu'il dut à sa puissante recommandation +d'être distingué dans la foule des artistes qu'attirait à Florence le +goût bien connu des Médicis pour les lettres, les sciences et les arts. +On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7 +septembre 1535[325], qu'il le considérait comme son protecteur. Informé +du vif désir qu'avait l'Arétin de posséder des dessins et autres oeuvres +du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra +par la suite, il lui envoie une tête en cire, de la main «de ce grand +maître et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul, +s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le goût et le +jugement dont le ciel vous a doté pour apprécier les oeuvres d'art, je +désire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car, +puisque vous êtes ce véritable miroir de toute espèce de mérite, je suis +certain que cette ébauche ne peut manquer de vous faire le plus grand +plaisir, tant à cause de la vivacité des traits mêlée à la profondeur du +dessin, qu'à cause de son exécution si nette et si digne d'admiration. +Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine à la retirer des mains de +son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui +ont de telles choses, même lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent, +à cause du nom, beaucoup de prix à les conserver, mais ensuite parce +qu'un grand nombre de personnes désirent les avoir. Soyez persuadé que +si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du très-obligeant messere +Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je +vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver +pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donné assez de jugement pour +que je comprenne qu'elle sera mieux placée en vos mains qu'entre les +miennes. Ne doutez donc plus, d'après cela, que ma personne ne vous +appartienne entièrement, et soyez persuadé que, puisque je vous +appartiens, vous devez également avoir ce que je possède. Mais c'est +assez débibiter de compliments à la manière d'un jeune novice.» + +[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.] + +[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.] + +[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, nº LXXXVIII.] + +Par cette même lettre, Vasari envoie à l'Arétin un dessin de +Sainte-Catherine ébauché de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis +de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne +lit, n'étudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite +dans des détails qui prouvent qu'il était chargé des intérêts de +l'Arétin à Florence et à Arezzo, et qu'il était en relations avec sa +soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, «dont il +attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la +distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la fête de +Saint-Antoine, et il se tient à sa disposition comme un prêtre +nouvellement ordonné.» + +A quelque temps de là, Vasari envoya à l'Arétin la copie d'un des quatre +cartons qu'il devait exécuter, par ordre du duc Alexandre, dans une +salle du palais des Médicis, que Giov. d'Udine avait laissée +inachevée[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui écrivit +à cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des détails qui +ne se trouvent pas dans sa biographie[327]. + +[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.] + +[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari, +où elle est rapportée, t. III, p. 31, nº X; mais comme elle a +été écrite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassiné le 6 janvier +1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p. +590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit être des derniers +mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p. +163, Vasari dit que, bien qu'il n'eût alors guère plus de dix-huit ans, +le duc lui donnait six écus par mois, la table, un domestique et le +logement. Il y a ici une erreur évidente et volontaire de la part de +l'artiste. Vasari, étant né en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a +voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mérite.] + +«Le désir bien naturel que vous me témoignez, après m'avoir accordé +votre protection en me traitant comme un fils, de posséder quelque chose +de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, à la première +occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait +exécuter dans cette chambre située dans la partie du palais des Médicis, +où était, il y a peu d'années, la loge publique: si ce n'eût été d'un +poids trop lourd, je vous aurais envoyé non-seulement celui-ci, mais les +quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de +ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connaîtrez +facilement les airs des figures, la disposition des vêtements, le +mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la manière et le +style avec lesquels j'ai traité les autres. Notre illustrissime duc +admire tellement les hauts faits de Jules César, que, s'il poursuit sa +carrière et que je passe ma vie à le servir, peu d'années ne +s'écouleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de +l'histoire entière de ce héros. Il a voulu que, pour la représentation +de cette histoire, j'exécutasse les figures de grandeur naturelle, et +que je représentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont +je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il +fut forcé de fuir devant Ptolémée. Au milieu des vaisseaux qui +combattent les uns contre les autres, César, voyant le danger qui le +menace, n'hésite pas à se précipiter dans la mer, et, nageant avec +vigueur, il porte dans ses dents le vêtement impérial du commandement, +et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_; +tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il +arrive sain et sauf au rivage, passant à travers les navires remplis de +soldats qui lui lancent une grêle de traits et le poursuivent sans +pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai représenté une mêlée +de soldats nus, afin de montrer l'étude que j'ai faite de l'art, et +ensuite pour me conformer à la vérité historique, qui nous montre les +navires montés par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre +les autres.--Si cette composition vous plaît, j'en serai charmé, puisque +vous désirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces +peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les +figures. Et, comme il me semble que Dieu a comblé vos désirs, +conseillez-moi de mettre de côté la jeunesse avide de ces plaisirs qui +ont pour résultat d'égarer l'intelligence, delà rendre stérile et de +l'empêcher de produire ces fruits qui entretiennent la mémoire des +hommes après leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere +Pietro, à celui qui a résolu de conquérir la renommée, pour l'exciter à +devenir un homme célèbre parmi les esprits les plus distingués. Ne +doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la +force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'à ce jour, que la ville +d'Arezzo, célèbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui, +à mon avis, n'a encore produit que des peintres médiocres, pourra, grâce +à moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les études que j'ai +commencées.--Mais je reviens au second carton, où j'ai représenté la +nuit, qui fait briller sur les figures la lumière éclatante de la lune. +On y voit César, qui, après s'être éloigné de sa flotte et de son armée, +occupée à dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte +seul, dans une barque contre la mer déchaînée. Le nautonier hésitait, +troublé parla tempête; mais César lui dit: «Ne crains rien, tu portes +César.» On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des +vaisseaux agités par les flots, et cette composition est +très-compliquée. Le troisième carton représente César, lorsqu'on lui +apporte toutes les lettres que les amis de Pompée avaient écrites à ce +rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la +foule assemblée. Le dernier carton représente son célèbre triomphe. On +voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les +bouffons qui les tournent en dérision, les chars portant les statues et +les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de +dépouilles, récompense et honneur des soldats. Cette dernière +composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai été obligé +de la suspendre pour exécuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je +viens de finir de colorier les trois premières.--Maintenant, portez-vous +bien, souvenez-vous de moi, qui désire vous voir un jour j saluez de ma +part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je +vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en +même temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.» + +Cette lettre est surtout remarquable par la résolution qu'elle annonce +de la part de Vasari de travailler à acquérir la renommée et la gloire +qui assurent l'immortalité. Il tint parole, et réalisa la prédiction +qu'il avait faite à l'Arétin d'illustrer sa ville natale. Mais, +lorsqu'il écrivit cette lettre, il ne soupçonnait pas que sa réputation +d'écrivain effacerait presque celle d'artiste, et il était loin de +supposer que ses écrits seraient un jour plus recherchés par la +postérité que ceux de son compatriote, alors dans tout l'éclat de sa +renommée et de sa puissance[328]. + +[Note 328: Vasari, d'après l'explication qu'il en donne lui-même +dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commença que vers +le mois de septembre 1546 à écrire ses Vies ou notices sur les plus +célèbres artistes; il entreprit ce travail à la sollicitation du Molza, +d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer +Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se réunissaient souvent chez +le cardinal Alexandre Farnèse.] + +Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reçu +avec tout le cérémonial usité à cette époque. C'était alors, comme +aujourd'hui, l'usage de célébrer l'entrée, dans les grandes villes, des +papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des +décorations de toutes espèces, ornées de peintures et de devises faisant +allusion aux principaux événements de leur vie. Mais la différence qui +existe entre cette époque et la nôtre, c'est que, de nos jours, ces +démonstrations ont perdu toute leur originalité, et sont le plus souvent +abandonnées à la routine des entrepreneurs de fêtes publiques; tandis +que dans le seizième siècle, les plus grands artistes ne dédaignaient +pas de concourir à ces cérémonies, en mettant leur talent à la +disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de +leurs illustres hôtes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Léon X à +Florence fut l'occasion de nombreux travaux de décoration. Le Sansovino, +qui était alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de +triomphe construits en bois dans les différentes parties de la ville. En +outre, il entreprit, avec Andréa del Sarto, d'exécuter en bois, pour +Santa-Maria del Fiore, une façade temporaire, ornée de statues et de +bas-reliefs. L'aspect de cette façade décorée de peintures était si +majestueux, que Léon X s'écria en la voyant: «Quel dommage que ce ne +soit pas la véritable façade[329]!» + +[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.] + +De même, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint à Rome, en 1535, +Antonio da San Gallo avait construit à San Marco un arc de triomphe qui +fut orné par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur, +qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour +solennel[330]. + +[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour +avoir une idée de ces cérémonies, consultez les gravures représentant la +grande cavalcade de Clément VII et de Charles-Quint, à Bologne, lors du +sacre de ce dernier, tirée de la salle du palais Ridolfi, à Vérone, +peinte par le Brusasorci et gravée par Agostino Comerio.--Vérone, 1830, +grand in-folio oblong, huit planches.--Après la mort de Charles-Quint, +on célébra à Rome, en son honneur, de magnifiques funérailles. A cette +occasion, Taddeo Zucchero retraça en vingt-cinq jours les actions les +plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de +trophées et de superbes décorations. Six cents écus d'or lui furent +payés pour ce travail, dans lequel il fut aidé par son frère Federigo et +par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145. +--J'ignore si ces décorations ont été gravées.] + +Le duc Alexandre ne voulait pas rester inférieur au pape dans la +réception qu'il désirait faire à Charles-Quint, l'arbitre suprême de +tous les États de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui +habitaient Florence, et leur commanda d'élever et de décorer les arcs de +triomphe destinés à orner les différentes parties de la ville par +lesquelles le cortège impérial devait faire son entrée. Vasari fut +adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargés de présider à +l'exécution de ces décorations [331]. + +[Note 331: Ces commissaires étaient: Luigi Guicciardini, le père de +l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini. +--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, nº XI, une lettre de Vasari +à Rafaello dal Borgo, élève de Raphaël et de Jules Romain, dans laquelle +il lui demande son concours pour les travaux dont il était chargé.] + +Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit à ces +travaux: + +[Note 332: T. X, p. 165.] + +«Outre les grandes bannières du château, je décorai la porte de San +Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large +de vingt que l'on éleva sur la place San Felice. Alors se déchaînèrent +contre moi mille envieux, qui, pour m'empêcher de conduire à fin ces +importantes entreprises, réussirent, par leurs intrigues, à m'enlever +vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prévu cette +machination, et partie en travaillant moi-même jour et nuit, partie avec +le secours de peintres étrangers à la ville, qui m'aidaient en cachette, +je menai bon train mon affaire, et m'efforçai de vaincre les obstacles +que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provéditeur général de Son +Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les +ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais +d'auxiliaires. Le duc me manda aussitôt près de lui, et m'instruisit de +ce qui lui avait été rapporté. Je lui répondis que je n'étais point en +retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps +après, le duc vint lui-même examiner en secret mes travaux, et il +reconnut que les accusations dirigées contre moi étaient le fruit de +l'envie et de la malignité. Enfin, à l'époque voulue, ma tâche se trouva +terminée à la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis, +qui s'étaient plus occupés de moi que d'eux-mêmes, restaient +honteusement en arrière[333].»--Ce passage ne donne aucuns détails sur +les préparatifs qui furent exécutés pour l'entrée de Charles-Quint à +Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de +Vasari la description de cette cérémonie[334]. Mais elle est rapportée +en entier dans la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le mois de +mai 1536, à son protecteur l'Arétin. Comme cette lettre est fort longue, +nous y renvoyons le lecteur[335]. + +[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanché.] + +[Note 334: L'édition de Vasari donnée par MM. Leclanché et Jeanron +ne contient, t. X, p. 19, que la description des décorations exécutées +à, Florence pour les noces de don François Médicis et de la reine Jeanne +d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort +curieuse.] + +[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.] + +Les travaux que Vasari avait menés à bonne fin, à la satisfaction du duc +et de son hôte illustre, lui furent généreusement payés: il nous apprend +lui-même, dans sa biographie, qu'aux quatre cents écus qui lui avaient +été assignés pour traitement, le duc ajouta trois cents écus, qu'il +préleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achevé leurs travaux au +temps fixé par leurs contrats. «Avec cet argent, dit-il, je mariai une +dénies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_ +d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un +tabernacle qu'on plaça dans le choeur où se célèbrent les +offices[336].»--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidèlement +l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui-même, d'employer sa +jeunesse à travailler pour devenir un homme célèbre et illustrer sa +patrie. + +[Note 336: T. X, p. 166.] + +L'Arétin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoyée: +il lui répondit le 19 décembre 1537[337], en lui faisant force +compliments: et repassant l'un après l'autre tous les tableaux que +Vasari avait décrits dans sa lettre, il lui répète à satiété qu'il voit +tout le spectacle de l'entrée de Charles-Quint à Florence, tout, à +l'exception des prélats qui marchaient derrière l'empereur, «parce que, +dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prêtres.»--«_Non +veggio gia dietro a Cesare i prelatij perchè non ho occhio che possa +veder preli_.» + +[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, nº XXVI.] + +Quelque années après[338], Vasari se rendit à Venise, «où j'étais +appelé, dit-il, parle célèbre poëte messer Pietro Aretino, mon ami +intime, lequel avait un vif désir de me voir. J'entrepris ce voyage +d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connaître les +productions du Titien et de plusieurs autres maîtres. Quelques jours me +suffirent pour examiner à Modène et à Parme celles du Corrége; à Mantoue +celles de Jules Romain, et à Vérone les nombreux et précieux monuments +antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai à Venise avec deux +tableaux peints de ma main, d'après les cartons de Michel-Ange: je les +donnai à don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents +écus d'or. A peu de temps de là, je lis, à là prière de l'Aretino, pour +les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano +Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des décorations pour une fête, +et neuf tableaux destinés à orner la soffite d'une chambre du palais de +messer Giovanni Cornaro[340].» + +[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_, +t. IX, p. 212.] + +[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint près la république de +Venise, amateur fort éclairé des arts et ami du Titien, qui fil son +portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.] + +[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanché.] + +Vazari ne resta que treize mois à Venise[341]; il en repartit, le 16 +août 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'été furent si +fortes, en 1543, qu'il fut obligé de quitter cette ville, le jour de la +fête de Saint-Pierre, pour retourner à Florence[342]. + +[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.] + +[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.] + +C'est là que l'Arétin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une +lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait à exécuter +les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en même temps qu'il a +écrit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovère, pour le prier de lui +accorder ce qu'il désirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande +plus favorablement accueillie par ce prince, l'Arétin ajoute qu'il a +envoyé au duc son portrait (de lui Arétin), exécuté parle Moretto, de +Brescia, artiste rempli de l'intelligence delà peinture[344]. + +[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.] + +[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de +Brescia, qu'on avait surnommé le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du +Titien_.] + +L'Arétin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient +déterminé à envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait exécuté. «Le +Sansovino, lui écrivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur +fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me +remettre le portrait que vous m'avez envoyé. Tous ceux qui l'ont vu en +ont fait le plus grand éloge, car il est véritablement digne d'être +admiré; et les connaisseurs ont vanté l'union naturelle des couleurs +entremêlées d'ombres et de lumières avec un sentiment merveilleux et une +manière des plus gracieuses. Quant à moi, je me trouve si semblable à +moi-même dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination, +absorbée par les réflexions que je fais sur les événements présents, sur +les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les +terribles dangers qui menacent la chrétienté, me ravit pour ainsi dire +l'intelligence et me l'enlève par l'extrême désespoir dans lequel je +suis plongé, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le +souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la +peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne +ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui représente +l'image d'un autre[346].En résumé, ayant jugé ce portrait à cause du nom +de son auteur et non pour le sujet qu'il représenté, digne d'être offert +à un prince, j'en ai fait hommage à l'illustre duc d'Urbin, dont l'âme +est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que, +par là, j'honorerais Brescia, créatrice de vôtre divine intelligence, et +que je me ferait valoir moi-même, étant représenté par votre admirable +talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je +me borne à remercier la générosité qui tous a excité à m'assurer ainsi +l'immortalité.» + +[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, nº XXXVIII.] + +[Note 346: J'ai traduit cette longue période, _nemico del pulmone_, +comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connaître la +recherche de pensées que l'on rencontre fréquemment dans les lettres de +l'Arétin, et qui est un défaut particulier aux écrivains italiens des +XVI et XVNe siècles.] + +Vasari n'expliqué pas dans sa biographie ce qu'il désirait obtenir du +duc d'Urbin; mais, d'après la recommandation de l'Arétin et le cadeau +qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il +avait demandé. + +Au milieu de sa vie licencieuse et désordonnée, l'Arétin paraît avoir +conservé pour le souvenir de sa mère, qu'il avait perdue étant fort +jeune, un respect mêlé d'un tendre regret; ces sentiments éclatent dans +une lettre qu'il adressa, en décembre 1546, à son ami Vasari[347]. + +[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, nº LXXVIII.] + +«Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon âme de +cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un père les douces paroles +écrites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse +ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais +reçu également le portrait de celle qui me donna naissance à Arezzo. Je +vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez +de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de côté tout +autre soin, et de copier[1] le tableau placé au-dessus de la porte de +Saint-Pierre (d'Arezzo) où elle est représentée sous les traits de la +Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le +courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mère chérie, ranimée +par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me +semblera, en voyant son portrait, jouir de sa présence, comme j'en +jouissais lorsqu'elle était vivante, et comme j'en jouis encore, bien +qu'elle soit trépassée. Si l'on ne connaissait toute sa bonté, il aurait +suffi de la voir représentée dans un tableau, sous les traits de la mère +du Christ, pour attester clairement à tous la sainte honnêteté de cette +respectable femme.» + +Le peintre satisfit promptement au désir de son ami, qui l'en remercia +dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Après avoir commencé par +faire son propre éloge, en affirmant qu'il fait honneur à sa ville +natale, l'Arétin lui annonce qu'il a reçu avec une tendresse mêlée de +larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. «J'ai appris avec +plaisir, dit-il, que vous avez refusé d'ajouter quelques ornements au +tableau, parce que son effigie n'aurait plus été reconnaissable. Mais, +si elle paraît admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la +représenta autrefois, combien elle va me paraître merveilleuse, +maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre +les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte à sa +mémoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur +et la bonté éclatent si manifestement en toute sa personne, que, +nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a représentée, +on comprend la raison qui l'a déterminé à la la faire figurer dans une +Annonciation. La transformer en toute autre beauté idéale pour orner une +autre scène, c'eût été faire injure à la nature qui l'avait créée si +belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontré +de jeune fille dont le visage ne lui ait laissé apercevoir quelque chose +de lascif, à l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont +tant de ressemblance avec Tita (c'était le nom de mon excellente mère), +qu'on dirait qu'elle est plutôt sa fille que la mienne. Je vous remercie +donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous +avez endurée pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui +êtes toujours disposé à faire quelque chose qui me soit agréable et qui +puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouvé plusieurs fois +jusqu'à ce jour.» + +[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, nº LXXIX.] + +Tout en respectant le sentiment qui détermine l'Arétin à faire l'éloge +des vertus et de la beauté de sa mère, on ne s'attendait guère à trouver +ici la remarque qu'il prête au Titien sur la physionomie de sa fille +Adria. Le père, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abusé, comme +tous les pères, sur le caractère de beauté de sa fille; mais, bien qu'il +écrive à un ami, il eût mieux fait de garder le silence, car la +postérité aura peine à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie +dans la remarque du grand peintre, que l'Arétin paraît avoir prise au +sérieux. + +On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi, +plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, à cause de +la protection toute spéciale dont il fut constamment l'objet de la part +du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, né à Florence, où il avait +longtemps suivi les leçons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et +d'Andréa del Sarto, avait sans doute connu l'Arétin par l'entremise de +son compatriote Vasari; il était non moins lié avec Lione Lioni, +également d'Arezzo, et nous avons dit qu'à son retour de France, le +Salviati s'était arrêté à Milan pendant plus de quinze jours chez Lione, +qui l'avait magnifiquement reçu dans sa belle maison de la rue +de'Moroni. L'Arétin, plus âgé que Francesco[350], dut étendre sa +protection sur lui, ayant qu'il ne fût parvenu à s'assurer la faveur du +cardinal, comme il l'avait étendue sur Vasari et sur Lione. Francesco +resta pendant toute sa vie en relation avec l'Arétin et lui témoigna +toujours de la reconnaissance. Pendant son séjour à Venise, vers 1540, +il fit son portrait que le poëte envoya au roi François Ier, avec des +vers en l'honneur du peintre[351]. + +[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294] + +[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati était né en +1516.] + +[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.] + +Le Salviati peignit à Venise, entre autres choses, pour le patriarche +Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un +tableau octogone représentant Psyché recevant des offrandes et des +hommages comme une déesse. Ce tableau fut placé dans un salon de la +maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psyché l'emporte en +beauté, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur +tous ceux qui sont à Venise: éloge évidemment exagéré, et que l'amitié +de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'école vénitienne +ont pu seules lui inspirer[352]. + +[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abbé Lanzi, t. +Ie,.p. 202.] + +D'après le témoignage de Vasari, le Salviati était d'un caractère +mélancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France, +parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de +ce pays[353]. C'est probablement à cette disposition d'esprit que +l'Arétin fait allusion dans une lettre d'août 1515[354], qu'il lui +adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que +le peintre lui avait envoyé, après plusieurs années de silence et +d'oubli. L'Arétin vante beaucoup cette composition, dont il fait une +description complète: il rapporte les louanges données au cheval du +personnage qui porte l'étendard par le Titien et le Sansovino, également +attachés au Salviati; il termine en faisant l'éloge du duc Come II de +Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis à +l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico +Parmigiano, graveur très-célèbre et digne émule de Marc-Antoine[355]. +Les éloges donnés par l'Arétin à la Conversion de saint Paul lui +valurent, comme à l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le +remercia par une lettre d'octobre 1545[356]. + +[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.] + +[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, nº XLIX.] + +[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.] + +[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, nº LI.] + +Le graveur Enea Vico, que l'Arétin, dans la lettre précédente, ne craint +pas de comparer à l'illustre Marc-Antoine, était un artiste d'un talent +éminent. Il grava deux médailles de Charles-Quint, entouré de figures et +d'attributs allégoriques, et dédia son oeuvre à ce grand monarque par +une-déclaration rapportée dans une lettre du Dont au marquis Doria et au +seigneur Ferrante Caraffa[357]. + +Il est le premier qui ait gravé sur cuivre le Jugement dernier-de +Michel-Ange, d'après un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de +Paolo Ponzio, un des élèves de Buonarotti[358]. + +[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.] + +[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p. +184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 à 101, 146 à +149, et t. IX, p. 115.] + +L'Arétin écrivit à cette occasion, en janvier 1546, à Enea Vico, et le +loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: «Car, dit-il, laisser une +semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire +servir à la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'après +les décrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il +est salutaire que le monde entier puisse profiter de la représentation +de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jésus-Christ +vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez récompensé par +le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hésitez pas de mener à bonne fin +une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessinées par +Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le +scandale chez les luthériens. Mais ce n'est pas là ce qui peut vous +enlever l'honneur que vous méritez, pour avoir, le premier, mis cette +grande oeuvre à la portée de tout le monde[359].» + +[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, nº LVII.] + +Nous ignorons si cette gravure était terminée en 1548, époque où Enea +Vico avait abandonné son art pour se transformer en courtisan. Dans +cette circonstance, l'Arétin lui écrivit deux lettres remplies +d'excellents conseils et dignes d'être rapportées en entier[360]: + +[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, nº LXXII; et p. 170, nº +LXXIII.] + +«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes +unique, lui écrit-il dans la première, datée d'avril 1548, pour vous +mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un +fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin +que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette +servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre +parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus +difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis, +ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui +leur est agréable.» + +Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le +même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de +son art.--«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas +tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que +je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue +savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même +s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi +ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier, +plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain +quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai +qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix +de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de +vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi +que lui-même, tant qu'il se laisse dominer par ses passions, +efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a +démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur +conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et +des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous +donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il +vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours +au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de +l'Italie.» + +Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment +détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa +vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à +son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en +vivant dans l'oisiveté à la cour des princes[361]. + +[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits, +ce qui n'enlève rien à la douceur et à la _morbidesse_ du burin; elles +ont été exécutées de 1541 à 1560.] + +L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les +premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite +naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en +donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi +qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di +Borgo[362]. + +[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.] + +En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des +portraits et un tableau de Jésus-Christ devant Pilate. Une lettre que +lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même +année[363], l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il +était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat +vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate. +Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de +Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en +peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur +éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois[364], il fait +l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté, +peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son +fils[365]. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian +Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de +la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait +pour le cardinal Farnèse[366]. + +[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, nº LIV.] + +[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, nº LVI.] + +[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.] + +[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.] + +Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni, +élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de +l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une +critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des +qualités et des défauts de cet artiste.--«C'est une cruauté, lui dit-il, +semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son +père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser +voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors +que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir +fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant, +l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à +Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la +justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand +peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant +les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues: +tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter +plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître +l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir +ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans +restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les +moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout +ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper +sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des +jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette +réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de +la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de +venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette +grâce, je me réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre +art.» + +[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, nº LXXI.] + + +Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du +Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet +que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour +l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa +fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin, +défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces +reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à +l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne +d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des +gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del +Sarto, touche de pinceau de grand maître[368].» + +[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans +Ridolfi, Ier partie, p. 227.] + +Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le +Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut également lié avec l'Arétin. +Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier, +qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis +longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que +Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della +Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs +les plus distingués de cette ville de Venise, alors si célèbre par son +goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à +l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que +le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui +ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer +avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à +m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la +plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous +exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, +brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat. +C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez +garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que +demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de +la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai +donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai +au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui +attirent les regards dans vos admirables peintures[371].» Parmi ces +peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple, +remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la +composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule, +suivant l'abbé Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalité. +L'Arétin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant +cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes +les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373]. + +[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p. +269.] + +[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.] + +[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, nº LXXIV.] + +[Note 372: T. III, p. 118.] + +[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus +habiles coloristes.] + +On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin +savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus +irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations. + +On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545, +écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet +artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des _Amours de +Marfise_: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage, +il en exagère singulièrement le mérite[374]. Ces éloges outrés +n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques +que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin +s'en expliqué dans une lettre d'août 1545[375]:--«Par attachement pour +vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit +ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de +traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier +rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si +nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle +nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles +appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque, +n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole +dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit +observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino, +qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu +leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des +maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le +fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le +ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.» + +[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, nº XLIII.--Le comte +Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Arétin_, dit que celui-ci avait commencé +un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.] + +[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, nº L.] + +Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce +dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre +justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées. +C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la +permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de +l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus +de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il +pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la +vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui +faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se +rapproche autant de Pétrarque et de Dante, que bon nombre de maîtres en +l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On +doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les +critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à +connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de +l'artiste[377]. + +[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, nº LXVII.] + +[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.] + +L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque +tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du +Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y +mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait +entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville[379]. Il avait +exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse, +épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour +orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces +cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge +de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins[380]. + +[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, nº LV.] + +[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.] + +[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, nº LXXVI.] + +Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut +également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du +29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le +sculpteur avait composé à son intention, et qui représentait le Christ +mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les +cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des +grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537[382], +qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de +triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537. + +[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, nº XXIIII.] + +[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, nº XXVI.] + +Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs +Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco +Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville[384]; +et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des +adversaires les plus déclarés du Salviati[385]. + +[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, nº LXXV.--Vasari, t. +III, p. 370-378.] + +[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, nº XLV.--Nous ignorons +si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.] + +[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, nº XXXI; et Vasari, t. +IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso: +Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse +la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un +envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.] + +Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Arétin +traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les +relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne +dédaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, également de +Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa +protection[388]. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551[389] en +lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait +extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en +donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient +plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus +d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un +véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut +arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail. +Voyez Lione[390] parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des +écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour +moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un +et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux +vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le +sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et +l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être +je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je +crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour +toujours.» [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, nº LXXVII; +et Vasari, t. VII, p. 249.] + +[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, nº XLIV; et, dans le même +vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, nº XLIII.--Voy. aussi +Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.] + +[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, nº CLXXXV.--Sur ce +peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vénitiens_, Ier partie, p. +132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.] + +[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, nº LXXX.] + +[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.] + +L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano, +plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque +temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon, +Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office _du Plomb_, lui écrivit, +probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante: + +«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour +notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce +qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château +Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome +l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa +Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le +Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets +pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à +notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a +jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de +traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un +jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu, +portez-vous bien[391].» + +[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, nº LXXXVI.] + +Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux +pontife, et l'influence que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le +tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder +auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la +chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en +toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention +n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs. +La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la +dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement, +avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que +cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches +auprès de l'empereur. + +La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce +dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre +1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office _del Piombo_. +Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de +Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui +qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait +sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela +qu'on l'appelait _le frère du plomb_[392]. Cet office était d'un grand +revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes +célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda +Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien, +auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome[394] + +[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, nº LXV, _ad +notam_.] + +[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.] + +[Note 394: Voy. _suprà_, p. 235.] + +Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le +peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa +lettre à l'Arétin[395]: + +[Note 395: Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t. +Ier, p. 521, appendice nº XIX; et t. V, p. 218, nº +LXV.] + +«Très-cher frère, je pense que vous vous serez étonné de la négligence +que j'ai mise en restant si longtemps sans vous écrire. La cause en a +été que je n'avais rien qui méritât de vous être mandé. Mais aujourd'hui +que Sa Sainteté m'a fait frère, je ne voudrais pas que vous pussiez +donner à entendre que la _fratrerie_ m'a gâté et que je ne suis plus ce +même Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours été +par le passé. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes +amis et camarades, pour me réjouir de ce que Dieu et notre patron, le +pape Clément, m'ont donné. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous +conter comment et de quelle manière cela s'est fait. Il suffit; je suis +frère plombateur (_piombatore_), c'est-à-dire que j'exerce l'office que +possédait Fra Mariano[396]; et vive le pape Clément! Plût à Dieu que +vous eussiez voulu me croire: patience, mon frère j je crois bel et +bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites à Sansovino qu'à Rome on +pêche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme +vous savez: tandis qu'à Venise on n'attrape que des anguilles et du +fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la +décrier, mais pour rappeler à notre Sansovino ce qui se passe à Rome, +choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler +fraternellement à notre très-cher compère Titien, à tous les amis, et à +Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande à vous mille +fois.» + +[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Pérouse, +nous paraît être celui auquel succéda Fra Sebastiano: Vasari en parle, +t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, élève du Ghirlandaio, Voy. +Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.] + +La fortune que Fra Sebastiano avait trouvée à Rome ne put déterminer le +Sansovino à quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la +ville des papes. Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à l'Arétin et au +Titien, il passa le reste de sa vie à Venise, où, tout en cultivant les +arts, il jouissait d'une plus grande indépendance. Il laissa donc Fra +Sebastiano exercer à Rome ses fonctions de frère plombateur, tout en +profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet +éloignement ne fit pas oublier à Fra Sebastiano ses anciens amis: en +1536, il fit le portrait de l'Arétin pour le palais du prieuré d'Amizo, +et l'abbé Lanzi remarque, qu'en exécutant ce portrait, Fra Sebastiano +sut rendre, dans les vêtements, cinq nuances de noir parfaitement +distinctes, ayant imité exactement celle du velours, celle du satin et +ainsi des autres[397]. C'est à l'occasion de ce portrait que l'Arétin +écrivit au duc de Florence, Alexandre de Médicis, en 1536, la lettre +suivante[398]: + +[Note 397: t. III, p. 79.] + +«Mon portrait, placé par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de +l'entrée de la chambre où vous avez passé la nuit, ne méritait pas qu'un +prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un +neveu de deux pontifes, daignât le regarder, et, le regardant en +peinture, comblât l'original de tant d'éloges. Ce qui ajoute encore à +l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre +personne a voulu s'arrêter devant la maison où je naquis, saluant ma +soeur avec le respect qu'elle seule aurait dû montrer. Certes, la +politesse d'Alexandre de Médicis a surpassé celle d'Alexandre le +Macédonien, car ce dernier s'arrêta bien devant le tonneau où se tenait +Diogène, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a +plu de visiter ma cabane, alors que je n'y étais pas. Vous agissez +ainsi, non par un vain simulacre, mais par bonté naturelle: aussi, je +supplie Dieu d'éloigner de votre illustrissime personne le détestable +fléau de l'envie et de la fraude, de détourner le fer et le poison des +traîtres, afin que votre vie soit le soutien de la nôtre[399].» + +[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice nº XXXIV. +Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est +une très-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous +paraît une erreur, car le Marcolino, dans une lettre à l'Arétin, que +nous rapporterons ci-après (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice nº +XX), dit que le portrait de l'Arétin, dans le palais des +prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce témoignage d'un ami et +d'un contemporain nous paraît préférable à l'allégation du savant prélat +romain.] + +[Note 399: Peu après, ce prince fut victime d'une conspiration, +ainsi qu'on le verra plus loin.] + +Cette lettre, modèle d'orgueil et de compliments ridicules, nous +rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entrée à +Babylon_.... Elle révèle néanmoins le pouvoir qu'exerçait l'Arétin sur +les souverains les plus absolus, et peut servir à expliquer, jusqu'à un +certain point, la vanité de cet homme qui correspondait familièrement +avec Charles-Quint, François Ier, les papes, les cardinaux et tous +les personnages les plus élevés en dignités, tant en Italie qu'en +Espagne et en France. + +Un autre peintre vénitien, non moins célèbre que Fra Sebastiano, un des +plus remarquables élèves du Titien, le fécond Tintoret, fit aussi le +portrait de l'Arétin, dont il avait reçu des encouragements dans sa +jeunesse. Notre écrivain, que les plus grands artistes consultaient et +dont ils écoutaient avec soumission les conseils-et les critiques, +contribua pour beaucoup à faire connaître les tableaux du Tintoret. Il +l'occupa d'abord, en 1545[400], à peindre à fresque, dans son +appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de +Mercure; par une lettre de février 1545, il loue beaucoup la célérité +qu'il avait mise à exécuter ces compositions. Mais il est probable que +l'artiste s'était laissé emporter par la fougue de son caractère, et +qu'il s'était brouillé avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure +prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a +dû sans doute son origine à ces peintures. En effet, l'Arétin dans cette +même lettre, engage le Tintoret «à demander à Dieu qu'il lui accorde la +bonté, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401]. + +[Note 400: Le Tintoret est né vers 1512; il avait donc trente-trois +ans à cette époque.] + +[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, nº XLI.] + +Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548, +l'Arétin fait un magnifique éloge du tableau du Miracle de +l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'école de Saint-Marc. +Toutefois, après avoir loué cette grande oeuvre comme elle mérite, il +ajoute: «Ne vous laissez pas aller à l'orgueil, car ce serait vouloir +abdiquer tout désir d'arriver à une plus grande perfection; et +bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre +exécution en une manière de faire qui se hâte avec lenteur, bien que peu +à peu les années y pourvoient d'elles-mêmes. Car, il n'y a qu'elles +seules qui puissent mettre un frein à l'emportement de la +jeunesse-toujours ardente et empressée[403]. «Ces conseils étaient fort +justes, et si le Tintoret les eût suivis, beaucoup de ses peintures, au +lieu d'être jetées à la hâte, comme des esquisses non terminées, +seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'école de +Saint-Marc. + +[Note 402: L'abbé Lanzi dit de ce tableau: «La couleur en est +tizianesque; le clair-obscur très-prononcé, la composition sobre et +forte, les formes élégantes, les draperies étudiées, les attitudes des +hommes qui assistent à ce spectacle sont variées, appropriées au sujet +et vives au delà de toute expression, particulièrement celle du saint, +qui présente jusqu'à un certain point la légèreté d'un corps aérien.» T. +III, p. 142.] + +[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, nº LXV.] + +Un autre peintre que Venise peut réclamer, comme élève du +Giorgione[404], mais que ses travaux avec Raphaël d'Urbin ont fait +ranger parmi les artistes de l'école romaine, Giovanni da Udine, fut +également lié avec l'Arétin. Ils avaient fait connaissance à Rome, où +l'Arétin avait fort admiré les arabesques et autres ornements dont +Giovanni avait décoré les appartements du Vatican, sous la direction de +son illustre maître Raphaël. L'impression qu'avait produite la vue de +ces chefs-d'oeuvre ne s'effaça point dans l'esprit de l'Arétin. Devenu +comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son +temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la +célèbre fabrique de Murano, près de Venise, les arabesques de son ami. +Il y avait alors à la tête de cette manufacture un maître renommée, +Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou +Lanzi, mais dont le talent est extrêmement vanté par l'Arétin dans la +lettre suivante qu'il adressait à Giovanni da Udine, le 5 septembre +1541[405]: + +[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.] + +[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, nº XXVLI.--G. d'Udine +ne fit pus de longs séjours à Venise; c'est probablement à cette époque +qu'il décora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au +patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.] + +«Excellent frère, j'ai été plus contrarié d'avoir appris que vous étiez +venu me voir, sans m'avoir rencontré à la maison, que je n'aurais eu de +plaisir à faire attendre, pendant une demi-journée, cette foule entière +de seigneurs qui, jusqu'à ce jour, sont venus me rendre visite: car +j'attache bien plus de prix à rappeler avec vous le commencement de +notre vieille amitié, qu'à voir chez eux ce que nous pouvons appeler les +apparences de la grandeur. Assurément, la consolation que ressentent nos +âmes quand nous venons à parler des qualités divines de Raphaël d'Urbin, +par lequel vous avez été créé, et des libéralités royales d'Augustin +Chigi, dont je suis l'élève, est semblable à celle qu'ils éprouvaient +eux-mêmes, pendant qu'il nous était donné de voir de quelle manière l'un +savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais, +parce que nous sommes unis par la plus étroite amitié, on pourrait +difficilement décider lequel de nous deux a éprouvé le plus de regrets, +ou vous de ne m'avoir pas trouvé, ou bien moi de ne vous avoir pas vu. +Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'à la +manière des peintres vous avez laissée, à l'aide d'un morceau de craie, +sur le côté intérieur de ma porte. Je vous en rends mille grâces. Mais, +bien que je désire plutôt vous rendre service que vous fatiguer de mes +demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage à vous +demander un carton rempli de ces dessins, destinés à être reproduits sur +verre, et semblables à ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que +Domenico Bellorini, le maître adoré de cet art, étonné de vos +merveilles, se donna pour toujours à vous: car il venait de comprendre +et de voir, à l'aide des formes si belles et si variées des vases par +vous dessinés, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre. +Il est vrai de dire que vous possédez tellement les traditions de la +grâce et de la facilité antique dans votre style, que les autres +apprennent votre manière sans même la mettre en pratique. C'est pour +cela que le grand maître de Murano est dans mon coeur, et vous prie, +avec moi, de m'accorder un si précieux don. Et, parce que la promptitude +redouble le prix du présent et l'obligation de celui qui le reçoit, que +votre bon plaisir soit que cette grâce ne se fasse pas attendre, comme +seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais être +assez heureux pour vous en rendre.» + +G. d'Udine répondit à cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux +dessins à son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la +fabrique de Murano, copiant le style de Raphaël et de son élève, +agrandit sa manière et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Arétin, +créateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient +rivaliser avec les célèbres mosaïques de Venise[406], envoya un grand +nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils +pussent juger de la beauté des vases exécutés d'après les antiquités +dessinées par Jean d'Udine. Dans une lettre écrite au duc de +Mantoue[407], il lui dit que «ces nouveautés ont fait tant de plaisir au +patron des fours[408] de la Sirène, à Murano, qu'ils appellent _arétins_ +toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.» Il ajoute que +«monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a +emporté de Venise à Rome pour Sa Sainteté, laquelle, d'après ce qu'il +écrit, en a été très-satisfaite. L'éloge qu'on en a fait dans cette cour +et ailleurs a doublé le prix qu'on attache à une si noble industrie.» + +[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.] + +[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, nº XXXII.] + +[Note 408: Fours à verre.] + +[Note 409: Maestro di casa.] + +Quel a été, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il +entièrement perdu dans le déclin des manufactures de glaces de Murano, +ou s'est-il conservé en partie jusqu'à nos jours? Nous l'ignorons; mais, +dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on n'en doit pas moins +reconnaître que l'Arétin avait été noblement inspiré par le goût du +beau, le jour où il avait fait reproduire sur verre les admirables +arabesques de Raphaël et de Jean d'Udine: c'était élever l'industrie au +niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable +supériorité. + +On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Arétin fut obligé +de quitter Rome; on se rappelle l'amitié qui l'unissait alors à Jules +Romain, cet autre élève de Raphaël, non moins célèbre que Jean d'Udine. +Réfugié à Mantoue, comme l'Arétin s'était réfugié à Venise, le peintre, +tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalisé son nom, n'en +conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amitié. Il lui +envoya plusieurs fois des dessins au crayon et à la plume[410], +s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la +duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire. + +L'Arétin aurait beaucoup désiré que Jules Romain vînt se fixer à Venise. +Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait +renouvelé cette promesse au Titien, avec lequel il était également +lié,-mais il en remettait de jour en jour l'exécution. C'est pour lui +enlever toute excuse que l'Arétin lui écrivit la lettre suivante[411]: + +[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, nº LXIX, et p. 229, nº +LXXI.] + +[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, nº XXVIII.] + +«Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous +demandiez ce que fait le Titien et ce à quoi je m'occupe, je vous +répondrais que nous n'avons d'autre pensée, tous les deux, que de +trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre +promesse de venir ici a infligée à l'affection que nous vous portons, et +dont nous sommes encore indignés. Le Titien renferme sa colère en +lui-même pour m'avoir fait espérer une telle illusion; et moi, je m'en +veux à moi-même d'avoir été assez simple pour le croire: d'où il suit +que ni sa colère ni ma rancune ne sont près de s'évanouir en fumée, +avant que vous n'ayez tenu la parole à laquelle vous avez manque tant +de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui +qui a été assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la +bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue +n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de +ma femme et de mes enfants m'en empêche, et mes moyens me le défendent. +Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux +intermède, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la +tendresse. A vous parler franchement, quant à moi, tant que je me +souviendrai de vos manières et de votre talent, il faudrait que je fusse +privé de jugement si je ne désirais jouir des unes et vous voir ici à +l'oeuvre. Vous êtes aimable, sérieux, attachant dans la conversation, +grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux +qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre +intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur +était donné de voir les palais des dieux représentés en peinture, et les +miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous préfère, +pour l'invention et le charme[412] de vos compositions, à tous ceux qui +ont manié un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas +autre chose, s'ils pouvaient voir les édifices que vous avez élevés et +les peintures que vous avez exécutées dans la ville de Mantoue, embellie +et magnifiquement décorée par les conceptions de votre génie, qui sait +donner aux oeuvres modernes là beauté de l'antique, tout en conservant +aux imitations de l'antique le style des modernes» Mais pourquoi le sort +ne vous a-t-il pas transporté ici, au lieu de là-bas? Et pourquoi les +souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point +aux seigneurs vénitiens?» + +[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employé par les Italiens +pour indiquer cette beauté indéfinissable qui charme et qui attire, est +traduit par Félibien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni français ni +italien.] + +Jules Romain ne résista pas à une invitation si pressante et si +gracieusement exprimée. Il vint à Venise admirer en grand artiste, et +sans aucune arrière-pensée de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et +des autres peintres de l'école vénitienne, et il resserra, dans ses +entretiens avec l'Arétin, les liens de leur ancienne amitié.» + +Quelques années après, en 1545, le bruit de sa mort s'étant répandu, +l'Arétin, dès qu'il eut appris que cette nouvelle était Sans fondement, +lui écrivit pour en témoigner sa joie» Mais ce qui est le plus curieux, +c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le récompenser, +dit-il, «des peines et des regrets qu'il avait éprouvés, en apprenant le +bruit de sa mort, qui aurait été aussi regrettable que celle du divin +Raphaël[413].» Cet argument flatteur ne paraît point avoir produit +d'effet sur Jules Romain; car, dans l'énumération des portraits de +l'Arétin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de +Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414]. + +[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, nº XL.] + +[Note 414: Voy. plus loin.] + +Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations +avec l'Arétin furent traités par lui sur le pied de l'égalité, ou, le +plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de +Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, à la fois peintre, sculpteur et +architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son +amitié à tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour +lesquels il n'avait que du mépris. Inaccessible à l'orgueil qu'aurait pu +lui inspirer la supériorité incontestée de son génie, son âme d'une +trempe antique, méprisait les flatteries: c'est assez dire que +l'illustre artiste était peu disposé à accepter les avances de l'Arétin, +qui était connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir +des faveurs. Les relations de ces deux hommes célèbres furent donc +toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dépit de tous les +efforts que put faire l'Arétin pour obtenir, par ses éloges, l'amitié du +grand maître. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec +lequel l'Arétin s'adresse au Buonarotti en lui écrivant; tandis qu'avec +ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la +raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'à l'insolence, avec +Michel-Ange il se renferme dans la plus grande réserve, et lorsqu'il ne +le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu +exciter la susceptibilité de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans +une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui écrivait pour le féliciter +d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle +Sixtine[415]. + +[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, nº XXII.] + +«De même, homme vénérable, que c'est une honte de notre nature et un +péché de notre âme, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un +défaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu +et jugement, de ne pas vous révérer, vous qui êtes un créateur de +merveilles, et que les astres du ciel ont à l'envi comblé de toutes +leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'idée cachée d'une nature +nouvelle; ce qui fait que la difficulté des couleurs, ce dernier degré +de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la +perfection de l'art dans les extrémités des corps.... Pour moi, qui ai +passé ma vie entière à élever le mérite par mes louanges, ou à +stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu +que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom, +familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son +indignité. Il est bien vrai que je dois vous vénérer avec le plus grand +respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possède qu'un +seul Michel-Ange. + +Chose surprenante! la nature ne saurait élever si haut un sujet de vos +compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre +art; et cependant elle ne parvient pas à imprimer à ses oeuvres cette +majesté dont l'immense puissance de votre génie possède seul le secret. +Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni +Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les génies furent l'ombre de votre +génie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de +l'antiquité, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent +jusqu'à nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi à +ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligés de suspendre la +palme de la renommée qu'ils vous auraient cédée eux-mêmes, en vous +attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les +architectes, s'ils eussent été assemblés devant nos yeux pour juger +votre mérite.» + +Après ce préambule tant soit peu ampoulé, suivant son usage, l'Arétin se +permet de faire, à sa manière, la description du tableau du Jugement +dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la +permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner à +entendre qu'il ferait bien de suivre ses idées, et de se conformer, pour +la composition de sa grande fresque, à l'espèce de programme qu'il lui +en avait tracé. Il termine très-gracieusement sa lettre, en demandant à +l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir +Rome se trouvera violé par le désir qu'il a d'aller admirer son oeuvre? +«Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta détermination que j'avais prise, +plutôt que de faire cette injure à votre génie.» + +Michel-Ange paraît avoir été médiocrement touché de ces avances. Sa +réponse, malgré les précautions oratoires dont il s'entoure et les +politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer +un mépris mai déguisé pour le programme du Jugement dernier inventé par +l'Arétin. + +«Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère, à la réception de +votre lettre, j'ai ressenti tout à la fois un grand plaisir et un grand +chagrin. Je me suis beaucoup réjoui de ce que cette lettre venait de +vous, qui êtes unique au monde peur le mérite; mais j'ai éprouvé une +assez pénible contrariété, parce que, ayant achevé une grande partie de +ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre +invention, qui est telle, que si le jour du jugement était arrivé et que +vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner +une description plus exacte tenant pour répondre à ce que vous voulez +bien écrire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agréable, mais +je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs +attachent beaucoup de joie à être nommés dans vos écrits. Dans ces +termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous être agréable, je vous +l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas +revenir à Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir +la peinture que j'exécute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me +recommande à vous[416].» + +[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, nº IV.] + +L'Arétin, content en non de cette réponse, se le tint pour dit et +n'offrit plus à Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier. +Mais, désirant obtenir du grand maître de dessins de sa main, il +recommença ses flatteries, assaisonnées cette fois d'une incroyables +dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--«Si César[417], lui +écrit-il en avril 1544[418], n'était pas tel dans sa gloire, qu'il est +dans le commandement, je préférerais l'allégresse que, j'ai ressentie +dans man coeur, lorsque j'ai reçu de Cellini[419] la nouvelle que vous +avez bien voulu agréer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa +Majesté a daigné à m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine +que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me +suis réjoui en moi-même de la même manière que je me réjouissais +lorsque, par un effet de sa clémence impériale, il daignait me +permettre, à moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner à cheval +étant placé à sa droite. Mais si votre seigneurie est révérée, grâce à +la voix de la renommée, même de ceux qui ne connaissent pas les miracles +enfantés par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de +croire que je vous vénère, moi qui suis capable de comprendre la +supériorité de votre immortel génie? C'est parce que je suis ainsi fait, +qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement, +des larmes arrachées par l'affection que je vous porte ont baigné mon +visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleuré en contemplant votre +oeuvre elle-même, telle qu'elle est sortie de vos mains sacrées. S'il +pouvait m'être donné de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais +les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux +emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grâces +à Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire naître de votre +temps, faveur à laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le +règne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, ô seigneur! ne +récompensez-vous pas ce culte que je vous ai voué, et par suite duquel +je m'incline devant vos qualités divines, en m'accordant comme une +relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de +prix? Assurément, j'estimerais plus deux traits dessinés de votre main +avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et +chaînes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors même que +mon indignité serait un obstacle à la réalisation de ce désir, je me +trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'espérance. J'en jouis +à l'avance en l'espérant, et je suis certain qu'il est impossible que ce +désir, qui paraît un songe, ne devienne pas une réalité. Le compère +Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste, +me confirme dans ce sentiment. Partisan décidé de votre style qui n'a +rien d'humain, il n'a pas hésité à m'écrire, avec la considération qu'il +m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'à ma recommandation le +souverain pontife a accordée à son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui +vous chérissons également, nous attendons cette grâce de votre bonté.» + +[Note 417: L'empereur Charles-Quint.] + +[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, nº XXXV.] + +[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Arétin écrivit plusieurs +lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad +notam_.] + +On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup +plus d'impression que la première, malgré le nom du Titien, que l'Arétin +invoque ici comme le _Deus ex machina_. + +Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Arétin au Buonarotti, +d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas reçu les dessins +qu'il lui avait demandés et des instances plus pressantes encore que la +première fois, pour le déterminer à ne plus différer de lui accorder +cette faveur.--«L'ardeur de nos désirs nous fait souvent souhaiter des +choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile +qui dirige la volonté des autres rend nos espérances vaines. C'est ainsi +que s'est évanoui l'espoir que j'avais conçu, en sollicitant de votre +bienveillance des figures que les palais des rois seraient à peine +dignes de contenir, bien que je mérite d'être puni en jouissant de leur +vue. Car il ne vous est pas permis, à vous qui possédez tant de +qualités éminentes, dont le ciel, dans sa générosité, s'est montré +prodigue à votre égard, d'être avare de tout ce qui excite à un si haut +degré l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer généreux +envers tous, et particulièrement à mon égard.... Comblez donc mon +attente, en la récompensant par l'octroi de ce qu'elle désire, et ne +croyez pas que j'ai ainsi parlé par un sentiment d'orgueil, mais +seulement par le désir ardent de décrire une de ces merveilles enfantées +par ce génie divin qui entretient votre intelligence[421].» + +[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, nº XLIV.] + +[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases +amphigouriques dont l'Arétin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle +avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger: + + «Ma se a veruno «dove esser largo, io sono del numero. Avvengachè + la natura ha «infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che + si promette «di portare i marmi mirabili e le mura stupende in + virtù dello «scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per + tutti secoli; «onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di + si faite opère, «sono obbligati e gli occhi e le lingue, e + l'orecchie e le mani, e «i piedi e i pensieri, e gli animi di chi + più vede, di chi più sa, «di chi più intende, di chi più scrive, di + chi più considéra, di «chi più pénétra, e di chi più ama, a + guardarle, a predicarle, ad «ascoltarle, a notarle, a cercarle, a + contemplarle, e a inchinarle «con il medesimo studio che ne'tempi + di altri si vedrà fare negli «esempi di quegli che meglio di me + sopranno lasciarne memoria.» + +--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du +style de Malvasia: + + «_A dirla Schietta_, _egli ha il «suo mérita_, _ma con quel suo + stile fa venire il dolor di testa_.» + +--T. III, p. 471, nº CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne +pourrait le supposer chez les écrivains italiens des XVI et +XIIe siècles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut +pas être un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouvé dans +Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de +_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchevêtrée une parenthèse de _dix +lignes_.] + +Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles +instances aient été mieux accueillies que les premières: Michel-Ange +n'aimait pas à quitter ses graves travaux pour donner satisfaction à un +amateur, en composant à son intention quelque dessin. On sait qu'il +méprisait la peinture à l'huile. D'un autre côté, l'art de la statuaire +exige trop de temps et de peine pour l'exécution du moindre buste ou +bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau à la disposition de +l'Arétin. On doit en conclure que ce dernier aura été moins bien traité +par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes: +il aura donc dû se contenter des tableaux, dessins, bustes et médailles +des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico +Buonarotti_. + +Quoi qu'il en soit, l'Arétin ne se fâcha pas et continua pendant toute +sa vie à professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il +réservait sa colère et ses mépris pour les autres artistes qui, voulant +imiter l'illustre maître florentin, ne répondaient point à ses avances. +Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux émule du Buonarotti dans l'art +de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son génie, avait été comme lui +doté par la nature d'un caractère indomptable. + +A toutes les demandes que l'Arétin lui avait adressées pour obtenir +quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait +constamment opposé le silence et le mépris. Cette conduite, à laquelle +_le Fléau des rois_ était si peu habitué, finit par échauffer sa bile, +et, dans son ressentiment, il écrivit au _cavalière_ la lettre suivante, +qui dut être pour le Bandinelli, à cause de sa présomption bien connue +de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage: + +«Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux +autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis +m'empêcher, en vous écrivant, de me passer cette fantaisie, et de vous +remettre en l'esprit notre ancienne amitié, en vous faisant souvenir de +cette multitude de services qu'à Florence et à Rome je vous ai rendus, +alors que le pape Clément[422] n'était encore que cardinal, et plus tard +lorsqu'il fut élu pape. Le plaisir que j'éprouve à me donner cette +satisfaction est égal à celui que j'aurais ressenti, si, obéissant aux +remords de votre conscience, vous m'eussiez témoigné votre bienveillance +en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessinées de votre main. Mais +telle est l'ingratitude de votre nature, qu'espérer si peu de chose est +une sottise plus grande que votre présomption, alors qu'elle ne craint +pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et, +sur ce, je vous baise les mains[423].» + +[Note 422: Clément VII.] + +[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, nº LII.] + +Telles furent les relations de l'Arétin avec les artistes de son temps; +et l'on voit qu'à l'exception de Raphaël, mort en 1520, pendant son +premier séjour à Rome, il vécut dans l'intimité avec presque tous les +peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrèrent la +première moitié du seizième siècle. Tels furent Michel-Ange, le Titien, +le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati, +Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone, +Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et +beaucoup d'autres. + +Mais l'Arétin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes +éminents; le plus souvent, il encouragea leurs débuts dans la carrière, +et leur procura la protection des souverains et des princes qui étaient +alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, à +la faveur dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint, la protection +de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi François +Ier. Il avait recommandé le Salviati à ce dernier souverain, et l'on +voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la république de +Venise en France, qu'il avait envoyé à François Ier deux bustes +d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer à Fontainebleau +parmi ses objets les plus précieux[424]. Dans la même lettre, il est +question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que +l'Arétin avait recommandé à ce prélat. + +[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, nº LXX.] + +Les papes Clément VII et Paul III ne furent pas moins bien disposés en +faveur de l'Arétin que ne l'avaient été les souverains d'Espagne et de +France. Nous avons rapporté la lettre de Fra Sebastiano[425], par +laquelle le malheureux Clément VII sollicitait l'intervention de +l'Arétin auprès de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les +dévastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la +maison Farnèse, n'eut pas moins de considération pour lui; à sa +recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche +bénéfice que son père sollicitait depuis plusieurs années[426]. Le duc +de Parme, Ottaviano Farnèse, neveu du souverain pontife et gendre de +Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en +correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison +de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par +le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap +d'or qu'il en avait reçu, en lui annonçant que le Sansovino allait +terminer pour lui une Vénus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son +admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique +poignard orné de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent +graveur en pierres fines, en camées et en cristaux[431]. Au duc de +Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano, +sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine, +ainsi que nous l'avons expliqué plus haut[432]. + +[Note 425: Voy. _suprà_, p. 301.] + +[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, nº XXXVIII.--Vasari, t. +IX, p. 214.] + +[Note 427: Il avait épousé la princesse Marguerite, fille naturelle +de Charles-Quint.] + +[Note 428: Bottari, _ut suprà_, t. III, p. 118.] + +[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, nº LXIII.] + +[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, nº XXVII.] + +[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, nº LXIV.--Sur Valerio de +Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.] + +[Note 432: Voy. p. 308.] + +Il vécut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Médicis. +Nous avons raconté l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant +par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et +visiter la maison où il était né. Le duc Cosme était fils du grand +capitaine Jean de Médicis, le chef des bandes noires, qui accueillit +l'Arétin avec tant d'amitié, lorsqu'il fut obligé de quitter Rome. A ce +titre, l'Arétin lui témoigna toujours un attachement tout particulier. +Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, gravé en +médaille, d'après le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui +envoya également, à la même époque, le portrait du landgrave de Hesse, +Philippe le Magnanime, beau-père de Maurice de Saxe, le chef des +luthériens et l'adversaire de Charles-Quint.[433] + +[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, nº XXV.] + +Il fut dans les bonnes grâces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della +Rovère et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoyé à ce dernier son +portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommandé le +sculpteur Tiziano Aspetti. + +Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral André Doria, pour +obtenir non-seulement la mise en liberté de Lione Lioni, condamné aux +galères du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande +distinction[434]. + +Il jouit constamment de la faveur du doge André Gritti, du patriarche +Grimani, et du cavalière délie Legge, l'un des procurateurs de +Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du +Sansovino[435]. + +[Note 434: Voy. p. 358.] + +[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207, +208 274 et 280.] + +Il fut donc aimé, ou tout au moins respecté de presque tous les princes +souverains de l'Italie. + +Enfin, il passa plus de trente années de sa vie à Venise[436], dans la +société intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus +distingués, au nombre desquels, sans rappeler ceux cités plus haut, on +doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de +Charles-Quint à Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco +Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le père du Tasse, Giulio +Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres +hommes distingués dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces +derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a composé son +dialogue intitulé: _l'Aretino_. Ce dialogue fut écrit à Venise, sous +l'inspiration et presque sous la dictée de l'Arétin, et il renferme, au +dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la +sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437]. + +[Note 436: De 1527 à 1557.] + +[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, nº LI.--Ce dialogue +a été publié, avec la traduction française en regard, à Rome, vers 1730, +par Uleughes, qui était alors directeur de l'Académie de France, et dont +on voit le tombeau à, l'église de Saint-Louis-des-Français.] + +Le bonheur dont l'Arétin jouit pendant sa vie devait se perpétuer après +sa mort; et comme il avait été, pour ainsi dire, le centre des artistes +de son temps, il était juste que les artistes voulussent assurer à sa +mémoire l'immortalité que peuvent seules donner, avec les lettres, les +oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands +maîtres. + +De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers +maîtres de toutes les écoles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le +duc Cosme de Médicis à Florence, pour le duc Frédéric de Gonzague à +Mantoue, pour son ami Marcolino à Venise et pour le marquis du Guast à +Milan; une fois par le Tintoret, à Venise; une fois par le Moretto pour +le duc Guidobaldo della Rovère, à Urbin; une fois par Francesco Salviati +pour le roi François Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del +Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, après sa mort, son +portrait, exécuté par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et élève de +Paul Veronèse, fut placé à côté de son tombeau dans l'église de +Saint-Luc[439]. + +[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.] + +[Note 439: Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.] + +Certes, ni Charles-Quint, ni François Ier, ni Léon X lui-même +n'eurent cette gloire; aussi son compère et ami, l'imprimeur vénitien +Francesco Marcolino, lui écrivait, le 15 septembre 1551[440]: + +[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, nº XX.] + +«Seigneur compère, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si +bien exécuté, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa +main, vous a donné notre messere Iacopo Sansovino, loué par Michel-Ange +lui-même comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres +figures exécutées par lui pussent rivaliser de beauté avec celles de +Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma +maison comme des merveilles que je dois à sa grande courtoisie. Certes, +hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas +trouvé, je me suis mis à contempler ce chef-d'oeuvre, je restai +stupéfait et hors de moi-même en voyant de quelle manière la mère et le +fils se regardent, les yeux fixés l'une sur l'autre, et paraissent comme +s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette +pureté, cette chasteté, cette beauté indéfinissable dont l'imagination +peut revêtir la Vierge, pendant qu'elle vécut sur la terre, se fait +remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature. +Mais telle est l'autorité que votre seigneurie exerce sur les artistes +éminents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son +génie sans égal dans les portraits de vous qu'il a exécutés de sa main +et d'une grande manière, l'un pour le palais du duc de Florence, au +milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des +princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs +d'Arezzo n'est pas un moindre témoignage de la considération dont vous +jouissez parmi les artistes, considération attestée en outre par le +portrait que le Salviati a envoyé en France au roi François Ier, qui +l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus précieux. Enfin, je +citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur +inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que +j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de +Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sûre espérance. Je ne parle +pas, mon compère, du coin que le cavalière Lione a entrepris de graver +dans ma maison, car le monde entier, jusqu'à Barberousse en Turquie, +l'admire et le comble d'éloges. Mais comment pourrais-je passer sous +silence l'incomparable et mille fois étonnant portrait que le célèbre +peintre de César, je veux dire Titien, a exécuté en trois jours, à ma +demande? Celui qui vous a connu à cet âge vous voit en chair et en +esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le +conserve et le conserverai comme un trésor et comme mon idole, avec tout +le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai +comme un héritage à mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous +supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand +Sansovino en mémoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est +toujours perdu ou méprisé par eux, et ce serait encore trop de leur +offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et +conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez à +votre nature et à la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait +plutôt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un poëte ou un orateur, +et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire armé, avec cet air +terrible, dans ce tableau où Titien, qui vous aime plus qu'un père, a +peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du +Guast), qui harangue son armée sous le costume de Jules César. Qu'on +vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout +Milan accoure contempler votre image divine.» + +[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les +mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Arétin est représenté assis, +un livre à la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, nº LI.] + +L'admiration du bon Marcolino, même dans ce qu'elle a d'exagéré, +s'explique par l'espèce d'engouement que l'Arétin eut l'art d'inspirer à +tout le monde; mais il n'y a rien à retrancher aux éloges que Marcolino +adresse à ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres +peintres sont de véritables chefs-d'oeuvre, qui méritent d'être vantés à +l'égal de ce que l'art nous a légué de plus remarquable dans ce genre. + +Indépendamment de la médaille gravée par Lione Lioni, dont parle le +Marcolino dans la lettre qui précède, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie +de l'Arétin[442], en pite une gravée par Agostino Veneziano, et trois +autres que l'on peut attribuer, soit à Enea Vico, soit à Valerio de +Vicence. + +[Note 442: P. 114.] + +Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, on voit à Venise, dans +l'église Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a +coûté trente années d'études et de travaux à Sansovino, les trois bustes +en relief de l'Arétin, du Titien et du Sansovino, comme un témoignage +indestructible de la liaison de ces trois hommes célèbres. Ainsi, tant +que la vénérable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera +respecté en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du +Donatello et de Lorenzo Ghiberti à Florence, attestera l'influence +qu'eut l'Arétin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre +qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise. + + * * * * * + + + + +DON FERRANTE CARLO + +Si les recherches biographiques présentent partout des difficultés +sérieuses à celui qui, voulant rester fidèle à la vérité, s'efforce de +trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractère, +ses penchants et ses goûts dominants, il est certain que ces difficultés +sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier +pays, le désir de _paraître un personnage_ et la vanité, ce défaut +général de la nation, ont enfanté une innombrable quantité de mémoires +et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se réfutent, mais +qui, néanmoins, offrent des matériaux tout préparés à l'investigateur. +En Italie, rien de semblable: les mémoires y sont fort rares[443], et +l'on ne peut guère trouver les documents biographiques que dans des +discours académiques ou dans des éloges funèbres, dans lesquels la +vérité pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette +rareté d'autobiographies au delà des monts, peut s'expliquer par trois +raisons. La principale vient du caractère italien, qui ne vise pas à +l'effet comme le nôtre, et qui, très-rarement imprégné de vanité, ne +comprend pas l'ardeur qu'ont les Français à vouloir attirer sur eux les +regards du monde entier, même après leur mort. La seconde raison est +que, depuis la renaissance des lettres, la position des écrivains +italiens a été beaucoup plus dépendante que celle des Français: bon +nombre d'entre eux ont été attachés à des princes, mais surtout à des +papes, à des cardinaux ou à des évêques; la plupart étaient engagés dans +les ordres, et par conséquent se trouvaient soumis à l'Église. Enfin, la +crainte de l'inquisition, de l'_index_, et même d'une simple censure, et +à Venise du conseil des Dix, ont empêché bien des publications. + +[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les +mémoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.] + +Mais s'il n'existe en Italie qu'un très-petit nombre de mémoires et +d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantité +de lettres écrites par les artistes, les littérateurs et les principaux +personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande +sollicitude par des hommes très-éclairés, donnent des détails d'autant +plus précieux sur la vie de ceux qui les ont écrites, que, n'étant pas, +dans l'origine, destinées à être publiées, elles ne cachent rien de ce +qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls épanchements de +relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publiées +par le savant prélat Bottari, que l'on trouve les indications les plus +multipliées et les plus précises sur la vie des artistes qui les ont +écrites, et même sur celle des personnes auxquelles elles furent +adressées. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient +aujourd'hui complètement oubliés, si ce recueil n'avait pas conservé +leur-correspondance! + +Ces réflexions nous sont suggérées par le nom même du personnage que +nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu +parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas +mention. Ginguené, dans son _Histoire littéraire d'Italie_, n'en dit pas +un mot; l'abbé Lanzi lui-même, dans sa Table si complète des auteurs et +écrivains qui se sont occupés des beaux-arts, ne le cite point. Le +recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une +seule lettre adressée à Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce +recueil, on voit que, pendant les quarante premières années du +dix-septième siècle, don Ferrante Carlo a été constamment en +correspondance avec les plus célèbres artistes de cette époque, si +fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le +recueil de l'une de ces anciennes académies italiennes dont il a dû être +membre; mais, après de nombreuses recherches restées infructueuses, +n'ayant trouvé son nom que dans les lettres publiées par le prélat +romain, c'est à l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner +une idée exacte de la vie et du caractère de ce personnage. Sa mémoire +mérite bien d'être tirée de l'oubli, si l'on considère que, pendant plus +de quarante ans, il fut le protecteur le plus désintéressé, l'ami le +plus dévoué, le conseiller le plus éclairé des Carraches, du Guerchin, +de Lanfranc et de tant d'autres illustres maîtres. + +[Note 444: Pendant mon dernier séjour à Borne, en 1850-51, j'ai fait +de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don +Ferrante Carlo. Voici le résultat de mes investigations. + +Les manuscrits de cet écrivain existent à la bibliothèque du palais +Albani, allé quattro Fontane, à Rome: ils se composent de huit volumes +in 8 d'oeuvres diverses, savoir: + +1º Un volume, plus grand que les autres, de lettres écrites au nom des +cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghèse, au roi de +France et à des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre +quelques lettres adressées à Louis Carrache, qui ne paraissent pas +présenter un grand intérêt. + +2º Un volume de poésies, sonnets, odes, etc. + +3º Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances +poétiques, prononcé le 20 novembre 1605 a l'Académie des Humoristes de +Rome. + +4º Deux volumes de notes et autres travaux ébauchés et peu lisibles. + +5º Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont +deux discours ou sermons composés pour la chapelle pontificale, et un +commencement de traduction de Procope. + +6ºEnfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragédie d'_Adraste_. + +On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo était de +Parme; mais je n'ai trouvé aucun détail sur sa vie, sur les fonctions +qu'il remplissait, non plus que sur l'époque de sa mort. + +Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent également à la +bibliothèque Albani, il y a un gros volume de lettres adressées à ce +personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante +Carlo. + +Je dois la communication de ces manuscrits à l'obligeance de M. le +chevalier Colonna, conservateur de la bibliothèque Albani.] + +Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo était, +dans son temps, un écrivain estimé et célèbre à Rome: «_Litterato che al +suo tempo era in istima e famoso in Roma_.»--Nous voyons ensuite, par +une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier +1608[446], qu'à cette époque il était attaché au cardinal Sfondrato, +évêque de Crémone: «_Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di +Cremona_.»--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L. +Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a dû +faire de longs et fréquents séjours à Bologne, qu'il y avait beaucoup +d'amis et qu'il y vivait dans l'intimité des grands artistes bolonais, +si nombreux à cette époque. Enfin, par sa lettre à Lanfranc, du 18 +juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don +Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la +chambre de son patron, lequel était alors, suivant Bottari[448], le +cardinal Borghèse. + +[Note 445: T. Ier, p. 271, nº LXXXII, au bas delà +première lettre adressée par Louis Carrache à D.F. Carlo.] + +[Note 446: _Ibidem_, p. 272, nº LXXIII.] + +[Note 447: _Ibid._, p. 299, nº CV.] + +[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._] + +Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que +de satisfaction de la part de Son Éminence, qui lui en a spontanément +donné un témoignage, en lui accordant un bénéfice simple à +Saint-Grégoire, _al clivo di Scauro_[449], à l'autel privilégie où est +le tableau d'Annibal Carrache[450]. + + «_Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ «_nel servizio antico + della caméra del padrone eminentissimo_, «_con tanta mia pena, + quanta è la sodisfazione_ «_faxione che S. E. ne mostra, in segno + della quale_ «_m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_ + «_in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_ + «_dov' è la tavola del sig. Annibale Caracci_.» + +[Note 449: Église de Rome, située sur le mont Coelius, près du +Colysée, à l'endroit où se trouvait le palais de Scaurus; elle a été +restaurée en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghèse, ainsi que +l'atteste l'inscription placée sur la frise de In façade.] + +[Note 450: Ce tableau est celui qui représente saint Grégoire en +prières; il était à la chapelle Salviati, et a été gravé par Jacques +Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau +est en Angleterre, et il a été remplacé par une copie d'auteur inconnu, +--Nibby, _Itinéraire de Rome_, 1849.] + +Telles sont les seules particularités authentiques que nous connaissions +de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec +certitude qu'il a dû passer sa vie dans les ordres, sans s'y élever aux +dignités supérieures de l'Église; que dans sa jeunesse il a sans doute +habité Crémone et Bologne, et que dans un âge plus avancé il se fixa à +Rome, près du cardinal Borghèse, l'un des neveux de Paul V. + +Cette position, que D.F. Carlo paraît avoir occupée toute sa vie, auprès +de deux cardinaux, explique de quelle manière il a pu devenir et, rester +pendant plus de quarante années, l'ami des plus illustres artistes de +son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizième siècle, +et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Léon X, les membres +du sacré collège se montrèrent protecteurs éclairés des arts. Ceux +d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les +Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Barberini, les Ludovisi, les +Aldobrandini et tant d'autres, attachèrent une extrême importance à +encourager les arts, et, autant par goût que par faste, ne négligèrent +aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien +que dans les églises, le génie des grands artistes. Ce goût, dominant +alors chez les princes de l'Église, explique l'influence qu'a pu exercer +sur les artistes de son temps un personnage placé dans la position de D. +F, Carlo, Si, formé par des études sérieuses, il s'était voué au culte +du beau, s'il joignait à un jugement exercé une grande affabilité de +caractère, une douceur inaltérable dans ses relations, une bienveillance +discrète, toujours disposée à obliger, il devait nécessairement attirer +à soi d'illustres amitiés et de sincères dévouements. Tels paraissent +avoir été les traits principaux du caractère de D.F. Carlo: toutes les +lettres qui lui sont adressées en font foi. Aussi, satisfait de se +trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre +heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures +jouissances que donnent les arts et les lettres. + +Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet à cet égard, nous montre +D.F. Carlo, en correspondance, tour à tour, avec Gio. Valesio, Giulio +Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccolò Tornioli, il Guercino, Simon +Vouët, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 à 1619, avec +Lodovico Caracci, et de 1634 à 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par +cette correspondance que nous chercherons à donner une idée des +relations de D.F. Carlo avec les artistes. + +En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observé dans le +recueil du savant prélat romain, la première lettre que nous trouvions, +adressée à D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, datée de Bologne, le +13 août 1608. + +En France, où, à très-peu d'exceptions près, l'on ne cite généralement +des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de +cet artiste est tout à fait inconnu. + +«Gio. Luigi Valesio, dit l'abbé Lanzi, dans son _Histoire de la peinture +en Italie_[451], était de l'école des Carraches, où il vint tard, et +dans laquelle il apprit plutôt la miniature et la gravure que l'art de +peindre. Il passa à Rome, et là, s'étant mis à la suite des Ludovisj, +sous le pontificat de Grégoire XV, il y joua un grand rôle. Le Marini et +d'autres poètes de cette époque le louent, non pas tant pour son talent, +qui était médiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un +de ces hommes qui, au manque de mérite, savent substituer d'autres +moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir à propos des +relations qui peuvent être utiles, feindre la joie dans l'avilissement, +servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la même +ligne jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur fin. C'est ainsi qu'il +roula carrosse dans Rome, là où Annibal Carrache, pendant plusieurs +années, n'eut d'autre récompense de ses honorables fatigues qu'une +chambre sous les toits pour reposer sa tête, le pain quotidien pour lui +et un domestique, et cent vingt écus par an[452].» + +[Note 451: T. V, p. 94, édit. italienne de Bassano, 1809, in-8.] + +[Note 452: Environ 648 francs.] + +Ce portrait de Valesio, tracé de main de maître, n'est pas flatté: il +pourrait s'appliquer à bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en +ont pas moins fait figure sur la scène du monde. Mais, à l'époque où il +écrivit à D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore été à Rome, et il +n'avait peut-être même pas fait les tableaux qu'il a laissés à Bologne, +tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abbé Lanzi trouve «d'un faire +sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manière des +miniaturistes[454].» + +[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato, +quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.] + +[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce défaut lui est également reproché +par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant +de l'église de'Mendicanti: «_Gio. Luigi Valesio della scuola del detto +Lodovico (Caracci)_, _s'arrischiò passare dalla miniatura alla pittura, +ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima +annunziata_.» Il dit ailleurs, p. 127: «_È piu bravo miniatore che +pittore_.»--Pour être juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abbé +Lanzi paraît avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a exécutées +à Rome.--«_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in +Roma; ove ne resta qualche opéra a fresco e in olio; e tutto il suo +meglio è for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della +Minerva_.»] + +En 1608, Valesio n'avait pas encore trouvé les moyens de faire sa +fortune: on s'en aperçoit bien à sa lettre: + +«Je dois, écrit-il à D. F, Carlo, me sentir consolé, par la lettre de +votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oublié, et +qu'elle veut me rendre service, en me témoignant que mon faible mérite +n'est pas totalement ignoré d'un homme qui connaît si bien les illustres +travaux de tant de maîtres célèbres dans l'art de la peinture. En outre, +je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre +seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grâce plus signalée que +celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses désirs, et, +peut-être, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en +aide, en faisant naître l'occasion de me donner à peindre une +composition, soit à l'huile, soit à fresque; et j'ose lui affirmer +qu'elle en tirera honneur[455].» + +[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVI.] + +L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses +flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abbé Lanzi. Mais on voit que, +dès cette époque, D.F. Carlo avait la réputation d'un connaisseur, qu'il +était déjà en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de +leur commander des tableaux et des dessins. + +Ce désir de posséder des tableaux des différents maîtres de cette +époque, se révèle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels +D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre +qui lui est adressée de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare +Procaccino, que cet artiste se met à sa disposition.--«_Conoscendo mi +buono a servirla mi commandi_.»--«Sachant que je suis capable de le +satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,» lui écrit-il, en +lui racontant les difficultés qu'il avait avec les fabriciens d'une des +églises de Crémone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire, +et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit +probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge, +placé à Crémone, dans l'église de Saint-Dominique[456]. Il est difficile +de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein +succès. Attaché alors à la personne du cardinal Sfondrato, évêque de +Crémone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la +résistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne paraît pas douter de +la réussite de son intervention, et il se félicite d'avoir à Crémone un +ami aussi dévoué, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il +s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance. + +[Note 456: Voy. _les Voyages littéraires et artistiques en Italie_, +par M. Valéry, t. II, p. 288.] + +La célèbre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait été peintre en titre +du pape Grégoire XIII, témoigne à don Ferrante Carlo des sentiments tout +aussi dévoués. Il lui avait exprimé le désir d'avoir un tableau de sa +main, faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde; ne pouvant suffire +aux demandes qui lui étaient adressées de toutes parts. La lettre de don +Ferrante Carlo avait mis quatre mois à parvenir de Crémone à Rome, où +Lavinia Fontana était fixée depuis longtemps. Voici la réponse qu'elle +lui adresse le 7 février 1609[458]: + +[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui était d'une +famille d'Imola.] + +[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, nº C.] + + «Après un intervalle de quatre mois pleins, j'ai «enfin reçu la + lettre de votre seigneurie: mais je ne «m'étonne point de ce + retard; votre lettre a sans «doute voulu éviter les pluies et les + routes fangeuses «pour me parvenir, comme elle est en effet, + «belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, «soit en + dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reçue avec «les sentiments + d'une grande déférence pour les «qualités éminentes de votre + seigneurie, qualités «que j'admire avec bien plus de vérité que + votre «seigneurie n'admire mon faible talent: car, en «cela, je + suis certaine de ne pas me tromper, si ce «n'est seulement que je + ne suis pas encore parvenue «à connaître tout votre mérite; tandis + que «votre seigneurie a une trop haute idée du mien, «soit parce + qu'elle est animée à mon égard d'une «grande bienveillance, soit, + ainsi que j'aime à me «le persuader, qu'elle veuille + volontairement «m'éblouir, et m'enfoncer comme un éperon «flancs, + afin de m'exciter à lui répondre. «J'accepterai son, invitation, et + je ne lui donnerai pas «un démenti; car donner un démenti des + louanges «exagérées qu'on vous adresse n'est guère l'usage. «J'en + remercie donc votre seigneurie par paroles, «en attendant que je + puisse le faire autrement, «lorsque j'aurai appris de nouveau du + seigneur «Achille quel est votre désir et quelle est la «demande + que votre seigneurie daigne me faire. «Toutefois, je ne pourrais me + mettre à l'oeuvre que «lorsque j'aurai terminé les commandes que + j'ai «reçues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est «pas loisible + de refuser. Mais, songeant à la «perfection de l'oeuvre que votre + seigneurie désire, je «crains qu'elle ait peine à sortir bien + réussie de «mes mains fatiguées, surtout pour soutenir l'examen + «d'une personne douée d'un goût si sûr.» + +Nous ignorons quel était le sujet du tableau demandé par don Ferrante +Carlo à Lavinia Fontana. Peut-être était-ce son portrait dont elle ne se +montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits +et surtout le sien. Elle en a laissé un grand nombre que l'on voit dans +la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a +affublé des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'église, comme +celui où elle s'est représentée avec cinq saintes, à _Saint-Michele in +Rosco_, à Bologne[459]. + +[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.] + +Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie +à faire attendre son portrait à ses admirateurs. On en trouve un exemple +dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460]. + +[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, nº iv.] + + «Vous m'avez promis, lui écrit-il, d'abord par «des lettres d'amis, + et ensuite par votre propre «parole, un portrait de vous-même fait + de votre «main. Cette double promesse, jointe au désir de «posséder + le modèle d'une femme belle autant que «vertueuse, ce qui est si + rare, a excité en moi une «telle émotion, qu'aussitôt qu'elle m'eut + été donnée, «j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer «avec + les cent autres qui sont de moi, je vous «envoyai le livre, ne + doutant pas de recevoir pour «réponse le portrait si désiré. Mais + je n'obtins autre «chose qu'une nouvelle promesse. De grâce, + «signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus «longtemps le + payement de cette dette. Les trois «termes sont passés, et si + maintenant vous ne «me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni à + «vous plaindre, ni à vous étonner si, pour obtenir «satisfaction, + je suis obligé d'avoir recours, avec «une requête plus impérieuse, + à un tribunal plus «sévère que ne l'est celui de la politesse. Et + sur ce «je baise cette main qui doit me payer ma dette.» + +Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blessée par la menace +qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie +pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de +ses oeuvres. + +Suivant l'abbé Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques +connaisseurs, surpassa son père Prosporo Fontana dans l'art de faire les +portraits. Elle fut surtout recherchée par les dames romaines; et elle +avait un talent tout particulier pour représenter leur costume[461]. +Elle parvint à peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout +lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a +passé pour être du Guide [462]. + +[Note 461: L'abbé. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_, +qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un +ornement de toilette particulier aux dames romaines.] + +[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.] + +Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste célèbre qu'ait vu naître +Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se +glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique +cité. Indépendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le +portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison, +d'avoir formé dans son sein, à l'école de ses plus grands maîtres, +Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri, +Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et +Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orné de nombreuses peintures +à fresque et à l'huile ses églises et ses palais, comme l'infortunée +Properzia Rossi les a décorés de ses sculptures[465]. + +[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.] + +[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136, +216, 259, 276, 277.] + +Toutes ces femmes n'ont pas eu un égal talent: mais on ne saurait trop +admirer le génie d'Elisabeth Sirani, cette élève chérie du Guide, qui, +morte empoisonnée à vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrière, +laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi +remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur +exécution exempte de cette timidité inhérente à son sexe, et dont +Lavinia Fontana elle-même ne put se corriger complètement. Sa mort fut +un deuil public à Bologne, elle fut enterrée avec la plus grande pompe +et mise à côté du Guide, dans le même tombeau, à Saint-Dominique, dans +la chapelle du Rosaire[467]. + +[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.] + +[Note 466: On en voit deux à Rome, au musée du Capitole, Ulysse et +Circé, et un Enfant.] + +[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Valéry, _Voyage en +Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_, +orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie poésie in +morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna, +Monti_, 1665, in-4.] + +Si, à toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs, +professeurs et auteurs, qui ont occupé des chaires et fait des cours à +l'université de Bologne[468], on sera forcé de convenir que, dans cette +ville, les femmes recevaient une éducation tout à fait virile, et qui +n'aurait certainement pas agréé au Chrysale de Molière[469]. + +[Note 468: Voy. Valéry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.] + +[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, scène VII.] + +De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui +eut, de son vivant, le plus de célébrité, dont l'existence fut entourée +de plus d'éclat, et qui est restée la plus connue. Elle doit ce respect +de la postérité pour sa réputation, autant au nom de son père et à la +position qu'elle occupa elle-même sous le pontificat de Grégoire XIII, à +Rome, qu'à son propre talent. Elle était déjà âgée en 1609, lorsque don +Ferrante Carlo lui témoigna le désir de posséder une oeuvre de sa main. +Nous ignorons si ce désir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le +supposer, nous n'en avons pas la preuve. + +Nous ne savons pas davantage si le Guerchin exécuta pour don Ferrante +Carlo le tableau qu'il lui avait demandé, ainsi qu'on le voit par une +lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est néanmoins à +présumer qu'un amateur si distingué aura fait tous ses efforts pour +obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration +et une surprise extraordinaires[471]. + +[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, nº CXVII.] + +[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617, +t. Ier, p. 287, nº XCVI, ci-après.] + +L'affabilité de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des +artistes, lorqu'étant employés par de grands personnages, ils croyaient +avoir à se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient +subir. + +C'est ainsi que Niccolò Tornioli lui raconte, dans une longue lettre, +sans date ni lieu, ses mésaventures, et sollicite sa protection. + +Cet artiste est tout à fait inconnu en France. Nous trouvons dans les +_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il était de Sienne, et qu'il +avait exécuté à Bologne, dans la chapelle de l'église de Saint-Paul, +deux tableaux latéraux, représentant la lutte de Jacob avec l'ange, et +le meurtre d'Abel par Caïn[472]. + +De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre +adressée par Tornioli à don Ferrante Carlo[473], que cet artiste était +alors employé parle duc de Savoie, et qu'il prétendait avoir trouvé le +moyen de faire pénétrer les couleurs dans toutes les parties d'une +plaque de marbre qui n'aurait eu que l'épaisseur d'un doigt. Il ajoute +qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il +réussit. + +Cette découverte n'a pas préservé son nom de l'oubli, et, de son vivant, +elle ne paraît pas avoir fait une grande impression sur ses +contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui +font subir le vicaire et le contrôleur des travaux; il réclame les +conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y +prendre pour obtenir ce qui lui est dû, ne pouvant vivre avec ce qu'il +reçoit. Il lui signale les outrages dont il est accablé par des +subalternes qui viennent à plaisir passer et repasser dans sa chambre, +sans lui laisser aucun repos, même lorsqu'il était malade. +L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre +Tornioli avec plus de justice et de considération. + +[Note 472: P. 233.] + +[Note 473: T. Ier, p. 320, nº CXV.] + +C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues +avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'éclaté toute la confiance que les +peintres les plus éminents de cette époque avaient dans ses lumières et +dans sa bienveillance. + +Les lettres de Louis Carrache adressées à don Ferrante Carlo sont au +nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent écrites du +11 novembre 1606 au 22 février 1619, mais à des intervalles inégaux, +parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois à Bologne pendant ces +treize années, et que, de son côté, Louis Carrache se rapprocha de son +ami en allant travailler à Plaisance[474]. Toutes ces lettres témoignent +de l'intimité qui régnait entre le grand maître bolonais et don Ferrante +Carlo; elles attestent également combien ce dernier était désireux +d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres, +que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les +dessins qu'il lui envoyait. + +[Note 474: En 1609. Il était dans cette ville à l'époque de la mort +d'Annibal Carrache, arrivée à Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le +_Recueil_ de Bottari la lettre du prélat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.] + +Dans le courant de l'année 1606, don Ferrante Carlo avait demandé au +peintre un tableau dans lequel il devait se représenter lui-même sous +les traits de saint Joseph. L'artiste répond, le 11 novembre 1606[475], +qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut +admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. «Car, +dit-il, je n'ai pas l'air qui convient à un semblable saint, qui demande +à être représenté avec une figure décharnée et amaigrie par le jeûne, +tandis que je ressemble plutôt à un Silène par mon embonpoint et par les +grosses couleurs de mon teint. Il lui promet néanmoins de se mettre à +l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, dès qu'il aura +terminé les travaux commencés pour l'évêque de Plaisance. Il lui promet +également d'exécuter, dès qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a +demandé pour l'église _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait +probablement alors, dans cette ville, à ses deux fameux tableaux, _la +Translation du corps de la Vierge_, et _les Apôtres ouvrant son +cercueil_, qui ornaient la cathédrale de Plaisance, et qui, enlevés par +les Français, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas été rendus +à cette église, mais sont placés au musée de Parme[478]. + +[Note 475: nº CXXII. Bottari, Ier, p. 271, nº +LXXXII.] + +[Note 476: C'était une madone avec saint Joseph et d'autres saints.] + +[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.] + +[Note 478: Ils ont été remplacés à Plaisance par deux tableaux +représentant les mêmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier +Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Valéry, +t. II, p. 296.] + +Il paraît que l'évoque de Plaisance s'était montré accommodant et +généreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui +était alors à Rome, où se trouvait aussi cet évêque, de le remercier +pour la manière noble avec laquelle il l'a traité à Plaisance. Nous +regrettons de ne pas connaître le nom cet évêque, dont la conduite +envers les artistes présente un si grand contraste avec celle d'un grand +nombre de princes et de cardinaux de son temps[479]. + +[Note 479: Notamment avec les procédés du cardinal A. Farnèse à +l'égard d'Annibal Carrache,--Voy. Félibien, t. III, p. 259 et suiv.] + +C'est dans cette même cathédrale de Plaisance, et à la demande de +Ranuccio Farnèse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en +concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du +choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent +les fresques du Corrége à l'église de Saint-Jean de Parme, et qui +excitèrent au même degré l'admiration publique et la jalousie et +l'animosité du grand artiste lombard[480]. + +[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.] + +Le travail que Louis Carrache exécutait pour l'évêque de Plaisance, +travail qu'il appelle lui-même _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit +beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre à don Ferrante Carlo, du 5 +janvier 1608[481], qu'à cette époque il n'avait pas encore commencé le +tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard était une commande +imprévue qu'il avait reçue du légat de Bologne, et qu'il lui avait fallu +exécuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de +Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il +passera par Crémone, afin de voir les dessins et les peintures que don +Ferrante Carlo avait achetés à Rome. A son retour à Bologne, il lui +promet de se mettre à son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous +servirai, «_con mio gran gusto_.» + +[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, nº IXXXIII.] + +Le célèbre fondateur de l'école bolonaise, alors dans tout l'éclat de +son admirable talent, était tellement pressé par les commandes, que la +réalisation de sa promesse se fit encore attendre près d'une année; il +apprend à son ami, par sa lettre du 13 décembre 1608, que sa Madone +touche à sa fin, et par celle du 5 février 1609, il lui en annonce +l'envoi[482]. «Il ne sait, lui écrit-il, s'il se trouvera satisfait +autant qu'il le mérite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plaît +autant qu'elle a plu à Bologne, il en éprouvera un vif contentement. On +avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit loué, elle est envoyée avec +son nom (de lui Carrache) par derrière.--Il lui serait très-agréable, +dès qu'elle lui sera parvenue, et après qu'il l'aura placée à son jour, +qu'il voulût bien l'informer si elle lui plaît ou non; il est +très-inquiet de le savoir.» + +[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV, +LXXXVI.] + +Il paraît que, dans l'intervalle qui s'était écoulé avant l'achèvement +de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait témoigné le désir +d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 décembre 1608[483], +après avoir félicité don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait +faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas à +Crémone, il a déjà mis la main à une composition nouvelle, qui ne sera +pas carrée, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. «Le sujet, +continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre goût, étant tiré +de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa +femme, causant ensemble. Ils sont représentés à mi-corps, de grandeur +naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre à bonne fin, ayant +pris goût à ce sujet. Si cette composition déplaît à votre seigneurie, +qu'elle me le fasse savoir; je suis prêt à lui peindre quelque sujet +religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la +Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuadée que je la +servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans +mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, à cause de son mérite +qu'accompagné une grâce si noble.»--Nous ne savons si ce tableau fut +exécuté pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant +interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait été +travailler à Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de +son cousin Annibal Carrache, enlevé à l'art avant le temps.--Le prélat +Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait fermé les yeux, raconte ainsi les +derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609, +adressée au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]: + +[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, nº LXXXV.] + +[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, nº CXXII.] + +«Je ne sais de quelle manière commencer cette lettre; je viens à cette +même heure, c'est-à-dire à environ deux heures de nuit (dans le mois de +juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette +vie à l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reçoive dans le +ciel! Il alla dernièrement, comme si la vie lui fût devenue +insupportable, chercher la mort à Naples, et ne l'ayant pas trouvée là, +il revint, dans cette saison où il est si dangereux de changer d'air, +l'affronter à Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de +prendre des précautions pour sa santé, il se livra aux plus grands +excès. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je +n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai +trouvé avec toute sa connaissance et dans un état qui laissait de +l'espoir. Mais, vers le soir, étant revenu le voir, je l'ai trouvé dans +l'état le plus désespéré. Je l'ai engagé à recevoir la communion, et +moi-même, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai récité les +prières des agonisants pour son âme. Mais ayant recouvré sa +connaissance, et le curé étant arrivé et lui ayant administré +l'extrême-onction, il a expiré peu après. Il s'est remis assez bien au +moment de la sainte communion, et il a reconnu son état. Il voulait +faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en +faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le +temps. J'ignore s'il possède autre chose que dix _luoghi di monte_, +quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere +Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera +ensevelir dans la Rotonde (le Panthéon) auprès de Raphaël, où il lui +sera élevé un tombeau avec une épitaphe digne de son mérite[485]. Je ne +sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte; +mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il était dans son art le +premier des maîtres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait +presque rien fait, néanmoins il avait conservé son jugement supérieur et +son goût si exercé, et il commençait à faire quelques petites choses +dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette +avant son départ pour Naples, et qui est très-belle. C'est pourquoi sa +perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses +amis, mais de notre ville entière et de tous les amateurs de ce bel art. +Pour moi, qui ai assisté à sa mort, j'en ressens un chagrin +extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis à votre seigneurie, +afin qu'elle veuille bien en informer son frère (Augustin) à Bologne, et +le seigneur Louis à Plaisance.» + +[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans après la mort d'Annibal +Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui érigea un +monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l +'épitaphe suivante, gravée sur une tablette de marbre blanc, à droite de +l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthéon (troisième chapelle à +gauche en entrant): + + Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati + Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et + gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphaël tulit, Hannibal + iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus + Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV. + Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen; + caetera mortis erant. +] + +Il est probable que les fréquents voyages de don Ferrante Carlo à +Bologne suspendirent, de 1610 à 1616, sa correspondance avec Louis +Carrache; car, après la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le +peintre annonce à son ami qu'il espère lui envoyer quelque dessin[486], +le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de +mai 1616. A cette époque, don Ferrante Carlo retourna se fixer à Crémone +pour y suivre un procès qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit +par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette année[487]. +Bans cette dernière, après s'être plaint de n'avoir pas encore reçu de +ses nouvelles depuis son départ, il lui dit quelle est sa manière de +vivre. «Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives: +le tableau île sainte Marguerite est terminé et envoyé par mon frère +Paul à Mantoue, et il y a été extrêmement goûté. Je ne suis plus dans le +palais des seigneurs Caprara: je me tiens retiré à la maison; je +travaille le peu d'heures que je peux à une certaine Suzanne qui est +presque finie. Je l'enverrai, dès qu'elle sera terminée, à Beggio (au +chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de +l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres +peintres, parce que je ne les fréquente pas, et pour ne pas vous +ennuyer.» + +[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, nº LXXXVII.] + +[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII, +LXXXIX.--Il finit par gagner ce procès.--Voy. la lettre du 25 +octobre 1617, p. 287, nº XCVI.] + +[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, nº XC.] + +On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et même des autres +artistes, et qu'il déployait la plus grande activité pour suffire à tous +ses travaux. Indépendamment des trois tableaux dont il parle, il venait +de peindre à fresque deux grandes et très-belles figures dans le palais +Caprara[489]. + +[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.] + +La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que +don Ferrante Carlo avait mis à lui répondre. C'était la fièvre qu'il +avait gagnée en naviguant sur le Pô, lorsqu'il se rendait à Plaisance ou +Parme, pour prononcer dans l'Académie de cette ville un discours que +l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. «Il n'est pas +étonnant, lui écrit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur, +étant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaéton dans le Pô;» +et il le félicite de son rétablissement. Il lui annonce qu'il a termine +le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoyé au chevalier Tito Bosio, à +Reggio; il l'engage à le voir dans cette ville, à son retour. Le +chevalier le lui montrera avec empressement, et il espère qu'il en sera +satisfait. + +Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position +délicate dans laquelle il se trouve. Il avait commencé un tableau de la +Résurrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne fût +achevé, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi, +et il paraît que don Ferrante Carlo était pour quelque chose dans cette +offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accéder au désir de son +ami, parce que ce tableau était destiné à un cardinal. +«Qu'arriverait-il, lui écrit-il, si un Savelli, qui a déjà vu ce +tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre +les mains d'un autre?» En effet, il-était dangereux, en ce temps, de +manquer de parole à un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une +oeuvre d'art. Les membres du sacré collège attachaient une importance +toute particulière au patronage qu'ils exerçaient sur les grands +artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus +grands travaux, tels que ceux des palais Farnèse et Borghèse, des villas +Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres. + +Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit +qu'il est tout disposé à faire quelque autre chose à son goût, pourvu +qu'il puisse l'exécuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit +nombre de figures. «Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce +que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mérite et +ses qualités si distinguées, qui le font aimer de tous ceux qui le +connaissent comme je l'aime moi-même. Bien que le temps me manque d'ici +à Pâques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont été +commandés récemment, dont trois pour des églises hors de Bologne et un +pour cette ville; indépendamment des autres tableaux anciennement +entrepris que j'ai à terminer, j'ai fini celui des prêtres de +Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de +Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages +moins considérables sont terminés depuis Noël. Mais je trouverai bien le +temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres +prennent patience.» + +[Note 490: Probablement l'admirable tableau représentant _le +Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.] + +[Note 491: Il y avait à Bologne deux églises de ce nom; la +cathédrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la +première, la salle du chapitre, et dans l'autre, au maître autel, la +Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: «Con nuova, nè da lui +più usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il +delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.» _Le Pitture di +Bologna_, p. 47 et 290.] + +En lui répondant, don Ferrante Carlo lui avait donné pour sujet le +Christ mort. Louis Carrache lui écrit, le 22 janvier 1617, que rien ne +pourra l'empêcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il +a à sa disposition, voulant s'appliquer à faire une oeuvre qui lui +plaise. «Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition +ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne réussis pas aussi bien que +vous le désirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].» + +[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, nº XCII.--Ce tableau +ne fut achevé qu'à la fin de l'année, ainsi qu'on le voit par une lettre +du 23 octobre 1617.] + +On était alors dans le carnaval, à Bologne; il y avait des mascarades, +des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui +n'allait pas souvent dans le monde, prenait néanmoins sa part de ces +réjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut +agréablement surpris par une de ces scènes italiennes qui peignent bien +les moeurs d'une ville et d'une époque dans lesquelles les artistes +exerçaient une si grande influence. + +Nous la lui laissons raconter à son ami dans sa lettre du 15 février +1617[493]: + +[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, nº XCIII.] + +«Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on +introduisit dans ma maison une femme déguisée, ressemblant, par son +costume et par sa figure découverte, à un ange du paradis. Sa tête était +ornée de lauriers, elle était vêtue de blanc, et son costume était +dessiné d'une grande manière. Elle tenait à la main une trompette dont +elle se mit à sonner en entrant dans la chambre où je me trouvais, comme +pour annoncer son arrivée. Puis, avec une grâce virginale, elle me +récita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et +d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la poésie fût +descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pensée de +prier votre seigneurie de mettre sa muse à ma disposition pour chanter +les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'éclat de sa +beauté virginale, et douée en outre d'une admirable taille de femme. +Cette jeune personne n'a pas plus de quinze à seize ans, et ses paroles +ont tant d'éloquence, tant de douceur et de grâce, que je n'ai jamais +entendu, même sur la scène, réciter aussi bien, avec des gestes et des +mouvements si à-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a +adressées: quant au poète, je ne le connais pas. Je vous prie de +m'honorer d'une réponse, et veuillez m'excuser si je suis trop +indiscret; mais j'ai une entière confiance en vous, et je prie votre +muse de faire comme à l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est +_Angela_.» + +Cette charmante surprise faite au grand artiste avait été imaginée par +ses amis, ses élèves et ses admirateurs. Us lui avaient allégoriquement +envoyé la _Renommée_ pour célébrer son génie. Cette jeune fille, dont la +beauté paraît avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression, +serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu à représenter tant +de fois dans ses tableaux de Madones[494]? + +[Note 494: Voy. une gravure de Raphaël Morghen, représentant une +Madone et son fils, d'après L. Carrache; hauteur, quatre centimètres; +largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la +signora Giacomazzi.] + +On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les +vers adressés au grand maître bolonais, non plus que sa réponse par la +muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25 +octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoyé un madrigal, +et qu'il l'avait communiqué à leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui +était probablement l'un des inventeurs de la mise en scène de la +Renommée.--A défaut des vers originaux, nous aimons à rapporter ici le +sonnet composé par Augustin Carrache à la louange de Niccolino Abati, +sonnet rapporté par Lanzi, qui l'a tiré de Malvasia, vie du +Primatriccio[496]. + +[Note 495: P. 287, nº XCVI.] + +[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina +pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.] + + Chi farsi un buon pittor brama e desia + Il disegno di Roma abbia al mano, + La mossa col l'ombrar Veneziano, + E il degno colorir di Lombardia; + Di Michel Angiol la terribil via, + Il vero natural di Tiziano, + Di Correggio lo stil puro e sovranno, + E di un Raffael la vera simmetria; + Del Tibaldi il decoro e il foridamento, + Del dotto Primatriccio l'invantore, + E un po' di grazia del Parmigiano: + Ma senza tanti studj e tanto stento + Si ponga solo l'opre ad imitare + Che qui lasciocci il nostro Niccolino. + +Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet à changer pour l'appliquer avec +plus de vérité _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre réunit en effet, +dans ses compositions, les qualités des plus illustres maîtres des +diverses écoles. Mais sa modestie eût refusé de telles louanges; et, +répondant à la belle Angela ce qu'il écrivait à don Ferrante Carlo, le +11 novembre 1606[497], il lui aurait dit: + +[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, nº LXXXII.] + +«_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il +suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto +illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non +usarli_, _perche io non sia burlato_.» + +[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement +d'un sonnet de l'Arioste à Michel-Ange.] + +Cette docte ville de Bologne était alors la patrie et le rendez-vous des +artistes les plus célèbres.--«Les premiers peintres de l'Italie sont +maintenant réunis à Bologne, écrit Louis Carrache à don Ferrante Carlo +le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste +d'une réputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500] +sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant à +Sienne, pour se rétablir complètement de la maladie qui a mis ses jours +en péril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a été +appelé par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le +seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un +certain Jean-François Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour +faire quelques tableaux à monseigneur le cardinal-archevêque, et il s'en +acquitte héroïquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et +des autres, qui tous désirent jouir de nouveau du séjour de la patrie, +et qui sont les premiers peintres de l'Italie.» + +[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, nº XCV.] + +[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et élève d'Annibal.--Voy. Lanzi, +t. V, p. 92.] + +C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la société d'un petit +nombre d'amis voués au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio +Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et +Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prélat Gio, Bat. +Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir à +Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y +était aussi recherché pour l'affabilité de son caractère que pour la +variété de ses connaissances et la sûreté de son goût. + +Dans cette foule d'artistes célèbres et parmi tant d'amateurs distingués +qui vivaient à Bologne, on comprend quelle émulation, quelle critique +intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une +nouvelle manière de faire, d'un genre de peinture non encore connu, +comme était la manière du Guerchin. L. Carrache, dont la bonté ne se +démentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il +était véritablement supérieur, exprime, sans arrière-pensée, +l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. «Il y a +ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre +1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand +dessinateur et très-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un +miracle à frapper d'étonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en +dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le +verrez à votre retour.» Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il +n'était pas facile de conserver, dans un âge avancé, la réputation +acquise dans la jeunesse et l'âge mûr. Dès 1618, L. Carrache redoutait +l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. Écrivant à don +Ferrante Carlo, le 11 décembre de cette année[502], il se félicite +d'apprendre que les tableaux qu'il avait exécutés pour lui font fureur +jour et nuit: il lui sera très-agréable d'être informé des jugements +qu'en porteront tant de peintres d'un goût excellent, et +particulièrement ce peintre espagnol, qui suit l'école de Caravage, si +c'est celui qui a peint un saint Martin, à Parme, et qui vivait avec le +seigneur Mario Farnèse[503]. «Il faut se tenir ferme, dit-il, afin +qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout +avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire à une personne +endormie.» + +[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, nº XCVI.] + +[Note 502: P. 289, nº XCVII.] + +[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasquès, ou plutôt +de Ribera.--P. 289, _ad notam_.] + +Cette dernière phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne +pas rester, dans sa vieillesse, l'égal de lui-même.--Le temps approchait +où il devait éprouver à la fois les effets de l'âge et les atteintes de +ses rivaux et de ses ennemis. + +Il venait de terminer, à la voûte de la sixième chapelle de la +cathédrale de Bologne, une Annonciation: il paraît que, dans cet +ouvrage, il lui était échappé quelques incorrections de dessin. On lui +reprochait surtout d'avoir placé de travers le pied de l'ange qui +s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrêmement sensible: il +s'en ouvre à son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa +dernière lettre du 22 février 1619[504]. + +[Note 504: P. 291, nº XCIII.] + +«Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des +peintres envieux ont fait subir à mon tableau de l'Annonciation, pendant +que monseigneur le cardinal Aloisi était à Milan[505]. Il me paraît +nécessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les +membres du chapitre ont refusé de prendre un parti avant le retour du +cardinal, j'ai rédigé, et je vous adresse une note explicative de la +manière avec laquelle cette affaire demanderait à être traitée. Que +votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au +comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance, +et comme votre seigneurie sait les écrire; parce qu'elle sera vue à Rome +et peut-être à Bologne: fermez-la, et l'envoyez à la poste de Rome, d'où +elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au +chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mélancolie. +Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.» + +[Note 505: Ce cardinal était légat à Bologne.] + +[Note 506: Son neveu.] + +P.S. «Dans le cas où il vous paraîtrait qu'il n'est pas convenable +d'envoyer cette lettre, je m'en remets à votre jugement si sûr, et je me +conformerai à la résolution que vous aurez adoptée.» + +Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice à son +illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour +prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'être resté +au-dessous de lui-même. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du +mercredi qui précéda le 16 novembre 1619[507]. + +[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de +l'Annonciation de L. Carrache, qui est à la cathédrale, dit: «_Nel gran +lunetone, in faccia, la SS. annunziata è l'ultima operazione del +susdetto Lodovico, che gli costo la vita_.» Lanzi, l. V, p. 85-86, +exprime la même opinion. «_Ne alla sua gloria deon ostare certe poche +scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come +nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie +della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e può +dirsi che ne mori di afflizione_.»] + +Cette mort fut annoncée ce jour-là même, à don Ferrante Carlo, par un de +ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508]. + +[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, nº CXVIII.] + +«Ce n'est pas sans une vive douleur, écrit-il, que je vous apprends que +le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous était si tendrement +attaché, a quitté cette vie pour une meilleure, dans la nuit du +mercredi, et a été enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la +_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit à sa dernière demeure. J'ai appris +en même temps la mort et la maladie qui a duré quatre semaines, avec une +fièvre continuelle, ainsi que me l'a raconté jeudi matin un de ses vieux +serviteurs.»--Il lui dit ensuite qu'il a réclamé le tableau de la +Nativité que dori Ferrante Carlo avait fait déposer chez L. Carrache, +mais 'sans indiquer si ce tahleau était du peintre; il termine en lui +apprenant que déjà on a mis en estampe les funérailles de son ami, comme +c'était alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un +exemplaire[509]» + +[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu èlre exécutées par +Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.] + +Une autre lettre adressée à don Ferrante Carlo par le peintre bolonais +Alexandre Tiarini, le 7 décembre 1619, vint lui confirmer la perte de +son ami[510]. + +[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, nº CXIX.--Cette +lettre montre l'intimité qui régnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.] + +La réputation de Louis Carrache n'a jamais été aussi grande en France +qu'en Italie: Félibien[511] le place bien au-dessous de son cousin +Annibal, qu'il regarde comme son maître; erreur manifeste, démentie par +les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que +prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier +auteur fait de Louis Carrache le plus bel éloge que l'on puisse faire +d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homère, «En +résumé, dit-il, si l'on doit ajouter foi à l'histoire, Louis Carrache +est, dans son école, comme Homère parmi les Grecs, FONS +INGENIORUM[513].» + +[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.] + +[Note 512: _Le Pitture_, p. 25 à 30.] + +[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.] + +Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cité par +Malvasia[514], a parfaitement exposé l'état de la peinture avant les +Carraches, et les services qu'ils rendirent à l'art, «La connaissance du +beau se perdait entièrement, dit-il, et de toutes parts se montraient +des manières nouvelles et diverses, toutes également éloignées du vrai +et de la vraisemblance, et plus conformes à l'apparence qu'à la réalité +des choses; les artistes se contentant d'éblouir les yeux du public par +le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant à droite +et à gauche tantôt une chose, tantôt une autre, pour se faire valoir, le +tout avec une grande pauvreté de contours, sans resserrer les +différentes parties de leurs compositions, et même souvent avec de +grandes fautes. Ils s'éloignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie +qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art était infecté, pour ainsi +dire, de tant d'hérésies, et qu'il se trouvait en péril de se perdre, on +vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, étant +étroitement liés par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre +eux et d'accord dans leur résolution d'embrasser, sans craindre la +fatigue, toute étude qui pourrait les conduire à la perfection de l'art. +Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le +premier était cousin des deux autres, qui étaient frères: et comme Louis +était le plus âgé d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier +à la peinture, et c'est de lui que les deux autres reçurent les premiers +enseignements de l'art.» + +[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati, +qui était son nom à l'académie _dei Gelati_, de Bologne.] + +Le même prélat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515], +était célèbre à la cour de Rome pour ses connaissances en littérature, +et plus spécialement, pour une singulière intelligence des beaux-arts, +qu'il aimait et encourageait, avait proposé à un cardinal[516] de +choisir Louis Carrache pour lui confier l'exécution d'un tableau à +Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un +théâtre digne de sa réputation, et, en même temps, glorifier la ville de +Bologne, leur patrie commune. «C'est un homme, écrit-il à cette +éminence, connu et estimé des principaux peintres de l'Italie, déjà âgé +et consommé dans la pratique de l'art, qui a exécuté un grand nombre +d'oeuvres éparses en divers lieux, qui s'est particulièrement exercé à +faire de grands tableaux pour les églises, et qui, parmi les peintres +qui se trouvent aujourd'hui à Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le +premier rang.» + +[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85, +nº XXI, et t. VII, p. 13, nº II, la lettre du chanoine +Louis Crespi à Bottari.--On prétend que le prélat Agucchi fut peint par +le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un +seigneur qui descend de cheval, dans le tableau représentant l'entrevue +de saint Nil avec l'empereur Othon III.] + +[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il était +secrétaire.] + +[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore +si L. Carrache exécuta le tableau pour Saint-Pierre.] + +Ce rang peut d'autant moins lui être contesté, qu'il est le maître +d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rénovateurs de la peinture, et +qu'il partage avec eux la gloire d'avoir formé le Guide, l'Albane, et +surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres +après Raphaël. + +Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au phénix, conclut: +«Que la peinture, qui était née sous Raphaël et Michel-Ange, paraissait +languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'après un grand nombre +d'années elle parut renouvelée par les Carraches, pour la gloire de leur +siècle.» + +[Note 518: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.] + +De même, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches, +disait d'eux qu'ils étaient: «_Lapsanti picturce suffecti +Hercules_[519].» + +[Note 519: Cité par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.] + +Ce Dolcini était, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de +tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait à enrichir des +productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache, +peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui écrivait +le 27 mars 1599[520] montre quel était le désintéressement de ce grand +maître j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son +complet achèvement;--bien différent en cela du Guide et de tant +d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer +d'avance. + +[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267» nº LXXIX.] + +Le chevalier Gio. Batista Marino, le poëte à la mode du commencement de +ce siècle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu +avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, représentés nus +au milieu d'une fontaine. Pour déterminer le peintre à mettre de côté +tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empêcher d'exercer sa main à +peindre un pareil sujet, il lui avait écrit que cette composition était +destinée à orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la +montrerait à personne, si ce n'est aux intimes. + +Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degré +l'admiration du poëte, qui composa en son honneur ce madrigal, tout +empreint de ces _concetti_ qui étaient dans le goût de l'époque; + + Siccome di Salmace + Aveano ni sè l'acque tranqaille e chiare + Virtù d'inamorare; + Così per l'arte tua, la loro sembianza, + Caracci, ha in te possanza + Di far maravigliare. + Ma, non si sa quai perde oqual avanza, + Il miracol d'amore, + O quel de lo stupore; + Quello in un corpo sol congiunse dui, + Questo divide da se stesso altrui[521]. + + +Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], blâme, avec raison, +Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, à la +justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exercé sur de +pareilles compositions. + +[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.] + +[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.] + +Fixé à Rome dès 1618, comme on le voit par la dernière lettre de Louis +Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes. +Il y fit la connaissance de Simon Vouët, qui, à l'exemple de beaucoup +d'autres peintres français, était venu se former à la grande manière +italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation +pour ses amis de Venise, ville que Vouët visita en 1627, à son retour +en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de +l'autel de l'école de Saint-Théodore, patron de Venise. Vouët lui en +témoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant +à sa disposition pour un tableau[523]. + +[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, nº CXXIV.] + +Il est probable que depuis son séjour à Rome don Ferrante Carlo s'était +lié avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres élèves des +Carraches. Était-il encore attaché au cardinal Sfondrato? Nous +l'ignorons. La seule particularité que nous connaissions de la vie de ce +cardinal, c'est qu'il cherchait à réunir les tableaux des artistes en +réputation. Félibien raconte que[524] «le Guide avait envoyé à ce +cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino, +Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considérés dans la cour +du pape, avaient beaucoup admiré.» Don Ferrante Carlo n'était peut-être +pas resté étranger au goût de son patron, de même qu'il dut contribuer à +former et à entretenir celui du cardinal Scipion Borghèse. + +[Note 524: T. III, p. 500.] + +Les fonctions qu'il remplissait auprès de ce cardinal, neveu de Paul V, +le mirent à même d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant +obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu. + +Le palais Borghèse avait été commencé, en 1590, par le cardinal Deza: +ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrière +des Farnèse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant +d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec +le plus grand soin, et y réunirent une galerie, qui existe encore, et +qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de +_quinze cents_ tableaux originaux des maîtres italiens. Dans cette +galerie, l'école de Bologne est dignement représentée. On y admire +surtout cette célèbre Chasse du Dominiquin, citée comme un chef-d'oeuvre +par l'abbé Lanzi[525], et une Sainte Cécile du même artiste; les Quatre +Éléments de l'Albane, un Christ mort et une Charité romaine du Guerchin, +deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal +Carrache, et Orco et Norandin, d'après l'Arioste, par Lanfranc. + +[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.] + +Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas étranger au choix de ces +tableaux fait par le cardinal Borghèse; peut-être le Dominiquin et le +Guide durent-ils à sa recommandation d'être employés aux travaux que le +même cardinal fit exécuter dans l'église de Saint-Grégoire, sur le mont +Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements, +qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit +celui où saint André est fouetté par les bourreaux[526]. + +[Note 526: Félibien, t. III, p. 476.] + +Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus +intimement fut Lanfranc, qu'il devait connaître depuis longtemps. On +sait que cet artiste, né à Parme, avait été réduit, dans sa jeunesse, à +entrer au service du comte Horace Scotti, à Plaisance[527]. Appréciant +en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la +peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante +Carlo, qui allait souvent de Crémone à Bologne, l'y reconnut dans +l'académie des Carraches. Lorsqu'il fut fixé à Rome, Lanfranc fut chargé +par le pape Paul V de grands travaux à l'église de Sainte-Marie-Majeure +et au palais de Monte-Cavallo. Peut-être, Lanfranc dut-il en partie à la +recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de +Saint-Andrea-della-Valle, à Rome, au préjudice du Dominiquin, qu'il +était destiné à supplanter pendant sa vie et après sa mort. + +[Note 527: Félibien, t. III, p. 512.] + +On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas exécuté ce travail. +Toutefois Félibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle +quelques années après son achèvement, en témoigne une haute admiration. +«C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les +figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six +mètres trente centimètres), sont bien proportionnées, et diminuent si +conformément à leurs différentes positions, à leurs raccourcissements et +à leurs distances. + +[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.] + +Cette coupe paraît, dans son ouverture, d'une longueur si +extraordinaire, qu'elle représente un grand espace de ciel, où la vue se +porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette +Gloire paraît l'Humanité adorable de Jésus-Christ, qui est la source de +toute lumière qui se répand, et qui éclaire les corps qui sont dans ce +grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumières est conduite +d'une manière qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.» + +Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre à Naples, où il était appelé +par les jésuites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Gesù +Nuovo_. + +C'est à partir de cette époque, que s'établit entre le peintre et don +Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641, +terme présumé de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne +trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, à +l'exception d'une seule; mais celles écrites par Lanfranc présentent des +détails fort intéressants. + +Par la première, datée de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arrivée +dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien +vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complète s'il +n'était pas assiégé par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de +Rome, mais des amis et patrons qu'il a quittés: au nombre de ces +derniers, il lui laisse à décider s'il ne doit pas le regretter plus +particulièrement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si +aimable et si obligeant, mais qui lui a été si utile dans toutes les +occasions. Aussi, espère-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son +absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimité étaient depuis +longtemps établies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo. + +[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, nº CIV.] + +La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret +profond qui s'était emparé de l'artiste, privé à Naples de ses douces +habitudes de Rome: «Lorsque j'étais à Rome, l'escalier qui conduit à +votre appartement m'a souvent empêché, par crainte de la fatigue, de me +rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intéressante; +mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me paraît plus rien du tout, et je +réfléchis en moi-même à ma grande paresse, dont je me repens maintenant. +En vérité, pendant que je vous écris, il me semble que je suis avec vous +et que je vois vos manières si affables, lesquelles sont comme ces +choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possède en abondance, mais +qu'on désire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le +suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espère +que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le passé.» + +Il paraît que Lanfranc avait été très-bien accueilli par les jésuites de +Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le général de +l'ordre, espérant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et +obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit +de son ami, cherche à la combattre dans la seule lettre que Bottari nous +ait conservée de lui. N'étant point, comme l'artiste, un peu aveuglé par +les succès et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui +écrit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec +le général des jésuites, de la prudence et de la bonté duquel il est en +droit d'espérer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a +entrepris. «Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute +recommandation et tout autre moyen à employer auprès de ce très-révérend +père, il ne lui déplaira pas, et il vous sera très-utile, que le père +Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices, +ainsi qu'il est disposé à le faire pour l'amitié qu'il vous porte, et +pour la grande estime qu'il fait de votre mérite. Ce père désire +obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents +artistes, un dessin bien ordonné de votre main. Il n'est pas nécessaire +que je m'évertue à vous faire comprendre combien il vous importe +d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume délicate et +cultivée peut, à bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et +contribuer à vous maintenir dans la possession de l'immortalité, que +vous vous êtes acquise par tant de travaux fameux.» + +[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, nº CV.] + +Le père Ferrari, auteur de l'ouvrage intitulé _Les jardins des +Hespérides_[531], était un jésuite de beaucoup d'esprit et de goût. +Lanfranc lui fit le dessin qui se voit gravé dans cet ouvrage, et il est +probable que, de son côté, le révérend père s'en montra reconnaissant, +en patronnant l'artiste auprès du général de son ordre. + +[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, nº CV.] + +C'est dans cette même lettre, que don Ferrante Carlo apprend à Lanfranc, +qu'il est de nouveau attaché au service de la chambre du cardinal +Borghèse, et que cette éminence lui a fait don, spontanément, d'un +bénéfice simple, à Saint-Grégoire, _al clivo di scauro_, à l'autel +privilégié, où est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet +en mémoire de rappeler à Lanfranc le dessin des quatre triangles de la +coupole (du Gesù nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment +promis. + +Cette coupole ne fut terminée qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce à +don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette année. Il paraît +qu'il n'éprouva aucune difficulté de la part du général des jésuites, +homme, dit-il, d'un caractère bienveillant et fort habile en pareille +matière» Mais cette oeuvre immense n'était pas destinée à durer +longtemps. Quelques années après son achèvement, la coupole s'écroula, +entraînant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui +de cette grande composition que les anges qui ont été gravés[532]. + +[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.] + +L'année suivante, Lanfranc eut recours à son ami, pour arranger une +affaire assez délicate, et qui pouvait compromettre sa réputation. Voici +à quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nommé +Hippolyte Vitelleschi, se trouvant à Naples, vint rendre visite à +l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apportée +de Rome pour s en servir comme de modèle, parmi d'autres saintes qu'il +voulait représenter dans là coupole du Gesù nuovo, il s'engoua tellement +de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante +ducats, ou cinquante-huit écus romains[534]. Ce prix n'avait rien +d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu +des copies de ses tableaux, faites de sa main, au delà de cent écus. +Mais cette Madeleine était très-connue à Rome; elle était de la jeunesse +de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-même dans sa lettré du 17 +octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'être exposée à +l'académie de cette ville. Peut-être aussi les envieux qu'il avait +laissés à Rome avaient-ils persuadé au seigneur Vitelleschi que ce +tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donné. Quoi qu'il en soit, +et comme il arrive souvent à ceux qui, sans réfléchir, se montrent +entichés d'une chose, ce seigneur avait renvoyé le tableau à Naples, en +faisant demander à Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort +embarrassé: en homme délicat et désintéressé qu'il était, et blessé +d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir +rendre l'argent qu'il avait reçu. Mais, malheureusement pour lui, vivant +au jour le jour, et sans faire d'économies, il avait déjà dépensé les +ducats qu'il croyait, avoir bien gagnés. Aussi, désirait-il extrêmement +que son ami don Ferrante Carlo trouvât quelque moyen, tout en préservant +sa réputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reçue. +«J'ai pensé, lui écrit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec +succès serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cédé, sans +le vouloir, à l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui +persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre +tableau que je ferais plus à son goût. Mais, il faudrait dire ces choses +comme venant de vous-même, et lui faire connaître que j'ai donné ordre +de le rembourser. Jusqu'à présent, ce seigneur ne me réclame rien; mais +je tiens essentiellement à ne pas être perdu de réputation. C'est +pourquoi je vous prie, par l'amitié que vous me portez, de vouloir bien +vous charger de cette négociation, sachant que là où vous vous employez, +et où vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer +la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.» + +[Note 533: Voy. la lettre du 1er août 1637, p. 302, nº +CVII.] + +[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.] + +[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, nº CVIII.] + + +Malgré l'habileté des moyens que l'artiste avait suggérés à son ami, +pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne paraît pas +qu'il les ait gardés. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend, +qu'il fut obligé de restituer le prix de la Madeleine, restitution +qu'il opéra par l'entremise de son frère Egidio, avec le plus grand +regret, et, comme il le dit lui-même, «_con la lacrima su +l'occhio[536]_.» + +[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, nº +CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au +palais Barberini.] + +Il paraît que ces peintres, jaloux des succès de Lanfranc à Naples, ne +se bornaient pas à critiquer ses tableaux et à les lui faire reprendre. +_Ces bons amis de cour_ avaient répandu, à cette époque, le bruit de sa +mort, qu'ils attribuaient charitablement à des excès de tous +genres.--Dans une lettre du 10 décembre 1637[537], il rassure son ami +sur sa santé, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adressés, et +le prie de se tranquilliser, «attendu qu'à Naples, on ne fréquente ni +les réunions, ni les hôtelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est +pas l'usage.» + +[Note 537: P. 306, nº CIX.] + +Il était alors en faveur auprès de l'ancien vice-roi, le comte de +Monterey, qui s'était retiré à Pouzzoles, et auprès de son successeur. +Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux +nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore +accordée à aucun des artistes qu'il avait employés; l'autre lui avait +demandé un petit dessin, en lui témoignant beaucoup de courtoisie et de +bienveillance. + +Cette cour de Naples était alors agitée par les troubles qui précédèrent +la révolte de Mazaniello: elle était néanmoins très-brillante. Lanfranc +raconte qu'à la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut +accompagné par d'innombrables carrosses à six chevaux, avec des livrées +bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait +rendus au roi lui-même. Et cependant, ce jour-là, il faisait un temps +affreux j la foudre tomba sur les deux châteaux (Saint-Elme et de +l'OEuf), et brûla les drapeaux et les mâts qui les soutenaient. C'est +pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avançant +avec sa suite au milieu des nuages et des éclairs qui sillonnaient la +terre, et qui ajoutaient la terreur à l'imposante beauté du +cortège[538]. + +[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 décembre 1637, nº CX.] + +Bien que Lanfranc fût fixé à Naples pour terminer les grands travaux +qu'il y avait entrepris, il s'échappait quelquefois de cette ville +bruyante et plus livrée au luxe qu'au culte des arts, et il revenait à +Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il était +alors dans toute la force de son talent, et avait peine à suffire aux +commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas +rester longtemps de suite dans la capitale des arts, obligé qu'il était +de mener à bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait +à Naples depuis plusieurs années. + +Au mois d'août 1639, il était reparti précipitamment de Rome pour +retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible +éruption du Vésuve; il là raconte à son ami dans sa lettre du 23 août +de cette année[539]. Le volcan s'était ouvert et avait donné passage à +un fleuve de lave, qui, coulant sur une étendue de plus de six milles, +avait détruit et entraîné des palais, des églises, des maisons de +campagne en grand nombre, et des villes presque tout entières. + +[Note 539: _Id._, _ibid._] + +Ce spectacle sublime rappela au peintre le désir que lui avait manifesté +son ami de posséder une vue du Vésuve[540]: il en chercha de tous côtés +une qui fût digne de lui être offerte, et n'en trouva aucune, même chez +les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession +d'exécuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans +le palais un qui lui parut meilleur que les autres, parée qu'il se +rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel maître il était: +les uns lui dirent que le peintre était mort, et les autres que le +tableau était de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant +avoir ni le tableau original, ni le maître qui l'avait exécuté, Lanfranc +obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de +ses élèves, et après l'avoir retouchée[542], il l'adressa dans le mois +d'août 1638 à son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et +en lui promettant de se mettre à sa disposition pour une oeuvre plus +importante et de meilleur goût. + +[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.] + +[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps à Naples, et +fut l'ennemi du Dominiquin.] + +[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639, +p. 313, nº CXII.] + +A cette même époque, Lanfranc eut recours au crédit que don Ferrante +Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghèse, pour le tirer d'une +difficulté sérieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de +Naples. Cet artiste était surtout recherché pour peindre, dans les +voûtes des églises et dans les dômes des coupoles, ces immenses +compositions qui font encore aujourd'hui l'étonnement de ceux qui les +admirent. Il avait donc été chargé par les moines de Saint-Martin, +couvent situé sur l'un des points les plus élevés de Naples, de peindre +à fresque leur église. Il y avait représenté les douze Apôtres, en pied; +et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les +larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprêtent à consommer le +sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent à +ce spectacle; ensuite, sur toute la voûte de l'église et des côtés, des +scènes variées[544], peintures que Bottari trouve admirables[545]. + +[Note 543: Les Camaldules, auprès de Capo di Monte.] + +[Note 544: Lettre du 30 août 1639, p. 311, nº CXI.] + +[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad +notam_.--Suivant Bottari, les douze apôtres ont été gravés.] + +Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait terminé +cette oeuvre immense, et néamoins les moines ne lui avaient encore donné +qu'un faible à-compte. Vivant à Naples en grand seigneur, l'artiste ne +pouvait pas attendre: il se vit donc forcé, une première fois, de +s'adresser, par l'intermédiaire de son ami, au cardinal Borghèse, +lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer à Lanfranc la +moitié de ce qui lui restait dû, c'est-à-dire huit cents ducats. Les +moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, à Naples, qui +s'était chargé de cette première négociation, de satisfaire entièrement +le peintre quinze jours après ce premier payement.--Mais ils n'en +avaient rien fait: plus de huit mois s'étaient écoulés depuis cette +époque, et lorsque Lanfranc s'était présenté pour recevoir les huit +cents ducats qui lui restaient dus, il avait éprouvé du prieur un refus +outrageant, suivi bientôt d'un procès et de plusieurs autres, intentés +avec un éclat et un scandale sans exemple. + +Ce débat pouvait porter une atteinte profonde à la réputation de +l'artiste et à son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir +exécuté ses peintures _à sec_, au lieu de les avoir faites _à fresque_, +ainsi que le portait leur traité. Cette accusation était des plus +graves. En France, où généralement on appelle peintures à fresque toutes +celles qui sont destinées à ne pas être changées de place, qu'elles +soient à l'huile, à la cire ou à la détrempe, mais exécutées à sec sur +la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-être +pas bien toute l'importance du reproche adressé à Lanfranc. Mais, en +Italie, où, de tout temps, la véritable peinture à fresque, c'est-à-dire +celle exécutée sur place, sans préparation, sur un enduit frais appliqué +à un mur, et en même temps que cet enduit, a été préférée, pour les +monuments, à la peinture à l'huile et sur toile, l'accusation dirigée +contre Lanfranc était de nature à nuire extrêmement à sa réputation. On +sait que les plus grands peintres italiens ont toujours placé là +fresque, pour la difficulté de l'exécution, avant la peinture sur toile. +Le Dominiquin a passé la plus grande partie de sa vie à peindre à +fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalisé surtout par les +fresques du palais Farnèse; Raphaël a laissé au Vatican, à la Farnésine +et ailleurs, des preuves de sa supériorité pour ce genre de peinture; et +le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, méprisait, +dit-on, la peinture à l'huile, et ne la jugeait pas digne de son génie. +Lanfranc était donc perdu de réputation, s'il demeurait prouvé qu'au +lieu d'improviser à fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris +son temps pour les exécuter lentement _à sec_, en les retouchant et en +les corrigeant tout à son aise. Aussi, cette accusation le transportait +d'indignation, et il la repoussait avec mépris, invoquant le témoignage +de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres, +du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur +Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, célèbre +peintre de Viterbe qui, se trouvant à Naples, était allé visiter +Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, était monté sur son +échafaud. + +[Note 546: Félibien, t. III, p. 490.] + +Il est difficile de croire que Lanfranc eût osé invoquer le témoignage +de tant de connaisseurs s'il n'eût pas eu cent fois raison. D'ailleurs, +les grandes fresques qu'il avait précédemment exécutées à Rome et à +Naples prouvent à elles seules ce dont il était capable. Aussi, se +plaignant avec amertume à son ami du procédé des moines de Saint-Martin +qui au moyen du procès qu'ils lui avaient intenté, prétendaient +non-seulement ne pas lui payer ce qui restait dû, mais lui faire rendre +ce qu'il avait déjà reçu, il ajoute, dans sa lettre du 30 août 1639: +«Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanité, pour +ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant +d'amour et de diligence, n'ayant pas même gagné mes dépenses, +travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui +m'était promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de +gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma réputation, mon bien +et jusqu'à la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux +bontés de Son Excellence, et à votre bienveillance, afin que vous lui +représentiez le triste cas où je me trouve, et dont je l'ai déjà +entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].» + +[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, nº CXI.] + +Dans sa lettre du 30 août 1639, Lanfranc n'avait pas dit à don Ferrante +Carlo quelle était la cause de ce scandaleux procès; il la lui apprend +dans celle du 11 septembre suivant. + +«Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous +pouvez le redire, si cela est nécessaire, à Son Excellence, quelle est +la cause des désagréments que j'éprouve. Dans le commencement de mon +entreprise, j'étais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de +Saint-Martin, et, par son moyen, j'étais également bien avec les moines. +Mais, ayant marié à Giuliano Finello[548] ma fille aînée, qui était +recherchée par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu +avancé, mais jeune homme distingué, je me suis brouillé avec cet +architecte, et, par suite, avec les pères, lesquels ne font, soit +ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En +outre, mon gendre Giuliano est employé dans les occasions les plus +importantes, à cause de son mérite, d'où il résulte une grande jalousie +dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous +faire connaître toute la vérité, parce qu'il n'est pas vraisemblable que +je puisse être maltraité, alors que j'ai fait tous mes efforts pour +exécuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes +les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque +jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarpé, et de travailler à Une +oeuvre immense et très-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je +gagnerai mon procès, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront. +C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son +autorité, et de daigner écrire un second billet à ces moines qui, lui +ayant promis de me payer quinze jours après la réception du premier, ont +attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais, +usant de toute leur influence, vont jusqu'à ternir ma réputation par des +mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me +rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour +plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous récompenser.» + + +[Note 548: Il était très-habile sculpteur et en grande +réputation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, nº CXII.] + +Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghèse +détermina les moines de Saint-Martin à abandonner leurs prétentions. Ce +que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc, +parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, après plus de +deux siècles, donne le démenti le plus éclatant à l'injuste accusation, +que la jalousie et l'intérêt particulier d'un artiste subalterne avaient +eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait +trop facilement accueillie. + +La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve +interrompue du mois d'août 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux +années, le peintre fit de fréquents voyages à Rome, où il exécuta de +nombreuses commandes. Revenu à Naples au commencement de 1641, il était +dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15 +avril de cette année. + +Ce grand peintre, appelé à Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du +trésor de Saint-Janvier, avait été en butte à la jalousie de +l'Espagnolet et des autres artistes fixés dans cette ville, qui +saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son +travail et en attaquant sa réputation. Dans l'été de 1639, ne pouvant +plus résister à tant d'intrigues, il avait quitté Naples secrètement +pour retourner à Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des +otages à la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une année après; mais, +lorsqu'il fut de retour, il eut à essuyer tant de déboires, qu'une +profonde mélancolie s'empara de son âme et le conduisit au tombeau. Il +laissait inachevée la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y eût +travaillé pendant plus de onze années, elle était à peine à moitié +faite. + +Depuis longtemps, Lanfranc s'était montré jaloux du Dominiquin. A +l'époque où ce dernier fit à Rome son tableau de la _Communion de Saint +Jérôme_, que le Poussin admirait à l'égal de _la Transfiguration_ de +Raphaël et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549], +Lanfranc avait fait graver à l'eau-forte par François Perler, son élève, +le tableau d'Augustin Carrache représentant le même sujet: «croyant par +ce moyen, dit Félibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin +avait exposé n'était qu'un larcin qu'il avait fait à son maître[550].» +L'abbé Lanzi ajoute, qu'en répandant les copies de cette eau-forte, +Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres +du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de +la lenteur et de l'irrésolution de son rival, la fougue et la célérité +de son exécution[551]. + +[Note 549: Félibien, t. III, p. 478.] + +[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.] + +[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.] + +La rivalité établie entre les deux artistes avait éclaté surtout à +l'occasion des peintures de la coupole de San Andréa della Valle. Dans +l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette +église, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il +voulait qu'elle fût embellie. Mais ce cardinal étant mort en 1623, +Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous +prétexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands +travaux pour l'année sainte, le jubilé de 1625. «Il en avait néanmoins, +ajoute Félibien[552], fait déjà tous les dessins, et ce ne fut pas sans +déplaisir qu'il vit Lanfranc travailler à sa place.» + +[Note 552: T. III, p. 482.] + +Malgré cette rivalité, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc à don +Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le +malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire à +Naples. Au premier aperçu, il peut paraître extraordinaire que, quatre +jours seulement après la mort du Zampieri, Lanfranc ait été chargé de +terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on +considère que cet artiste était connu depuis longtemps comme le plus +habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'exécuter à Naples même, +avec le plus grand succès, celles du _Gesù Nuovo_ et de l'église de +Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix. + +Il l'annonce à son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: «J'ai eu, +lui écrit-il, des nouvelles de votre santé par Egidio (son frère); il a +dû vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laissé son oeuvre +inachevée; lourde tâche pour son successeur, car la peinture, par suite +des nombreuses retouches dont il l'a surchargée pendant tant d'années, +tombe en ruine. En outre, les seigneurs députés en étant peu satisfaits, +vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui +compter les poils. Quant à moi, ayant à examiner et à estimer l'oeuvre +d'un autre, je suis décidé à lui nuire le moins que je pourrai, et même +je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en usât à mon égard; +bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne méritât pas qu'on s'occupât +de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui +ai pas gardé rancune de son vivant, et je le ferais encore moins après +sa mort, puisque j'ai toujours désiré d'être son ami, et que je n'ai +jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs députés m'ont +imposé le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait à Rome +et ne m'empêchait de me rendre à Naples dans cette saison. Le Dominiquin +a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en +ai gagné trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je +sais que vous en avez causé avec Egidio, lui manifestant votre +étonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin +n'avait pas les dépenses que j'ai; de plus, il faut considérer qu'avec +mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu +égard à la dépréciation des monnaies et à la valeur des _monti_. Vous +pourrez m'objecter qu'il y a trop de différence entre l'un et l'autre +(le Dominiquin et moi). Je vous répondrai que toutes les fois que le +Dominiquin a eu à commander une paire de vêtements, moi, j'en ai eu à +commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle +pas de la vie si retirée qu'il a menée pour s'enrichir, car je la tiens +pour une conduite honteuse, ce qui apparaît par la fin qu'il a faite. Il +n'a pas marié de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyagé comme +moi, et chaque voyage m'a coûté, l'un dans l'autre, un millier de ducats +au moins, dépense qui est toujours venue à contre-temps. Je vous dirais +bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer, +je ne puis m'empêcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le +Dominiquin avait eu une femme du caractère de la mienne, il n'aurait pas +même conservé de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas +de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de côté. + +[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, nº CXIII.] + +[Note 554: Les _luoghi di monte_ étaient des actions ou rentes sur +les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donné l'idée de +l'établissement des grands livres des rentes sur l'État.] + +[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que +le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.] + +Je me console en pensant que d'autres maris ont été accablés, si ce +n'est par de semblables êtres, tout au moins par la même conduite. Vous +voyez que je ne vous ai jamais parlé avec une franchise plus entière; +mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez +l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.» + +Cette lettre montre que si Lanfranc était heureux de ses succès +d'artiste, il était loin de trouver le bonheur dans son intérieur, +puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dépenser ce qu'il +gagnait avec tant de travail. + +Malgré les protestations d'impartialité qu'affectait Lanfranc pour +l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal +déguisée, et un désir de faire détruire cette peinture de Saint-Janvier +qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556]. + +[Note 556: _Cade in fine_.] + +Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des mêmes sentiments: «Je +vous ai informé, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a été +fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commencée. Mais je crois +nécessaire de vous écrire de nouveau, relativement, à ce que j'avais +entendu dire, que les seigneurs députés voulaient lui revoir le poil, +parce que ce n'est pas la vérité. Au contraire, les députés s'efforcent +de traiter les héritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres +ayant été choisis départ et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner +satisfaction s'il y à lieu. En vous écrivant la première fois, je vous +ai rapporté ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par +moi-même; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle +oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tirées par les cheveux, et que, +par suite du temps si long qu'il a employé à ce travail, les parties +terminées les premières paraissent déjà vieilles et passées[558], tandis +que le reste n'est pas fini. La coupole est à moitié, je veux dire à +moitié faîte, et la partie qui s'y trouve exécutée est la moins bonne, +étant fort ordinaire et à ce degré d'avancement, tel, qu'à proportion +des autres choses achevées, il lui aurait fallu encore une fois plus de +temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la +manière de finir. Malgré cela, les députés agissent avec beaucoup de +bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands désagréments avec le mort, +parce qu'il traînait son travail en longueur, et qu'il refusait même +qu'on lui fournît l'or et les stucs qui doivent orner cette composition, +ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses élèves, entrassent +pour travailler à cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les +choses étaient arrivées à ce point que, de guerre las, les députés +voulaient la faire ouvrir, décidés à jouir de sa vue, tout inachevée +qu'elle était, plutôt que d'attendre pour donner ce travail aux +Bolonais. Ils étaient d'autant mieux fondés à agir ainsi, qu'il y a ici +des artistes excellents, à ce point que, depuis très-peu de jours, ils +ont déjà fait beaucoup de besogne, et bien.» + +[Note 557: P. 318.] + +[Note 558: _Rancide_.] + +Il n'est pas difficile de comprendre, après cette dernière lettre, par +quelle cause les peintures commencées par le malheureux Dominiquin +furent totalement détruites après sa mort. Malgré les réticences +étudiées de Lanfranc, son ancienne jalousie perce à chaque ligne. Si les +peintures de la coupole de Saint-Janvier étaient gâtées par des +retouches et des empâtements[559]; si elles paraissaient déjà vieilles +et passées, si elles menaçaient de tomber d'elles-mêmes, il fallait +nécessairement les faire disparaître, et les remplacer par une oeuvre +nouvelle. Lanfranc craignait peut-être la comparaison qui se serait +établie dans l'enceinte de la même coupole, entre ses fresques et celles +de son ancien rival. Supérieur surtout par l'expression, partie de l'art +si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cède pas au divin +Raphaël[560], ce grand artiste possédait, en outre, quoi qu'en puisse +dire Lanfranc, des qualités éminentes pour l'ordonnance, comme pour +l'exécution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent +grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scènes qui remplissent +les églises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son +imagination, la force de son pinceau, et son exécution facile et +brillante, la postérité, plus juste que ses contemporains, a confirmé +le jugement qu'avait porté du Zampieri l'illustre prélat Gio. Bat. +Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appréciée +qu'après sa mort[561]. + +[Note 559: _Pastelli_.] + +[Note 560: «Le Poussin, dont le témoignage est d'un grand poids sur +cette matière, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le +Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.»--Félibien, t. III, p. +490.] + +[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.] + +La destruction des peintures qu'il avait exécutées à la coupole de +Saint-Janvier est donc une perte irréparable pour l'art, en même temps +qu'elle atteste jusqu'à quel degré de rancune peut être portée la +rivalité qui s'élève entre de grands artistes. + +Il paraît, au surplus, que les députés commis pour l'examen de ces +peintures, loin de se montrer favorables aux héritiers du Dominiquin, +ainsi que l'écrit Lanfranc, exigèrent d'eux, par une injustice +extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que +le malheureux artiste avait reçu de son travail[562]. + +[Note 562: Félibien, t. III, p. 480] + +Lanfranc, chargé de décorer la coupole de nouvelles peintures, +s'acquitta de cette tâche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui +ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration +peut se donner carrière sans mélange de regrets. + +Il quitta Naples en 1646, pour venir à Rome assister à la profession +d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette +ville par la révolte des Napolitains contre les Espagnols, il y +entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en +six mois de temps, et il mourut le jour même de la fête de ce saint, le +29 novembre 1647, où l'on découvrit ses peintures[564]. + +[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.] + +[Note 564: Félibien, t. III, p. 515.] + +Don Ferrante Carlo l'avait probablement précédé dans la tombe depuis +plusieurs années. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite +plus haut, est la dernière que Lanfranc lui ait adressée. Mais, telle +est l'obscurité qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres +artistes, qu'il nous a été impossible de trouver la date de sa mort. + +L'existence de cet excellent homme s'est écoulée, nous l'avons vu, à +l'abri de toute ambition, partagée seulement entre l'accomplissement de +ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son +inépuisable bienveillance, sa discrétion, son affabilité lui assurèrent, +pendant plus de quarante ans, des amis dévoués parmi les principaux +artistes de son siècle; et la pureté de son goût, la sûreté de son +jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels +il vécut si longtemps dans l'intimité: à tous ces titres, nous nous +félicitons d'avoir rappelé son nom, oublié depuis plus de deux siècles, +au respect de la postérité. + + + + +LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO + + +Dans son panégyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence +par rappeler à ses auditeurs que l'homme ne possède rien autre chose en +propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'était pas plus +neuve au dix-septième siècle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se +lamente sur la brièveté de la vie humaine, sur la vanité des choses +d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possède le temps, +parce qu'il sait jouir par la mémoire des douces productions du passé, +qu'il sait bien user du présent par ses oeuvres, et qu'il dispose +prudemment de l'avenir par sa prévoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le +commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie à +l'antiquité, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les +plus précieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de répandre, avec la +plus grande générosité, sur ses contemporains, et particulièrement sur +les artistes; sa courtoisie, sa discrétion et ses autres vertus, lui +assurent l'admiration de la postérité. Aussi le panégyriste +n'hésiste-t-il point à affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement +triomphé du temps, mais doit être proposé comme la lumière et le soutien +des siècles passés, comme l'ornement et l'exemple du présent, et comme +le plus parfait modèle à citer aux générations à venir. + +[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_, +orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV, +con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait gravé de del +Pozzo.] + +En dépit de ces éloges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu +oublié de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps, +del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et +aux arts. Comme amateur, son influence a été très-considérable sur les +principaux artistes du dix-septième siècle; enfin, pour nous autres +Français, sa liaison intime avec le Poussin, continuée sans interruption +pendant près de trente-quatre années et rompue seulement par la mort, +rend sa biographie particulièrement intéressante. + +Ces considérations nous ont engagé à faire de la vie de cet homme +illustre une étude approfondie. + +Cassiano del Pozzo naquit à Turin vers la fin du seizième siècle. Il +appartenait à une noble et très-ancienne famille du Piémont. Au nombre +de ses ancêtres, il comptait des cardinaux et des évêques, des guerriers +illustres, des magistrats éminents. Son bisaïeul était un jurisconsulte +célèbre; il devint sénateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aïeul +fut président du sénat du Piémont. Carlo Dati ne parle pas de son père, +ce qui laisse à supposer qu'il était mort jeune, ou qu'il n'était pas +parvenu à une dignité aussi importante que celles occupées par ses +ancêtres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut +archevêque de Pisé depuis l'année 1587 jusqu'à sa mort, arrivée en 1607. +Ce fut lui qui prit soin de l'éducation du jeune Cassiano. Celui-ci +quitta Turin dès ses plus jeunes années pour aller suivre les cours de +la célèbre université de Bologne: là, sous la direction de savants +professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes +de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et développer pendant +toute sa vie. Appelé ensuite à Pisé par l'archevêque, il suivit les +cours de droit à l'université de cette ville, et s'adonna avec beaucoup +d'ardeur à l'étude de la jurisprudence, étant destiné par sa famille à +remplir un office de magistrature à Turin, comme ses nobles aïeux. Vers +la fin de son séjour à Pisé, l'archevêque lui conféra la grande +commanderie qu'il avait fondée, pour un des membres de sa famille, dans +l'ordre ecclésiastique et militaire de Saint-Etienne. A la même époque, +le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche +bénéfice dont il jouissait sur l'archevêché de Pisé, lorsqu'avant de +monter sur le trône de Toscane, il n'était encore que cardinal. Ces deux +dignités, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui +permirent de se rendre à Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse +du Piémont. + +[Note 566: Bottari, trompé par l'identité des prénoms, a pris dans +une note, à la lettre du 4 octobre 1641, nº CLXI, t. Ier, p. +382, Carlo Antonio, frère de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevêque +de Pisé, mort en 1607. C'est une erreur qui a été relevée par Ughelli, +dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.] + +C'est probablement pendant son séjour à Turin que del Pozzo fit la +connaissance de Simon Vouët. Cet artiste, fixé en Italie depuis 1613, +avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contrée. +En mai 1621 il était à Gênes, et del Pozzo lui demandait de venir faire +le portrait du cardinal de Savoie. Vouët se trouvait encore à Gênes dan +s le mois de septembre suivant, très-recherché par les seigneurs Doria, +qui l'avaient conduit à leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena, +et l'avaient prié de faire leurs portraits, ce à quoi il avait fini par +consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prévenances[567]. + +[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos +CXXII, CXXIII.] + +Del Pozzo ne voulut pas rester oisif à Turin: pour se préparer l'entrée +dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes +devant le sénat du Piémont. Bientôt après, il fut nommé juge supérieur +au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces +fonctions: entraîné par son amour pour l'antiquité, et poussé par une +inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour +aller vivre dans la ville des Césars et des papes, et pour s'y livrer +tout entier, dans le calme de la méditation et dans la société des +artistes et des antiquaires, à ces études et à ces recherches qu'il +poursuivit, sans interruption, pendant près de quarante années. + +Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et +de Léon X. Comme ses illustres prédécesseurs, ce pontife possédait à un +haut degré le goût des arts, l'amour du beau, le génie des entreprises +grandioses. Son règne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome +ait vus, a changé l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les +constructions élevées par Urbain VIII et les Barberini attestent le goût +fastueux de cette famille, et les énormes dépenses qu'elle n'hésita pas +à faire pour l'utilité du peuple romain et pour l'embellissement de la +ville de Rome. + +Ce pape avait comblé sa famille d'honneurs et de richesses: il avait +élevé à la dignité de cardinaux son frère, qui vécut dans la retraite, +et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part +importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant +des finances; le second comme vice-chancelier. C'est à ce dernier que, +peu de temps après son arrivée à Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas à +être attaché en qualité de secrétaire. Cette position permit au +commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes +alors fixés à Rome; car, partageant les goûts de son oncle, le cardinal +Francesco était leur protecteur le plus puissant et le plus empressé, et +sa maison servait de rendez-vous à leurs réunions habituelles. + +Ce cardinal était grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste +avant qu'il ne quittât Rome pour aller peindre à Naples la chapelle du +trésor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adressée +au commandeur et datée de Naples le 1er décembre 1263[568], que +depuis longtemps ils étaient en relations d'amitié, et que del Pozzo +avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint +Jérôme_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis +son arrivée à Naples, remplir les engagements qu'il avait pris à l'égard +du commandeur. + +[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.] + +«Ces seigneurs, écrit-il, m'ont lié les mains avec des chaînes de fer, +et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse +l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la +chapelle de Saint-Janvier ne serait pas terminée. Ils m'ont astreint à +faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis à des +peines très-graves si je venais à manquer à cet engagement; mes envieux +sont là, tout prêts à me déchirer à belles dents par leurs calomnies; et +alors même que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accordé est +si court, que je suis dans la plus grande inquiétude, ne sachant comment +je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Néanmoins, je prie +votre seigneurie, qui a toujours montré un si grand désir de me servir, +de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui +présente avec toute franchise et sincérité d'esprit, étant persuadé +qu'il ne manquera pas de se présenter un grand nombre d'occasions dans +lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma +personne; tandis que, de mon côté, je m'empresserai d'obéir à ses +ordres[569].» + +[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, nº CXLIII.] + +A la suite de cette lettre, Bottari a publié un autre document qui +prouve le patronage qu'exerçait le cardinal Francesco Barberini à +l'égard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: «Je +soussigné (le Dominiquin) reconnais avoir reçu du chevalier del Pozzo, +par les mains de Gio. Piétro Oliva, quarante écus d'argent, qu'il m'a +dit me remettre au nom de l'illustrissime et révérendissime cardinal +Barberini, son patron, en considération de ce que sa seigneurie +illustrissime a daigné consentir à tenir sur les fonts de baptême une de +mes filles. En foi de quoi, etc.» + +Le cardinal Francesco Barberini avait emmené del Pozzo dans sa légation +de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'année suivante. C'est en +passant par Avignon, au commencement de l'année 1625, que le commandeur +fit la connaissance du célèbre Peiresc, qui était venu d'Aix pour +complimenter le cardinal. + +Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant était lié +depuis longtemps avec Aléandre, qui accompagnait le légat. Peiresc +l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 à 1602, voyage +dans lequel il puisa ce goût des arts, de l'antiquité, des sciences et +de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de +son nom. Del Pozzo était bien digne d'entrer en relations avec un tel +homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les +littérateurs et tous les artistes de l'Europe vénéraient comme leur +patron et leur guide. Par suite de la maladie de son père, Peiresc ne +put suivre le légat jusqu'à Paris; mais il lui donna des lettres pour +ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors +occupé à peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mère, Marie de +Médicis. Il ne doutait pas, selon le témoignage de Gassendi[571], que +cet artiste ne dût plaire au cardinal, tant à cause de l'agrément et de +l'amabilité de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il +pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal +se rendit à Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reçut avec +une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort +de son père, arrivée tout récemment. Le légat prit grand intérêt à +visiter le musée de son hôte, et à passer de longues heures dans une +conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et +l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et +le plus savant collectionneur de ce siècle avait réunis de toutes les +parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu'à Toulon faire ses adieux au +légat et à del Pozzo. + +[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_, +_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm +et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus +Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.] + +[Note 571: _Ibid._, p. 294.] + +L'année suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut poussé par le +mauvais temps sur les côtes de Provence, vers la tour de Bouc, à +l'entrée de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligèrent d'y +rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance +pour revenir voir le légat et del Pozzo et passer ce temps dans leur +compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons +livres[573]. Comme le docte conseiller ne négligeait aucune occasion de +s'instruire, il fit alors de nouvelles expériences sur l'eau de la mer: +elles parurent si intéressantes au légat, qu'il lui promit de les +continuer pendant son voyage. Il lui promit également de lui faire part +de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui +demanda de faire copier les épitaphes et les portraits des comtes de +Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps +de son séjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'être en +correspondance avec Peiresc, et de réunir les curiosités qu'il avait +demandées. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-même, qui, à +son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrêta pas à Marseille. +Il les fit parvenir à Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y +retrouver[574]. + +[Note 572: Gassendi, p. 299.] + +[Note 573: _Ibid._, p. 301.] + +[Note 574: Gassendi, p. 304.] + +Rentré à Rome vers la fin de l'année 1626, le commandeur y reprit le +cours de ses études sur l'antiquité et renoua ses liaisons avec les +artistes. + +Le Bernin dut être un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia +des relations; bien que nous n'en ayons trouvé aucunes traces, soit dans +les lettres publiées par Bottari, soit dans les biographies données par +Passeri, Bellori et Baldinucci[575]. + +[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publiée à +Florence en 1682, et dédiée à la reine Christine, Baldinucci donne le +catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de +monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce +buste est celui du, commandeur.] + +On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, dès son enfance, honoré de la +protection et de l'amitié d'Urbain VIII, lorsqu'il n'était encore que le +cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait été ramené à Rome +par son père, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappelé de Naples +par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghèse, pour travailler à la +chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de +Sainte-Marie-Majeure. + +Si l'on doit ajouter foi au récit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo +montra dès son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts +du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son père +travaillait à l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique +chapelle Borghèse, le jeune Lorenzo, à peine âgé de dix ans, commençait +sa longue et brillante carrière, en sculptant une tête de marbre +destinée à l'église de Sainte-Potentiane. Étonné de trouver dans un +enfant un talent déjà remarquable, Paul V désira le Voir, et dès que le +Bernin fut en sa présence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il +saurait faire une tête à la plume. Gio. Lorenzo l'ayant prié de dire +quelle tête il voulait, le pape reprit: «S'il en est ainsi, c'est qu'il +sait les faire toutes;» et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce +que l'enfant exécuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise +de trait et une hardiesse qui surprirent et charmèrent le pape. Désirant +encourager et développer ce talent naissant, et lui procurer les moyens +de parvenir à cet éclat et à cette élévation que semblaient promettre +tant de dispositions naturelles, le pontife résolut de confier à un +patron puissant et éclairé la direction des études du jeune Bernin. Il +le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur +très-distingué des lettres et des arts, qui avait assisté à l'épreuve +imposée à l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de +donner aide et assistance à Gio. Lorenzo pour ses études, mais de +l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque +sorte caution des succès qu'on devait attendre de lui. Après avoir +engagé l'enfant, par de douces paroles, à continuer bravement ce qu'il +avait entrepris, et lui avoir donné douze grandes pièces d'or, tout +autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant +vers le cardinal, lui dit en prophétisant: «Nous espérons que cet enfant +deviendra le Michel-Ange de son siècle[577].» + +[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in +qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal +1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., édit. in-4. Firenze, +MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publiée +séparément à Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du +Bernin.] + +[Note 577: Baldinucci, _ut suprà_, p. 56.] + +La tâche imposée par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par +ce prélat, non-seulement avec toute la déférence qu'il devait au +souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il +voyait les progrès étonnants de son protégé, et il s'y attachait +davantage. A l'âge de quinze ans, le jeune homme avait exécuté pour +Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attaché à l'instrument de son supplice. +Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, la +statue d'Énée portant son père Anchise, figures un peu plus grandes que +nature, qu'on peut considérer comme le premier ouvrage dans lequel, bien +qu'on y reconnaisse encore les traces de la manière de son père, il est +facile toutefois d'y remarquer un certain air de délicatesse et de +vérité, principalement dans la tête du vieillard, qualités qui +attestent, dès cette époque, la direction de son goût et de son-style. +Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghèse, qui lui commanda +sur-le-champ une statue de David, de la même grandeur. Le jeune artiste +se surpassa lui-même dans cette oeuvre. Il l'acheva complètement dans +l'espace de sept mois; car, dès cette époque, il avait coutume, ainsi +qu'il le disait, de dévorer le marbre, ne donnant jamais un coup de +ciseau à faux, qualité ordinaire, non des simples praticiens, mais de +ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage +pour modèle de la figure du David s'apprêtant, avec sa fronde, à viser +le front du géant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue, +et qui peint bien l'amitié que lui portait son puissant protecteur, le +cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme était +occupé à travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal +voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir +le miroir[578]. + +[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.] + +Lorsque le Bernin eut terminé pour le cardinal Scipion Borghèse le beau +groupe de Daphné métamorphosée en laurier par Apollon, ouvrage que l'on +voit aujourd'hui à la villa Borghèse, et dans lequel le marbre est +travaillé avec une extrême délicatesse, le cardinal Maffeo Barberino, +l'un des poètes latins les plus remarquables de son siècle, composa le +distique suivant, et voulut qu'il fût gravé sur la base de ce groupe: + + «Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus + implet, baccas seu carpit amaras.» + +L'amitié du cardinal pour le Bernin ne se démentit pas lorsqu'il fut élu +pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Grégoire XV, +Ludovisi, qui avait succédé à Paul V, et n'avait occupé que peu de temps +la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitôt après son +intronisation, il lui dit: «C'est un grand bonheur pour vous, Bernino, +de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand +encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre +pontificat.»--Aussi, tant qu'Urbain VIII régna, le Bernin fut +tout-puissant à Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et +partageant le goût fastueux du pontife, il décora Rome et Saint-Pierre +de ses oeuvres colossales, d'une exécution presque toujours bizarre et +tourmentée, d'un style très-éloigné de l'antique, mais souvent d'un +effet grandiose. + +Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui +donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais +qu'il destinait à sa famille. Après avoir acheté des Strozza ce palais +situé aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin, +et orner de peintures par les artistes alors les plus célèbres. + +C'est dans une des salles principales de cet édifice, que Pierre de +Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit à fresque cette +immense composition qui excite encore aujourd'hui l'étonnement et +l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de +l'histoire romaine se trouvent mêlés aux fables de l'antiquité, aux +scènes de la mythologie païenne, et à des compositions prises dans les +mystères et les emblèmes de la religion catholique[579]. On sait que ce +grand travail a été gravé par Corneille Bloemaert, sous la direction de +Pierre de Cortone lui-même, et publié dans l'ouvrage intitulé: _AEdes +Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580], +ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les +arts. + +[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita +di Pietro Berettini, p. 408.] + +[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comité Hieronymo Tetio +Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4º, fig.] + +Corneille Bloemaert avait été appelé à Rome par le marquis Vincenzo +Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le Mécène des +artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique +collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y eût +alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux +tableaux du marquis, parmi lesquels le célèbre _Mariage de sainte +Catherine_, de Raphaël; il se mit ensuite à graver les statues antiques +les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait déjà +terminé quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis étant +venu à mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grâce à la +protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille +Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi +puissants patrons. Il continua pendant longtemps à résider à Rome, où il +grava, d'après le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le +Poussin et autres artistes contemporains, un très-grand nombre de +tableaux et de dessins. Fidèle à son ancienne amitié avec Peiresc, le +cardinal Barberini lui fit présent, en 1636, des gravures des statues de +la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en échange, le savant français +lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que +Duchesne venait de publier[582]. + +[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.] + +[Note 582: Gassendi, p. 461.] + +Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours +très-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui +adressa, de 1641 à 1646, pendant son séjour à Florence, où il était allé +peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del +Pozzo cherchait à dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture +pour se livrer à des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en +effet entrépris de faire le plan d'une église pour les pères de +l'Église-Neuve, à Florence, mais ce plan ne fut pas mis à exécution. + +[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone à del Pozzo, du +11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.] + +On ne peut guère juger en France les grandes qualités que possédait +Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce maître que possède le +Louvre[584] ne sont pas très-importants. D'ailleurs, c'est dans +l'exécution des grandes fresques qu'il faut apprécier cet artiste. Il +possédait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment +ressortir les effets principaux, et de donner à l'ensemble de ces vastes +machines un air de force et d'entrain, dans l'exécution, qui fait +oublier en partie les négligences et les incorrections du dessin, la +pesanteur des figures et le mauvais goût des attitudes; aucun artiste +n'a eu plus de réputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs, +particulièrement parmi les Français, puisque Pierre Puget, le Brun, +Pierre Mignard se sont souvent inspirés de ses oeuvres. Le Poussin seul +sut résister à cet entraînement général, et préférer, aux oeuvres du +Cortone, l'étude del'antique et de Raphaël, et la contemplation de la +nature, ces grandes sources du beau, qui élevèrent son génie bien +au-dessus de tous ses contemporains. + +[Note 584: Numéros 73 à 79 du nouveau catalogue.] + +On a souvent répété que le Poussin avait longtemps travaillé d'après +l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et +autres, qu'il trouvait à Rome. Sans doute son goût et son caractère +sérieux le portaient vers'cette étude; mais il est juste de reconnaître +que del Pozzo contribua puissamment à encourager et à développer cette +direction prise par le grand artiste français. Le commandeur avait été +l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnaître les grandes +dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement +sûr, son caractère taillé à l'antique, alors qu'aux prises avec la gêne, +n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin résistait à l'adversité avec +cette inébranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna +jamais. + +On sait que, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le Poussin +vivait et travaillait avec le célèbre sculpteur François Duquesnoy, dit +le Flamand, qui n'était pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs +journées à dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et +bas-reliefs antiques que peintures de Raphaël, de Jules Romain et de +leur école. Ils copièrent même ensemble cette fête d'enfants, tableau du +Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi près de la porte Pinciana, et +qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manière de +représenter les enfants leur paraissait être celle qui se rapproche le +plus de la nature; et le Poussin employait son temps à en modeler +réellement, car il prenait plaisir à modeler aussi en relief[585]. Quant +au Flamand, ne trouvant personne qui eût assez de confiance en son +talent pour lui faire exécuter des statues, des groupes ou même des +bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des +peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en plâtre, +avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on +reconnaît un mérite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et +grands seigneurs, entre autres pour le prélat Camille Massimi et pour le +commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix à ces statuettes, +dont ils ornèrent leurs palais[586]. + +[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.] + +[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.] + +Aimant l'antiquité avec une véritable passion, le commandeur mettait à +profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour +recueillir à grands frais les documents les plus précieux sur les lois, +les usages, les cérémonies et les habitudes domestiqués des anciens +Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait à tout prix les +fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par +les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes +de l'antiquité épars dans la ville de Rome. Il avait ainsi formé un +musée très-remarquable, non-seulement par la grande quantité des objets +qui s'y trouvaient rassemblés, mais surtout par l'ordre qui régnait dans +la disposition de toutes choses. Pour compléter son oeuvre, le +commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio. +Cette immense collection comprenait véritablement toute l'antiquité +romaine[587]. + +[Note 587: Voy. à l'appendice nº VI, la table ou +classification de cette collection, donnée par Carlo Dati.] + +Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures +antiques récemment découvertes dans divers souterrains de Rome, et qui +ne tardèrent pas à se gâter et à s'effacer au contact de l'air, de telle +sorte qu'elles furent bientôt entièrement perdues. C'est au commandeur +qu'on doit la restauration de la belle mosaïque du temple dédié à la +Fortune, par Sylla, dans la ville de Préneste. Il avait fait relever un +dessin de la partie qui était encore intacte, et l'on put, avec ce +modèle, réparer complètement les parties endommagées. Ce fut del Pozzo +qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne +Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et +l'étude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité lui avaient rendu +le goût très-pur et très-délicat. Carlo Dati, dans son panégyrique, +raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: «C'est +grande honte pour notre siècle, alors que, pouvant admirer tant de +belles idées, tant de beaux modèles laissés par les anciens dans leurs +édifices, il permet néanmoins que, par le caprice de certains +professeurs qui veulent s'écarter du goût antique, l'architecture +rétrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procédèrent le +Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola +et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirèrent des mesures +des édifices romains les véritables proportions de ces ordres réguliers, +desquels il n'est pas permis de s'éloigner sans faire fausse +route[588].» Le commandeur et son panégyriste font, sans doute, dans ce +passage, allusion au Borromini, dont le goût bizarre et capricieux, sans +grâce et sans beauté, était fort à la mode vers le milieu du +dix-septième siècle. + +[Note 588: Carte Dati, _ut suprà_, p. c. 2, p. 15.] + +Pendant les premières années de son séjour à Borne, le Poussin fut +très-activement employé à l'exécution des dessins d'antiquités dont le +commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la première +lettre rapportée dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste +avait confiance dans la bonté de son patron j et ce premier témoignage +d'une amitié que la mort seule put rompre, après trente-quatre ans de +relations intimes, ne fait pas moins l'éloge du grand seigneur que du +peintre. + +[Note 589: T. Ier, p. 372, nº CLV.] + +«Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de +ma part, écrivait le Poussin à del Pozzo, qu'après avoir reçu de votre +maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous +en demander de nouveaux; mais, persuadé que tout ce que vous avez fait +pour moi procède de la bonté, de la noblesse de votre coeur, +naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne +pouvant pas venir vous saluer, à cause d'une incommodité qui m'est +survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je +suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour +vivre que le travail de mes mains. J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a +paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais présent. Il est +monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à nos +dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un. Le plus humble de vos +serviteurs[590].» + +[Note 590: Traduction de M. Quatremère de Quincy, lettres du +Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.] + +On assure que, pour réponse, le commandeur envoya quarante écus romains +(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que, +pendant l'adversité, il avait reçus du commandeur. Il le vénérait comme +son père, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire +et de la réputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la +préférence pour ses oeuvres, ne consentant même pas toujours à en +accepter le prix. + +Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il exécutait pour +son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu +connus en France, mais qui mérite cependant la réputation qu'il a +conservée en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur à +l'eau-forte. + +Il était né à Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure +et vint à Rome étudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la +protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de +Cortone. Comme il était d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se +brouilla bientôt avec ce maître, et fut obligé d'abandonner son école +[592]. + +[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.] + +[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.] + +«A cette époque vivait à Rome, dit Baldinucci, très en faveur à la cour, +le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mémoire sera toujours +glorieuse, non-seulement à cause des qualités qui ornaient son esprit, +et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et +des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession +d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses +dispositions aux grandes choses, se trouvaient à Rome le moins appuyés +de protection et de fortune, il s'était acquis la réputation d'un +véritable Mécène des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il +le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il +avait ornée et embellie de ce merveilleux musée et de cette galerie, +desquels le célèbre Poussin avait coutume de dire qu'il était élève, +dans son art, de la maison et du musée du cavalière del Pozzo. Et le +Poussin avait raison de le dire, car cette collection réunissait dans ce +genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire à la +perfection celui qui voulait les étudier. Ce seigneur, qui joignait la +bienveillance à tant d'autres qualités, ayant reconnu que ce jeune homme +possédait, avec un dessin franc et sûr, une disposition extraordinaire à +bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles +antiquités de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux +qui l'ont connu et pratiqué, que le Testa ne laissa aucun reste +d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et généralement aucun +fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette +étude, qu'il put ensuite inventer les belles planches à l'eau-forte +qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin.... +Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux exécutés par +cet artiste pour le cavalière del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons +l'affirmer, que non-seulement ils ajoutèrent un prix considérable et une +grande beauté à sa galerie et à son musée, mais, pour ainsi dire, à Rome +elle-même, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup +d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquités de cette commune +patrie, que les esprits les plus élevés viennent voir et admirer de +toutes les parties du monde. + +«Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier +desquels est tout plein de dessins faits d'après des bas-reliefs et des +statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se +rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du +paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il représenta un +grand nombre de dessins tirés des marbres antiques, les cérémonies +nuptiales, les vêtements des consuls et des matrones, les inscriptions, +les habillements des ouvriers et gens du peuple, les cérémonies +funèbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les +_triclinia_. Dans le troisième livre sont dessinés, avec une grande +habileté, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits +de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrième renferme les vases, +statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les +érudits. Enfin, dans le cinquième, on voit les figures du Virgile +antique et du Térence de la Vaticane, la mosaïque du temple de la +Fortune à Préneste, aujourd'hui Palestrine, érigé par Sylla, et d'autres +sujets coloriés. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute +Baldinucci, ces précieux joyaux, qui m'ont été montrés par le noble +cavalière Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix +conservés dans le palais et le musée de cette illustre famille; mais +j'en ai reçu en outre une notice écrite, ainsi que de tous les autres +travaux du Testa, qui contribua à la création de cette oeuvre tout +autant que le célèbre Poussin, avec lequel, à cette occasion, nôtre +artiste contracta une amitié intime et durable[593].» + +[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.] + +Tout en s'occupant à dessiner d'après l'antique, pour le commandeur, le +Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grâce à la protection de +Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre différents +tableaux dans plusieurs églises de Rome. Il voulut ensuite retourner à +Lucques, sa patrie, où il obtint des magistrats de la république, par la +protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui +adressa de cette ville, le 26 août 1632[594], de peindre dans le palais +ducal une grande composition idéale, faisant allusion à la bonne +administration de la justice dans cette république. «Mais, dit le naïf +Passeri, le Testa ne satisfit pas le goût de ces seigneurs, parce que +rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophète dans son pays: et, +pour dire vrai, à cette époque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi +des couleurs, et on ajoute qu'il peignit à fresque, art qu'il avait +très-peu pratiqué. Il s'aperçut qu'il n'avait pas eu le bonheur de +plaire à ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui +avaient donné cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal +défaut de son caractère, il leur dit: «Je retournerai à Rome, +j'étudierai le coloris, ainsi que j'ai étudié le dessin, et alors je +pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre côté, vous aurez +reconnu ce que je vaux.» Cette orgueilleuse réponse irrita fort la +seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa. +Aussi, se rappelant fort à propos le proverbe trivial de sa patrie, il +se dit à lui-même: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ à +Rome, où il se remit à l'étude avec ardeur[595].» + +[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, nº CXLV.] + +[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.] + +Le Testa réussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure à +l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses +tableaux manquent de cette qualité que les Italiens désignent sous le +nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les maîtres. Doué d'une +imagination féconde, et soutenu par ses études approfondies de +l'antique, le Testa a composé un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu +beaucoup de succès[596]. + +[Note 596: Baldinucci, à la fin de la Vie du Testa, donne le +catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.] + +Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur, +s'il avait su réprimer son orgueilleuse nature, bien différent en cela +de son ami le Poussin, dont la modestie aurait dû lui servir d'exemple. +«La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les +choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais +l'occasion de se distinguer par un éclatant succès; comme aussi, ne +sut-il pas lui-même s'acquérir un appui assez fort pour se soutenir. +Cette malheureuse chance lui vint peut-être d'une trop grande +présomption, jointe à une simplicité naturelle poussée si loin, qu'on la +prenait souvent pour de la stupidité. Ajoutez à cela que le Testa ne sut +pas être de ces madrés compères qui, portant le rire sur les lèvres, +tiennent cachés sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels +ils coupent et mettent en pièces la bonne réputation des autres et leur +acheminement au succès.» + +[Note 597: Vie du Testa, p. 180.] + +Il paraît que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aidé le +Testa de sa bourse, et qu'il l'avait prié de faire, en échange, certains +travaux que l'artiste négligeait ou ne voulait pas commencer. Après +avoir vainement attendu pendant longtemps la réalisation de cette +promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se +disposait à quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se +décida à le faire emprisonner. En France, avant la révolution de 1789, +on mettait au For-l'Évêque les acteurs qui refusaient de jouer leurs +rôles: à Rome, jusqu'à la même époque, on faisait enfermer au château +Saint-Ange ou à la tour de Nona les artistes qui, ayant pris +l'engagement d'exécuter un tableau ou une statue, annonçaient vouloir +manquer à cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit à la tour +de Nona, prison située sur les bords du Tibre, et qu'a remplacée de nos +jours le théâtre qui porte le même nom. Il fallait que l'artiste eût +bien gravement offensé le commandeur, pour que cet homme, si +bienveillant, si facile dans ses relations, se fût décidé à recourir à +une semblable extrémité. Quoi qu'il on soit, à peine enfermé dans la +tour, le Testa comprit ses torts, et adressa à son ancien protecteur la +lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignité[598]: + +[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, nº CXLVI.] + +«Je suis à la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus +eu sûreté que si j'étais en liberté; non pas à cause de votre pouvoir +qui pénètre où vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait +profession, à l'égard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant +qu'il a dépendu de moi. J'éprouve une peine infinie d'avoir si peu de +crédit auprès de votre seigneurie, depuis tant d'années qu'elle +méconnaît, et c'est pour moi un grand déplaisir de savoir qu'on va dire +partout que c'est comme contraint et forcé que je me suis acquitté de +mes engagements vis-à-vis d'elle: chose qui est tout aussi éloignée de +mes intentions que du respect que je dois à votre seigneurie. Le +seigneur Francesco Béni peut attester avec quelle confiance et quel +empressement j'avais accepté la dernière résolution de votre seigneurie +illustrissime, qui consentait à n'exiger, en payement de ce que je lui +dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je +m'apprêtais à les exécuter avec cet amour et cet ardeur que +m'inspiraient le soin de ma réputation et la haute considération dont +jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laissé cette heureuse +chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre +seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoyés à la +place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est +d'avoir inspiré si peu de confiance à votre seigneurie illustrissime, +qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapporté le sbire, que je +voulais fuir et quitter Rome avec l'éminentissime cardinal Franciotti. +Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet à exécution, si +votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais +également en liberté, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de +cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. Étrange conjoncture, +seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais +prise pour me rendre auprès de votre seigneurie illustrissime, dans la +prison où je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soupçonner un +pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie, +d'après les explications données au seigneur Béni, et par ma propre +conscience. Ainsi que je l'ai expliqué à monsieur Poussin, ainsi que je +le répète à votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour même où +je fus arrêté, pour lui présenter mes respects, pour prendre ses +derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commandés, +pour lui donner avis de mon départ, et pour la prier de vouloir bien me +permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares +qu'elle possède, c'est-à-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste, +que monsieur Poussin m'y avait précédemment autorisé. La franchise +naturelle de mon caractère et la sincérité de ces explications que je +devais à votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon +esprit. Je ne m'étendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence +et sa bonté. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en +éloignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect +que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.» + +Quelques jours après, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le +grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16 +septembre suivant, datée encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo +avait consenti à ce qu'il s'acquittât, en le remboursant par à-comptes +de cinq écus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre +dut exécuter les tableaux qu'il avait promis. + +[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, nº CXLVII.] + +Cette aventure refroidit et peut-être même rompit pendant quelque temps +les relations qui s'étaient établies depuis un grand nombre d'années +entre le peintre et son protecteur. Néanmoins, dans la suite, le Testa +reçut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est à lui qu'il avait +souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi +par le sort et abandonné de tout le monde. Comme il avait une haute idée +de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver +souvent l'occasion d'exécuter de grandes oeuvres de peinture. Il +considérait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa réputation, +comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition. +Enfin, dans les dernières années de sa vie, il était devenu +mélancolique, et constamment préoccupé par une humeur sombre, qui le +faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu +sociable et méchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la +solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en même temps, +raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]: + +[Note 600: P. 186.] + +«Les rigueurs de la fortune l'affligèrent au delà de toute raison; et +après avoir publié la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle +manière et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit à +graver là vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec +l'intention d'en faire une douzaine, en commençant par sa naissance +jusqu'à la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perçant la +poitrine, plutôt que de perdre la liberté. Dans les divers événements de +la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parité +d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur +qui l'attendait; car, ayant cédé à une extrême mélancolie en se voyant +ainsi maltraité par le sort, et sachant qu'il n'était pas dépourvu de +talent, il se laissa tout à fait abattre, et, s'éloignant du commerce +des hommes, il passait sa vie retiré dans les lieux les plus solitaires. +Le premier jour de Carême de l'année 1650, il fut trouvé noyé dans le +Tibre, du côté de la Lungara, près de l'église de Saint-Romuald et de +Saint-Léonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vêtu, +avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soupçonner à beaucoup de +personnes qu'il s'était noyé de lui-même, et quelques méchantes langues +se mirent à dire qu'il avait préparé cette tragédie avec certaines +démonstrations, comme en brûlant ses dessins, en prenant congé de ses +amis avec des paroles ambiguës, et avec d'autres apparences +significatives. D'autres prétendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort +par les dernières gravures de Caton qu'il avait publiées: calomnies et +pares inventions de méchantes gens. D'autres riaient et se moquaient +indignement d'une si triste fin, qui mérite les regrets et la +commisération de tout homme de bien et de tout chrétien, puisque, dès +qu'on n'est pas certain de la manière dont cette mort est arrivée, on +doit plaindre un homme d'un si grand mérite et d'un si beau talent, mort +d'une façon si malheureuse dans la force de son âge, à environ quarante +ans.» Ces réflexions de Passeri, qui était prêtre, montrent sa charité +toute chrétienne et lui font beaucoup d'honneur. + +[Note 601: L'Enlèvement de Proserpine aux Enfers, où il a voulu +montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet +enlèvement.] + +Le récit de Baldinucci ne diffère pas beaucoup de celui de Passeri; +seulement il attribue le désespoir du pauvre Testa à une circonstance +particulière. + +«Il arriva qu'un jour, poussé par le besoin, il se présenta dans la +maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme +pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais +repoussé par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste, +voulut que le domestique, auquel il s'était adressé, lui répondît que le +patron n'était pas à la maison. Testa crut que c'était une défaite du +maître pour se débarrasser de lui; il tomba dans des accès de mélancolie +extraordinaire, et se plaignant à ses amis, il leur disait: «Mon malheur +est arrivé à ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui +consente à me secourir dans mes besoins. » On ajoute que, rentré chez +lui, il annonça que ce matin il ne reviendrait pas déjeuner, chose qui +lui était assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la nécessité de se +livrer à ses études ou à ses affaires; mais la vérité est que, le soir +même ou le lendemain, le malheureux homme fut trouvé, entièrement vêtu +de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].» + +[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.] + +Que le désespoir ait conduit Testa au suicide, résolution fort rare à +cette époque, ou qu'il soit tombé dans le Tibre par accident, toujours +est-il que sa mort prématurée priva Rome d'un artiste remarquable. Le +Testa fut un grand et très-franc dessinateur: il copia parfaitement +l'antique, et l'étude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin +lui apprit à traiter le nu avec un grand style et une grande +intelligence. Il suivit la manière du Cortone, mais avec un génie +particulier plus noble et plus fier. La fécondité de ses inventions à +l'eau-forte, la beauté de leur ordonnance, et la vivacité des +expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent +être facilement appréciées d'après ses oeuvres elles-mêmes, qui n'ont +pas besoin de descriptions, étant encore aujourd'hui assez répandues. Le +Testa fut lié avec le peintre Francesco Mola; il était grand admirateur +des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps étudié +d'après l'antique. Il tira un tel profit de ses études, que plus tard il +put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le +voir, particulièrement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans +la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la +conception et les pensées du grand artiste français. Le Mola disait, +comme un témoignage de ce qu'il avait vu, «que jamais le Testa n'avait +exécuté aucune oeuvre de dessin ou de peinture, même très-minime, sans +l'avoir d'abord étudiée d'après nature; à la confusion de ceux qui, +travaillant constamment de pratique, donnent à entendre qu'ils sont +toujours capables de bien faire[604].» + +[Note 603: Cette gravure est dédiée au commandeur del Pozzo.--Voy. +Baldinucci, t. II, p. 482.] + +[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.] + +Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout +en se livrant avec ardeur à ses recherches sur l'antiquité, il ne +négligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, à Florence, +en France comme à Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui +travaillaient d'après ses indications, soit pour le cardinal Francesco +Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-même. + +A Naples, il était en correspondance suivie, presqu'en même temps, avec +deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il +avait fait la connaissance à Rome. + +Artemisia était fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pisé, +mais élevé à Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une +compagnie au château Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606]. +Cet artiste mena une vie fort agitée: il travailla successivement à +Rome, à Gênes, en France et en Angleterre, où il mourut fort regretté de +toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mérite: toutefois ils ne +peuvent prétendre qu'à un rang très-secondaire parmi les maîtres +italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le maître +du Lorrain; et comme ils étaient de semblable humeur, aimant le luxe, la +représentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientôt intimes. +Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait +toujours à cheval, l'épée au côté, un collier d'or sur sa poitrine, +accompagné d'un serviteur se tenant à l'étrier, excitant par ces +manières la curiosité des passants, qui se demandaient quel était ce +chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-même. Artemisia, +fille de Gentileschi, étudiait la peinture et faisait alors des +portraits. Comme elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit, Agostino +Tassi, en la voyant fréquemment, en devint amoureux, et grâce à +l'intimité qui régnait entre le père de la jeune fille et lui, il fit si +bien que Gentileschi l'accusa d'avoir violé sa fille. Le fait était +réellement arrivé, à ce qu'il paraît, mais on n'a jamais eu la certitude +qu'Agostino en ait été l'auteur. Néanmoins, il fut incarcéré sur la +plainte du père, et forcé lui fut de souffrir le supplice de la +corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui +valut son élargissement[608]. + +[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.] + +[Note 606: Son nom de famille était Lomi.] + +[Note 607: Une des éprouves de la question ordinaire, qui consistait +à lier fortement les poignets du patient avec une corde, et à les serrer +jusqu'à ce que l'accusé fît l'aveu de son crime.] + +[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.] + +La belle Artemsia, nonobstant sa mésaventure, n'en trouva pas moins un +mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609]. +Baldinucci raconte qu'elle avait inspiré une véritable passion au +peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, élève de Pierre de Cortone. +Cet artiste, se trouvant à Rome du temps d'Urbain VIII, était +très-employé par la famille Barberini. Comme il était jeune et fort +disposé à la galanterie, il s'était insinué dans les bonnes grâces de la +belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant +plaisir à la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans +lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son +portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de +fruits, à l'exception de l'espace nécessaire pour qu'il put là +représenter elle-même occupée à les peindre. Artemisia obéit, et le +peintre exécuta, de la manière la plus gracieuse, le portrait de la +charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-même. Le Romanelli +attachait tant de prix à ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il +le préférait à tous les cadeaux qu'il avait reçus à Rome des princes et +des prélats. Il le fit voir à sa femme, et le plaça dans un lieu propre +à en faire ressortir la beauté, louant avec complaisance, devant sa +moitié, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su représenter +les fruits qu'elle était occupée à peindre, mais aussi sa grâce, son +esprit, sa vivacité, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit +tant et si bien, que sa femme, emportée par la jalousie, résolut de se +débarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du +Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinçon, et se mit à +percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle haïssait, +particulièrement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son +mari[610]. + +[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.] + +[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.] + +Après avoir longtemps travaillé à Rome et à Florence, Artemisia s'était +fixée à Naples, où elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par +ses lettres à del Pozzo, datées de Naples des 24 et 31 août et 21 +décembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de +lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demandé, pour sa +collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par +eux-mêmes[611]. + +[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos +CXXXVII-VIII et IX.] + +Quelques années plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frère à del +Pozzo, en le priant de l'introduire en présence du cardinal Antonio +Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle réclame +ses bons offices-dans cette négociation, et le prie de lui continuer la +protection qu'il n'a cessé de lui accorder en toute occasion[612]. + +[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, nº CXL.] + +Enfin, deux ans après, dégoûtée du séjour de Naples, et aspirant au +moment où elle pourra revenir se fixer à Rome, cette commune patrie des +artistes, elle a encore recours à l'obligeance du commandeur, et elle le +met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille. + +«La confiance que j'ai toujours eue dans la bonté de votre seigneurie, +lui écrit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui +s'offre en ce moment de marier ma fille, me décident à recourir à sa +bienveillance, en réclamant tout à la fois son aide et ses conseils, +étant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois. +Cher seigneur, pour conclure et mener à fin ce mariage, il me manque une +petite somme d'argent: j'ai réservé à cet effet, n'ayant pas d'autre +capital disponible, ni d'autre gage à donner, quelques tableaux grands +de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir à +leurs éminences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal +Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet à exécution avant +d'avoir reçu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle +je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de +vouloir bien me faire la meilleure réponse qu'elle pourra me donner, +afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit +accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur +Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait à part, +conformément à l'intention qu'elle m'a manifestée de le placer au milieu +des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, débarrassée du +poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ à Rome, pour jouir +des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].» + +[Note 613: La palme romaine équivaut, d'après l'_Annuaire des +Longitudes_, à environ 20 centimètres.] + +[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, nº CXLI.] + +Le désir d'Artemisia fut exaucé: elle maria sa fille, grâce à la +bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer à Rome. Mais elle n'eut +pas le bonheur d'y rester. Appelée en Angleterre par son père, elle alla +l'y rejoindre, et mourut à Londres, deux années avant lui, en 1644[615]. + +[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p. +230.] + +Giovanna Garzoni était une artiste en miniature; elle peignait aussi +les fleurs avec beaucoup de talent. Elle était née à Ascoli vers 1600, +et après avoir longtemps fait des portraits à Florence, entre autres +ceux de la famille du grand-duc, et à Rome ceux des principaux membres +des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux années à Naples, +de 1630 à 1632, où elle était appelée par le vice-roi Alcala, qui +l'honora d'une protection toute particulière, ainsi que les lettres de +Giovanna en font foi[616]. + +[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos +CXXXII-III et IV.] + +Il paraît qu'elle avait promis à del Pozzo de faire pour lui un petit +tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre datée +de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arrivé à +cette occasion. Elle avait terminé ce tableau, et se disposait à le lui +envoyer, lorsqu'elle reçut la visite de don Herrera, secrétaire du duc +Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle était occupée à leur +montrer plusieurs ouvrages commencés pour le vice-roi, ces seigneurs lui +jouèrent un tour à l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment, +d'un livre dans lequel elle l'avait placé, le tableau de saint Jean, et +l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportèrent sans plus de +façon. Giovanna fut donc obligée de recommencer le saint Jean, et en +l'envoyant à del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don +d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention à la +valeur du présent, mais en considérant seulement l'intention qui le lui +fait offrir. + +[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, nº CXXXVI.] + +Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artèmisia Gentileschi. Comme cette +dernière, elle avait exprimé au commandeur le désir de revenir à Rome. +«'Je supplie votre seigneurie, lui écrivait-elle de Naples, le 19 avril +1631[618], de me procurer les moyens de la servir à Rome avec toute +obéissance; quant au traitement, je m'en remets à votre seigneurie. Mon +désir est de vivre et de mourir à Rome.» + +[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, nº CXXXV.] + +Elle put réaliser ce voeu. Rentrée dans cette ville vers la fin de 1631, +elle y vécut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna, +et dans l'intimité de del Pozzo. Elle mourut à Rome en 1673, après avoir +légué ses biens et ses dessins à l'Académie de Saint-Luc, qui, pour +conserver la mémoire de cette libéralité, fit ériger à Giovanna un +monument eh marbre dans l'église de Saint-Luc, près le Capitole, avec +une inscription qui vante son talent pour la miniature. + +A Florence et en Toscane, le commandeur était depuis longtemps en +relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait +soit à faire des dessins, soit à graver les oeuvres des maîtres, soit +même à chercher des gravures rares et estimées. + +C'est ainsi que, pendant son séjour à Pisé, il s'était lié avec +Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de +Sienne, du 7 mars 1626, le graveur à l'eau-forte Bernardini Capitelli, +élève d'Alexandre Casolani[619]. + +[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, nº CXXX.] + +Il avait voulu faire tirer les planches laissées par Cherubino Alberti, +peintre et graveur sur cuivre assez célèbre, de Borgo San Sepolcro, et +il s'était adressé à Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal +Francesco Barberini, pour prendre un arrangement à cet égard. Il paraît +qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne +furent ni réunies, ni tirées ensemble[620]. + +[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, nº CXXXI, et la note +2.] + +Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait à Florence +Jacques Ligozzi[621], peintre né à Vérone, mais qui, depuis longtemps, +s'était fixé dans la capitale de la Toscane, où il fut très-employé par +le grand-duc Ferdinand II, et où il a laissé de nombreux ouvrages. + +[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, nº CXLIV.] + +Dans la même ville, le commandeur était en correspondance suivie, depuis +1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui paraît avoir été attaché à la +cour du grand-duc, et peut-être même préposé à la conservation des +objets précieux achetés par ce prince. Ce correspondant faisait des +acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait +dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets +d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des +curiosités, peintures, horloges, étudioles rapportées d'Allemagne par le +grand-duc. Il faisait tailler des camées, et essayer des peintures +représentant des pierres et des minéraux pour l'Académie des _Lincei_, +dont del Pozzo était un des membres les plus actifs[622]. + +[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV +à CXXIX.] + +Le commandeur avait envoyé à Venise, à Bologne et dans la Romagne, +Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc +Antoine et d'autres maîtres. On voit par une lettre de ce Rossi, datée +de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il était parvenu à réunir une belle +collection de ces gravures, mais, qu'en passant à Bologne, elles lui +furent enlevées par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur +d'estampes. + +[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, nº CLIV.] + +Nous avons vu que le commandeur avait réuni les portraits des peintres +vivants, ses contemporains, peints par eux-mêmes, et qu'il en avait +formé une galerie qui a peut-être donné l'idée de la collection qu'on +voit aux _Offices_ de Florence. Il possédait également un grand nombre +de portraits des plus belles femmes qu'il y eût alors en Italie et en +France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui +appartenait alors au saint-siège, c'était un jésuite qu'il avait chargé +de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon +père, adressées à del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il +s'acquittait de cette délicate mission avec succès, mais non pas sans +désagrément de la part de ses supérieurs. + +Par une première lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13 +mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie +le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps. +«Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tôt, parce que je ne +suis plus maître, maintenant, de cette liberté avec laquelle je pouvais +disposer de mon temps pour rendre service à des amis. A présent, je me +trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre à exécution +aucun projet honnête, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu +que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire, +ayant à vivre avec des gens tout à fait incapables d'aucun travail +sérieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer à leur +commerce et à gagner de l'argent pour leur ménage; tellement que je suis +décidé à changer de manière et à faire ce qui véritablement ne +conviendrait pas à un artiste. Que votre seigneurie accepte ce léger +témoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands, +car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.» + +[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, nº CXLVIII.] + +Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de +n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del +Pozzo lui avait demandé. + +«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle votre seigneurie me +faisait connaître son désir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce +que j'espérais toujours lui envoyer en même temps la réponse et le +portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitté +Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais été dans son intimité, je +serais allé à Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais priée +de vouloir bien prendre son temps et sa commodité pour me laisser faire +son portrait. Mais comme on espère qu'elle sera de retour ici dans +quelques semaines, c'est-à-dire vers le carnaval, alors je trouverai +l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait. +Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la +négligence, car, pour toutes les choses qui l'intéressent, elle ne +trouvera personne plus prompte et plus disposée à la servir[625].» + +[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, nº CXLIX.] + +En attendant qu'il pût faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano +envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre +d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce +pays, qu'il avait exécuté deux années auparavant, pendant qu'il se +trouvait dans la maison du père de cette dame, son ami. Il prie del +Pozzo de l'accepter, non pas à cause de la ressemblance de la dame, que +le commandeur ne connaît pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en +très-peu de temps. + +[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, nº CLI.] + +Par une autre lettre du 28 décembre 1635[627], Fra Saliano raconte au +commandeur qu'il a prié madame d'Ampus de lui permettre de faire son +portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilité. «Mais, +ajoute-t-il, elle ne m'a pas précisément indiqué de jour, et j'y suis +allé plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, étant continuellement +occupée à recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai +commencé le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'étant pas d'aussi +haute naissance, est considérée comme la plus belle et la plus gracieuse +qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la même dimension que +celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon à votre seigneurie du +retard que j'apporte à lui donner satisfaction sur ce point.»--Le bon +père confie ensuite au commandeur les persécutions qu'il éprouve de la +part de ses supérieurs, probablement à cause de ses peintures, et il +réclame sa protection auprès du général des jésuites résidant à Rome. + +[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, nº CLII.] + +«Je suis toujours travaillé par ce général, lui écrit-il, à +l'instigation d'un père de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint +dernièrement au révérendissime supérieur d'avoir reçu un soufflet de +moi, ce qui est très-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en +convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a été donnée par +tous les pères et frères de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin +que votre seigneurie puisse la lire et faire lire à quelles personnes +elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prît la +peine de remettre elle-même cette attestation au général; il suffira +qu'elle soit portée par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie, +à la première rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et +lui fasse entendre que s'il persiste à me tourmenter, je serai contraint +d'abandonner cet habit et de me faire prêtre séculier; car je suis +sollicité de mettre ce projet à exécution par plusieurs évêques qui me +veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les +ennuis que je lui cause: je n'ai pas à Rome de protecteur plus dévoué et +plus puissant, et je ne saurais à qui confier mes tourments et mes +chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbée à écrire +des lettres, à chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas +me livrer à la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en +partie parce que j'ai toujours l'esprit préoccupé. Si votre seigneurie +illustrissime me fait l'honneur de m'écrire, je la prie de me faire +parvenir en même temps la réponse du général, sous une enveloppe +adressée au seigneur de'Zanobi, docteur ès-lois, qui demeure près du +Change, à Avignon: autrement, elle serait prise à la poste et cachée, +ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me +veulent pas de bien.» Nous ne savons si le bon frère obtint, par +l'entremise du commandeur, satisfaction de son supérieur; peut-être le +général exigea-t-il que Fra Saliano renonçât à faire les portraits des +belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville +d'Orange, où il s'était rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que +del Pozzo lui avait demandé[628]. Le mauvais temps l'ayant obligé à +renoncer à ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de +ce monument, exécutées par un Avignonais, qui avait fait hommage des +planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyées en Hollande. + +[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.] + +Nous n'avons trouvé aucune notice sur le jésuite Fra Saliano: le +dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom +ne figure pas non plus dans les plus récentes éditions de +l'_Abecedario_. S'il eût exécuté des tableaux remarquables, l'ordre des +jésuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connaître +comme les autres membres qui ont illustré cette compagnie par des +oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent +ordinaire, et sans ses lettres adressées à del Pozzo et publiées par +Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun témoignage du goût qu'il +avait pour la peinture. + +Fra Saliano était, comme del Pozzo, très-lie avec Peiresc. On voit par +ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que +le commandeur faisait parvenir au jésuite d'Avignon ses envois de Rome, +et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins. + +Le jésuite vivait également dans l'intimité de Nicolas Mignard, fixé +depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est à la recommandation du +bon frère, que Pierre Mignard, frère de Nicolas, dut le bon accueil que +lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit à Rome. Les +lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre +Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre +lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau à del Pozzo le jeune +Mignard, alors arrivé à Rome, comme étant fort désireux d'être employé +par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629]. + +[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, nº CLIII.] + +Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre +Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes +pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal +Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le +Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement +a se défaire de la manière de Simon Vouët, qu'il avait apportée de +France[630]. + +[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abbé de +Monville.--Amsterdam, aux dépens de la compagnie, 1731, p. 19 et +23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arrivé à Rome +en 1636.] + +De tout temps Rome a eu le privilège d'attirer les artistes; mais c'est +plus particulièrement à partir du dix-septième siècle qu'elle a été +fréquentée par de nombreux artistes français. Vers la fin du règne de +Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le pèlerinage +obligé de tous ceux qui voulaient étudier d'après l'antique, et se +faire une manière dans le goût du grand Style des maîtres italiens des +siècles précédents, dont les chefs-d'oeuvre, conservés à Fontainebleau +et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'émulation des +artistes. C'est à Rome qu'ont été étudier François Périer, Jacques +Sarrasin, Simon Vouët, le Valentin, J. Stella et d'autres maîtres, qui +ont exercé sur les commencements de l'école française une influence qui +n'a cédé, que longtemps après, à celle de Charles Lebrun. + +A l'époque où Pierre Mignard vint se fixer à Rome, il trouva dans cette +ville une colonie française d'artistes et de gens de lettres. + +A la tête des premiers brillait le Poussin, revendiqué à la fois par les +Français et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de +modèles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le +respect et l'attachement de ses émules. A côté de ce grand maître, ses +trois élèves, Pierre Erard, Jean Lemaire et François Lemaire, qu'il +occupait souvent, avec Pierre Mignard, à faire pour la France des copies +des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frère, Gaspard Duguet, +plus Romain que Français, aussi son élève, dont les paysages, peu connus +en France, révèlent un talent original de premier ordre; un autre +paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gelée, +le premier dans l'art si difficile de rendre la lumière, et dont les +oeuvres sont restées inimitables. Il y avait encore Sébastien Leclerc, +le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de +cas, et plusieurs autres. + +Les savants et les gens de lettres étaient représentés par Gabriel +Naudé, d'abord secrétaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant +très-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques +Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il prononça l'oraison +funèbre en latin devant l'académie des _Lincei_, le 21 décembre 1637; +enfin, par Dufresnoy, peintre médiocre, mais poète latin distingué, qui, +pendant son long séjour en Italie, s'inspira de la vue des +chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres, pour composer son poëme de la +_Peinture_. Il était très-lié, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard, +qui, à Rome, le trouva occupé à travailler à son poëme. Leur intimité +est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment à +la cimenter et à l'entretenir. Ils avaient débuté ensemble dans +l'atelier de Vouët. Dufresnoy, né à Paris en 1611, fils d'un pharmacien, +avait été destiné par son père à l'exercice de la médecine. Il avait +fait de fortes études, connaissait le grec et les poètes latins lui +étaient familiers. Mais cette éducation rie put le détourner de son goût +naturel pour le dessin. Après avoir suivi, malgré l'opposition de son +père, les leçons de Périer et de Vouët, il se décida, vers 1633, à l'âge +de vingt-un ans, à se rendre à Rome, où il se sentait attiré par le +désir d'admirer les maîtres, et de se perfectionner dans l'usage de la +langue latine. Il vécut de privations pendant son voyage, et, comme tant +d'autres, il fut obligé, les deux premières années de son séjour à Rome, +de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture. +L'arrivée de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture, +améliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le +commandeur del Pozzo; il lui présenta son compatriote qui en reçut le +meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut être +peint de la main de Mignard, il lui communiqua les écrits du père Matteo +Zacolini, de l'ordre des Théatins, sur l'optique, qui étaient +précieusement conservés dans la bibliothèque Barberine. L'ouvrage dans +lequel ce savant religieux a développé les principes des lumières et des +ombres et les règles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours +à Mignard et à Dufresnoy[631]. + +[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abbé Monville, p. 19.] + +Les deux amis étaient logés ensemble, et se livraient avec la même +ardeur à l'étude d'un art pour lequel ils avaient la même passion. Leurs +journées se passaient à dessiner d'après les statues et les bas-reliefs +antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui +font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copièrent +ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais +Farnèse, sans toutefois négliger les peintures de Raphaël[633]. + +[Note 632: _Ibid._, p. 10.] + +[Note 633: Félibien, dixième entretien sur _la Vie et les ouvrages +des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.] + +«Dufresnoy, tout en copiant les maîtres, s'attachait particulièrement à +comprendre ce qui regarde la théorie de la peinture, et son amour pour +cet art, dit Félibien[634], le possédait de sorte qu'il ne pensait à +autre chose qu'à en acquérir toutes les connaissances. C'est ce qui fit +que, dès ce temps-là et même pendant son travail, il s'occupait à faire +des vers latins pour exprimer ses pensées, et qu'il commença ainsi son +poëme de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'après avoir bien lu tous les +meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus +grands maîtres, mais surtout après les profondes réflexions et les +entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard; +car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde +leur profession, sans en faire un examen très-exact.» Doué d'une +imagination plus féconde et d'une facilité d'exécution beaucoup plus +grande, Mignard composa, pendant son séjour en Italie, un nombre bien +plus considérable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se +laissait trop absorber par l'idée de son poëme _de Arte graphica_; et +s'il y gagnait comme écrivain, il y perdait assurément comme peintre. +Félibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour +des amateurs français et italiens: ce sont des paysages composés plutôt +dans le goût de Pierre de Cortone que du Poussin; des scènes tirées de +l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vénus, +celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au +tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particulière pour les +ouvrages du Titien, et en général pour l'école vénitienne. Il avait +copié, pour Félibien et pour le chevalier d'Elbène, plusieurs paysages +de ce maître, qui se trouvaient alors à la villa Aldobrandini et à la +villa Borghèse. + +[Note 634: Félibien, t. IV, p. 420.] + +[Note 635: Félibien, t. IV, p. 421.--Le Musée du Louvre possède deux +tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.] + +Ce goût pour l'école coloriste le décida, en 1653, à se rendre à Venise +avec Mignard. «Car les deux amis, dit Félibien, ne se quittaient jamais, +et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les inséparables. Il est +vrai que cette union d'esprit et de volonté leur était beaucoup +avantageuse. L'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre était exempte de +toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les +biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur étaient communs: chacun +faisait part à son compagnon des connaissances qu'il acquérait dans son +art, et ils n'étaient point plus contents l'un de l'autre que quand ils +se pouvaient rendre de mutuels services[636].» + +[Note 636: _Id._, p. 422.] + +Après huit mois de séjour à Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit +une Vénus couchée pour Marco Paruta, noble vénitien, les deux amis se +séparèrent. Dufresnoy résolut de rentrer en France, après avoir passé +vingt aimées en Italie; et Mignard ne pouvant se décider à quitter +Rome, où il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa +rentrée, il fit avec le plus grand succès le portrait de Fabio Chigi, +qui venait d'être élu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'était +marié à Rome à la fin de l'année 1656; il y serait sans doute resté +jusqu'à sa mort, mais il fut obligé d'obéir aux lettres de M. de Lionne +qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant +de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de +quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait +commencés. L'abbé de Monville raconte même que: «la plus belle +courtisane de Rome désirait passionnément d'être peinte de sa main: La +Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eût mérité d'être vertueuse; +elle s'était fait distinguer par des sentiments nobles et délicats. +Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre, qu'elle ne lui +demandait son portrait qu'afîn qu'il le portât en France, où il le +vendit à son retour un prix considérable[638].» + +[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.] + +[Note 638: _Ibid._, p. 38.] + +Rentré en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrêta d'abord à +Marseille et à Aix, ensuite dans la ville d'Avignon où il trouva son +frère qui s'y était fixé. Une maladie qu'il gagna le força de prolonger +son séjour à Avignon; il se rendit ensuite à Lyon où il demeura quelque +temps, de telle sorte qu'il ne parvint à Fontainebleau, où était la +cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut présenté +au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mère, en lui montrant les plus +belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des +beautés plus parfaites[639]. + +[Note 639: Félibien, t. IV, p. 48.] + +Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux à la cour. Rentré bientôt +à Paris, il y retrouva son fidèle Dufresnoy qui n'hésita pas à quitter +la maison de M. Potel, secrétaire du conseil, chez lequel il était +installé depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade +Mignard. La mort de Dufresnoy, arrivée en 1665, put seule séparer les +deux amis. Mais, pour exécuter religieusement les dernières volontés de +Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du poëme _de +Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apporté +bien des inspirations. On sait que de Piles en a donné une seconde +édition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en +1693, traduisit en anglais le poëme de l'artiste français, avec les +notes de Piles. Ce poëme est certainement le meilleur qu'on ait écrit +sur la peinture, et cependant il est totalement oublié de nos jours. +C'est en général le sort des poèmes didactiques, et surtout de ceux qui +sont écrits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser +absorber par les muses latines, avait plus souvent exercé son pinceau, +son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa réputation, comme artiste, +égalerait peut-être celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres +font l'ornement des palais et des musées. Mais l'intimité qui a +constamment régné entre ces deux artistes, rend, même après leur mort, +leurs noms inséparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est +difficile de ne pas penser en même temps à l'auteur du poëme sur la +peinture. + +L'amitié, qui unit pendant près de trente-quatre ans le commandeur del +Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations +établies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la +résolution que prit le Poussin de revenir à Rome et d'y mourir. Ses +lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 à 1643, +prouvent que si les tracas et les contrariétés qu'il éprouvait dans ses +travaux du Louvre le dégoûtaient du séjour de Paris, il se sentait +surtout rappelé à Rome, non-seulement par l'indépendance de la vie qu'il +y menait, mais plus encore par le désir d'y retrouver le patron de ses +premières années, l'ami de son âge mûr, le savant d'un goût délicat et +pur, voué comme lui au culte de l'art et de l'antiquité, et capable +d'apprécier également ses chefs-d'oeuvre. + +La réputation du Poussin était déjà grande en France vers l'année 1638, +bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait exécuté, avant +cette époque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'église de +Valenciennes. Il avait aussi composé pour son ami le peintre Stella, +qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le désert, et +traité le même sujet, mais d'une manière différente, pour un amateur, M. +Gillié. La vue de ces tableaux décida le cardinal de Richelieu à lui +commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de +Neptune au milieu de la mer, sur un char tiré par des chevaux marins, +environné de tritons et de néréides[640]. Tous ces ouvrages lui firent +beaucoup d'honneur. + +[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620 +al 1630. Libº Iº, p. 300-301.] + +C'est en 1638 que commencèrent ses relations avec Paul Fréart, sieur de +Chantelou, alors secrétaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre +et surintendant des bâtiments, arts et manufactures, sous le cardinal de +Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un +tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait +de Rome les 25 janvier et 19 février 1639[641] que le premier tableau +exécuté par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le +désert. + +[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publiées par M. Quatremère +de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La première lettre à M. +de Chantelou est indiquée à la date du 15 janvier 1638; mais M. +Quatremère fait remarquer, dans une note, qu'elle doit être du 15 +janvier 1639: en effet, le Poussin écrit qu'il demeure à Rome depuis +quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre +doit donc avoir été écrite en janvier 1639.] + +Dès cette époque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom +de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour déterminer ce dernier à venir +se fixer en France, et à travailler pour le roi Louis XIII, et pour le +cardinal, son premier ministre. + +Le Poussin avait de la peine à se décider à quitter Rome, où il se +trouvait bien.--«Après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en +ce pays assez heureusement, écrivait-il à Chantelou, mêmement m'y étant +marié, et étant dans l'espérance d'y mourir, j'avais conclu en moi-même +de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].» + +[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.] + +Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur, +la première suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une +autre manière, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient porté sa +réputation au plus haut degré: ils attirèrent tellement la curiosité des +étrangers qui se rendaient à Rome, que le palais de del Pozzo était +continuellement embarrassé par le nombreux concours des personnes qui +s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643]. + +[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.] + +Au milieu de ce succès, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le +18 janvier 1639, écrite au peintre à l'instigation de de Noyers, vint +annoncer au Poussin «qu'il avait été choisi et retenu pour l'un des +peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dorénavant +l'employer en cette qualité. A cet effet, ajoutait la lettre, notre +intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir +par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés +que vos oeuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous +êtes[644].» + +[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.] + +De Noyers ne se borna pas à l'envoi de cette lettre: il écrivit lui-même +au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui +donnent une haute idée du goût de cet homme d'État, non moins que delà +considération dont jouissait l'artiste. + +«Monsieur, écrit de Noyers, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de +me donner la charge de surintendant de ses bâtiments, il me vint en +pensée de me servir de l'autorité que Sa Majesté me donne pour remettre +en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout +particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une +maîtresse bien-aimée et de lui donner les prémices de mes soins. Vous +l'avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous +écrire de ma part que je demandais justice à l'Italie, et que du moins +elle nous fît restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant +d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât +encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par là que je +voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien. +Et, afin défaire connaître aux uns et aux autres l'estime que le roi +fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme +vous. Je vous fais écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui +vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite, +jusqu'à ce qu'à votre arrivée Je, vous mette en mains les brevets et les +expéditions du roi: que je vous enverrai mille écus pour les frais de +votre voyage; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun +an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre à Paris, +soit à Fontainebleau, à votre choix; que je vous le ferai meubler +honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous voulez, +cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en +voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous +le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de +la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair +dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il +reste à vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour +personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et +non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure +de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Après +cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de +contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645]. + +[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.] + +Cette lettre, toute flatteuse qu'elle était, ne put décider l'artiste à +quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance à MM. de +Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville +jusqu'à l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris +«pour des personnes de considération, avec qui je veux, disait-il, en +sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en +conserver l'amitié et la bienveillance[647].» Il écrivit également à son +ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices +et le prier de lui faire obtenir ce répit. On voit qu'il travaillait +alors «avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.» Il y +a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la +délicatesse du Poussin. «Je vous supplie de me dire, comme il vous +semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou, touchant son +tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carême: il contient, sans le +paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un +tableau de cinq cents écus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son +obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un +présent, vous jugerez bien que ce serait des libéralités qui me seraient +malséantes: j'ai donc résolu de le traiter comme un homme à qui je suis +obligé: et puis, quand je serai par delà, je saurai fort bien le +reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous +semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici (1078 +fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il +fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui écrirai, je ne lui parlerai +d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et à qui je le dois +consigner, pour lui faire tenir[648].» + +En adressant ce tableau à Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le +Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, «de l'orner d'un peu de +bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considérant en +toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point épars +au dehors, et que l'oeil ne reçoive pas les images des autres objets +voisins, qui, venant pêle-mêle avec les choses peintes, confondent le +jour;» il désirait que cette bordure fût dorée d'or mat tout simplement, +«car il s'unit très-doucement aux couleurs sans les offenser.» Il +ajoutait que «ce tableau devait être colloque fort peu au-dessus de +l'oeil, et plutôt au-dessous.»--C'est, en effet, la meilleure +disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la +proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre +ne fût pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: «Si vous vous +souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le +mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout +ensemble, vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous +reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles +qui ont pitié, qui font action de charité, de grande nécessité, de +désir de se repaître de consolation, et autres. Car les sept premières +figures à main gauche vous diront tout ce qui est ici écrit, et tout le +reste est de la même étoffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de +connaître si chaque chose est appropriée au sujet. Et si, après l'avoir +considéré plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction, +mandez-le-moi, s'il vous plaît, sans rien déguiser, afin que je me +réjouisse de vous avoir contenté, pour la première fois que j'ai eu +l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons à toute sorte +d'amendement, vous suppliant de considérer encore que l'esprit est +prompt et la chair débile[649].» + +[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.] + +[Note 647: _Ibid._, p. 9.] + +[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.] + +[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.] + + +L'époque que le Poussin avait lui-même fixée pour son départ arriva sans +qu'il eût quitté Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se +repentait presque de l'avoir engagée. «J'ai estime d'avoir fait une +grande folie, écrivait-il à son ami Lemaire, le 17 août 1639[650], en +donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition +telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis +quatre ans), et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de +nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma +petite maison, pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être +tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les +jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et +néanmoins, je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que +je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si +on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux.» + +[Note 650: _Ibid._, p. 20.] + +Il résulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait +Rome avec regret, il n'en était pas moins décidé à remplir sa promesse, +et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du +retard qu'il apportait à se mettre en route. + +Il n'était pas encore entièrement rétabli, lorsque Paul Fréart de +Chantelou et son frère, l'abbé de Chambray, arrivèrent à Rome, vers le +printemps de 1640. Ils étaient envoyés par de Noyers, suivant l'ordre du +cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des +statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre +d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les +employer aux travaux du Louvre et des bâtiments royaux. + +Les deux frères furent introduits par le Poussin dans la société du +commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils +qu'ils en reçurent de bien connaître les antiquités de cette ville, et +d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les +relations qui s'établirent alors entre ces illustres amateurs devinrent, +grâce au Poussin, une amitié durable, basée sur une mutuelle estime, sur +les mêmes goûts, et, avant tout, sur une même sympathie pour le grand +artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin +quittait Rome avec peine, mais ses regrets étaient moins amers en +songeant qu'il se rendait en France accompagné d'amis aussi dévoués, +aussi dignes de le comprendre. D'un autre côté, il laissait sa femme à +Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis +l'administration de ses intérêts, et il était assuré que cet ami fidèle +s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-même. Il ne fallait rien +moins que cette assurance pour le déterminer à partir. Il quitta Rome +dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frères Chantelou, +qui retournaient en France. + +A peine arrivé à Paris, il se hâta d'écrire à Carlo Antonio del Pozzo et +à son frère Cassiano, pour leur rendre compte de sa première entrevue +avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa +présentation au roi Louis XIII[651]. Il reçut partout l'accueil le plus +empressé, et l'es effets dépassèrent les promesses. Le roi lui commanda +tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de +Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientôt nommé, par brevet du +20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualité, +Louis XIII lui donna la direction générale de tous les ouvrages de +peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement +de ses maisons royales, «voulant que tous ses autres peintres ne +pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir +les dessins, et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin. +Et pour lui donner moyen de s'entretenir à son service, le roi lui +accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un +jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir +sa vie durant[652].» + +[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au +commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t. +Ier, p. 373, nº CLVI.] + +[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.] + +On imprimait alors à Paris, à l'imprimerie royale, les oeuvres de +Virgile et d'Horace: de Noyers désira que ces livres fussent ornés d'un +frontispice dessiné par le Poussin. En tête du Virgile, il représenta le +dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le poëte de l'Enéide. On +voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou +flûtes champêtres, pour indiquer les Églogues pastorales, et la +faucille, symbole de la moisson, c'est-à-dire des Géorgiques. Dans le +frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur +la figure du poëte, emblème de ses satires, et elle tient à la main une +lyre, signe caractéristique de ses odes et de ses autres poésies légères +[653]. + +[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, édit. in-4 de 1672, à Rome, +dédiée à Colbert, p. 430.] + +Les dessins de ces frontispices n'empêchaient pas l'artiste de continuer +avec ardeur un tableau du Baptême de Jésus-Christ, qu'il avait commencé +à Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio. +Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques +d'amitié de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres à ce seigneur, de +Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgré sa gravité habituelle, le +Poussin savait assaisonner à propos son style du vieux sel gaulois. +«Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous +accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai +que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé. +Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de +faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je +vis que, particulièrement, vous désiriez savoir ce qu'il me semblait +dudit vin. Je l'ai essayé avec mes amis aimant le piot: nous l'avons +tous trouvé très-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le +trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en +boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. Aussi +bien, je vois que le proverbe est véritable, qui dit que chapon mangé +chapon lui vient. Mêmement hier M. Costage m'envoya un pâté de cerf si +grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu que les +cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à +commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, +afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au +pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme +aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos +serviteurs[655].» + +[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.] + +[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.] + +Hâtons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la +table, le Poussin ne se permettait pas même, comme délassement à ses +travaux, une excursion dans les environs de Paris, au château de Dangu, +appartenant à de Noyers, et à Chantilly. Il se trouvait déjà surchargé +de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il +travaillait alors tout à la fois au tableau pour la chapelle de +Saint-Germain, aux profils et modénatures de la galerie du Louvre[657], +dont il avait ordonné les compartiments; enfin à un frontispice de la +grande Bible que l'on publiait à l'imprimerie royale. Ce frontispice +contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin +lui-même dans une lettre à M. de Chantelou, du 3 août 1641[658]. «La +figure ailée représente l'histoire, l'autre figure voilée représente la +prophétie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regià_. Le sphinx +qui est dessus ne représente autre que l'obscurité des choses +énigmatiques. La figure qui est au milieu représente le Père éternel, +auteur et moteur de toutes les choses bonnes.» + +[Note 656: _Ibid._, p. 38.] + +[Note 657: _Ibid._, p. 41.] + +[Note 658: _Ibid._, p. 56.] + +Comme il était à l'oeuvre pour la décoration de la grande galerie, un +peintre de paysages alors en réputation, Fouquières, qui avait eu +l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de +France, pour mettre entre les fenêtres et en remplir les trumeaux, vint +se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce +peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans +avoir une longue rapière au côté[659]. Le Poussin instruisit M. de +Chantelou de cette réclamation en ces termes: «Le _baron_ Fouquières est +venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que +l'on ait mis la main à l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir +communiqué aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirmé par +monseigneur de Noyers, touchant ladite décoration, et prétend que les +paysages sont l'ornement principal du lieu, étant le reste seulement des +accessoires. J'ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire +rire[660].» Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait +donné à Fouquières, lui est resté. Ce peintre essaya de se venger par +une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un +des adversaires les plus sots et les plus violents du grand maître. + +[Note 659: Félibien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.] + +[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 août 1641.] + +Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une +correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui +avait envoyé à Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis +XIII. Del Pozzo les avait reçus en fort mauvais état et +méconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se +continuaient sur le pied de l'intimité. Ce qui le démontre encore mieux, +c'est que le commandeur avait été chargé par le Poussin de surveiller +les copies que Chantelou faisait exécuter à Rome par Errard et J. Angelo +Comino[661]. + +[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.] + +De Noyers faisait alors construire à Paris la chapelle du Noviciat des +Jésuites. Il voulut que le Poussin composât le tableau du maître-autel. +Le peintre y représenta le Miracle de saint François-Xavier ressuscitant +une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi +le sujet de la Cène, tableau qui est au Musée du Louvre. + +Les fonctions multipliées qu'exerçait de Noyers ne l'empêchaient pas de +se livrer avec ardeur à son goût sous les arts. Bien que secrétaire +d'État de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armées +et fortifiait ou élevait un grand nombre de places, de Noyers trouvait, +dans son activité, le temps de s'occuper encore de la construction et de +l'embellissement des maisons royales, de l'achèvement du Louvre et de la +décoration de sa galerie. Il plaçait à la tête de la monnaie le célèbre +graveur Varin, qui présida à la refonte de 1638, et qui fit les plus +beaux coins de l'Europe. Enfin, il établissait au Louvre l'imprimerie +royale, qui bientôt après, sous la savante et habile direction de +Trichet Dufresne et de Sébastien Cramoisy, publia, tant en français +qu'en italien, en latin et en grec, des éditions aussi belles que +correctes. + +Le cardinal de Richelieu, digne héritier du goût de François Ier pour +les arts avait résolu de terminer et de décorer magnifiquement le +Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, à l'entrée +principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui +passaient alors pour Alexandre et Bucéphale. Il avait donné l'ordre de +les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre, +faisait également mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les +plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnèse, le Sacrifice +du Taureau à la villa Medici, les Fêtes nuptiales ou danse des nymphes, +dans la salle du jardin Borghèse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de +l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin +les avait précédemment dessinés, il se proposait de les répartir parmi +les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'étude de +l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes, +l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthéon), qui sont +les meilleurs. On devait également mouler les autres ordres. De Noyers, +sur l'indication du Poussin, avait chargé, à Rome, Charles Errard de +veiller à l'exécution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en +outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques, +tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des maîtres +italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans +l'âme du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux +seigneurs de la cour de Louis XIII: ils préparaient dignement Péclat que +les arts répandirent pendant le règne de son successeur, sous +l'administration de Colbert. + +[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.] + +Dans la lettre adressée par de Noyers au Poussin pour l'engager à venir +en France, le ministre lui avait dit «qu'il avait un amour tout +particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une +maîtresse bien-aimée.» Il tint parole. Dès que le Poussin fut arrivé, +indépendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des +travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnât +lui-même le plan des décorations de la maison qu'il faisait construire à +Paris. En envoyant ce plan à Chantelou, le Poussin se plaint des bévues +de l'architecte; il indique les distributions intérieures propres à +recevoir des peintures, telles que prophètes, sibylles, apôtres, +empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mêmement des devises et +sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaïeux, +représentant soit des vases à l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs, +soit quelques petites figures faites à plaisir, soit enfin quelques +personnages signalés[663]. + +[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.] + +De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on +pût dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Raphaël[664]. + +[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.] + +Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement dérangé par +des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec +recueillement et maturité, au projet de décoration de la grande galerie +du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles +étaient son ardeur et son application au travail, qu'il écrivait, le 3 +août 1641, à M. de Chantelou: «La grande galerie s'avance fort, et +néanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'espérance qu'à votre retour +vous vous étonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occupé sans +cesse à travailler aux cartons, lesquels je me suis obligé de varier sur +chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m'étant résolu d'y représenter une +suite de la vie d'Hercule; matière, certes, capable d'occuper un bon +dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent être faits +en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que +l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j'invente tous les +jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc; +autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais +vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit être tenu cher. +Toutes ces choses ont été la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau +de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets +extraordinaires que l'humidité de l'hiver passé y a produits. Mais, +d'après l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donné de +faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me +suis quand et quand résolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce +temps-là, si mes débiles forces me le permettent. Pendant que la toile +se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène, au lieu d'aller +prendre des divertissements à Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi +que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invité. Monsieur, je vous +assure, pourvu que j'y puisse résister, que je n'ai point d'autre +plaisir que de le servir: là, sont mes promenades, mes jeux, mes +ébattements et ma délectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux, +de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour +seulement respirer un peu[666].» + +[Note 665: Château appartenant à de Noyers.] + +[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.] + +Indépendamment de tous ces travaux, le cardinal avait commandé au +Poussin huit sujets, tirés de l'Ancien Testament, pour en faire des +cartons, d'après lesquels on exécuterait huit tapisseries pour les +appartements royaux, à l'imitation des tapisseries faites sur les +dessins de Raphaël. Pour faciliter la prompte réalisation de ce projet, +on avait permis à l'artiste de se servir de ses propres inventions +précédemment peintes; et déjà l'on s'était mis à reproduire le tableau +de la Manne et celui de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Ces +compositions étaient copiées en grand cartons coloriés sur toiles à +l'huile, et encadrés de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna +pas à faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le +surintendant des bâtiments, posséder aussi des oeuvres du maître +français. Dans son impatience, il obligea le Poussin à remettre tout +autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu +à Moïse au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait être placé sur la +cheminée du cabinet de Son Éminence. L'artiste se mit à l'oeuvre sans +retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures à +demi-grandeur. Il représenta le Père Éternel au-dessus des flammes du +buisson ardent, les bras étendus, et soutenu par les anges. D'une main +il commande à Moïse d'aller délivrer son peuple; de l'autre il lui +indique l'Egypte. Moïse, en habit de pasteur, les pieds nus, met un +genou en terre, et considère la verge changée en serpent: il ouvre les +bras et se retire avec un air d'étonnement et de crainte[668]. Le +cardinal fut si satisfait de l'exécution de ce tableau, qu'il en +commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet +dans la Bible: il le composa lui-même, et donna au peintre une allégorie +digne de sa grande âme, que le Poussin était bien capable de comprendre. +Ce sujet est la Vérité, soutenue par le Temps, contre les attaques de +l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus +grandes que nature, fut placé au plafond de la même pièce[669]. + +[Note 667: Bellori, p. 427, 428.] + +[Note 668: _Ibid._, p. 429.] + +[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.] + +On voit que le Poussin n'avait pas de temps à perdre pour mener de front +tous les travaux si divers dont il était surchargé. Pendant son séjour +en France, qui dura un peu moins de deux années[670], il dessina les +frontispices du Virgile et de l'Horace, gravés par Claude Mellan; ceux +de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de +Noyers destinées à la voûte de la chapelle du Noviciat des +jésuites[672]; les ornements et décorations de la grande galerie du +Louvre[673]; il commença les cartons des tapisseries; il exécuta pour le +roi le grand tableau de l'Eucharistie, destiné au maître autel de la +chapelle du château de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson +ardent et le Temps soutenant la Vérité; pour de Noyers, les plans et +dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint +François Xavier pour la chapelle du Noviciat des jésuites; une Sainte +Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le +tableau du Baptême de J.-C., commencé à Rome, et une petite Madone pour +Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide énumération doit +faire facilement comprendre que si le Poussin avait le génie des grands +maîtres italiens, il en possédait aussi la fécondité d'invention et la +prestesse d'exécution. Ces qualités sont d'autant plus remarquables, +qu'à la différence de ces maîtres, le peintre français ne se faisait pas +aider par des élèves. Seul, il composait et exécutait ses ouvrages, ne +se servant d'élèves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les +dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre. + +[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce à C. Ant. del +Pozzo son arrivée à Paris est du 6 janvier 1641, et la dernière lettre +qu'il a écrite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle +qui suit est datée de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son séjour ne +dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114 +et 117.] + +[Note 671: _Ibid._, p. 75.] + +[Note 672: _Ibid._, p. 50.] + +[Note 673: Ces ornements ont été gravés par Pesne, au nombre de +dix-neuf sujets, avec le frontispice.] + +Cette vie constamment occupée, surchargée même, était bien différente de +celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait à +Rome. Son esprit méditatif supportait impatiemment l'agitation +continuelle et souvent stérile dont il était entouré; aussi +s'excusait-il auprès de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir +terminer son tableau du Baptême, qu'il avait ébauché avant de venir en +France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dévoile le fond de +son coeur. + +«Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main +à la plume pour vous écrire, je soupire en rougissant de me trouver ici +sans pouvoir vous servir. A la vérité, le joug que je me suis imposé +m'empêche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais +j'espère le secouer bientôt pour être libre de me donner à votre +service. Je travaille sans relâche, tantôt à une chose, tantôt à une +autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut +que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient expédiés +tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce +pays, il faudrait que je devinsse un véritable _strapazzone_, comme ceux +qui y sont. Les études et les bonnes observations sur les antiquités et +autres objets n'y sont connues d'aucune manière, et qui a de +l'inclination à l'étude et à bien faire doit certainement s'en +éloigner[674].» + +Quelques jours après avoir écrit cette lettre au commandeur, il lui +envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies, +l'une de la Vierge de Raphaël qui était à Fontainebleau, l'autre de +celle qui était dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait +exécuter pour les offrir à del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il +lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675]. + +Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi à son +ami de Rome l'état d'avancement de ses travaux: + +«...Mes ouvrages ont été extrêmement accueillis. Le roi et la reine ont +loué le tableau de la Cène que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'à +dire que la vue leur en était aussi agréable que celle de leurs enfants. +Le cardinal de Richelieu a été satisfait des ouvrages que je lui ai +faits; il m'en a fait des compliments et m'a remercié en présence de +monseigneur Mazarin. Je peins à présent un grand tableau pour le maître +autel du Noviciat des jésuites, mais je le fais trop à la hâte; sans +cela, sa composition pourrait le faire réussir. Il sera fini pour Noël. +Nous travaillons assez lentement à la grande galerie, jusqu'à ce que M. +de Noyers ait pris la résolution de faire entreprendre le tout à la fois +et de suite. J'enverrai à votre seigneurie quelques dessins de toutes +ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car +pendant la belle saison cela ne m'aurait pas été possible. Mais +actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de +dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour +vous; du moins, je l'espère ainsi[676].» + +[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans +Bottari, t. Ier, p. 380, nº CLX.] + +[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, nº +CLXI.] + +Au milieu de ces travaux qui réclamaient tout son temps, le Poussin +était encore obligé de suivre diverses négociations à la cour de France +pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait chargé de lui faire +obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bénéfice en +Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers +mois de son séjour en France, et il fut assez heureux pour réussir[677]. + +[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p. +383, nº CLXII.] + +[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.] + +Il mena aussi à bonne fin une négociation entamée avec le cardinal, au +nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami +et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu'à cette époque les +auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des +dédicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est +généralement moins connu, c'est qu'une dédicace n'était presque jamais +gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il dédiait son +livre, mais il était encore plus désireux de recevoir en argent comptant +le prix de sa louange. Telle était la prétention du docte Angeloni. Il +avait chargé le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de +Richelieu la permission de dédier au roi Louis XIII son ouvrage +intitulé: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en +donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il +finit par les obtenir, grâce aux démarches du Poussin, qui les lui fît +passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules César à +Constantin_ parut à Rome en 1641, avec une dédicace à Louis XIII, et des +vers adressés au cardinal de Richelieu. + +[Note 678: Angeloni était également grand amateur de peinture, et +grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans +soft _Abecedario_ (publié par M. de Chenevières dans les _Archives de +l'art français_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni +avait rassemblé jusqu'à six cents des dessins faits par Annibal +Carrache, Comme études de la galerie Farnèse. Indépendamment de son +_Historia Augusta_, Angeloni a composé d'autres ouvrages, entre autres +_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4º, avec son portrait gravé par +Jean Angelo Canini, élève du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.] + +Il paraît que le succès d'Angeloni avait mis en goût les autres faiseurs +de dédicaces. Un père jésuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait composé un +traité de la culture des orangers, sous le titre mythologique: +_Hespérides_, _sive de malorum aureorum culturâ_. Cet ouvrage est orné +de gravures d'après les dessins des maîtres les plus célèbres de ce +temps. Le Poussin a dessiné une des planches qui a été gravée par G. +Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre, +que Louis XIII, dit-il[679], a appelé près de lui, _ne Gallico Alexandro +suus deesset Apelles_, «afin que l'Alexandre français ne manquât pas +d'avoir son Apelles»: louange, quant au roi, digne de figurer dans une +dédicace. + +[Note 679: _Hespérides_, etc., p. 99.] + +Le père Ferrari, pour mieux faire apprécier le mérite de sa publication, +avait envoyé au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans +les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des +_Hespérides_, composé par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de +miniature représentant un citron coupé de différentes manières, avec +l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrètement +l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il +lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication, +et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que +le bon père et le commandeur désiraient, et que le prix de la dédicace +serait bientôt convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant +pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps +qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la +conclusion, de cette affaire. Après avoir vainement attendu plusieurs +années, le père Ferrari dut se résigner à publier son livre, qui parut à +Rome en 1646, sans dédicace, et partant, sans argent du roi de France. + +[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.] + +[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.] + +On comprend combien ces négociations devaient être antipathiques au +Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps précieux, +mais elles l'obligeaient à des démarches pour lesquelles il eut toujours +beaucoup de répugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami +le commandeur qui protégeait également l'antiquaire Angeloni et le père +jésuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'être venu en France. +Écrivant à del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]: + +[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385, +nº CLXIII.] + +«M. de Chantelou a mis dans la tête de M. de Noyers, de vous prier de +permettre que vos Sept Sacrements soient copiés par un peintre que je +dois, dit-il, désigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donné +cette idée. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi, +je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir à refaire ce que j'ai +déjà fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle +importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre à faire de +nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'élever +à quelques nobles pensées. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mérite +qu'on y ait confiance.» + +Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: «Je +suis enchanté de la réponse que vous avez faite à M. de Chantelou +touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en +avait offert des dessins coloriés[684]). Je suis bon à faire du nouveau +et non à répéter les choses que j'ai déjà faites. On peut juger par là +de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen +gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez +seul ces ouvrages.» + +[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395, +nº CLVII.] + +[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, nº +CLXVI.] + +Le climat de Paris, de tout temps si variable, était pour le Poussin, +habitué pendant quinze années à la température presque toujours égale et +chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait à del Pozzo, +dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements delà +température: «...Votre petit tableau du Baptême n'a pu recevoir son +dernier fini, ayant été arrêté, au moment où j'y travaillais avec le +plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine à le +supporter, quoique bien vêtu et à côté d'un bon feu. Telles sont les +variations de ce climat: il y a quinze jours la température était +devenue extrêmement douce; les petits oiseaux commençaient à se réjouir +dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux +poussaient déjà leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune +herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de +temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu'une nuit, un vent du +nord excité par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent +dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le +beau temps, qui s'était trop hâté, et le chassent plus loin de nous, +certainement, qu'il ne l'était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si +j'ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu'au fond de +l'âme; mais sitôt que le temps va le permettre, je me mettrai à terminer +votre petit tableau.» + +[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, nº +CLXV.] + +M. de Chantelou avait quitté Paris depuis quelque temps, pour aller à +Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le +cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever +la conquête. Les préoccupations delà guerre et les obligations de son +emploi n'avaient pu faire oublier à M. de Chantelou de rechercher, +pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nîmes, d'Arles et du +midi de la France. Il les avait fort admirés, et dans ses lettres au +Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui +répondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait +trop méditer. «Je m'assure bien de la vérité de ce que vous dites, qu'à +cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux +ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien +lire. _Les choses èsquelles il y a de la perfection_, _ne se doivent +pas voir à la hâte_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il +faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire_. Les +belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je m'assure, +pas moins délecté l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la +Maison-Carrée; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de +celle-là. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos +travaux il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la peine. Je ne me +suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler, comme +quand j'ai vu quelque bel objet.--Hélas! ajoute-t-il en reportant sa +pensée sur sa chère ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil +pour pouvoir y rencontrer quelque chose de délectable....» + +[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.] + +Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait terminé le tableau du +Baptême destiné à del Pozzo. Ce dernier lui avait demandé une autre +composition. Il lui avait proposé le sujet des _Noces de Thétis et +Pelée_ Le Poussin lui répondit, le 4 avril[687]: «On ne saurait trouver +un sujet qui donne matière à une invention plus ingénieuse. Mais la +facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause que je ne puis +me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit, +étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de +frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des +cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois +ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises +actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les +petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles; +car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi +fatigants que futiles.» + +[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392, +nº CLXVII.] + +Le roi avait consenti qu'après avoir mis en ordre tout ce qui regardait +la grande galerie, le Poussin prît pour second son ami Jean Lemaire, qui +avait longtemps travaillé avec lui à Rome, et dont le commandeur avait +deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin pût vaquer +librement à l'exécution des dessins et des peintures des Sept +Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il paraît néanmoins que, dans +l'exécution, cet ordre du roi souffrait quelque difficulté. Le peintre +s'en plaint dans une lettre à Chantelou, du 7 avril 1642[689]: +«Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majesté sera fort aise que je +donne des ordres généraux à M. Lemaire, pour conduire sous moi les +ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme désirant +son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura +le gain. Mais néanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur +désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de +travailler en même temps à des frontispices de livres, à une Vierge, au +tableau de la congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la +galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai +qu'une main et qu'une débile tête, et ne peux être secondé de personne, +ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la +susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la même chose +comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin à vos heures perdues. +Mais revenons à M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui +dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de +tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main. +Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit +monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant, +comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et +quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des +tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie +besoin d'y entremêler d'autres occupations.» Il confiait ainsi ses +ennuis à son ami Chantelou, qui, par son intervention auprès de M. de +Noyers, s'efforçait de faire donner satisfaction à l'artiste, qu'il +craignait de voir retourner en Italie. + +[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392, +nº CLVII.] + +[Note 689: _Ibid._, p. 83.] + +L'amertume des réclamations du peintre tenait à l'opposition sourde +qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes +médiocres qu'il avait écartés, et dont sa supériorité et sa faveur +excitaient doublement la jalousie. Félibien, contemporain du Poussin, +avec lequel il se lia pendant son séjour à Rome, en 1647, alors qu'il +était secrétaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a +expliqué, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des +plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut à +repousser de la part de ses envieux[690]. + +[Note 690: Félibien. t. IV, p. 39 et suiv. Éd. de Trév., in-12, +1725.] + +«Le Mercier, architecte du roi, avait commence à faire travailler à la +grande galerie du Louvre, et dans la voûte, avait déjà disposé des +compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des +ornements à sa manière, c'est-à-dire fort pesants et massifs. Car, +quoiqu'il eût les qualités d'un très-bon architecte, il n'avait pas +néanmoins toutes celles qui sont nécessaires pour la beauté et +l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui +avait été commencé par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient +réellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait formé. Ce +changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres +malcontents se joignirent à lui pour décrier tout ce que le Poussin +faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand +autel du Noviciat des Jésuites. Il y en avait un aussi de Vouët, à un +des autels de la même église, que ceux de son parti faisaient valoir +autant qu'ils pouvaient, disant que sa manière approchait de celle du +Guide. Cependant ils étaient assez empêchés de reprendre quelque chose +dans celui du Poussin, qui est d'une beauté surprenante, et dont les +expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont +pas moins touchés que les savants. Pour y marquer néanmoins quelque +défaut, et ne pas souffrir qu'il passât pour un ouvrage accompli, ils +publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de +fierté et qu'il ressemblait à un Jupiter tonnant. Ces discours +n'auraient pas été capables de toucher le Poussin, s'il n'eût su qu'ils +allaient jusqu'à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit +paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une +grande lettre, dont Félibien nous a conservé l'analyse presque +textuelle. Il commençait par lui dire: «qu'il aurait souhaité, de même +que faisait autrefois un philosophe, qu'on pût voir ce qui se passe dans +l'homme, parce que non-seulement on y découvrirait le vice et la vertu, +mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un +grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux +connaître le mérite. Mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il +est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les +sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises +inclinations dans les moeurs. Que toute l'étude et l'industrie des gens +savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière +de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, été assez commun à l'égard +des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes, +comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manquèrent ni +d'art ni de science pour faire juger de leur mérite, qui, pourtant, ne +fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les +intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une +réputation et d'un bonheur qu'ils ne méritaient point. Qu'il se peut +mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.»--Il +repousse ensuite les accusations de ses ennemis et démontre qu'elles ne +sont nullement fondées. Il explique particulièrement le système qu'il a +cru devoir adopter pour la décoration de la grande galerie, en se +fondant sur les effets de la perspective. «Il faut savoir, dit-il, qu'il +y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, +l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre +chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance +de la chose vue; mais voir un objet en le considérant, c'est que, outre +la simple et naturelle réception de la forme dans l'oeil, l'on cherche, +avec une application particulière, le moyen de bien connaître ce même +Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opération +naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison +qui dépend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la +distance de l'oeil à l'objet; et c'est de cette connaissance dont il +serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement +fussent bien instruits.»--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat +des Jésuites, il disait que ceux qui prétendent que le Christ ressemble +plutôt à un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, devaient être +persuadés qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner à ses +figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter. +Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Félibien, ses propres termes dont il me +souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que +ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _père Douillet_, vu +qu'étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le +considérer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manière +de s'énoncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait +vécu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages, +n'étant pas son métier de savoir bien écrire.» + +Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification à M. +de Noyers. Il écrivait à Chantelou, le 24 avril 1642[691]: «Les lettres +de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles même +que monseigneur a écrites à M» de Chambray, votre frère, m'ont obligé à +adresser tellement quellement une lettre à monseigneur, peu artificieuse +véritablement, mais pleine de franchise et de vérités. Je vous supplie, +comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal +assaisonnée, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez +si bien employer» Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et +me ferez la grâce de m'en faire donner un mot de réponse, si vous pensez +qu'elle le mérite. «--Dans une autre lettre au même, du 26 mai +1642[692], «il craignait d'avoir trop parlé à la bonne. Toutefois, +ajoutait-il, j'espère que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque +chose de mal digéré, d'autant qu'il sait combien il est insupportable +d'endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m'assure que, de +votre côté, vous n'avez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui +existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre +protection.» + +[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.] + +[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.] + +L'intervention de Chantelou auprès de M. de Noyers, alors retenu à +Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que +les calomnies des envieux avaient réussi à interposer entre le ministre +et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin +1642[693], qui fait bien connaître sa grande âme, inaccessible à tout +sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le +style et les idées de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le +premier protecteur de l'artiste: + +[Note 693: P. 104.] + +«Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu +de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il +éprouverait Un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient +pour faux il apparaît au contraire dans tout son éclat, grâce à la +vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-même, le découvre +parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant +que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme +de monseigneur avait reçue contre moi, par l'effet des menées d'hommes +envieux de la prospérité d'autrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la +haine à la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me +venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur +perversité sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si +loin de la fraude, non-seulement ne prêtera plus l'oreille aux +persécuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma +loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures +occasions que par le passé.» + +Bien qu'il eût obtenu justice, le Poussin n'en était pas moins obligé de +repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes, +ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pensées vers sa chère +Italie. Il avait envoyé au commandeur son tableau du Baptême, «comme un +pur don[694].»--«Si le bonheur veut, lui écrivait-il le 22 mai +1642[695], que mon petit tableau parvienne à sa destination, je vous +prie, monsieur, de me faire la grâce de l'accepter avec le même +sentiment qui me porte à vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre +importance que celle de la bonne volonté, car je n'estime pas que ce +soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'être offerte à une +personne de votre mérite; et qui s'y connaît si bien.» + +[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p. +408, nº CLXXIV.] + +[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, nº +CLXX.] + +Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur +Roccatagliata; ils furent adressés d'abord à Lyon au peintre Stella, le +fidèle ami du Poussin, qui les fit parvenir à Rome[696]. + +[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier, +p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.] + +Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait commandé, pour le cardinal +Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il paraît que +l'artiste en avait exécuté la première esquisse avant de partir de Rome; +il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher à +mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre, +saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de dérober à ses +autres occupations[697]. + +[Note 697: _Id._, _ibid._] + +Dès avant cette époque, sa résolution était prise de retourner à Rome. +Répondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: «Quant au +dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il +serait bien possible que j'en fusse moi-même le porteur. Au reste, je +vous écrirai plus au long sur tout cela.» C'est ce qu'il fit dans sa +lettre du 8 août suivant[699], écrite après son retour de Fontainebleau, +où il était allé par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les +peintures du Primaticcio, altérées par les injures du temps, pouvaient +être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui +étaient restées intactes. + +[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, nº CLXXIV.] + +[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, nº CLXXV.] + +«J'ai profité de l'occasion, disait-il, pour parler à monseigneur (de +Noyers) du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir +amener ma femme à Paris. Ayant, senti les raisons qui me font désirer ce +voyage, il m'a tout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus +grande satisfaction, avec une grâce incomparable, sous la condition +cependant de donner un tel ordreaux choses commencées par moi, qu'elles +ne restassent pas en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le +printemps prochain: de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui, +je l'espère, aura lieu au commencement de septembre prochain.» + +Son départ fut retardé jusqu'après le 21 septembre, et probablement par +les soins qu'il fut obligé de donner aux dessins de la chapelle du +château de Dangu, appartenant à de Noyers, et que ce ministre voulait +faire décorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consulté sur +le mérite respectif de ces plans, le Poussin donna la préférence à ceux +de Levau, comme on le voit dans la dernière lettre qu'il adressa de +Paris, le 21 septembre 1642, à M. de Chantelou. Il ne pouvait partir +sans témoigner à ce véritable ami tous ses regrets de le quitter. «Je +joindrai à la présente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier +de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur +de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille +de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu, +mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher +seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré; adieu, +jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne +face[700].» + +[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.] + +Le Poussin arriva vers la fin de 1642 à Rome. Bellori et Passeri, tous +deux ses contemporains, racontent que son retour, après une absence de +près de deux années, fut glorieux, sa réputation s'étant accrue +beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reçus du roi de France. +Chacun désirait le voir et se réjouir avec lui des récompenses accordées +à son mérite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de +consolation, lorsqu'il se vit rentré dans cette ville de Rome qu'il +avait tant désiré revoir, afin d'y jouir de cette liberté avec laquelle +il ne lui paraissait pas possible de vivre à Paris[702]. + +[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p. +357.] + +[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.] + +Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier à fêter son +retour. Le Poussin avait écrit, le 1er janvier 1643, à M. de +Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrivée. Bientôt, il put +jouir, pendant quelques mois, de la présence à Rome de ces deux amis, +entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet, +Chantelou se rendit à Rome, au commencement de 1643, pour faire bénir +au pape, et présenter à Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de +diamants et l'enfant d'or porté par un ange d'argent, que Louis XIII et +sa femme Anne d'Autriche envoyèrent comme _ex voto_ à Lorette, en +actions de grâces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis +XIV[703]. + +[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de +l'Enfant porté par un ange avait été fait sur les dessins du sculpteur +J. Sarrazin.] + +Chantelou ne resta que peu de temps à Rome. Une lettre du Poussin, du 9 +juin 1643, apprend qu'à cette époque il était déjà en route et même +arrivé à Turin pour rentrer en France. + +Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu était mort; Louis XIII +l'avait suivi de près dans la tombe, et de Noyers s'était retiré de la +cour. Ces événements affligèrent beaucoup le Poussin. «Je vous assure, +monsieur, écrivait-il à Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la +commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu +de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le +coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne, pouvoir reposer +ni jour ni nuit. Mais, à la fin, quoi qu'il arrive, je me résous à +prendre le bien et à supporter le mal. Ce nous est une chose si commune +que les misères et disgrâces, que je m'émerveille que les hommes sensés +s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous n'avons +rien à propre, nous avons tout à louage.» + +Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les +troubles qui éclatèrent presque aussitôt, auraient sans doute décidé le +Poussin à rester à Rome, alors même que sa détermination n'eût pas été +fixée par la préférence qu'il accordait à cette ville sur toutes les +autres. + +[Note 704: P. 109.] + +Il continua d'y mener, pendant vingt-trois années encore, la vie calme, +méditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne +fréquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations +d'apparat. Mais sa maison, située sur le Pincio, près de la +Trinité-des-Monts, était le rendez-vous de tous les connaisseurs +illustres, de tous les amateurs de la vénérable antiquité, de tous ceux +enfin auxquels les arts étaient chers. Il était aimé et honoré de tous, +autant des Italiens que des Français eux-mêmes, qui le considéraient +comme l'ornement de leur patrie[705]. + +[Note 705: Bellori, p. 438.] + +Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des +engagements pour plusieurs années. Il menait une vie extrêmement +régulière, ne quittant sa maison que pendant les intervalles nécessaires +au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre à +profit pour ses études. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin +de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux, +quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours près de la +Trinité-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, où l'on monte +par une pente rapide[707], agréablement ombragée d'arbres et ornée de +fontaines, d'où l'on jouit d'une très-belle vue de Rome et de ses +superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques édifices +dont elles sont couvertes, comme une décoration de théâtre. Là, il +s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intéressants. Rentré +chez lui, il se mettait immédiatement à peindre jusqu'à midi; et après +avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est +ainsi qu'il sut, par des études continuelles, mieux employer son temps +qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au +bas du même mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule +des étrangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y était toujours +entouré de ses amis qui le suivaient, et c'est également sur cette place +que ceux qui désiraient le voir ou l'entretenir familièrement pouvaient +le rencontrer, le Poussin étant dans l'usage d'admettre tout galant +homme dans sa familiarité. Il écoutait volontiers les autres, mais ses +paroles étaient graves et reçues avec attention: il parlait souvent de +l'art, et avec tant de clarté, que non-seulement les peintres, mais +encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux +préceptes de la peinture, qu'il ne débitait pas comme un professeur qui +fait sa leçon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708]. +Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les événements, +et, à l'occasion, s'en servait; et à ce propos, nous l'avons entendu +blâmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de +six ou de huit figures, ou de tout autre nombre déterminé, alors qu'une +demi-figure de plus ou de moins peut la gâter[709]. + +[Note 706: _Id._, p. 433.] + +[Note 707: A l'époque où Bellori écrivait la Vie du Poussin, en +1671, l'escalier de la Trinité-des-Monts n'avait pas encore été +construit.] + +[Note 708: Bellori, p. 436.] + +[Note 709: _Id._, p. 438.] + +Bellori raconte que, se trouvant un jour à voir certaines ruines de Rome +avec un étranger très-désireux d'emporter dans sa patrie quelque rareté +antique, le Poussin dit à cet étranger: «Je veux vous donner la plus +belle antiquité que vous puissiez désirer;» et se baissant jusqu'à +terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment +mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en +poudre, et dit: «Voici, seigneur, emportez cela pour votre musée, et +dites: Ceci est l'ancienne Rome [710].» Cette anecdote peint bien la +gravité des pensées du Poussin, et la tournure philosophique de son +esprit. + +[Note 710: _Id._, p. 411.] + +Il était très-lie avec le prélat Camillo Massimi, qui devint plus tard +cardinal. Il arriva un jour, qu'entraîné par le plaisir de la +conversation engagée avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa +visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une +lanterne à la main pour l'éclairer en descendant l'escalier jusqu'à son +carrosse, le prélat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir +porter la lanterne: «Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et +moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en +avoir un si grand nombre[711].» Avec ce prélat et ses autres amis, il ne +débattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils étaient +terminés, il le marquait derrière la toile, et, sans rien déduire, on +lui envoyait immédiatement la somme[712]. Sa société intime et +habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la +première suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du +cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premières +années de son séjour à Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au musée +du Capitole, et l'Enlèvement des Sabines[713]; du cardinal Jules +Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape +en 1667, sous le nom de Clément IX; du prélat Gamillo Massimi, pour +lequel il fit Moïse enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et +Moïse et Aaron confondant les Mages égyptiens[714], et auquel il laissa +son dernier tableau inachevé d'Apollon et Daphné[715]. + +[Note 711: Bellori, p. 441.] + +[Note 712: _Id._, _ibid._] + +[Note 713: _Id._, p. 442, 449.] + +[Note 714: _Id._, p. 451.] + +[Note 715: _Id._, p. 443.] + +En outre, il n'arrivait pas à Rome un seul étranger, ou Français de +distinction, qui ne recherchât comme un honneur de voir le Poussin[716]. +Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville +plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indépendamment de M. +de Chantelou, qui arriva quelques mois après lui, il y revit «le bon M. +Pointel» qui vint à Rome deux fois; la première en avril 1645, jusqu'à +la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M. +Ceriziers de Lyon, qui fit également deux voyages en cette ville, le +premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y +revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale, +qui, plus tard, fut attaché comme bibliothécaire à la reine Christine, +et demeura plusieurs, années avec cette princesse. + +[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.] + +[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.] + +[Note 718: _Id._, p. 271, 342.] + +[Note 719: _Id._, 218,301.] + +Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au +travail, sans perdre de temps, exécutant les sujets que son goût lui +faisait préférer, et que ses réflexions préparaient. Il acceptait +néanmoins volontiers de ses amis l'idée de ses compositions, lorsque le +sujet en était conforme à la tendance de son esprit. C'est ainsi que le +cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clément IX, lui donna le sujet de la +danse de la vie humaine, représentée par quatre femmes semblables aux +quatre Saisons. Il y a placé le Temps assis et tenant une lyre, au son +de laquelle ces quatre femmes, la Pauvreté, la Fatigue, la Richesse et +la Prodigalité, se tenant par la main, exécutent en tournant une ronde +continuelle; pour montrer la différence des conditions entre les hommes. +Chacune d'elles exprime bien son propre caractère: la Prodigalité et la +Richesse sont sur le premier plan, l'une couronnée de perles et d'or, +l'autre ornée de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux +brillamment vêtues. Derrière, s'agite la Pauvreté, à peine couverte, la +tête entourée de feuilles sèches, comme un emblème des biens qu'elle a +perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses épaules nues, ses +bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne, +lui découvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances. +Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier, +comptant les moments de la vie. De l'autre côté, son camarade, enfle +avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux, +des bulles de savon, qui presque au même moment s'évanouissent et +crèvent en l'air, allusion à la brièveté et à la vanité de la vie +humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme; +et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras étendus, qui entre dans +le cercle du zodiaque, à l'imitation de Raphaël. Il est précédé de +l'Aurore qui répand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures, +qui exécutent en volant leur rapide révolution[720]. + +[Note 720: Bellori, p. 448.] + +Suivant Bellori, ce serait le même cardinal qui aurait également donné +au Poussin le sujet de _la Vérité découverte par le Temps_, et celui des +_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le désigne Bellori, du bonheur sujet à +la mort[721]. + +[Note 721: Bellori, p. 448.] + +Pendant les vingt-trois années qu'il vécut à Rome, depuis son retour de +France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles +causées par les maladies et les infirmités de la vieillesse, de se +livrer à ses études et à ses travaux. Il entretint jusqu'à la fin une +correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espéré le voir en +1644: «Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans +cette ville, lui écrivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus +eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'eût été pour moi, de jouir +encore de la présence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les +hommes du monde.» Cette espérance fut déçue, et les deux amis ne se +revirent plus dans ce monde. + +[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.] + +Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou +faisait exécuter à Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, François Lemaire, +neveu de celui qui était resté en France, Nocret, Chapron, tous +Français, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler, +pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune +endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnèse et d'autres +chefs-d'oeuvre, par un sculpteur français nommé Thibault: il lui +achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des +ornements d'église, probablement sur les dessins des plus beaux +ornements de Saint-Pierre et des autres églises de Rome[724]. + +[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.] + +[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.] + +Les copies ne se faisaient pas sans difficultés de la part des artistes +qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais +procédés dans plusieurs de ses lettres à M. de Chantelou[725]. Parmi +celles que le Poussin indique, ou remarque la _Pietà_, d'Annibal +Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de +Foligno, placée alors dans l'église de cette ville, où aucun peintre ne +voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du +commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait à Rome, pour del +Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage +dans une lettre du 25 août 1643, adressée à cet amateur: «J'ai retiré de +leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par +Nocret.» + +[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 août 1643, p. 130.] + +De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus +d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Raphaël. Ce tableau était +alors placé dans l'église de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le +Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le maître autel, +pour donner au sieur Chapron, peintre chargé de le copier, la facilité +de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir: +mais dès que le bruit de sa retraite ou disgrâce fut parvenu à Rome, +Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans +une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne +purent point le faire changer de résolution: il quitta même Rome, et se +rendit secrètement à Malte, où il séjourna pendant quelque temps. Les +moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie, +s'ennuyèrent de ce retard, et, malgré les démarches du Poussin, se +décidèrent à remettre l'original à sa place. Ce n'est pas tout; le comte +de Chaumont, ambassadeur de France à Rome, ayant été voir la +Transfiguration à Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie +abandonnée, voulut savoir pourquoi elle n'était pas achevée. Chapron, +qui était revenu de Malte, fit à l'ambassadeur ses excuses à son +avantage, disant que l'argent lui avait manqué, et que le Poussin, qui +avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le +payer.--«D'après cela, raconte le Poussin[726], je fus appelé chez M. +l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais +pas été saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi; +qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me +voulait favoriser; qu'il avait ouï parler de moi. Je le remerciai fort +humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de +_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu être fini. Je lui raccontai +brièvement toute l'histoire. Or ça, me dit-il, puisque vous l'avez chez +vous, je vous défends de l'envoyer: mais écrivez-en à M. de Noyers et +montrez-moi la réponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voilà +brièvement ce qui s'est passé entre M. l'ambassadeur et moi.» + +[Note 726: Lettre à Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.] + +La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de +Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait à l'abri de tout +reproche, et l'ambassadeur fut obligé de reconnaître que la copie avait +été payée des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et +«il quitta prise[727].» + +[Note 727: Lettre à Chantelou, p. 193, 195.] + +Cet ambassadeur avait pour secrétaire un M. Matthieu, dont +l'amour-propre, blessé par le Poussin, avait probablement indisposé le +comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre +l'avait éconduit sans trop de cérémonie. «Ce M. Matthieu, raconte le +Poussin à Chantelou[728], dès qu'il fut arrivé à Rome, vint avec une +furie française me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait à Lyon +une soeur religieuse, qui l'avait prié de lui faire faire un tableau de +dévotion, pour mettre sur l'autel principal de leur église, dont le +tabernacle n'était pas encore fait. Je lui répondis qu'il trouverait à +Rome quantité de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je +voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manière +dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,» C'est peu +de temps après cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant +l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe, +aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à +Rome, et qui sait le nom de son secrétaire, M. Matthieu? Mais, quel est +l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vénère pas le nom et +les oeuvres immortelles du Poussin! + +[Note 728: P. 189.] + +Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand +maître tient en un profond mépris, n'était cependant pas dénué d'un +certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et +graveur. Nicolas Chapron était de Châteaudun et élève de Vouët. Il fit +un long séjour à Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions +peintes par Raphaël et ses élèves dans les loges du Vatican. «Il en +avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont +gravées de bon goût et très-bien reçues. Il les fit paraître sous les +auspices du sieur Renard, qui était alors (à Rome) l'homme à qui les +artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la +protection.--Je n'y trouve, ajouté Mariette, qu'une chose à redire; +c'est trop de pesanteur: Raphaël est tout autrement léger dans ses +figures. Il est vrai que les élèves qu'il employa à peindre ces tableaux +y mirent de leur manière, et sortirent en cela du caractère de leur +maître. Mais cela n'empêche pas que Chapron n'ait outré, et que ses +copies n'aient le défaut que je leur reproche.» Le frontispice du livre, +composé, dessiné et gravé par Chapron, est d'une belle manière: il +représente l'Art couronnant le buste de Raphaël, tandis qu'à côté, le +peintre s'est représenté lui-même, admirant son modèle. Dans le fond, on +aperçoit le dôme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican. + +[Note 729: Dans son _Abecedario_, publié dans les _Archives de l'art +français_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donné une seconde +édition des gravures de Chapron.] + +On a souvent dit et répété qu'une fois rentré à Rome, le Poussin avait +résolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il +préférait de beaucoup Rome à Paris; toute sa correspondance en fait foi. +Néanmoins, tant que M. de Noyers vécut, et qu'il put conserver l'espoir +de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, lié par ses engagements, ne +paraît pas avoir pris définitivement le parti de ne pas les exécuter. Au +contraire, il annonçait à M. de Chantelou son retour pour le printemps +de 1644. «J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous +obéir, lui écrivait-il le 23 septembre 1643[730].» Il continuait les +cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de +Noyers le désirait[731]. Il se réjouissait de le voir plus florissant +que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il félicitait M. de +Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'État, +nouvelle qui s'était répandue à Rome. «La joie qui m'a saisi est si +grande, disait-il, qu'elle déborde de tous côtés, comme un torrent qui, +lorsque, après une longue sécheresse, des pluies abondantes surviennent +à l'improviste, sort impétueusement de ses rives[733].» + +[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.] + +[Note 731: P. 136.] + +[Note 732: P. 158.] + +Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII +avait accordé au Poussin «la maison et le jardin qui est au milieu de +son jardin des Tuileries, où avait demeuré le feu sieur Menou, pour y +loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.» Le +Poussin aimait beaucoup cette maison: «C'est un petit palais, +écrivait-il, à son arrivée en France[734], à Carlo del Pozzo. Il est +situé au milieu du jardin des Tuileries; il est composé de neuf pièces, +en trois étages, sans les appartements d'en bas qui sont séparés. Us +consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre +pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer +mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli +d'arbres à fruits, avec un grande quantité de fleurs, d'herbes et de +légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans +laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de +tous côtés, et je crois que c'est un paradis pendant l'été.» + +[Note 733: _Lettr_., p. 144.] + +[Note 734: P. 26.] + +Rentré à Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers +serait en disgrâce, il écrivait à Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: «Si +M. Remy vous a dit quelque chose démon retour, ce que je lui en ai pu +dire n'a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des +Tuileries: car, mon cher maître, à vous dire la vérité, monseigneur +étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à +retourner en France.» En attendant, il avait demandé la permission de +faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donnés[736]. +Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accréditant le +bruit que le Poussin renonçait définitivement à tout esprit de retour, +donna à ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison +qui lui avait été octroyée sa vie durant. Ils finirent par réussir à s'y +installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrême, et c'est +peut-être la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis +de parler de lui-même et de ses ennemis sans aucun ménagement. + +[Note 735: P. 139.] + +[Note 736: _Lettr_., p. 140.] + +«Vous savez, écrit-il à Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence +a donné lieu à quelques téméraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'à +cette heure je n'étais point retourné en France, j'avais perdu l'envie +d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a poussés, sans aucune +autre raison, à chercher mille inventions pour tâcher de me ravir +injustement la maison qu'il plut au feu roi, de très-heureuse mémoire, +de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont porté l'affaire +si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y établir et +de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont composé de fausses +lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en +France, afin que ce mensonge décidât la reine à leur accorder plus +fatalement leur demande. Je suis au désespoir, de voir qu'une injustice +semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de +revenir cet automne même jouir encore des douceurs de la patrie, là où +finalement chacun désire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le +plus à y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende +mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil +laquais? Les Français ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens +dont le mérite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme +_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de +toute l'Europe! L'intérêt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi. +C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre +remède, de faire du moins entendre aux honnêtes gens le tort que l'on me +fait, et d'être mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une +partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point été payé de +mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir à mon +secours, j'espère être en France pour la Toussaint: que si l'injustice +l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai +lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forcé +de mourir loin de ma patrie, comme un exilé ou un banni.» + +[Note 737: P. 216.] + +La réclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point écoutée: peu de +temps après, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, à sa +terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus +puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle démarche devenait +inutile. Sous la régence d'Anne d'Autriche et sous le ministère du +cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs +années, le théâtre d'intrigues et de troubles continuels. «Les nouvelles +de la cour ne m'étonnent en aucune manière, écrivait le Poussin à +Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons +bien d'autres.» Il lui disait quelque temps après, le 17 mars 1644[739]: +«C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en +France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans +cela.» Il s'attacha donc de plus en plus à la résidence de Rome, et, +tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa +toute sa vie. + +[Note 738: _Lettr_., p. 140.] + +[Note 739: P. 173.] + +Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint +Paul: commencé vers le mois d'octobre 1643, il était terminé et envoyé +dans les premiers jours de décembre suivant[740]. Félibien rapporte à ce +sujet, qu'en envoyant ce tableau à M. de Chantelou, le Poussin le +suppliait, dans une lettre du 2 décembre 1643, «pour éviter la calomnie, +et en même temps la honte qu'il aurait qu'on vît son tableau en parangon +de celui de Raphaël, de le tenir séparé et éloigné de ce qui pourrait le +ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beauté[741].» Paroles qui +peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour +Raphaël. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matière, écrivit, +à l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait: +«Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision +d'Ézéchiel; que c'était ce que le Poussin avait fait de meilleur, et +qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu +son Raphaël aussi bien que l'Italie[742].» + +[Note 740: P. 144-151.] + +[Note 741: Félibien, t. IV, p. 51.] + +[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de +ses tableaux, p. 7.] + +M. de Chantelou avait désiré avoir les copies des tableaux des sept +sacrements, que le Poussin avait composés avant son voyage en France +pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherché des +copistes; il n'avait trouvé qu'un Napolitain nommé Francesco, qui lui +eût promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extrême-Onction_; +mais il appréhendait sa longueur[743]. Après avoir attendu et cherché +pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui sût les faire, le +maître se décida, pour contenter son ami, à lui proposer de refaire une +seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa +détermination, dans une lettre à Chantelou, du 12 janvier 1644[744]. +«J'ai pensé mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de netteté que +nos copistes de profession apportent à ce qu'ils exécutent, et au prix +qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis émerveillé en +même temps de ce que tant de personnes s'en délectent. Il est vrai que, +voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de +se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, à la vérité, +pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'était +que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui +savent bien l'extrême différence qu'il y a entre eux et les copies. Mais +ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient +facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins +se servent avec avantage de ces copies mal faites pour décréditer ceux +qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-même à toutes ces choses, j'ai +cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous +prévenir que, demeurant ici, je souhaiterais être moi-même le copiste +des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les +sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une +autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que +des copies, ne coûteront guère plus et ne tarderont pas plus à être +faits. Si ce n'eût été que, depuis votre départ, j'ai été dans une +perpétuelle irrésolution, j'aurais déjà commencé. Je sais bien que vous +ne m'auriez pas désavoué, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre +la main en attendant votre réponse.» + +[Note 743: _Lett_., p. 135.] + +[Note 744: _Lett_., p. 160.] + +On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en +remit entièrement à son ami pour la disposition des sujets, la grandeur +des figures et toutes les autres particularités[745]. + +[Note 745: _Lett_., p. 171.] + +Dès que le Poussin eut reçu sa réponse, il se mit au travail avec +ardeur, espérant, quoique la besogne fût de longue haleine, l'avoir +bientôt terminée. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrême-Onction. +«Hier, dit-il dans une lettre à Chantelou, du 15 avril 1644[746], je +commençai à travailler à l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me +donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le +souhaite. Je sais bien que l'attente est une fâcheuse chose, et que vous +ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher +patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus +promptement qu'elle pourra.» + +[Note 746: P. 178.] + +Le commandeur del Pozzo étant venu voir cette répétition de +l'Extrême-Onction, ne put se défendre d'un sentiment de jalousie. +«Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperçoit bien qu'il lui déplairait que +les susdits tableaux demeurassent à Rome; mais comme ils vont entre vos +mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de répugnance. +Il a été étonné de trouver, sur un même sujet, une disposition si +diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes. +Enfin, je m'aperçois, et je n'y puis porter remède, qu'il souffre, et +lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir +mieux que tous les siens ensemble[747].» + +Le tableau de l'Extrême-Onction était entièrement terminé et même envoyé +en octobre 1644[748]. + +Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles +occasionnées par quelques indispositions auxquelles il était sujet, la +répétition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le +_Mariage_, était terminé et envoyé vers la fin de mars 1648[749]. Il +employa donc à peu près quatre années à mener cette oeuvre à bonne +fin[750]. + +[Note 747: Lettre à Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.] + +[Note 748: _Id._, p. 200.] + +[Note 749: _Id._, p. 283.] + +[Note 750: Voici, d'après les lettres du Poussin, l'ordre +chronologique dans lequel furent commencés et terminés les sept +sacrements destinés à Chantelou: 1º _L'Extrême-Onction_, commencée le 14 +avril 1644, terminée en octobre suivant (P. 178, 200); 2º _la +Pénitence_, commencée en juin 1644, terminée en mai 1647 (P. 186, 239, +240, 261); 3º _la Confirmation_, commencée en mai 1645, terminée en +décembre suivant (P. 214, 232); 4º _le Baptême de J.-Ch_, commencé en +octobre 1646, terminé à la fin de décembre suivant (P. 252, 254); 5º +_l'Ordre_, commencé en juin 1647, terminé en août suivant (P, 263, 268); +6º _l'Eucharistie_, commencée vers la fin d'août 1647, et terminée au +commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7º et _le Mariage_, +commencé vers le 20 novembre 1647 et terminé au commencement de mars +1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, après avoir appartenu à +M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orléans, régent, et +qu'ils ont passé en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce +cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.] + +De ces sept tableaux, le Baptême fut celui qui plut le moins à +Chantelou; il le lui avait écrit sans déguisement. Le Poussin lui +répondit avec la même franchise[751]. «Je ne suis point marri que l'on +me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutumé depuis +longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire, +j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la +répréhension; ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit, +car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait +cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma +vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner +à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens +de moi-même. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et +cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire +connaître, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai +donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre +tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment, je devinai +le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons témoins qui vous +l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des +peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu que l'on +sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est réduite à l'estampe; +et quant à la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs, +quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire là-dessus des +choses qui sont très-véritables, mais que ne comprendrait aucune des +personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les +passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil, +comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que +tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je +ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.»--Comme +il s'aperçut, par la réponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa +première impression, il lui écrivit en insistant de nouveau:--«Quoique, +avec belle manière, vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous +montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procédé avec le même +amour et la même diligence, et que j'y ai employé le même temps qu'aux +précédents, et qu'enfin le désir de bien faire est chez moi toujours le +même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et +l'on ne réussit pas toujours avec le même bonheur. Tous les hommes du +monde ont été sujets à cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car +il y en a trop[752].» Le prix de ces tableaux était bien minime, si nous +en jugeons par celui de la _Pénitence_, pour lequel il reçut 250 +écus[753], monnaie de Rome, c'est-à-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au +cours actuel. Mais le Poussin était aussi désintéressé que modeste, et +jamais il n'éleva de réclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les +étrangers et les indifférents, il en fixait le prix à l'avance; avec ses +amis, il s'en remettait presque toujours à leur discrétion, après avoir +indiqué la somme qu'il croyait lui être légitimement due. + +[Note 751: P. 258.] + +[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.] + +[Note 753: P. 263.] + +Pendant qu'il travaillait à la reproduction des sept sacrements pour M. +de Chantelou, de 1644 à 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux +pour des amateurs italiens et français, entre autres un Christ mort ou +crucifié, pour M. de Thou[754], et le Moïse trouvé dans les eaux du Nil, +qu'il exécuta pour M. Pointel, de 1645 à 1646, pendant le séjour de cet +ami à Rome. + +[Note 754: Terminé en juin 1646, p. 246.] + +La vue de ce tableau, que Pointel avait rapporté en France, excita la +jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soigné +l'exécution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept +sacrements. L'amitié est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent +être l'objet d'une préférence bien décidée. Mais, lorsqu'un artiste est +lié avec un amateur, il se mêle souvent à leurs relations un sentiment +de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour +d'autres, le peintre réussit mieux ou même seulement aussi bien que pour +l'ami qu'il préfère. Tel était le sentiment qui agitait Chantelou à la +vue du tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil. Il se figura que +le Poussin avait négligé les sept sacrerments, parce qu'il donnait à M. +Pointel la première place dans son amitié. L'artiste s'efforça de +détruire ce soupçon par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui +est une des plus remarquables qu'il ait écrites, non-seulement parce +qu'elle fait connaître l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou, +mais aussi parce qu'elle contient sur sa manière d envisager, la théorie +de l'art, en général, les renseignements les plus curieux. + +[Note 755: _Lettr_., p. 275.] + +«...Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour +moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que +quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous +que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurai-je préféré, +pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité qui +ont désiré très-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont +offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix +si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous +m'avez offert? Pourquoi, après avoir envoyé le premier de vos tableaux, +composé de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais +n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le +nombre pour venir plus tôt à fin d'un si long travail, ai-je, au +contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun +intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je +employé tant de temps et fait tant de courses, de ça et de là, par le +chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a +été pour vous témoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en +veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement +que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que +je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persévère +toujours dans la volonté de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis +point homme léger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un +sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux +du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l'avez vu, +est-ce un témoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que +les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre +propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je +traite pour vous doivent être représentés d'une autre manière? C'est en +cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté, +si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous +avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile, si l'on +n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos +appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est +pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous +fera connaître ce qu'il faut observer dans la représentation des sujets +que l'on traite. + +«Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont +trouvé plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de +merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la +raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire +quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre +certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans +chacun de nos ouvrages, l'ordre déterminé par lequel chaque chose se +conserve en son essence. + +«Les _modes_ des anciens étant une composition de plusieurs choses mises +ensemble, de la variété et différence qui se rencontrent dans +l'assemblage de ces choses, naissait la variété et différence de ces +modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement +des choses propres à chaque mode, procédait son caractère particulier; +c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions. De là +vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété +spéciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils +appliquèrent le mode dorien aux matières graves, sévères et pleines de +sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par +conséquent aux sujets de guerre. J'espère, avant qu'il soit un an, +peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode +lydien se rapportât aux sentiments tristes et douloureux; le mode +hypolydien aux sentiments doux et agréables. Enfin, ils inventèrent +l'ionien pour peindre les émotions vives, les scènes joyeuses; telles +que les danses, les fêtes, les bacchanales. + +«Les bons poètes ont également usé d'une grande diligence et d'un +merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux +sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le +rhythme des vers, d'après la convenance des objets à peindre. Virgile, +surtout, s'est montré dans tous ses poèmes grand observateur de cette +partie, et, il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le +son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il +parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies, +qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que +lorsqu'il chante un fait d'armes ou décrit une tempête, le rhythme +précipité, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une +scène de fureur, de tumulte et d'épouvanté. Mais, d'après ce que vous me +marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractère, et où une +telle manière fût observée, vous vous seriez donc imaginé que je ne vous +aimais pas! + +«Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une +lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut +considérer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement +combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien +que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la +contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous environnent ne +parvienne à vous corrompre le jugement.» + +Cette lettre montre quelle profonde étude le Poussin avait faite des +anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres. +Les grands poètes et les historiens grecs et latins lui étaient aussi +familiers que l'ancien Testament, et s'il eût consigné par écrit les +observations que leur lecture avait fait naître dans son esprit, nul +doute qu'il n'eût composé un livre aussi remarquable par le style que +par la pensée. + +Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme +dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de +diligence. «Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en +peinture, ajoutait le Poussin dans une troisième lettre[756], je +n'aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les +Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain +que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques, de l'art, je +me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je +vous ai envoyés, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et +d'amour qu'il m'a été possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau +du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous +aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve +point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis +toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.» + +[Note 756: Du 22 décembre 1647, p. 279.] + +Après avoir terminé la répétition des Sept Sacrements, le Poussin fit +d'autres tableaux pour quelques amateurs français, entre autres, pour M. +Delisle de la Sourdière, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M. +Pucques, l'Enlèvement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativité de +Jésus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France à Rome, en 1650, une +Vierge portée par quatre anges[760]. + +[Note 757: _Lett_., p. 280.] + +[Note 758: P. 303.] + +[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans Félibien, t. IV, p. 89 et suiv., +l'énumération des tableaux que le Poussin fit à Rome, pour des amateurs, +après 1648.] + +[Note 760: P. 308.] + +Un grand nombre de personnes désiraient obtenir une composition de sa +main: mais le Poussin ne spéculait pas sur son art; il ne se décidait +qu'en faveur de celles qui lui étaient recommandées par ses amis, ou +avec lesquelles il avait d'anciennes relations. + +L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui était lié avec M. de Chantelou +et qui, de plus, avait connu le Poussin à Rome, pendant un voyage qu'il +fit en cette ville, vers 1635, désirait beaucoup avoir une oeuvre de ce +maître. Dès le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer +l'artiste à faire un tableau pour le pauvre poëte; mais le Poussin s'en +était excusé, «ayant fermement résolu de n'entreprendre rien, quelque +profit qu'il pût y avoir pour lui, avant d'avoir terminé les Sept +Sacrements[761].» + +[Note 761: P. 245, 248.] + +Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses +oeuvres pourrait déterminer l'artiste à modifier sa résolution. Il les +lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci +J'ai reçu du maître de la poste de France, écrivait le Poussin, le 4 +février 1647[762] un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans +lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule +fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime +pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages.» + +[Note 762: _Lett_., p. 256.] + +Scarron revint à la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis à +Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'était cru obligé d'y +répondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se répandit à +Rome[763]. Il paraît qu'il lui répondit plus tard.--«J'avais déjà écrit +à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son +_Typhon burlesque_, disait-il à M. de Chantelou, le 12 janvier +1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en +une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui +fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son +burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son +ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien +_Virgile travesti_, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le premier +livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il +rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt +à pleurer, quand je pense qu'un nouvel _Érostrate_ se trouve dans notre +pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je +lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de +paroles.» + +[Note 763: P. 274.] + +[Note 764: P. 282.] + +On conçoit que le burlesque de Scarron ne devait guère convenir à la +gravité du Poussin. L'amour qu'il avait voué à l'étude du beau antique, +le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile, +devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que +Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce poète. Il ne +pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'Énée descendu aux Enfers_, +et y trouvant: + + ...L'ombre d'un laquais, + Qui, tenant l'ombre d'une brosse, + En frottait l'ombre d'un carrosse. + +Cependant, vaincu par les obsessions et par les prières de Chantelou, il +se résignait à dire, dans le mois d'août 1649[765]: «Avec le temps, je +pourrai servir M. Scarron, mais pour le présent je suis trop engagé. » +Il écrivait de nouveau à Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: «M. Scarron +m'a écrit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai +faite: je lui ai répondu et promis derechef de m'efforcer de le +satisfaire, et cela à votre sollicitation plus qu'à la sienne, car il +n'y a rien à quoi je ne m'engageasse pour vous être agréable.» Il +ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: «J'ai trouvé la +disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les +turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai +cette année à le mettre en état.» + +[Note 765: _Lett_., p. 289.] + +[Note 766: P. 296.] + +Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres +facéties préférerait un sujet ayant de l'analogie avec ses écrits; il se +trompait. Malgré la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron +professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait +exactement des devoirs qu'elle impose. «Cela tient à l'honnête homme, +disait-il, et calme la conscience, chose absolument nécessaire pour bien +vivre avec soi. Il n'y a point de licence poétique qui autorise le +libertinage d'esprit, et je cesserais d'être poète, s'il fallait l'être +ace prix[767].» D'ailleurs, quoique marié, il possédait toujours, à +titre de bénéfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin +un tableau de sainteté, et le peintre lui fit le petit, mais admirable +tableau du Ravissement de saint Paul, qui «st maintenant au Louvre. Il +le termina vers la fin de mai 1650; car en écrivant à Chantelou, le 29 +de ce mois, il lui disait: «Je pourrai envoyer en même temps à M. +l'_abbé_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le +verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].»--Le +pauvre Scarron laissa ce tableau à sa veuve, et madame de Maintenon le +donna au roi Louis XIV: singulière destinée des hommes comme des choses! +Il est probable que ce tableau était la répétition de celui que le +peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, après avoir +fait partie du cabinet du régent, a passé en Angleterre. + +[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII +p. 44.] + +En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il +représenta une tempête sur terre; «imitant l'effet d'un vent impétueux, +d'un ciel rempli d'obscurité, de pluie, d'éclairs, de foudres qui +tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les +figures qu'on y voit, écrivait-il à son ami Stella[769], jouent leurs +personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la +poussière et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire, +vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant +leurs yeux. D'un côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant +un lion qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque +d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs boeufs et +tâchent de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros +tourbillons; un chien, assez éloigné, aboie et se hérisse le poil, sans +oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort étendu +par terre et, auprès de lui, Thysbé qui s'abandonne à sa douleur.» + +[Note 768: _Lett_., p. 313.] + +[Note 769: P. 354.] + +Paul Fréart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux +frères: l'aîné, Jean Fréart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et +commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus +jeune, Roland Fréart de Chantelou, abbé de Chambray, conseiller et +aumônier ordinaire du roi. Sans être aussi intimement lié avec ces +derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de +très-bonnes relations. Il commença en mai 1648, pour M. de Chantelou +l'aîné, un petit tableau du Baptême de saint Jean, qu'il exécuta sur une +petite planche de cyprès[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en +s'excusant sur «la débilité de ses yeux et le peu de fermeté de sa main, +qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite +dimension. Vous accepterez, s'il vous plaît, ce tableau, dit-il, d'aussi +bon coeur que s'il était mieux. J'ai proportionné le prix à l'ouvrage, +et je puis encore le diminuer, si cela vous paraît convenable[771].» + +[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.] + +[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648 à M. de Chantelou l'aîné, p. +290.] + +La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais +fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela paraît très-probable, +d'après une lettre du 3 juillet 1650 à M. de Chantelou. «Je suis +très-aise, écrit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il +veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon +coeur[772].» On sait que M. de Chambray publia en 1650, à Paris, le +parallèle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage dédié à ses +deux frères, et orné du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en +même temps une traduction des quatre livres d'architecture d'André +Palladio, et le dédiait également à ses frères. L'année suivante, il +publia une traduction du traité de Léonard de Vinci sur la peinture, et +la dédia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et dédiait à la reine +Christine le texte de ce même traité, d'après un manuscrit enrichi de +dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donné à MM. de +Chantelou, pendant leur séjour à Rome[773]. C'est au premier de ces +ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 août +1650, dans lequel il dit: «J'ai lu l'épître liminaire de M. de Chambray, +laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant +les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne +se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom +de son serviteur dans cette noble épître et dans le courant du livre +aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa +courtoisie naturelle et de l'amitié singulière qu'il me porte. Aussi +ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur +mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de +désirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est déjà trop mille fois. +J'espère que vous ne désapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi +qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux +observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture, et +que ce serait porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à M. de Chambray +quoi que ce soit qui touchât à une matière en laquelle il est si fort +expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].» + +[Note 772: _Lett_., p. 315.] + +[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.] + +[Note 774: _Lett_., p. 316.] + +Il est extrêmement regrettable que l'ouvrage de l'abbé de Chambray sur +l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'idée de continuer les +observations qu'il avait commencé à ourdir sur le fait de la peinture: +c'est une grande perte pour l'art. + +Après avoir goûté les livres dont M. de Chambray l'avait favorisé, le +Poussin en fit présent au commandeur del Pozzo, «qui les tient, écrit-il +à Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trésors, et les montre à +tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi à cette fin +que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la réputation de +messieurs de Chantelou s'étendent partout[775].» + +[Note 775: P. 324.] + +Vers la même époque, le peintre exécuta son portrait pour M. de +Chantelou: il en fit une répétition, avec quelques différences, pour son +ami Pointel: mais il envoya celui qui était le mieux réussi à Chantelou, +en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de +jalousie[776]. «Je prétends que ce portrait doit être une preuve du +profond attachement que je vous ai voué; d'autant que, pour aucune +personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette +occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce +portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire +valoir[777].» + +[Note 776: P. 302, 312.] + +[Note 777: _Lett_., P. 312.] + +Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas: +«Je n'ai pu, dit-il, honnêtement le lui refuser.» C'est ce qui retarda +l'envoi de l'original, qui était terminé à la fin de mai 1650, et qui ne +fut expédié que dans le mois de juillet suivant[778]. + +M. de Chantelou lui ayant témoigné son admiration de ce portrait, dont +la répétition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant +envoyé une somme assez élevée pour le prix, qui n'avait pas été fixé à +l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son désintéressement +ordinaires, lui répondit: «Il n'y a non plus de proportion entre +l'importance réelle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en +faire, qu'entre le mérite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez: +je trouve des excès dans tout cela[779].» + +[Note 778: P. 313.] + +[Note 779: P. 316.] + +Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui +envoya en 1655. Il disait à son ami, à cette occasion: «Je vous prie, +devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme +seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est +point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui +verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les +goûts des amateurs de la peinture n'étant pas moins différents que ne le +sont les talents des peintres eux-mêmes, il doit se trouver autant de +diversité dans le jugement des uns qu'il y en a réellement dans les +travaux des autres[780].» + +[Note 780: _Lett_., p. 324.] + +Il fit quelque temps après, pour madame de Mont-mort, devenue bientôt +madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il exécuta ensuite pour +Chantelou la Conversion de saint Paul[782]. + +[Note 781: P. 333, 335.] + +[Note 782: _Id._ et 336.] + +Le commandeur del Pozzo était mort avant que le Poussin ne mît la main à +ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 décembre 1657, à +Chantelou, leur ami commun. «Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo, +est décédé, et nous travaillons à son tombeau[783].» + +[Note 783: P. 335.] + +L'artiste lui-même commençait à ressentir plus fortement les atteintes +de la vieillesse; cependant il exécuta encore pour Chantelou le tableau +de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne +pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Il voyait +arriver sa fin avec la résignation d'un chrétien et la fermeté d'un +philosophe. «Je suis assure, écrit-il à Chantelou, le 20 novembre 1662, +que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est +peut-être le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas +grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez considérer que j'y ai +employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai +toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié +que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et +veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout +de mon doigt: je n'en peux plus[784].» + +[Note 784: _Lett_., p. 341] + +Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidèle compagne +de sa vie, celle qui avait contribué à le fixer à Rome. Il fit part de +cette perte à M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785] +et lui dit: «Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me +laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes +sortes, étranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve +point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer +combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le +remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte +guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. Me voyant dans un semblable +état, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au départ. +J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse +plus de dix mille écus de ce pays (53,000 francs environ) à mes pauvres +parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants, +qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin +du secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette +nécessité, je viens vous supplier de leur prêter la main, de les +conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne +soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, +et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous +ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre +Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.» + +[Note 785: P. 344.] + +Il avait demandé à M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la +Peinture_, publié par l'abbé de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il +l'eut examiné, il écrivit à M. de Chambray, le 7 mars 1665: + +«Il faut à la fin se réveiller. Après un si long silence, il faut se +faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le +loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de là +peinture, qui a servi d'une douce pâture à mon âme affligée, et je me +suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui aviez +ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se +laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et +d'amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que, +désormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour +guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la +peinture. + +[Note 786: Par sa lettre du 4 février 1663, p. 342.] + +«Après avoir considéré la division que François Junius fait des parties +de ce bel art[787], j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai +appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette +sorte d'imitation et de la définir. + +[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres. +La première édition, dédiée à Charles Ier, roi d'Angleterre, est de +1637.] + +«DÉFINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs, +sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin +est la délectation. + +«PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre. + +«Il ne se donne point de visible sans lumière; + +«Il ne se donne point de visible sans milieu transparent; + +«Il ne se donne point de visible sans forme; + +«Il ne se donne point de visible sans couleur; + +«Il ne se donne point de visible sans distance; + +«Il ne se donne point de visible sans instrument. + +«CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties +essentielles de la peinture. + +«Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, et +qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre +de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de +recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la +disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beauté, la +grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout. +Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est +le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il +n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs +choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains. + +«Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre +sentiment sans aucune cérémonie. J'ai l'expérience que vous savez +non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile. +J'en dirais davantage, mais quand je m'échauffe maintenant le devant de +la tête par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus, +j'ai toujours honte de me voir placé, dans votre ouvrage, avec des +hommes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que +l'étoile de Saturne n'est au-dessus de notre tête; je dois cela à votre +amitié, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne +suis[788].» + +[Note 788: _Lett_., p. 346.] + +Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il +est évident que si le Poussin eût voulu s'attacher à expliquer les +principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il +aurait fait un livre non-seulement bien supérieur à celui de l'abbé +Chambray, maintenant fort oublié, mais même à beaucoup d'autres traités +publiés puis cette époque. + +Il touchait à sa fin: sa dernière lettre à M. de Chantelou lui +renouvelle, d'une manière profondément sentie, l'assurance de son +affection. «Je vous demande excuse, lui écrivait-il le 28 mars 1665, +d'avoir tant tardé à confesser de nouveau que vous êtes celui à qui je +suis le plus redevable, que vous êtes mon refuge, mon appui, et que je +serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dévoué de +vos serviteurs[789].» + +Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait à Dieu son +âme fortement trempée. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait +précédé dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces +trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus +grand honneur de l'école française, et dont les deux autres résument à +un égal degré, tant en France qu'en Italie, les qualités aimables et +sérieuses qui font les grands amateurs. + +[Note 789: _Lett_., p. 349.] + +FIN. + + + + +APPENDICE + +I + +NOTICE SUR LA FORNARINE[790] + + +[Note 790: Voy. p. 51.] + +Sur ton véritable portrait peint par Raphaël, et conjecture sur la +vérité de ceux du palais Barberini, à Rome, et de la galerie des +offices, à Florence. + +_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791]. + +[Note 791: Cette lettre est rapportée dans le _Piacevole raccolta di +opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et +moderni, e ripublicati per cura di Niccolò Laurenti e Francisco +Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle +se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Raphaël_, de M. +Quatremère de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.] + +Rome, le 6 avril 1806. + +«Le pouvoir que votre supériorité et vos qualités éminentes vous donnent +sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant à vous dire mon avis +sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y +ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mérite, +pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir +de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux +vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une +infinité de récriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion +pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espère qu'on devra +me pardonner ma hardiesse. + +«Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine +était la fille d'un boulanger à Rome, qui demeurait au delà du Tibre, du +côté de Sainte-Cécile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entouré +d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se haussât sur la pointe des +pieds, était dominé de telle sorte que celui qui regardait voyait tout +l'intérieur. C'était là que cette fille venait très-souvent prendre ses +ébats: et comme la renommée de sa beauté s'était répandue et attirait la +curiosité des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui +vont en quête de la beauté, tous désiraient la voir. + +«Or il arriva que Raphaël vint à passer aussi par là, au moment même où +la jeune fille était dans la cour, et, croyant n'être pas vue, se lavait +les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrémité du jardin. Le +Sanzio, s'étant haussé par dessus le petit mur, vit la jeune fille et +l'examina attentivement; et, comme il était extrêmement amateur des +belles choses, la trouvant très-belle, il en devint aussitôt amoureux, +concentra toutes ses pensées sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne +fût à lui. + +«Ayant donc donné son coeur à cette femme, il la trouva encore plus +aimable et d'un caractère plus élevé qu'il n'aurait pu le supposer +d'après sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une +passion plus ardente, tellement qu'il ne lui était plus possible de +s'appliquer à l'art sans sa présence. Cette passion n'échappa point à +Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnésine; il fit en +sorte que la Fornarine pût chaque jour tenir compagnie à Raphaël. + +«Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine +immortel, non-seulement à cause de sa réputation, mais par ses oeuvres: +car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune +conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi +Raphaël ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aimée avec le +langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaça dans +la grande fresque de l'Héliodore, oeuvre éminente, qui l'emporte sur les +autres, et dans laquelle la Fornarine est représentée avec une telle +aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois à Canova, que +c'était le plus beau corps mis en mouvement par Raphaël, sous les traits +de sa maîtresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration; +il fit son portrait à part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il +envoya en don à Taddeo, son ami intime à Florence; enfin, il la plaça +dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut véritablement le +portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage +que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idéalisait, comme en une +apothéose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques. + +«Vous me demanderez peut-être ce que je prétends faire de la Fornarine +qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle +de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il +n'indique pas les qualités de la beauté de la Fornarine, qui fut +véritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des +traits fins et une physionomie, tout à la fois grecque et romaine. Les, +trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappelés, encore +qu'ils admettent cette liberté et cette variété qu'exigent ces sortes de +compositions, ont la même forme élégante et distinguée, une égale +désinvolture de la personne, une égale idéalité de la physionomie, un +même corps souple et léger paraissant formé pour la danse, un même air +tendre et passionné-qu'on croirait avoir été modelé par l'amour. Ces +caractères ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non +plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte +écrite[792] l'épigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve +suffisante, parce que cette écriture n'est pas de Raphaël, et qu'elle a +pu être tracée par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matière +présument que ce portrait est celui d'une des femmes célèbres dans les +lettres à cette époque; car on sait que Raphaël a peint plusieurs de ces +femmes illustres, et c'était alors l'usage des femmes élevées par leur +esprit au-dessus de leur condition, de consentir à ce que les plus +grands artistes fissent leurs portraits[793]. + +[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.] + +[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne +pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est représentée à +mi-corps, absolument nue.] + +«A l'égard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre +excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idéalité de la +passion du Sanzio, ni cette forme élégante qu'on dirait d'une nymphe, ni +cette souplesse comparable à la plante la plus flexible. C'est le +portrait d'une femme ayant l'air grave et résolu, annonçant une âme +fière et sévère. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphaël l'a +ornée d'une pelisse de fourrure, lui qui représente toujours la +Fornarine décolletée et découverte, là où les femmes aiment tant à faire +montre de leurs appas. + +«Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya à Florence, par suite +de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a +péri ou a été emporté loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a été +baptisé du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de +la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix +inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'était un grand bonheur de +posséder ce trésor, l'opinion de Puccini a prévalu, et maintenant est +établie plus fermement que jamais dans la croyance commune. + +«Quelques personnes ont pensé que ce tableau était dû à Giorgione, et +ce n'était point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la +plus sublime couleur vénitienne: on pourrait peut-être l'attribuer au +Giorgione, s'il n'était facile de reconnaître que cette peinture est +plus fière et plus forte que sa manière ne le comporte; les cheveux sont +peut-être mieux traités qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont +dessinés et exécutés avec une magie merveilleuse, et avec cette +perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'école +romaine, et toute la tête a un caractère de puissance qui annonce une +âme plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me +décide à hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi +vérifier, à savoir que cette oeuvre merveilleuse a été dessinée par le +grand Michel-Ange et exécutée par Sébastien del Piombo; et je m'appuie +sur les, raisons suivantes. + +«Il y a lieu de croire que ce portrait représente Victoria Colonna, +marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honnêteté, de beauté, de +génie. Le Bulifon a fait exécuter une gravure qui ressemble beaucoup, +quant à la pose et à l'ensemble, à ce tableau, comme on le voit par +l'original que je vous envoie. + +«L'estampe est des plus médiocres, mais néanmoins elle laisse voir ce +que je dis; et comme la gravure est tout à fait mauvaise, elle n'a pu +retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper, +ayant été un homme de goût et fort versé dans toutes les choses d'art; +il n'aurait pas osé dédier cette estampe, comme il le fit, à la duchesse +de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie. + +«Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte +affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria +Colonna, qui en a laissé des preuves dans ses oeuvre» poétiques; tout le +monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessiné +le portrait de la marquise; on connaît également l'intimité qui régnait +entre Michel-Ange et Sébastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc +pas entièrement dépourvue de fondement, outre que je trouve dans le +tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose, +la fierté, la sublimité de la composition, dans l'attitude et le visage, +elle brillant du coloris vénitien. Je ne veux point omettre de faire +remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractère, +puisqu'elle avait engagé sa foi à un vaillant guerrier, et qu'elle avait +donné son affection à une âme forte comme était celle de Michel-Ange. +L'amour naît et se nourrit d'une sympathique ressemblance. + +«Je sais bien que cette opinion que j'émets fera jeter les hauts cris, +principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce +tableau ne cesse point pour cela d'être placé au premier rang, mais sera +même plus remarqué, les peintures de Michel-Ange étant fort rares? +Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manière sûre le véritable portrait +de Raphaël, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec +celui d'Altoviti, je soulevai également une grande rumeur; mais, à la +fin, il paraît que les Toscans eux-mêmes se mettent de mon côté depuis +la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce +sera toujours pour moi la plus douce chose à penser, que je me suis +efforcé, autant qu'il dépendait de moi, d'identifier les portraits de +Raphaël et de la Fornarine, et de rapprocher, même après leur mort, ces +deux nobles âmes que l'amour enlaça si étroitement de ses liens pendant +la vie.» + +[Note 794: C'est un mémoire du chanoine D. Moreni, intitulé: +_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante +Bindo Altoviti_. Cette notice contient des détails intéressants sur +l'amitié qui unissait Bindo et Raphaël. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele +Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo +Poggioli, p. 19 et 92.] + +--Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini. +Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la +tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis néanmoins +de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Raphaël, et +qu'il a voulu représenter sa maîtresse bien-aimée. Pourquoi le portrait +qu'il avait envoyé à son ami Taddeo n'aurait-il pas passé entre les +mains des Médicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant réunis, +soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas +plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de décider sans +aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a +dû périr ou être emporté loin de l'Italie? L'objection tirée de la +pelisse de fourrure qui couvre une partie des épaules de la Fornarine ne +me paraît pas mieux fondée. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son +art, n'aurait-il pas représenté son modèle avec l'ornement qui +caractérisait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans +le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant à l'expression +du visage, elle nous paraît aussi belle que l'idéal permet de le +désirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionnée +comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on connaît les physionomies +romaines, empreintes d'une sérénité, d'un calme qui rappelle les plus +belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de +Florence ne représente une Romaine dans tout l'éclat de cette beauté +particulière aux femmes de cette ville et principalement à celles du +quartier du Transtévère, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir +dans ce portrait la souplesse, la désinvolture de ses membres, cela, +lient uniquement à ce qu'elle est représentée à mi-corps, dans une +altitude posée. La comparaison établie entre cette merveilleuse peinture +et l'affreuse gravure à laquelle Bulifon a donné le nom de Victoria +Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter +les yeux sur la figure grosse, courte, épaisse, que cette gravure +représente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, représentant le +tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien +absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas +comment Missirini, qui est un écrivain d'un goût sûr et d'une critique +éclairée, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les +amateurs pourront facilement décider la question _de visu_, car +Longhena, dans la traduction de la _Vie de Raphaël_ de M. Quatremère de +Quincy, en reproduisant la lettré de Missirini, a donné également la +reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce +Bulifon, que Missirini cite comme un homme très-versé dans les matières +d'art, et qui paraît avoir été plutôt un savant qu'un connaisseur, était +d'origine française. Il alla se fixer à Naples vers 1680, et s'y fit +libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la +_Biographie universelle_ donne une nomenclature incomplète, puisqu'elle +n'énonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et +qu'il dédia à la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'épigraphe +mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cité par Missirini et +reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donnée comme étant le +portrait de cette femme illustre, a été faite plus de cent quarante ans +après sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'épaisseur +du visage, la vulgarité des traits et de l'expression sont en désaccord +complet avec la réputation de beauté que Victoria Colonna avait inspirée +a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien. +On voyait exposé en 1851, au palais Doria, dans le Corso, à Rome, un +magnifique portrait en pied que l'on disait être celui de la marquise de +Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient +généralement à Sebastiano del Piombo ou à Michel-Ange. Ce portrait, que +j'ai longtemps et plusieurs fois admiré, n'offre aucune ressemblance, +soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure +que Missirini a été chercher dans les publications faites par le +Bulifon. + +S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne +représente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins à signaler +son portrait, ainsi que le reconnaît le docte Missirini, dans trois des +principales compositions de Raphaël, dans l'Héliodore et le Parnasse des +fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration. +J'ajouterai qu'elle se trouve également dans une autre oeuvre capitale +du grand maître, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des +saintes femmes agenouillées à gauche de la Vierge, à l'angle du tableau, +sur le premier plan. Il est impossible de se méprendre ici sur les +traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien là son noble et +beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une régularité tenant à la +fois de la beauté grecque et romaine. Ses cheveux sont bien nattés et +attachés comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses épaules nues, +accusant la forme particulière des épaules romaines, sont fortes et +remontent presque à la naissance du col. Enfin, ce qui me paraît un +trait caractéristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'Héliodore +et dans la Transfiguration, Raphaël a toujours laissé voir le pied de la +Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre. +Quant à la Clio du Parnasse, assise à droite d Apollon et tenant à la +main la trompette de la renommée, c'est bien encore la Fornarine, mais +poétisée, idéalisée et mise en apothéose à la hauteur des muses et des +déesses qui l'entourent. + + * * * * * + + + + +II (voy. p. 83). + +CLEOPATRA[795]. + + + Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris + Brachia, et aterna torpentia lumina nocte + Aspicis, invitam ne crede occumbere leto. + Victores vetuere diu me abrumpere vitam, + Regina ut veherer celebri captiva triumpho + Scilicet, et nuribus parerem serva latinis; + Illa ego progenies tot ducta ab origine regum, + Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi, + Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus, + Atque Oriens omnis divum dignatus honore est. + «Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.» + Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni. + Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi, + +[Note 795: Voy. à la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t. +II, p. 328, les notes de l'abbé Serassi sur cette pièce de vers.] + + Umbraque Tartareas descendi libera ad undas. + Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis, + Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira. + Namque triumphali invectus Capitolia curru + Insignes inter titulos, gentesque subaclas, + Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens + Spectaclo explevit crudelia lumina inani. + Neu longeva vetustas facti famam aboleret, + Aut seris mea sors ignola nepolibus esset, + Effigiem excudi spiranti e marmore jussit, + Testari et casus falum miserabile nostri. + Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus, + Egregium, celebri visendara sede locavit + Signa inter veterum heroum, saxoque perennes + Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis; + Optatae non ut deflerem gaudia mortis, + (Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu, + Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem); + Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea, + AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris + Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona. + Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites. + At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo + Saecula, et antiques redierunt laudis honores, + Si le praesidium miseris mortalibus ipse + Omnipotens pater aetherio demisit Olympo; + Et tua si immensae virtuli est aequa potestas, + Munificaque manu dispensas dona deorum, + Annue supplicibus votis; nec vana precari + Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde. + Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar, + Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit. + At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua, + Induerit licet in durum praecordia marmor, + Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat. + Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non + («Induerim licet in durum praecordia marmor») + Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est. + Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas + Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos. + Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit, + Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque + Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta + Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis; + Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra + Hesperidum dites truncos non invidet hortis. + + * * * * * + + + + +III ET IV + +SONNET VIII (voy. p. 138). + + + Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira, + Avrà distrutto questo fragile legno; + Com' or qualche marmoreo antico segno, + Roma, fra tue ruine ognuno ammira; + Verran quel, dove ancor vita non spira, + A contemplar l'espressa in bel disegno + Beltà divina dall'umano ingegno, + Ond'alcuno avrà invidia a chi or sospira. + Altri, a cui nota fia vostra sembianza, + E di mia mano insieme in altro loco + Vostro valore, e 'l mio martir dipinto, + Questo, è certo, diran, quel chiaro foco, + Ch'acceso da desio più che speranza, + Nel cor del Castiglion mai non fu estinto. + + + + +IX + + Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo, + Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso, + E'l mento dolcemente in se diviso, + Per man d'amor composto in dolce modo. + O vivo mio bel sol, perché non odo + Le soavi parole, e'l dolce riso, + Siccome chiaro veggo il sacro viso, + Per cui sempre pur piango, e mai non godo? + E voi cari, beati, e dolci lumi, + Per far gli oscuri miei giorni più chiari, + Passato avete tanti monti e fiumi: + Or quì nel duro esiglio, in pianti amari + Sostenete, ch'ardendo io mi consumi, + Ver di me più che mai scarsi ed avari. + + * * * * * + + + + +V + +CANZONE III (voy. p. 139). + + Manca il fior giovenil de'miei primi anni, + E dentro nel cor sento + Men grate voglie; nè più 'l volto fore + Spira, come solea, fiamma d'amore. + Fuggon più che saella in un momento + I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro + Ogni cosa mortal ne porta seco. + Questo viver cadùco a noi sì caro, + È un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento, + Un tempestoso mare, un carcer cieco: + Ond' io pensando meco, + Tra le tenebre oscure un lume chiaro + Scorgo della ragione, che mostra al core, + Come lo sforzin gli amorosi inganni + Gir procacciando sol tutti i suoi danni. + E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio, + Dal pigro sonno omai + Destati, e di corregger t'apparecehia + Il folle error, che già teco s'invecchia. + Fors' è presso all'occaso, et'tu nol sai, + Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno: + Onde più vaneggiar ti si disdice. + Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno + Premio di tue fatiehe al fin àrai; + Pur ti struggi aspettando esser felice. + Svelli l'empia radiee + Di fallace speranza; e gli occhi intorno + Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia? + E vedrai che null'altro è 'l tuo desio + Che odiar te stesso, e meno amare Iddio. + Dagli occhi tal ragion la benda oscura + Mi leva, ond'io por temo, + Veggendomi lontan fuor del cammino + A periglioso passo esser vicino: + Nè trovo il feco mitigato o scemo, + Che m'accese nel cor l' alma bellezza; + Tal ch'io non so come da morte aitarlo. + + Pur s'in me resta dramma di fermezza + Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo + Dall' incendie crudel vivo ritrarlo. + Ma, ahi lasso, mentre io parlo, + Sento da non so quai strania dolcezza + L'anima traita gir dietro al divino + Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura + Tanto placer, ch' altro piacer non cura. + S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole + A forza navigar contrario all'onda + Con debil remo, giù scorre à seconda. + + * * * * * + + + + +VI + +_Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss +viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII +voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420). + +RES DIVINAE + +DII + +Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti; +Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero. +Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae, +Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae. +Fabulosse deorum actiones. +Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci, +donaria, vota et ornamenta. + +_Sacrificia et ritus_: + Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus. + Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta. + +_Sacrorum ministri_: + Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae. + +_Instrumenta sacrorum_: + Litui, acerrae, simpuli, vasa varia. + +RES HUMANAE + +PACIS.-- + +_Publicoe, serioe_: + Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta, + lictores, fasces, sellae, etc. Judicia, + tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera + et meusurae. + +_Ludricoe, theatrales, seu scenicae_: + Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta + musica, tibiae. + Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes. + Circenses, seu curules. Currus, + aurigae, circi, metae. + Largitiones et munera. + +_Privatoe_: + Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et + varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes; + exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium; + servi et ministeria. + +BELLI. + +Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus, +insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati. + +Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges. + +Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes. + +_Actiones militares_: + Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones; + +Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi; + +Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae, + arcus eorumque ornamenta. + +FIN DE L'APPENDICE. + +ACHEVÉ D'IMPRIMER + +SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CHÊNE-BOURG (GENÈVE), +SUISSE + +SEPTEMBRE 1973 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs +italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 17004-8.txt or 17004-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/0/0/17004/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17004-8.zip b/17004-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..76644d2 --- /dev/null +++ b/17004-8.zip diff --git a/17004-h.zip b/17004-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6271b4f --- /dev/null +++ b/17004-h.zip diff --git a/17004-h/17004-h.htm b/17004-h/17004-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e4c846b --- /dev/null +++ b/17004-h/17004-h.htm @@ -0,0 +1,15996 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS +ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES, par J.-G. DUMESNIL. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: smaller; + text-align: right; + color: gray; + } /* page numbers */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i1 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i5 {display: block; margin-left: 5em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i7 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs +italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes + Tome IV + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif + + + + + +</pre> + + +<h1>HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS +ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES</h1> + +<h3>PAR</h3> +<h3>J.-G. DUMESNIL</h3> +<h3>Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de +l'Orléanais et de la Légion d'honneur.</h3> +<h3>Vitam excoluere per artes. Virg.</h3> + +<h3>ISBN 2-8266-0076-1</h3> + +<h3>Réimpression de l'édition de Paris, 1853</h3> +<h3>TOME IV</h3> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>JULES RENOUARD ET C<sup>ie</sup></h3> + +<h3>Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles</h3> + +<h3>6, RUE DE TOURNON</h3> + +<h3>MINKOFF REPRINT</h3> + +<h3>GENÈVE</h3> + +<h3>1973</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<a href="#LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE"><b>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE</b></a><br /> + +<p>1478-1529.</p> + +<p> +La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;<br /> +Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.<br /> +Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.<br /> +Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;<br /> +Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;<br /> +première représentation de <i>la Calandria</i>; Jules Romain;<br /> +le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint;<br /> +École romaine.<br /> +</p> + +<a href="#PIETRO_ARETINO"><b>PIETRO ARETINO</b></a><br /> + +<p>1492-1557.</p> + +<p> +Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;<br /> +Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;<br /> +Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;<br /> +Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;<br /> +Michel-Ange; Baccio Bandinelli.<br /> +André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti;<br /> +Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis.<br /> +École vénitienne.<br /> +</p> + +<a href="#DON_FERRANTE_CARLO"><b>DON FERRANTE CARLO</b></a><br /> + +<p>1575-1641.</p> + +<p> +Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;<br /> +Lavinia Fontana Zappi;<br /> +Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.<br /> +Ecole bolonaise.<br /> +</p> + +<a href="#LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO"><b>LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO</b></a><br /> + +<p>1590-1065.</p> + +<p> +Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc;<br /> +Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;<br /> +Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano;<br /> +Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;<br /> +Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.<br /> +</p> + +<p> +<a href="#AVERTISSEMENT"><b>AVERTISSEMENT.</b></a><br /> +<a href="#APPENDICE"><b>APPENDICE</b></a> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III_ET_IV"><b>III ET IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI</b></a><br /> +<a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br /> +</p> + +<b>AVIS IMPORTANT.</b> + +<p>L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le +traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils +poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, +toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs +droits.</p> + +<p>Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la +police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités +sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des +conventions littéraires.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a>AVERTISSEMENT.</h2> + +<p>On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes +les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs +ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs. +C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des +amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer +les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est +pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune +aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux +qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent +réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas +échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël, +de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les +sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans +l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a +été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.</p> + +<p>Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre +sur cette qualification d'amateur.</p> + +<p>Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que +nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des +collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.</p> + +<p>Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les +comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art +qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne +s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de +sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des +connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin +semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à +son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a +de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps, +jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger +comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est +très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique +jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la +raison<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de +l'art, le jugement et l'intelligence.</p> + +<p>Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le +comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le +Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier +l'influence sur les artistes de leur temps.</p> + +<p>Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément, +qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de +véritables <i>dilettanti</i>. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé +pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un +très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les +membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et +les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence +sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à +consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son +temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec +les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les +artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient +la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les +autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de +l'intimité.</p> + +<p>Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces +quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire +d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro +Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et +le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que +l'Italie n'admire pas moins que la France.</p> + +<p>En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait +à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino +Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus +contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De +même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de +Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs +étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur +centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer +Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M. +de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.</p> + +<p>Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de +transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur +les amateurs français.</p> + +<p>Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de +recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il +renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais +désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser +entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas +la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu +seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet +ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont +souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.</p> + +<p>En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma +reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de +l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur +les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma +disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût +pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation +justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves +de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil, +Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements +qu'ils ont bien voulu me donner.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> +<h2><a name="LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE" id="LE_COMTE_BALTHASAR_CASTIGLIONE"></a>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE</h2> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p> +De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous +les pontificats de Jules II et de Léon X, il n'en est +aucun qui exerça une plus grande influence sur +l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement +lié avec Raphaël, il lui fournit plus d'une fois +les sujets de ses compositions, et prit part au grand +travail que le Sanzio avait entrepris pour la reconnaissance +et la restauration des précieux restes de +l'antiquité qui existaient encore dans la ville éternelle. +Après la mort de l'Urbinate, son amitié valut +à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue. +Ce prince, grâce à la recommandation du +Castiglione, accueillit dans sa capitale, avec la plus +éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et l'on +peut dire avec vérité que Mantoue est principalement +redevable au Castiglione des immenses et magnifiques +ouvrages d'architecture et de peinture +qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione +avait puisé l'amour du beau dans l'étude<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> +approfondie des oeuvres d'Homère, de Platon, de +Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. +Aussi, malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues +des cours, aux chances des combats et aux +négociations de la politique, il ne négligea aucune +occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les +grands maîtres, ses contemporains, et d'admirer +leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul +homme de son temps qui pût entretenir des relations +d'amitié aussi intimement avec Michel-Ange qu'avec +Raphaël: il dut cet heureux privilège non-seulement +à l'aménité de ses manières et à la bienveillance +de son caractère, mais encore à ses connaissances +profondes et variées, à la solidité de son +jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël +lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, +à son amour dû beau qui ne l'abandonna jamais et +qui lui faisait constamment rechercher le séjour de +Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la +ville que le Bramante, Raphaël et ses élèves, +Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, Daniel de +Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une +commune patrie, ne se démentit jamais. Aussi, +lorsque du fond de l'Espagne, où il suivait, comme +nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, +des négociations fort importantes, il apprit la prise +de cette ville par les bandes indisciplinées du connétable +de Bourbon, la dispersion des élèves de +Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la +basilique de Saint-Pierre, la destruction d'un grand<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> +nombre de chefs-d'oeuvre et tant d'autres malheurs +irréparables, il fut tellement frappé de ces +désastres, qu'au témoignage de tous ses contemporains, +la douleur qu'il en ressentit ne tarda pas à +le conduire au tombeau.</p> + +<p>Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les +artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il +est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie. +C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur +ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa +famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de +Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de +Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa +beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef +était marquis de Mantoue.</p> + +<p>C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des +oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes +d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à +Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de +Politien et de beaucoup d'autres savants illustres <span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>avaient dirigé les +esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches +Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations +ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne +faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la +force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des +lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un +jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans +le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce +devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> et d'une fortune +médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin +de lui procurer des connaissances solides et brillantes.</p> + +<p>La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi +distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa +cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des +artistes<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa +jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps, +l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les +écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien, +l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles +lui apprit les <span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>lettres grecques, et plus tard, sous la direction de +Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs +et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et +montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait +découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains +auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent, +en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin, +Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût +décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité +ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus +remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante, +Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de +la <i>Divine Comédie</i> l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la +tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu +naturel et la facilité.</p> + +<p>Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes +études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite +cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait +Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à +cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette +bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais +dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son +esprit en parcourant<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de +vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société +des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues +de la politique.</p> + +<p>La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous +les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la +littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère +lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il +désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses +espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous +ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques +jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar +obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de +bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se +proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de +France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit +partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à +l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.</p> + +<p>Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques +Boschetto de Gonzague, son beau-frère<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, le Castiglione fait de cette +entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être +rapportée<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>:</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à +Pavie. Notre très-illustre seigneur<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> resta jusqu'à samedi dernier à +Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le +déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio, +église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout +de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce) +le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à +monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume +de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans +le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit. +Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers +et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des +prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes +milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur +ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du +pape<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de +brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur +de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau +à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les +cardinaux Borgia, légat<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>de Saint-Pierre-aux-Liens<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et de +Rouen<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des +seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans +cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs +chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces +chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se +trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son +coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista, +notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde. +Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les +trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> avec leur +capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule, +suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les +bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on +puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi +que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq +cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la +main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis +les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et +sur les cuisses.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses +dards<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec +un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après +était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant +en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté, +quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, de Ligne +et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux +ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc +était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me +rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils +marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite +beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des +prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents +gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment +habillés.</p> + +<p>Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> l'étendue de +cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de +chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un +habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les +armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il +avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait +regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un +dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges, +avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient +quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre. +Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille +moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa +Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il +portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança +dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et, +pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à +coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non +brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de +petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence. +C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le +château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine +fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli +de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en <span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>entrant dans +son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à +quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de +sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous +allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour +entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses +hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La +messe fut chantée par l'évêque de Plaisance<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. La messe dite, et après +avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous +revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se +rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au +poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la +campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris +pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que +vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi; +mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande +intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a +semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité +d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses +s'arrangent au mieux de nos désir.»</p> + +<p>Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de +Mantoue, bien qu'il eût <span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>combattu peu de temps auparavant contre Charles +VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le +nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du +royaume de Naples.</p> + +<p>Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le +marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les +historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs +refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France, +le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le +désirait, la permission de venir à Rome.</p> + +<p>Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait +occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des +malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des +Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force +et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement +assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome +Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses +États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la +mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de +Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à +Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas +d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait +qu'il ne fournirait pas une longue carrière.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p> + +<p>Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait +dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui +accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de +Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces +importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503, +lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du +Garigliano<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que +Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans +les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés +à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de +Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui +très-amateur des belles-lettres<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Ils étaient liés, depuis leur +enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par +son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc +d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher +à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la +permission du marquis de Mautoue, son <span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>seigneur suzerain; il quitta donc +Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.</p> + +<p>Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du +Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer +au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps +à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et +de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le +motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source +dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses +parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà +donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans +cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est +certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans +influence sur l'avenir du Castiglione.</p> + +<p>Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la +Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le +duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta +Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au <span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>camp sous les murs +de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde, +qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes, +avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux +dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il +se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine +à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se +rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les +bains de San Casciario, près de Sienne.</p> + +<p>Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola +et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de +ses États.</p> + +<p>Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le +centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu +de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit +tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est +complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les +voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses +enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre +l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle, +il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par +un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère, +père de Guidobaldo. Ce prince, <span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>malgré les agitations de sa vie et les +vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute +occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait +fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait +alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement +il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans +les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de +chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres +semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre +de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et +d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais +rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à +grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux, +grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant +persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus +précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses +goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la +direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de +l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa +vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne +tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au +tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même +contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable <span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>pour +les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans +d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort +en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre +ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de +courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient +rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était +pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour +amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio +da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le +Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et +le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées +ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite +et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc, +Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit +de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose: +<i>Ducibus ambobus</i>, <i>et Aemilioe meis verbis multam salutem</i>, <i>et +lepidissimoe Margaritoe</i>, <i>et multorum amantium Hippolitoe</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Il y +avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la +duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du +Castiglione<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de +la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et +de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces +assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique +et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des +personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin, +et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis, +c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions +intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même +les différentes formes de gouvernement.</p> + +<p>Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, on distinguait les +deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis +de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa +jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa +conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc, +appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa +patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves +éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les +Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une +nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec +tant de vigueur, qu'ayait fait <span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un +Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les +suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on +peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de +grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte +Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des +armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et +l'amitié du Bembo et du Castiglione.</p> + +<p>Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa +grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions +de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière +pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de +son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer +dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de +Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable +dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre +Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers, +non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de +ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque +sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte, +refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande +éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes. +La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et <span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>la mort de +Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec +lequel il savait se servir de la langue latine.</p> + +<p>Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis, +alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité +ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère +du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard, +après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était +très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de +son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son +esprit.</p> + +<p>L'auteur des <i>Asolani</i>, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard +un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III, +quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses +États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la +duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour +des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique +lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p>Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre +noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent +la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits. +<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico; +et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François I<sup>er</sup>, il +sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser, +le nomma évêque de Baiussa.</p> + +<p>Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par +Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La +nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer +tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de +son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à +assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves, +et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de +Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu +pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora +de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère, +dans cette pièce <i>de la Calandria</i>, par laquelle il a montré combien la +comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables +plaisanteries<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<p>Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné +à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes +par le roi François I<sup>er</sup>, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p> + +<p>Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et +général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de +Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait +avec Guichardin, gouverneur de cette place.</p> + +<p>On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de +Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en +Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et +d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les +hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico +Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et +Terpandro.</p> + +<p>C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa +les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa +vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le +6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance +et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la +duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités +brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.</p> + +<p>Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le +Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces +relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent +rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p> + +<p>Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de +famille<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le +due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une, +représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi +d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la +reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On +suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie +d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. On ignore ce que +l'autre madone est devenue.</p> + +<p>Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des +Oliviers. Dans le fond, on <span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>voyait les trois apôtres endormis.—Vasari, +parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne +pourrait faire mieux ni autrement<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si +l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour +le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la +collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint +Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit +évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour +François I<sup>er</sup><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<p>Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il +est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le +monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive. +Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à +droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au +milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés, +au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres +raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains +horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et +exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà +le jeune<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son +maître Pérugin.</p> + +<p>Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas +moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a +renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour +d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange +tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup. +Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé +différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain, +une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de +religieux, d'une couleur grisâtre.</p> + +<p>Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites +compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès +de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César +Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la +république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses +patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin, +dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant. +La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre +VI, qui était mort l'année précédente.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le +duc d'Urbin prouvent que la <span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>reputation de Raphaël commençait à +s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.</p> + +<p>Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les +seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi, +dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin +1760<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le +portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux. +«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il +ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> adressée au même +personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint +sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort +épais.»—Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on +croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la +collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est, +du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure +de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.—Il est +certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans, +que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle +occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît +plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du +Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence, +<i>majolica</i>; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke +va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino, +possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par +là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on +sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà +<i>Felsina pittrice</i>. Dans sa prédilection pour les Carraches et les +peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet +ouvrage, appeler Raphaël: <i>Quel boccalajo d'Urbino</i>,—<i>ce faiseur de +pots d'Urbin</i>, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé +de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait +soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome. +Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de +l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le +génie de l'auteur de l'<i>École d'Athènes</i>, de la <i>Transfiguration</i> et de +tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier +qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne +voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait, +dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en +faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche. +L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches <span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>des +arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité +qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles +statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du +Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du +Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification +malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons +plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il +n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze +et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en +faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi +pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des +émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui +peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait. +Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio +a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en +faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en +faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de +Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers +potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux +d'autres artistes distingués<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.»</p> + +<p>On lui a attribué pendant longtemps les peintures <span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>des vases de là +fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la +Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à +la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses +dessins, de 1540 à 1550<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p> + +<p>Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504, +Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit +que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la +description.</p> + +<p>La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand +peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle +entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet +illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade +l'inscription suivante:</p> + +<p> +Numquam moriturus,<br /> +Exiguis hisce in aedibus<br /> +Eximius ille pietor<br /> +RAPHAEL<br /> +Natus est<br /> +Oct. id. april. an<br /> +M. CDXXCIII.<br /> +Venerare igitur hospes<br /> +Nomen et genium loci;<br /> +Ne mirere:<br /> +Ludit in humanis divina potentia rébus,<br /> +Et saepe in paucis claudere magna solet.<br /> +</p> + +<p>Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël, +emporté par le désir de <span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>perfectionner sa manière et d'agrandir son +style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des +arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une +lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le +Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir, +au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable, +d'après la date de cette lettre, qui est du 1<sup>er</sup> de ce mois<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il ne +devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.</p> + +<p>Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long +séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à +Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut +beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa +femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en +Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres +contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans +hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les +qualités du coeur<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + + +<p>Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura +que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à +Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de +l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de +Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4 +janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite +d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement, +en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu +de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des +capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc, +écrit le Castiglione à sa mère<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> se fit beaucoup d'honneur par ses +gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de +justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis +redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec +beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc +tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»</p> + +<p>Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de +Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage, +qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit +des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes +distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p> + +<p>L'historien Baldi<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> raconte que Jules II, voulant augmenter sa +puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna +en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine +Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de +Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco +Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui +fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de +Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc +d'Urbin<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée +par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par +sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife, +lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut +si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours +comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»</p> + +<p>Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome: +c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours, +des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le +Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas +de même des cardinaux, <span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>qui, dit-il<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, n'en perdent pas une once. +Voici, en effet, ce que raconte, dans le <i>Cortegiano</i><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> Bernardo da +Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:</p> + +<p>«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro <i>ad Vincula</i>, +mon maître<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à +berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un +jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres +cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, +témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les +masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus +un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à +cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme +un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé +qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec +beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des +sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre +lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui +promettant de le tirer d'affaire.</p> + +<p>Le <i>frate</i>, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel +parti prendre, et <span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de +San-Celso<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de +chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe +derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je +commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à +le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle +figure que faisait un <i>frate</i> en croupe derrière un masque: son froc +s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et +lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les +seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même +firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui +se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du +ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces +fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas +attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi, +mais pour le <i>frate</i>. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs +fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette +grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de +le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le +coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à +cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas +tomber, il me les <span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête +et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais +plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de +rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché +derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit: +«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad +Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais +si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais, +pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain +je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie +recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»</p> + +<p>Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du +seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du +Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les +commentaires, une idée du caractère de l'auteur de <i>la Calandria</i> et des +moeurs de cette époque.</p> + +<p>La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo +était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet +1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son +service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son +rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les +littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome +comme un séjour privilégié, et comme la source où les <span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>savants pouvaient +puiser toutes leurs connaissances<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami +d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et +qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec +ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva +le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il +déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a +rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone, +qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai +étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort +s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu +d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre +infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis +notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au +monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est +lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit +orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans +toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque +fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a +laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû +lui <span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette +triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je +suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur +qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans +une pièce de vers latins, intitulée <i>Alcon</i>, qui est empreinte d'une +grande sensibilité unie à une remarquable élégance<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p> + +<p>Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année, +sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires +si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue +comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut +de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle +occasion<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses +rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que +son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin +l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il +entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même +distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il +envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation +à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration +et l'habit de <span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande +satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces +chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses +remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un +ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments +de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre +de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour +le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour +le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus +haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux +attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix: +outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une +brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione +n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une +bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par +ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les +positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.</p> + +<p>On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour +l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant +encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux +bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.</p> + +<p>Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer <span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>au marquis de Mantoue, +son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes. +Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione +apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et +paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé +qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas +se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa +prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.</p> + +<p>Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres +courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent +très-brillants à Urbin.</p> + +<p>Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des +vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il +composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de +cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la +récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la +cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de +leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On +croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague +sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger +qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer +les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour +réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui <span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>a fait éprouver. +En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui +composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien +que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse, +que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée, +ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On +prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles +qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste +chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir. +Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la +duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté, +cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et +qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle +était entourée.</p> + +<p>Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la +pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours +trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au +sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et +latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même +temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien +conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter +Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est <i>in ottava +rima</i>, mode généralement employé à cette époque.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p> + +<p>Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à +composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même +avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans +les fêtes du carnaval, en 1507<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p>Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre +approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant +son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami +Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle +ami dans son idylle latine.</p> + +<p>Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet +1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20 +septembre, et à Londres le 1<sup>er</sup> novembre suivant. Présenté au roi +Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître, +et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort +éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les +chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître, +l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus +bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un +très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux +anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en +Angleterre; il se remit en route <span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>presque aussitôt, parvint à Milan le 9 +février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère, +n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par +cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars +1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par +Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la +confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches +présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le +récit de cette ambassade.</p> + +<p>Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la +relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue, +cette relation aurait offert un grand intérêt.</p> + +<p>Le pape Jules II, accompagné de onze cardinaux, passait à Urbin pour la +seconde fois, en même temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife +venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les fêtes +recommencèrent à la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des +principaux ornements. Mais cette année, il ne récita aucune pièce de +vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui précéda son +retour, le Bembo avait composé les célèbres stances qu'il récita devant +toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqués et déguisés en +ambassadeurs de Vénus, envoyés à la duchesse Elisabeth et à madame +Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-même, dans une lettre +écrite quelques jours après à son ami Fregoso, <span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>n'étaient pas destinées +à être publiées; il regrette même d'être obligé de les faire connaître +au public, «parce que, dit-il, de même que le poisson hors de l'eau perd +toute sa grâce et sa beauté, de même ces stances, lues en dehors du +temps et des circonstances dans lesquelles elles ont été récitées, ne +plairont plus à personne.» Mais ce n'est là que le jugement d'un auteur +qui <i>s'écoute et qui s'aime</i>; et la postérité a été plus juste, en +sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la poésie +italienne du commencement du seizième siècle<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>Peu après, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoyé à Milan +auprès du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il +était de retour à Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette époque +jusqu'au mois de mars 1509, il séjourna dans cette ville ou dans les +pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508, +qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlevé à la fleur de l'âge par +les affreuses douleurs de goutte dont il était atteint depuis sa +première jeunesse.</p> + +<p>L'historien Baldi<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, et le Castiglione lui-même<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a> dans une éloquente +lettre écrite en latin à Henri VII, ont retracé les derniers moments de +ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande +résignation.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>Se sentant très-malade, le duc s'était fait transporter à Fossombrone, +petite ville de ses États, dont il trouvait le séjour plus sain que +celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientôt, le +mal augmentant, il vit que sa fin était proche, et se félicita +d'échapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis +si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient +mornes et consternées, se tournant vers le Castiglione qui se tenait +auprès de son lit, il lui récita, avec une fermeté d'âme remarquable, +ces vers de Virgile, son poète favori:</p> + +<p>Me circùm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus, +inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.</p> + +<p>Il expira peu après, non sans avoir recommandé à son fils adoptif tous +ses serviteurs<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p>Aussitôt après la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoyé à Gubbio +pour empêcher les inimitiés particulières d'éclater et pour réprimer +toute tentative de soulèvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que +quelques jours, les habitants lui ayant témoigné beaucoup de respect et +de soumission.</p> + +<p>Rentré à Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui +l'aurait certainement élevé en très-peu d'années aux plus hautes +dignités. Depuis l'année 1494, les Médicis avaient été <span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>bannis de +Florence, et, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors +parvenir à y rentrer. Ils vivaient dans les différentes cours d'Italie, +et Julien de Médicis avait choisi pour sa résidence celle d'Urbin:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ové, dit l'Arioste<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, col formator del <i>Cortegiano</i>,<br /></span> +<span class="i0">Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,<br /></span> +<span class="i0">Facea l'esiglio suo men duro e strano.<br /></span> +</div></div> + +<p>Julien avait pris en amitié le Castiglione, déjà lié avec son frère le +cardinal Jean de Médicis. Ce dernier avait fait écrire de Rome à Julien +par son secrétaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du +Castiglione, pour témoigner le désir de voir le comte épouser leur nièce +Clarisse, fille de Pierre Laurent de Médicis, alliance qui convenait +également à la mère, issue de la noble famille romaine Orsini. Le +Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mère, paraît flatté +de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproché des plus puissantes +familles d'Italie. Les Médicis étant rentrés à Florence quatre ans +après, le 31 août 1512, et presque aussitôt, en mars 1513, le cardinal +Jean ayant été élu pape sous le nom de Léon X, le Castiglione aurait +probablement vu sa carrière politique s'agrandir. Il se serait trouvé +d'abord neveu de Léon X, puis plus tard de Clément VII, et oncle de +Catherine de Médicis. Mais il n'était pas réservé à tant d'honneur: le +mariage manqua par des raisons politiques.<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> Lucrèze de Médicis, soeur du +cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, désirait marier sa nièce +Clarisse à Florence, à l'un des partisans de leur famille, afin +d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de +ménager les moyens d'y faire rappeler ses frères et ses neveux. Une +occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le +cardinal Jean, bien qu'engagé avec le Castiglione, qui considérait ce +mariage comme fait<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, n'hésita pas à rompre le projet que lui-même +avait fait proposer: préférant ainsi, comme presque tous les hommes +d'État, la politique à l'amitié. Déçu de cet espoir, le Castiglione eut +pendant longtemps de la peine à se consoler de cet échec imposé à son +amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grâces du cardinal, +qui lui en donna de nombreux témoignages lorsqu'il fut devenu pape.</p> + +<p>On peut supposer, d'après une lettre à sa mère, du 22 août 1508<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a> +qu'il se rendit à Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour +assister à la revue que Jules II voulait faire de l'armée pontificale, +dont son neveu, Francesco Maria della Rovère, nouveau duc d'Urbin, avait +conservé le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa +correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il paraît probable, +si l'on considère que dès <span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>le commencement de l'année suivante, le pape +se mit en campagne contre les Vénitiens pour reprendre les villes de la +Romagne qu'ils avaient conservées.</p> + +<p>Bien qu'il n'aimât pas la guerre, le Castiglione fit bravement son +devoir dans cette campagne, et donna des preuves éclatantes de sa +valeur. Il se distingua particulièrement au siège de Ravenne. Voici en +quels termes il raconte lui-même à sa mère<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a> le combat qui se donna +sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Nous sommes ici à Russi, qui est une forte place, depuis huit ou +neuf jours; nous étant préparés avant-hier à présenter le combat, +la garnison de Ravenne, ville éloignée d'ici seulement de dix +milles, fit une sortie composée d'environ trois cents chevaux et +deux mille fantassins, et s'avança pour nous inquiéter, afin de +nous empêcher de livrer combat. Notre cavalerie légère courut +aussitôt à sa rencontre, et, à sa suite, notre illustre duc avec +huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient +l'arrière-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avança ainsi +au-devant de l'ennemi. Bien qu'il fût placé dans une position +très-forte, nous nous précipitâmes à sa rencontre, et nous le +rompîmes avec grande furie. Même quelques-uns des nôtres le +poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fîmes prisonniers environ +trois cents fantassins <span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>et cinquante cavaliers, avec beaucoup de +bétail, au grand honneur de notre illustre duc.»</p></div> + +<p>Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus +grande modération, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne +voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque +le duc fut devenu maître de toute la Romagne, et qu'il eut fait un +accord avec les Vénitiens, le Castiglione, écrivant à sa mère pour lui +apprendre que la campagne était terminée, déplorait tout le mal qu'on +avait fait à la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: «Le moins de mal +que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagné +quelque chose, excepté moi; mais je ne m'en repens pas<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.»</p> + +<p>Ce désintéressement est d'autant plus remarquable, que notre héros, +non-seulement n'était pas riche, mais se trouvait souvent fort gêné. Sa +correspondance intime avec sa mère montre, presque à chaque lettre, +qu'il avait contracté des dettes et qu'il s'efforçait de les acquitter +honorablement. Mais son âme chevaleresque eût rougi de se procurer les +moyens de se libérer par la violence, ou par les autres voies que le +droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de +nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez +fréquemment, il se contentait d'en demander a sa mère d'une manière +pressante<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>; et cette excellente <span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>femme ne manquait pas de lui envoyer +de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.</p> + +<p>Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber +gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora +Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non +équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus +affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, en lui +annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à +Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il +l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés +qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez +grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées +durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves; +il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son +père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits +pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.»</p> + +<p>La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui +avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut +conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna +<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec +les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se +continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises +après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier +1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze, +gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se +trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze, +après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le +Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une +lettre à sa mère, du 24 janvier 1510<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, qu'il lui envoya les bagages +que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de +conserver.</p> + +<p>Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui, +suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de +Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à +Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</p> + +<p>Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant +part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à +suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est +probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand +artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle +<i>Fornarina</i> qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a +immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son +portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable +expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique +adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver +l'idée de celle qu'il aime:</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Non pure intende al bel che agli occhi piace,<br /></span> +<span class="i0">Ma perche è troppo debile e fallace<br /></span> +<span class="i0">Trascende in ver la forma universale<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. +Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de +divertissements de toutes sortes.</p> + +<p>Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous +remarquons la première représentation de la comédie <i>la Calandria</i>, de +Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis, +depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin.</p> + +<p>Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le +comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur +cette<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> solennité dramatique des détails qui méritent d'être +rapportés<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>.</p> + +<p>«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le <i>Calandro</i>, +qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous +rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura +sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je +veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une +rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les +dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré +au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées +de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois +(<i>pifferi</i>), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre +passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût +été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui +soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour +s'asseoir était orné de drap de Troie (<i>Troja</i>?) au-dessus, un grand +entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres +blanches, sur un <span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de +la salle, disait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse<br /></span> +<span class="i0">Caesar: magni etenim est utraque cura animi.<br /></span> +</div></div> + +<p>Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de +verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle +pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette +voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à +l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre +de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la +manière suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p>DELICIAE POPULI.</p></div> + +<p>Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait +fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une +très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec +des rues, des palais, des églises, des tours;—rues véritables ainsi que +les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours +d'une très-bonne peinture et <span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>d'une perspective bien entendue. Entre +autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si +bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin, +il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était +entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant +divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes +les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer: +à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient +naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des +colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple +était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe, +éloigné du mur d'au moins une canne<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, exécuté au mieux. Entre +l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement, +imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans +deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait +placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la +main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure +également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans +la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses +pieds.</p> + +<p>De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur +<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute +la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en +aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces +représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par +des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce +qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était +une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards, +hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes +empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire +de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée +pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir +d'où elle sortait. Mais je viens au <i>Calandro</i> de notre Bernardo, qui a +fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et +que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de +l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez +bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement +quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu +de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les +intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason +qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un +très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre +côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les +<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de +vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason +s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer. +Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à +l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si +bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes +se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite, +au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un +après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit +son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en +exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier +intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel +la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char +était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes: +elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la +main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du +char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des +flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du +char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à +l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de +laquelle sortirent en un instant neuf galants (<i>galanti</i>), tout +environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi +belle <span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune +traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires +couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune +avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang +et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le +dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces +monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne +pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième +intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au +sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise +sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches +de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si +naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et +cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux +autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de +ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si +bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait +jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également +entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire +ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la +scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru +précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un <span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>petit +nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien +qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette +explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait +montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent +souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est +ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son +flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer +et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans +des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage; +car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur. +Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour; +cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en +fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au +milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les +acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et +l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes, +et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur +un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la +fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y +assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais +dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que +votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p> + +<p>Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un +des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le +prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes +ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient +à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute +rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du <i>Calandro</i> +assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand +succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la +faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale. +Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes +distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait +représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité, +honneur qui vaut bien une bataille gagnée.</p> + +<p>Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome, +où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage; +il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à +l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute +une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer +par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui, +tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi +l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Superbi colli, et voi sacre ruine,<br /></span> +<span class="i2">Che'l nome sol di Roma ancor tenete,<br /></span> +<span class="i2">Ahi che reliquie miserande avete<br /></span> +<span class="i2">Di tant, anime, eccelse e pellegrine!<br /></span> +<span class="i0">Colossi, archi, teatri, opre divine,<br /></span> +<span class="i2">Trionfal pompe gloriose e liete,<br /></span> +<span class="i2">In poco cener pur converse siete,<br /></span> +<span class="i2">E fatte al vulgo vii favola al fine.<br /></span> +<span class="i0">Così, se ben un tempo al tempo guerra<br /></span> +<span class="i2">Fanno l'opre famose, a passo lento<br /></span> +<span class="i2">E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:<br /></span> +<span class="i0">Vivrò dunque fra'miei martiri contento;<br /></span> +<span class="i2">Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra,<br /></span> +<span class="i2">Darà forse ancor fine al mio tormento<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<div class="blockquot"><p>Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore +le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de +tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs, +théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des +plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu +de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du +vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments +fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le +temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les +oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de +mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est +sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.</p></div> + +<p>Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas +encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne +resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son +rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en +campagne.</p> + + +<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> +<p>Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape +Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des +Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée +pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs +places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de +Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort +des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses +troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine +jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère +du 1<sup>er</sup> juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais +savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans +bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.»</p> + +<p>Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était +furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui +l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville. +D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur +la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne, +il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de +plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le +légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient +les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir <span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>les princes +et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y +avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du <i>Prince</i> de +Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le +meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime +était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans +les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la +violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome, +fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses +honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations, +Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier +à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la +fin de juin de 1511. On rapporte<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> que, pendant que le pape était +occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et +que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant +lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la +ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent +le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se +déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit +sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des +cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui +commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses <span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>possessions la +ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer +chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione +prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il +écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et +saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de +nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de +désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le +figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert +notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un +miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de +Dieu<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait +se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à +Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;» +passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.</p> + +<p>Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu +lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère, +qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait +qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait +lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien +cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère +Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient +empêché de se rendre près <span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur +à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de +ses sentiments.</p> + +<p>«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, le pape a +toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le +duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait +avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres +paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore +il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer +Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille +compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes +d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de +lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte +que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les +ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence +paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela +pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre +seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer +cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire +reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour +rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige +aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se +servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui +fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien, +et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est +confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le +capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus +grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le +pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa), +qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque +l'évêque de Gurg<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le +compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même +après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes +que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état, +lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais +le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et +m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut +faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en +Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y +étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc +très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait +été mal choisi pour rompre <span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>les liens qui m'attachent à cette cour +depuis tant d'années.»</p> + +<p>Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été +écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une +mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules +II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de +trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin, +dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione +au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston +de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les +Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé +son opinion sur les <i>on dit</i> de son époque et sur la fréquence des +trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les +apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit, +était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la +cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite: +cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix +d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré +les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés +par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils +lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait +abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans +toute sa carrière, il ne paraît pas avoir <span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>désiré se rapprocher des +intérêts de la France.</p> + +<p>Toutefois, dans son livre <i>del Cortegiano</i>, il a rendu justice aux +brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette +époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer +leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien +que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait +gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un +tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il +voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers +français<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.—Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit +que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la +connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la +seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle +sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et +considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce +point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que +de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté, +généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose +le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1<sup>er</sup>, dont il met +l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit +Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit +l'espérer, <span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>au roi de France, je suis fermement convaincu que de même +que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des +lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas +longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut +qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a +beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur, +unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui +sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de +gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles +qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit, +entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les +lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et +qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études, +eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi +célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties +du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince, +formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays, +se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les +inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver +que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le +méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils +veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils:<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> car il est certain +qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie +mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande +folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.»</p> + +<p>Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs, +en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous +les auspices du roi François 1<sup>er</sup>, s'est heureusement réalisée +quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés +aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a> la vanité +présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant +l'expression du naïf La Fontaine, <i>proprement le mal français</i>. Le +Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire +remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme +tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules. +«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux +convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait +remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité +n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce +qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y +saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui +voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire +<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de +mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs +valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils +doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute +l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls +y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance, +ont pris l'habitude de ces manières<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.» Il n'y a rien que de très-vrai +dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les +étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.</p> + +<p>Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux +armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille +de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le +duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues +aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la +perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et, +le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal +Sigismond Gonzague, legat du pape.</p> + + +<p>Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le +théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de +juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se +rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> de Jules II, pour tâcher de +rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance +avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc +lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de +l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la +ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français, +Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par +les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres +capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du +Ferrarais<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p> + +<p>Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc +d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de +Charles-Quint.</p> + +<p>C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la +récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince, +on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du +cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités, +avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son +territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une +légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au +Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce +fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un +lieu plaisant et agréable, avec la vue de la <span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>mer, entouré de +très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de +revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, le +Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation: +«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à +la signora Camilla Gonzaga<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, l'une des plus riches et des plus belles +femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il +ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui +plaît, ils seront bientôt d'accord.»</p> + +<p>Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de +Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques +mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son +maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il +n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc, +contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant +qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle +vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays +très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre +est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu +m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p> + +<p>Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé <span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>de la joie que lui +donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut +la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu +devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et +particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de +l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations +politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait +de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la +protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à +Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une +habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre +s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en +position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec +presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était +très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré +collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable +à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé +en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort +dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal +Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin, +au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de +Léon X.</p> + +<p>Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de +ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois +juste après son <span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>élection. A cette occasion, les principaux habitants de +Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais +et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin +oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un +curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans +cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.</p> + +<p>Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le +Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11 +mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été +faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don +renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du +comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la +charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât +tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la +dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour +ce prince.</p> + +<p>Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu +de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile +à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la +grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans +cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le +souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis +longtemps, mais surtout par les savants, les <span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>artistes et les amateurs +des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient +pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses +connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.</p> + +<p>On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les +lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que +Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à +la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et +les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain, +au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement +exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les +lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a +pris le nom.</p> + +<p>Le savant Carlo Fea<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>, commissaire des antiquités à Rome, sous le +pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et +les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et +de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte +IV<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<p>«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> parallèle<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, je ferai +une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable +époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de +Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son +cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après +une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la +population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules +II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le +sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants: +beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de +Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long +parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): <i>Est +interdum ita perspicua veritas, ut eam</i> <i>infirmare nulla res possit; +tamen est adhibenda interdum</i>«<i>vis veritati, ut eruatur</i>.»</p> + +<p>Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon +X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et +n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et +des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son +contemporain<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles +par tant <span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons +aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à +Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les +soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet +événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut +la première victime.</p> + +<p>Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de +Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous +beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et +les arts que son successeur.</p> + +<p>Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque +constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas +d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.</p> + +<p>Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute +particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul +pour sa gloire.</p> + +<p>Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de +Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le +cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de +Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église +annexée de Saint-Laurent <i>in Damaso</i>.</p> + +<p>Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire +aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la +reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la +Monnaie où <span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>furent frappés, en 1508, les <i>Jules</i>, premières pièces qui +aient porté l'effigie d'un pape.</p> + +<p>On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite <i>il Cortile di +Bramante</i>, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la +nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des +autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent +aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine, +dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de +cinquante palmes romaines<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, apporte l'eau dans le jardin du Vatican, +ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une +grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics, +parmi lesquels nous citerons seulement les églises de +Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du +génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs +et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en +1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait +reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était +que cardinal<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<p>Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par +Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami, +en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, <span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>put-il dire +avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse, +sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique, +superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on +pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis +quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone +(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on +trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du +mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»</p> + +<p>C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au +pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en +commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il +vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du +pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec +une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre. +Pendant ces cinq années, il exécuta la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>, +l'<i>École d'Athènes</i>, la <i>Jurisprudence</i>, le <i>Parnasse</i>, l'<i>Héliodore</i> et +la <i>Messe de Bolsène</i>; compositions qui suffiraient à elles seules pour +remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.</p> + +<p>Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à +son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la +moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> Sixtine, +qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1<sup>er</sup> novembre +1512<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux +deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son +illustre prédécesseur.</p> + +<p>Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui +qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent +découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère. +Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait, +en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le +groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.</p> + +<p>Le savant Fea<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco +di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il +résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille +faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut +retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre +de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette +lettre:</p> + +<p>«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je +vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près +Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort <span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>belles. Le +pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que +sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme +Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que +mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du +pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval +de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon +père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit +agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir +examiné, nous retournâmes dîner.»</p> + +<p>«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de +Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: <i>Dum arcum diu +obstructum recluderet</i>. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été +déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en +fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3<sup>e</sup> du pontificat de Jules +II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le +fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où +il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.»</p> + +<p>Pline affirme<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul +bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>«<i>Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii +sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus +Rhodii</i>.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte; +voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment +citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un +seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, +qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul +morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints +ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne +peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la +sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu +tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration; +car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien, +trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de +marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est +grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit +pas faire fi du vieux dicton: <i>«Felices fore artes, si de iis soli +artifices indicarent</i>: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient +en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle +opinion me ranger. Quoi <span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>qu'il en soit, les statues sont admirables et +dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la +seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de +cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non +moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec +leur ciseau.»</p> + +<p>Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la +statuaire antique, et, suivant Fea<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>, on-seulement il le paya +généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le +propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un +emploi lucratif à la cour pontificale.</p> + +<p>Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules +II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse, +l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de +Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous +Léon X<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme +d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des +plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût +décidé pour les belles choses<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<p>Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,</p> + +<div class="blockquot"><p>«lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, «était +doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> «il n'y avait point +place pour les petites choses,»</p></div> + +<p>c'est la construction de Saint-Pierre.</p> + +<p>Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et, +dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par +l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite +à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention +de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique +menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être +mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la +démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever +une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus +magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à +voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes +les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de +saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui +s'étaient accomplis dans son enceinte.</p> + +<p>Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à +un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur. +Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il +avait grande confiance<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. De son côté, Bramante avait résolu de +repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui +<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue, +périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en +excitant un étonnement mêlé de terreur<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Pour vaincre les derniers +scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante +fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé +de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de +l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel +édifice<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.</p> + +<p>La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le +samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des +cardinaux et d'un grand nombre de prélats.—«Après des prières et des +cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la +croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que +Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans +une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de +périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par +ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait +commencé<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.»</p> + +<p>Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus +grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence +avec le roi <span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux +expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il +ordonna par sa bulle <i>Hoc die</i>, du 18 avril 1506, dont nous venons de +traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la +première pierre de la basilique du prince des apôtres. —Ainsi, ce grand +pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et +persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de +la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à +cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables +de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de +Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de +Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le +plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin, +domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle, +et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus +merveilleux édifice des temps modernes.</p> + +<p>Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife +pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux +sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de +littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le +patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal +Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au +pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles <span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>des académies qui +se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de +sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal, +située dans le <i>forum Agonale</i>, aujourd'hui place Navone, était +fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange +Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor +Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida, +Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger +et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne +manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les +expressions d'un des assistants<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, «il se faisait remarquer +non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais +surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par +des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes +les parties des sciences.»</p> + +<p>La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à +l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même +qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet +aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises +dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les +habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains +contemporains de ces poètes. Paul Jove <span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>nous en fournit la preuve dans +une anecdote qui mérite d'être rapportée.</p> + +<p>Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un <i>hombre</i>, +ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans +l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de +la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius, +célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais +complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de +faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet +constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la +tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il +s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par +une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles +flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au +Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de +l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius +apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête +placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué +sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine +distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de +vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets +succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie): +«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras +ouverts;» car <span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>il était depuis longtemps un des habitués de la table du +cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les +autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature +grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les +conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait +été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des +cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San +Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en +route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il +remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San +Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre +de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et +placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de +grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième +fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les +rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le +soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins +situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus +grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à +cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la +fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre, +et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était +épris, et à laquelle sa <span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>beauté, ses charmes rehaussés de la +connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'<i>Imperia</i>. +Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa +gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il +s'achemine vers la demeure d'<i>Imperia</i>, bravant un soleil ardent qui +brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la +persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux, +qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe, +ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane, +étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.»</p> + +<p>Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, <i>la lionne</i>, +<i>la dame aux camélias</i> de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de +savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour +dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme +Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire +quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la +poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était +<i>pour l'amour du grec</i> qu'elle recevait les compliments et les caresses +de ses adorateurs.</p> + +<p>C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces +distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?<br /></span> +<span class="i2">Improbus et verè rusticus ille fuit.<br /></span> +<span class="i0">Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam<br /></span> +<span class="i2">Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.<br /></span> +<span class="i0">Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?<br /></span> +<span class="i2">Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.<br /></span> +<span class="i0">Atque utinam non ulteriora etiam malus ille<br /></span> +<span class="i2">Sumserit. Heu duras in amore vices<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>!<br /></span> +</div></div> + +<p>Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des +leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de +rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et +d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses <i>Nouvelles</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, parle +de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui +faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses +appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au +visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que +celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue +et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et +l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:</p> + +<div class="blockquot"><p>Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter +homines formea specimen dedit. Vixit annos <span class="smcap">XXVI</span>, dies +<span class="smcap">XII</span>; obiit 1511, die 15<sup>a</sup> augusti<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.</p></div> + +<p>Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée +presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de +Périclès, <span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même +couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces +faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins +s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs +de la société, et principalement dans les plus hautes classes<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p> + +<p>Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait +servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette +courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de +tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le +mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements +qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de +son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont +entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione +qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec +Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec +développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant +des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement +de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison +Chigi, eut pendant <span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>très-longtemps à sa disposition les titres et les +documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses +manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis +plusieurs siècles.</p> + +<p>Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et +l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa +fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.</p> + +<p>Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au +commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un +heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas +l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait +la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic +maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et +d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en +monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens +d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement +acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne +avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui +avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le +pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce +pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier +général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de +ses États et particulièrement<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> des mines d'alun de la Tolfa, et dans +toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est +vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé, +car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille +ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par +Fea<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en +représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier +les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il +attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par +un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond +Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à +prendre le nom et les armes<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> + +<p>Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A +son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le +bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la +suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec +beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et +le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il +est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino +Chigi dans la correspondance des<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> Médicis, et il y est considéré comme +un associé et comme un ami.</p> + +<p>Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche +qu'il y eut alors en Italie<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Sigismond Tizio, son compatriote, dans +une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, dit qu'il +possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme +énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une +fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité, +Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa +mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à +encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens +de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant +ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son +nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit +des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder +à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi, +de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et +vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de +la supériorité de l'art sur la richesse<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>!</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant +l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut +bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il +travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la +sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une +supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée. +Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par +ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui +l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité +de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à +reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste +d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les +fresques de la salle de la <i>Signature</i>, que s'établirent entre eux ces +relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et +de l'autre sur le <span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne +devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette +intimité est rapporté par le savant Fea<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. Il paraît qu'au milieu de +ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent +banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit +aujourd'hui, <i>de plateaux</i> destinés à porter des rafraîchissements, +selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à +l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi +de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:</p> + +<p>«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre +dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu +du seigneur Agostino Chisio<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, marchand siennois, par les mains du +seigneur Angelo Griducci,<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la +composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de +quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et +conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël +Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le +délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit +Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des +experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit +seigneur il s'oblige principalement et solidairement. —Fait à Rome, à +la banque des Chigi, etc.»</p> + +<p>Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes, +puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait +s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des +experts.</p> + +<p>Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa +résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque, +dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont +Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. +Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de +campagne, une <i>villa</i>, <i>viridarium</i>, <i>suburbanum</i>, qui, sans l'éloigner +trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de +jouir d'une vue agréable. Il fit choix, <span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>à cet effet, d'un vaste jardin +situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu +un délicieux séjour.</p> + +<p>La villa Chigi, appelée la <i>Farnesina</i>, du nom des Farnèse, qui en sont +devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus +beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les +monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins +d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive +droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du +Janicule, couvert de délicieux ombrages<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. Agostino Chigi connaissait +déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote: +il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la +villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant +palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec +pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la +peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire +de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au +moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la +voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien +imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de +véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette +décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la +peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et +il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les +premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre +par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit +faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la +voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière +vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de +l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano +toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut +supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au +rez-de-chaussée de la loge<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il +eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en +soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a +représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des +Dieux et les noces de l'Amour<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> + + +<p>La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale +longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série +de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule +fut exécutée par Raphaël: c'est <span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>celle qui représente le triomphe de +Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les +accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction +des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et +de beauté.</p> + +<p>Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue, +ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le +Sanzio lui répondit:</p> + +<p>«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les +sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont +vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon +jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous +les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle +en juge digne.—Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids +sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère +bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le +plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de +beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées: +je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne +sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande +lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.—Quant à la Galatée, +je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la +moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais, +dans ses paroles, <span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis +que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs, +avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour +faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en +l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée +qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé +de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir. +--- Je suis aux ordres de votre seigneurie<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio +et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait +sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui +donnait des sujets, <i>invenzioni</i>, pour ses compositions, et que Raphaël +les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de +satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons +donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, qu'il est possible +que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché +tiré de l'<i>Ane d'or</i> d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le +judicieux Longhena<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, que Raphaël peut bien avoir à lui seul le +mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant, +il avait aidé le<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> Pinturicchio à composer les grandes fresques de la +cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël +connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin, +lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il +lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio +Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le +critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec +tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel. +«<i>Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut +accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et +terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant +Fea et aux autorités qu'il cite, <i>toutes</i> les peintures de la Farnésine +commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été <i>entièrement</i> +achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> invoque +l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur +la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le +second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il +nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé <i>toutes</i> les peintures +de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> Psyché, tout le +monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard, +qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, qu'elle n'était pas +terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par +ses élèves<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée +dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512.</p> + +<p>Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser +qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de +l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant +le 1<sup>er</sup> avril 1514, puisque Fea<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> rapporte les quittances du +traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du +1<sup>er</sup> avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La +Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M. +Quatremère de Quincy<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>; et cette date nous paraît la plus probable.</p> + +<p>En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la +prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps +exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'<i>Héliodore</i>, de la <i>Messe +de Bolsène</i>, de l'<i>Attila</i>, et de l'<i>Emprisonnement de saint +Pierre</i><a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la +hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se +jouant, <span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si +gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de +tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer, +la déesse célébrée par Lucrèce.</p> + +<div class="blockquot"><p>...Hominum divumque voluptas Alma Venus.</p></div> + +<p>La mère de Cupidon:</p> + +<div class="blockquot"><p>Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a +Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore +eterno al sommo Giove<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p></div> + +<p>Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le +Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et +l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à +son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour +orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie +de l'antiquité grecque et romaine.</p> + +<p>On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la +peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les +artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du +Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs. +Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années +à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première +grande fresque <span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>au Vatican, <i>la Dispute du Saint-Sacrement</i>, se ressent +encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique +et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont +peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les +tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque +l'<i>École d'Athènes</i>, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio +ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution +attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste. +Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints +et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à +la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans +le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse +antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette <i>École +d'Athènes</i>, où règne dans la disposition des lieux une perspective si +bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur +la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus +beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le +jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet? +N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché, +le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en +l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade, +de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'<i>École d'Athènes</i> est +la première grande composition qui ait <span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>été puisée à une autre source +que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie +païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la +Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie +d'Homère.</p> + +<p>Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité +doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire +de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia +Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte +IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de +Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et +voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple, +reconstruite également par Sixte IV<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>, il confia au Sanzio +l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses +desseins.</p> + +<p>A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque +des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main +droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté +quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait +facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême +vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse +et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les +anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits, +sont réellement <span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et +leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé +cette composition.</p> + +<p>Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux +infernaux:</p> + +<div class="blockquot"><p>...Deo furibunda recepto,</p></div> + +<p>dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent +comme des êtres terribles et semant l'épouvante:</p> + +<div class="blockquot"><p>...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae; +sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.</p></div> + +<p>On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et +pleines de sérénité. Missirini<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, auquel nous empruntons la +description de cette fresque, explique cette différence en disant que le +caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de +leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de +consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain. —Il est +possible que cette considération ait été la raison déterminante de +l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il +aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt +que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune +possédé de la <i>Transfiguration</i> est le seul exemple dans tous ses +ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une <span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>beauté +singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit +divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse +perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition, +c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose +surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet +esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur +colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien +ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup +tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»—C'est ici le +cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est +le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la +composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<p>Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection +dans la fresque des <i>Prophètes</i>, qui se trouve dans la même église à +côté de celle <i>des Sibylles</i>. Cette composition, placée dans un espace +très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux +groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie +supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi +David dans la force de l'âge, <span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>et le jeune Samuel, avec un ange de +grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et +de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un +vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et +grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression +merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le +Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus +heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu +au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables +par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les <i>Prophètes</i> ne le +cèdent en rien aux <i>Sibylles</i>, et doivent, comme elles, occuper le +premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison +de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et +après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait +exécutée de son vivant.»</p> + +<p>A l'occasion de cette fresque des <i>Prophètes</i>, on raconte une anecdote +qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son +livre intitulé: <i>Le bellezze della città di Firenze</i>, etc., <i>ampliute ed +accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze</i>, 1677, p. 277, raconte que +Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait +demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la +somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour +juger du mérite <span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu +que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a> +sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration +naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité +qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange +n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne +l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu +seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il +avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette +oeuvre<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette +anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait +été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la +valeur de la fresque des <i>Prophètes</i>, nous ne saurions admettre que +l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût +constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même. +Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël, +en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré +tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons +croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans +les <span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris +qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au +préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands +maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne +saurait comparer leur génie<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>. Nous admirons le beau, le sublime même +dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs +oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous +ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses <i>Sibylles</i> et dans ses +<i>Prophètes</i>, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de +Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par +bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de +l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec +le célèbre Mariette<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, bon juge en cette matière: «Michel-Ange et +Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands +dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un +est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le +coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même +n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes +supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été <span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>une +mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger +d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un +ouvrage<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a> qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait +paru.»</p> + +<p>M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de +Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>: Missirini pense qu'elles +durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en +1512<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur +l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui +constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider, +avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de +Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande +élévation<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p> + +<p>Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de +Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de +Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille +Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il +avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de +Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle +ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit +généralement: il est également <span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>incertain s'il a donné les dessins des +peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui +décorent la voûte et le tableau de l'autel<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, bien que le goût si pur +de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut +terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur +le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève, +exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée +inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio, +auteur contemporain<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>, cette statue aurait été taillées dans un +morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum +Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques +colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si +l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des +chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste +qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont +fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui +regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au +ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione, +adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, que +Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien <span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>son +rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à +Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce +petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il +consentirait à le céder<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>.» On ignore ce qu'est devenue cette petite +statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans +lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien +remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front +et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture +et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son +génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière +jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de +quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à +Raphaël<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la +perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa +trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande <span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>la +statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité +aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins +supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève +Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui +s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des +oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments +d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui +avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient +son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa +Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les +descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la +grâce et la beauté de cet édifice.</p> + +<p>Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des +artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût +des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la +ville de Sienne<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, dit de lui: «<i>Litteris modicè conspersus fuit; +multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio</i>; <i>vir +sagax</i>, <i>et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis +pretii</i>.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu +cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se +faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de +ses richesses, par les <span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>pontifes et par les cardinaux.» Sous les +auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à +publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes. +L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu +longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié, +en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui +valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison +d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en +sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée +pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les +scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la +première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition +très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre +Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte, +étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer +lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs +subséquents<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p> + +<p>Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la +famille della Rovère; il était également lié avec la famille des +Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du +cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II +au pontificat.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> + +<p>Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de +Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous +a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu, +lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à +l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son +titre<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste +après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que +devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et +ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés +par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino +Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait +fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté +de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de +Jean Zincha, Allemand, directeur de la <i>zecca</i> et membre de la chambre +apostolique.</p> + +<p>On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin +Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps, +et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de +Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand +Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre +l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le <span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>véritable +restaurateur des lettres et des arts à Rome.</p> + +<p>Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège +qui accompagnait le pape, et avoir indiqué <i>l'ordre et la marche</i>, +depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur +continue ainsi:</p> + +<p>«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la +maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable, +construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en +carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une +plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise +et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château +(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or:</p> + +<div class="blockquot"><p>Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua +nunc tempora Pallas habet.</p></div> + +<p>«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription:</p> + +<div class="blockquot"><p>Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.</p></div> + +<p>«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une +demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant +qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre +personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un +entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié +homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; <span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>à l'autre +angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé +au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc, +flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi. +Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et +sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du +milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux +petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La +nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers +avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur +celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux +monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette +femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles +venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la +défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait +du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait +encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales. +Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant +également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un +d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence, +tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient +représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une +d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, <span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>plus +belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les +traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise, +l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était +placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le +Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des +Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca, +était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il +n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en +lettres d'or sur la frise:</p> + +<div class="blockquot"><p>Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus, +vive diù ut meritus.</p></div> + +<p>«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une +la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles, +l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre +représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup +d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop +prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela +suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et +généreux en toutes choses.</p> + +<p>«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je +viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San +Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait +écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> faire allusion à ceux +adoptés par messire Chigi, <i>Olim habuit Cypris</i>:</p> + +<div class="blockquot"><p>Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.</p></div> + +<p>«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.»</p> + +<p>Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne +craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de +placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un +précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on +voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et +que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de +connaisseurs.</p> + +<p>Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place +<i>di Parione</i> et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé +un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son +admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de +l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la +façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de +chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque +pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme; +chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents +fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on +puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave, +une <span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le +ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des +faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus, +statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également +antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec +d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc, +tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à +l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions +étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les +autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à +cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le +cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà +de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre, +d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont +antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description +abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir +parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval +ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte; +une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux +mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable +Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres +statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et <span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>très-belles, avec +douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été +nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces +chefs-d'oeuvre.»</p> + +<p>Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la +direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais, +si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres +dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les +monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être +exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres +architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et +places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une +époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des +anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que, +de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a +été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies +publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin +florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les +statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de +tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art +antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et +romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté, +tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphaël et le Poussin, +entre <span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.</p> + +<p>Nous avons dit qu'à la suite d'une négociation dans laquelle Chigi +montra beaucoup de désintéressement, Léon X lui avait renouvelé le bail +des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette +transaction, il avait toujours été considéré par les Médicis comme un +associé et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimité qui +régnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptême de l'un de +ses enfants, Agostino invita Léon X, douze cardinaux et les ambassadeurs +étrangers, à un splendide repas donné par lui à sa villa. On y servit +les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus délicats, +entre autres des <i>langues de perroquet</i> apprêtées de diverses manières, +sans doute par allusion à l'apologue d'Ésope. Le service était fait en +vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus précieuse que +Raphaël et d'autres maîtres avaient donné les dessins des plats et des +vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon, +au fur et à mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le +Tibre, qui coule le long de la salle où se donnait la fête. Le public, +qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle +d'or et d'argent ainsi lancée dans le fleuve, fut frappé de cette +prodigalité inutile, et conçut la plus haute idée des richesses du +marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scène +inventée à l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait +sans doute trop bien le prix de l'argent, pour <span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>se décider à le jeter +dans l'eau en pure perte; il était d'ailleurs trop amateur de la beauté +de ses vases pour consentir à s'en séparer de cette manière. Les +narrateurs qui ont supposé que tout ce service d'or et d'argent avait +été bien réellement jeté et perdu au fond du Tibre, ont commis une +erreur qu'il leur eût été facile de rectifier. La vérité est que si +toute cette vaisselle fut lancée dans le fleuve, elle fut jetée de la +main à la main dans un filet disposé à cet effet, Agostino n'ayant +d'autre but que de montrer à ses convives que les plats et autres vases +ainsi enlevés de la table ne devaient pas y être replacés une seconde +fois<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> + +<p>Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de +Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il était fort +considéré par les pontifes et par les cardinaux à cause de ses +richesses. C'est à l'intervention du marchand siennois que le cardinal +de Saint-Georges, Raphaël di Riario, impliqué dans le complot que les +cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient formé contre la vie +de Léon X<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, dut sa grâce et sa mise en liberté. Frappé d'une énorme +amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de +Saint-Georges eut recours à l'obligeance de Chigi, qui <span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>promit de payer +cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:</p> + +<p>«Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la présente, je +promets de payer à Sa Saintété notre seigneur le pape Léon X, ou à qui +Sa Sainteté ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir: +vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme +de vingt-cinq mille ducats à Pâques de l'année 1518. Laquelle promesse +est ainsi faite à la demande et réquisition des révérends messires +Cesare di Riario, archevêque de Pise, Augustin Spinola, évoque de +Pérouse, Jérôme Sansoni, évêque d'Arezzo, Octave di Riario, évêque de +Viterbe, Thomas di Riario, évêque de Savone, François Spinola, +protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et François Sforzia di +Riario, pour la libération et réintégration du révérendissime Raphaël di +Riario, cardinal de Saint-Georges, conformément à la capitulation et à +la convention faite et célébrée entre Sa Béatitude et ledit +révérendissime cardinal, par la main et le ministère de messire Donato +de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre +apostolique, et pour l'exécution de ladite capitulation la présente +promesse est faite, sous la réserve, toutefois, des <i>moti proprii</i> sur +ce signés de la main de Sa Sainteté, et en foi de quoi, moi, Agostino +Chigi, soussigné, j'ai souscrit la présente de ma propre main, à Rome, +le 23 juillet 1517<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.»</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> +<p>Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal +Raphaël di Riario put recouvrer la liberté. Il en profita pour quitter +Rome<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, où il avait vécu pendant plus de quarante ans avec splendeur, +et où il avait fait élever, avec le cardinal Julien della Rovère, depuis +Jules II, la grande chancellerie et l'église annexée de Saint-Laurent +<i>in Damaso</i>, ouvrages grandioses de Bramante.</p> + +<p>Agostino Chigi mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520, +quatre jours après Raphaël, laissant inachevé le magnifique tombeau dont +il avait confié l'exécution au Sanzio.</p> + +<p>Ce tombeau est placé à Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a> +dédiée à Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de +Rome. «Elle présente un bel ordre de pilastres corinthiens et une +élégante petite coupole. Raphaël a fait lui-même le dessin du grand +tableau de l'autel, représentant la nativité de la Vierge, qui fut +ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari, à cause de +la mort prématurée du Sanzio. On croit que Raphaël commença les ovales +sous la corniche: ils furent continués par Fra Sebastiano et terminés +par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en +ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont été +exécutées par le Vanini.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>Les précieuses mosaïques qui ornent la coupole représentent les +planètes, et le Père éternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont +été exécutées par Marcello, Provençal; ou, comme d'autres le +soutiennent, par le Vénitien Luigi da Pace, sur les cartons laissés par +Raphaël lui-même, dont le génie sublime pouvait seul créer une +composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Les +statues en marbre, entre les niches, représentant les prophètes Élie et +Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les exécuta +sur les dessins et sous la direction de Raphaël: les deux autres, +figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief +en bronze sur le devant de l'autel a été exécuté par le même Lorenzetto, +lequel y a représenté la Samaritaine, et près d'elle le Sauveur assis, +avec une multitude de figures de chaque côté. Le même artiste a encore +exécuté la charmante lampe formée de trois petits enfants ailés de +bronze, présentant un gracieux groupe et soutenant une couronne<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.»</p> + +<p>On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement +décorée: elle a dû son achèvement<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> à Fabiano Chigi, descendant +d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape, +héritier du goût de son aïeul, dépensa des sommes énormes pour +encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place +Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, témoignage le plus +remarquable du génie du Bernin. L'achèvement de Sainte-Marie-du-Peuple +et de la chapelle Chigi coûta, dit-on<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>, à Alexandre VII la somme de +près de trente-huit mille écus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce +monument est digne de cette illustre famille; c'est là que sont ses +tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'obélisque: celui à droite en +entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand +siennois méritait bien qu'on lui fît cette épitaphe:</p> + +<div class="blockquot"><p>Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifiée....</p></div> + +<p>Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'être +l'ami de Raphaël et des autres maîtres éminents du siècle incomparable +de Jules II et de Léon X.</p> + +<p>Si l'on en croit le témoignage de ses contemporains<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>, la fortune du +banquier siennois s'élevait à sa mort, tant en argent comptant qu'en +créances, <span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>prêts ou hypothèques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de +banque produisant intérêts, offices et autres valeurs, à la somme énorme +de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui +représenteraient aujourd'hui plus du triple.</p> + +<p>Agostino laissa pour héritiers quatre enfants et un cinquième qui vint +au monde après sa mort: ils étaient sous la tutelle de son frère +Sigismond, et nous voyons, par un <i>matu proprio</i> copié par Fea<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a> dans +les archives du Vatican, qu'à la date du 6 mai 1521, Léon X leur +emprunta une somme de dix mille écus d'or, à la sûreté de laquelle il +donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets précieux +appartenant à la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut remboursé que +le 11 juin 1524 par Clément VII.</p> + +<p>Soit que l'immense fortune d'Agostino ait été mal administrée pendant la +minorité de ses enfants, soit qu'eux-mêmes, devenus majeurs, aient +dissipé les richesses accumulées par leur père, toujours est-il que la +villa de la Lungara, ce palais embelli à tant de frais par ses soins, +fut hypothéquée aux créanciers de ses héritiers, et vendue aux enchères +publiques, le 24 avril 1580, en exécution d'un décret de Grégoire XIII, +pour payer leurs dettes. Elle fut achetée à vil prix par le cardinal +Alexandre Farnèse, nonobstant les protestations des anciens +propriétaires qui refusèrent, jusqu'en 1590, de<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> ratifier cette vente. +Plusieurs écrivains<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a> ont accusé le pape Paul III, de la famille +Farnèse, d'avoir expulsé par violence les héritiers d'Agostino Chigi de +la villa, pour la réunir au palais Farnèse qui se trouve placé en face, +sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne paraît pas +fondée<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>, puisque ce n'est que longtemps après la mort de Paul III +que la villa d'Agostino devint la propriété de la famille Farnèse<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>. +Elle en reçut son nouveau nom de <i>Farnesina</i>, sous lequel elle est +connue depuis plus de deux siècles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui +la créa, ne vit plus aujourd'hui que dans la mémoire des savants, des +amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son +nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus à sa magnificence. Le +palais de la Lungara, avec le triomphe de Galatée et la fable de Psyché +et de Cupidon, les Sibylles et les Prophètes de Sainte-Marie-de-la-paix, +la statue de Jonas et les mosaïques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont +inséparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les +étrangers à Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le goût d'Agostino +Chigi pour les arts et en même temps l'étroite amitié qui l'unit au +divin Raphaël.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimité de notre banquier; il +était également lié avec le Sanzio et ses principaux élèves, et plus +particulièrement avec Jules Romain.</p> + +<p>C'est probablement pendant le séjour que le comte fit à Rome comme +ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'août 1513 à la fin de mai 1516, +que l'Urbinate exécuta le célèbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des +ornements du musée du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance +du Castiglione, de l'époque précise à laquelle il reçut ce témoignage de +l'amitié du peintre d'Urbin; mais tout porte à croire que ce doit être +vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce +portrait n'est pas exécuté à la manière du Titien et de l'école +vénitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus +parfait pour représenter tout à la fois la ressemblance et la vie, le +caractère dominant de la physionomie et les sentiments habituels de +l'âme. Le comte est coiffé d'une toque noire en velours qui cache +presque toute sa chevelure, mais qui laisse à découvert, dans toute sa +pureté, son front large éclairé de la plus douce lumière; ses yeux bleus +brillent d'une intelligence mêlée de bonté, et présentent bien de son +caractère l'idée qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et +les autres parties du visage ne sont pas très-réguliers; mais l'ensemble +de la physionomie plaît et attire par un air de bienveillance qui fait +contraste avec l'aspect grave, sévère et quelquefois dur des figures +vénitiennes <span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe +longue, de couleur châtain; il se présente presque de face; il est vêtu +d'une espèce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure +blanchâtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plissée; +il a les mains posées l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette +partie du tableau n'est pas achevée comme le visage, ou peut-être +a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le modelé du +visage, le fondu des ombres et de la lumière, l'expression de la +physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si +difficiles à bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, à +coup sûr, a dû être d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit +l'âme avec les traits de la physionomie, ce que voulait le poëte:</p> + +<div class="blockquot"><p>Pingere posse animum atque oculis proebere videndum<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p></div> + + +<p>Le Bembo, dans une lettre datée de Rome, le 19 avril 1516, et adressée +au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors à +Rubera, ne se montre néanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le +passage de sa lettre<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Raphaël, qui se recommande respectueusement «à vous, vient de +peindre notre Tebaldeo (le poëte),<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> «avec un tel naturel, qu'il +n'est pas aussi semblable «à lui-même que l'est cette peinture; et +pour moi, «je n'ai jamais vu ressemblance si étonnante. Vous +«pourrez juger par vous-même ce qu'en dit et ce «qu'en pense +messire Antonio (Tebaldeo).—- Dans «le fait, il a grandement +raison; car le portrait de «messire Balthazar Castiglione, ou celui +de notre «duc de bonne et regrettable mémoire, auquel Dieu «accorde +la félicité éternelle, paraissent être de la «main d'un des élèves +de Raphaël, pour ce qui a «rapport à la ressemblance, en +comparaison de celiu «de Tebaldeo. J'en suis extrêmement jalons, et +«je songe à me faire peindre aussi quelque jour. «—Mais voici +qu'après vous avoir écrit ce qui «précède, arrive précisément +Raphaël, comme s'il «eût deviné que je m'occupais de lui en vous +écrivant. «Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; «c'est que vous +lui envoyiez les autres sujets des «ce peintures que vous voulez +lui faire exécuter dans «votre salle de bains, c'est-à-dire +l'explication «écrite des sujets, parce que ceux que vous lui avez +«envoyés seront finis de peindre cette semaine. «—En vérité, ce +n'est point une plaisanterie: voici «qu'à l'instant m'arrive +également messire Balthazar, «qui me charge de vous dire qu'il est +décidé «à rester cet été à Rome, pour ne pas interrompre «ses +douces habitudes; principalement, «parce que messire Antonio +Tebaldeo le veut ainsi. «—Je baise la main à votre seigneurie, et +je me «recommande à sa bienveillance.»</p></div> +<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> +<p>Cette lettre prouve l'intimité qui régnait entre le Bernbo, le Bibbiena, +Raphaël, le poète Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le +Bibbiena, quoique cardinal, ne dédaignait pas de composer lui-même les +sujets des peintures que Raphaël devait exécuter dans sa maison. Quelles +étaient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni +celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur +que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance +démontre que l'auteur de la <i>Calandria</i> n'aimait pas moins les arts que +les lettres.</p> + +<p>Quant au portrait du poëte Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on +ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la +vie de Raphaël, par M. Quatremère de Quincy, croit, avec le comte Luigi +Rossi, le célèbre traducteur de la vie de Léon X, par Roscoë, l'avoir +retrouvé en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les +raisons qu'en donnent les deux éminents critiques paraissaient assez +concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu +l'oeuvre elle-même; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute +preuve historique, on doit se montrer très-réservé à l'endroit de +pareilles découvertes<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> +<p>On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de +passer à Rome tout l'été de l'année 1516, ne voulant pas interrompre les +douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un +événement important vint modifier sa résolution: le duc d'Urbin, dont il +était l'ambassadeur auprès de la cour pontificale, se vit dépouiller de +ses États, pendant le cours de cette même année 1516, par Léon X, auquel +il avait donné l'hospitalité, lorsqu'il était exilé de Florence avec les +autres Médicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes +proposé de raconter de quelle manière le pape s'empara des États de +Francesco Maria della Rovère. Il suffira de dire que Léon X céda, dans +cette circonstance, au désir d'augmenter la puissance de sa famille; et +qu'en donnant l'investiture du duché d'Urbin à son neveu, Laurent de +Médicis, il fit fléchir la justice et la loyauté devant des +considérations politiques que la postérité a justement réprouvées<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<p>Cet événement mettait fin à l'ambassade du Castiglione, et devait le +rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il était +éloigné depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec +empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son <span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>gendre, la +duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la +présence de ces illustres réfugiés aura contribué à opérer un +rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidèlement +servis, et le marquis de Mantoue, à la famille duquel il tenait par sa +mère. Il obtint donc la permission de rentrer à Mantoue, et il y fut +reçu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.</p> + +<p>Le comte touchait alors à sa trente-huitième année: il y avait déjà +longtemps qu'il songeait à se marier, c'était le plus vif désir de sa +mère; et, lui-même, rendu plus sérieux par les graves pensées de l'âge +mûr, il commençait à se lasser de la vie détachée qu'il avait menée +jusqu'alors.</p> + +<p>On a prétendu que le Castiglione avait conçu, pour la duchesse Élisabeth +d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre +d'années, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses <i>Éloges</i>, +raconte même à ce sujet une anecdote qui est répétée par l'abbé +Serassi<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>. Suivant cet écrivain, «le Castiglione aurait fait faire +par Raphaël le portrait de la duchesse Élisabeth, et il l'aurait caché +derrière un très-grand et très-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait +savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enfermé avec ce +portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les n<sup>os</sup> VIII et IX +dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), écrits en entier de sa main +en l'année 1517. Ces sonnets <span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>auraient été retrouvés en 1560 par la +comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille, +lorsqu'elle faisait restaurer le cadre usé du miroir. Ces sonnets, comme +les bijoux les plus précieux, tirés des trésors de la poésie italienne, +furent communiqués aux seigneurs Volpi et publiés par eux pour la +première fois<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>.» Nigrini ajoute: «Si Paul Jove avait pu les voir, +ils lui auraient donné les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a +dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours, +comme il les appelle.»—Malheureusement Nigrini et les autres ont +complètement oublié de dire ce qu'est devenu le portrait renfermé avec +les sonnets. Si réellement cette peinture était du Sanzio, elle ne +méritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami, +quelque beaux qu'ils puissent être. Serassi les croit réellement +composés en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. «On sait +d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima éperdument, et qu'il garda cette +passion pendant un grand nombre d'années.» Que cette inclination ait +longtemps empêché le comte de songer sérieusement au mariage, cela n'a +rien qui doive beaucoup étonner. Il paraît même certain que, peu avant +son retour à Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.</p> + +<p>Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son âme dans une +admirable carizone qu'il composa vers cette époque. Bien que la +conclusion, dans <span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>le goût de Pétrarque, ne soit pas celle à laquelle on +pourrait s'attendre, d'après le commencement du morceau, il perce +néanmoins dans cette pièce un détachement, un dégoût de la vie agitée +qu'il avait menée jusqu'à cette époque. Cette canzone nous paraît être +une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue +maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes décidé à en donner ici la +traduction<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«La fleur de ma première jeunesse est passée; «je sens dans mon +coeur de moins vagues désirs, «et peut-être mon visage ne respire +plus, comme «autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés +«fuient en un moment plus vite qu'une flèche, et «le temps, dans +son vol, emporte, sans jamais nous «les rendre, toutes les choses +sujettes à la mort. «Cette vie fragile qui nous est si chère est +une «ombre, un nuage d'un moment, une fumée, une «vapeur légère, +une mer troublée par la tempête, «une obscure prison.—En +réfléchissant ainsi à «part moi, la raison vient m'éclairer d'une +vive «lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me «fait voir +que, jusqu'à ce jour, mon coeur a été le «jouet des artifices de +l'amour, qui seul a causé «toutes mes peines.</p> + +<p>«Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: «Insensé, qui +t'oublies toi-même, réveille-toi «maintenant de ce sommeil honteux, +et hâte-toi de te<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> «guérir de cette folle erreur qui depuis +longtemps «t'accable et commence à vieillir avec toi. Peut-être +«est-il près de son coucher, sans que tu le «saches, ce soleil qui +ne te paraît être encore qu'au «milieu de sa carrière. Il se refuse +maintenant à «éclairer de nouvelles folies. Le repentir, la +douleur, «la honte, le désespoir seront à la fin le prix «de tes +illusions; et cependant tu t'y attaches, «espérant y trouver le +bonheur. Abandonne cet «espoir trompeur, renonce à ces pensées +coupablés «et tourne tes regards sur toi-même j contemple «ton +propre martyre, et tu verras que «l'accomplissement de tes désirs +ne peut te conduire «qu'à la haine de toi-même et à l'indifférence +«envers Dieu.</p> + +<p>«C'est ainsi que la raison m'enlève l'épais bandeau «qui couvrait +mes yeux et me remplit de «crainte; car, en me voyant loin du droit +chemin, «je redoute de me trouver près du danger. Et «cependant la +flamme, qu'alluma dans mon coeur «cette beauté cruelle, n'est ni +moins vive, ni moins «brûlante, et je souffre tellement que je ne +sais «comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il «me reste +un peu de courage, j'espère encore, bien. «que je sois près de +succomber à la douleur, préserver «mon coeur de ce feu qui le +consume. Mais, «hélas! pendant que je parle, je sens mon âme +«attirée par je ne sais quelle douceur étrange, se «laisser +entraîner par la lumière de ces deux «beaux yeux dans lesquels elle +puise tant de<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> «bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.</p> + +<p>«Si l'on me blâme, tu peux répondre: Celui «qui veut, avec une +faible rame, naviguer contre «vent et marée devient bientôt le +jouet des flots.»</p></div> + +<p>Cette canzone paraît avoir été composée à Rome par le Castiglione, peu +de temps avant son départ pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers +jours de mai 1516, et peu de temps après, il épousa Hypolita Torella, +fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean +Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains +s'accordent à vanter la beauté, la grâce, les qualités distinguées qui +rendaient cette jeune fille digne d'un tel époux. Leur mariage fut +célébré à la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres +démonstrations d'allégresse; le marquis s'efforçant ainsi, par ces +témoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passée à +l'égard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mérite.</p> + +<p>Le Castiglione passa le reste de l'année 1516 à Mantoue; loin des +affaires publiques, et tout entier à son bonheur privé.</p> + +<p>L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes +de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux +soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques +Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En +considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur +dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité <span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>du +célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga +et de deux autres dames de la famille Morosina.</p> + +<p>Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août +1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc +Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses +affectueuses félicitations<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p> + +<p>Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires +publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du +<i>Courtisan</i>. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, afin +qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le +publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune +correspondance à ce sujet entre l'auteur des <i>Asolani</i> et le +Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son +assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un +modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles +circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc +Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce +prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes, +tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces +exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes +distingués que sa réputation et sa bienveillance <span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>avaient attirés à sa +cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais +il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se +reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient +dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait, +de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la +sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le +principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers +sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires +pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France +cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations +que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'<i>orateur</i> de Cicéron, +rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces +entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en +Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes +très-dignes de foi<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la +duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le +comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé +l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami +du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo +da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.</p> + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le +Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie +s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être +considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion +les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances +acquises de son temps. Le livre <i>del Cortegiano</i> est encore aujourd'hui +considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur +noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne +voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul +idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais, +choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes +italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus +élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si +parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il +n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la +justesse des expressions, on puisse comparer au traité <i>del +Cortegiano</i><a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> + +<p>Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger +à la belle contrée <i>ovè il si suona</i>: mais ce qui assurera toujours au +livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du +seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que +devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme +accompli. Ce traité peut, sous <span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>certains rapports, être opposé avec +succès au livre <i>du Prince</i> de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les +inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia. +Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la +ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans +aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris +de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens +les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à +la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer +des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints +préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement +digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre +de la faire connaître à son prince<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>; que le prince, de son côté, +doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour +parvenir à la découvrir<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>; allant jusqu'à soutenir que la +dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au +prince<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p> + +<p>Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où, +sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour +d'Urbin, examinent la question de savoir <i>quel est le gouvernement le +plus propre à rendre les hommes heureux</i>; <i>si c'est celui d'un bon +prince</i>, <i>ou le gouvernement d'une <span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>bonne république</i>? Il nous a paru +curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il +montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans +ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient +pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de +César Borgia. Voici la traduction de ce passage<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la +république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que +c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de +comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus +semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il +gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce +que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands +navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se +rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre +corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du +«coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient +gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux, +auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose +«très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup +d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent +toujours un chef qu'ils<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> «suivent et auquel ils obéissent. Et les +abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient +«douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les +peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une +preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à +«la nature que le gouvernement des républiques.</p> + +<p>«Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que +la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme +le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle +puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait +seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des +princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude. +Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette +liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il +arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à +l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par +colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement +«dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude, +laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se +corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me +paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres +ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir +perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir +tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> «démontre qu'ils se +rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car +on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux +«qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir. +L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car +leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait +donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom, +devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et +d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement, +les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux +«obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur +qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces +considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment +«d'une république est préférable à celui «d'un roi.</p> + +<p>«Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux +seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières +de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de +«gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre, +le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient +<i>optimats</i>; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition, +ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces +gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la +tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui +d'un petit<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et +aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe +qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à +l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais +gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le +pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que +des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce +qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les +effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires +entre eux<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit +relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est +pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se +conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins +utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est +«certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et +disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en +a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières +«de gouverner: l'une impérieuse et violente,<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> «comme celle des +maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au +corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons +princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que +la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières +est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir +à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a +encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de +leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que +l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison, +ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la +connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne +jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement +«esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile +d'obéir que de commander.</p> + + +<p>«Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière +doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui +ne sont pas «naturellement esclaves?—On doit les gouverner «avec +modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale +et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des +emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin +qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont +moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de +l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous +avons<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit +«d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus +facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver +plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est +issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa +«disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses +ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il +ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme +serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par +les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par +les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour, +«dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi +prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de +courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se +«couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de +Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de +l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer +«parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par +laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent +de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide +«desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses +ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les +dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le +soleil, la<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> «lune et les autres astres montrent au monde, pour +«ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu; +de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus +certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la +«révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa +justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence +divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la +justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne +«saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus +éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement +régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples +«sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes, +lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin +de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur. +«Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne +doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur +des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes, +qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse +et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»</p></div> + +<p>Il est impossible de ne pas être frappé de la beauté de ce passage: +Fénelon, dans son <i>Télémaque</i>, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que +l'auteur, qui écrivait de si sages préceptes à l'usage des rois et des +princes, vivait au milieu d'hommes généralement<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> sans principes, et à +une époque où un autre écrivain non moins remarquable quant au style, un +homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence, +comme les moyens les plus sûrs et les plus naturels de gouvernement, on +devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la pureté de +sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si réellement +cette discussion sur le mérite relatif de la république et de la royauté +a pu librement avoir lieu à la cour de Guidobalde et en sa présence, +elle témoigne de la supériorité de ce prince qui, au lieu d'employer son +temps à de vaines et futiles occupations, prenait plaisir à écouter des +vérités que les souverains aiment rarement à entendre.</p> + +<p>Le Castiglione était encore occupé à revoir et à corriger le manuscrit +de son livre <i>del Cortegiano</i> lorsque mourut, le 20 février 1519, le +marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour héritier et +successeur son fils aîné Frédéric. Ce jeune prince désirait obtenir le +généralat des troupes de l'Église. Il pensa que le comte était, par ses +relations à Rome et par l'intimité dont le pape l'honorait, l'homme qui +pouvait le mieux réussir dans cette négociation. Il l'envoya donc dans +cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de +mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.</p> + +<p>Pendant ce séjour, il retrouva son ami Raphaël fort occupé à mesurer et +dessiner les précieux restes <span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>des monuments antiques que le temps et le +ravage des hommes avaient épargnés. On peut croire que le comte lui +servit de secrétaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Léon +X à cette occasion. L'original, de son écriture, fut trouvé parmi les +manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et +imprimé pour la première fois en 1733. Dans un discours adressé à +l'Académie de Florence, en 1799, et intitulé: <i>Congettura che una +lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino</i>, +l'abbé Daniel Francesconi a revendiqué pour Raphaël l'honneur d'avoir +lui-même écrit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez +probables. Toutefois, il reste toujours à expliquer pourquoi le +manuscrit original était de l'écriture de Balthasar Castiglione et parmi +ses papiers. L'intimité qui régnait entre l'illustre amateur et le grand +artiste permet de supposer que Raphaël aura eu recours, pour rendre ses +pensées, à l'auteur du <i>Cortegiano</i>, auquel, précédemment et à plusieurs +reprises, il avait demandé des sujets de compositions pour ses +peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a été +adressée à Léon X, la onzième année du séjour de son auteur à Rome. En +admettant que le Castiglione l'ait écrite au nom de Raphaël, l'artiste +étant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait été composée +en 1519, ce qui s'accorde avec le séjour que le comte y fit de mars à +novembre de cette même année<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> +<p>Les négociations qu'il avait entamées au nom du marquis de Mantoue, les +sérieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimité des artistes et de +tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, ne +faisaient pas oublier au comte sa jeune épouse qu'il avait laissée à +Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de +l'absence, il composa une élégie latine, à l'imitation de Properce<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>, +et il supposa qu'elle lui était adressée par sa femme dans cette ville +de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul séjour de +délices digne des hommes et des dieux:</p> + +<div class="blockquot"><p>Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei +mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam +delicias esse hominum atque Deum<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p></div> + +<p>Il paraît qu'il avait emporté à Mantoue son portrait peint par Raphaël +quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son élégie latine, que +sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par +l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait +dire ces vers, qui sont un éloge pour Raphaël:</p> + +<div class="blockquot"><p>Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas +allevat usque meas.<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque, +Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi +saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui. +Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos +decipioque dies.</p> + +<p>Seule, la représentation des traits de ton visage, peinte de la +main de Raphaël, peut alléger mes ennuis: je lui fais fête, je lui +souris, je me réjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait +répondre à mes paroles; souvent elle me semble exprimer son +assentiment et sa volonté, dire ou vouloir quelque chose, et me +faire entendre ta voix. Ton enfant reconnaît ta ressemblance et +balbutie, en la voyant, le nom de son père. Ce portrait est ma +consolation, et charme l'ennui de mes longues journées»<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p></div> + +<p>Si le comte prêtait ces sentiments à sa jeune épouse, il n'était pas +moins lui-même impatient de la revoir. Ce désir perce, d'une manière +tout italienne, dans une lettre datée de Rome le dernier jour d'août +1519<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir +de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas +resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous +avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais +vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que +lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que +votre dernière lettre est assez longue; Dieu<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> «soit loué! mais vous +vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise +combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous +voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime. +Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit +que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec +vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à +Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez +«si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans +plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose +qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais +«j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car +j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous +trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre +que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en +aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon +départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant, +souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense +«constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne +dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»</p></div> + +<p>Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit +encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette +ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des +<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en +expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché +jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte +lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage +plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le +rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner +satisfaction à ses désirs<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p> + +<p>Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta +jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut +renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur +ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet, +à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément +VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même +mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier +chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.</p> + +<p>Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de +vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les +antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son +existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours +croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le +6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle <span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>d'un des +événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du +comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à +Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces +journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de +l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait +faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien +portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus +mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!—«<i>Io son +sano</i>, <i>ma non mi pare essere a Roma</i>, <i>perchè non vi è più il mio +poveretto Raffaello</i>, <i>che Dio abbia quall'anima benedetta</i><a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.»</p> + +<p>Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage +public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:</p> + +<div class="blockquot"><p>DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit +arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est +raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu +quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael, +ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> Ad +vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam, +indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et +quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege +parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa, +Deberi et morti nostraque nosque mones.</p></div> +<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> +<p>En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que +lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine +était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme, +qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de +couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse +douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale, +sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui +valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de +tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du +pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de +l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de +deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie +adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver, +ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout +en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des +troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir +des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa +mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione +et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée +de Rome <span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue +d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure +antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est +pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce +de ne les laisser voir à qui que ce soit<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.»</p> + +<p>Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis +Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince +fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte +qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire +Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a +ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du +monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose +secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez +fait<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.»</p> + +<p>Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service +d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il +pouvait continuer à lui être utile.</p> + +<p>Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte +s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu +ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> «de +telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout +près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo +était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre +«chose que le pont de <i>Macaria</i>; car c'est parla route «qui s'étend +au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de +ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés. +Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes +qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant +j'essaie de me distraire<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>.»</p></div> + +<p>Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les +Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui +avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui +entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le +mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est +plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.</p> + +<p>Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du +marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour +prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles +qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait +d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas +être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère <span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>dans une lettre qui +peint bien ses sentiments intimes<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>«L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui +est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son +Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui +ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans +«quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me +serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait +dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la +jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter +«qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à +commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de +l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense +«des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais +que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je +considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et +si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé. +Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je +désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le +«seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable +qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et +à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> +«quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix +que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette +considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je +puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui, +sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu +égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis +assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis +un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même. +D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui +cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et +je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout +«autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces +considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»</p></div> + +<p>Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils +Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de +sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son +aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet +grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants +apprennent ainsi une chose comme une autre<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. Revenant sur la même +idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on +fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce +<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par +le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend +toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir; +mais il n'en est pas de même du grec<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>.» Cette opinion d'un disciple +de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît +pleine de justesse.</p> + +<p>Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en +perdant le pape Léon X, qui mourut le 1<sup>er</sup> décembre 1521, à la fleur +de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.</p> + +<p>Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et +particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce +pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante +protection.</p> + +<p>Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la +présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince +dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège, +toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au +commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations +auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par +leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à +l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> + +<p>Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de +Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le +plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre +l'État de l'Église.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa +vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au +nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet +1522<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a> ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse +d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle +jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment +les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur +le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui +suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous +sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique; +nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife +la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait +accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda +puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin, +l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché +dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son +beau-frère, presque aussitôt après la mort de<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> Léon X. Cette +restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, +entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de +Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons +services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro +avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au +Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et +ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le +comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc +d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Mais +rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en +possession de ce domaine.</p> + +<p>Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le +Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société +des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher +Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement +son tableau de la <i>Transfiguration</i>, et c'était à Jules Romain, son +élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer +la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec +Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du +maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur +le mieux exercé aurait peine à reconnaître <span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>ce qui appartient en propre +à l'un ou à l'autre. La <i>Transfiguration</i> avait été commandée au Sanzio +par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de +Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier +achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules +Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre +de ses élèves, Francesco Penni, surnommé <i>il Fattore</i>. Jules n'osait pas +trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il +avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le +constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en +mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime +de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre +suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour +Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait +laissé de profonds regrets:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse +paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de +rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence +«dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne +devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses +serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par +suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre +«révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine +somme d'argent. Il ne la demande<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> «pas actuellement, et il ne +voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et +pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une +dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté, +décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car, +bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou +«dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme +cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût +certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si +«votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est +un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura, +de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai +«pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie, +non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour +donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime +pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce +monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules +fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement +les mains «de votre révérendissime seigneurie<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.»</p></div> + +<p>Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous +les cas^ le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de +Raphaël et <span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de +tenter auprès du puissant cardinal.</p> + +<p>La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant +l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de +se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer +au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes +inférieures et y faisait les plus affreux ravages.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à +sa mère le 12 août 1522<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>; mais, en «réalité, la peste fait de +grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les +familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui +«tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de +faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux +qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de +manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de +provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante +mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en +procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint +«Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux +maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent +la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes +abondantes, «chère Anna<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>, ce sont de petits enfants tout nus,<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> +«de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se +frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre +peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en +ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents +«émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher +Dieu et parer les coups «de sa justice!»</p></div> + +<p>Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre +lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses +domestiques de cette maladie<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p> + +<p>Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI, +c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le +commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis +de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.</p> + +<p>Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande +partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance +suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il +remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis +Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour +les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de +Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier +1523, à<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> Andréa Piperario, il lui disait:</p> + +<div class="blockquot"><p>«J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de +tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de +«Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>, et +auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en +parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce +«tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de +l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai +sur-le-champ<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.»</p></div> + +<p>Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12 +février 1523<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>, on voit quelle familiarité s'était établie entre le +grand seigneur et l'artiste.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de +t'envoyer les deux toques<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>; «maintenant, je t'en envoie deux +des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois +«si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai +rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à +Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné +«commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de +m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà +fait connaître également<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> «le désir que j'ai de posséder ce tableau +qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai +donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi +qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»</p></div> + +<p>Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que +dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12 +avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé +quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats. +Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous +écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui, +j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une +grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis +les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du +mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez +plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il +«vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait +venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il +trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché, +«je serais content de le prendre avec la résolution<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> «de né plus +acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se +présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et +pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il +appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on +l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop +cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent. +Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente +ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats +de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le +cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco, +«parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente +plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître +Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit +«avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout +ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du +tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera +très-bien fait.»</p></div> + +<p>On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>, +qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés +à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,</p> + +<div class="blockquot"><p>«parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> +désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous +paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»</p></div> + +<p>Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour +Mantoue.—Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29 +juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée +antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de +Socrate dont il fut extrêmement satisfait<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. Jules était encore à +Rome au commencement de septembre de cette année<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>: il n'en partit, +ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année +suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures +indécentes que l'Arétin <i>illustra</i> de ses sonnets, il se vit poursuivi +par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.</p> + +<p>Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien +VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes +et de tous les littérateurs.</p> + +<div class="blockquot"><p>—«Tant que vécut Adrien, «dit Vasari<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, peu s'en fallut que +Jules Romain, «le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine, +Sebastiano «de Venise et d'autres grands maîtres ne «mourussent de +faim. La consternation régnait «parmi les courtisans accoutumés aux +libéralités «et à la munificence de Léon X, et les artistes<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> +«songeaient tristement à l'avenir, en voyant toute «espèce de +talent plongée dans l'oubli, lorsque, par «la volonté de Dieu, la +mort vint frapper Adrien. «Le cardinal Jules de Médicis lui succéda +sous le «nom de Clément VII, et, en un moment, tous les «arts +commencèrent à renaître.»</p></div> + +<p>Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui +envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme +son ambassadeur extraordinaire.</p> + +<p>Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était +chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à +Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire +exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine, +Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du +comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524, +après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les +fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée, +la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation +faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette +composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain, +l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on +remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de +Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> +<p>Suivant Vasari,</p> + +<div class="blockquot"><p>«le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à +Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une +«maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour +lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme +qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du +«velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant +qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval +favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.»</p></div> + +<p>Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même +présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons +volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain, +ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules +Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8 +de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses +lettres datées de Rome.</p> + +<p>Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules +Romain, tant comme architecte que comme peintre<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. On peut encore les +admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps +et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses +fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome. +Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> de +Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons +particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il +contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations +auxquelles elle était exposée depuis des siècles.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mantoue, dit Vasari<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, jadis sale et fangeuse, au «point d'être +presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine +qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements, +chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins +«qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable: +car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville, +élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après +ses «dessins.»</p></div> + +<p>Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais +longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y +termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.</p> + +<p>On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était +fait couronner empereur<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a> visita Mantoue, en 1536; il trouva cette +ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne +crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa +brillante réception, que d'ériger <span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>en duché son marquisat<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>. Si telle +fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait +non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu +pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore +également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et +d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.</p> + +<p>Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par +l'empereur et par le marquis de Gonzague.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se +passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de +toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune +«faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu +de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis +San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés; +«il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux +de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le +duc<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.»</p></div> + +<p>Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée +précieux.</p> + +<p>Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son +maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la +disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions, +<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout +le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par +le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école +vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du +Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser +au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux +charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain +ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne +s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa +lettre citée plus haut<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>, de prendre dans les plus belles formes et +dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un +seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé +en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi +d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de +Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans +l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de +Socrate<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>, que ce sage disait un jour à Pharrasius:</p> + + +<div class="blockquot"><p>«Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est +extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient +«exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de +modèles pour en composer un tout «accompli.»—«Assurément, lui +répondit Pharrasius,<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> «telle est notre manière d'opérer.»</p></div> + +<p>—Platon, dans sa <i>République</i>, disait de son côté:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Pensez—vous qu'un peintre<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a> doive être réputé moins excellent +«dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et +accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un +semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>!»</p></div> + +<p>—Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant +ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul, +mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au +Castiglione dans la lettre précitée,</p> + +<div class="blockquot"><p>«<i>en suivant une certaine idée qui lui venait</i> «<i>à l'esprit, idée +qui portait en soi</i> «<i>un sentiment élevé de l'art</i>.»</p></div> + +<p>Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son +génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à +idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre +de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais +telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la +composition, il n'est pas inférieur à son maître.</p> + +<p>Tel fut l'artiste que l'amitié du comte Castiglione procura au marquis +de Gonzague et à la ville de Mantoue. En étudiant l'histoire de l'art en +Italie, dans la première moitié du seizième siècle, on voit qu'il <span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>n'est +pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui, à cette époque, +n'ait eu ses maîtres éminents: à Pérouse, Andréa Vanucci, maître de +Raphaël; à Rome, le Bramante, Raphaël et ses élèves; le Pinturicchio, +comme lui, disciple du Pérugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone, +Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange; à Florence, le Buonarotti, +Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les +plus grands peintres de l'école florentine; à Milan, Léonard de Vinci, +Luini et leur école; à Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone, +le Sansovino, le Titien, Paul Veronèse; à Bologne, le Francia, l'ami, +l'émule de Raphaël pour la pureté, l'idéalité de ses madones; à Ferrare, +le Garofolo, l'ami de l'Arioste; à Mantoue, Jules Romain; à Parme, le +Corrége. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de +ceux que nous passons sous silence suffiraient à eux seuls pour soutenir +l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art, +d'appeler cette époque le siècle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a +pu voir une telle réunion de rares et brillants génies. Si leur +apparition simultanée dans les principales villes de l'Italie est due à +une faveur spéciale de la Providence, il faut, toutefois, être juste +envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection +qu'ils accordèrent aux artistes contribua puissamment à l'élévation de +l'art; non qu'elle <span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>fît naître le génie, mais elle lui permit de se +donner libre carrière, en lui offrant les occasions de se produire, ce +qui manque le plus souvent aux hommes supérieurs. C'est ainsi que Jules +II, Léon X, Clément VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, à +Rome; les Médicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, à +Florence; Louis Sforce, à Milan; Andréa Gritti et d'autres patriciens, à +Venise; les ducs Guidobalde et della Rovère, à Urbin; Alphonse d'Est et +Lucrèce Borgia, à Ferrare; les Gonzague, à Mantoue, poussés par l'amour +du beau, encouragèrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laissés +les maîtres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces +princes et ces grands seigneurs méritent donc la reconnaissance de la +postérité.</p> + +<p>Le temps approchait où le Castiglione allait pour jamais dire adieu à +cette ville de Rome qu'il aimait tant, à cette Italie, si belle malgré +les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et +particulièrement aux artistes dans l'intimité desquels il vivait depuis +un grand nombre d'années. Le pape Clément VII, qui, dans beaucoup de +circonstances, avait pu apprécier le mérite du comte, la solidité de son +esprit rehaussée de tant de qualités aimables et brillantes, avait jeté +les yeux sur lui pour en faire son envoyé extraordinaire auprès du +puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destinées de l'Italie +et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19 +juillet 1524, et lui exprima son désir avec les raisons les plus +pressantes et les plus honorables, <span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>en lui expliquant que cette mission +avait principalement pour objet de rétablir la paix entre toutes les +puissances chrétiennes<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>. Le comte accueillit cette ouverture avec +empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission +sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son maître. Ce +prince se montra fort honoré du choix que le pape avait fait de son +ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le +Castiglione accepta donc l'offre du pontife, «dans l'espoir, comme il +l'écrivait à sa mère<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a> d'en acquérir mérite auprès de Dieu, louange +et honneur chez les hommes, et peut-être aussi un profit non médiocre.» +Ce qui veut dire, qu'embrassant l'état ecclésiastique, puisqu'il +devenait nonce du pape en Espagne, il espérait revenir à Rome un jour +cardinal.</p> + +<p>Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'Église en +Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome +percevait une foule de droits et des revenus de toute espèce sur les +bénéfices, les offices et charges ecclésiastiques, les vacances, les +dispenses, etc. Cet emploi devait être fort lucratif, et le comte en +reconnaît l'importance en écrivant à sa mère<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>, que «l'office de +collecteur «en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que même «les +revenus en sont encore considérables.»</p> + +<p>Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne <span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>devait plus revoir, avec +une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette où il allait +accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le +marquis et faire ses adieux à sa mère. Il n'y resta que quelques jours, +reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525 à Madrid. Nous +n'avons trouvé dans sa correspondance d'autre indication, sur +l'itinéraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir écrite du +Mont-Cenis à son ami Piperario. Il est à croire, d'après cela, qu'il +suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France, +pour aller gagner la frontière d'Espagne.</p> + +<p>Dans une lettre à Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrivée +à Madrid et la réception qui lui a été faite.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Je suis arrivé ici, très-honoré par «tout le chemin, et de même en +cette ville. Car, «bien que j'y aie fait mon entrée assez tard dans +la «nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent à ma «rencontre, par +ordre de Sa Majesté, à laquelle, le «jour suivant, j'allais baiser +la main, et qui me «fit le meilleur accueil, me dit les meilleures +«paroles de notre seigneur (le pape), de manière que «j'espère que +les intrigues ourdies par les Français «ne réussiront pas dans +cette occurrence<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.»</p></div> + +<p>Les conjonctures étaient très-favorables pour combattre les prétentions +de la France. Le roi François I<sup>er</sup> venait d'être fait prisonnier à +Pavie, et la nouvelle de ce succès éclatant pour les armées espagnoles +était arrivée en même temps que le <span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>comte à Madrid, et y avait causé une +grande joie et une sensation profonde<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>. Le Castiglione crut devoir +écrire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le féliciter de +cette victoire. Il écrivit également à la marquise de Pescaire, Vittoria +Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait également pris part à +cette bataille<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> + +<p>Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les négociations +conduites par le Castiglione auprès de Charles-Quint. Les historiens +peuvent y trouver de curieux détails et des explications précieuses sur +la captivité de François I<sup>er</sup>, sur les conditions de sa mise en +liberté, et sur la politique adoptée par le puissant empereur, qui était +alors parvenu à l'apogée de sa gloire.</p> + +<p>Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chère Italie, +ni les lettres. On le voit, dès son arrivée à Madrid, demander à +Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529 à Vicence, +chez Ptolémée Gianicolo; celle de Bembo publiée en 1525 sous le titre de +<i>prose</i>, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les +livres d'amour de maître Lione Ébreo<a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>Avant son départ de Rome, il avait confié une copie manuscrite de son +<i>Cortegiano</i>, composé depuis longtemps, à la marquis de Pescaire, bien +digne, par <span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>son goût et son savoir, d'apprécier les beautés de cet +ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui écrivant. Dans une lettre datée +de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique à la marquise +les raisons qui l'ont déterminé à envoyer le manuscrit original de cet +ouvrage à Venise, pour le faire imprimer, afin d'éviter qu'on en fasse +courir des copies incomplètes et remplies de fautes<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p> + +<p>Mais cette raison n'était pas la seule: il avait appris, au fond de +l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de +Guidobalde, qu'il avait aimée si passionnément. Il voulut ne pas +retarder davantage l'hommage qu'il devait à sa mémoire, ainsi qu'au +souvenir des amis qu'il avait également perdus, et qu'il fait figurer +dans son livre; comme Julien de Médicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano +Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione +donne de sa détermination dans la préface de son <i>Cortegiano</i>, adressée +à l'évêque de Viseu, don Michel da Silva<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<p>En lisant cette préface, on voit que le comte était, lorsqu'il la +composa, sous l'impression d'idées et de sentiments tristes, impression +causée par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient +laissé dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-même, comme au milieu +d'une solitude pleine de douleur<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>.</p> + +<p>Ces sentiments étaient entretenus par sa position <span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>politique: le comte +avait suivi Charles-Quint en avril 1526 à Séville et à Grenade, ne +cessant d'insister, auprès du puissant et astucieux monarque, pour le +rétablissement de cette paix générale qu'il avait espéré ramener parmi +les princes chrétiens, sous les auspices du chef des fidèles. Mais son +esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les +détours de la politique, et il voyait échouer, l'une après l'autre, +toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du +souverain pontife. Clément Vil, trop éloigné du théâtre des négociations +pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoyé, +ainsi que des difficultés qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il +négligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui témoigner +positivement son mécontentement, il ne lui accordait plus la même +confiance.</p> + +<p>Le Castiglione se trouvait dans cette pénible situation, lorsque la +nouvelle de la prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon, +le 27 août 1527, parvint à la cour de Charles-Quint. Personne ne +s'attendait à cet événement, l'un des plus extraordinaires du seizième +siècle. L'empereur lui-même en parut aussi surpris qu'affligé; car, bien +que l'habitude de la dissimulation ait été une des qualités de ce +prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival François +I<sup>er</sup>, il paraît bien démontré qu'il ne soupçonna pas l'intention du +connétable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour +son propre compte que dans <span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>l'intérêt de son nouveau maître. Chef d'une +armée composée d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les +religions, et qui lui était beaucoup plus dévouée qu'à l'empereur, il +livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en +holocauste à ses soldats affamés de pillage. Tel était à cette époque, +le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint à l'esprit de +personne de supposer que l'armée du connétable allait envahir la +capitale du chef des fidèles.</p> + +<p>Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il écrivit une +longue lettre au pape pour se justifier<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>; d'un autre côté, il +parvint à déterminer tous les évoques espagnols à quitter leurs sièges +et à venir à la cour, vêtus d'habits de deuil, pour demander tous +ensemble la mise en liberté du souverain pontife, que l'empereur leur +promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de réaliser. Charles-Quint, dans +ces circonstances, né cessa de combler le comte de sa bienveillance, +comme pour atténuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de +Rome.</p> + +<p>C'est à cette époque, vers 1528, que le Castiglione répondit à un +pamphlet, probablement écrit à l'instigation et avec l'assentiment des +ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et +Lactance, composé par un Espagnol, Alphonse Valdès, et dans lequel +l'auteur expose, à sa manière, ce qui s'est passé à Rome, en l'année +1527<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>Ce Valdès paraît avoir été un esprit ardent, ennemi du pape et des +prêtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles +opinions de Luther. On voit par la réfutation même que le comte fait de +différents passages du dialogue, que Valdès employait contre le cierge +catholique la raillerie et l'invective à la manière du réformateur. Le +gouvernement impérial avait sans doute encouragé et peut-être même payé +l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les +accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les évêques et +les moines, eussent été tolérées à la cour de Sa Majesté Catholique, si +les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-même n'y avaient pas +cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'atténuer le sac de +Rome, en déversant le mépris sur toute la cour pontificale. Le +Castiglione réfute avec une grande verve et une haute éloquence les +accusations du pamphlétaire. Valdès avait dit que les calamités qui +étaient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas été +nuisibles, mais avaient même été utiles à la chrétienté, et qu'elles +n'étaient arrivées que par la volonté manifeste de Dieu. Il s'était +ensuite moqué des vols sacrilèges commis dans les églises par les +soldats du connétable, et particulièrement à la Basilique de +Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux +évêques et aux membres du clergé <span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>romain. Le comte, tout en +reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine +s'afflige et s'indigne de voir que «dans la propre maison de l'empereur, +prince si chrétien, très-juste et très-vertueux, il se trouve un +secrétaire qui ose excuser des impiétés si coupables, et se montrer un +ennemi public des rites et des cérémonies chrétiennes. Il ne craint pas +d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats +impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.» Enfin, dans +toute cette réfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux à +l'égard de l'empereur, n'hésite point à lui faire entendre +courageusement la vérité sur les excès commis par ses généraux et par +ses soldats dans la capitale de la catholicité.</p> + +<p>Si l'on en croit Serassi<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>, cette réponse à Valdès aurait eu pour +résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait +vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le +gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le +souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses +calomnies.</p> + +<p>Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du +nonce de Clément <b>VII</b>, voulut lui donner un témoignage éclatant de son +estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable. +Mais le comte refusa d'accepter <span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>ce riche bénéfice, tant que le pape et +l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.</p> + +<p>Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>, +à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait +laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à +cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis +si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop +d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:</p> + +<p>«Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»</p></div> + +<p>La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain +pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui +avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la +destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa +santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de +Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de +souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait +alors cinquante ans deux mois et un jour.</p> + +<p>Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en +éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la +cour, ainsi <span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la +cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.</p> + +<p>Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de +son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref +très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien +adresser à sa pauvre mère.</p> + +<p>Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les +savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à +déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve, +à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux +témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des +éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p> + +<p>Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après +lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et +déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle +qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules +Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville, +avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:</p> + +<div class="blockquot"><p>BALDASSARI CASTILIONI.</p> + +<p>MANTUANO.</p> + +<p>Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis +litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido +Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis +legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem <span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>cum ageret, ae +res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de +instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V, +imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo, +magni apud omnes gentes nominis; qui <span class="smcap">vix</span>. annos L, menses +II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P. +Anno Domini MDXXIX.</p></div> + +<p>Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des +agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et +militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans +lesquels il trouvait les plus agréables délassements.</p> + +<p>Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des +lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare, +comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de +gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être +pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture +et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de +cour véritablement digne de ce nom.</p> + +<p>Après avoir cité dans son <i>Cortegiano</i> les opinions des anciens sur +l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes +les conditions de la vie<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, il donne plus loin<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> une idée de ce +qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle, +et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.</p> + +<div class="blockquot"><p>«C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> +broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup +le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur +consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec +beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles +n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on +y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas +lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais +j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement +«de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une +expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont +également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances +parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité +«beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression +musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre +violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La +voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces +instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une +connaissance suffisant.».</p> + +<p>«...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique, +je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société +intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à +«faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce +que les accents de la musique<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> «adoucissent l'âme des personnes qui +l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons; +«d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui +l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la +foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la +condition obligée «de toute composition musicale doit être la +discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les +«circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour, +qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances, +et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés +ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement, +il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un +«homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de +rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au +milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire +médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante +des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est +une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se +plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des +coeurs glacés par l'âge.»—Le magnifique Julien «de Médicis +répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les +pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui +avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour +jouer des instruments, que certains jeunes<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> «gens.»—«Je ne veux +pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce +plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de +rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec +accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans +le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces +graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir +divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en +entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient +ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux +effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus +grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de +cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez +faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que +ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de +ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la +comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien +plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles +puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux +variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne +pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les +oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on +«puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent +ressentir un certain plaisir à entendre la<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> «mélodie, Tel est le +délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»</p></div> + +<p>Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du +dessin.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Il est très-important, dit-il<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>, «qu'il sache dessiner, et +qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture. +Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on +considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un +gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens, +principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens +nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture, +comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang +des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il +fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la +peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble +famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été +nommé <i>Pictor</i>, parce qu'en effet il était un «excellent peintre. +Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles +d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son +«nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille +illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres +dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la +«connaissance des lois et compté au nombre des<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> «orateurs, +cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de +son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On +compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles +illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa +noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles, +«principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des +sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses; +lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans +l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les +représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet +«art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de +l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant +des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par +«les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des +fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et +de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau +«composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut +parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de +louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la +«connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux +qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en +grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le +«dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> +«convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui +existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire, +néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la +beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une +beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a +dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que +la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses +«compositions.»</p> + + +<p>«Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo, +Romano<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, qui était assis avec les «autres: «Que vous semble, +dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre +plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»</p> + + +<p>«Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la +statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus +réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la +peinture.»</p> + +<p>«Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues +sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire +qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer +longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la +peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la +peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport, +la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> +«aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister +encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est +beaucoup plus «agréable.»</p> + +<p>«Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez +contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela +uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël. +Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui, +dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est +impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré +de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt +l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je +«conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que +l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire +que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de +la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les +membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion +«que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne +voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les +yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai +que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus +difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est +impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas; +mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient +n'arrive<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de +suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant +meilleure.»</p> + +<p>«Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge +de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que +je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle +«d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je +parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire +que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois, +il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que +«l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues +soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture +ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de +choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les +lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne +la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait +rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition, +«à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la +sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il +reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il +fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit +point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre +sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet, +il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> «savoir +faire les membres en raccourci et représenter «leur +raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la +ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion +des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des +lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur +perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou +moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit +«de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en +reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses +colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins +peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le +brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la +couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures, +«l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les +flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel, +l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés, +dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer +ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les +forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les +villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut +reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la +«peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>, +et je crois que, chez les anciens, elle<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> «était arrivée à la +perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par +quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les +souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans +les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des +ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les +autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements +«que par les principaux citoyens.»</p></div> + +<p>Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui +abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui +avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de +Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le +feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis; +après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul +Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe, +l'interlocuteur du Castiglione ajoute:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait +quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et +apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand +«mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors +même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que +de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes, +des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> +«intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide +à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la +délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout +«le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux. +Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause +d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant +à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme +ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas +peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand +contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier +cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»</p> + +<p>«Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et +dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis +certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de +«plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez +nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»</p> + +<p>«Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la +beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui +portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que +«vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième +partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes +aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez +comprendre<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection +«tient plus de place que l'impression de la «beauté.»</p> + +<p>«—Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le +plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la +beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du +«plaisir.»</p> + +<p>«Le comte répondit: «Beaucoup d'autres causes «peuvent enflammer +notre âme, indépendamment «de la beauté; comme les manières, le +savoir, le «langage, les gestes, et mille autres choses que, «sous +certain rapport, on pourrait également «appeler des charmes. Mais, +par-dessus tout, c'est «de sentir qu'on est aimé; de telle sorte +que l'on «peut aimer d'une ardeur extrême sans cette «beauté dont +vous parlez. Mais la passion qui naît «seulement de la beauté que +nous voyons à l'extérieur «dans les personnes, causera, sans aucun +«doute, un bien plus grand plaisir à celui qui «ce saura mieux +apprécier cette beauté qu'à celui «qui est moins en état d'en +juger. Aussi, revenant «à ce que j'ai dit plus haut, je pense +qu'Apelles «éprouvait un bien plus grand plaisir en contemplant «la +beauté de Campaspe que ne pouvait l'éprouver «Alexandre, parce +qu'on doit supposer que «l'amour de l'un et de l'autre dérivait +seulement «de cette beauté, et que ce fut un motif qui détermina +«Alexandre à donner Campaspe à celui qui «lui parut mieux en état +que lui-même d'en apprécier<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> «toute la perfection. N'avez-vous pas +lu «que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, «parmi +beaucoup d'autres de la même ville, le «peintre Xeuxis avait +choisies pour composer, «avec les cinq ensemble, une seule figure +d'une «beauté parfaite, ont été célébrées par un grand «nombre de +poètes, comme étant celles qui avaient «été trouvées belles par +celui qui pouvait le mieux «juger de la beauté?»</p></div> + +<p>On reconnaît dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galatée, qui +ne se contentait pas d'avoir pour modèle la beauté de la Fornarine, mais +qui, pour idéaliser ses figures, cherchait, comme il l'écrivait au +comte, à voir en même temps plusieurs belles femmes, à la condition que +le Castiglione, bon juge en cette matière, serait présent, pour faire +choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p> + +<p>Il est difficile de ne pas croire, d'après l'opinion développée par le +Castiglione dans son <i>Cortegiano</i>, qu'il n'ait pas lui-même possédé +quelque notion des arts du dessin. A la manière dont il raisonne de la +<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>peinture, nous ne serions pas étonné que, pendant son séjour à Milan à +la cour de Louis Sforce, al eût suivi les leçons du grand Léonard de +Vinci, et pris peut-être plus tard, dansson <i>Traité de la peinture</i> les +principes de cet excellent goût, auquel Raphaël lui-même n'hésitait pas +à se soumettre.</p> + +<p>En terminant cette longue étude de la vie et des écrits du Castiglione, +nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit +toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin, +de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la +droiture de son caractère et la loyauté de son âme apparaissent +au-dessus des négociations politiques dont il fut chargé; que son talent +comme écrivain et comme poète, tant en latin que dans sa langue +maternelle, le place au premier rang des littérateurs du seizième +siècle; que comme amateur des arts, il eut l'éclatant honneur de vivre +dans l'intimité de Raphaël, et d'être consulté par ce grand maître, qui +n'était pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas +satisfaire le jugement du comte<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>; qu'enfin, la ville de Mantoue est +redevable à l'amitié qui l'unissait à Jules Romain des admirables +édifices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute +espèce qui vint y créer l'élève et l'héritier de Raphaël: Charles-Quint, +qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, <span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>comme le +montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a> en +apprenant la mort du Castiglione: «<i>Io vos digo que es muerto uno de los +mejores cavalleros del mundo</i>.»—«Je vous dis que la mort vient de +frapper un des hommes les plus accomplis du monde.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PIETRO_ARETINO" id="PIETRO_ARETINO"></a>PIETRO ARETINO</h2> + +<p>Les biographes et les critiques qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de +Pietro Aretino, frappés de la haute position à laquelle il sut s'élever, +malgré les scandales de sa vie, se sont attachés plutôt à raconter ses +relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps, +qu'à donner une idée de ses rapports avec les artistes, rapports qui +tiennent une si grande place dans sa vie.</p> + +<p>Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqué l'intimité +qui s'établit entre le Titien, le Sansovino et l'Arétin, après que ce +dernier fût venu se fixer à Venise. Il ajoute que cette amitié fut +très-utile à la gloire et aux intérêts du Titien: «Car, dit-il, grâce à +la plume de l'Arétin, son nom fût connu de tous les princes de +l'Europe<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>.»</p> + +<p>Le comte Mazzuchelli se borne à paraphraser ce passage: «Arétin, dit-il, +aima les beaux-arts, et particulièrement la peinture et la musique. Il +jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement <span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>lié avec le +Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact à l'égard de ce +dernier, comme on le verra plus tard), et son amitié ne fut pas +infructueuse au premier. Le poète aida le peintre à se faire connaître, +et ce fut sur son témoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour +faire son portrait, qu'il paya neuf mille écus d'or<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>.»</p> + +<p>Ainsi, personne, jusqu'à présent, n'a cherché à étudier la vie de +l'Arétin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les +artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des +liaisons intimes. Et cependant, cette étude est nécessaire à quiconque +veut avoir une idée exacte de ce personnage extraordinaire; car il est +certain que le culte du beau et le goût des arts occupèrent la plus +grande partie de son existence: il leur consacra peut-être même plus de +temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vérité, +qu'après son indépendance et les satisfactions accordées à son +amour-propre, ce qu'il préférait à tout, c'était la société des artistes +et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts, +et particulièrement à Venise, a été très-grande. Cette influence, Arétin +la devait à un amour éclairé du beau, à une intelligence extraordinaire +des productions de l'art, à sa générosité, à la protection puissante +qu'il accordait aux artistes, enfin, à sa liaison intime pendant plus de +trente années avec le Titien, le <span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>Sansovino et un grand nombre d'autres +illustres maîtres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra +Sebastiano, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il +Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon +Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo, +Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.</p> + +<p>Nous allons essayer de faire connaître l'Arétin, en l'étudiant dans ses +relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus éclairés et +les plus influents du seizième siècle.</p> + +<p>Lorsque l'on veut donner d'un écrivain une idée exacte, et qui laisse au +lecteur la liberté la plus complète d'examen et d'appréciation, il est +indispensable de faire de nombreuses citations tirées de ses oeuvres. +Les citations sont surtout nécessaires lorsqu'il s'agit de raconter des +relations privées: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a +écrites à ses amis, et qui, n'ayant pas été destinées à la publicité, +révèlent, sans aucun déguisement, les opinions et les jugements de +l'auteur sur les hommes et sur les choses.</p> + +<p>Nous suivrons cette méthode dans cette étude sur l'Arétin: ses +nombreuses lettres écrites à une foule d'artistes et à des personnages +célèbres, et les réponses qui lui sont adressées^ offrent les +renseignements les plus précieux. Nous y ferons une ample moisson, et le +lecteur pourra prononcer son jugement avec une entière connaissance des +documents <span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres, +il est nécessaire de retracer brièvement les principales circonstances +de la vie de l'Arétin. Nous suivrons dans ce rapide exposé la biographie +donnée par le comte Mazzuchelli.</p> + +<p>Pietro Aretino naquit à Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit +fils naturel de Luigi Bacci sa mère sa nommait Tita, et, si l'on s'en +rapporte à lui, elle était d'une beauté remarquable, puisqu'un peintre +du pays l'avait représentée sous les traits de la Vierge, dans le +tableau de l'Annonciation, placée au-dessus du portail de l'église de +Saint-Pierre d'Arrèzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vécut, un tendre +souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de +Francesco Salviati. L'Arétin passa son enfance à Arezzo, mais il n'y +resta pas longtemps. On prétend qu'il en fut chassé pour un sonnet qu'il +avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-être été +inventée par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était, +dès sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle +enfin que celle attribuée par Dante aux natifs d'Arezzo.</p> + +<div class="blockquot"><p>Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi più che non chiede lor +possa<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p></div> + +<p>Dans plusieurs de ses lettres, il se félicite d'être né en cette ville, +et il attribue à cette circonstance la bizarrerie, l'<i>humour</i>, comme +diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractère<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait à la +subtilité de l'air d'Arezzo, qu'il avait respiré en naissant, ce qu'il +avait de bon dans l'esprit<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p> + +<p>Obligé de quitter sa ville natale, il choisit Pérouse pour asile, et +passa plusieurs années de sa jeunesse, en exerçant l'état de relieur. Il +dut probablement à cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui +lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela, +ignorées. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que +des livres écrits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses +comédies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent à faire des +citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que +très-imparfaitement, et on attribue ces passages à Nicolas Franco de +Bénévent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit, +Je commencement d'instruction qu'il avait acquis à Pérouse fut sans +doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours +reconnaissant de l'hospitalité reçue dans cette ville, qu'il appelle le +jardin de sa jeunesse<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. Il la quitta, poussé par le désir de voir +Rome, qui brillait alors de tout l'éclat du pontificat de Léon X. On +ignore l'époque précise de son arrivée dans ce grand centre des arts; on +sait seulement qu'il parvint d'abord à se faire attacher à la maison +d'Agostino<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> Chigi, l'ami de Raphaël et l'un des plus illustres amateurs +de Rome à cette époque; il entra ensuite au service de Léon X, et passa +plus tard à celui du cardinal Jules de Médicis, son neveu, qui, +lui-même, devint pape sous le nom de Clément VII.</p> + +<p>C'est à cette époque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphaël +et ses élèves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les +autres. Il se lia également avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs +en médailles; et l'on voit, par une de ses lettres à Donato de'Bardi, +qu'il s'occupait des médailles que Clément VII avait commandées pour +orner une chape pontificale; médailles qui lurent perdues ou dispersées +dans le sac de Rome<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p> + +<p>Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignités de +l'Église, si sa vie n'eût été souillée par toutes sortes de débauches. +On connaît sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit à la +publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de +l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, évêque de Vérone, et +dataire du pape, il fut obligé de quitter Rome furtivement, et de se +réfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas +longtemps: lorsqu'il était attaché à la maison de Léon X, ou à celle du +cardinal Jules de Médicis, il avait fait la connaissance de Jean de +Médicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce +prince, doué d'un grand talent pour la guerre, <span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>engagé d'abord au +service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de François +1<sup>er</sup>, lorsqu'il appela l'Arétin auprès de lui. Il le présenta au roi +de France, alors à Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance +et le combla de présents. Mais l'Arétin, regrettant le séjour de Rome, +obtint, à force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y +prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'étant +permis d'écrire une pièce de vers satiriques contre une femme qui était +au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses +amants, et laissé pour mort, après avoir reçu plusieurs coups de +poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu +obtenir de Clément VII satisfaction d'un si lâche attentat, il quitta +Rome définitivement, pour s'attacher de nouveau à Jean de Médicis, avec +lequel il vécut dans la plus complète intimité, jusqu'à la mort de ce +capitaine, qui périt le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure à la +jambe, qu'il avait reçue à l'attaque de Governolo.</p> + +<p>Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que l'Arétin montra +une douleur profonde de la perte de Jean de Médicis: il conserva +toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perpétuer sa +mémoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien, +son buste par le Sansovino, et sa médaille par Lione Lioni.</p> + +<p>Privé de ce puissant protecteur, l'Arétin résolut de se fixer à Venise, +et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est-à-dire du +tribut; <span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de +cette époque, desquels il avait le talent de se faire craindre et +considérer tout ensemble. Il s'établit à Venise vers la fin de 1527, +quelques mois après le sac de Rome<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>. Il y fut parfaitement accueilli +par les nobles vénitiens et par le doge André Gritti, lequel, grâce à +l'amitié qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa +protection.</p> + +<p>Ainsi fixé à Venise, l'Arétin n'en sortit plus; à l'exception de la +visite qu'il fit à Charles-Quint, à Vérone, en 1543, visite dans +laquelle l'empereur le fit placer à cheval à sa droite, et du voyage +qu'il entreprit à Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III +(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait +accordée, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois +de mai 1553, et il y était de retour dans le mois de décembre suivant. +Sa mort arriva vers 1557: il était alors âgé de soixante-cinq ans.</p> + +<p>Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Arétin: on voit +qu'il habita Venise pendant plus de trente années. C'est pendant ce long +séjour qu'il se lia étroitement avec le Titien, le Sansovino et les +autres artistes que nous avons nommés plus haut. Il nous reste +maintenant à faire connaître les relations qu'il entretint avec ces +artistes, et l'influence qu'il a exercée sur l'art, et en particulier +sur l'école tienne.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p> + +<p>On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grâce à la +plume de l'Arétin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe. +Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amitié la +plus soutenue et de la protection la plus éclatante. De son côté, le +peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres +ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez +et de l'Escurial renferment, même sans en excepter Venise, les +chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce maître. Sans doute le Titien +ne dut pas cette haute faveur à la recommandation de l'Arétin: cette +recommandation servit seulement à le faire connaître de l'empereur. Mais +dès que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mêmes, non moins que +pour l'éclat qu'ils pouvaient jeter sur son règne, eut admiré une seule +production du peintre, il résolut de l'attacher à sa gloire, et il alla +jusqu'à lutter avec son rival François I<sup>er</sup>, pour s'assurer presque +exclusivement les oeuvres de l'illustre maître. Charles-Quint l'appela +en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois à Ausbourg +en 1550<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>, pour faire son portrait qu'il avait déjà <span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>exécuté deux +fois en Italie. C'est à l'occasion du premier de ces portraits fait en +1530, au moment du sacre de Charles à Bologne, que l'Arétin, encouragé +par la faveur dont jouissait son ami auprès de l'empereur, et par la +considération que ce prince lui témoignait à lui-même, écrivit à +l'impératrice Isabelle une lettre<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a> dans laquelle il lui fit hommage +de son livre de la <i>Chaste Sirène</i>, c'est-à-dire de ses poésies, +composées en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vénitienne, dont il +était alors éperdument épris<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>L'impératrice le récompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se +montrer reconnaissant, l'Arétin engagea le Titien à lui envoyer un +tableau de l'<i>Annonciation</i>, dont il fait une longue description et un +grand éloge dans la lettre qu'il écrivit à l'artiste le 30 novembre +1537<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.</p> + +<p>Vers la même époque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovère, duc +d'Urbin, général des troupes de l'Église, de Florence et de Venise. A +l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux +chef-d'oeuvre<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>, l'Arétin écrivit la lettre suivante à Véronica +Gambara<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>, en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composés en +l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.</p> + +<p>«Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demandé et que +j'ai composé d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de même qu'il +ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de même, aussi, je +ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honoré. En le +contemplant, j'appelai la nature elle-même en témoignage, et lui +arrachai l'aveu que l'art s'était transformé en elle-même. Tout, dans ce +portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage, +atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mêmes qui ont +servi à le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa <span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>figure, +mais découvrent la virilité de son âme. Dans le brillant de l'armure +dont il est revêtu, on voit se réfléchir le vermillon du velours qui la +double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les +panaches de son casque! et comme ils sont répétés vivement dans les +reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!—Qui pourrait +dire que les bâtons de commandement que lui donnent l'Église, Venise et +Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort à +l'immortel génie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a +frappés? César connaît bien tout le prix de cette vivante peinture, lui +qui, la voyant à Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des +victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalité. Lisez donc ce +sonnet, avec un autre, à la louange de la duchesse d'Urbin, et louez +surtout ici le désir qui m'anime de célébrer ces grands personnages, +plutôt que le style de mes faibles vers.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte<br /></span> +<span class="i2">Rassémbro d'Alessandro il volto e 'l petto,<br /></span> +<span class="i2">Non fisse già di pellegrin subietto<br /></span> +<span class="i2">L'alto vigor che l'anima comparte;<br /></span> +<span class="i0">Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte<br /></span> +<span class="i2">Fuor mostra ogni invisibile concetto:<br /></span> +<span class="i2">Però 'l gran duca nel dipinto aspetto<br /></span> +<span class="i2">Scuopre le palme entro al suo core sparte.<br /></span> +<span class="i0">Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,<br /></span> +<span class="i2">L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,<br /></span> +<span class="i2">Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.<br /></span> +<span class="i0">Nel busto armato e nelle braecia pronte<br /></span> +<span class="i2">Arde il valor che guarda dal periglio.<br /></span> +<span class="i2">Italia sacra a sue virtuti conte.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">L'union de' colori, che lo stile<br /></span><span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> +<span class="i0">Di Tiziano ha distesi, esprime fora<br /></span> +<span class="i2">La concordia che regge Lionora<br /></span> +<span class="i2">Le ministre del spirito gentile.<br /></span> +<span class="i0">Seco siede modestia in atti umile,<br /></span> +<span class="i2">Onesta nel suo abito dimora,<br /></span> +<span class="i2">Vergogna il petto e il crin le vela e onora,<br /></span> +<span class="i2">Le affigge amor il guardo signorile.<br /></span> +<span class="i0">Pudicizia e Beltà, nimiche eterne,<br /></span> +<span class="i2">Le spazian nel semblante, et fra le ciglia<br /></span> +<span class="i2">Il tuono delle grazie si discerne.<br /></span> +<span class="i0">Prudenza il valor suo guarda e consiglia<br /></span> +<span class="i2">Nel bel tacer; l'altri virtuti interne<br /></span> +<span class="i2">L'ornan la fronte d'ogni meraviglia<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>.»<br /></span> +</div></div> + +<p>Il est probable que ces sonnets valurent à leur auteur quelques-uns de +ces présents qu'il ne dédaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui +étaient pas offerts.</p> + +<p>Plus d'une fois, l'Arétin servit d'intermédiaire entre le Titien et les +amateurs qui désiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme +aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les +faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est à sa recommandation, que le +Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme +fort riche, un tableau de la naissance de Jésus-Christ, qu'il attendait +depuis longtemps<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>. D'un autre côté, nous voyons, par une lettre +adressée, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit +cadeau d'un tableau de son ami, représentant saint Jean tenant un agneau +dans ses bras, tableau dont il vante la beauté<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'école vénitienne, on +pourrait croire que les éloges que l'Arétin prodigue aux oeuvres de +l'artiste ont été dictés par l'amitié qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on +voit, à l'église Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre +de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n'a fait +que rendre hommage à la vérité, en comparant cette composition aux +chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possède l'Italie. Dans la +lettre qu'il écrivait à ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur +Tribolo, son ami<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>, après l'avoir remercié d'un groupe du Christ +mort, entre les bras de sa mère, que le sculpteur avait exécuté à son +intention, il ajoute:...«A la vue du martyre de saint Pierre, vous et +Benvenuto Cellini, vous avez été frappés de stupeur, et vous avez +compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie, +imprimées sur le front et dans l'expression du saint renversé par terre. +Vous vous êtes émerveillés du froid et de la couleur livide qui se +montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrémités du corps, et +vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise à la vue du disciple +qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lâcheté mêlé à la +pâleur que donne la frayeur. En vérité, vous avez raison de dire que ce +tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe +d'anges dans l'air! Comme ils se détachent bien des arbres, qui ornent +la perspective de leurs <span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que +le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts +d'herbes!»—Ces éloges n'ont rien d'exagéré: Vasari, qui avait vu ce +chef-d'oeuvre quelques années après qu'il venait d'être fini, dit que +jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achevé +et mieux entendu<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands +maîtres, <i>on ne saurait y trouver l'ombre d'un défaut</i>; et l'abbé Lanzi, +qui préfère, comme Vasari, l'école florentine à celle de Venise, +reconnaît que «le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de +saint Antoine, à l'école de ce saint à Padoue, sont des scènes tellement +émouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver +une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou +plus attendrissante par l'air de la victime<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>.» Suivant Vasari, le +doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit +allouer, dans la salle du grand conseil, l'exécution de la déroute de +Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie +au milieu d'une effroyable tempête. Cette composition, entièrement +d'après nature, était regardée, au dire du même auteur, comme la +meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil. +Malheureusement ce chef-d'oeuvre a péri en 1576, dans l'incendie du +palais de Saint-Marc.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>Le Titien consultait surtout l'Arétin sur l'effet de ses tableaux: nous +en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du +6 juillet 1543, que l'Arétin lui écrit au sujet du portrait de la fille +de Robert Strozzi<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>. «J'ai vu, compère, le portrait que vous avez +fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent +gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que +si j'étais peintre, je serais désespéré, bien qu'en voyant votre +tableau, il me fallût comprendre la cause de mon désespoir. Il est bien +vrai que votre pinceau a réservé ses chefs-d'oeuvre pour votre verte +vieillesse<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science, +j'affirme, dans toute la sincérité de ma conscience, qu'il est difficile +d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mérite +d'être préféré à toutes les autres productions de la peinture: +tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte, +bien que l'art nous force à reconnaître qu'elle n'est pas vivante. Je +voudrais louer le petit chien caressé par la jeune fille, si la vivacité +de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant +que l'étonnement que me cause cette peinture m'ôte la parole et me ferme +la bouche<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>C'est à cette époque que l'Arétin fit un voyage à Vérone, et dans +d'autres villes des États vénitiens, pour présenter ses hommages à +Charles-Quint. On connaît l'accueil que lui fit ce prince: aussitôt +qu'il l'eut aperçu, il lui fit signe d'approcher, le mit à sa droite et +s'entretint avec lui pendant le chemin. Arrivé à son logement, +l'empereur le retint pendant qu'il expédiait ses affaires: l'Arétin +profita de cette occasion pour lui réciter le poëme qu'il avait composé +à sa louange<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p> + +<p>Ces honneurs ne l'empêchaient pas de regretter Venise, sa patrie +d'adoption: il écrivait de Vérone, en juillet 1543, à son ami Titien? +«Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitôt son +arrivée ici, après m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a> et m'avoir +salué de votre part, s'est informé, dans le désir de vous tranquilliser, +des motifs qui avaient pu, à la persuasion du duc, me décider à quitter +le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'étonnant que vous ne puissiez +le croire, lorsque je doute encore moi-même de ne pas être dans la ville +que j'admire? Aussi, je répondis au chevalier qui me rapportait vos +paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie, +lui? C'est une vérité, frère, que j'ai une idée de voir le grand canal, +et je ne mets pas une fois le pied à l'étrier sans regretter le repos +que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user +ses <span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>vêtements et dépenser son argent que de monter à cheval: aussi, que +je m'échappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je +laisse les empereurs à leur poste, et jamais plus, pour tout au monde, +je n'abandonnerai ma retraite aussi à la légère. Au prix de la noble, de +la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent +des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, dès que j'aurai baisé +les genoux de César, je rentrerai dans ma patrie de prédilection, en +prêtant le serment solennel de n'en plus sortir<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>.»</p> + +<p>Il revint effectivement à Venise, peu de temps après, comblé des +présents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une +fièvre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'année 1544. C'est à +cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, dédiés au +duc d'Urbin et intitulés: <i>Stambotti alla villanesca, freneticati dalla +quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili</i><a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p> + +<p>Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fièvre; et une lettre +adressée à son ami Titien, en mai 1544<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>, en même temps qu'elle peint +ses souffrances, nous présente un magnifique tableau du grand canal, et +fait une admirable description du coucher du soleil à Venise.</p> + +<p>«Aujourd'hui, mon cher compère, ayant fait <span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>violence à mes habitudes en +soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse +fièvre quarte qui ne me laisse plus goûter la saveur d'aucun mets, je me +levai de table, rassasié de ce désespoir qui ne m'avait pas quitté +depuis que je m'y étais assis; alors, m'appuyant les bras sur la +balustrade de la corniche de la fenêtre, et laissant pencher ma poitrine +et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me +mis à regarder l'admirable spectacle que présentait la réunion +innombrable des barques qui, remplies d'étrangers non moins que de +Vénitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le +grand canal lui-même, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A +peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montées par +un nombre égal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les +flots, que je pris beaucoup de plaisir à voir la foule qui, pour jouir +du spectacle de la régate, s'était arrêtée sur le pont du Rialto, sur la +rive des Camerlingues, à la Poissonnerie, sur le passage de +Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les +rassemblements qui s'étaient formés de côté et d'autre s'en retournaient +à leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi, +comme un homme que la tristesse rend insupportable à lui-même et qui ne +sait quel emploi faire de son esprit et de ses pensées, je reporte mes +regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le créa, ne fut +jamais embelli d'une plus admirable peinture <span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>d'ombres et de lumières. +En effet, la perspective aérienne était telle que voudraient pouvoir la +représenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas +être vos égaux, ainsi que vous allez le voir par mon récit. D'abord, les +bâtiments, bien que construits en véritables pierres, paraissaient d'une +matière artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperçus vif et pur à +certaines places, et trouble et terne à d'autres. Considérez encore le +merveilleux spectacle que me donnèrent les nuages formés d'une vapeur +condensée: dans la principale échappée de vue, ils paraissaient +suspendus au milieu des édifices dont ils rasaient les toits, et ils +s'étendaient ainsi jusqu'à l'avant-dernière ligne de l'horizon; tandis +que, sur la droite, l'air était comme chargé d'une épaisse fumée qui se +répandait en flocons noirâtres. Mais je fus surtout émerveillé des +diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochés +brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus éloignés +étaient empourprés d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec +quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et +les éloignait des palais, de la même manière que le Titien les repousse +et les fait paraître éloignés dans ses paysages! Dans certaines parties, +on voyait apparaître un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert, +réellement composé par le caprice de la nature, cette maîtresse des +maîtres. Par l'opposition des lumières et des ombres, elle présentait en +relief ce qui demandait à être vu en relief, et dans un fond obscur <span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>ce +qui exigeait une dégradation dans les teintes. Je fus tellement frappé +de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de +l'intelligence de votre esprit, je m'écriai trois ou quatre fois: O +Titien, où es tu? En vérité, si vous aviez peint ce que je vous décris, +vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi, +lorsqu'ayant contemplé ce que je viens de vous raconter, j'en conservai +le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette +merveilleuse peinture.»</p> + +<p>En lisant cette admirable description, on voit que l'Arétin, ami du plus +grand des peintres coloristes, savait lui-même apprécier en artiste les +grands effets des ombres et des lumières. Il avait dû sans doute à son +intimité avec le Titien de perfectionner son goût et d'apprendre à +connaître l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs +demi-teintes et leurs dégradations au moyen du clair-obscur. Toutefois, +quoiqu'il paraisse avoir préféré l'école coloriste du Titien à toutes +les autres, il ne parle jamais de Raphaël ou de Michel-Ange qu'avec les +plus grands éloges, et il admirait ces deux grands maîtres à l'égal du +Titien. Aussi, malgré les exagérations souvent ampoulées de ses +louanges, les jugements qu'il a portés des principales oeuvres des +artistes de son temps ont été depuis confirmés par les critiques les +plus accrédités et les plus célèbres.</p> + +<p>Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empêcher +ses ennemis de l'accuser <span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>d'avoir apporté peu de soin aux peintures dont +il avait été chargé pour le palais ducal. Une lettre de l'Arétin, de +février 1545, en nous révélant cette circonstance, nous apprend aussi +que la sérénissime république lui avait rendu complètement justice, en +repoussant cette calomnie. On sait qu'après la mort de Gian. Bellini, le +Titien, ayant achevé dans la salle du grand conseil le tableau dans +lequel Frédéric Barberousse, agenouillé devant la porte de Saint-Marc, +fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la +gorge, le sénat le récompensa en lui accordant, dans l'entrepôt des +Allemands, l'office de la <i>senseria</i>, dont le revenu annuel était de +trois cents ducats. L'obligation imposée à cet office était de faire, à +chaque élection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit écus +seulement. Ce portrait était ensuite exposé dans une salle publique du +palais de Saint-Marc<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. Le Titien fit ainsi les portraits des doges +Loredano, Grimani, Andréa Gritti, son protecteur; Pietro Landi, +Francesco Donato, Marc Antonio de Trévise, et Venerio<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>. Il excellait +dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpassé ni +même égalé. Il fit, en 1545, pour l'évêque Paul Jove, ami de l'Arétin et +le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prélat devait +placer dans la collection des portraits qu'il possédait de la main des +plus fameux artistes<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>En répondant à la lettre par laquelle l'Arétin lui annonçait l'envoi de +ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une +esquisse coloriée de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa +collection de portraits<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> + +<p>Cette même année, le Titien se rendit à Rome, qu'il n'avait pas encore +visitée, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du +duc Ottaviano Farnèse. Pendant son séjour, dit Vasari<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a> il fut comblé +de présents par le pape et ses neveux. L'Arétin lui écrivit à cette +occasion, en octobre 1545<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>, pour le féliciter de cette réception, et +le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et +qui avait quitté Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne +au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir à +Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de +Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Arétin savait admirer les +grands dessinateurs à l'égal des grands coloristes.—«Que vous +regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a poussé à +visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois +facilement; mais, si vous êtes émerveillé en la voyant telle qu'elle est +aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue à l'époque où je +l'ai quittée?</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations, +semblable à un prince illustre revenu de l'exil: les révolutions +troublent son gouvernement et le détournent de faire le bien; et +néanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient à réparer le +mal. Il me semble que j'ai encore un mois à attendre que vous soyez +revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues +antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte +sur elles en beauté, ou si sa valeur est inférieure; et en quoi Raphaël +s'éloigne de ce grand maître ou le surpasse dans sa manière de peindre. +J'aurai plaisir à raisonner avec vous de cette grande oeuvre du +Bramante, à Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des +sculpteurs. Fixez bien dans votre mémoire le faire de chaque peintre +fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec +attention les médailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en +vous-même les figures du compère Sansovino avec les statues des artistes +qui ont la prétention d'être ses émules, et qui sont blâmés avec raison +de cette présomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour +et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et +de la sculpture; et, surtout, arrêtez-vous devant les oeuvres de Perino +del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela, +souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement +de la chapelle Sixtine, à ce point que vous perdiez <span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>l'esprit de retour, +de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de +Sansovino.».</p> + +<p>Le Titien réussit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit à +Rome, qu'on aurait pu appliquer à cette peinture les vers du Dante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Dinanzi a noi pareva si verace<br /></span> +<span class="i0">Quivi intagliato in un atto soave,<br /></span> +<span class="i0">Che non sembiava imagine che tace:<br /></span> +<span class="i0">Giurato si saria che e'dicesse <i>ave</i><a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco +Bocchi raconte<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a> que ce portrait ayant été mis au soleil afin qu'il +prît mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance +était vivante, s'inclinait, se découvrait et saluait, de la même manière +qu'il aurait fait, s'il eût été devant le pontife en personne.</p> + +<p>Il est certain que la beauté de cette oeuvre attira sur le Titien les +bonnes grâces de tous les Farnèse et de Paul III, en particulier. Aussi +Fra Sebastiano, qui était en possession de l'office del Piombo, étant +venu à mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge +lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir à Rome. Mais le +digne artiste refusa cet honneur et ce profit, préférant rester dans sa +chère Venise pour continuer à y vivre au milieu de ses amis, avec +l'independance que comportait la sérénissime république; laquelle, +pourvu qu'on ne <span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>s'occupât pas de ses affaires, souffrait volontiers +l'opposition que l'on pouvait faire aux autres États. L'Arétin félicite +son ami d'avoir pris cette résolution, et il le loue fort de donner à +Venise la préférence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir +à abandonner son habit laïque pour endosser le vêtement; ecclésiastique +que devait porter <i>il frate del Piombo</i><a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>.</p> + +<p>Le séjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista +Leoni, dans une lettré au Montemazzano, peintre véronais, élève de Paul +Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-même, pendant que +dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la +peinture, qu'après avoir été à Rome, il avait grandement amélioré sa +manière: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin, +la vivacité du coloris, la beauté de la composition ou la fidélité de +l'imitation, toutes qualités nécessaires à un peintre, on les trouve +réunies dans cette ville, au plus haut degré d'excellence et de +perfection<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>.</p> + +<p>C'est après son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du +roi d'Angleterre et de son fils, que l'Arétin le pria de terminer, pour +être utile au seigneur Ludovico dell' Armi<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>: mais nous n'avons +trouvé aucune explication sur la circonstance à laquelle ce passage fait +allusion.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p> +<p>En décembre 1547, le Titien fut appelé en Allemagne, à la cour de +Charles-Quint, qui voulait que l'artiste fît de nouveau son portrait. +L'Arétin lui écrivit pour l'engager à accepter cette invitation, le +féliciter d'avoir inspiré à ce grand souverain une si haute estime, et +le charger de ses hommages pour ce prince<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>.</p> + +<p>Mais il paraît que l'artiste ne se mit pas en route immédiatement: il +voulut finir, pour son ami, la répétition' d'un Christ qu'il destinait à +l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Noël 1547: +elle excita l'admiration de l'Arétin au plus haut degré; il l'en +remercia par la lettre suivante:</p> + +<p>«La copie de ce Christ, vivant et vrai, destiné à l'empereur, que vous +m'avez envoyée le matin de Noël, est le présent le plus précieux qu'un +roi pourrait donner pour récompense à celui auquel il voudrait témoigner +toute sa bienveillance. D'épines est la couronne qui enserre sa tête, et +c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la +flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de +cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin +pinceau ne les a représentés livides et enflés. La douleur imprimée sur +la figure de Jésus excite au repentir tout chrétien qui admire les bras +coupés par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le +supplice du roseau placé dans sa main droite, apprendra à <span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>devenir +humble; et nul ne conservera en soi-même le moindre sentiment de haine +ou de rancune, en voyant la résignation et la grâce qui ornent son +visage. Aussi, ma chambre à coucher ne paraît plus un lieu mondain, mais +un temple consacré à Dieu: tellement que je suis disposé à convertir mes +plaisirs en prières et ma luxure en chasteté.—J'en rends grâce à votre +talent et à votre courtoisie<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.»</p> + +<p>L'Arétin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans +l'excès de son ravissement, il écrivit ce petit billet au Sansovino:</p> + +<p>«Messer Iacopo, que j'aime comme un frère, venez voir le Christ que le +Titien m'a donné, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous +pourrons, la louange et l'honneur étant l'aliment du génie et des arts, +combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand maître<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a> +.»</p> + +<p>D'après la description de l'Arétin, ce tableau paraît avoir beaucoup de +ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le +même; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait +rien d'exagéré dans l'admiration qu'il inspirait à l'Arétin. Le buste de +Tibère, que l'on aperçoit au-dessus de la porte du Prétoire, est une +réminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirés à Rome; et +l'on voit, à la pureté du dessin du Christ et des soldats romains qui le +frappent et le torturent, que l'artiste avait profité de son <span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>séjour +dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphaël et de Michel-Ange. Quel +devait être l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte à +l'époque où, venant d'être achevé, il brillait de tout l'éclat des +couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais existé! L'Arétin avait +donc raison de se glorifier et de se réjouir de posséder un tel +chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, après avoir fait remarquer que le +talent d'un peintre consiste principalement à savoir disposer les +formes, de manière à montrer la perfection de la nature, ajoute: «C'est +en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans égal, non pas +seulement à la manière que le monde croit, mais de telle sorte que, +réunissant la perfection du dessin à la vivacité du coloris, ses +compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.»</p> + +<p>Le Titien partit pour l'Allemagne, après avoir terminé la copie qu'il +avait donnée à son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier, +écrite en avril 1548, qu'à cette époque il était arrivé à la cour de +Charles-Quint. L'Arétin se plaint de n'avoir reçu qu'une seule lettre de +lui, et l'engage à ne pas se laisser aller à l'orgueil que pourrait lui +inspirer la réception de l'empereur<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>; mais il s'apaise bien vite en +accusant réception d'une seconde lettre de son ami<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p> + +<p>L'Espagne possède un grand nombre de tableaux <span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>de premier ordre du +Titien; quelques-uns d'eux sont indiqués dans sa vie par Vasari. Raphaël +Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a +fait, dans une lettre adressée à don Antonio Pons, la description des +oeuvres de ce maître, qu'il admira dans ces collections. Il fait +remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, exécutées par le +Titien, à Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mérite de celles +qu'il avait faites sous le règne de Charles-Quint<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<p>C'est après son retour à Venise qu'il fit le portrait de l'une des +maîtresses de G. Battista Castaldi, un des généraux de Charles-Quint et +protecteur de l'Arétin, qui lui a écrit un grand nombre de lettres<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>. +Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: «Illustre +seigneur, par les dernières lettres si aimables et si chères que vous +m'avez adressées, j'ai appris le grand désir qu'a votre seigneurie de +posséder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volonté, +très-disposée à vous complaire, voudrait vous témoigner, par quelque +effet signalé, que le seigneur Castaldi est mieux traité que tant et +tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus précieux, j'ai +résolu de lui envoyer le portrait d'une de ses maîtresses que j'ai en ma +possession. Maintenant, que le goût exercé de votre seigneurie juge de +la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plaît +et <span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>qu'il travaille pour un personnage illustre<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.»</p> + +<p>Le Titien ne resta pas longtemps à Venise; il repartit, en 1550, pour +aller rejoindre à Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le +voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui +le représentât dans sa vieillesse<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Après son arrivée dans cette +ville, il rendit compte à l'Arétin, par une lettre du 11 novembre 1550, +de sa première entrevue avec l'empereur: «Seigneur Pietro, compère +vénéré, je vous ai écrit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais +vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner à Sa +Majesté. Le jour qui suivit son départ, je fus mandé par elle: après les +compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examiné les peintures que je lui +avais apportées, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre +lettre. Je lui répondis affirmativement, et je la lui présentai. +L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manière à ce +que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres +seigneurs qui étaient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher +frère, je vous ai rendu le service que l'on rend à un véritable ami, +ainsi que vous l'êtes; et si je puis vous servir en autre chose, ne +craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais +un jour sans parler avec moi du divin Arétin, parce qu'il vous aime +beaucoup, et il dit qu'il veut être votre agent auprès de Sa Majesté. Je +lui ai <span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possédez est +à tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vêtements que vous avez +sur le dos, et que vous êtes l'honneur de l'Italie, comme c'est la +vérité, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquiétude, et +conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino +de ma part<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>.»</p> + +<p>L'Arétin lui répondit immédiatement: il le félicite de la réception que +l'empereur lui a faite; mais il se félicite plus encore lui-même de +l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres +qu'il lui avait adressées. «Qui n'éprouverait la plus grande consolation +en apprenant avec quelle bienveillance, aussitôt qu'elle vous aperçut, +Sa Majesté vous demanda des nouvelles de ma santé, et si vous, lui +apportiez des lettres de moi; ajoutant, après avoir lu lentement et à +haute voix ce que je lui avais humblement écrit, qu'elle me répondrait +sous peu; disant cela en présence de Son Altessse, du duc d'Albe et de +d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grâces à +Dieu du fond de mon âme, car cette faveur vient de sa bienveillance et +nullement du mérite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas +davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu'à nous +deux nous ne faisons qu'un<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>.»</p> + +<p>Le Titien, après son retour à Venise, ayant fait, en 1553, le portrait +de Francesco Vargas, pria l'Arétin <span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>de composer un sonnet à la louange +de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du +peintre que du personnage<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Questo è il Varga dipinto e naturale;<br /></span> +<span class="i2">Egli é si vivo in la nobil figura,<br /></span> +<span class="i2">Ch' a Tiziano par che dice la natura:<br /></span> +<span class="i2">L'almo tuo stile più elle il mio fiato vale:<br /></span> +<span class="i0">In carne io l'ho partorito mortale,<br /></span> +<span class="i2">Tu procreato divino in pittura,<br /></span> +<span class="i2">Il da te fatto la sorte non cura,<br /></span> +<span class="i2">Il di me nato il fin teme fatale.<br /></span> +<span class="i0">L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi<br /></span> +<span class="i2">Accolti in l'arte, e ch'il mira compende<br /></span> +<span class="i2">Cio che allo invece di César conviensi.<br /></span> +<span class="i0">Nel guardo suo certa virtu risplende,<br /></span> +<span class="i2">Che con l'ardor di desiderj intensi,<br /></span> +<span class="i2">Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.<br /></span> +</div></div> + +<p>Telles furent les relations de l'Arétin avec l'illustre chef de l'école +vénitienne; et l'on voit quelle intimité régnait entre eux: cette +intimité ne fut pas moins grande avec le Sansovino.</p> + +<p>Cet artiste, né à Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les +leçons d'Andréa Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom: +Vasari fait remarquer qu'une étroite amitié l'avait uni dans son enfance +avec Andréa del Sarto, et que cette amitié fut très-utile à l'un et à +l'autre<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>. Il avait été appelé à Rome par Giuliano di San-Gallo, +architecte de Jules II, et il y avait exécuté de nombreux travaux. C'est +là qu'il avait connu l'Arétin, et qu'il s'était lié <span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>avec lui, comme Fra +Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui +prouve, en passant, que l'Arétin n'était pas d'un caractère aussi +difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire. +Après le sac de Rome, le 27 août 1527, par les troupes du connétable de +Bourbon, le Sansovino parvint à s'échapper, et, après avoir passé +quelque temps à Florence, il résolut d'aller se fixer à Venise. L'amitié +qui l'unissait à l'Arétin fut-elle la cause déterminante de cette +résolution? On serait tenté de le croire, si l'on réfléchit qu'il passa +le reste de sa vie dans son intimité et celle du Titien, sans qu'aucun +nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois +établi à Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela +l'exemple de l'Arétin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et +plusieurs cardinaux le pressèrent de revenir à Rome, où le pape Paul III +lui offrait des travaux considérables. Mais il refusa, pour ne pas +s'éloigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Arétin loua +fort sa résolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une +énumération de tous les travaux exécutés par le Sansovino jusqu'à cette +époque, soit à Rome, soit à Florence, soit à Venise.» Il ne me paraît +pas étonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc +apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-même vous tourmentent de +leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez à Rome, +afin de la décorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien +mauvaise <span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>opinion de votre jugement, si vous cherchiez à quitter le nid +où vous êtes en sûreté pour affronter le péril, abandonnant les +sénateurs vénitiens pour les prélats courtisans. Mais on doit toutefois +leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous êtes +capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils +ne contemplent jamais l'église des Florentins que vous avez bâtie sur le +Tibre, au grand étonnement de Raphaël d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et +de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du côté de San +Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des +cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent +l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis +qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus placé dans les +jardins Bartolini<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>, et tant d'autres oeuvres sculptées ou jetées en +bronze. Mais ils resteront privés de votre présence, parce que votre +génie a trouvé un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous +embellissez chaque jour des créations de votre ciseau et de votre +intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour +soutenir l'église (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est émerveillé à la +vue de l'ordre corinthien de la <i>Misericordia</i>? Qui ne reste stupéfait +de la construction dorique de la <i>Zecca</i> (Monnaie)? Qui ne s'étonne de +voir l'oeuvre dorique placée sur le soubassement ionique de l'édifice +commencé <span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais +Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la +Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mère du Christ, qui offre la +couronne au protecteur de cette ville<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre contribua sans doute à affermir le Sansovino dans sa +résolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque +temps après, une proposition singulière qui lui fut faite par ses +anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reçut de la république de +Florence, qui venait de chasser les Médicis, après le meurtre du duc +Alexandre, assassiné le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue +de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui +prenait le nom de libérateur de la patrie. Comme l'artiste résistait à +cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait +reçues des Médicis dans sa jeunesse, un des conjurés, connaissant +l'empire que le Titien exerçait sur le sculpteur, lui écrivit, pour le +prier d'engager son ami à ne pas refuser cette grâce à sa patrie. Mais +il ne paraît pas que le Sansovino ait voulu accepter ces +propositions<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>.</p> + +<p>Nous avons dit<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a> que l'Arétin avait fait sculpter par le Sansovino le +buste du capitaine Jean de Médicis dont le Titien avait peint le +portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut exécuté: par une lettre écrite +<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>dans le mois de mai de cette année, il lui recommande de rajeunir le +portrait du Titien, qui avait donné à la figure de Jean de Médicis l'air +d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires +était mort à l'âge de vingt-huit ans<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p> + +<p>La faveur dont le Sansovino jouissait auprès du doge, des procurateurs +de Saint-Marc et du sénat vénitien, ne purent empêcher l'envie de +s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait +été chargé des travaux de la bibliothèque de Saint-Marc. En 1545, cette +entreprise touchait à sa fin, puisqu'il ne restait plus à faire que la +voûte de la partie occupée par les procuraties de Saint-Marc. Cette +voûte, à peine achevée^ s'écroula, soit que l'architecte eût mal calculé +la résistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Arétin +dans une lettre écrite au Titien, à cette occasion<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a> que cet accident +eût été causé par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le +bruit des détonations de l'artillerie que l'on avait tirée pour saluer +l'arrivée de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa +qualité d'architecte, fut considéré comme responsable de cet accident: +il fut mis en prison par ordre du sénat, et condamné à une forte amende. +Mais ses amis ne l'abandonnèrent point. Le Titien, l'ami du doge et du +patriarche Grimani, l'Arétin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego +de Mendoza, sollicitèrent son élargissement et obtinrent que le sénat +<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>revînt sur sa première décision. Le Sansovino fut rendu à la liberté, +réintégré dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, payé pour rétablir +la voûte, et, par conséquent, exempté de l'amende à laquelle il avait +été d'abord condamné<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>.</p> + +<p>L'Arétin, qui s'était vivement affligé avec le Titien du malheur arrivé +à leur ami commun, fut le premier à le féliciter de la justice qui lui +avait été rendue. Le Bembo, alors cardinal et fixé à Rome, mais qui +avait habité longtemps Venise, où il avait vécu dans l'intimité du +Sansovino, du Titien et de l'Arétin, n'était pas resté étranger à la +décision favorable du sénat vénitien. Aussi, le Sansovino +s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de +l'achèvement de la bibliothèque de Saint-Marc, en l'assurant que ses +envieux avaient exagéré beaucoup l'importance de l'accident qui était +arrivé à la voûte en construction<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> + +<p>Comme Titien, le Sansovino donnait souvent à l'Arétin quelques-unes de +ses oeuvres, que celui-ci offrait à des personnages puissants de cette +époque, pour se procurer leurs bonnes grâces. En 1552, il lui avait +donné un grand bas-relief, représentant le Christ mort entre les bras de +sa mère; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui +conseillait de le conserver précieusement: il eu fit <span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>néanmoins cadeau à +Vittoria Farnèse, nièce du pape Paul III. Dès que cette oeuvre parvint à +Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de +Michel-Ange lui-même<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p> + +<p>Suivant Vasari, peu suspect de partialité en faveur des artistes +vénitiens, «les connaisseurs disaient que Sansovino était, en général, +inférieur à Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses. +En effet, la beauté des draperies, des têtes de femmes et des enfants +sculptés par Iacopo n'a jamais été égalée par personne. Ses draperies +sont si légères, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses +enfants ont une vérité de formes qui approche de celle de la nature; ses +têtes de femmes ont une douceur, une grâce, une élégance auxquelles rien +ne saurait se comparer, ainsi que le témoignent clairement plusieurs de +ses Madones, de ses Vénus et de ses bas-reliefs<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>.»</p> + +<p>Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrière jusqu'aux dernières +limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva +toutes ses facultés jusqu'à la fin. Il mourut à Venise le 2 novembre +1570, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, treize années après l'Arétin, +laissant le Titien survivre seul à cette longue intimité qui les avait +unis tous les trois pendant plus de trente années. Le Titien avait +pleuré la mort de l'Arétin, et l'on raconte que, pour adoucir sa +douleur, il quitta Venise et fit un <span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>voyage à Cadore, son pays +natal<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. Il ne donna pas moins de regrets à la perte du Sansovino, +car l'âge n'avait rien enlevé à la vivacité de ses sentiments.</p> + +<p>Ce fut la gloire de Venise d'avoir attiré dans ses murs, par +l'indépendance dont on y jouissait, et par les encouragements éclairés +que sa noblesse donnait aux arts, les maîtres les plus éminents de cette +époque, Michel-Ange seul excepté. C'est ainsi qu'avec le Titien et le +Sansovino, on y vit briller presqu'en même temps, le Giorgione, Paris +Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andréa Schiavoni, Paul Veronèse, et +l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commencée par le +Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.</p> + +<p>Après le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les +artistes de cette époque, celui avec lequel l'Arétin conserva pendant +toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.</p> + +<p>Cet artiste, graveur en médailles, fondeur et sculpteur, d'un grand +talent, était natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de +parenté avec celle de l'Arétin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours +avec une cordialité particulière, l'appelant son fils et lui témoignant +un intérêt qui ne se démentit jamais, même dans des circonstances où +Lione mit sa protection à de difficiles épreuves.</p> + +<p>Vasari<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a> dans la biographie qu'il consacre à Lione, ne donne aucuns +détails sur sa jeunesse.<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> Nous voyons, par une lettre que Lione écrivait +à l'Arétin le 23 avril 1537, qu'à cette époque, il devait, aux +recommandations de ce protecteur puissant, d'être employé à Padoue et à +Venise comme graveur en médailles Il s'excusait de n'avoir pas encore +terminé la médaille de la duchesse de Salerne, que l'Arétin lui avait +commandée, et se mettait à la disposition de Bernardo Tasso, le père du +Tasse. Enfin, il était déjà fort répandu dans la haute société de Venise +et de Padoue, car il explique à l'Arétin qu'il lui écrit de la maison de +messere Giorgio, secrétaire de la duchesse, qu'il avait suivie à Padoue. +On voit aussi qu'il devait à l'amitié de l'Arétin d'être bien avec +Francesco Marcolino, Niccolò et Ambrogio, et les autres personnages avec +lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimité.</p> + +<p>Lione ne démentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels +d'Arezzo<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>: il était emporté, querelleur, vindicatif et, de plus, +très-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'étant rendu de +Venise à Padoue pour y faire le portrait<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a> du cardinal Bembo, reçut +de cet ami des artistes un prix très-élève de l'ébauche qu'il lui avait +présentée. Cette générosité excita la colère du fougueux Lione, qui +était alors occupé à faire le coin destiné à frapper la médaille de la +tête de Bembo, devenu cardinal.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> + +<p>A cette occasion, l'Arétin lui écrivit, le 25 mai 1537, la lettre +suivante<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>:</p> + +<p>«Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni doué de talent, si vous +n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et +ensuite. Jouer ou blâmer à propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si +largement payé, comme on peut le dire, Débauche de son portrait, vous +devez vous réjouir, parce que, comme il est la bonté en personne et doué +du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rémunérer aussi +largement le coin de votre médaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi +libérale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de +Benvenuto, lui tenir compte des deux années qu'il a mises à venir le +trouver de Rome à Padoue, et faire éclater l'amour qu'il lui porte. Vous +feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est gravée sa +tête, avec l'empreinte que vous en avez tirée, afin de voir ce qu'il en +dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une réunion de +connaisseurs qui en sont émerveillés: ils rendront justice à votre +travail, et je ne puis croire que le Bembo manque à son honneur et s'y +connaisse assez peu pour ne pas remarquer la différence. Il est bien +vrai, toutefois, que l'amitié qui a vieilli avec la personne qui en est +l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empêche de bien juger +des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas être soumise <span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>à sa seule +appréciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et à +lui et à ceux qui auront plaisir à la voir, et réserver votre colère +pour les besoins. Voici tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, en +réponse au conseil que vous me demandiez.»</p> + +<p>Nous ignorons si la tête du Bembo, gravée par Lione, l'emporte +effectivement sur celle dessinée par Benvenuto Cellini: toutefois, les +autres médailles que l'artiste d'Arezzo a exécutées donnent la plus +haute idée de son talent, et lui assignent une place très-distinguée +parmi les graveurs en médailles de cette époque.</p> + +<p>Lione ne resta pas longtemps à Venise. Entraîné par le désir de voir +Rome, il ne tarda pas à s'y rendre et fut bientôt recherché, grâce à son +talent, non moins qu'à la toute-puissante recommandation de son redouté +protecteur. Il y était depuis quelque temps et commençait à se faire +distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville, +lorsqu'emporté par son caractère vindicatif, il blessa grièvement, dans +un véritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prétendait +avoir été offensé. De tels événements n'étaient pas rares dans ce +siècle: on peut voir dans les mémoires de Benvenuto Cellini que, chaque +jour, Rome était le théâtre de ces attentats qui n'étaient blâmés par +l'opinion générale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas complètement +réussi. Nous empruntons à une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo +Giustiniano, <span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>adressée à l'Arétin, de Rome, le 16 mai 1540<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>, le +naïf récit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste à deux +doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la véritable +origine de sa fortuné.</p> + +<p>«Lione d'Arezzo, non moins distingué par sa naissance que par son +talent, m'a prié d'écrire à votre seigneurie, pour lui faire connaître +en détail tous les malheurs qui lui sont arrivés depuis peu de temps, +n'ayant pu en obtenir la permission à cause de son départ précipité. +Vous saurez donc que, se trouvant aussi avancé dans sa profession que +considéré des grands de cette cour, il était exposé, par suite de la +jalousie et de la méchanceté qu'excitait contre lui la supériorité de +son talent, aux persécutions de quelques artistes médiocres de sa +profession, et principalement d'un certain <i>Pellegrino di Lenti</i>, +Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint à ce point qu'ayant su +que cet homme l'avait traité non-seulement de faussaire, mais l'avait +chargé d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait +diffamé l'honneur de sa femme, il délibéra en lui-même d'en tirer une +vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de +mars, à l'heure de l'<i>Ave Maria</i>, il lui fit une si affreuse balafre sur +le visage, qu'à le voir maintenant il paraît un monstre difforme, et que +rien, si ce n'est la mort, ne pourra désormais l'en guérir. Le +lendemain, bien qu'il eût fait le coup de propos délibéré et sans que +personne le sût, il arriva qu'un nommé Iacopo Balducci, directeur de la +Monnaie de Rome, qui avait également été accusé de faux par ledit +Pellegrino et ses émules, et qui était sorti de prison peu de jours +avant l'événement, fut arrêté de nouveau et incarcéré avec Lione. Le +juge, pensant que le coup avait été fait à l'instigation de ce Iacopo, +sans autre indicé que l'amitié qui l'unissait à Lione, ordonna que ce +dernier fût immédiatement mis à la question<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. Pendant plus d'une +grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux épreuves avec courage et +avec une âme virile. Mais le sévère magistrat ayant fait venir devant +ses yeux sa vieille mère et sa pauvre femme, déjà liées, afin qu'elles +fussent appliquées également à la question, il avoua sur-le-champ ce +dont il était accusé, l'amour qu'il portait à sa mère et à sa femme ne +permettant pas qu'il laissât ces pauvres innocentes expier sa propre +faute. C'est pourquoi il fut aussitôt condamné à avoir la main droite +coupée. Déjà le billot avait été dressé, et le chef des sbires était +arrivé pouf exécuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de +notre seigneur le pape, prescrivant qu'il fût sursis à l'exécution. Cet +ordre avait été expédié à la sollicitation de monseigneur Achinto et de +monseigneur Durante, lesquels, émus de pitié, avaient obtenu que Lione +conservât sa main. Il demeura ainsi entre la <span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>crainte et l'espérance, +soumis à de continuels interrogatoires, jusqu'à la journée d'avant-hier +qu'il fut emmené, parce que son adversaire cherchait continuellement par +de faux témoignages à le faire tomber dans quelque piège: et comme il +savait que Lione était détesté par le sénateur (de Rome), parce qu'il +n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il déclina la +juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que +le pape remit la cause audit sénateur et à messere Pietro Antonio. Ces +derniers, après avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait +rapport aux autres accusations dont il avait été chargé, l'ayant +seulement trouvé coupable d'avoir fait cette balafre à Pellegrino di +Lenti (<i>s'il peut y avoir crime à cela</i>), le condamnèrent, sous le bon +plaisir du pape, aux galères de sa sainteté, dont le capitaine est Meo +da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune pitié de sa pauvre mère, +de sa femme, de ses petits enfants et de ses frères qu'il nourrissait +tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Révérends Cesarini +et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de +beaucoup d'autres personnages distingués qui tous, protecteurs du +talent, s'efforcèrent de venir en aide à l'infortuné jeune homme. +Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc +à trouver, le plus tôt possible, le moyen d'obtenir la mise en liberté +de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vénère comme un +père, mais <i>vous adore comme un Dieu</i>. Ne laissez pas reposer <span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>vôtre +plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoutée des +princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galères un +assassin couvert de meurtres; à plus forte raison, un jeune homme de +bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir +fait une balafre; et à qui? à un homme méchant et décrié, et seulement +pour défendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu, +seigneur Pietro, Rome entière plaint son sort, tant sa conversation est +douce et agréable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune +relation d'intimité, je me permets de vous le recommander, parce que je +l'aime plus que moi-même, en invoquant le respectueux attachement que je +vous ai porté, que je vous porte et que je vous porterai tant que je +vivrai.»</p> + +<p>Cette lettre, dans la naïveté de ses appréciations, contient un tableau +aussi exact que curieux des moeurs de ce siècle. On y voit un artiste +outragé n'écouter que son ressentiment et se faire justice lui-même^ +l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver +tout naturel qu'il ait foulé aux pieds les lois de la justice et de +l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On +voit aussi comment la justice de cette époque procédait, non-seulement +contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient +à l'accusé parles liens du sang. Faire appliquer à la question la mère +et la femme d'un accusé, afin d'arracher à celui-ci l'aveu de son crime, +était <span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>un moyen assez fréquemment en usage dans le seizième siècle; mais +nous doutons que jamais, à aucune époque, l'emploi d'un semblable moyen +ait pu concilier à la justice le respect des hommes; et nous sommes +moins étonnés, en présence d'un procédé si complètement barbare, de voir +les hommes demander à leur propre bras la réparation d'un outrage +personnel.</p> + +<p>Lione ne resta pas longtemps sur les galères du pape. Le Corse Meo da +Talamone, qui les commandait, était sous les ordres d'André Doria, alors +amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Arétin eût connu ce +personnage à la cour de l'empereur, soit que sa réputation seule et la +crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour +l'autoriser à réclamer la mise en liberté de Lione, toujours est-il +qu'il obtint de l'amiral sa grâce entière. Transporté à Gênes sur les +galères du pape, Lione y fut rendu à la liberté par ordre de Doria. +L'amiral ne borna pas à cet éclatant service la protection que valait à +Lione l'amitié de l'Arétin, il lui fit le meilleur accueil et s'efforça +de le retenir à Gênes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville; +accoutumé aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se +faire à la vie de Gênes. Aussi, écrivit-il à l'Arétin, le 23 mars +1541<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>, pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.</p> + +<p>«Cher et très-respectable patron, lui disait-il, <span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>vous avez sans doute +appris, tant par mes lettres que par les récits qui vous ont été faits, +ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Après avoir été mis de force sur +les galères du pape, j'obtins ma liberté, grâce à André Doria, prince de +Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance à ce que j'avais +fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre à Gênes» +Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend à Venise, +j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours +disposée à vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je +n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand désir d'avoir de vos +nouvelles, ainsi que de vos amis de votre académie, tels que le compère +messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compère messere +Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'écrire, +afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois à leur +mérite. Je me retrouve à Gênes recherché par plusieurs grands seigneurs, +peut-être parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a> +font mine de me protéger. Mais, étant né dans une autre ville, comme +vous savez, les manières de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je +vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous +savez si bien répandre sur les hommes de mérite, comme vous avez fait à +l'égard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti +pour <span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me délier +des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur André Doria, +et je viendrais à vos ordres. Ainsi, de grâce, je me recommande à vous. +Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) désirait m'attirer auprès de +lui<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>, et, pensant peut-être que le seigneur prince ne l'aurait pas +eu pour agréable, il ne m'en a plus reparlé. Mais peut-être irai-je avec +lui. Ma femme, ma fille et Pompeo<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a> se recommandent à votre +bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont +ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de +ces sales...<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>, priant Dieu de faire mourir les méchants et vivre les +bons, mais il en échappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant +rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les exécuterai +ponctuellement.»</p> + + +<p>Soit que l'Arétin eût conseillé à Lione d'accepter les propositions du +marquis du Guast, soit que ce seigneur eût fait à Lione de nouvelles +offres plus avantageuses que les premières, il est certain que notre +artiste quitta Gênes et prit congé d'André Doria, pour s'attacher au +glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut là l'origine de sa fortune. Le +marquis du Guast, aussi distingué par son talent militaire que par son +intelligence éclairée des arts, <span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>n'épargnait rien pour honorer son +gouvernement, en attirant à Milan les artistes les plus renommés de +l'Italie. Connaissant les goûts de son maître et sachant que, par +politique autant que par amour du beau, Charles-Quint désirait +s'entourer des hommes les plus éminents dans les arts, les lettres et +les sciences, il ne tarda pas à lui vanter Lione d'Arezzo comme un +artiste très-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir +d'abord à Bruxelles, ensuite à Madrid, où il lui confia des travaux +très-importants. On peut voir, dans Vasari, l'énumération des statues, +des bustes et des médailles exécutés par lui en l'honneur de +Charles-Quint, «qui l'en récompensa en lui donnant une pension de cent +cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue +de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilèges de noblesse pour +ses descendants. Tout le temps que Lione passa à Bruxelles avec +l'empereur, il habita le même palais que ce prince qui, parfois, +s'amusait à le regarder travailler<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>.»</p> + +<p>Il ne fut pas moins employé par les principaux seigneurs de la cour. +Vasari rapporte le détail des travaux qu'il exécuta pour le duc d'Albe, +le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le +seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup +d'autres. On voit de lui, dans la cathédrale de Milan, le tombeau de +Jean-Jacques Médicis, marquis de Marignane et frère du <span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>pape Pie IV. Ce +tombeau fut exécuté d'après les dessins de Michel-Ange, à l'exception +des cinq figures de bronze qui appartiennent à Lione. Ce monument fut +payé sept mille huit cents écus, suivant l'accord conclu à Rome par +l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>.</p> + +<p>Devenu riche, Lione se construisit à grands frais, dans la rue +de'Moroni, à Milan, une magnifique habitation dédiée à Marc-Aurèle, à +cause de la statue équestre moulée en plâtre sur celle qui est au +Capitule, qu'il avait placée au milieu de la cour principale<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>. Il +rassembla dans cette maison les plâtres moulés sur les meilleurs +ouvrages de sculpture antique et moderne, et vécut au milieu des +jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette +maison que Lione reçut son ami Francesco Salviati à son retour de +France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre à Florence<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p> + +<p>Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne +négligeait pas sa première profession de graveur en médailles. Nous +voyons, par une lettre de l'Arétin, de juin 1545<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>, qu'il venait de +graver la médaille du Molza, leur ami commun. L'Arétin lui adressa de +grands éloges à l'occasion de cette oeuvre. «En vérité, lui écrit-il, la +ressemblance de notre ami à le cachet de votre <span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>intelligente exécution; +elle est tellement frappante, qu'il m'a semblé le voir en personne. Vous +faisiez grand tort à la postérité en la privant du glorieux modèle d'un +homme aussi célèbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et +non de ceux qui se connaissent à peine eux-mêmes, bien loin d'être +connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tête qui n'eût +auparavant été tracée par la renommée, et l'on ne comprend pas que les +anciennes lois aient permis qu'on reproduisît sur le métal les +ressemblances d'hommes qui n'en étaient pas dignes. C'est ta honte, ô +siècle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient +représentés vivants en peinture!»</p> + +<p>L'indignation de l'Arétin se comprend et se justifie si l'on ne veut +trouver dans un portrait ou dans une médaille qu'un intérêt historique. +Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire +présentent souvent autant d'intérêt que ceux des personnages les plus +illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien, +représentant des inconnus, à l'égal des portraits de Balthazar +Castiglione, ou du roi François I<sup>er</sup>? Sans doute l'esprit est plus +satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connaître la +physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout +dans le mérite de l'exécution, il importe souvent fort peu à la +postérité de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que +l'artiste, inspiré par son génie, ait su animer, par le contraste des +lumières et des <span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>ombres, par la vigueur ou par la grâce de son pinceau, +les traits qu'il a voulu rendre.—Mais l'Arétin a raille fois raison de +se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mérite +d'exécution, car c'est ajouter à l'insignifiance du personnage la +médiocrité de la peinture.</p> + +<p>Au reste, dans le siècle de Lione et de l'Arétin, les sculpteurs, les +peintres et les graveurs ne reproduisaient que très-rarement l'effigie +d'hommes placés dans une condition ordinaire ou obscure; ils réservaient +leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les +princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait être l'ami du +Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en +obtenir un portrait, un buste ou une médaille.</p> + +<p>Lione, en particulier, s'attacha à reproduire les traits des grands +personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Arétin (avril +1546<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>), qu'il grava sur plusieurs médailles le portrait du pape Paul +III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Arétin +lui écrivait que «sans respirer elle respire, et sans mouvement elle +paraît se mouvoir.» A la même époque, il exécutait une tasse d'or pour +Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Arétin le félicite de +travailler pour ce personnage illustre, et l'engage à mettre tous ses +soins à le satisfaire, parce qu'il en retirera plus <span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>d'honneur et de +profit qu'il ne peut le supposer<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>.—Suivant Vasari, Lione coula en +bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe représentant don Ferrante, armé, +moitié à l'antique, moitié à la moderne, et foulant aux pieds le Vice et +l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essayé de lui +nuire auprès de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p> + +<p>En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destinées à +Charles-Quint: l'Arétin en fait l'éloge, non qu'il paraisse les avoir +vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en +sculpture les louent comme elles le méritent, et les admirent à sa +très-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent +que pour la parenté qui les unit<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>.</p> + +<p>Cette même lettre contient une allusion assez curieuse à des +propositions de dignités ecclésiastiques qui auraient été faites à +l'Arétin, ou du moins que Lione supposait lui avoir été faites par +l'évêque d'Arras, le célèbre cardinal Granvelle. L'Arétin répond à Lione +qu'il a reçu sa lettre avec celle de l'évêque d'Arras, mais qu'il +suppose, à tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit +à son avantage, tandis que l'évêque ne fait que s'excuser de n'avoir pas +encore répondu à la lettre qu'il avait adressée à l'empereur, et cela, +par la raison que la <span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>renommée avait répandu le bruit, par raillerie, +qu'il avait daigné se faire prêtre, à l'aide de quelque dignité qu'on +lui aurait conférée. Il ajoute: «Je l'en remercie très-sincèrement, car +le jugement de son éminence m'a tellement pénétré l'âme, que j'en +comprends le secret.»</p> + +<p>Malgré l'obscurité de ce passage, il est facile de voir que l'Arétin +n'était rien moins que disposé à se faire prêtre, alors même qu'on +aurait voulu lui conférer le cardinalat. Quand bien même, grâce à la +toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antécédents et sa vie +licencieuse n'auraient mis aucun obstacle à cette étrange métamorphose, +il est plus que douteux que l'Arétin eût jamais consenti, à quitter +Venise et à perdre l'indépendance avec laquelle il y vivait, pour une +dignité qui ne pouvait rien ajouter à sa puissance et à sa réputation. +D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour +plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa réponse à +Lione doit donc paraître sincère.</p> + +<p>Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, était destiné à +lui créer constamment des embarras et des inquiétudes; sa bonne fortune +ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conservé toute l'impétuosité +de ses passions et toute la fougue de son caractère. On a vu l'affreuse +vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du +pape; une lettre de l'Arétin, du mois d'avril 1546<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>prouve qu'il +se montra non moins impitoyable à l'égard d'un certain Martine, l'un de +ses élèves, que Bottari suppose devoir être le sculpteur Martino +Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle +<i>vendetta</i>: il paraît seulement que Lione, devenu riche et grand +seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-même, et qu'il en avait +chargé l'un de ces <i>bravi</i>, toujours prêts, moyennant salaire, à mettre +leurs bras à la disposition de qui en avait besoin. L'Arétin reproche +vivement à Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet +homme si emporté, il s'efforce d'employer tour à tour les caresses d'un +père et les remontrances d'un ami.</p> + +<p>«Si vous avez jamais douté, lui dit-il, que je vous regarde comme un +fils, l'indignation et le mépris que je vous ai témoignés, en véritable +père, puisque vous êtes bien réellement mon fils, ont dû faire +disparaître tous vos doutes. Croyez-vous qu'il eût été digne de +l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une même +patrie que parce que vous n'avez pas d'égal dans l'art de graver des +médailles, de ne pas vous témoigner mon indignation du traitement +infligé à Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et +son air si changé, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas +pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui +qui l'avait si cruellement frappé, votre propre conscience vous aurait +indigné contre vous-même.<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> Cela doit vous paraître d'autant plus vrai, +qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si +bien, vous, son maître, que vous pouvez à bon droit vous glorifier et +non vous repentir de le lui avoir enseigné. Maintenant je veux oublier +l'indignation que je vous avais témoignée, pour la reporter tout entière +sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a +enlevé la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.»</p> + +<p>Quelques années plus tard, le fougueux artiste ayant offensé, par son +mépris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait préparé une +entrée solennelle dans sa ville natale, l'Arétin l'en blâma +vivement.—«Les premiers personnages delà ville, lui écrit-il, étaient +venus à votre rencontre en grand nombre et à cheval, et vous n'auriez +pas manqué de trouver dans la ville un logement honorable et des +visites, témoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple +remarquable de la récompense que le talent peut obtenir.... Si toute +supériorité paraît odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui +accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie +prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharnée contre le +talent et le mérite que celle qui se rencontre là où l'homme a reçu le +jour. Le défaut des ignorants consistant à ne pouvoir pas supporter la +supériorité de l'intelligence, plus les esprits sont à leur niveau, +moins ils sont disposés à les attaquer. C'est <span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>pourquoi votre admirable +profession a reçu de vous-même une injure grave et une grande offense, +indépendamment du mécontentement que vous m'avez causé: et comme je vous +aime ainsi qu'on doit aimer tout à la fois un parent et un homme de +mérite, il me semble que vous m'avez enlevé une partie de mon honneur et +de ma réputation, en perdant l'occasion de profiter des préparatifs qui +avaient été faits pour votre réception solennelle. Ne pouvant m'en +venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo +(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son +coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait prié avec +instance<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.»</p> + +<p>L'intimité établie entre Lione et l'Arétin était fondée autant sur la +parenté que sur une patrie commune. Ce dernier motif paraît avoir amené +la liaison de l'Arétin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre +par ses écrits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut, +dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>, à la +protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'étudier le dessin +sous la direction de Michel-Ange et d'Andréa del Sarto. Grâce à la +protection du cardinal Hippolyte de Médicis et du duc Alexandre, il ne +tarda pas à se trouver en faveur à Florence. Mais, étant plus jeune que +l'Arétin<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>, on peut présumer<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> qu'il dut à sa puissante recommandation +d'être distingué dans la foule des artistes qu'attirait à Florence le +goût bien connu des Médicis pour les lettres, les sciences et les arts. +On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7 +septembre 1535<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>, qu'il le considérait comme son protecteur. Informé +du vif désir qu'avait l'Arétin de posséder des dessins et autres oeuvres +du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra +par la suite, il lui envoie une tête en cire, de la main «de ce grand +maître et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul, +s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le goût et le +jugement dont le ciel vous a doté pour apprécier les oeuvres d'art, je +désire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car, +puisque vous êtes ce véritable miroir de toute espèce de mérite, je suis +certain que cette ébauche ne peut manquer de vous faire le plus grand +plaisir, tant à cause de la vivacité des traits mêlée à la profondeur du +dessin, qu'à cause de son exécution si nette et si digne d'admiration. +Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine à la retirer des mains de +son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui +ont de telles choses, même lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent, +à cause du nom, beaucoup de prix à les conserver, mais ensuite parce +qu'un grand nombre de personnes désirent <span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>les avoir. Soyez persuadé que +si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du très-obligeant messere +Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je +vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver +pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donné assez de jugement pour +que je comprenne qu'elle sera mieux placée en vos mains qu'entre les +miennes. Ne doutez donc plus, d'après cela, que ma personne ne vous +appartienne entièrement, et soyez persuadé que, puisque je vous +appartiens, vous devez également avoir ce que je possède. Mais c'est +assez débibiter de compliments à la manière d'un jeune novice.»</p> + +<p>Par cette même lettre, Vasari envoie à l'Arétin un dessin de +Sainte-Catherine ébauché de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis +de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne +lit, n'étudie et <i>n'adore</i> que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite +dans des détails qui prouvent qu'il était chargé des intérêts de +l'Arétin à Florence et à Arezzo, et qu'il était en relations avec sa +soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, «dont il +attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la +distribution de la soupe (<i>la minestra</i>), le jour de la fête de +Saint-Antoine, et il se tient à sa disposition comme un prêtre +nouvellement ordonné.»</p> + +<p>A quelque temps de là, Vasari envoya à l'Arétin la copie d'un des quatre +cartons qu'il devait exécuter, <span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>par ordre du duc Alexandre, dans une +salle du palais des Médicis, que Giov. d'Udine avait laissée +inachevée<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui écrivit +à cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des détails qui +ne se trouvent pas dans sa biographie<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>.</p> + +<p>«Le désir bien naturel que vous me témoignez, après m'avoir accordé +votre protection en me traitant comme un fils, de posséder quelque chose +de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer, à la première +occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait +exécuter dans cette chambre située dans la partie du palais des Médicis, +où était, il y a peu d'années, la loge publique: si ce n'eût été d'un +poids trop lourd, je vous aurais envoyé non-seulement celui-ci, mais les +quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de +ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connaîtrez +facilement les airs des figures, la disposition des vêtements, le +mouvement des personnages <span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>et leurs expressions; enfin, la manière et le +style avec lesquels j'ai traité les autres. Notre illustrissime duc +admire tellement les hauts faits de Jules César, que, s'il poursuit sa +carrière et que je passe ma vie à le servir, peu d'années ne +s'écouleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de +l'histoire entière de ce héros. Il a voulu que, pour la représentation +de cette histoire, j'exécutasse les figures de grandeur naturelle, et +que je représentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont +je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il +fut forcé de fuir devant Ptolémée. Au milieu des vaisseaux qui +combattent les uns contre les autres, César, voyant le danger qui le +menace, n'hésite pas à se précipiter dans la mer, et, nageant avec +vigueur, il porte dans ses dents le vêtement impérial du commandement, +et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des <i>Commentaires</i>; +tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il +arrive sain et sauf au rivage, passant à travers les navires remplis de +soldats qui lui lancent une grêle de traits et le poursuivent sans +pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai représenté une mêlée +de soldats nus, afin de montrer l'étude que j'ai faite de l'art, et +ensuite pour me conformer à la vérité historique, qui nous montre les +navires montés par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre +les autres.—Si cette composition vous plaît, j'en serai charmé, puisque +vous désirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces +peintres qui ont le<span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> talent, avec leur pinceau, de faire parler les +figures. Et, comme il me semble que Dieu a comblé vos désirs, +conseillez-moi de mettre de côté la jeunesse avide de ces plaisirs qui +ont pour résultat d'égarer l'intelligence, delà rendre stérile et de +l'empêcher de produire ces fruits qui entretiennent la mémoire des +hommes après leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere +Pietro, à celui qui a résolu de conquérir la renommée, pour l'exciter à +devenir un homme célèbre parmi les esprits les plus distingués. Ne +doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la +force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu'à ce jour, que la ville +d'Arezzo, célèbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui, +à mon avis, n'a encore produit que des peintres médiocres, pourra, grâce +à moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les études que j'ai +commencées.—Mais je reviens au second carton, où j'ai représenté la +nuit, qui fait briller sur les figures la lumière éclatante de la lune. +On y voit César, qui, après s'être éloigné de sa flotte et de son armée, +occupée à dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte +seul, dans une barque contre la mer déchaînée. Le nautonier hésitait, +troublé parla tempête; mais César lui dit: «Ne crains rien, tu portes +César.» On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des +vaisseaux agités par les flots, et cette composition est +très-compliquée. Le troisième carton représente César, lorsqu'on lui +apporte toutes les lettres que les amis de Pompée avaient écrites à ce +rival contre lui, et <span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la +foule assemblée. Le dernier carton représente son célèbre triomphe. On +voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les +bouffons qui les tournent en dérision, les chars portant les statues et +les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de +dépouilles, récompense et honneur des soldats. Cette dernière +composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai été obligé +de la suspendre pour exécuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je +viens de finir de colorier les trois premières.—Maintenant, portez-vous +bien, souvenez-vous de moi, qui désire vous voir un jour j saluez de ma +part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je +vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en +même temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.»</p> + +<p>Cette lettre est surtout remarquable par la résolution qu'elle annonce +de la part de Vasari de travailler à acquérir la renommée et la gloire +qui assurent l'immortalité. Il tint parole, et réalisa la prédiction +qu'il avait faite à l'Arétin d'illustrer sa ville natale. Mais, +lorsqu'il écrivit cette lettre, il ne soupçonnait pas que sa réputation +d'écrivain effacerait presque celle d'artiste, et il était loin de +supposer que ses écrits seraient un jour plus recherchés par la +postérité que ceux de son compatriote, alors dans tout l'éclat de sa +renommée et de sa puissance<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> +<p>Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reçu +avec tout le cérémonial usité à cette époque. C'était alors, comme +aujourd'hui, l'usage de célébrer l'entrée, dans les grandes villes, des +papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des +décorations de toutes espèces, ornées de peintures et de devises faisant +allusion aux principaux événements de leur vie. Mais la différence qui +existe entre cette époque et la nôtre, c'est que, de nos jours, ces +démonstrations ont perdu toute leur originalité, et sont le plus souvent +abandonnées à la routine des entrepreneurs de fêtes publiques; tandis +que dans le seizième siècle, les plus grands artistes ne dédaignaient +pas de concourir à ces cérémonies, en mettant leur talent à la +disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de +leurs illustres hôtes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Léon X à +Florence fut l'occasion de nombreux travaux de décoration. Le Sansovino, +qui était alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de +triomphe construits en bois dans les différentes parties de la ville. En +outre, il entreprit, avec Andréa del Sarto, d'exécuter en bois, pour +Santa-Maria del Fiore, une façade temporaire, ornée de statues et de +bas-reliefs. L'aspect de cette façade décorée de peintures était si +majestueux, que Léon X <span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>s'écria en la voyant: «Quel dommage que ce ne +soit pas la véritable façade<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>!»</p> + +<p>De même, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint à Rome, en 1535, +Antonio da San Gallo avait construit à San Marco un arc de triomphe qui +fut orné par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur, +qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour +solennel<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p> + +<p>Le duc Alexandre ne voulait pas rester inférieur au pape dans la +réception qu'il désirait faire à Charles-Quint, l'arbitre suprême de +tous les États de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui +habitaient Florence, et leur commanda d'élever et de décorer les arcs de +triomphe destinés à orner les différentes parties de la ville par +lesquelles le cortège impérial devait faire son entrée. Vasari fut +adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargés de présider à +l'exécution de ces décorations<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>Il raconte ainsi dans sa biographie<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, la part qu'il prit à ces +travaux:</p> + +<p>«Outre les grandes bannières du château, je décorai la porte de San +Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large +de vingt que l'on éleva sur la place San Felice. Alors se déchaînèrent +contre moi mille envieux, qui, pour m'empêcher de conduire à fin ces +importantes entreprises, réussirent, par leurs intrigues, à m'enlever +vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prévu cette +machination, et partie en travaillant moi-même jour et nuit, partie avec +le secours de peintres étrangers à la ville, qui m'aidaient en cachette, +je menai bon train mon affaire, et m'efforçai de vaincre les obstacles +que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provéditeur général de Son +Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les +ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais +d'auxiliaires. Le duc me manda aussitôt près de lui, et m'instruisit de +ce qui lui avait été rapporté. Je lui répondis que je n'étais point en +retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps +après, le duc vint lui-même examiner en secret mes travaux, et il +reconnut que les accusations dirigées contre moi <span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>étaient le fruit de +l'envie et de la malignité. Enfin, à l'époque voulue, ma tâche se trouva +terminée à la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis, +qui s'étaient plus occupés de moi que d'eux-mêmes, restaient +honteusement en arrière<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>.»—Ce passage ne donne aucuns détails sur +les préparatifs qui furent exécutés pour l'entrée de Charles-Quint à +Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de +Vasari la description de cette cérémonie<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>. Mais elle est rapportée +en entier dans la lettre qu'il écrivit à cette occasion, dans le mois de +mai 1536, à son protecteur l'Arétin. Comme cette lettre est fort longue, +nous y renvoyons le lecteur<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>.</p> + +<p>Les travaux que Vasari avait menés à bonne fin, à la satisfaction du duc +et de son hôte illustre, lui furent généreusement payés: il nous apprend +lui-même, dans sa biographie, qu'aux quatre cents écus qui lui avaient +été assignés pour traitement, le duc ajouta trois cents écus, qu'il +préleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achevé leurs travaux au +temps fixé par leurs contrats. «Avec cet argent, dit-il, je mariai une +dénies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des <i>Murate</i> +d'Arezzo, <span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un +tabernacle qu'on plaça dans le choeur où se célèbrent les +offices<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>.»—Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidèlement +l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de lui-même, d'employer sa +jeunesse à travailler pour devenir un homme célèbre et illustrer sa +patrie.</p> + +<p>L'Arétin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoyée: +il lui répondit le 19 décembre 1537<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>, en lui faisant force +compliments: et repassant l'un après l'autre tous les tableaux que +Vasari avait décrits dans sa lettre, il lui répète à satiété qu'il voit +tout le spectacle de l'entrée de Charles-Quint à Florence, tout, à +l'exception des prélats qui marchaient derrière l'empereur, «parce que, +dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prêtres.»—«<i>Non +veggio gia dietro a Cesare i prelatij perchè non ho occhio che possa +veder preli</i>.»</p> + +<p>Quelque années après<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>, Vasari se rendit à Venise, «où j'étais +appelé, dit-il, parle célèbre poëte messer Pietro Aretino, mon ami +intime, lequel avait un vif désir de me voir. J'entrepris ce voyage +d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connaître les +productions du Titien et de plusieurs autres maîtres. Quelques jours me +suffirent pour examiner à Modène et à Parme celles du Corrége; à Mantoue +celles <span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>de Jules Romain, et à Vérone les nombreux et précieux monuments +antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai à Venise avec deux +tableaux peints de ma main, d'après les cartons de Michel-Ange: je les +donnai à don Diego da Mendoza<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, qui m'envoya en retour deux cents +écus d'or. A peu de temps de là, je lis, à là prière de l'Aretino, pour +les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano +Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des décorations pour une fête, +et neuf tableaux destinés à orner la soffite d'une chambre du palais de +messer Giovanni Cornaro<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.»</p> + +<p>Vazari ne resta que treize mois à Venise<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>; il en repartit, le 16 +août 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l'été furent si +fortes, en 1543, qu'il fut obligé de quitter cette ville, le jour de la +fête de Saint-Pierre, pour retourner à Florence<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p> + +<p>C'est là que l'Arétin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une +lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait à exécuter +les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en même temps qu'il a +écrit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovère, pour le prier de lui +accorder ce qu'il désirait obtenir<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>; et, afin de voir sa demande +<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>plus favorablement accueillie par ce prince, l'Arétin ajoute qu'il a +envoyé au duc son portrait (de lui Arétin), exécuté parle Moretto, de +Brescia, artiste rempli de l'intelligence delà peinture<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>.</p> + +<p>L'Arétin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient +déterminé à envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait exécuté. «Le +Sansovino, lui écrivit-il dans le mois de septembre 1544<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>, sculpteur +fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me +remettre le portrait que vous m'avez envoyé. Tous ceux qui l'ont vu en +ont fait le plus grand éloge, car il est véritablement digne d'être +admiré; et les connaisseurs ont vanté l'union naturelle des couleurs +entremêlées d'ombres et de lumières avec un sentiment merveilleux et une +manière des plus gracieuses. Quant à moi, je me trouve si semblable à +moi-même dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination, +absorbée par les réflexions que je fais sur les événements présents, sur +les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les +terribles dangers qui menacent la chrétienté, me ravit pour ainsi dire +l'intelligence et me l'enlève par l'extrême désespoir dans lequel je +suis plongé, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le +souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la +peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage <span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>vivant, que ne +ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui représente +l'image d'un autre<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>.En résumé, ayant jugé ce portrait à cause du nom +de son auteur et non pour le sujet qu'il représenté, digne d'être offert +à un prince, j'en ai fait hommage à l'illustre duc d'Urbin, dont l'âme +est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que, +par là, j'honorerais Brescia, créatrice de vôtre divine intelligence, et +que je me ferait valoir moi-même, étant représenté par votre admirable +talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je +me borne à remercier la générosité qui tous a excité à m'assurer ainsi +l'immortalité.»</p> + +<p>Vasari n'expliqué pas dans sa biographie ce qu'il désirait obtenir du +duc d'Urbin; mais, d'après la recommandation de l'Arétin et le cadeau +qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il +avait demandé.</p> + +<p>Au milieu de sa vie licencieuse et désordonnée, l'Arétin paraît avoir +conservé pour le souvenir de sa mère, qu'il avait perdue étant fort +jeune, un respect mêlé d'un tendre regret; ces sentiments éclatent dans +une lettre qu'il adressa, en décembre 1546, à son ami Vasari<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p> + +<p>«Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de <span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>remplir mon âme de +cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un père les douces paroles +écrites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse +ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais +reçu également le portrait de celle qui me donna naissance à Arezzo. Je +vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez +de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de côté tout +autre soin, et de copier[1] le tableau placé au-dessus de la porte de +Saint-Pierre (d'Arezzo) où elle est représentée sous les traits de la +Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le +courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mère chérie, ranimée +par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me +semblera, en voyant son portrait, jouir de sa présence, comme j'en +jouissais lorsqu'elle était vivante, et comme j'en jouis encore, bien +qu'elle soit trépassée. Si l'on ne connaissait toute sa bonté, il aurait +suffi de la voir représentée dans un tableau, sous les traits de la mère +du Christ, pour attester clairement à tous la sainte honnêteté de cette +respectable femme.»</p> + +<p>Le peintre satisfit promptement au désir de son ami, qui l'en remercia +dans la lettre suivante, d'avril 1549<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Après avoir commencé par +faire son propre éloge, en affirmant qu'il fait honneur à sa ville +natale, l'Arétin lui annonce qu'il a reçu avec une tendresse mêlée de +larmes le portrait de celle <span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>qui l'a mis au monde. «J'ai appris avec +plaisir, dit-il, que vous avez refusé d'ajouter quelques ornements au +tableau, parce que son effigie n'aurait plus été reconnaissable. Mais, +si elle paraît admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la +représenta autrefois, combien elle va me paraître merveilleuse, +maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre +les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte à sa +mémoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur +et la bonté éclatent si manifestement en toute sa personne, que, +nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a représentée, +on comprend la raison qui l'a déterminé à la la faire figurer dans une +Annonciation. La transformer en toute autre beauté idéale pour orner une +autre scène, c'eût été faire injure à la nature qui l'avait créée si +belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontré +de jeune fille dont le visage ne lui ait laissé apercevoir quelque chose +de lascif, à l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont +tant de ressemblance avec Tita (c'était le nom de mon excellente mère), +qu'on dirait qu'elle est plutôt sa fille que la mienne. Je vous remercie +donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous +avez endurée pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui +êtes toujours disposé à faire quelque chose qui me soit agréable et qui +puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouvé plusieurs fois +jusqu'à ce jour.»</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> +<p>Tout en respectant le sentiment qui détermine l'Arétin à faire l'éloge +des vertus et de la beauté de sa mère, on ne s'attendait guère à trouver +ici la remarque qu'il prête au Titien sur la physionomie de sa fille +Adria. Le père, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abusé, comme +tous les pères, sur le caractère de beauté de sa fille; mais, bien qu'il +écrive à un ami, il eût mieux fait de garder le silence, car la +postérité aura peine à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie +dans la remarque du grand peintre, que l'Arétin paraît avoir prise au +sérieux.</p> + +<p>On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi, +plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati, à cause de +la protection toute spéciale dont il fut constamment l'objet de la part +du cardinal Salviati<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>. Cet artiste, né à Florence, où il avait +longtemps suivi les leçons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et +d'Andréa del Sarto, avait sans doute connu l'Arétin par l'entremise de +son compatriote Vasari; il était non moins lié avec Lione Lioni, +également d'Arezzo, et nous avons dit qu'à son retour de France, le +Salviati s'était arrêté à Milan pendant plus de quinze jours chez Lione, +qui l'avait magnifiquement reçu dans sa belle maison de la rue +de'Moroni. L'Arétin, plus âgé que Francesco<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>, dut étendre sa +protection sur lui, ayant qu'il ne fût parvenu à s'assurer la faveur du +cardinal, comme il l'avait étendue sur Vasari et sur Lione. Francesco +resta pendant toute sa vie en relation avec l'Arétin et lui témoigna +toujours de la reconnaissance. Pendant son séjour à Venise, vers 1540, +il fit son portrait que le poëte envoya au roi François I<sup>er</sup>, avec des +vers en l'honneur du peintre<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p> + +<p>Le Salviati peignit à Venise, entre autres choses, pour le patriarche +Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un +tableau octogone représentant Psyché recevant des offrandes et des +hommages comme une déesse. Ce tableau fut placé dans un salon de la +maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psyché l'emporte en +beauté, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur +tous ceux qui sont à Venise: éloge évidemment exagéré, et que l'amitié +de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'école vénitienne +ont pu seules lui inspirer<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</p> + +<p>D'après le témoignage de Vasari, le Salviati était d'un caractère +mélancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France, +parce qu'il était d'une humeur entièrement opposée à celle des gens de +ce pays<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>. C'est probablement à cette disposition d'esprit que +l'Arétin fait allusion dans une lettre d'août 1515<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>, qu'il lui +adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que +le peintre lui avait envoyé, après plusieurs années de <span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>silence et +d'oubli. L'Arétin vante beaucoup cette composition, dont il fait une +description complète: il rapporte les louanges données au cheval du +personnage qui porte l'étendard par le Titien et le Sansovino, également +attachés au Salviati; il termine en faisant l'éloge du duc Come II de +Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis à +l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico +Parmigiano, graveur très-célèbre et digne émule de Marc-Antoine<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>. +Les éloges donnés par l'Arétin à la Conversion de saint Paul lui +valurent, comme à l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le +remercia par une lettre d'octobre 1545<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> + +<p>Le graveur Enea Vico, que l'Arétin, dans la lettre précédente, ne craint +pas de comparer à l'illustre Marc-Antoine, était un artiste d'un talent +éminent. Il grava deux médailles de Charles-Quint, entouré de figures et +d'attributs allégoriques, et dédia son oeuvre à ce grand monarque par +une-déclaration rapportée dans une lettre du Dont au marquis Doria et au +seigneur Ferrante Caraffa<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>.</p> + +<p>Il est le premier qui ait gravé sur cuivre le Jugement dernier-de +Michel-Ange, d'après un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de +Paolo Ponzio, un des élèves de Buonarotti<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>L'Arétin écrivit à cette occasion, en janvier 1546, à Enea Vico, et le +loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: «Car, dit-il, laisser une +semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire +servir à la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'après +les décrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il +est salutaire que le monde entier puisse profiter de la représentation +de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jésus-Christ +vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez récompensé par +le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hésitez pas de mener à bonne fin +une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessinées par +Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le +scandale chez les luthériens. Mais ce n'est pas là ce qui peut vous +enlever l'honneur que vous méritez, pour avoir, le premier, mis cette +grande oeuvre à la portée de tout le monde<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>.»</p> + +<p>Nous ignorons si cette gravure était terminée en 1548, époque où Enea +Vico avait abandonné son art pour se transformer en courtisan. Dans +cette circonstance, l'Arétin lui écrivit deux lettres remplies +d'excellents conseils et dignes d'être rapportées en entier<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>:</p> + +<p>«Puisque vous avez abandonné l'exercice du bel art dans lequel vous êtes +unique, lui écrit-il dans la <span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>première, datée d'avril 1548, pour vous +mettre au service des cours, où, nécessairement, vous ne jouerez qu'un +fort triste rôle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin +que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette +servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre +parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus +difficilement j d'où il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis, +ou se résigner à garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui +leur est agréable.»</p> + +<p>Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Arétin revient sur le +même sujet et s'efforce de ramener Enea Vico à reprendre l'exercice de +son art. —«De grâce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas +tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que +je désire vous voir acquérir, n'abandonnez pas votre profession. Voue +savez que je vous ai déjà donné ce conseil, mais jugez par vous-même +s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la première place parmi +ceux qui gravent les dessins que d'autres ont exécutés sur le papier, +plutôt que de mourir au dernier rang de ceux qui quêtent leur pain +quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai +qu'on est heureux d'être libre, même lorsqu'on achète la liberté au prix +de la vie, tandis que la mort elle-même est préférable au malheur de +vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi +que lui-même, tant qu'il se laisse dominer <span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>par ses passions, +efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'expérience a +démontré la vérité, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur +conseiller que lui-même, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et +des désirs de nouveautés usurpent l'empire de sa volonté. Décidez-vous +donc à jouir des avantages, des commodités que Venise vous offre; car il +vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours +au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de +l'Italie.»</p> + +<p>Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment +détourné de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa +vie d'artiste, et illustra sa carrière par des oeuvres qui ont assuré à +son nom une immortalité qu'il n'aurait certainement pas acquise en +vivant dans l'oisiveté à la cour des princes<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>.</p> + +<p>L'Arétin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les +premiers artistes de son temps, il cherchait aussi à discerner le mérite +naissant et à le maintenir dans la voie du travail et de l'étude, en +donnant à ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi +qu'il protégea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di +Borgo<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>.</p> + +<p>En 1545, cet artiste se trouvait à Venise, et s'occupait à peindre des +portraits et un tableau de Jésus-Christ <span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>devant Pilate. Une lettre que +lui écrivit; l'Arétin, dans le mois de novembre de cette même +année<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>, l'engage à lui apporter le portrait d'une femme dont il +était épris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat +vénitien, et son tableau de Jésus-Christ devant le tribunal de Pilate. +Il voulait montrer ces tableaux à don Diego de Mendoza, ambassadeur de +Charles-Quint près de la sérénissime république, bon connaisseur en +peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur +éclairé des arts. Par une autre lettre du même mois<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>, il fait +l'éloge du portrait de Jean de Médicis que Gian Paolo avait exécuté, +peut-être à sa demande, et qui était destiné au duc Cosme, son +fils<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>. C'est probablement à la recommandation de l'Arétin, que Gian +Paolo dut d'être employé par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de +la chancellerie du palais de Saint-Georges à Rome, que Vasari exécutait +pour le cardinal Farnèse<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>.</p> + +<p>Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andréa Schiavoni, +élève du Titien, profita également des conseils et des encouragements de +l'Arétin. Il lui écrivait, en avril 1548<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>, une lettre remplie d'une +critique bienveillante, et qui contient une appréciation vraie des +qualités et des défauts de cet artiste.—«C'est une cruauté, lui dit-il, +<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>semblable à celle qu'un fils ne craint pas de faire éprouver à son +père, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser +voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois à mon égard, alors +que vous n'exécutiez aucune composition profane ou sacrée, sans l'avoir +fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant, +l'inimitable Titien, non moins cher à Charles-Quint qu'Apelles le fut à +Alexandre le Grand, sait bien de quelle manière j'ai toujours loué la +justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand +peintre s'est émerveillé de la pratique que vous montrez en inventant +les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues: +tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter +plus de soins à l'exécution, vous seriez le premier à reconnaître +l'utilité de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour réunir +ensemble un grand nombre de personnages mérite d'être louée sans +restriction; car la beauté de ces compositions frappe les hommes les +moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de côté tout +ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper +sur l'effet du temps, dont l'office consiste à corriger les défauts des +jeunes gens, lesquels, en acquérant des années, acquièrent aussi cette +réserve et cette retenue qui transforment en attention les légèretés de +la jeunesse. Je laisse tout cela de côté, dis-je, en vous priant de +venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette +grâce, je me <span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>réjouirai tout à la fois et de votre présence et de votre +art.»</p> + + +<p>Le jugement que l'Arétin porte dans cette lettre sur la manière du +Schiavoni a été ratifié par la postérité: il est incontestable en effet +que ce peintre, doué d'une facilité merveilleuse, aussi bien pour +l'invention que pour l'exécution, aurait beaucoup gagné à modérer sa +fougue et à mieux terminer ses tableaux. Il pèche surtout par le dessin, +défaut commun à toute l'école vénitienne: mais, malgré tous ces +reproches, il est vrai de reconnaître, avec l'abbé Lanzi, «qu'à +l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est très-digne +d'éloges: belles compositions, mouvements imités avec beaucoup d'art des +gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavité d'Andréa del +Sarto, touche de pinceau de grand maître<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>.»</p> + +<p>Un autre élève du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le +Schiavone, le peintre Bonifazio<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>, fut également lié avec l'Arétin. +Nous trouvons, à la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier, +qui s'excuse auprès de l'artiste d'avoir négligé de l'aller voir depuis +longtemps. Cette lettre contient aussi l'éloge des tableaux que +Bonifazio avait peints pour décorer l'appartement du cavalière della +Legge, procurateur vénitien, ami du Sansovino<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a> et l'un des amateurs +les plus distingués <span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>de cette ville de Venise, alors si célèbre par son +goût pour les arts et par ses grands artistes. L'Arétin, comme à +l'ordinaire, cherche à se faire valoir auprès du peintre; il prétend que +le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui +ornent son appartement: «Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer +avec ce jugement sûr que tous les professeurs de l'art s'accordent à +m'attribuer, il tient la chambre où ils se trouvent pour sa perle la +plus précieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous +exécutez ailleurs, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, +brillent d'un tout autre mérite et resplendissent d'un tout autre éclat. +C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez +garder contre moi, ressentiment que j'ai mérité, et de permettre que +demain, dans l'après-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de +la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai +donc sans faute, et dans le cas où vous me refuseriez l'entrée, j'irai +au palais (ducal) jouir de l'éclatante vue des belles choses qui +attirent les regards dans vos admirables peintures<a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a>.» Parmi ces +peintures, celle qui représente les vendeurs chassés du temple, +remarquable par le grand nombre de personnages, l'habileté de la +composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule, +suivant l'abbé Lanzi<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, pour assurer au peintre l'immortalité. +L'Arétin ne pouvait donc <span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant +cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes +les personnes qui visitent l'ancien palais des doges<a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>.</p> + +<p>On voit, par la lettre adressée à Bonifazio, quels ménagements l'Arétin +savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, <i>genus +irritabile</i>, avec lesquels il entretenait des relations.</p> + +<p>On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545, +écrite par lui au sculpteur Danese, un des élèves de Sansovino. Cet +artiste, littérateur distingué, avait composé un poëme des <i>Amours de +Marfise</i>: l'Arétin élève cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage, +il en exagère singulièrement le mérite<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>. Ces éloges outrés +n'empêchèrent pas l'artiste de se trouver blessé de quelques critiques +que l'Arétin s'était permises à l'égard d'un de ses ouvrages. L'Arétin +s'en expliqué dans une lettre d'août 1545<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>:—«Par attachement pour +vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit +ce que la vérité m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manière de +traiter le nu adoptée par celui qui à la prétention de tenir le premier +rang pour l'excellence de son jugement en matière de peinture. Mais si +nous nous moquons de la nature, <span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>qui fait tout au hasard, lorsqu'elle +nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les débiles +appuis de jambes très-grêles, que doit-on dire de l'art, lorsque, +n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commencées, il viole +dans ses figures dessinées les règles de proportion que l'on doit +observer? Grâces soient rendues au Titien, et béni soit le Sansovino, +qui m'ont toujours su beaucoup de gré des avertissements que j'ai pu +leur donner quand ils étaient à l'oeuvre; et cependant ce sont des +maîtres d'un singulier génie! En somme, la présomption du savoir est le +fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne à l'ami le +ressentiment qu'il me témoigne à cette occasion.»</p> + +<p>Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce +dernier n'en continua pas moins à rechercher son amitié, et à rendre +justice à celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'être louées. +C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>, il lui demande la +permission «de venir contempler plus de mille fois le buste de +l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino étaient venus voir plus +de cent fois.» Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il +pourra venir, «avec cette condition qu'après l'avoir fait jouir de la +vue de cette figure vénérée, il lui accordera la satisfaction de lui +faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se +rapproche autant de Pétrarque et de<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> Dante, que bon nombre de maîtres en +l'art de la statuaire s'éloignent de Michel-Ange et de Sansovino.» On +doit croire, d'après cette lettre, que le Danese avait oublié les +critique de l'Arétin, et que ce dernier prenait un véritable plaisir à +connaître les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de +l'artiste<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>.</p> + +<p>L'Arétin était encore lié avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque +tous élèves du Sansovino. C'était d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du +Titien<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>, qui passa la plus grande partie de sa vie à Padoue, et y +mourut à trente-cinq ans, laissant inachevés les travaux qu'il avait +entrepris pour l'église de San Antonio de cette ville<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il avait +exécuté pour l'entrée nuptiale à Urbin de la duchesse Vittoria Farnèse, +épouse du duc Guidobaldo della Rovère, des bas-reliefs sculptés pour +orner des arcs de triomphe et autres décorations en usage alors dans ces +cérémonies. L'Arétin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand éloge +de ces ornements dont l'artiste lui avait envoyé les dessins<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>.</p> + +<p>Un autre élève du Sansovino, le Florentin Niccolò Tribolo, reçut +également des encouragements de la part de l'Arétin. Par une lettre du +29 octobre 1537<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>, ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le +sculpteur avait composé à son intention, et qui <span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>représentait le Christ +mort entre les bras de sa mère. Le Tribolo fut aussi employé dans les +cérémonies publiques à décorer les monuments élevés en, l'honneur des +grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 décembre 1537<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>, +qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de +triomphe élevés pour l'entrée de Charles-Quint à Florence, en 1537.</p> + +<p>Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs +Simon Bianco de Florence<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>; Meo, qui fit à Padoue le tombeau de Marco +Mantova, célèbre professeur de droit à l'université de cette ville<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>; +et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des +adversaires les plus déclarés du Salviati<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>.</p> + +<p>Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a> que l'Arétin +traite de compère, et avec lequel il paraît avoir entretenu les +relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne +dédaignait pas les conseils<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a>; Francesco<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> Terzo, également de +Bergame, qui lui avait envoyé un portrait de femme, pour s'attirer sa +protection<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>. L'Arétin le remercia par une lettre d'août 1551<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a> en +lui donnant beaucoup d'éloges, et en l'assurant que le Titien avait +extrêmement goûté cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en +donner un prix égal à son mérite; «mais, dit-il, les artistes seraient +plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus +d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un +véritable mérite n'a vieilli dans la misère. Que celui donc qui veut +arriver à la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail. +Voyez Lione<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a> parvenu à la fortune, après avoir traversé bien des +écueils et des ennuis intolérables: il en est de même du Titien. Pour +moi, néanmoins, je ne changerais pas ma position contre les écus de l'un +et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux +vêtus, ni mieux logés, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le +sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et +l'on me fait plus d'honneur que si j'étais le personnage que peut-être +je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je +crois être, je n'en resterai pas moins à votre disposition pour +toujours.» +<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>L'Arétin avait connu, pendant son séjour à Rome, Sebastiano Luciano, +plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque +temps après le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon, +Sebastiano qui ne possédait pas encore l'office <i>du Plomb</i>, lui écrivit, +probablement d'après les ordres du pape Clément VII, la lettre suivante:</p> + +<p>«Compère, frère et patron, c'est une vérité qu'il était nécessaire, pour +notre salut, que Pierre Arétin vînt au monde. Je vous rapporte ici ce +qu'a dit dans son désespoir le pape Clément, enfermé dans le château +Saint-Ange. Sa Sainteté a imposé à tous les savants qui sont à Rome +l'obligation de composer une lettre à l'empereur, pour recommander à Sa +Majeté la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccagée. Le +Tebaldeo et tous les autres, après s'être enfermés dans leurs cabinets +pour préparer cette lettre, ont fait présenter chacun leur projet à +notre Seigneur: mais, après avoir lu quatre lignes de chaque, il les a +jetées par terre en s'écriant: Il n'y a que l'Arétin qui soit capable de +traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un +jour, on verra quelque chose au grand déplaisir des envieux. Adieu, +portez-vous bien<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre montre à quel degré d'abaissement était tombé le malheureux +pontife, et l'influence <span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>que, dès cette époque, l'Arétin exerçait sur le +tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit à intercéder +auprès de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la +chrétienté: mais, d'après la considération que ce souverain témoigna en +toute occasion à l'Arétin, il n'est pas douteux que son intervention +n'eût été plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs. +La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion à la +dignité de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement, +avait-sans doute chargé Sebastiano, de laisser entendre à son ami que +cette haute dignité serait la récompense du succès de ses démarches +auprès de l'empereur.</p> + +<p>La liaison de l'Arétin avec Sebastiano dura jusqu'à la mort de ce +dernier, arrivée en 1547. Le peintre lui avait fait part, en décembre +1531, de sa nomination par le pape Clément VII à l'office <i>del Piombo</i>. +Cette charge se donnait dans l'origine à un religieux de l'ordre de +Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bénéfice: néanmoins, celui +qui le possédait devait revêtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait +sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela +qu'on l'appelait <i>le frère du plomb</i><a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>. Cet office était d'un grand +revenu: il fut donné, à titre de récompense, à plusieurs artistes +célèbres. Bramante l'avait possédé avant Sebastiano, auquel succéda +Guglielmo della<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> Porta<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, par suite du refus fait par le Titien, +auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer à Rome<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a></p> + +<p>Il n'est pas étonnant qu'en se voyant investi de ce riche bénéfice, le +peintre se soit laissé aller à la joie, comme on va le voir par sa +lettre à l'Arétin<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>:</p> + +<p>«Très-cher frère, je pense que vous vous serez étonné de la négligence +que j'ai mise en restant si longtemps sans vous écrire. La cause en a +été que je n'avais rien qui méritât de vous être mandé. Mais aujourd'hui +que Sa Sainteté m'a fait frère, je ne voudrais pas que vous pussiez +donner à entendre que la <i>fratrerie</i> m'a gâté et que je ne suis plus ce +même Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours été +par le passé. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes +amis et camarades, pour me réjouir de ce que Dieu et notre patron, le +pape Clément, m'ont donné. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous +conter comment et de quelle manière cela s'est fait. Il suffit; je suis +frère plombateur (<i>piombatore</i>), c'est-à-dire que j'exerce l'office que +possédait Fra Mariano<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>; et vive le pape Clément! Plût à Dieu que +vous eussiez voulu me croire: patience, mon frère j je crois bel <span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>et +bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites à Sansovino qu'à Rome on +pêche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme +vous savez: tandis qu'à Venise on n'attrape que des anguilles et du +fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la +décrier, mais pour rappeler à notre Sansovino ce qui se passe à Rome, +choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler +fraternellement à notre très-cher compère Titien, à tous les amis, et à +Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande à vous mille +fois.»</p> + +<p>La fortune que Fra Sebastiano avait trouvée à Rome ne put déterminer le +Sansovino à quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la +ville des papes. Fidèle à l'amitié qu'il avait vouée à l'Arétin et au +Titien, il passa le reste de sa vie à Venise, où, tout en cultivant les +arts, il jouissait d'une plus grande indépendance. Il laissa donc Fra +Sebastiano exercer à Rome ses fonctions de frère plombateur, tout en +profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet +éloignement ne fit pas oublier à Fra Sebastiano ses anciens amis: en +1536, il fit le portrait de l'Arétin pour le palais du prieuré d'Amizo, +et l'abbé Lanzi remarque, qu'en exécutant ce portrait, Fra Sebastiano +sut rendre, dans les vêtements, cinq nuances de noir parfaitement +distinctes, ayant imité exactement celle du velours, celle du satin et +ainsi des autres<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>. C'est à l'occasion de ce portrait que <span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>l'Arétin +écrivit au duc de Florence, Alexandre de Médicis, en 1536, la lettre +suivante<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>:</p> + +<p>«Mon portrait, placé par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de +l'entrée de la chambre où vous avez passé la nuit, ne méritait pas qu'un +prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un +neveu de deux pontifes, daignât le regarder, et, le regardant en +peinture, comblât l'original de tant d'éloges. Ce qui ajoute encore à +l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre +personne a voulu s'arrêter devant la maison où je naquis, saluant ma +soeur avec le respect qu'elle seule aurait dû montrer. Certes, la +politesse d'Alexandre de Médicis a surpassé celle d'Alexandre le +Macédonien, car ce dernier s'arrêta bien devant le tonneau où se tenait +Diogène, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a +plu de visiter ma cabane, alors que je n'y étais pas. Vous agissez +ainsi, non par un vain simulacre, mais par bonté naturelle: aussi, je +supplie Dieu d'éloigner de votre illustrissime personne le détestable +fléau de l'envie et de la fraude, de détourner le fer et le poison <span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span>des +traîtres, afin que votre vie soit le soutien de la nôtre<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre, modèle d'orgueil et de compliments ridicules, nous +rappelle l'air si connu: <i>Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entrée à +Babylon</i>.... Elle révèle néanmoins le pouvoir qu'exerçait l'Arétin sur +les souverains les plus absolus, et peut servir à expliquer, jusqu'à un +certain point, la vanité de cet homme qui correspondait familièrement +avec Charles-Quint, François I<sup>er</sup>, les papes, les cardinaux et tous +les personnages les plus élevés en dignités, tant en Italie qu'en +Espagne et en France.</p> + +<p>Un autre peintre vénitien, non moins célèbre que Fra Sebastiano, un des +plus remarquables élèves du Titien, le fécond Tintoret, fit aussi le +portrait de l'Arétin, dont il avait reçu des encouragements dans sa +jeunesse. Notre écrivain, que les plus grands artistes consultaient et +dont ils écoutaient avec soumission les conseils-et les critiques, +contribua pour beaucoup à faire connaître les tableaux du Tintoret. Il +l'occupa d'abord, en 1545<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>, à peindre à fresque, dans son +appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de +Mercure; par une lettre de février 1545, il loue beaucoup la célérité +qu'il avait mise à exécuter ces compositions. Mais il est probable que +l'artiste s'était laissé emporter par la fougue de son caractère, et +qu'il s'était brouillé avec <span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>le critiqua; et si l'anecdote de la mesure +prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a +dû sans doute son origine à ces peintures. En effet, l'Arétin dans cette +même lettre, engage le Tintoret «à demander à Dieu qu'il lui accorde la +bonté, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>.</p> + +<p>Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548, +l'Arétin fait un magnifique éloge du tableau du Miracle de +l'Esclave<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>, que le Tintoret a peint dans l'école de Saint-Marc. +Toutefois, après avoir loué cette grande oeuvre comme elle mérite, il +ajoute: «Ne vous laissez pas aller à l'orgueil, car ce serait vouloir +abdiquer tout désir d'arriver à une plus grande perfection; et +bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre +exécution en une manière de faire qui se hâte avec lenteur, bien que peu +à peu les années y pourvoient d'elles-mêmes. Car, il n'y a qu'elles +seules qui puissent mettre un frein à l'emportement de la +jeunesse-toujours ardente et empressée<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>. «Ces conseils étaient fort +justes, et si le Tintoret les eût suivis, beaucoup de ses peintures, au +lieu d'être <span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>jetées à la hâte, comme des esquisses non terminées, +seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'école de +Saint-Marc.</p> + +<p>Un autre peintre que Venise peut réclamer, comme élève du +Giorgione<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>, mais que ses travaux avec Raphaël d'Urbin ont fait +ranger parmi les artistes de l'école romaine, Giovanni da Udine, fut +également lié avec l'Arétin. Ils avaient fait connaissance à Rome, où +l'Arétin avait fort admiré les arabesques et autres ornements dont +Giovanni avait décoré les appartements du Vatican, sous la direction de +son illustre maître Raphaël. L'impression qu'avait produite la vue de +ces chefs-d'oeuvre ne s'effaça point dans l'esprit de l'Arétin. Devenu +comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son +temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la +célèbre fabrique de Murano, près de Venise, les arabesques de son ami. +Il y avait alors à la tête de cette manufacture un maître renommée, +Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou +Lanzi, mais dont le talent est extrêmement vanté par l'Arétin dans la +lettre suivante qu'il adressait à Giovanni da Udine, le 5 septembre +1541<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>:</p> + +<p>«Excellent frère, j'ai été plus contrarié d'avoir <span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>appris que vous étiez +venu me voir, sans m'avoir rencontré à la maison, que je n'aurais eu de +plaisir à faire attendre, pendant une demi-journée, cette foule entière +de seigneurs qui, jusqu'à ce jour, sont venus me rendre visite: car +j'attache bien plus de prix à rappeler avec vous le commencement de +notre vieille amitié, qu'à voir chez eux ce que nous pouvons appeler les +apparences de la grandeur. Assurément, la consolation que ressentent nos +âmes quand nous venons à parler des qualités divines de Raphaël d'Urbin, +par lequel vous avez été créé, et des libéralités royales d'Augustin +Chigi, dont je suis l'élève, est semblable à celle qu'ils éprouvaient +eux-mêmes, pendant qu'il nous était donné de voir de quelle manière l'un +savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais, +parce que nous sommes unis par la plus étroite amitié, on pourrait +difficilement décider lequel de nous deux a éprouvé le plus de regrets, +ou vous de ne m'avoir pas trouvé, ou bien moi de ne vous avoir pas vu. +Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu'à la +manière des peintres vous avez laissée, à l'aide d'un morceau de craie, +sur le côté intérieur de ma porte. Je vous en rends mille grâces. Mais, +bien que je désire plutôt vous rendre service que vous fatiguer de mes +demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage à vous +demander un carton rempli de ces dessins, destinés à être reproduits sur +verre, et semblables à ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que +Domenico Bellorini, le maître adoré de cet art, étonné de vos +merveilles, se donna pour toujours à vous: car il venait de comprendre +et de voir, à l'aide des formes si belles et si variées des vases par +vous dessinés, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre. +Il est vrai de dire que vous possédez tellement les traditions de la +grâce et de la facilité antique dans votre style, que les autres +apprennent votre manière sans même la mettre en pratique. C'est pour +cela que le grand maître de Murano est dans mon coeur, et vous prie, +avec moi, de m'accorder un si précieux don. Et, parce que la promptitude +redouble le prix du présent et l'obligation de celui qui le reçoit, que +votre bon plaisir soit que cette grâce ne se fasse pas attendre, comme +seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais être +assez heureux pour vous en rendre.»</p> + +<p>G. d'Udine répondit à cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux +dessins à son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la +fabrique de Murano, copiant le style de Raphaël et de son élève, +agrandit sa manière et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Arétin, +créateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient +rivaliser avec les célèbres mosaïques de Venise<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, envoya un grand +nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils +pussent juger de la beauté des vases exécutés d'après les <span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>antiquités +dessinées par Jean d'Udine. Dans une lettre écrite au duc de +Mantoue<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>, il lui dit que «ces nouveautés ont fait tant de plaisir au +patron des fours<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a> de la Sirène, à Murano, qu'ils appellent <i>arétins</i> +toutes les sortes de choses qu'il y fait faire.» Il ajoute que +«monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>, en a +emporté de Venise à Rome pour Sa Sainteté, laquelle, d'après ce qu'il +écrit, en a été très-satisfaite. L'éloge qu'on en a fait dans cette cour +et ailleurs a doublé le prix qu'on attache à une si noble industrie.»</p> + +<p>Quel a été, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il +entièrement perdu dans le déclin des manufactures de glaces de Murano, +ou s'est-il conservé en partie jusqu'à nos jours? Nous l'ignorons; mais, +dans l'une comme dans l'autre hypothèse, on n'en doit pas moins +reconnaître que l'Arétin avait été noblement inspiré par le goût du +beau, le jour où il avait fait reproduire sur verre les admirables +arabesques de Raphaël et de Jean d'Udine: c'était élever l'industrie au +niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable +supériorité.</p> + +<p>On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Arétin fut obligé +de quitter Rome; on se rappelle l'amitié qui l'unissait alors à Jules +Romain, cet autre élève de Raphaël, non moins célèbre que Jean d'Udine. +Réfugié à Mantoue, comme l'Arétin <span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>s'était réfugié à Venise, le peintre, +tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalisé son nom, n'en +conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amitié. Il lui +envoya plusieurs fois des dessins au crayon et à la plume<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a>, +s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la +duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.</p> + +<p>L'Arétin aurait beaucoup désiré que Jules Romain vînt se fixer à Venise. +Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait +renouvelé cette promesse au Titien, avec lequel il était également +lié,-mais il en remettait de jour en jour l'exécution. C'est pour lui +enlever toute excuse que l'Arétin lui écrivit la lettre suivante<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a>:</p> + +<p>«Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous +demandiez ce que fait le Titien et ce à quoi je m'occupe, je vous +répondrais que nous n'avons d'autre pensée, tous les deux, que de +trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre +promesse de venir ici a infligée à l'affection que nous vous portons, et +dont nous sommes encore indignés. Le Titien renferme sa colère en +lui-même pour m'avoir fait espérer une telle illusion; et moi, je m'en +veux à moi-même d'avoir été assez simple pour le croire: d'où il suit +que ni sa colère ni ma rancune ne sont près de s'évanouir en fumée, +avant que vous n'ayez tenu la parole à <span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>laquelle vous avez manque tant +de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui +qui a été assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la +bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue +n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de +ma femme et de mes enfants m'en empêche, et mes moyens me le défendent. +Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux +intermède, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la +tendresse. A vous parler franchement, quant à moi, tant que je me +souviendrai de vos manières et de votre talent, il faudrait que je fusse +privé de jugement si je ne désirais jouir des unes et vous voir ici à +l'oeuvre. Vous êtes aimable, sérieux, attachant dans la conversation, +grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux +qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre +intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur +était donné de voir les palais des dieux représentés en peinture, et les +miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous préfère, +pour l'invention et le charme<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a> de vos compositions, à tous ceux qui +ont manié un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas +autre chose, s'ils pouvaient <span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span>voir les édifices que vous avez élevés et +les peintures que vous avez exécutées dans la ville de Mantoue, embellie +et magnifiquement décorée par les conceptions de votre génie, qui sait +donner aux oeuvres modernes là beauté de l'antique, tout en conservant +aux imitations de l'antique le style des modernes» Mais pourquoi le sort +ne vous a-t-il pas transporté ici, au lieu de là-bas? Et pourquoi les +souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point +aux seigneurs vénitiens?»</p> + +<p>Jules Romain ne résista pas à une invitation si pressante et si +gracieusement exprimée. Il vint à Venise admirer en grand artiste, et +sans aucune arrière-pensée de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et +des autres peintres de l'école vénitienne, et il resserra, dans ses +entretiens avec l'Arétin, les liens de leur ancienne amitié.»</p> + +<p>Quelques années après, en 1545, le bruit de sa mort s'étant répandu, +l'Arétin, dès qu'il eut appris que cette nouvelle était Sans fondement, +lui écrivit pour en témoigner sa joie» Mais ce qui est le plus curieux, +c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le récompenser, +dit-il, «des peines et des regrets qu'il avait éprouvés, en apprenant le +bruit de sa mort, qui aurait été aussi regrettable que celle du divin +Raphaël<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>.» Cet argument flatteur ne paraît point avoir produit +d'effet sur Jules Romain; car, dans l'énumération des portraits de +l'Arétin, faite <span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span>en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de +Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>.</p> + +<p>Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations +avec l'Arétin furent traités par lui sur le pied de l'égalité, ou, le +plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de +Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme, à la fois peintre, sculpteur et +architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son +amitié à tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour +lesquels il n'avait que du mépris. Inaccessible à l'orgueil qu'aurait pu +lui inspirer la supériorité incontestée de son génie, son âme d'une +trempe antique, méprisait les flatteries: c'est assez dire que +l'illustre artiste était peu disposé à accepter les avances de l'Arétin, +qui était connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir +des faveurs. Les relations de ces deux hommes célèbres furent donc +toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dépit de tous les +efforts que put faire l'Arétin pour obtenir, par ses éloges, l'amitié du +grand maître. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec +lequel l'Arétin s'adresse au Buonarotti en lui écrivant; tandis qu'avec +ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la +raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu'à l'insolence, avec +Michel-Ange il se renferme dans la <span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>plus grande réserve, et lorsqu'il ne +le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu +exciter la susceptibilité de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans +une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui écrivait pour le féliciter +d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle +Sixtine<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>.</p> + +<p>«De même, homme vénérable, que c'est une honte de notre nature et un +péché de notre âme, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un +défaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu +et jugement, de ne pas vous révérer, vous qui êtes un créateur de +merveilles, et que les astres du ciel ont à l'envi comblé de toutes +leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'idée cachée d'une nature +nouvelle; ce qui fait que la difficulté des couleurs, ce dernier degré +de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la +perfection de l'art dans les extrémités des corps.... Pour moi, qui ai +passé ma vie entière à élever le mérite par mes louanges, ou à +stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu +que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom, +familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son +indignité. Il est bien vrai que je dois vous vénérer avec le plus grand +respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possède qu'un +seul Michel-Ange.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>Chose surprenante! la nature ne saurait élever si haut un sujet de vos +compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre +art; et cependant elle ne parvient pas à imprimer à ses oeuvres cette +majesté dont l'immense puissance de votre génie possède seul le secret. +Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni +Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les génies furent l'ombre de votre +génie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de +l'antiquité, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent +jusqu'à nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi à +ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligés de suspendre la +palme de la renommée qu'ils vous auraient cédée eux-mêmes, en vous +attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les +architectes, s'ils eussent été assemblés devant nos yeux pour juger +votre mérite.»</p> + +<p>Après ce préambule tant soit peu ampoulé, suivant son usage, l'Arétin se +permet de faire, à sa manière, la description du tableau du Jugement +dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la +permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner à +entendre qu'il ferait bien de suivre ses idées, et de se conformer, pour +la composition de sa grande fresque, à l'espèce de programme qu'il lui +en avait tracé. Il termine très-gracieusement sa lettre, en demandant à +l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir +Rome se trouvera violé par le désir qu'il a d'aller admirer son oeuvre? +«Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta détermination que j'avais prise, +plutôt que de faire cette injure à votre génie.»</p> + +<p>Michel-Ange paraît avoir été médiocrement touché de ces avances. Sa +réponse, malgré les précautions oratoires dont il s'entoure et les +politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer +un mépris mai déguisé pour le programme du Jugement dernier inventé par +l'Arétin.</p> + +<p>«Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère, à la réception de +votre lettre, j'ai ressenti tout à la fois un grand plaisir et un grand +chagrin. Je me suis beaucoup réjoui de ce que cette lettre venait de +vous, qui êtes unique au monde peur le mérite; mais j'ai éprouvé une +assez pénible contrariété, parce que, ayant achevé une grande partie de +ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre +invention, qui est telle, que si le jour du jugement était arrivé et que +vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner +une description plus exacte tenant pour répondre à ce que vous voulez +bien écrire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agréable, mais +je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs +attachent beaucoup de joie à être nommés dans vos écrits. Dans ces +termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous être agréable, je vous +l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas +revenir à Rome, je vous prie de <span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span>ne pas le violer, seulement pour voir +la peinture que j'exécute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me +recommande à vous<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.»</p> + +<p>L'Arétin, content en non de cette réponse, se le tint pour dit et +n'offrit plus à Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier. +Mais, désirant obtenir du grand maître de dessins de sa main, il +recommença ses flatteries, assaisonnées cette fois d'une incroyables +dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.—«Si César<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>, lui +écrit-il en avril 1544<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>, n'était pas tel dans sa gloire, qu'il est +dans le commandement, je préférerais l'allégresse que, j'ai ressentie +dans man coeur, lorsque j'ai reçu de Cellini<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a> la nouvelle que vous +avez bien voulu agréer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa +Majesté a daigné à m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine +que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me +suis réjoui en moi-même de la même manière que je me réjouissais +lorsque, par un effet de sa clémence impériale, il daignait me +permettre, à moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner à cheval +étant placé à sa droite. Mais si votre seigneurie est révérée, grâce à +la voix de la renommée, même de ceux qui ne connaissent pas les miracles +enfantés par votre intelligence divine, pourquoi <span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>refuserait-on de +croire que je vous vénère, moi qui suis capable de comprendre la +supériorité de votre immortel génie? C'est parce que je suis ainsi fait, +qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement, +des larmes arrachées par l'affection que je vous porte ont baigné mon +visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleuré en contemplant votre +oeuvre elle-même, telle qu'elle est sortie de vos mains sacrées. S'il +pouvait m'être donné de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais +les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux +emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grâces +à Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire naître de votre +temps, faveur à laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le +règne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi, ô seigneur! ne +récompensez-vous pas ce culte que je vous ai voué, et par suite duquel +je m'incline devant vos qualités divines, en m'accordant comme une +relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de +prix? Assurément, j'estimerais plus deux traits dessinés de votre main +avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et +chaînes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors même que +mon indignité serait un obstacle à la réalisation de ce désir, je me +trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'espérance. J'en jouis +à l'avance en l'espérant, et je suis certain qu'il est impossible que ce +désir, qui paraît un songe, ne <span class='pagenum'><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>devienne pas une réalité. Le compère +Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste, +me confirme dans ce sentiment. Partisan décidé de votre style qui n'a +rien d'humain, il n'a pas hésité à m'écrire, avec la considération qu'il +m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu'à ma recommandation le +souverain pontife a accordée à son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui +vous chérissons également, nous attendons cette grâce de votre bonté.»</p> + +<p>On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup +plus d'impression que la première, malgré le nom du Titien, que l'Arétin +invoque ici comme le <i>Deus ex machina</i>.</p> + +<p>Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Arétin au Buonarotti, +d'avril 1545<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>, de nouvelles plaintes de n'avoir pas reçu les dessins +qu'il lui avait demandés et des instances plus pressantes encore que la +première fois, pour le déterminer à ne plus différer de lui accorder +cette faveur.—«L'ardeur de nos désirs nous fait souvent souhaiter des +choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile +qui dirige la volonté des autres rend nos espérances vaines. C'est ainsi +que s'est évanoui l'espoir que j'avais conçu, en sollicitant de votre +bienveillance des figures que les palais des rois seraient à peine +dignes de contenir, bien que je mérite d'être puni en jouissant de leur +vue. Car il <span class='pagenum'><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span>ne vous est pas permis, à vous qui possédez tant de +qualités éminentes, dont le ciel, dans sa générosité, s'est montré +prodigue à votre égard, d'être avare de tout ce qui excite à un si haut +degré l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer généreux +envers tous, et particulièrement à mon égard.... Comblez donc mon +attente, en la récompensant par l'octroi de ce qu'elle désire, et ne +croyez pas que j'ai ainsi parlé par un sentiment d'orgueil, mais +seulement par le désir ardent de décrire une de ces merveilles enfantées +par ce génie divin qui entretient votre intelligence<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.»</p> + +<p>Rien, dans les <i>Lettere pittoriche</i>, ne prouve que ces nouvelles +instances aient été mieux accueillies que les premières: Michel-Ange +n'aimait pas à quitter ses graves travaux pour donner satisfaction à un +amateur, en composant à son intention quelque dessin. On sait qu'il +méprisait la peinture à l'huile. D'un autre côté, l'art de la statuaire +exige trop de temps et de peine pour l'exécution du moindre buste ou +bas-relief, pour qu'il ait voulu <span class='pagenum'><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span>mettre son ciseau à la disposition de +l'Arétin. On doit en conclure que ce dernier aura été moins bien traité +par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes: +il aura donc dû se contenter des tableaux, dessins, bustes et médailles +des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'<i>unico +Buonarotti</i>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'Arétin ne se fâcha pas et continua pendant toute +sa vie à professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.—Il +réservait sa colère et ses mépris pour les autres artistes qui, voulant +imiter l'illustre maître florentin, ne répondaient point à ses avances. +Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux émule du Buonarotti dans l'art +de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son génie, avait été comme lui +doté par la nature d'un caractère indomptable.</p> + +<p>A toutes les demandes que l'Arétin lui avait adressées pour obtenir +quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait +constamment <span class='pagenum'><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>opposé le silence et le mépris. Cette conduite, à laquelle +<i>le Fléau des rois</i> était si peu habitué, finit par échauffer sa bile, +et, dans son ressentiment, il écrivit au <i>cavalière</i> la lettre suivante, +qui dut être pour le Bandinelli, à cause de sa présomption bien connue +de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:</p> + +<p>«Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux +autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis +m'empêcher, en vous écrivant, de me passer cette fantaisie, et de vous +remettre en l'esprit notre ancienne amitié, en vous faisant souvenir de +cette multitude de services qu'à Florence et à Rome je vous ai rendus, +alors que le pape Clément<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a> n'était encore que cardinal, et plus tard +lorsqu'il fut élu pape. Le plaisir que j'éprouve à me donner cette +satisfaction est égal à celui que j'aurais ressenti, si, obéissant aux +remords de votre conscience, vous m'eussiez témoigné votre bienveillance +en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessinées de votre main. Mais +telle est l'ingratitude de votre nature, qu'espérer si peu de chose est +une sottise plus grande que votre présomption, alors qu'elle ne craint +pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et, +sur ce, je vous baise les mains<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>.»</p> + +<p>Telles furent les relations de l'Arétin avec les artistes de son temps; +et l'on voit qu'à l'exception <span class='pagenum'><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>de Raphaël, mort en 1520, pendant son +premier séjour à Rome, il vécut dans l'intimité avec presque tous les +peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrèrent la +première moitié du seizième siècle. Tels furent Michel-Ange, le Titien, +le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati, +Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone, +Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et +beaucoup d'autres.</p> + +<p>Mais l'Arétin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes +éminents; le plus souvent, il encouragea leurs débuts dans la carrière, +et leur procura la protection des souverains et des princes qui étaient +alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, à +la faveur dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint, la protection +de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi François +I<sup>er</sup>. Il avait recommandé le Salviati à ce dernier souverain, et l'on +voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la république de +Venise en France, qu'il avait envoyé à François I<sup>er</sup> deux bustes +d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer à Fontainebleau +parmi ses objets les plus précieux<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>. Dans la même lettre, il est +question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que +l'Arétin avait recommandé à ce prélat.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span> +<p>Les papes Clément VII et Paul III ne furent pas moins bien disposés en +faveur de l'Arétin que ne l'avaient été les souverains d'Espagne et de +France. Nous avons rapporté la lettre de Fra Sebastiano<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>, par +laquelle le malheureux Clément VII sollicitait l'intervention de +l'Arétin auprès de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les +dévastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la +maison Farnèse, n'eut pas moins de considération pour lui; à sa +recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche +bénéfice que son père sollicitait depuis plusieurs années<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>. Le duc +de Parme, Ottaviano Farnèse, neveu du souverain pontife et gendre de +Charles-Quint<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>, ne le traita pas moins bien<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>. Il fut en +correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison +de Gonzague<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par +le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap +d'or qu'il en avait reçu, en lui annonçant que le Sansovino allait +terminer pour lui une Vénus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son +admiration<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique +poignard orné de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent +graveur en pierres fines, en camées et en cristaux<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>. Au duc de +Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano, +sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine, +ainsi que nous l'avons expliqué plus haut<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>Il vécut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Médicis. +Nous avons raconté l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant +par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et +visiter la maison où il était né. Le duc Cosme était fils du grand +capitaine Jean de Médicis, le chef des bandes noires, qui accueillit +l'Arétin avec tant d'amitié, lorsqu'il fut obligé de quitter Rome. A ce +titre, l'Arétin lui témoigna toujours un attachement tout particulier. +Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, gravé en +médaille, d'après le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui +envoya également, à la même époque, le portrait du landgrave de Hesse, +Philippe le Magnanime, beau-père de Maurice de Saxe, le chef des +luthériens et l'adversaire de Charles-Quint.<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a></p> + +<p>Il fut dans les bonnes grâces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della +Rovère et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoyé à ce dernier son +portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommandé le +sculpteur Tiziano Aspetti.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> + +<p>Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral André Doria, pour +obtenir non-seulement la mise en liberté de Lione Lioni, condamné aux +galères du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande +distinction<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p> + +<p>Il jouit constamment de la faveur du doge André Gritti, du patriarche +Grimani, et du cavalière délie Legge, l'un des procurateurs de +Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du +Sansovino<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p> + +<p>Il fut donc aimé, ou tout au moins respecté de presque tous les princes +souverains de l'Italie.</p> + +<p>Enfin, il passa plus de trente années de sa vie à Venise<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>, dans la +société intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus +distingués, au nombre desquels, sans rappeler ceux cités plus haut, on +doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de +Charles-Quint à Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco +Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le père du Tasse, Giulio +Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres +hommes distingués dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces +derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a composé son +dialogue intitulé: <i>l'Aretino</i>. Ce dialogue fut écrit à Venise, sous +l'inspiration et presque sous la dictée de l'Arétin, et il renferme, au +dire de Giacomo<span class='pagenum'><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> Carrava, sur les arts de la peinture et de la +sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>.</p> + +<p>Le bonheur dont l'Arétin jouit pendant sa vie devait se perpétuer après +sa mort; et comme il avait été, pour ainsi dire, le centre des artistes +de son temps, il était juste que les artistes voulussent assurer à sa +mémoire l'immortalité que peuvent seules donner, avec les lettres, les +oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands +maîtres.</p> + +<p>De son vivant, son portrait fut fait <i>huit</i> fois par les premiers +maîtres de toutes les écoles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le +duc Cosme de Médicis à Florence, pour le duc Frédéric de Gonzague à +Mantoue, pour son ami Marcolino à Venise et pour le marquis du Guast à +Milan; une fois par le Tintoret, à Venise; une fois par le Moretto pour +le duc Guidobaldo della Rovère, à Urbin; une fois par Francesco Salviati +pour le roi François I<sup>er</sup>; enfin, une fois par Fra Sebastiano del +Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, après sa mort, son +portrait, exécuté par Alvise ou Louis dal Friso<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, neveu et élève de +Paul Veronèse, fut placé à côté de son tombeau dans l'église de +Saint-Luc<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>.</p> + +<p>Certes, ni Charles-Quint, ni François I<sup>er</sup>, ni Léon X lui-même +n'eurent cette gloire; aussi son <span class='pagenum'><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>compère et ami, l'imprimeur vénitien +Francesco Marcolino, lui écrivait, le 15 septembre 1551<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>:</p> + +<p>«Seigneur compère, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si +bien exécuté, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa +main, vous a donné notre messere Iacopo Sansovino, loué par Michel-Ange +lui-même comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres +figures exécutées par lui pussent rivaliser de beauté avec celles de +Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma +maison comme des merveilles que je dois à sa grande courtoisie. Certes, +hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas +trouvé, je me suis mis à contempler ce chef-d'oeuvre, je restai +stupéfait et hors de moi-même en voyant de quelle manière la mère et le +fils se regardent, les yeux fixés l'une sur l'autre, et paraissent comme +s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette +pureté, cette chasteté, cette beauté indéfinissable dont l'imagination +peut revêtir la Vierge, pendant qu'elle vécut sur la terre, se fait +remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature. +Mais telle est l'autorité que votre seigneurie exerce sur les artistes +éminents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son +génie sans égal dans les portraits de vous qu'il a exécutés de sa main +et d'une grande manière, l'un pour le palais du duc de Florence, au +milieu <span class='pagenum'><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des +princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs +d'Arezzo n'est pas un moindre témoignage de la considération dont vous +jouissez parmi les artistes, considération attestée en outre par le +portrait que le Salviati a envoyé en France au roi François I<sup>er</sup>, qui +l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus précieux. Enfin, je +citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur +inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que +j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de +Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sûre espérance. Je ne parle +pas, mon compère, du coin que le cavalière Lione a entrepris de graver +dans ma maison, car le monde entier, jusqu'à Barberousse en Turquie, +l'admire et le comble d'éloges. Mais comment pourrais-je passer sous +silence l'incomparable et mille fois étonnant portrait que le célèbre +peintre de César, je veux dire Titien, a exécuté en trois jours, à ma +demande? Celui qui vous a connu à cet âge vous voit en chair et en +esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le +conserve et le conserverai comme un trésor et comme mon idole, avec tout +le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai +comme un héritage à mes descendants<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>. C'est pourquoi je vous +supplie, <span class='pagenum'><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand +Sansovino en mémoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est +toujours perdu ou méprisé par eux, et ce serait encore trop de leur +offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et +conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez à +votre nature et à la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait +plutôt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un poëte ou un orateur, +et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire armé, avec cet air +terrible, dans ce tableau où Titien, qui vous aime plus qu'un père, a +peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du +Guast), qui harangue son armée sous le costume de Jules César. Qu'on +vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout +Milan accoure contempler votre image divine.»</p> + +<p>L'admiration du bon Marcolino, même dans ce qu'elle a d'exagéré, +s'explique par l'espèce d'engouement que l'Arétin eut l'art d'inspirer à +tout le monde; mais il n'y a rien à retrancher aux éloges que Marcolino +adresse à ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres +peintres sont de véritables chefs-d'oeuvre, qui méritent d'être vantés à +l'égal de ce que l'art nous a légué de plus remarquable dans ce genre.</p> + +<p>Indépendamment de la médaille gravée par Lione Lioni, dont parle le +Marcolino dans la lettre qui précède, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie +de l'Arétin<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>, <span class='pagenum'><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>en pite une gravée par Agostino Veneziano, et trois +autres que l'on peut attribuer, soit à Enea Vico, soit à Valerio de +Vicence.</p> + +<p>Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, on voit à Venise, dans +l'église Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a +coûté trente années d'études et de travaux à Sansovino, les trois bustes +en relief de l'Arétin, du Titien et du Sansovino, comme un témoignage +indestructible de la liaison de ces trois hommes célèbres. Ainsi, tant +que la vénérable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera +respecté en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du +Donatello et de Lorenzo Ghiberti à Florence, attestera l'influence +qu'eut l'Arétin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre +qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<span class='pagenum'><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DON_FERRANTE_CARLO" id="DON_FERRANTE_CARLO"></a>DON FERRANTE CARLO</h2> + +<p>Si les recherches biographiques présentent partout des difficultés +sérieuses à celui qui, voulant rester fidèle à la vérité, s'efforce de +trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractère, +ses penchants et ses goûts dominants, il est certain que ces difficultés +sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier +pays, le désir de <i>paraître un personnage</i> et la vanité, ce défaut +général de la nation, ont enfanté une innombrable quantité de mémoires +et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se réfutent, mais +qui, néanmoins, offrent des matériaux tout préparés à l'investigateur. +En Italie, rien de semblable: les mémoires y sont fort rares<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>, et +l'on ne peut guère trouver les documents biographiques que dans des +discours académiques ou dans des éloges funèbres, dans lesquels la +vérité pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette +rareté <span class='pagenum'><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span>d'autobiographies au delà des monts, peut s'expliquer par trois +raisons. La principale vient du caractère italien, qui ne vise pas à +l'effet comme le nôtre, et qui, très-rarement imprégné de vanité, ne +comprend pas l'ardeur qu'ont les Français à vouloir attirer sur eux les +regards du monde entier, même après leur mort. La seconde raison est +que, depuis la renaissance des lettres, la position des écrivains +italiens a été beaucoup plus dépendante que celle des Français: bon +nombre d'entre eux ont été attachés à des princes, mais surtout à des +papes, à des cardinaux ou à des évêques; la plupart étaient engagés dans +les ordres, et par conséquent se trouvaient soumis à l'Église. Enfin, la +crainte de l'inquisition, de l'<i>index</i>, et même d'une simple censure, et +à Venise du conseil des Dix, ont empêché bien des publications.</p> + +<p>Mais s'il n'existe en Italie qu'un très-petit nombre de mémoires et +d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantité +de lettres écrites par les artistes, les littérateurs et les principaux +personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande +sollicitude par des hommes très-éclairés, donnent des détails d'autant +plus précieux sur la vie de ceux qui les ont écrites, que, n'étant pas, +dans l'origine, destinées à être publiées, elles ne cachent rien de ce +qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls épanchements de +relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publiées +par le savant prélat Bottari, que l'on trouve <span class='pagenum'><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>les indications les plus +multipliées et les plus précises sur la vie des artistes qui les ont +écrites, et même sur celle des personnes auxquelles elles furent +adressées. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient +aujourd'hui complètement oubliés, si ce recueil n'avait pas conservé +leur-correspondance!</p> + +<p>Ces réflexions nous sont suggérées par le nom même du personnage que +nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu +parler de don Ferrante Carlo? La <i>Biographie universelle</i> n'en fait pas +mention. Ginguené, dans son <i>Histoire littéraire d'Italie</i>, n'en dit pas +un mot; l'abbé Lanzi lui-même, dans sa Table si complète des auteurs et +écrivains qui se sont occupés des beaux-arts, ne le cite point. Le +recueil des <i>Lettere pittoriche</i> de Bottari ne contient de lui qu'une +seule lettre adressée à Lanfranc<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>; et cependant, si l'on parcourt ce +recueil, on voit que, pendant les quarante premières années du +dix-septième siècle, <span class='pagenum'><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span>don Ferrante Carlo a été constamment en +correspondance avec les plus célèbres artistes de cette époque, si +fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le +recueil de l'une de ces anciennes académies italiennes dont il a dû être +membre; mais, après de nombreuses recherches restées infructueuses, +n'ayant trouvé son nom que dans les lettres publiées par le prélat +romain, c'est à l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner +une idée exacte de la vie et du caractère de ce personnage. Sa mémoire +mérite bien d'être tirée de l'oubli, si l'on considère que, pendant plus +de quarante ans, il fut le protecteur le plus désintéressé, l'ami le +plus dévoué, le conseiller le plus <span class='pagenum'><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>éclairé des Carraches, du Guerchin, +de Lanfranc et de tant d'autres illustres maîtres.</p> + +<p>Nous savons, par une note de Bottari<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>, que don Ferrante Carlo était, +dans son temps, un écrivain estimé et célèbre à Rome: «<i>Litterato che al +suo tempo era in istima e famoso in Roma</i>.»—Nous voyons ensuite, par +une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier +1608<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>, qu'à cette époque il était attaché au cardinal Sfondrato, +évêque de Crémone: «<i>Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di +Cremona</i>.»—Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L. +Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a dû +faire de longs et fréquents séjours à Bologne, qu'il y avait beaucoup +d'amis et qu'il y vivait dans l'intimité des grands artistes bolonais, +si nombreux à cette époque. Enfin, par sa lettre à Lanfranc, du 18 +juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>, don +Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la +chambre de son patron, lequel était alors, suivant Bottari<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>, le +cardinal Borghèse.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que +de satisfaction de la part de Son Éminence, qui lui en a spontanément +donné un témoignage, en lui accordant un bénéfice simple à +Saint-Grégoire, <i>al clivo di Scauro</i><a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, à l'autel privilégie où est +le tableau d'Annibal Carrache<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>«<i>Io poi vivo sano</i>, <i>ma impegnato di nuovo</i> «<i>nel servizio antico +della caméra del padrone eminentissimo</i>, «<i>con tanta mia pena, +quanta è la sodisfazione</i> «<i>faxione che S. E. ne mostra, in segno +della quale</i> «<i>m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice</i> +«<i>in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,</i> +«<i>dov' è la tavola del sig. Annibale Caracci</i>.»</p></div> +<span class='pagenum'><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> + +<p>Telles sont les seules particularités authentiques que nous connaissions +de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec +certitude qu'il a dû passer sa vie dans les ordres, sans s'y élever aux +dignités supérieures de l'Église; que dans sa jeunesse il a sans doute +habité Crémone et Bologne, et que dans un âge plus avancé il se fixa à +Rome, près du cardinal Borghèse, l'un des neveux de Paul V.</p> + +<p>Cette position, que D.F. Carlo paraît avoir occupée toute sa vie, auprès +de deux cardinaux, explique de quelle manière il a pu devenir et, rester +pendant <span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>plus de quarante années, l'ami des plus illustres artistes de +son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizième siècle, +et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Léon X, les membres +du sacré collège se montrèrent protecteurs éclairés des arts. Ceux +d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les +Médicis, les Farnèse, les Borghèse, les Barberini, les Ludovisi, les +Aldobrandini et tant d'autres, attachèrent une extrême importance à +encourager les arts, et, autant par goût que par faste, ne négligèrent +aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien +que dans les églises, le génie des grands artistes. Ce goût, dominant +alors chez les princes de l'Église, explique l'influence qu'a pu exercer +sur les artistes de son temps un personnage placé dans la position de D. +F, Carlo, Si, formé par des études sérieuses, il s'était voué au culte +du beau, s'il joignait à un jugement exercé une grande affabilité de +caractère, une douceur inaltérable dans ses relations, une bienveillance +discrète, toujours disposée à obliger, il devait nécessairement attirer +à soi d'illustres amitiés et de sincères dévouements. Tels paraissent +avoir été les traits principaux du caractère de D.F. Carlo: toutes les +lettres qui lui sont adressées en font foi. Aussi, satisfait de se +trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre +heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures +jouissances que donnent les arts et les lettres.</p> + +<p>Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet à cet <span class='pagenum'><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>égard, nous montre +D.F. Carlo, en correspondance, tour à tour, avec Gio. Valesio, Giulio +Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccolò Tornioli, il Guercino, Simon +Vouët, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606 à 1619, avec +Lodovico Caracci, et de 1634 à 1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par +cette correspondance que nous chercherons à donner une idée des +relations de D.F. Carlo avec les artistes.</p> + +<p>En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observé dans le +recueil du savant prélat romain, la première lettre que nous trouvions, +adressée à D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, datée de Bologne, le +13 août 1608.</p> + +<p>En France, où, à très-peu d'exceptions près, l'on ne cite généralement +des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de +cet artiste est tout à fait inconnu.</p> + +<p>«Gio. Luigi Valesio, dit l'abbé Lanzi, dans son <i>Histoire de la peinture +en Italie</i><a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a>, était de l'école des Carraches, où il vint tard, et +dans laquelle il apprit plutôt la miniature et la gravure que l'art de +peindre. Il passa à Rome, et là, s'étant mis à la suite des Ludovisj, +sous le pontificat de Grégoire XV, il y joua un grand rôle. Le Marini et +d'autres poètes de cette époque le louent, non pas tant pour son talent, +qui était médiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un +de ces hommes qui, au manque de mérite, savent substituer d'autres +moyens plus <span class='pagenum'><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>faciles pour se faire valoir, entretenir à propos des +relations qui peuvent être utiles, feindre la joie dans l'avilissement, +servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la même +ligne jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur fin. C'est ainsi qu'il +roula carrosse dans Rome, là où Annibal Carrache, pendant plusieurs +années, n'eut d'autre récompense de ses honorables fatigues qu'une +chambre sous les toits pour reposer sa tête, le pain quotidien pour lui +et un domestique, et cent vingt écus par an<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a>.»</p> + +<p>Ce portrait de Valesio, tracé de main de maître, n'est pas flatté: il +pourrait s'appliquer à bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en +ont pas moins fait figure sur la scène du monde. Mais, à l'époque où il +écrivit à D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore été à Rome, et il +n'avait peut-être même pas fait les tableaux qu'il a laissés à Bologne, +tableaux que cite Malvasia,<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>, et que l'abbé Lanzi trouve «d'un faire +sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manière des +miniaturistes<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>.»</p> + +<p>En 1608, Valesio n'avait pas encore trouvé les moyens de faire sa +fortune: on s'en aperçoit bien à sa lettre:</p> + +<p>«Je dois, écrit-il à D. F, Carlo, me sentir consolé, <span class='pagenum'><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>par la lettre de +votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oublié, et +qu'elle veut me rendre service, en me témoignant que mon faible mérite +n'est pas totalement ignoré d'un homme qui connaît si bien les illustres +travaux de tant de maîtres célèbres dans l'art de la peinture. En outre, +je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre +seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grâce plus signalée que +celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses désirs, et, +peut-être, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en +aide, en faisant naître l'occasion de me donner à peindre une +composition, soit à l'huile, soit à fresque; et j'ose lui affirmer +qu'elle en tirera honneur<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>.»</p> + +<p>L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses +flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abbé Lanzi. Mais on voit que, +dès cette époque, D.F. Carlo avait la réputation d'un connaisseur, qu'il +était déjà en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de +leur commander des tableaux et des dessins.</p> + +<p>Ce désir de posséder des tableaux des différents <span class='pagenum'><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>maîtres de cette +époque, se révèle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels +D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre +qui lui est adressée de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare +Procaccino, que cet artiste se met à sa disposition.—«<i>Conoscendo mi +buono a servirla mi commandi</i>.»—«Sachant que je suis capable de le +satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres,» lui écrit-il, en +lui racontant les difficultés qu'il avait avec les fabriciens d'une des +églises de Crémone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire, +et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.—Il s'agit +probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge, +placé à Crémone, dans l'église de Saint-Dominique<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>. Il est difficile +de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein +succès. Attaché alors à la personne du cardinal Sfondrato, évêque de +Crémone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la +résistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne paraît pas douter de +la réussite de son intervention, et il se félicite d'avoir à Crémone un +ami aussi dévoué, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il +s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.</p> + +<p>La célèbre Lavinia Fontana Zappi<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>, qui avait été <span class='pagenum'><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span>peintre en titre +du pape Grégoire XIII, témoigne à don Ferrante Carlo des sentiments tout +aussi dévoués. Il lui avait exprimé le désir d'avoir un tableau de sa +main, faveur qu'elle n'accordait pas à tout le monde; ne pouvant suffire +aux demandes qui lui étaient adressées de toutes parts. La lettre de don +Ferrante Carlo avait mis quatre mois à parvenir de Crémone à Rome, où +Lavinia Fontana était fixée depuis longtemps. Voici la réponse qu'elle +lui adresse le 7 février 1609<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Après un intervalle de quatre mois pleins, j'ai «enfin reçu la +lettre de votre seigneurie: mais je ne «m'étonne point de ce +retard; votre lettre a sans «doute voulu éviter les pluies et les +routes fangeuses «pour me parvenir, comme elle est en effet, +«belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, «soit en +dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reçue avec «les sentiments +d'une grande déférence pour les «qualités éminentes de votre +seigneurie, qualités «que j'admire avec bien plus de vérité que +votre «seigneurie n'admire mon faible talent: car, en «cela, je +suis certaine de ne pas me tromper, si ce «n'est seulement que je +ne suis pas encore parvenue «à connaître tout votre mérite; tandis +que «votre seigneurie a une trop haute idée du mien, «soit parce +qu'elle est animée à mon égard d'une «grande bienveillance, soit, +ainsi que j'aime à me «le persuader, qu'elle veuille +volontairement<span class='pagenum'><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span> «m'éblouir, et m'enfoncer comme un éperon «flancs, +afin de m'exciter à lui répondre. «J'accepterai son, invitation, et +je ne lui donnerai pas «un démenti; car donner un démenti des +louanges «exagérées qu'on vous adresse n'est guère l'usage. «J'en +remercie donc votre seigneurie par paroles, «en attendant que je +puisse le faire autrement, «lorsque j'aurai appris de nouveau du +seigneur «Achille quel est votre désir et quelle est la «demande +que votre seigneurie daigne me faire. «Toutefois, je ne pourrais me +mettre à l'oeuvre que «lorsque j'aurai terminé les commandes que +j'ai «reçues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est «pas loisible +de refuser. Mais, songeant à la «perfection de l'oeuvre que votre +seigneurie désire, je «crains qu'elle ait peine à sortir bien +réussie de «mes mains fatiguées, surtout pour soutenir l'examen +«d'une personne douée d'un goût si sûr.»</p></div> + +<p>Nous ignorons quel était le sujet du tableau demandé par don Ferrante +Carlo à Lavinia Fontana. Peut-être était-ce son portrait dont elle ne se +montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits +et surtout le sien. Elle en a laissé un grand nombre que l'on voit dans +la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a +affublé des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'église, comme +celui où elle s'est représentée avec cinq saintes, à <i>Saint-Michele in +Rosco</i>, à Bologne<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> +<p>Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie +à faire attendre son portrait à ses admirateurs. On en trouve un exemple +dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Vous m'avez promis, lui écrit-il, d'abord par «des lettres d'amis, +et ensuite par votre propre «parole, un portrait de vous-même fait +de votre «main. Cette double promesse, jointe au désir de «posséder +le modèle d'une femme belle autant que «vertueuse, ce qui est si +rare, a excité en moi une «telle émotion, qu'aussitôt qu'elle m'eut +été donnée, «j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer «avec +les cent autres qui sont de moi, je vous «envoyai le livre, ne +doutant pas de recevoir pour «réponse le portrait si désiré. Mais +je n'obtins autre «chose qu'une nouvelle promesse. De grâce, +«signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus «longtemps le +payement de cette dette. Les trois «termes sont passés, et si +maintenant vous ne «me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni à +«vous plaindre, ni à vous étonner si, pour obtenir «satisfaction, +je suis obligé d'avoir recours, avec «une requête plus impérieuse, +à un tribunal plus «sévère que ne l'est celui de la politesse. Et +sur ce «je baise cette main qui doit me payer ma dette.»</p></div> + +<p>Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blessée par la menace +qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie +pour <span class='pagenum'><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span>l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de +ses oeuvres.</p> + +<p>Suivant l'abbé Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques +connaisseurs, surpassa son père Prosporo Fontana dans l'art de faire les +portraits. Elle fut surtout recherchée par les dames romaines; et elle +avait un talent tout particulier pour représenter leur costume<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>. +Elle parvint à peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout +lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a +passé pour être du Guide<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>.</p> + +<p>Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste célèbre qu'ait vu naître +Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se +glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique +cité. Indépendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le +portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison, +d'avoir formé dans son sein, à l'école de ses plus grands maîtres, +Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri, +Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>, Antonia Pinelli Zitella et +Lucia Casalini Torelli<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>, qui toutes ont orné de nombreuses peintures +à fresque et à l'huile ses églises et ses palais, <span class='pagenum'><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span>comme l'infortunée +Properzia Rossi les a décorés de ses sculptures<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p> + +<p>Toutes ces femmes n'ont pas eu un égal talent: mais on ne saurait trop +admirer le génie d'Elisabeth Sirani, cette élève chérie du Guide, qui, +morte empoisonnée à vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrière, +laisser dans sa patrie et ailleurs<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a> tant de tableaux, aussi +remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur +exécution exempte de cette timidité inhérente à son sexe, et dont +Lavinia Fontana elle-même ne put se corriger complètement. Sa mort fut +un deuil public à Bologne, elle fut enterrée avec la plus grande pompe +et mise à côté du Guide, dans le même tombeau, à Saint-Dominique, dans +la chapelle du Rosaire<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>.</p> + +<p>Si, à toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs, +professeurs et auteurs, qui ont occupé des chaires et fait des cours à +l'université de Bologne<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, on sera forcé de convenir que, dans cette +ville, les femmes recevaient une éducation tout à fait virile, et qui +n'aurait certainement pas agréé au Chrysale de Molière<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span>De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui +eut, de son vivant, le plus de célébrité, dont l'existence fut entourée +de plus d'éclat, et qui est restée la plus connue. Elle doit ce respect +de la postérité pour sa réputation, autant au nom de son père et à la +position qu'elle occupa elle-même sous le pontificat de Grégoire XIII, à +Rome, qu'à son propre talent. Elle était déjà âgée en 1609, lorsque don +Ferrante Carlo lui témoigna le désir de posséder une oeuvre de sa main. +Nous ignorons si ce désir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le +supposer, nous n'en avons pas la preuve.</p> + +<p>Nous ne savons pas davantage si le Guerchin exécuta pour don Ferrante +Carlo le tableau qu'il lui avait demandé, ainsi qu'on le voit par une +lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>; il est néanmoins à +présumer qu'un amateur si distingué aura fait tous ses efforts pour +obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration +et une surprise extraordinaires<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>.</p> + +<p>L'affabilité de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des +artistes, lorqu'étant employés par de grands personnages, ils croyaient +avoir à se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient +subir.</p> + +<p>C'est ainsi que Niccolò Tornioli lui raconte, dans une longue lettre, +sans date ni lieu, ses mésaventures, et sollicite sa protection.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p> + +<p>Cet artiste est tout à fait inconnu en France. Nous trouvons dans les +<i>Peintures de Bologne</i>, de Malvasia, qu'il était de Sienne, et qu'il +avait exécuté à Bologne, dans la chapelle de l'église de Saint-Paul, +deux tableaux latéraux, représentant la lutte de Jacob avec l'ange, et +le meurtre d'Abel par Caïn<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p> + +<p>De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre +adressée par Tornioli à don Ferrante Carlo<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a>, que cet artiste était +alors employé parle duc de Savoie, et qu'il prétendait avoir trouvé le +moyen de faire pénétrer les couleurs dans toutes les parties d'une +plaque de marbre qui n'aurait eu que l'épaisseur d'un doigt. Il ajoute +qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il +réussit.</p> + +<p>Cette découverte n'a pas préservé son nom de l'oubli, et, de son vivant, +elle ne paraît pas avoir fait une grande impression sur ses +contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui +font subir le vicaire et le contrôleur des travaux; il réclame les +conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y +prendre pour obtenir ce qui lui est dû, ne pouvant vivre avec ce qu'il +reçoit. Il lui signale les outrages dont il est accablé par des +subalternes qui viennent à plaisir passer et repasser dans sa chambre, +sans lui laisser aucun repos, même lorsqu'il était malade. +L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre +Tornioli avec plus de justice et de considération.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues +avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'éclaté toute la confiance que les +peintres les plus éminents de cette époque avaient dans ses lumières et +dans sa bienveillance.</p> + +<p>Les lettres de Louis Carrache adressées à don Ferrante Carlo sont au +nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent écrites du +11 novembre 1606 au 22 février 1619, mais à des intervalles inégaux, +parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois à Bologne pendant ces +treize années, et que, de son côté, Louis Carrache se rapprocha de son +ami en allant travailler à Plaisance<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>. Toutes ces lettres témoignent +de l'intimité qui régnait entre le grand maître bolonais et don Ferrante +Carlo; elles attestent également combien ce dernier était désireux +d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres, +que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les +dessins qu'il lui envoyait.</p> + +<p>Dans le courant de l'année 1606, don Ferrante Carlo avait demandé au +peintre un tableau dans lequel il devait se représenter lui-même sous +les traits de saint Joseph. L'artiste répond, le 11 novembre 1606<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>, +qu'il approuve le sujet de la <span class='pagenum'><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>composition<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>, mais qu'il ne peut +admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. «Car, +dit-il, je n'ai pas l'air qui convient à un semblable saint, qui demande +à être représenté avec une figure décharnée et amaigrie par le jeûne, +tandis que je ressemble plutôt à un Silène par mon embonpoint et par les +grosses couleurs de mon teint. Il lui promet néanmoins de se mettre à +l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, dès qu'il aura +terminé les travaux commencés pour l'évêque de Plaisance. Il lui promet +également d'exécuter, dès qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a +demandé pour l'église <i>delle Convertite</i> de Bologne<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>. Il travaillait +probablement alors, dans cette ville, à ses deux fameux tableaux, <i>la +Translation du corps de la Vierge</i>, et <i>les Apôtres ouvrant son +cercueil</i>, qui ornaient la cathédrale de Plaisance, et qui, enlevés par +les Français, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas été rendus +à cette église, mais sont placés au musée de Parme<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p> + +<p>Il paraît que l'évoque de Plaisance s'était montré accommodant et +généreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui +était alors à Rome, où se trouvait aussi cet évêque, de le remercier +pour la manière noble avec laquelle il l'a traité à Plaisance. Nous +regrettons de ne pas connaître le nom <span class='pagenum'><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>cet évêque, dont la conduite +envers les artistes présente un si grand contraste avec celle d'un grand +nombre de princes et de cardinaux de son temps<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p> + +<p>C'est dans cette même cathédrale de Plaisance, et à la demande de +Ranuccio Farnèse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en +concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du +choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent +les fresques du Corrége à l'église de Saint-Jean de Parme, et qui +excitèrent au même degré l'admiration publique et la jalousie et +l'animosité du grand artiste lombard<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>.</p> + +<p>Le travail que Louis Carrache exécutait pour l'évêque de Plaisance, +travail qu'il appelle lui-même <i>il Lavoro dei tavoloni</i>, lui prit +beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre à don Ferrante Carlo, du 5 +janvier 1608<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>, qu'à cette époque il n'avait pas encore commencé le +tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard était une commande +imprévue qu'il avait reçue du légat de Bologne, et qu'il lui avait fallu +exécuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de +Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il +passera par Crémone, afin de voir les dessins et les peintures que don +Ferrante Carlo avait achetés à Rome. A son retour à Bologne, il lui +promet de se mettre à son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous +servirai, «<i>con mio gran gusto</i>.»</p> + +<p>Le célèbre fondateur de l'école bolonaise, alors dans tout l'éclat de +son admirable talent, était tellement pressé par les commandes, que la +réalisation de sa promesse se fit encore attendre près d'une année; il +apprend à son ami, par sa lettre du 13 décembre 1608, que sa Madone +touche à sa fin, et par celle du 5 février 1609, il lui en annonce +l'envoi<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>. «Il ne sait, lui écrit-il, s'il se trouvera satisfait +autant qu'il le mérite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plaît +autant qu'elle a plu à Bologne, il en éprouvera un vif contentement. On +avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit loué, elle est envoyée avec +son nom (de lui Carrache) par derrière.—Il lui serait très-agréable, +dès qu'elle lui sera parvenue, et après qu'il l'aura placée à son jour, +qu'il voulût bien l'informer si elle lui plaît ou non; il est +très-inquiet de le savoir.»</p> + +<p>Il paraît que, dans l'intervalle qui s'était écoulé avant l'achèvement +de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait témoigné le désir +d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 décembre 1608<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>, +après avoir félicité don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait +faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas à +Crémone, il a déjà mis la main à une composition nouvelle, qui ne sera +pas carrée, <span class='pagenum'><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. «Le sujet, +continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre goût, étant tiré +de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa +femme, causant ensemble. Ils sont représentés à mi-corps, de grandeur +naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre à bonne fin, ayant +pris goût à ce sujet. Si cette composition déplaît à votre seigneurie, +qu'elle me le fasse savoir; je suis prêt à lui peindre quelque sujet +religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la +Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuadée que je la +servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans +mon atelier, tant je l'estime et je l'honore, à cause de son mérite +qu'accompagné une grâce si noble.»—Nous ne savons si ce tableau fut +exécuté pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant +interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait été +travailler à Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de +son cousin Annibal Carrache, enlevé à l'art avant le temps. —Le prélat +Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait fermé les yeux, raconte ainsi les +derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609, +adressée au chanoine Dolcini, leur ami commun<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>:</p> + +<p>«Je ne sais de quelle manière commencer cette lettre; je viens à cette +même heure, c'est-à-dire à environ deux heures de nuit (dans le mois de +juin, <span class='pagenum'><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette +vie à l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reçoive dans le +ciel! Il alla dernièrement, comme si la vie lui fût devenue +insupportable, chercher la mort à Naples, et ne l'ayant pas trouvée là, +il revint, dans cette saison où il est si dangereux de changer d'air, +l'affronter à Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de +prendre des précautions pour sa santé, il se livra aux plus grands +excès. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je +n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai +trouvé avec toute sa connaissance et dans un état qui laissait de +l'espoir. Mais, vers le soir, étant revenu le voir, je l'ai trouvé dans +l'état le plus désespéré. Je l'ai engagé à recevoir la communion, et +moi-même, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai récité les +prières des agonisants pour son âme. Mais ayant recouvré sa +connaissance, et le curé étant arrivé et lui ayant administré +l'extrême-onction, il a expiré peu après. Il s'est remis assez bien au +moment de la sainte communion, et il a reconnu son état. Il voulait +faire certaines dispositions de ce qu'il laisse^ principalement en +faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le +temps. J'ignore s'il possède autre chose que dix <i>luoghi di monte</i>, +quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere +Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera +ensevelir dans la Rotonde (le Panthéon) auprès de Raphaël, où il lui +sera élevé un <span class='pagenum'><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>tombeau avec une épitaphe digne de son mérite<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>. Je ne +sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte; +mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il était dans son art le +premier des maîtres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait +presque rien fait, néanmoins il avait conservé son jugement supérieur et +son goût si exercé, et il commençait à faire quelques petites choses +dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette +avant son départ pour Naples, et qui est très-belle. C'est pourquoi sa +perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses +amis, mais de notre ville entière et de tous les amateurs de ce bel art. +Pour moi, qui ai assisté à sa mort, j'en ressens un chagrin +extraordinaire, et je m'empresse d'en <span class='pagenum'><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span>donner avis à votre seigneurie, +afin qu'elle veuille bien en informer son frère (Augustin) à Bologne, et +le seigneur Louis à Plaisance.»</p> + +<p>Il est probable que les fréquents voyages de don Ferrante Carlo à +Bologne suspendirent, de 1610 à 1616, sa correspondance avec Louis +Carrache; car, après la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le +peintre annonce à son ami qu'il espère lui envoyer quelque dessin<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>, +le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de +mai 1616. A cette époque, don Ferrante Carlo retourna se fixer à Crémone +pour y suivre un procès qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit +par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette année<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>. +Bans cette dernière, après s'être plaint de n'avoir pas encore reçu de +ses nouvelles depuis son départ, il lui dit quelle est sa manière de +vivre. «Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives: +le tableau île sainte Marguerite est terminé et envoyé par mon frère +Paul à Mantoue, et il y a été extrêmement goûté. Je ne suis plus dans le +palais des seigneurs Caprara: je me tiens retiré à la maison; je +travaille le peu d'heures que je peux à une certaine Suzanne qui est +presque finie. Je l'enverrai, dès qu'elle sera terminée, à Beggio (au +chevalier Tito Bosio<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>), et je me mettrai ensuite au <span class='pagenum'><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>tableau de +l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres +peintres, parce que je ne les fréquente pas, et pour ne pas vous +ennuyer.»</p> + +<p>On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et même des autres +artistes, et qu'il déployait la plus grande activité pour suffire à tous +ses travaux. Indépendamment des trois tableaux dont il parle, il venait +de peindre à fresque deux grandes et très-belles figures dans le palais +Caprara<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p> + +<p>La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que +don Ferrante Carlo avait mis à lui répondre. C'était la fièvre qu'il +avait gagnée en naviguant sur le Pô, lorsqu'il se rendait à Plaisance ou +Parme, pour prononcer dans l'Académie de cette ville un discours que +l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. «Il n'est pas +étonnant, lui écrit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur, +étant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaéton dans le Pô;» +et il le félicite de son rétablissement. Il lui annonce qu'il a termine +le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoyé au chevalier Tito Bosio, à +Reggio; il l'engage à le voir dans cette ville, à son retour. Le +chevalier le lui montrera avec empressement, et il espère qu'il en sera +satisfait.</p> + +<p>Dans une lettre du 1<sup>er</sup> janvier 1617, il lui raconte la position +délicate dans laquelle il se trouve. Il avait commencé un tableau de la +Résurrection pour un <span class='pagenum'><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne fût +achevé, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi, +et il paraît que don Ferrante Carlo était pour quelque chose dans cette +offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accéder au désir de son +ami, parce que ce tableau était destiné à un cardinal. +«Qu'arriverait-il, lui écrit-il, si un Savelli, qui a déjà vu ce +tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre +les mains d'un autre?» En effet, il-était dangereux, en ce temps, de +manquer de parole à un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une +oeuvre d'art. Les membres du sacré collège attachaient une importance +toute particulière au patronage qu'ils exerçaient sur les grands +artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus +grands travaux, tels que ceux des palais Farnèse et Borghèse, des villas +Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.</p> + +<p>Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit +qu'il est tout disposé à faire quelque autre chose à son goût, pourvu +qu'il puisse l'exécuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit +nombre de figures. «Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce +que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mérite et +ses qualités si distinguées, qui le font aimer de tous ceux qui le +connaissent comme je l'aime moi-même. Bien que le temps me manque d'ici +à Pâques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont été +commandés récemment, dont trois pour des églises <span class='pagenum'><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>hors de Bologne et un +pour cette ville; indépendamment des autres tableaux anciennement +entrepris que j'ai à terminer, j'ai fini celui des prêtres de +Saint-Paul, et il est en place<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. Le tableau du chapitre de +Saint-Pierre<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>, celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages +moins considérables sont terminés depuis Noël. Mais je trouverai bien le +temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres +prennent patience.»</p> + +<p>En lui répondant, don Ferrante Carlo lui avait donné pour sujet le +Christ mort. Louis Carrache lui écrit, le 22 janvier 1617, que rien ne +pourra l'empêcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il +a à sa disposition, voulant s'appliquer à faire une oeuvre qui lui +plaise. «Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition +ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne réussis pas aussi bien que +vous le désirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>.»</p> + +<p>On était alors dans le carnaval, à Bologne; il y avait des mascarades, +des festins, des bals, et l'on <span class='pagenum'><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span>s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui +n'allait pas souvent dans le monde, prenait néanmoins sa part de ces +réjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut +agréablement surpris par une de ces scènes italiennes qui peignent bien +les moeurs d'une ville et d'une époque dans lesquelles les artistes +exerçaient une si grande influence.</p> + +<p>Nous la lui laissons raconter à son ami dans sa lettre du 15 février +1617<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>:</p> + +<p>«Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on +introduisit dans ma maison une femme déguisée, ressemblant, par son +costume et par sa figure découverte, à un ange du paradis. Sa tête était +ornée de lauriers, elle était vêtue de blanc, et son costume était +dessiné d'une grande manière. Elle tenait à la main une trompette dont +elle se mit à sonner en entrant dans la chambre où je me trouvais, comme +pour annoncer son arrivée. Puis, avec une grâce virginale, elle me +récita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et +d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la poésie fût +descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pensée de +prier votre seigneurie de mettre sa muse à ma disposition pour chanter +les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'éclat de sa +beauté virginale, et douée en outre d'une admirable taille de femme. +Cette jeune personne n'a pas plus de quinze à seize ans, et ses paroles +ont tant <span class='pagenum'><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span>d'éloquence, tant de douceur et de grâce, que je n'ai jamais +entendu, même sur la scène, réciter aussi bien, avec des gestes et des +mouvements si à-propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a +adressées: quant au poète, je ne le connais pas. Je vous prie de +m'honorer d'une réponse, et veuillez m'excuser si je suis trop +indiscret; mais j'ai une entière confiance en vous, et je prie votre +muse de faire comme à l'ordinaire.—Le nom de la jeune fille est +<i>Angela</i>.»</p> + +<p>Cette charmante surprise faite au grand artiste avait été imaginée par +ses amis, ses élèves et ses admirateurs. Us lui avaient allégoriquement +envoyé la <i>Renommée</i> pour célébrer son génie. Cette jeune fille, dont la +beauté paraît avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression, +serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu à représenter tant +de fois dans ses tableaux de Madones<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>?</p> + +<p>On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les +vers adressés au grand maître bolonais, non plus que sa réponse par la +muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25 +octobre 1617<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a> que don Ferrante Carlo lui avait envoyé un madrigal, +et qu'il l'avait communiqué à leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui +était probablement l'un des inventeurs de la mise en scène de la +Renommée.—A défaut des vers <span class='pagenum'><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>originaux, nous aimons à rapporter ici le +sonnet composé par Augustin Carrache à la louange de Niccolino Abati, +sonnet rapporté par Lanzi, qui l'a tiré de Malvasia, vie du +Primatriccio<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Chi farsi un buon pittor brama e desia<br /></span> +<span class="i2">Il disegno di Roma abbia al mano,<br /></span> +<span class="i2">La mossa col l'ombrar Veneziano,<br /></span> +<span class="i2">E il degno colorir di Lombardia;<br /></span> +<span class="i0">Di Michel Angiol la terribil via,<br /></span> +<span class="i2">Il vero natural di Tiziano,<br /></span> +<span class="i2">Di Correggio lo stil puro e sovranno,<br /></span> +<span class="i2">E di un Raffael la vera simmetria;<br /></span> +<span class="i0">Del Tibaldi il decoro e il foridamento,<br /></span> +<span class="i2">Del dotto Primatriccio l'invantore,<br /></span> +<span class="i2">E un po' di grazia del Parmigiano:<br /></span> +<span class="i0">Ma senza tanti studj e tanto stento<br /></span> +<span class="i2">Si ponga solo l'opre ad imitare<br /></span> +<span class="i2">Che qui lasciocci il nostro Niccolino.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet à changer pour l'appliquer avec +plus de vérité <i>al nostro Luddovico</i>. Ce grand peintre réunit en effet, +dans ses compositions, les qualités des plus illustres maîtres des +diverses écoles. Mais sa modestie eût refusé de telles louanges; et, +répondant à la belle Angela ce qu'il écrivait à don Ferrante Carlo, le +11 novembre 1606<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>, il lui aurait dit:</p> + +<p>«<i>Angel</i>, <span class="smcap">piu che mortal angel divino</span><a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>, <i>io ho ricevuto il +suo sonetto</i>, <i>con molte lirate di cirimonie</i>, <span class='pagenum'><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span><i>e titoli di molto +illustre</i>, <i>che</i> V. S. <i>sa che non convengono a me</i>; <i>e la prego a non +usarli</i>, <i>perche io non sia burlato</i>.»</p> + +<p>Cette docte ville de Bologne était alors la patrie et le rendez-vous des +artistes les plus célèbres.—«Les premiers peintres de l'Italie sont +maintenant réunis à Bologne, écrit Louis Carrache à don Ferrante Carlo +le 19 juillet 1619<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste +d'une réputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a> +sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant à +Sienne, pour se rétablir complètement de la maladie qui a mis ses jours +en péril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a été +appelé par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le +seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un +certain Jean-François Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour +faire quelques tableaux à monseigneur le cardinal-archevêque, et il s'en +acquitte héroïquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et +des autres, qui tous désirent jouir de nouveau du séjour de la patrie, +et qui sont les premiers peintres de l'Italie.»</p> + +<p>C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la société d'un petit +nombre d'amis voués au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio +Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes<span class='pagenum'><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> Malveim et +Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prélat Gio, Bat. +Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir à +Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y +était aussi recherché pour l'affabilité de son caractère que pour la +variété de ses connaissances et la sûreté de son goût.</p> + +<p>Dans cette foule d'artistes célèbres et parmi tant d'amateurs distingués +qui vivaient à Bologne, on comprend quelle émulation, quelle critique +intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une +nouvelle manière de faire, d'un genre de peinture non encore connu, +comme était la manière du Guerchin. L. Carrache, dont la bonté ne se +démentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il +était véritablement supérieur, exprime, sans arrière-pensée, +l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. «Il y a +ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre +1617<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>, qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand +dessinateur et très-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un +miracle à frapper d'étonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en +dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le +verrez à votre retour.» Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il +n'était pas facile de conserver, dans un âge avancé, la réputation +acquise dans la jeunesse et l'âge mûr. Dès 1618, L. Carrache redoutait +l'examen que ses <span class='pagenum'><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span>rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. Écrivant à don +Ferrante Carlo, le 11 décembre de cette année<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>, il se félicite +d'apprendre que les tableaux qu'il avait exécutés pour lui font fureur +jour et nuit: il lui sera très-agréable d'être informé des jugements +qu'en porteront tant de peintres d'un goût excellent, et +particulièrement ce peintre espagnol, qui suit l'école de Caravage, si +c'est celui qui a peint un saint Martin, à Parme, et qui vivait avec le +seigneur Mario Farnèse<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>. «Il faut se tenir ferme, dit-il, afin +qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout +avec les entraves.—Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire à une personne +endormie.»</p> + +<p>Cette dernière phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne +pas rester, dans sa vieillesse, l'égal de lui-même.—Le temps approchait +où il devait éprouver à la fois les effets de l'âge et les atteintes de +ses rivaux et de ses ennemis.</p> + +<p>Il venait de terminer, à la voûte de la sixième chapelle de la +cathédrale de Bologne, une Annonciation: il paraît que, dans cet +ouvrage, il lui était échappé quelques incorrections de dessin. On lui +reprochait surtout d'avoir placé de travers le pied de l'ange qui +s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrêmement sensible: il +s'en ouvre à son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa +dernière lettre du 22 février 1619<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>«Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des +peintres envieux ont fait subir à mon tableau de l'Annonciation, pendant +que monseigneur le cardinal Aloisi était à Milan<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>. Il me paraît +nécessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>; et, parce que les +membres du chapitre ont refusé de prendre un parti avant le retour du +cardinal, j'ai rédigé, et je vous adresse une note explicative de la +manière avec laquelle cette affaire demanderait à être traitée. Que +votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au +comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance, +et comme votre seigneurie sait les écrire; parce qu'elle sera vue à Rome +et peut-être à Bologne: fermez-la, et l'envoyez à la poste de Rome, d'où +elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au +chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mélancolie. +Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.»</p> + +<p>P.S. «Dans le cas où il vous paraîtrait qu'il n'est pas convenable +d'envoyer cette lettre, je m'en remets à votre jugement si sûr, et je me +conformerai à la résolution que vous aurez adoptée.»</p> + +<p>Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice à son +illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour +prouver que <span class='pagenum'><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>le grand artiste ne put supporter la honte d'être resté +au-dessous de lui-même. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du +mercredi qui précéda le 16 novembre 1619<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.</p> + +<p>Cette mort fut annoncée ce jour-là même, à don Ferrante Carlo, par un de +ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.</p> + +<p>«Ce n'est pas sans une vive douleur, écrit-il, que je vous apprends que +le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous était si tendrement +attaché, a quitté cette vie pour une meilleure, dans la nuit du +mercredi, et a été enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la +<i>Compagnie de la Vie</i> l'ayant conduit à sa dernière demeure. J'ai appris +en même temps la mort et la maladie qui a duré quatre semaines, avec une +fièvre continuelle, ainsi que me l'a raconté jeudi matin un de ses vieux +serviteurs.»—Il lui dit ensuite qu'il a réclamé le tableau de la +Nativité que dori Ferrante Carlo avait fait déposer chez L. Carrache, +mais 'sans indiquer si ce tahleau était du peintre; il termine en lui +apprenant que déjà on a mis en estampe les funérailles de son ami, comme +<span class='pagenum'><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>c'était alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un +exemplaire<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>»</p> + +<p>Une autre lettre adressée à don Ferrante Carlo par le peintre bolonais +Alexandre Tiarini, le 7 décembre 1619, vint lui confirmer la perte de +son ami<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p> + +<p>La réputation de Louis Carrache n'a jamais été aussi grande en France +qu'en Italie: Félibien<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a> le place bien au-dessous de son cousin +Annibal, qu'il regarde comme son maître; erreur manifeste, démentie par +les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que +prouvent avec beaucoup de force Malvasia<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a> et Lanzi. Ce dernier +auteur fait de Louis Carrache le plus bel éloge que l'on puisse faire +d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homère, «En +résumé, dit-il, si l'on doit ajouter foi à l'histoire, Louis Carrache +est, dans son école, comme Homère parmi les Grecs, <span class="smcap">fons +ingeniorum</span><a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>.»</p> + +<p>Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cité par +Malvasia<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>, a parfaitement exposé l'état de la peinture avant les +Carraches, et les services qu'ils rendirent à l'art, «La connaissance du +beau se perdait entièrement, dit-il, et de toutes <span class='pagenum'><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>parts se montraient +des manières nouvelles et diverses, toutes également éloignées du vrai +et de la vraisemblance, et plus conformes à l'apparence qu'à la réalité +des choses; les artistes se contentant d'éblouir les yeux du public par +le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant à droite +et à gauche tantôt une chose, tantôt une autre, pour se faire valoir, le +tout avec une grande pauvreté de contours, sans resserrer les +différentes parties de leurs compositions, et même souvent avec de +grandes fautes. Ils s'éloignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie +qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art était infecté, pour ainsi +dire, de tant d'hérésies, et qu'il se trouvait en péril de se perdre, on +vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, étant +étroitement liés par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre +eux et d'accord dans leur résolution d'embrasser, sans craindre la +fatigue, toute étude qui pourrait les conduire à la perfection de l'art. +Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le +premier était cousin des deux autres, qui étaient frères: et comme Louis +était le plus âgé d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier +à la peinture, et c'est de lui que les deux autres reçurent les premiers +enseignements de l'art.»</p> + +<p>Le même prélat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>, +était célèbre à la cour de Rome pour ses connaissances en littérature, +et plus <span class='pagenum'><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>spécialement, pour une singulière intelligence des beaux-arts, +qu'il aimait et encourageait, avait proposé à un cardinal<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a> de +choisir Louis Carrache pour lui confier l'exécution d'un tableau à +Saint-Pierre de Rome<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un +théâtre digne de sa réputation, et, en même temps, glorifier la ville de +Bologne, leur patrie commune. «C'est un homme, écrit-il à cette +éminence, connu et estimé des principaux peintres de l'Italie, déjà âgé +et consommé dans la pratique de l'art, qui a exécuté un grand nombre +d'oeuvres éparses en divers lieux, qui s'est particulièrement exercé à +faire de grands tableaux pour les églises, et qui, parmi les peintres +qui se trouvent aujourd'hui à Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le +premier rang.»</p> + +<p>Ce rang peut d'autant moins lui être contesté, qu'il est le maître +d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rénovateurs de la peinture, et +qu'il partage avec eux la gloire d'avoir formé le Guide, l'Albane, et +surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres +après Raphaël.</p> + +<p>Aussi le <i>Baglione</i><a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>, comparant les Carraches au phénix, conclut: +«Que la peinture, qui était née <span class='pagenum'><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>sous Raphaël et Michel-Ange, paraissait +languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'après un grand nombre +d'années elle parut renouvelée par les Carraches, pour la gloire de leur +siècle.»</p> + +<p>De même, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches, +disait d'eux qu'ils étaient: «<i>Lapsanti picturce suffecti +Hercules</i><a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.»</p> + +<p>Ce Dolcini était, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de +tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait à enrichir des +productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache, +peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui écrivait +le 27 mars 1599<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a> montre quel était le désintéressement de ce grand +maître j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son +complet achèvement;—bien différent en cela du Guide et de tant +d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer +d'avance.</p> + +<p>Le chevalier Gio. Batista Marino, le poëte à la mode du commencement de +ce siècle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu +avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, représentés nus +au milieu d'une fontaine. Pour déterminer le peintre à mettre de côté +tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empêcher d'exercer sa main à +peindre un pareil sujet, il lui avait écrit que cette composition était +destinée à orner le cabinet d'un <span class='pagenum'><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span>grand seigneur, et qu'on ne la +montrerait à personne, si ce n'est aux intimes.</p> + +<p>Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degré +l'admiration du poëte, qui composa en son honneur ce madrigal, tout +empreint de ces <i>concetti</i> qui étaient dans le goût de l'époque;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i7">Siccome di Salmace<br /></span> +<span class="i0">Aveano ni sè l'acque tranqaille e chiare<br /></span> +<span class="i7">Virtù d'inamorare;<br /></span> +<span class="i0">Così per l'arte tua, la loro sembianza,<br /></span> +<span class="i4">Caracci, ha in te possanza<br /></span> +<span class="i7">Di far maravigliare.<br /></span> +<span class="i0">Ma, non si sa quai perde oqual avanza,<br /></span> +<span class="i5">Il miracol d'amore,<br /></span> +<span class="i5">O quel de lo stupore;<br /></span> +<span class="i0">Quello in un corpo sol congiunse dui,<br /></span> +<span class="i0">Questo divide da se stesso altrui<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>.<br /></span> +</div></div> + + +<p>Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>, blâme, avec raison, +Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire, à la +justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exercé sur de +pareilles compositions.</p> + +<p>Fixé à Rome dès 1618, comme on le voit par la dernière lettre de Louis +Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes. +Il y fit la connaissance de Simon Vouët, qui, à l'exemple de beaucoup +d'autres peintres français, était venu se former à la grande manière +italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation +pour <span class='pagenum'><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>ses amis de Venise, ville que Vouët visita en 1627, à son retour +en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de +l'autel de l'école de Saint-Théodore, patron de Venise. Vouët lui en +témoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant +à sa disposition pour un tableau<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>.</p> + +<p>Il est probable que depuis son séjour à Rome don Ferrante Carlo s'était +lié avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres élèves des +Carraches. Était-il encore attaché au cardinal Sfondrato? Nous +l'ignorons. La seule particularité que nous connaissions de la vie de ce +cardinal, c'est qu'il cherchait à réunir les tableaux des artistes en +réputation. Félibien raconte que<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a> «le Guide avait envoyé à ce +cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino, +Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considérés dans la cour +du pape, avaient beaucoup admiré.» Don Ferrante Carlo n'était peut-être +pas resté étranger au goût de son patron, de même qu'il dut contribuer à +former et à entretenir celui du cardinal Scipion Borghèse.</p> + +<p>Les fonctions qu'il remplissait auprès de ce cardinal, neveu de Paul V, +le mirent à même d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant +obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.</p> + +<p>Le palais Borghèse avait été commencé, en 1590, <span class='pagenum'><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>par le cardinal Deza: +ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrière +des Farnèse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant +d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec +le plus grand soin, et y réunirent une galerie, qui existe encore, et +qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de +<i>quinze cents</i> tableaux originaux des maîtres italiens. Dans cette +galerie, l'école de Bologne est dignement représentée. On y admire +surtout cette célèbre Chasse du Dominiquin, citée comme un chef-d'oeuvre +par l'abbé Lanzi<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>, et une Sainte Cécile du même artiste; les Quatre +Éléments de l'Albane, un Christ mort et une Charité romaine du Guerchin, +deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal +Carrache, et Orco et Norandin, d'après l'Arioste, par Lanfranc.</p> + +<p>Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas étranger au choix de ces +tableaux fait par le cardinal Borghèse; peut-être le Dominiquin et le +Guide durent-ils à sa recommandation d'être employés aux travaux que le +même cardinal fit exécuter dans l'église de Saint-Grégoire, sur le mont +Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements, +qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit +celui où saint André est fouetté par les bourreaux<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p> + +<p>Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se <span class='pagenum'><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>lia le plus +intimement fut Lanfranc, qu'il devait connaître depuis longtemps. On +sait que cet artiste, né à Parme, avait été réduit, dans sa jeunesse, à +entrer au service du comte Horace Scotti, à Plaisance<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a>. Appréciant +en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la +peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante +Carlo, qui allait souvent de Crémone à Bologne, l'y reconnut dans +l'académie des Carraches. Lorsqu'il fut fixé à Rome, Lanfranc fut chargé +par le pape Paul V de grands travaux à l'église de Sainte-Marie-Majeure +et au palais de Monte-Cavallo. Peut-être, Lanfranc dut-il en partie à la +recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de +Saint-Andrea-della-Valle, à Rome, au préjudice du Dominiquin, qu'il +était destiné à supplanter pendant sa vie et après sa mort.</p> + +<p>On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas exécuté ce travail. +Toutefois Félibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle +quelques années après son achèvement, en témoigne une haute admiration. +«C'est une chose surprenante, dit-il<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>, de voir comment toutes les +figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six +mètres trente centimètres), sont bien proportionnées, et diminuent si +conformément à leurs différentes positions, à leurs raccourcissements et +à leurs distances.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>Cette coupe paraît, dans son ouverture, d'une longueur si +extraordinaire, qu'elle représente un grand espace de ciel, où la vue se +porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette +Gloire paraît l'Humanité adorable de Jésus-Christ, qui est la source de +toute lumière qui se répand, et qui éclaire les corps qui sont dans ce +grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumières est conduite +d'une manière qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.»</p> + +<p>Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre à Naples, où il était appelé +par les jésuites de cette ville pour y peindre leur coupole du <i>Gesù +Nuovo</i>.</p> + +<p>C'est à partir de cette époque, que s'établit entre le peintre et don +Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641, +terme présumé de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne +trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, à +l'exception d'une seule; mais celles écrites par Lanfranc présentent des +détails fort intéressants.</p> + +<p>Par la première, datée de Naples, mars 1634<a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a> lui annonce son arrivée +dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien +vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complète s'il +n'était pas assiégé par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de +Rome, mais des amis et patrons qu'il a quittés: au nombre de ces +derniers, il lui <span class='pagenum'><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span>laisse à décider s'il ne doit pas le regretter plus +particulièrement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si +aimable et si obligeant, mais qui lui a été si utile dans toutes les +occasions. Aussi, espère-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son +absence.—Ce passage prouve que des relations d'intimité étaient depuis +longtemps établies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.</p> + +<p>La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret +profond qui s'était emparé de l'artiste, privé à Naples de ses douces +habitudes de Rome: «Lorsque j'étais à Rome, l'escalier qui conduit à +votre appartement m'a souvent empêché, par crainte de la fatigue, de me +rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intéressante; +mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me paraît plus rien du tout, et je +réfléchis en moi-même à ma grande paresse, dont je me repens maintenant. +En vérité, pendant que je vous écris, il me semble que je suis avec vous +et que je vois vos manières si affables, lesquelles sont comme ces +choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possède en abondance, mais +qu'on désire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le +suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espère +que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le passé.»</p> + +<p>Il paraît que Lanfranc avait été très-bien accueilli par les jésuites de +Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le général de +l'ordre, espérant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et +<span class='pagenum'><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit +de son ami, cherche à la combattre dans la seule lettre que Bottari nous +ait conservée de lui. N'étant point, comme l'artiste, un peu aveuglé par +les succès et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui +écrit le 18 juin 1635<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>, pour lui conseiller de se mettre bien avec +le général des jésuites, de la prudence et de la bonté duquel il est en +droit d'espérer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a +entrepris. «Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute +recommandation et tout autre moyen à employer auprès de ce très-révérend +père, il ne lui déplaira pas, et il vous sera très-utile, que le père +Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps^ ses bons offices, +ainsi qu'il est disposé à le faire pour l'amitié qu'il vous porte, et +pour la grande estime qu'il fait de votre mérite. Ce père désire +obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents +artistes, un dessin bien ordonné de votre main. Il n'est pas nécessaire +que je m'évertue à vous faire comprendre combien il vous importe +d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume délicate et +cultivée peut, à bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et +contribuer à vous maintenir dans la possession de l'immortalité, que +vous vous êtes acquise par tant de travaux fameux.»</p> + +<p>Le père Ferrari, auteur de l'ouvrage intitulé <i>Les <span class='pagenum'><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span>jardins des +Hespérides</i><a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>, était un jésuite de beaucoup d'esprit et de goût. +Lanfranc lui fit le dessin qui se voit gravé dans cet ouvrage, et il est +probable que, de son côté, le révérend père s'en montra reconnaissant, +en patronnant l'artiste auprès du général de son ordre.</p> + +<p>C'est dans cette même lettre, que don Ferrante Carlo apprend à Lanfranc, +qu'il est de nouveau attaché au service de la chambre du cardinal +Borghèse, et que cette éminence lui a fait don, spontanément, d'un +bénéfice simple, à Saint-Grégoire, <i>al clivo di scauro</i>, à l'autel +privilégié, où est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet +en mémoire de rappeler à Lanfranc le dessin des quatre triangles de la +coupole (du Gesù nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment +promis.</p> + +<p>Cette coupole ne fut terminée qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce à +don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette année. Il paraît +qu'il n'éprouva aucune difficulté de la part du général des jésuites, +homme, dit-il, d'un caractère bienveillant et fort habile en pareille +matière» Mais cette oeuvre immense n'était pas destinée à durer +longtemps. Quelques années après son achèvement, la coupole s'écroula, +entraînant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui +de cette grande composition que les anges qui ont été gravés<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.</p> + +<p>L'année suivante, Lanfranc eut recours à son ami, pour arranger une +affaire assez délicate, et qui pouvait compromettre sa réputation. Voici +à quelle occasion.—Dans le mois de Juillet 1637<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>, un seigneur nommé +Hippolyte Vitelleschi, se trouvant à Naples, vint rendre visite à +l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apportée +de Rome pour s en servir comme de modèle, parmi d'autres saintes qu'il +voulait représenter dans là coupole du Gesù nuovo, il s'engoua tellement +de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante +ducats, ou cinquante-huit écus romains<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>. Ce prix n'avait rien +d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu +des copies de ses tableaux, faites de sa main, au delà de cent écus. +Mais cette Madeleine était très-connue à Rome; elle était de la jeunesse +de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-même dans sa lettré du 17 +octobre 1637<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>, elle ne lui paraissait pas digne d'être exposée à +l'académie de cette ville. Peut-être aussi les envieux qu'il avait +laissés à Rome avaient-ils persuadé au seigneur Vitelleschi que ce +tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donné. Quoi qu'il en soit, +et comme il arrive souvent à ceux qui, sans réfléchir, se montrent +entichés d'une chose, ce seigneur avait renvoyé le tableau à Naples, en +faisant demander à Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort +embarrassé: en homme délicat et <span class='pagenum'><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>désintéressé qu'il était, et blessé +d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir +rendre l'argent qu'il avait reçu. Mais, malheureusement pour lui, vivant +au jour le jour, et sans faire d'économies, il avait déjà dépensé les +ducats qu'il croyait, avoir bien gagnés. Aussi, désirait-il extrêmement +que son ami don Ferrante Carlo trouvât quelque moyen, tout en préservant +sa réputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reçue. +«J'ai pensé, lui écrit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec +succès serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cédé, sans +le vouloir, à l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui +persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre +tableau que je ferais plus à son goût. Mais, il faudrait dire ces choses +comme venant de vous-même, et lui faire connaître que j'ai donné ordre +de le rembourser. Jusqu'à présent, ce seigneur ne me réclame rien; mais +je tiens essentiellement à ne pas être perdu de réputation. C'est +pourquoi je vous prie, par l'amitié que vous me portez, de vouloir bien +vous charger de cette négociation, sachant que là où vous vous employez, +et où vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer +la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.»</p> + + +<p>Malgré l'habileté des moyens que l'artiste avait suggérés à son ami, +pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne paraît pas +qu'il les ait gardés. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend, +<span class='pagenum'><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>qu'il fut obligé de restituer le prix de la Madeleine, restitution +qu'il opéra par l'entremise de son frère Egidio, avec le plus grand +regret, et, comme il le dit lui-même, «<i>con la lacrima su +l'occhio<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a></i>.»</p> + +<p>Il paraît que ces peintres, jaloux des succès de Lanfranc à Naples, ne +se bornaient pas à critiquer ses tableaux et à les lui faire reprendre. +<i>Ces bons amis de cour</i> avaient répandu, à cette époque, le bruit de sa +mort, qu'ils attribuaient charitablement à des excès de tous +genres.—Dans une lettre du 10 décembre 1637<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>, il rassure son ami +sur sa santé, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adressés, et +le prie de se tranquilliser, «attendu qu'à Naples, on ne fréquente ni +les réunions, ni les hôtelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est +pas l'usage.»</p> + +<p>Il était alors en faveur auprès de l'ancien vice-roi, le comte de +Monterey, qui s'était retiré à Pouzzoles, et auprès de son successeur. +Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux +nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore +accordée à aucun des artistes qu'il avait employés; l'autre lui avait +demandé un petit dessin, en lui témoignant beaucoup de courtoisie et de +bienveillance.</p> + +<p>Cette cour de Naples était alors agitée par les troubles qui précédèrent +la révolte de Mazaniello: elle <span class='pagenum'><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span>était néanmoins très-brillante. Lanfranc +raconte qu'à la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut +accompagné par d'innombrables carrosses à six chevaux, avec des livrées +bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait +rendus au roi lui-même. Et cependant, ce jour-là, il faisait un temps +affreux j la foudre tomba sur les deux châteaux (Saint-Elme et de +l'OEuf), et brûla les drapeaux et les mâts qui les soutenaient. C'est +pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avançant +avec sa suite au milieu des nuages et des éclairs qui sillonnaient la +terre, et qui ajoutaient la terreur à l'imposante beauté du +cortège<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>.</p> + +<p>Bien que Lanfranc fût fixé à Naples pour terminer les grands travaux +qu'il y avait entrepris, il s'échappait quelquefois de cette ville +bruyante et plus livrée au luxe qu'au culte des arts, et il revenait à +Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il était +alors dans toute la force de son talent, et avait peine à suffire aux +commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas +rester longtemps de suite dans la capitale des arts, obligé qu'il était +de mener à bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait +à Naples depuis plusieurs années.</p> + +<p>Au mois d'août 1639, il était reparti précipitamment de Rome pour +retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible +éruption du Vésuve; <span class='pagenum'><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span>il là raconte à son ami dans sa lettre du 23 août +de cette année<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>. Le volcan s'était ouvert et avait donné passage à +un fleuve de lave, qui, coulant sur une étendue de plus de six milles, +avait détruit et entraîné des palais, des églises, des maisons de +campagne en grand nombre, et des villes presque tout entières.</p> + +<p>Ce spectacle sublime rappela au peintre le désir que lui avait manifesté +son ami de posséder une vue du Vésuve<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>: il en chercha de tous côtés +une qui fût digne de lui être offerte, et n'en trouva aucune, même chez +les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession +d'exécuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans +le palais un qui lui parut meilleur que les autres, parée qu'il se +rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel maître il était: +les uns lui dirent que le peintre était mort, et les autres que le +tableau était de Joseph Ribera<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>. Quoi qu'il en soit, ne pouvant +avoir ni le tableau original, ni le maître qui l'avait exécuté, Lanfranc +obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de +ses élèves, et après l'avoir retouchée<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>, il l'adressa dans le mois +d'août 1638 à son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et +en lui promettant de se mettre à sa <span class='pagenum'><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span>disposition pour une oeuvre plus +importante et de meilleur goût.</p> + +<p>A cette même époque, Lanfranc eut recours au crédit que don Ferrante +Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghèse, pour le tirer d'une +difficulté sérieuse qu'il avait avec les moines<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a> de Saint-Martin de +Naples. Cet artiste était surtout recherché pour peindre, dans les +voûtes des églises et dans les dômes des coupoles, ces immenses +compositions qui font encore aujourd'hui l'étonnement de ceux qui les +admirent. Il avait donc été chargé par les moines de Saint-Martin, +couvent situé sur l'un des points les plus élevés de Naples, de peindre +à fresque leur église. Il y avait représenté les douze Apôtres, en pied; +et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les +larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprêtent à consommer le +sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent à +ce spectacle; ensuite, sur toute la voûte de l'église et des côtés, des +scènes variées<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>, peintures que Bottari trouve admirables<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>.</p> + +<p>Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand <i>Frescante</i> avait terminé +cette oeuvre immense, et néamoins les moines ne lui avaient encore donné +qu'un faible à-compte. Vivant à Naples en grand seigneur, l'artiste ne +pouvait pas attendre: il se vit donc forcé, <span class='pagenum'><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span>une première fois, de +s'adresser, par l'intermédiaire de son ami, au cardinal Borghèse, +lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer à Lanfranc la +moitié de ce qui lui restait dû, c'est-à-dire huit cents ducats. Les +moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique, à Naples, qui +s'était chargé de cette première négociation, de satisfaire entièrement +le peintre quinze jours après ce premier payement.—Mais ils n'en +avaient rien fait: plus de huit mois s'étaient écoulés depuis cette +époque, et lorsque Lanfranc s'était présenté pour recevoir les huit +cents ducats qui lui restaient dus, il avait éprouvé du prieur un refus +outrageant, suivi bientôt d'un procès et de plusieurs autres, intentés +avec un éclat et un scandale sans exemple.</p> + +<p>Ce débat pouvait porter une atteinte profonde à la réputation de +l'artiste et à son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir +exécuté ses peintures <i>à sec</i>, au lieu de les avoir faites <i>à fresque</i>, +ainsi que le portait leur traité. Cette accusation était des plus +graves. En France, où généralement on appelle peintures à fresque toutes +celles qui sont destinées à ne pas être changées de place, qu'elles +soient à l'huile, à la cire ou à la détrempe, mais exécutées à sec sur +la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-être +pas bien toute l'importance du reproche adressé à Lanfranc. Mais, en +Italie, où, de tout temps, la véritable peinture à fresque, c'est-à-dire +celle exécutée sur place, sans préparation, sur un enduit frais appliqué +à un mur, et en <span class='pagenum'><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span>même temps que cet enduit, a été préférée, pour les +monuments, à la peinture à l'huile et sur toile, l'accusation dirigée +contre Lanfranc était de nature à nuire extrêmement à sa réputation. On +sait que les plus grands peintres italiens ont toujours placé là +fresque, pour la difficulté de l'exécution, avant la peinture sur toile. +Le Dominiquin a passé la plus grande partie de sa vie à peindre à +fresque<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>; Annibal Carrache s'est immortalisé surtout par les +fresques du palais Farnèse; Raphaël a laissé au Vatican, à la Farnésine +et ailleurs, des preuves de sa supériorité pour ce genre de peinture; et +le sublime peintre du <i>Jugement dernier</i>, Michel-Ange, méprisait, +dit-on, la peinture à l'huile, et ne la jugeait pas digne de son génie. +Lanfranc était donc perdu de réputation, s'il demeurait prouvé qu'au +lieu d'improviser à fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris +son temps pour les exécuter lentement <i>à sec</i>, en les retouchant et en +les corrigeant tout à son aise. Aussi, cette accusation le transportait +d'indignation, et il la repoussait avec mépris, invoquant le témoignage +de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres, +du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur +Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, célèbre +peintre de Viterbe qui, se trouvant à Naples, était allé visiter +Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, était monté sur son +échafaud.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span>Il est difficile de croire que Lanfranc eût osé invoquer le témoignage +de tant de connaisseurs s'il n'eût pas eu cent fois raison. D'ailleurs, +les grandes fresques qu'il avait précédemment exécutées à Rome et à +Naples prouvent à elles seules ce dont il était capable. Aussi, se +plaignant avec amertume à son ami du procédé des moines de Saint-Martin +qui au moyen du procès qu'ils lui avaient intenté, prétendaient +non-seulement ne pas lui payer ce qui restait dû, mais lui faire rendre +ce qu'il avait déjà reçu, il ajoute, dans sa lettre du 30 août 1639: +«Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanité, pour +ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant +d'amour et de diligence, n'ayant pas même gagné mes dépenses, +travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui +m'était promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de +gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma réputation, mon bien +et jusqu'à la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux +bontés de Son Excellence, et à votre bienveillance, afin que vous lui +représentiez le triste cas où je me trouve, et dont je l'ai déjà +entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>.»</p> + +<p>Dans sa lettre du 30 août 1639, Lanfranc n'avait pas dit à don Ferrante +Carlo quelle était la cause de ce scandaleux procès; il la lui apprend +dans celle du 11 septembre suivant.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span> + +<p>«Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous +pouvez le redire, si cela est nécessaire, à Son Excellence, quelle est +la cause des désagréments que j'éprouve. Dans le commencement de mon +entreprise, j'étais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de +Saint-Martin, et, par son moyen, j'étais également bien avec les moines. +Mais, ayant marié à Giuliano Finello<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a> ma fille aînée, qui était +recherchée par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu +avancé, mais jeune homme distingué, je me suis brouillé avec cet +architecte, et, par suite, avec les pères, lesquels ne font, soit +ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En +outre, mon gendre Giuliano est employé dans les occasions les plus +importantes, à cause de son mérite, d'où il résulte une grande jalousie +dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous +faire connaître toute la vérité, parce qu'il n'est pas vraisemblable que +je puisse être maltraité, alors que j'ai fait tous mes efforts pour +exécuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes +les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque +jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarpé, et de travailler à Une +oeuvre immense et très-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je +gagnerai mon procès, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront. +C'est pourquoi je vous supplie de prier Son <span class='pagenum'><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span>Excellence d'user de son +autorité, et de daigner écrire un second billet à ces moines qui, lui +ayant promis de me payer quinze jours après la réception du premier, ont +attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais, +usant de toute leur influence, vont jusqu'à ternir ma réputation par des +mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me +rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour +plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous récompenser.»</p> + + +<p>Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghèse +détermina les moines de Saint-Martin à abandonner leurs prétentions. Ce +que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc, +parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, après plus de +deux siècles, donne le démenti le plus éclatant à l'injuste accusation, +que la jalousie et l'intérêt particulier d'un artiste subalterne avaient +eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait +trop facilement accueillie.</p> + +<p>La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve +interrompue du mois d'août 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux +années, le peintre fit de fréquents voyages à Rome, où il exécuta de +nombreuses commandes. Revenu à Naples au commencement de 1641, il était +dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15 +avril de cette année.</p> + +<p>Ce grand peintre, appelé à Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du +trésor de Saint-Janvier, avait <span class='pagenum'><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span>été en butte à la jalousie de +l'Espagnolet et des autres artistes fixés dans cette ville, qui +saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son +travail et en attaquant sa réputation. Dans l'été de 1639, ne pouvant +plus résister à tant d'intrigues, il avait quitté Naples secrètement +pour retourner à Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des +otages à la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une année après; mais, +lorsqu'il fut de retour, il eut à essuyer tant de déboires, qu'une +profonde mélancolie s'empara de son âme et le conduisit au tombeau. Il +laissait inachevée la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y eût +travaillé pendant plus de onze années, elle était à peine à moitié +faite.</p> + +<p>Depuis longtemps, Lanfranc s'était montré jaloux du Dominiquin. A +l'époque où ce dernier fit à Rome son tableau de la <i>Communion de Saint +Jérôme</i>, que le Poussin admirait à l'égal de <i>la Transfiguration</i> de +Raphaël et de la <i>Descente de croix</i> de. Daniel de Valterre<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>, +Lanfranc avait fait graver à l'eau-forte par François Perler, son élève, +le tableau d'Augustin Carrache représentant le même sujet: «croyant par +ce moyen, dit Félibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin +avait exposé n'était qu'un larcin qu'il avait fait à son maître<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>.» +L'abbé Lanzi ajoute, qu'en répandant les copies de cette eau-forte, +Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres +du Zampieri ses inventions <span class='pagenum'><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span>toujours nouvelles, et mettait en regard de +la lenteur et de l'irrésolution de son rival, la fougue et la célérité +de son exécution<a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p> + +<p>La rivalité établie entre les deux artistes avait éclaté surtout à +l'occasion des peintures de la coupole de San Andréa della Valle. Dans +l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette +église, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il +voulait qu'elle fût embellie. Mais ce cardinal étant mort en 1623, +Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous +prétexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands +travaux pour l'année sainte, le jubilé de 1625. «Il en avait néanmoins, +ajoute Félibien<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>, fait déjà tous les dessins, et ce ne fut pas sans +déplaisir qu'il vit Lanfranc travailler à sa place.»</p> + +<p>Malgré cette rivalité, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc à don +Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le +malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire à +Naples. Au premier aperçu, il peut paraître extraordinaire que, quatre +jours seulement après la mort du Zampieri, Lanfranc ait été chargé de +terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on +considère que cet artiste était connu depuis longtemps comme le plus +habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'exécuter à Naples même, +avec le plus grand succès, celles du <i>Gesù Nuovo</i> et <span class='pagenum'><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span>de l'église de +Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.</p> + +<p>Il l'annonce à son ami dans une lettre du 19 avril 1641<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>: «J'ai eu, +lui écrit-il, des nouvelles de votre santé par Egidio (son frère); il a +dû vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laissé son oeuvre +inachevée; lourde tâche pour son successeur, car la peinture, par suite +des nombreuses retouches dont il l'a surchargée pendant tant d'années, +tombe en ruine. En outre, les seigneurs députés en étant peu satisfaits, +vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui +compter les poils. Quant à moi, ayant à examiner et à estimer l'oeuvre +d'un autre, je suis décidé à lui nuire le moins que je pourrai, et même +je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en usât à mon égard; +bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne méritât pas qu'on s'occupât +de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui +ai pas gardé rancune de son vivant, et je le ferais encore moins après +sa mort, puisque j'ai toujours désiré d'être son ami, et que je n'ai +jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs députés m'ont +imposé le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait à Rome +et ne m'empêchait de me rendre à Naples dans cette saison. Le Dominiquin +a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en +ai gagné trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce <span class='pagenum'><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span>que je +sais que vous en avez causé avec Egidio, lui manifestant votre +étonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin +n'avait pas les dépenses que j'ai; de plus, il faut considérer qu'avec +mille ducats on ne peut se faire que huit <i>luoghi di monte</i><a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>, eu +égard à la dépréciation des monnaies et à la valeur des <i>monti</i>. Vous +pourrez m'objecter qu'il y a trop de différence entre l'un et l'autre +(le Dominiquin et moi). Je vous répondrai que toutes les fois que le +Dominiquin a eu à commander une paire de vêtements, moi, j'en ai eu à +commander sept paires<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>, et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle +pas de la vie si retirée qu'il a menée pour s'enrichir, car je la tiens +pour une conduite honteuse, ce qui apparaît par la fin qu'il a faite. Il +n'a pas marié de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyagé comme +moi, et chaque voyage m'a coûté, l'un dans l'autre, un millier de ducats +au moins, dépense qui est toujours venue à contre-temps. Je vous dirais +bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer, +je ne puis m'empêcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le +Dominiquin avait eu une femme du caractère de la mienne, il n'aurait pas +même conservé de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas +de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de côté.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span>Je me console en pensant que d'autres maris ont été accablés, si ce +n'est par de semblables êtres, tout au moins par la même conduite. Vous +voyez que je ne vous ai jamais parlé avec une franchise plus entière; +mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez +l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.»</p> + +<p>Cette lettre montre que si Lanfranc était heureux de ses succès +d'artiste, il était loin de trouver le bonheur dans son intérieur, +puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dépenser ce qu'il +gagnait avec tant de travail.</p> + +<p>Malgré les protestations d'impartialité qu'affectait Lanfranc pour +l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal +déguisée, et un désir de faire détruire cette peinture de Saint-Janvier +qui, suivant ses expressions, tombait en ruine<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p> + +<p>Sa lettre du 23 avril 1641<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a> est empreinte des mêmes sentiments: «Je +vous ai informé, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a été +fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commencée. Mais je crois +nécessaire de vous écrire de nouveau, relativement, à ce que j'avais +entendu dire, que les seigneurs députés voulaient lui revoir le poil, +parce que ce n'est pas la vérité. Au contraire, les députés s'efforcent +de traiter les héritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres +ayant été choisis départ et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner +<span class='pagenum'><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span>satisfaction s'il y à lieu. En vous écrivant la première fois, je vous +ai rapporté ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par +moi-même; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle +oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tirées par les cheveux, et que, +par suite du temps si long qu'il a employé à ce travail, les parties +terminées les premières paraissent déjà vieilles et passées<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>, tandis +que le reste n'est pas fini. La coupole est à moitié, je veux dire à +moitié faîte, et la partie qui s'y trouve exécutée est la moins bonne, +étant fort ordinaire et à ce degré d'avancement, tel, qu'à proportion +des autres choses achevées, il lui aurait fallu encore une fois plus de +temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la +manière de finir. Malgré cela, les députés agissent avec beaucoup de +bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands désagréments avec le mort, +parce qu'il traînait son travail en longueur, et qu'il refusait même +qu'on lui fournît l'or et les stucs qui doivent orner cette composition, +ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses élèves, entrassent +pour travailler à cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les +choses étaient arrivées à ce point que, de guerre las, les députés +voulaient la faire ouvrir, décidés à jouir de sa vue, tout inachevée +qu'elle était, plutôt que d'attendre pour donner ce travail aux +Bolonais. Ils étaient d'autant mieux fondés à agir ainsi, qu'il y a ici +des artistes excellents, à ce <span class='pagenum'><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span>point que, depuis très-peu de jours, ils +ont déjà fait beaucoup de besogne, et bien.»</p> + +<p>Il n'est pas difficile de comprendre, après cette dernière lettre, par +quelle cause les peintures commencées par le malheureux Dominiquin +furent totalement détruites après sa mort. Malgré les réticences +étudiées de Lanfranc, son ancienne jalousie perce à chaque ligne. Si les +peintures de la coupole de Saint-Janvier étaient gâtées par des +retouches et des empâtements<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>; si elles paraissaient déjà vieilles +et passées, si elles menaçaient de tomber d'elles-mêmes, il fallait +nécessairement les faire disparaître, et les remplacer par une oeuvre +nouvelle. Lanfranc craignait peut-être la comparaison qui se serait +établie dans l'enceinte de la même coupole, entre ses fresques et celles +de son ancien rival. Supérieur surtout par l'expression, partie de l'art +si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cède pas au divin +Raphaël<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>, ce grand artiste possédait, en outre, quoi qu'en puisse +dire Lanfranc, des qualités éminentes pour l'ordonnance, comme pour +l'exécution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent +grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scènes qui remplissent +les églises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son +imagination, la force de son pinceau, et son exécution facile et +brillante, la postérité, plus <span class='pagenum'><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span>juste que ses contemporains, a confirmé +le jugement qu'avait porté du Zampieri l'illustre prélat Gio. Bat. +Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien appréciée +qu'après sa mort<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a>.</p> + +<p>La destruction des peintures qu'il avait exécutées à la coupole de +Saint-Janvier est donc une perte irréparable pour l'art, en même temps +qu'elle atteste jusqu'à quel degré de rancune peut être portée la +rivalité qui s'élève entre de grands artistes.</p> + +<p>Il paraît, au surplus, que les députés commis pour l'examen de ces +peintures, loin de se montrer favorables aux héritiers du Dominiquin, +ainsi que l'écrit Lanfranc, exigèrent d'eux, par une injustice +extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que +le malheureux artiste avait reçu de son travail<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>.</p> + +<p>Lanfranc, chargé de décorer la coupole de nouvelles peintures, +s'acquitta de cette tâche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui +ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration +peut se donner carrière sans mélange de regrets.</p> + +<p>Il quitta Naples en 1646, pour venir à Rome assister à la profession +d'une de ses filles qui se faisait religieuse<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>. Retenu dans cette +ville par la révolte des Napolitains contre les Espagnols, il y +entreprit les peintures de Saint-Charles <i>dei Catinari</i>, qu'il acheva en +six mois de temps, et il mourut le jour même de <span class='pagenum'><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span>la fête de ce saint, le +29 novembre 1647, où l'on découvrit ses peintures<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>.</p> + +<p>Don Ferrante Carlo l'avait probablement précédé dans la tombe depuis +plusieurs années. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite +plus haut, est la dernière que Lanfranc lui ait adressée. Mais, telle +est l'obscurité qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres +artistes, qu'il nous a été impossible de trouver la date de sa mort.</p> + +<p>L'existence de cet excellent homme s'est écoulée, nous l'avons vu, à +l'abri de toute ambition, partagée seulement entre l'accomplissement de +ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son +inépuisable bienveillance, sa discrétion, son affabilité lui assurèrent, +pendant plus de quarante ans, des amis dévoués parmi les principaux +artistes de son siècle; et la pureté de son goût, la sûreté de son +jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels +il vécut si longtemps dans l'intimité: à tous ces titres, nous nous +félicitons d'avoir rappelé son nom, oublié depuis plus de deux siècles, +au respect de la postérité.</p> + + +<span class='pagenum'><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO" id="LE_COMMANDEUR_CASSIANO_DEL_POZZO"></a>LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO</h2> + + +<p>Dans son panégyrique du commandeur del Pozzo<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>, Carlo Dati commence +par rappeler à ses auditeurs que l'homme ne possède rien autre chose en +propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'était pas plus +neuve au dix-septième siècle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se +lamente sur la brièveté de la vie humaine, sur la vanité des choses +d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possède le temps, +parce qu'il sait jouir par la mémoire des douces productions du passé, +qu'il sait bien user du présent par ses oeuvres, et qu'il dispose +prudemment de l'avenir par sa prévoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le +commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie à +l'antiquité, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les +plus précieux restes, les bienfaits qu'il <span class='pagenum'><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span>ne cessa de répandre, avec la +plus grande générosité, sur ses contemporains, et particulièrement sur +les artistes; sa courtoisie, sa discrétion et ses autres vertus, lui +assurent l'admiration de la postérité. Aussi le panégyriste +n'hésiste-t-il point à affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement +triomphé du temps, mais doit être proposé comme la lumière et le soutien +des siècles passés, comme l'ornement et l'exemple du présent, et comme +le plus parfait modèle à citer aux générations à venir.</p> + +<p>En dépit de ces éloges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu +oublié de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps, +del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et +aux arts. Comme amateur, son influence a été très-considérable sur les +principaux artistes du dix-septième siècle; enfin, pour nous autres +Français, sa liaison intime avec le Poussin, continuée sans interruption +pendant près de trente-quatre années et rompue seulement par la mort, +rend sa biographie particulièrement intéressante.</p> + +<p>Ces considérations nous ont engagé à faire de la vie de cet homme +illustre une étude approfondie.</p> + +<p>Cassiano del Pozzo naquit à Turin vers la fin du seizième siècle. Il +appartenait à une noble et très-ancienne famille du Piémont. Au nombre +de ses ancêtres, il comptait des cardinaux et des évêques, des guerriers +illustres, des magistrats éminents. Son bisaïeul était un jurisconsulte +célèbre; il devint sénateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aïeul +fut <span class='pagenum'><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span>président du sénat du Piémont. Carlo Dati ne parle pas de son père, +ce qui laisse à supposer qu'il était mort jeune, ou qu'il n'était pas +parvenu à une dignité aussi importante que celles occupées par ses +ancêtres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>, fut +archevêque de Pisé depuis l'année 1587 jusqu'à sa mort, arrivée en 1607. +Ce fut lui qui prit soin de l'éducation du jeune Cassiano. Celui-ci +quitta Turin dès ses plus jeunes années pour aller suivre les cours de +la célèbre université de Bologne: là, sous la direction de savants +professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes +de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et développer pendant +toute sa vie. Appelé ensuite à Pisé par l'archevêque, il suivit les +cours de droit à l'université de cette ville, et s'adonna avec beaucoup +d'ardeur à l'étude de la jurisprudence, étant destiné par sa famille à +remplir un office de magistrature à Turin, comme ses nobles aïeux. Vers +la fin de son séjour à Pisé, l'archevêque lui conféra la grande +commanderie qu'il avait fondée, pour un des membres de sa famille, dans +l'ordre ecclésiastique et militaire de Saint-Etienne. A la même époque, +le grand-duc de Toscane, Ferdinand I<sup>er</sup>, lui transmit le riche +bénéfice dont il jouissait sur l'archevêché <span class='pagenum'><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span>de Pisé, lorsqu'avant de +monter sur le trône de Toscane, il n'était encore que cardinal. Ces deux +dignités, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui +permirent de se rendre à Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse +du Piémont.</p> + +<p>C'est probablement pendant son séjour à Turin que del Pozzo fit la +connaissance de Simon Vouët. Cet artiste, fixé en Italie depuis 1613, +avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contrée. +En mai 1621 il était à Gênes, et del Pozzo lui demandait de venir faire +le portrait du cardinal de Savoie. Vouët se trouvait encore à Gênes dan +s le mois de septembre suivant, très-recherché par les seigneurs Doria, +qui l'avaient conduit à leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena, +et l'avaient prié de faire leurs portraits, ce à quoi il avait fini par +consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prévenances<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>.</p> + +<p>Del Pozzo ne voulut pas rester oisif à Turin: pour se préparer l'entrée +dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes +devant le sénat du Piémont. Bientôt après, il fut nommé juge supérieur +au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces +fonctions: entraîné par son amour pour l'antiquité, et poussé par une +inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour +aller vivre dans la ville des Césars et des papes, et pour s'y livrer +tout entier, dans le calme de la méditation et dans la société des +artistes et des <span class='pagenum'><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span>antiquaires, à ces études et à ces recherches qu'il +poursuivit, sans interruption, pendant près de quarante années.</p> + +<p>Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et +de Léon X. Comme ses illustres prédécesseurs, ce pontife possédait à un +haut degré le goût des arts, l'amour du beau, le génie des entreprises +grandioses. Son règne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome +ait vus, a changé l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les +constructions élevées par Urbain VIII et les Barberini attestent le goût +fastueux de cette famille, et les énormes dépenses qu'elle n'hésita pas +à faire pour l'utilité du peuple romain et pour l'embellissement de la +ville de Rome.</p> + +<p>Ce pape avait comblé sa famille d'honneurs et de richesses: il avait +élevé à la dignité de cardinaux son frère, qui vécut dans la retraite, +et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part +importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant +des finances; le second comme vice-chancelier. C'est à ce dernier que, +peu de temps après son arrivée à Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas à +être attaché en qualité de secrétaire. Cette position permit au +commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes +alors fixés à Rome; car, partageant les goûts de son oncle, le cardinal +Francesco était leur protecteur le plus puissant et le plus empressé, et +sa maison servait de rendez-vous à leurs réunions habituelles.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span> + +<p>Ce cardinal était grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste +avant qu'il ne quittât Rome pour aller peindre à Naples la chapelle du +trésor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adressée +au commandeur et datée de Naples le 1<sup>er</sup> décembre 1263<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>, que +depuis longtemps ils étaient en relations d'amitié, et que del Pozzo +avait fait plusieurs commandes au peintre de la <i>Communion de Saint +Jérôme</i>. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis +son arrivée à Naples, remplir les engagements qu'il avait pris à l'égard +du commandeur.</p> + +<p>«Ces seigneurs, écrit-il, m'ont lié les mains avec des chaînes de fer, +et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse +l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la +chapelle de Saint-Janvier ne serait pas terminée. Ils m'ont astreint à +faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis à des +peines très-graves si je venais à manquer à cet engagement; mes envieux +sont là, tout prêts à me déchirer à belles dents par leurs calomnies; et +alors même que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accordé est +si court, que je suis dans la plus grande inquiétude, ne sachant comment +je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Néanmoins, je prie +votre seigneurie, qui a toujours montré un si grand désir de me servir, +de vouloir bien, pour le moment, accepter <span class='pagenum'><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span>les excuses que je lui +présente avec toute franchise et sincérité d'esprit, étant persuadé +qu'il ne manquera pas de se présenter un grand nombre d'occasions dans +lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma +personne; tandis que, de mon côté, je m'empresserai d'obéir à ses +ordres<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.»</p> + +<p>A la suite de cette lettre, Bottari a publié un autre document qui +prouve le patronage qu'exerçait le cardinal Francesco Barberini à +l'égard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: «Je +soussigné (le Dominiquin) reconnais avoir reçu du chevalier del Pozzo, +par les mains de Gio. Piétro Oliva, quarante écus d'argent, qu'il m'a +dit me remettre au nom de l'illustrissime et révérendissime cardinal +Barberini, son patron, en considération de ce que sa seigneurie +illustrissime a daigné consentir à tenir sur les fonts de baptême une de +mes filles. En foi de quoi, etc.»</p> + +<p>Le cardinal Francesco Barberini avait emmené del Pozzo dans sa légation +de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'année suivante. C'est en +passant par Avignon, au commencement de l'année 1625, que le commandeur +fit la connaissance du célèbre Peiresc, qui était venu d'Aix pour +complimenter le cardinal.</p> + +<p>Gassendi<a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a> raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce <span class='pagenum'><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span>savant était lié +depuis longtemps avec Aléandre, qui accompagnait le légat. Peiresc +l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598 à 1602, voyage +dans lequel il puisa ce goût des arts, de l'antiquité, des sciences et +de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de +son nom. Del Pozzo était bien digne d'entrer en relations avec un tel +homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les +littérateurs et tous les artistes de l'Europe vénéraient comme leur +patron et leur guide. Par suite de la maladie de son père, Peiresc ne +put suivre le légat jusqu'à Paris; mais il lui donna des lettres pour +ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors +occupé à peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mère, Marie de +Médicis. Il ne doutait pas, selon le témoignage de Gassendi<a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>, que +cet artiste ne dût plaire au cardinal, tant à cause de l'agrément et de +l'amabilité de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il +pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal +se rendit à Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reçut avec +une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort +de son père, arrivée tout récemment. Le légat prit grand intérêt à +visiter le musée de son hôte, et à passer de longues heures dans une +conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et +l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que <span class='pagenum'><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span>le plus grand et +le plus savant collectionneur de ce siècle avait réunis de toutes les +parties du monde<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Peiresc alla jusqu'à Toulon faire ses adieux au +légat et à del Pozzo.</p> + +<p>L'année suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut poussé par le +mauvais temps sur les côtes de Provence, vers la tour de Bouc, à +l'entrée de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligèrent d'y +rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance +pour revenir voir le légat et del Pozzo et passer ce temps dans leur +compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons +livres<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>. Comme le docte conseiller ne négligeait aucune occasion de +s'instruire, il fit alors de nouvelles expériences sur l'eau de la mer: +elles parurent si intéressantes au légat, qu'il lui promit de les +continuer pendant son voyage. Il lui promit également de lui faire part +de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui +demanda de faire copier les épitaphes et les portraits des comtes de +Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps +de son séjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'être en +correspondance avec Peiresc, et de réunir les curiosités qu'il avait +demandées. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-même, qui, à +son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrêta pas à Marseille. +Il les fit parvenir à Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y +retrouver<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span> +<p>Rentré à Rome vers la fin de l'année 1626, le commandeur y reprit le +cours de ses études sur l'antiquité et renoua ses liaisons avec les +artistes.</p> + +<p>Le Bernin dut être un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia +des relations; bien que nous n'en ayons trouvé aucunes traces, soit dans +les lettres publiées par Bottari, soit dans les biographies données par +Passeri, Bellori et Baldinucci<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>.</p> + +<p>On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, dès son enfance, honoré de la +protection et de l'amitié d'Urbain VIII, lorsqu'il n'était encore que le +cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait été ramené à Rome +par son père, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappelé de Naples +par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghèse, pour travailler à la +chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de +Sainte-Marie-Majeure.</p> + +<p>Si l'on doit ajouter foi au récit du Baldinucci<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>, Gio. Lorenzo +montra dès son enfance des dispositions<span class='pagenum'><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span> extraordinaires pour les arts +du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son père +travaillait à l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique +chapelle Borghèse, le jeune Lorenzo, à peine âgé de dix ans, commençait +sa longue et brillante carrière, en sculptant une tête de marbre +destinée à l'église de Sainte-Potentiane. Étonné de trouver dans un +enfant un talent déjà remarquable, Paul V désira le Voir, et dès que le +Bernin fut en sa présence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il +saurait faire une tête à la plume. Gio. Lorenzo l'ayant prié de dire +quelle tête il voulait, le pape reprit: «S'il en est ainsi, c'est qu'il +sait les faire toutes;» et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce +que l'enfant exécuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise +de trait et une hardiesse qui surprirent et charmèrent le pape. Désirant +encourager et développer ce talent naissant, et lui procurer les moyens +de parvenir à cet éclat et à cette élévation que semblaient promettre +tant de dispositions naturelles, le pontife résolut de confier à un +patron puissant et éclairé la direction des études du jeune Bernin. Il +le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur +très-distingué des lettres et des arts, qui avait assisté à l'épreuve +imposée à l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de +donner aide et assistance à Gio. Lorenzo pour ses études, mais de +l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque +sorte caution des succès qu'on <span class='pagenum'><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span>devait attendre de lui. Après avoir +engagé l'enfant, par de douces paroles, à continuer bravement ce qu'il +avait entrepris, et lui avoir donné douze grandes pièces d'or, tout +autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant +vers le cardinal, lui dit en prophétisant: «Nous espérons que cet enfant +deviendra le Michel-Ange de son siècle<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>.»</p> + +<p>La tâche imposée par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par +ce prélat, non-seulement avec toute la déférence qu'il devait au +souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il +voyait les progrès étonnants de son protégé, et il s'y attachait +davantage. A l'âge de quinze ans, le jeune homme avait exécuté pour +Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attaché à l'instrument de son supplice. +Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, la +statue d'Énée portant son père Anchise, figures un peu plus grandes que +nature, qu'on peut considérer comme le premier ouvrage dans lequel, bien +qu'on y reconnaisse encore les traces de la manière de son père, il est +facile toutefois d'y remarquer un certain air de délicatesse et de +vérité, principalement dans la tête du vieillard, qualités qui +attestent, dès cette époque, la direction de son goût et de son-style. +Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghèse, qui lui commanda +sur-le-champ une statue de David, de la même grandeur. Le jeune artiste +se surpassa lui-même dans cette <span class='pagenum'><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span>oeuvre. Il l'acheva complètement dans +l'espace de sept mois; car, dès cette époque, il avait coutume, ainsi +qu'il le disait, de dévorer le marbre, ne donnant jamais un coup de +ciseau à faux, qualité ordinaire, non des simples praticiens, mais de +ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage +pour modèle de la figure du David s'apprêtant, avec sa fronde, à viser +le front du géant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue, +et qui peint bien l'amitié que lui portait son puissant protecteur, le +cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme était +occupé à travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal +voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir +le miroir<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>.</p> + +<p>Lorsque le Bernin eut terminé pour le cardinal Scipion Borghèse le beau +groupe de Daphné métamorphosée en laurier par Apollon, ouvrage que l'on +voit aujourd'hui à la villa Borghèse, et dans lequel le marbre est +travaillé avec une extrême délicatesse, le cardinal Maffeo Barberino, +l'un des poètes latins les plus remarquables de son siècle, composa le +distique suivant, et voulut qu'il fût gravé sur la base de ce groupe:</p> + +<div class="blockquot"><p>«Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus +implet, baccas seu carpit amaras.»</p></div> + +<p>L'amitié du cardinal pour le Bernin ne se démentit pas lorsqu'il fut élu +pape sous le nom <span class='pagenum'><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span>d'Urbain VIII, en remplacement de Grégoire XV, +Ludovisi, qui avait succédé à Paul V, et n'avait occupé que peu de temps +la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitôt après son +intronisation, il lui dit: «C'est un grand bonheur pour vous, Bernino, +de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand +encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre +pontificat.»—Aussi, tant qu'Urbain VIII régna, le Bernin fut +tout-puissant à Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et +partageant le goût fastueux du pontife, il décora Rome et Saint-Pierre +de ses oeuvres colossales, d'une exécution presque toujours bizarre et +tourmentée, d'un style très-éloigné de l'antique, mais souvent d'un +effet grandiose.</p> + +<p>Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui +donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais +qu'il destinait à sa famille. Après avoir acheté des Strozza ce palais +situé aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin, +et orner de peintures par les artistes alors les plus célèbres.</p> + +<p>C'est dans une des salles principales de cet édifice, que Pierre de +Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit à fresque cette +immense composition qui excite encore aujourd'hui l'étonnement et +l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de +l'histoire romaine se trouvent mêlés aux fables de l'antiquité, aux +scènes de la mythologie païenne, et à des compositions prises dans les +<span class='pagenum'><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span>mystères et les emblèmes de la religion catholique<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>. On sait que ce +grand travail a été gravé par Corneille Bloemaert, sous la direction de +Pierre de Cortone lui-même, et publié dans l'ouvrage intitulé: <i>AEdes +Barberinae</i>, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a>, +ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les +arts.</p> + +<p>Corneille Bloemaert avait été appelé à Rome par le marquis Vincenzo +Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a> appelle le Mécène des +artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique +collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y eût +alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux +tableaux du marquis, parmi lesquels le célèbre <i>Mariage de sainte +Catherine</i>, de Raphaël; il se mit ensuite à graver les statues antiques +les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait déjà +terminé quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis étant +venu à mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grâce à la +protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille +Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi +puissants patrons. Il continua pendant longtemps à résider à Rome, où il +grava, d'après le Cortone,<span class='pagenum'><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span> Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le +Poussin et autres artistes contemporains, un très-grand nombre de +tableaux et de dessins. Fidèle à son ancienne amitié avec Peiresc, le +cardinal Barberini lui fit présent, en 1636, des gravures des statues de +la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en échange, le savant français +lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que +Duchesne venait de publier<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>.</p> + +<p>Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours +très-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui +adressa, de 1641 à 1646, pendant son séjour à Florence, où il était allé +peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del +Pozzo cherchait à dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture +pour se livrer à des travaux d'architecture<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a>. Le Cortone avait en +effet entrépris de faire le plan d'une église pour les pères de +l'Église-Neuve, à Florence, mais ce plan ne fut pas mis à exécution.</p> + +<p>On ne peut guère juger en France les grandes qualités que possédait +Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce maître que possède le +Louvre<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a> ne sont pas très-importants. D'ailleurs, c'est dans +l'exécution des grandes fresques qu'il faut apprécier cet artiste. Il +possédait l'art de bien disposer sa <span class='pagenum'><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span>composition, d'en faire puissamment +ressortir les effets principaux, et de donner à l'ensemble de ces vastes +machines un air de force et d'entrain, dans l'exécution, qui fait +oublier en partie les négligences et les incorrections du dessin, la +pesanteur des figures et le mauvais goût des attitudes; aucun artiste +n'a eu plus de réputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs, +particulièrement parmi les Français, puisque Pierre Puget, le Brun, +Pierre Mignard se sont souvent inspirés de ses oeuvres. Le Poussin seul +sut résister à cet entraînement général, et préférer, aux oeuvres du +Cortone, l'étude del'antique et de Raphaël, et la contemplation de la +nature, ces grandes sources du beau, qui élevèrent son génie bien +au-dessus de tous ses contemporains.</p> + +<p>On a souvent répété que le Poussin avait longtemps travaillé d'après +l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et +autres, qu'il trouvait à Rome. Sans doute son goût et son caractère +sérieux le portaient vers'cette étude; mais il est juste de reconnaître +que del Pozzo contribua puissamment à encourager et à développer cette +direction prise par le grand artiste français. Le commandeur avait été +l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnaître les grandes +dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement +sûr, son caractère taillé à l'antique, alors qu'aux prises avec la gêne, +n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin résistait à l'adversité avec +cette inébranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna +jamais.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span></p> + +<p>On sait que, dans les premiers temps de son séjour à Rome, le Poussin +vivait et travaillait avec le célèbre sculpteur François Duquesnoy, dit +le Flamand, qui n'était pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs +journées à dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et +bas-reliefs antiques que peintures de Raphaël, de Jules Romain et de +leur école. Ils copièrent même ensemble cette fête d'enfants, tableau du +Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi près de la porte Pinciana, et +qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manière de +représenter les enfants leur paraissait être celle qui se rapproche le +plus de la nature; et le Poussin employait son temps à en modeler +réellement, car il prenait plaisir à modeler aussi en relief<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>. Quant +au Flamand, ne trouvant personne qui eût assez de confiance en son +talent pour lui faire exécuter des statues, des groupes ou même des +bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des +peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en plâtre, +avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on +reconnaît un mérite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et +grands seigneurs, entre autres pour le prélat Camille Massimi et pour le +commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix à ces statuettes, +dont ils ornèrent leurs palais<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>.</p> + +<p>Aimant l'antiquité avec une véritable passion, le <span class='pagenum'><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span>commandeur mettait à +profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour +recueillir à grands frais les documents les plus précieux sur les lois, +les usages, les cérémonies et les habitudes domestiqués des anciens +Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait à tout prix les +fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par +les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes +de l'antiquité épars dans la ville de Rome. Il avait ainsi formé un +musée très-remarquable, non-seulement par la grande quantité des objets +qui s'y trouvaient rassemblés, mais surtout par l'ordre qui régnait dans +la disposition de toutes choses. Pour compléter son oeuvre, le +commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio. +Cette immense collection comprenait véritablement toute l'antiquité +romaine<a name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">[587]</a>.</p> + +<p>Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures +antiques récemment découvertes dans divers souterrains de Rome, et qui +ne tardèrent pas à se gâter et à s'effacer au contact de l'air, de telle +sorte qu'elles furent bientôt entièrement perdues. C'est au commandeur +qu'on doit la restauration de la belle mosaïque du temple dédié à la +Fortune, par Sylla, dans la ville de Préneste. Il avait fait relever un +dessin de la partie qui était encore intacte, et l'on put, avec ce +modèle, réparer complètement les parties endommagées. Ce fut del Pozzo +<span class='pagenum'><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span>qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne +Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et +l'étude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquité lui avaient rendu +le goût très-pur et très-délicat. Carlo Dati, dans son panégyrique, +raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: «C'est +grande honte pour notre siècle, alors que, pouvant admirer tant de +belles idées, tant de beaux modèles laissés par les anciens dans leurs +édifices, il permet néanmoins que, par le caprice de certains +professeurs qui veulent s'écarter du goût antique, l'architecture +rétrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procédèrent le +Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola +et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirèrent des mesures +des édifices romains les véritables proportions de ces ordres réguliers, +desquels il n'est pas permis de s'éloigner sans faire fausse +route<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">[588]</a>.» Le commandeur et son panégyriste font, sans doute, dans ce +passage, allusion au Borromini, dont le goût bizarre et capricieux, sans +grâce et sans beauté, était fort à la mode vers le milieu du +dix-septième siècle.</p> + +<p>Pendant les premières années de son séjour à Borne, le Poussin fut +très-activement employé à l'exécution des dessins d'antiquités dont le +commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la première +lettre rapportée dans le recueil de Bottari<a name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">[589]</a><span class='pagenum'><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span> combien l'artiste +avait confiance dans la bonté de son patron j et ce premier témoignage +d'une amitié que la mort seule put rompre, après trente-quatre ans de +relations intimes, ne fait pas moins l'éloge du grand seigneur que du +peintre.</p> + +<p>«Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de +ma part, écrivait le Poussin à del Pozzo, qu'après avoir reçu de votre +maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous +en demander de nouveaux; mais, persuadé que tout ce que vous avez fait +pour moi procède de la bonté, de la noblesse de votre coeur, +naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne +pouvant pas venir vous saluer, à cause d'une incommodité qui m'est +survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je +suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour +vivre que le travail de mes mains. J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a +paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais présent. Il est +monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à nos +dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un. Le plus humble de vos +serviteurs<a name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">[590]</a>.»</p> + +<p>On assure que, pour réponse, le commandeur envoya quarante écus romains +(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que, +pendant l'adversité, il avait reçus du commandeur. Il le vénérait comme +son père, et nous verrons plus tard <span class='pagenum'><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span>que, parvenu au comble de la gloire +et de la réputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la +préférence pour ses oeuvres, ne consentant même pas toujours à en +accepter le prix.</p> + +<p>Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il exécutait pour +son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu +connus en France, mais qui mérite cependant la réputation qu'il a +conservée en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur à +l'eau-forte.</p> + +<p>Il était né à Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure +et vint à Rome étudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la +protection de del Pozzo<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">[591]</a>, il fut admis dans l'atelier de Pierre de +Cortone. Comme il était d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se +brouilla bientôt avec ce maître, et fut obligé d'abandonner son école<a name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">[592]</a> +.</p> + +<p>«A cette époque vivait à Rome, dit Baldinucci, très en faveur à la cour, +le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mémoire sera toujours +glorieuse, non-seulement à cause des qualités qui ornaient son esprit, +et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et +des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession +d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses +dispositions aux grandes choses, se trouvaient à Rome le moins appuyés +de protection et de fortune, il s'était acquis la réputation d'un +<span class='pagenum'><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span>véritable Mécène des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il +le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il +avait ornée et embellie de ce merveilleux musée et de cette galerie, +desquels le célèbre Poussin avait coutume de dire qu'il était élève, +dans son art, de la maison et du musée du cavalière del Pozzo. Et le +Poussin avait raison de le dire, car cette collection réunissait dans ce +genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire à la +perfection celui qui voulait les étudier. Ce seigneur, qui joignait la +bienveillance à tant d'autres qualités, ayant reconnu que ce jeune homme +possédait, avec un dessin franc et sûr, une disposition extraordinaire à +bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles +antiquités de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux +qui l'ont connu et pratiqué, que le Testa ne laissa aucun reste +d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et généralement aucun +fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette +étude, qu'il put ensuite inventer les belles planches à l'eau-forte +qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin.... +Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux exécutés par +cet artiste pour le cavalière del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons +l'affirmer, que non-seulement ils ajoutèrent un prix considérable et une +grande beauté à sa galerie et à son musée, mais, pour ainsi dire, à Rome +elle-même, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup +d'oeil tous les restes les plus curieux <span class='pagenum'><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span>d'antiquités de cette commune +patrie, que les esprits les plus élevés viennent voir et admirer de +toutes les parties du monde.</p> + +<p>«Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier +desquels est tout plein de dessins faits d'après des bas-reliefs et des +statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se +rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du +paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il représenta un +grand nombre de dessins tirés des marbres antiques, les cérémonies +nuptiales, les vêtements des consuls et des matrones, les inscriptions, +les habillements des ouvriers et gens du peuple, les cérémonies +funèbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les +<i>triclinia</i>. Dans le troisième livre sont dessinés, avec une grande +habileté, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits +de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrième renferme les vases, +statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les +érudits. Enfin, dans le cinquième, on voit les figures du Virgile +antique et du Térence de la Vaticane, la mosaïque du temple de la +Fortune à Préneste, aujourd'hui Palestrine, érigé par Sylla, et d'autres +sujets coloriés. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute +Baldinucci, ces précieux joyaux, qui m'ont été montrés par le noble +cavalière Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix +conservés dans le palais et le musée de cette illustre famille; mais +j'en ai reçu en outre une notice écrite, <span class='pagenum'><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span>ainsi que de tous les autres +travaux du Testa, qui contribua à la création de cette oeuvre tout +autant que le célèbre Poussin, avec lequel, à cette occasion, nôtre +artiste contracta une amitié intime et durable<a name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">[593]</a>.»</p> + +<p>Tout en s'occupant à dessiner d'après l'antique, pour le commandeur, le +Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grâce à la protection de +Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre différents +tableaux dans plusieurs églises de Rome. Il voulut ensuite retourner à +Lucques, sa patrie, où il obtint des magistrats de la république, par la +protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui +adressa de cette ville, le 26 août 1632<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">[594]</a>, de peindre dans le palais +ducal une grande composition idéale, faisant allusion à la bonne +administration de la justice dans cette république. «Mais, dit le naïf +Passeri, le Testa ne satisfit pas le goût de ces seigneurs, parce que +rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophète dans son pays: et, +pour dire vrai, à cette époque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi +des couleurs, et on ajoute qu'il peignit à fresque, art qu'il avait +très-peu pratiqué. Il s'aperçut qu'il n'avait pas eu le bonheur de +plaire à ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui +avaient donné cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal +défaut de son caractère, il leur dit: «Je retournerai à Rome, +j'étudierai le coloris, <span class='pagenum'><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span>ainsi que j'ai étudié le dessin, et alors je +pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre côté, vous aurez +reconnu ce que je vaux.» Cette orgueilleuse réponse irrita fort la +seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa. +Aussi, se rappelant fort à propos le proverbe trivial de sa patrie, il +se dit à lui-même: <i>Lucca ti rividi</i>, et il retourna sur-le-champ à +Rome, où il se remit à l'étude avec ardeur<a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">[595]</a>.»</p> + +<p>Le Testa réussissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure à +l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses +tableaux manquent de cette qualité que les Italiens désignent sous le +nom de <i>maestria</i>, parce qu'elle fait distinguer les maîtres. Doué d'une +imagination féconde, et soutenu par ses études approfondies de +l'antique, le Testa a composé un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu +beaucoup de succès<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">[596]</a>.</p> + +<p>Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur, +s'il avait su réprimer son orgueilleuse nature, bien différent en cela +de son ami le Poussin, dont la modestie aurait dû lui servir d'exemple. +«La fortune, dit Passeri<a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">[597]</a>, qui veut avoir sa bonne part dans les +choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais +l'occasion de se distinguer par un éclatant succès; comme aussi, ne +<span class='pagenum'><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span>sut-il pas lui-même s'acquérir un appui assez fort pour se soutenir. +Cette malheureuse chance lui vint peut-être d'une trop grande +présomption, jointe à une simplicité naturelle poussée si loin, qu'on la +prenait souvent pour de la stupidité. Ajoutez à cela que le Testa ne sut +pas être de ces madrés compères qui, portant le rire sur les lèvres, +tiennent cachés sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels +ils coupent et mettent en pièces la bonne réputation des autres et leur +acheminement au succès.»</p> + +<p>Il paraît que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aidé le +Testa de sa bourse, et qu'il l'avait prié de faire, en échange, certains +travaux que l'artiste négligeait ou ne voulait pas commencer. Après +avoir vainement attendu pendant longtemps la réalisation de cette +promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se +disposait à quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se +décida à le faire emprisonner. En France, avant la révolution de 1789, +on mettait au For-l'Évêque les acteurs qui refusaient de jouer leurs +rôles: à Rome, jusqu'à la même époque, on faisait enfermer au château +Saint-Ange ou à la tour de Nona les artistes qui, ayant pris +l'engagement d'exécuter un tableau ou une statue, annonçaient vouloir +manquer à cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit à la tour +de Nona, prison située sur les bords du Tibre, et qu'a remplacée de nos +jours le théâtre qui porte le même nom. Il fallait que l'artiste eût +bien gravement offensé le commandeur, pour que cet <span class='pagenum'><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span>homme, si +bienveillant, si facile dans ses relations, se fût décidé à recourir à +une semblable extrémité. Quoi qu'il on soit, à peine enfermé dans la +tour, le Testa comprit ses torts, et adressa à son ancien protecteur la +lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignité<a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">[598]</a>:</p> + +<p>«Je suis à la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus +eu sûreté que si j'étais en liberté; non pas à cause de votre pouvoir +qui pénètre où vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait +profession, à l'égard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant +qu'il a dépendu de moi. J'éprouve une peine infinie d'avoir si peu de +crédit auprès de votre seigneurie, depuis tant d'années qu'elle +méconnaît, et c'est pour moi un grand déplaisir de savoir qu'on va dire +partout que c'est comme contraint et forcé que je me suis acquitté de +mes engagements vis-à-vis d'elle: chose qui est tout aussi éloignée de +mes intentions que du respect que je dois à votre seigneurie. Le +seigneur Francesco Béni peut attester avec quelle confiance et quel +empressement j'avais accepté la dernière résolution de votre seigneurie +illustrissime, qui consentait à n'exiger, en payement de ce que je lui +dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je +m'apprêtais à les exécuter avec cet amour et cet ardeur que +m'inspiraient le soin de ma réputation et la haute considération dont +jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a <span class='pagenum'><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span>pas laissé cette heureuse +chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre +seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoyés à la +place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est +d'avoir inspiré si peu de confiance à votre seigneurie illustrissime, +qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapporté le sbire, que je +voulais fuir et quitter Rome avec l'éminentissime cardinal Franciotti. +Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet à exécution, si +votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais +également en liberté, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de +cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. Étrange conjoncture, +seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais +prise pour me rendre auprès de votre seigneurie illustrissime, dans la +prison où je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu soupçonner un +pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie, +d'après les explications données au seigneur Béni, et par ma propre +conscience. Ainsi que je l'ai expliqué à monsieur Poussin, ainsi que je +le répète à votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour même où +je fus arrêté, pour lui présenter mes respects, pour prendre ses +derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commandés, +pour lui donner avis de mon départ, et pour la prier de vouloir bien me +permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares +qu'elle possède, c'est-à-dire de gravures anciennes, ainsi, du reste, +que monsieur Poussin m'y <span class='pagenum'><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span>avait précédemment autorisé. La franchise +naturelle de mon caractère et la sincérité de ces explications que je +devais à votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon +esprit. Je ne m'étendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence +et sa bonté. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en +éloignerai pas d'un iota.—Je lui baise les mains avec tout le respect +que je lui dois.—De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.»</p> + +<p>Quelques jours après, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le +grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16 +septembre suivant, datée encore de la Tour de Nona<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">[599]</a>, que del Pozzo +avait consenti à ce qu'il s'acquittât, en le remboursant par à-comptes +de cinq écus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre +dut exécuter les tableaux qu'il avait promis.</p> + +<p>Cette aventure refroidit et peut-être même rompit pendant quelque temps +les relations qui s'étaient établies depuis un grand nombre d'années +entre le peintre et son protecteur. Néanmoins, dans la suite, le Testa +reçut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est à lui qu'il avait +souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi +par le sort et abandonné de tout le monde. Comme il avait une haute idée +de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver +souvent l'occasion d'exécuter de grandes oeuvres de peinture. Il +<span class='pagenum'><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span>considérait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa réputation, +comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition. +Enfin, dans les dernières années de sa vie, il était devenu +mélancolique, et constamment préoccupé par une humeur sombre, qui le +faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu +sociable et méchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la +solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en même temps, +raconte ainsi la fin du malheureux Testa<a name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">[600]</a>:</p> + +<p>«Les rigueurs de la fortune l'affligèrent au delà de toute raison; et +après avoir publié la gravure de Proserpine<a name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">[601]</a>, d'une assez belle +manière et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit à +graver là vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec +l'intention d'en faire une douzaine, en commençant par sa naissance +jusqu'à la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perçant la +poitrine, plutôt que de perdre la liberté. Dans les divers événements de +la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parité +d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur +qui l'attendait; car, ayant cédé à une extrême mélancolie en se voyant +ainsi maltraité par le sort, et sachant qu'il n'était pas dépourvu de +talent, <span class='pagenum'><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span>il se laissa tout à fait abattre, et, s'éloignant du commerce +des hommes, il passait sa vie retiré dans les lieux les plus solitaires. +Le premier jour de Carême de l'année 1650, il fut trouvé noyé dans le +Tibre, du côté de la Lungara, près de l'église de Saint-Romuald et de +Saint-Léonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vêtu, +avec son manteau sur le dos. Cette mort fit soupçonner à beaucoup de +personnes qu'il s'était noyé de lui-même, et quelques méchantes langues +se mirent à dire qu'il avait préparé cette tragédie avec certaines +démonstrations, comme en brûlant ses dessins, en prenant congé de ses +amis avec des paroles ambiguës, et avec d'autres apparences +significatives. D'autres prétendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort +par les dernières gravures de Caton qu'il avait publiées: calomnies et +pares inventions de méchantes gens. D'autres riaient et se moquaient +indignement d'une si triste fin, qui mérite les regrets et la +commisération de tout homme de bien et de tout chrétien, puisque, dès +qu'on n'est pas certain de la manière dont cette mort est arrivée, on +doit plaindre un homme d'un si grand mérite et d'un si beau talent, mort +d'une façon si malheureuse dans la force de son âge, à environ quarante +ans.» Ces réflexions de Passeri, qui était prêtre, montrent sa charité +toute chrétienne et lui font beaucoup d'honneur.</p> + +<p>Le récit de Baldinucci ne diffère pas beaucoup de celui de Passeri; +seulement il attribue le désespoir du pauvre Testa à une circonstance +particulière.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span></p> + +<p>«Il arriva qu'un jour, poussé par le besoin, il se présenta dans la +maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme +pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais +repoussé par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste, +voulut que le domestique, auquel il s'était adressé, lui répondît que le +patron n'était pas à la maison. Testa crut que c'était une défaite du +maître pour se débarrasser de lui; il tomba dans des accès de mélancolie +extraordinaire, et se plaignant à ses amis, il leur disait: «Mon malheur +est arrivé à ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui +consente à me secourir dans mes besoins. » On ajoute que, rentré chez +lui, il annonça que ce matin il ne reviendrait pas déjeuner, chose qui +lui était assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la nécessité de se +livrer à ses études ou à ses affaires; mais la vérité est que, le soir +même ou le lendemain, le malheureux homme fut trouvé, entièrement vêtu +de ses habits, mort dans les eaux du Tibre<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">[602]</a>.»</p> + +<p>Que le désespoir ait conduit Testa au suicide, résolution fort rare à +cette époque, ou qu'il soit tombé dans le Tibre par accident, toujours +est-il que sa mort prématurée priva Rome d'un artiste remarquable. Le +Testa fut un grand et très-franc dessinateur: il copia parfaitement +l'antique, et l'étude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin +<span class='pagenum'><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span>lui apprit à traiter le nu avec un grand style et une grande +intelligence. Il suivit la manière du Cortone, mais avec un génie +particulier plus noble et plus fier. La fécondité de ses inventions à +l'eau-forte, la beauté de leur ordonnance, et la vivacité des +expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent +être facilement appréciées d'après ses oeuvres elles-mêmes, qui n'ont +pas besoin de descriptions, étant encore aujourd'hui assez répandues. Le +Testa fut lié avec le peintre Francesco Mola; il était grand admirateur +des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps étudié +d'après l'antique. Il tira un tel profit de ses études, que plus tard il +put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le +voir, particulièrement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans +la fuite en Egypte<a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">[603]</a>, oeuvre dans laquelle se retrouvent la +conception et les pensées du grand artiste français. Le Mola disait, +comme un témoignage de ce qu'il avait vu, «que jamais le Testa n'avait +exécuté aucune oeuvre de dessin ou de peinture, même très-minime, sans +l'avoir d'abord étudiée d'après nature; à la confusion de ceux qui, +travaillant constamment de pratique, donnent à entendre qu'ils sont +toujours capables de bien faire<a name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">[604]</a>.»</p> + +<p>Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout +en se livrant avec ardeur à <span class='pagenum'><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span>ses recherches sur l'antiquité, il ne +négligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples, à Florence, +en France comme à Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui +travaillaient d'après ses indications, soit pour le cardinal Francesco +Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-même.</p> + +<p>A Naples, il était en correspondance suivie, presqu'en même temps, avec +deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il +avait fait la connaissance à Rome.</p> + +<p>Artemisia était fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pisé, +mais élevé à Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une +compagnie au château Saint-Ange<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">[605]</a>, dont il avait pris le nom<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">[606]</a>. +Cet artiste mena une vie fort agitée: il travailla successivement à +Rome, à Gênes, en France et en Angleterre, où il mourut fort regretté de +toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mérite: toutefois ils ne +peuvent prétendre qu'à un rang très-secondaire parmi les maîtres +italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le maître +du Lorrain; et comme ils étaient de semblable humeur, aimant le luxe, la +représentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientôt intimes. +Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait +toujours à cheval, l'épée au côté, un collier d'or sur sa poitrine, +accompagné d'un serviteur se tenant à l'étrier, excitant par ces +manières la curiosité des <span class='pagenum'><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span>passants, qui se demandaient quel était ce +chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-même. Artemisia, +fille de Gentileschi, étudiait la peinture et faisait alors des +portraits. Comme elle ne manquait ni de beauté ni d'esprit, Agostino +Tassi, en la voyant fréquemment, en devint amoureux, et grâce à +l'intimité qui régnait entre le père de la jeune fille et lui, il fit si +bien que Gentileschi l'accusa d'avoir violé sa fille. Le fait était +réellement arrivé, à ce qu'il paraît, mais on n'a jamais eu la certitude +qu'Agostino en ait été l'auteur. Néanmoins, il fut incarcéré sur la +plainte du père, et forcé lui fut de souffrir le supplice de la +corde<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">[607]</a> qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui +valut son élargissement<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">[608]</a>.</p> + +<p>La belle Artemsia, nonobstant sa mésaventure, n'en trouva pas moins un +mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">[609]</a>. +Baldinucci raconte qu'elle avait inspiré une véritable passion au +peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, élève de Pierre de Cortone. +Cet artiste, se trouvant à Rome du temps d'Urbain VIII, était +très-employé par la famille Barberini. Comme il était jeune et fort +disposé à la galanterie, il s'était insinué dans les bonnes grâces de la +belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant +plaisir à la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans +<span class='pagenum'><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span>lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son +portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de +fruits, à l'exception de l'espace nécessaire pour qu'il put là +représenter elle-même occupée à les peindre. Artemisia obéit, et le +peintre exécuta, de la manière la plus gracieuse, le portrait de la +charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-même. Le Romanelli +attachait tant de prix à ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il +le préférait à tous les cadeaux qu'il avait reçus à Rome des princes et +des prélats. Il le fit voir à sa femme, et le plaça dans un lieu propre +à en faire ressortir la beauté, louant avec complaisance, devant sa +moitié, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su représenter +les fruits qu'elle était occupée à peindre, mais aussi sa grâce, son +esprit, sa vivacité, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit +tant et si bien, que sa femme, emportée par la jalousie, résolut de se +débarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du +Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinçon, et se mit à +percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle haïssait, +particulièrement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son +mari<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">[610]</a>.</p> + +<p>Après avoir longtemps travaillé à Rome et à Florence, Artemisia s'était +fixée à Naples, où elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par +ses lettres à del Pozzo, datées de Naples des 24 et 31 août <span class='pagenum'><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span>et 21 +décembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de +lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demandé, pour sa +collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par +eux-mêmes<a name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">[611]</a>.</p> + +<p>Quelques années plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frère à del +Pozzo, en le priant de l'introduire en présence du cardinal Antonio +Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle réclame +ses bons offices-dans cette négociation, et le prie de lui continuer la +protection qu'il n'a cessé de lui accorder en toute occasion<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">[612]</a>.</p> + +<p>Enfin, deux ans après, dégoûtée du séjour de Naples, et aspirant au +moment où elle pourra revenir se fixer à Rome, cette commune patrie des +artistes, elle a encore recours à l'obligeance du commandeur, et elle le +met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.</p> + +<p>«La confiance que j'ai toujours eue dans la bonté de votre seigneurie, +lui écrit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui +s'offre en ce moment de marier ma fille, me décident à recourir à sa +bienveillance, en réclamant tout à la fois son aide et ses conseils, +étant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois. +Cher seigneur, pour conclure et mener à fin ce mariage, il me manque une +petite somme d'argent: j'ai réservé à cet effet, n'ayant pas d'autre +capital <span class='pagenum'><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span>disponible, ni d'autre gage à donner, quelques tableaux grands +de onze ou douze palmes chacun<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">[613]</a>. J'ai l'intention de les offrir à +leurs éminences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal +Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet à exécution avant +d'avoir reçu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle +je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de +vouloir bien me faire la meilleure réponse qu'elle pourra me donner, +afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit +accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur +Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait à part, +conformément à l'intention qu'elle m'a manifestée de le placer au milieu +des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, débarrassée du +poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ à Rome, pour jouir +des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">[614]</a>.»</p> + +<p>Le désir d'Artemisia fut exaucé: elle maria sa fille, grâce à la +bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer à Rome. Mais elle n'eut +pas le bonheur d'y rester. Appelée en Angleterre par son père, elle alla +l'y rejoindre, et mourut à Londres, deux années avant lui, en 1644<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">[615]</a>.</p> + +<p>Giovanna Garzoni était une artiste en miniature; <span class='pagenum'><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span>elle peignait aussi +les fleurs avec beaucoup de talent. Elle était née à Ascoli vers 1600, +et après avoir longtemps fait des portraits à Florence, entre autres +ceux de la famille du grand-duc, et à Rome ceux des principaux membres +des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux années à Naples, +de 1630 à 1632, où elle était appelée par le vice-roi Alcala, qui +l'honora d'une protection toute particulière, ainsi que les lettres de +Giovanna en font foi<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">[616]</a>.</p> + +<p>Il paraît qu'elle avait promis à del Pozzo de faire pour lui un petit +tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre datée +de Naples, le 12 juillet 1631<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">[617]</a>, le malheur qui lui est arrivé à +cette occasion. Elle avait terminé ce tableau, et se disposait à le lui +envoyer, lorsqu'elle reçut la visite de don Herrera, secrétaire du duc +Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle était occupée à leur +montrer plusieurs ouvrages commencés pour le vice-roi, ces seigneurs lui +jouèrent un tour à l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment, +d'un livre dans lequel elle l'avait placé, le tableau de saint Jean, et +l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportèrent sans plus de +façon. Giovanna fut donc obligée de recommencer le saint Jean, et en +l'envoyant à del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don +d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention à la +valeur du présent, mais en considérant seulement l'intention qui le lui +fait offrir.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span>Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artèmisia Gentileschi. Comme cette +dernière, elle avait exprimé au commandeur le désir de revenir à Rome. +«'Je supplie votre seigneurie, lui écrivait-elle de Naples, le 19 avril +1631<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">[618]</a>, de me procurer les moyens de la servir à Rome avec toute +obéissance; quant au traitement, je m'en remets à votre seigneurie. Mon +désir est de vivre et de mourir à Rome.»</p> + +<p>Elle put réaliser ce voeu. Rentrée dans cette ville vers la fin de 1631, +elle y vécut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna, +et dans l'intimité de del Pozzo. Elle mourut à Rome en 1673, après avoir +légué ses biens et ses dessins à l'Académie de Saint-Luc, qui, pour +conserver la mémoire de cette libéralité, fit ériger à Giovanna un +monument eh marbre dans l'église de Saint-Luc, près le Capitole, avec +une inscription qui vante son talent pour la miniature.</p> + +<p>A Florence et en Toscane, le commandeur était depuis longtemps en +relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait +soit à faire des dessins, soit à graver les oeuvres des maîtres, soit +même à chercher des gravures rares et estimées.</p> + +<p>C'est ainsi que, pendant son séjour à Pisé, il s'était lié avec +Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de +Sienne, du 7 mars 1626, le graveur à l'eau-forte Bernardini Capitelli, +élève d'Alexandre Casolani<a name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">[619]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span>Il avait voulu faire tirer les planches laissées par Cherubino Alberti, +peintre et graveur sur cuivre assez célèbre, de Borgo San Sepolcro, et +il s'était adressé à Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal +Francesco Barberini, pour prendre un arrangement à cet égard. Il paraît +qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne +furent ni réunies, ni tirées ensemble<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p> + +<p>Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait à Florence +Jacques Ligozzi<a name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">[621]</a>, peintre né à Vérone, mais qui, depuis longtemps, +s'était fixé dans la capitale de la Toscane, où il fut très-employé par +le grand-duc Ferdinand II, et où il a laissé de nombreux ouvrages.</p> + +<p>Dans la même ville, le commandeur était en correspondance suivie, depuis +1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui paraît avoir été attaché à la +cour du grand-duc, et peut-être même préposé à la conservation des +objets précieux achetés par ce prince. Ce correspondant faisait des +acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait +dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets +d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des +curiosités, peintures, horloges, étudioles rapportées d'Allemagne par le +grand-duc. Il faisait tailler des camées, et essayer des peintures +représentant des pierres et des minéraux pour <span class='pagenum'><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span>l'Académie des <i>Lincei</i>, +dont del Pozzo était un des membres les plus actifs<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p> + +<p>Le commandeur avait envoyé à Venise, à Bologne et dans la Romagne, +Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc +Antoine et d'autres maîtres. On voit par une lettre de ce Rossi, datée +de Pesaro le 24 mai 1634<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">[623]</a> qu'il était parvenu à réunir une belle +collection de ces gravures, mais, qu'en passant à Bologne, elles lui +furent enlevées par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur +d'estampes.</p> + +<p>Nous avons vu que le commandeur avait réuni les portraits des peintres +vivants, ses contemporains, peints par eux-mêmes, et qu'il en avait +formé une galerie qui a peut-être donné l'idée de la collection qu'on +voit aux <i>Offices</i> de Florence. Il possédait également un grand nombre +de portraits des plus belles femmes qu'il y eût alors en Italie et en +France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui +appartenait alors au saint-siège, c'était un jésuite qu'il avait chargé +de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon +père, adressées à del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il +s'acquittait de cette délicate mission avec succès, mais non pas sans +désagrément de la part de ses supérieurs.</p> + +<p>Par une première lettre du couvent de Saint-Augustin <span class='pagenum'><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span>d'Avignon, le 13 +mai 1633<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">[624]</a>, Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie +le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps. +«Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tôt, parce que je ne +suis plus maître, maintenant, de cette liberté avec laquelle je pouvais +disposer de mon temps pour rendre service à des amis. A présent, je me +trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre à exécution +aucun projet honnête, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu +que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire, +ayant à vivre avec des gens tout à fait incapables d'aucun travail +sérieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer à leur +commerce et à gagner de l'argent pour leur ménage; tellement que je suis +décidé à changer de manière et à faire ce qui véritablement ne +conviendrait pas à un artiste. Que votre seigneurie accepte ce léger +témoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands, +car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.»</p> + +<p>Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de +n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del +Pozzo lui avait demandé.</p> + +<p>«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle votre seigneurie me +faisait connaître son désir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce +que j'espérais <span class='pagenum'><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span>toujours lui envoyer en même temps la réponse et le +portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitté +Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais été dans son intimité, je +serais allé à Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais priée +de vouloir bien prendre son temps et sa commodité pour me laisser faire +son portrait. Mais comme on espère qu'elle sera de retour ici dans +quelques semaines, c'est-à-dire vers le carnaval, alors je trouverai +l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait. +Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la +négligence, car, pour toutes les choses qui l'intéressent, elle ne +trouvera personne plus prompte et plus disposée à la servir<a name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">[625]</a>.»</p> + +<p>En attendant qu'il pût faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano +envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre +d'Avignon, du 27 mars 1635<a name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">[626]</a>, le portrait d'une autre dame de ce +pays, qu'il avait exécuté deux années auparavant, pendant qu'il se +trouvait dans la maison du père de cette dame, son ami. Il prie del +Pozzo de l'accepter, non pas à cause de la ressemblance de la dame, que +le commandeur ne connaît pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en +très-peu de temps.</p> + +<p>Par une autre lettre du 28 décembre 1635<a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">[627]</a>, Fra<span class='pagenum'><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span> Saliano raconte au +commandeur qu'il a prié madame d'Ampus de lui permettre de faire son +portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilité. «Mais, +ajoute-t-il, elle ne m'a pas précisément indiqué de jour, et j'y suis +allé plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, étant continuellement +occupée à recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai +commencé le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'étant pas d'aussi +haute naissance, est considérée comme la plus belle et la plus gracieuse +qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la même dimension que +celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon à votre seigneurie du +retard que j'apporte à lui donner satisfaction sur ce point.»—Le bon +père confie ensuite au commandeur les persécutions qu'il éprouve de la +part de ses supérieurs, probablement à cause de ses peintures, et il +réclame sa protection auprès du général des jésuites résidant à Rome.</p> + +<p>«Je suis toujours travaillé par ce général, lui écrit-il, à +l'instigation d'un père de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint +dernièrement au révérendissime supérieur d'avoir reçu un soufflet de +moi, ce qui est très-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en +convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a été donnée par +tous les pères et frères de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin +que votre seigneurie puisse la lire et faire lire à quelles personnes +elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prît la +peine de <span class='pagenum'><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span>remettre elle-même cette attestation au général; il suffira +qu'elle soit portée par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie, +à la première rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et +lui fasse entendre que s'il persiste à me tourmenter, je serai contraint +d'abandonner cet habit et de me faire prêtre séculier; car je suis +sollicité de mettre ce projet à exécution par plusieurs évêques qui me +veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les +ennuis que je lui cause: je n'ai pas à Rome de protecteur plus dévoué et +plus puissant, et je ne saurais à qui confier mes tourments et mes +chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbée à écrire +des lettres, à chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas +me livrer à la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en +partie parce que j'ai toujours l'esprit préoccupé. Si votre seigneurie +illustrissime me fait l'honneur de m'écrire, je la prie de me faire +parvenir en même temps la réponse du général, sous une enveloppe +adressée au seigneur de'Zanobi, docteur ès-lois, qui demeure près du +Change, à Avignon: autrement, elle serait prise à la poste et cachée, +ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me +veulent pas de bien.» Nous ne savons si le bon frère obtint, par +l'entremise du commandeur, satisfaction de son supérieur; peut-être le +général exigea-t-il que Fra Saliano renonçât à faire les portraits des +belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville +d'Orange, où il s'était rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que +del Pozzo lui avait demandé<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">[628]</a>. Le mauvais temps l'ayant obligé à +renoncer à ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de +ce monument, exécutées par un Avignonais, qui avait fait hommage des +planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyées en Hollande.</p> + +<p>Nous n'avons trouvé aucune notice sur le jésuite Fra Saliano: le +dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom +ne figure pas non plus dans les plus récentes éditions de +l'<i>Abecedario</i>. S'il eût exécuté des tableaux remarquables, l'ordre des +jésuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connaître +comme les autres membres qui ont illustré cette compagnie par des +oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent +ordinaire, et sans ses lettres adressées à del Pozzo et publiées par +Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun témoignage du goût qu'il +avait pour la peinture.</p> + +<p>Fra Saliano était, comme del Pozzo, très-lie avec Peiresc. On voit par +ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que +le commandeur faisait parvenir au jésuite d'Avignon ses envois de Rome, +et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.</p> + +<p>Le jésuite vivait également dans l'intimité de Nicolas Mignard, fixé +depuis longtemps dans la ville <span class='pagenum'><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span>d'Avignon. C'est à la recommandation du +bon frère, que Pierre Mignard, frère de Nicolas, dut le bon accueil que +lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit à Rome. Les +lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre +Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre +lettre du 4 mai 1638, il recommande de<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> nouveau à del Pozzo le jeune +Mignard, alors arrivé à Rome, comme étant fort désireux d'être employé +par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">[629]</a>.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span> + +<p>Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre +Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes +pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal +Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le +Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement +a se défaire de la manière de Simon Vouët, qu'il avait apportée de +France<a name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">[630]</a>.</p> + +<p>De tout temps Rome a eu le privilège d'attirer les artistes; mais c'est +plus particulièrement à partir du dix-septième siècle qu'elle a été +fréquentée par de nombreux artistes français. Vers la fin du règne de +Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le pèlerinage +obligé de tous ceux qui <span class='pagenum'><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span>voulaient étudier d'après l'antique, et se +faire une manière dans le goût du grand Style des maîtres italiens des +siècles précédents, dont les chefs-d'oeuvre, conservés à Fontainebleau +et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'émulation des +artistes. C'est à Rome qu'ont été étudier François Périer, Jacques +Sarrasin, Simon Vouët, le Valentin, J. Stella et d'autres maîtres, qui +ont exercé sur les commencements de l'école française une influence qui +n'a cédé, que longtemps après, à celle de Charles Lebrun.</p> + +<p>A l'époque où Pierre Mignard vint se fixer à Rome, il trouva dans cette +ville une colonie française d'artistes et de gens de lettres.</p> + +<p>A la tête des premiers brillait le Poussin, revendiqué à la fois par les +Français et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de +modèles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le +respect et l'attachement de ses émules. A côté de ce grand maître, ses +trois élèves, Pierre Erard, Jean Lemaire et François Lemaire, qu'il +occupait souvent, avec Pierre Mignard, à faire pour la France des copies +des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frère, Gaspard Duguet, +plus Romain que Français, aussi son élève, dont les paysages, peu connus +en France, révèlent un talent original de premier ordre; un autre +paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gelée, +le premier dans l'art si difficile de rendre la lumière, et dont les +oeuvres sont restées inimitables. Il y avait encore<span class='pagenum'><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span> Sébastien Leclerc, +le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de +cas, et plusieurs autres.</p> + +<p>Les savants et les gens de lettres étaient représentés par Gabriel +Naudé, d'abord secrétaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant +très-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques +Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il prononça l'oraison +funèbre en latin devant l'académie des <i>Lincei</i>, le 21 décembre 1637; +enfin, par Dufresnoy, peintre médiocre, mais poète latin distingué, qui, +pendant son long séjour en Italie, s'inspira de la vue des +chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres, pour composer son poëme de la +<i>Peinture</i>. Il était très-lié, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard, +qui, à Rome, le trouva occupé à travailler à son poëme. Leur intimité +est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment à +la cimenter et à l'entretenir. Ils avaient débuté ensemble dans +l'atelier de Vouët. Dufresnoy, né à Paris en 1611, fils d'un pharmacien, +avait été destiné par son père à l'exercice de la médecine. Il avait +fait de fortes études, connaissait le grec et les poètes latins lui +étaient familiers. Mais cette éducation rie put le détourner de son goût +naturel pour le dessin. Après avoir suivi, malgré l'opposition de son +père, les leçons de Périer et de Vouët, il se décida, vers 1633, à l'âge +de vingt-un ans, à se rendre à Rome, où il se sentait attiré par le +désir d'admirer les maîtres, et de se perfectionner dans <span class='pagenum'><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span>l'usage de la +langue latine. Il vécut de privations pendant son voyage, et, comme tant +d'autres, il fut obligé, les deux premières années de son séjour à Rome, +de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture. +L'arrivée de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture, +améliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le +commandeur del Pozzo; il lui présenta son compatriote qui en reçut le +meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut être +peint de la main de Mignard, il lui communiqua les écrits du père Matteo +Zacolini, de l'ordre des Théatins, sur l'optique, qui étaient +précieusement conservés dans la bibliothèque Barberine. L'ouvrage dans +lequel ce savant religieux a développé les principes des lumières et des +ombres et les règles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours +à Mignard et à Dufresnoy<a name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">[631]</a>.</p> + +<p>Les deux amis étaient logés ensemble, et se livraient avec la même +ardeur à l'étude d'un art pour lequel ils avaient la même passion. Leurs +journées se passaient à dessiner d'après les statues et les bas-reliefs +antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui +font l'ornement de ses environs<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">[632]</a>. C'est ainsi qu'ils copièrent +ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais +Farnèse, sans toutefois négliger les peintures de Raphaël<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">[633]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span>«Dufresnoy, tout en copiant les maîtres, s'attachait particulièrement à +comprendre ce qui regarde la théorie de la peinture, et son amour pour +cet art, dit Félibien<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">[634]</a>, le possédait de sorte qu'il ne pensait à +autre chose qu'à en acquérir toutes les connaissances. C'est ce qui fit +que, dès ce temps-là et même pendant son travail, il s'occupait à faire +des vers latins pour exprimer ses pensées, et qu'il commença ainsi son +poëme de la <i>Peinture</i>. Il ne l'acheva qu'après avoir bien lu tous les +meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus +grands maîtres, mais surtout après les profondes réflexions et les +entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard; +car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde +leur profession, sans en faire un examen très-exact.» Doué d'une +imagination plus féconde et d'une facilité d'exécution beaucoup plus +grande, Mignard composa, pendant son séjour en Italie, un nombre bien +plus considérable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se +laissait trop absorber par l'idée de son poëme <i>de Arte graphica</i>; et +s'il y gagnait comme écrivain, il y perdait assurément comme peintre. +Félibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour +des amateurs français et italiens: ce sont des paysages composés plutôt +dans le goût de Pierre de Cortone que du Poussin; des scènes tirées de +l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vénus, +celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au +tombeau<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">[635]</a>. Cet artiste avait une estime particulière pour les +ouvrages du Titien, et en général pour l'école vénitienne. Il avait +copié, pour Félibien et pour le chevalier d'Elbène, plusieurs paysages +de ce maître, qui se trouvaient alors à la villa Aldobrandini et à la +villa Borghèse.</p> + +<p>Ce goût pour l'école coloriste le décida, en 1653, à se rendre à Venise +avec Mignard. «Car les deux amis, dit Félibien, ne se quittaient jamais, +et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les inséparables. Il est +vrai que cette union d'esprit et de volonté leur était beaucoup +avantageuse. L'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre était exempte de +toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les +biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur étaient communs: chacun +faisait part à son compagnon des connaissances qu'il acquérait dans son +art, et ils n'étaient point plus contents l'un de l'autre que quand ils +se pouvaient rendre de mutuels services<a name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">[636]</a>.»</p> + +<p>Après huit mois de séjour à Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit +une Vénus couchée pour Marco Paruta, noble vénitien, les deux amis se +séparèrent. Dufresnoy résolut de rentrer en France, après avoir passé +vingt aimées en Italie; et Mignard <span class='pagenum'><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span>ne pouvant se décider à quitter +Rome, où il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa +rentrée, il fit avec le plus grand succès le portrait de Fabio Chigi, +qui venait d'être élu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'était +marié à Rome à la fin de l'année 1656; il y serait sans doute resté +jusqu'à sa mort, mais il fut obligé d'obéir aux lettres de M. de Lionne +qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant +de toute la protection du premier ministre<a name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">[637]</a>. Toutefois, avant de +quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait +commencés. L'abbé de Monville raconte même que: «la plus belle +courtisane de Rome désirait passionnément d'être peinte de sa main: La +Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, eût mérité d'être vertueuse; +elle s'était fait distinguer par des sentiments nobles et délicats. +Mignard consentit d'autant plus volontiers à la peindre, qu'elle ne lui +demandait son portrait qu'afîn qu'il le portât en France, où il le +vendit à son retour un prix considérable<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">[638]</a>.»</p> + +<p>Rentré en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrêta d'abord à +Marseille et à Aix, ensuite dans la ville d'Avignon où il trouva son +frère qui s'y était fixé. Une maladie qu'il gagna le força de prolonger +son séjour à Avignon; il se rendit ensuite à Lyon où il demeura quelque +temps, de telle sorte qu'il ne parvint à Fontainebleau, où était la +cour, <span class='pagenum'><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span>que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut présenté +au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mère, en lui montrant les plus +belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des +beautés plus parfaites<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">[639]</a>.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux à la cour. Rentré bientôt +à Paris, il y retrouva son fidèle Dufresnoy qui n'hésita pas à quitter +la maison de M. Potel, secrétaire du conseil, chez lequel il était +installé depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade +Mignard. La mort de Dufresnoy, arrivée en 1665, put seule séparer les +deux amis. Mais, pour exécuter religieusement les dernières volontés de +Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du poëme <i>de +Arte graphica</i>, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apporté +bien des inspirations. On sait que de Piles en a donné une seconde +édition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en +1693, traduisit en anglais le poëme de l'artiste français, avec les +notes de Piles. Ce poëme est certainement le meilleur qu'on ait écrit +sur la peinture, et cependant il est totalement oublié de nos jours. +C'est en général le sort des poèmes didactiques, et surtout de ceux qui +sont écrits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser +absorber par les muses latines, avait plus souvent exercé son pinceau, +son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa réputation, <span class='pagenum'><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span>comme artiste, +égalerait peut-être celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres +font l'ornement des palais et des musées. Mais l'intimité qui a +constamment régné entre ces deux artistes, rend, même après leur mort, +leurs noms inséparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est +difficile de ne pas penser en même temps à l'auteur du poëme sur la +peinture.</p> +<span class='pagenum'><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span> + +<p>L'amitié, qui unit pendant près de trente-quatre ans le commandeur del +Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations +établies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la +résolution que prit le Poussin de revenir à Rome et d'y mourir. Ses +lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641 à 1643, +prouvent que si les tracas et les contrariétés qu'il éprouvait dans ses +travaux du Louvre le dégoûtaient du séjour de Paris, il se sentait +surtout rappelé à Rome, non-seulement par l'indépendance de la vie qu'il +y menait, mais plus encore par le désir d'y retrouver le patron de ses +premières années, l'ami de son âge mûr, le savant d'un goût délicat et +pur, voué comme lui au culte de l'art et de l'antiquité, et capable +d'apprécier également ses chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>La réputation du Poussin était déjà grande en France vers l'année 1638, +bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait exécuté, avant +cette époque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'église de +Valenciennes. Il avait aussi composé pour <span class='pagenum'><a name="Page_460" id="Page_460">[Pg 460]</a></span>son ami le peintre Stella, +qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le désert, et +traité le même sujet, mais d'une manière différente, pour un amateur, M. +Gillié. La vue de ces tableaux décida le cardinal de Richelieu à lui +commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de +Neptune au milieu de la mer, sur un char tiré par des chevaux marins, +environné de tritons et de néréides<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">[640]</a>. Tous ces ouvrages lui firent +beaucoup d'honneur.</p> + +<p>C'est en 1638 que commencèrent ses relations avec Paul Fréart, sieur de +Chantelou, alors secrétaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre +et surintendant des bâtiments, arts et manufactures, sous le cardinal de +Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un +tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait +de Rome les 25 janvier et 19 février 1639<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">[641]</a> que le premier tableau +exécuté par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le +désert.</p> + +<p>Dès cette époque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom +de Sublet de Noyers, et le<span class='pagenum'><a name="Page_461" id="Page_461">[Pg 461]</a></span> Poussin, pour déterminer ce dernier à venir +se fixer en France, et à travailler pour le roi Louis XIII, et pour le +cardinal, son premier ministre.</p> + +<p>Le Poussin avait de la peine à se décider à quitter Rome, où il se +trouvait bien.—«Après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en +ce pays assez heureusement, écrivait-il à Chantelou, mêmement m'y étant +marié, et étant dans l'espérance d'y mourir, j'avais conclu en moi-même +de suivre le dire italien: <i>Chi sta bene non si muove</i><a name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">[642]</a>.»</p> + +<p>Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur, +la première suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une +autre manière, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient porté sa +réputation au plus haut degré: ils attirèrent tellement la curiosité des +étrangers qui se rendaient à Rome, que le palais de del Pozzo était +continuellement embarrassé par le nombreux concours des personnes qui +s'y rendaient pour admirer ces tableaux<a name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">[643]</a>.</p> + +<p>Au milieu de ce succès, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le +18 janvier 1639, écrite au peintre à l'instigation de de Noyers, vint +annoncer au Poussin «qu'il avait été choisi et retenu pour l'un des +peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dorénavant +l'employer en cette qualité. A cet effet, ajoutait la lettre, notre +intention est que la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir +par <span class='pagenum'><a name="Page_462" id="Page_462">[Pg 462]</a></span>deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés +que vos oeuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous +êtes<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">[644]</a>.»</p> + +<p>De Noyers ne se borna pas à l'envoi de cette lettre: il écrivit lui-même +au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui +donnent une haute idée du goût de cet homme d'État, non moins que delà +considération dont jouissait l'artiste.</p> + +<p>«Monsieur, écrit de Noyers, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de +me donner la charge de surintendant de ses bâtiments, il me vint en +pensée de me servir de l'autorité que Sa Majesté me donne pour remettre +en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout +particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une +maîtresse bien-aimée et de lui donner les prémices de mes soins. Vous +l'avez su par vos amis qui sont de deçà, et comme je les priai de vous +écrire de ma part que je demandais justice à l'Italie, et que du moins +elle nous fît restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant +d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât +encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par là que je +voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien. +Et, afin défaire connaître aux uns et aux autres l'estime que le roi +fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme +vous. Je vous fais écrire, ce que je vous <span class='pagenum'><a name="Page_463" id="Page_463">[Pg 463]</a></span>confirme par celle-ci, qui +vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite, +jusqu'à ce qu'à votre arrivée Je, vous mette en mains les brevets et les +expéditions du roi: que je vous enverrai mille écus pour les frais de +votre voyage; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun +an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre à Paris, +soit à Fontainebleau, à votre choix; que je vous le ferai meubler +honnêtement pour la première fois que vous y logerez, si vous voulez, +cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en +voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous +le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de +la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair +dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il +reste à vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour +personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et +non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure +de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Après +cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de +contentement que vous ne vous en pouvez imaginer<a name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">[645]</a>.</p> + +<p>Cette lettre, toute flatteuse qu'elle était, ne put décider l'artiste à +quitter Rome sur-le-champ. En <span class='pagenum'><a name="Page_464" id="Page_464">[Pg 464]</a></span>exprimant sa reconnaissance à MM. de +Noyers et de Chantelou<a name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">[646]</a>, il demanda de rester dans cette ville +jusqu'à l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris +«pour des personnes de considération, avec qui je veux, disait-il, en +sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en +conserver l'amitié et la bienveillance<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">[647]</a>.» Il écrivit également à son +ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices +et le prier de lui faire obtenir ce répit. On voit qu'il travaillait +alors «avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou.» Il y +a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la +délicatesse du Poussin. «Je vous supplie de me dire, comme il vous +semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou, touchant son +tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carême: il contient, sans le +paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un +tableau de cinq cents écus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son +obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un +présent, vous jugerez bien que ce serait des libéralités qui me seraient +malséantes: j'ai donc résolu de le traiter comme un homme à qui je suis +obligé: et puis, quand je serai par delà, je saurai fort bien le +reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous +semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici (1078 +fr.), faisant compte <span class='pagenum'><a name="Page_465" id="Page_465">[Pg 465]</a></span>de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il +fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui écrirai, je ne lui parlerai +d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et à qui je le dois +consigner, pour lui faire tenir<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">[648]</a>.»</p> + +<p>En adressant ce tableau à Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le +Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, «de l'orner d'un peu de +bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considérant en +toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point épars +au dehors, et que l'oeil ne reçoive pas les images des autres objets +voisins, qui, venant pêle-mêle avec les choses peintes, confondent le +jour;» il désirait que cette bordure fût dorée d'or mat tout simplement, +«car il s'unit très-doucement aux couleurs sans les offenser.» Il +ajoutait que «ce tableau devait être colloque fort peu au-dessus de +l'oeil, et plutôt au-dessous.»—C'est, en effet, la meilleure +disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la +proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre +ne fût pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: «Si vous vous +souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le +mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout +ensemble, vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous +reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles +qui ont pitié, qui font action de <span class='pagenum'><a name="Page_466" id="Page_466">[Pg 466]</a></span>charité, de grande nécessité, de +désir de se repaître de consolation, et autres. Car les sept premières +figures à main gauche vous diront tout ce qui est ici écrit, et tout le +reste est de la même étoffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de +connaître si chaque chose est appropriée au sujet. Et si, après l'avoir +considéré plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction, +mandez-le-moi, s'il vous plaît, sans rien déguiser, afin que je me +réjouisse de vous avoir contenté, pour la première fois que j'ai eu +l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons à toute sorte +d'amendement, vous suppliant de considérer encore que l'esprit est +prompt et la chair débile<a name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">[649]</a>.»</p> + + +<p>L'époque que le Poussin avait lui-même fixée pour son départ arriva sans +qu'il eût quitté Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se +repentait presque de l'avoir engagée. «J'ai estime d'avoir fait une +grande folie, écrivait-il à son ami Lemaire, le 17 août 1639<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">[650]</a>, en +donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition +telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis +quatre ans), et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de +nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma +petite maison, pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être +tout au rebours. Toutes ces choses m'ont passé et me passent tous les +jours par l'entendement, avec un million d'autres plus <span class='pagenum'><a name="Page_467" id="Page_467">[Pg 467]</a></span>peinantes; et +néanmoins, je conclurai toujours de la même manière, c'est à savoir que +je partirai, et que j'irai à la première commodité, en même état que si +on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux.»</p> + +<p>Il résulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait +Rome avec regret, il n'en était pas moins décidé à remplir sa promesse, +et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du +retard qu'il apportait à se mettre en route.</p> + +<p>Il n'était pas encore entièrement rétabli, lorsque Paul Fréart de +Chantelou et son frère, l'abbé de Chambray, arrivèrent à Rome, vers le +printemps de 1640. Ils étaient envoyés par de Noyers, suivant l'ordre du +cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des +statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre +d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les +employer aux travaux du Louvre et des bâtiments royaux.</p> + +<p>Les deux frères furent introduits par le Poussin dans la société du +commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils +qu'ils en reçurent de bien connaître les antiquités de cette ville, et +d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les +relations qui s'établirent alors entre ces illustres amateurs devinrent, +grâce au Poussin, une amitié durable, basée sur une mutuelle estime, sur +les mêmes goûts, et, avant tout, sur une même sympathie pour le grand +artiste, qui devint ainsi leur <span class='pagenum'><a name="Page_468" id="Page_468">[Pg 468]</a></span>centre commun d'attraction. Le Poussin +quittait Rome avec peine, mais ses regrets étaient moins amers en +songeant qu'il se rendait en France accompagné d'amis aussi dévoués, +aussi dignes de le comprendre. D'un autre côté, il laissait sa femme à +Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis +l'administration de ses intérêts, et il était assuré que cet ami fidèle +s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-même. Il ne fallait rien +moins que cette assurance pour le déterminer à partir. Il quitta Rome +dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frères Chantelou, +qui retournaient en France.</p> + +<p>A peine arrivé à Paris, il se hâta d'écrire à Carlo Antonio del Pozzo et +à son frère Cassiano, pour leur rendre compte de sa première entrevue +avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa +présentation au roi Louis XIII<a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">[651]</a>. Il reçut partout l'accueil le plus +empressé, et l'es effets dépassèrent les promesses. Le roi lui commanda +tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des châteaux de +Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientôt nommé, par brevet du +20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualité, +Louis XIII lui donna la direction générale de tous les ouvrages de +peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement +de ses mai<span class='pagenum'><a name="Page_469" id="Page_469">[Pg 469]</a></span>sons royales, «voulant que tous ses autres peintres ne +pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majesté sans en avoir fait voir +les dessins, et reçu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin. +Et pour lui donner moyen de s'entretenir à son service, le roi lui +accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un +jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir +sa vie durant<a name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">[652]</a>.»</p> + +<p>On imprimait alors à Paris, à l'imprimerie royale, les oeuvres de +Virgile et d'Horace: de Noyers désira que ces livres fussent ornés d'un +frontispice dessiné par le Poussin. En tête du Virgile, il représenta le +dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le poëte de l'Enéide. On +voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou +flûtes champêtres, pour indiquer les Églogues pastorales, et la +faucille, symbole de la moisson, c'est-à-dire des Géorgiques. Dans le +frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur +la figure du poëte, emblème de ses satires, et elle tient à la main une +lyre, signe caractéristique de ses odes et de ses autres poésies légères<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">[653]</a> +.</p> + +<p>Les dessins de ces frontispices n'empêchaient pas l'artiste de continuer +avec ardeur un tableau du Baptême de Jésus-Christ, qu'il avait commencé +à Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un <span class='pagenum'><a name="Page_470" id="Page_470">[Pg 470]</a></span>autre tableau pour Gio. +Stefano, amateur romain<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">[654]</a>. Il recevait journellement des marques +d'amitié de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres à ce seigneur, de +Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgré sa gravité habituelle, le +Poussin savait assaisonner à propos son style du vieux sel gaulois. +«Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l'honneur de vous +accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour je trouvai +que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoyé. +Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de +faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je +vis que, particulièrement, vous désiriez savoir ce qu'il me semblait +dudit vin. Je l'ai essayé avec mes amis aimant le piot: nous l'avons +tous trouvé très-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le +trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en +boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. Aussi +bien, je vois que le proverbe est véritable, qui dit que chapon mangé +chapon lui vient. Mêmement hier M. Costage m'envoya un pâté de cerf si +grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu que les +cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à +commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, +afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au +<span class='pagenum'><a name="Page_471" id="Page_471">[Pg 471]</a></span>pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme +aussi je vous suis le plus dévoué serviteur de tous vos +serviteurs<a name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">[655]</a>.»</p> + +<p>Hâtons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la +table, le Poussin ne se permettait pas même, comme délassement à ses +travaux, une excursion dans les environs de Paris, au château de Dangu, +appartenant à de Noyers, et à Chantilly. Il se trouvait déjà surchargé +de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">[656]</a>. Il +travaillait alors tout à la fois au tableau pour la chapelle de +Saint-Germain, aux profils et modénatures de la galerie du Louvre<a name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">[657]</a>, +dont il avait ordonné les compartiments; enfin à un frontispice de la +grande Bible que l'on publiait à l'imprimerie royale. Ce frontispice +contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin +lui-même dans une lettre à M. de Chantelou, du 3 août 1641<a name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">[658]</a>. «La +figure ailée représente l'histoire, l'autre figure voilée représente la +prophétie. Sur le titre qu'elle tient on lit: <i>Biblia regià</i>. Le sphinx +qui est dessus ne représente autre que l'obscurité des choses +énigmatiques. La figure qui est au milieu représente le Père éternel, +auteur et moteur de toutes les choses bonnes.»</p> + +<p>Comme il était à l'oeuvre pour la décoration de la grande galerie, un +peintre de paysages alors en <span class='pagenum'><a name="Page_472" id="Page_472">[Pg 472]</a></span>réputation, Fouquières, qui avait eu +l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de +France, pour mettre entre les fenêtres et en remplir les trumeaux, vint +se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce +peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans +avoir une longue rapière au côté<a name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">[659]</a>. Le Poussin instruisit M. de +Chantelou de cette réclamation en ces termes: «Le <i>baron</i> Fouquières est +venu me trouver avec sa grandeur accoutumée; il trouve fort étrange que +l'on ait mis la main à l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir +communiqué aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirmé par +monseigneur de Noyers, touchant ladite décoration, et prétend que les +paysages sont l'ornement principal du lieu, étant le reste seulement des +accessoires. J'ai bien voulu vous écrire ceci pour vous faire +rire<a name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">[660]</a>.» Le titre de <i>baron</i> que le Poussin, en se raillant, avait +donné à Fouquières, lui est resté. Ce peintre essaya de se venger par +une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un +des adversaires les plus sots et les plus violents du grand maître.</p> + +<p>Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une +correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui +avait envoyé à Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis +XIII. Del Pozzo les avait reçus en fort <span class='pagenum'><a name="Page_473" id="Page_473">[Pg 473]</a></span>mauvais état et +méconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se +continuaient sur le pied de l'intimité. Ce qui le démontre encore mieux, +c'est que le commandeur avait été chargé par le Poussin de surveiller +les copies que Chantelou faisait exécuter à Rome par Errard et J. Angelo +Comino<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p> + +<p>De Noyers faisait alors construire à Paris la chapelle du Noviciat des +Jésuites. Il voulut que le Poussin composât le tableau du maître-autel. +Le peintre y représenta le Miracle de saint François-Xavier ressuscitant +une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi +le sujet de la Cène, tableau qui est au Musée du Louvre.</p> + +<p>Les fonctions multipliées qu'exerçait de Noyers ne l'empêchaient pas de +se livrer avec ardeur à son goût sous les arts. Bien que secrétaire +d'État de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armées +et fortifiait ou élevait un grand nombre de places, de Noyers trouvait, +dans son activité, le temps de s'occuper encore de la construction et de +l'embellissement des maisons royales, de l'achèvement du Louvre et de la +décoration de sa galerie. Il plaçait à la tête de la monnaie le célèbre +graveur Varin, qui présida à la refonte de 1638, et qui fit les plus +beaux coins de l'Europe. Enfin, il établissait au Louvre l'imprimerie +royale, qui bientôt après, sous la savante et habile direction de +Trichet Dufresne et de Sébastien Cramoisy, publia, tant en français +qu'en <span class='pagenum'><a name="Page_474" id="Page_474">[Pg 474]</a></span>italien, en latin et en grec, des éditions aussi belles que +correctes.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu, digne héritier du goût de François I<sup>er</sup> pour +les arts^ avait résolu de terminer et de décorer magnifiquement le +Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer, à l'entrée +principale, les copies des deux groupes antiques de <i>Monte Cavallo</i>, qui +passaient alors pour Alexandre et Bucéphale. Il avait donné l'ordre de +les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre, +faisait également mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les +plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnèse, le Sacrifice +du Taureau à la villa Medici, les Fêtes nuptiales ou danse des nymphes, +dans la salle du jardin Borghèse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de +l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin +les avait précédemment dessinés, il se proposait de les répartir parmi +les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'étude de +l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes, +l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthéon), qui sont +les meilleurs. On devait également mouler les autres ordres. De Noyers, +sur l'indication du Poussin, avait chargé, à Rome, Charles Errard de +veiller à l'exécution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en +outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques, +tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des maîtres +italiens<a name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">[662]</a>. On <span class='pagenum'><a name="Page_475" id="Page_475">[Pg 475]</a></span>voit que l'amour du beau tenait une grande place dans +l'âme du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux +seigneurs de la cour de Louis XIII: ils préparaient dignement Péclat que +les arts répandirent pendant le règne de son successeur, sous +l'administration de Colbert.</p> + +<p>Dans la lettre adressée par de Noyers au Poussin pour l'engager à venir +en France, le ministre lui avait dit «qu'il avait un amour tout +particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une +maîtresse bien-aimée.» Il tint parole. Dès que le Poussin fut arrivé, +indépendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des +travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnât +lui-même le plan des décorations de la maison qu'il faisait construire à +Paris. En envoyant ce plan à Chantelou, le Poussin se plaint des bévues +de l'architecte; il indique les distributions intérieures propres à +recevoir des peintures, telles que prophètes, sibylles, apôtres, +empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mêmement des devises et +sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaïeux, +représentant soit des vases à l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs, +soit quelques petites figures faites à plaisir, soit enfin quelques +personnages signalés<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">[663]</a>.</p> + +<p>De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on +pût dire: la Vierge du<span class='pagenum'><a name="Page_476" id="Page_476">[Pg 476]</a></span> Poussin, comme on dit la Vierge de Raphaël<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">[664]</a>.</p> + +<p>Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement dérangé par +des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec +recueillement et maturité, au projet de décoration de la grande galerie +du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles +étaient son ardeur et son application au travail, qu'il écrivait, le 3 +août 1641, à M. de Chantelou: «La grande galerie s'avance fort, et +néanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'espérance qu'à votre retour +vous vous étonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occupé sans +cesse à travailler aux cartons, lesquels je me suis obligé de varier sur +chaque fenêtre et sur chaque trumeau, m'étant résolu d'y représenter une +suite de la vie d'Hercule; matière, certes, capable d'occuper un bon +dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent être faits +en grand et en petit, pour plus de commodité des ouvriers, et afin que +l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mêmement que j'invente tous les +jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc; +autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais +vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit être tenu cher. +Toutes ces choses ont été la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau +de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets +extraordinaires que l'humidité de l'hiver passé y a <span class='pagenum'><a name="Page_477" id="Page_477">[Pg 477]</a></span>produits. Mais, +d'après l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donné de +faire le tableau du Noviciat des Jésuites pour la fin de novembre, je me +suis quand et quand résolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce +temps-là, si mes débiles forces me le permettent. Pendant que la toile +se préparera, je pourrai retoucher la susdite Cène, au lieu d'aller +prendre des divertissements à Dangu<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">[665]</a>, ou en d'autres lieux, ainsi +que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invité. Monsieur, je vous +assure, pourvu que j'y puisse résister, que je n'ai point d'autre +plaisir que de le servir: là, sont mes promenades, mes jeux, mes +ébattements et ma délectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux, +de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour +seulement respirer un peu<a name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">[666]</a>.»</p> + +<p>Indépendamment de tous ces travaux, le cardinal avait commandé au +Poussin huit sujets, tirés de l'Ancien Testament, pour en faire des +cartons, d'après lesquels on exécuterait huit tapisseries pour les +appartements royaux, à l'imitation des tapisseries faites sur les +dessins de Raphaël. Pour faciliter la prompte réalisation de ce projet, +on avait permis à l'artiste de se servir de ses propres inventions +précédemment peintes; et déjà l'on s'était mis à reproduire le tableau +de la Manne et celui de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Ces +compositions étaient copiées en grand cartons coloriés sur toiles à +l'huile, <span class='pagenum'><a name="Page_478" id="Page_478">[Pg 478]</a></span>et encadrés de tissus d'or<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">[667]</a>. Mais le cardinal ne se borna +pas à faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le +surintendant des bâtiments, posséder aussi des oeuvres du maître +français. Dans son impatience, il obligea le Poussin à remettre tout +autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu +à Moïse au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait être placé sur la +cheminée du cabinet de Son Éminence. L'artiste se mit à l'oeuvre sans +retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures à +demi-grandeur. Il représenta le Père Éternel au-dessus des flammes du +buisson ardent, les bras étendus, et soutenu par les anges. D'une main +il commande à Moïse d'aller délivrer son peuple; de l'autre il lui +indique l'Egypte. Moïse, en habit de pasteur, les pieds nus, met un +genou en terre, et considère la verge changée en serpent: il ouvre les +bras et se retire avec un air d'étonnement et de crainte<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">[668]</a>. Le +cardinal fut si satisfait de l'exécution de ce tableau, qu'il en +commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet +dans la Bible: il le composa lui-même, et donna au peintre une allégorie +digne de sa grande âme, que le Poussin était bien capable de comprendre. +Ce sujet est la Vérité, soutenue par le Temps, contre les attaques de +l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus +grandes que nature, fut placé au plafond de la même pièce<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_479" id="Page_479">[Pg 479]</a></span>On voit que le Poussin n'avait pas de temps à perdre pour mener de front +tous les travaux si divers dont il était surchargé. Pendant son séjour +en France, qui dura un peu moins de deux années<a name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">[670]</a>, il dessina les +frontispices du Virgile et de l'Horace, gravés par Claude Mellan; ceux +de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">[671]</a>; les armes de de +Noyers destinées à la voûte de la chapelle du Noviciat des +jésuites<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">[672]</a>; les ornements et décorations de la grande galerie du +Louvre<a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">[673]</a>; il commença les cartons des tapisseries; il exécuta pour le +roi le grand tableau de l'Eucharistie, destiné au maître autel de la +chapelle du château de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson +ardent et le Temps soutenant la Vérité; pour de Noyers, les plans et +dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint +François Xavier pour la chapelle du Noviciat des jésuites; une Sainte +Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le +tableau du Baptême de J.-C., commencé à Rome, et une petite Madone pour +Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide énumération doit +faire facilement<span class='pagenum'><a name="Page_480" id="Page_480">[Pg 480]</a></span> comprendre que si le Poussin avait le génie des grands +maîtres italiens, il en possédait aussi la fécondité d'invention et la +prestesse d'exécution. Ces qualités sont d'autant plus remarquables, +qu'à la différence de ces maîtres, le peintre français ne se faisait pas +aider par des élèves. Seul, il composait et exécutait ses ouvrages, ne +se servant d'élèves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les +dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.</p> + +<p>Cette vie constamment occupée, surchargée même, était bien différente de +celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait à +Rome. Son esprit méditatif supportait impatiemment l'agitation +continuelle et souvent stérile dont il était entouré; aussi +s'excusait-il auprès de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir +terminer son tableau du Baptême, qu'il avait ébauché avant de venir en +France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dévoile le fond de +son coeur.</p> + +<p>«Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main +à la plume pour vous écrire, je soupire en rougissant de me trouver ici +sans pouvoir vous servir. A la vérité, le joug que je me suis imposé +m'empêche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais +j'espère le secouer bientôt pour être libre de me donner à votre +service. Je travaille sans relâche, tantôt à une chose, tantôt à une +autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut +que des ouvrages qui <span class='pagenum'><a name="Page_481" id="Page_481">[Pg 481]</a></span>demanderaient beaucoup de temps soient expédiés +tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce +pays, il faudrait que je devinsse un véritable <i>strapazzone</i>, comme ceux +qui y sont. Les études et les bonnes observations sur les antiquités et +autres objets n'y sont connues d'aucune manière, et qui a de +l'inclination à l'étude et à bien faire doit certainement s'en +éloigner<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">[674]</a>.»</p> + +<p>Quelques jours après avoir écrit cette lettre au commandeur, il lui +envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies, +l'une de la Vierge de Raphaël qui était à Fontainebleau, l'autre de +celle qui était dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait +exécuter pour les offrir à del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il +lui causerait en les lui donnant pour sa galerie<a name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">[675]</a>.</p> + +<p>Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi à son +ami de Rome l'état d'avancement de ses travaux:</p> + +<p>«...Mes ouvrages ont été extrêmement accueillis. Le roi et la reine ont +loué le tableau de la Cène que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'à +dire que la vue leur en était aussi agréable que celle de leurs enfants. +Le cardinal de Richelieu a été satisfait des ouvrages que je lui ai +faits; il m'en a fait des compliments et m'a remercié en présence de +monseigneur Mazarin. Je peins à présent un grand tableau pour le maître +autel du Noviciat des jésuites, mais je le fais trop à la hâte; sans +cela, sa composition pourrait le faire réussir. Il sera fini pour Noël. +Nous travaillons assez lentement à la grande galerie, jusqu'à ce que M. +de Noyers ait pris la résolution de faire entreprendre le tout à la fois +et de suite. J'enverrai à votre seigneurie quelques dessins de toutes +ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car +pendant la belle saison cela ne m'aurait pas été possible. Mais +actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de +dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour +vous; du moins, je l'espère ainsi<a name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">[676]</a>.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_482" id="Page_482">[Pg 482]</a></span>Au milieu de ces travaux qui réclamaient tout son temps, le Poussin +était encore obligé de suivre diverses négociations à la cour de France +pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait chargé de lui faire +obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bénéfice en +Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers +mois de son séjour en France, et il fut assez heureux pour réussir<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">[677]</a>.</p> + +<p>Il mena aussi à bonne fin une négociation entamée avec le cardinal, au +nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami +et l'un des biographes du peintre<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">[678]</a>. On sait qu'à cette <span class='pagenum'><a name="Page_483" id="Page_483">[Pg 483]</a></span>époque les +auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des +dédicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est +généralement moins connu, c'est qu'une dédicace n'était presque jamais +gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il dédiait son +livre, mais il était encore plus désireux de recevoir en argent comptant +le prix de sa louange. Telle était la prétention du docte Angeloni. Il +avait chargé le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de +Richelieu la permission de dédier au roi Louis XIII son ouvrage +intitulé: <i>Istoria augusta</i>, <i>da Giulio Cesare a Costantino</i>. Mais il en +donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il +finit par les obtenir, grâce aux démarches du Poussin, qui les lui fît +passer de la part du cardinal, et l'<i>Histoire auguste de Jules César à +Constantin</i> parut à Rome en 1641, avec une dédicace à Louis XIII, et des +vers adressés au cardinal de Richelieu.</p> + +<p>Il paraît que le succès d'Angeloni avait mis en goût les autres faiseurs +de dédicaces. Un père jésuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait composé un +traité <span class='pagenum'><a name="Page_484" id="Page_484">[Pg 484]</a></span>de la culture des orangers, sous le titre mythologique: +<i>Hespérides</i>, <i>sive de malorum aureorum culturâ</i>. Cet ouvrage est orné +de gravures d'après les dessins des maîtres les plus célèbres de ce +temps. Le Poussin a dessiné une des planches qui a été gravée par G. +Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre, +que Louis XIII, dit-il<a name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">[679]</a>, a appelé près de lui, <i>ne Gallico Alexandro +suus deesset Apelles</i>, «afin que l'Alexandre français ne manquât pas +d'avoir son Apelles»: louange, quant au roi, digne de figurer dans une +dédicace.</p> + +<p>Le père Ferrari, pour mieux faire apprécier le mérite de sa publication, +avait envoyé au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans +les premiers jours de janvier 1642<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">[680]</a>, le frontispice du livre des +<i>Hespérides</i>, composé par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de +miniature représentant un citron coupé de différentes manières, avec +l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrètement +l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il +lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication, +et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que +le bon père et le commandeur désiraient, et que le prix de la dédicace +serait bientôt convenu et la somme remise<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">[681]</a>. Il n'en fut cependant +pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, <span class='pagenum'><a name="Page_485" id="Page_485">[Pg 485]</a></span>pendant le peu de temps +qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la +conclusion, de cette affaire. Après avoir vainement attendu plusieurs +années, le père Ferrari dut se résigner à publier son livre, qui parut à +Rome en 1646, sans dédicace, et partant, sans argent du roi de France.</p> + +<p>On comprend combien ces négociations devaient être antipathiques au +Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps précieux, +mais elles l'obligeaient à des démarches pour lesquelles il eut toujours +beaucoup de répugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami +le commandeur qui protégeait également l'antiquaire Angeloni et le père +jésuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'être venu en France. +Écrivant à del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit<a name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">[682]</a>:</p> + +<p>«M. de Chantelou a mis dans la tête de M. de Noyers, de vous prier de +permettre que vos Sept Sacrements soient copiés par un peintre que je +dois, dit-il, désigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donné +cette idée. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi, +je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir à refaire ce que j'ai +déjà fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle +importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre à faire de +nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'élever +à quelques nobles pensées. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mérite +qu'on y ait confiance.»</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_486" id="Page_486">[Pg 486]</a></span></p> + +<p>Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642<a name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">[683]</a>: «Je +suis enchanté de la réponse que vous avez faite à M. de Chantelou +touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en +avait offert des dessins coloriés<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">[684]</a>). Je suis bon à faire du nouveau +et non à répéter les choses que j'ai déjà faites. On peut juger par là +de leur <i>furia</i> en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen +gagner beaucoup de temps. En définitive, il est bon que vous possédiez +seul ces ouvrages.»</p> + +<p>Le climat de Paris, de tout temps si variable, était pour le Poussin, +habitué pendant quinze années à la température presque toujours égale et +chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait à del Pozzo, +dans une lettre du 14 mars 1642<a name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">[685]</a>, des brusques changements delà +température: «...Votre petit tableau du Baptême n'a pu recevoir son +dernier fini, ayant été arrêté, au moment où j'y travaillais avec le +plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine à le +supporter, quoique bien vêtu et à côté d'un bon feu. Telles sont les +variations de ce climat: il y a quinze jours la température était +devenue extrêmement douce; les petits oiseaux commençaient à se réjouir +dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux +poussaient déjà leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune +herbe recouvraient la terre qu'un froid <span class='pagenum'><a name="Page_487" id="Page_487">[Pg 487]</a></span>excessif avait rendue, peu de +temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu'une nuit, un vent du +nord excité par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent +dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le +beau temps, qui s'était trop hâté, et le chassent plus loin de nous, +certainement, qu'il ne l'était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si +j'ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu'au fond de +l'âme; mais sitôt que le temps va le permettre, je me mettrai à terminer +votre petit tableau.»</p> + +<p>M. de Chantelou avait quitté Paris depuis quelque temps, pour aller à +Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le +cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever +la conquête. Les préoccupations delà guerre et les obligations de son +emploi n'avaient pu faire oublier à M. de Chantelou de rechercher, +pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nîmes, d'Arles et du +midi de la France. Il les avait fort admirés, et dans ses lettres au +Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui +répondant, le 20 mars 1642<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">[686]</a>, lui donne ces conseils qu'on ne saurait +trop méditer. «Je m'assure bien de la vérité de ce que vous dites, qu'à +cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux +ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien +lire. <i>Les choses èsquelles il y a <span class='pagenum'><a name="Page_488" id="Page_488">[Pg 488]</a></span>de la perfection</i>, <i>ne se doivent +pas voir à la hâte</i>, <i>mais avec temps</i>, <i>jugement et intelligence</i>; <i>il +faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire</i>. Les +belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je m'assure, +pas moins délecté l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la +Maison-Carrée; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de +celle-là. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos +travaux il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la peine. Je ne me +suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler, comme +quand j'ai vu quelque bel objet. —Hélas! ajoute-t-il en reportant sa +pensée sur sa chère ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil +pour pouvoir y rencontrer quelque chose de délectable....»</p> + +<p>Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait terminé le tableau du +Baptême destiné à del Pozzo. Ce dernier lui avait demandé une autre +composition. Il lui avait proposé le sujet des <i>Noces de Thétis et +Pelée</i> Le Poussin lui répondit, le 4 avril<a name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">[687]</a>: «On ne saurait trouver +un sujet qui donne matière à une invention plus ingénieuse. Mais la +facilité que ces messieurs ont trouvée en moi est cause que je ne puis +me réserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit, +étant employé continuellement à des bagatelles, comme dessins de +frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des <span class='pagenum'><a name="Page_489" id="Page_489">[Pg 489]</a></span>cabinets, des +cheminées, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois +ils me proposent de grandes choses; mais à belles paroles et mauvaises +actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les +petits travaux me servent de récréation, afin de me payer en paroles; +car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi +fatigants que futiles.»</p> + +<p>Le roi avait consenti qu'après avoir mis en ordre tout ce qui regardait +la grande galerie, le Poussin prît pour second son ami Jean Lemaire, qui +avait longtemps travaillé avec lui à Rome, et dont le commandeur avait +deux petits tableaux de ruines<a name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">[688]</a>, afin que le Poussin pût vaquer +librement à l'exécution des dessins et des peintures des Sept +Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il paraît néanmoins que, dans +l'exécution, cet ordre du roi souffrait quelque difficulté. Le peintre +s'en plaint dans une lettre à Chantelou, du 7 avril 1642<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">[689]</a>: +«Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majesté sera fort aise que je +donne des ordres généraux à M. Lemaire, pour conduire sous moi les +ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme désirant +son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura +le gain. Mais néanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur +désire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de +travailler en même temps à des <span class='pagenum'><a name="Page_490" id="Page_490">[Pg 490]</a></span>frontispices de livres, à une Vierge, au +tableau de la congrégation de Saint-Louis, à tous les dessins de la +galerie, enfin à des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai +qu'une main et qu'une débile tête, et ne peux être secondé de personne, +ni soulagé. Il dit que je pourrai divertir mes belles idées à faire la +susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la même chose +comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin à vos heures perdues. +Mais revenons à M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui +dirai, dès aussitôt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de +tout ce qu'il aura à faire; mais je ne veux plus après y mettre la main. +Mais s'il faut attendre que j'aie établi un ordre général, ainsi que dit +monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant, +comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et +quand je serais totalement déchargé de cette besogne, les dessins des +tapisseries sont bien suffisants pour me donner à penser, sans que j'aie +besoin d'y entremêler d'autres occupations.» Il confiait ainsi ses +ennuis à son ami Chantelou, qui, par son intervention auprès de M. de +Noyers, s'efforçait de faire donner satisfaction à l'artiste, qu'il +craignait de voir retourner en Italie.</p> + +<p>L'amertume des réclamations du peintre tenait à l'opposition sourde +qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes +médiocres qu'il avait écartés, et dont sa supériorité et sa faveur +excitaient doublement la jalousie. Félibien, <span class='pagenum'><a name="Page_491" id="Page_491">[Pg 491]</a></span>contemporain du Poussin, +avec lequel il se lia pendant son séjour à Rome, en 1647, alors qu'il +était secrétaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a +expliqué, dans son VIII<sup>e</sup> entretien sur les vies et les ouvrages des +plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut à +repousser de la part de ses envieux<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">[690]</a>.</p> + +<p>«Le Mercier, architecte du roi, avait commence à faire travailler à la +grande galerie du Louvre, et dans la voûte, avait déjà disposé des +compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des +ornements à sa manière, c'est-à-dire fort pesants et massifs. Car, +quoiqu'il eût les qualités d'un très-bon architecte, il n'avait pas +néanmoins toutes celles qui sont nécessaires pour la beauté et +l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui +avait été commencé par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient +réellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait formé. Ce +changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres +malcontents se joignirent à lui pour décrier tout ce que le Poussin +faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand +autel du Noviciat des Jésuites. Il y en avait un aussi de Vouët, à un +des autels de la même église, que ceux de son parti faisaient valoir +autant qu'ils pouvaient, disant que sa manière approchait de celle du +Guide. Cependant ils étaient assez empêchés de reprendre <span class='pagenum'><a name="Page_492" id="Page_492">[Pg 492]</a></span>quelque chose +dans celui du Poussin, qui est d'une beauté surprenante, et dont les +expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont +pas moins touchés que les savants. Pour y marquer néanmoins quelque +défaut, et ne pas souffrir qu'il passât pour un ouvrage accompli, ils +publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de +fierté et qu'il ressemblait à un Jupiter tonnant. Ces discours +n'auraient pas été capables de toucher le Poussin, s'il n'eût su qu'ils +allaient jusqu'à M. de Noyers qui les écoutait, et qui peut-être en fit +paraître quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui écrire une +grande lettre, dont Félibien nous a conservé l'analyse presque +textuelle. Il commençait par lui dire: «qu'il aurait souhaité, de même +que faisait autrefois un philosophe, qu'on pût voir ce qui se passe dans +l'homme, parce que non-seulement on y découvrirait le vice et la vertu, +mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un +grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux +connaître le mérite. Mais comme la nature en a usé d'une autre sorte, il +est aussi difficile de bien juger de la capacité des personnes dans les +sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises +inclinations dans les moeurs. Que toute l'étude et l'industrie des gens +savants ne peut obliger le reste des hommes à avoir une croyance entière +de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, été assez commun à l'égard +des peintres, non-seulement les plus anciens, mais <span class='pagenum'><a name="Page_493" id="Page_493">[Pg 493]</a></span>encore des modernes, +comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manquèrent ni +d'art ni de science pour faire juger de leur mérite, qui, pourtant, ne +fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les +intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une +réputation et d'un bonheur qu'ils ne méritaient point. Qu'il se peut +mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.»—Il +repousse ensuite les accusations de ses ennemis et démontre qu'elles ne +sont nullement fondées. Il explique particulièrement le système qu'il a +cru devoir adopter pour la décoration de la grande galerie, en se +fondant sur les effets de la perspective. «Il faut savoir, dit-il, qu'il +y a deux manières de voir les objets, l'une en les voyant simplement, +l'autre en les considérant avec attention. Voir simplement n'est autre +chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance +de la chose vue; mais voir un objet en le considérant, c'est que, outre +la simple et naturelle réception de la forme dans l'oeil, l'on cherche, +avec une application particulière, le moyen de bien connaître ce même +Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opération +naturelle, et que ce que je nomme le <i>prospect</i> est un office de raison +qui dépend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la +distance de l'oeil à l'objet; et c'est de cette connaissance dont il +serait à souhaiter que ceux qui se mêlent de donner leur jugement +fussent bien instruits.»—Parlant ensuite de son <span class='pagenum'><a name="Page_494" id="Page_494">[Pg 494]</a></span>tableau du Noviciat +des Jésuites, il disait que ceux qui prétendent que le Christ ressemble +plutôt à un Jupiter tonnant qu'à un Dieu de miséricorde, devaient être +persuadés qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner à ses +figures des expressions conformes à ce qu'elles doivent représenter. +Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Félibien, ses propres termes dont il me +souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que +ce soit, avec un visage de <i>Torticolis</i> ou d'un <i>père Douillet</i>, vu +qu'étant sur la terre parmi les hommes, il était même difficile de le +considérer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manière +de s'énoncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait +vécu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages, +n'étant pas son métier de savoir bien écrire.»</p> + +<p>Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification à M. +de Noyers. Il écrivait à Chantelou, le 24 avril 1642<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">[691]</a>: «Les lettres +de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles même +que monseigneur a écrites à M» de Chambray, votre frère, m'ont obligé à +adresser tellement quellement une lettre à monseigneur, peu artificieuse +véritablement, mais pleine de franchise et de vérités. Je vous supplie, +comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal +assaisonnée, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez +si bien employer» Vous <span class='pagenum'><a name="Page_495" id="Page_495">[Pg 495]</a></span>verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et +me ferez la grâce de m'en faire donner un mot de réponse, si vous pensez +qu'elle le mérite. «—Dans une autre lettre au même, du 26 mai +1642<a name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">[692]</a>, «il craignait d'avoir trop parlé à la bonne. Toutefois, +ajoutait-il, j'espère que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque +chose de mal digéré, d'autant qu'il sait combien il est insupportable +d'endurer les sottes répréhensions des ignorants. Je m'assure que, de +votre côté, vous n'avez pas manqué de me favoriser en adoucissant ce qui +existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre +protection.»</p> + +<p>L'intervention de Chantelou auprès de M. de Noyers, alors retenu à +Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que +les calomnies des envieux avaient réussi à interposer entre le ministre +et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin +1642<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">[693]</a>, qui fait bien connaître sa grande âme, inaccessible à tout +sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le +style et les idées de Voiture, ou les <i>concetti</i> du cavaliere Marini, le +premier protecteur de l'artiste:</p> + +<p>«Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu +de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il +éprouverait Un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient +pour faux il apparaît au contraire dans tout <span class='pagenum'><a name="Page_496" id="Page_496">[Pg 496]</a></span>son éclat, grâce à la +vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-même, le découvre +parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant +que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme +de monseigneur avait reçue contre moi, par l'effet des menées d'hommes +envieux de la prospérité d'autrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la +haine à la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me +venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur +perversité sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si +loin de la fraude, non-seulement ne prêtera plus l'oreille aux +persécuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma +loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures +occasions que par le passé.»</p> + +<p>Bien qu'il eût obtenu justice, le Poussin n'en était pas moins obligé de +repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes, +ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses pensées vers sa chère +Italie. Il avait envoyé au commandeur son tableau du Baptême, «comme un +pur don<a name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">[694]</a>.»—«Si le bonheur veut, lui écrivait-il le 22 mai +1642<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">[695]</a>, que mon petit tableau parvienne à sa destination, je vous +prie, monsieur, de me faire la grâce de l'accepter avec le même +sentiment qui me porte à vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre +importance que celle de la bonne volonté, car je n'estime pas que ce +soit, <span class='pagenum'><a name="Page_497" id="Page_497">[Pg 497]</a></span>ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'être offerte à une +personne de votre mérite; et qui s'y connaît si bien.»</p> + +<p>Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur +Roccatagliata; ils furent adressés d'abord à Lyon au peintre Stella, le +fidèle ami du Poussin, qui les fit parvenir à Rome<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">[696]</a>.</p> + +<p>Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait commandé, pour le cardinal +Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il paraît que +l'artiste en avait exécuté la première esquisse avant de partir de Rome; +il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher à +mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre, +saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de dérober à ses +autres occupations<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">[697]</a>.</p> + +<p>Dès avant cette époque, sa résolution était prise de retourner à Rome. +Répondant au commandeur le 25 juillet 1642<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">[698]</a> il lui disait: «Quant au +dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il +serait bien possible que j'en fusse moi-même le porteur. Au reste, je +vous écrirai plus au long sur tout cela.» C'est ce qu'il fit dans sa +lettre du 8 août suivant<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">[699]</a>, écrite après son retour de Fontainebleau, +où il était allé par ordre de M. de Noyers, <span class='pagenum'><a name="Page_498" id="Page_498">[Pg 498]</a></span>afin de voir si les +peintures du Primaticcio, altérées par les injures du temps, pouvaient +être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui +étaient restées intactes.</p> + +<p>«J'ai profité de l'occasion, disait-il, pour parler à monseigneur (de +Noyers) du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir +amener ma femme à Paris. Ayant, senti les raisons qui me font désirer ce +voyage, il m'a tout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus +grande satisfaction, avec une grâce incomparable, sous la condition +cependant de donner un tel ordreaux choses commencées par moi, qu'elles +ne restassent pas en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le +printemps prochain: de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui, +je l'espère, aura lieu au commencement de septembre prochain.»</p> + +<p>Son départ fut retardé jusqu'après le 21 septembre, et probablement par +les soins qu'il fut obligé de donner aux dessins de la chapelle du +château de Dangu, appartenant à de Noyers, et que ce ministre voulait +faire décorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consulté sur +le mérite respectif de ces plans, le Poussin donna la préférence à ceux +de Levau, comme on le voit dans la dernière lettre qu'il adressa de +Paris, le 21 septembre 1642, à M. de Chantelou. Il ne pouvait partir +sans témoigner à ce véritable ami tous ses regrets de le quitter. «Je +joindrai à la présente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier +de croire que je pars d'ici avec <span class='pagenum'><a name="Page_499" id="Page_499">[Pg 499]</a></span>grand regret de n'avoir pas le bonheur +de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille +de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu, +mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher +seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré; adieu, +jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bénigne +face<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">[700]</a>.»</p> + +<p>Le Poussin arriva vers la fin de 1642 à Rome. Bellori et Passeri, tous +deux ses contemporains, racontent que son retour, après une absence de +près de deux années, fut glorieux, sa réputation s'étant accrue +beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reçus du roi de France. +Chacun désirait le voir et se réjouir avec lui des récompenses accordées +à son mérite<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">[701]</a>. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de +consolation, lorsqu'il se vit rentré dans cette ville de Rome qu'il +avait tant désiré revoir, afin d'y jouir de cette liberté avec laquelle +il ne lui paraissait pas possible de vivre à Paris<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">[702]</a>.</p> + +<p>Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier à fêter son +retour. Le Poussin avait écrit, le 1<sup>er</sup> janvier 1643, à M. de +Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrivée. Bientôt, il put +jouir, pendant quelques mois, de la présence à Rome de ces deux amis, +entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet, +Chantelou se <span class='pagenum'><a name="Page_500" id="Page_500">[Pg 500]</a></span>rendit à Rome, au commencement de 1643, pour faire bénir +au pape, et présenter à Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de +diamants et l'enfant d'or porté par un ange d'argent, que Louis XIII et +sa femme Anne d'Autriche envoyèrent comme <i>ex voto</i> à Lorette, en +actions de grâces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis +XIV<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">[703]</a>.</p> + +<p>Chantelou ne resta que peu de temps à Rome. Une lettre du Poussin, du 9 +juin 1643, apprend qu'à cette époque il était déjà en route et même +arrivé à Turin pour rentrer en France.</p> + +<p>Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu était mort; Louis XIII +l'avait suivi de près dans la tombe, et de Noyers s'était retiré de la +cour. Ces événements affligèrent beaucoup le Poussin. «Je vous assure, +monsieur, écrivait-il à Chantelou, le 9 mai 1643<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">[704]</a>, que, dans la +commodité de ma petite maison et dans l'état de repos qu'il a plu à Dieu +de m'octroyer, je n'ai pu éviter un certain regret qui m'a percé le +coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouvé ne, pouvoir reposer +ni jour ni nuit. Mais, à la fin, quoi qu'il arrive, je me résous à +prendre le bien et à supporter le mal. Ce nous est une chose si commune +que les misères et disgrâces, que je m'émerveille que les hommes sensés +s'en fâchent, et ne s'en rient plutôt que d'en soupirer. Nous <span class='pagenum'><a name="Page_501" id="Page_501">[Pg 501]</a></span>n'avons +rien à propre, nous avons tout à louage.»</p> + +<p>Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les +troubles qui éclatèrent presque aussitôt, auraient sans doute décidé le +Poussin à rester à Rome, alors même que sa détermination n'eût pas été +fixée par la préférence qu'il accordait à cette ville sur toutes les +autres.</p> + +<p>Il continua d'y mener, pendant vingt-trois années encore, la vie calme, +méditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne +fréquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations +d'apparat. Mais sa maison, située sur le Pincio, près de la +Trinité-des-Monts, était le rendez-vous de tous les connaisseurs +illustres, de tous les amateurs de la vénérable antiquité, de tous ceux +enfin auxquels les arts étaient chers. Il était aimé et honoré de tous, +autant des Italiens que des Français eux-mêmes, qui le considéraient +comme l'ornement de leur patrie<a name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">[705]</a>.</p> + +<p>Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des +engagements pour plusieurs années. Il menait une vie extrêmement +régulière, ne quittant sa maison que pendant les intervalles nécessaires +au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre à +profit pour ses études. Le Poussin, dit Bellori<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">[706]</a>, se levait le matin +de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux, +quelquefois dans la ville de Rome, mais <span class='pagenum'><a name="Page_502" id="Page_502">[Pg 502]</a></span>presque toujours près de la +Trinité-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, où l'on monte +par une pente rapide<a name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">[707]</a>, agréablement ombragée d'arbres et ornée de +fontaines, d'où l'on jouit d'une très-belle vue de Rome et de ses +superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques édifices +dont elles sont couvertes, comme une décoration de théâtre. Là, il +s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intéressants. Rentré +chez lui, il se mettait immédiatement à peindre jusqu'à midi; et après +avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est +ainsi qu'il sut, par des études continuelles, mieux employer son temps +qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au +bas du même mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule +des étrangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y était toujours +entouré de ses amis qui le suivaient, et c'est également sur cette place +que ceux qui désiraient le voir ou l'entretenir familièrement pouvaient +le rencontrer, le Poussin étant dans l'usage d'admettre tout galant +homme dans sa familiarité. Il écoutait volontiers les autres, mais ses +paroles étaient graves et reçues avec attention: il parlait souvent de +l'art, et avec tant de clarté, que non-seulement les peintres, mais +encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux +préceptes de la peinture, qu'il ne débitait pas comme un professeur qui +fait sa<span class='pagenum'><a name="Page_804" id="Page_804">[Pg 804]</a></span> leçon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">[708]</a>. +Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les événements, +et, à l'occasion, s'en servait; et à ce propos, nous l'avons entendu +blâmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de +six ou de huit figures, ou de tout autre nombre déterminé, alors qu'une +demi-figure de plus ou de moins peut la gâter<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">[709]</a>.</p> + +<p>Bellori raconte que, se trouvant un jour à voir certaines ruines de Rome +avec un étranger très-désireux d'emporter dans sa patrie quelque rareté +antique, le Poussin dit à cet étranger: «Je veux vous donner la plus +belle antiquité que vous puissiez désirer;» et se baissant jusqu'à +terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment +mêlés à de petits morceaux de porphyre et de marbre presque réduits en +poudre, et dit: «Voici, seigneur, emportez cela pour votre musée, et +dites: Ceci est l'ancienne Rome<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">[710]</a>.» Cette anecdote peint bien la +gravité des pensées du Poussin, et la tournure philosophique de son +esprit.</p> + +<p>Il était très-lie avec le prélat Camillo Massimi, qui devint plus tard +cardinal. Il arriva un jour, qu'entraîné par le plaisir de la +conversation engagée avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa +visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une +lanterne à la main pour l'éclairer en descendant<span class='pagenum'><a name="Page_504" id="Page_504">[Pg 504]</a></span> l'escalier jusqu'à son +carrosse, le prélat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir +porter la lanterne: «Je vous plains de ne pas avoir un domestique.—Et +moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en +avoir un si grand nombre<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">[711]</a>.» Avec ce prélat et ses autres amis, il ne +débattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils étaient +terminés, il le marquait derrière la toile, et, sans rien déduire, on +lui envoyait immédiatement la somme<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">[712]</a>. Sa société intime et +habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la +première suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du +cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premières +années de son séjour à Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au musée +du Capitole, et l'Enlèvement des Sabines<a name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">[713]</a>; du cardinal Jules +Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape +en 1667, sous le nom de Clément IX; du prélat Gamillo Massimi, pour +lequel il fit Moïse enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et +Moïse et Aaron confondant les Mages égyptiens<a name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">[714]</a>, et auquel il laissa +son dernier tableau inachevé d'Apollon et Daphné<a name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">[715]</a>.</p> + +<p>En outre, il n'arrivait pas à Rome un seul étranger, <span class='pagenum'><a name="Page_505" id="Page_505">[Pg 505]</a></span>ou Français de +distinction, qui ne recherchât comme un honneur de voir le Poussin<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">[716]</a>. +Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville +plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indépendamment de M. +de Chantelou, qui arriva quelques mois après lui, il y revit «le bon M. +Pointel» qui vint à Rome deux fois; la première en avril 1645, jusqu'à +la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657<a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">[717]</a>: ensuite, M. +Ceriziers de Lyon, qui fit également deux voyages en cette ville, le +premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">[718]</a>. Il y +revit aussi, en 1645 et 1649<a name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">[719]</a>, M. Dufresne, de l'imprimerie royale, +qui, plus tard, fut attaché comme bibliothécaire à la reine Christine, +et demeura plusieurs, années avec cette princesse.</p> + +<p>Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au +travail, sans perdre de temps, exécutant les sujets que son goût lui +faisait préférer, et que ses réflexions préparaient. Il acceptait +néanmoins volontiers de ses amis l'idée de ses compositions, lorsque le +sujet en était conforme à la tendance de son esprit. C'est ainsi que le +cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clément IX, lui donna le sujet de la +danse de la vie humaine, représentée par quatre femmes semblables aux +quatre Saisons. Il y a placé le Temps assis et tenant une lyre, au son +<span class='pagenum'><a name="Page_506" id="Page_506">[Pg 506]</a></span>de laquelle ces quatre femmes, la Pauvreté, la Fatigue, la Richesse et +la Prodigalité, se tenant par la main, exécutent en tournant une ronde +continuelle; pour montrer la différence des conditions entre les hommes. +Chacune d'elles exprime bien son propre caractère: la Prodigalité et la +Richesse sont sur le premier plan, l'une couronnée de perles et d'or, +l'autre ornée de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux +brillamment vêtues. Derrière, s'agite la Pauvreté, à peine couverte, la +tête entourée de feuilles sèches, comme un emblème des biens qu'elle a +perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses épaules nues, ses +bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne, +lui découvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances. +Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier, +comptant les moments de la vie. De l'autre côté, son camarade, enfle +avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux, +des bulles de savon, qui presque au même moment s'évanouissent et +crèvent en l'air, allusion à la brièveté et à la vanité de la vie +humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme; +et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras étendus, qui entre dans +le cercle du zodiaque, à l'imitation de Raphaël. Il est précédé de +l'Aurore qui répand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures, +qui exécutent en volant leur rapide révolution<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">[720]</a>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_507" id="Page_507">[Pg 507]</a></span>Suivant Bellori, ce serait le même cardinal qui aurait également donné +au Poussin le sujet de <i>la Vérité découverte par le Temps</i>, et celui des +<i>Pasteurs d'Arcadie</i>, ou, comme le désigne Bellori, du bonheur sujet à +la mort<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">[721]</a>.</p> + +<p>Pendant les vingt-trois années qu'il vécut à Rome, depuis son retour de +France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles +causées par les maladies et les infirmités de la vieillesse, de se +livrer à ses études et à ses travaux. Il entretint jusqu'à la fin une +correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espéré le voir en +1644: «Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans +cette ville, lui écrivait-il le 19 novembre 1644<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">[722]</a>, je n'aurais plus +eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'eût été pour moi, de jouir +encore de la présence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les +hommes du monde.» Cette espérance fut déçue, et les deux amis ne se +revirent plus dans ce monde.</p> + +<p>Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou +faisait exécuter à Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, François Lemaire, +neveu de celui qui était resté en France, Nocret, Chapron, tous +Français, et par le Napolitain Chieco<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">[723]</a>. Il faisait aussi mouler, +pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune +endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnèse et d'autres +<span class='pagenum'><a name="Page_508" id="Page_508">[Pg 508]</a></span>chefs-d'oeuvre, par un sculpteur français nommé Thibault: il lui +achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des +ornements d'église, probablement sur les dessins des plus beaux +ornements de Saint-Pierre et des autres églises de Rome<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">[724]</a>.</p> + +<p>Les copies ne se faisaient pas sans difficultés de la part des artistes +qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais +procédés dans plusieurs de ses lettres à M. de Chantelou<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">[725]</a>. Parmi +celles que le Poussin indique, ou remarque la <i>Pietà</i>, d'Annibal +Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de +Foligno, placée alors dans l'église de cette ville, où aucun peintre ne +voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du +commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait à Rome, pour del +Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage +dans une lettre du 25 août 1643, adressée à cet amateur: «J'ai retiré de +leurs griffes (des copistes)..., la copie de <i>votre</i> portrait, faite par +Nocret.»</p> + +<p>De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus +d'ennui au Poussin fut la <i>transfiguration</i> de Raphaël. Ce tableau était +alors placé dans l'église de. <i>Saint-Pierre in Montorio</i>, sur le +Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le maître autel, +pour donner au sieur Chapron, peintre chargé de le copier, la facilité +de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au <span class='pagenum'><a name="Page_509" id="Page_509">[Pg 509]</a></span>pouvoir: +mais dès que le bruit de sa retraite ou disgrâce fut parvenu à Rome, +Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans +une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne +purent point le faire changer de résolution: il quitta même Rome, et se +rendit secrètement à Malte, où il séjourna pendant quelque temps. Les +moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie, +s'ennuyèrent de ce retard, et, malgré les démarches du Poussin, se +décidèrent à remettre l'original à sa place. Ce n'est pas tout; le comte +de Chaumont, ambassadeur de France à Rome, ayant été voir la +Transfiguration à Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie +abandonnée, voulut savoir pourquoi elle n'était pas achevée. Chapron, +qui était revenu de Malte, fit à l'ambassadeur ses excuses à son +avantage, disant que l'argent lui avait manqué, et que le Poussin, qui +avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le +payer.—«D'après cela, raconte le Poussin<a name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">[726]</a>, je fus appelé chez M. +l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais +pas été saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi; +qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me +voulait favoriser; qu'il avait ouï parler de moi. Je le remerciai fort +humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de +<i>Saint-Pierre in Montorio</i> n'avait pu <span class='pagenum'><a name="Page_510" id="Page_510">[Pg 510]</a></span>être fini. Je lui raccontai +brièvement toute l'histoire. Or ça, me dit-il, puisque vous l'avez chez +vous, je vous défends de l'envoyer: mais écrivez-en à M. de Noyers et +montrez-moi la réponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voilà +brièvement ce qui s'est passé entre M. l'ambassadeur et moi.»</p> + +<p>La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de +Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait à l'abri de tout +reproche, et l'ambassadeur fut obligé de reconnaître que la copie avait +été payée des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et +«il quitta prise<a name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">[727]</a>.»</p> + +<p>Cet ambassadeur avait pour secrétaire un M. Matthieu, dont +l'amour-propre, blessé par le Poussin, avait probablement indisposé le +comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre +l'avait éconduit sans trop de cérémonie. «Ce M. Matthieu, raconte le +Poussin à Chantelou<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">[728]</a>, dès qu'il fut arrivé à Rome, vint avec une +furie française me faire une proposition:—Il me dit qu'il avait à Lyon +une soeur religieuse, qui l'avait prié de lui faire faire un tableau de +dévotion, pour mettre sur l'autel principal de leur église, dont le +tabernacle n'était pas encore fait. Je lui répondis qu'il trouverait à +Rome quantité de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je +voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manière +dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu,» C'est <span class='pagenum'><a name="Page_511" id="Page_511">[Pg 511]</a></span>peu +de temps après cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant +l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.—Qui s'occupe, +aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à +Rome, et qui sait le nom de son secrétaire, M. Matthieu? Mais, quel est +l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vénère pas le nom et +les oeuvres immortelles du Poussin!</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_512" id="Page_512">[Pg 512]</a></span>Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand +maître tient en un profond mépris, n'était cependant pas dénué d'un +certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et +graveur. Nicolas Chapron était de Châteaudun et élève de Vouët. Il fit +un long séjour à Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions +peintes par Raphaël et ses élèves dans les loges du Vatican. «Il en +avait fait les dessins et les planches, dit Mariette<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">[729]</a>, qui sont +gravées de bon goût et très-bien reçues. Il les fit paraître sous les +auspices du sieur Renard, qui était alors (à Rome) l'homme à qui les +artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la +protection.—Je n'y trouve, ajouté Mariette, qu'une chose à redire; +c'est trop de pesanteur: Raphaël est tout autrement léger dans ses +figures. Il est vrai que les élèves qu'il employa à peindre ces tableaux +y mirent de leur manière, et sortirent en cela du caractère de leur +maître. Mais <span class='pagenum'><a name="Page_513" id="Page_513">[Pg 513]</a></span>cela n'empêche pas que Chapron n'ait outré, et que ses +copies n'aient le défaut que je leur reproche.» Le frontispice du livre, +composé, dessiné et gravé par Chapron, est d'une belle manière: il +représente l'Art couronnant le buste de Raphaël, tandis qu'à côté, le +peintre s'est représenté lui-même, admirant son modèle. Dans le fond, on +aperçoit le dôme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.</p> + +<p>On a souvent dit et répété qu'une fois rentré à Rome, le Poussin avait +résolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il +préférait de beaucoup Rome à Paris; toute sa correspondance en fait foi. +Néanmoins, tant que M. de Noyers vécut, et qu'il put conserver l'espoir +de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, lié par ses engagements, ne +paraît pas avoir pris définitivement le parti de ne pas les exécuter. Au +contraire, il annonçait à M. de Chantelou son retour pour le printemps +de 1644. «J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous +obéir, lui écrivait-il le 23 septembre 1643<a name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">[730]</a>.» Il continuait les +cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de +Noyers le désirait<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">[731]</a>. Il se réjouissait de le voir plus florissant +que jamais<a name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">[732]</a>; et, dans plusieurs de ses lettres, il félicitait M. de +Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'État, +nouvelle qui s'était répandue à Rome. «La joie qui m'a saisi est <span class='pagenum'><a name="Page_514" id="Page_514">[Pg 514]</a></span>si +grande, disait-il, qu'elle déborde de tous côtés, comme un torrent qui, +lorsque, après une longue sécheresse, des pluies abondantes surviennent +à l'improviste, sort impétueusement de ses rives<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">[733]</a>.»</p> + +<p>Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII +avait accordé au Poussin «la maison et le jardin qui est au milieu de +son jardin des Tuileries, où avait demeuré le feu sieur Menou, pour y +loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou.» Le +Poussin aimait beaucoup cette maison: «C'est un petit palais, +écrivait-il, à son arrivée en France<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">[734]</a>, à Carlo del Pozzo. Il est +situé au milieu du jardin des Tuileries; il est composé de neuf pièces, +en trois étages, sans les appartements d'en bas qui sont séparés. Us +consistent en une cuisine, la loge du portier, une écurie, une serre +pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits où l'on peut placer +mille choses nécessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli +d'arbres à fruits, avec un grande quantité de fleurs, d'herbes et de +légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans +laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de +tous côtés, et je crois que c'est un paradis pendant l'été.»</p> + +<p>Rentré à Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers +serait en disgrâce, il écrivait à Chantelou, le 5 octobre 1643<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">[735]</a>: «Si +M. Remy vous <span class='pagenum'><a name="Page_515" id="Page_515">[Pg 515]</a></span>a dit quelque chose démon retour, ce que je lui en ai pu +dire n'a été que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des +Tuileries: car, mon cher maître, à vous dire la vérité, monseigneur +étant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à +retourner en France.» En attendant, il avait demandé la permission de +faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donnés<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">[736]</a>. +Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accréditant le +bruit que le Poussin renonçait définitivement à tout esprit de retour, +donna à ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison +qui lui avait été octroyée sa vie durant. Ils finirent par réussir à s'y +installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrême, et c'est +peut-être la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis +de parler de lui-même et de ses ennemis sans aucun ménagement.</p> + +<p>«Vous savez, écrit-il à Chantelou, le 18 juin 1645<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">[737]</a>, que mon absence +a donné lieu à quelques téméraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'à +cette heure je n'étais point retourné en France, j'avais perdu l'envie +d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a poussés, sans aucune +autre raison, à chercher mille inventions pour tâcher de me ravir +injustement la maison qu'il plut au feu roi, de très-heureuse mémoire, +de me donner ma vie durant. Vous savez aussi <span class='pagenum'><a name="Page_516" id="Page_516">[Pg 516]</a></span>qu'ils ont porté l'affaire +si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y établir et +de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont composé de fausses +lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en +France, afin que ce mensonge décidât la reine à leur accorder plus +fatalement leur demande. Je suis au désespoir, de voir qu'une injustice +semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de +revenir cet automne même jouir encore des douceurs de la patrie, là où +finalement chacun désire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le +plus à y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende +mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil +laquais? Les Français ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens +dont le mérite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme +<i>Samson</i> mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de +toute l'Europe! L'intérêt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi. +C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre +remède, de faire du moins entendre aux honnêtes gens le tort que l'on me +fait, et d'être mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une +partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point été payé de +mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir à mon +secours, j'espère être en France pour la Toussaint: que si l'injustice +l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai +lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je <span class='pagenum'><a name="Page_517" id="Page_517">[Pg 517]</a></span>serai forcé +de mourir loin de ma patrie, comme un exilé ou un banni.»</p> + +<p>La réclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point écoutée: peu de +temps après, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite, à sa +terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus +puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle démarche devenait +inutile. Sous la régence d'Anne d'Autriche et sous le ministère du +cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs +années, le théâtre d'intrigues et de troubles continuels. «Les nouvelles +de la cour ne m'étonnent en aucune manière, écrivait le Poussin à +Chantelou, le 5 octobre 1643<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">[738]</a>: si nous vivons, nous en entendrons +bien d'autres.» Il lui disait quelque temps après, le 17 mars 1644<a name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">[739]</a>: +«C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en +France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans +cela.» Il s'attacha donc de plus en plus à la résidence de Rome, et, +tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa +toute sa vie.</p> + +<p>Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint +Paul: commencé vers le mois d'octobre 1643, il était terminé et envoyé +dans les premiers jours de décembre suivant<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">[740]</a>. Félibien rapporte à ce +sujet, qu'en envoyant ce tableau à M. de<span class='pagenum'><a name="Page_518" id="Page_518">[Pg 518]</a></span> Chantelou, le Poussin le +suppliait, dans une lettre du 2 décembre 1643, «pour éviter la calomnie, +et en même temps la honte qu'il aurait qu'on vît son tableau en parangon +de celui de Raphaël, de le tenir séparé et éloigné de ce qui pourrait le +ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beauté<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">[741]</a>.» Paroles qui +peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour +Raphaël. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matière, écrivit, +à l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait: +«Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision +d'Ézéchiel; que c'était ce que le Poussin avait fait de meilleur, et +qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu +son Raphaël aussi bien que l'Italie<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">[742]</a>.»</p> + +<p>M. de Chantelou avait désiré avoir les copies des tableaux des sept +sacrements, que le Poussin avait composés avant son voyage en France +pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherché des +copistes; il n'avait trouvé qu'un Napolitain nommé Francesco, qui lui +eût promis d'en faire deux, la <i>Confirmation</i> et l'<i>Extrême-Onction</i>; +mais il appréhendait sa longueur<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">[743]</a>. Après avoir attendu et cherché +pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui sût les faire, le +maître se décida, pour contenter son ami, à lui proposer de refaire une +<span class='pagenum'><a name="Page_519" id="Page_519">[Pg 519]</a></span>seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa +détermination, dans une lettre à Chantelou, du 12 janvier 1644<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">[744]</a>. +«J'ai pensé mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de netteté que +nos copistes de profession apportent à ce qu'ils exécutent, et au prix +qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis émerveillé en +même temps de ce que tant de personnes s'en délectent. Il est vrai que, +voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de +se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui, à la vérité, +pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'était +que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui +savent bien l'extrême différence qu'il y a entre eux et les copies. Mais +ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient +facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins +se servent avec avantage de ces copies mal faites pour décréditer ceux +qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-même à toutes ces choses, j'ai +cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous +prévenir que, demeurant ici, je souhaiterais être moi-même le copiste +des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les +sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une +autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que +des copies, ne coûteront guère <span class='pagenum'><a name="Page_520" id="Page_520">[Pg 520]</a></span>plus et ne tarderont pas plus à être +faits. Si ce n'eût été que, depuis votre départ, j'ai été dans une +perpétuelle irrésolution, j'aurais déjà commencé. Je sais bien que vous +ne m'auriez pas désavoué, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre +la main en attendant votre réponse.»</p> + +<p>On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en +remit entièrement à son ami pour la disposition des sujets, la grandeur +des figures et toutes les autres particularités<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">[745]</a>.</p> + +<p>Dès que le Poussin eut reçu sa réponse, il se mit au travail avec +ardeur, espérant, quoique la besogne fût de longue haleine, l'avoir +bientôt terminée. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrême-Onction. +«Hier, dit-il dans une lettre à Chantelou, du 15 avril 1644<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">[746]</a>, je +commençai à travailler à l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me +donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le +souhaite. Je sais bien que l'attente est une fâcheuse chose, et que vous +ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher +patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus +promptement qu'elle pourra.»</p> + +<p>Le commandeur del Pozzo étant venu voir cette répétition de +l'Extrême-Onction, ne put se défendre d'un sentiment de jalousie. +«Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperçoit bien qu'il lui déplairait que +les susdits tableaux demeurassent à Rome; mais comme <span class='pagenum'><a name="Page_521" id="Page_521">[Pg 521]</a></span>ils vont entre vos +mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de répugnance. +Il a été étonné de trouver, sur un même sujet, une disposition si +diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes. +Enfin, je m'aperçois, et je n'y puis porter remède, qu'il souffre, et +lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir +mieux que tous les siens ensemble<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">[747]</a>.»</p> + +<p>Le tableau de l'Extrême-Onction était entièrement terminé et même envoyé +en octobre 1644<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">[748]</a>.</p> + +<p>Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles +occasionnées par quelques indispositions auxquelles il était sujet, la +répétition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le +<i>Mariage</i>, était terminé et envoyé vers la fin de mars 1648<a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">[749]</a>. Il +employa donc à peu près quatre années à mener cette oeuvre à bonne +fin<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">[750]</a>.</p> + +<p>De ces sept tableaux, le Baptême fut celui qui plut le moins à +Chantelou; il le lui avait écrit sans déguisement. Le Poussin lui +répondit avec la même <span class='pagenum'><a name="Page_522" id="Page_522">[Pg 522]</a></span>franchise<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">[751]</a>. «Je ne suis point marri que l'on +me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutumé depuis +longtemps, car jamais personne ne m'a épargné. Souvent, au contraire, +j'ai été le but où la médisance a tiré, et non pas seulement la +répréhension; ce qui, à la vérité, ne m'a pas apporté peu de profit, +car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait +cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma +vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner +à mieux faire, ils seront cause néanmoins que j'en trouverai les moyens +de moi-même. Une seule chose cependant je désirerai toujours, et +cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas même la faire +connaître, de peur d'être blâmé de prétention trop grande. Je passerai +donc à vous dire que, lorsque je me mis en la pensée de peindre votre +tableau du Baptême de la manière qu'il est, au même moment, je devinai +le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons témoins qui vous +l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des +peintres ne dise que l'on change de manière, si tant soit peu que l'on +sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture <span class='pagenum'><a name="Page_523" id="Page_523">[Pg 523]</a></span>est réduite à l'estampe; +et quant à la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs, +quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire là-dessus des +choses qui sont très-véritables, mais que ne comprendrait aucune des +personnes qui, de delà, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les +passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil, +comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que +tous soient différemment dépeints et coloriés, vous assurant que je +ferai tous mes efforts pour satisfaire à l'art, à vous et à moi.»—Comme +il s'aperçut, par la réponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa +première impression, il lui écrivit en insistant de nouveau:—«Quoique, +avec belle manière, vous essayiez de me consoler, et tâchiez de vous +montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procédé avec le même +amour et la même diligence, et que j'y ai employé le même temps qu'aux +précédents, et qu'enfin le désir de bien faire est chez moi toujours le +même. Mais le succès de toutes nos entreprises est rarement égal, et +l'on ne réussit pas toujours avec le même bonheur. Tous les hommes du +monde ont été sujets à cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car +il y en a trop<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">[752]</a>.» Le prix de ces tableaux était bien minime, si nous +en jugeons par celui de la <i>Pénitence</i>, pour lequel il reçut 250 +écus<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">[753]</a>, monnaie de Rome, c'est-à-dire environ 1,337 fr. 50 cent, au +cours actuel. Mais le<span class='pagenum'><a name="Page_524" id="Page_524">[Pg 524]</a></span> Poussin était aussi désintéressé que modeste, et +jamais il n'éleva de réclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les +étrangers et les indifférents, il en fixait le prix à l'avance; avec ses +amis, il s'en remettait presque toujours à leur discrétion, après avoir +indiqué la somme qu'il croyait lui être légitimement due.</p> + +<p>Pendant qu'il travaillait à la reproduction des sept sacrements pour M. +de Chantelou, de 1644 à 1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux +pour des amateurs italiens et français, entre autres un Christ mort ou +crucifié, pour M. de Thou<a name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">[754]</a>, et le Moïse trouvé dans les eaux du Nil, +qu'il exécuta pour M. Pointel, de 1645 à 1646, pendant le séjour de cet +ami à Rome.</p> + +<p>La vue de ce tableau, que Pointel avait rapporté en France, excita la +jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soigné +l'exécution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept +sacrements. L'amitié est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent +être l'objet d'une préférence bien décidée. Mais, lorsqu'un artiste est +lié avec un amateur, il se mêle souvent à leurs relations un sentiment +de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour +d'autres, le peintre réussit mieux ou même seulement aussi bien que pour +l'ami qu'il préfère. Tel était le sentiment qui agitait Chantelou à la +vue du tableau de Moïse trouvé dans les eaux du Nil. Il se <span class='pagenum'><a name="Page_525" id="Page_525">[Pg 525]</a></span>figura que +le Poussin avait négligé les sept sacrerments, parce qu'il donnait à M. +Pointel la première place dans son amitié. L'artiste s'efforça de +détruire ce soupçon par une longue lettre du 24 novembre 1647<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">[755]</a>, qui +est une des plus remarquables qu'il ait écrites, non-seulement parce +qu'elle fait connaître l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou, +mais aussi parce qu'elle contient sur sa manière d envisager, la théorie +de l'art, en général, les renseignements les plus curieux.</p> + +<p>«...Quant à ce que vous m'écrivez par votre dernière, il est aisé pour +moi de repousser le soupçon que vous avez que je vous honore moins que +quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous +que pour elles. S'il était ainsi, pourquoi vous aurai-je préféré, +pendant l'espace de cinq ans, à tant de gens de mérite et de qualité qui +ont désiré très-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont +offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix +si modique de votre part, que je n'ai pas même voulu prendre ce que vous +m'avez offert? Pourquoi, après avoir envoyé le premier de vos tableaux, +composé de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais +n'en pas mettre davantage dans les autres, et même en diminuer encore le +nombre pour venir plus tôt à fin d'un si long travail, ai-je, au +contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser à aucun +intérêt autre que celui de gagner votre bienveillance? <span class='pagenum'><a name="Page_526" id="Page_526">[Pg 526]</a></span>Pourquoi ai-je +employé tant de temps et fait tant de courses, de ça et de là, par le +chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a +été pour vous témoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en +veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement +que je vous ai voué. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que +je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persévère +toujours dans la volonté de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis +point homme léger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un +sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Moïse trouvé dans les eaux +du Nil, que possède M. Pointel, vous a charmé lorsque vous l'avez vu, +est-ce un témoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que +les vôtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre +propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je +traite pour vous doivent être représentés d'une autre manière? C'est en +cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma liberté, +si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous +avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est très-difficile, si l'on +n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos +appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est +pourquoi je vous soumettrai une considération importante, laquelle vous +fera connaître ce qu'il faut observer dans la représentation des sujets +que l'on traite.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_527" id="Page_527">[Pg 527]</a></span></p> + +<p>«Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont +trouvé plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de +merveilleux effets. Ici, cette parole, <i>mode</i>, signifie proprement la +raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire +quelque chose; laquelle raison nous astreint à ne pas passer outre +certaines bornes, et à observer avec intelligence et modération, dans +chacun de nos ouvrages, l'ordre déterminé par lequel chaque chose se +conserve en son essence.</p> + +<p>«Les <i>modes</i> des anciens étant une composition de plusieurs choses mises +ensemble, de la variété et différence qui se rencontrent dans +l'assemblage de ces choses, naissait la variété et différence de ces +modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement +des choses propres à chaque mode, procédait son caractère particulier; +c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions. De là +vient que les sages anciens attribuèrent à chaque mode une propriété +spéciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils +appliquèrent le mode dorien aux matières graves, sévères et pleines de +sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions véhémentes, et par +conséquent aux sujets de guerre. J'espère, avant qu'il soit un an, +peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode +lydien se rapportât aux sentiments tristes et douloureux; le mode +hypolydien aux sentiments doux et agréables. Enfin, ils inventèrent +l'ionien pour peindre les émotions vives, les scènes <span class='pagenum'><a name="Page_528" id="Page_528">[Pg 528]</a></span>joyeuses; telles +que les danses, les fêtes, les bacchanales.</p> + +<p>«Les bons poètes ont également usé d'une grande diligence et d'un +merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux +sujets à traiter, mais encore pour régler le choix des mots et le +rhythme des vers, d'après la convenance des objets à peindre. Virgile, +surtout, s'est montré dans tous ses poèmes grand observateur de cette +partie, et, il y est tellement éminent, que souvent il semble, par le +son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il décrit. S'il +parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies, +qu'il en résulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que +lorsqu'il chante un fait d'armes ou décrit une tempête, le rhythme +précipité, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une +scène de fureur, de tumulte et d'épouvanté. Mais, d'après ce que vous me +marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractère, et où une +telle manière fût observée, vous vous seriez donc imaginé que je ne vous +aimais pas!</p> + +<p>«Si ce n'était que ce serait plutôt composer un livre qu'écrire une +lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut +considérer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement +combien je m'étudie à faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien +que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la +contagion de tant d'ignorants et d'insensés qui vous <span class='pagenum'><a name="Page_529" id="Page_529">[Pg 529]</a></span>environnent ne +parvienne à vous corrompre le jugement.»</p> + +<p>Cette lettre montre quelle profonde étude le Poussin avait faite des +anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres. +Les grands poètes et les historiens grecs et latins lui étaient aussi +familiers que l'ancien Testament, et s'il eût consigné par écrit les +observations que leur lecture avait fait naître dans son esprit, nul +doute qu'il n'eût composé un livre aussi remarquable par le style que +par la pensée.</p> + +<p>Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme +dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de +diligence. «Si je n'eusse cru que vous étiez plus intelligent que lui en +peinture, ajoutait le Poussin dans une troisième lettre<a name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">[756]</a>, je +n'aurais pas manqué de chercher à vous satisfaire avec ce que les +Italiens appel lent <i>seccatura</i>; mais, au contraire, tenant pour certain +que vous étiez attaché aux véritables et bonnes pratiques, de l'art, je +me suis imaginé que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je +vous ai envoyés, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et +d'amour qu'il m'a été possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau +du <i>Mariage</i>) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous +aimez tant dans ceux que possèdent les autres, puisque je ne trouve +point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis +toujours pour vous le plus affectionné de tous les hommes.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_530" id="Page_530">[Pg 530]</a></span>Après avoir terminé la répétition des Sept Sacrements, le Poussin fit +d'autres tableaux pour quelques amateurs français, entre autres, pour M. +Delisle de la Sourdière, le Passage de la mer Rouge<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">[757]</a>; pour M. +Pucques, l'Enlèvement d'Europe<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">[758]</a>; pour M. de Mauroy, la Nativité de +Jésus-Christ<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">[759]</a>; pour l'ambassadeur de France à Rome, en 1650, une +Vierge portée par quatre anges<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">[760]</a>.</p> + +<p>Un grand nombre de personnes désiraient obtenir une composition de sa +main: mais le Poussin ne spéculait pas sur son art; il ne se décidait +qu'en faveur de celles qui lui étaient recommandées par ses amis, ou +avec lesquelles il avait d'anciennes relations.</p> + +<p>L'auteur du <i>Roman comique</i>, Scarron, qui était lié avec M. de Chantelou +et qui, de plus, avait connu le Poussin à Rome, pendant un voyage qu'il +fit en cette ville, vers 1635, désirait beaucoup avoir une oeuvre de ce +maître. Dès le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer +l'artiste à faire un tableau pour le pauvre poëte; mais le Poussin s'en +était excusé, «ayant fermement résolu de n'entreprendre rien, quelque +profit qu'il pût y avoir pour lui, avant d'avoir terminé les Sept +Sacrements<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">[761]</a>.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_531" id="Page_531">[Pg 531]</a></span>Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses +oeuvres pourrait déterminer l'artiste à modifier sa résolution. Il les +lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci +J'ai reçu du maître de la poste de France, écrivait le Poussin, le 4 +février 1647<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">[762]</a> un livre ridicule des facéties de M. Scarron, sans +lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule +fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime +pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages.»</p> + +<p>Scarron revint à la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis à +Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'était cru obligé d'y +répondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se répandit à +Rome<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">[763]</a>. Il paraît qu'il lui répondit plus tard.—«J'avais déjà écrit +à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avais reçue de lui avec son +<i>Typhon burlesque</i>, disait-il à M. de Chantelou, le 12 janvier +1648<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">[764]</a>, mais celle que je viens de recevoir avec la vôtre me met en +une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui +fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son +burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son +ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien +<i>Virgile travesti</i>, et d'une épître qu'il m'a destinée dans le <span class='pagenum'><a name="Page_532" id="Page_532">[Pg 532]</a></span>premier +livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il +rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais, au contraire, je suis prêt +à pleurer, quand je pense qu'un nouvel <i>Érostrate</i> se trouve dans notre +pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je +lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de +paroles.»</p> + +<p>On conçoit que le burlesque de Scarron ne devait guère convenir à la +gravité du Poussin. L'amour qu'il avait voué à l'étude du beau antique, +le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile, +devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que +Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce poète. Il ne +pouvait, sans doute, admettre la parodie <i>d'Énée descendu aux Enfers</i>, +et y trouvant:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">...L'ombre d'un laquais,<br /></span> +<span class="i0">Qui, tenant l'ombre d'une brosse,<br /></span> +<span class="i0">En frottait l'ombre d'un carrosse.<br /></span> +</div></div> + +<p>Cependant, vaincu par les obsessions et par les prières de Chantelou, il +se résignait à dire, dans le mois d'août 1649<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">[765]</a>: «Avec le temps, je +pourrai servir M. Scarron, mais pour le présent je suis trop engagé. » +Il écrivait de nouveau à Chantelou, le 17 janvier 1649<a name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">[766]</a>: «M. Scarron +m'a écrit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai +faite: je lui ai répondu et promis derechef de m'efforcer de le +satisfaire, et cela à votre sollicitation plus qu'à <span class='pagenum'><a name="Page_533" id="Page_533">[Pg 533]</a></span>la sienne, car il +n'y a rien à quoi je ne m'engageasse pour vous être agréable.» Il +ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: «J'ai trouvé la +disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les +turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai +cette année à le mettre en état.»</p> + +<p>Le Poussin supposait que l'auteur du <i>Roman Comique</i> et de tant d'autres +facéties préférerait un sujet ayant de l'analogie avec ses écrits; il se +trompait. Malgré la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron +professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait +exactement des devoirs qu'elle impose. «Cela tient à l'honnête homme, +disait-il, et calme la conscience, chose absolument nécessaire pour bien +vivre avec soi. Il n'y a point de licence poétique qui autorise le +libertinage d'esprit, et je cesserais d'être poète, s'il fallait l'être +ace prix<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">[767]</a>.» D'ailleurs, quoique marié, il possédait toujours, à +titre de bénéfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin +un tableau de sainteté, et le peintre lui fit le petit, mais admirable +tableau du Ravissement de saint Paul, qui «st maintenant au Louvre. Il +le termina vers la fin de mai 1650; car en écrivant à Chantelou, le 29 +de ce mois, il lui disait: «Je pourrai envoyer en même temps à M. +l'<i>abbé</i> Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le +verrez, et vous voudrez bien <span class='pagenum'><a name="Page_534" id="Page_534">[Pg 534]</a></span>m'en dire votre sentiment<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">[768]</a>.»—Le +pauvre Scarron laissa ce tableau à sa veuve, et madame de Maintenon le +donna au roi Louis XIV: singulière destinée des hommes comme des choses! +Il est probable que ce tableau était la répétition de celui que le +peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, après avoir +fait partie du cabinet du régent, a passé en Angleterre.</p> + +<p>En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il +représenta une tempête sur terre; «imitant l'effet d'un vent impétueux, +d'un ciel rempli d'obscurité, de pluie, d'éclairs, de foudres qui +tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les +figures qu'on y voit, écrivait-il à son ami Stella<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">[769]</a>, jouent leurs +personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la +poussière et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire, +vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant +leurs yeux. D'un côté, un berger court et abandonne son troupeau, voyant +un lion qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque +d'autres dont les uns se défendent et les autres piquent leurs boeufs et +tâchent de se sauver. Dans ce désordre, la poussière s'élève par gros +tourbillons; un chien, assez éloigné, aboie et se hérisse le poil, sans +oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame <span class='pagenum'><a name="Page_535" id="Page_535">[Pg 535]</a></span>mort étendu +par terre et, auprès de lui, Thysbé qui s'abandonne à sa douleur.»</p> + +<p>Paul Fréart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux +frères: l'aîné, Jean Fréart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et +commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus +jeune, Roland Fréart de Chantelou, abbé de Chambray, conseiller et +aumônier ordinaire du roi. Sans être aussi intimement lié avec ces +derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de +très-bonnes relations. Il commença en mai 1648, pour M. de Chantelou +l'aîné, un petit tableau du Baptême de saint Jean, qu'il exécuta sur une +petite planche de cyprès<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">[770]</a>. Il le lui envoya en septembre suivant, en +s'excusant sur «la débilité de ses yeux et le peu de fermeté de sa main, +qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite +dimension. Vous accepterez, s'il vous plaît, ce tableau, dit-il, d'aussi +bon coeur que s'il était mieux. J'ai proportionné le prix à l'ouvrage, +et je puis encore le diminuer, si cela vous paraît convenable<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">[771]</a>.»</p> + +<p>La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais +fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela paraît très-probable, +d'après une lettre du 3 juillet 1650 à M. de Chantelou. «Je suis +très-aise, écrit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il +veuille me demander quelque <span class='pagenum'><a name="Page_536" id="Page_536">[Pg 536]</a></span>chose; je le servirai de tout mon +coeur<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">[772]</a>.» On sait que M. de Chambray publia en 1650, à Paris, le +parallèle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage dédié à ses +deux frères, et orné du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en +même temps une traduction des quatre livres d'architecture d'André +Palladio, et le dédiait également à ses frères. L'année suivante, il +publia une traduction du traité de Léonard de Vinci sur la peinture, et +la dédia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et dédiait à la reine +Christine le texte de ce même traité, d'après un manuscrit enrichi de +dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donné à MM. de +Chantelou, pendant leur séjour à Rome<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">[773]</a>. C'est au premier de ces +ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 août +1650, dans lequel il dit: «J'ai lu l'épître liminaire de M. de Chambray, +laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant +les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne +se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pensé qu'il eût inséré le nom +de son serviteur dans cette noble épître et dans le courant du livre +aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa +courtoisie naturelle et de l'amitié singulière qu'il me porte. Aussi +ai-je abandonné la pensée que j'avais eue de lui envoyer une note sur +mon origine; car ce serait une grande et sotte présomption que de +<span class='pagenum'><a name="Page_537" id="Page_537">[Pg 537]</a></span>désirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est déjà trop mille fois. +J'espère que vous ne désapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi +qu'il était plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux +observations que j'ai commencé à ourdir sur le fait de la peinture, et +que ce serait porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à M. de Chambray +quoi que ce soit qui touchât à une matière en laquelle il est si fort +expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">[774]</a>.»</p> + +<p>Il est extrêmement regrettable que l'ouvrage de l'abbé de Chambray sur +l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'idée de continuer les +observations qu'il avait commencé à ourdir sur le fait de la peinture: +c'est une grande perte pour l'art.</p> + +<p>Après avoir goûté les livres dont M. de Chambray l'avait favorisé, le +Poussin en fit présent au commandeur del Pozzo, «qui les tient, écrit-il +à Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trésors, et les montre à +tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi à cette fin +que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la réputation de +messieurs de Chantelou s'étendent partout<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">[775]</a>.»</p> + +<p>Vers la même époque, le peintre exécuta son portrait pour M. de +Chantelou: il en fit une répétition, avec quelques différences, pour son +ami Pointel: mais il envoya celui qui était le mieux réussi à Chantelou, +en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de +jalousie<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">[776]</a>. «Je prétends que ce <span class='pagenum'><a name="Page_538" id="Page_538">[Pg 538]</a></span>portrait doit être une preuve du +profond attachement que je vous ai voué; d'autant que, pour aucune +personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette +occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue à faire ce +portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire +valoir<a name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">[777]</a>.»</p> + +<p>Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas: +«Je n'ai pu, dit-il, honnêtement le lui refuser.» C'est ce qui retarda +l'envoi de l'original, qui était terminé à la fin de mai 1650, et qui ne +fut expédié que dans le mois de juillet suivant<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">[778]</a>.</p> + +<p>M. de Chantelou lui ayant témoigné son admiration de ce portrait, dont +la répétition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant +envoyé une somme assez élevée pour le prix, qui n'avait pas été fixé à +l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son désintéressement +ordinaires, lui répondit: «Il n'y a non plus de proportion entre +l'importance réelle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en +faire, qu'entre le mérite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez: +je trouve des excès dans tout cela<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">[779]</a>.»</p> + +<p>Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui +envoya en 1655. Il disait à son ami, à cette occasion: «Je vous prie, +devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné <span class='pagenum'><a name="Page_539" id="Page_539">[Pg 539]</a></span>à un homme +seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est +point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui +verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les +goûts des amateurs de la peinture n'étant pas moins différents que ne le +sont les talents des peintres eux-mêmes, il doit se trouver autant de +diversité dans le jugement des uns qu'il y en a réellement dans les +travaux des autres<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">[780]</a>.»</p> + +<p>Il fit quelque temps après, pour madame de Mont-mort, devenue bientôt +madame de Chantelou, une Vierge en Egypte<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">[781]</a>. Il exécuta ensuite pour +Chantelou la Conversion de saint Paul<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">[782]</a>.</p> + +<p>Le commandeur del Pozzo était mort avant que le Poussin ne mît la main à +ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 décembre 1657, à +Chantelou, leur ami commun. «Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo, +est décédé, et nous travaillons à son tombeau<a name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">[783]</a>.»</p> + +<p>L'artiste lui-même commençait à ressentir plus fortement les atteintes +de la vieillesse; cependant il exécuta encore pour Chantelou le tableau +de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne +pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Il voyait +arriver sa fin avec la résignation d'un chrétien et la fermeté d'un +philosophe. «Je suis <span class='pagenum'><a name="Page_540" id="Page_540">[Pg 540]</a></span>assure, écrit-il à Chantelou, le 20 novembre 1662, +que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est +peut-être le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas +grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez considérer que j'y ai +employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai +toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié +que vous m'avez donnés pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et +veuillez me les continuer jusqu'à ma fin, à laquelle je touche du bout +de mon doigt: je n'en peux plus<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">[784]</a>.»</p> + +<p>Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidèle compagne +de sa vie, celle qui avait contribué à le fixer à Rome. Il fit part de +cette perte à M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">[785]</a> +et lui dit: «Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me +laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes +sortes, étranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve +point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer +combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le +remède à tous les maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte +guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. Me voyant dans un semblable +état, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au départ. +J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, <span class='pagenum'><a name="Page_541" id="Page_541">[Pg 541]</a></span>par lequel je laisse +plus de dix mille écus de ce pays (53,000 francs environ) à mes pauvres +parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants, +qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin +du secours et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette +nécessité, je viens vous supplier de leur prêter la main, de les +conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne +soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, +et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous +ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre +Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_542" id="Page_542">[Pg 542]</a></span></p> +<p>Il avait demandé à M. de Chantelou<a name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">[786]</a> le livre <i>De la perfection de la +Peinture</i>, publié par l'abbé de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il +l'eut examiné, il écrivit à M. de Chambray, le 7 mars 1665:</p> + +<p>«Il faut à la fin se réveiller. Après un si long silence, il faut se +faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le +loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite idée de là +peinture, qui a servi d'une douce pâture à mon âme affligée, et je me +suis réjoui de ce que vous étiez le premier des Français qui aviez +ouvert les yeux à ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se +laissant abuser à une fausse opinion commune. Vous venez d'échauffer et +d'amollir une matière rigide et difficile à manier, de sorte que, +désormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour +guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bénéfice de la +peinture.</p> + +<p>«Après avoir considéré la division que François Junius fait des parties +de ce bel art<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">[787]</a>, j'ai osé mettre ici brièvement ce que j'en ai +appris. Il est nécessaire premièrement de savoir ce que c'est que cette +sorte d'imitation et de la définir.</p> + +<p>«<span class="smcap">définition</span>. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs, +sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin +est la délectation.</p> + +<p>«<span class="smcap">principes</span> que tout homme capable de raison peut comprendre.</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans lumière;</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans forme;</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans couleur;</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans distance;</p> + +<p>«Il ne se donne point de visible sans instrument.</p> + +<p>«<span class="smcap">choses</span> qui ne s'apprennent point et qui forment les parties +essentielles de la peinture.</p> + +<p>«Premièrement, pour ce qui est de la matière, elle doit être noble, et +qui n'ait reçu aucune qualité de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre +de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de +recevoir la plus excellente forme. On doit com<span class='pagenum'><a name="Page_543" id="Page_543">[Pg 543]</a></span>mencer par la +disposition; puis viennent l'ornement, le <i>decorum</i>, la beauté, la +grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout. +Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est +le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il +n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs +choses dignes d'être écrites par de bonnes et savantes mains.</p> + +<p>«Je vous prie de considérer ce petit échantillon, et de m'en dire votre +sentiment sans aucune cérémonie. J'ai l'expérience que vous savez +non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile. +J'en dirais davantage, mais quand je m'échauffe maintenant le devant de +la tête par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus, +j'ai toujours honte de me voir placé, dans votre ouvrage, avec des +hommes dont le mérite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que +l'étoile de Saturne n'est au-dessus de notre tête; je dois cela à votre +amitié, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne +suis<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">[788]</a>.»</p> + +<p>Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il +est évident que si le Poussin eût voulu s'attacher à expliquer les +principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il +aurait fait un livre non-seulement bien supérieur à celui de l'abbé +Chambray, maintenant fort oublié, <span class='pagenum'><a name="Page_544" id="Page_544">[Pg 544]</a></span>mais même à beaucoup d'autres traités +publiés puis cette époque.</p> + +<p>Il touchait à sa fin: sa dernière lettre à M. de Chantelou lui +renouvelle, d'une manière profondément sentie, l'assurance de son +affection. «Je vous demande excuse, lui écrivait-il le 28 mars 1665, +d'avoir tant tardé à confesser de nouveau que vous êtes celui à qui je +suis le plus redevable, que vous êtes mon refuge, mon appui, et que je +serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dévoué de +vos serviteurs<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">[789]</a>.»</p> + +<p>Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait à Dieu son +âme fortement trempée. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait +précédé dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces +trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus +grand honneur de l'école française, et dont les deux autres résument à +un égal degré, tant en France qu'en Italie, les qualités aimables et +sérieuses qui font les grands amateurs.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h2> + +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<p><b>NOTICE SUR LA FORNARINE</b><a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">[790]</a></p> + + +<p><b>Sur ton véritable portrait peint par Raphaël</b>, <b>et conjecture sur la +vérité de ceux du palais Barberini</b>, <b>à Rome</b>, <b>et de la galerie des +offices</b>, <b>à Florence</b>.</p> + +<p><i>Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni</i><a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">[791]</a>.</p> + +<p>Rome, le 6 avril 1806.</p> + +<p>«Le pouvoir que votre supériorité et vos qualités éminentes vous donnent +sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant à vous dire mon avis +sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y +ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mérite, +pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir +de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux +vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une +infinité de récriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion +pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espère qu'on devra +me pardonner ma hardiesse.</p> + +<p>«Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine +était la fille d'un boulanger à Rome, qui demeurait au delà du Tibre, du +côté de Sainte-Cécile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entouré +d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se haussât sur la pointe des +pieds, était dominé de telle sorte que celui qui regardait voyait tout +l'intérieur. C'était là que cette fille venait très-souvent prendre ses +ébats: et comme la renommée de sa beauté s'était répandue et attirait la +curiosité des jeunes gens, et <span class='pagenum'><a name="Page_547" id="Page_547">[Pg 547]</a></span>surtout celle des disciples de l'art, qui +vont en quête de la beauté, tous désiraient la voir.</p> + +<p>«Or il arriva que Raphaël vint à passer aussi par là, au moment même où +la jeune fille était dans la cour, et, croyant n'être pas vue, se lavait +les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrémité du jardin. Le +Sanzio, s'étant haussé par dessus le petit mur, vit la jeune fille et +l'examina attentivement; et, comme il était extrêmement amateur des +belles choses, la trouvant très-belle, il en devint aussitôt amoureux, +concentra toutes ses pensées sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne +fût à lui.</p> + +<p>«Ayant donc donné son coeur à cette femme, il la trouva encore plus +aimable et d'un caractère plus élevé qu'il n'aurait pu le supposer +d'après sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une +passion plus ardente, tellement qu'il ne lui était plus possible de +s'appliquer à l'art sans sa présence. Cette passion n'échappa point à +Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnésine; il fit en +sorte que la Fornarine pût chaque jour tenir compagnie à Raphaël.</p> + +<p>«Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine +immortel, non-seulement à cause de sa réputation, mais par ses oeuvres: +car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune +conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi +Raphaël ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aimée avec le +langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaça dans +la grande fresque de l'Héliodore, oeuvre éminente, qui l'emporte sur les +autres, et dans laquelle la Fornarine est représentée avec une telle +aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois à Canova, que +c'était le plus beau corps mis en mouvement par Raphaël, sous les traits +de sa maîtresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration; +il fit son portrait à part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il +envoya en don à Taddeo, son ami intime à Florence; enfin, il la plaça +dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut véritablement le +portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage +que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idéalisait, comme en une +apothéose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.</p> + +<p>«Vous me demanderez peut-être ce que je prétends faire de la Fornarine +qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle +de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il +n'indique pas les qualités de la beauté de la Fornarine, qui fut +véritablement admirable; avec une rare souplesse <span class='pagenum'><a name="Page_548" id="Page_548">[Pg 548]</a></span>des membres, des +traits fins et une physionomie, tout à la fois grecque et romaine. Les, +trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappelés, encore +qu'ils admettent cette liberté et cette variété qu'exigent ces sortes de +compositions, ont la même forme élégante et distinguée, une égale +désinvolture de la personne, une égale idéalité de la physionomie, un +même corps souple et léger paraissant formé pour la danse, un même air +tendre et passionné-qu'on croirait avoir été modelé par l'amour. Ces +caractères ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non +plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte +écrite<a name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">[792]</a> l'épigraphe <i>Amasia di Raffaello</i>, ce n'est pas une preuve +suffisante, parce que cette écriture n'est pas de Raphaël, et qu'elle a +pu être tracée par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matière +présument que ce portrait est celui d'une des femmes célèbres dans les +lettres à cette époque; car on sait que Raphaël a peint plusieurs de ces +femmes illustres, et c'était alors l'usage des femmes élevées par leur +esprit au-dessus de leur condition, de consentir à ce que les plus +grands artistes fissent leurs portraits<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">[793]</a>.</p> + +<p>«A l'égard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre +excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idéalité de la +passion du Sanzio, ni cette forme élégante qu'on dirait d'une nymphe, ni +cette souplesse comparable à la plante la plus flexible. C'est le +portrait d'une femme ayant l'air grave et résolu, annonçant une âme +fière et sévère. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphaël l'a +ornée d'une pelisse de fourrure, lui qui représente toujours la +Fornarine décolletée et découverte, là où les femmes aiment tant à faire +montre de leurs appas.</p> + +<p>«Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya à Florence, par suite +de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a +péri ou a été emporté loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a été +baptisé du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de +la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix +inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'était un grand bonheur de +posséder ce trésor, l'opinion de Puccini a prévalu, et maintenant est +établie plus fermement que jamais dans la croyance commune.</p> + +<p>«Quelques personnes ont pensé que ce tableau était dû à Gior<span class='pagenum'><a name="Page_549" id="Page_549">[Pg 549]</a></span>gione, et +ce n'était point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la +plus sublime couleur vénitienne: on pourrait peut-être l'attribuer au +Giorgione, s'il n'était facile de reconnaître que cette peinture est +plus fière et plus forte que sa manière ne le comporte; les cheveux sont +peut-être mieux traités qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont +dessinés et exécutés avec une magie merveilleuse, et avec cette +perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'école +romaine, et toute la tête a un caractère de puissance qui annonce une +âme plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me +décide à hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi +vérifier, à savoir que cette oeuvre merveilleuse a été dessinée par le +grand Michel-Ange et exécutée par Sébastien del Piombo; et je m'appuie +sur les, raisons suivantes.</p> + +<p>«Il y a lieu de croire que ce portrait représente Victoria Colonna, +marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honnêteté, de beauté, de +génie. Le Bulifon a fait exécuter une gravure qui ressemble beaucoup, +quant à la pose et à l'ensemble, à ce tableau, comme on le voit par +l'original que je vous envoie.</p> + +<p>«L'estampe est des plus médiocres, mais néanmoins elle laisse voir ce +que je dis; et comme la gravure est tout à fait mauvaise, elle n'a pu +retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper, +ayant été un homme de goût et fort versé dans toutes les choses d'art; +il n'aurait pas osé dédier cette estampe, comme il le fit, à la duchesse +de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.</p> + +<p>«Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte +affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria +Colonna, qui en a laissé des preuves dans ses oeuvre» poétiques; tout le +monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessiné +le portrait de la marquise; on connaît également l'intimité qui régnait +entre Michel-Ange et Sébastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc +pas entièrement dépourvue de fondement, outre que je trouve dans le +tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose, +la fierté, la sublimité de la composition, dans l'attitude et le visage, +elle brillant du coloris vénitien. Je ne veux point omettre de faire +remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractère, +puisqu'elle avait engagé sa foi à un vaillant guerrier, et qu'elle avait +donné son affection à une âme forte comme était celle de Michel-Ange. +L'amour naît et se nourrit d'une sympathique ressemblance.</p> + +<p>«Je sais bien que cette opinion que j'émets fera jeter les hauts cris, +principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, <span class='pagenum'><a name="Page_550" id="Page_550">[Pg 550]</a></span>si ce +tableau ne cesse point pour cela d'être placé au premier rang, mais sera +même plus remarqué, les peintures de Michel-Ange étant fort rares? +Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manière sûre le véritable portrait +de Raphaël, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec +celui d'Altoviti, je soulevai également une grande rumeur; mais, à la +fin, il paraît que les Toscans eux-mêmes se mettent de mon côté depuis +la publication du livre de Moreni<a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">[794]</a>. Quoi qu'il puisse arriver, ce +sera toujours pour moi la plus douce chose à penser, que je me suis +efforcé, autant qu'il dépendait de moi, d'identifier les portraits de +Raphaël et de la Fornarine, et de rapprocher, même après leur mort, ces +deux nobles âmes que l'amour enlaça si étroitement de ses liens pendant +la vie.»</p> + +<p>—Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini. +Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la +tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis néanmoins +de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Raphaël, et +qu'il a voulu représenter sa maîtresse bien-aimée. Pourquoi le portrait +qu'il avait envoyé à son ami Taddeo n'aurait-il pas passé entre les +mains des Médicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant réunis, +soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas +plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de décider sans +aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a +dû périr ou être emporté loin de l'Italie? L'objection tirée de la +pelisse de fourrure qui couvre une partie des épaules de la Fornarine ne +me paraît pas mieux fondée. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son +art, n'aurait-il pas représenté son modèle avec l'ornement qui +caractérisait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans +le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant à l'expression +du visage, elle nous paraît aussi belle que l'idéal permet de le +désirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionnée +comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on connaît les physionomies +romaines, empreintes d'une sérénité, d'un calme qui rappelle les plus +belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de +Florence ne représente une Romaine dans tout l'éclat de cette beauté +particulière aux femmes de cette ville et principalement à celles du +quartier du Transtévère, <span class='pagenum'><a name="Page_551" id="Page_551">[Pg 551]</a></span>patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir +dans ce portrait la souplesse, la désinvolture de ses membres, cela, +lient uniquement à ce qu'elle est représentée à mi-corps, dans une +altitude posée. La comparaison établie entre cette merveilleuse peinture +et l'affreuse gravure à laquelle Bulifon a donné le nom de Victoria +Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter +les yeux sur la figure grosse, courte, épaisse, que cette gravure +représente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, représentant le +tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien +absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas +comment Missirini, qui est un écrivain d'un goût sûr et d'une critique +éclairée, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les +amateurs pourront facilement décider la question <i>de visu</i>, car +Longhena, dans la traduction de la <i>Vie de Raphaël</i> de M. Quatremère de +Quincy, en reproduisant la lettré de Missirini, a donné également la +reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce +Bulifon, que Missirini cite comme un homme très-versé dans les matières +d'art, et qui paraît avoir été plutôt un savant qu'un connaisseur, était +d'origine française. Il alla se fixer à Naples vers 1680, et s'y fit +libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la +<i>Biographie universelle</i> donne une nomenclature incomplète, puisqu'elle +n'énonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et +qu'il dédia à la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'épigraphe +mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cité par Missirini et +reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donnée comme étant le +portrait de cette femme illustre, a été faite plus de cent quarante ans +après sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'épaisseur +du visage, la vulgarité des traits et de l'expression sont en désaccord +complet avec la réputation de beauté que Victoria Colonna avait inspirée +a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien. +On voyait exposé en 1851, au palais Doria, dans le Corso, à Rome, un +magnifique portrait en pied que l'on disait être celui de la marquise de +Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient +généralement à Sebastiano del Piombo ou à Michel-Ange. Ce portrait, que +j'ai longtemps et plusieurs fois admiré, n'offre aucune ressemblance, +soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure +que Missirini a été chercher dans les publications faites par le +Bulifon.</p> + +<p>S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne +représente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins à signaler +son portrait, ainsi que le reconnaît le docte Missirini, dans <span class='pagenum'><a name="Page_552" id="Page_552">[Pg 552]</a></span>trois des +principales compositions de Raphaël, dans l'Héliodore et le Parnasse des +fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration. +J'ajouterai qu'elle se trouve également dans une autre oeuvre capitale +du grand maître, <i>lo Spasimo di Sicilia</i>, sous les traits d'une des +saintes femmes agenouillées à gauche de la Vierge, à l'angle du tableau, +sur le premier plan. Il est impossible de se méprendre ici sur les +traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien là son noble et +beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une régularité tenant à la +fois de la beauté grecque et romaine. Ses cheveux sont bien nattés et +attachés comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses épaules nues, +accusant la forme particulière des épaules romaines, sont fortes et +remontent presque à la naissance du col. Enfin, ce qui me paraît un +trait caractéristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'Héliodore +et dans la Transfiguration, Raphaël a toujours laissé voir le pied de la +Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre. +Quant à la Clio du Parnasse, assise à droite d Apollon et tenant à la +main la trompette de la renommée, c'est bien encore la Fornarine, mais +poétisée, idéalisée et mise en apothéose à la hauteur des muses et des +déesses qui l'entourent.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II.(voy. p. 83).</h2> + +<p><b>CLEOPATRA</b><a name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">[795]</a>.</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris<br /></span> +<span class="i0">Brachia, et aterna torpentia lumina nocte<br /></span> +<span class="i0">Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.<br /></span> +<span class="i0">Victores vetuere diu me abrumpere vitam,<br /></span> +<span class="i0">Regina ut veherer celebri captiva triumpho<br /></span> +<span class="i0">Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;<br /></span> +<span class="i0">Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,<br /></span> +<span class="i0">Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,<br /></span> +<span class="i0">Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,<br /></span> +<span class="i0">Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.<br /></span> +<span class="i0">«Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.»<br /></span> +<span class="i0">Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.<br /></span> +<span class="i0">Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,<br /></span> +</div></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"><span class='pagenum'><a name="Page_553" id="Page_553">[Pg 553]</a></span> +<span class="i0">Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.<br /></span> +<span class="i0">Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,<br /></span> +<span class="i0">Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.<br /></span> +<span class="i0">Namque triumphali invectus Capitolia curru<br /></span> +<span class="i0">Insignes inter titulos, gentesque subaclas,<br /></span> +<span class="i0">Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens<br /></span> +<span class="i0">Spectaclo explevit crudelia lumina inani.<br /></span> +<span class="i0">Neu longeva vetustas facti famam aboleret,<br /></span> +<span class="i0">Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,<br /></span> +<span class="i0">Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,<br /></span> +<span class="i0">Testari et casus falum miserabile nostri.<br /></span> +<span class="i0">Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,<br /></span> +<span class="i0">Egregium, celebri visendara sede locavit<br /></span> +<span class="i0">Signa inter veterum heroum, saxoque perennes<br /></span> +<span class="i0">Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;<br /></span> +<span class="i0">Optatae non ut deflerem gaudia mortis,<br /></span> +<span class="i0">(Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,<br /></span> +<span class="i0">Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);<br /></span> +<span class="i0">Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,<br /></span> +<span class="i0">AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris<br /></span> +<span class="i0">Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.<br /></span> +<span class="i0">Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.<br /></span> +<span class="i0">At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo<br /></span> +<span class="i0">Saecula, et antiques redierunt laudis honores,<br /></span> +<span class="i0">Si le praesidium miseris mortalibus ipse<br /></span> +<span class="i0">Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;<br /></span> +<span class="i0">Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,<br /></span> +<span class="i0">Munificaque manu dispensas dona deorum,<br /></span> +<span class="i0">Annue supplicibus votis; nec vana precari<br /></span> +<span class="i0">Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.<br /></span> +<span class="i0">Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,<br /></span> +<span class="i0">Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.<br /></span> +<span class="i0">At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,<br /></span> +<span class="i0">Induerit licet in durum praecordia marmor,<br /></span> +<span class="i0">Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.<br /></span> +<span class="i0">Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non<br /></span> +<span class="i0">(«Induerim licet in durum praecordia marmor»)<br /></span> +<span class="i0">Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.<br /></span> +<span class="i0">Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas<br /></span> +<span class="i0">Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.<br /></span> +<span class="i0">Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,<br /></span> +<span class="i0">Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque<br /></span> +<span class="i0">Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta<br /></span> +<span class="i0">Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;<br /></span> +<span class="i0">Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra<br /></span> +<span class="i0">Hesperidum dites truncos non invidet hortis.<br /></span> +</div></div> + +<span class='pagenum'><a name="Page_554" id="Page_554">[Pg 554]</a></span> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III_ET_IV" id="III_ET_IV"></a>III ET IV</h2> + +<p><b>SONNET VIII</b> (voy. p. 138).</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,<br /></span> +<span class="i2">Avrà distrutto questo fragile legno;<br /></span> +<span class="i2">Com' or qualche marmoreo antico segno,<br /></span> +<span class="i2">Roma, fra tue ruine ognuno ammira;<br /></span> +<span class="i0">Verran quel, dove ancor vita non spira,<br /></span> +<span class="i2">A contemplar l'espressa in bel disegno<br /></span> +<span class="i2">Beltà divina dall'umano ingegno,<br /></span> +<span class="i2">Ond'alcuno avrà invidia a chi or sospira.<br /></span> +<span class="i0">Altri, a cui nota fia vostra sembianza,<br /></span> +<span class="i2">E di mia mano insieme in altro loco<br /></span> +<span class="i2">Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,<br /></span> +<span class="i0">Questo, è certo, diran, quel chiaro foco,<br /></span> +<span class="i2">Ch'acceso da desio più che speranza,<br /></span> +<span class="i2">Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.<br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><b><span class="smcap">ix</span></b></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,<br /></span> +<span class="i2">Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,<br /></span> +<span class="i2">E'l mento dolcemente in se diviso,<br /></span> +<span class="i2">Per man d'amor composto in dolce modo.<br /></span> +<span class="i0">O vivo mio bel sol, perché non odo<br /></span> +<span class="i2">Le soavi parole, e'l dolce riso,<br /></span> +<span class="i2">Siccome chiaro veggo il sacro viso,<br /></span> +<span class="i2">Per cui sempre pur piango, e mai non godo?<br /></span> +<span class="i0">E voi cari, beati, e dolci lumi,<br /></span> +<span class="i2">Per far gli oscuri miei giorni più chiari,<br /></span> +<span class="i2">Passato avete tanti monti e fiumi:<br /></span> +<span class="i0">Or quì nel duro esiglio, in pianti amari<br /></span> +<span class="i2">Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,<br /></span> +<span class="i2">Ver di me più che mai scarsi ed avari.<br /></span> +</div></div> + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_555" id="Page_555">[Pg 555]</a></span></p> +<h2><a name="V" id="V"></a><b>V</b></h2> + +<p><b>CANZONE III</b> (voy. p. 139).</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Manca il fior giovenil de'miei primi anni,<br /></span> +<span class="i2">E dentro nel cor sento<br /></span> +<span class="i2">Men grate voglie; nè più 'l volto fore<br /></span> +<span class="i2">Spira, come solea, fiamma d'amore.<br /></span> +<span class="i2">Fuggon più che saella in un momento<br /></span> +<span class="i2">I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro<br /></span> +<span class="i2">Ogni cosa mortal ne porta seco.<br /></span> +<span class="i2">Questo viver cadùco a noi sì caro,<br /></span> +<span class="i2">È un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,<br /></span> +<span class="i2">Un tempestoso mare, un carcer cieco:<br /></span> +<span class="i2">Ond' io pensando meco,<br /></span> +<span class="i2">Tra le tenebre oscure un lume chiaro<br /></span> +<span class="i2">Scorgo della ragione, che mostra al core,<br /></span> +<span class="i2">Come lo sforzin gli amorosi inganni<br /></span> +<span class="i2">Gir procacciando sol tutti i suoi danni.<br /></span> +<span class="i1">E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,<br /></span> +<span class="i2">Dal pigro sonno omai<br /></span> +<span class="i2">Destati, e di corregger t'apparecehia<br /></span> +<span class="i2">Il folle error, che già teco s'invecchia.<br /></span> +<span class="i2">Fors' è presso all'occaso, et'tu nol sai,<br /></span> +<span class="i2">Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:<br /></span> +<span class="i2">Onde più vaneggiar ti si disdice.<br /></span> +<span class="i2">Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno<br /></span> +<span class="i2">Premio di tue fatiehe al fin àrai;<br /></span> +<span class="i2">Pur ti struggi aspettando esser felice.<br /></span> +<span class="i2">Svelli l'empia radiee<br /></span> +<span class="i2">Di fallace speranza; e gli occhi intorno<br /></span> +<span class="i2">Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?<br /></span> +<span class="i2">E vedrai che null'altro è 'l tuo desio<br /></span> +<span class="i2">Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.<br /></span> +<span class="i0">Dagli occhi tal ragion la benda oscura<br /></span> +<span class="i2">Mi leva, ond'io por temo,<br /></span> +<span class="i2">Veggendomi lontan fuor del cammino<br /></span> +<span class="i2">A periglioso passo esser vicino:<br /></span> +<span class="i2">Nè trovo il feco mitigato o scemo,<br /></span> +<span class="i2">Che m'accese nel cor l' alma bellezza;<br /></span> +<span class="i2">Tal ch'io non so come da morte aitarlo.<br /></span> +</div></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pur s'in me resta dramma di fermezza<br /></span> +<span class="i0">Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo<br /></span> +<span class="i0">Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.<br /></span> +<span class="i0">Ma, ahi lasso, mentre io parlo,<br /></span> +<span class="i0">Sento da non so quai strania dolcezza<br /></span> +<span class="i0">L'anima traita gir dietro al divino<br /></span> +<span class="i0">Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura<br /></span> +<span class="i0">Tanto placer, ch' altro piacer non cura.<br /></span> +<span class="i0">S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole<br /></span> +<span class="i0">A forza navigar contrario all'onda<br /></span> +<span class="i0">Con debil remo, giù scorre à seconda.<br /></span> +</div></div> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><b>VI</b></h2> + +<p><i>Synopsis</i>, <i>atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss +viri equitis</i> <span class="smcap">Cassiani A Puteo</span> <i>studio</i>, <i>ad impensis XXIII +voluminibus digestarum</i>. (Voy. p. 420).</p> + +<p><b>RES DIVINAE</b></p> + +<p><b>DII</b></p> + +<p> +Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;<br /> +Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.<br /> +Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,<br /> +Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.<br /> +Fabulosse deorum actiones.<br /> +Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,<br /> +donaria, vota et ornamenta.<br /> +<br /> +<i>Sacrificia et ritus</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.</span><br /> +<br /> +<i>Sacrorum ministri</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.</span><br /> +<br /> +<i>Instrumenta sacrorum</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.</span><br /> +<br /> +<b>RES HUMANAE</b><br /> +<br /> +<b>PACIS.—</b><br /> +<br /> +<i>Publicoe, serioe</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">et meusurae.</span><br /> +<br /><span class='pagenum'><a name="Page_557" id="Page_557">[Pg 557]</a></span> +<i>Ludricoe, theatrales, seu scenicae</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">musica, tibiae.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Circenses, seu curules. Currus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">aurigae, circi, metae.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Largitiones et munera.</span><br /> +<br /> +<i>Privatoe</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">servi et ministeria.</span><br /> +<br /> +<b><span class="smcap">belli</span></b>.<br /> +<br /> +Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,<br /> +insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.<br /> +<br /> +Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.<br /> +<br /> +Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.<br /> +<br /> +<i>Actiones militares</i>:<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;</span><br /> +<br /> +Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;<br /> +<br /> +Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">arcus eorumque ornamenta.</span><br /> +</p> + + +<p><b>FIN DE L'APPENDICE.</b></p> +<hr style="width: 65%;" /><span class='pagenum'><a name="Page_556" id="Page_556">[Pg 556]</a></span> +<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a><b>TABLE</b></h2> +<p><b>LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.</b></p> + +<p>Sa naissance et son éducation <a href="#Page_1"><b>1</b></a></p> + +<p>Entrée de Louis XII à Milan <a href="#Page_6"><b>6</b></a></p> + +<p>Guidobalde duc d'Urbin et sa cour <a href="#Page_13"><b>13</b></a></p> + +<p>Raphaël à Urbin <a href="#Page_22"><b>22</b></a></p> + +<p>Le carnaval à Rome en 1505; le Bibbiena <a href="#Page_32"><b>32</b></a></p> + +<p>Ambassade en Angleterre <a href="#Page_37"><b>37</b></a></p> + +<p>Retour à Urbin, divertissement de la cour <a href="#Page_42"><b>42</b></a></p> + +<p>Liaison du Castiglione avec Raphaël, à Rome <a href="#Page_51"><b>51</b></a></p> + +<p>Première représentation de <i>la Calandria</i> <a href="#Page_52"><b>52</b></a></p> + +<p>Meurtre du cardinal Alidosio <a href="#Page_61"><b>61</b></a></p> + +<p>Loyauté du Castiglione <a href="#Page_63"><b>63</b></a></p> + +<p>Opinion qu'il porte des Français <a href="#Page_67"><b>67</b></a></p> + +<p>Élection de Léon X <a href="#Page_73"><b>73</b></a></p> + +<p>État des arts et des moeurs sous Jules II <a href="#Page_75"><b>75</b></a></p> + +<p>Découverte du Laocoon <a href="#Page_81"><b>81</b></a></p> + +<p>Fondation de Saint-Pierre <a href="#Page_83"><b>83</b></a></p> + +<p>Le parasite Tamisius, la courtisane Imperia <a href="#Page_87"><b>87</b></a></p> + +<p>Agostino Chigi <a href="#Page_92"><b>92</b></a></p> + +<p>La villa Chigi, Sainte-Marie-de-la Paix, Sainte-Marie-du-Peuple <a href="#Page_99"><b>99</b></a></p> + +<p>Portrait du Castiglione par Raphaël <a href="#Page_133"><b>133</b></a></p> + +<p>Canzone à la duchesse d'Urbin <a href="#Page_138"><b>138</b></a></p> + +<p>Mariage du comte <a href="#Page_142"><b>142</b></a></p> + +<p>Citations du <i>Cortegiano</i> <a href="#Page_147"><b>147</b></a></p> + +<p>Ambassades à Rome pour le marquis de Mantoue <a href="#Page_154"><b>154</b></a></p> + +<p>Mort de Raphaël <a href="#Page_159"><b>159</b></a></p> + +<p>Le Castiglione recherche les tableaux et les antiquités <a href="#Page_161"><b>161</b></a></p> +<span class='pagenum'><a name="Page_559" id="Page_559">[Pg 559]</a></span> +<p>Mort de Léon X, élection d'Adrien VI <a href="#Page_166"><b>166</b></a></p> + +<p>Intimité avec Jules Romain <a href="#Page_168"><b>168</b></a></p> + +<p>La peste à Rome en 1522 <a href="#Page_171"><b>171</b></a></p> + +<p>Élection de Clément VII <a href="#Page_177"><b>177</b></a></p> + +<p>Jules Romain à Mantoue <a href="#Page_178"><b>178</b></a></p> + +<p>Le Castiglione légat de Clément VII en Espagne <a href="#Page_184"><b>184</b></a></p> + +<p>Prise de Rome par les troupes du connétable de Bourbon <a href="#Page_189"><b>189</b></a></p> + +<p>Politique de Charles-Quint <a href="#Page_190"><b>190</b></a></p> + +<p>Mort du Castiglione à Tolède <a href="#Page_194"><b>194</b></a></p> + +<p>Ses opinions sur les arts <a href="#Page_193"><b>193</b></a></p> + + +<p><b>PIETRO ARETINO.</b></p> + +<p>Principales circonstances de sa vie <a href="#Page_211"><b>211</b></a></p> + +<p>Il se fixe à Venise, sa liaison avec le Titien <a href="#Page_217"><b>217</b></a></p> + +<p>Voyage à Vérone pour voir Charles-Quint <a href="#Page_227"><b>227</b></a></p> + +<p>Retour à Venise, sa maladie <a href="#Page_228"><b>228</b></a></p> + +<p>Accusation contre le Titien et justice qui lui est rendue <a href="#Page_231"><b>231</b></a></p> + +<p>Le Titien à Rome <a href="#Page_233"><b>233</b></a></p> + +<p>Portrait de Paul III <a href="#Page_235"><b>235</b></a></p> + +<p>Le Titien à la cour de Charles-Quint <a href="#Page_237"><b>237</b></a></p> + +<p>Retour à Venise <a href="#Page_242"><b>242</b></a></p> + +<p>Liaison de l'Arétin avec le Sansovino <a href="#Page_243"><b>243</b></a></p> + +<p>Lione Lioni.—Caractère de cet artiste, ses aventures <a href="#Page_250"><b>250</b></a></p> + +<p>Intimité entre Vasari et l'Arétin <a href="#Page_269"><b>269</b></a></p> + +<p>Le Salviati <a href="#Page_286"><b>286</b></a></p> + +<p>Le graveur Enea Vico, Parmegiano <a href="#Page_288"><b>288</b></a></p> + +<p>Gian. Paolo, Andrea Schiavone, le Bonifazio <a href="#Page_291"><b>291</b></a></p> + +<p>Le sculpteur Danese <a href="#Page_296"><b>296</b></a></p> + +<p>Tiziano Aspetti, Niccolò Tribolo <a href="#Page_298"><b>298</b></a></p> + +<p>Simon Bianco, Meo, le Tasso, Lorenzo Lotto, Francesco Tezzo <a href="#Page_299"><b>299</b></a></p> + +<p>Fia Sebastiano del Piombo <a href="#Page_301"><b>301</b></a></p> + +<p>Le Tintoret <a href="#Page_306"><b>306</b></a></p> + +<p>Giov. da Udine <a href="#Page_308"><b>308</b></a></p> + +<p>Jules Romain à Venise. <a href="#Page_311"><b>311</b></a></p> + +<p>Relations de l'Arétin avec Michel-Ange <a href="#Page_315"><b>315</b></a></p> + +<p>Outrages que l'Arétin adresse à Baccio Bandinelli <a href="#Page_323"><b>323</b></a></p> + +<p>Vie de l'Arétin à Venise, ses amis, ses portraits <a href="#Page_328"><b>328</b></a></p> + + +<p><b>DON FERRANTE CARLO.</b></p> + +<p>Recherches biographiques sur cet amateur <a href="#Page_334"><b>334</b></a></p> + +<p>Ses relations avec divers artistes <a href="#Page_340"><b>340</b></a></p> +<span class='pagenum'><a name="Page_560" id="Page_560">[Pg 560]</a></span> +<p>Gio. Luigi Valesio <a href="#Page_341"><b>341</b></a></p> + +<p>Gio. Cesare Procaccino <a href="#Page_344"><b>344</b></a></p> + +<p>Lavinia Fontana Zappi <a href="#Page_345"><b>345</b></a></p> + +<p>Femmes artistes à Bologne <a href="#Page_348"><b>348</b></a></p> + +<p>Niccolò Tornioli <a href="#Page_350"><b>350</b></a></p> + +<p>Intimité de D. Ferrante avec Louis Carrache <a href="#Page_352"><b>352</b></a></p> + +<p>Travaux de cet artiste à Bologne et ailleurs <a href="#Page_359"><b>359</b></a></p> + +<p>Scène du Carnaval à Bologne, en 1617 <a href="#Page_362"><b>362</b></a></p> + +<p>Artistes célèbres à Bologne <a href="#Page_366"><b>366</b></a></p> + +<p>Louis Carrache, dans sa vieillesse <a href="#Page_367"><b>367</b></a></p> + +<p>D. Ferrante à Rome <a href="#Page_375"><b>375</b></a></p> + +<p>Sa liaison avec Lanfranc; travaux de ce peintre à Naples <a href="#Page_378"><b>378</b></a></p> + +<p>Son procès avec les moines de Saint-Martin <a href="#Page_388"><b>388</b></a></p> + +<p>Peintures du Dominiquin à Saint-Janvier <a href="#Page_393"><b>393</b></a></p> + +<p>Mort de Lanfranc <a href="#Page_401"><b>401</b></a></p> + + +<p><b>LE COMMANDEUR DEL POZZO.</b></p> + +<p>Sa famille et son éducation <a href="#Page_403"><b>403</b></a></p> + +<p>Il se fixe à Rome <a href="#Page_406"><b>406</b></a></p> + +<p>Le Dominiquin <a href="#Page_408"><b>408</b></a></p> + +<p>Voyages en France et en Espagne; Peiresc <a href="#Page_409"><b>409</b></a></p> + +<p>Le Bernin, Paul V et le cardinal Maffeo Barberini <a href="#Page_412"><b>412</b></a></p> + +<p>Corneille Bloemaert <a href="#Page_417"><b>417</b></a></p> + +<p>Pierre de Cortone <a href="#Page_418"><b>418</b></a></p> + +<p>Premières années du Poussin à Rome <a href="#Page_419"><b>419</b></a></p> + +<p>Pietro Testa, son emprisonnement, sa mort <a href="#Page_424"><b>424</b></a></p> + +<p>Artemisia Gentileschi <a href="#Page_437"><b>437</b></a></p> + +<p>Giovanna Garzoni <a href="#Page_441"><b>441</b></a></p> + +<p>Relations du commandeur avec d'autres artistes <a href="#Page_443"><b>443</b></a></p> + +<p>Le jésuite Fra Saliano et les portraits des dames d'Avignon <a href="#Page_445"><b>445</b></a></p> + +<p>Pierre Mignard <a href="#Page_451"><b>451</b></a></p> + +<p>Artistes et littérateurs français, à Rome <a href="#Page_452"><b>452</b></a></p> + +<p>Le peintre Dufresnoy, auteur du poëme sur la Peinture <a href="#Page_454"><b>454</b></a></p> + +<p>Réputation du Poussin en France, vers 1638 <a href="#Page_459"><b>459</b></a></p> + +<p>Commencement de ses relations avec M. de Chantelou <a href="#Page_460"><b>460</b></a></p> + +<p>Il est nommé peintre du roi Louis XIII <a href="#Page_461"><b>461</b></a></p> + +<p>Tableau de la Manne, pour M. de Chantelou <a href="#Page_464"><b>464</b></a></p> + +<p>Les deux frères Chantelou à Rome <a href="#Page_467"><b>467</b></a></p> + +<p>Le Poussin à Paris. accueil qu'il reçoit <a href="#Page_468"><b>468</b></a></p> + +<p>Le baron Fouquières <a href="#Page_471"><b>471</b></a></p> + +<p>Tableau du Poussi à cour le cardinal de Richelieu <a href="#Page_477"><b>477</b></a></p> +<span class='pagenum'><a name="Page_561" id="Page_561">[Pg 561]</a></span> +<p>Autres ouvrages qu'il exécute à Paris <a href="#Page_479"><b>479</b></a></p> + +<p>Il regrette Rome <a href="#Page_480"><b>480</b></a></p> + +<p>Angeloni et sa dédicace à Louis XIII <a href="#Page_482"><b>482</b></a></p> + +<p>Le jardin des Hespérides du père Ferrari <a href="#Page_483"><b>483</b></a></p> + +<p>Le Poussin calomnié, sa justification <a href="#Page_492"><b>492</b></a></p> + +<p>Il retourne à Rome. Accueil qu'il y reçoit <a href="#Page_498"><b>498</b></a></p> + +<p>Voyage à Rome de M. de Chantelou <a href="#Page_499"><b>499</b></a></p> + +<p>Vie du Poussin à Rome; tableaux qu'il compose <a href="#Page_501"><b>501</b></a></p> + +<p>Copies pour M. de Chantelou <a href="#Page_507"><b>507</b></a></p> + +<p>Le peintre Chapron et la copie de la Transfiguration <a href="#Page_508"><b>508</b></a></p> + +<p>Le Poussin rénonce à revenir en France <a href="#Page_512"><b>512</b></a></p> + +<p>Répétition des Sept Sacrements, pour M. de Chantelou <a href="#Page_517"><b>517</b></a></p> + +<p>Idées des anciens sur les arts, d'après le Poussin <a href="#Page_523"><b>523</b></a></p> + +<p>Ouvrages pour divers amateurs français <a href="#Page_529"><b>529</b></a></p> + +<p>Tableau pour le poëte Scarron <a href="#Page_529"><b>529</b></a></p> + +<p>Paysage pour le commandeur del Pozzo <a href="#Page_533"><b>533</b></a></p> + +<p>Relations du Poussin avec l'abbé de Chambray <a href="#Page_534"><b>534</b></a></p> + +<p>Portrait pour M. de Chantelou <a href="#Page_536"><b>536</b></a></p> + +<p>Mort du commandeur del Pozzo <a href="#Page_538"><b>538</b></a></p> + +<p>Dernières années du Poussin; sa confiance en M. de Chantelou <a href="#Page_539"><b>539</b></a></p> + +<p>Ses idées sur la théorie de la peinture <a href="#Page_540"><b>540</b></a></p> + +<p>Mort du Poussin<a href="#Page_543"><b>543</b></a></p> + +<p><span class="smcap"><b>fin de la table</b></span>.</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Recueil des lettres du Poussin</i>.—Lettre du 20 mars 1642, +p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Id.</i>—Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux +volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.—Ce savant +éditeur a également publié une édition du <i>Cortegiano</i>, du Castiglione, +qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni +des renseignements précieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un +mourut très-jeune.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Notamment du grand Léonard de Vinci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il avait épousé sa soeur Polixène.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Lettres du Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 3, in-4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre +VI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape +Alexandre VI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre +de Louis XII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Les Suisses de la garde du roi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour +emblème, avec cette devise: <i>Cominus</i> et <i>Eminùs</i>, voulant faire +entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près; +par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le +prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui +l'irritent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles +VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de +Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis +en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années +auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve +de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse. +Voy. <i>Guicciardini</i>, lib. V.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone +prélat célèbre.—Voy. sur ce personnage, <i>L'Ughelli, Ital. sacr.,</i> II, +p. 233.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Baldi, <i>dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da +Montefeltro, duca d'Urbino</i>, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.—Milano, +Silvestri, 1821, in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des +lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il +réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans +la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son +successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services +signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance +de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge. +Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son +<i>Cortegiano</i>, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies +ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont +précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié +également le <i>Recueil des lettres du Castiglione</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Noies de l'abbé Serassi, à la suite des <i>Lettres du +Castiglione</i>, t. 11, p. 339.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 268.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, <i>Vita di +Guidobaldo</i>, lib. und°, t. II, p. 206 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth +d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses <i>Oeuvres</i>, édit. +des <i>Classiques de Milan</i>, 1810, dans laquelle il dit: <i>Gli studj che +sono il cibo della mia vita</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in +quella commedia, che intitolô <i>La Calandria</i>, nella quale mostrò con le +piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.» —Baldi, +<i>ut suprà</i>, p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale +est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et +d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il +revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle +de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p. +36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le +1<sup>er</sup> août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté, +l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses <i>Mémoires sur Raphaël</i>, +imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin +au gonfalonier Soderini, en date du 1<sup>er</sup> octobre 1504, aurait été +accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les +termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette +explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un +autre sens à ce passage de la lettre en question: <i>E perchè il padre sa +che è molto virtuoso</i>, <i>ed è mio affezionato</i>. Le père de Raphaël +n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut +conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé +à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Longhena, p. 37, note 10.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Vasari, t. III, p. 165.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le +grand salon carré, de chaque côté de la grande <i>Sainte-Famille</i>, aussi +de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie +d'Apollon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Recueil de lettres</i> publiées par Bottari, t. IV, +p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 430.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold +Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante +dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées +et citées avec une judicieuse critique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Cette lettre est rapportée dans le <i>Recueil</i> de Bottari, +t. 1<sup>er</sup>, p. 1, n° 1, et dans la traduction de la <i>Vie de Raphaël</i>, de +Longhena, p. 518, n°2, appendice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> La correspondance de Bembo avec cette princesse est une +preuve éclatante de ce que j'avance.—Voy. <i>Oeuvres de Bembo</i>, édit. des +<i>Classiques de Milan</i>, 1810, in-8°, t. IV, p. 5 à 37.—Cette +correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Le 8 janvier 1505, lettre <span class="smcap">IX</span>, t. 1<sup>er</sup>, p. +11-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Ib., lib. dec., t. II, p. 277.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu +égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre +1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses +lettres écrites en latin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. I<sup>er</sup>, p. 12-13, +x.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Lib. II, p. 223; édit, in-8 des <i>Classiques de Milan</i>, t. +I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre +de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Ce passage prouve qu'au commencement du XVI^[e] siècle, le +carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Église située dans la rue de' Banchi, près la place du +pont Saint-Ange.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»—Lettre à, +sa mère, du 24 mars 1503, t. I<sup>er</sup>, p. 18, XV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2<sup>em</sup> +volume des <i>Lettres du Castiglione</i>, p. 289.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Baldi, t. II, lib. und°, p. 189.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le <i>Recueil +des lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 206; et les <i>Notes</i> de l'abbé +Serassi, p. 244, même vol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Voy. ces stances dans les <i>Oeuvres de Bembo</i>, édit. de +Milan, t. II, p. 111.—La lettre à Fregoso est dans le tome VII, p. 57.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Lettres</i>, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Baldi met dans la bouche de Guidobalde un très-long +discours à son fils adoptif, composé dans le goût des <i>Seicentistes</i>, et +tout à fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Satire IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> «Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; così N.S. +Dio lo faccia essere felice.»—Lettre à sa mère du 9 août 1508. T. +I<sup>er</sup>, p. 44, <span class="smcap">xlviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Ib.</i>, T. I<sup>er</sup>, p. 44, <span class="smcap">xlviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Lettre <span class="smcap">liv</span>, du 17 mai 1509, t. I<sup>er</sup>, p. 49.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Lettre du 31 mai 1509, t. I<sup>er</sup>, p. 50, <span class="smcap">lv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> «Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria +singolarissimo piacere, et così la prego che la voglia fare, o pochi +o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli più presto che la +può.» Lett. du 18 mai 1509, <span class="smcap">liv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 49.—Ailleurs: +«lo sono leggerissimo e viver non si puô senza.» Lettre +<span class="smcap">lxxxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Ib.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 51, <span class="smcap">lvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Lett. <span class="smcap">lix</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 52.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino, +dans ses <i>Oeuvres</i>, t. <span class="smcap">vii</span>, p. 59, édit. des <i>Classiques de +Milan</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Vers cités par Missirini, dans son <i>Discours sur la +suprématie de Raphaël</i>, à la suite de la description des peintures du +Vatican par Bellori, p. 233.—Sur la <i>Fornarina</i>, voy. à l'appendice, n° +I, une dissertation du même Missirini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Lettre au comte de Canossa, t. I<sup>er</sup>, p. 156, <i>delle +Lettere di Negozj</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 156, <i>Lett. di Negozj</i>.—Le savant +Tiraboschi, dans son <i>Histoire de la littérature italienne</i>, t. +<span class="smcap">vii</span>, p. 144, dit que la <i>Calandria</i> fut représentée à Urbin +avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la +discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de +Canossa prouve que la première représentation de la <i>Calandria</i> eut lieu +à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome, +c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un +autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par +son ami Bembo, que l'auteur de la <i>Calandria</i> passa toute l'année 1507 à +Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend +peu probable la première représentation de cette comédie dans cette +ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à +Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la +représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit +une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.—Voyez +les lettres du Bembo au Bibbiena, t. <span class="smcap">vii</span>, liv. I<sup>er</sup>, p. 7 à +41.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Canna</i>, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome, +selon <i>l'Annuaire des longitudes pour</i> 1852, p. 70, représentant 1 mètre +99 cent. 27 mill.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que +ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse +d'Urbin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été +traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains +cités par Serassi, t. II, p. 283.—Ce sonnet porte le n° <span class="smcap">vi</span> et +se trouve à la page 225, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxxiii</span>, p. 59, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Serassi, <i>Lett. del Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 60, <i>ad +notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxxv</span>, p. 60, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; <span class="smcap">lxsvii</span>, p. 61, +t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur +Charles-Quint en Italie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 37.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Ibid.</i>, liv. II, p. 134.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Liv. I<sup>er</sup>, p. 159.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, <span class="smcap">lxxxv</span>, p. +68, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> L. <span class="smcap">lxxxvii</span>, p. 69, I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, <span class="smcap">xc</span>, p. 72, t. +I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne +partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille +Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le +pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra +ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce +souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et +qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux +ressortir celles de son prédécesseur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Ce parallèle se trouve dans les <i>Notizie intorno Raffaele +Sanzio</i> <i>da Urbino</i>, etc. Roma <span class="smcap">MDCCCXXII</span>, presso Vincenzo +Poggioli, stampatore della R. C. a.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> P. 80.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques +mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist., +lib. 1°, epist. 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ, +suivant l'<i>Annuaire des Longitudes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Vasari, <i>Vie de Giuliano di San-Gallo</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Le Jugement dernier</i>, peint par le Buonarotti, au fond, +sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et +terminé en 1547.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 20, n° 18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella +villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una +capella.»—Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Liv, <span class="smcap">XXXVI</span>, chap. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel +Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire, +prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et +Michel-Ange, Florentin.—Voy. <i>Notizie</i>, X, p. 23, nº 19.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 22.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Voy. à l'appendice, nº <span class="smcap">ii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, <i>ut suprà</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Panvinius, dans son <i>Traité inédit sur la basilique de +Saint-Pierre</i>, cité par Fea, <i>Notizie</i>, p. 41.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 38.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Ferdinando Caroli</i>, description manuscrite de +Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, <i>Notizie</i>, p. 39.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Panvinius, cité par Fea, <i>ut suprà</i>, p. 42.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Vide</i> dans le <i>Bullarium Romanum</i>, à sa date, la bulle +<i>Hoc die</i>, du 18 avril 1506.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Sadolet, <i>Lettres</i>, liv. V, lett. <span class="smcap">xviii</span> à Ange +Colocci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Paul Jove, <i>De Piscibus romanis</i>, cap. <span class="smcap">v</span>, p. 49 +et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. <span class="smcap">Chigi</span>, 1, 867, <i>ad +notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> A la suite des <i>Lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 306, +<span class="smcap">xi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Part. <span class="smcap">iii</span>, nov. 42.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Roscoë, <i>Vie de Léon X</i>, t. II, p. 237, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa +haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison, +auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal +Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard, +pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.—<i>Vide</i> Roscoë, <i>ut suprà</i>. +Il cite Colocci, <i>Poésie ital.</i>, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Fea, <i>Notizi intorno Raffaele Sanzio</i>, p. 53, note 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Ibid.</i>, Appendice, p. 88.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Lettere de'principi</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 6.—Lettera di +Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 7, note 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a +donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, <i>Florence</i>, 1824, p. +36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la <i>Vie de +Raphaël</i>, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une +anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons: +il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur +très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant +que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient +l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne +tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu +égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches +que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse, +chacun s'empressait de le féliciter pour <i>le Gladiateur</i>, pour +l'<i>Apollon</i>, pour <i>le Groupe de Daphné</i>, pour le tableau des <i>Grâces</i> du +Titien, pour <i>la Mise au Tombeau</i> de Raphaël, et pour les autres +précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa +villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua +depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur +de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas +auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le +seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité +incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à +Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des +fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et +employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son +nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du +Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Notizie</i>, etc., Appendice, p. 81.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio, +Ghisio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Fea, p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini, +élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori +<i>Descrizioni</i>, etc., p. 128.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le +recueil <i>de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle</i>, Rome, Menicanti, +1845, t. II, p. 368 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Voy. Bellori, <i>Descrizioni delle immagini dipinte da +Raffaello d'Urbino</i>, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de +Romanis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée +dans le I<sup>er</sup> vol., p. 116, lettre <span class="smcap">lii</span>: le texte est complété +dans le t. II, p. 23; édit, des <i>Classiques de Milan</i>.—Elle se trouve +aussi dans la traduction de Longhena, Appendice n°.6, p. 927.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Traduct. de Longhena, p. 317.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Ibid.</i>, note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Coelii Calcagnini opera aliquot</i>, Basileae. 1544, lib. +VII, p. 101.—Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice n° +<span class="smcap">v</span>, p. 547 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 4, n° 2, et notes 1 et 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Bellori, <i>Descrizioni</i>, etc., p. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> <i>Ib.</i>, p. 8, n° 7, et p. 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Trad. de Longhena, p. 315.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Bellori, <i>ut suprà</i>, p. 185.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Le Tasse, <i>nell'Aminta</i>, cité par Bellori.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Fea, p. 79, note 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> A la suite de l'ouvrage de Bellori, <i>Descrizioni</i>, etc., +p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,—Fea +prétend que <i>la Sibylle de Cumes</i>, de Raphaël, est imitée de celle que +Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des +voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy. +<i>Notizie</i>, p. 2, et note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> <i>Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette +antichità di Roma</i>.—1816, p. 34 et seg.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> «<i>Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii +tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse +veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro</i>.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et +suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>Abecedario</i>, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des +<i>Archives de l'art français</i>, publiées par M. de Chenevières.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard +de Vinci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Longhena, p. 101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> A la suite des <i>Descrizioni</i> de Bellori, p. 211.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 3, 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285, +note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Cité par Fea, p. 6, note 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> <i>Lettere di Negozj</i>, I<sup>er</sup>, p. 107-108, à la fin de la +lettre <span class="smcap">lxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Voici le passage de cette lettre: +<div class="blockquot">«Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona +memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale +versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento +sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella +sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita +il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla +de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran +mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse +gli farei dar via delli «suoi marmi: <i>Desidero ancora sapere s'egli +ha più quel puttino</i> «<i>di marmo di mano di Raffaello</i>, <i>e quanto si +daria all'ullimo</i>.»</div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.—Raphaël, né le +8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,—Manuscrits de la +bibliothèque Chigi, G, 11, 37.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Roscoë, <i>Vie de Léon X</i>, traduct. française, t. II, p. +253 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Cette description se trouve dans l'appendice du II<sup>e</sup> +vol. de la <i>Vie de Léon X</i>, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et +suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> «Il convito più che regio dato ivi a Leone con 12 +cardinal, «in cui si gettavano è piatti ed altri istrumenti d'oro e +d'argento «mano a mano nel Tevere a una rete; così non ritornando in +«tavola.»—Fea, <i>Notizie</i>, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans +la note 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Voy, Roscoë, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, etc., appendice, p. 83,—Ce savant +auteur, à la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation +dressé contre les cardinaux conjurés contre Léon X, dans le consistoire +secret du 22 juin 1517, et tiré des archives du Vatican.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Il alla se fixer à Naples, où il mourut en 1520.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Cette chapelle est la troisième en entrant dans la nef à +gauche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Il est à remarquer que les copies de ces mosaïques +exécutées en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de +l'Académie romaine de Saint-Luc, près le Capitole. Un artiste étranger, +M. Louis Gruner, après les avoir lui-même dessinées, les a publiées en +dix planches, gravées sur cuivre à la manière de Marc Antoine, avec un +texte explicatif de M. Antoine Grifi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> <i>Roma nell'anno MDCCCXXXVIII</i>, <i>descritta da Antonio +Nibby</i>, <i>parte prima moderna</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 460, in-4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 79, note 1, <i>in fine</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, datée +de Rome le 11 avril 1520, adressée à Antonio di Marsilio, à Venise, +rapportée par Longhena, appendice, n° <span class="smcap">viii</span>, p. 561.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> <i>Notizie</i>, p. 90 et p. 66.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Bayle, <i>Dict</i>., art <span class="smcap">chigi</span>;—Richardson, <i>Traité +de la peinture</i>, t. II, p. 201;—Roscoë, <i>Vie de Léon X</i>, trad. franç., +t. IV, p. 275, note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Fea, <i>Notizie</i>, p. 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les +domaines des Farnèse étant passés, dans le siècle dernier, aux Bourbons +de Naples, héritiers d'Elisabeth Farnèse, dernière descendante de cette +famille célèbre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Nigrini, dans ses <i>Éloges</i>, p. 428, dit qu'on voit à +Florence aux Offices: <i>Il ritratto di esso conte fatto da Michel +Angelo</i>, <i>nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati</i>. +Mais je n'ai rien découvert sur ce portrait, pas plus que sur les +relations du Castiglione avec le Buonarotti.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>Oeuvres du cardinal Pietro Bembo</i>, dans les <i>Classiques +italiens</i>. Milan 1809, t. v, p. 48.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Vide</i> Longhena, p. 241, 242, <i>note</i>; et l'appendice, p. +638.—La gravure du portrait se trouve à la page 642. Ce qui me ferait +douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du poëte +Tebaldeo, c'est que, d'<i>après la gravure</i>, il paraît évident que le +personnage représenté est dans toute la force de l'âge; c'est tout au +plus s'il paraît avoir trente-cinq ans. Or, d'après le comte Rossi +lui-même (Longhena, p. 638), le Tebaldeo était né à Ferrare en 1457. Son +portrait ayant dû être exécuté par Raphaël au commencement de 1516, +suivant la lettre du Bembo, il avait à cette époque cinquante-neuf ans, +âge bien supérieur à celui que donne la gravure reproduite dans la +traduction de Longhena.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Vide</i> Roscoë, <i>Vie de Léon X</i>, t. III, p. 87 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> A la suite des <i>Lettres du Castiglione</i>, t. II, p. 286, +notes sur les sonnets vin et <span class="smcap">VIII</span> et <span class="smcap">IX</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Voyez-en le texte à l'appendice, n<sup>os</sup> <span class="smcap">III</span> et +<span class="smcap">iv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Voy. le texte à l'appendice, n° <span class="smcap">v</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Serassi, <i>Fita di Castiglione</i>, <span class="smcap">xxxm</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Voy. sa lettre à Bembo, du 20 octobre 1518, dans le +<i>Recueil</i> de ses lettres, t. I<sup>er</sup>, <span class="smcap">i</span><sup>er</sup> partie, p. 159.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Il Cortegiano</i>, liv. I<sup>er</sup>, p. 3, édit. in-8 des +<i>Classiques italiens</i>, de Milan, 1803.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Serassi, <i>ut suprà</i>, <span class="smcap">xxxii-iv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Il Cortegiano</i>, lib, <span class="smcap">IV</span>, i II, p. 136 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> On reconnaît dans ce raisonnement la scolastique du<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">moyen âge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">XV<sup>e</sup> siècle, époque où le Castiglione reçut les leçons</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">de ses maîtres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant à la cour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">d'Urbin et à celle de Mantoue, il préfère la monarchie à la</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">république; tandis qu'au contraire le Vénitien Bembo, issu d'une</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">famille aristocratique de la sérénissime république, et dont le</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">père était sénateur, doit donner la préférence au gouvernement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">républicain et aristocratique des <i>optimates</i> inscrits au Livre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">d'or de Saint-Mare.</span></div><br /> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Cette lettre est rapportée par Serassi dans les <i>Lettres +du Castiglione</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 149. Elle se trouve également dans +Longhena, p. 531, et dans Rascoë, <i>Vie de Léon X</i>, t. IV, p. 474. Voy. +dans le même volume, p. 275, <i>ad notam</i>, les raisons données par l'abbé +Francesconi à l'appui de son opinion.</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe</i>. Propert. +Epist., lib. IV, élég. <span class="smcap">iii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Voy. cette élégie dans le <i>Recueil des lettres du +Castiglione</i>, t. II, p. 297.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Suivant Bottari, l. VI, <i>note</i>, Raphaël aurait fait du +Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun +accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui +l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est +devenu.—Voy. Longhena, p. 243, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> <i>Lett. du Castiglione</i>, l. I<sup>er</sup>, p. 73.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Serassi, <i>Vita del Castiglione</i>, <span class="smcap">xxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 74.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II +des <i>Lettres</i>, p. 342, que le Castiglione s'était servi déjà des mêmes +expressions dans sa lettre à Léon X, où il dit: «<i>Vedendo quasi il +cadavero di quella nobil patria, che è stata regina del mondo</i>, <i>così +miserabilmente lacerato</i>.» Ce qui prouverait que le comte a bien écrit +lui-même cette lettre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> Lettre XCV, t. I<sup>er</sup>, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 76, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Lettre <span class="smcap">xcvn</span>, p. 76, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Lettre du 24 juillet 1521, <span class="smcap">xcviii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. +77.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Lettre <span class="smcap">xcix</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 78.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Lettre <span class="smcap">cii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 81.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Ces lettres forment le livre I<sup>er</sup> <i>delle Lettere di +Negozj</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 3, au milieu du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Lettre <span class="smcap">ciii</span>, à sa mère, t. I<sup>er</sup>, p. 82.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Lettere di Negozj</i>, <span class="smcap">xxvii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 74. +Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, t. +IV, p. 8, n°111.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Lettre <span class="smcap">cv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 83-84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Sa fille aînée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Lettre <span class="smcap">cviii</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Orfévre, le même dont il est question p. 121.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, t. V, n° <span class="smcap">lxxviii</span>, p. +238, 239.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, t. V, n° <span class="smcap">lxxix</span>, p. 241.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Scuffotti</i>, bonnets, bérets, toques, probablement, +semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui +est au Louvre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Elle est rapportée dans le <i>Recueil des lettres du +Castiglione</i>, à la date du 12 avril 1523, liv. II, <span class="smcap">lxiii</span>, p. +105, t. I<sup>er</sup>.—Dans Bottari, <i>Lett. pitt.</i>, elle porte la date du 28 +mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.—Voy. t. V, +n° <span class="smcap">lxxx</span>, p. 241</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Lettre <span class="smcap">lxiv</span>, liv. II, p. 107, t. I<sup>er</sup>.—C'est +dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre, +sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Lett. <span class="smcap">lxv</span>, liv. II, p. 108, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Ibid.</i>, le». <span class="smcap">lxvii</span>, p. 110.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Dans sa <i>Vie de Jules Romain</i>, traduct. de Leclanché, t. +V, p. 36.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Vasari, <i>ut suprà</i>, p. 39.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Vasari, p. 42.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> <i>Id.</i>, <i>loc. cit.</i>, p. 42 à 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> P. 50, <i>ut suprà</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Voy. dans Vasari, <i>Vie de Battista Franco</i>, t. VIII, p. +360, la description des décorations élevées à Rome à l'occasion de cette +cérémonie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Commentaire de M. Jeanron à la suite de la traduction de +la <i>Vie de Jules Romain</i>, par Vasari, t. V, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Vasari, <i>loc. cit.</i>, p. 50-51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> P. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Liv. III, chap. <span class="smcap">vii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Liv. V.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Voy. sur ce sujet intéressant, un discours prononcé par +le professeur cavalière Antonio Sala, aux élèves de l'Académie de +Lucques, à la distribution des prix de 1833;—dans le recueil <i>degli +Opuscoli sopra argomento d'arti belle</i>. Roma, <i>tip. Menicanti</i>, 1846, +in-12, t. III, p. 56 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Lett. à sa mère, du 4 août 1524, <span class="smcap">cix</span>, t. I<sup>er</sup>, +p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i> <i>id.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Le 17 sept. 1524, lett. <span class="smcap">cx</span>, t. I<sup>e</sup>, p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Lett. <span class="smcap">xxxii</span>, liv. III, t. I<sup>er</sup>, p. 146.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Même lettre, au commencement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Lett. di Negozj</i>, <span class="smcap">vii</span> et <span class="smcap">viii</span>, p. 167, +t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Lettre de Madrid, du 14 mars 1525 à Piperario, +<span class="smcap">xxxii</span>, liv. III, t. I<sup>er</sup>, p. 147.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Lettre <span class="smcap">xiv</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 171.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Voy. cette préface, p. <span class="smcap">vii</span> et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. <span class="smcap">ix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Lettre de Burgos, le 10 décembre 1527; liv. IV, +<span class="smcap">xxiv</span>, p. 147.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Ce dialogue, écrit en espagnol, a été traduit en italien +et imprimé à Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, <i>Lettre du +Castiglione</i>, t. II, p. 169-170.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des <i>Lettres du +Castiglione</i>, p. 175 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> T. II des <i>Lettres du Castiglione</i>, p. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> T. II, p. 363.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Lib° I°, p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 122.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Lib° 1°, p. 87 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Sculpteur, le même dont il est question lors de la<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">découverte du Laocoon; voir p. 82.</span></div><br /> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Voy. dans le <i>Recueil</i> de Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 9, n° +<span class="smcap">ix</span>, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle +le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> «<i>Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero +la metà delle tante cose ohé V. S. mi scrive: ma nette sue parole +riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella, +mi bisogneria veder più belle, con questa condizione che V. S. si +trovasse meco a fare scella del meglio</i>. <i>Ma essendo carestia e di buoni +giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla +mente</i>. <i>Se questa ha in sè alcuna excellenza d'arte, io non so; ben +m'affatico d'averla</i>.» Recueil de Bottari, t. II, n° <span class="smcap">v</span>, p. +23-24.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> «...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perchè temo di non +sodisfare al vostro.»—Lettre précitée, <i>ut suprà</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui +annoncer sa mort.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Léopold +Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Vie de l'Arétin</i>, par le comte Mazzuchelli. Padova, +Comino, 1741. ln-12, p. 85.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Purgat., <span class="smcap">xiv</span>, 46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Voy. plus loin sa lettre à Lione Lioni.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> «Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli è +venuto dal nascere nella soltilità dell'aria del vostro paese di +àrezzo.»—Vasari, <i>Vie de Michel-Ange</i>.—Mais Vasari, qui était lui-même +d'Arezzo, a peut-être voulu faire ici un compliment à sa patrie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Lett. de l'Arétin</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 48.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 536, appendice, n° <span class="smcap">xxxi</span>, +<i>ad nota</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Il eut lieu le 27 août 1527.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitulé: +<i>Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles</i>, etc., +Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y +est resté jusqu'à 1553. Cette assertion est réfutée victorieusement par +Stefano Ticozzi, dans ses <i>Vite dei pittori Vecelli di Cadore</i>, etc. +Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitulé: <i>Les +Arts italiens en Espagne</i> (M. Frédéric Guillet, ancien conservateur des +monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prétend que le +Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et +qu'il y resta jusqu'au milieu de l'année 1535; il elle comme preuves, le +portrait de l'impératrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de +comte palatin que lui conféra Charles Quint, et qui est daté de +Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule +que l'artiste fût venu en Espagne; elle prouverait seulement que +Charles-Quint était à Barcelone à cette époque, et qu'il y signa le +diplôme en question. Quant au portrait de l'impératrice, il ne prouve +absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs +qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cités par le +même auteur. Une seule autorité pourrait trancher la question: ce +serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de +l'Escurial une seule <i>fresque</i> de la main du Titien. Or, toutes les +personnes qui ont visité ces palais s'accordent à dire qu'il n'en existe +aucune. Il nous paraît donc démontré, surtout d'après le témoignage +très-positif de l'Arétin, que le Titien, âgé de cinquante-cinq ans en +1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre +de voyage en Espagne. Voy. les <i>Lett. famil. de l'Arétin</i>, t. I<sup>er</sup>, +citées par Ticozzi, p. 3.—Voyez aussi dans le même ouvrage, p. 307, +308, une lettre du Titien à messere Vendramo, cameriere del cardinale +Ippolito de Medici. Cette lettre, datée de Venise le 20 décembre 1534, +réfute complètement la supposition faite par l'auteur des <i>Arts italiens +en Espagne</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 535, appendice, <span class="smcap">ii</span>° +<span class="smcap">xxxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> <i>Lettres de l'Arétin</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 63, 120, 215.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Bottari, t. III, p. 92, n° <span class="smcap">xxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Vasari, t. IX, p. 211.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguené dans +la <i>Biographie universelle</i>, t. XVI, p. 414.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 533, appendice, n° <span class="smcap">xxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 108, n° <span class="smcap">xxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 532, appendice, n° +<span class="smcap">xxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Bottari, t. III, p. 90, n° <span class="smcap">xxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Vasari, t. IX, p. 208.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Lanzi, t. III, p. 103-109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Bottari, t. III, p. 107, nº <span class="smcap">xxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Le Titien, étant né à Cadore en 1477, avait, en 1543, +soixante-six ans: il mourut en 1576.—Vasari le fait naître en 1480, +mais il est victorieusement réfuté par Ticozzi, <i>Vite dei pittori +Veccellj di Cadore</i>. Milano, 1817, p. 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Suivant une note de Bottari, <i>loc. cit.</i>, ce tableau +était, de son temps, à Rome, dans le palais des ducs Strozzi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Vie de l'Arétin</i>, p. 56.—<i>Lettres de l'Arétin</i>, t. II, +36, 37, 40.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> Guidobaldo II della Rovere.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Bottari, t. III, p. 110, n° <span class="smcap">xxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Ces <i>Stambotti</i> sont des stances de huit vers chacune. Il +existe un exemplaire de cet ouvrage à la Bibliothèque impériale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> Bottari, t. III, p. 115, n° <span class="smcap">xxxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Vasari, t. IX, p. 204.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 207.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Bottari, t. III, p. 128, n° <span class="smcap">xlii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 231, n° <span class="smcap">lxxiii</span>.—Le duc Cosme +fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano +dell'Altissimo.—Note de Bottari, <i>ibid.</i>, p. 232.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> T. IX, p. 214.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Bottari, t. III, p. 146, n° <span class="smcap">liii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Purgat. 40.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Dans son <i>Ragionamento sopra l'eccellenza del san +Gregorio di Donatello</i>.—Bottari, t. IV, p. 258, n° <span class="smcap">cliii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Bottari, t. III, p. 111, n° <span class="smcap">xxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Bottari, t. V, p. 53, n° <span class="smcap">xi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 155, nº <span class="smcap">lix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Bottari, t. III, p. 157, nº <span class="smcap">lxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> Bottari, t. III, p. 158, nº <span class="smcap">lxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> <i>Id.</i>, <i>id.</i>, p. 159, nº <span class="smcap">lxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Bottari, t. V, p. 166-173, n° <span class="smcap">xli</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 163, n° <span class="smcap">lxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 163, n° <span class="smcap">lxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, n° +<span class="smcap">xi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> <i>Id.</i>, t. VI, p. 6, n° <span class="smcap">i</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Bottari, t. V, p. 59, nº <span class="smcap">xiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Vasari, t. IX, p. 215.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Bottari, t. III, p. 188, n° <span class="smcap">lxxxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 180, n° <span class="smcap">lxxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Bottari, t. III, p. 187, n» <span class="smcap">lxxxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> T. IX, p. 264.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Maintenant à la galerie de Florence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.—Bottari, t. V, p. 60, n° +<span class="smcap">xvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> Bottari, t. V, p. 220, n° <span class="smcap">lxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> P. 217.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Bottari, t. III, p. 134, n° <span class="smcap">xlvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 153, n° <span class="smcap">lviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Voy. dans Bottari, t. V, n° <span class="smcap">xv</span>, p. 60, une +lettre de Francesco Sansovino fils à Lione Lioni, sur les travaux du +palais Saint-Marc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Bottari, t. V, p. 204, nº <span class="smcap">lv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Bottari, t. III, p. 184, n° <span class="smcap">lxxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> T. IX, p. 284, traduct. de M. Léopold Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Voy. la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, article du +Titien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> T. 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Voy. la citation faite plus haut, p. 214.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Le texte dit: <i>Il quadro</i>, ce qui peut s'appliquer à un +buste ou à un bas-relief, ou même à une médaille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Bottari, t. III, p. 85, nº <span class="smcap">xxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Bottari, t. V, p. 247, n° <span class="smcap">lxxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Fu incontinente posto alla corda.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 523, n° <span class="smcap">xxi</span>, appendice; +et une seconde fois t. V, p. 251, n° <span class="smcap">lxxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Doria, neveu de l'amiral.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> A Milan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Son fils;—voy. Vasari, t. IX, p. 208.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute +faire allusion à son aventure de Rome.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Vasari, t. IX, p. 306-307.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 306.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 120.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Bottari, t. III, p. 135, nº <span class="smcap">xlvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> Bottari, t. III, p. 155.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Bottari, t. III, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Vasari, t. IX, p. 306.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Bottari, t. III, p. 182, n° <span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Bottari, t. III, p. 155, n°.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Bottari, t. III, p. 185, n° <span class="smcap">lxxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> Bottari, t. III, p. 190, nº <span class="smcap">lxxxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Vasari, t. X, p. 163.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Cette lettre est sans date dans le <i>Recueil</i> de Bottari, +où elle est rapportée, t. III, p. 31, n° <span class="smcap">x</span>; mais comme elle a +été écrite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassiné le 6 janvier +1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p. +590, et Bottari, t. V, p. 220, <i>ad notam</i>, elle doit être des derniers +mois de 1535.—En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p. +163, Vasari dit que, bien qu'il n'eût alors guère plus de dix-huit ans, +le duc lui donnait six écus par mois, la table, un domestique et le +logement. Il y a ici une erreur évidente et volontaire de la part de +l'artiste. Vasari, étant né en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a +voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mérite.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Vasari, d'après l'explication qu'il en donne lui-même +dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commença que vers +le mois de septembre 1546 à écrire ses Vies ou notices sur les plus +célèbres artistes; il entreprit ce travail à la sollicitation du Molza, +d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer +Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se réunissaient souvent chez +le cardinal Alexandre Farnèse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Vasari, <i>Vie de Sansovino, t</i>. IX, p. 269.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> <i>Id., Vie de Francesco de'Salviati</i>, t. IX, p. 103.—Pour +avoir une idée de ces cérémonies, consultez les gravures représentant la +grande cavalcade de Clément VII et de Charles-Quint, à Bologne, lors du +sacre de ce dernier, tirée de la salle du palais Ridolfi, à Vérone, +peinte par le Brusasorci et gravée par Agostino Comerio. —Vérone, 1830, +grand in-folio oblong, huit planches.—Après la mort de Charles-Quint, +on célébra à Rome, en son honneur, de magnifiques funérailles. A cette +occasion, Taddeo Zucchero retraça en vingt-cinq jours les actions les +plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de +trophées et de superbes décorations. Six cents écus d'or lui furent +payés pour ce travail, dans lequel il fut aidé par son frère Federigo et +par d'autres artistes.—Vasari, <i>Vie de Taddeo Zucchero</i>, t. IX, p. 145. +—J'ignore si ces décorations ont été gravées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Ces commissaires étaient: Luigi Guicciardini, le père de +l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini. +—Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, nº <span class="smcap">xi</span>, une lettre de Vasari +à Rafaello dal Borgo, élève de Raphaël et de Jules Romain, dans laquelle +il lui demande son concours pour les travaux dont il était chargé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> T. X, p. 165.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> L'édition de Vasari donnée par MM. Leclanché et Jeanron +ne contient, t. X, p. 19, que la description des décorations exécutées +à, Florence pour les noces de don François Médicis et de la reine Jeanne +d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort +curieuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Voy. Bottari, t. III, p. 39, <span class="smcap">xii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> T. X, p. 166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Bottari, t. III, p. 97, n° <span class="smcap">xxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa <i>Vie du Titien</i>, +t. IX, p. 212.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Ambassadeur de Charles-Quint près la république de +Venise, amateur fort éclairé des arts et ami du Titien, qui fil son +portrait en pied en 1541.—Voy. Vasari, <i>Vie du Titien</i>, t. IX, p. 212.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Vasari, t. X, p. 176.—Traduct. de M. Leclanché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Vasari, <i>Vie du Titien</i>, t. IX, p. 212.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> <i>Id.</i>, t. X, p. 177-178.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Bottari, t. III, p. 122, n° <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de +Brescia, qu'on avait surnommé le Morello.—Voy, Vasari, <i>Vie du +Titien</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Bottari, t. III, p. 122, n° <span class="smcap">xxxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> J'ai traduit cette longue période, <i>nemico del pulmone</i>, +comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connaître la +recherche de pensées que l'on rencontre fréquemment dans les lettres de +l'Arétin, et qui est un défaut particulier aux écrivains italiens des +<span class="smcap">xvi</span> et <span class="smcap">xvn</span><sup>e</sup> siècles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Bottari, t. III, p. 176, nº <span class="smcap">lxxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Bottari, t. III, p. 177, n° <span class="smcap">lxxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Vasari, t. IX, p. 294</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Suivant Vasari, <i>loc. cit.</i>, le Salviati était né en +1516.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Vasari. <i>loc. cit.</i>, p. 106.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> Voy. ce que pense de ce jugement l'abbé Lanzi, t. +I<sup>e</sup>,.p. 202.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Vasari, <i>loc. cit.</i>, p. 111-119.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Bottari, t. III, p. 138, n° <span class="smcap">xlix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Vasari, t. IX, p. 115.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> Bottari, t. III, p. 144, n° <span class="smcap">li</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Id.</i>, t. 5, 140, <span class="smcap">xxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p. +184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99 à 101, 146 à +149, et t. IX, p. 115.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> Bottari, t. III, p. 132, n° <span class="smcap">lvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 169, n° <span class="smcap">lxxii</span>; et p. 170, n° +<span class="smcap">lxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Ses gravures se font remarquer par la fermeté des traits, +ce qui n'enlève rien à la douceur et à la <i>morbidesse</i> du burin; elles +ont été exécutées de 1541 à 1560.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Vasari, t. X, p. 187.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Bottari, t. III, p. 148, n° <span class="smcap">liv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 151, n° <span class="smcap">lvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 146, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Vasari, t. X, p. 187.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Bottari, t. III, p. 168, n° <span class="smcap">lxxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Lanzi, t. V, p. 120.—Voy. la Vie du Schiavone dans +Ridolfi, I<sup>er</sup> partie, p. 227.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, I<sup>er</sup> partie, p. +269.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> Vasari, t. IX, p. 280.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> Bottari, t. III, p. 171, n° <span class="smcap">lxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> T. III, p. 118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus +habiles coloristes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Bottari. t. III, p. 129, n° <span class="smcap">xliii</span>.—Le comte +Mazzuchelli, dans sa <i>Vie de l'Arétin</i>, dit que celui-ci avait commencé +un poëme sur le même sujet dont il n'a composé que deux chants.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Bottari, t. III, p. 143, n° <span class="smcap">l</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Bottari, t. III, p. 163, n° <span class="smcap">lxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Bottari, t. III, p. 150, n° <span class="smcap">lv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Vasari, t. IX, p. 283-288.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Bottari, t. III, p. 174, n° <span class="smcap">lxxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 90, n° <span class="smcap">xxiiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Bottari, t. III, p. 100, n° <span class="smcap">xxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 173, n° <span class="smcap">lxxv</span>.—Vasari, t. +III, p. 370-378.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 134, n° <span class="smcap">xlv</span>.—Nous ignorons +si Meo était élève du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Bottari, t. 111, p. 109, n° <span class="smcap">xxxi</span>; et Vasari, t. +IX, p. 108 et 111 —Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso: +Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse +la lettre de l'Arétin, contenant des remercîments et des éloges pour un +envoi de petites sculptures exécutées sur des noix.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> Bottari, t. 111, p. 175, nº <span class="smcap">lxxvii</span>; +et Vasari, t. VII, p. 249.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 183, n° <span class="smcap">xliv</span>; et, dans le même +vol., la lettre à Ponfredi, p. 179, n° <span class="smcap">xliii</span>.—Voy. aussi +Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 420, n° <span class="smcap">clxxxv</span>.—Sur ce +peintre, voy. Ridolfi, <i>Vie des peintres vénitiens</i>, I<sup>er</sup> partie, p. +132.—Vasari ne parle pas de cet artiste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> <i>Id.</i>, t. III, p. 181, n° <span class="smcap">lxxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> Bottari, t. III, p. 188, n° <span class="smcap">lxxxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> Bottari, t. V, p. 218; appendice, n° <span class="smcap">lxv</span>, <i>ad +notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> Vasari, t. IX, p. 312.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Voy. <i>suprà</i>, p. 235.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Cette lettre est rapportée deux fois par Bottari: t. +I<sup>er</sup>, p. 521, appendice n° <span class="smcap">xix</span>; et t. V, p. 218, n° +<span class="smcap">lxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Pérouse, +nous paraît être celui auquel succéda Fra Sebastiano: Vasari en parle, +t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, élève du Ghirlandaio, Voy. +Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> t. III, p. 79.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 539, appendice n° <span class="smcap">xxxiv</span>. +Voy. aussi la note. —Dans cette note Bottari dit que ce portrait est +une très-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous +paraît une erreur, car le Marcolino, dans une lettre à l'Arétin, que +nous rapporterons ci-après (Bottari, t. 1<sup>er</sup>, p. 522, appendice n° +<span class="smcap">xx</span>), dit que le portrait de l'Arétin, dans le palais des +prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce témoignage d'un ami et +d'un contemporain nous paraît préférable à l'allégation du savant prélat +romain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> Peu après, ce prince fut victime d'une conspiration, +ainsi qu'on le verra plus loin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> Le Tintoret est né vers 1512; il avait donc trente-trois +ans à cette époque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> Bottari, t. III, p. 126, n° <span class="smcap">xli</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> L'abbé Lanzi dit de ce tableau: «La couleur en est +tizianesque; le clair-obscur très-prononcé, la composition sobre et +forte, les formes élégantes, les draperies étudiées, les attitudes des +hommes qui assistent à ce spectacle sont variées, appropriées au sujet +et vives au delà de toute expression, particulièrement celle du saint, +qui présente jusqu'à un certain point la légèreté d'un corps aérien.» T. +III, p. 142.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> Bottari, t. III, p. 162, n° <span class="smcap">lxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 81.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> Bottari, t. III, p. 103, n° <span class="smcap">xxvli</span>.—G. d'Udine +ne fit pus de longs séjours à Venise; c'est probablement à cette époque +qu'il décora <i>di grottesche</i> le palais Grimani, appartenant alors au +patriarche d'Aquila, son protecteur.—Lanzi, t. III, p. 186.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> Voy. Lanzi, t. III, p. 186.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 537, n° <span class="smcap">xxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> Fours à verre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Maestro di casa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> Bottari, t. V, p. 225, n° <span class="smcap">lxix</span>, et p. 229, n° +<span class="smcap">lxxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 105, nº <span class="smcap">xxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> <i>Vaghezza</i>,—Ce mot, souvent employé par les Italiens +pour indiquer cette beauté indéfinissable qui charme et qui attire, est +traduit par Félibien par le mot <i>vaguesse</i>, qui n'est ni français ni +italien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> Bottari, t. III, p. 125, n° <span class="smcap">xl</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> Voy. plus loin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> Bottari, l. III, p. 86, n° <span class="smcap">xxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> Bottari, t. II, R. 22, n° <span class="smcap">iv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> L'empereur Charles-Quint.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> Bottari, t. III, p. 113, n° <span class="smcap">xxxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Jacopo Cellini, auquel l'Arétin écrivit plusieurs +lettres, et non Benvenuto Cellini.—V. Bottari, t. III, p. 132, <i>ad +notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> Bottari, t. III, p. 132, n° <span class="smcap">xliv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Il y a dans cette lettre une de ces phrases +amphigouriques dont l'Arétin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle +avec raison <i>periodi nemici del polmone</i>; on va en juger: +</p> +<div class="blockquot"><p>«Ma se a veruno «dove esser largo, io sono del numero. Avvengachè +la natura ha «infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che +si promette «di portare i marmi mirabili e le mura stupende in +virtù dello «scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per +tutti secoli; «onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di +si faite opère, «sono obbligati e gli occhi e le lingue, e +l'orecchie e le mani, e «i piedi e i pensieri, e gli animi di chi +più vede, di chi più sa, «di chi più intende, di chi più scrive, di +chi più considéra, di «chi più pénétra, e di chi più ama, a +guardarle, a predicarle, ad «ascoltarle, a notarle, a cercarle, a +contemplarle, e a inchinarle «con il medesimo studio che ne'tempi +di altri si vedrà fare negli «esempi di quegli che meglio di me +sopranno lasciarne memoria.»</p></div> + +<p> +—Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du +style de Malvasia: +</p> +<div class="blockquot"><p>«<i>A dirla Schietta</i>, <i>egli ha il «suo mérita</i>, <i>ma con quel suo +stile fa venire il dolor di testa</i>.»</p></div> +<p> +—T. III, p. 471, n° <span class="smcap">cxciv</span>.—Ce style est plus commun qu'on ne +pourrait le supposer chez les écrivains italiens des <span class="smcap">xvi</span> et +<span class="smcap">xii</span><sup>e</sup> siècles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut +pas être un <i>traditore</i>, dans le plus grand embarras. J'ai trouvé dans +Malvasia, le <i>Pitture di Bologna</i>, <i>introduction</i>, p. 2, une phrase de +<i>vingt-sept lignes</i> dans laquelle est enchevêtrée une parenthèse de <i>dix +lignes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Clément VII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> Bottari, t. III, p. 145, n° <span class="smcap">lii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> Bottari, t. V, p. 226, n° <span class="smcap">lxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Voy. <i>suprà</i>, p. 301.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Bottari, t. III, p. 118, n° <span class="smcap">xxxviii</span>.—Vasari, t. +IX, p. 214.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Il avait épousé la princesse Marguerite, fille naturelle +de Charles-Quint.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> Bottari, <i>ut suprà</i>, t. III, p. 118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Id.</i>, t. V, p. 216, n° <span class="smcap">lxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 531, appendice, n° <span class="smcap">xxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Bottari, t. V, p. 217, n° <span class="smcap">lxiv</span>.—Sur Valerio de +Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Voy. p. 308.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 67, n° <span class="smcap">xxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Voy. p. 358.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207, +208 274 et 280.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> De 1527 à 1557.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Bottari, t. VI, p. 236-241, n° <span class="smcap">li</span>.—Ce dialogue +a été publié, avec la traduction française en regard, à Rome, vers 1730, +par Uleughes, qui était alors directeur de l'Académie de France, et dont +on voit le tombeau à, l'église de Saint-Louis-des-Français.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> Lanzi, t. III, p. 179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Valéry, <i>Voyage en Italie</i>, t. II, p. 428.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 522, appendice, n° <span class="smcap">xx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les +mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Arétin est représenté assis, +un livre à la main?—Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, n° <span class="smcap">li</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> P. 114.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> On peut citer, comme de remarquables exceptions, les +mémoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Pendant mon dernier séjour à Borne, en 1850-51, j'ai fait +de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don +Ferrante Carlo. Voici le résultat de mes investigations. +</p><p> +Les manuscrits de cet écrivain existent à la bibliothèque du palais +Albani, allé quattro Fontane, à Rome: ils se composent de huit volumes +in 8 d'oeuvres diverses, savoir: +</p><p> +1° Un volume, plus grand que les autres, de lettres écrites au nom des +cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghèse, au roi de +France et à des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre +quelques lettres adressées à Louis Carrache, qui ne paraissent pas +présenter un grand intérêt. +</p><p> +2° Un volume de poésies, sonnets, odes, etc. +</p><p> +3° Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances +poétiques, prononcé le 20 novembre 1605 a l'Académie des Humoristes de +Rome. +</p><p> +4° Deux volumes de notes et autres travaux ébauchés et peu lisibles. +</p><p> +5° Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont +deux discours ou sermons composés pour la chapelle pontificale, et un +commencement de traduction de Procope. +</p><p> +6°Enfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragédie d'<i>Adraste</i>. +</p><p> +On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo était de +Parme; mais je n'ai trouvé aucun détail sur sa vie, sur les fonctions +qu'il remplissait, non plus que sur l'époque de sa mort. +</p><p> +Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent également à la +bibliothèque Albani, il y a un gros volume de lettres adressées à ce +personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante +Carlo. +</p><p> +Je dois la communication de ces manuscrits à l'obligeance de M. le +chevalier Colonna, conservateur de la bibliothèque Albani.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 271, n° <span class="smcap">lxxxii</span>, au bas delà +première lettre adressée par Louis Carrache à D.F. Carlo.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Ibidem</i>, p. 272, n° <span class="smcap">lxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 299, n° <span class="smcap">cv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 300, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> Église de Rome, située sur le mont Coelius, près du +Colysée, à l'endroit où se trouvait le palais de Scaurus; elle a été +restaurée en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghèse, ainsi que +l'atteste l'inscription placée sur la frise de In façade.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Ce tableau est celui qui représente saint Grégoire en +prières; il était à la chapelle Salviati, et a été gravé par Jacques +Frey.—Note de Bottari, <i>ibid.</i>, p. 300.—Mais aujourd'hui ce tableau +est en Angleterre, et il a été remplacé par une copie d'auteur inconnu, +—Nibby, <i>Itinéraire de Rome</i>, 1849.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> T. V, p. 94, édit. italienne de Bassano, 1809, in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> Environ 648 francs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> Le <i>Pitture di Bologna</i>, dell'Ascoso, academico Gelato, +quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> <i>Loc-cit</i>. p. 95,—Ce défaut lui est également reproché +par Malvasia, dans le <i>Pitture di Bologna</i>. On y lit, p. 84, en parlant +de l'église de'Mendicanti: «<i>Gio. Luigi Valesio della scuola del detto +Lodovico (Caracci)</i>, <i>s'arrischiò passare dalla miniatura alla pittura, +ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima +annunziata</i>.» Il dit ailleurs, p. 127: «<i>È piu bravo miniatore che +pittore</i>.»—Pour être juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abbé +Lanzi paraît avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a exécutées +à Rome.—«<i>Alquanto</i>, dit-il, p. 95, <i>loc. cit.</i>, <i>par che Crescesse in +Roma; ove ne resta qualche opéra a fresco e in olio; e tutto il suo +meglio è for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della +Minerva</i>.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 325, n° <span class="smcap">cxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> Voy. <i>les Voyages littéraires et artistiques en Italie</i>, +par M. Valéry, t. II, p. 288.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> Ce dernier nom est celui de son mari, qui était d'une +famille d'Imola.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 293, nº <span class="smcap">c</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 369.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Bottari, t. V, p. 44, n° iv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> L'abbé. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot <i>gale</i>, +qui veut dire exactement <i>tours de gorge, gorgerettes</i>,—C'est un +ornement de toilette particulier aux dames romaines.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 50.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, p. 116.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Le Pittura di Bologna</i>, p. 51, 314, 360;—70, 74, 136, +216, 259, 276, 277.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> <i>Pitture di Bologna</i>, p. 264, 291.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> On en voit deux à Rome, au musée du Capitole, Ulysse et +Circé, et un Enfant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, p. 116; et Valéry, <i>Voyage en +Italie</i>, t. II, p. 146. —Voy. sur ce sujet <i>il Penello Lagrimato</i>, +orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie poésie in +morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.—<i>Bologna, +Monti</i>, 1665, in-4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Voy. Valéry, <i>Voyage en Italie</i>, t. II, p. 116.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> <i>Les Femmes savantes</i>, acte II, scène <span class="smcap">vii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 325, n° <span class="smcap">cxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> <i>Id.</i>, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617, +t. I<sup>er</sup>, p. 287, n° <span class="smcap">xcvi</span>, ci-après.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> P. 233.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 320, nº <span class="smcap">cxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> En 1609. Il était dans cette ville à l'époque de la mort +d'Annibal Carrache, arrivée à Rome, le 15 juillet 1609.—Voy. dans le +<i>Recueil</i> de Bottari la lettre du prélat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> n° <span class="smcap">cxxii</span>. Bottari, I<sup>er</sup>, p. 271, n° +<span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> C'était une madone avec saint Joseph et d'autres saints.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Voy. Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 165.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Ils ont été remplacés à Plaisance par deux tableaux +représentant les mêmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier +Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.—Valéry, +t. II, p. 296.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Notamment avec les procédés du cardinal A. Farnèse à +l'égard d'Annibal Carrache,—Voy. Félibien, t. III, p. 259 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> <i>Le Pittura di Bologna</i>, p. 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 272, n° <span class="smcap">ixxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 273-275, n<sup>os</sup> <span class="smcap">lxxxiv</span>, +<span class="smcap">lxxxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 274, n° <span class="smcap">lxxxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> Boliari, t. II, p. 486, n° <span class="smcap">cxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Ce n'est que soixante-cinq ans après la mort d'Annibal +Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui érigea un +monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l +'épitaphe suivante, gravée sur une tablette de marbre blanc, à droite de +l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthéon (troisième chapelle à +gauche en entrant): +</p> +<div class="blockquot"><p>Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati +Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et +gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphaël tulit, Hannibal +iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus +Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV. +Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen; +caetera mortis erant.</p></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 276, n° <span class="smcap">lxxxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> <i>Id.</i> t. I<sup>er</sup>, p. 276-277, n<sup>os</sup> <span class="smcap">lxxxviii</span>, +<span class="smcap">lxxxix</span>.—Il finit par gagner ce procès.—Voy. la lettre du 25 +octobre 1617, p. 287, n° <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, n° <span class="smcap">xc</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Voy. <i>le Pitture di Bologna</i>, p. 186.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> Probablement l'admirable tableau représentant <i>le +Paradis</i>, et que cite Malvasia, <i>le Pitture di Bologna</i>, p. 222.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> Il y avait à Bologne deux églises de ce nom; la +cathédrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la +première, la salle du chapitre, et dans l'autre, au maître autel, la +Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: «Con nuova, nè da lui +più usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il +delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso.» <i>Le Pitture di +Bologna</i>, p. 47 et 290.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Bottari t. I<sup>er</sup>, p. 282, n° <span class="smcap">xcii</span>.—Ce tableau +ne fut achevé qu'à la fin de l'année, ainsi qu'on le voit par une lettre +du 23 octobre 1617.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 283, n° <span class="smcap">xciii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Voy. une gravure de Raphaël Morghen, représentant une +Madone et son fils, d'après L. Carrache; hauteur, quatre centimètres; +largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la +signora Giacomazzi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> P. 287, n° <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 80.—C'est dans la <i>Felsina +pittrice</i> que Malvasia rapporte ce sonnet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 271, n° <span class="smcap">lxxxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> <i>Michel</i>, <i>piu che mortal angel divino</i>, commencement +d'un sonnet de l'Arioste à Michel-Ange.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 286, n° <span class="smcap">xcv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Fils naturel d'Augustin, et élève d'Annibal.—Voy. Lanzi, +t. V, p. 92.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 287, n° <span class="smcap">xcvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> P. 289, n° <span class="smcap">xcvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Bottari pense qu'il veut parler de Velasquès, ou plutôt +de Ribera.—P. 289, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> P. 291, nº <span class="smcap">xciii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Ce cardinal était légat à Bologne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Son neveu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Malvasia, <i>le Pittura di Bologna</i>, p. 48; en parlant de +l'Annonciation de L. Carrache, qui est à la cathédrale, dit: «<i>Nel gran +lunetone, in faccia, la SS. annunziata è l'ultima operazione del +susdetto Lodovico, che gli costo la vita</i>.» Lanzi, l. V, p. 85-86, +exprime la même opinion. «<i>Ne alla sua gloria deon ostare certe poche +scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come +nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie +della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e può +dirsi che ne mori di afflizione</i>.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 36, n° <span class="smcap">cxviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> Boliari pense que ces gravures ont pu èlre exécutées par +Thomas Demster.—P. 327, t. I<sup>er</sup>, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 328, n° <span class="smcap">cxix</span>.—Cette +lettre montre l'intimité qui régnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> T. III, p. 248 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> <i>Le Pitture</i>, p. 25 à 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>La Pitture</i>, p. 26.—Sous le nom de Graziado Maccati, +qui était son nom à l'académie <i>dei Gelati</i>, de Bologne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Bottari, t. II, p. 486, <i>ad notam</i>;—<i>Id.</i>, t. V, p. 85, +n° <span class="smcap">xxi</span>, et t. VII, p. 13, nº <span class="smcap">ii</span>, la lettre du chanoine +Louis Crespi à Bottari.—On prétend que le prélat Agucchi fut peint par +le Dominiquin dans la chapelle de <i>Grotta Ferrata</i>, sous la figure d'un +seigneur qui descend de cheval, dans le tableau représentant l'entrevue +de saint Nil avec l'empereur Othon III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il était +secrétaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore +si L. Carrache exécuta le tableau pour Saint-Pierre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Cité par Malvasia, <i>le Pitture</i>, p. 27.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Cité par Malvasia, <i>le Pitture</i>, p. 27.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 267» n° <span class="smcap">lxxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 27 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 334, n° <span class="smcap">cxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> T. III, p. 500.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> Félibien, t. III, p. 476.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> Félibien, t. III, p. 512.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 514.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 297, n° <span class="smcap">civ</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 299, n° <span class="smcap">cv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> Botiari, t. I<sup>er</sup>, p. 300, nº <span class="smcap">cv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> Note de Botiari, t. I<sup>er</sup>, p. 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> Voy. la lettre du 1<sup>er</sup> août 1637, p. 302, nº +<span class="smcap">cvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> Environ trois cent cinquante francs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 304, n° <span class="smcap">cviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, n° +<span class="smcap">cviii</span>. —Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au +palais Barberini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> P. 306, n° <span class="smcap">cix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a> P. 308.-, Lettre du 10 décembre 1637, nº <span class="smcap">cx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> Il <i>ritratto</i> del Vesuvio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> Dit l'Espagnolet;—il travailla longtemps à Naples, et +fut l'ennemi du Dominiquin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639, +p. 313, n° <span class="smcap">cxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> Les Camaldules, auprès de Capo di Monte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Lettre du 30 août 1639, p. 311, n° <span class="smcap">cxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> <i>Eccellentissime</i>. T. I<sup>er</sup>, p. 311, <i>ad +notam</i>.—Suivant Bottari, les douze apôtres ont été gravés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> Félibien, t. III, p. 490.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 311, n° <span class="smcap">cxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> Il était très-habile sculpteur et en grande +réputation.—- Voy. Bottari, p. 315, <i>ad notam</i>, n° <span class="smcap">cxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> Félibien, t. III, p. 478.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> <i>Storia pittorica</i>, t. V, p. 99.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> T. III, p. 482.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 316, n° <span class="smcap">cxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Les <i>luoghi di monte</i> étaient des actions ou rentes sur +les <i>monts</i>, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donné l'idée de +l'établissement des grands livres des rentes sur l'État.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que +le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Cade in fine</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a> P. 318.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> <i>Rancide</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> <i>Pastelli</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> «Le Poussin, dont le témoignage est d'un grand poids sur +cette matière, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le +Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.»—Félibien, t. III, p. +490.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> Lanzi, t. V, p. 100.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> Félibien, t. III, p. 480</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 515.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> Félibien, t. III, p. 515.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo</i>, +orazione di Carlo Dati.—In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV, +con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait gravé de del +Pozzo.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> Bottari, trompé par l'identité des prénoms, a pris dans +une note, à la lettre du 4 octobre 1641, nº <span class="smcap">clxi</span>, t. I<sup>er</sup>, p. +382, Carlo Antonio, frère de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevêque +de Pisé, mort en 1607. C'est une erreur qui a été relevée par Ughelli, +dans son <i>Italia sacra</i>, t. III, p. 490.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 331 et suiv., n<sup>os</sup> +<span class="smcap">cxxii</span>, <span class="smcap">cxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 356, n° <span class="smcap">cxliii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 356, n° <span class="smcap">cxliii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc</i>, +<i>senatoris Aquisextiensis</i>, <i>vita</i>, per Petrum Gassendiim, philosoplmm +et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus +Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 294.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> Gassendi, p. 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 301.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> Gassendi, p. 304.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> A la suite de la <i>Vie du Bernin</i>, qu'il a publiée à +Florence en 1682, et dédiée à la reine Christine, Baldinucci donne le +catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de +monsignor del Pozzo, au palais Barberini.—Mais nous ignorons si ce +buste est celui du, commandeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Notizie de'professori del disegno da Cimabue in +qua</i>.—Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal +1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., édit. in-4. Firenze, +MDCCXXIII.—Voy aussi la <i>Vie du Bernin</i>, que Baldinucci a publiée +séparément à Florence <i>in extenso</i>. 1682, in-4, avec un portrait du +Bernin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> Baldinucci, <i>ut suprà</i>, p. 56.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 57.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita +di Pietro Berettini, p. 408.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a> AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comité Hieronymo Tetio +Perusino, descriplae—Romae, Mascardi, 1642, in-4°, fig.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a> Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a> Gassendi, p. 461.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> Voy. dans Bottari les lettres du Cortone à del Pozzo, du +11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. I<sup>er</sup>, p. 413 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> Numéros 73 à 79 du nouveau catalogue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Passeri, Vie du Poussin, p. 351.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> <i>Ibid.</i>, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a href="#FNanchor_587_587"><span class="label">[587]</span></a> Voy. à l'appendice n° <span class="smcap">vi</span>, la table ou +classification de cette collection, donnée par Carlo Dati.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a href="#FNanchor_588_588"><span class="label">[588]</span></a> Carte Dati, <i>ut suprà</i>, p. c. 2, p. 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a href="#FNanchor_589_589"><span class="label">[589]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 372, nº <span class="smcap">clv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a href="#FNanchor_590_590"><span class="label">[590]</span></a> Traduction de M. Quatremère de Quincy, lettres du +Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a href="#FNanchor_591_591"><span class="label">[591]</span></a> Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a href="#FNanchor_592_592"><span class="label">[592]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a href="#FNanchor_593_593"><span class="label">[593]</span></a> Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a href="#FNanchor_594_594"><span class="label">[594]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 357, n° <span class="smcap">cxlv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a href="#FNanchor_595_595"><span class="label">[595]</span></a> Passeri, Vie du Testa, p. 179.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a href="#FNanchor_596_596"><span class="label">[596]</span></a> Baldinucci, à la fin de la Vie du Testa, donne le +catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a href="#FNanchor_597_597"><span class="label">[597]</span></a> Vie du Testa, p. 180.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a href="#FNanchor_598_598"><span class="label">[598]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 338, n° <span class="smcap">cxlvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a href="#FNanchor_599_599"><span class="label">[599]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 360, n° <span class="smcap">cxlvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a href="#FNanchor_600_600"><span class="label">[600]</span></a> P. 186.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a href="#FNanchor_601_601"><span class="label">[601]</span></a> L'Enlèvement de Proserpine aux Enfers, où il a voulu +montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet +enlèvement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a href="#FNanchor_602_602"><span class="label">[602]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a href="#FNanchor_603_603"><span class="label">[603]</span></a> Cette gravure est dédiée au commandeur del Pozzo.—Voy. +Baldinucci, t. II, p. 482.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a href="#FNanchor_604_604"><span class="label">[604]</span></a> Baldinucci, t. II, p. 481.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a href="#FNanchor_605_605"><span class="label">[605]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a href="#FNanchor_606_606"><span class="label">[606]</span></a> Son nom de famille était Lomi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a href="#FNanchor_607_607"><span class="label">[607]</span></a> Une des éprouves de la question ordinaire, qui consistait +à lier fortement les poignets du patient avec une corde, et à les serrer +jusqu'à ce que l'accusé fît l'aveu de son crime.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a href="#FNanchor_608_608"><span class="label">[608]</span></a> Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a href="#FNanchor_609_609"><span class="label">[609]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 293.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a href="#FNanchor_610_610"><span class="label">[610]</span></a> Baldinucci, t. V, p. 294.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a href="#FNanchor_611_611"><span class="label">[611]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 348 et suiv., n<sup>os</sup> +<span class="smcap">cxxxvii-viii</span> et <span class="smcap">ix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a href="#FNanchor_612_612"><span class="label">[612]</span></a> Bottari, <i>id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 351, n° <span class="smcap">cxl</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a href="#FNanchor_613_613"><span class="label">[613]</span></a> La palme romaine équivaut, d'après l'<i>Annuaire des +Longitudes</i>, à environ 20 centimètres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a href="#FNanchor_614_614"><span class="label">[614]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 352, nº <span class="smcap">cxli</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a href="#FNanchor_615_615"><span class="label">[615]</span></a> Ticozzi, <i>Dizionario de'Pittori</i>, in-8. Milan, 1818, p. +230.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a href="#FNanchor_616_616"><span class="label">[616]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 342 et suiv. n<sup>os</sup> +<span class="smcap">cxxxii-iii</span> et <span class="smcap">iv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a href="#FNanchor_617_617"><span class="label">[617]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 347, n° <span class="smcap">cxxxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a href="#FNanchor_618_618"><span class="label">[618]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 345, n° <span class="smcap">cxxxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a href="#FNanchor_619_619"><span class="label">[619]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 340, n° <span class="smcap">cxxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a href="#FNanchor_620_620"><span class="label">[620]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 341, n° <span class="smcap">cxxxi</span>, et la note +2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a href="#FNanchor_621_621"><span class="label">[621]</span></a> <i>Id.</i>, I<sup>er</sup>, p. 356, nº <span class="smcap">cxliv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a href="#FNanchor_622_622"><span class="label">[622]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 334 et suiv., n<sup>os</sup> <span class="smcap">cxxv</span> +à <span class="smcap">cxxix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a href="#FNanchor_623_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 371, n° <span class="smcap">cliv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a href="#FNanchor_624_624"><span class="label">[624]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 361, n° <span class="smcap">cxlviii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a href="#FNanchor_625_625"><span class="label">[625]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 362, n° <span class="smcap">cxlix</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a href="#FNanchor_626_626"><span class="label">[626]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 364, n° <span class="smcap">cli</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a href="#FNanchor_627_627"><span class="label">[627]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p.,367, n° <span class="smcap">clii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a href="#FNanchor_628_628"><span class="label">[628]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 369, n° <span class="smcap">cliii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a href="#FNanchor_629_629"><span class="label">[629]</span></a> Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 369, n° <span class="smcap">cliii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a href="#FNanchor_630_630"><span class="label">[630]</span></a> <i>Vie de Pierre Mignard</i>, par l'abbé de +Monville.—Amsterdam, aux dépens de la compagnie, 1731, p. 19 et +23.—Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arrivé à Rome +en 1636.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a href="#FNanchor_631_631"><span class="label">[631]</span></a> <i>Vie de Mignard</i>, par l'abbé Monville, p. 19.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a href="#FNanchor_632_632"><span class="label">[632]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 10.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a href="#FNanchor_633_633"><span class="label">[633]</span></a> Félibien, dixième entretien sur <i>la Vie et les ouvrages +des plus fameux peintres</i>, t. IV. p. 419.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a href="#FNanchor_634_634"><span class="label">[634]</span></a> Félibien, t. IV, p. 420.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a href="#FNanchor_635_635"><span class="label">[635]</span></a> Félibien, t. IV, p. 421.—Le Musée du Louvre possède deux +tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a href="#FNanchor_636_636"><span class="label">[636]</span></a> <i>Id.</i>, p. 422.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a href="#FNanchor_637_637"><span class="label">[637]</span></a> Le cardinal Mazarin, <i>Vie de Mignard</i>, p. 37.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a href="#FNanchor_638_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 38.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a href="#FNanchor_639_639"><span class="label">[639]</span></a> Félibien, t. IV, p. 48.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a href="#FNanchor_640_640"><span class="label">[640]</span></a> Baldinucci, <i>Vie du Poussin</i>, dec. <span class="smcap">iii</span>, dal 1620 +al 1630. Lib° Iº, p. 300-301.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a href="#FNanchor_641_641"><span class="label">[641]</span></a> Voy. les <i>Lettres du Poussin</i>, publiées par M. Quatremère +de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.—La première lettre à M. +de Chantelou est indiquée à la date du 15 janvier 1638; mais M. +Quatremère fait remarquer, dans une note, qu'elle doit être du 15 +janvier 1639: en effet, le Poussin écrit qu'il demeure à Rome depuis +quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre +doit donc avoir été écrite en janvier 1639.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a href="#FNanchor_642_642"><span class="label">[642]</span></a> Lettres du Poussin, p. 3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a href="#FNanchor_643_643"><span class="label">[643]</span></a> Passeri, <i>Vie du Poussin</i>, p. 353.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a href="#FNanchor_644_644"><span class="label">[644]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 4-5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a href="#FNanchor_645_645"><span class="label">[645]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 6-7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a href="#FNanchor_646_646"><span class="label">[646]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 8 et 13.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a href="#FNanchor_647_647"><span class="label">[647]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a href="#FNanchor_648_648"><span class="label">[648]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 10.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a href="#FNanchor_649_649"><span class="label">[649]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a href="#FNanchor_650_650"><span class="label">[650]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 20.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a href="#FNanchor_651_651"><span class="label">[651]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 25 et 23.—La lettre au +commandeur se trouve aussi en italien dans le <i>Recueil</i> de Bottari, t. +I<sup>er</sup>, p. 373, n° <span class="smcap">clvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a href="#FNanchor_652_652"><span class="label">[652]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a href="#FNanchor_653_653"><span class="label">[653]</span></a> Bellori, <i>Vie du Poussin</i>, édit. in-4 de 1672, à Rome, +dédiée à Colbert, p. 430.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a href="#FNanchor_654_654"><span class="label">[654]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 34-35.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a href="#FNanchor_655_655"><span class="label">[655]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 36.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a href="#FNanchor_656_656"><span class="label">[656]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 38.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a href="#FNanchor_657_657"><span class="label">[657]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 41.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a href="#FNanchor_658_658"><span class="label">[658]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 56.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a href="#FNanchor_659_659"><span class="label">[659]</span></a> Félibien, VIII<sup>e</sup> entretien, t. IV, p. 34.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a href="#FNanchor_660_660"><span class="label">[660]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 59, du 19 août 1641.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a href="#FNanchor_661_661"><span class="label">[661]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 40.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a href="#FNanchor_662_662"><span class="label">[662]</span></a> Bellori, <i>Vie du Poussin</i>, p. 428.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a href="#FNanchor_663_663"><span class="label">[663]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 57.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a href="#FNanchor_664_664"><span class="label">[664]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a href="#FNanchor_665_665"><span class="label">[665]</span></a> Château appartenant à de Noyers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a href="#FNanchor_666_666"><span class="label">[666]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 55.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a href="#FNanchor_667_667"><span class="label">[667]</span></a> Bellori, p. 427, 428.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a href="#FNanchor_668_668"><span class="label">[668]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 429.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a href="#FNanchor_669_669"><span class="label">[669]</span></a> <i>Ibid.</i>—Il est maintenant au Louvre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a href="#FNanchor_670_670"><span class="label">[670]</span></a> La lettre par laquelle le Poussin annonce à C. Ant. del +Pozzo son arrivée à Paris est du 6 janvier 1641, et la dernière lettre +qu'il a écrite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle +qui suit est datée de Rome, le 1<sup>er</sup> janvier 1643. Ainsi son séjour ne +dura pas plus de vingt-deux mois.—Voy. les <i>Lettres du Poussin</i>, p. 114 +et 117.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a href="#FNanchor_671_671"><span class="label">[671]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a href="#FNanchor_672_672"><span class="label">[672]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 50.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a href="#FNanchor_673_673"><span class="label">[673]</span></a> Ces ornements ont été gravés par Pesne, au nombre de +dix-neuf sujets, avec le frontispice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a href="#FNanchor_674_674"><span class="label">[674]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 63; et, en italien, dans +Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 380, n° <span class="smcap">clx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a href="#FNanchor_675_675"><span class="label">[675]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 60.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 382, nº +<span class="smcap">clxi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a href="#FNanchor_676_676"><span class="label">[676]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 67-68.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. +383, n° <span class="smcap">clxii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a href="#FNanchor_677_677"><span class="label">[677]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 43, 44-70.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a href="#FNanchor_678_678"><span class="label">[678]</span></a> Angeloni était également grand amateur de peinture, et +grand collectionneur de dessins et de gravures.—Mariette rapporte dans +soft <i>Abecedario</i> (publié par M. de Chenevières dans les <i>Archives de +l'art français</i>, p. 321, art. <span class="smcap">caracci, annibale</span>), qu'Angeloni +avait rassemblé jusqu'à six cents des dessins faits par Annibal +Carrache, Comme études de la galerie Farnèse. Indépendamment de son +<i>Historia Augusta</i>, Angeloni a composé d'autres ouvrages, entre autres +<i>l'Histoire de la ville de Terni</i>, in-4º, avec son portrait gravé par +Jean Angelo Canini, élève du Dominiquin. Voy. l'<i>Abecedario</i>, p. 300.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a href="#FNanchor_679_679"><span class="label">[679]</span></a> <i>Hespérides</i>, etc., p. 99.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a href="#FNanchor_680_680"><span class="label">[680]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 69.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a href="#FNanchor_681_681"><span class="label">[681]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 70, 72, 84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a href="#FNanchor_682_682"><span class="label">[682]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 71.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 385, +n° <span class="smcap">clxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a href="#FNanchor_683_683"><span class="label">[683]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 81.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 395, +n° <span class="smcap">clvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a href="#FNanchor_684_684"><span class="label">[684]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 77.—<i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 391, nº +<span class="smcap">clxvi</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a href="#FNanchor_685_685"><span class="label">[685]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 73.—<i>Id.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 389, n° +<span class="smcap">clxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a href="#FNanchor_686_686"><span class="label">[686]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a href="#FNanchor_687_687"><span class="label">[687]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 392, +n° <span class="smcap">clxvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a href="#FNanchor_688_688"><span class="label">[688]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 80.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. 392, +n° <span class="smcap">clvii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a href="#FNanchor_689_689"><span class="label">[689]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 83.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a href="#FNanchor_690_690"><span class="label">[690]</span></a> Félibien. t. IV, p. 39 et suiv. Éd. de Trév., in-12, +1725.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a href="#FNanchor_691_691"><span class="label">[691]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 86.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a href="#FNanchor_692_692"><span class="label">[692]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a href="#FNanchor_693_693"><span class="label">[693]</span></a> P. 104.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a href="#FNanchor_694_694"><span class="label">[694]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 109.—Bottari, t. I<sup>er</sup>, p. +408, n° <span class="smcap">clxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a href="#FNanchor_695_695"><span class="label">[695]</span></a> <i>Id.</i>, p. 100.—<i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 400, n° +<span class="smcap">clxx</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a href="#FNanchor_696_696"><span class="label">[696]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 105 et 107.—<i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, +p. 404 et 405, n<sup>os</sup> <span class="smcap">clxxii</span>et <span class="smcap">clxxiii</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a href="#FNanchor_697_697"><span class="label">[697]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a href="#FNanchor_698_698"><span class="label">[698]</span></a> <i>Id.</i>, p. 109.—<i>Ibid.</i>, nº <span class="smcap">clxxiv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a href="#FNanchor_699_699"><span class="label">[699]</span></a> <i>Id.</i>, p. 110.—<i>Ibid.</i>, p. 409, n° <span class="smcap">clxxv</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a href="#FNanchor_700_700"><span class="label">[700]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 117.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a href="#FNanchor_701_701"><span class="label">[701]</span></a> Bellori, Vie du Poussin, p. 531;—Passeri, <i>id.</i>, p. +357.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a href="#FNanchor_702_702"><span class="label">[702]</span></a> Passeri, Vie du Poussin, p. 358.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a href="#FNanchor_703_703"><span class="label">[703]</span></a> Noies aux <i>Lettres du Poussin</i>, p. 363.—Le groupe de +l'Enfant porté par un ange avait été fait sur les dessins du sculpteur +J. Sarrazin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a href="#FNanchor_704_704"><span class="label">[704]</span></a> P. 109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a href="#FNanchor_705_705"><span class="label">[705]</span></a> Bellori, p. 438.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a href="#FNanchor_706_706"><span class="label">[706]</span></a> <i>Id.</i>, p. 433.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a href="#FNanchor_707_707"><span class="label">[707]</span></a> A l'époque où Bellori écrivait la Vie du Poussin, en +1671, l'escalier de la Trinité-des-Monts n'avait pas encore été +construit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a href="#FNanchor_708_708"><span class="label">[708]</span></a> Bellori, p. 436.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a href="#FNanchor_709_709"><span class="label">[709]</span></a> <i>Id.</i>, p. 438.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a href="#FNanchor_710_710"><span class="label">[710]</span></a> <i>Id.</i>, p. 411.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a href="#FNanchor_711_711"><span class="label">[711]</span></a> Bellori, p. 441.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a href="#FNanchor_712_712"><span class="label">[712]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a href="#FNanchor_713_713"><span class="label">[713]</span></a> <i>Id.</i>, p. 442, 449.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a href="#FNanchor_714_714"><span class="label">[714]</span></a> <i>Id.</i>, p. 451.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a href="#FNanchor_715_715"><span class="label">[715]</span></a> <i>Id.</i>, p. 443.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a href="#FNanchor_716_716"><span class="label">[716]</span></a> Baldinucci, t. I<sup>er</sup>, p. 302; dec. del 1620 al 1630.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a href="#FNanchor_717_717"><span class="label">[717]</span></a> <i>Lettres du Poussin</i>, p. 211, 247, 335.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a href="#FNanchor_718_718"><span class="label">[718]</span></a> <i>Id.</i>, p. 271, 342.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a href="#FNanchor_719_719"><span class="label">[719]</span></a> <i>Id.</i>, 218,301.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a href="#FNanchor_720_720"><span class="label">[720]</span></a> Bellori, p. 448.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a href="#FNanchor_721_721"><span class="label">[721]</span></a> Bellori, p. 448.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a href="#FNanchor_722_722"><span class="label">[722]</span></a> P. 204., lett. du Poussin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a href="#FNanchor_723_723"><span class="label">[723]</span></a> Bellori, p. 121 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a href="#FNanchor_724_724"><span class="label">[724]</span></a> Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et <i>passim</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a href="#FNanchor_725_725"><span class="label">[725]</span></a> Voy. entre autres celle du 25 août 1643, p. 130.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a href="#FNanchor_726_726"><span class="label">[726]</span></a> Lettre à Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a href="#FNanchor_727_727"><span class="label">[727]</span></a> Lettre à Chantelou, p. 193, 195.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a href="#FNanchor_728_728"><span class="label">[728]</span></a> P. 189.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a href="#FNanchor_729_729"><span class="label">[729]</span></a> Dans son <i>Abecedario</i>, publié dans les <i>Archives de l'art +français</i>, art. <span class="smcap">chapron</span>, p. 354. Mariette a donné une seconde +édition des gravures de Chapron.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a href="#FNanchor_730_730"><span class="label">[730]</span></a> Lettre de Chantelou, p. 135.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a href="#FNanchor_731_731"><span class="label">[731]</span></a> P. 136.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a href="#FNanchor_732_732"><span class="label">[732]</span></a> P. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a href="#FNanchor_733_733"><span class="label">[733]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 144.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a href="#FNanchor_734_734"><span class="label">[734]</span></a> P. 26.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a href="#FNanchor_735_735"><span class="label">[735]</span></a> P. 139.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a href="#FNanchor_736_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 140.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a href="#FNanchor_737_737"><span class="label">[737]</span></a> P. 216.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a href="#FNanchor_738_738"><span class="label">[738]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 140.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a href="#FNanchor_739_739"><span class="label">[739]</span></a> P. 173.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a href="#FNanchor_740_740"><span class="label">[740]</span></a> P. 144-151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a href="#FNanchor_741_741"><span class="label">[741]</span></a> Félibien, t. IV, p. 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a href="#FNanchor_742_742"><span class="label">[742]</span></a> Gault de Saint-Germain, <i>Vie du Poussin</i>, description de +ses tableaux, p. 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a href="#FNanchor_743_743"><span class="label">[743]</span></a> <i>Lett</i>., p. 135.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a href="#FNanchor_744_744"><span class="label">[744]</span></a> <i>Lett</i>., p. 160.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a href="#FNanchor_745_745"><span class="label">[745]</span></a> <i>Lett</i>., p. 171.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a href="#FNanchor_746_746"><span class="label">[746]</span></a> P. 178.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a href="#FNanchor_747_747"><span class="label">[747]</span></a> Lettre à Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a href="#FNanchor_748_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Id.</i>, p. 200.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a href="#FNanchor_749_749"><span class="label">[749]</span></a> <i>Id.</i>, p. 283.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a href="#FNanchor_750_750"><span class="label">[750]</span></a> Voici, d'après les lettres du Poussin, l'ordre +chronologique dans lequel furent commencés et terminés les sept +sacrements destinés à Chantelou: 1° <i>L'Extrême-Onction</i>, commencée le 14 +avril 1644, terminée en octobre suivant (P. 178, 200); 2° <i>la +Pénitence</i>, commencée en juin 1644, terminée en mai 1647 (P. 186, 239, +240, 261); 3° <i>la Confirmation</i>, commencée en mai 1645, terminée en +décembre suivant (P. 214, 232); 4° <i>le Baptême de J.-Ch</i>, commencé en +octobre 1646, terminé à la fin de décembre suivant (P. 252, 254); 5° +<i>l'Ordre</i>, commencé en juin 1647, terminé en août suivant (P, 263, 268); +6° <i>l'Eucharistie</i>, commencée vers la fin d'août 1647, et terminée au +commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7° et <i>le Mariage</i>, +commencé vers le 20 novembre 1647 et terminé au commencement de mars +1648 (P. 275, 283).—On sait que ces tableaux, après avoir appartenu à +M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orléans, régent, et +qu'ils ont passé en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce +cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a href="#FNanchor_751_751"><span class="label">[751]</span></a> P. 258.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a href="#FNanchor_752_752"><span class="label">[752]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 261. Du 3 juillet 1647.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a href="#FNanchor_753_753"><span class="label">[753]</span></a> P. 263.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a href="#FNanchor_754_754"><span class="label">[754]</span></a> Terminé en juin 1646, p. 246.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a href="#FNanchor_755_755"><span class="label">[755]</span></a> <i>Lettr</i>., p. 275.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a href="#FNanchor_756_756"><span class="label">[756]</span></a> Du 22 décembre 1647, p. 279.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a href="#FNanchor_757_757"><span class="label">[757]</span></a> <i>Lett</i>., p. 280.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a href="#FNanchor_758_758"><span class="label">[758]</span></a> P. 303.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a href="#FNanchor_759_759"><span class="label">[759]</span></a> P. 310.—Voy. aussi dans Félibien, t. IV, p. 89 et suiv., +l'énumération des tableaux que le Poussin fit à Rome, pour des amateurs, +après 1648.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a href="#FNanchor_760_760"><span class="label">[760]</span></a> P. 308.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a href="#FNanchor_761_761"><span class="label">[761]</span></a> P. 245, 248.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a href="#FNanchor_762_762"><span class="label">[762]</span></a> <i>Lett</i>., p. 256.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a href="#FNanchor_763_763"><span class="label">[763]</span></a> P. 274.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a href="#FNanchor_764_764"><span class="label">[764]</span></a> P. 282.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a href="#FNanchor_765_765"><span class="label">[765]</span></a> <i>Lett</i>., p. 289.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a href="#FNanchor_766_766"><span class="label">[766]</span></a> P. 296.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a href="#FNanchor_767_767"><span class="label">[767]</span></a> <i>Biographie universelle</i>, art. <span class="smcap">scarron</span>, t. XLII +p. 44.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a href="#FNanchor_768_768"><span class="label">[768]</span></a> <i>Lett</i>., p. 313.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a href="#FNanchor_769_769"><span class="label">[769]</span></a> P. 354.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a href="#FNanchor_770_770"><span class="label">[770]</span></a> <i>Lett</i>., p. 284, 288.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a href="#FNanchor_771_771"><span class="label">[771]</span></a> Lettre du 19 septembre 1648 à M. de Chantelou l'aîné, p. +290.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a href="#FNanchor_772_772"><span class="label">[772]</span></a> <i>Lett</i>., p. 315.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a href="#FNanchor_773_773"><span class="label">[773]</span></a> Appendice aux <i>Lettres du Poussin</i>, p. 364.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a href="#FNanchor_774_774"><span class="label">[774]</span></a> <i>Lett</i>., p. 316.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a href="#FNanchor_775_775"><span class="label">[775]</span></a> P. 324.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a href="#FNanchor_776_776"><span class="label">[776]</span></a> P. 302, 312.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a href="#FNanchor_777_777"><span class="label">[777]</span></a> <i>Lett</i>., P. 312.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a href="#FNanchor_778_778"><span class="label">[778]</span></a> P. 313.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a href="#FNanchor_779_779"><span class="label">[779]</span></a> P. 316.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a href="#FNanchor_780_780"><span class="label">[780]</span></a> <i>Lett</i>., p. 324.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a href="#FNanchor_781_781"><span class="label">[781]</span></a> P. 333, 335.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a href="#FNanchor_782_782"><span class="label">[782]</span></a> <i>Id.</i> et 336.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a href="#FNanchor_783_783"><span class="label">[783]</span></a> P. 335.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a href="#FNanchor_784_784"><span class="label">[784]</span></a> <i>Lett</i>., p. 341</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a href="#FNanchor_785_785"><span class="label">[785]</span></a> P. 344.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a href="#FNanchor_786_786"><span class="label">[786]</span></a> Par sa lettre du 4 février 1663, p. 342.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a href="#FNanchor_787_787"><span class="label">[787]</span></a> <i>Francisci Junii, F. F. de pictura veterum</i>, libri tres. +La première édition, dédiée à Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, est de +1637.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a href="#FNanchor_788_788"><span class="label">[788]</span></a> <i>Lett</i>., p. 346.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a href="#FNanchor_789_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Lett</i>., p. 349.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a href="#FNanchor_790_790"><span class="label">[790]</span></a> Voy. p. 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a href="#FNanchor_791_791"><span class="label">[791]</span></a> Cette lettre est rapportée dans le <i>Piacevole raccolta di +opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et +moderni, e ripublicati per cura di Niccolò Laurenti e Francisco +Gasparoni</i>.—<i>Roma, lipografia Menicanti</i>, 1846.—T. III, p. 252.—Elle +se trouve aussi dans la traduction du la <i>Vie de Raphaël</i>, de M. +Quatremère de Quincy, par Longhena.—Milano, 1829, p. 656.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a href="#FNanchor_792_792"><span class="label">[792]</span></a> Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a href="#FNanchor_793_793"><span class="label">[793]</span></a> Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne +pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est représentée à +mi-corps, absolument nue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a href="#FNanchor_794_794"><span class="label">[794]</span></a> C'est un mémoire du chanoine D. Moreni, intitulé: +<i>illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante +Bindo Altoviti</i>. Cette notice contient des détails intéressants sur +l'amitié qui unissait Bindo et Raphaël. Voyez <i>Notizie</i> intorno Raffaele +Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo +Poggioli, p. 19 et 92.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a href="#FNanchor_795_795"><span class="label">[795]</span></a> Voy. à la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t. +II, p. 328, les notes de l'abbé Serassi sur cette pièce de vers.</p></div> + + +<h3>ACHEVÉ D'IMPRIMER</h3> + +<h3>SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CHÊNE-BOURG (GENÈVE), +SUISSE</h3> + +<h3>SEPTEMBRE 1973</h3> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs +italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES *** + +***** This file should be named 17004-h.htm or 17004-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/0/0/17004/ + +Produced by Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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