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+The Project Gutenberg EBook of Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le IIe livre des masques
+
+Author: Remy de Gourmont
+
+Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE IIme LIVRE DES MASQUES
+
+PAR
+
+REMY DE GOURMONT
+
+
+LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON
+
+
+DEUXIÈME EDITION
+
+
+
+PARIS
+
+1898
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Si l'on croit nécessaire de connaître la méthode générale qui a guidé
+l'auteur dans cette seconde série de _Masques_, on se reportera aux
+pages placées en tête du premier tome.
+
+Goethe pensait:
+
+«Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce
+qu'on dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.»
+
+C'est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire; il n'y
+a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les
+effigies: il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques
+bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est là une besogne
+crépusculaire; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand
+nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe à une fête de gloire.
+
+Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence
+rendue, attendent le bourreau.
+
+«Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser
+autour des cendres de nos amours!»
+
+Il n'y a plus besoin de bûchers pour les mauvais livres; les flammes de
+la cheminée suffisent.
+
+Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse
+psychologique ou littéraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a
+plus de modèles; un écrivain crée son esthétique en créant son oeuvre:
+nous en sommes réduits a faire appel à la sensation bien plus qu'au
+jugement.
+
+En littérature, comme en tout, il faut que cesse le règne des mots
+abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'émotion qu'elle nous
+donne; il suffira de déterminer et de caractériser la nature de cette
+émotion; cela ira de la métaphysique à la sensualité, de l'idée pure au
+plaisir physique.
+
+Il y a tant de cordes à la lyre humaine! C'est déjà un travail
+considérable que d'en faire le dénombrement.
+
+27 février.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FRANCIS JAMMES
+
+
+Voici un poète bucolique. Il y a Virgile, et peut-être Racan, et un peu
+Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare: il faut vivre à l'écart
+dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les
+seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres
+à la peau douce comme celle d'une amie très aimée; l'herbe n'est pas un
+gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin,
+que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crèche l'anneau
+qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:
+
+ Dans les bois vous trouverez la pulmonaire
+ dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-
+ de-gris, tachée de blanc, poilue et très rugueuse;
+ il y a sur elle une légende pieuse;
+ la cardamine où va le papillon aurore,
+ l'isopyre légère et le noir ellébore,
+ la jacynthe qu'on écrase facilement
+ et qui a, écrasée, de gluants brillements;
+ la jonquille puante, l'anémone et le narcisse
+ qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;
+ puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.
+
+Cela fait partie d'un «mois de mars» raconté par Francis Jammes (pour
+l'_Almanach des Poètes_ de l'an passé), petit poème qui parut tel qu'une
+violette (ou une améthyste) trouvée le long d'une haie, parmi les
+premiers sourires de l'année. Tout entier, il est admirable d'art et de
+grâce et d'une simplicité virgilienne. C'est le premier fragment connu
+de ces «Géorgiques Françaises» où de bonnes volontés s'essayèrent jadis,
+en vain.
+
+ Septima post decimam felix et ponere vitem
+ Et prensos domitare boves et licia telae
+ Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.
+ Multa adeo gelida melius se nocte dedere
+ Aut cum sole novo terras irrorat Eous.
+ Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata
+ Tondentur: noctis lentus non deficit humor.
+
+C'est avec la même sécurité, la même maîtrise que M. Jammes nous dit les
+travaux du mois de mars:
+
+ ......................................................
+ Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.
+ On ne mène plus, dans les prairies, les génisses
+ qui ont de beaux yeux et que leurs mères lèchent,
+ mais on leur donnera des nourritures fraîches.
+
+ Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.
+ Les soirées sont douces et, au crépuscule,
+ les chevriers traînards gonflent leurs joues aux flûtes.
+ Les chèvres passent devant le bon chien
+ qui agite la queue et qui est leur gardien.
+
+Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre poète capable
+d'évoquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi
+simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et
+qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et
+définitifs. Cependant le poète suit bien sagement son calendrier et,
+comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles
+pour nous conter l'aventure d'Aristée, M. Francis Jammes, arrivé à la
+fête des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jésus belle
+et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les
+alcôves.
+
+ .....................................................
+ Jésus pleurait dans le jardin des oliviers....
+ On était allé, en grande pompe, le chercher....
+ A Jérusalem les gens pleuraient en criant son nom....
+ Il était doux comme le ciel, et son petit ânon
+ trottinait joyeusement sur les palmes jetées.
+ Des mendiants amers sanglotaient de joie,
+ en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....
+ De mauvaises femmes devenaient bonnes
+ en le voyant passer avec son auréole
+ si belle qu'on croyait que c'était le soleil.
+ Il avait un sourire et des cheveux en miel.
+ Il a ressuscité des morts ... Ils l'ont crucifié...
+
+Quand nous aurons (et peut-être l'aurons-nous) un calendrier complet
+écrit dans ce ton de simplicité pathétique, il y aura d'ajouté aux tomes
+épars qui sont la poésie française un livre inoubliable.
+
+M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait
+avoir vingt-cinq ans et sa vie avait été ce qu'elle est restée,
+solitaire au fond des provinces, vers les Pyrénées, mais non dans la
+montagne:
+
+ Les villages brillent au soleil dans tes plaines,
+ pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires....
+
+Les femmes des paysans «ont la peau en terre brune», mais les matins
+sont bleus et les soirées sont bleues,
+
+ avec des champs de paille qui sentent la menthe,
+ avec des fontaines crues où l'eau claire chante....
+
+ avec des sentiers où quand c'est le mois d'octobre
+ le vent fait voler les feuilles des châtaigners....
+
+ ainsi vont les doux villages éparpillés
+ sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds,
+ dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves,
+ près des routes, près des villes et des montagnes;
+ avec les clochers minces au-dessus des toits,
+ avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,
+ avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques
+ et le berger fatigué traînant ses sabots....
+
+ avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds
+ qui arrivent de loin dans le gris des nuages
+ et les grues qui grincent dans le froid et qui font,
+ comme des serrures rouillées, un bruit sauvage....
+
+Voilà, tout déchiqueté, vu par bribes, le paysage où évoluèrent les
+émotions de ce poète dont la solitude a exaspéré et parfois troublé
+l'originalité. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il
+se répète volontiers, variant par de faible nuances les détails de la
+vie qu'il aime. Mais que de visions émues, que de jolies imaginations,
+et comme les mots viennent doucement écrire des pages dont la fraîcheur
+fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupté:
+
+ Tu serais nue sur la bruyère humide et rose....
+
+et cet autre, d'un sentiment plus intime:
+
+ La maison serait pleine de roses et de guêpes....
+
+et la complainte d'amour et de pitié qui commence ainsi:
+
+ J'aime l'âne si doux
+ marchant le long des houx.
+
+ Il prend garde aux abeilles
+ et bouge les oreilles;
+ et il porte les pauvres
+ et des sacs remplis d'orge.
+
+et (malgré une strophe mauvaise) la discrète élégie que résument ces
+quatre vers d'une musique si tiède et si lasse:
+
+ Le soleil pur, le nom doux du petit village,
+ les belles oies qui sont blanches comme le sel,
+ se mêlent à mon amour d'autrefois, pareil
+ aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.
+
+Après encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le
+poète a pris une conscience plus décisive de lui-même; son émotion
+devient parfois presque plaintive en même temps que la sensualité de
+l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un
+sentiment et alors toujours pure malgré sa franchise et la nudité de ses
+gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, émotion, sensualité, le poème
+en dialogue, appelé _Un Jour_, le développe, en couleurs vives et
+douces: quatre scènes où la poésie vole au-dessus d'une vie monotone et
+presque triste, quatre images très simples, et même, si l'on veut,
+naïves, mais d'une naïveté qui se connaît et qui connaît sa beauté. Plus
+que d'ambitieuses paraphrases c'est bien là la journée (ou la vie) d'un
+poète, qui perçoit le monde extérieur d'abord comme une sensation brute
+(ainsi que tout autre homme), puis en dégage aussitôt, en son esprit
+prompt aux généralisations, la signification symbolique ou absolue. Et
+tout ce poème est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai
+poète dont le génie encore en croissance éclate, tel des rayons de
+soleil à travers une haie d'acacias:
+
+ C'est la mère douce aux cheveux gris dont tu es né.
+
+ Les gens pauvres et fiers sont pareils à des cygnes.
+
+ Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.
+ Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.
+
+ Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.
+ Les larmes des femmes sont lourdes et salées
+ comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.
+
+Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le dédaigneux laisser-aller de ce
+dernier vers ajoute à la pensée sérieuse comme un sourire? Il y a
+beaucoup de ces sourires dans la poésie de M. Francis Jammes. Je ne
+trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.
+
+Voilà donc un poète. Il est d'une sincérité presque déconcertante; mais
+non par naïveté, plutôt par orgueil. Il sait que vus par lui les
+paysages où il a vécu tressaillent sous son regard et que les chênes
+tout secoués parlent et que les rochers resplendissent comme des
+topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre,
+celle des heures où il ferme les yeux: et la nature et le rêve
+s'enlacent si discrètement, dans une ombre si bleue et avec des gestes
+si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une
+seule grâce:
+
+ Ils ont une ligne douce comme une ligne.
+
+Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire à ce
+poète et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette poésie, qu'il
+a appelée lui-même une poésie de roses blanches.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PAUL FORT
+
+
+Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de
+moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en
+faire toujours. Ces ballades ne ressemblent guère à celles de François
+Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent à rien.
+
+Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et
+supérieurement mouvementés. Cette typographie a donné l'illusion à
+d'aimables critiques que M. Paul Fort avait découvert la quadrature du
+cercle rythmique et résolu le problème qui tourmentait M. Jourdain de
+rédiger des littératures qui ne seraient ni de la prose ni des vers;
+il y a bien de la désinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un
+compliment. Si la ligne qui sépare le vers de la prose est souvent
+devenue, en ces dernières années littéraires, d'une étroitesse presque
+invisible, elle persiste néanmoins; à droite, c'est prose; à gauche,
+c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est
+là, indélébile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est
+indépendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des
+sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dépendant de la
+phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur
+des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que très rarement
+coïncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voilà
+une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.
+
+La question ne se pose d'ailleurs pas à propos des _Ballades
+Françaises_, lesquelles sont bien d'un bout à l'autre en vers, ici très
+pittoresques, très vifs, là très sobres, très beaux; et non pas même en
+vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers «nombreux», mais
+dégagé heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne
+sait comment saluer. Avec un instinct sûr d'homme de l'Isle-de-France,
+il les a remises à leur vraie place, leur imposant quand il le faut le
+silence qui convient à leur nom.
+
+ Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.
+ La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.
+
+Et tout ce petit poème, vraiment parfait:
+
+ Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.
+ Ils l'ont portée en terre, en terre au point du jour.
+ Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en ses atours.
+ Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil.
+ Ils sont revenus gaîment, gaîment avec le jour.
+ Ils ont chanté gaîment, gaîment: «Chacun son tour.
+ «Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.»
+ Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours....
+
+J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime guère que de tels vers, où le
+rythme par des gestes sûrs affirme sa présence et pour une syllabe de
+plus, une de moins, ne s'évanouit pas. Qui s'aperçoit que le troisième
+des vers que voici n'a que onze syllabes accentuées?
+
+ Au premier son des cloches: «C'est Jésus dans sa crèche....»
+ Les cloches ont redoublé: «O gué, mon fiancé!»
+ Et puis c'est tout de suite la cloche des trépassés.
+
+Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la poésie et non
+plus seulement les vers des _Ballades Françaises_. Elles chantent sur
+trois tons principaux; le pittoresque, l'émotion, l'ironie régissent
+successivement, et parfois en même temps, chacun de ces poèmes dont la
+diversité est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs,
+des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus
+charmant: c'est celui des ballades qui empruntent à la chanson populaire
+un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un
+rythme de ronde, une légende; on sent que le poète a vécu dans un milieu
+où cette vieille littérature orale était encore vivante, contée ou
+chantée. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si
+nouveau:
+
+ La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme
+ une coquille. On a envie de la pêcher. Le ciel est gai, c'est
+ joli Mai.
+
+ C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme
+ une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,
+ c'est joli Mai.
+
+Voici une ronde (peut-être) qui fera encore mieux entendre sa musique
+oubliée:
+
+ Un gentil page vint à passer, une reine gentille vint à
+ chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu
+ les feras tuer.
+
+ Un gentil page vint à chanter, une reine gentille vint à
+ descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu
+ les feras tuer.
+
+ Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dorée dans le
+ grand pré.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu
+ les feras pendre.
+
+ Un moine blanc vint à passer, un moine rouge vint à
+ chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le
+ moutier.
+
+L'émotion régit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et
+du rêve: celui des paysages doux et nuancés, bleu et argent. La mer est
+d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est
+bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.
+
+ L'Aube a roulé ses roues de glace dans l'horizon. La terre
+ se découvre en gammes de jour pâle. Un mont reflète, hu-
+ mide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boivent l'herbe
+ d'argent.
+ ................................................................
+
+Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'étendue
+des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manière si
+solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'éternité
+quand elles sont couchées que nous devenons graves, tout au moins, à ce
+spectacle qui trouble la mobilité de nos pensées et les arrête et les
+fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beauté,
+qui, à certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et
+nous préparer à l'état de grâce nécessaire à la communion parfaite.
+C'est le mysticisme dans sa fraîcheur la plus ingénue et dans son amour
+le plus éloquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale
+des montagnes_. Je veux déclarer que cet hymne est beau comme un des
+beaux chants de Lamartine:
+
+ Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mêle
+ ton silence à l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une
+ ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des
+ sphères.
+ ..............................................................
+ A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller
+ ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous--
+ scels d'or des vies futures--nos étoiles visibles aux arbres
+ de la nuit.
+ ...............................................................
+ Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-
+ toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel
+ à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique
+ des nuits.
+
+La rime manque, parfois même l'assonance; on n'y prend garde. C'est,
+renouvelée par de belles images inédites, la grande poésie romantique.
+Mais, sans être unique, une émotion aussi profonde est rare dans les
+_Ballades_. Le poète a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire
+même hors de propos et voici, après un livre sentimental (vieilles
+estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphée, Silène,
+Hercule, restaurée avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis
+XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus étrange encore, puis des ballades
+étranges encore et encore,--et pas une où il n'y ait quelque trait
+d'originalité, de poésie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus
+varié et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tôt, à y bien
+retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les
+branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les
+mousses élastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et
+mouvant. On a défini M. Paul Fort, dans une intention sans doute
+amicale: le génie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore
+très cruel; sérieux, cela dit une partie de la vérité. Ce poète en effet
+est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre
+choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la
+conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de
+sentir autant qu'une manière de dire.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HUGUES REBELL
+
+
+Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de
+la vie du peuple; l'âme des foules ne leur apparaît pas bien supérieure
+à l'âme des troupeaux.
+
+Si l'un de ces hommes réfléchit sur lui-même et arrive à se comprendre
+et à se situer dans le vaste monde, peut-être va-t-il s'attrister, car
+il sent autour de lui une invincible étendue d'indifférence, une nature
+muette, des pierres stupides, des gestes géométriques: c'est la grande
+solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple
+d'être d'accord, de rire avec naïveté, de sourire d'un air discret, de
+s'émouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fierté peut lui venir
+de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopté la pose du
+stylite, soit qu'il ait fermé sur ses plaisirs la porte d'un palais.
+
+M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se présente à nous dans
+l'attitude de l'aristocrate heureux et dédaigneux.
+
+En un temps où, petits plagiaires de Sénèque le philosophe, les agents
+de change, les avocats populaires, les professeurs retirés dans un
+héritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les ténors, les ministres
+et les banquistes, où toute la «noblesse républicaine», hypocritement
+joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le «sort des humbles», au
+moment même qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-là, il
+est agréable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire:
+«Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a été donnée, selon toute sa
+richesse, toute sa beauté, toute sa liberté, toute son élégance; je suis
+un aristocrate.»
+
+Cela ne signifie pas qu'insensible à toutes les souffrances naturelles
+il dédaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui
+et méprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop
+raisonnable et trop élevé pour que le peuple en soit touché. Au pauvre
+monde que de stupides sermons ont incliné vers les satisfactions de la
+vanité et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple
+d'être un brave animal. Les plaisirs intellectuels, à quoi bon en
+suggérer le désir à des cerveaux infailliblement rétifs aux émotions
+désintéressées, aux élixirs qui n'ont pas tout d'abord gratté le palais
+et chauffé le ventre? Donc «le devoir présent est de guérir les vignes
+malades et de replanter les vignes détruites, afin d'enivrer la France
+entière».
+
+Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le
+personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient à
+son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve
+et que de trop nombreuses saignées font baisser son niveau. La
+conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les
+jeux,--et fermer les musées et les bibliothèques «et briser les urnes
+abominables qui, durant tout un siècle, auront livré à la canaille le
+destin et la pensée des plus grands hommes». Opinions, comme on le voit,
+assez insolentes; il n'est pas nécessaire de les taxer d'excessives:
+assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits
+s'éloignent peu des idées communes.
+
+Transporté dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell
+devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est
+un peu dérouté. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une
+forme très heureuse du mépris des convenances sociales; ni que
+l'opposition d'un cardinal débauché à un capucin malpropre soit une
+démonstration très probante de la supériorité de l'aristocrate sur le
+mercenaire; ni qu'un peintre hystérique et vaniteux nous fasse songer
+aussitôt à Titien ou à Véronèse; ni qu'une courtisane familière des
+bouges évoque sans faillir les images émouvantes de la volupté
+vénitienne. Il y a bien des défauts et bien de la grossièreté dans cette
+_Nichina_ qui a mis en lumière le nom de M. Rebell; mais c'est tout de
+même une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise à la
+fois délicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique,
+plus près sans doute de l'histoire que de la légende; c'est pourquoi
+quelques-uns furent choqués.
+
+Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital;
+essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la
+_Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend
+de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits
+dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est
+riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne
+lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de
+ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est
+tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce
+sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression
+est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le
+thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui
+ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en
+jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela
+sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les
+ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,
+grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de
+locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.
+C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de
+sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le
+comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil
+(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition
+qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière
+ou hurle dans la boue.
+
+Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher
+la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain
+est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce
+qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais
+dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui
+qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au
+paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue
+aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».
+
+Il est aristocrate et païen.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FÉLIX FÉNÉON
+
+
+Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à
+former cette esthétique négative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple,
+M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites
+remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de
+jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis
+de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et
+satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un
+livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus
+simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche,
+dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les
+bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une
+réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident
+(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste
+inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être,
+derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M.
+Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de
+l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il
+y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en
+est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à
+des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses
+lectures.
+
+M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.
+
+Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un
+talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire?
+Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur;
+un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté
+leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche
+d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.
+
+Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez
+lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et
+leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou
+anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la
+prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain
+eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il
+jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans
+la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes
+écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées
+au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel,
+mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux
+lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on
+emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.
+
+Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au
+«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet
+«ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données
+d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se
+prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la
+peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines
+de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement,
+couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se
+devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières
+sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen,
+perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de
+mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait
+toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le
+style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a
+compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle
+que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se
+tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une
+école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger,
+nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits!
+
+En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon.
+Outre qu'après la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue
+Indépendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette
+revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On
+peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse
+parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un
+mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux
+de fleurs et plumes.»--En somme, juste assez d'écritures pour qu'on
+regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon
+s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y
+en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable.
+Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer,
+avec ironie, quelques vérités souriantes.
+
+M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église
+silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons
+trop peu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LÉON BLOY
+
+
+M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le
+certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a
+pas manqué:--et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir
+le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots
+sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le
+prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour
+acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs;
+le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur.
+
+Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un
+sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur
+animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache
+toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au
+vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre
+robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa
+seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de
+leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des
+fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en
+faire que du fumier.
+
+Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des
+besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par
+lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des
+mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se
+réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure;
+les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre
+par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une
+fois au-dessus des herbes reverdies.
+
+Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon
+écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre
+gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai
+mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le
+balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte
+comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement.
+
+Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a
+recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et
+dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée
+dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des
+sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots
+magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la
+terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de
+fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de
+montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que
+deux idées, car il en a une: l'idée théologique.
+
+Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni
+mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres
+semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec
+Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et
+scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les
+accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un
+saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la
+pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le
+catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de
+François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la
+triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les
+vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de
+l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à
+tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais
+il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le
+blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse
+blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son
+amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute
+baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme
+la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui
+serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité
+n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.
+
+Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques
+de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.
+Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités
+silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité.
+Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez
+souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été,
+aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui
+profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que
+tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la _Femme Pauvre_.
+
+Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur
+désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu
+tous les dons; il est même _amusant_; il y a du rire dans les plus
+effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce
+roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des
+injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles.
+On voudrait, pour la sécurité de la joie, ignorer que ces masques
+couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il
+restera: que la prose française aura eu son Juvénal.
+
+Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations
+soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou
+de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire
+anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves--et sans
+crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur
+quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une âme violente,
+injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JEAN LORRAIN
+
+
+C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de
+creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint
+suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable
+de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_,
+oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si
+pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant
+Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses
+causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une
+tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie
+des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la
+houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te
+lirait un des sermons qu'il médita dans son _Oratoire_.
+
+Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts
+hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se
+coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale
+sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir.
+Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai
+toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire,
+le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir
+implacable dans le fastidieux verger de la volupté.
+
+De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru,
+fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa
+pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle
+mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir
+ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me
+semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art
+n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la
+confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus
+véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces
+abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de
+leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où
+chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du
+martyrologe de Lesbos!
+
+Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la
+voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père
+Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout
+à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes
+fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne
+sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets.
+L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les
+seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de
+Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du
+Christ....
+
+M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les
+femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les
+laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce
+titre doux, _Ames d'Automne,_ il a noté la complexité de la physionomie
+féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs
+détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les
+pénitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confessées avec
+une rare sincérité.
+
+Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,
+auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines
+gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même
+empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.
+Jean Lorrain!
+
+Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été
+très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et
+l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont
+alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec
+plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un
+peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né
+dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y
+faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions
+vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le
+monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec
+(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature,
+s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus,
+propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il
+appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un
+langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses
+familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont
+comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras
+sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les
+parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son
+goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.
+
+Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement
+sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale.
+C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un
+conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le
+mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le
+Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si
+singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu,
+quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il
+n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose,
+même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le
+nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu
+de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour
+l'ignorance ou pour la jalousie.
+
+A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus
+particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il
+excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines;
+voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:
+
+ Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain
+ Fixant les matelots rouges de convoitise,
+ Il partage à chacun son bouquet de cytise
+ Et tend à leurs baisers la paume de sa main.
+
+C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les
+_Héroïnes_; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre
+ses pieds; cela est fort joli.
+
+Enilde, à ses pieds,
+
+ Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.
+
+Elaine,
+
+ Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone.
+
+Viviane,
+
+ Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.
+
+Mélusine,
+
+ Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,
+ Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.
+
+Yseulte,
+
+ Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,
+ Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil.
+
+Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou
+glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un
+pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes!
+
+ Pauvres petites Ophélies
+ Qui sans batelier ni bateau
+ Vous en allez au fil de l'eau,
+ Comme vos Hamlets vous oublient!...
+
+Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fées_:
+
+ Un pâle clair de lune allonge sur la grève
+ L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve
+ Tout un choeur de géants et d'archanges ailés.
+
+ Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues;
+ La dune est solitaire et les toits dentelés,
+ Les clochers, les pignons et les murs crénelés,
+ Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.
+
+ Au fond des profondeurs du ciel gris remuées
+ Toute une ville étrange apparaît: des palais,
+ Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets,
+ Et des grands escaliers croulant dans les nuées.
+
+ Leur ombre grandissante envahit les galets
+ Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,
+ Berce au-dessus des mers la ville des mirages.
+
+Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées,
+couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent
+langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire.
+
+Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des _Ames
+d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+EDOUARD DUJARDIN
+
+
+Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a
+pas laissé d'autres traces dans la littérature, la _Revue Indépendante_
+passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule
+s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise
+de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de
+quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien
+dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but
+d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins
+bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa.
+Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une
+discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit,
+une lecture immense,--et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout
+impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un
+chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique,
+léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de
+compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement
+déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur
+les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M.
+Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur
+(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers,
+Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain
+francisé.
+
+Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaça par un
+dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier
+1889, la _Revue Indépendante_ passa en d'autres mains, perdit d'année en
+année son caractère aristocratique, mourut lentement.
+
+Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important,
+celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces
+recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé
+depuis presque un demi-siècle, la _Revue française_, la _Revue
+fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la
+_République des Lettres_. Ces deux années furent fécondes et nous en
+ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de
+la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit
+par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté
+vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution.
+Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis
+à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à
+l'idée, de la peinture à la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue
+Indépendante_ redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des
+vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.
+
+La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la
+même époque; déjà il avait fondé la _Revue Wagnérienne_, dont l'action,
+peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues
+spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les
+discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue
+Wagnérienne,_ de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le
+wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art
+intégral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit
+le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle.
+Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le
+premier numéro de la _Revue Wagnérienne,_ une date dans l'histoire du
+wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus
+élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner,
+interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des
+costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression
+d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est
+«impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.
+
+Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son
+apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit
+des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la _Légende
+d'Antonia_.
+
+«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune
+fille, quelqu'un passa qui dit un nom....
+
+«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»
+
+Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on
+retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages
+où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux
+ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de
+ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète
+aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie
+chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent,
+nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;--et la
+bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que
+nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard.
+Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet
+esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par
+comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu
+aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté
+de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de
+là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu
+aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons
+de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux
+de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de
+sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve....
+Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur
+de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes
+savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne
+pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne
+psychologie et la juste transposition par de petites phrases très
+simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir
+l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est
+toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des
+essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable.
+Qu'on lise le deuxième Intermède de _Pour la Vierge du roc ardent_; en
+quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la
+vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et
+les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:
+
+ Fleurs au sol attachées
+ Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées,
+ Fleurs de tiges jamais tachées,
+ Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée;
+ Fleurs sur le sein maternel couchées,
+ Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées;
+ Quelques-unes avant l'heure se sont séchées,
+ Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées;
+ Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées;
+ Puisse le sol nourricier nous garder attachées!
+
+Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va
+venir:
+
+ Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes,
+ Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête,
+ ..............................................................
+ Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,
+ Et nous prendra vers le midi toutes défaites.
+
+Après la résignation, le cri de joie:
+
+ Oh! que douces seront les blessures
+ Dont il ouvrira nos tiges pures!
+ .....................................
+ Oh! la délicieuse morsure,
+ L'arrachement de l'âme et la sûre
+ Jubilation de notre torture
+ Au jour de la divine meurtrissure!
+
+Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don:
+
+ L'attendu qui viendra pour nous,
+ Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,
+ Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.
+
+Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes
+d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous
+n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de
+sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent
+d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le
+sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin,
+excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du
+musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme
+ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination
+est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et
+colore ce qu'il voit.
+
+Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un
+tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent,
+s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la
+plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition
+anticipée du cinématographe.
+
+_Les Lauriers sont coupés_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son
+velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux,
+tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du
+souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux
+blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate
+tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les
+paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie
+coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris,
+vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive.
+A rédiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine
+de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit
+curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu,
+et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout
+cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si
+logique!
+
+De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du
+sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes
+les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le
+caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire,
+demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous
+les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre
+musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur
+des airs connus, les paroles traditionnelles.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MAURICE BARRÈS
+
+
+Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental
+et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux
+dernières lignes de la préface des _Taches d'encre_: «Et peut-être
+qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis
+bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure
+un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière,
+avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu
+mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour
+et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais
+n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital,
+par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment
+ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus
+prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que
+les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils
+reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux
+s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle,
+quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu
+amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se
+rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en
+l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que
+M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi
+Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait
+vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé.
+Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès
+inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de
+soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier
+impérieux, qui est leur maître.
+
+Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore,
+qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas
+certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune
+une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les
+forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à
+travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession
+et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des
+Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur
+masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop
+intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop
+finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait
+entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le
+peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des
+seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore
+mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il
+le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il
+pénétrera au coeur, dans la poudrière,--et ne la fera pas sauter.
+
+Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres
+hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le
+feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur,
+n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune;
+l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la
+première heure, dans la littérature.
+
+Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts,
+ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un
+désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite
+très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe
+donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande
+égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté
+ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel
+qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui
+suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il
+séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns
+ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils
+propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a
+donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que
+le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun
+commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer
+avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils
+connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M.
+Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres
+disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils
+surent que pour arriver à la vie bienheureuse--qui comme dans Sénèque
+comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que
+pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec
+l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être
+boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste
+à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie
+parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des
+conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même
+un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit
+de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.
+
+Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle
+vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité
+d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété
+des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas
+oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs
+du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de
+M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent
+et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne
+méprise pas le moyen qu'il emploie.
+
+Parmi les études annoncées dans le prospectus des _Taches d'encre_, un
+titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne
+sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de
+tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le
+moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance,
+de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens
+inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère
+pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du
+naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus,
+cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni
+sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le
+sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa
+séduction.
+
+Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même.
+Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette
+sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui
+permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le
+_Roman de l'énergie nationale,_ avec les titres de «tableaux» tels que
+la _Justice! l' Appel à l'épée_. Cette manifestation doit-elle troubler
+la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et
+aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des
+moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée
+forte.
+
+Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces
+intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long
+labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix
+conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les
+gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que
+le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de
+la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil
+déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire
+vibrer les muscles, ni son propre coeur.
+
+Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le
+spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque
+monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on
+en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il
+ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Déracinés_ sont moins un
+roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les
+premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte
+son arsenal.
+
+Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il
+paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore
+un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une
+défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses
+espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop
+de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans
+sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de
+l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais
+il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses
+ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices
+intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples,
+restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui
+qu'un moyen et une méthode.
+
+Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est
+trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que
+l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli.
+Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est
+brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur
+l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi
+des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une
+génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie.
+
+Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la
+jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès
+l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M.
+Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude;
+ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la
+race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses
+caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à
+lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en
+secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu
+le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent
+volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient
+froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait
+des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a
+pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le
+danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les
+engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en
+vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches
+à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M.
+Barrès; il n'eût jamais écrit le _Disciple_, même s'il y avait songé;
+car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de
+l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux
+volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs
+gestes.
+
+Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée,
+aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de
+l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle
+que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a
+dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le
+mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions
+des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CAMILLE MAUCLAIR
+
+
+D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de
+Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice,
+homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des
+déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres,
+souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les
+vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité.
+Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la
+croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras,
+les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa
+vocation.
+
+On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M.
+Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs
+philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser.
+Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille
+pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum
+dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est
+que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus
+de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à
+sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses
+dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié
+celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela
+un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont
+le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de
+l'idole qu'il renversera demain.
+
+Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est
+caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets,
+c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit
+les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa
+beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une
+intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à
+celle de l'abeille maçonne.
+
+M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il
+ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement
+avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille:
+il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la
+marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets
+immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce
+qu'il a touché.
+
+Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste
+et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les
+idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que
+les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit
+à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le
+terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles
+fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.
+
+Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il
+réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un
+aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les
+complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour
+en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires;
+il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce
+que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de
+tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par
+exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y
+est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels
+jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter
+une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure»,
+il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se
+meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a
+détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence
+des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse
+davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous
+sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons
+besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés.
+
+Il faut beaucoup de subtilité et de magnifiques ressources logiques pour
+vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture
+humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids.
+D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit
+forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont
+de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce
+pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa
+dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble
+un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche
+pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui
+bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair
+regarde et songe.
+
+Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une
+diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui
+serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des
+significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle
+participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la
+jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque
+impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée
+incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble
+qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair
+réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages
+d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la
+proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son
+analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques
+coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les
+madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare,
+mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a
+joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot
+luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il,
+à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde
+froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait
+été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du
+commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des
+mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement
+riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais
+seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser
+convaincre par l'éloquence.
+
+Quel charme en ses phrases et que ses périodes sont belles! Si pour
+thème d'un discours il prend ce mot de M. André Gide: «J'appelle symbole
+tout ce qui _paraît_», nous sommes surpris, mais non déconcertés, car
+nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite
+de formules dont l'élégance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc
+éclatant, la pensée douteuse qu'il a choisie pour ses expériences. Il
+faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons éblouis à
+fermer les paupières. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est
+même pas expressive, en soi; résumé d'une manière de sentir toute
+personnelle, il semble que sa vérité soit, réduite à un mot,
+incommunicable à tout autre esprit. Elle est banale au degré où la
+vérité est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui
+donner; pauvre, s'il la délaisse. Il paraîtrait donc que, simple manière
+de dire, elle fût particulièrement impropre à supporter un commentaire
+logique et surtout un commentaire précis. C'est un _Sunt cogitationes
+rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur même de l'intelligence qui
+le proféra.
+
+Or, et voici où l'éloquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair
+s'empare de cette formule sèche et rude, l'enveloppe dans les somptueux
+plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose;
+les longues étoffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin
+s'anime; en vérité il sourit et on croit qu'il respire; la créature est
+complète: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute
+une théorie du symbole vient de naître, qui s'épanouit dans sa richesse
+verbale. Peut-être qu'ensuite nous reviendrons à la phrase sombre
+précisément parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux
+intermède, de toutes les douceurs de la lumière.
+
+M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille
+métaphore, «la magie du style». Son style est magique non par l'éclat
+des couleurs, ou par l'éclat des sonorités, mais pour la beauté de sa
+couleur unique et la pureté de son timbre. Il ressemblerait à ces
+rivières qui coulent avec une fluidité riche sur un fond de sable doré
+mêlé de cailloux dont la résistance se résout en une musique lente,
+profonde et continue. Si cela ne devait être totalement
+incompréhensible, je dirais que je perçois dans ce bruit des harmoniques
+métaphysiques, et, à la surface, la perpétuelle lueur des idées que
+charrie la rivière.
+
+Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les écrits
+de M. Mauclair, qui sont déjà très variés et prouvent une fécondité
+exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune même qu'on ne le
+supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais
+le frère aîné et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge
+lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins
+avide de toutes les idées, de toutes les fleurs, se tiendra plus
+volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant
+qu'il parle avec maîtrise, à l'âge où d'autres savent à peine écouter,
+et qu'on ne l'ait jamais connu écolier, et que son premier livre,
+_Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait
+naguère? Le secret de ce prestige et de cette autorité, je le trouve
+peut-être dans cet aveu: «Je me préoccupe de me donner tout entier à
+toute minute de ma vie....», et dans cet autre: «... en m'offrant aux
+variations sensitives de la minute qui va venir....»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+VICTOR CHARBONNEL
+
+
+Hier encore prêtre de l'église catholique, apostolique et romaine, M.
+Charbonnel est un esprit libre, si la liberté est autre chose que la
+négation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait
+volontairement parmi l'abondance des vérités intellectuelles, morales et
+religieuses, qui nous sont offertes depuis les siècles. Qu'on lui
+accorde un impératif catégorique, la révélation intérieure, il n'en
+demande pas davantage: ayant sauvé ce thème de son apostolat, il concède
+à, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une
+indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux,
+puisqu'il soulève le manteau des apparences pour contempler
+respectueusement la nudité divine, et un esprit mystique, puisqu'il
+délaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les
+rapports directs entre l'âme et l'infini.
+
+La plupart des hommes sont si mal fixés sur ce que les anciens
+grammairiens appelaient la propriété des termes que certains seront
+surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de
+confondre. M. Charbonnel les a délimités lui-même en plusieurs passages
+de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constaté que ce
+n'est plus que par exception que le mysticisme est réellement religieux,
+quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La
+religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les conséquences
+d'une croyance précise; le mysticisme, c'est de croire à l'échelle de
+Jacob. Où mène-t-elle nécessairement? Nulle part, qu'en haut. Où
+mena-t-elle Plotin, où mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes
+on arrive à un troisième état d'esprit où les deux tendances se
+confondent, où l'échelle de Jacob, montée du coeur où elle s'appuie,
+ne s'arrête en son ascension qu'en ce point de l'infini où commence la
+certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu
+et, entre ces deux extrêmes, plusieurs nuances où les intelligences
+jouent à sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une forêt.
+
+Le mysticisme qui chanta récemment dans la littérature et dans l'art
+était le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le
+critique exact et ironique, et il a très bien senti courir et murmurer
+sous la mélancolie dominante, un peu affligée, un second air plus vif
+qui disait les joies de l'idéalisme, de la liberté retrouvée, de l'idée
+reconquise. Il ne lui a pas échappe que le mysticisme moderne se sert
+de la religion, mais ne la sert pas; que la théologie n'a plus de
+servantes, qu'elle balaie elle-même ses sanctuaires, et que, sans le
+vouloir expressément mais par son attitude, elle en défend l'entrée à
+tout ce qui est intelligence, originalité, poésie, art, libération. Les
+écrivains naturellement portés vers le catholicisme ont dû s'éloigner
+presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de
+Denys et de Hugues, a renoncé à s'abreuver au lac devenu le marécage de
+toutes les bêtes amphibies. Où est le temps où Gerbert était élu pape
+parce qu'il était le plus grand génie de l'Europe?
+
+Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il
+affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux
+de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M.
+Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il
+reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.»
+Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un
+christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion
+lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et
+chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques.
+Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est
+trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des
+hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme
+dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau
+symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé
+les premiers principes.
+
+C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la
+religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans
+l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la
+morale.
+
+Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou
+naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure
+et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les
+deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en
+trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la
+_Volonté de vivre_.
+
+«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.»
+L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que
+toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres;
+par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles,
+«craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite,
+prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère».
+Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page
+remarquable:
+
+«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité
+et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu,
+d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté
+jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de
+mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur
+vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont
+constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification
+que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à
+des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion
+humaine profère et impose à la manière des antiques oracles.
+Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne
+sommes point hors de servitude.»
+
+Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous
+«poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»;
+l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à
+l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de
+puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux
+fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas
+nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que
+l'esprit a créé».
+
+Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes
+des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus
+élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre
+d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre
+de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous
+qui l'avons conçue».
+
+«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas
+vraiment notre vie.»
+
+C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De
+l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un
+peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur
+l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de
+l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir
+l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire
+et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne
+volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité
+entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui
+est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous,
+rémunératrice et significative.
+
+Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son
+énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme
+Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité
+et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le
+conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas;
+nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous
+sommes les souverains juges de nous-mêmes.
+
+Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il
+s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le
+«sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation
+intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.
+
+M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une
+doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature
+dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à
+travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel
+qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour
+divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de
+l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans
+regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le
+clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme
+les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa
+religion la philosophie de son temps.
+
+On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du
+matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions
+pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même,
+seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même
+intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines,
+il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la
+vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon
+la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il
+tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.
+
+Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il
+n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on
+peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses
+écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des
+hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête
+et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir
+entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se
+demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même
+de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou
+bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On
+verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:
+
+«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne
+sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais
+que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à
+beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse
+pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles
+folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de
+nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il
+est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des
+vents.»
+
+Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est
+un espoir:
+
+«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en
+route?»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ALFRED VALLETTE
+
+
+On a beaucoup célébré les mérites des fondateurs d'ordres religieux;
+on a dit leur foi en l'idéal, l'enthousiasme de leurs rêves, la
+persévérance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vécu
+généreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art
+suprême, la charité, leur amour des formes nouvelles de l'activité
+sociale, leur génie à plier à leurs désirs la paresse humaine, la peur
+humaine, l'avarice humaine.
+
+De ces ordres, les uns se sont éteints, après avoir donné au monde ce
+qu'ils avaient de lumière; les autres ont prolongé dans les siècles
+l'agonie lente qui étouffe doucement les institutions en désaccord avec
+les goûts de l'humanité; d'autres enfin n'ont vécu qu'en pliant et en
+repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si
+déconcertantes de l'idéal éternel. Mais quelles qu'aient pu être ces
+différentes fortunes, une période est surtout intéressante dans
+l'histoire des ordres, celle, des débuts, celle de la lutte contre la
+première hostilité.
+
+Pareillement, on écrirait de curieux chapitres sur les fondateurs de
+revues littéraires, et l'on trouverait, sans doute avec étonnement, que
+Philippe de Néri et tel de nos contemporains ont des caractères communs,
+par exemple le goût de l'inconnu et le désintéressement qui sacrifie à
+la fortune d'une idée les satisfactions présentes.
+
+Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-à-dire inexplicable,
+inexcusable, admirable dans le bien, exécrable dans le mal, il faut
+qu'elle apparaisse désintéressée, que les roues initiales qui la meuvent
+soient d'un métal absurde, d'un système incompréhensible, que tout le
+mécanisme se déroule selon le mystère de principes tout à fait
+inabordables au peuple des fidèles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un
+socialiste, que le renoncement à toute joie tangible d'une créature qui
+se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de «gagner le
+ciel»? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le
+renoncement de l'écrivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa
+fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long
+de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers
+une statue toute nue de la Beauté?
+
+C'est peut-être là qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car
+il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source
+de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social,
+qu'une association fondée par une servante bretonne soulage à Paris plus
+de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre
+littéraire, qu'une revue fondée avec quinze louis a plus d'influence sur
+la marche des idées, et par conséquent sur la marche du monde (et
+peut-être sur la rotation des planètes), que les orgueilleux recueils de
+capitaux académiques et de dissertations commerciales.
+
+Misère et stérilité de l'argent, de l'argent pourtant vénérable et
+adorable, car il est le signe de la liberté et l'une des seules
+chasubles qui donnent aux épaules humaines leur grâce et leur force!
+Heureusement que la foi et la bonne volonté sont ses immédiats
+succédanés et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout
+organisme, dès qu'il est né, tend vers sa réalisation; les organismes
+conditionnés par la société ne peuvent se réaliser que selon le plan
+social; alors vivre c'est créer de la richesse; le mot est inéluctable.
+Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils;
+seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l'idée,
+outre qu'elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à
+l'infini.
+
+Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'écris des figures dans l'espace.
+Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux
+suivantes par la seule sonorité d'un mot.
+
+Identifié dès la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il
+avait nettement contribué à faire naître, M. Alfred Vallette en est
+devenu, par la suite, le fondateur réel, puisque toutes les pierres
+au-dessus de la première ont été touchées par ses seules mains, et
+puisque seul il y représente, depuis le premier coup de marteau, le
+principe de continuité, qui est le principe même de la vie. A partir
+donc du moment où il assuma cette charge, sa littérature a été tout en
+actes; il n'a plus exercé qu'une imagination pratique, une critique à
+conséquences immédiates et certaines.
+
+Il n'y eut là aucun phénomène de dédoublement ou de rénovation: une
+intelligence naturellement réaliste s'adaptait à des fonctions
+réalistes, comme, d'abord, elle s'était adaptée, en littérature, à
+l'analyse logique et minutieuse de la réalité. Ecrire un roman ou le
+vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une différence musculaire,
+tout extérieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est
+identique; l'équivalence est parfaite entre l'acte et l'idée de l'acte,
+ce qui rend inutile leur superposition; devenu matériellement actif, et
+avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus écrire; s'il abandonnait
+ses fonctions actuelles, il se remettrait à écrire, immédiatement. C'est
+la rivière qui, selon la vanne remontée ou descendue, coule par ici ou
+par là. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois
+dynamiques.
+
+Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette
+surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais
+été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans
+souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable
+de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre
+unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir
+pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines
+intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité,
+ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience
+de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un
+océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac
+déconcerte les esprits méthodiques.
+
+M. Vallette est de l'école de Flaubert.
+
+Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des
+intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première
+règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses
+peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on
+découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que
+l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi,
+en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de
+ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais
+le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on
+puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de
+l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement
+négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité
+purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser
+dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque,
+en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même
+néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M.
+Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage
+est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie
+représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle
+il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un
+milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle
+rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien;
+souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est
+surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite
+fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins,
+il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou
+toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa
+couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des
+sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être
+nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore
+autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome.
+Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir
+d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est
+ni un idiot ni un noué: c'est une maquette.
+
+Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à
+un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses
+gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son
+ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du
+dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une
+création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création;
+tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin
+qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.
+
+S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est
+celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression
+seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des
+lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est
+la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le
+grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère
+de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a
+peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir.
+
+On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le
+même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait
+accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux
+analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans
+l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et
+Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de
+l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude.
+Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement
+ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature,
+il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu
+satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée.
+
+Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de
+matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à
+gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures.
+L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et
+partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MAX ELSKAMP
+
+
+Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans
+les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune
+et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les
+douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles,
+Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre
+heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la
+pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur
+la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.
+
+Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre.
+Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson
+des cloches.
+
+ Un pauvre homme est entré chez moi
+ pour des chansons qu'il venait vendre,
+ comme Pâques chantait en Flandre
+ et mille oiseaux doux à entendre,
+ un pauvre homme a chanté chez moi.
+
+Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons
+de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images
+naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui
+semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est
+miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté
+extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais
+que nul ne veuille la pureté d'art des _Six chansons de Pauvre homme_;
+il ne saurait,--car la semaine est finie, et
+
+ A présent c'est encore Dimanche,
+ et le soleil, et le matin,
+ et les oiseaux dans les jardins,
+ à présent c'est encore Dimanche,
+ et les enfants en robes blanches
+ et les villes dans les lointains,
+ et, sous les arbres des chemins,
+ Flandre et la mer entre les branches....
+
+Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme
+d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et
+surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de
+raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on
+s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den
+Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing
+der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini.
+L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant,
+traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à
+des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre,
+cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et
+diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise.
+Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M.
+Elskamp la sent et l'exprime:
+
+ Dans un beau château,
+ la Vierge, Jésus et l'âne
+ font des parties de campagne
+ à l'entour des pièces d'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ Jésus se fatigue aux rames,
+ et prend plaisir à mon âme
+ qui se rafraîchit dans l'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ de cormorans d'azur clament
+ et courent après mon âme
+ dans l'herbe du bord de l'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ seigneur auprès de sa dame
+ mon coeur cause avec mon âme
+ en échangeant des anneaux,
+ dans un beau château.
+
+Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par
+laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions,
+les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout
+l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme
+vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du
+symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème
+descend de l'abstraction à la vie....
+
+(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de
+M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La _Mort de
+Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans
+l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est
+emblématique.)
+
+L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de
+personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes
+volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature
+telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation,
+l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne
+se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.
+
+Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max
+Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement.
+Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'âme_, la poésie
+emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:
+
+ Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée,
+ les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle
+ reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;
+
+ les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,
+ les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,
+ les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;
+
+ les anges-voyageurs savent le colombier,
+ et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée,
+ les anges-voyageurs savent le colombier;
+
+ mais les plus petits anges se donnant la main,
+ les plus petits anges se trompent de chemin,
+ mais les plus petits anges sont encor très loin;
+
+ et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles.
+ .....................................................
+ Et les anges ont froid parmi les hirondelles,
+ .....................................................
+
+et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est
+familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion
+répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux
+et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans
+la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.
+
+Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus
+dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la
+tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut
+qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles
+pareilles aux étoiles d'en haut, il salue
+
+ Marie des choses ineffables,
+ Marie des pures senteurs,
+ Marie du soleil et des pluies,
+
+et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il
+demande pardon:
+
+ Marie de mes beaux navires,
+ Marie étoile de la mer,
+ me voici triste et bien amer
+ d'avoir si mal tenté vous dire.
+
+La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.
+
+ ... Allez vos chemins,
+ Les tartanes, les balancelles,
+ Avec vos tout petits noms d'ailes,
+
+Le dernier volet du _Triptyque à la louange de la vie_ est un cantique
+d'amour et de bonté:
+
+ Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,
+ avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme
+
+ et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment
+ semblent des enfants blancs en robes de baptême ...
+ ......................................................
+ ... ma douce soeur joie et son frère Innocence
+ s'en sont allés cueillir, en se donnant la main,
+ sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....
+
+Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons,
+afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les
+campagnes,
+
+ jusqu'aux arbres loins comme des tentures.
+
+On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie,
+tout est printemps,
+
+ et, cloches de bonnes nouvelles,
+ lors, aux gens sur le pas des portes
+ dites qu'enfin Doctrine est morte
+ et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.
+
+Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max
+Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin
+fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été
+quelquefois rempli à cette rivière de grâce, _Sagesse_, c'est que la
+miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans
+toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un
+jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins
+profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est
+plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de
+cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout
+au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une
+pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même
+mystique, que ceci:
+
+ Anges de velours, anges bons ...
+ Anges, la chair du soir m'envoûte ...
+ La reine de Saba me baise
+ sur les yeux; anges très chrétiens,
+ dans le noir des maisons mauvaises....
+
+et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la
+plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de
+ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin
+dans un paysage de maisons ou d'arbres.
+
+Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se
+veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant
+plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a
+écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des
+hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées
+qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,
+
+ au dimanche ivre d'eau-de-vie,
+
+semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles.
+Qui sait,
+
+ car nous avons beaucoup voyagé, Théophile,
+ par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,
+
+ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en
+ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson,
+M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de
+Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait
+ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement,
+car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le
+poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la
+mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses
+latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut
+pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des
+significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée:
+l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.
+
+Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et
+aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours
+originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la
+pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand,
+transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans
+toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion
+charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.
+
+On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de
+fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au
+puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux
+fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la
+tendresse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HENRI MAZEL
+
+
+Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le _Mercure_, revue
+d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon.
+L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art,
+d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de
+soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas
+à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance
+de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que
+plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement
+exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une
+science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit
+pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent.
+Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est
+aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers;
+comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la
+politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion
+d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un
+symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles
+métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté
+d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains
+(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous
+anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère)
+pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de
+toutes les tendances intellectuelles.
+
+Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la
+modération de M. Henri Mazel.
+
+Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et
+plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son
+art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même
+héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de
+comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le
+meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La
+théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des
+discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait,
+dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de
+Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre
+la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin
+clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les
+transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la
+Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice
+qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées
+révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point
+social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la
+liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une
+révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a
+rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera
+peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France
+s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière.
+Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du
+machinisme.
+
+Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les
+solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques,
+requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume
+austère, la _Synergie sociale_, austère, mais non pas rébarbatif, car
+son esprit est clair, logique, simplificateur.
+
+Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il
+choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur
+signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal
+peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne
+facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence
+la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est
+faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer
+que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire
+offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une
+conviction trop rapide.
+
+Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien,
+M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du
+catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les
+idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une
+croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop
+franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême
+me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions,
+contradictoires.
+
+Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité
+de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques
+douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les
+esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à
+s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi
+admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées
+flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne
+pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont
+indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront
+faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une
+notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera
+sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le
+fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire
+n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront
+d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui,
+au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis
+pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs
+déductions.
+
+On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste
+cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories
+de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un
+enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers
+à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M.
+Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre,
+conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes
+historiques. Le _Nazaréen_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges
+tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs
+prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité;
+il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages
+imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est
+leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que
+savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus
+vrai qu'_Antoine et Cléopâtre_? Le drame historique ne doit pas être
+dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en
+scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture.
+Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des
+études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu
+destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices
+pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on
+s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il
+faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une
+idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement
+propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la
+plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se
+réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir
+le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son
+destin.
+
+Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent,
+lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave
+de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui
+ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet
+suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit
+connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances
+simplificatrices et son goût de la critique sociale.
+
+Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses
+poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette
+impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec
+une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MARCEL SCHWOB
+
+
+Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse
+psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me
+conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a
+la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir
+un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes
+d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a
+peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce
+qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces
+frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu.
+Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que
+les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches
+privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur
+d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs
+actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs,
+vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le
+génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est
+né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de
+Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de
+Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.
+
+Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir
+qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se
+réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que
+la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme;
+mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que
+je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé
+des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique.
+Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui
+ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques
+syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu,
+lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande
+d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin!
+Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique»,
+au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un
+cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des
+explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des
+vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu
+de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les
+savoir en bois, en toile ou en papier.
+
+Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M.
+Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé
+(légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un
+personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir
+dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut
+déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au
+caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou
+recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou
+qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne
+caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut
+compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de
+lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le
+vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une
+figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les
+comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie
+individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte
+soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même
+d'une existence particulière.
+
+Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son
+impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de
+contes et particulièrement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une
+centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre
+ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M.
+Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où
+excella Edgar Poe) que les Américains appellent _boaxe_, que de lecteurs
+même savants il aurait pu duper avec cette vie de _Cratès_, _cynique_,
+où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour
+arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté
+d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et
+flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes,
+enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans
+un génie particulier, il était très facile d'écrire les _Vies
+Imaginaires_.
+
+Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité
+effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et
+l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes
+offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de
+fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si
+les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait
+pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie
+géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au
+centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une
+seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait
+est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.
+
+L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme
+au début de _MM. Burke et Hare assassins_: «M. William Burke s'éleva de
+la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt
+latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord
+invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de
+faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela
+encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous
+découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la
+brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue
+tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié;
+enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières
+de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie
+obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous
+distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons
+l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que
+nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que
+comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de
+mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial
+_Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.
+
+Il n'y a qu'un défaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est
+une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont
+point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou
+de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une
+psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour
+relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à
+ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient
+leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les
+explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout
+seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer
+ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les
+autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle
+selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une
+oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il
+est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le
+génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un
+tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues
+métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à
+ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.
+
+Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces,
+mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à
+mesure, dans le goût de _Spicilège_, et nous ne serons pas distraits par
+le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.
+
+Elle est d'ailleurs importante, cette préface de _Monelle_, pour la
+psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période;
+j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les
+notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération:
+le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé
+d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure
+présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille
+à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de
+petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant,
+touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans
+la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances
+humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux
+s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de
+toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans
+l'infini.
+
+Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par
+l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts,
+des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race
+décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves
+de bonne odeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PAUL CLAUDEL
+
+
+On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à
+diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci,
+dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la
+première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain;
+pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas
+son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails
+même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tête
+d'or_ est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux,
+que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont
+de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout,
+épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. _Tête d'or_
+fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec
+génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.
+
+ Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.
+ (_Ils soulèvent le corps._)
+ Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.
+ (_Ils la descendent dans la fosse_.)
+
+ CÉBÈS
+ Qu'elle repose.
+
+ SIMON
+ Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!
+
+C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour.
+L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu
+plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce
+qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits
+vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une
+main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort,
+mais pas davantage.
+
+ Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue
+ Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.
+ Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.
+ Comme une vieille barque arrivée à la fin de la _mer_ ...
+ ... Ma fortune féminine! Mon amour
+ Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de
+ dessous les ailes!
+ Va-t'en dans la fosse.
+
+ CÉBÈS
+ Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?
+
+ SIMON
+ Oui.
+ Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!
+
+Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse
+tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite
+princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est
+une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement,
+il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en
+méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles
+vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au
+bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la
+lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il
+en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le
+vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal,
+ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:
+
+ Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en
+ rêve,
+ Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache
+ l'importune fougère.
+
+Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie.
+Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont
+des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité;
+elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette
+journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir
+cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume.
+L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un
+chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui
+vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:
+
+ D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les
+ hommes tombent comme des pommes.
+
+L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des
+pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,
+
+ La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,
+
+et il fait un soir d'été.
+
+ Comme c'est beau, un soir d'été!
+ Le silence béni s'emplit
+ De l'odeur du blé qui fait le pain.
+ Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,
+ Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous
+ les êtres....
+
+Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à
+l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette
+minute, ce qu'il dira plus tard:
+
+ Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui
+ sont morts,
+ Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir
+ par le ventre?
+
+Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme
+blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et
+s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses
+revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop
+l'ironie de _Jules César_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre,
+plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tête d'or_ nous montre trop la
+logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le
+tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a
+jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains
+inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.
+
+La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui
+parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de
+voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:
+
+ A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront
+ les pauvres pour s'amuser de toi,
+ Quand tu leur raconteras que tu fus reine
+ Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage
+ et roussisse tes mains!
+
+Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour
+mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré
+d'une fonte:
+
+ O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche
+ même!
+
+Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et
+dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est
+seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de
+sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la
+cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:
+
+ Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés,
+ je reste ce que je suis.
+ Je suis fixée au poteau! mais mon âme
+ Royale n'est pas entamée et, ainsi,
+ Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.
+
+Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la
+nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine
+agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort
+de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui
+pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans
+espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:
+
+ Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!
+ O soleil! Toi mon
+ Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô
+ Porte! Or, or! Colère sacrée!
+ Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle
+ l'azur glacé!
+ Buissons, fougères d'azur!
+ Et toi, église colossale du flamboiement,
+ Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers
+ toi une adoration séculaire!
+ Ah! ah! cette vie!
+ Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la
+ poitrine des forts!
+ Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!
+
+ LA PRINCESSE
+ Est-ce là mourir?
+
+ LE ROI
+ O Père,
+ Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi!
+ Comme les gens de la vendange au devant des cuves
+ Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,
+ Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe!
+ Je meurs. Qui racontera
+ Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma
+ poitrine comme une roue?
+ O Bacchus, couronné d'un pampre épais,
+ Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre!
+ bois l'esclave!
+ O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!
+ O ... cher ... chien!
+
+Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui
+efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle pitié quand la
+petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui
+presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!
+
+Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il
+faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.
+
+Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à
+Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer.
+Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la
+main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes
+comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son
+origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!
+
+ ... O la Marne dorée
+ Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres
+ et les maisons!
+
+cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la
+Moselle, où
+
+ ... vitreis vindemia turget in undis.
+
+Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tête d'or_ est de puiser dans
+le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit
+les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des
+feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»;
+et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:
+
+ Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol
+ défleuri,
+ Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.
+
+Et ceci:
+
+ L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.
+
+Cette vision de l'Adieu:
+
+ La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante
+ S'efface tellement dans l'épais crépuscule
+ Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît
+ violette.
+
+ Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour
+ notre imagination:
+
+ La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.
+
+C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même,
+mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve
+dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers
+le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en
+bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des
+moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un
+voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont
+d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des
+images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les
+plexus:
+
+ ... A quoi
+ Quand mon corps comme un mont hérisserait
+ Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?
+
+ ...............................................
+
+ Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit
+ Avec notre âme pour noyau.
+
+Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des
+significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille
+«bourbiller comme des crevettes».
+
+Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un
+compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre
+comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une
+magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se
+meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie
+surhumaine.
+
+Il ne s'agit que de _Tête d'or_ et déjà mes paroles débordent, sans
+atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner
+l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur
+les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher
+qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les
+piliers.
+
+En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de
+plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier
+autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tête d'or._
+Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les
+vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et
+peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement
+dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré
+que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné
+par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a
+été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais
+ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir
+parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale
+médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit
+pas le long de la rive d'ombre.
+
+Relu, _Tête d'or_ m'a enivré d'une violente sensation d'art et de
+poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les
+temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des
+yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie
+se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tête
+d'or_ dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail
+inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir,
+comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il
+faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de
+l'auteur de _Tête d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept
+années de silence.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+RENÉ GHIL
+
+
+M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de
+positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la
+plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi,
+du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la théorie du progrès
+indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par
+l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on
+pourrait appeler cela un positivisme mystique.
+
+Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de
+Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série
+des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de
+réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens
+religieux, sentimental et presque amoureux.
+
+Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout;
+ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin;
+c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la
+première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens
+irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions
+populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial
+a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils
+constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au
+paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques
+autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début
+du XVIIIe siècle; des recherches méthodiques fixeraient facilement une
+date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de l'abbé de
+Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux.
+
+Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du
+devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du
+paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui,
+toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du
+bonheur social est scientifiquement possible.
+
+Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de
+justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en
+bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel,
+corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète
+décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas
+faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être
+ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie
+ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle
+impossible.
+
+Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art:
+Instrumentation verbale_.
+
+On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet
+de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il
+est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme
+des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les
+croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:
+
+ A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...
+
+Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques
+malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons
+demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition
+colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et
+un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,
+pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction
+avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.
+
+M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons
+d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge,
+_o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de
+domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or,
+_u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres
+et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct
+d'aimer», etc.
+
+Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,
+extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils
+sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en
+l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur
+son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée
+par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots
+dans une série instrumentale différente.
+
+C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale
+peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même
+perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de
+très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout
+l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,
+et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me
+donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.
+
+ Il ne veut pas dormir, mon enfant ...
+ mon enfant
+ ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière
+ le hasard agrippant et l'unité première
+ de son geste ingénu qui ne se sait porteur
+ des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière
+ ronde du haut soleil son geste triomphant
+ d'être du monde!...
+
+Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de
+tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.
+Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale
+étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.
+L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon,
+harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de
+bleu, ce qui est assez heureux.
+
+Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas
+et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement,
+M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la
+fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour
+où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées
+et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions
+un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées,
+sûrement de larges et profonds lyrismes.
+
+Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la
+terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et
+des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois
+avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images
+et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que
+presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre
+dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau
+tourmenté d'une nature ivre et en sueur:
+
+ Oh! la Terre
+ la Terre! en les sueurs et le hâle:
+ et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais
+ vit, et de terre grasse et de glu de ma mis
+ qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle
+ giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...
+
+C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au
+couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille
+paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une
+belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère
+de toute la maison:
+
+ Vous Autres! elle a été la Femme-Forte
+ qui sur le seuil assise sut garder la porte
+ de tout malheur et de tout étranger: elle a
+ été autant que tous les hommes que voilà,
+ vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a
+ été, autant que toutes Femmes que voilà,
+ grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles
+ qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant
+ le lait de ses mamelles autant que le sang
+ de son ventre aux veines larges et animales....
+
+Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème
+champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours
+le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:
+
+ En m'en venant au tard de nuit
+ se sont éteintes les ételles:
+ ah! que les roses ne sont-elles
+ tard au rosier de mon ennui
+ et mon amante, que n'est-elle
+ morte en m'aimant dans un minuit.
+
+ Pour m'entendre pleurer tout haut
+ à la plus haute nuit de terre
+ le rossignol ne veut se taire:
+ et lui, que n'est-il moi plutôt
+ et son Amante ne ment-elle
+ et qu'il en meure dans l'ormeau.
+
+ En m'en venant au tard de nuit
+ se sont éteintes les ételles:
+ vous lui direz, ma tendre mère,
+ que l'oiseau aime à tout printemps ...
+ mais vous mettre le tout en terre,
+ mon seul amour et mes vingt ans.
+
+Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M.
+René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme:
+il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales,
+mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et
+moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être
+d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître;
+mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces
+matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain
+que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante
+complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment
+incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet
+périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles
+sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir,
+mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe
+du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et
+quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne
+furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans
+nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est
+assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant
+des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie
+expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la
+beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine.
+Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son
+originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un
+fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il
+s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son
+orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots
+sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls
+dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut
+absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une
+symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des
+néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe,
+on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité
+dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois
+au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable
+d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en
+a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos
+efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:
+
+ IX
+
+ Le rudiment hésitant se retrouve
+ complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire
+ et des lourds génitoires, de l'oogone et
+ de l'anthéridie en la même algue où itère
+ le génital attrait de deux pôles!
+
+ou ceci:
+
+ X
+
+ Tout étonnés et languissants de l'éparrant
+ choc en retour,
+ qui de tous Sens de notre grand
+ néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre
+ notre présente réduction,--nos germes à
+ s'unir en ustion de leur phosphore,
+ cendre
+ vivante et qui efferve....
+
+ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique
+verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que,
+même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de
+mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il
+procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette
+heure, du droit évident des railleurs?
+
+Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_,
+provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives
+certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de
+clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y
+sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné
+à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des
+rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:
+
+ Les mots ne disent point en même temps l'Essence
+ et la mesure: et
+ c'est pourquoi, dedans les roses
+ qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses
+ demeure vierge de tes doigts et de ton vain
+ esprit....
+
+et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:
+
+ indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime
+ un midi de lumière et d'antiques rameaux....
+
+Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable
+M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement
+et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine
+de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve
+en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et
+visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide
+conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se
+brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,
+c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige
+et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.
+
+Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse
+instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et
+nous fera entendre plus clairement
+
+ les métamorphoses
+ De la voix humaine dans la voix des roseaux.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ANDRÉ FONTAINAS
+
+
+Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus
+grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur
+activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir.
+D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou
+bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de
+moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre
+et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus
+grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.
+
+Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne
+voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et
+mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant
+l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la
+cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.
+
+M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes
+émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans
+tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer,
+l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de
+sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne
+avec une résignation qui n'est pas sans amertume:
+
+ Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.
+
+Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de
+ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:
+
+ En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
+ Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....
+
+Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas
+a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui
+quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le
+désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la
+tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_:
+
+ J'entre dans le verger natal loin des allées
+ Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs
+ Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs
+ Odorantes de buissons fleuris d'azalées....
+
+Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore
+avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et
+non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant
+Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit
+se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.
+
+Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis.
+Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien
+ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont
+acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les
+surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide,
+sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent
+presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités
+particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque
+dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une
+lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec
+logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement
+enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le
+poème,
+
+ Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....
+
+composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la
+froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a
+entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème
+au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres
+exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.
+
+ J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
+ Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
+ Sans songer que les pieds lumineux des Maries
+ Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
+
+ J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides.
+ Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
+ D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
+ Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....
+
+Et maintenant:
+
+ Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,
+ Et, las de la vie et de ses landes monotones,
+ Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:
+ D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes
+ Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir
+ Aux vagues baisers épars des lentes argemones....
+
+Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images
+arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse
+d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;
+d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en
+sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis
+pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination
+logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression
+absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a
+trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous
+découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux,
+nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.
+
+Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès
+d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de
+très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les
+sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très
+capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus
+compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour
+être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville
+l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur
+destinée à tous les futurs florilèges:
+
+ Sur le basalte, au portique des antres calmes,
+ Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues
+ Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues
+ S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues
+ Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.
+
+ Le mystère où vient mourir le rythme des vagues
+ Exhale en lueurs de longues caresses calmes,
+ Et le rouge corail où se tordent des algues
+ Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes
+ Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.
+
+ Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues
+ En la nocturne et lointaine chanson des vagues,
+ Reine dont les regards pensifs en clartés calmes
+ Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues
+ Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.
+
+Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes
+dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.
+
+J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi
+heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec
+modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance
+intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme;
+elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que
+l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur
+sonorité.
+
+ Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.
+
+C'est fort joli. Et encore:
+
+ Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes,
+ Et les filles rieuses aux bras des garçons
+ Rythment folles avec leurs naïves chansons
+ Leurs danses en méandres souples par les landes.
+
+Ceci est un peu précieux:
+
+ L'azur vert appâli d'une opale....
+ ....................................
+ Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....
+
+Et ceci, plutôt mauvais:
+
+ Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.
+
+A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies
+changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau
+du fleuve_:
+
+ Qui donc n'a vu des yeux du rêve
+ Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves
+ Et se tordre, boucles blondes
+ Que surchargent les pierreries,
+ La chevelure douloureuse de l'onde?
+
+Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?
+
+Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus
+originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de
+M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est
+légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M.
+Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans
+_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est
+imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à
+l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu
+sévère:
+
+ Midi s'apaise et les vagues s'allongent.
+ O rêves reposés de langueur et de charme,
+ O calmes songes!
+ Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes
+ Les pêcheurs paisibles dorment
+ Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.
+ Nul frisson ne court plus aux feuillages,
+ Le soleil ne jette aucun rayon,
+ Tout est calme....
+
+Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que
+donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse
+où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la
+sérénité du soir, se repose et s'endort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JEHAN RICTUS
+
+
+Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef
+qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il
+dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et
+goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un
+poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations
+soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des
+voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens
+démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de
+sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:
+«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus
+biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite
+d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple
+fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur
+campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition
+de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un
+navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes
+informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.
+
+Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau
+surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne
+aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un
+abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le
+trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond
+qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du
+poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère
+s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si
+
+ L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,
+
+dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait
+vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres
+extérieures.
+
+C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être
+une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des
+fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant,
+il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de
+l'animalité et l'art de la crapule.
+
+Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme
+il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le
+laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote
+lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les
+malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore
+écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que
+futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à
+lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore
+prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:
+
+ Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,
+ Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus,
+ Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes
+ Qui z'ont soupe du méquier d'môme....
+
+Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's
+'tits Fan-fans_.
+
+C'est surtout dans la première pièce du volume, l'_Hiver_, qu'il faut
+chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les
+professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines
+pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie,
+rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont
+le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce.
+Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte
+davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins
+de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres.
+C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:
+
+ Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,
+ On n's'occup' que des malheureux;
+ Et dzimm et boum! la Bienfaisance
+ Bat l'tambour su'les ventres creux!
+
+ L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,
+ Afin qu'tout un chacun s'exerce,
+ Car si y gn'avait pas d'misère,
+ Ça pourrait ben ruiner l'commerce.
+
+Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des
+_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre
+attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui
+s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et
+qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié.
+Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été
+plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa
+résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles
+après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle
+sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil
+à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de
+Galilée? Et il descend. Le voilà:
+
+ Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.
+ Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste....
+ ..................................................
+
+ Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc.
+ Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles
+
+ (T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!),
+ Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?
+
+ Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,
+ Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?
+ ..........................................
+
+ Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc!
+ Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...
+
+Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui,
+trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale
+et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par
+le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.
+
+Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré
+avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le
+Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe
+qui est belle et qui le serait davantage en style pur:
+
+ Toi au moins, t'étais un sincère,
+ Tu marchais ... tu marchais toujours;
+ (Ah! coeur amoureux, coeur amer),
+ Tu marchais même dessus la mer
+ Et t'as marché jusqu'au Calvaire.
+
+Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:
+
+ Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,
+ Prends ton essor et n'reviens pas;
+ T'es l'Étendard des sans courage,
+ T'es l'Albatros du grand Naufrage,
+ T'es l'Goëland du Malheur!
+
+Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant
+d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a
+pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau
+capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être
+considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.
+Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet
+dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième
+partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui
+anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant
+remets-les debout,
+
+ Y faut secouer au coeur des Hommes
+ Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.
+
+A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau
+particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la
+grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire,
+et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.
+
+ Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,
+ La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,
+ La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles,
+ La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,
+ Qui va jugulant les pus belles
+ Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;
+
+ Vous savez ben ... la Grande en Noir
+ Qui tranch' les tronch's par ribambelles
+ Et dans les tas les pus rebelles
+ Envoie son Tranchoir en coup d'aile
+ Pour fair' du Silence et du Soir!
+
+Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux
+strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement!
+Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes
+d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la
+phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je
+l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même
+quand il rit, même quand il danse.
+
+Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire
+est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du
+Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous,
+est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture
+si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble
+que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile
+à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement
+parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne
+sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de
+permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre
+les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot
+des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps
+son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la
+connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de
+l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.
+Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs;
+c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque
+dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins
+une langue secrète.
+
+Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de
+Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à
+l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi
+autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques
+concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur
+sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la
+servante des bateleurs et des turlupins.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HENRY BATAILLE
+
+
+La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que
+l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux
+de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la
+poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir
+parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de
+la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et
+admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie
+sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les
+manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme,
+mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de
+clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce
+sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La
+poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des
+âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut
+Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y
+eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des
+centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore
+après des années de cimetière ou des siècles de poussière.
+
+En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective.
+D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux
+s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus
+célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre
+industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune
+redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la
+candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du
+nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est
+conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate
+simplicité.
+
+Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites
+impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une
+nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de
+douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et
+peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour
+Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au
+conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans
+le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme
+revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a
+toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est
+toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Me connais-tu? fais-moi signe:--
+ La nuit nous donne des airs sanglotants,
+ Et la lune te fait blanc comme les cygnes....
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Dis, reconnais-tu la servante
+ Qui tous les matins ouvrait
+ La fenêtre et le volet
+ De la vieille tour branlante?...
+
+ Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,
+ Oiseau bleu, couleur du temps?
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps.
+ Dis un adieu pour la servante
+ Qui n'ouvrira plus désormais
+ La fenêtre, ni le volet
+ De la vieille tour où tu chantes ...
+ Ah! reviendras-tu tous les ans,
+ Oiseau bleu, couleur du temps?
+
+Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir
+un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un
+seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir
+d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:
+
+ Il y a de grands soirs où les villages meurent--
+ Après que les pigeons sont rentrés se coucher.--
+ Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
+ Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...
+ Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,
+ Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,
+ Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...
+ Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...
+
+De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté
+attristée:
+
+ Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre.
+ Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,
+ Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,
+ Et les blanches années et les belles images ...
+ Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!
+ Mon enfance ... tu seras la vieille servante,
+ Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....
+
+Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera
+une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans
+l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui
+songent en silence....
+
+Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la
+vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les
+poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas
+contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste,
+passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à
+souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils
+bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes
+sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en
+poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et
+frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même
+terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est
+celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.
+
+La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire:
+tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans
+illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un
+soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de
+Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches
+tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le
+long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une
+danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du
+génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque,
+connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son
+père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et
+l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement
+originale et d'une parfaite harmonie.
+
+Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et
+merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté
+familière et lyrique:
+
+ Je sais où j'ai été empoisonné.
+ C'est en buvant du vin dans le même verre
+ qu'une jeune fille que j'aimais....
+ ..................................................
+
+ Sur la table il y avait nappe blanche,
+ un vase rempli de beurre jaune,
+ et elle tenait à la main un verre
+ du vin qui plaît au coeur des femmes....
+ ..................................................
+
+ Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....
+ Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,
+ fils de Matelinn et de Maria Kantek
+ J'ai passé trois ans à l'école ...
+ mais maintenant je n'y retournerai plus....
+ Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,
+ Dans un peu de temps je serai mort,
+ et m'en irai en purgatoire....
+ Et pendant ce temps mon moulin tournera
+ diga-diga di,
+ Ah! mon moulin tournera
+ Diga-diga da....
+
+_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente.
+Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang,
+mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui,
+hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une
+sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées
+aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du
+rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par
+lequel le principe du drame sera un peu expliqué:
+
+ «Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si
+ extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde
+ et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour
+ la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en
+ cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble
+ que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....
+ Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....
+ Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...
+ je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la
+ confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement
+ inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas
+ puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de
+ ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton
+ éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et
+ c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et
+ mystérieuse enfance....»
+
+Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les
+effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on
+les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont
+justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur,
+et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le
+prétexte n'est pas valable.
+
+Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme,
+pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour
+est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême
+bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le
+fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.
+
+C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais,
+comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple
+et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une
+oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais
+avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque
+vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une
+théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_.
+
+M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera
+jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se
+plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des
+formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la
+comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous
+les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés
+par l'inconscient.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+EPHRAÏM MIKHAËL
+
+
+Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de
+quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie
+dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur,
+Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était
+charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux,
+quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,
+car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà,
+son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien,
+sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors
+neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la
+sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en
+silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par
+la joie d'être belle.
+
+Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de
+Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:
+
+ Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne
+ De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.
+
+Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et
+de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vécut si peu; ce n'est pas
+l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la
+vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible,
+l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un
+fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et
+c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de
+chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la
+portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé
+chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne
+savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des
+personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La
+botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de
+différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de
+l'humanité est une terre inexplorée,--et inexplorable, puisque,
+relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme
+avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur.
+
+Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste:
+
+ Mais le ciel gris est plein de tristesse calme
+ ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis.
+ ................................................
+ L'ennui, rythme dolent de flûte surannée.
+ ................................................
+ Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique,
+ Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit....
+ ................................................
+ Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.
+ .................................................
+ N'écoute pas le cri lointain qui le réclame,
+ Les conseils exhalés dans la senteur des nuits.
+ Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme,
+ Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.
+ .................................................
+ Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes,
+ Je sens en moi, non le regret du clair été,
+ Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.
+ .................................................
+
+Voici tout entier le _Crépuscule Pluvieux_, où jamais peut-être
+l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi
+sereine:
+
+ L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne
+ Que le soir épaissit de moment en moment;
+ Un ennui lourd accourt mystérieusement,
+ Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.
+
+ Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé,
+ Et c'est sans regretter les heures envolées
+ Que je revois au loin, vagues formes voilées,
+ Mes souvenirs errants au jardin du passé.
+
+ Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante
+ D'un soir de pluie et dans la lente obscurité,
+ Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté
+ Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente.
+
+Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le même sentiment de
+déréliction et d'accablement:
+
+ Je confessais que les Printemps et les Automnes
+ Passent en vain le seuil sacré des horizons,
+ Car mon âme est pareille aux déserts monotones
+ Assoupis dans l'oubli stérile des saisons.
+
+ Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux
+ et beau vers, son état d'âme:
+
+ Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.
+
+Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des
+moments de joies et d'espoir:
+
+ Joyeuses, sur les claires ondes
+ D'un golfe paisible et splendide,
+ Des galères aux voiles blondes
+ Appareillent pour l'Atlantide.
+
+ Et des lys ravis par les brises
+ Neigent dans la douce venelle,
+ Tandis qu'au loin des voire éprises
+ Proclament la joie éternelle.
+
+Et ceci, tiré de l'_Ile Heureuse_:
+
+ Dans le golfe aux jardins ombreux,
+ Des couples blonds d'amants heureux
+ Ont fleuri les mâts langoureux
+ De la galère,
+ Et, caressé du doux été,
+ Notre beau navire enchanté
+ Vers les pays de volupté
+ Fend l'onde claire!
+
+Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril
+1890) qui devaient venir le délivrer et remporter
+
+ ................................vers les îles
+ Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates
+ Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,
+
+les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de
+plus.
+
+Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours,
+avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les
+prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est
+qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils
+marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,--ou
+vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes
+traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique
+et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers
+d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les
+assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre;
+terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhaël
+connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la
+vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré
+sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait
+donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la
+mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner
+les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté.
+
+Parrallèlement à ses poèmes, Mikhaël avait écrit des contes en prose; il
+tiennent dans le petit volume des _Oeuvres_, juste autant, juste aussi
+peu de place que les vers. Là encore il fut curieusement précoce et, à
+dix-neuf ans, il produisait des pages tout à fait charmantes par la
+franchise de la philosophie, telles que le _Magasin de jouets_, avec,
+déjà, de jolies phrases: «Ces belles Poupées, vêtues de velours et de
+fourrures et qui laissent traîner derrière elles une énamourante odeur
+d'iris.» Dans _Miracles_, l'incroyance au divin est analysée avec une
+belle sûreté de main et d'intelligence; presque partout, on sent un
+esprit maître de soi et qui tient à ne revêtir de la forme que des idées
+qui valent la forme. Il est surtout attiré par les histoires
+significatives et révélatrices d'un état d'âme hermétique: il aime la
+magie et le prodige, les créatures oppressées par le mystère et qui ont
+mal à la raison. C'était un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait
+enseigné, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un
+mysticisme supérieur, «la vanité de la joie et de la douleur», et il
+devait goûter également la vie et la philosophie nirvâniennes du
+philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est
+_Armentaria_, poème très pur, très clairement auréolé d'amour, fleur
+mystique et candide, _flos admirabilis!_ Il y a des lignes comme
+celle-ci; Armentaria dit: «Soyons purs dans les ténèbres et allons au
+ciel silencieusement.»
+
+Il suffit d'avoir écrit ce peu de vers et ce peu de prose: la postérité
+n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les
+préférés des Dieux dans le musée que nous enrichissons vainement pour
+elle et que les barbares futurs n'auront peut-être jamais la curiosité
+d'ouvrir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ALBERT AURIER
+
+
+Avec un tempérament outrancier d'observateur ironiste, une tendance à
+des jovialités rabelaisiennes, Aurier se trouva, dès ses premières
+années d'étudiant, engagé dans un groupement littéraire en apparence
+très opposé à ses penchants. Mais, de même que tout n'était pas ridicule
+dans le _Décadent,_ tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier
+y donnait abondamment; ce sonnet, _Sous Bois_, daté de Luchon, août
+1886, n'a pas qu'une valeur de précocité:
+
+ Les forêts de sapins semblent des cathédrales
+ Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir,
+ Montent des noirs piliers se perdant en le noir,
+ Et l'ombre bleue emplit les voûtes colossales!...
+
+ Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir,
+ Pendent sur les vitraux des loques sépulcrales,
+ Vagues, passent des chants tristes comme des râles,
+ Les chants de la forêt à la brise du soir.
+
+ --O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe
+ De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!...
+ Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et béant,
+
+ Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles!
+ --Ainsi, mon coeur, sondant les célestes dédales,
+ Marche, toujours heurtant l'implacable néant!
+
+Si, après cette estampe romantique, j'extrais du même recueil la
+_Contemplation_, on aura peut-être une idée assez juste d'Aurier très
+jeune, partagé entre le vouloir d'être sérieux et l'amusement de ne pas
+l'être:
+
+ Le coeur inondé d'une ineffable tristesse,
+ Je contemple le crâne aimé de ma maîtresse.
+
+ Dans ses orbites creux, d'épouvantés remplis,
+ J'ai fait coller deux très beaux lapis-lazulis;
+
+ J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque,
+ Poli comme un ivoire, une vieille perruque;
+
+ J'ai, dans ce faux chignon, répandu ses parfums
+ Préférés (souvenir de mes amours défunts);
+
+ J'ai placé, pour cacher son rictus trop morose,
+ A ses troublantes dents ma cigarette rose,
+
+ Puis j'ai posé le tout (à la place d'un saint)
+ Dans une niche, sur les velours d'un coussin.
+
+ Et je songe qu'ainsi (méditations mornes!)
+ La Catin ne peut plus me gratifier de cornes!
+
+Ces deux notes, l'une de mélancolie, l'autre d'ironie, persistèrent à
+sonner jusqu'à la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans
+le _Pendu_ et dans _Irénée_.
+
+Quant aux caractères propres, différentiels de sa poésie, ce sont, il me
+semble, la spontanéité et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de
+pierres précieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus
+soucieux de leur mise en valeur que de leur rareté; mais, pêcheur de
+perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force
+improvisatrice, il laissa, même en des morceaux jugés par lui
+définitifs, échapper des à peu près et des erreurs. Cela vaut-il mieux
+que d'être trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que
+le résultat d'un pénible limage, d'une quête aveugle des raretés éparses
+dans les dictionnaires, d'un effort naïf à tirer, sur le vide d'une
+oeuvre, un rideau constellé de fausses émeraudes et de rubis inanes.
+Il est cependant une certaine dextérité manuelle qu'il faut posséder;
+il faut être à la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et
+l'ébauchoir, et que la main qui a dessiné les rinceaux puisse les
+marteler sur l'enclume.
+
+Mais là, Aurier pécha moins par omission que par jeunesse, et s'il
+montra un talent moins sûr que son intelligence, c'est que toutes les
+facultés de l'âme n'atteignent pas à la même heure leur complet
+développement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la première et
+attiré a soi la meilleure partie de la sève.
+
+L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a
+guère été faite en critique littéraire; elle est pourtant capitale, il
+n'y a pas un rapport constant ni même un rapport logique entre ces deux
+manières d'être; on peut être fort intelligent et n'avoir aucun talent;
+on peut être doué d'un talent littéraire ou artistique évident et n'être
+qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou
+Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un être complet.
+
+Aurier manqua de quelques années pour s'harmoniser définitivement. Il en
+était encore à la période où l'on ressent une si grande tendresse pour
+toutes ses idées qu'on se hâte de les revêtir, même d'étoffes un peu
+frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules:
+d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de
+vers, n'avait reçu la suprême correction.
+
+Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la
+contrarier en citant l'extraordinaire _Sarcophage vif_, par exemple, ou
+le _Subtil Empereur_:
+
+ En l'or constellé des barbares dalmatiques,
+ La peau fardée et les cheveux teints d'incarnat,
+ je trône, contempteur des nudités attiques
+ Dans la peau royale où mon rêve s'incarna....
+
+ Je regarde en raillant agoniser l'empire
+ Dans les rires du cirque et les cris des jockeys,
+ Et cet écroulement formidable m'inspire
+ Des vers subtils fleuris de vocables coquets!...
+
+ Je suis le Basileus dilettante et farouche!
+ Ma cathèdre est d'or pur sous un dais de tabis....
+ Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche
+ Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis....
+
+Poète, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprète les
+oeuvres, il en rédige le commentaire, me--esthète, peut-être, mais non
+pas esthéticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive,
+tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sûre, entre les
+artistes et entre les oeuvres.
+
+Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les
+signifiances; obscurément voulues par le peintre et, ce disant,
+recompose très souvent une oeuvre un peu différente, par les tendances
+nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi,
+dans son étude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparaît,
+plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau
+luxuriant des sèves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre
+de la Violence.
+
+Quant aux défauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il
+préféra souvent les taire, sachant que l'éloge doit, pour porter, être
+un peu partial, et sachant aussi que le rôle du critique est de nous
+signaler des beautés et des joies, non des imperfections et des causes
+de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, médiocre ou nulle, le silence seul
+convient, et, contrairement à l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la
+plupart des chefs-d'oeuvre même ont besoin pour être compris, à l'heure
+où ils éclosent, de la charitable glose d'une intelligence amie.
+Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore,
+étant devenue prudente ou servile, il est nécessaire de la contredire de
+temps à autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul
+induisit Aurier à contester non le talent, mais le génie de M.
+Meissonier, peintre fameux des états-majors et dés cuirassiers. Ce ne
+fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme
+critique, une besogne plus urgente: mettre en lumière les «isolés»,
+comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La
+première étude de ce genre, son _Van Gogh_ eut un succès inattendu; elle
+était excellente, d'ailleurs, disait la vérité sans ménagements pour
+l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces
+emballements puérils qui sont la tare de l'enthousiasme. Dès là, il
+exprimait les deux inquiétudes dont il se souciait avant tout: le
+peintre est-il sincère? et que signifie sa peinture? La sincérité, en
+art, est bien difficile à démêler de l'inconsciente fraude où se
+laissent aller les artistes les plus purs et les plus désintéressés;
+l'extrême talent dégénère très souvent en virtuosité: il faut donc, en
+principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde
+question, la réponse est généralement plus facile. Voici ce qu'Aurier
+dit à propos de Van Gogh, et cela peut servir de définition assez nette
+du symbolisme en art:
+
+«C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un
+symboliste à la manière des Primitifs italiens, ces mystiques qui
+éprouvaient à peine le besoin de désimmatérialiser leurs rêves, mais un
+symboliste sentant la continuelle nécessité de revêtir ses idées de
+formes précises, pondérables, tangibles, d'enveloppes intensément
+charnelles et matérielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette
+enveloppe morphique, sous cette chair très chair, sous cette matière
+très matière, gît, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pensée, une
+Idée, et cette Idée, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en même
+temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et éclatantes
+symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance
+pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procédés
+de symbolisation.»
+
+En son étude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette théorie,
+la développa, exposant, avec une grande sûreté de logique, les principes
+élémentaires de l'art symboliste ou idéiste, qu'il résume ainsi:
+
+L'oeuvre d'art devra être:
+
+«1° _Idéiste_, puisque son idéal unique sera l'expression de l'Idée;
+
+«2° _Symboliste_, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes;
+
+«3° _Synthétique_, puisqu'elle écrira ces formes, ces signes, selon un
+mode de compréhension générale;
+
+«4° _Subjective_, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant
+qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet;
+
+«5° (C'est une conséquence) _Décorative_--car la peinture décorative
+proprement dite, telle que l'ont comprise les Égyptiens, très
+probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une
+manifestation d'art à la fois subjectif, synthétique, symboliste et
+idéiste.»
+
+Après avoir ajouté que l'art _décoratif_ est le seul art, que «la
+peinture n'a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et
+d'idées les murales banalités des édifices humains», il impose encore à
+l'artiste le nécessaire don d'_émotivité_, en alléguant, seule, «cette
+transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait
+frissonner l'âme devant le drame ondoyant des abstractions».
+
+«Grâce à ce don, les symboles, c'est-à-dire les Idées, surgissent des
+ténèbres, s'animent, se mettent à vivre d'une vie qui n'est plus notre
+vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art,
+l'être de l'Être.
+
+«Grâce à ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.»
+
+Sans doute, tout cela est plutôt, au fond, une philosophie qu'une
+théorie de l'art, et je me méfierais de l'artiste, même supérieurement
+doué, qui s'appliquerait à la réaliser par des oeuvres; mais c'est une
+philosophie très haute et possiblement féconde: quelques artistes en
+seront peut-être touchés même à travers leur cuirasse d'inconscience.
+
+En critique, Aurier était encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre
+en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des
+motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hérédité et le milieu. Il y
+a un lien de cause à effet, cela est naïvement clair, entre l'homme et
+l'oeuvre, mais de quel intérêt peut bien être la connaissance de l'homme
+pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique,
+si j'y réfléchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vénitien,
+méridional tout au moins, et qu'il soit né en Lorraine, cela me
+suffoquerait, si j'étais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend
+qu'il séjourna à Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais
+cela n'ajoute rien à mon rêve, et Cléopâtre, appuyée à l'épaule de
+Dellius, n'y puise pas une beauté nouvelle.
+
+Sans être un bon roman, ni de bonne littérature, _Vieux_ est un roman
+amusant, et, avec cela, bien ordonné. La personnalité d'Aurier n'y est
+pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu'à l'état de
+collaborateur,--collaborateur de Scarron et de Théophile Gautier, de
+Balzac et même de certains petits naturalistes qui tentèrent d'être
+goguenards. Mais le plus grave défaut de ce livre fut qu'il n'exprimait
+plus, quand il fut achevé, les tendances esthétiques de l'auteur, ou
+qu'il n'en exprimait que la moitié et la partie la moins neuve et la
+plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort
+belles pages et bien à leur place, quoique d'un ton plus élevé que le
+reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'«heure
+du coucher», et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais
+comme c'est observé et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore
+la déclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se
+soulage le malheureux pendant que la bien-aimée se livre, cyniquement,
+à d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire
+que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de
+rabelaisianisme ingénu.
+
+Enfin, _Vieux_ est une oeuvre très imparfaite,--mais non pas médiocre.
+
+Aurier annonçait plusieurs romans, les _Manigances,_ la _Bête qui
+meurt_: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se
+préoccupa de réaliser ses promesses dans l'ordre inverse où il les avait
+faites. On a retrouvé dans ses papiers un manuscrit intitulé _Edwige_,
+mais qu'il avait verbalement débaptisé quelques semaines avant sa mort;
+il a paru sous ce titre: _Ailleurs_.
+
+Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre achevée, ce petit roman
+philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science
+et la Poésie, entre l'Idéalité et le Positivisme, conté en un style
+adéquat au sujet, tantôt bizarrement familier, tantôt mesuré et stellé
+de belles métaphores. On y retrouve l'auteur de _Vieux_, mais plus
+sobre; on y retrouve le poète et le critique d'art, mais plus sûr de sa
+philosophie et plus maître de l'expression de ses idées ou de ses
+sentiments.
+
+Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le
+meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait ériger
+en vie un personnage, lui attribuer un caractère absolu et dévoiler
+logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractère, non par
+de vagues analyses, mais par la mise en scène de faits systématiquement
+choisis pour leur valeur révélatrice: tel, dans _Vieux_, M. Godeau;
+tels, dans _Ailleurs,_ Hans et l'ingénieur. Cet ingénieur est une
+merveilleuse caricature: Aurier lui prête des propos d'un comique
+vraiment énorme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est
+encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le
+vrai ou le possible: il y avait en lui le génie d'un Daumier,--et
+Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique épisode
+aussi amèrement comique que la colère du Dr Cocon accusé d'héroïsme.
+Aurier serait allé très loin en ce genre, le roman de l'ironie comique,
+de l'amertume exhilarante: que de joies il nous eût données!
+
+C'était un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit
+supérieur; il ne doit pas être oublié: on peut encore lire ses romans,
+goûter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques
+d'art fourniront des idées, une méthode et des principes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES GONCOURT
+
+
+Quoique les dernières évolutions littéraires se soient faites loin de
+M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil--ou la faiblesse--de s'en
+désintéresser, on ne trouverait sans doute pas à cette heure un
+«symboliste» de marque, et même le plus absolu en ses idées, qui ne
+consentit à signer un éloge cordial de l'auteur de _Madame Gervaisais._
+Le doute qui assombrit l'éclat des obsèques d'Alexandre Dumas, ou les
+moins illustres funérailles de M. Daudet, s'est résolu en évidente
+lumière et en certitude pure et simple: les _Goncourt_ furent un grand
+écrivain.
+
+Ils en eurent tous les caractères: l'originalité, la fécondité, la
+diversité.
+
+L'originalité est le don premier, mystérieux et formidable; sans lui,
+toutes les autres qualités de l'écrivain sont stériles, nuisibles, et
+même un peu ridicules, le jour où l'homme de lettres laborieux et
+intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut
+dressé en statue sur un piédestal de tomes. Plus digne de gloire est le
+génie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux éclairs
+ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les
+Goncourt appartiennent à la caste des génies continus et sans
+défaillance; s'ils ne doivent pas être nombrés parmi les demi-dieux, ils
+le seront parmi les héros qui accumulèrent un total de belles actions
+égal à une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt
+fut une de ces belles actions, chacune d'une beauté différente et neuve.
+
+Historiens, appliquant aux événements d'hier la méthode documentaire
+d'Augustin Thierry, ils restituèrent, en place d'une vision de parade,
+un XVIII_e_ siècle vivant et sincère, rajeuni par la typique anecdote,
+éclairé par le sourire des femmes, expliqué par le costume, par le
+billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'épigramme, par le
+mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est
+peut-être la seule qui puisse intéresser désormais des esprits devenus
+sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les
+différences que de ramener à l'unité la diversité des événements. Si
+l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus généraux, ceux qui
+se prêtent aux parallèles et aux théories, il suffit, comme disait
+Schopenhauer, de conférer avec Hérodote le journal du matin: tout
+l'intermédiaire, répétition évidente et fatale des faits les plus
+lointains et des faits les plus récents, devient inutile et fastidieux;
+Bossuet le rejette. Ce fut la première originalité des Goncourt de créer
+de l'histoire avec les détritus même de l'histoire. Tout un mouvement de
+curiosité date de là; la publication de _l'Histoire de la Société
+française pendant la Révolution et sous le Directoire_ ouvrit l'ère du
+bibelot,--et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dépréciatrice;
+le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matériel
+qui témoigne devant le présent de l'existence du passé. En ce sens, le
+musée Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des
+Goncourt,--et, s'il avait acheté la partie historique du cabinet
+d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en
+s'enrichissant.
+
+L'Oeuvre historique des Goncourt, laissées de côté ses conséquences et
+son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginèrent d'«écrire»
+l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des
+livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif
+autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont
+vivait la reine: à connaître ses jeux, ses paroles, ses robes et ses
+coiffures, ils pénètrent plus facilement jusqu'à son âme qui, occupée
+sans doute de combinaisons politiques, l'était aussi de jeux, de robes
+et de coiffures. Tous ces détails, que les gens graves de l'an 1855
+taxaient d'enfantillages, ne les empêchèrent pas de dégager les premiers
+le véritable rôle de la reine et de montrer que tous les fils venaient
+se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'énigme
+que cherchaient en vain les historiens «sérieux» et professionnels, les
+Goncourt la trouvèrent dans une boîte à mouches, peut-être, mais ils la
+trouvèrent.
+
+Leur période uniquement historique se clôt vers 1860: alors, sans
+modifier leurs procédés, ils demandent aux faits de la vie contemporaine
+ce qu'ils avaient demandé au document du passé: la vérité réaliste.
+
+Chercher la vérité semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec
+de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la
+conscience, la véracité; ce sont les qualités fondamentales de
+l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs
+fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y étudier
+la vie comme dans la vie elle-même; les faits, transposés selon le ton
+nécessaire, loin d'être défigurés, sont encore accentués et rendus plus
+vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumière
+logiques. Le réalisme ne s'y étale jamais avec la brutalité démocratique
+où il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec
+délicatesse, comme les médecins font des plaies les plus sales; avec
+pitié, avec dédain, avec joie,--toujours avec cette supériorité
+aristocratique, don de ceux qui, élevés au-dessus de la basse vie, n'y
+inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs
+romans sont observés de haut, par un regard qui plonge; ils dominent
+leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents.
+
+Observateurs désintéressés, sans croyances, sans opinions sociales, ils
+vont dans la vie, la poitrine bravement tournée vers la lame, et ils
+notent, après le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un répertoire
+authentique d'attestations dont ils ont éprouvé sur eux-mêmes la vérité
+immédiate. Que ces fiches soient rangées dans leur cerveau ou dans des
+boîtes, c'est là qu'ils puisent s'ils ont à dire, ressentie par un de
+leurs personnages, une impression analogue à celle qu'ils éprouvèrent.
+Aussi ils écoutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris
+de nature, prompts à saisir la valeur significative d'un sourire, d'un
+regard, d'un geste. Voulant reproduire en son élémentaire véracité la
+langue des enfants, ils s'astreignirent à passer sur un banc des
+Tuileries d'immobiles après-midi, figés en un feint sommeil, pour ne pas
+effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient
+la passion d'écouter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets
+comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des
+dunes; le survivant garda jusqu'à sa dernière heure ce besoin de savoir
+ce qui se passe, de regarder par la fenêtre, de soulever les stores et
+les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les
+romans devint la matière du _Journal_,--ce carnet colossal d'un
+romancier réaliste.
+
+On appelle réaliste le romancier qui ne travaille que d'après
+l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un
+romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un
+romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le
+déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par
+les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler
+exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis
+que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à
+Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal,
+aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu
+tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir
+impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les
+Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des
+romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un
+peu près, se remémorer _Renée Mauperin_ ou _Soeur Philomène_, ou même la
+tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forcé de le reconnaître et on le
+reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette
+heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des
+romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se
+clôt le cycle ouvert par Balzac.
+
+En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ à _Chérie_, on ne
+sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa
+depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux
+un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au
+sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Renée Mauperin_ est un livre
+de ce ton, plein de larmes cachées; _Soeur Philomène_ est une oeuvre de
+sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et
+le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la
+plus pure histoire d'amour écrite depuis _Atala_. Ici, la méthode a gâté
+le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode.
+
+En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en
+ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut
+_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde
+azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle,
+prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le
+naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_;
+cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des
+Goncourt; les années suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis
+_Madame Gervaisais_, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins,
+c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu
+l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du
+naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples
+immédiats.
+
+La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis
+peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait
+subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le
+style.
+
+On leur attribue le mot, démonétisé depuis, _d'écriture artiste_; ils
+inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous
+ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des
+journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est
+de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger
+des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images
+inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du
+cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don
+particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la
+volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en
+cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme
+intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des
+phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses,
+justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu
+commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent,
+comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu
+tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent,
+puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le
+mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui,
+qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations
+de magie.
+
+Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des
+bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la
+notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le
+peuple d'Athènes avait cette notion.
+
+Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire,
+historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez
+le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la
+banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis
+tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail
+naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonnée et voulue
+d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et
+diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains
+d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les
+plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont
+dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire,
+et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement
+élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de
+Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque
+chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et
+_Chérie_ témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le
+mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que
+l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des
+deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les
+oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus
+profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que
+les _Frères Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_.
+Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes
+auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple
+apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde.
+
+Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de
+cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque
+vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de
+lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces
+mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de
+Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme
+on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier,
+simplement, fièrement,--mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie,
+comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre
+de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se
+réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses
+dégoûts. Nul autre souci,--et surtout quel mémorable désintéressement!
+En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour
+ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est
+exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les
+exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans
+par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est
+juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour
+l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art.
+
+La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera
+peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à
+leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore
+toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde
+de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait
+difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux,
+ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le
+droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel
+quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de
+tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre
+face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée,
+de créer sa phrase--et même, dans les limites du génie de la langue, sa
+syntaxe.
+
+Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement
+d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent
+l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HELLO
+
+_OU LE CROYANT_
+
+
+Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la
+crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.
+
+La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux
+mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la
+réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il
+ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi
+dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les
+fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature
+de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les
+fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa
+prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous
+les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail,
+parmi la terrible stérilité de l'herbe.
+
+Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de
+l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche
+déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction
+sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre
+d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des
+graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son
+coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe
+miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes
+stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination
+divine.
+
+La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence
+des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes.
+
+Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un
+hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son
+but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers
+la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand
+il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit
+d'éternité.
+
+S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité,
+il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa
+chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il
+disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur.
+
+Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que
+l'erreur.
+
+Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est
+continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est
+continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi
+l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre
+l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple
+lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur
+absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de
+croire en Dieu seul, qui est la vérité unique.
+
+La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive
+sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un
+«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello
+croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir
+lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne
+volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses
+actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les
+hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés
+du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un
+jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de
+comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine.
+
+La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de
+l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce
+domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire
+et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle
+opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,
+qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout
+miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions;
+aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances
+temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme
+nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop
+chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis
+au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du
+péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses
+fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur
+dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés
+au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté,
+s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour.
+
+Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il
+croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier,
+emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.
+Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des
+rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il
+a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les
+yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des
+arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à
+comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des
+choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve
+toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,
+l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu
+ainsi.
+
+On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se
+contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque
+pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour
+traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme
+un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le
+sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la
+route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans
+les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de
+verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini.
+
+Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais
+humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard
+pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des
+secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement
+les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent
+à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser
+les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de
+la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde
+autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir
+compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une
+nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces
+troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur
+défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:
+problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,
+si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un
+berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,
+parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu
+pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison
+circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds
+foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles
+se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je
+les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité,
+et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée.
+
+Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de
+profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie
+et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant
+vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore
+ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se
+nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et
+dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des
+brebis blanches et des brebis noires.
+
+Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens
+cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à
+Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,
+il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela.
+
+Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable
+Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour
+exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que
+des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il
+explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de
+superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la
+langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait
+qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un
+dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une
+haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les
+plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son
+ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il
+voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus
+humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont
+et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies:
+par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations
+sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils
+sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles
+sont malpropres.
+
+Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son
+front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière,
+celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des
+femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie
+de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la
+pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés:
+l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant
+l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut
+se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté
+de la mort.
+
+Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans
+l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil
+de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son
+intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la
+stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les
+mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour
+dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux
+gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un
+être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:
+l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché
+dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me
+suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie,
+frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque
+l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule
+récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous
+marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je
+puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je
+suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un
+atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté
+et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que
+ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas
+le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le
+vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante
+barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle
+glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les
+rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils
+s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer
+pendant que nous dormions.
+
+Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on
+Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,
+arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle
+éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et
+si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je
+suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie.
+
+«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux
+tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!
+Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première.
+J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de
+son amour.»
+
+Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même.
+
+Il ajoute:
+
+«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner
+l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme
+médiocre.»
+
+C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il
+est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre.
+
+Il continue:
+
+«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce
+que le génie fait éclater toutes les formules.
+
+«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter
+d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.
+
+«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace
+son atmosphère.
+
+«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les
+cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le
+circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la
+montagne les portes de sa prison.»
+
+Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur
+la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure
+là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute
+de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant.
+
+
+ * * * * *
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+G.-ALBERT AURIER (1865-1892).
+ --_L'Oeuvre maudit_ (1889).--_Vieux_ (1891).--_Oeuvres Posthumes_
+ (1893).
+
+MAURICE BARRÈS (1862).
+ --_Les Taches d'encre_ (1883).-_Le Quartier Latin_ (1888).--_Sous
+ l'oeil des Barbares_ (1888).--_Un Homme libre_ (1889).--_Une Heure
+ chez Monsieur Renan_ (1890).--_Le Jardin de Bérénice_
+ (1891).--_Trois Stations de psychothérapie_ (1891).--_Le Culte du
+ Moi_ (1892).--_L'Ennemi des Lois_ (1892).--_Toute licence sauf
+ contre l'amour_ (1892).--_Une Journée parlementaire_ (1894).--_Du
+ Sang, de la Volupté et de la Mort_ (1894).--_Les Déracinés_ (1897).
+
+HENRY BATAILLE (1873).
+ --_La Chambre blanche_ (1895).--_Ton Sang, précède de la Lépreuse_
+ (1897).--_Et voici le Jardin_ (1898).
+
+LÉON BLOY (1846).
+ --_Le Révélateur du Globe_ (1884).--_Propos d'un Entrepreneur de
+ démolitions_ (1884).-_Le Pal_ (1885).--_Le Désespéré_ (1887).
+ --_Un Brelan d'Excommuniés_ (1889).--_Christophe Colomb devant les
+ Taureaux_ (1890).--_Le Salut par les Juifs_ (1892).--_Sueur de
+ sang_ (1893).--_Léon Bloy devant les Cochons_ (1894).--_Histoires
+ désobligeantes_ (1894).--_Ici on assassine les grands Hommes_
+ (1895).--_La Chevalière de la Mort_ (1896).--_La Femme Pauvre_
+ (1897).--_Le Mendiant ingrat_ (1898).
+
+VICTOR CHARBONNEL (1863).
+ --_Les Mystiques dans la littérature présente_ (1897).--_Un Congrès
+ universel des Religions_ (1897).--_La Volonté de vivre_ (1898).
+
+PAUL CLAUDEL (1870).
+ --_Tête d'Or_ (1891).--_La Ville_ (1893).--_L'Agamemnon d'Eschyle_
+ (1896).
+
+EDOUARD DUJARDIN (1861).
+ --_Les Hantises_ (1886).--_A la Gloire d'Antonia_ (1887).--_Pour la
+ Vierge du Roc ardent_ (1888).--_Les Lauriers sont coupés_ (1888).
+ --_Antonia_ (1891).--_La Comédie des Amours_ (1891).--_Réponse de
+ la Bergère au Berger_ (1892).--_Le Chevalier du Passé_ (1892).--_La
+ Fin d'Antonia_ (1893).--_Les Lauriers sont coupés_, avec _trois
+ Poèmes_ et les _Hantises_ (1897).--_L'Initiation au Péché et à
+ l'Amour_ (1898).
+
+MAX ELSKAMP (1862).
+ --_Dominical_ (1892).--_Salutations, dont d'angéliques_
+ (1893).--_En Symbole vers l'Apostolat_ (1895).--_Six Chansons de
+ pauvre homme pour célébrer la semaine de Flandre_ (1896).--_La
+ Louange de la Vie_ (1898).--_Enluminures_ (1898).
+
+FÉLIX FÉNÉON (1865).
+ --_Les Impressionnistes en 1886_ (1886).
+
+ANDRÉ FONTAINAS (1865).
+ --_Le Sang des Fleurs_ (1889).--_Les Vergers illusoires_
+ (1892).--_Nuits d'Epiphanie_ (1894).--_Les Estuaires d'ombre_
+ (1896).--_Crépuscules_ (1897).
+
+PAUL FORT (1872).
+ --_La Petite Bête_ (1890).--_Plusieurs choses_ (1894).--_Premières
+ Lueurs sur la colline_ (1894).--_Presque les doigts aux clefs_
+ (1894).--_Il y a là des cris_ (1895).--_Ballades: Ma Légende_
+ (1896),--_Ballades: La Mer_ (1896).--_Ballades: Les Saisons_
+ (1896).--_Ballades: Louis XI, curieux homme_ (1896).--_Ballades
+ Françaises_ (1897).--_Montagne (Ballades Françaises, IIe série_)
+ (1898).
+
+RENÉ GHIL (1862).
+ --_Légendes d'Ames et de Sang_ (1885).--_Traité du Verbe_ (1886 et
+ 1888).--_Le Geste ingénu_ (1887).--I. _Dire du Mieux: Le Meilleur
+ Devenir et le Geste ingénu_ (1889).--_Méthode évolutive-instrumentiste
+ d'une poésie rationnelle_ (1889).--I. _Dire du Mieux: La Preuve égoïste_
+ (1890).--_En méthode à l'oeuvre_ (1891).--I. _Dire du Mieux:
+ Le Voeu de vivre_ (1891-92-93).--I. _Dire du Mieux: L'Ordre
+ Altruiste_ (1894-95-97).
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870).
+ --_En 18.._ (1851).--_Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture.
+ Gravure. Lithographie_ (1852).--_La Lorette_ (1853).--_Mystères des
+ théâtres_ (1853).--_La Révolution dans les moeurs_
+ (1854).--_Histoire de la société française pendant la Révolution_
+ (1854).--_Histoire de la société française pendant le Directoire_
+ (1855).--_La Peinture à l'Exposition de 1855_ (1855).--_Une Voiture
+ de masques_ (1856); 2e édit. en 1876, sous le titre: _Quelques
+ créatures de ce temps_.--_Les Actrices_ (1856); 2e édit. sous le
+ titre d'_Armande_(1892).--_Sophie Arnould, d'après sa
+ correspondance et ses mémoires inédits_ (1857),--_Portraits intimes
+ du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après les lettres authographes
+ et les documents inédits_ (1857-1858, 2 vol.)--_Histoire de
+ Marie-Antoinette_ (1858).--_L'Art du XVIIIe siècle_ (1859-1875), 12
+ fascicules et 2e et 3e séries (1882, 2 vol.).--_Les Hommes de
+ lettres_ (1860); 2e éd. en 1868 sous le titre de _Charles
+ Demailly_.--_Les Maîtresses de Louis XV. Lettres et documents
+ inédits_ (1860, 2 vol.).--_Soeur Philomène_ (1861).--_La Femme au
+ XVIIIe siècle_ (1862).--_Renée Mauperin_ (1864).--_Germinie
+ Lacerteux_ (1864).--_Henriette Maréchal_ (1866).--_Idées et
+ Sensations_ (1866).-_Manette Salomon_ (1867, 2 vol.).--_Madame
+ Gervaisais_ (1869).--_Gavarni, l'homme et l'oeuvre_ (1873.)--_La
+ Patrie en danger_ (1873).--_L'Amour au XVIIIe siècle_ (1875).--_La
+ Du Barry_ (1878).--_Madame de Pompadour_ (1878).--_La Duchesse de
+ Châteauroux et ses soeurs_ (1879), ces 3 vol. formant la 2e édit.
+ des _Maîtresses de Louis XV_.--_Pages retrouvées_ (1886).--_Journal
+ des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire_ (1887-1896, 9
+ vol.).--_Préfaces et manifestes littéraires_ (1888).--_L'Italie
+ d'hier, notes de voyages, 1855-1856_ (1894).
+
+EDMOND DE GONCOURT (1822-1896).
+ --_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et gravé d'Antoine
+ Watteau_ (1875).--_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et
+ gravé de P.-P. Prud'hon_ (1876).--_La Fille Élisa_ (1877).--_Les
+ Frères Zemganno_ (1879).--_La Maison d'un artiste_ (1881, 2
+ vol.).--_La Faustin_ (1882).--_La Saint-Huberty, d'après ses
+ Mémoires et sa correspondance_ (1882).--_Chérie_ (1884).--_Germinie
+ Lacerteux_, pièce (1888).--_Mademoiselle Clairon, d'après ses
+ correspondances et les rapports de police du temps_
+ (1890).--_Outamaro, le peintre des maisons vertes_ (1891).--_La
+ Guimard_ (1893).--_A bas le progrès_! (1893).--_Hokousaï_ (1896).
+
+JULES DE GONCOURT (1830-1870).
+ --_Lettres_ (1885).
+
+ERNEST HELLO (1828-1885).
+ --_Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle_ (1858).--_Le
+ Style_ (1861).--_Angèle de Foligno_, traduction et commentaire
+ (1868).--_Rusbrock l'Admirable_, traduction et commentaire
+ (1869).--_Oeuvres choisies de Jeanne Chézard de Matel_ (1870).
+ --_La Vierge dans l'Ecriture_ (1870).--_Le Jour du Seigneur_
+ (1870).--_L'Homme_ (1871).--_Les Physionomies de Saints_
+ (1875).--_Paroles de Dieu_ (1878).--_Contes extraordinaires_
+ (1879).--_Les Plateaux de la Balance_ (1880).--_Philosophie et
+ Athéisme_ (1895).--_Le Siècle_ (1895).
+
+FRANCIS JAMMES (1868).
+ --_Six sonnets_ (1891).--_Vers_ (1892).--_Vers_ (1893).--_Vers_
+ (1894).--_Un Jour_ (1896).--_De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du
+ soir_ (1898).
+
+JEAN LORRAIN (1855).
+ --_Le Sang des Dieux_ (1882).--_La Forêt bleue_ (1883).--_Les
+ Lepillier_ (1885).--_Viviane_ (1885).--_Modernités_ (1885).--_Très
+ Russe_ (1886).--_Griseries_ (1887).--_Dans l'Oratoire_ (1888).
+ --_Sonyeuse_ (1891).--_Buveurs d'âmes_ (1893).--_Sensations et
+ souvenirs_ (1894).--_Yanthis_ (1894).--_La Petite Classe_
+ (1895).--_Le Conte du Bohémien_(1896).--_Brocéliande_ (1896).--_Un
+ Démoniaque_ (1896).--_Une Femme par jour_ (1896).--_Contes pour lire
+ à la chandelle_ (1897).--_Ames d'Automne_ (1898).
+
+CAMILLE MAUCLAIR (1872).
+ --_Eleusis_ (1894).--_Stéphane Mallarmé_ (1894).--_Sonatines
+ d'Automne_ (1895)--_Couronne de clarté_ (1805).--_Jules
+ Laforgue_ (1896).--_Les Clefs d'or_ (1896).--_L'Orient Vierge_
+ (1897).
+
+HENRI MAZEL (1864).
+ --_Le Nazaréen_ (1891).--_La Fin des Dieux_ (1892).--_Vieux Saxe_
+ (1893).--_Saint Antoine affirme_ (1894).--_Flottille dans le Golfe_
+ (1895).--_En Cortège_ (1895).--_La Frise du Temple_ (1895).--_La
+ Synergie sociale_ (1896).--_Le Khalife de Carthage_
+ (1897)--_L'Hérésiarque_ (1898).
+
+EPHRAÏM MIKHAËL (1866-1890).
+ --_L'Automne_ (1886).-_La Fiancée de Corinthe_ (1888).--_Le Cor
+ fleuri_ (1880).--_Oeuvres_ (1890).--_Briséis_ (1897).
+
+HUGUES REBELL (1868).
+ --_les Jeudis Saints_ (1886).--_Les Méprisants_ (1886).--_Timandra_
+ (1887).--_Les Etourdissements_ (1888).--_Athlètes et Psychologues_
+ (1890).--_Baisers d'ennemis_ (1892).--_Chants de la pluie et du
+ soleil_ (1894).--_Union des Trois Aristocraties_ (1894).--_Le
+ Magasin d'Auréoles_ (1896).--_La Nichina_ (1897).--_La Clef de
+ Saint Pierre_ (1897).--_La Femme qui a connu l'Empereur_ (1898).
+
+JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867).
+ --_Les Soliloques du Pauvre_ (1897).
+
+MARCEL SCHWOB (1867).
+ --_Coeur double_(1891).--_Le Roi au Masque d'or_ (1893).--_Mimes_
+ (1893).--_Le Livre de Monelle_ (1894).--_Annabella et Giovanni_
+ (1894).--_Moll Flanders_, traduit de DeFoe (1895).--_La Croisade
+ des Enfants_ (1896).--_Vies imaginaires_
+ (1896).--_Spicilège_(1896).
+
+ALFRED VALLETTE (1858).
+ --_Le Vierge_ (1891).--_A l'Ecart_ (1891).
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+FRANCIS JAMMES
+
+PAUL FORT
+
+HUGUES REBELL
+
+FÉLIX FÉNÉON
+
+LÉON BLOY
+
+JEAN LORRAIN
+
+EDOUARD DUJARDIN
+
+MAURICE BARRÈS
+
+CAMILLE MAUCLAIR
+
+VICTOR CHARBONNEL
+
+ALFRED VALLETTE
+
+MAX ELSKAMP
+
+HENRI MAZEL
+
+MARCEL SCHWOB
+
+PAUL CLAUDEL
+
+RENÉ GHIL
+
+ANDRÉ FONTAINAS
+
+JEHAN RICTUS
+
+HENRY BATAILLE
+
+EPHRAÏM MIKHAËL
+
+ALBERT AURIER
+
+LES GONCOURT
+
+HELLO
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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