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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:06 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies + +Author: Isidore Ducasse + +Release Date: November 3, 2005 [EBook #16989] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + +POÉSIES + +Par + +ISIDORE DUCASSE + + + * * * * * + + + + Je remplace la mélancolie par le ouvrage, + le doute par la certitude, le désespoir + par l'espoir, la méchanceté par le bien, + les plaintes par le devoir, le scepticisme + par la foi, les sophismes par le froideur + du calme et l'orgueil par la modestie. + + + +Paris + +1870 + + + * * * * * + + +A Georges DAZET, Henri MUE, Pedro ZUMARAN, Louis DURCOUR, +Joseph BLEUMSTEIM, Joseph DURAND; + +A mes condisciples LESPÈS, Georges MINVIELLE, Auguste DELMAS; + +Aux Directeurs de Revues, Alfred SIRCOS, Frédéric DAMÉ; + +Aux AMIS passés, présents et futurs; + +A Monsieur HINSTIN, mon ancien professeur de rhétorique; + +sont dédiés, une fois pour toutes les autres, les prosaïques morceaux +que j'écrirai dans la suite des âges, et dont le premier commence à voir +le jour d'hui, typographiquement parlant. + + + * * * * * + + +POÉSIES + +I + +Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. + +Les premiers principes doivent être hors de discussion. + +J'accepte Euripide et Sophocle; mais je n'accepte pas Eschyle. + +Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et +de mauvais goût envers le créateur. + +Repoussez l'incrédulité: vous me ferez plaisir. + +Il n'existe pas deux genres de poésies; il n'en est qu'une. + +Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par +laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme +garde-malade. C'est le poète qui console l'humanité! Les rôles sont +intervertis arbitrairement. + +Je ne veux pas être flétri d«la qualification de poseur. + +Je ne laisserai pas des Mémoires. + +La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un fleuve +majestueux et fertile. + +Ce n'est qu'on admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la +faire passer moralement. _O Nuits d'Young!_ vous m'avez causé beaucoup +de migraines! + +On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, +néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied +désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des +langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées, il +n'y a qu'un pas. + +Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les +exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les +abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les +tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les +insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les +romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les +singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de +quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les +obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, +l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, +les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les +acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les +épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur +préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières +sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les +exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le +sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les +passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les +odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison +impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, +les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui +est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, +phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, +anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène +d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement +taciturne, les fantaisies, les Acrotés, les monstres, les syllogismes +démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, +la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les +cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la +pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, +les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs +engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, +la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, +comme celles de Cromwell, de M<sup>lle</sup> de Maupin et de Dumas fils, +les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les +étouffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis +de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et +nous courbe si souverainement. + +Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris +dans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l'égoïsme +et l'amour-propre. + +Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres +qualités. C'est le _nec plus ultra_ de l'intelligence. Ce n'est que par +lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les +facultés. Villemain est trente-quatre fois plus intelligent qu'Eugène +Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du _Dictionnaire de l'Académie_ verra +la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les +romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu'il +décrit les passions pour elles-mêmes: la conclusion morale est absente. +Décrire les passions n'est rien; il suffit de naître un peu chacal, un +peu vautour, un peu panthère. Nous n'y tenons pas. Les décrire, pour les +soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est autre chose. Celui +qui s'abstiendra de faire la première choses tout en restant capable +d'admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, +surpasse, de toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui +fait la première. + +Par cela seul qu'un professeur de seconde se dit: «Quand on me donnerait +tous les trésors de l'univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans +pareils à ceux de Balzac et d'Alexandre Dumas,» par cela seul, il est +plus intelligent qu'Alexandre Dumas et Balzac. Par cela seul qu'un élève +de troisième s'est pénétré qu'il ne faut pas chanter les difformités +physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus +capable, plus intelligent que Victor Hugo, s'il n'avait fait que des +romans, des drames et des lettres. + +Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de +distribution des prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c'est que +la morale. Elle ne transige pas. S'il le faisait, il devrait auparavant +biffer d'un trait de plume tout ce qu'il a écrit jusqu'ici, en +commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d'hommes +compétents: je soutiens qu'un bon élève de seconde est plus fort que lui +dans n'importe quoi, même dans la même dans la _sale_ question des +courtisanes. + +Les chefs-d'oeuvre de la langue française sont les discours de +distribution pour les lycées, et les discours académiques. En effet, +l'instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression +pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire +(creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages +eux-mêmes.--Naturellement! + +Les meilleurs auteurs de romans et de drames dénatureraient à la longue +la fameuse idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du +juste, ne retenaient les générations jeunes et vieilles dans la voie de +l'honnêteté et du travail. + +En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une +volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de +l'humanité pleurarde. Oui: je veux proclamer le beau sur une lyre d'or, +défalcation faite des tristesses goîtreuses et des fiertés stupides qui +décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce siècle. C'est avec +les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n'ont +pas leur motif d'être. Le jugement, une fois entré dans l'efflorescence +de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les +incertitudes dérisoires d'une pitié mal placée, comme un procureur +général, fatidiquement, les condamne. Il faut veiller sans relâche sur +les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je méprise et +j'exècre l'orgueil, et les voluptés infâmes d'une ironie, faite +éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée. + +Quelques caractères, excessivement intelligents, il n'y a pas lieu que +vous l'infirmiez par des palinodies d'un goût douteux, se sont jetés, à +tête perdue, dans les bras du mal. C'est l'absinthe, savoureuse, je ne +le crois pas, mais, nuisible, qui tua moralement l'auteur de _Rolla_. +Malheur à ceux qui sont gourmands! A peine est-il entré dans l'âge mûr, +l'aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de +Missolonghi, après n'avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui +couvent l'opium des mornes anéantissements. + +Quoique plus grand que les génies ordinaires, s'il s'était trouvé de son +temps un autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d'une +intelligence exceptionnelle, et capable de se présenter comme son rival, +il aurait avoué, le premier, l'inutilité de ses efforts pour produire +des malédictions disparates; et que, le bien exclusif est, seul, déclaré +digne, de par la voix de tous les mondes, de s'approprier notre estime. +Le fait fut qu'il n'y eut personne pour le combattre avec avantage. +Voilà ce qu'aucun n'a dit. Chose étrange! même en feuilletant les +recueils et les livres de son époque, aucun critique n'a songé à mettre +en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n'est que celui qui +le surpassera qui peut l'avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur +et d'inquiétude, plutôt que d'admiration réfléchie, devant des ouvrages +écrits d'une main perfide, mais qui révélaient, cependant, les +manifestations imposantes d'une âme qui n'appartient pas au vulgaire des +hommes, et qui se trouvait à son aise dans les conséquences dernières +d'un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les coeurs +non-solitaires: le bien, le mal. Il n'est pas donné à quiconque +d'aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C'est ce +qui explique pourquoi, tout en louant, sans arrière-pensée, +l'intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque instant la preuve, +lui, un des quatre ou cinq phares de l'humanité, l'on fait, en silence, +ses nombreuses réserves sur les applications et l'emploi injustifiables +qu'il en a faits sciemment. Il n'aurait pas dû parcourir les domaines +sataniques. + +La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon I<sup>er</sup>, des +Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera +contenue à distance de mon regard sévère. Ces grands criminels, à des +titres si divers, je les écarte d'un geste. Qui croit-on tromper ici, je +le demande avec une lenteur qui s'interpose? O dadas de bagne! Bulles de +savon! Pantins en baudruche! Ficelles usées! Qu'ils s'approchent, les +Konrad, les Manfred, les Lara, les marins qui ressemblent au Corsaire, +les Méphistophélès, les Werther, les Don Juan, les Faust, les Iago, les +Rodin, les Caligula, les Caïu, les Iridion, les mégères à l'instar de +Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle, +qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de +l'Hindoustan, le serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, +considérées comme anormales, de l'antique Égypte, les sorciers et les +puissances démoniaques du moyen âge, les Prométhée, les Titans de la +mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis par +l'imagination primitive des peuples barbares,--toute la série bruyante +des diables en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la +cravache de l'indignation et de la concentration qui soupèse, et +j'attends ces monstres de pied ferme, comme leur dompteur prévu. + +Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, +sombres mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler +Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d'où une tuile a été enlevée, créent +des fantômes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exorcice +scabroux; gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S'il +vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs, à la douzaine, de +rébus défendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier +coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas +pathologique d'un égoïsme formidable. Automates fantastiques: +indiquez-vous du doigt, l'un à l'autre, mes enfants, l'épithète qui les +remet à leur place. + +S'ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, +malgré leur intelligence avérée, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des +planètes qu'ils habiteraient la honte. Figurez-vous les, un instant, +réunis en société avec des substances qui seraient leurs semblables. +C'est une succession non interrompue de combats, dont ne rêveront pas +les boule-dogues, interdits en France, les requins et les +macrocéphales-cachalots. Ce sont des torrents de sang, dans ces régions +chaotiques pleines d'hydres et de minotaures, et d'où la colombe, +effarée sans retour, s'enfuit à tire-d'aile. C'est un entassement de +bêtes apocalyptiques, qui n'ignorent pas ce qu'elles font. Ce sont des +chocs de passions, d'irréconciliabilités et d'ambitions, à travers les +hurlements d'un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont +personne ne peut, même approximativement, sonder les écueils et les +bas-fonds. + +Mais, ils ne m'en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on +peut s'en empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les +souffrances d'une splendeur non équilibrée, c'est prouver, ô moribonds +des maremmes perverses! moins de résistance et de courage, encore. Avec +ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans mes foyers +déserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir à mes côtés, enveloppé du +manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme +un meuble de rebut, je t'ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux +cordes de scorpions. Si tu souhaites que je sois persuadé que tu as +oublié, en revenant chez moi, les chagrins que, sous l'indice des +repentirs, je t'ai causés autrefois, crebleu, ramène alors avec toi, +cortège sublime,--soutenez-moi, je m'évanouis!--les vertus offensées, et +leurs impérissables redressements. + +Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de +sang dans les artères de nos époques phthisiques. Depuis les +pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d'un point +de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Chateaubriand et des nourrices +en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se +sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le +suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie +Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel +cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide +de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle +s'est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l'ont +rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements +insupportables! + +Allez, la musique. + +Oui, bonnes gens, c'est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, +rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux +lèvres de vermouth, qui, répandant, dans une lutte mélancolique entre le +bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du coeur, sans machine +pneumatique, fait, partout, le vide universel. C'est ce que vous avez de +mieux à faire. + +Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, +conduit imperturbablement le littérateur à l'abrogation en masse des +lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En +un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. +Allez, et passez-moi le mot! L'on devient méchant, je le répète, et les +yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que +j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de +quatorze ans. + +La vraie douleur est incompatible avec l'espoir. Pour si grande que soit +cette douleur, l'espoir, de cent coudées, s'élève plus haut encore. +Donc, laissez-moi tranquille avec les chercheurs. A bas, les pattes, à +bas, chiennes cocasses, faiseurs d'embarras, poseurs! Ce qui souffre, ce +qui dissèque les mystères qui nous entourent, n'espère pas. La poésie +qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les +discute pas. Indécisions à outrance, talent mal employé, perte du temps: +rien ne sera plus facile à vérifier. + +Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c'est puéril. Ce n'est même que +parce que l'auteur espère que le lecteur sous-entend qu'il pardonnera à +ses héros fripons, qu'il se trahit lui-même et s'appuie sur le bien pour +faire passer la description du mal. C'est au nom de ces mêmes vertus que +Frank a méconnues, que nous voulons bien le supporter, ô saltimbanques +des malaises incurables. + +Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques, à leurs +yeux, de mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit +et dans leur corps! + +La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute; le +doute est le commencement du désespoir; le désespoir est le commencement +cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, +lisez la _Confession d'un enfant du siècle._ La pente est fatale, une +fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive à la méchanceté. +Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas +le culte d'adjectifs tels que indescriptible, inénarrable, rutilant, +incomparable, colossal, qui mentent sans vergogne aux substantifs qu'ils +défigurent: ils sont poursuivis par la lubricité. + +Les intelligences de deuxième ordre, comme Alfred de Musset, peuvent +pousser rétivement une ou deux de leurs facultés beaucoup plus loin +que les facultés correspondantes des intelligences de premier ordre, +Lamartine, Hugo. Nous sommes en présence du déraillement d'une +locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la plume. Apprenez +que l'âme se compose d'une vingtaine de facultés. Parlez-moi de ces +mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides! + +Voici un moyen de constater l'infériorité de Musset sous les deux +poètes. Lisez, devant une jeune fille, _Rolla_ ou _les Nuits, les Fous_ +de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le Récit de +Théramène d'Euripide, traduit en vers français par Racine le père. Elle +tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains, sans but +déterminé, comme un homme qui se noie; les yeux jetteront des lueurs +verdàtres. Lisez-lui la _Prière pour-tous,_ de Victor Hugo. Les effets +sont diamétralement opposés. Le genre d'électricité n'est plus le même. +Elle rit aux éclats, elle en demande davantage. + +De Hugo, il ne restera que les poésies sur les enfants, où se trouve +beaucoup de mauvais. + +_Paul et Virginie_ choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. +Autrefois, cet épisode qui broie du noir de la première à la dernière +page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me +roulais sur le tapis et donnais des coups de pied à mon cheval en bois. +La description de la douleur est un contre-sens. Il faut faire voir tout +en beau. Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, +je ne l'attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le +malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa. +Mais l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C'est ne +vouloir, à toutes forces, considérer qu'un seul côté des choses. O +hurleurs maniaques que vous êtes! + +Ne reniez pas l'immortalité de l'âme, la sagesse de Dieu, la grandeur de +la vie, l'ordre qui se manifeste dans l'univers, la beauté corporelle, +l'amour de la famille, le mariage, les institutions sociales. Laissez de +côté les écrivassiers funestes: Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Musset, +Du Terrail, Féval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la _Grève des +Forgerons_! + +Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience qui se dégage de +la douleur, et qui n'est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en +public. + +Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de +la mort; mais ces beautés n'appartiendront pas à la mort. La mort n'est +ici que la cause occasionnelle. Ce n'est pas le moyen, c'est le but, qui +n'est pas elle. + +Les vérités immuables et nécessaires, qui font la gloire des nations, et +que le doute s'efforce envahi d'ébranler, ont commencé depuis les âges. +Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui +veulent faire de l'anarchie en littérature, sous prétexte de nouveau, +tombent dans le contre-sens. On n'ose pas attaquer Dieu; on attaque +l'immortalité de l'âme. Mais, l'immortalité de l'âme, elle aussi, est +vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, +si elle doit être remplacée? Ce ne sera pas toujours une négation. + +Si l'on se rappelle la vérité d'où découlent toutes les autres, la bonté +absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes +s'effondreront d'eux-mêmes. S'effondrera, dans un temps pareil, la +littérature peu poétiques qui s'est appuyée sur eux. Toute littérature +qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que +d'elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les _norissima +Verba_ font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la +quatrième. Nous n'avons pas le droit d'interroger le Créateur sur quoi +que ce soit. + +Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela +pour vous. + +Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vérités correspondantes +à ces sophismes, ce n'est que la correction qui serait vraie; tandis que +la pièce ainsi remaniée, aurait le droit de ne plus s'intituler fausse. +Le reste serait hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et +considéré, forcément, comme non avenu. + +La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de +contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie +impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe +manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire. + +Il parait beau, sublime, sous prétexte d'humilité ou d'orgueil, de +discuter les causes finales, d'en fausser les conséquences stables et +connues. Détrompez-vous, parce qu'il n'y a rien de plus bête! Renouons +la chaîne régulière avec les temps passés; la poésie est la géométrie +par excellence. Depuis Racine, la poésie n'a pas progressé d'un +millimètre. Elle a reculé. Grâce à qui? aux Grandes-Têtes-Molles de +notre époque. Grâce aux femmelettes, Chateaubriand, le Mohican- +Mélancolique; Sénancourt, l'Homme-en-Jupon; Jean-Jacques Rousseau, +le Socialiste-Grincheur; Anne Radcliffe, le Spectre-Toqué; Edgar Poë, +le Mameluck-des-Rèves-d'Alcool; Mathurin, le Compère-des-Ténèbres; +Georges Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis; Théophile Gautier, +l'Incomparable-Epicier; Leconte, le Captif-du-Diable; Goethe, +le Suicidé-pour-Pleurer; Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-Rire; Lamartine, +la Cigogne-Larmoyante; Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit; Victor Hugo, le +Funèbre-Échalas-Vert; Misçkiéwicz, l'Imitateur-de-Satan; Musset, le +Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle; et Byron, +l'Hippopotame-des-Jungles-Infernales. + +Le doute a existé de tout temps en minorité. Dans ce siècle, il est en +majorité. Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne +s'est vu qu'une fois; cela ne se reverra plus. + +Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l'heure +qu'il est, que, la première chose que font les professeurs de quatrième, +quand ils apprennent à faire des vers latins à leurs élèves, jeunes +poètes dont la lèvre est humectée du lait maternel, c'est de leur +dévoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous demande un +peu, beaucoup! Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leurs +classes à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, +c'est la repoussante comparaison du pélican. Le deuxième, sera +l'épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur. A quoi bon regarder +le mal? N'est-il pas en minorité? Pourquoi pencher la tête d'un lycéen +sur des questions qui, faute de n'avoir pas été comprises, ont fait +perdre la leur à des hommes tels que Pascal et Byron? + +Un élève m'a raconté, que son professeur de seconde avait donné à sa +classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. +Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant +un mois, qu'il passa à l'infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me +fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté, que ses +nuits étaient troublées par des rêves de persistance. Il croyait voir +une armée de pélicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui +déchiraient. Ils s'envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. +Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de +brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les pélicans +un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui +retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres--cela ne +ratait jamais--il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une +main son coeur, de l'autre une feuille de papier où l'on déchiffrait, +en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, +telles que Musset lui-même les a composées. Il ne fut pas facile, au +premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai +de se taire soigneusement, et de n'en parler à personne, surtout à son +professeur de seconde. Je conseillai à sa mère de le prendre quelques +jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j'avais +soin d'arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa. + +Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, +de vos phrases. Arrangez-vous. + +Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se +puisse imaginer. + +Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang +intellectuelle. + + + * * * * * + + +POÉSIES II + + +Le génie garantit les facultés du coeur. + +L'homme n'est pas moins immortel que l'âme. + +Les grandes pensées viennent de la raison! + +La fraternité n'est pas un mythe. + +Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la +grandeur. + +Dans le malheur, les amis augmentent. + +Vous qui entrez, laissez tout désespoir. + +Bonté, ton nom est homme. + +C'est ici que demeure la sagesse des nations. + +Chaque fois que j'ai lu Shakspeare, il m'a semblé que je déchiqueté la +cervelle d'un jaguar. + +J'écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si +elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. +C'est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre +calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le +traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu'il en est capable. + +Je n'accepte pas le mal. L'homme est parfait. L'âme ne tombe pas. Le +progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges +accusateurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du +doute. + +Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont +prouvé que c'étaient des hyènes de première espèce. La preuve est +excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s'achètent pas. + +L'homme est un chêne. La nature n'en compte pas de plus robuste. Il ne +faut pas que l'univers s'arme pour le défendre. Une goutte d'eau ne +suffit pas à sa préservation. Même quand l'univers le défendrait, il ne +serait pas plus déshonoré que ce qui ne le préserve pas. L'homme sait +que son règne n'a pas de mort, que l'univers possède un commencement. +L'univers ne sait rien: c'est, tout au plus, un roseau pensant. + +Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental. + +L'amour d'une femme est incompatible avec l'amour de l'humanité. +L'imperfection doit être rejetée. Rien n'est plus imparfait que +l'égoïsme à deux. Pendant la vie, les défiances, les récriminations, +les serments écrits dans la poudre pullulent. Ce n'est plus l'amant de +Chimène; c'est l'amant de Graziella. Ce n'est plus Pétrarque; c'est +Alfred de Musset. Pendant la mort, un quartier de roche auprès de la +mer, un lac quelconque, la forêt de Fontainebleau, l'Ile d'Ischia, un +cabinet de travail en compagnie d'un corbeau, une chambre ardente avec +un crucifix, un cimetière où surgit, aux rayons d'une lune qui finit par +agacer, l'objet aimé, des stances où un groupe de filles dont on ne sait +pas le nom, viennent balader à tour de rôle, donner la mesure de +l'auteur, font entendre des regrets. Dans les deux cas, la dignité ne se +retrouve point. + +L'erreur est la légende douloureuse. + +Les hymnes à Elohim habituent la vanité à ne pas s'occuper des choses de +la terre. Tel est recueil des hymnes. Ils déshabituent l'humanité à +compter sur l'écrivain. Elle le délaisse. Elle l'appelle mystique, +aigle, parjure à sa mission. Vous n'êtes pas la colombe cherchée. + +Un pion pourrait se taire un bagage littéraire, eu disant le contraire +de ce qu'ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs +affirmations par des négations. Réciproquement. S'il est ridicule +d'attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les défendre +contre ces mêmes attaques. Je ne les défendrai pas. + +Le sommeil est une récompense pour les uns, un supplice pour les autres. +Pour tous, il est une sanction. + +Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face de la terre +aurait changé. Son nez n'en serait pas devenu plus long. + +Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j'en vois tant +dans l'histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n'ont pas été tout +à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en +augmente le mérite. C'est le plus beau de n'avoir pas pu les cacher. + +Le charme de la mort n'existe que pour les courageux. + +L'homme est si grand, que sa grandeur parait surtout en ce qu'il ne veut +pas se connaître misérable. Un arbre ne se connaît pas grand. C'est être +grand que de se connaître grand. C'est être grand que de ne pas vouloir +se connaître misérable. Sa grandeur réfute ces misères. Grandeur d'un +roi. + +Lorsque j'écris ma pensée, elle ne m'échappe pas. Cette action me fait +souvenir de ma force que j'oublie à toute heure. Je m'instruis à +proportion de ma pensée enchaînée. Je ne tends qu'à connaître la +contradiction de mon esprit avec le néant. + +Le coeur de l'homme est un livre que j'ai appris à estimer. + +Non imparfait, non déchu, l'homme n'est plus le grand mystère. + +Je ne permets à personne, pas même à Elohim, de douter de ma sincérité. + +Nous sommes libres de faire le bien. + +Le jugement est infaillible. + +Nous ne sommes pas libres de faire le mal. + +L'homme est le vainqueur des chimères, la nouveauté de demain, la +régularité dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de +toutes choses. Il n'est pas imbécile. Il n'est pas ver de terre. C'est +le dépositaire du vrai, l'amas de certitude, la gloire, non le rebut de +l'univers. S'il s'abaisse, je le vante. S'il se vante, je le vante +davantage. Je le concilie. Il parvient à comprendre qu'il est la soeur +de l'ange. + +Il n'y a rien d'incompréhensible. + +La pensée n'est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les +mensonges s'appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour +parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui +durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d'une +capitale, la troublera--c'est certain -jusqu'à la destruction du mal. +La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité. + +La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Elle énonce les +rapports qui existent entre les premiers principes et les vérités +secondaires de la vie. Chaque chose reste à sa place. La mission de la +poésie est difficile. Et elle ne se mêle pas aux événements de la +politique, à la manière dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion +aux périodes historiques, aux coups d'Etat, aux régicides, aux intrigues +des cours. Elle ne parle pas des luttes que l'homme engage, par +exception, avec lui-même, avec ses passions. Elle découvre les lois qui +font vivre la politique théorique, la paix universelle, les réfutations +de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon, +la psychologie de l'humanité. Un poète doit être plus utile qu'aucun +citoyen de sa tribu. Son oeuvre est le code des diplomates, des +législateurs, des instructeurs de la jeunesse. Nous sommes loin des +Homère, des Virgile, des Klopstock, des Camoëns, des imaginations +émancipées, des fabricateurs d'odes, des marchands d'épigrammes contre +la divinité. Revenons à Confucius, au Boudha, à Socrate, à Jésus-Christ, +moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim! Il faut +compter désormais avec la raison, qui n'opère que sur les facultés qui +président à la catégorie des phénomènes de la bonté pure. + +Rien n'est plus naturel que de lire le _Discours de la Méthode_ après +avoir lu _Bérénice_. Rien n'est moins naturel que de lire le _Traité de +l'Induction_ de Biéchy, le _Problème du Mal_ de Naville, après avoir lu +les Feuilles d'Automne, les Contemplations. La transition se perd. +L'esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le coeur est ahuri +devant ces pages qu'un fantoche griffonna. Cette violence l'éclaire. Il +ferme le livre. Il verse une larme à la mémoire des auteurs sauvages. +Les poètes contemporains ont abusé de leur intelligence. Les philosophes +n'ont pas abusé de la leur. Le souvenir des premiers s'éteindra. Les +derniers sont classiques. + +Racine, Corneille, auraient été capables de composer les ouvrages de +Descartes, de Malebranche, de Bâcon. L'âme des premiers est une avec +celle des derniers. Lamartine, Hugo, n'auraient pas été capables de +composer le _Traité de l'Intelligence_. L'âme de son auteur n'est pas +adéquate avec celle des premiers. La fatuité leur a fait perdre les +qualités centrales. Lamartine, Hugo, quoique supérieurs à Taine, ne +possèdent, comme lui, que des--il est pénible de faire cet +aveu--facultés secondaires. + +Les tragédies excitent la pitié, la terreur, par le devoir. C'est +quelque chose. C'est mauvais. Ce n'est pas si mauvais que le lyrisme +moderne. La Médée de Legouvé est préférable à la collection des ouvrages +de Byron, de Capendu, de Zaccone, de Félix, de Gagne, de Gaboriau, de +Lacordaire, de Sardou, de Goethe, de Ravignan, de Charles Diguet. Quel +écrivain d'entre vous, je prie, peut soulever--qu'est-ce? Quels sont ces +reniflements de la résistance?--Le poids du _Monologue d'Auguste_! Les +vaudevilles barbares de Hugo ne proclament pas le devoir. Les mélodrames +de Racine, de Corneille, les romans de La Calprenède le proclament. +Lamartine n'est pas capable de composer la Phèdre de Pradon; Hugo, le +Venceslas de Rotrou; Sainte-Beuve, les tragédies de Laharpe, de +Marmontel. Musset est capable de faire des proverbes. La tragédie est +une erreur involontaire, admet la lutte, est le premier pas du bien, ne +paraîtra pas dans cet ouvrage. Elle conserve son prestige. Il n'en est +pas de même du sophisme,--après --coup le gongorisme métaphysique des +autoparodistes de mon temps héroïco-burlesque. + +Le principe des cultes est l'orgueil. Il est ridicule d'adresser la +parole à Elohim, comme ont fait les Job, les Jérémie, les David, les +Salomon, les Turquéty. La prière est un acte faux. La meilleure manière +de lui plaire est indirecte, plus conforme à notre force. Elle consiste +à rendre notre race heureuse. Il n'y a pas deux manières de plaire à +Elohim. L'idée du bien est une. Ce qui est le bien en moins l'étant en +plus, je permets que l'on me cite l'exemple de la maternité. Pour plaire +à sa mère, un fils ne lui criera pas qu'elle est sage, radieuse, qu'il +se conduira de façon à mériter la plupart de ses éloges. Il fait +autrement. Au lieu de le dire lui-même, il le fait penser par ses actes, +se dépouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. Il +ne faut pas confondre la bonté d'Elohim avec la trivialité. Chacun est +vraisemblable. La familiarité engendre le mépris; la vénération engendre +le contraire. Le travail détruit l'abus des sentiments. + +Nul raisonneur ne croit contre sa raison. + +La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vérités +qu'Elohim nous révèle par la conscience. + +Je ne connais pas d'autre grâce que celle d'être né. Un esprit impartial +la trouve complète. + +Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l'on chante +le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce +qu'il ne faut pas faire. Je chante ce qu'il faut faire. Le premier ne +contient pas le second. Le second contient le premier. + +La jeunesse écoute les conseils de l'âge mur. Elle a une confiance +illimitée en elle-même. + +Je ne connais pas d'obstacle qui passe les forces de l'esprit humain, +sauf la vérité. + +La maxime n'a pas besoin d'elle pour se prouver. Un raisonnement demande +un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de +raisonnements. Un raisonnement se complète à mesure qu'il s'approche de +la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la +métamorphose. + +Le doute est un hommage rendu à l espoir. Ce n'est pas un hommage +volontaire. L'espoir ne consentirait pas à n'être qu'un hommage. + +Le mal s'insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins. + +C'est une preuve d'amitié de ne pas s'apercevoir de l'augmentation de +celle de nos amis. + +L'amour n'est pas le bonheur. + +Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de +plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque. + +Les hommes qui ont pris la résolution de détester leurs semblables +ignorent qu'il faut commencer par se détester soi-même. + +Les hommes qui ne se battent pas en duel croient que les hommes qui se +battent au duel à mort sont courageux. + +Comme les turpitudes du roman s'accroupissent aux étalages! Pour un +homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble +parfois qu'on tuerait un livre. + +Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elévation d'un +Homme. Il a eu tort de le croire. + +Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l'intention du +premier est mauvaise. + +Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de +Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un +enfant, survivant à l'univers, ne pourrait pas reconstruire l'âme +humaine. Avec la première, il le pourrait. Je suppose qu'il ne découvrît +pas tôt ou tard la définition du sophisme. + +Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification +d'utilité. Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. + +Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la +phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, +la remplace par l'idée juste. + +Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle +demande à être développée. + +Dès que l'aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. +Un courant d'innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt +l'intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des +protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des +croyances à l'immortalité pour les vieillards. + +J'ai vu les hommes lasser les moralistes a découvrir leur coeur, faire +répandre sur eux la bénédiction d'en haut. Ils émettaient des +méditations aussi vastes que possible, réjouissaient l'auteur de nos +félicités. Ils respectaient l'enfance, la vieillesse, ce qui respire +comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage à la femme, consacraient +à la pudeur les parties que le corps se réserve de nommer. Le firmament, +dont j'admets la beauté, la terre, image de mon coeur, furent invoqués +par moi, afin de me désigner un homme qui ne se crût pas bon. Le +spectacle de ce monstre, s'il eût été réalisé, ne m'aurait pas fait +mourir d'étonnement: on meurt à plus. Tout ceci se passe de +commentaires. + +La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne +connaît qu'un des deux, en renonçant à l'autre, se prive de la totalité +des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. Vauvenargues +a dit «se prive d'une partie des secours.» + +Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l'âme +dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne +serait pas meilleure que l'autre, si je les avais faites. L'une ne peut +pas être rejetée par moi. L'autre a pu être acceptée de Vauvenargues. + +Lorsqu'un prédécesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il +est dangereux que sa phrase subsiste à côté de l'autre. Il vaut mieux +laisser au mot la signification du mal. Pour employer au bien un mot qui +appartient au mal, il faut en avoir le droit. Celui qui emploie au mal +les mots qui appartiennent au bien ne le possède pas. Il n'est pas cru. +Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval. + +L'âme étant une, l'on peut introduire dans le discours la sensibilité, +l'intelligence, la volonté, la raison, l'imagination, la mémoire. + +J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites. +Le peu de gens avec qui on communique n'était pas fait pour m'en dégoûter. +Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences lui +sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pénétrant que +les autres en les ignorant. Je leur, ai pardonné de ne s'y point +appliquer! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'étude de +l'homme. C'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a plus +qui l'étudient que la géométrie. + +Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu'on n'en parle point. + +Les passions diminuent avec l'âge. L'amour, qu'il ne faut pas classer +parmi les passions, diminue de même. Ce qu'il perd d'un côté, il le +regagne de l'autre. Il n'est plus sévère pour l'objet de ses voeux, se +rendant justice à lui-même: l'expansion est acceptée, Les sens n'ont +plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L'amour de +l'humanité commence. Dans ces jours où l'homme sent qu'il devient un +autel que parent ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se +releva, l'âme, dans un repli du coeur où tout semble prendre naissance, +sent quelque chose qui ne palpite plus. J'ai nommé le souvenir. + +L'écrivain, sans séparer l'une de l'autre, peut indiquer la loi qui +régit chacune de ses poésies. + +Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques poètes. +Spinoza, Malebranche, Aristote, Platon, ne sont pas Hégésippe Moreau, +Malfilatre, Gilbert, André Chénier. + +Faust, Manfred, Konrad, sont des types. Ce ne sont pas encore des types +raisonnants. Ce sont déjà des types agitateurs. + +Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d'un +catafalque. Elles peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont +pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer. + +Le régulateur de l'âme n'est pas le régulateur d'une âme. Le régulateur +d'une âme est le régulateur de l'âme, lorsque ces deux espèces d'âmes +sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu'un régulateur n'est une +régulatrice que dans l'imagination d'un fou qui plaisante. + +Le phénomène passe. Je cherche les lois. + +Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des +hommes. Il ne faut pas se laisser dominer par l'accidentel. + +Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont +la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la +poésie. La poésie ne pourra pas se passer de lu philosophie. La +philosophie pourra se passer de la poésie. + +Racine n'est pas capable de condenser ses tragédies dans des préceptes. +Une tragédie n'est pas un précepte. Pour un même esprit, un précepte est +une action plus intelligente qu'une tragédie. + +Mettez une plume d'oie dans la main d'un moraliste qui soit écrivain de +premier ordre. Il sera supérieur aux poètes. + +L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que le courage de +souffrir l'injustice. + +Cache-toi, guerre. + +Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L'analyse des +sentiments exprime le bonheur, toute personnalité mise à part; fait +sourire. Les premiers élèvent l'âme, dépendamment de l'espace, de la +durée, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée en elle-même, +dans ses membres illustres. La dernière élève l'âme, indépendamment de +la durée, de l'espace, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée +dans son expression la plus haute, la volonté! Les premiers s'occupent +des vices, des vertus; la dernière ne s'occupe que des vertus. Les +sentiments ne connaissent pas l'ordre de leur marche. L'analyse des +sentiments apprend à le faire connaître, augmente la vigueur des +sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont +l'expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière, +tout est certitude. Elle est l'expression de ce bonheur qui résulte, à +un moment donné, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou +mauvaises. Elle emploie son calme à fondre la description de ces +passions dans un principe qui circule à travers les pages: la +non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut, +comme quand il ne le leur faut pas. L'analyse des sentiments ne pleure +pas. Elle possède une sensibilité latente, qui prend au dépourvu, +emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de guide, fournit une +arme de combat. Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le +sentiment! L'analyse du sentiment, marque de la force, engendre les +sentiments les plus magnifiques que je connaisse. L'écrivain qui se +laisse tromper par les sentiments ne doit pas être mis en ligne de +compte avec l'écrivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments, +ni par lui-même. La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales. +L'âge mur commence à raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir, +il pense. Il laissait vagabonder ses sensations: voici qu'il leur donne +un pilote. Si je considère l'humanité comme une femme, je ne +développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mur +s'approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L'idéal de sa +poésie changera. Les tragédies, les poëmes, les élégies ne primeront +plus. Primera la froideur de la maxime! Du temps de Quinault, l'on +aurait été capable de comprendre ce que je viens de dire. Grâce à +quelques lueurs, éparses, depuis quelques années, dans les revues, les +in-folios, j'en suis capable moi-même. Le genre que j'entreprends est +aussi différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le +mal, sans indiquer le remède, que ce dernier ne l'est pas des +mélodrames, des oraisons funèbres, de l'ode, de la stance religieuse. +Il n'y a pas le sentiment des luttes. + +Elohim est fait à l'image de l'homme. + +Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses +sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté. +L'incontradiction est la marque de la certitude. + +Une philosophie pour les sciences existe. Il n'en existe pas pour la +poésie. Je ne connais pas de moraliste qui soit poète de premier ordre. +C'est étrange, dira quelqu'un. + +C'est une chose horrible de sentir s'écouler ce qu'on possède. L'on ne +s'y attache même qu'avec l'envie de chercher s'il n'a point quelque +chose de permanent. + +L'homme est un sujet vide d'erreurs. Tout lui montre la vérité, Rien ne +l'abuse. Les deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu'ils ne +manquent pas de sincérité, s'éclaircissent l'un l'autre. Les sens +éclaircissent la raison par des apparences vraies. Ce même service +qu'ils lui font, ils la reçoivent d'elle. Chacun prend sa revanche. Les +phénomènes de l'âme pacifient les sens, leur font des impressions que je +ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à +l'envie. + +La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo! Pauvre +Racine! Pauvre Coppée! Pauvre Corneille! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron! +Tics, tics, et tics. + +Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est +l'ignorance où se trouvent les hommes en naissant. La deuxième est celle +qu'atteignent les grandes âmes. Elles ont parcouru ce que les hommes +peuvent savoir, trouvent qu'ils savent tout, se rencontrent dans cette +même ignorance d'où ils étaient partis. C'est une ignorance savante, qui +se connaît. Ceux d'entre eux qui, étant sortis de la première ignorance, +n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science +suffisante, font les entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne +jugent pas plus mal de tout que les autres, Le peuple, les habiles +composent le train d'une nation. Les autres, qui la respectent, n'en +sont pas moins respectés. + +Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est +fini, nos connaissances sont solides. + +L'amour ne se confond pas avec la poésie. + +La femme est à mes pieds! + +Pour décrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matériaux de la +terre. Il faut laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont, afin +d'embellir la vie par son idéal. Tutoyer Elohim, lui adresser la parole, +est une bouffonnerie qui n'est pas convenable. Le meilleur moyen d'être +reconnaissant envers lui, n'est pas de lui corner aux oreilles qu'il est +puissant, qu'il a créé le monde, que nous sommes des vermiceaux en +comparaison de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes +peuvent se dispenser de le lui apprendre. Le meilleur moyeu d'être +reconnaissant envers lui est de consoler l'humanité, de rapporter tout +à elle, de la prendre par la main, de la traiter en frère. C'est plus +vrai, + +Pour étudier l'ordre, il ne faut pas étudier le désordre. Les +expériences scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma soeur, +le galimatias des infortunes n'ont rien à faire ici-bas. + +Toutes les lois ne sont pas bonne à dire. + +Etudier le mal, pour faire sortir le bien, n'est pas étudier le bien en +lui-même. Un phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause. + +Jusqu'à présent, l'on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la +pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires. + +Une logique existe pour la poésie. Ce n'est pas la même que celle de la +philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. Les +poètes ont le droit de se considérer au-dessus des philosophes. + +Je n'ai pas besoin de m'occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais +faire ce que je fais. Je n'ai pas besoin de découvrir quelles choses je +découvrirai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à +son tour, telle est son excellence. + +Il y a de l'étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les +poètes renferment le penseur. Chaque caste soupçonne l'autre, développe +ses qualités au détriment de celles qui la rapprochent de l'autre caste. +La jalousie des premiers ne veut pas avouer que les poètes sont plus +forts qu'elle. L'orgueil des derniers se déclare incompétent à rendre +justice à des cervelles plus tendres. Quelle que soit l'intelligence +d'un homme, il faut que le procédé de penser soit le même pour tous. + +L'existence des tics étant constatée, que l'on ne s'étonne pas de voir +les mêmes mots revenir plus souvent qu'à leur tour: dans Lamartine, les +pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de +sa mère; dans Hugo, l'ombre et le détraqué, font partie de la reliure. + +La science que j'entreprends est une science distincte de la poésie. +Je ne chante pas cette dernière. Je m'efforce de découvrir sa source. +A travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs +de billard distingueront le développement des thèses sentimentales. + +Le théorème est railleur de sa nature. Il n'est pas indécent. Le +théorème ne demande pas à servir d'application. L'application qu'on en +fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre la +matière, contre les ravages de l'esprit, application. + +Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur. Si je permets aux +hommes de le mépriser, qu'ils ne manquent pas de dire que c'est tout ce +que je puis faire pour eux. + +L'homme est certain de ne pas se tromper. + +Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous +voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire. Nous nous +efforçons de paraître tels que nous sommes. Nous travaillons à conserver +cet être imaginaire, qui n'est autre chose que le véritable. Si nous +avons la générosité, la fidélité, nous nous empressons de ne pas le +faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être. Nous ne les +détachons pas de nous pour les y joindre. Nous sommes vaillants pour +acquérir la réputation de ne pas être poltrons. Marque de la capacité de +notre être de ne pas être satisfait de l'un sans l'autre, de ne renoncer +ni à l'un ni à l'autre. L'homme qui ne vivrait pas pour conserver sa +vertu serait infâme. + +Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un +instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève! + +La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image d'Elohim, +des défauts pour montrer qu'elle n'en est pas moins que l'image. + +Il est bon qu'on obéisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend +justes. On ne les quitte pas. Quand on fait dépendre leur justice +d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse. Les peuples ne sont +pas sujets à se révolter. + +Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre +que ce sont eux qui s'éloignent de la nature. Ils croient le suivre. Il +faut avoir un point fixe pour juger. Où ne trouverons-nous pas ce point +dans la morale? + +Rien n'est moins étrange que les contrariétés que l'on découvre dans +l'homme. Il est fait pour connaître la vérité. Il la cherche. Quand il +tâche de la saisir, il s'éblouit, se confond de telle sorte, qu'il ne +donne pas sujet à lui en disputer la possession. Les uns veulent ravir à +l'homme la connaissance de la vérité, les autres veulent la lui assurer. +Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu'ils détruisent l'embarras +de l'homme. Il n'a pas d'autre lumière que celle qui se trouve dans sa +nature. + +Nous naissons justes. Chacun tend à soi. C'est envers l'ordre. Il faut +tendre au général. La ponte vers soi est la lin de tout désordre, en +guerre, en économie. + +Les hommes, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l'ignorance, se +sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce +qu'ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation +richissime. Elle ne va pas à guérir le mal. Elle le cache pour un peu de +temps. En le cachant, elle fait qu'on pense à le guérir. Par un légitime +renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que l'ennui, +qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut +contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison. +Voilà tout. Le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, +est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de +chercher le remède à ses maux. L'un et l'autre sont une contre-preuve de +la misère, de la corruption de l'homme, hormis de sa grandeur. L'homme +s'ennuie, cherche cette multitude d'occupations. Il a l'idée du bonheur +qu'il a gagné; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses +extérieures. Il se contente. Le malheur n'est ni dans nous, ni dans les +créatures. Il est en Elohim. + +La nature nous rendant heureux en tous états, nos désirs nous figurent +un état malheureux. Ils joignent à l'état où nous sommes les peines de +l'état où nous ne sommes pas. Quand nous arriverions à ces peines, nous +ne serions pas malheureux pour cela, nous aurions d'autres désirs +conformes à un nouvel état. + +La force de la raison paraît mieux en ceux qui la connaissent qu'en ceux +qui ne la connaissent pas. + +Nous sommes si peu présomptueux que nous voudrions être connus de la +terre, même des gens qui viendront quand nous n'y serons plus. Nous +sommes si peu vains, que l'estime de cinq personnes, mettons six, nous +amuse, nous honore. + +Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige. + +La modestie est si naturelle dans le coeur de l'homme, qu'un ouvrier a +soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en +veulent. Les poètes surtout! Ceux qui écrivent en faveur de la gloire +veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit. Ceux qui le lisent veulent +avoir la gloire de l'avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me vante d'avoir +cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même. + +Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du +monde en général ne reste pas la même. + +L'esprit du plus grand homme n'est pas si dépendant, qu'il soit sujet à +être troublé par le moindre bruit du _Tintamarre,_ qui se fait autour de +lui. Il ne faut pas le silence d'un canon pour empêcher ses pensées. +Il ne faut pas le bruit d'une girouette, d'une poulie. La mouche ne +raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. C'en est +assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle puisse +trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec, +trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes. + +L'objet ce ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application +d'esprit, d'agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis +qu'ils ont mieux joué qu'un autre. C'est la source de leur attachement. +Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu'ils ont +résolu une question d'algèbre qui ne l'avait pu être jusqu'ici. Les +autres s'exposent aux périls, pour se vanter d'une place qu'ils auraient +prise moins spirituellement, à mon gré. Les derniers se tuent pour +remarquer ces choses. Ce n'est pas pour en devenir moins sages. C'est +surtout pour montrer qu'ils en connaissent la solidité. Ceux-là sont les +moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On peut penser +des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils n'avaient pas cette +connaissance. + +L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas fait plus de continents que +celui de son ivrognerie a fait de tempérants. On n'a pas de honte de +n'être pas aussi vertueux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans +les vertus du commun des hommes, quand on se voit dans les vertus de ces +grands hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple. +Quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par +quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, séparés de notre +société. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont les pieds +aussi haut que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, s'appuient sur +la même terre. Par cette extrémité, ils sont aussi relevés que nous, que +les enfants, un peu plus que les bêtes. + +Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader. + +Le désespoir est la plus petite de nos erreurs. + +Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une vérité qui court les rues, +que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une +découverte. + +On peut être juste, si l'on n'est pas humain. + +Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants. + +L'inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des +hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des +richesses. + +Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans +leurs affaires. C'est la marque d'un naturel peu féroce, lorsque le +plaisir rend humain. + +La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus. + +C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui +élargissent les bornes de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez +modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie. + +Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes. + +Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on +appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la +fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses +sentiments, l'essor de son génie. + +On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands +succès. + +La réserve est l'apprentissage des esprits. + +On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas à en dire +d'extraordinaires. + +Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est +le contraire de songe, de mensonge. + +Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. +Il n'y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices +imaginaires. + +On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort. + +Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilité. +Ce n'est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n'importe quel mot +une signification d'utilité. C'est encore le moraliste! + +Qui considère la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a +pu le rendre mauvais. + +Faut-il que j'écrive en vers pour me séparer des autres hommes? Que la +charité prononce! + +Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent +leur bien. + +La générosité jouit des félicités d'autrui, comme si elle en était +responsable. + +L ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas +les plus fortes. + +Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent. + +On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnaît de grands +défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que l'imperfection a +seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent les uns aux +autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas la vertu. + +Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis +ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent +leur inimitié. + +Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône. + +Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les +devoirs. Nous disons que tout peut remplir le coeur de l'homme. + +Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de +l'univers. Cette loi si féconde de la nature, nous trouvons que c'est un +vice dans l'homme. Il est obligé d'y obéir. Ne pouvant subsister dans le +repos, nous concluons qu'il est à sa place. + +On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs +mouvements. Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort +insensible, le monde attire nos hommages. Les révolutions des empires, +les faces des temps, les nations, les conquérants de la science, cela +vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, détruit le spectacle de +l'univers dans tous les âges. + +Il y a plus de vérité que d'erreurs, plus de bonnes qualités que de +mauvaises, plus de plaisirs que de peines. Nous aimons à contrôler le +caractère. Nous nous élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous +enrichissons de la considération dont nous la comblâmes. Nous croyons ne +pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l'humanité, ne pas médire +du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli +les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrâce chez +ceux qui pensent. C'est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne +fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus? + +Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu'il +y a des hommes. Sur ce qui concerne les moeurs comme sur le reste, le +moins bon est élevé. Nous avons l'avantage de travailler après les +anciens, les habiles d'entre les modernes. + +Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, de compassion, de raison. +O mes amis! qu'est-ce donc que l'absence de vertu? + +Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort. + +Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu +nous corriger de nos défauts. + +On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie. + +Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié. +A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit, +c'est-à-dire un imbécile? Comme si la clarté ne valait pas le vague, +à propos de points! + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poésies, by Isidore Ducasse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES *** + +***** This file should be named 16989-8.txt or 16989-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/9/8/16989/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies + +Author: Isidore Ducasse + +Release Date: November 3, 2005 [EBook #16989] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +</pre> + + + + +<h1>POÉSIES</h1> + +<h3>Par</h3> + +<h2>ISIDORE DUCASSE</h2> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p> +<span style="margin-left: 25em;">Je remplace la mélancolie par le ouvrage,</span><br /> +<span style="margin-left: 25em;">le doute par la certitude, le désespoir</span><br /> +<span style="margin-left: 25em;">par l'espoir, la méchanceté par le bien,</span><br /> +<span style="margin-left: 25em;">les plaintes par le devoir, le scepticisme</span><br /> +<span style="margin-left: 25em;">par la foi, les sophismes par le froideur</span><br /> +<span style="margin-left: 25em;">du calme et l'orgueil par la modestie. </span><br /></p> + + + +<h3>Paris</h3> + +<h3>1870</h3> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p>A Georges DAZET, Henri MUE, Pedro ZUMARAN, Louis DURCOUR, +Joseph BLEUMSTEIM, Joseph DURAND;</p> + +<p>A mes condisciples LESPÈS, Georges MINVIELLE, Auguste DELMAS;</p> + +<p>Aux Directeurs de Revues, Alfred SIRCOS, Frédéric DAMÉ;</p> + +<p>Aux AMIS passés, présents et futurs;</p> + +<p>A Monsieur HINSTIN, mon ancien professeur de rhétorique;</p> + +<p>sont dédiés, une fois pour toutes les autres, les prosaïques morceaux +que j'écrirai dans la suite des âges, et dont le premier commence à voir +le jour d'hui, typographiquement parlant.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>POÉSIES</h2> + +<h3>I</h3> + +<p>Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes.</p> + +<p>Les premiers principes doivent être hors de discussion.</p> + +<p>J'accepte Euripide et Sophocle; mais je n'accepte pas Eschyle.</p> + +<p>Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires et +de mauvais goût envers le créateur.</p> + +<p>Repoussez l'incrédulité: vous me ferez plaisir.</p> + +<p>Il n'existe pas deux genres de poésies; il n'en est qu'une.</p> + +<p>Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par +laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme +garde-malade. C'est le poète qui console l'humanité! Les rôles sont +intervertis arbitrairement.</p> + +<p>Je ne veux pas être flétri d«la qualification de poseur.</p> + +<p>Je ne laisserai pas des Mémoires.</p> + +<p>La poésie n'est pas la tempête, pas plus que le cyclone. C'est un fleuve +majestueux et fertile.</p> + +<p>Ce n'est qu'on admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu à la +faire passer moralement. <i>O Nuits d'Young!</i> vous m'avez causé beaucoup +de migraines!</p> + +<p>On ne rêve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rêve, +néant de la vie, passage terrestre, la préposition peut-être, le trépied +désordonné, qui ont infiltré dans vos âmes cette poésie moite des +langueurs, pareille à de la pourriture. Passer des mots aux idées, il +n'y a qu'un pas.</p> + +<p>Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les +exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les +abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les +tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les +insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les +romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les +singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de +quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les +obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, +l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, +les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les +acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les +épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur +préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières +sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les +exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le +sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les +passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragédies, les +odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison +impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, +les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui +est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, +phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, +anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène +d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement +taciturne, les fantaisies, les Acrotés, les monstres, les syllogismes +démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, +la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les +cuisses aux camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la +pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, +les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs +engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, +la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, +comme celles de Cromwell, de M<sup>lle</sup> de Maupin et de Dumas fils, +les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les +étouffements, les rages,—devant ces charniers immondes, que je rougis +de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et +nous courbe si souverainement.</p> + +<p>Votre esprit est entraîné perpétuellement hors de ses gonds, et surpris +dans le piège de ténèbres construit avec un art grossier par l'égoïsme +et l'amour-propre.</p> + +<p>Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres +qualités. C'est le <i>nec plus ultra</i> de l'intelligence. Ce n'est que par +lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les +facultés. Villemain est trente-quatre fois plus intelligent qu'Eugène +Sue et Frédéric Soulié. Sa préface du <i>Dictionnaire de l'Académie</i> verra +la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les +romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu'il +décrit les passions pour elles-mêmes: la conclusion morale est absente. +Décrire les passions n'est rien; il suffit de naître un peu chacal, un +peu vautour, un peu panthère. Nous n'y tenons pas. Les décrire, pour les +soumettre à une haute moralité, comme Corneille, est autre chose. Celui +qui s'abstiendra de faire la première choses tout en restant capable +d'admirer et de comprendre ceux à qui il est donné de faire la deuxième, +surpasse, de toute la supériorité des vertus sur les vices, celui qui +fait la première.</p> + +<p>Par cela seul qu'un professeur de seconde se dit: «Quand on me donnerait +tous les trésors de l'univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans +pareils à ceux de Balzac et d'Alexandre Dumas,» par cela seul, il est +plus intelligent qu'Alexandre Dumas et Balzac. Par cela seul qu'un élève +de troisième s'est pénétré qu'il ne faut pas chanter les difformités +physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus +capable, plus intelligent que Victor Hugo, s'il n'avait fait que des +romans, des drames et des lettres.</p> + +<p>Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de +distribution des prix pour un lycée. Il ne connaît pas ce que c'est que +la morale. Elle ne transige pas. S'il le faisait, il devrait auparavant +biffer d'un trait de plume tout ce qu'il a écrit jusqu'ici, en +commençant par ses Préfaces absurdes. Réunissez un jury d'hommes +compétents: je soutiens qu'un bon élève de seconde est plus fort que lui +dans n'importe quoi, même dans la même dans la <i>sale</i> question des +courtisanes.</p> + +<p>Les chefs-d'oeuvre de la langue française sont les discours de +distribution pour les lycées, et les discours académiques. En effet, +l'instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression +pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire +(creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages +eux-mêmes.—Naturellement!</p> + +<p>Les meilleurs auteurs de romans et de drames dénatureraient à la longue +la fameuse idée du bien, si les corps enseignants, conservatoires du +juste, ne retenaient les générations jeunes et vieilles dans la voie de +l'honnêteté et du travail.</p> + +<p>En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier, avec une +volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de +l'humanité pleurarde. Oui: je veux proclamer le beau sur une lyre d'or, +défalcation faite des tristesses goîtreuses et des fiertés stupides qui +décomposent, à sa source, la poésie marécageuse de ce siècle. C'est avec +les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n'ont +pas leur motif d'être. Le jugement, une fois entré dans l'efflorescence +de son énergie, impérieux et résolu, sans balancer une seconde dans les +incertitudes dérisoires d'une pitié mal placée, comme un procureur +général, fatidiquement, les condamne. Il faut veiller sans relâche sur +les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je méprise et +j'exècre l'orgueil, et les voluptés infâmes d'une ironie, faite +éteignoir, qui déplace la justesse de la pensée.</p> + +<p>Quelques caractères, excessivement intelligents, il n'y a pas lieu que +vous l'infirmiez par des palinodies d'un goût douteux, se sont jetés, à +tête perdue, dans les bras du mal. C'est l'absinthe, savoureuse, je ne +le crois pas, mais, nuisible, qui tua moralement l'auteur de <i>Rolla</i>. +Malheur à ceux qui sont gourmands! A peine est-il entré dans l'âge mûr, +l'aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de +Missolonghi, après n'avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui +couvent l'opium des mornes anéantissements.</p> + +<p>Quoique plus grand que les génies ordinaires, s'il s'était trouvé de son +temps un autre poète, doué, comme lui, à doses semblables, d'une +intelligence exceptionnelle, et capable de se présenter comme son rival, +il aurait avoué, le premier, l'inutilité de ses efforts pour produire +des malédictions disparates; et que, le bien exclusif est, seul, déclaré +digne, de par la voix de tous les mondes, de s'approprier notre estime. +Le fait fut qu'il n'y eut personne pour le combattre avec avantage. +Voilà ce qu'aucun n'a dit. Chose étrange! même en feuilletant les +recueils et les livres de son époque, aucun critique n'a songé à mettre +en relief le rigoureux syllogisme qui précède. Et ce n'est que celui qui +le surpassera qui peut l'avoir inventé. Tant on était rempli de stupeur +et d'inquiétude, plutôt que d'admiration réfléchie, devant des ouvrages +écrits d'une main perfide, mais qui révélaient, cependant, les +manifestations imposantes d'une âme qui n'appartient pas au vulgaire des +hommes, et qui se trouvait à son aise dans les conséquences dernières +d'un des deux moins obscurs problèmes qui intéressent les coeurs +non-solitaires: le bien, le mal. Il n'est pas donné à quiconque +d'aborder les extrêmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C'est ce +qui explique pourquoi, tout en louant, sans arrière-pensée, +l'intelligence merveilleuse dont il dénote à chaque instant la preuve, +lui, un des quatre ou cinq phares de l'humanité, l'on fait, en silence, +ses nombreuses réserves sur les applications et l'emploi injustifiables +qu'il en a faits sciemment. Il n'aurait pas dû parcourir les domaines +sataniques.</p> + +<p>La révolte féroce des Troppmann, des Napoléon I<sup>er</sup>, des +Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera +contenue à distance de mon regard sévère. Ces grands criminels, à des +titres si divers, je les écarte d'un geste. Qui croit-on tromper ici, je +le demande avec une lenteur qui s'interpose? O dadas de bagne! Bulles de +savon! Pantins en baudruche! Ficelles usées! Qu'ils s'approchent, les +Konrad, les Manfred, les Lara, les marins qui ressemblent au Corsaire, +les Méphistophélès, les Werther, les Don Juan, les Faust, les Iago, les +Rodin, les Caligula, les Caïu, les Iridion, les mégères à l'instar de +Colomba, les Ahrimane, les manitous manichéens, barbouillés de cervelle, +qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacrées de +l'Hindoustan, le serpent, le crapaud et le crocodile, divinités, +considérées comme anormales, de l'antique Égypte, les sorciers et les +puissances démoniaques du moyen âge, les Prométhée, les Titans de la +mythologie foudroyés par Jupiter, les Dieux Méchants vomis par +l'imagination primitive des peuples barbares,—toute la série bruyante +des diables en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la +cravache de l'indignation et de la concentration qui soupèse, et +j'attends ces monstres de pied ferme, comme leur dompteur prévu.</p> + +<p>Il y a des écrivains ravalés, dangereux loustics, farceurs au quarteron, +sombres mystificateurs, véritables aliénés, qui mériteraient de peupler +Bicêtre. Leurs têtes crétinisantes, d'où une tuile a été enlevée, créent +des fantômes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exorcice +scabroux; gymnastique spécieuse. Passez donc, grotesque muscade. S'il +vous plaît, retirez-vous de ma présence, fabricateurs, à la douzaine, de +rébus défendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier +coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas +pathologique d'un égoïsme formidable. Automates fantastiques: +indiquez-vous du doigt, l'un à l'autre, mes enfants, l'épithète qui les +remet à leur place.</p> + +<p>S'ils existaient, sous la réalité plastique, quelque part, ils seraient, +malgré leur intelligence avérée, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des +planètes qu'ils habiteraient la honte. Figurez-vous les, un instant, +réunis en société avec des substances qui seraient leurs semblables. +C'est une succession non interrompue de combats, dont ne rêveront pas +les boule-dogues, interdits en France, les requins et les +macrocéphales-cachalots. Ce sont des torrents de sang, dans ces régions +chaotiques pleines d'hydres et de minotaures, et d'où la colombe, +effarée sans retour, s'enfuit à tire-d'aile. C'est un entassement de +bêtes apocalyptiques, qui n'ignorent pas ce qu'elles font. Ce sont des +chocs de passions, d'irréconciliabilités et d'ambitions, à travers les +hurlements d'un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont +personne ne peut, même approximativement, sonder les écueils et les +bas-fonds.</p> + +<p>Mais, ils ne m'en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on +peut s'en empêcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les +souffrances d'une splendeur non équilibrée, c'est prouver, ô moribonds +des maremmes perverses! moins de résistance et de courage, encore. Avec +ma voix et ma solennité des grands jours, je te rappelle dans mes foyers +déserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir à mes côtés, enveloppé du +manteau des illusions, sur le trépied raisonnable des apaisements. Comme +un meuble de rebut, je t'ai chassé de ma demeure, avec un fouet aux +cordes de scorpions. Si tu souhaites que je sois persuadé que tu as +oublié, en revenant chez moi, les chagrins que, sous l'indice des +repentirs, je t'ai causés autrefois, crebleu, ramène alors avec toi, +cortège sublime,—soutenez-moi, je m'évanouis!—les vertus offensées, et +leurs impérissables redressements.</p> + +<p>Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de +sang dans les artères de nos époques phthisiques. Depuis les +pleurnicheries odieuses et spéciales, brevetées sans garantie d'un point +de repère, des Jean-Jacques Rousseau, des Chateaubriand et des nourrices +en pantalon aux poupons Obermann, à travers les autres poètes qui se +sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le +suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie +Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel +cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide +de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle +s'est créées à lui-même, dans leur voulu monotone et dégoûtant, l'ont +rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements +insupportables!</p> + +<p>Allez, la musique.</p> + +<p>Oui, bonnes gens, c'est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, +rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux +lèvres de vermouth, qui, répandant, dans une lutte mélancolique entre le +bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du coeur, sans machine +pneumatique, fait, partout, le vide universel. C'est ce que vous avez de +mieux à faire.</p> + +<p>Le désespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories, +conduit imperturbablement le littérateur à l'abrogation en masse des +lois divines et sociales, et à la méchanceté théorique et pratique. En +un mot, fait prédominer le derrière humain dans les raisonnements. +Allez, et passez-moi le mot! L'on devient méchant, je le répète, et les +yeux prennent la teinte des condamnés à mort. Je ne retirerai pas ce que +j'avance. Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de +quatorze ans.</p> + +<p>La vraie douleur est incompatible avec l'espoir. Pour si grande que soit +cette douleur, l'espoir, de cent coudées, s'élève plus haut encore. +Donc, laissez-moi tranquille avec les chercheurs. A bas, les pattes, à +bas, chiennes cocasses, faiseurs d'embarras, poseurs! Ce qui souffre, ce +qui dissèque les mystères qui nous entourent, n'espère pas. La poésie +qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les +discute pas. Indécisions à outrance, talent mal employé, perte du temps: +rien ne sera plus facile à vérifier.</p> + +<p>Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c'est puéril. Ce n'est même que +parce que l'auteur espère que le lecteur sous-entend qu'il pardonnera à +ses héros fripons, qu'il se trahit lui-même et s'appuie sur le bien pour +faire passer la description du mal. C'est au nom de ces mêmes vertus que +Frank a méconnues, que nous voulons bien le supporter, ô saltimbanques +des malaises incurables.</p> + +<p>Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques, à leurs +yeux, de mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit +et dans leur corps!</p> + +<p>La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute; le +doute est le commencement du désespoir; le désespoir est le commencement +cruel des différents degrés de la méchanceté. Pour vous en convaincre, +lisez la <i>Confession d'un enfant du siècle.</i> La pente est fatale, une +fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive à la méchanceté. +Méfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas +le culte d'adjectifs tels que indescriptible, inénarrable, rutilant, +incomparable, colossal, qui mentent sans vergogne aux substantifs qu'ils +défigurent: ils sont poursuivis par la lubricité.</p> + +<p>Les intelligences de deuxième ordre, comme Alfred de Musset, peuvent +pousser rétivement une ou deux de leurs facultés beaucoup plus loin que +les facultés correspondantes des intelligences de premier ordre, +Lamartine, Hugo. Nous sommes en présence du déraillement d'une +locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la plume. Apprenez que +l'âme se compose d'une vingtaine de facultés. Parlez-moi de ces +mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides!</p> + +<p>Voici un moyen de constater l'infériorité de Musset sous les deux +poètes. Lisez, devant une jeune fille, <i>Rolla</i> ou <i>les Nuits, les Fous</i> +de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le Récit de +Théramène d'Euripide, traduit en vers français par Racine le père. Elle +tressaille, fronce les sourcils, lève et abaisse les mains, sans but +déterminé, comme un homme qui se noie; les yeux jetteront des lueurs +verdàtres. Lisez-lui la <i>Prière pour-tous,</i> de Victor Hugo. Les effets +sont diamétralement opposés. Le genre d'électricité n'est plus le même. +Elle rit aux éclats, elle en demande davantage.</p> + +<p>De Hugo, il ne restera que les poésies sur les enfants, où se trouve +beaucoup de mauvais.</p> + +<p><i>Paul et Virginie</i> choque nos aspirations les plus profondes au bonheur. +Autrefois, cet épisode qui broie du noir de la première à la dernière +page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me +roulais sur le tapis et donnais des coups de pied à mon cheval en bois. +La description de la douleur est un contre-sens. Il faut faire voir tout +en beau. Si cette histoire était racontée dans une simple biographie, je +ne l'attaquerais point. Elle change tout de suite de caractère. Le +malheur devient auguste par la volonté impénétrable de Dieu qui le créa. +Mais l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. C'est ne +vouloir, à toutes forces, considérer qu'un seul côté des choses. O +hurleurs maniaques que vous êtes!</p> + +<p>Ne reniez pas l'immortalité de l'âme, la sagesse de Dieu, la grandeur de +la vie, l'ordre qui se manifeste dans l'univers, la beauté corporelle, +l'amour de la famille, le mariage, les institutions sociales. Laissez de +côté les écrivassiers funestes: Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Musset, +Du Terrail, Féval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la <i>Grève des +Forgerons</i>!</p> + +<p>Ne transmettez à ceux qui vous lisent que l'expérience qui se dégage de +la douleur, et qui n'est plus la douleur elle-même. Ne pleurez pas en +public.</p> + +<p>Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de +la mort; mais ces beautés n'appartiendront pas à la mort. La mort n'est +ici que la cause occasionnelle. Ce n'est pas le moyen, c'est le but, qui +n'est pas elle.</p> + +<p>Les vérités immuables et nécessaires, qui font la gloire des nations, et +que le doute s'efforce envahi d'ébranler, ont commencé depuis les âges. +Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui +veulent faire de l'anarchie en littérature, sous prétexte de nouveau, +tombent dans le contre-sens. On n'ose pas attaquer Dieu; on attaque +l'immortalité de l'âme. Mais, l'immortalité de l'âme, elle aussi, est +vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera, +si elle doit être remplacée? Ce ne sera pas toujours une négation.</p> + +<p>Si l'on se rappelle la vérité d'où découlent toutes les autres, la bonté +absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes +s'effondreront d'eux-mêmes. S'effondrera, dans un temps pareil, la +littérature peu poétiques qui s'est appuyée sur eux. Toute littérature +qui discute les axiomes éternels est condamnée à ne vivre que +d'elle-même. Elle est injuste. Elle se dévore le foie. Les <i>norissima +Verba</i> font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la +quatrième. Nous n'avons pas le droit d'interroger le Créateur sur quoi +que ce soit.</p> + +<p>Si vous êtes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela +pour vous.</p> + +<p>Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vérités correspondantes +à ces sophismes, ce n'est que la correction qui serait vraie; tandis que +la pièce ainsi remaniée, aurait le droit de ne plus s'intituler fausse. +Le reste serait hors du vrai, avec trace de faux, par conséquent nul, et +considéré, forcément, comme non avenu.</p> + +<p>La poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de +contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la poésie +impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe +manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire.</p> + +<p>Il parait beau, sublime, sous prétexte d'humilité ou d'orgueil, de +discuter les causes finales, d'en fausser les conséquences stables et +connues. Détrompez-vous, parce qu'il n'y a rien de plus bête! Renouons +la chaîne régulière avec les temps passés; la poésie est la géométrie +par excellence. Depuis Racine, la poésie n'a pas progressé d'un +millimètre. Elle a reculé. Grâce à qui? aux Grandes-Têtes-Molles de +notre époque. Grâce aux femmelettes, Chateaubriand, le +Mohican-Mélancolique; Sénancourt, l'Homme-en-Jupon; Jean-Jacques +Rousseau, le Socialiste-Grincheur; Anne Radcliffe, le Spectre-Toqué; +Edgar Poë, le Mameluck-des-Rèves-d'Alcool; Mathurin, le +Compère-des-Ténèbres; Georges Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis; Théophile +Gautier, l'Incomparable-Epicier; Leconte, le Captif-du-Diable; Goethe, +le Suicidé-pour-Pleurer; Sainte-Beuve, le Suicidé-pour-Rire; Lamartine, +la Cigogne-Larmoyante; Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit; Victor Hugo, le +Funèbre-Échalas-Vert; Misçkiéwicz, l'Imitateur-de-Satan; Musset, le +Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle; et Byron, +l'Hippopotame-des-Jungles-Infernales.</p> + +<p>Le doute a existé de tout temps en minorité. Dans ce siècle, il est en +majorité. Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne +s'est vu qu'une fois; cela ne se reverra plus.</p> + +<p>Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies à l'heure +qu'il est, que, la première chose que font les professeurs de quatrième, +quand ils apprennent à faire des vers latins à leurs élèves, jeunes +poètes dont la lèvre est humectée du lait maternel, c'est de leur +dévoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous demande un +peu, beaucoup! Les professeurs de troisième, donc, donnent, dans leurs +classes à traduire, en vers grecs, deux sanglants épisodes. Le premier, +c'est la repoussante comparaison du pélican. Le deuxième, sera +l'épouvantable catastrophe arrivée à un laboureur. A quoi bon regarder +le mal? N'est-il pas en minorité? Pourquoi pencher la tête d'un lycéen +sur des questions qui, faute de n'avoir pas été comprises, ont fait +perdre la leur à des hommes tels que Pascal et Byron?</p> + +<p>Un élève m'a raconté, que son professeur de seconde avait donné à sa +classe, jour par jour, ces deux charognes à traduire en vers hébreux. +Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant +un mois, qu'il passa à l'infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me +fit demander par sa mère. Il me raconta, quoique avec naïveté, que ses +nuits étaient troublées par des rêves de persistance. Il croyait voir +une armée de pélicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui +déchiraient. Ils s'envolaient ensuite vers une chaumière en flammes. +Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de +brûlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les pélicans +un combat atroce. Le tout se précipitait dans la chaumière, qui +retombait en éboulements. De la masse soulevée des décombres—cela ne +ratait jamais—il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une +main son coeur, de l'autre une feuille de papier où l'on déchiffrait, +en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, +telles que Musset lui-même les a composées. Il ne fut pas facile, au +premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai +de se taire soigneusement, et de n'en parler à personne, surtout à son +professeur de seconde. Je conseillai à sa mère de le prendre quelques +jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j'avais +soin d'arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa.</p> + +<p>Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos idées, +de vos phrases. Arrangez-vous.</p> + +<p>Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplète qui se +puisse imaginer.</p> + +<p>Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang +intellectuelle.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>POÉSIES</h2> + +<h3>II</h3> + + +<p>Le génie garantit les facultés du coeur.</p> + +<p>L'homme n'est pas moins immortel que l'âme.</p> + +<p>Les grandes pensées viennent de la raison!</p> + +<p>La fraternité n'est pas un mythe.</p> + +<p>Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la +grandeur.</p> + +<p>Dans le malheur, les amis augmentent.</p> + +<p>Vous qui entrez, laissez tout désespoir.</p> + +<p>Bonté, ton nom est homme.</p> + +<p>C'est ici que demeure la sagesse des nations.</p> + +<p>Chaque fois que j'ai lu Shakspeare, il m'a semblé que je déchiqueté la +cervelle d'un jaguar.</p> + +<p>J'écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si +elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. +C'est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre +calligraphique. Je ferais trop de déshonneur à mon sujet, si je ne le +traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu'il en est capable.</p> + +<p>Je n'accepte pas le mal. L'homme est parfait. L'âme ne tombe pas. Le +progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges +accusateurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du +doute.</p> + +<p>Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont +prouvé que c'étaient des hyènes de première espèce. La preuve est +excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s'achètent pas.</p> + +<p>L'homme est un chêne. La nature n'en compte pas de plus robuste. Il ne +faut pas que l'univers s'arme pour le défendre. Une goutte d'eau ne +suffit pas à sa préservation. Même quand l'univers le défendrait, il ne +serait pas plus déshonoré que ce qui ne le préserve pas. L'homme sait +que son règne n'a pas de mort, que l'univers possède un commencement. +L'univers ne sait rien: c'est, tout au plus, un roseau pensant.</p> + +<p>Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental.</p> + +<p>L'amour d'une femme est incompatible avec l'amour de l'humanité. +L'imperfection doit être rejetée. Rien n'est plus imparfait que +l'égoïsme à deux. Pendant la vie, les défiances, les récriminations, +les serments écrits dans la poudre pullulent. Ce n'est plus l'amant de +Chimène; c'est l'amant de Graziella. Ce n'est plus Pétrarque; c'est +Alfred de Musset. Pendant la mort, un quartier de roche auprès de la +mer, un lac quelconque, la forêt de Fontainebleau, l'Ile d'Ischia, un +cabinet de travail en compagnie d'un corbeau, une chambre ardente avec +un crucifix, un cimetière où surgit, aux rayons d'une lune qui finit par +agacer, l'objet aimé, des stances où un groupe de filles dont on ne sait +pas le nom, viennent balader à tour de rôle, donner la mesure de +l'auteur, font entendre des regrets. Dans les deux cas, la dignité ne se +retrouve point.</p> + +<p>L'erreur est la légende douloureuse.</p> + +<p>Les hymnes à Elohim habituent la vanité à ne pas s'occuper des choses de +la terre. Tel est recueil des hymnes. Ils déshabituent l'humanité à +compter sur l'écrivain. Elle le délaisse. Elle l'appelle mystique, +aigle, parjure à sa mission. Vous n'êtes pas la colombe cherchée.</p> + +<p>Un pion pourrait se taire un bagage littéraire, eu disant le contraire +de ce qu'ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs +affirmations par des négations. Réciproquement. S'il est ridicule +d'attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les défendre +contre ces mêmes attaques. Je ne les défendrai pas.</p> + +<p>Le sommeil est une récompense pour les uns, un supplice pour les autres. +Pour tous, il est une sanction.</p> + +<p>Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face de la terre +aurait changé. Son nez n'en serait pas devenu plus long.</p> + +<p>Les actions cachées sont les plus estimables. Lorsque j'en vois tant +dans l'histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n'ont pas été tout +à fait cachées. Elles ont été sues. Ce peu, par où elles ont paru, en +augmente le mérite. C'est le plus beau de n'avoir pas pu les cacher.</p> + +<p>Le charme de la mort n'existe que pour les courageux.</p> + +<p>L'homme est si grand, que sa grandeur parait surtout en ce qu'il ne veut +pas se connaître misérable. Un arbre ne se connaît pas grand. C'est être +grand que de se connaître grand. C'est être grand que de ne pas vouloir +se connaître misérable. Sa grandeur réfute ces misères. Grandeur d'un +roi.</p> + +<p>Lorsque j'écris ma pensée, elle ne m'échappe pas. Cette action me fait +souvenir de ma force que j'oublie à toute heure. Je m'instruis à +proportion de ma pensée enchaînée. Je ne tends qu'à connaître la +contradiction de mon esprit avec le néant.</p> + +<p>Le coeur de l'homme est un livre que j'ai appris à estimer.</p> + +<p>Non imparfait, non déchu, l'homme n'est plus le grand mystère.</p> + +<p>Je ne permets à personne, pas même à Elohim, de douter de ma sincérité.</p> + +<p>Nous sommes libres de faire le bien.</p> + +<p>Le jugement est infaillible.</p> + +<p>Nous ne sommes pas libres de faire le mal.</p> + +<p>L'homme est le vainqueur des chimères, la nouveauté de demain, la +régularité dont gémit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de +toutes choses. Il n'est pas imbécile. Il n'est pas ver de terre. C'est +le dépositaire du vrai, l'amas de certitude, la gloire, non le rebut de +l'univers. S'il s'abaisse, je le vante. S'il se vante, je le vante +davantage. Je le concilie. Il parvient à comprendre qu'il est la soeur +de l'ange.</p> + +<p>Il n'y a rien d'incompréhensible.</p> + +<p>La pensée n'est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les +mensonges s'appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour +parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui +durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d'une +capitale, la troublera—c'est certain -jusqu'à la destruction du mal. +La pensée ne tarde pas à reprendre sa limpidité.</p> + +<p>La poésie doit avoir pour but la vérité pratique. Elle énonce les +rapports qui existent entre les premiers principes et les vérités +secondaires de la vie. Chaque chose reste à sa place. La mission de la +poésie est difficile. Et elle ne se mêle pas aux événements de la +politique, à la manière dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion +aux périodes historiques, aux coups d'Etat, aux régicides, aux intrigues +des cours. Elle ne parle pas des luttes que l'homme engage, par +exception, avec lui-même, avec ses passions. Elle découvre les lois qui +font vivre la politique théorique, la paix universelle, les réfutations +de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon, +la psychologie de l'humanité. Un poète doit être plus utile qu'aucun +citoyen de sa tribu. Son oeuvre est le code des diplomates, des +législateurs, des instructeurs de la jeunesse. Nous sommes loin des +Homère, des Virgile, des Klopstock, des Camoëns, des imaginations +émancipées, des fabricateurs d'odes, des marchands d'épigrammes contre +la divinité. Revenons à Confucius, au Boudha, à Socrate, à Jésus-Christ, +moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim! Il faut +compter désormais avec la raison, qui n'opère que sur les facultés qui +président à la catégorie des phénomènes de la bonté pure.</p> + +<p>Rien n'est plus naturel que de lire le <i>Discours de la Méthode</i> après +avoir lu <i>Bérénice</i>. Rien n'est moins naturel que de lire le <i>Traité de +l'Induction</i> de Biéchy, le <i>Problème du Mal</i> de Naville, après avoir lu +les Feuilles d'Automne, les Contemplations. La transition se perd. +L'esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le coeur est ahuri +devant ces pages qu'un fantoche griffonna. Cette violence l'éclaire. Il +ferme le livre. Il verse une larme à la mémoire des auteurs sauvages. +Les poètes contemporains ont abusé de leur intelligence. Les philosophes +n'ont pas abusé de la leur. Le souvenir des premiers s'éteindra. Les +derniers sont classiques.</p> + +<p>Racine, Corneille, auraient été capables de composer les ouvrages de +Descartes, de Malebranche, de Bâcon. L'âme des premiers est une avec +celle des derniers. Lamartine, Hugo, n'auraient pas été capables de +composer le <i>Traité de l'Intelligence</i>. L'âme de son auteur n'est pas +adéquate avec celle des premiers. La fatuité leur a fait perdre les +qualités centrales. Lamartine, Hugo, quoique supérieurs à Taine, ne +possèdent, comme lui, que des—il est pénible de faire cet +aveu—facultés secondaires.</p> + +<p>Les tragédies excitent la pitié, la terreur, par le devoir. C'est +quelque chose. C'est mauvais. Ce n'est pas si mauvais que le lyrisme +moderne. La Médée de Legouvé est préférable à la collection des ouvrages +de Byron, de Capendu, de Zaccone, de Félix, de Gagne, de Gaboriau, de +Lacordaire, de Sardou, de Goethe, de Ravignan, de Charles Diguet. Quel +écrivain d'entre vous, je prie, peut soulever—qu'est-ce? Quels sont ces +reniflements de la résistance?—Le poids du <i>Monologue d'Auguste</i>! Les +vaudevilles barbares de Hugo ne proclament pas le devoir. Les mélodrames +de Racine, de Corneille, les romans de La Calprenède le proclament. +Lamartine n'est pas capable de composer la Phèdre de Pradon; Hugo, le +Venceslas de Rotrou; Sainte-Beuve, les tragédies de Laharpe, de +Marmontel. Musset est capable de faire des proverbes. La tragédie est +une erreur involontaire, admet la lutte, est le premier pas du bien, ne +paraîtra pas dans cet ouvrage. Elle conserve son prestige. Il n'en est +pas de même du sophisme,—après —coup le gongorisme métaphysique des +autoparodistes de mon temps héroïco-burlesque.</p> + +<p>Le principe des cultes est l'orgueil. Il est ridicule d'adresser la +parole à Elohim, comme ont fait les Job, les Jérémie, les David, les +Salomon, les Turquéty. La prière est un acte faux. La meilleure manière +de lui plaire est indirecte, plus conforme à notre force. Elle consiste +à rendre notre race heureuse. Il n'y a pas deux manières de plaire à +Elohim. L'idée du bien est une. Ce qui est le bien en moins l'étant en +plus, je permets que l'on me cite l'exemple de la maternité. Pour plaire +à sa mère, un fils ne lui criera pas qu'elle est sage, radieuse, qu'il +se conduira de façon à mériter la plupart de ses éloges. Il fait +autrement. Au lieu de le dire lui-même, il le fait penser par ses actes, +se dépouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. Il +ne faut pas confondre la bonté d'Elohim avec la trivialité. Chacun est +vraisemblable. La familiarité engendre le mépris; la vénération engendre +le contraire. Le travail détruit l'abus des sentiments.</p> + +<p>Nul raisonneur ne croit contre sa raison.</p> + +<p>La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vérités +qu'Elohim nous révèle par la conscience.</p> + +<p>Je ne connais pas d'autre grâce que celle d'être né. Un esprit impartial +la trouve complète.</p> + +<p>Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l'on chante +le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. Je ne chante pas ce +qu'il ne faut pas faire. Je chante ce qu'il faut faire. Le premier ne +contient pas le second. Le second contient le premier.</p> + +<p>La jeunesse écoute les conseils de l'âge mur. Elle a une confiance +illimitée en elle-même.</p> + +<p>Je ne connais pas d'obstacle qui passe les forces de l'esprit humain, +sauf la vérité.</p> + +<p>La maxime n'a pas besoin d'elle pour se prouver. Un raisonnement demande +un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de +raisonnements. Un raisonnement se complète à mesure qu'il s'approche de +la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la +métamorphose.</p> + +<p>Le doute est un hommage rendu à l espoir. Ce n'est pas un hommage +volontaire. L'espoir ne consentirait pas à n'être qu'un hommage.</p> + +<p>Le mal s'insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins.</p> + +<p>C'est une preuve d'amitié de ne pas s'apercevoir de l'augmentation de +celle de nos amis.</p> + +<p>L'amour n'est pas le bonheur.</p> + +<p>Si nous n'avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de +plaisir à nous corriger, à louer dans les autres ce qui nous manque.</p> + +<p>Les hommes qui ont pris la résolution de détester leurs semblables +ignorent qu'il faut commencer par se détester soi-même.</p> + +<p>Les hommes qui ne se battent pas en duel croient que les hommes qui se +battent au duel à mort sont courageux.</p> + +<p>Comme les turpitudes du roman s'accroupissent aux étalages! Pour un +homme qui se perd, comme un autre pour une pièce de cent sous, il semble +parfois qu'on tuerait un livre.</p> + +<p>Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elévation d'un +Homme. Il a eu tort de le croire.</p> + +<p>Pour faire servir le mal à la cause du bien, je dirai que l'intention du +premier est mauvaise.</p> + +<p>Une vérité banale renferme plus de génie que les ouvrages de Dickens, de +Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un +enfant, survivant à l'univers, ne pourrait pas reconstruire l'âme +humaine. Avec la première, il le pourrait. Je suppose qu'il ne découvrît +pas tôt ou tard la définition du sophisme.</p> + +<p>Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une signification +d'utilité. Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe.</p> + +<p>Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la +phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, +la remplace par l'idée juste.</p> + +<p>Une maxime, pour être bien faite, ne demande pas à être corrigée. Elle +demande à être développée.</p> + +<p>Dès que l'aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses. Un +courant d'innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt +l'intelligence des poètes les plus enthousiastes, laisse tomber des +protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des +croyances à l'immortalité pour les vieillards.</p> + +<p>J'ai vu les hommes lasser les moralistes a découvrir leur coeur, faire +répandre sur eux la bénédiction d'en haut. Ils émettaient des +méditations aussi vastes que possible, réjouissaient l'auteur de nos +félicités. Ils respectaient l'enfance, la vieillesse, ce qui respire +comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage à la femme, consacraient +à la pudeur les parties que le corps se réserve de nommer. Le firmament, +dont j'admets la beauté, la terre, image de mon coeur, furent invoqués +par moi, afin de me désigner un homme qui ne se crût pas bon. Le +spectacle de ce monstre, s'il eût été réalisé, ne m'aurait pas fait +mourir d'étonnement: on meurt à plus. Tout ceci se passe de +commentaires.</p> + +<p>La raison, le sentiment se conseillent, se suppléent. Quiconque ne +connaît qu'un des deux, en renonçant à l'autre, se prive de la totalité +des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. Vauvenargues a +dit «se prive d'une partie des secours.»</p> + +<p>Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l'âme +dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne +serait pas meilleure que l'autre, si je les avais faites. L'une ne peut +pas être rejetée par moi. L'autre a pu être acceptée de Vauvenargues.</p> + +<p>Lorsqu'un prédécesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il +est dangereux que sa phrase subsiste à côté de l'autre. Il vaut mieux +laisser au mot la signification du mal. Pour employer au bien un mot qui +appartient au mal, il faut en avoir le droit. Celui qui emploie au mal +les mots qui appartiennent au bien ne le possède pas. Il n'est pas cru. +Personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval.</p> + +<p>L'âme étant une, l'on peut introduire dans le discours la sensibilité, +l'intelligence, la volonté, la raison, l'imagination, la mémoire.</p> + +<p>J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites. Le +peu de gens avec qui on communique n'était pas fait pour m'en dégoûter. +Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences lui +sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pénétrant que +les autres en les ignorant. Je leur, ai pardonné de ne s'y point +appliquer! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'étude de +l'homme. C'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a plus +qui l'étudient que la géométrie.</p> + +<p>Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu'on n'en parle point.</p> + +<p>Les passions diminuent avec l'âge. L'amour, qu'il ne faut pas classer +parmi les passions, diminue de même. Ce qu'il perd d'un côté, il le +regagne de l'autre. Il n'est plus sévère pour l'objet de ses voeux, se +rendant justice à lui-même: l'expansion est acceptée, Les sens n'ont +plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L'amour de +l'humanité commence. Dans ces jours où l'homme sent qu'il devient un +autel que parent ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se +releva, l'âme, dans un repli du coeur où tout semble prendre naissance, +sent quelque chose qui ne palpite plus. J'ai nommé le souvenir.</p> + +<p>L'écrivain, sans séparer l'une de l'autre, peut indiquer la loi qui +régit chacune de ses poésies.</p> + +<p>Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques poètes. +Spinoza, Malebranche, Aristote, Platon, ne sont pas Hégésippe Moreau, +Malfilatre, Gilbert, André Chénier.</p> + +<p>Faust, Manfred, Konrad, sont des types. Ce ne sont pas encore des types +raisonnants. Ce sont déjà des types agitateurs.</p> + +<p>Les descriptions sont une prairie, trois rhinocéros, la moitié d'un +catafalque. Elles peuvent être le souvenir, la prophétie. Elles ne sont +pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer.</p> + +<p>Le régulateur de l'âme n'est pas le régulateur d'une âme. Le régulateur +d'une âme est le régulateur de l'âme, lorsque ces deux espèces d'âmes +sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu'un régulateur n'est une +régulatrice que dans l'imagination d'un fou qui plaisante.</p> + +<p>Le phénomène passe. Je cherche les lois.</p> + +<p>Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des +hommes. Il ne faut pas se laisser dominer par l'accidentel.</p> + +<p>Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. Ils sont +la philosophie de la poésie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la +poésie. La poésie ne pourra pas se passer de lu philosophie. La +philosophie pourra se passer de la poésie.</p> + +<p>Racine n'est pas capable de condenser ses tragédies dans des préceptes. +Une tragédie n'est pas un précepte. Pour un même esprit, un précepte est +une action plus intelligente qu'une tragédie.</p> + +<p>Mettez une plume d'oie dans la main d'un moraliste qui soit écrivain de +premier ordre. Il sera supérieur aux poètes.</p> + +<p>L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que le courage de +souffrir l'injustice.</p> + +<p>Cache-toi, guerre.</p> + +<p>Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L'analyse des +sentiments exprime le bonheur, toute personnalité mise à part; fait +sourire. Les premiers élèvent l'âme, dépendamment de l'espace, de la +durée, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée en elle-même, +dans ses membres illustres. La dernière élève l'âme, indépendamment de +la durée, de l'espace, jusqu'à la conception de l'humanité, considérée +dans son expression la plus haute, la volonté! Les premiers s'occupent +des vices, des vertus; la dernière ne s'occupe que des vertus. Les +sentiments ne connaissent pas l'ordre de leur marche. L'analyse des +sentiments apprend à le faire connaître, augmente la vigueur des +sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont +l'expression du bonheur, de la douleur, deux extrêmes. Avec la dernière, +tout est certitude. Elle est l'expression de ce bonheur qui résulte, à +un moment donné, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou +mauvaises. Elle emploie son calme à fondre la description de ces +passions dans un principe qui circule à travers les pages: la +non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut, +comme quand il ne le leur faut pas. L'analyse des sentiments ne pleure +pas. Elle possède une sensibilité latente, qui prend au dépourvu, +emporte au-dessus des misères, apprend à se passer de guide, fournit une +arme de combat. Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le +sentiment! L'analyse du sentiment, marque de la force, engendre les +sentiments les plus magnifiques que je connaisse. L'écrivain qui se +laisse tromper par les sentiments ne doit pas être mis en ligne de +compte avec l'écrivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments, +ni par lui-même. La jeunesse se propose des élucubrations sentimentales. +L'âge mur commence à raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir, +il pense. Il laissait vagabonder ses sensations: voici qu'il leur donne +un pilote. Si je considère l'humanité comme une femme, je ne +développerai pas que sa jeunesse est à son déclin, que son âge mur +s'approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L'idéal de sa +poésie changera. Les tragédies, les poëmes, les élégies ne primeront +plus. Primera la froideur de la maxime! Du temps de Quinault, l'on +aurait été capable de comprendre ce que je viens de dire. Grâce à +quelques lueurs, éparses, depuis quelques années, dans les revues, les +in-folios, j'en suis capable moi-même. Le genre que j'entreprends est +aussi différent du genre des moralistes, qui ne font que constater le +mal, sans indiquer le remède, que ce dernier ne l'est pas des +mélodrames, des oraisons funèbres, de l'ode, de la stance religieuse. Il +n'y a pas le sentiment des luttes.</p> + +<p>Elohim est fait à l'image de l'homme.</p> + +<p>Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses +sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausseté. +L'incontradiction est la marque de la certitude.</p> + +<p>Une philosophie pour les sciences existe. Il n'en existe pas pour la +poésie. Je ne connais pas de moraliste qui soit poète de premier ordre. +C'est étrange, dira quelqu'un.</p> + +<p>C'est une chose horrible de sentir s'écouler ce qu'on possède. L'on ne +s'y attache même qu'avec l'envie de chercher s'il n'a point quelque +chose de permanent.</p> + +<p>L'homme est un sujet vide d'erreurs. Tout lui montre la vérité, Rien ne +l'abuse. Les deux principes de la vérité, raison, sens, outre qu'ils ne +manquent pas de sincérité, s'éclaircissent l'un l'autre. Les sens +éclaircissent la raison par des apparences vraies. Ce même service +qu'ils lui font, ils la reçoivent d'elle. Chacun prend sa revanche. Les +phénomènes de l'âme pacifient les sens, leur font des impressions que je +ne garantis pas fâcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas à +l'envie.</p> + +<p>La poésie doit être faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo! Pauvre +Racine! Pauvre Coppée! Pauvre Corneille! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron! +Tics, tics, et tics.</p> + +<p>Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est +l'ignorance où se trouvent les hommes en naissant. La deuxième est celle +qu'atteignent les grandes âmes. Elles ont parcouru ce que les hommes +peuvent savoir, trouvent qu'ils savent tout, se rencontrent dans cette +même ignorance d'où ils étaient partis. C'est une ignorance savante, qui +se connaît. Ceux d'entre eux qui, étant sortis de la première ignorance, +n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science +suffisante, font les entendus. Ceux-là ne troublent pas le monde, ne +jugent pas plus mal de tout que les autres, Le peuple, les habiles +composent le train d'une nation. Les autres, qui la respectent, n'en +sont pas moins respectés.</p> + +<p>Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le détail. Comme il est +fini, nos connaissances sont solides.</p> + +<p>L'amour ne se confond pas avec la poésie.</p> + +<p>La femme est à mes pieds!</p> + +<p>Pour décrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matériaux de la +terre. Il faut laisser la terre, ses matériaux, là où ils sont, afin +d'embellir la vie par son idéal. Tutoyer Elohim, lui adresser la parole, +est une bouffonnerie qui n'est pas convenable. Le meilleur moyen d'être +reconnaissant envers lui, n'est pas de lui corner aux oreilles qu'il est +puissant, qu'il a créé le monde, que nous sommes des vermiceaux en +comparaison de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes +peuvent se dispenser de le lui apprendre. Le meilleur moyeu d'être +reconnaissant envers lui est de consoler l'humanité, de rapporter tout +à elle, de la prendre par la main, de la traiter en frère. C'est plus +vrai,</p> + +<p>Pour étudier l'ordre, il ne faut pas étudier le désordre. Les +expériences scientifiques, comme les tragédies, les stances à ma soeur, +le galimatias des infortunes n'ont rien à faire ici-bas.</p> + +<p>Toutes les lois ne sont pas bonne à dire.</p> + +<p>Etudier le mal, pour faire sortir le bien, n'est pas étudier le bien en +lui-même. Un phénomène bon étant donné, je chercherai sa cause.</p> + +<p>Jusqu'à présent, l'on a décrit le malheur, pour inspirer la terreur, la +pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.</p> + +<p>Une logique existe pour la poésie. Ce n'est pas la même que celle de la +philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les poètes. Les +poètes ont le droit de se considérer au-dessus des philosophes.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de m'occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais +faire ce que je fais. Je n'ai pas besoin de découvrir quelles choses je +découvrirai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à +son tour, telle est son excellence.</p> + +<p>Il y a de l'étoffe du poète dans les moralistes, les philosophes. Les +poètes renferment le penseur. Chaque caste soupçonne l'autre, développe +ses qualités au détriment de celles qui la rapprochent de l'autre caste. +La jalousie des premiers ne veut pas avouer que les poètes sont plus +forts qu'elle. L'orgueil des derniers se déclare incompétent à rendre +justice à des cervelles plus tendres. Quelle que soit l'intelligence +d'un homme, il faut que le procédé de penser soit le même pour tous.</p> + +<p>L'existence des tics étant constatée, que l'on ne s'étonne pas de voir +les mêmes mots revenir plus souvent qu'à leur tour: dans Lamartine, les +pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de +sa mère; dans Hugo, l'ombre et le détraqué, font partie de la reliure.</p> + +<p>La science que j'entreprends est une science distincte de la poésie. +Je ne chante pas cette dernière. Je m'efforce de découvrir sa source. +A travers le gouvernail qui dirige toute pensée poétique, les professeurs +de billard distingueront le développement des thèses sentimentales.</p> + +<p>Le théorème est railleur de sa nature. Il n'est pas indécent. Le +théorème ne demande pas à servir d'application. L'application qu'on en +fait rabaisse le théorème, se rend indécente. Appelez la lutte contre la +matière, contre les ravages de l'esprit, application.</p> + +<p>Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur. Si je permets aux +hommes de le mépriser, qu'ils ne manquent pas de dire que c'est tout ce +que je puis faire pour eux.</p> + +<p>L'homme est certain de ne pas se tromper.</p> + +<p>Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous +voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire. Nous nous +efforçons de paraître tels que nous sommes. Nous travaillons à conserver +cet être imaginaire, qui n'est autre chose que le véritable. Si nous +avons la générosité, la fidélité, nous nous empressons de ne pas le +faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être. Nous ne les +détachons pas de nous pour les y joindre. Nous sommes vaillants pour +acquérir la réputation de ne pas être poltrons. Marque de la capacité de +notre être de ne pas être satisfait de l'un sans l'autre, de ne renoncer +ni à l'un ni à l'autre. L'homme qui ne vivrait pas pour conserver sa +vertu serait infâme.</p> + +<p>Malgré la vue de nos grandeurs, qui nous tient à la gorge, nous avons un +instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève!</p> + +<p>La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image d'Elohim, +des défauts pour montrer qu'elle n'en est pas moins que l'image.</p> + +<p>Il est bon qu'on obéisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend +justes. On ne les quitte pas. Quand on fait dépendre leur justice +d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse. Les peuples ne sont +pas sujets à se révolter.</p> + +<p>Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre +que ce sont eux qui s'éloignent de la nature. Ils croient le suivre. Il +faut avoir un point fixe pour juger. Où ne trouverons-nous pas ce point +dans la morale?</p> + +<p>Rien n'est moins étrange que les contrariétés que l'on découvre dans +l'homme. Il est fait pour connaître la vérité. Il la cherche. Quand il +tâche de la saisir, il s'éblouit, se confond de telle sorte, qu'il ne +donne pas sujet à lui en disputer la possession. Les uns veulent ravir à +l'homme la connaissance de la vérité, les autres veulent la lui assurer. +Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu'ils détruisent l'embarras +de l'homme. Il n'a pas d'autre lumière que celle qui se trouve dans sa +nature.</p> + +<p>Nous naissons justes. Chacun tend à soi. C'est envers l'ordre. Il faut +tendre au général. La ponte vers soi est la lin de tout désordre, en +guerre, en économie.</p> + +<p>Les hommes, ayant pu guérir de la mort, de la misère, de l'ignorance, se +sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce +qu'ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation +richissime. Elle ne va pas à guérir le mal. Elle le cache pour un peu de +temps. En le cachant, elle fait qu'on pense à le guérir. Par un légitime +renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que l'ennui, +qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut +contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa guérison. +Voilà tout. Le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien, +est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de +chercher le remède à ses maux. L'un et l'autre sont une contre-preuve de +la misère, de la corruption de l'homme, hormis de sa grandeur. L'homme +s'ennuie, cherche cette multitude d'occupations. Il a l'idée du bonheur +qu'il a gagné; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses +extérieures. Il se contente. Le malheur n'est ni dans nous, ni dans les +créatures. Il est en Elohim.</p> + +<p>La nature nous rendant heureux en tous états, nos désirs nous figurent +un état malheureux. Ils joignent à l'état où nous sommes les peines de +l'état où nous ne sommes pas. Quand nous arriverions à ces peines, nous +ne serions pas malheureux pour cela, nous aurions d'autres désirs +conformes à un nouvel état.</p> + +<p>La force de la raison paraît mieux en ceux qui la connaissent qu'en ceux +qui ne la connaissent pas.</p> + +<p>Nous sommes si peu présomptueux que nous voudrions être connus de la +terre, même des gens qui viendront quand nous n'y serons plus. Nous +sommes si peu vains, que l'estime de cinq personnes, mettons six, nous +amuse, nous honore.</p> + +<p>Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige.</p> + +<p>La modestie est si naturelle dans le coeur de l'homme, qu'un ouvrier a +soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en +veulent. Les poètes surtout! Ceux qui écrivent en faveur de la gloire +veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit. Ceux qui le lisent veulent +avoir la gloire de l'avoir lu. Moi, qui écris ceci, je me vante d'avoir +cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de même.</p> + +<p>Les inventions des hommes vont en augmentant. La bonté, la malice du +monde en général ne reste pas la même.</p> + +<p>L'esprit du plus grand homme n'est pas si dépendant, qu'il soit sujet à +être troublé par le moindre bruit du <i>Tintamarre,</i> qui se fait autour de +lui. Il ne faut pas le silence d'un canon pour empêcher ses pensées. Il +ne faut pas le bruit d'une girouette, d'une poulie. La mouche ne +raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. C'en est +assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle puisse +trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec, +trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes.</p> + +<p>L'objet ce ces gens qui jouent à la paume avec tant d'application +d'esprit, d'agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis +qu'ils ont mieux joué qu'un autre. C'est la source de leur attachement. +Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu'ils ont +résolu une question d'algèbre qui ne l'avait pu être jusqu'ici. Les +autres s'exposent aux périls, pour se vanter d'une place qu'ils auraient +prise moins spirituellement, à mon gré. Les derniers se tuent pour +remarquer ces choses. Ce n'est pas pour en devenir moins sages. C'est +surtout pour montrer qu'ils en connaissent la solidité. Ceux-là sont les +moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On peut penser +des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils n'avaient pas cette +connaissance.</p> + +<p>L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas fait plus de continents que +celui de son ivrognerie a fait de tempérants. On n'a pas de honte de +n'être pas aussi vertueux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans +les vertus du commun des hommes, quand on se voit dans les vertus de ces +grands hommes. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple. +Quelque élevés qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par +quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, séparés de notre +société. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont les pieds +aussi haut que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, s'appuient sur +la même terre. Par cette extrémité, ils sont aussi relevés que nous, que +les enfants, un peu plus que les bêtes.</p> + +<p>Le meilleur moyen de persuader consiste à ne pas persuader.</p> + +<p>Le désespoir est la plus petite de nos erreurs.</p> + +<p>Lorsqu'une pensée s'offre à nous comme une vérité qui court les rues, +que nous prenons la peine de la développer, nous trouvons que c'est une +découverte.</p> + +<p>On peut être juste, si l'on n'est pas humain.</p> + +<p>Les orages de la jeunesse précèdent les jours brillants.</p> + +<p>L'inconscience, le déshonneur, la lubricité, la haine, le mépris des +hommes sont à prix d'argent. La libéralité multiplie les avantages des +richesses.</p> + +<p>Ceux qui ont de la probité dans leurs plaisirs en ont une sincère dans +leurs affaires. C'est la marque d'un naturel peu féroce, lorsque le +plaisir rend humain.</p> + +<p>La modération des grands hommes ne borne que leurs vertus.</p> + +<p>C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui +élargissent les bornes de leur mérite. Beaucoup de gens sont assez +modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprécie.</p> + +<p>Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.</p> + +<p>Si le mérite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on +appelle malheur ne mérite pas leurs regrets. Une âme daigne accepter la +fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses +sentiments, l'essor de son génie.</p> + +<p>On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands +succès.</p> + +<p>La réserve est l'apprentissage des esprits.</p> + +<p>On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas à en dire +d'extraordinaires.</p> + +<p>Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est +le contraire de songe, de mensonge.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. +Il n'y a pas de siècle, de peuple qui ait établi des vertus, des vices +imaginaires.</p> + +<p>On ne peut juger de la beauté de la vie que par celle de la mort.</p> + +<p>Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilité. +Ce n'est plus un dramaturge. Un moraliste donne à n'importe quel mot +une signification d'utilité. C'est encore le moraliste!</p> + +<p>Qui considère la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a +pu le rendre mauvais.</p> + +<p>Faut-il que j'écrive en vers pour me séparer des autres hommes? Que la +charité prononce!</p> + +<p>Le prétexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent +leur bien.</p> + +<p>La générosité jouit des félicités d'autrui, comme si elle en était +responsable.</p> + +<p>L ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas +les plus fortes.</p> + +<p>Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent.</p> + +<p>On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnaît de grands +défauts. Il y aurait de l'impertinence à croire que l'imperfection a +seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent les uns aux +autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas la vertu.</p> + +<p>Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu'à titre d'amis +ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent +leur inimitié.</p> + +<p>Celui qui serait né pour commander, commanderait jusque sur le trône.</p> + +<p>Lorsque les devoirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les +devoirs. Nous disons que tout peut remplir le coeur de l'homme.</p> + +<p>Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de +l'univers. Cette loi si féconde de la nature, nous trouvons que c'est un +vice dans l'homme. Il est obligé d'y obéir. Ne pouvant subsister dans le +repos, nous concluons qu'il est à sa place.</p> + +<p>On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs +mouvements. Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort +insensible, le monde attire nos hommages. Les révolutions des empires, +les faces des temps, les nations, les conquérants de la science, cela +vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, détruit le spectacle de +l'univers dans tous les âges.</p> + +<p>Il y a plus de vérité que d'erreurs, plus de bonnes qualités que de +mauvaises, plus de plaisirs que de peines. Nous aimons à contrôler le +caractère. Nous nous élevons au-dessus de notre espèce. Nous nous +enrichissons de la considération dont nous la comblâmes. Nous croyons ne +pas pouvoir séparer notre intérêt de celui de l'humanité, ne pas médire +du genre sans nous commettre nous-mêmes. Cette vanité ridicule a rempli +les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrâce chez +ceux qui pensent. C'est à qui le chargera de moins de vices. Quand ne +fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus?</p> + +<p>Rien n'est dit. L'on vient trop tôt depuis plus de sept-mille ans qu'il +y a des hommes. Sur ce qui concerne les moeurs comme sur le reste, le +moins bon est élevé. Nous avons l'avantage de travailler après les +anciens, les habiles d'entre les modernes.</p> + +<p>Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, de compassion, de raison. +O mes amis! qu'est-ce donc que l'absence de vertu?</p> + +<p>Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.</p> + +<p>Nous sommes consternés de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu +nous corriger de nos défauts.</p> + +<p>On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.</p> + +<p>Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié. +A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit, +c'est-à-dire un imbécile? Comme si la clarté ne valait pas le vague, à +propos de points!</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poésies, by Isidore Ducasse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES *** + +***** This file should be named 16989-h.htm or 16989-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/9/8/16989/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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