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+The Project Gutenberg EBook of Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le IIe livre des masques
+
+Author: Remy de Gourmont
+
+Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LE IIme LIVRE DES MASQUES
+
+PAR
+
+REMY DE GOURMONT
+
+
+LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON
+
+
+DEUXIÈME EDITION
+
+
+
+PARIS
+
+1898
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Si l'on croit nécessaire de connaître la méthode générale qui a guidé
+l'auteur dans cette seconde série de _Masques_, on se reportera aux
+pages placées en tête du premier tome.
+
+Goethe pensait:
+
+«Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce
+qu'on dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.»
+
+C'est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire; il n'y
+a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les
+effigies: il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques
+bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est là une besogne
+crépusculaire; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand
+nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe à une fête de gloire.
+
+Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence
+rendue, attendent le bourreau.
+
+«Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser
+autour des cendres de nos amours!»
+
+Il n'y a plus besoin de bûchers pour les mauvais livres; les flammes de
+la cheminée suffisent.
+
+Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse
+psychologique ou littéraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a
+plus de modèles; un écrivain crée son esthétique en créant son oeuvre:
+nous en sommes réduits a faire appel à la sensation bien plus qu'au
+jugement.
+
+En littérature, comme en tout, il faut que cesse le règne des mots
+abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'émotion qu'elle nous
+donne; il suffira de déterminer et de caractériser la nature de cette
+émotion; cela ira de la métaphysique à la sensualité, de l'idée pure au
+plaisir physique.
+
+Il y a tant de cordes à la lyre humaine! C'est déjà un travail
+considérable que d'en faire le dénombrement.
+
+27 février.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FRANCIS JAMMES
+
+
+Voici un poète bucolique. Il y a Virgile, et peut-être Racan, et un peu
+Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare: il faut vivre à l'écart
+dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les
+seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres
+à la peau douce comme celle d'une amie très aimée; l'herbe n'est pas un
+gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin,
+que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crèche l'anneau
+qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:
+
+ Dans les bois vous trouverez la pulmonaire
+ dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-
+ de-gris, tachée de blanc, poilue et très rugueuse;
+ il y a sur elle une légende pieuse;
+ la cardamine où va le papillon aurore,
+ l'isopyre légère et le noir ellébore,
+ la jacynthe qu'on écrase facilement
+ et qui a, écrasée, de gluants brillements;
+ la jonquille puante, l'anémone et le narcisse
+ qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;
+ puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.
+
+Cela fait partie d'un «mois de mars» raconté par Francis Jammes (pour
+l'_Almanach des Poètes_ de l'an passé), petit poème qui parut tel qu'une
+violette (ou une améthyste) trouvée le long d'une haie, parmi les
+premiers sourires de l'année. Tout entier, il est admirable d'art et de
+grâce et d'une simplicité virgilienne. C'est le premier fragment connu
+de ces «Géorgiques Françaises» où de bonnes volontés s'essayèrent jadis,
+en vain.
+
+ Septima post decimam felix et ponere vitem
+ Et prensos domitare boves et licia telae
+ Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.
+ Multa adeo gelida melius se nocte dedere
+ Aut cum sole novo terras irrorat Eous.
+ Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata
+ Tondentur: noctis lentus non deficit humor.
+
+C'est avec la même sécurité, la même maîtrise que M. Jammes nous dit les
+travaux du mois de mars:
+
+ ......................................................
+ Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.
+ On ne mène plus, dans les prairies, les génisses
+ qui ont de beaux yeux et que leurs mères lèchent,
+ mais on leur donnera des nourritures fraîches.
+
+ Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.
+ Les soirées sont douces et, au crépuscule,
+ les chevriers traînards gonflent leurs joues aux flûtes.
+ Les chèvres passent devant le bon chien
+ qui agite la queue et qui est leur gardien.
+
+Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre poète capable
+d'évoquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi
+simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et
+qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et
+définitifs. Cependant le poète suit bien sagement son calendrier et,
+comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles
+pour nous conter l'aventure d'Aristée, M. Francis Jammes, arrivé à la
+fête des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jésus belle
+et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les
+alcôves.
+
+ .....................................................
+ Jésus pleurait dans le jardin des oliviers....
+ On était allé, en grande pompe, le chercher....
+ A Jérusalem les gens pleuraient en criant son nom....
+ Il était doux comme le ciel, et son petit ânon
+ trottinait joyeusement sur les palmes jetées.
+ Des mendiants amers sanglotaient de joie,
+ en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....
+ De mauvaises femmes devenaient bonnes
+ en le voyant passer avec son auréole
+ si belle qu'on croyait que c'était le soleil.
+ Il avait un sourire et des cheveux en miel.
+ Il a ressuscité des morts ... Ils l'ont crucifié...
+
+Quand nous aurons (et peut-être l'aurons-nous) un calendrier complet
+écrit dans ce ton de simplicité pathétique, il y aura d'ajouté aux tomes
+épars qui sont la poésie française un livre inoubliable.
+
+M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait
+avoir vingt-cinq ans et sa vie avait été ce qu'elle est restée,
+solitaire au fond des provinces, vers les Pyrénées, mais non dans la
+montagne:
+
+ Les villages brillent au soleil dans tes plaines,
+ pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires....
+
+Les femmes des paysans «ont la peau en terre brune», mais les matins
+sont bleus et les soirées sont bleues,
+
+ avec des champs de paille qui sentent la menthe,
+ avec des fontaines crues où l'eau claire chante....
+
+ avec des sentiers où quand c'est le mois d'octobre
+ le vent fait voler les feuilles des châtaigners....
+
+ ainsi vont les doux villages éparpillés
+ sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds,
+ dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves,
+ près des routes, près des villes et des montagnes;
+ avec les clochers minces au-dessus des toits,
+ avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,
+ avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques
+ et le berger fatigué traînant ses sabots....
+
+ avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds
+ qui arrivent de loin dans le gris des nuages
+ et les grues qui grincent dans le froid et qui font,
+ comme des serrures rouillées, un bruit sauvage....
+
+Voilà, tout déchiqueté, vu par bribes, le paysage où évoluèrent les
+émotions de ce poète dont la solitude a exaspéré et parfois troublé
+l'originalité. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il
+se répète volontiers, variant par de faible nuances les détails de la
+vie qu'il aime. Mais que de visions émues, que de jolies imaginations,
+et comme les mots viennent doucement écrire des pages dont la fraîcheur
+fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupté:
+
+ Tu serais nue sur la bruyère humide et rose....
+
+et cet autre, d'un sentiment plus intime:
+
+ La maison serait pleine de roses et de guêpes....
+
+et la complainte d'amour et de pitié qui commence ainsi:
+
+ J'aime l'âne si doux
+ marchant le long des houx.
+
+ Il prend garde aux abeilles
+ et bouge les oreilles;
+ et il porte les pauvres
+ et des sacs remplis d'orge.
+
+et (malgré une strophe mauvaise) la discrète élégie que résument ces
+quatre vers d'une musique si tiède et si lasse:
+
+ Le soleil pur, le nom doux du petit village,
+ les belles oies qui sont blanches comme le sel,
+ se mêlent à mon amour d'autrefois, pareil
+ aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.
+
+Après encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le
+poète a pris une conscience plus décisive de lui-même; son émotion
+devient parfois presque plaintive en même temps que la sensualité de
+l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un
+sentiment et alors toujours pure malgré sa franchise et la nudité de ses
+gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, émotion, sensualité, le poème
+en dialogue, appelé _Un Jour_, le développe, en couleurs vives et
+douces: quatre scènes où la poésie vole au-dessus d'une vie monotone et
+presque triste, quatre images très simples, et même, si l'on veut,
+naïves, mais d'une naïveté qui se connaît et qui connaît sa beauté. Plus
+que d'ambitieuses paraphrases c'est bien là la journée (ou la vie) d'un
+poète, qui perçoit le monde extérieur d'abord comme une sensation brute
+(ainsi que tout autre homme), puis en dégage aussitôt, en son esprit
+prompt aux généralisations, la signification symbolique ou absolue. Et
+tout ce poème est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai
+poète dont le génie encore en croissance éclate, tel des rayons de
+soleil à travers une haie d'acacias:
+
+ C'est la mère douce aux cheveux gris dont tu es né.
+
+ Les gens pauvres et fiers sont pareils à des cygnes.
+
+ Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.
+ Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.
+
+ Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.
+ Les larmes des femmes sont lourdes et salées
+ comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.
+
+Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le dédaigneux laisser-aller de ce
+dernier vers ajoute à la pensée sérieuse comme un sourire? Il y a
+beaucoup de ces sourires dans la poésie de M. Francis Jammes. Je ne
+trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.
+
+Voilà donc un poète. Il est d'une sincérité presque déconcertante; mais
+non par naïveté, plutôt par orgueil. Il sait que vus par lui les
+paysages où il a vécu tressaillent sous son regard et que les chênes
+tout secoués parlent et que les rochers resplendissent comme des
+topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre,
+celle des heures où il ferme les yeux: et la nature et le rêve
+s'enlacent si discrètement, dans une ombre si bleue et avec des gestes
+si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une
+seule grâce:
+
+ Ils ont une ligne douce comme une ligne.
+
+Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire à ce
+poète et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette poésie, qu'il
+a appelée lui-même une poésie de roses blanches.
+
+
+ * * * * *
+
+
+PAUL FORT
+
+
+Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de
+moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en
+faire toujours. Ces ballades ne ressemblent guère à celles de François
+Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent à rien.
+
+Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et
+supérieurement mouvementés. Cette typographie a donné l'illusion à
+d'aimables critiques que M. Paul Fort avait découvert la quadrature du
+cercle rythmique et résolu le problème qui tourmentait M. Jourdain de
+rédiger des littératures qui ne seraient ni de la prose ni des vers;
+il y a bien de la désinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un
+compliment. Si la ligne qui sépare le vers de la prose est souvent
+devenue, en ces dernières années littéraires, d'une étroitesse presque
+invisible, elle persiste néanmoins; à droite, c'est prose; à gauche,
+c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est
+là, indélébile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est
+indépendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des
+sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dépendant de la
+phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur
+des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que très rarement
+coïncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voilà
+une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.
+
+La question ne se pose d'ailleurs pas à propos des _Ballades
+Françaises_, lesquelles sont bien d'un bout à l'autre en vers, ici très
+pittoresques, très vifs, là très sobres, très beaux; et non pas même en
+vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers «nombreux», mais
+dégagé heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne
+sait comment saluer. Avec un instinct sûr d'homme de l'Isle-de-France,
+il les a remises à leur vraie place, leur imposant quand il le faut le
+silence qui convient à leur nom.
+
+ Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.
+ La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.
+
+Et tout ce petit poème, vraiment parfait:
+
+ Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.
+ Ils l'ont portée en terre, en terre au point du jour.
+ Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en ses atours.
+ Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil.
+ Ils sont revenus gaîment, gaîment avec le jour.
+ Ils ont chanté gaîment, gaîment: «Chacun son tour.
+ «Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.»
+ Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours....
+
+J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime guère que de tels vers, où le
+rythme par des gestes sûrs affirme sa présence et pour une syllabe de
+plus, une de moins, ne s'évanouit pas. Qui s'aperçoit que le troisième
+des vers que voici n'a que onze syllabes accentuées?
+
+ Au premier son des cloches: «C'est Jésus dans sa crèche....»
+ Les cloches ont redoublé: «O gué, mon fiancé!»
+ Et puis c'est tout de suite la cloche des trépassés.
+
+Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la poésie et non
+plus seulement les vers des _Ballades Françaises_. Elles chantent sur
+trois tons principaux; le pittoresque, l'émotion, l'ironie régissent
+successivement, et parfois en même temps, chacun de ces poèmes dont la
+diversité est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs,
+des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus
+charmant: c'est celui des ballades qui empruntent à la chanson populaire
+un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un
+rythme de ronde, une légende; on sent que le poète a vécu dans un milieu
+où cette vieille littérature orale était encore vivante, contée ou
+chantée. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si
+nouveau:
+
+ La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme
+ une coquille. On a envie de la pêcher. Le ciel est gai, c'est
+ joli Mai.
+
+ C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme
+ une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,
+ c'est joli Mai.
+
+Voici une ronde (peut-être) qui fera encore mieux entendre sa musique
+oubliée:
+
+ Un gentil page vint à passer, une reine gentille vint à
+ chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu
+ les feras tuer.
+
+ Un gentil page vint à chanter, une reine gentille vint à
+ descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu
+ les feras tuer.
+
+ Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dorée dans le
+ grand pré.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu
+ les feras pendre.
+
+ Un moine blanc vint à passer, un moine rouge vint à
+ chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le
+ moutier.
+
+L'émotion régit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et
+du rêve: celui des paysages doux et nuancés, bleu et argent. La mer est
+d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est
+bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.
+
+ L'Aube a roulé ses roues de glace dans l'horizon. La terre
+ se découvre en gammes de jour pâle. Un mont reflète, hu-
+ mide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boivent l'herbe
+ d'argent.
+ ................................................................
+
+Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'étendue
+des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manière si
+solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'éternité
+quand elles sont couchées que nous devenons graves, tout au moins, à ce
+spectacle qui trouble la mobilité de nos pensées et les arrête et les
+fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beauté,
+qui, à certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et
+nous préparer à l'état de grâce nécessaire à la communion parfaite.
+C'est le mysticisme dans sa fraîcheur la plus ingénue et dans son amour
+le plus éloquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale
+des montagnes_. Je veux déclarer que cet hymne est beau comme un des
+beaux chants de Lamartine:
+
+ Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mêle
+ ton silence à l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une
+ ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des
+ sphères.
+ ..............................................................
+ A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller
+ ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous--
+ scels d'or des vies futures--nos étoiles visibles aux arbres
+ de la nuit.
+ ...............................................................
+ Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-
+ toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel
+ à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique
+ des nuits.
+
+La rime manque, parfois même l'assonance; on n'y prend garde. C'est,
+renouvelée par de belles images inédites, la grande poésie romantique.
+Mais, sans être unique, une émotion aussi profonde est rare dans les
+_Ballades_. Le poète a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire
+même hors de propos et voici, après un livre sentimental (vieilles
+estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphée, Silène,
+Hercule, restaurée avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis
+XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus étrange encore, puis des ballades
+étranges encore et encore,--et pas une où il n'y ait quelque trait
+d'originalité, de poésie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus
+varié et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tôt, à y bien
+retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les
+branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les
+mousses élastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et
+mouvant. On a défini M. Paul Fort, dans une intention sans doute
+amicale: le génie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore
+très cruel; sérieux, cela dit une partie de la vérité. Ce poète en effet
+est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre
+choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la
+conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de
+sentir autant qu'une manière de dire.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HUGUES REBELL
+
+
+Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de
+la vie du peuple; l'âme des foules ne leur apparaît pas bien supérieure
+à l'âme des troupeaux.
+
+Si l'un de ces hommes réfléchit sur lui-même et arrive à se comprendre
+et à se situer dans le vaste monde, peut-être va-t-il s'attrister, car
+il sent autour de lui une invincible étendue d'indifférence, une nature
+muette, des pierres stupides, des gestes géométriques: c'est la grande
+solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple
+d'être d'accord, de rire avec naïveté, de sourire d'un air discret, de
+s'émouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fierté peut lui venir
+de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopté la pose du
+stylite, soit qu'il ait fermé sur ses plaisirs la porte d'un palais.
+
+M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se présente à nous dans
+l'attitude de l'aristocrate heureux et dédaigneux.
+
+En un temps où, petits plagiaires de Sénèque le philosophe, les agents
+de change, les avocats populaires, les professeurs retirés dans un
+héritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les ténors, les ministres
+et les banquistes, où toute la «noblesse républicaine», hypocritement
+joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le «sort des humbles», au
+moment même qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-là, il
+est agréable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire:
+«Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a été donnée, selon toute sa
+richesse, toute sa beauté, toute sa liberté, toute son élégance; je suis
+un aristocrate.»
+
+Cela ne signifie pas qu'insensible à toutes les souffrances naturelles
+il dédaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui
+et méprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop
+raisonnable et trop élevé pour que le peuple en soit touché. Au pauvre
+monde que de stupides sermons ont incliné vers les satisfactions de la
+vanité et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple
+d'être un brave animal. Les plaisirs intellectuels, à quoi bon en
+suggérer le désir à des cerveaux infailliblement rétifs aux émotions
+désintéressées, aux élixirs qui n'ont pas tout d'abord gratté le palais
+et chauffé le ventre? Donc «le devoir présent est de guérir les vignes
+malades et de replanter les vignes détruites, afin d'enivrer la France
+entière».
+
+Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le
+personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient à
+son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve
+et que de trop nombreuses saignées font baisser son niveau. La
+conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les
+jeux,--et fermer les musées et les bibliothèques «et briser les urnes
+abominables qui, durant tout un siècle, auront livré à la canaille le
+destin et la pensée des plus grands hommes». Opinions, comme on le voit,
+assez insolentes; il n'est pas nécessaire de les taxer d'excessives:
+assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits
+s'éloignent peu des idées communes.
+
+Transporté dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell
+devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est
+un peu dérouté. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une
+forme très heureuse du mépris des convenances sociales; ni que
+l'opposition d'un cardinal débauché à un capucin malpropre soit une
+démonstration très probante de la supériorité de l'aristocrate sur le
+mercenaire; ni qu'un peintre hystérique et vaniteux nous fasse songer
+aussitôt à Titien ou à Véronèse; ni qu'une courtisane familière des
+bouges évoque sans faillir les images émouvantes de la volupté
+vénitienne. Il y a bien des défauts et bien de la grossièreté dans cette
+_Nichina_ qui a mis en lumière le nom de M. Rebell; mais c'est tout de
+même une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise à la
+fois délicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique,
+plus près sans doute de l'histoire que de la légende; c'est pourquoi
+quelques-uns furent choqués.
+
+Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital;
+essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la
+_Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend
+de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits
+dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est
+riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne
+lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de
+ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est
+tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce
+sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression
+est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le
+thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui
+ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en
+jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela
+sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les
+ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,
+grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de
+locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.
+C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de
+sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le
+comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil
+(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition
+qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière
+ou hurle dans la boue.
+
+Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher
+la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain
+est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce
+qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais
+dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui
+qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au
+paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue
+aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».
+
+Il est aristocrate et païen.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FÉLIX FÉNÉON
+
+
+Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à
+former cette esthétique négative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple,
+M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites
+remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de
+jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis
+de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et
+satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un
+livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus
+simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche,
+dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les
+bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une
+réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident
+(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste
+inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être,
+derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M.
+Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de
+l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il
+y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en
+est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à
+des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses
+lectures.
+
+M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.
+
+Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un
+talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire?
+Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur;
+un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté
+leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche
+d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.
+
+Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez
+lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et
+leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou
+anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la
+prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain
+eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il
+jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans
+la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes
+écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées
+au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel,
+mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux
+lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on
+emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.
+
+Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au
+«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet
+«ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données
+d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se
+prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la
+peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines
+de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement,
+couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se
+devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières
+sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen,
+perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de
+mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait
+toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le
+style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a
+compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle
+que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se
+tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une
+école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger,
+nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits!
+
+En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon.
+Outre qu'après la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue
+Indépendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette
+revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On
+peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse
+parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un
+mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux
+de fleurs et plumes.»--En somme, juste assez d'écritures pour qu'on
+regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon
+s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y
+en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable.
+Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer,
+avec ironie, quelques vérités souriantes.
+
+M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église
+silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons
+trop peu.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LÉON BLOY
+
+
+M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le
+certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a
+pas manqué:--et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir
+le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots
+sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le
+prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour
+acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs;
+le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur.
+
+Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un
+sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur
+animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache
+toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au
+vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre
+robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa
+seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de
+leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des
+fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en
+faire que du fumier.
+
+Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des
+besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par
+lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des
+mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se
+réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure;
+les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre
+par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une
+fois au-dessus des herbes reverdies.
+
+Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon
+écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre
+gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai
+mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le
+balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte
+comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement.
+
+Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a
+recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et
+dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée
+dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des
+sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots
+magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la
+terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de
+fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de
+montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que
+deux idées, car il en a une: l'idée théologique.
+
+Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni
+mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres
+semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec
+Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et
+scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les
+accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un
+saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la
+pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le
+catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de
+François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la
+triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les
+vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de
+l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à
+tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais
+il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le
+blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse
+blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son
+amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute
+baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme
+la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui
+serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité
+n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.
+
+Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques
+de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.
+Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités
+silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité.
+Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez
+souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été,
+aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui
+profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que
+tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la _Femme Pauvre_.
+
+Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur
+désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu
+tous les dons; il est même _amusant_; il y a du rire dans les plus
+effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce
+roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des
+injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles.
+On voudrait, pour la sécurité de la joie, ignorer que ces masques
+couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il
+restera: que la prose française aura eu son Juvénal.
+
+Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations
+soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou
+de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire
+anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves--et sans
+crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur
+quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une âme violente,
+injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JEAN LORRAIN
+
+
+C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de
+creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint
+suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable
+de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_,
+oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si
+pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant
+Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses
+causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une
+tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie
+des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la
+houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te
+lirait un des sermons qu'il médita dans son _Oratoire_.
+
+Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts
+hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se
+coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale
+sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir.
+Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai
+toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire,
+le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir
+implacable dans le fastidieux verger de la volupté.
+
+De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru,
+fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa
+pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle
+mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir
+ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me
+semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art
+n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la
+confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus
+véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces
+abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de
+leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où
+chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du
+martyrologe de Lesbos!
+
+Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la
+voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père
+Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout
+à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes
+fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne
+sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets.
+L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les
+seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de
+Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du
+Christ....
+
+M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les
+femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les
+laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce
+titre doux, _Ames d'Automne,_ il a noté la complexité de la physionomie
+féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs
+détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les
+pénitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confessées avec
+une rare sincérité.
+
+Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,
+auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines
+gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même
+empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.
+Jean Lorrain!
+
+Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été
+très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et
+l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont
+alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec
+plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un
+peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né
+dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y
+faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions
+vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le
+monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec
+(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature,
+s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus,
+propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il
+appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un
+langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses
+familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont
+comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras
+sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les
+parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son
+goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.
+
+Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement
+sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale.
+C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un
+conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le
+mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le
+Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si
+singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu,
+quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il
+n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose,
+même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le
+nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu
+de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour
+l'ignorance ou pour la jalousie.
+
+A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus
+particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il
+excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines;
+voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:
+
+ Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain
+ Fixant les matelots rouges de convoitise,
+ Il partage à chacun son bouquet de cytise
+ Et tend à leurs baisers la paume de sa main.
+
+C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les
+_Héroïnes_; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre
+ses pieds; cela est fort joli.
+
+Enilde, à ses pieds,
+
+ Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.
+
+Elaine,
+
+ Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone.
+
+Viviane,
+
+ Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.
+
+Mélusine,
+
+ Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,
+ Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.
+
+Yseulte,
+
+ Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,
+ Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil.
+
+Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou
+glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un
+pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes!
+
+ Pauvres petites Ophélies
+ Qui sans batelier ni bateau
+ Vous en allez au fil de l'eau,
+ Comme vos Hamlets vous oublient!...
+
+Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fées_:
+
+ Un pâle clair de lune allonge sur la grève
+ L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve
+ Tout un choeur de géants et d'archanges ailés.
+
+ Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues;
+ La dune est solitaire et les toits dentelés,
+ Les clochers, les pignons et les murs crénelés,
+ Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.
+
+ Au fond des profondeurs du ciel gris remuées
+ Toute une ville étrange apparaît: des palais,
+ Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets,
+ Et des grands escaliers croulant dans les nuées.
+
+ Leur ombre grandissante envahit les galets
+ Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,
+ Berce au-dessus des mers la ville des mirages.
+
+Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées,
+couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent
+langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire.
+
+Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des _Ames
+d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+EDOUARD DUJARDIN
+
+
+Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a
+pas laissé d'autres traces dans la littérature, la _Revue Indépendante_
+passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule
+s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise
+de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de
+quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien
+dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but
+d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins
+bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa.
+Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une
+discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit,
+une lecture immense,--et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout
+impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un
+chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique,
+léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de
+compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement
+déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur
+les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M.
+Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur
+(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers,
+Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain
+francisé.
+
+Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaça par un
+dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier
+1889, la _Revue Indépendante_ passa en d'autres mains, perdit d'année en
+année son caractère aristocratique, mourut lentement.
+
+Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important,
+celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces
+recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé
+depuis presque un demi-siècle, la _Revue française_, la _Revue
+fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la
+_République des Lettres_. Ces deux années furent fécondes et nous en
+ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de
+la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit
+par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté
+vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution.
+Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis
+à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à
+l'idée, de la peinture à la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue
+Indépendante_ redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des
+vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.
+
+La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la
+même époque; déjà il avait fondé la _Revue Wagnérienne_, dont l'action,
+peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues
+spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les
+discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue
+Wagnérienne,_ de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le
+wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art
+intégral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit
+le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle.
+Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le
+premier numéro de la _Revue Wagnérienne,_ une date dans l'histoire du
+wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus
+élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner,
+interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des
+costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression
+d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est
+«impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.
+
+Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son
+apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit
+des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la _Légende
+d'Antonia_.
+
+«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune
+fille, quelqu'un passa qui dit un nom....
+
+«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»
+
+Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on
+retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages
+où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux
+ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de
+ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète
+aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie
+chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent,
+nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;--et la
+bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que
+nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard.
+Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet
+esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par
+comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu
+aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté
+de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de
+là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu
+aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons
+de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux
+de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de
+sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve....
+Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur
+de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes
+savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne
+pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne
+psychologie et la juste transposition par de petites phrases très
+simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir
+l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est
+toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des
+essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable.
+Qu'on lise le deuxième Intermède de _Pour la Vierge du roc ardent_; en
+quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la
+vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et
+les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:
+
+ Fleurs au sol attachées
+ Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées,
+ Fleurs de tiges jamais tachées,
+ Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée;
+ Fleurs sur le sein maternel couchées,
+ Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées;
+ Quelques-unes avant l'heure se sont séchées,
+ Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées;
+ Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées;
+ Puisse le sol nourricier nous garder attachées!
+
+Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va
+venir:
+
+ Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes,
+ Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête,
+ ..............................................................
+ Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,
+ Et nous prendra vers le midi toutes défaites.
+
+Après la résignation, le cri de joie:
+
+ Oh! que douces seront les blessures
+ Dont il ouvrira nos tiges pures!
+ .....................................
+ Oh! la délicieuse morsure,
+ L'arrachement de l'âme et la sûre
+ Jubilation de notre torture
+ Au jour de la divine meurtrissure!
+
+Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don:
+
+ L'attendu qui viendra pour nous,
+ Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,
+ Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.
+
+Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes
+d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous
+n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de
+sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent
+d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le
+sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin,
+excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du
+musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme
+ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination
+est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et
+colore ce qu'il voit.
+
+Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un
+tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent,
+s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la
+plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition
+anticipée du cinématographe.
+
+_Les Lauriers sont coupés_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son
+velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux,
+tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du
+souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux
+blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate
+tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les
+paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie
+coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris,
+vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive.
+A rédiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine
+de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit
+curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu,
+et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout
+cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si
+logique!
+
+De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du
+sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes
+les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le
+caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire,
+demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous
+les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre
+musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur
+des airs connus, les paroles traditionnelles.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MAURICE BARRÈS
+
+
+Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental
+et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux
+dernières lignes de la préface des _Taches d'encre_: «Et peut-être
+qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis
+bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure
+un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière,
+avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu
+mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour
+et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais
+n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital,
+par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment
+ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus
+prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que
+les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils
+reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux
+s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle,
+quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu
+amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se
+rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en
+l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que
+M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi
+Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait
+vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé.
+Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès
+inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de
+soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier
+impérieux, qui est leur maître.
+
+Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore,
+qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas
+certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune
+une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les
+forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à
+travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession
+et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des
+Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur
+masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop
+intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop
+finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait
+entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le
+peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des
+seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore
+mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il
+le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il
+pénétrera au coeur, dans la poudrière,--et ne la fera pas sauter.
+
+Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres
+hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le
+feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur,
+n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune;
+l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la
+première heure, dans la littérature.
+
+Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts,
+ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un
+désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite
+très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe
+donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande
+égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté
+ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel
+qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui
+suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il
+séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns
+ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils
+propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a
+donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que
+le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun
+commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer
+avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils
+connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M.
+Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres
+disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils
+surent que pour arriver à la vie bienheureuse--qui comme dans Sénèque
+comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que
+pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec
+l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être
+boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste
+à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie
+parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des
+conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même
+un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit
+de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.
+
+Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle
+vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité
+d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété
+des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas
+oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs
+du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de
+M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent
+et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne
+méprise pas le moyen qu'il emploie.
+
+Parmi les études annoncées dans le prospectus des _Taches d'encre_, un
+titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne
+sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de
+tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le
+moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance,
+de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens
+inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère
+pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du
+naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus,
+cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni
+sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le
+sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa
+séduction.
+
+Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même.
+Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette
+sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui
+permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le
+_Roman de l'énergie nationale,_ avec les titres de «tableaux» tels que
+la _Justice! l' Appel à l'épée_. Cette manifestation doit-elle troubler
+la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et
+aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des
+moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée
+forte.
+
+Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces
+intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long
+labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix
+conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les
+gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que
+le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de
+la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil
+déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire
+vibrer les muscles, ni son propre coeur.
+
+Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le
+spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque
+monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on
+en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il
+ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Déracinés_ sont moins un
+roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les
+premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte
+son arsenal.
+
+Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il
+paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore
+un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une
+défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses
+espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop
+de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans
+sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de
+l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais
+il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses
+ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices
+intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples,
+restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui
+qu'un moyen et une méthode.
+
+Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est
+trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que
+l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli.
+Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est
+brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur
+l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi
+des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une
+génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie.
+
+Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la
+jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès
+l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M.
+Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude;
+ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la
+race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses
+caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à
+lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en
+secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu
+le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent
+volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient
+froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait
+des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a
+pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le
+danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les
+engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en
+vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches
+à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M.
+Barrès; il n'eût jamais écrit le _Disciple_, même s'il y avait songé;
+car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de
+l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux
+volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs
+gestes.
+
+Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée,
+aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de
+l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle
+que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a
+dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le
+mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions
+des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+CAMILLE MAUCLAIR
+
+
+D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de
+Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice,
+homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des
+déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres,
+souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les
+vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité.
+Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la
+croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras,
+les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa
+vocation.
+
+On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M.
+Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs
+philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser.
+Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille
+pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum
+dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est
+que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus
+de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à
+sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses
+dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié
+celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela
+un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont
+le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de
+l'idole qu'il renversera demain.
+
+Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est
+caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets,
+c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit
+les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa
+beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une
+intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à
+celle de l'abeille maçonne.
+
+M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il
+ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement
+avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille:
+il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la
+marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets
+immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce
+qu'il a touché.
+
+Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste
+et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les
+idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que
+les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit
+à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le
+terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles
+fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.
+
+Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il
+réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un
+aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les
+complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour
+en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires;
+il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce
+que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de
+tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par
+exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y
+est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels
+jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter
+une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure»,
+il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se
+meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a
+détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence
+des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse
+davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous
+sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons
+besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés.
+
+Il faut beaucoup de subtilité et de magnifiques ressources logiques pour
+vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture
+humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids.
+D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit
+forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont
+de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce
+pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa
+dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble
+un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche
+pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui
+bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair
+regarde et songe.
+
+Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une
+diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui
+serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des
+significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle
+participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la
+jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque
+impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée
+incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble
+qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair
+réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages
+d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la
+proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son
+analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques
+coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les
+madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare,
+mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a
+joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot
+luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il,
+à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde
+froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait
+été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du
+commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des
+mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement
+riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais
+seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser
+convaincre par l'éloquence.
+
+Quel charme en ses phrases et que ses périodes sont belles! Si pour
+thème d'un discours il prend ce mot de M. André Gide: «J'appelle symbole
+tout ce qui _paraît_», nous sommes surpris, mais non déconcertés, car
+nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite
+de formules dont l'élégance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc
+éclatant, la pensée douteuse qu'il a choisie pour ses expériences. Il
+faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons éblouis à
+fermer les paupières. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est
+même pas expressive, en soi; résumé d'une manière de sentir toute
+personnelle, il semble que sa vérité soit, réduite à un mot,
+incommunicable à tout autre esprit. Elle est banale au degré où la
+vérité est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui
+donner; pauvre, s'il la délaisse. Il paraîtrait donc que, simple manière
+de dire, elle fût particulièrement impropre à supporter un commentaire
+logique et surtout un commentaire précis. C'est un _Sunt cogitationes
+rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur même de l'intelligence qui
+le proféra.
+
+Or, et voici où l'éloquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair
+s'empare de cette formule sèche et rude, l'enveloppe dans les somptueux
+plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose;
+les longues étoffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin
+s'anime; en vérité il sourit et on croit qu'il respire; la créature est
+complète: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute
+une théorie du symbole vient de naître, qui s'épanouit dans sa richesse
+verbale. Peut-être qu'ensuite nous reviendrons à la phrase sombre
+précisément parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux
+intermède, de toutes les douceurs de la lumière.
+
+M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille
+métaphore, «la magie du style». Son style est magique non par l'éclat
+des couleurs, ou par l'éclat des sonorités, mais pour la beauté de sa
+couleur unique et la pureté de son timbre. Il ressemblerait à ces
+rivières qui coulent avec une fluidité riche sur un fond de sable doré
+mêlé de cailloux dont la résistance se résout en une musique lente,
+profonde et continue. Si cela ne devait être totalement
+incompréhensible, je dirais que je perçois dans ce bruit des harmoniques
+métaphysiques, et, à la surface, la perpétuelle lueur des idées que
+charrie la rivière.
+
+Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les écrits
+de M. Mauclair, qui sont déjà très variés et prouvent une fécondité
+exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune même qu'on ne le
+supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais
+le frère aîné et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge
+lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins
+avide de toutes les idées, de toutes les fleurs, se tiendra plus
+volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant
+qu'il parle avec maîtrise, à l'âge où d'autres savent à peine écouter,
+et qu'on ne l'ait jamais connu écolier, et que son premier livre,
+_Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait
+naguère? Le secret de ce prestige et de cette autorité, je le trouve
+peut-être dans cet aveu: «Je me préoccupe de me donner tout entier à
+toute minute de ma vie....», et dans cet autre: «... en m'offrant aux
+variations sensitives de la minute qui va venir....»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+VICTOR CHARBONNEL
+
+
+Hier encore prêtre de l'église catholique, apostolique et romaine, M.
+Charbonnel est un esprit libre, si la liberté est autre chose que la
+négation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait
+volontairement parmi l'abondance des vérités intellectuelles, morales et
+religieuses, qui nous sont offertes depuis les siècles. Qu'on lui
+accorde un impératif catégorique, la révélation intérieure, il n'en
+demande pas davantage: ayant sauvé ce thème de son apostolat, il concède
+à, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une
+indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux,
+puisqu'il soulève le manteau des apparences pour contempler
+respectueusement la nudité divine, et un esprit mystique, puisqu'il
+délaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les
+rapports directs entre l'âme et l'infini.
+
+La plupart des hommes sont si mal fixés sur ce que les anciens
+grammairiens appelaient la propriété des termes que certains seront
+surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de
+confondre. M. Charbonnel les a délimités lui-même en plusieurs passages
+de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constaté que ce
+n'est plus que par exception que le mysticisme est réellement religieux,
+quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La
+religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les conséquences
+d'une croyance précise; le mysticisme, c'est de croire à l'échelle de
+Jacob. Où mène-t-elle nécessairement? Nulle part, qu'en haut. Où
+mena-t-elle Plotin, où mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes
+on arrive à un troisième état d'esprit où les deux tendances se
+confondent, où l'échelle de Jacob, montée du coeur où elle s'appuie,
+ne s'arrête en son ascension qu'en ce point de l'infini où commence la
+certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu
+et, entre ces deux extrêmes, plusieurs nuances où les intelligences
+jouent à sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une forêt.
+
+Le mysticisme qui chanta récemment dans la littérature et dans l'art
+était le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le
+critique exact et ironique, et il a très bien senti courir et murmurer
+sous la mélancolie dominante, un peu affligée, un second air plus vif
+qui disait les joies de l'idéalisme, de la liberté retrouvée, de l'idée
+reconquise. Il ne lui a pas échappe que le mysticisme moderne se sert
+de la religion, mais ne la sert pas; que la théologie n'a plus de
+servantes, qu'elle balaie elle-même ses sanctuaires, et que, sans le
+vouloir expressément mais par son attitude, elle en défend l'entrée à
+tout ce qui est intelligence, originalité, poésie, art, libération. Les
+écrivains naturellement portés vers le catholicisme ont dû s'éloigner
+presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de
+Denys et de Hugues, a renoncé à s'abreuver au lac devenu le marécage de
+toutes les bêtes amphibies. Où est le temps où Gerbert était élu pape
+parce qu'il était le plus grand génie de l'Europe?
+
+Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il
+affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux
+de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M.
+Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il
+reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.»
+Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un
+christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion
+lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et
+chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques.
+Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est
+trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des
+hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme
+dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau
+symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé
+les premiers principes.
+
+C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la
+religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans
+l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la
+morale.
+
+Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou
+naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure
+et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les
+deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en
+trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la
+_Volonté de vivre_.
+
+«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.»
+L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que
+toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres;
+par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles,
+«craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite,
+prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère».
+Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page
+remarquable:
+
+«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité
+et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu,
+d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté
+jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de
+mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur
+vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont
+constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification
+que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à
+des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion
+humaine profère et impose à la manière des antiques oracles.
+Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne
+sommes point hors de servitude.»
+
+Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous
+«poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»;
+l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à
+l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de
+puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux
+fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas
+nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que
+l'esprit a créé».
+
+Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes
+des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus
+élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre
+d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre
+de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous
+qui l'avons conçue».
+
+«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas
+vraiment notre vie.»
+
+C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De
+l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un
+peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur
+l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de
+l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir
+l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire
+et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne
+volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité
+entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui
+est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous,
+rémunératrice et significative.
+
+Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son
+énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme
+Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité
+et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le
+conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas;
+nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous
+sommes les souverains juges de nous-mêmes.
+
+Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il
+s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le
+«sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation
+intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.
+
+M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une
+doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature
+dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à
+travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel
+qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour
+divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de
+l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans
+regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le
+clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme
+les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa
+religion la philosophie de son temps.
+
+On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du
+matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions
+pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même,
+seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même
+intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines,
+il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la
+vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon
+la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il
+tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.
+
+Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il
+n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on
+peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses
+écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des
+hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête
+et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir
+entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se
+demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même
+de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou
+bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On
+verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:
+
+«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne
+sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais
+que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à
+beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse
+pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles
+folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de
+nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il
+est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des
+vents.»
+
+Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est
+un espoir:
+
+«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en
+route?»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ALFRED VALLETTE
+
+
+On a beaucoup célébré les mérites des fondateurs d'ordres religieux;
+on a dit leur foi en l'idéal, l'enthousiasme de leurs rêves, la
+persévérance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vécu
+généreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art
+suprême, la charité, leur amour des formes nouvelles de l'activité
+sociale, leur génie à plier à leurs désirs la paresse humaine, la peur
+humaine, l'avarice humaine.
+
+De ces ordres, les uns se sont éteints, après avoir donné au monde ce
+qu'ils avaient de lumière; les autres ont prolongé dans les siècles
+l'agonie lente qui étouffe doucement les institutions en désaccord avec
+les goûts de l'humanité; d'autres enfin n'ont vécu qu'en pliant et en
+repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si
+déconcertantes de l'idéal éternel. Mais quelles qu'aient pu être ces
+différentes fortunes, une période est surtout intéressante dans
+l'histoire des ordres, celle, des débuts, celle de la lutte contre la
+première hostilité.
+
+Pareillement, on écrirait de curieux chapitres sur les fondateurs de
+revues littéraires, et l'on trouverait, sans doute avec étonnement, que
+Philippe de Néri et tel de nos contemporains ont des caractères communs,
+par exemple le goût de l'inconnu et le désintéressement qui sacrifie à
+la fortune d'une idée les satisfactions présentes.
+
+Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-à-dire inexplicable,
+inexcusable, admirable dans le bien, exécrable dans le mal, il faut
+qu'elle apparaisse désintéressée, que les roues initiales qui la meuvent
+soient d'un métal absurde, d'un système incompréhensible, que tout le
+mécanisme se déroule selon le mystère de principes tout à fait
+inabordables au peuple des fidèles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un
+socialiste, que le renoncement à toute joie tangible d'une créature qui
+se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de «gagner le
+ciel»? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le
+renoncement de l'écrivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa
+fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long
+de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers
+une statue toute nue de la Beauté?
+
+C'est peut-être là qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car
+il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source
+de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social,
+qu'une association fondée par une servante bretonne soulage à Paris plus
+de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre
+littéraire, qu'une revue fondée avec quinze louis a plus d'influence sur
+la marche des idées, et par conséquent sur la marche du monde (et
+peut-être sur la rotation des planètes), que les orgueilleux recueils de
+capitaux académiques et de dissertations commerciales.
+
+Misère et stérilité de l'argent, de l'argent pourtant vénérable et
+adorable, car il est le signe de la liberté et l'une des seules
+chasubles qui donnent aux épaules humaines leur grâce et leur force!
+Heureusement que la foi et la bonne volonté sont ses immédiats
+succédanés et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout
+organisme, dès qu'il est né, tend vers sa réalisation; les organismes
+conditionnés par la société ne peuvent se réaliser que selon le plan
+social; alors vivre c'est créer de la richesse; le mot est inéluctable.
+Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils;
+seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l'idée,
+outre qu'elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à
+l'infini.
+
+Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'écris des figures dans l'espace.
+Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux
+suivantes par la seule sonorité d'un mot.
+
+Identifié dès la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il
+avait nettement contribué à faire naître, M. Alfred Vallette en est
+devenu, par la suite, le fondateur réel, puisque toutes les pierres
+au-dessus de la première ont été touchées par ses seules mains, et
+puisque seul il y représente, depuis le premier coup de marteau, le
+principe de continuité, qui est le principe même de la vie. A partir
+donc du moment où il assuma cette charge, sa littérature a été tout en
+actes; il n'a plus exercé qu'une imagination pratique, une critique à
+conséquences immédiates et certaines.
+
+Il n'y eut là aucun phénomène de dédoublement ou de rénovation: une
+intelligence naturellement réaliste s'adaptait à des fonctions
+réalistes, comme, d'abord, elle s'était adaptée, en littérature, à
+l'analyse logique et minutieuse de la réalité. Ecrire un roman ou le
+vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une différence musculaire,
+tout extérieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est
+identique; l'équivalence est parfaite entre l'acte et l'idée de l'acte,
+ce qui rend inutile leur superposition; devenu matériellement actif, et
+avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus écrire; s'il abandonnait
+ses fonctions actuelles, il se remettrait à écrire, immédiatement. C'est
+la rivière qui, selon la vanne remontée ou descendue, coule par ici ou
+par là. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois
+dynamiques.
+
+Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette
+surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais
+été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans
+souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable
+de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre
+unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir
+pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines
+intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité,
+ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience
+de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un
+océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac
+déconcerte les esprits méthodiques.
+
+M. Vallette est de l'école de Flaubert.
+
+Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des
+intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première
+règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses
+peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on
+découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que
+l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi,
+en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de
+ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais
+le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on
+puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de
+l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement
+négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité
+purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser
+dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque,
+en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même
+néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M.
+Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage
+est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie
+représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle
+il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un
+milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle
+rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien;
+souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est
+surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite
+fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins,
+il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou
+toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa
+couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des
+sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être
+nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore
+autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome.
+Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir
+d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est
+ni un idiot ni un noué: c'est une maquette.
+
+Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à
+un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses
+gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son
+ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du
+dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une
+création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création;
+tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin
+qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.
+
+S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est
+celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression
+seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des
+lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est
+la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le
+grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère
+de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a
+peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir.
+
+On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le
+même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait
+accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux
+analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans
+l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et
+Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de
+l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude.
+Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement
+ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature,
+il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu
+satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée.
+
+Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de
+matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à
+gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures.
+L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et
+partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MAX ELSKAMP
+
+
+Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans
+les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune
+et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les
+douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles,
+Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre
+heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la
+pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur
+la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.
+
+Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre.
+Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson
+des cloches.
+
+ Un pauvre homme est entré chez moi
+ pour des chansons qu'il venait vendre,
+ comme Pâques chantait en Flandre
+ et mille oiseaux doux à entendre,
+ un pauvre homme a chanté chez moi.
+
+Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons
+de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images
+naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui
+semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est
+miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté
+extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais
+que nul ne veuille la pureté d'art des _Six chansons de Pauvre homme_;
+il ne saurait,--car la semaine est finie, et
+
+ A présent c'est encore Dimanche,
+ et le soleil, et le matin,
+ et les oiseaux dans les jardins,
+ à présent c'est encore Dimanche,
+ et les enfants en robes blanches
+ et les villes dans les lointains,
+ et, sous les arbres des chemins,
+ Flandre et la mer entre les branches....
+
+Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme
+d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et
+surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de
+raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on
+s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den
+Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing
+der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini.
+L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant,
+traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à
+des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre,
+cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et
+diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise.
+Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M.
+Elskamp la sent et l'exprime:
+
+ Dans un beau château,
+ la Vierge, Jésus et l'âne
+ font des parties de campagne
+ à l'entour des pièces d'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ Jésus se fatigue aux rames,
+ et prend plaisir à mon âme
+ qui se rafraîchit dans l'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ de cormorans d'azur clament
+ et courent après mon âme
+ dans l'herbe du bord de l'eau,
+ dans un beau château.
+
+ Dans un beau château,
+ seigneur auprès de sa dame
+ mon coeur cause avec mon âme
+ en échangeant des anneaux,
+ dans un beau château.
+
+Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par
+laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions,
+les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout
+l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme
+vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du
+symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème
+descend de l'abstraction à la vie....
+
+(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de
+M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La _Mort de
+Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans
+l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est
+emblématique.)
+
+L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de
+personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes
+volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature
+telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation,
+l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne
+se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.
+
+Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max
+Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement.
+Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'âme_, la poésie
+emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:
+
+ Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée,
+ les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle
+ reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;
+
+ les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,
+ les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,
+ les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;
+
+ les anges-voyageurs savent le colombier,
+ et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée,
+ les anges-voyageurs savent le colombier;
+
+ mais les plus petits anges se donnant la main,
+ les plus petits anges se trompent de chemin,
+ mais les plus petits anges sont encor très loin;
+
+ et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles.
+ .....................................................
+ Et les anges ont froid parmi les hirondelles,
+ .....................................................
+
+et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est
+familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion
+répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux
+et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans
+la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.
+
+Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus
+dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la
+tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut
+qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles
+pareilles aux étoiles d'en haut, il salue
+
+ Marie des choses ineffables,
+ Marie des pures senteurs,
+ Marie du soleil et des pluies,
+
+et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il
+demande pardon:
+
+ Marie de mes beaux navires,
+ Marie étoile de la mer,
+ me voici triste et bien amer
+ d'avoir si mal tenté vous dire.
+
+La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.
+
+ ... Allez vos chemins,
+ Les tartanes, les balancelles,
+ Avec vos tout petits noms d'ailes,
+
+Le dernier volet du _Triptyque à la louange de la vie_ est un cantique
+d'amour et de bonté:
+
+ Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,
+ avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme
+
+ et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment
+ semblent des enfants blancs en robes de baptême ...
+ ......................................................
+ ... ma douce soeur joie et son frère Innocence
+ s'en sont allés cueillir, en se donnant la main,
+ sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....
+
+Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons,
+afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les
+campagnes,
+
+ jusqu'aux arbres loins comme des tentures.
+
+On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie,
+tout est printemps,
+
+ et, cloches de bonnes nouvelles,
+ lors, aux gens sur le pas des portes
+ dites qu'enfin Doctrine est morte
+ et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.
+
+Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max
+Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin
+fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été
+quelquefois rempli à cette rivière de grâce, _Sagesse_, c'est que la
+miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans
+toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un
+jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins
+profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est
+plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de
+cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout
+au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une
+pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même
+mystique, que ceci:
+
+ Anges de velours, anges bons ...
+ Anges, la chair du soir m'envoûte ...
+ La reine de Saba me baise
+ sur les yeux; anges très chrétiens,
+ dans le noir des maisons mauvaises....
+
+et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la
+plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de
+ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin
+dans un paysage de maisons ou d'arbres.
+
+Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se
+veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant
+plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a
+écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des
+hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées
+qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,
+
+ au dimanche ivre d'eau-de-vie,
+
+semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles.
+Qui sait,
+
+ car nous avons beaucoup voyagé, Théophile,
+ par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,
+
+ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en
+ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson,
+M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de
+Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait
+ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement,
+car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le
+poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la
+mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses
+latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut
+pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des
+significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée:
+l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.
+
+Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et
+aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours
+originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la
+pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand,
+transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans
+toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion
+charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.
+
+On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de
+fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au
+puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux
+fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la
+tendresse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HENRI MAZEL
+
+
+Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le _Mercure_, revue
+d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon.
+L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art,
+d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de
+soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas
+à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance
+de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que
+plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement
+exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une
+science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit
+pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent.
+Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est
+aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers;
+comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la
+politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion
+d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un
+symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles
+métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté
+d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains
+(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous
+anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère)
+pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de
+toutes les tendances intellectuelles.
+
+Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la
+modération de M. Henri Mazel.
+
+Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et
+plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son
+art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même
+héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de
+comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le
+meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La
+théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des
+discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait,
+dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de
+Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre
+la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin
+clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les
+transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la
+Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice
+qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées
+révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point
+social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la
+liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une
+révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a
+rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera
+peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France
+s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière.
+Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du
+machinisme.
+
+Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les
+solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques,
+requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume
+austère, la _Synergie sociale_, austère, mais non pas rébarbatif, car
+son esprit est clair, logique, simplificateur.
+
+Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il
+choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur
+signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal
+peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne
+facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence
+la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est
+faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer
+que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire
+offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une
+conviction trop rapide.
+
+Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien,
+M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du
+catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les
+idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une
+croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop
+franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême
+me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions,
+contradictoires.
+
+Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité
+de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques
+douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les
+esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à
+s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi
+admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées
+flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne
+pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont
+indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront
+faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une
+notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera
+sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le
+fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire
+n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront
+d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui,
+au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis
+pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs
+déductions.
+
+On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste
+cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories
+de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un
+enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers
+à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M.
+Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre,
+conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes
+historiques. Le _Nazaréen_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges
+tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs
+prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité;
+il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages
+imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est
+leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que
+savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus
+vrai qu'_Antoine et Cléopâtre_? Le drame historique ne doit pas être
+dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en
+scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture.
+Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des
+études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu
+destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices
+pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on
+s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il
+faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une
+idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement
+propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la
+plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se
+réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir
+le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son
+destin.
+
+Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent,
+lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave
+de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui
+ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet
+suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit
+connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances
+simplificatrices et son goût de la critique sociale.
+
+Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses
+poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette
+impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec
+une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MARCEL SCHWOB
+
+
+Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse
+psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me
+conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a
+la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir
+un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes
+d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a
+peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce
+qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces
+frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu.
+Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que
+les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches
+privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur
+d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs
+actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs,
+vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le
+génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est
+né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de
+Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de
+Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.
+
+Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir
+qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se
+réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que
+la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme;
+mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que
+je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé
+des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique.
+Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui
+ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques
+syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu,
+lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande
+d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin!
+Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique»,
+au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un
+cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des
+explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des
+vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu
+de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les
+savoir en bois, en toile ou en papier.
+
+Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M.
+Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé
+(légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un
+personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir
+dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut
+déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au
+caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou
+recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou
+qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne
+caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut
+compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de
+lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le
+vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une
+figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les
+comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie
+individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte
+soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même
+d'une existence particulière.
+
+Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son
+impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de
+contes et particulièrement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une
+centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre
+ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M.
+Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où
+excella Edgar Poe) que les Américains appellent _boaxe_, que de lecteurs
+même savants il aurait pu duper avec cette vie de _Cratès_, _cynique_,
+où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour
+arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté
+d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et
+flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes,
+enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans
+un génie particulier, il était très facile d'écrire les _Vies
+Imaginaires_.
+
+Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité
+effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et
+l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes
+offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de
+fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si
+les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait
+pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie
+géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au
+centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une
+seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait
+est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.
+
+L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme
+au début de _MM. Burke et Hare assassins_: «M. William Burke s'éleva de
+la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt
+latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord
+invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de
+faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela
+encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous
+découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la
+brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue
+tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié;
+enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières
+de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie
+obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous
+distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons
+l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que
+nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que
+comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de
+mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial
+_Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.
+
+Il n'y a qu'un défaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est
+une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont
+point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou
+de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une
+psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour
+relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à
+ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient
+leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les
+explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout
+seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer
+ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les
+autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle
+selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une
+oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il
+est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le
+génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un
+tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues
+métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à
+ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.
+
+Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces,
+mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à
+mesure, dans le goût de _Spicilège_, et nous ne serons pas distraits par
+le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.
+
+Elle est d'ailleurs importante, cette préface de _Monelle_, pour la
+psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période;
+j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les
+notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération:
+le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé
+d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure
+présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille
+à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de
+petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant,
+touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans
+la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances
+humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux
+s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de
+toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans
+l'infini.
+
+Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par
+l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts,
+des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race
+décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves
+de bonne odeur.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PAUL CLAUDEL
+
+
+On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à
+diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci,
+dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la
+première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain;
+pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas
+son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails
+même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tête
+d'or_ est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux,
+que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont
+de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout,
+épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. _Tête d'or_
+fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec
+génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.
+
+ Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.
+ (_Ils soulèvent le corps._)
+ Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.
+ (_Ils la descendent dans la fosse_.)
+
+ CÉBÈS
+ Qu'elle repose.
+
+ SIMON
+ Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!
+
+C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour.
+L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu
+plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce
+qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits
+vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une
+main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort,
+mais pas davantage.
+
+ Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue
+ Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.
+ Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.
+ Comme une vieille barque arrivée à la fin de la _mer_ ...
+ ... Ma fortune féminine! Mon amour
+ Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de
+ dessous les ailes!
+ Va-t'en dans la fosse.
+
+ CÉBÈS
+ Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?
+
+ SIMON
+ Oui.
+ Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!
+
+Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse
+tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite
+princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est
+une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement,
+il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en
+méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles
+vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au
+bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la
+lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il
+en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le
+vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal,
+ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:
+
+ Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en
+ rêve,
+ Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache
+ l'importune fougère.
+
+Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie.
+Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont
+des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité;
+elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette
+journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir
+cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume.
+L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un
+chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui
+vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:
+
+ D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les
+ hommes tombent comme des pommes.
+
+L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des
+pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,
+
+ La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,
+
+et il fait un soir d'été.
+
+ Comme c'est beau, un soir d'été!
+ Le silence béni s'emplit
+ De l'odeur du blé qui fait le pain.
+ Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,
+ Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous
+ les êtres....
+
+Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à
+l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette
+minute, ce qu'il dira plus tard:
+
+ Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui
+ sont morts,
+ Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir
+ par le ventre?
+
+Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme
+blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et
+s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses
+revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop
+l'ironie de _Jules César_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre,
+plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tête d'or_ nous montre trop la
+logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le
+tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a
+jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains
+inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.
+
+La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui
+parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de
+voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:
+
+ A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront
+ les pauvres pour s'amuser de toi,
+ Quand tu leur raconteras que tu fus reine
+ Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage
+ et roussisse tes mains!
+
+Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour
+mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré
+d'une fonte:
+
+ O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche
+ même!
+
+Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et
+dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est
+seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de
+sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la
+cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:
+
+ Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés,
+ je reste ce que je suis.
+ Je suis fixée au poteau! mais mon âme
+ Royale n'est pas entamée et, ainsi,
+ Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.
+
+Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la
+nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine
+agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort
+de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui
+pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans
+espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:
+
+ Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!
+ O soleil! Toi mon
+ Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô
+ Porte! Or, or! Colère sacrée!
+ Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle
+ l'azur glacé!
+ Buissons, fougères d'azur!
+ Et toi, église colossale du flamboiement,
+ Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers
+ toi une adoration séculaire!
+ Ah! ah! cette vie!
+ Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la
+ poitrine des forts!
+ Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!
+
+ LA PRINCESSE
+ Est-ce là mourir?
+
+ LE ROI
+ O Père,
+ Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi!
+ Comme les gens de la vendange au devant des cuves
+ Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,
+ Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe!
+ Je meurs. Qui racontera
+ Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma
+ poitrine comme une roue?
+ O Bacchus, couronné d'un pampre épais,
+ Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre!
+ bois l'esclave!
+ O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!
+ O ... cher ... chien!
+
+Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui
+efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle pitié quand la
+petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui
+presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!
+
+Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il
+faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.
+
+Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à
+Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer.
+Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la
+main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes
+comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son
+origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!
+
+ ... O la Marne dorée
+ Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres
+ et les maisons!
+
+cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la
+Moselle, où
+
+ ... vitreis vindemia turget in undis.
+
+Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tête d'or_ est de puiser dans
+le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit
+les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des
+feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»;
+et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:
+
+ Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol
+ défleuri,
+ Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.
+
+Et ceci:
+
+ L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.
+
+Cette vision de l'Adieu:
+
+ La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante
+ S'efface tellement dans l'épais crépuscule
+ Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît
+ violette.
+
+ Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour
+ notre imagination:
+
+ La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.
+
+C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même,
+mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve
+dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers
+le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en
+bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des
+moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un
+voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont
+d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des
+images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les
+plexus:
+
+ ... A quoi
+ Quand mon corps comme un mont hérisserait
+ Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?
+
+ ...............................................
+
+ Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit
+ Avec notre âme pour noyau.
+
+Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des
+significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille
+«bourbiller comme des crevettes».
+
+Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un
+compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre
+comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une
+magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se
+meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie
+surhumaine.
+
+Il ne s'agit que de _Tête d'or_ et déjà mes paroles débordent, sans
+atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner
+l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur
+les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher
+qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les
+piliers.
+
+En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de
+plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier
+autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tête d'or._
+Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les
+vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et
+peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement
+dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré
+que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné
+par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a
+été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais
+ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir
+parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale
+médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit
+pas le long de la rive d'ombre.
+
+Relu, _Tête d'or_ m'a enivré d'une violente sensation d'art et de
+poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les
+temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des
+yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie
+se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tête
+d'or_ dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail
+inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir,
+comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il
+faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de
+l'auteur de _Tête d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept
+années de silence.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+RENÉ GHIL
+
+
+M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de
+positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la
+plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi,
+du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la théorie du progrès
+indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par
+l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on
+pourrait appeler cela un positivisme mystique.
+
+Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de
+Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série
+des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de
+réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens
+religieux, sentimental et presque amoureux.
+
+Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout;
+ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin;
+c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la
+première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens
+irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions
+populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial
+a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils
+constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au
+paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques
+autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début
+du XVIIIe siècle; des recherches méthodiques fixeraient facilement une
+date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de l'abbé de
+Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux.
+
+Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du
+devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du
+paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui,
+toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du
+bonheur social est scientifiquement possible.
+
+Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de
+justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en
+bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel,
+corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète
+décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas
+faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être
+ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie
+ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle
+impossible.
+
+Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art:
+Instrumentation verbale_.
+
+On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet
+de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il
+est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme
+des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les
+croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:
+
+ A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...
+
+Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques
+malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons
+demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition
+colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et
+un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,
+pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction
+avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.
+
+M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons
+d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge,
+_o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de
+domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or,
+_u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres
+et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct
+d'aimer», etc.
+
+Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,
+extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils
+sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en
+l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur
+son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée
+par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots
+dans une série instrumentale différente.
+
+C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale
+peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même
+perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de
+très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout
+l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,
+et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me
+donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.
+
+ Il ne veut pas dormir, mon enfant ...
+ mon enfant
+ ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière
+ le hasard agrippant et l'unité première
+ de son geste ingénu qui ne se sait porteur
+ des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière
+ ronde du haut soleil son geste triomphant
+ d'être du monde!...
+
+Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de
+tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.
+Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale
+étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.
+L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon,
+harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de
+bleu, ce qui est assez heureux.
+
+Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas
+et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement,
+M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la
+fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour
+où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées
+et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions
+un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées,
+sûrement de larges et profonds lyrismes.
+
+Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la
+terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et
+des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois
+avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images
+et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que
+presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre
+dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau
+tourmenté d'une nature ivre et en sueur:
+
+ Oh! la Terre
+ la Terre! en les sueurs et le hâle:
+ et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais
+ vit, et de terre grasse et de glu de ma mis
+ qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle
+ giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...
+
+C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au
+couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille
+paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une
+belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère
+de toute la maison:
+
+ Vous Autres! elle a été la Femme-Forte
+ qui sur le seuil assise sut garder la porte
+ de tout malheur et de tout étranger: elle a
+ été autant que tous les hommes que voilà,
+ vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a
+ été, autant que toutes Femmes que voilà,
+ grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles
+ qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant
+ le lait de ses mamelles autant que le sang
+ de son ventre aux veines larges et animales....
+
+Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème
+champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours
+le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:
+
+ En m'en venant au tard de nuit
+ se sont éteintes les ételles:
+ ah! que les roses ne sont-elles
+ tard au rosier de mon ennui
+ et mon amante, que n'est-elle
+ morte en m'aimant dans un minuit.
+
+ Pour m'entendre pleurer tout haut
+ à la plus haute nuit de terre
+ le rossignol ne veut se taire:
+ et lui, que n'est-il moi plutôt
+ et son Amante ne ment-elle
+ et qu'il en meure dans l'ormeau.
+
+ En m'en venant au tard de nuit
+ se sont éteintes les ételles:
+ vous lui direz, ma tendre mère,
+ que l'oiseau aime à tout printemps ...
+ mais vous mettre le tout en terre,
+ mon seul amour et mes vingt ans.
+
+Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M.
+René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme:
+il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales,
+mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et
+moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être
+d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître;
+mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces
+matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain
+que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante
+complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment
+incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet
+périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles
+sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir,
+mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe
+du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et
+quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne
+furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans
+nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est
+assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant
+des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie
+expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la
+beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine.
+Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son
+originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un
+fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il
+s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son
+orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots
+sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls
+dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut
+absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une
+symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des
+néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe,
+on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité
+dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois
+au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable
+d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en
+a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos
+efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci:
+
+ IX
+
+ Le rudiment hésitant se retrouve
+ complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire
+ et des lourds génitoires, de l'oogone et
+ de l'anthéridie en la même algue où itère
+ le génital attrait de deux pôles!
+
+ou ceci:
+
+ X
+
+ Tout étonnés et languissants de l'éparrant
+ choc en retour,
+ qui de tous Sens de notre grand
+ néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre
+ notre présente réduction,--nos germes à
+ s'unir en ustion de leur phosphore,
+ cendre
+ vivante et qui efferve....
+
+ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique
+verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que,
+même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de
+mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il
+procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette
+heure, du droit évident des railleurs?
+
+Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_,
+provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives
+certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de
+clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y
+sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné
+à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des
+rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:
+
+ Les mots ne disent point en même temps l'Essence
+ et la mesure: et
+ c'est pourquoi, dedans les roses
+ qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses
+ demeure vierge de tes doigts et de ton vain
+ esprit....
+
+et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:
+
+ indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime
+ un midi de lumière et d'antiques rameaux....
+
+Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable
+M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement
+et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine
+de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve
+en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et
+visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide
+conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se
+brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,
+c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige
+et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.
+
+Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse
+instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et
+nous fera entendre plus clairement
+
+ les métamorphoses
+ De la voix humaine dans la voix des roseaux.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ANDRÉ FONTAINAS
+
+
+Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus
+grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur
+activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir.
+D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou
+bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de
+moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre
+et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus
+grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.
+
+Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne
+voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et
+mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant
+l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la
+cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.
+
+M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes
+émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans
+tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer,
+l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de
+sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne
+avec une résignation qui n'est pas sans amertume:
+
+ Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.
+
+Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de
+ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:
+
+ En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
+ Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....
+
+Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas
+a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui
+quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le
+désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la
+tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_:
+
+ J'entre dans le verger natal loin des allées
+ Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs
+ Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs
+ Odorantes de buissons fleuris d'azalées....
+
+Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore
+avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et
+non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant
+Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit
+se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.
+
+Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis.
+Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien
+ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont
+acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les
+surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide,
+sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent
+presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités
+particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque
+dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une
+lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec
+logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement
+enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le
+poème,
+
+ Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....
+
+composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la
+froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a
+entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème
+au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres
+exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.
+
+ J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries
+ Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
+ Sans songer que les pieds lumineux des Maries
+ Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
+
+ J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides.
+ Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux
+ D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,
+ Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....
+
+Et maintenant:
+
+ Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,
+ Et, las de la vie et de ses landes monotones,
+ Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:
+ D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes
+ Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir
+ Aux vagues baisers épars des lentes argemones....
+
+Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images
+arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse
+d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;
+d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en
+sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis
+pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination
+logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression
+absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a
+trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous
+découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux,
+nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.
+
+Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès
+d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de
+très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les
+sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très
+capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus
+compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour
+être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville
+l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur
+destinée à tous les futurs florilèges:
+
+ Sur le basalte, au portique des antres calmes,
+ Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues
+ Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues
+ S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues
+ Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.
+
+ Le mystère où vient mourir le rythme des vagues
+ Exhale en lueurs de longues caresses calmes,
+ Et le rouge corail où se tordent des algues
+ Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes
+ Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.
+
+ Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues
+ En la nocturne et lointaine chanson des vagues,
+ Reine dont les regards pensifs en clartés calmes
+ Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues
+ Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.
+
+Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes
+dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.
+
+J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi
+heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec
+modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance
+intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme;
+elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que
+l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur
+sonorité.
+
+ Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.
+
+C'est fort joli. Et encore:
+
+ Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes,
+ Et les filles rieuses aux bras des garçons
+ Rythment folles avec leurs naïves chansons
+ Leurs danses en méandres souples par les landes.
+
+Ceci est un peu précieux:
+
+ L'azur vert appâli d'une opale....
+ ....................................
+ Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....
+
+Et ceci, plutôt mauvais:
+
+ Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.
+
+A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies
+changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau
+du fleuve_:
+
+ Qui donc n'a vu des yeux du rêve
+ Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves
+ Et se tordre, boucles blondes
+ Que surchargent les pierreries,
+ La chevelure douloureuse de l'onde?
+
+Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?
+
+Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus
+originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de
+M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est
+légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M.
+Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans
+_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est
+imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à
+l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu
+sévère:
+
+ Midi s'apaise et les vagues s'allongent.
+ O rêves reposés de langueur et de charme,
+ O calmes songes!
+ Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes
+ Les pêcheurs paisibles dorment
+ Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.
+ Nul frisson ne court plus aux feuillages,
+ Le soleil ne jette aucun rayon,
+ Tout est calme....
+
+Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que
+donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse
+où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la
+sérénité du soir, se repose et s'endort.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JEHAN RICTUS
+
+
+Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef
+qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il
+dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et
+goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un
+poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations
+soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des
+voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens
+démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de
+sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:
+«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus
+biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite
+d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple
+fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur
+campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition
+de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un
+navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes
+informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_.
+
+Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau
+surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne
+aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un
+abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le
+trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond
+qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du
+poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère
+s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si
+
+ L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,
+
+dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait
+vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres
+extérieures.
+
+C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être
+une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des
+fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant,
+il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de
+l'animalité et l'art de la crapule.
+
+Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme
+il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le
+laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote
+lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les
+malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore
+écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que
+futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à
+lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore
+prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:
+
+ Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,
+ Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus,
+ Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes
+ Qui z'ont soupe du méquier d'môme....
+
+Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's
+'tits Fan-fans_.
+
+C'est surtout dans la première pièce du volume, l'_Hiver_, qu'il faut
+chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les
+professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines
+pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie,
+rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont
+le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce.
+Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte
+davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins
+de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres.
+C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:
+
+ Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,
+ On n's'occup' que des malheureux;
+ Et dzimm et boum! la Bienfaisance
+ Bat l'tambour su'les ventres creux!
+
+ L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,
+ Afin qu'tout un chacun s'exerce,
+ Car si y gn'avait pas d'misère,
+ Ça pourrait ben ruiner l'commerce.
+
+Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des
+_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre
+attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui
+s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et
+qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié.
+Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été
+plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa
+résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles
+après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle
+sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil
+à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de
+Galilée? Et il descend. Le voilà:
+
+ Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.
+ Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste....
+ ..................................................
+
+ Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc.
+ Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles
+
+ (T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!),
+ Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?
+
+ Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,
+ Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?
+ ..........................................
+
+ Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc!
+ Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...
+
+Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui,
+trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale
+et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par
+le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.
+
+Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré
+avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le
+Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe
+qui est belle et qui le serait davantage en style pur:
+
+ Toi au moins, t'étais un sincère,
+ Tu marchais ... tu marchais toujours;
+ (Ah! coeur amoureux, coeur amer),
+ Tu marchais même dessus la mer
+ Et t'as marché jusqu'au Calvaire.
+
+Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:
+
+ Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,
+ Prends ton essor et n'reviens pas;
+ T'es l'Étendard des sans courage,
+ T'es l'Albatros du grand Naufrage,
+ T'es l'Goëland du Malheur!
+
+Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant
+d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a
+pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau
+capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être
+considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.
+Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet
+dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième
+partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui
+anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant
+remets-les debout,
+
+ Y faut secouer au coeur des Hommes
+ Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.
+
+A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau
+particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la
+grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire,
+et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.
+
+ Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,
+ La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,
+ La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles,
+ La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,
+ Qui va jugulant les pus belles
+ Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;
+
+ Vous savez ben ... la Grande en Noir
+ Qui tranch' les tronch's par ribambelles
+ Et dans les tas les pus rebelles
+ Envoie son Tranchoir en coup d'aile
+ Pour fair' du Silence et du Soir!
+
+Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux
+strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement!
+Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes
+d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la
+phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je
+l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même
+quand il rit, même quand il danse.
+
+Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire
+est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du
+Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous,
+est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture
+si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble
+que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile
+à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement
+parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne
+sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de
+permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre
+les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot
+des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps
+son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la
+connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de
+l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.
+Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs;
+c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque
+dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins
+une langue secrète.
+
+Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de
+Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à
+l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi
+autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques
+concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur
+sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la
+servante des bateleurs et des turlupins.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HENRY BATAILLE
+
+
+La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que
+l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux
+de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la
+poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir
+parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de
+la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et
+admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie
+sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les
+manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme,
+mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de
+clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce
+sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La
+poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des
+âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut
+Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y
+eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des
+centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore
+après des années de cimetière ou des siècles de poussière.
+
+En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective.
+D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux
+s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus
+célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre
+industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune
+redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la
+candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du
+nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est
+conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate
+simplicité.
+
+Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites
+impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une
+nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de
+douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et
+peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour
+Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au
+conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans
+le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme
+revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a
+toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est
+toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Me connais-tu? fais-moi signe:--
+ La nuit nous donne des airs sanglotants,
+ Et la lune te fait blanc comme les cygnes....
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps,
+ Dis, reconnais-tu la servante
+ Qui tous les matins ouvrait
+ La fenêtre et le volet
+ De la vieille tour branlante?...
+
+ Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,
+ Oiseau bleu, couleur du temps?
+
+ Oiseau bleu, couleur du temps.
+ Dis un adieu pour la servante
+ Qui n'ouvrira plus désormais
+ La fenêtre, ni le volet
+ De la vieille tour où tu chantes ...
+ Ah! reviendras-tu tous les ans,
+ Oiseau bleu, couleur du temps?
+
+Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir
+un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un
+seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir
+d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:
+
+ Il y a de grands soirs où les villages meurent--
+ Après que les pigeons sont rentrés se coucher.--
+ Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure
+ Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...
+ Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,
+ Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,
+ Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...
+ Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...
+
+De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté
+attristée:
+
+ Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre.
+ Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,
+ Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,
+ Et les blanches années et les belles images ...
+ Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!
+ Mon enfance ... tu seras la vieille servante,
+ Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....
+
+Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera
+une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans
+l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui
+songent en silence....
+
+Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la
+vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les
+poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas
+contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste,
+passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à
+souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils
+bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes
+sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en
+poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et
+frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même
+terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est
+celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.
+
+La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire:
+tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans
+illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un
+soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de
+Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches
+tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le
+long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une
+danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du
+génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque,
+connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son
+père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et
+l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement
+originale et d'une parfaite harmonie.
+
+Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et
+merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté
+familière et lyrique:
+
+ Je sais où j'ai été empoisonné.
+ C'est en buvant du vin dans le même verre
+ qu'une jeune fille que j'aimais....
+ ..................................................
+
+ Sur la table il y avait nappe blanche,
+ un vase rempli de beurre jaune,
+ et elle tenait à la main un verre
+ du vin qui plaît au coeur des femmes....
+ ..................................................
+
+ Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....
+ Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,
+ fils de Matelinn et de Maria Kantek
+ J'ai passé trois ans à l'école ...
+ mais maintenant je n'y retournerai plus....
+ Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,
+ Dans un peu de temps je serai mort,
+ et m'en irai en purgatoire....
+ Et pendant ce temps mon moulin tournera
+ diga-diga di,
+ Ah! mon moulin tournera
+ Diga-diga da....
+
+_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente.
+Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang,
+mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui,
+hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une
+sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées
+aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du
+rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par
+lequel le principe du drame sera un peu expliqué:
+
+ «Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si
+ extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde
+ et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour
+ la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en
+ cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble
+ que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....
+ Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....
+ Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...
+ je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la
+ confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement
+ inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas
+ puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de
+ ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton
+ éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et
+ c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et
+ mystérieuse enfance....»
+
+Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les
+effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on
+les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont
+justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur,
+et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le
+prétexte n'est pas valable.
+
+Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme,
+pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour
+est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême
+bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le
+fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.
+
+C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais,
+comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple
+et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une
+oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais
+avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque
+vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une
+théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_.
+
+M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera
+jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se
+plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des
+formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la
+comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous
+les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés
+par l'inconscient.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+EPHRAÏM MIKHAËL
+
+
+Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de
+quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie
+dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur,
+Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était
+charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux,
+quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,
+car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà,
+son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien,
+sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors
+neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la
+sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en
+silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par
+la joie d'être belle.
+
+Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de
+Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:
+
+ Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne
+ De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.
+
+Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et
+de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vécut si peu; ce n'est pas
+l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la
+vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible,
+l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un
+fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et
+c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de
+chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la
+portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé
+chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne
+savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des
+personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La
+botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de
+différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de
+l'humanité est une terre inexplorée,--et inexplorable, puisque,
+relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme
+avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur.
+
+Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste:
+
+ Mais le ciel gris est plein de tristesse calme
+ ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis.
+ ................................................
+ L'ennui, rythme dolent de flûte surannée.
+ ................................................
+ Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique,
+ Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit....
+ ................................................
+ Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.
+ .................................................
+ N'écoute pas le cri lointain qui le réclame,
+ Les conseils exhalés dans la senteur des nuits.
+ Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme,
+ Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.
+ .................................................
+ Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes,
+ Je sens en moi, non le regret du clair été,
+ Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.
+ .................................................
+
+Voici tout entier le _Crépuscule Pluvieux_, où jamais peut-être
+l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi
+sereine:
+
+ L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne
+ Que le soir épaissit de moment en moment;
+ Un ennui lourd accourt mystérieusement,
+ Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.
+
+ Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé,
+ Et c'est sans regretter les heures envolées
+ Que je revois au loin, vagues formes voilées,
+ Mes souvenirs errants au jardin du passé.
+
+ Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante
+ D'un soir de pluie et dans la lente obscurité,
+ Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté
+ Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente.
+
+Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le même sentiment de
+déréliction et d'accablement:
+
+ Je confessais que les Printemps et les Automnes
+ Passent en vain le seuil sacré des horizons,
+ Car mon âme est pareille aux déserts monotones
+ Assoupis dans l'oubli stérile des saisons.
+
+ Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux
+ et beau vers, son état d'âme:
+
+ Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.
+
+Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des
+moments de joies et d'espoir:
+
+ Joyeuses, sur les claires ondes
+ D'un golfe paisible et splendide,
+ Des galères aux voiles blondes
+ Appareillent pour l'Atlantide.
+
+ Et des lys ravis par les brises
+ Neigent dans la douce venelle,
+ Tandis qu'au loin des voire éprises
+ Proclament la joie éternelle.
+
+Et ceci, tiré de l'_Ile Heureuse_:
+
+ Dans le golfe aux jardins ombreux,
+ Des couples blonds d'amants heureux
+ Ont fleuri les mâts langoureux
+ De la galère,
+ Et, caressé du doux été,
+ Notre beau navire enchanté
+ Vers les pays de volupté
+ Fend l'onde claire!
+
+Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril
+1890) qui devaient venir le délivrer et remporter
+
+ ................................vers les îles
+ Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates
+ Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,
+
+les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de
+plus.
+
+Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours,
+avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les
+prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est
+qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils
+marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,--ou
+vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes
+traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique
+et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers
+d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les
+assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre;
+terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhaël
+connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la
+vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré
+sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait
+donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la
+mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner
+les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté.
+
+Parrallèlement à ses poèmes, Mikhaël avait écrit des contes en prose; il
+tiennent dans le petit volume des _Oeuvres_, juste autant, juste aussi
+peu de place que les vers. Là encore il fut curieusement précoce et, à
+dix-neuf ans, il produisait des pages tout à fait charmantes par la
+franchise de la philosophie, telles que le _Magasin de jouets_, avec,
+déjà, de jolies phrases: «Ces belles Poupées, vêtues de velours et de
+fourrures et qui laissent traîner derrière elles une énamourante odeur
+d'iris.» Dans _Miracles_, l'incroyance au divin est analysée avec une
+belle sûreté de main et d'intelligence; presque partout, on sent un
+esprit maître de soi et qui tient à ne revêtir de la forme que des idées
+qui valent la forme. Il est surtout attiré par les histoires
+significatives et révélatrices d'un état d'âme hermétique: il aime la
+magie et le prodige, les créatures oppressées par le mystère et qui ont
+mal à la raison. C'était un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait
+enseigné, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un
+mysticisme supérieur, «la vanité de la joie et de la douleur», et il
+devait goûter également la vie et la philosophie nirvâniennes du
+philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est
+_Armentaria_, poème très pur, très clairement auréolé d'amour, fleur
+mystique et candide, _flos admirabilis!_ Il y a des lignes comme
+celle-ci; Armentaria dit: «Soyons purs dans les ténèbres et allons au
+ciel silencieusement.»
+
+Il suffit d'avoir écrit ce peu de vers et ce peu de prose: la postérité
+n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les
+préférés des Dieux dans le musée que nous enrichissons vainement pour
+elle et que les barbares futurs n'auront peut-être jamais la curiosité
+d'ouvrir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ALBERT AURIER
+
+
+Avec un tempérament outrancier d'observateur ironiste, une tendance à
+des jovialités rabelaisiennes, Aurier se trouva, dès ses premières
+années d'étudiant, engagé dans un groupement littéraire en apparence
+très opposé à ses penchants. Mais, de même que tout n'était pas ridicule
+dans le _Décadent,_ tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier
+y donnait abondamment; ce sonnet, _Sous Bois_, daté de Luchon, août
+1886, n'a pas qu'une valeur de précocité:
+
+ Les forêts de sapins semblent des cathédrales
+ Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir,
+ Montent des noirs piliers se perdant en le noir,
+ Et l'ombre bleue emplit les voûtes colossales!...
+
+ Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir,
+ Pendent sur les vitraux des loques sépulcrales,
+ Vagues, passent des chants tristes comme des râles,
+ Les chants de la forêt à la brise du soir.
+
+ --O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe
+ De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!...
+ Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et béant,
+
+ Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles!
+ --Ainsi, mon coeur, sondant les célestes dédales,
+ Marche, toujours heurtant l'implacable néant!
+
+Si, après cette estampe romantique, j'extrais du même recueil la
+_Contemplation_, on aura peut-être une idée assez juste d'Aurier très
+jeune, partagé entre le vouloir d'être sérieux et l'amusement de ne pas
+l'être:
+
+ Le coeur inondé d'une ineffable tristesse,
+ Je contemple le crâne aimé de ma maîtresse.
+
+ Dans ses orbites creux, d'épouvantés remplis,
+ J'ai fait coller deux très beaux lapis-lazulis;
+
+ J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque,
+ Poli comme un ivoire, une vieille perruque;
+
+ J'ai, dans ce faux chignon, répandu ses parfums
+ Préférés (souvenir de mes amours défunts);
+
+ J'ai placé, pour cacher son rictus trop morose,
+ A ses troublantes dents ma cigarette rose,
+
+ Puis j'ai posé le tout (à la place d'un saint)
+ Dans une niche, sur les velours d'un coussin.
+
+ Et je songe qu'ainsi (méditations mornes!)
+ La Catin ne peut plus me gratifier de cornes!
+
+Ces deux notes, l'une de mélancolie, l'autre d'ironie, persistèrent à
+sonner jusqu'à la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans
+le _Pendu_ et dans _Irénée_.
+
+Quant aux caractères propres, différentiels de sa poésie, ce sont, il me
+semble, la spontanéité et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de
+pierres précieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus
+soucieux de leur mise en valeur que de leur rareté; mais, pêcheur de
+perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force
+improvisatrice, il laissa, même en des morceaux jugés par lui
+définitifs, échapper des à peu près et des erreurs. Cela vaut-il mieux
+que d'être trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que
+le résultat d'un pénible limage, d'une quête aveugle des raretés éparses
+dans les dictionnaires, d'un effort naïf à tirer, sur le vide d'une
+oeuvre, un rideau constellé de fausses émeraudes et de rubis inanes.
+Il est cependant une certaine dextérité manuelle qu'il faut posséder;
+il faut être à la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et
+l'ébauchoir, et que la main qui a dessiné les rinceaux puisse les
+marteler sur l'enclume.
+
+Mais là, Aurier pécha moins par omission que par jeunesse, et s'il
+montra un talent moins sûr que son intelligence, c'est que toutes les
+facultés de l'âme n'atteignent pas à la même heure leur complet
+développement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la première et
+attiré a soi la meilleure partie de la sève.
+
+L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a
+guère été faite en critique littéraire; elle est pourtant capitale, il
+n'y a pas un rapport constant ni même un rapport logique entre ces deux
+manières d'être; on peut être fort intelligent et n'avoir aucun talent;
+on peut être doué d'un talent littéraire ou artistique évident et n'être
+qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou
+Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un être complet.
+
+Aurier manqua de quelques années pour s'harmoniser définitivement. Il en
+était encore à la période où l'on ressent une si grande tendresse pour
+toutes ses idées qu'on se hâte de les revêtir, même d'étoffes un peu
+frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules:
+d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de
+vers, n'avait reçu la suprême correction.
+
+Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la
+contrarier en citant l'extraordinaire _Sarcophage vif_, par exemple, ou
+le _Subtil Empereur_:
+
+ En l'or constellé des barbares dalmatiques,
+ La peau fardée et les cheveux teints d'incarnat,
+ je trône, contempteur des nudités attiques
+ Dans la peau royale où mon rêve s'incarna....
+
+ Je regarde en raillant agoniser l'empire
+ Dans les rires du cirque et les cris des jockeys,
+ Et cet écroulement formidable m'inspire
+ Des vers subtils fleuris de vocables coquets!...
+
+ Je suis le Basileus dilettante et farouche!
+ Ma cathèdre est d'or pur sous un dais de tabis....
+ Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche
+ Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis....
+
+Poète, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprète les
+oeuvres, il en rédige le commentaire, me--esthète, peut-être, mais non
+pas esthéticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive,
+tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sûre, entre les
+artistes et entre les oeuvres.
+
+Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les
+signifiances; obscurément voulues par le peintre et, ce disant,
+recompose très souvent une oeuvre un peu différente, par les tendances
+nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi,
+dans son étude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparaît,
+plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau
+luxuriant des sèves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre
+de la Violence.
+
+Quant aux défauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il
+préféra souvent les taire, sachant que l'éloge doit, pour porter, être
+un peu partial, et sachant aussi que le rôle du critique est de nous
+signaler des beautés et des joies, non des imperfections et des causes
+de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, médiocre ou nulle, le silence seul
+convient, et, contrairement à l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la
+plupart des chefs-d'oeuvre même ont besoin pour être compris, à l'heure
+où ils éclosent, de la charitable glose d'une intelligence amie.
+Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore,
+étant devenue prudente ou servile, il est nécessaire de la contredire de
+temps à autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul
+induisit Aurier à contester non le talent, mais le génie de M.
+Meissonier, peintre fameux des états-majors et dés cuirassiers. Ce ne
+fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme
+critique, une besogne plus urgente: mettre en lumière les «isolés»,
+comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La
+première étude de ce genre, son _Van Gogh_ eut un succès inattendu; elle
+était excellente, d'ailleurs, disait la vérité sans ménagements pour
+l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces
+emballements puérils qui sont la tare de l'enthousiasme. Dès là, il
+exprimait les deux inquiétudes dont il se souciait avant tout: le
+peintre est-il sincère? et que signifie sa peinture? La sincérité, en
+art, est bien difficile à démêler de l'inconsciente fraude où se
+laissent aller les artistes les plus purs et les plus désintéressés;
+l'extrême talent dégénère très souvent en virtuosité: il faut donc, en
+principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde
+question, la réponse est généralement plus facile. Voici ce qu'Aurier
+dit à propos de Van Gogh, et cela peut servir de définition assez nette
+du symbolisme en art:
+
+«C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un
+symboliste à la manière des Primitifs italiens, ces mystiques qui
+éprouvaient à peine le besoin de désimmatérialiser leurs rêves, mais un
+symboliste sentant la continuelle nécessité de revêtir ses idées de
+formes précises, pondérables, tangibles, d'enveloppes intensément
+charnelles et matérielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette
+enveloppe morphique, sous cette chair très chair, sous cette matière
+très matière, gît, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pensée, une
+Idée, et cette Idée, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en même
+temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et éclatantes
+symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance
+pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procédés
+de symbolisation.»
+
+En son étude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette théorie,
+la développa, exposant, avec une grande sûreté de logique, les principes
+élémentaires de l'art symboliste ou idéiste, qu'il résume ainsi:
+
+L'oeuvre d'art devra être:
+
+«1° _Idéiste_, puisque son idéal unique sera l'expression de l'Idée;
+
+«2° _Symboliste_, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes;
+
+«3° _Synthétique_, puisqu'elle écrira ces formes, ces signes, selon un
+mode de compréhension générale;
+
+«4° _Subjective_, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant
+qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet;
+
+«5° (C'est une conséquence) _Décorative_--car la peinture décorative
+proprement dite, telle que l'ont comprise les Égyptiens, très
+probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une
+manifestation d'art à la fois subjectif, synthétique, symboliste et
+idéiste.»
+
+Après avoir ajouté que l'art _décoratif_ est le seul art, que «la
+peinture n'a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et
+d'idées les murales banalités des édifices humains», il impose encore à
+l'artiste le nécessaire don d'_émotivité_, en alléguant, seule, «cette
+transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait
+frissonner l'âme devant le drame ondoyant des abstractions».
+
+«Grâce à ce don, les symboles, c'est-à-dire les Idées, surgissent des
+ténèbres, s'animent, se mettent à vivre d'une vie qui n'est plus notre
+vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art,
+l'être de l'Être.
+
+«Grâce à ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.»
+
+Sans doute, tout cela est plutôt, au fond, une philosophie qu'une
+théorie de l'art, et je me méfierais de l'artiste, même supérieurement
+doué, qui s'appliquerait à la réaliser par des oeuvres; mais c'est une
+philosophie très haute et possiblement féconde: quelques artistes en
+seront peut-être touchés même à travers leur cuirasse d'inconscience.
+
+En critique, Aurier était encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre
+en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des
+motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hérédité et le milieu. Il y
+a un lien de cause à effet, cela est naïvement clair, entre l'homme et
+l'oeuvre, mais de quel intérêt peut bien être la connaissance de l'homme
+pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique,
+si j'y réfléchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vénitien,
+méridional tout au moins, et qu'il soit né en Lorraine, cela me
+suffoquerait, si j'étais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend
+qu'il séjourna à Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais
+cela n'ajoute rien à mon rêve, et Cléopâtre, appuyée à l'épaule de
+Dellius, n'y puise pas une beauté nouvelle.
+
+Sans être un bon roman, ni de bonne littérature, _Vieux_ est un roman
+amusant, et, avec cela, bien ordonné. La personnalité d'Aurier n'y est
+pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu'à l'état de
+collaborateur,--collaborateur de Scarron et de Théophile Gautier, de
+Balzac et même de certains petits naturalistes qui tentèrent d'être
+goguenards. Mais le plus grave défaut de ce livre fut qu'il n'exprimait
+plus, quand il fut achevé, les tendances esthétiques de l'auteur, ou
+qu'il n'en exprimait que la moitié et la partie la moins neuve et la
+plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort
+belles pages et bien à leur place, quoique d'un ton plus élevé que le
+reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'«heure
+du coucher», et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais
+comme c'est observé et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore
+la déclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se
+soulage le malheureux pendant que la bien-aimée se livre, cyniquement,
+à d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire
+que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de
+rabelaisianisme ingénu.
+
+Enfin, _Vieux_ est une oeuvre très imparfaite,--mais non pas médiocre.
+
+Aurier annonçait plusieurs romans, les _Manigances,_ la _Bête qui
+meurt_: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se
+préoccupa de réaliser ses promesses dans l'ordre inverse où il les avait
+faites. On a retrouvé dans ses papiers un manuscrit intitulé _Edwige_,
+mais qu'il avait verbalement débaptisé quelques semaines avant sa mort;
+il a paru sous ce titre: _Ailleurs_.
+
+Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre achevée, ce petit roman
+philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science
+et la Poésie, entre l'Idéalité et le Positivisme, conté en un style
+adéquat au sujet, tantôt bizarrement familier, tantôt mesuré et stellé
+de belles métaphores. On y retrouve l'auteur de _Vieux_, mais plus
+sobre; on y retrouve le poète et le critique d'art, mais plus sûr de sa
+philosophie et plus maître de l'expression de ses idées ou de ses
+sentiments.
+
+Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le
+meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait ériger
+en vie un personnage, lui attribuer un caractère absolu et dévoiler
+logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractère, non par
+de vagues analyses, mais par la mise en scène de faits systématiquement
+choisis pour leur valeur révélatrice: tel, dans _Vieux_, M. Godeau;
+tels, dans _Ailleurs,_ Hans et l'ingénieur. Cet ingénieur est une
+merveilleuse caricature: Aurier lui prête des propos d'un comique
+vraiment énorme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est
+encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le
+vrai ou le possible: il y avait en lui le génie d'un Daumier,--et
+Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique épisode
+aussi amèrement comique que la colère du Dr Cocon accusé d'héroïsme.
+Aurier serait allé très loin en ce genre, le roman de l'ironie comique,
+de l'amertume exhilarante: que de joies il nous eût données!
+
+C'était un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit
+supérieur; il ne doit pas être oublié: on peut encore lire ses romans,
+goûter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques
+d'art fourniront des idées, une méthode et des principes.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LES GONCOURT
+
+
+Quoique les dernières évolutions littéraires se soient faites loin de
+M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil--ou la faiblesse--de s'en
+désintéresser, on ne trouverait sans doute pas à cette heure un
+«symboliste» de marque, et même le plus absolu en ses idées, qui ne
+consentit à signer un éloge cordial de l'auteur de _Madame Gervaisais._
+Le doute qui assombrit l'éclat des obsèques d'Alexandre Dumas, ou les
+moins illustres funérailles de M. Daudet, s'est résolu en évidente
+lumière et en certitude pure et simple: les _Goncourt_ furent un grand
+écrivain.
+
+Ils en eurent tous les caractères: l'originalité, la fécondité, la
+diversité.
+
+L'originalité est le don premier, mystérieux et formidable; sans lui,
+toutes les autres qualités de l'écrivain sont stériles, nuisibles, et
+même un peu ridicules, le jour où l'homme de lettres laborieux et
+intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut
+dressé en statue sur un piédestal de tomes. Plus digne de gloire est le
+génie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux éclairs
+ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les
+Goncourt appartiennent à la caste des génies continus et sans
+défaillance; s'ils ne doivent pas être nombrés parmi les demi-dieux, ils
+le seront parmi les héros qui accumulèrent un total de belles actions
+égal à une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt
+fut une de ces belles actions, chacune d'une beauté différente et neuve.
+
+Historiens, appliquant aux événements d'hier la méthode documentaire
+d'Augustin Thierry, ils restituèrent, en place d'une vision de parade,
+un XVIII_e_ siècle vivant et sincère, rajeuni par la typique anecdote,
+éclairé par le sourire des femmes, expliqué par le costume, par le
+billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'épigramme, par le
+mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est
+peut-être la seule qui puisse intéresser désormais des esprits devenus
+sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les
+différences que de ramener à l'unité la diversité des événements. Si
+l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus généraux, ceux qui
+se prêtent aux parallèles et aux théories, il suffit, comme disait
+Schopenhauer, de conférer avec Hérodote le journal du matin: tout
+l'intermédiaire, répétition évidente et fatale des faits les plus
+lointains et des faits les plus récents, devient inutile et fastidieux;
+Bossuet le rejette. Ce fut la première originalité des Goncourt de créer
+de l'histoire avec les détritus même de l'histoire. Tout un mouvement de
+curiosité date de là; la publication de _l'Histoire de la Société
+française pendant la Révolution et sous le Directoire_ ouvrit l'ère du
+bibelot,--et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dépréciatrice;
+le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matériel
+qui témoigne devant le présent de l'existence du passé. En ce sens, le
+musée Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des
+Goncourt,--et, s'il avait acheté la partie historique du cabinet
+d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en
+s'enrichissant.
+
+L'Oeuvre historique des Goncourt, laissées de côté ses conséquences et
+son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginèrent d'«écrire»
+l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des
+livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif
+autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont
+vivait la reine: à connaître ses jeux, ses paroles, ses robes et ses
+coiffures, ils pénètrent plus facilement jusqu'à son âme qui, occupée
+sans doute de combinaisons politiques, l'était aussi de jeux, de robes
+et de coiffures. Tous ces détails, que les gens graves de l'an 1855
+taxaient d'enfantillages, ne les empêchèrent pas de dégager les premiers
+le véritable rôle de la reine et de montrer que tous les fils venaient
+se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'énigme
+que cherchaient en vain les historiens «sérieux» et professionnels, les
+Goncourt la trouvèrent dans une boîte à mouches, peut-être, mais ils la
+trouvèrent.
+
+Leur période uniquement historique se clôt vers 1860: alors, sans
+modifier leurs procédés, ils demandent aux faits de la vie contemporaine
+ce qu'ils avaient demandé au document du passé: la vérité réaliste.
+
+Chercher la vérité semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec
+de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la
+conscience, la véracité; ce sont les qualités fondamentales de
+l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs
+fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y étudier
+la vie comme dans la vie elle-même; les faits, transposés selon le ton
+nécessaire, loin d'être défigurés, sont encore accentués et rendus plus
+vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumière
+logiques. Le réalisme ne s'y étale jamais avec la brutalité démocratique
+où il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec
+délicatesse, comme les médecins font des plaies les plus sales; avec
+pitié, avec dédain, avec joie,--toujours avec cette supériorité
+aristocratique, don de ceux qui, élevés au-dessus de la basse vie, n'y
+inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs
+romans sont observés de haut, par un regard qui plonge; ils dominent
+leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents.
+
+Observateurs désintéressés, sans croyances, sans opinions sociales, ils
+vont dans la vie, la poitrine bravement tournée vers la lame, et ils
+notent, après le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un répertoire
+authentique d'attestations dont ils ont éprouvé sur eux-mêmes la vérité
+immédiate. Que ces fiches soient rangées dans leur cerveau ou dans des
+boîtes, c'est là qu'ils puisent s'ils ont à dire, ressentie par un de
+leurs personnages, une impression analogue à celle qu'ils éprouvèrent.
+Aussi ils écoutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris
+de nature, prompts à saisir la valeur significative d'un sourire, d'un
+regard, d'un geste. Voulant reproduire en son élémentaire véracité la
+langue des enfants, ils s'astreignirent à passer sur un banc des
+Tuileries d'immobiles après-midi, figés en un feint sommeil, pour ne pas
+effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient
+la passion d'écouter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets
+comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des
+dunes; le survivant garda jusqu'à sa dernière heure ce besoin de savoir
+ce qui se passe, de regarder par la fenêtre, de soulever les stores et
+les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les
+romans devint la matière du _Journal_,--ce carnet colossal d'un
+romancier réaliste.
+
+On appelle réaliste le romancier qui ne travaille que d'après
+l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un
+romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un
+romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le
+déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par
+les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler
+exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis
+que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à
+Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal,
+aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu
+tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir
+impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les
+Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des
+romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un
+peu près, se remémorer _Renée Mauperin_ ou _Soeur Philomène_, ou même la
+tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forcé de le reconnaître et on le
+reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette
+heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des
+romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se
+clôt le cycle ouvert par Balzac.
+
+En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ à _Chérie_, on ne
+sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa
+depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux
+un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au
+sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Renée Mauperin_ est un livre
+de ce ton, plein de larmes cachées; _Soeur Philomène_ est une oeuvre de
+sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et
+le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la
+plus pure histoire d'amour écrite depuis _Atala_. Ici, la méthode a gâté
+le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode.
+
+En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en
+ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut
+_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde
+azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle,
+prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le
+naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_;
+cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des
+Goncourt; les années suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis
+_Madame Gervaisais_, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins,
+c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu
+l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du
+naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples
+immédiats.
+
+La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis
+peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait
+subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le
+style.
+
+On leur attribue le mot, démonétisé depuis, _d'écriture artiste_; ils
+inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous
+ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des
+journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est
+de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger
+des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images
+inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du
+cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don
+particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la
+volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en
+cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme
+intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des
+phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses,
+justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu
+commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent,
+comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu
+tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent,
+puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le
+mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui,
+qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations
+de magie.
+
+Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des
+bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la
+notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le
+peuple d'Athènes avait cette notion.
+
+Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire,
+historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez
+le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la
+banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis
+tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail
+naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonnée et voulue
+d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et
+diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains
+d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les
+plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont
+dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire,
+et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement
+élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de
+Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque
+chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et
+_Chérie_ témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le
+mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que
+l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des
+deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les
+oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus
+profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que
+les _Frères Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_.
+Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes
+auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple
+apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde.
+
+Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de
+cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque
+vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de
+lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces
+mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de
+Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme
+on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier,
+simplement, fièrement,--mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie,
+comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre
+de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se
+réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses
+dégoûts. Nul autre souci,--et surtout quel mémorable désintéressement!
+En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour
+ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est
+exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les
+exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans
+par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est
+juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour
+l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art.
+
+La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera
+peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à
+leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore
+toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde
+de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait
+difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux,
+ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le
+droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel
+quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de
+tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre
+face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée,
+de créer sa phrase--et même, dans les limites du génie de la langue, sa
+syntaxe.
+
+Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement
+d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent
+l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HELLO
+
+_OU LE CROYANT_
+
+
+Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la
+crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.
+
+La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux
+mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la
+réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il
+ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi
+dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les
+fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature
+de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les
+fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa
+prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous
+les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail,
+parmi la terrible stérilité de l'herbe.
+
+Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de
+l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche
+déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction
+sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre
+d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des
+graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son
+coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe
+miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes
+stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination
+divine.
+
+La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence
+des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes.
+
+Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un
+hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son
+but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers
+la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand
+il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit
+d'éternité.
+
+S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité,
+il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa
+chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il
+disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur.
+
+Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que
+l'erreur.
+
+Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est
+continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est
+continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi
+l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre
+l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple
+lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur
+absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de
+croire en Dieu seul, qui est la vérité unique.
+
+La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive
+sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un
+«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello
+croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir
+lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne
+volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses
+actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les
+hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés
+du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un
+jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de
+comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine.
+
+La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de
+l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce
+domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire
+et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle
+opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,
+qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout
+miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions;
+aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances
+temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme
+nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop
+chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis
+au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du
+péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses
+fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur
+dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés
+au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté,
+s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour.
+
+Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il
+croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier,
+emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.
+Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des
+rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il
+a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les
+yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des
+arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à
+comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des
+choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve
+toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,
+l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu
+ainsi.
+
+On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se
+contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque
+pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour
+traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme
+un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le
+sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la
+route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans
+les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de
+verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini.
+
+Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais
+humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard
+pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des
+secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement
+les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent
+à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser
+les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de
+la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde
+autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir
+compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une
+nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces
+troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur
+défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:
+problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,
+si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un
+berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,
+parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu
+pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison
+circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds
+foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles
+se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je
+les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité,
+et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée.
+
+Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de
+profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie
+et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant
+vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore
+ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se
+nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et
+dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des
+brebis blanches et des brebis noires.
+
+Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens
+cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à
+Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,
+il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela.
+
+Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable
+Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour
+exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que
+des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il
+explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de
+superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la
+langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait
+qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un
+dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une
+haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les
+plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son
+ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il
+voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus
+humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont
+et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies:
+par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations
+sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils
+sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles
+sont malpropres.
+
+Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son
+front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière,
+celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des
+femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie
+de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la
+pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés:
+l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant
+l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut
+se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté
+de la mort.
+
+Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans
+l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil
+de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son
+intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la
+stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les
+mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour
+dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux
+gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un
+être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:
+l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché
+dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me
+suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie,
+frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque
+l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule
+récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous
+marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je
+puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je
+suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un
+atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté
+et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que
+ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas
+le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le
+vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante
+barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle
+glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les
+rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils
+s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer
+pendant que nous dormions.
+
+Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on
+Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,
+arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle
+éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et
+si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je
+suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie.
+
+«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux
+tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!
+Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première.
+J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de
+son amour.»
+
+Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même.
+
+Il ajoute:
+
+«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner
+l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme
+médiocre.»
+
+C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il
+est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre.
+
+Il continue:
+
+«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce
+que le génie fait éclater toutes les formules.
+
+«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter
+d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.
+
+«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace
+son atmosphère.
+
+«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les
+cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le
+circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la
+montagne les portes de sa prison.»
+
+Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur
+la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure
+là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute
+de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant.
+
+
+ * * * * *
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+G.-ALBERT AURIER (1865-1892).
+ --_L'Oeuvre maudit_ (1889).--_Vieux_ (1891).--_Oeuvres Posthumes_
+ (1893).
+
+MAURICE BARRÈS (1862).
+ --_Les Taches d'encre_ (1883).-_Le Quartier Latin_ (1888).--_Sous
+ l'oeil des Barbares_ (1888).--_Un Homme libre_ (1889).--_Une Heure
+ chez Monsieur Renan_ (1890).--_Le Jardin de Bérénice_
+ (1891).--_Trois Stations de psychothérapie_ (1891).--_Le Culte du
+ Moi_ (1892).--_L'Ennemi des Lois_ (1892).--_Toute licence sauf
+ contre l'amour_ (1892).--_Une Journée parlementaire_ (1894).--_Du
+ Sang, de la Volupté et de la Mort_ (1894).--_Les Déracinés_ (1897).
+
+HENRY BATAILLE (1873).
+ --_La Chambre blanche_ (1895).--_Ton Sang, précède de la Lépreuse_
+ (1897).--_Et voici le Jardin_ (1898).
+
+LÉON BLOY (1846).
+ --_Le Révélateur du Globe_ (1884).--_Propos d'un Entrepreneur de
+ démolitions_ (1884).-_Le Pal_ (1885).--_Le Désespéré_ (1887).
+ --_Un Brelan d'Excommuniés_ (1889).--_Christophe Colomb devant les
+ Taureaux_ (1890).--_Le Salut par les Juifs_ (1892).--_Sueur de
+ sang_ (1893).--_Léon Bloy devant les Cochons_ (1894).--_Histoires
+ désobligeantes_ (1894).--_Ici on assassine les grands Hommes_
+ (1895).--_La Chevalière de la Mort_ (1896).--_La Femme Pauvre_
+ (1897).--_Le Mendiant ingrat_ (1898).
+
+VICTOR CHARBONNEL (1863).
+ --_Les Mystiques dans la littérature présente_ (1897).--_Un Congrès
+ universel des Religions_ (1897).--_La Volonté de vivre_ (1898).
+
+PAUL CLAUDEL (1870).
+ --_Tête d'Or_ (1891).--_La Ville_ (1893).--_L'Agamemnon d'Eschyle_
+ (1896).
+
+EDOUARD DUJARDIN (1861).
+ --_Les Hantises_ (1886).--_A la Gloire d'Antonia_ (1887).--_Pour la
+ Vierge du Roc ardent_ (1888).--_Les Lauriers sont coupés_ (1888).
+ --_Antonia_ (1891).--_La Comédie des Amours_ (1891).--_Réponse de
+ la Bergère au Berger_ (1892).--_Le Chevalier du Passé_ (1892).--_La
+ Fin d'Antonia_ (1893).--_Les Lauriers sont coupés_, avec _trois
+ Poèmes_ et les _Hantises_ (1897).--_L'Initiation au Péché et à
+ l'Amour_ (1898).
+
+MAX ELSKAMP (1862).
+ --_Dominical_ (1892).--_Salutations, dont d'angéliques_
+ (1893).--_En Symbole vers l'Apostolat_ (1895).--_Six Chansons de
+ pauvre homme pour célébrer la semaine de Flandre_ (1896).--_La
+ Louange de la Vie_ (1898).--_Enluminures_ (1898).
+
+FÉLIX FÉNÉON (1865).
+ --_Les Impressionnistes en 1886_ (1886).
+
+ANDRÉ FONTAINAS (1865).
+ --_Le Sang des Fleurs_ (1889).--_Les Vergers illusoires_
+ (1892).--_Nuits d'Epiphanie_ (1894).--_Les Estuaires d'ombre_
+ (1896).--_Crépuscules_ (1897).
+
+PAUL FORT (1872).
+ --_La Petite Bête_ (1890).--_Plusieurs choses_ (1894).--_Premières
+ Lueurs sur la colline_ (1894).--_Presque les doigts aux clefs_
+ (1894).--_Il y a là des cris_ (1895).--_Ballades: Ma Légende_
+ (1896),--_Ballades: La Mer_ (1896).--_Ballades: Les Saisons_
+ (1896).--_Ballades: Louis XI, curieux homme_ (1896).--_Ballades
+ Françaises_ (1897).--_Montagne (Ballades Françaises, IIe série_)
+ (1898).
+
+RENÉ GHIL (1862).
+ --_Légendes d'Ames et de Sang_ (1885).--_Traité du Verbe_ (1886 et
+ 1888).--_Le Geste ingénu_ (1887).--I. _Dire du Mieux: Le Meilleur
+ Devenir et le Geste ingénu_ (1889).--_Méthode évolutive-instrumentiste
+ d'une poésie rationnelle_ (1889).--I. _Dire du Mieux: La Preuve égoïste_
+ (1890).--_En méthode à l'oeuvre_ (1891).--I. _Dire du Mieux:
+ Le Voeu de vivre_ (1891-92-93).--I. _Dire du Mieux: L'Ordre
+ Altruiste_ (1894-95-97).
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870).
+ --_En 18.._ (1851).--_Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture.
+ Gravure. Lithographie_ (1852).--_La Lorette_ (1853).--_Mystères des
+ théâtres_ (1853).--_La Révolution dans les moeurs_
+ (1854).--_Histoire de la société française pendant la Révolution_
+ (1854).--_Histoire de la société française pendant le Directoire_
+ (1855).--_La Peinture à l'Exposition de 1855_ (1855).--_Une Voiture
+ de masques_ (1856); 2e édit. en 1876, sous le titre: _Quelques
+ créatures de ce temps_.--_Les Actrices_ (1856); 2e édit. sous le
+ titre d'_Armande_(1892).--_Sophie Arnould, d'après sa
+ correspondance et ses mémoires inédits_ (1857),--_Portraits intimes
+ du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après les lettres authographes
+ et les documents inédits_ (1857-1858, 2 vol.)--_Histoire de
+ Marie-Antoinette_ (1858).--_L'Art du XVIIIe siècle_ (1859-1875), 12
+ fascicules et 2e et 3e séries (1882, 2 vol.).--_Les Hommes de
+ lettres_ (1860); 2e éd. en 1868 sous le titre de _Charles
+ Demailly_.--_Les Maîtresses de Louis XV. Lettres et documents
+ inédits_ (1860, 2 vol.).--_Soeur Philomène_ (1861).--_La Femme au
+ XVIIIe siècle_ (1862).--_Renée Mauperin_ (1864).--_Germinie
+ Lacerteux_ (1864).--_Henriette Maréchal_ (1866).--_Idées et
+ Sensations_ (1866).-_Manette Salomon_ (1867, 2 vol.).--_Madame
+ Gervaisais_ (1869).--_Gavarni, l'homme et l'oeuvre_ (1873.)--_La
+ Patrie en danger_ (1873).--_L'Amour au XVIIIe siècle_ (1875).--_La
+ Du Barry_ (1878).--_Madame de Pompadour_ (1878).--_La Duchesse de
+ Châteauroux et ses soeurs_ (1879), ces 3 vol. formant la 2e édit.
+ des _Maîtresses de Louis XV_.--_Pages retrouvées_ (1886).--_Journal
+ des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire_ (1887-1896, 9
+ vol.).--_Préfaces et manifestes littéraires_ (1888).--_L'Italie
+ d'hier, notes de voyages, 1855-1856_ (1894).
+
+EDMOND DE GONCOURT (1822-1896).
+ --_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et gravé d'Antoine
+ Watteau_ (1875).--_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et
+ gravé de P.-P. Prud'hon_ (1876).--_La Fille Élisa_ (1877).--_Les
+ Frères Zemganno_ (1879).--_La Maison d'un artiste_ (1881, 2
+ vol.).--_La Faustin_ (1882).--_La Saint-Huberty, d'après ses
+ Mémoires et sa correspondance_ (1882).--_Chérie_ (1884).--_Germinie
+ Lacerteux_, pièce (1888).--_Mademoiselle Clairon, d'après ses
+ correspondances et les rapports de police du temps_
+ (1890).--_Outamaro, le peintre des maisons vertes_ (1891).--_La
+ Guimard_ (1893).--_A bas le progrès_! (1893).--_Hokousaï_ (1896).
+
+JULES DE GONCOURT (1830-1870).
+ --_Lettres_ (1885).
+
+ERNEST HELLO (1828-1885).
+ --_Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle_ (1858).--_Le
+ Style_ (1861).--_Angèle de Foligno_, traduction et commentaire
+ (1868).--_Rusbrock l'Admirable_, traduction et commentaire
+ (1869).--_Oeuvres choisies de Jeanne Chézard de Matel_ (1870).
+ --_La Vierge dans l'Ecriture_ (1870).--_Le Jour du Seigneur_
+ (1870).--_L'Homme_ (1871).--_Les Physionomies de Saints_
+ (1875).--_Paroles de Dieu_ (1878).--_Contes extraordinaires_
+ (1879).--_Les Plateaux de la Balance_ (1880).--_Philosophie et
+ Athéisme_ (1895).--_Le Siècle_ (1895).
+
+FRANCIS JAMMES (1868).
+ --_Six sonnets_ (1891).--_Vers_ (1892).--_Vers_ (1893).--_Vers_
+ (1894).--_Un Jour_ (1896).--_De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du
+ soir_ (1898).
+
+JEAN LORRAIN (1855).
+ --_Le Sang des Dieux_ (1882).--_La Forêt bleue_ (1883).--_Les
+ Lepillier_ (1885).--_Viviane_ (1885).--_Modernités_ (1885).--_Très
+ Russe_ (1886).--_Griseries_ (1887).--_Dans l'Oratoire_ (1888).
+ --_Sonyeuse_ (1891).--_Buveurs d'âmes_ (1893).--_Sensations et
+ souvenirs_ (1894).--_Yanthis_ (1894).--_La Petite Classe_
+ (1895).--_Le Conte du Bohémien_(1896).--_Brocéliande_ (1896).--_Un
+ Démoniaque_ (1896).--_Une Femme par jour_ (1896).--_Contes pour lire
+ à la chandelle_ (1897).--_Ames d'Automne_ (1898).
+
+CAMILLE MAUCLAIR (1872).
+ --_Eleusis_ (1894).--_Stéphane Mallarmé_ (1894).--_Sonatines
+ d'Automne_ (1895)--_Couronne de clarté_ (1805).--_Jules
+ Laforgue_ (1896).--_Les Clefs d'or_ (1896).--_L'Orient Vierge_
+ (1897).
+
+HENRI MAZEL (1864).
+ --_Le Nazaréen_ (1891).--_La Fin des Dieux_ (1892).--_Vieux Saxe_
+ (1893).--_Saint Antoine affirme_ (1894).--_Flottille dans le Golfe_
+ (1895).--_En Cortège_ (1895).--_La Frise du Temple_ (1895).--_La
+ Synergie sociale_ (1896).--_Le Khalife de Carthage_
+ (1897)--_L'Hérésiarque_ (1898).
+
+EPHRAÏM MIKHAËL (1866-1890).
+ --_L'Automne_ (1886).-_La Fiancée de Corinthe_ (1888).--_Le Cor
+ fleuri_ (1880).--_Oeuvres_ (1890).--_Briséis_ (1897).
+
+HUGUES REBELL (1868).
+ --_les Jeudis Saints_ (1886).--_Les Méprisants_ (1886).--_Timandra_
+ (1887).--_Les Etourdissements_ (1888).--_Athlètes et Psychologues_
+ (1890).--_Baisers d'ennemis_ (1892).--_Chants de la pluie et du
+ soleil_ (1894).--_Union des Trois Aristocraties_ (1894).--_Le
+ Magasin d'Auréoles_ (1896).--_La Nichina_ (1897).--_La Clef de
+ Saint Pierre_ (1897).--_La Femme qui a connu l'Empereur_ (1898).
+
+JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867).
+ --_Les Soliloques du Pauvre_ (1897).
+
+MARCEL SCHWOB (1867).
+ --_Coeur double_(1891).--_Le Roi au Masque d'or_ (1893).--_Mimes_
+ (1893).--_Le Livre de Monelle_ (1894).--_Annabella et Giovanni_
+ (1894).--_Moll Flanders_, traduit de DeFoe (1895).--_La Croisade
+ des Enfants_ (1896).--_Vies imaginaires_
+ (1896).--_Spicilège_(1896).
+
+ALFRED VALLETTE (1858).
+ --_Le Vierge_ (1891).--_A l'Ecart_ (1891).
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+FRANCIS JAMMES
+
+PAUL FORT
+
+HUGUES REBELL
+
+FÉLIX FÉNÉON
+
+LÉON BLOY
+
+JEAN LORRAIN
+
+EDOUARD DUJARDIN
+
+MAURICE BARRÈS
+
+CAMILLE MAUCLAIR
+
+VICTOR CHARBONNEL
+
+ALFRED VALLETTE
+
+MAX ELSKAMP
+
+HENRI MAZEL
+
+MARCEL SCHWOB
+
+PAUL CLAUDEL
+
+RENÉ GHIL
+
+ANDRÉ FONTAINAS
+
+JEHAN RICTUS
+
+HENRY BATAILLE
+
+EPHRAÏM MIKHAËL
+
+ALBERT AURIER
+
+LES GONCOURT
+
+HELLO
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
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+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le IIe livre des masques
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+Author: Remy de Gourmont
+
+Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES ***
+
+
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+Produced by Marc D'Hooghe
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+From images generously made available by Gallica
+(Biblioth&egrave;que Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
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+
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+</pre>
+
+
+
+
+
+<h1>LE II<sup>me</sup> LIVRE DES MASQUES</h1>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>REMY DE GOURMONT</h2>
+
+
+<h3>LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSIN&Eacute;S<br /> PAR F. VALLOTTON</h3>
+
+
+<h4>DEUXI&Egrave;ME EDITION</h4>
+
+
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>1898</h4>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><a href="#TABLE_DES_MATIEgraveRES">Table des mati&egrave;res</a></p>
+
+<h3><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PR&Eacute;FACE</h3>
+
+
+<p>Si l'on croit n&eacute;cessaire de conna&icirc;tre la m&eacute;thode g&eacute;n&eacute;rale qui a guid&eacute;
+l'auteur dans cette seconde s&eacute;rie de <i>Masques</i>, on se reportera aux
+pages plac&eacute;es en t&ecirc;te du premier tome.</p>
+
+<p>Goethe pensait:</p>
+
+<p>&laquo;Quand on ne parle pas des choses avec une partialit&eacute; pleine d'amour, ce
+qu'on dit ne vaut pas la peine d'&ecirc;tre rapport&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>C'est peut-&ecirc;tre aller loin. La critique n&eacute;gative est n&eacute;cessaire; il n'y
+a pas dans la m&eacute;moire des hommes assez de socles pour toutes les
+effigies: il faut donc parfois briser et jeter &agrave; la fonte quelques
+bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est l&agrave; une besogne
+cr&eacute;pusculaire; on ne doit pas convier la foule aux ex&eacute;cutions. Quand
+nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe &agrave; une f&ecirc;te de gloire.</p>
+
+<p>Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence
+rendue, attendent le bourreau.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser
+autour des cendres de nos amours!&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y a plus besoin de b&ucirc;chers pour les mauvais livres; les flammes de
+la chemin&eacute;e suffisent.</p>
+
+<p>Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse
+psychologique ou litt&eacute;raire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a
+plus de mod&egrave;les; un &eacute;crivain cr&eacute;e son esth&eacute;tique en cr&eacute;ant son oeuvre:
+nous en sommes r&eacute;duits a faire appel &agrave; la sensation bien plus qu'au
+jugement.</p>
+
+<p>En litt&eacute;rature, comme en tout, il faut que cesse le r&egrave;gne des mots
+abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'&eacute;motion qu'elle nous
+donne; il suffira de d&eacute;terminer et de caract&eacute;riser la nature de cette
+&eacute;motion; cela ira de la m&eacute;taphysique &agrave; la sensualit&eacute;, de l'id&eacute;e pure au
+plaisir physique.</p>
+
+<p>Il y a tant de cordes &agrave; la lyre humaine! C'est d&eacute;j&agrave; un travail
+consid&eacute;rable que d'en faire le d&eacute;nombrement.</p>
+
+<p>27 f&eacute;vrier.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/jammes01.jpg" width="250" height="300" alt="Francis Jammes" />
+</div>
+
+<h2><a name="FRANCIS_JAMMES" id="FRANCIS_JAMMES"></a>FRANCIS JAMMES</h2>
+
+
+<p>Voici un po&egrave;te bucolique. Il y a Virgile, et peut-&ecirc;tre Racan, et un peu
+Segrais. Nulle sorte de po&egrave;te n'est plus rare: il faut vivre &agrave; l'&eacute;cart
+dans les vraies maisons de jadis, &agrave; la lisi&egrave;re des bois gard&eacute;s par les
+seules ronces, au milieu des ormes noirs, des ch&ecirc;nes rid&eacute;s et des h&ecirc;tres
+&agrave; la peau douce comme celle d'une amie tr&egrave;s aim&eacute;e; l'herbe n'est pas un
+gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin,
+que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la cr&egrave;che l'anneau
+qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:</p>
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Dans les bois vous trouverez la pulmonaire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de-gris, tach&eacute;e de blanc, poilue et tr&egrave;s rugueuse;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">il y a sur elle une l&eacute;gende pieuse;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">la cardamine o&ugrave; va le papillon aurore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">l'isopyre l&eacute;g&egrave;re et le noir ell&eacute;bore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">la jacynthe qu'on &eacute;crase facilement</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et qui a, &eacute;cras&eacute;e, de gluants brillements;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">la jonquille puante, l'an&eacute;mone et le narcisse</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.</span>
+</p>
+<p>Cela fait partie d'un &laquo;mois de mars&raquo; racont&eacute; par Francis Jammes (pour
+l'<i>Almanach des Po&egrave;tes</i> de l'an pass&eacute;), petit po&egrave;me qui parut tel qu'une
+violette (ou une am&eacute;thyste) trouv&eacute;e le long d'une haie, parmi les
+premiers sourires de l'ann&eacute;e. Tout entier, il est admirable d'art et de
+gr&acirc;ce et d'une simplicit&eacute; virgilienne. C'est le premier fragment connu
+de ces &laquo;G&eacute;orgiques Fran&ccedil;aises&raquo; o&ugrave; de bonnes volont&eacute;s s'essay&egrave;rent jadis,
+en vain.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Septima post decimam felix et ponere vitem</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et prensos domitare boves et licia telae</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Multa adeo gelida melius se nocte dedere</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aut cum sole novo terras irrorat Eous.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tondentur: noctis lentus non deficit humor.</span><br />
+</p>
+<p>C'est avec la m&ecirc;me s&eacute;curit&eacute;, la m&ecirc;me ma&icirc;trise que M. Jammes nous dit les
+travaux du mois de mars:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">......................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">On ne m&egrave;ne plus, dans les prairies, les g&eacute;nisses</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui ont de beaux yeux et que leurs m&egrave;res l&egrave;chent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mais on leur donnera des nourritures fra&icirc;ches.</span><br />
+</p>
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les soir&eacute;es sont douces et, au cr&eacute;puscule,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les chevriers tra&icirc;nards gonflent leurs joues aux fl&ucirc;tes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les ch&egrave;vres passent devant le bon chien</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui agite la queue et qui est leur gardien.</span><br />
+</p>
+<p>Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre po&egrave;te capable
+d'&eacute;voquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi
+simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et
+qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et
+d&eacute;finitifs. Cependant le po&egrave;te suit bien sagement son calendrier et,
+comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles
+pour nous conter l'aventure d'Arist&eacute;e, M. Francis Jammes, arriv&eacute; &agrave; la
+f&ecirc;te des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de J&eacute;sus belle
+et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les
+alc&ocirc;ves.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">J&eacute;sus pleurait dans le jardin des oliviers....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">On &eacute;tait all&eacute;, en grande pompe, le chercher....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A J&eacute;rusalem les gens pleuraient en criant son nom....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il &eacute;tait doux comme le ciel, et son petit &acirc;non</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">trottinait joyeusement sur les palmes jet&eacute;es.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des mendiants amers sanglotaient de joie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De mauvaises femmes devenaient bonnes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">en le voyant passer avec son aur&eacute;ole</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">si belle qu'on croyait que c'&eacute;tait le soleil.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il avait un sourire et des cheveux en miel.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il a ressuscit&eacute; des morts ... Ils l'ont crucifi&eacute;...</span><br />
+</p>
+<p>Quand nous aurons (et peut-&ecirc;tre l'aurons-nous) un calendrier complet
+&eacute;crit dans ce ton de simplicit&eacute; path&eacute;tique, il y aura d'ajout&eacute; aux tomes
+&eacute;pars qui sont la po&eacute;sie fran&ccedil;aise un livre inoubliable.</p>
+
+<p>M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait
+avoir vingt-cinq ans et sa vie avait &eacute;t&eacute; ce qu'elle est rest&eacute;e,
+solitaire au fond des provinces, vers les Pyr&eacute;n&eacute;es, mais non dans la
+montagne:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les villages brillent au soleil dans tes plaines,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">pleins de clochers, de rivi&egrave;res, d'auberges noires....</span><br />
+</p>
+<p>Les femmes des paysans &laquo;ont la peau en terre brune&raquo;, mais les matins
+sont bleus et les soir&eacute;es sont bleues,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">avec des champs de paille qui sentent la menthe,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">avec des fontaines crues o&ugrave; l'eau claire chante....</span><br />
+</p>
+<p><span style="margin-left: 2em;">avec des sentiers o&ugrave; quand c'est le mois d'octobre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le vent fait voler les feuilles des ch&acirc;taigners....</span><br />
+</p>
+<p><span style="margin-left: 2em;">ainsi vont les doux villages &eacute;parpill&eacute;s</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">sur les coteaux, aux flancs des coteaux, &agrave; leurs pieds,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans les plaines, dans les vall&eacute;es, le long des gaves,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">pr&egrave;s des routes, pr&egrave;s des villes et des montagnes;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">avec les clochers minces au-dessus des toits,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et le berger fatigu&eacute; tra&icirc;nant ses sabots....</span><br />
+</p>
+<p><span style="margin-left: 2em;">avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui arrivent de loin dans le gris des nuages</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et les grues qui grincent dans le froid et qui font,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">comme des serrures rouill&eacute;es, un bruit sauvage....</span><br />
+</p>
+<p>Voil&agrave;, tout d&eacute;chiquet&eacute;, vu par bribes, le paysage o&ugrave; &eacute;volu&egrave;rent les
+&eacute;motions de ce po&egrave;te dont la solitude a exasp&eacute;r&eacute; et parfois troubl&eacute;
+l'originalit&eacute;. Soucieux d'abord de dire <i>son</i> impression du moment, il
+se r&eacute;p&egrave;te volontiers, variant par de faible nuances les d&eacute;tails de la
+vie qu'il aime. Mais que de visions &eacute;mues, que de jolies imaginations,
+et comme les mots viennent doucement &eacute;crire des pages dont la fra&icirc;cheur
+fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupt&eacute;:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Tu serais nue sur la bruy&egrave;re humide et rose....</span></p>
+
+<p>et cet autre, d'un sentiment plus intime:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">La maison serait pleine de roses et de gu&ecirc;pes....</span></p>
+
+<p>et la complainte d'amour et de piti&eacute; qui commence ainsi:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'aime l'&acirc;ne si doux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">marchant le long des houx.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Il prend garde aux abeilles</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et bouge les oreilles;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et il porte les pauvres</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et des sacs remplis d'orge.</span><br />
+</p>
+<p>et (malgr&eacute; une strophe mauvaise) la discr&egrave;te &eacute;l&eacute;gie que r&eacute;sument ces
+quatre vers d'une musique si ti&egrave;de et si lasse:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le soleil pur, le nom doux du petit village,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les belles oies qui sont blanches comme le sel,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">se m&ecirc;lent &agrave; mon amour d'autrefois, pareil</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.</span><br /></p>
+
+<p>Apr&egrave;s encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le
+po&egrave;te a pris une conscience plus d&eacute;cisive de lui-m&ecirc;me; son &eacute;motion
+devient parfois presque plaintive en m&ecirc;me temps que la sensualit&eacute; de
+l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un
+sentiment et alors toujours pure malgr&eacute; sa franchise et la nudit&eacute; de ses
+gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, &eacute;motion, sensualit&eacute;, le po&egrave;me
+en dialogue, appel&eacute; <i>Un Jour</i>, le d&eacute;veloppe, en couleurs vives et
+douces: quatre sc&egrave;nes o&ugrave; la po&eacute;sie vole au-dessus d'une vie monotone et
+presque triste, quatre images tr&egrave;s simples, et m&ecirc;me, si l'on veut,
+na&iuml;ves, mais d'une na&iuml;vet&eacute; qui se conna&icirc;t et qui conna&icirc;t sa beaut&eacute;. Plus
+que d'ambitieuses paraphrases c'est bien l&agrave; la journ&eacute;e (ou la vie) d'un
+po&egrave;te, qui per&ccedil;oit le monde ext&eacute;rieur d'abord comme une sensation brute
+(ainsi que tout autre homme), puis en d&eacute;gage aussit&ocirc;t, en son esprit
+prompt aux g&eacute;n&eacute;ralisations, la signification symbolique ou absolue. Et
+tout ce po&egrave;me est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai
+po&egrave;te dont le g&eacute;nie encore en croissance &eacute;clate, tel des rayons de
+soleil &agrave; travers une haie d'acacias:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">C'est la m&egrave;re douce aux cheveux gris dont tu es n&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les gens pauvres et fiers sont pareils &agrave; des cygnes.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux &acirc;mes.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Bois les baisers de ta douce et tendre fianc&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les larmes des femmes sont lourdes et sal&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">comme la mer qui noie ceux qui y sont all&eacute;s.</span><br /></p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le d&eacute;daigneux laisser-aller de ce
+dernier vers ajoute &agrave; la pens&eacute;e s&eacute;rieuse comme un sourire? Il y a
+beaucoup de ces sourires dans la po&eacute;sie de M. Francis Jammes. Je ne
+trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc un po&egrave;te. Il est d'une sinc&eacute;rit&eacute; presque d&eacute;concertante; mais
+non par na&iuml;vet&eacute;, plut&ocirc;t par orgueil. Il sait que vus par lui les
+paysages o&ugrave; il a v&eacute;cu tressaillent sous son regard et que les ch&ecirc;nes
+tout secou&eacute;s parlent et que les rochers resplendissent comme des
+topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre,
+celle des heures o&ugrave; il ferme les yeux: et la nature et le r&ecirc;ve
+s'enlacent si discr&egrave;tement, dans une ombre si bleue et avec des gestes
+si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une
+seule gr&acirc;ce:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ils ont une ligne douce comme une ligne.</span><br /></p>
+
+<p>Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire &agrave; ce
+po&egrave;te et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette po&eacute;sie, qu'il
+a appel&eacute;e lui-m&ecirc;me une po&eacute;sie de roses blanches.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/fort02.jpg" width="250" height="300" alt="Paul Fort" />
+</div>
+<h2><a name="PAUL_FORT" id="PAUL_FORT"></a>PAUL FORT</h2>
+
+
+<p>Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de
+moins, pr&eacute;sentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en
+faire toujours. Ces ballades ne ressemblent gu&egrave;re &agrave; celles de Fran&ccedil;ois
+Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent &agrave; rien.</p>
+
+<p>Typographi&eacute;es comme de la prose, elles sont &eacute;crites en vers, et
+sup&eacute;rieurement mouvement&eacute;s. Cette typographie a donn&eacute; l'illusion &agrave;
+d'aimables critiques que M. Paul Fort avait d&eacute;couvert la quadrature du
+cercle rythmique et r&eacute;solu le probl&egrave;me qui tourmentait M. Jourdain de
+r&eacute;diger des litt&eacute;ratures qui ne seraient ni de la prose ni des vers;
+il y a bien de la d&eacute;sinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un
+compliment. Si la ligne qui s&eacute;pare le vers de la prose est souvent
+devenue, en ces derni&egrave;res ann&eacute;es litt&eacute;raires, d'une &eacute;troitesse presque
+invisible, elle persiste n&eacute;anmoins; &agrave; droite, c'est prose; &agrave; gauche,
+c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est
+l&agrave;, ind&eacute;l&eacute;bile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est
+ind&eacute;pendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des
+sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est d&eacute;pendant de la
+phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur
+des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que tr&egrave;s rarement
+co&iuml;ncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voil&agrave;
+une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.</p>
+
+<p>La question ne se pose d'ailleurs pas &agrave; propos des <i>Ballades
+Fran&ccedil;aises</i>, lesquelles sont bien d'un bout &agrave; l'autre en vers, ici tr&egrave;s
+pittoresques, tr&egrave;s vifs, l&agrave; tr&egrave;s sobres, tr&egrave;s beaux; et non pas m&ecirc;me en
+vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers &laquo;nombreux&raquo;, mais
+d&eacute;gag&eacute; heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne
+sait comment saluer. Avec un instinct s&ucirc;r d'homme de l'Isle-de-France,
+il les a remises &agrave; leur vraie place, leur imposant quand il le faut le
+silence qui convient &agrave; leur nom.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.</span><br /></p>
+
+<p>Et tout ce petit po&egrave;me, vraiment parfait:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont port&eacute;e en terre, en terre au point du jour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont couch&eacute;e toute seule, toute seule en ses atours.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont couch&eacute;e toute seule, toute seule en son cercueil.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils sont revenus ga&icirc;ment, ga&icirc;ment avec le jour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils ont chant&eacute; ga&icirc;ment, ga&icirc;ment: &laquo;Chacun son tour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils sont all&eacute;s aux champs, aux champs comme tous les jours....</span><br /></p>
+
+<p>J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime gu&egrave;re que de tels vers, o&ugrave; le
+rythme par des gestes s&ucirc;rs affirme sa pr&eacute;sence et pour une syllabe de
+plus, une de moins, ne s'&eacute;vanouit pas. Qui s'aper&ccedil;oit que le troisi&egrave;me
+des vers que voici n'a que onze syllabes accentu&eacute;es?</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Au premier son des cloches: &laquo;C'est J&eacute;sus dans sa cr&egrave;che....&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les cloches ont redoubl&eacute;: &laquo;O gu&eacute;, mon fianc&eacute;!&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et puis c'est tout de suite la cloche des tr&eacute;pass&eacute;s.</span><br /></p>
+
+<p>Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la po&eacute;sie et non
+plus seulement les vers des <i>Ballades Fran&ccedil;aises</i>. Elles chantent sur
+trois tons principaux; le pittoresque, l'&eacute;motion, l'ironie r&eacute;gissent
+successivement, et parfois en m&ecirc;me temps, chacun de ces po&egrave;mes dont la
+diversit&eacute; est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs,
+des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus
+charmant: c'est celui des ballades qui empruntent &agrave; la chanson populaire
+un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un
+rythme de ronde, une l&eacute;gende; on sent que le po&egrave;te a v&eacute;cu dans un milieu
+o&ugrave; cette vieille litt&eacute;rature orale &eacute;tait encore vivante, cont&eacute;e ou
+chant&eacute;e. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si
+nouveau:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">une coquille. On a envie de la p&ecirc;cher. Le ciel est gai, c'est</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">joli Mai.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">c'est joli Mai.</span><br /></p>
+
+<p>Voici une ronde (peut-&ecirc;tre) qui fera encore mieux entendre sa musique
+oubli&eacute;e:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un gentil page vint &agrave; passer, une reine gentille vint &agrave;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">chanter.&mdash;Roi! hou&mdash;tu les feras pendre, hou, hou, tu</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les feras tuer.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un gentil page vint &agrave; chanter, une reine gentille vint &agrave;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">descendre.&mdash;Roi! hou&mdash;tu les feras moudre, hou, hou, tu</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les feras tuer.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dor&eacute;e dans le</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">grand pr&eacute;.&mdash;Roi! hou&mdash;tu feras moudre, hou, hou, tu</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les feras pendre.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un moine blanc vint &agrave; passer, un moine rouge vint &agrave;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">chanter:&mdash;Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">moutier.</span><br /></p>
+
+<p>L'&eacute;motion r&eacute;git le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et
+du r&ecirc;ve: celui des paysages doux et nuanc&eacute;s, bleu et argent. La mer est
+d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est
+bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'Aube a roul&eacute; ses roues de glace dans l'horizon. La terre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">se d&eacute;couvre en gammes de jour p&acirc;le. Un mont refl&egrave;te, hu-</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mide, les derni&egrave;res &eacute;toiles, et les animaux bleus boivent l'herbe</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">d'argent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">................................................................</span><br /></p>
+
+<p>Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'&eacute;tendue
+des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une mani&egrave;re si
+solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'&eacute;ternit&eacute;
+quand elles sont couch&eacute;es que nous devenons graves, tout au moins, &agrave; ce
+spectacle qui trouble la mobilit&eacute; de nos pens&eacute;es et les arr&ecirc;te et les
+fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beaut&eacute;,
+qui, &agrave; certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et
+nous pr&eacute;parer &agrave; l'&eacute;tat de gr&acirc;ce n&eacute;cessaire &agrave; la communion parfaite.
+C'est le mysticisme dans sa fra&icirc;cheur la plus ing&eacute;nue et dans son amour
+le plus &eacute;loquent. Ainsi la ballade: <i>L'ombre comme un parfum s'exhale
+des montagnes</i>. Je veux d&eacute;clarer que cet hymne est beau comme un des
+beaux chants de Lamartine:</p>
+
+
+<p><span style="margin-left: 2.5em;">Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et m&ecirc;le</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">ton silence &agrave; l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">ombre sur son ombre, tes yeux et ta ros&eacute;e sont les miroirs des</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">sph&egrave;res.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">..............................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous&mdash;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">scels d'or des vies futures&mdash;nos &eacute;toiles visibles aux arbres</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">de la nuit.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">...............................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, &eacute;prends-</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">toi de toi-m&ecirc;me &eacute;pars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&agrave; tes yeux, sans comprendre, et cr&eacute;e de ton silence la musique</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">des nuits.</span><br /></p>
+
+<p>La rime manque, parfois m&ecirc;me l'assonance; on n'y prend garde. C'est,
+renouvel&eacute;e par de belles images in&eacute;dites, la grande po&eacute;sie romantique.
+Mais, sans &ecirc;tre unique, une &eacute;motion aussi profonde est rare dans les
+<i>Ballades</i>. Le po&egrave;te a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire
+m&ecirc;me hors de propos et voici, apr&egrave;s un livre sentimental (vieilles
+estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orph&eacute;e, Sil&egrave;ne,
+Hercule, restaur&eacute;e avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire <i>Louis
+XI, curieux homme</i>, et <i>Coxcomb</i>, plus &eacute;trange encore, puis des ballades
+&eacute;tranges encore et encore,&mdash;et pas une o&ugrave; il n'y ait quelque trait
+d'originalit&eacute;, de po&eacute;sie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus
+vari&eacute; et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si t&ocirc;t, &agrave; y bien
+retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les
+branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les
+mousses &eacute;lastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et
+mouvant. On a d&eacute;fini M. Paul Fort, dans une intention sans doute
+amicale: le g&eacute;nie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore
+tr&egrave;s cruel; s&eacute;rieux, cela dit une partie de la v&eacute;rit&eacute;. Ce po&egrave;te en effet
+est une perp&eacute;tuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre
+choc, un cerveau si prompt que l'&eacute;motion souvent s'est formul&eacute;e avant la
+conscience de l'&eacute;motion. Le talent de Paul Fort est une mani&egrave;re de
+sentir autant qu'une mani&egrave;re de dire.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/rebell03.jpg" width="250" height="300" alt="Hugues Rebell" />
+</div>
+
+<h2><a name="HUGUES_REBELL" id="HUGUES_REBELL"></a>HUGUES REBELL</h2>
+
+
+<p>Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de
+la vie du peuple; l'&acirc;me des foules ne leur appara&icirc;t pas bien sup&eacute;rieure
+&agrave; l'&acirc;me des troupeaux.</p>
+
+<p>Si l'un de ces hommes r&eacute;fl&eacute;chit sur lui-m&ecirc;me et arrive &agrave; se comprendre
+et &agrave; se situer dans le vaste monde, peut-&ecirc;tre va-t-il s'attrister, car
+il sent autour de lui une invincible &eacute;tendue d'indiff&eacute;rence, une nature
+muette, des pierres stupides, des gestes g&eacute;om&eacute;triques: c'est la grande
+solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple
+d'&ecirc;tre d'accord, de rire avec na&iuml;vet&eacute;, de sourire d'un air discret, de
+s'&eacute;mouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fiert&eacute; peut lui venir
+de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopt&eacute; la pose du
+stylite, soit qu'il ait ferm&eacute; sur ses plaisirs la porte d'un palais.</p>
+
+<p>M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se pr&eacute;sente &agrave; nous dans
+l'attitude de l'aristocrate heureux et d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>En un temps o&ugrave;, petits plagiaires de S&eacute;n&egrave;que le philosophe, les agents
+de change, les avocats populaires, les professeurs retir&eacute;s dans un
+h&eacute;ritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les t&eacute;nors, les ministres
+et les banquistes, o&ugrave; toute la &laquo;noblesse r&eacute;publicaine&raquo;, hypocritement
+joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le &laquo;sort des humbles&raquo;, au
+moment m&ecirc;me qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-l&agrave;, il
+est agr&eacute;able d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire:
+&laquo;Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e, selon toute sa
+richesse, toute sa beaut&eacute;, toute sa libert&eacute;, toute son &eacute;l&eacute;gance; je suis
+un aristocrate.&raquo;</p>
+
+<p>Cela ne signifie pas qu'insensible &agrave; toutes les souffrances naturelles
+il d&eacute;daigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui
+et m&eacute;prise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop
+raisonnable et trop &eacute;lev&eacute; pour que le peuple en soit touch&eacute;. Au pauvre
+monde que de stupides sermons ont inclin&eacute; vers les satisfactions de la
+vanit&eacute; et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple
+d'&ecirc;tre un brave animal. Les plaisirs intellectuels, &agrave; quoi bon en
+sugg&eacute;rer le d&eacute;sir &agrave; des cerveaux infailliblement r&eacute;tifs aux &eacute;motions
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es, aux &eacute;lixirs qui n'ont pas tout d'abord gratt&eacute; le palais
+et chauff&eacute; le ventre? Donc &laquo;le devoir pr&eacute;sent est de gu&eacute;rir les vignes
+malades et de replanter les vignes d&eacute;truites, afin d'enivrer la France
+enti&egrave;re&raquo;.</p>
+
+<p>Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le
+personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient &agrave;
+son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve
+et que de trop nombreuses saign&eacute;es font baisser son niveau. La
+conclusion est le vieux <i>panem et circenses</i>, du pain, du vin et les
+jeux,&mdash;et fermer les mus&eacute;es et les biblioth&egrave;ques &laquo;et briser les urnes
+abominables qui, durant tout un si&egrave;cle, auront livr&eacute; &agrave; la canaille le
+destin et la pens&eacute;e des plus grands hommes&raquo;. Opinions, comme on le voit,
+assez insolentes; il n'est pas n&eacute;cessaire de les taxer d'excessives:
+assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits
+s'&eacute;loignent peu des id&eacute;es communes.</p>
+
+<p>Transport&eacute; dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell
+devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est
+un peu d&eacute;rout&eacute;. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une
+forme tr&egrave;s heureuse du m&eacute;pris des convenances sociales; ni que
+l'opposition d'un cardinal d&eacute;bauch&eacute; &agrave; un capucin malpropre soit une
+d&eacute;monstration tr&egrave;s probante de la sup&eacute;riorit&eacute; de l'aristocrate sur le
+mercenaire; ni qu'un peintre hyst&eacute;rique et vaniteux nous fasse songer
+aussit&ocirc;t &agrave; Titien ou &agrave; V&eacute;ron&egrave;se; ni qu'une courtisane famili&egrave;re des
+bouges &eacute;voque sans faillir les images &eacute;mouvantes de la volupt&eacute;
+v&eacute;nitienne. Il y a bien des d&eacute;fauts et bien de la grossi&egrave;ret&eacute; dans cette
+<i>Nichina</i> qui a mis en lumi&egrave;re le nom de M. Rebell; mais c'est tout de
+m&ecirc;me une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise &agrave; la
+fois d&eacute;licate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique,
+plus pr&egrave;s sans doute de l'histoire que de la l&eacute;gende; c'est pourquoi
+quelques-uns furent choqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Nul, au surplus, n'a cru que ce livre d&ucirc;t &ecirc;tre regard&eacute; comme capital;
+essai, qui pour d'autres appara&icirc;trait un consid&eacute;rable effort, la
+<i>Nichina</i> n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend
+de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des r&eacute;cits
+dont la tragi-com&eacute;die accoucherait d'une id&eacute;e. Des id&eacute;es, il en est
+riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne
+lui manque que de savoir les ins&eacute;rer plus solidement dans le cerveau de
+ses personnages. Ouvrir les <i>Chants de la pluie et du soleil,</i> c'est
+tomber dans une mine o&ugrave; l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce
+sont des po&egrave;mes en vers ou en prose, mais o&ugrave; le souci de l'expression
+est toujours domin&eacute; par la volont&eacute; de dire quelque chose de nouveau. Le
+th&egrave;me fondamental est la joie de vivre, d'&ecirc;tre un homme libre, fier, qui
+ne songe qu'&agrave; accomplir son destin naturel, en aimant la beaut&eacute;, en
+jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela
+sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les
+m&eacute;nagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,
+grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de
+locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.
+C'est un livre vraiment tout gonfl&eacute; d'id&eacute;es et o&ugrave; la nature, ivre de
+s&egrave;ve, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le
+comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil
+(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais &agrave; condition
+qu'on y joigne l'id&eacute;e d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussi&egrave;re
+ou hurle dans la boue.</p>
+
+<p>Je crois que c'est l&agrave; qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher
+la vraie pens&eacute;e de M. Hugues Rebell et ses vraies chim&egrave;res. Cet &eacute;crivain
+est d'ailleurs apte &agrave; nous surprendre de plus d'une mani&egrave;re avec tout ce
+qu'il y a en lui de libert&eacute; d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais
+d&egrave;s maintenant son originalit&eacute; est visible et indiscutable: il est celui
+qui pr&eacute;f&egrave;re le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au
+paillasson socialiste, la beaut&eacute; &agrave; la vertu, la splendeur de V&eacute;nus nue
+aux &laquo;yeux fun&egrave;bres de la p&acirc;le Virginit&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Il est aristocrate et pa&iuml;en.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/feneon04.jpg" width="250" height="300" alt="F&eacute;lix F&eacute;n&eacute;on" />
+</div>
+
+<h2><a name="FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON" id="FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON"></a>F&Eacute;LIX F&Eacute;N&Eacute;ON</h2>
+
+
+<p>Le v&eacute;ritable th&eacute;oricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus &agrave;
+former cette esth&eacute;tique n&eacute;gative dont <i>Boule-de-Suif</i> est l'exemple,
+M. Th.... n'&eacute;crivit jamais. C'est par des causeries, par de petites
+remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait &agrave; ses amis l'art de
+jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa r&eacute;signation aux ennuis
+de la vie &eacute;tait discr&egrave;tement hilare: avec quel air fin, prudent et
+satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un
+livre, un seul, d'une synth&egrave;se de la vie offerte par les moyens les plus
+simples, les plus frappants. Un vieux petit employ&eacute; se l&egrave;ve un dimanche,
+dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les
+bouteilles sont pleines, sa journ&eacute;e est finie. Rien que cela, sans une
+r&eacute;flexion d'auteur (cela est r&eacute;prouv&eacute; par Flaubert), sans un incident
+(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avari&eacute;), sans un geste
+inutile, c'est-&agrave;-dire capable de faire soup&ccedil;onner qu'il y a peut-&ecirc;tre,
+derri&egrave;re les murs, une atmosph&egrave;re de fleurs, de ciel et d'id&eacute;es. Ce M.
+Th.... est rest&eacute; pour moi, car son esprit me charmait, le type de
+l'&eacute;crivain qui n'&eacute;crit pas. Si sa vie n'a &eacute;t&eacute; qu'une longue ironie, s'il
+y avait de l'amertume au fond de cette d&eacute;lectation morose, nul ne s'en
+est jamais dout&eacute;: on l'a toujours vu fid&egrave;le &agrave; conformer sa conduite &agrave;
+des principes qu'il avait patiemment d&eacute;duits de son exp&eacute;rience et de ses
+lectures.</p>
+
+<p>M. F&eacute;lix F&eacute;n&eacute;on n'est pas moins myst&eacute;rieux que ce th&eacute;oricien secret.</p>
+
+<p>Ne jamais &eacute;crire, d&eacute;daigner cela; mais avoir &eacute;crit, avoir prouv&eacute; un
+talent net dans l'expos&eacute; d'id&eacute;es nouvelles, et tout d'un coup se taire?
+Je crois qu'il y a des esprits satisfaits d&egrave;s qu'ils savent leur valeur;
+un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant exp&eacute;riment&eacute;
+leur virilit&eacute; abandonnent un jeu qui pour eux n'&eacute;tait que la recherche
+d'une preuve. M. F&eacute;n&eacute;on est un cerveau froid.</p>
+
+<p>Froid, non pas ti&egrave;de, car le d&eacute;dain de l'&eacute;criture n'a pas entra&icirc;n&eacute; chez
+lui le d&eacute;dain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et
+leur patience &agrave; vouloir est infinie. Ayant donc des id&eacute;es sociales (ou
+anti-sociales), M. F&eacute;n&eacute;on d&eacute;cida de leur ob&eacute;ir jusqu'au del&agrave; de la
+prudence. Cet homme qui s'est donn&eacute; l'air d'un m&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s am&eacute;ricain
+eut le courage de compromettre sa vie pour la r&eacute;alisation de plans qu'il
+jugeait peut-&ecirc;tre insens&eacute;s, mais nobles et justes: une telle page dans
+la vie d'un &eacute;crivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes
+&eacute;critures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des id&eacute;es
+au point de s'ensevelir vivant dans la vanit&eacute; du sacrifice perp&eacute;tuel,
+mais il est bon d'avoir eu l'occasion de t&eacute;moigner quelque m&eacute;pris aux
+lois, &agrave; la soci&eacute;t&eacute;, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on
+emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.</p>
+
+<p>Il ne fallait gu&egrave;re moins de courage pour opposer, en 1886, au
+&laquo;brocanteur Meissonier&raquo; le &laquo;radieux Renoir&raquo;, pour vanter Claude Monet
+&laquo;ce peintre dont l'oeil appr&eacute;cie vertigineusement toutes les donn&eacute;es
+d'un spectacle et en d&eacute;compose spontan&eacute;ment les tons. M. F&eacute;n&eacute;on se
+prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la
+peinture nouvelle, mais excellent &eacute;crivain. Il analyse ainsi les marines
+de Monet: &laquo;Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement,
+couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se
+devine: tout son changeant &eacute;moi se trahit en fugaces jeux de lumi&egrave;res
+sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen,
+perfectionn&eacute;e par Courbet, de la volute en t&ocirc;le verte se cr&ecirc;tant de
+mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.&raquo; M. F&eacute;n&eacute;on avait
+toutes les qualit&eacute;s d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le
+style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a
+compris. Que n'a-t-il pers&eacute;v&eacute;r&eacute;! Nous n'avons eu depuis l'&egrave;re nouvelle
+que deux critiques d'art, Aurier et F&eacute;n&eacute;on: l'un est mort, l'autre se
+tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi &agrave; mettre au pas une
+&eacute;cole (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger,
+nous donna toute une bande de copistes infid&egrave;les ou maladroits!</p>
+
+<p>En cherchant bien, on grossirait la valise litt&eacute;raire de M. F&eacute;n&eacute;on.
+Outre qu'apr&egrave;s la disparition de la <i>Vogue</i> il continua dans la <i>Revue
+Ind&eacute;pendante</i> ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette
+revue m&eacute;morable des pages amusantes de petite critique litt&eacute;raire. On
+peut les relire; cela mord &agrave; froid, comme l'eau seconde, et cela laisse
+parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin tr&egrave;s spirituel. D'un
+mot il d&eacute;finit tel g&eacute;nie: &laquo;Les contes que l'on conna&icirc;t, petits travaux
+de fleurs et plumes.&raquo;&mdash;En somme, juste assez d'&eacute;critures pour qu'on
+regrette ce qui est rest&eacute; dans les limbes du possible; mais si M. F&eacute;n&eacute;on
+s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'&eacute;crivains, quelle erreur! Il y
+en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort tr&egrave;s appr&eacute;ciable.
+Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique s&ucirc;re et semer,
+avec ironie, quelques v&eacute;rit&eacute;s souriantes.</p>
+
+<p>M. F&eacute;n&eacute;on a pris trop &agrave; coeur son &eacute;tat de fid&egrave;le de &laquo;l'&eacute;glise
+silencieuse&raquo; dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fr&eacute;quentons
+trop peu.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/bloy05.jpg" width="250" height="300" alt="L&eacute;on Bloy" />
+</div>
+
+<h2><a name="LEacuteON_BLOY" id="LEacuteON_BLOY"></a>L&Eacute;ON BLOY</h2>
+
+
+<p>M. Bloy est un proph&egrave;te. Il eut soin, parmi ses &eacute;crits, de nous le
+certifier lui-m&ecirc;me: &laquo;Je suis un proph&egrave;te.&raquo; Il pouvait ajouter, il n'y a
+pas manqu&eacute;:&mdash;et aussi un pamphl&eacute;taire: &laquo;Je suis incapable de concevoir
+le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.&raquo; Les deux mots
+sont des &eacute;quivalents historiques: le pamphl&eacute;taire a remplac&eacute; le
+proph&egrave;te, le jour o&ugrave; les hommes ont perdu la puissance de croire pour
+acqu&eacute;rir la puissance de jouir. Le proph&egrave;te fait saigner les coeurs;
+le pamphl&eacute;taire &eacute;corche les peaux; M. Bloy est un &eacute;corcheur.</p>
+
+<p>Non pas le tortionnaire &eacute;l&eacute;gant qui, romain ou chinois, d&eacute;cortique un
+sein, une joue, un h&eacute;micr&acirc;ne, selon la science parfaite de la douleur
+animale; mais le boucher qui, apr&egrave;s une entaille circulaire, arrache
+toute la d&eacute;pouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au
+vif, crie encore aussi haut qu'&agrave; l'heure o&ugrave; on lui enlevait sa tendre
+robe de chair; l'homme est tout nu et &agrave; travers la transparence de sa
+seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putr&eacute;fi&eacute;: priv&eacute;s de
+leur hypocrisie, les hommes ainsi pel&eacute;s apparaissent vraiment comme des
+fruits trop m&ucirc;rs; l'heure est pass&eacute;e des vendanges, on ne peut plus en
+faire que du fumier.</p>
+
+<p>Le spectacle (m&ecirc;me celui du fumier) n'est pas d&eacute;sagr&eacute;able. Il y a des
+besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-&ecirc;tre par
+l&acirc;chet&eacute; ou par orgueil), mais que l'on aime &agrave; voir brass&eacute;es par des
+mains sans d&eacute;go&ucirc;t, et quand la place est propre, on est content; on se
+r&eacute;jouit, dans la simplicit&eacute; de son &acirc;me, d'une atmosph&egrave;re meilleure;
+les parfums retrouv&eacute;s passent sans se corrompre d'une rive &agrave; l'autre
+par-dessus le ruisseau purifi&eacute;, et la vie des fleurs sourit encore une
+fois au-dessus des herbes reverdies.</p>
+
+<p>H&eacute;las! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon
+&eacute;craser un Albert Wolff si la racine du champignon, rest&eacute;e sous la terre
+gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud v&eacute;n&eacute;neux? &laquo;J'ai
+m&eacute;pris et d&eacute;dain&raquo;, disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le
+balai: on ne peut lui demander de la porter comme une &eacute;p&eacute;e; il la porte
+comme un balai, et il r&acirc;cle les ruisseaux infatigablement.</p>
+
+<p>Le pamphl&eacute;taire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a
+recueilli les premi&egrave;res graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et
+dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, sem&eacute;e
+dans cette terre &agrave; m&eacute;taphores, une puissante for&ecirc;t qui escalada des
+sommets, et l'oeillet poivr&eacute;, un champ resplendissant de pavots
+magnifiques M. Bloy est un des plus grands cr&eacute;ateurs d'images que la
+terre ait port&eacute;s; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de
+fuyantes terr&eacute;s; cela donne &agrave; sa pens&eacute;e le relief d'une cha&icirc;ne de
+montagne. Il ne lui manque rien pour &ecirc;tre un tr&egrave;s grand &eacute;crivain que
+deux id&eacute;es, car il en a une: l'id&eacute;e th&eacute;ologique.</p>
+
+<p>Le g&eacute;nie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni
+mystique; le g&eacute;nie de M. Bloy est th&eacute;ologique et rabelaisien. Ses livres
+semblent r&eacute;dig&eacute;s par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec
+Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et
+scatalogiques, idylliques et blasph&eacute;matoires. Aucun chr&eacute;tien ne peut les
+accepter, mais aucun ath&eacute;e ne peut s'en r&eacute;jouir. Quand il insulte un
+saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charit&eacute;, ou la
+pauvret&eacute; de sa litt&eacute;rature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, &laquo;le
+catinisme de la pi&eacute;t&eacute;&raquo;, ce sont les gr&acirc;ces d&eacute;vou&eacute;es et souriantes de
+Fran&ccedil;ois de Sales; les pr&ecirc;tres simples, braves gens malfa&ccedil;onn&eacute;s par la
+triste &eacute;ducation sulpicienne, ce sont &laquo;les bestiaux consacr&eacute;s&raquo;, &laquo;les
+vendeurs de contremarques c&eacute;lestes&raquo;, les pr&eacute;pos&eacute;s au &laquo;bachot de
+l'Eucharistie&raquo;,&mdash;blasph&egrave;mes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'&agrave;
+tourner en d&eacute;rision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais
+il convient &agrave; un proph&egrave;te de se donner des immunit&eacute;s: il se permet le
+blasph&egrave;me, mais seulement par exc&egrave;s de dilection. Ainsi sainte Th&eacute;r&egrave;se
+blasph&eacute;ma une fois quand elle accepta la damnation comme ran&ccedil;on de son
+amour. Les blasph&egrave;mes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beaut&eacute; toute
+baudelairienne, et il dit lui-m&ecirc;me: &laquo;Qui sait, apr&egrave;s tout, si la forme
+la plus active de l'adoration n'est pas le blasph&egrave;me par amour, qui
+serait la pri&egrave;re de l'abandonn&eacute;?&raquo; Oui, si le contraire de la v&eacute;rit&eacute;
+n'est qu'une des faces de la v&eacute;rit&eacute;, ce qui est assez probable.</p>
+
+<p>Il est f&acirc;cheux qu'on ne discute pas davantage les notions th&eacute;ologiques
+de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu.
+Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensit&eacute;s
+silencieuses, c'est la pens&eacute;e contemplative d'elle-m&ecirc;me, c'est l'unit&eacute;.
+Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez
+souvent du chaos des pol&eacute;miques contradictoires; mais s'il n'a pas &eacute;t&eacute;,
+aussi souvent qu'il aurait d&ucirc;, le mystique &eacute;perdu et glorieux qui
+prof&egrave;re les &laquo;paroles de Dieu&raquo;, il l'a peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; plus souvent que
+tout autre; il a &eacute;t&eacute; &eacute;lis&eacute;en en certaines pages de la <i>Femme Pauvre</i>.</p>
+
+<p>Comme &eacute;crivain pur et simple,&mdash;c'est le seul Bloy accessible au lecteur
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de la crise surnaturelle,&mdash;l'auteur du <i>D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;</i> a re&ccedil;u
+tous les dons; il est m&ecirc;me <i>amusant</i>; il y a du rire dans les plus
+effr&eacute;n&eacute;es de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'&eacute;tage en ce
+roman du LV<sup>e</sup>au LX<sup>e</sup> chapitre est le plus
+extraordinaire recueil des injures les plus sanglantes, les plus
+boueuses et les plus spirituelles. On voudrait, pour la s&eacute;curit&eacute; de la
+joie, ignorer que ces masques couvrent des visages; mais quand tous ces
+visages seront abolis il restera: que la prose fran&ccedil;aise aura eu son
+Juv&eacute;nal.</p>
+
+<p>Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des g&eacute;n&eacute;rations
+soient n&eacute;es sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou
+de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire
+anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans r&eacute;serves&mdash;et sans
+crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la <i>Causerie sur
+quelques Charognes</i>&mdash;des livres qui sont le miroir d'une &acirc;me violente,
+injuste, orgueilleuse&mdash;et peut-&ecirc;tre ing&eacute;nue.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/lorrain06.jpg" width="250" height="300" alt="Jean Lorrain" />
+</div>
+
+<h2><a name="JEAN_LORRAIN" id="JEAN_LORRAIN"></a>JEAN LORRAIN</h2>
+
+
+<p>C'est, depuis un grand nombre de si&egrave;cles, le jeu de l'humanit&eacute; de
+creuser des foss&eacute;s pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint
+supr&ecirc;me par l'invention du p&eacute;ch&eacute;, qui est chr&eacute;tienne. Qu'il est agr&eacute;able
+de lire les vieux casuistes espagnols ou le <i>Confessarius Monialum</i>,
+oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singuli&egrave;res, si
+pleine des d&eacute;licieuses opinions du tol&eacute;rant Lamas et du complaisant
+Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses
+causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon o&ugrave; il y a une
+t&ecirc;te coup&eacute;e, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta <i>Th&eacute;ologie
+des R&eacute;guliers</i> avec &agrave; la page contest&eacute;e ton bonnet carr&eacute; dont la
+houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te
+lirait un des sermons qu'il m&eacute;dita dans son <i>Oratoire</i>.</p>
+
+<p>Il faut des choses permises et des choses d&eacute;fendues, sans quoi les go&ucirc;ts
+h&eacute;sitants et paresseux s'arr&ecirc;teraient &agrave; la premi&egrave;re treille, se
+coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-&ecirc;tre la morale
+sociale qui a cr&eacute;&eacute; le crime et la morale sexuelle qui a cr&eacute;&eacute; le plaisir.
+Qu'un pacha doit &ecirc;tre vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai
+toujours pens&eacute; que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire,
+le suicide d'une humanit&eacute; lasse de voir toujours le d&eacute;sir m&ucirc;rir
+implacable dans le fastidieux verger de la volupt&eacute;.</p>
+
+<p>De ce fruit &eacute;ternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru,
+fait des sirops, des gel&eacute;es, des cr&egrave;mes, des fondants, mais il m&ecirc;le &agrave; sa
+p&acirc;te je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran in&eacute;dit, quel girofle
+myst&eacute;rieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un &eacute;lixir
+ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me
+semble bien que c'est le petit volume all&eacute;gu&eacute; plus haut: jamais l'art
+n'alla plus loin dans le dosage m&eacute;ticuleux d&ucirc; sucre et du piment, de la
+confiture de rose et du poivre rouge. Autre &laquo;drageoir &agrave; &eacute;pices,&raquo; plus
+v&eacute;ritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces
+abb&eacute;s damn&eacute;s capables de boire le vin de la messe dans le soulier de
+leur ma&icirc;tresse; livre v&eacute;n&eacute;neux et souriant, fallacieux br&eacute;viaire o&ugrave;
+chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses &laquo;le&ccedil;ons&raquo; du
+martyrologe de Lesbos!</p>
+
+<p>Oratoire parfum&eacute; &agrave; l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la
+voix de l'abb&eacute; Blampoix, de l'abb&eacute; Octave, du fr&egrave;re Hepicius, du p&egrave;re
+Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout
+&agrave; coup, tombent &agrave; genoux; d'autres se renversent, comme de grandes
+fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne
+sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets.
+L'abb&eacute; de Joie monte en chaire: on &eacute;coute, la paume appuy&eacute;e sur les
+seins, avec &eacute;moi, avec d&eacute;lices, car l'abb&eacute; pr&ecirc;che Adonis sous le nom de
+J&eacute;sus et son discours &eacute;quivoque va changer en amoureuses les fid&egrave;les du
+Christ....</p>
+
+<p>M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup pr&ecirc;ch&eacute; Adonis, car comment retenir les
+femmes si on ne pr&ecirc;che Adonis? Et, comment les observer, si on les
+laisse fuir? Sous ce titre insolent, <i>Une Femme par jour</i>, et sous ce
+titre doux, <i>Ames d'Automne,</i> il a not&eacute; la complexit&eacute; de la physionomie
+f&eacute;minine, la na&iuml;vet&eacute; ou l'inconscience de ces petites &acirc;mes, leurs
+d&eacute;tresses, leurs f&eacute;rocit&eacute;s, leur folie ou leur gr&acirc;ce. Toutes les
+p&eacute;nitentes de <i>l'Oratoire</i> et quelques autres se sont confess&eacute;es avec
+une rare sinc&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a bien de la m&eacute;chancet&eacute; en tel ou tel chapitre de ce dernier livre,
+auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruaut&eacute;, certaines
+gaucheries, mais quel charme aussi en cette premi&egrave;re fleur, m&ecirc;me
+empoisonn&eacute;e, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M.
+Jean Lorrain!</p>
+
+<p>Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'&eacute;puiser, et
+l'arbuste a garde assez de s&egrave;ve pour fleurir avec pers&eacute;v&eacute;rance: ce sont
+alors des po&egrave;mes, des contes, de petites pages o&ugrave; l'on retrouve, avec
+plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un
+peu sadique du disciple,&mdash;du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. N&eacute;
+dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cess&eacute; d'aimer son pays natal et d'y
+faire de fr&eacute;quents voyages. S'il est enclin &agrave; la maraude, aux excursions
+vers les mondes du parisianisme louche, de la putr&eacute;faction galante, le
+monde &laquo;de l'obole, de la natte et de la cuvette&raquo;, dont un rh&eacute;teur grec
+(D&eacute;m&eacute;trius de Phal&egrave;re) signalait d&eacute;j&agrave; les ravages dans la litt&eacute;rature,
+s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus,
+propag&eacute; le culte de sainte Muqueuse, s'il a chant&eacute; (&agrave; mi-voix) ce qu'il
+appelle modestement &laquo;des amours bizarres&raquo;, ce fut, au moins en un
+langage qui, &eacute;tant de bonne race, a souffert en souriant ses
+familiarit&eacute;s d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont
+comparables &agrave; ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras
+sans r&eacute;pandre une odeur malsaine &agrave; la vertu, il en est d'autres dont les
+parfums ne sont que ceux de la belle litt&eacute;rature et de l'art pur; son
+go&ucirc;t de la beaut&eacute; a triomph&eacute; de son go&ucirc;t de la d&eacute;pravation.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un &eacute;crivain purement
+sensuel et qui ne s'int&eacute;resserait qu'&agrave; des cas de psychologie sp&eacute;ciale.
+C'est un esprit tr&egrave;s vari&eacute;, curieux de tout et capable aussi bien d'un
+conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le
+myst&eacute;rieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il &eacute;voque le pass&eacute; ou le
+Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est m&ecirc;me si
+singuli&egrave;re qu'on est surpris jusqu'&agrave; l'irritation par l'impr&eacute;vu,
+quelquefois un peu brusque, qui nous est impos&eacute;. Il est, m&ecirc;me quand il
+n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose,
+m&ecirc;me trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le
+nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu
+de ses go&ucirc;ts litt&eacute;raires, les plus hardis, les plus scandaleux pour
+l'ignorance ou pour la jalousie.</p>
+
+<p>A tous ces m&eacute;rites qui font de M. Lorrain un des &eacute;crivains les plus
+particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de po&egrave;te. En vers, il
+excelle encore &agrave; &eacute;voquer des paysages, des figures,&mdash;ou des figurines;
+voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Bathyle alors s'arr&ecirc;te et, d'un oeil inhumain</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fixant les matelots rouges de convoitise,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il partage &agrave; chacun son bouquet de cytise</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et tend &agrave; leurs baisers la paume de sa main.</span><br /></p>
+
+<p>C'est avec une sensualit&eacute; discr&egrave;te et r&ecirc;veuse qu'il peint les
+<i>H&eacute;ro&iuml;nes</i>; chacune est symbolis&eacute;e par une fleur qui se dresse d'entre
+ses pieds; cela est fort joli.</p>
+
+<p>Enilde, &agrave; ses pieds,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Blanche &eacute;toile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.</span><br /></p>
+
+<p>Elaine,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Pile et froide &agrave; ses pieds fleurit une an&eacute;mone.</span><br /></p>
+
+<p>Viviane,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.</span><br /></p>
+
+<p>M&eacute;lusine,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et pr&egrave;s d'elle, &eacute;rigeant ses fleurs en clairs troph&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Jaillit un gla&iuml;eul rose &agrave; feuillage de houx.</span><br /></p>
+
+<p>Yseulte,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et, fleur de feu comme elle, aupr&egrave;s de son orteil,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Flambe et s'&eacute;panouit un jaune et clair soleil.</span><br /></p>
+
+<p>Que d'images de gr&acirc;ce ou de volupt&eacute;, en ces verri&egrave;res bleues ou
+glauques, aviv&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un
+pavot! Que de femmes de r&ecirc;ve ou d'effroi, que de mortes!</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Pauvres petites Oph&eacute;lies</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui sans batelier ni bateau</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vous en allez au fil de l'eau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comme vos Hamlets vous oublient!...</span><br /></p>
+
+<p>Voici un beau panneau de la tapisserie des <i>F&eacute;es</i>:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un p&acirc;le clair de lune allonge sur la gr&egrave;ve</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'ombre de hauts clochers et de grands toits, o&ugrave; r&ecirc;ve</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tout un choeur de g&eacute;ants et d'archanges ail&eacute;s.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Pourtant la ville est loin, &agrave; plus de deux cents lieues;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La dune est solitaire et les toits dentel&eacute;s,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les clochers, les pignons et les murs cr&eacute;nel&eacute;s,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Au fond des profondeurs du ciel gris remu&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Toute une ville &eacute;trange appara&icirc;t: des palais,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des campaniles d'or, hant&eacute;s de clairs reflets,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et des grands escaliers croulant dans les nu&eacute;es.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Leur ombre grandissante envahit les galets</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et Morgane, accoud&eacute;e au milieu des nuages,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Berce au-dessus des mers la ville des mirages.</span><br /></p>
+
+<p>Il y a beaucoup de f&eacute;es parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les f&eacute;es,
+couronn&eacute;es de verveine ou &laquo;d'iris bleus coiff&eacute;es&raquo;, se prom&egrave;nent
+langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette po&eacute;sie lunaire.</p>
+
+<p>Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des F&eacute;es ou celui des <i>Ames
+d'Automne</i>? Tous les deux et il ne faut pas les s&eacute;parer l'un de l'autre.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/dujardin07.jpg" width="250" height="300" alt="Edouard Dujardin" />
+</div>
+
+<h2><a name="EDOUARD_DUJARDIN" id="EDOUARD_DUJARDIN"></a>EDOUARD DUJARDIN</h2>
+
+
+<p>Fond&eacute;e, sous l'inspiration de M. F&eacute;n&eacute;on, par un sieur Chevrier, qui n'a
+pas laiss&eacute; d'autres traces dans la litt&eacute;rature, la <i>Revue Ind&eacute;pendante</i>
+passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule
+s'ouvre par un programme d'une insignifiance d&eacute;daigneuse, simple, prise
+de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aim&eacute;s de
+quelques-uns et tous devenus c&eacute;l&egrave;bres, affirmaient une volont&eacute; de bien
+dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but
+d'art pur et de beaut&eacute; nue qu'un prologue explicite e&ucirc;t proclam&eacute;es moins
+bien. Les chroniqueurs &eacute;taient: Mallarm&eacute;, Huysmans, Laforgue, Wyzewa.
+Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une
+discr&eacute;tion et un d&eacute;tachement proph&eacute;tiques, mais il avait de l'esprit,
+une lecture immense,&mdash;et il aimait Mallarm&eacute;: c'&eacute;tait malgr&eacute; tout
+impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un
+chat de goutti&egrave;re d&eacute;vorant une souris vivante; Laforgue &eacute;tait ironique,
+l&eacute;ger, m&eacute;lancolique et d&eacute;licieux; M. Mallarm&eacute; expliquait l'inutilit&eacute; de
+compliquer les spectacles par la r&eacute;citation de litt&eacute;ratures g&eacute;n&eacute;ralement
+d&eacute;plorables. En deux ans presque tous les &eacute;crivains vers&eacute;s depuis sur
+les contr&ocirc;les acad&eacute;miques (ou bien pr&egrave;s de subir cette formalit&eacute;), M.
+Bourget, M. France, M. Barr&egrave;s, pass&egrave;rent par cette revue d'une laideur
+(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers,
+Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Mor&eacute;as; Ibsen y d&eacute;buta comme &eacute;crivain
+francis&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la derni&egrave;re ann&eacute;e, M. Kahn, laissant la <i>Vogue</i>, rempla&ccedil;a par un
+dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier
+1889, la <i>Revue Ind&eacute;pendante</i> passa en d'autres mains, perdit d'ann&eacute;e en
+ann&eacute;e son caract&egrave;re aristocratique, mourut lentement.</p>
+
+<p>Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un r&ocirc;le important,
+celui, peut-&ecirc;tre, de gardien du sanctuaire, h&eacute;riti&egrave;re de tous ces
+recueils ouverts &agrave; la seule litt&eacute;rature avouable qui s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;
+depuis presque un demi-si&egrave;cle, la <i>Revue fran&ccedil;aise</i>, la <i>Revue
+fantaisiste</i>, la <i>Revue des Lettres et des Arts</i>, le <i>Monde Nouveau</i>, la
+<i>R&eacute;publique des Lettres</i>. Ces deux ann&eacute;es furent f&eacute;condes et nous en
+ressentons toujours la tr&egrave;s bienfaisante influence. Ayant pris charge de
+la litt&eacute;rature vers le d&eacute;clin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit
+par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un c&ocirc;t&eacute;
+vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme fran&ccedil;ais. On voit l'&eacute;volution.
+Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait d&eacute;j&agrave; contribu&eacute;) du pr&eacute;cis
+&agrave; l'impr&eacute;cis, du grossier au doux, du reps &agrave; la peluche, du fait &agrave;
+l'id&eacute;e, de la peinture &agrave; la musique. Avec la <i>Vogue</i> la <i>Revue
+Ind&eacute;pendante</i> redressa bien des mauvaises &eacute;ducations, d&eacute;termina bien des
+vocations, ouvrit bien des yeux alors aveugl&eacute;s par la boue naturaliste.</p>
+
+<p>La musique, c'est-&agrave;-dire Wagner, inqui&eacute;ta beaucoup M. Dujardin, &agrave; la
+m&ecirc;me &eacute;poque; d&eacute;j&agrave; il avait fond&eacute; la <i>Revue Wagn&eacute;rienne</i>, dont l'action,
+peu &eacute;tendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues
+sp&eacute;ciales dont le public &eacute;lu parmi les vrais fid&egrave;les admet les
+discussions minutieuses, les admirations franches; la <i>Revue
+Wagn&eacute;rienne,</i> de critique s&ucirc;re, de litt&eacute;rature vraie, cr&eacute;a en France le
+wagn&eacute;risme s&eacute;rieux et presque religieux. On croyait avoir trouv&eacute; l'art
+int&eacute;gral,&mdash;et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit
+le public que le culte du g&eacute;nie ne doit pas &ecirc;tre une adoration aveugle.
+Son article sur les Repr&eacute;sentations de Bayreuth en 1896 est, comme le
+premier num&eacute;ro de la <i>Revue Wagn&eacute;rienne,</i> une date dans l'histoire du
+wagn&eacute;risme. En voici l'argument: &laquo;Un art n'est-il pas d'autant plus
+&eacute;lev&eacute; qu'il exige moins de collaborations?&raquo; Le r&ecirc;ve de Wagner,
+interpr&eacute;t&eacute; sur un th&eacute;&acirc;tre, par des cabotins, par des d&eacute;cors et des
+costumes (&laquo;qui en sont l'ext&eacute;riorisation&raquo;), &eacute;choue &agrave; donner l'impression
+d'un art absolu, complet; tel qu'il fut con&ccedil;u, le drame wagn&eacute;rien est
+&laquo;impossible&raquo;. Ainsi M. Dujardin a ouvert et referm&eacute; la porte.</p>
+
+<p>Au milieu de ces multiples activit&eacute;s, et aux heures m&ecirc;mes de son
+apostolat wagn&eacute;rien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-m&ecirc;me; il &eacute;crivit
+des contes, des po&egrave;mes, un roman et une trilogie dramatique, la <i>L&eacute;gende
+d'Antonia</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune
+fille, quelqu'un passa qui dit un nom....</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, &ocirc; vous, je vous r&ecirc;vai.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi d&eacute;bute un po&egrave;me &agrave; la gloire de cette femme de r&ecirc;ve que l'on
+retrouve, souvenir ou vision, &laquo;face adorable&raquo;, en plusieurs autres pages
+o&ugrave; elle est le symbole de l'id&eacute;al, de l'inaccessible. Ils sont tr&egrave;s doux
+ces po&egrave;mes en prose paresseusement rythm&eacute;e et d'une grande puret&eacute; de
+ton; et toujours Antonia surgit aux derni&egrave;res lignes, rappelant le po&egrave;te
+aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie
+chair et en vraies robes d&eacute;testent cette inconnue qu'elles devinent,
+nuage miraculeux, entre leur beaut&eacute; et les yeux du berger;&mdash;et la
+berg&egrave;re dit: &laquo;... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que
+nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard.
+Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes r&eacute;side au ciel de cet
+esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par
+comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu
+aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de
+l&agrave;-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou b&ecirc;te? Celle que tu
+aimes, elle est chim&egrave;re. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des fa&ccedil;ons
+de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux
+de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de
+sa voix; et puis celle-l&agrave; ce soir te repr&eacute;sente un brin de ton r&ecirc;ve....
+Va, nous savons bien que tu nous m&eacute;prises au fond v&eacute;ritable de ton coeur
+de fou. Abdique le r&ecirc;ve, homme! sois &eacute;poux et tu sauras si les femmes
+savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne
+pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.&raquo; N'est-ce pas d'une bonne
+psychologie et la juste transposition par de petites phrases tr&egrave;s
+simples, tr&egrave;s nettes, de la secr&egrave;te pens&eacute;e des femmes qui est d'asservir
+l'homme tout en le servant? La po&eacute;sie comme la prose de M. Dujardin est
+toujours sage, prudente et calme; s'il y a des &eacute;carts de langue, des
+essais de syntaxe un peu os&eacute;s, la pens&eacute;e est s&ucirc;re, logique, raisonnable.
+Qu'on lise le deuxi&egrave;me Interm&egrave;de de <i>Pour la Vierge du roc ardent</i>; en
+quelques strophes aux rimes monotones, &eacute;teintes, le po&egrave;te y dit toute la
+vie et tout le r&ecirc;ve de la jeune fille. C'est une entr&eacute;e de ballet, et
+les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Fleurs au sol attach&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans les gazons et les ruisseaux natals cach&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fleurs de tiges jamais tach&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais pench&eacute;e;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fleurs sur le sein maternel couch&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nous fleurissons dans les feuill&eacute;es et les jonch&eacute;es;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quelques-unes avant l'heure se sont s&eacute;ch&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avant l'heure quelques-unes ont &eacute;t&eacute; tranch&eacute;es;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nous avons des piti&eacute;s pour les fleurs que l'aurore a fauch&eacute;es;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Puisse le sol nourricier nous garder attach&eacute;es!</span><br /></p>
+
+<p>Mais, en m&ecirc;me temps, elles pr&eacute;voient sans effroi que le jardinier va
+venir:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos t&ecirc;tes pr&ecirc;tes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de f&ecirc;te,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">..............................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et nous prendra vers le midi toutes d&eacute;faites.</span><br /></p>
+
+<p>Apr&egrave;s la r&eacute;signation, le cri de joie:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Oh! que douces seront les blessures</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dont il ouvrira nos tiges pures!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.....................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! la d&eacute;licieuse morsure,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'arrachement de l'&acirc;me et la s&ucirc;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Jubilation de notre torture</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Au jour de la divine meurtrissure!</span><br /></p>
+
+<p>Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,&mdash;puis le don:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'attendu qui viendra pour nous,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'&eacute;poux.</span><br /></p>
+
+<p>Il est charmant ce petit po&egrave;me; s'il contient quelques fautes
+d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous
+n'avons rien cit&eacute;), c'est que M. Dujardin ne fait jamais &agrave; la nettet&eacute; de
+sa pens&eacute;e aucun de ces sacrifices auxquels les po&egrave;tes se r&eacute;signent
+d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le
+sens musical et le sens po&eacute;tique sont tr&egrave;s diff&eacute;rents: M. Dujardin,
+excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du
+musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme
+ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination
+est visuelle, tr&egrave;s rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et
+colore ce qu'il voit.</p>
+
+<p>Cette facult&eacute; de se repr&eacute;senter la vie, et non seulement comme un
+tableau, mais comme un tableau anim&eacute; o&ugrave; les personnages marchent,
+s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilis&eacute;e de la fa&ccedil;on la
+plus curieuse en un roman qui semble en litt&eacute;rature la transposition
+anticip&eacute;e du cin&eacute;matographe.</p>
+
+<p><i>Les Lauriers sont coup&eacute;s</i>: relu, ce petit livre garde sa candeur et son
+velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu bern&eacute;, doux,
+tendre, enfin r&eacute;sign&eacute; &agrave; ne plus revenir, content tout de m&ecirc;me du
+souvenir d'agr&eacute;ables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux
+blonds d&eacute;nou&eacute;s. C'est un r&eacute;cit en forme d'aveux, et la confession relate
+tous les mouvements, toutes les pens&eacute;es, tous les sourires, toutes les
+paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie
+coutumi&egrave;re d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, &agrave; Paris,
+vers 1886; la notation du d&eacute;tail descend &agrave; une minutie presque maladive.
+A r&eacute;diger ainsi <i>l'Education sentimentale</i>, il aurait fallu une centaine
+de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit
+curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu,
+et L&eacute;a est une jolie petite chatte blonde sans m&eacute;chancet&eacute;. Oui, tout
+cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'&agrave; l'agacement) et si
+logique!</p>
+
+<p>De la logique, de la sinc&eacute;rit&eacute;, de la volont&eacute;, de la douceur et du
+sentiment, avec l'amour tr&egrave;s d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de l'art surtout en ses formes
+les plus nouvelles, voil&agrave; des mots que l'on peut lire, je crois, dans le
+caract&egrave;re de M. Dujardin. Sa litt&eacute;rature, quoique tr&egrave;s volontaire,
+demeure toujours tr&egrave;s personnelle; et c'est un m&eacute;rite, sans lequel tous
+les autres sont nuls. Il faut se dire soi-m&ecirc;me, chanter sa propre
+musique, quitte &agrave; chanter moins bien, parfois, que si on r&eacute;citait, sur
+des airs connus, les paroles traditionnelles.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/barres08.jpg" width="250" height="300" alt="Maurice Barr&egrave;s" />
+</div>
+
+<h2><a name="MAURICE_BARREgraveS" id="MAURICE_BARREgraveS"></a>MAURICE BARR&Egrave;S</h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait vraiment bien mod&eacute;r&eacute;, bien touchant, aussi, un peu sentimental
+et tr&egrave;s verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barr&egrave;s, aux
+derni&egrave;res lignes de la pr&eacute;face des <i>Taches d'encre</i>: &laquo;Et peut-&ecirc;tre
+qu'apr&egrave;s m'avoir &eacute;t&eacute; un agr&eacute;able entretien cet hiver avec des amis
+bienveillants, elle me sera plus tard un agr&eacute;able souvenir, la brochure
+un peu fan&eacute;e que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmi&egrave;re,
+avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon po&egrave;te devenu
+m&ucirc;r.&raquo; Apr&egrave;s quatorze ans, la brochure est fra&icirc;che comme au premier jour
+et M. Barr&egrave;s n'a sirot&eacute;, &agrave; Broussais, que peu de camomille. Mais
+n'est-ce point charmant de se pr&eacute;dire les joies d'un maternel h&ocirc;pital,
+par imitation, par amour pour un po&egrave;te cher? Et n'est-ce point galamment
+ing&eacute;nu et brave? Oui, &agrave; moins qu'il ne faille voir l&agrave; (c'est plus
+prudent) la pr&eacute;coce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que
+les gens de son g&eacute;nie meurent dans un fauteuil au S&eacute;nat, un jour qu'ils
+reviennent de l'Acad&eacute;mie. Les existences mouvement&eacute;es de l'ambitieux
+s'ach&egrave;vent d'ordinaire parmi la paix des sin&eacute;cures; tout l'intervalle,
+quel qu'il ait pu &ecirc;tre, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu
+am&egrave;res. Avoir d&eacute;sir&eacute; beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se
+rejoint un jour, aux heures cr&eacute;pusculaires; cela fait des bouquets en
+l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que
+M. Barr&egrave;s cultive ce jardin-l&agrave;, en quelque beau ch&acirc;teau du temps du roi
+Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu &laquo;tout&raquo;, car cela serait
+vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achev&acirc;t en f&ucirc;t bris&eacute;.
+Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une g&eacute;n&eacute;ration que M. Barr&egrave;s
+inclina vers le r&ecirc;ve d'agir se coucherait, d&eacute;&ccedil;ue, dans l'attitude de
+soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier
+imp&eacute;rieux, qui est leur ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barr&egrave;s; et quelques-uns, encore,
+qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas
+certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune
+une originelle noblesse qui r&eacute;pugne &agrave; livrer &agrave; la vie sans condition les
+forces de son activit&eacute;: arriver, oui, mais vers une victoire et &agrave;
+travers une bataille. Comme but, M. Barr&egrave;s montra la pleine possession
+et la pleine jouissance de soi-m&ecirc;me; comme moyen, la s&eacute;duction des
+Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur
+masse, au d&eacute;veloppement de nos activit&eacute;s et de nos plaisirs. Trop
+intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop
+finement &eacute;go&iuml;ste pour songer &agrave; d&eacute;truire des privil&egrave;ges o&ugrave; il voulait
+entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le
+peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des
+seuls r&eacute;volutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore
+men&eacute; M. Barr&egrave;s que dans la premi&egrave;re enceinte, mais de l&agrave;, le jour qu'il
+le voudra bien et quand le boulangisme sera tout &agrave; fait oubli&eacute;, il
+p&eacute;n&eacute;trera au coeur, dans la poudri&egrave;re,&mdash;et ne la fera pas sauter.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer &agrave; plusieurs autres
+hommes, &agrave; M. Jaur&egrave;s, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le
+feu aux poudres; M. Barr&egrave;s, de meilleure race et de cerveau sup&eacute;rieur,
+n'a jou&eacute; sur cette carte, le Pouvoir, que la moiti&eacute; de sa fortune;
+l'autre moiti&eacute;, jusqu'ici plus fructueuse, fut plac&eacute;e par lui, et d&egrave;s la
+premi&egrave;re heure, dans la litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que M. Barr&egrave;s, sinon peut-&ecirc;tre tout &agrave; fait &agrave; ses d&eacute;buts,
+ait jamais &eacute;crit un livre, ou m&ecirc;me une page, d'art tout &agrave; fait pur, d'un
+d&eacute;sint&eacute;ressement absolu, et c'est une v&eacute;ritable originalit&eacute; et un m&eacute;rite
+tr&egrave;s rare pour des &eacute;crits de circonstance (au sens &eacute;lev&eacute; que Goethe
+donna &agrave; ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'id&eacute;e et de propagande
+&eacute;go&iuml;ste, une valeur litt&eacute;raire &eacute;gale &agrave; celle des oeuvres de beaut&eacute;
+ing&eacute;nue. Par cette m&eacute;thode, toute spontan&eacute;e, il apparut aux uns tel
+qu'un philosophe, aux autres tel qu'un po&egrave;te, et les clients qui
+suivirent sa liti&egrave;re sortirent de toutes les r&eacute;gions intellectuelles. Il
+s&eacute;duisait: on demanda &agrave; sa m&eacute;thode des le&ccedil;ons de s&eacute;duction. Quelques-uns
+ne suivirent M. Barr&egrave;s que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils
+propag&egrave;rent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a
+donn&eacute; de beaux fruits; ils enseign&egrave;rent (ceci est encore du Goethe) que
+le meilleur moyen de faire r&eacute;gner le bonheur universel, c'est que chacun
+commence par faire son propre bonheur,&mdash;boutade qu'il faudrait malaxer
+avec patience pour en extraire une pens&eacute;e d&eacute;finitive; enfin, ils
+connurent ainsi les premiers &eacute;l&eacute;ments de l'id&eacute;alisme sentimental: M.
+Barr&egrave;s a certainement d&eacute;grossi bien des intelligences. D'autres
+disciples all&egrave;rent plus loin dans la connaissance de leur ma&icirc;tre et ils
+surent que pour arriver &agrave; la vie bienheureuse&mdash;qui comme dans S&eacute;n&egrave;que
+comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre&mdash;il faut plaire, et que
+pour plaire il faut avoir l'air de faire co&iuml;ncider sa pens&eacute;e avec
+l'&eacute;motion g&eacute;n&eacute;rale. Ils comprirent qu'il faut &agrave; un certain moment &ecirc;tre
+boulangiste, et socialiste &agrave; un autre; qu'on r&eacute;dige un roman anarchiste
+&agrave; l'heure o&ugrave; l'anarchisme est respir&eacute; avec bienveillance, et une com&eacute;die
+parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des
+conversations au d&eacute;jeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-m&ecirc;me
+un sujet de conversation; ainsi l'on arrive &agrave; hanter doucement l'esprit
+de ceux-l&agrave; m&ecirc;me que l'on bafoue et que l'on m&eacute;prise.</p>
+
+<p>Cette co&iuml;ncidence, dont M. Barr&egrave;s ne s'est jamais abstenu, est-elle
+vraiment m&eacute;thodique, ou faut-il l'attribuer &agrave; une tr&egrave;s vive mobilit&eacute;
+d'esprit? Est-il naturel qu'un homme sup&eacute;rieur soit toujours inqui&eacute;t&eacute;
+des m&ecirc;mes inqui&eacute;tudes que la foule? Peut-&ecirc;tre, car il ne faut pas
+oublier qu'un homme, m&ecirc;me sup&eacute;rieur, s'il demande toujours les faveurs
+du peuple, finit par penser en m&ecirc;me temps que le peuple. Le triomphe de
+M. Barr&egrave;s, c'est qu'en &eacute;crivant un article &eacute;lectoral, il y met du talent
+et des id&eacute;es et que celui-l&agrave; m&ecirc;me qui m&eacute;prise le but qu'il vise ne
+m&eacute;prise pas le moyen qu'il emploie.</p>
+
+<p>Parmi les &eacute;tudes annonc&eacute;es dans le prospectus des <i>Taches d'encre</i>, un
+titre frappe: <i>Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir</i>; je ne
+sais si ce pamphlet fut &eacute;crit; il aurait d&ucirc; l'&ecirc;tre, car M. Barr&egrave;s, de
+tous les hommes arriv&eacute;s (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le
+moins &agrave; un parvenu. Nul n'a pass&eacute; plus simplement, avec plus d'aisance,
+de l'ombre &agrave; la p&eacute;nombre et de la p&eacute;nombre &agrave; la lumi&egrave;re. Il a le sens
+inn&eacute; de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de crit&egrave;re
+pour juger tout un mouvement litt&eacute;raire: &laquo;... les derni&egrave;res recrues du
+naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus,
+cerveaux p&eacute;tris par des si&egrave;cles de roture et qui ne savent ni penser ni
+sourire....&raquo; M. Barr&egrave;s sait penser et il sait &eacute;crire; et sourire: le
+sourire est m&ecirc;me son attitude famili&egrave;re et peut-&ecirc;tre le secret de sa
+s&eacute;duction.</p>
+
+<p>Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-m&ecirc;me.
+Il faut &ecirc;tre tr&egrave;s heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; int&eacute;rieure, cette certitude indiff&eacute;rente ou d&eacute;j&agrave; blas&eacute;e qui
+permet &agrave; M. Barr&egrave;s de produire une oeuvre en trois volumes appel&eacute;e le
+<i>Roman de l'&eacute;nergie nationale,</i> avec les titres de &laquo;tableaux&raquo; tels que
+la <i>Justice! l' Appel &agrave; l'&eacute;p&eacute;e</i>. Cette manifestation doit-elle troubler
+la v&eacute;ritable id&eacute;e que nous avons de M. Barr&egrave;s dilettante, sceptique et
+aimable? Il y a des moments o&ugrave; don Juan r&ecirc;ve de mariage; il y a des
+moments o&ugrave; le dilettante songe &agrave; s'enfermer dans la prison d'une id&eacute;e
+forte.</p>
+
+<p>Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces
+intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: apr&egrave;s un long
+labeur vers la complexit&eacute;, elles se couchent dans la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de la paix
+conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les
+gestes disparates de la p&eacute;riode ascendante: le repos est plus beau que
+le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de
+la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil
+d&eacute;clinant appelle la flamme de l'&eacute;p&eacute;e, trouble les &acirc;mes sans faire
+vibrer les muscles, ni son propre coeur.</p>
+
+<p>Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison &agrave; l'&eacute;nergie que le
+spectacle d'un homme qui &eacute;l&egrave;ve une barri&egrave;re ing&eacute;nieuse, ou quelque
+monument comm&eacute;moratif, entre le pass&eacute; et le futur de sa vie. Ce que l'on
+en conna&icirc;t t&eacute;moigne que M. Barr&egrave;s sait r&eacute;fl&eacute;chir encore bien mieux qu'il
+ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les <i>D&eacute;racin&eacute;s</i> sont moins un
+roman qu'une th&egrave;se de philosophie sociale ou encore autre chose, les
+premiers m&eacute;moires d'un conspirateur qui analyse son syst&egrave;me et inspecte
+son arsenal.</p>
+
+<p>Disra&eacute;li, s'il ne r&eacute;ussit pas, parfois s'exasp&egrave;re et devient Blanqui; il
+para&icirc;t que c'est toujours de l'&eacute;nergie: comme la caricature est encore
+un portrait. M. Barr&egrave;s a d&eacute;j&agrave; conspir&eacute;, sans craindre le ridicule d'une
+d&eacute;faite; raconte-t-il ses d&eacute;sillusions ou ses esp&eacute;rances? Ses
+esp&eacute;rances: un homme comme M. Barr&egrave;s n'est jamais d&eacute;&ccedil;u; il a en lui trop
+de ressources et il s'estime trop lui-m&ecirc;me pour avouer un insucc&egrave;s, sans
+sourire en m&ecirc;me temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de
+l'amour-propre. Le repos o&ugrave; nous le voyons n'est donc que passager; mais
+il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses
+ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices
+intelligents; il n'a pas d'&eacute;l&egrave;ves en politique, parce que ses disciples,
+rest&eacute;s &agrave; la phase litt&eacute;raire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui
+qu'un moyen et une m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre qu'&agrave; vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barr&egrave;s s'est
+tromp&eacute; de vertu: la pers&eacute;v&eacute;rance semble lui convenir mieux que
+l'&eacute;nergie. L'&eacute;nergie, c'est Napol&eacute;on; la pers&eacute;v&eacute;rance, c'est Disra&eacute;li.
+Se servir de tout pour arriver &agrave; tout, c'est du Disra&eacute;li. La devise est
+brutale; M. Barr&egrave;s en a fait une pri&egrave;re qui ne se dit pas sur
+l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de <i>l'Ennemi
+des Lois</i>, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une
+g&eacute;n&eacute;ration bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; mettre des gants blancs pour toucher &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Arriver est donc devenu, d&egrave;s l'adolescence, l'occupation de toute la
+jeunesse fran&ccedil;aise. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le &laquo;d&egrave;s
+l'adolescence&raquo; et aussi le cynisme de l'attitude avou&eacute;e et affich&eacute;e. M.
+Barr&egrave;s est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude;
+ce qu'elle a de laid doit &ecirc;tre imput&eacute; &agrave; l'in&eacute;l&eacute;gance croissante de la
+race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses
+caresses le profit d'un avancement dans la carri&egrave;re, il se d&eacute;robait &agrave;
+lui-m&ecirc;me sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en
+secret d'une turpitude impos&eacute;e par les moeurs &agrave; un homme qui aurait eu
+le go&ucirc;t d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent
+volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient
+froiss&eacute;es, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barr&egrave;s, qui avait
+des raisons d'estimer hautement son <i>moi</i> et de le juger intachable, n'a
+pu transmettre ces raisons essentielles &agrave; la foule de ses imitateurs. Le
+danger des opinions extr&ecirc;mes c'est que sorties du cerveau qui les
+engendra, comme d'une fleur o&ugrave; elles &eacute;taient gracieuses, elles s'en
+vont, germes insens&eacute;s, se d&eacute;composer dans les terrains les plus rev&ecirc;ches
+&agrave; produire de la gr&acirc;ce et des fleurs. Ce danger n'a pas arr&ecirc;t&eacute; M.
+Barr&egrave;s; il n'e&ucirc;t jamais &eacute;crit le <i>Disciple</i>, m&ecirc;me s'il y avait song&eacute;;
+car il sait que la responsabilit&eacute; n'est qu'un mot quand il s'agit de
+l'id&eacute;e et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux
+volont&eacute;s que dans le sens de leur nature et selon l'&eacute;lasticit&eacute; de leurs
+gestes.</p>
+
+<p>Une telle apologie, si elle n'&eacute;tait tr&egrave;s courte, seulement indiqu&eacute;e,
+aurait quelque chose de d&eacute;sobligeant: on ne d&eacute;fend pas les droits de
+l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barr&egrave;s, quelle
+que soit sa fortune future, a eu des id&eacute;es originales et qu'il les a
+dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le
+mettre au premier rang, d'un &eacute;crivain qui s'est offert aux discussions
+des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/mauclair09.jpg" width="250" height="300" alt="Camille Mauclair" />
+</div>
+
+<h2><a name="CAMILLE_MAUCLAIR" id="CAMILLE_MAUCLAIR"></a>CAMILLE MAUCLAIR</h2>
+
+
+<p>D'une pr&eacute;cocit&eacute; intellectuelle comparable, pour la date, &agrave; celle de
+Maurice Barr&egrave;s, homme des lentes avenues, ou &agrave; celle de Charles Morice,
+homme des m&eacute;andres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des
+d&eacute;ductions et des prolongements. Temp&eacute;rament fin et &agrave; longues fibres,
+souple &agrave; la fa&ccedil;on des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les
+vents du large et accepte leur direction avec une fi&egrave;re simplicit&eacute;.
+Selon une autre image, on le verrait, berger des id&eacute;es, surveiller la
+croissance et la toison des brebis, les mener pa&icirc;tre aux p&acirc;turages gras,
+les rassembler par des cris vers la douce &eacute;table; il les aime; c'est sa
+vocation.</p>
+
+<p>On l'a repr&eacute;sent&eacute; tel qu'un disciple de M. Barr&egrave;s; il le fut aussi de M.
+Mallarm&eacute;, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs
+philosophies, de toutes les mani&egrave;res nouvelles de vivre et de penser.
+Nul plus que lui n'a passionn&eacute;ment cherch&eacute; la fleur qui ne se cueille
+pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum
+dans les yeux: s'il chante le r&ecirc;ve ou s'il conseille l'&eacute;nergie, c'est
+que, au cours de sa promenade fi&eacute;vreuse, il a rencontr&eacute; les iris bleus
+de l'&eacute;tang vert ou deux taureaux aux cornes entrelac&eacute;es. Tout entier &agrave;
+sa derni&egrave;re rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses
+dilections anciennes, au risque de d&eacute;router ceux qui, sans avoir oubli&eacute;
+celle de la veille, &eacute;coutent la confidence de l'heure pr&eacute;sente. En cela
+un peu f&eacute;minin, il se donne sinc&egrave;rement &agrave; des passions successives dont
+le sourire lui d&eacute;robe le reste du monde et il se couche aux pieds de
+l'idole qu'il renversera demain.</p>
+
+<p>Je crois bien que cette vari&eacute;t&eacute; de gestes dans une m&ecirc;me attitude est
+caract&eacute;ristique de tous ceux qui ont le bonheur d'&ecirc;tre inquiets,
+c'est-&agrave;-dire d'avoir des sens tellement d&eacute;licats que le moindre bruit
+les &eacute;meut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa
+beaut&eacute;; l'inqui&eacute;tude n'est pas laide. Elle est le signe d'une
+intelligence particuli&egrave;re, celle de l'abeille qu&ecirc;teuse, en opposition &agrave;
+celle de l'abeille ma&ccedil;onne.</p>
+
+<p>M. Mauclair est sup&eacute;rieurement intelligent. Il n'y a pas d'id&eacute;es qu'il
+ne puisse comprendre et s'assimiler aussit&ocirc;t; il les rev&ecirc;t imm&eacute;diatement
+avec une &eacute;l&eacute;gance supr&ecirc;me; elles semblent toutes mesur&eacute;es &agrave; sa taille:
+il y a l&agrave; un sortil&egrave;ge singulier; on dirait qu'il poss&egrave;de, comme la
+marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets
+imm&eacute;diatement utilisables; il a touch&eacute; &agrave; tout et tir&eacute; parti de tout ce
+qu'il a touch&eacute;.</p>
+
+<p>Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste
+et que la d&eacute;finition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les
+id&eacute;es lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que
+les sens n'aient qu'un r&ocirc;le mineur dans leur &eacute;laboration. Il les re&ccedil;oit
+&agrave; l'&eacute;tat de boutures plus souvent qu'&agrave; l'&eacute;tat de graines: mais comme le
+terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles
+fructinent. Il fait en ses mois d'ao&ucirc;t d'abondantes cueillaisons.</p>
+
+<p>Je suppose que, moins influenc&eacute; par la vie que par la pens&eacute;e, il
+r&eacute;fl&eacute;chit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un
+aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les
+complexit&eacute;s lui plaisent non pour en d&eacute;brouiller l'&eacute;cheveau, mais pour
+en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires;
+il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce
+que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de
+tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'&eacute;crire, par
+exemple, une &laquo;Psychologie du Myst&egrave;re&raquo; tr&egrave;s raisonnable, puisque tout y
+est ramen&eacute; &agrave; l'unit&eacute; du moi. Le besoin de comprendre explique de tels
+jeux, mais r&eacute;soudre une question n'est pas la m&ecirc;me chose que de traiter
+une question. Quant M. Maeterlinck a &eacute;crit sur la &laquo;Parole int&eacute;rieure&raquo;,
+il n'a fait qu'enrichir de quelques &eacute;toiles la nuit profonde o&ugrave; se
+meuvent nos &acirc;mes; quand M. Mauclair a &eacute;crit sur le &laquo;Myst&egrave;re&raquo;, il a
+d&eacute;truit par son affirmation le myst&egrave;re lui-m&ecirc;me. On voit la diff&eacute;rence
+des deux esprits: l'un m&eacute;dite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse
+davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous
+sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons
+besoin de boire, ou selon que nous serons d&eacute;salt&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>Il faut beaucoup de subtilit&eacute; et de magnifiques ressources logiques pour
+vaincre l'ent&ecirc;tement des mots, pour les agenouiller dans une posture
+humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids.
+D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit
+forcer le symbolisme &agrave; ne plus &ecirc;tre qu'un syst&egrave;me d'allusions, un pont
+de lianes jet&eacute; au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce
+pont de lianes, c'est une des m&eacute;thodes pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es de M. Mauclair dans sa
+dialectique; il cherche toujours et r&eacute;ussit toujours &agrave; relier ensemble
+un mot connu et une signification inusit&eacute;e; mais le pont ne chevauche
+pas le n&eacute;ant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des id&eacute;es qui
+bouillonnent au fond du pr&eacute;cipice. Pench&eacute; sur le parapet, M. Mauclair
+regarde et songe.</p>
+
+<p>Il songe que de la luxure qui est un p&eacute;ch&eacute;, parce qu'elle est une
+diminution, on peut faire une vertu, peut-&ecirc;tre une religion (ce qui
+serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des
+significations, un art: &laquo;Elle est l'ancienne joie de l'humanit&eacute; et elle
+participe de l'art et de notre d&eacute;sir de ce qui est cach&eacute;.&raquo; Ici, la
+jonction a lieu entre deux id&eacute;es, l'id&eacute;e de jouissance physique, presque
+impersonnelle &agrave; force d'&ecirc;tre animale, d'&ecirc;tre la n&eacute;cessit&eacute; qui recr&eacute;e
+incessamment les races, et l'id&eacute;e de jouissance intellectuelle, si noble
+qu'elle constitue &agrave; elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair
+r&eacute;ussit parfaitement &agrave; r&eacute;unir, pour le temps que durent ses pages
+d'&eacute;criture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles &agrave; la
+proue d'un vaisseau et la femme couch&eacute;e nue dansai une alc&ocirc;ve; son
+analyse, qui proc&egrave;de par juxtaposition de termes, trouble les logiques
+coutumi&egrave;res; on &eacute;prouve la fugitive sensation de coucher avec les
+madones de Rapha&euml;l ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare,
+mais peu d&eacute;sirable et peut-&ecirc;tre glaciale. La dialectique du r&ecirc;veur a
+jou&eacute; victorieusement, quoique sans r&eacute;sultat d&eacute;finitif, sur ce que le mot
+luxure comporte de petites id&eacute;es adventices toutes pr&ecirc;tes, semble-t-il,
+&agrave; s'emm&ecirc;ler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde
+froidement cette; nudit&eacute; peinte, n'est pas s&ucirc;r &laquo;que la sensualit&eacute; ait
+&eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'esth&eacute;tique depuis les origines&raquo;. Les hommes, ceux du
+commun, ont-ils vraiment tort de se r&eacute;volter contre la confusion des
+mots et de ne pas vouloir comprendre que &laquo;la luxure est si princi&egrave;rement
+riche en songes qu'elle atteint &agrave; la puret&eacute;&raquo;? Ils ont tort, mais
+seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser
+convaincre par l'&eacute;loquence.</p>
+
+<p>Quel charme en ses phrases et que ses p&eacute;riodes sont belles! Si pour
+th&egrave;me d'un discours il prend ce mot de M. Andr&eacute; Gide: &laquo;J'appelle symbole
+tout ce qui <i>para&icirc;t</i>&raquo;, nous sommes surpris, mais non d&eacute;concert&eacute;s, car
+nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite
+de formules dont l'&eacute;l&eacute;gance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc
+&eacute;clatant, la pens&eacute;e douteuse qu'il a choisie pour ses exp&eacute;riences. Il
+faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons &eacute;blouis &agrave;
+fermer les paupi&egrave;res. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est
+m&ecirc;me pas expressive, en soi; r&eacute;sum&eacute; d'une mani&egrave;re de sentir toute
+personnelle, il semble que sa v&eacute;rit&eacute; soit, r&eacute;duite &agrave; un mot,
+incommunicable &agrave; tout autre esprit. Elle est banale au degr&eacute; o&ugrave; la
+v&eacute;rit&eacute; est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui
+donner; pauvre, s'il la d&eacute;laisse. Il para&icirc;trait donc que, simple mani&egrave;re
+de dire, elle f&ucirc;t particuli&egrave;rement impropre &agrave; supporter un commentaire
+logique et surtout un commentaire pr&eacute;cis. C'est un <i>Sunt cogitationes
+rerum</i>, qui tire toute sa valeur de la valeur m&ecirc;me de l'intelligence qui
+le prof&eacute;ra.</p>
+
+<p>Or, et voici o&ugrave; l'&eacute;loquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair
+s'empare de cette formule s&egrave;che et rude, l'enveloppe dans les somptueux
+plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose;
+les longues &eacute;toffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin
+s'anime; en v&eacute;rit&eacute; il sourit et on croit qu'il respire; la cr&eacute;ature est
+compl&egrave;te: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute
+une th&eacute;orie du symbole vient de na&icirc;tre, qui s'&eacute;panouit dans sa richesse
+verbale. Peut-&ecirc;tre qu'ensuite nous reviendrons &agrave; la phrase sombre
+pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux
+interm&egrave;de, de toutes les douceurs de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille
+m&eacute;taphore, &laquo;la magie du style&raquo;. Son style est magique non par l'&eacute;clat
+des couleurs, ou par l'&eacute;clat des sonorit&eacute;s, mais pour la beaut&eacute; de sa
+couleur unique et la puret&eacute; de son timbre. Il ressemblerait &agrave; ces
+rivi&egrave;res qui coulent avec une fluidit&eacute; riche sur un fond de sable dor&eacute;
+m&ecirc;l&eacute; de cailloux dont la r&eacute;sistance se r&eacute;sout en une musique lente,
+profonde et continue. Si cela ne devait &ecirc;tre totalement
+incompr&eacute;hensible, je dirais que je per&ccedil;ois dans ce bruit des harmoniques
+m&eacute;taphysiques, et, &agrave; la surface, la perp&eacute;tuelle lueur des id&eacute;es que
+charrie la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les &eacute;crits
+de M. Mauclair, qui sont d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s vari&eacute;s et prouvent une f&eacute;condit&eacute;
+exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune m&ecirc;me qu'on ne le
+supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais
+le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge
+lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins
+avide de toutes les id&eacute;es, de toutes les fleurs, se tiendra plus
+volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant
+qu'il parle avec ma&icirc;trise, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; d'autres savent &agrave; peine &eacute;couter,
+et qu'on ne l'ait jamais connu &eacute;colier, et que son premier livre,
+<i>Eleusis</i>, soit aussi substantiel que <i>l'Orient vierge,</i> qui paraissait
+nagu&egrave;re? Le secret de ce prestige et de cette autorit&eacute;, je le trouve
+peut-&ecirc;tre dans cet aveu: &laquo;Je me pr&eacute;occupe de me donner tout entier &agrave;
+toute minute de ma vie....&raquo;, et dans cet autre: &laquo;... en m'offrant aux
+variations sensitives de la minute qui va venir....&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/charbonnel10.jpg" width="250" height="300" alt="Victor Charbonnel" />
+</div>
+
+<h2><a name="VICTOR_CHARBONNEL" id="VICTOR_CHARBONNEL"></a>VICTOR CHARBONNEL</h2>
+
+
+<p>Hier encore pr&ecirc;tre de l'&eacute;glise catholique, apostolique et romaine, M.
+Charbonnel est un esprit libre, si la libert&eacute; est autre chose que la
+n&eacute;gation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait
+volontairement parmi l'abondance des v&eacute;rit&eacute;s intellectuelles, morales et
+religieuses, qui nous sont offertes depuis les si&egrave;cles. Qu'on lui
+accorde un imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique, la r&eacute;v&eacute;lation int&eacute;rieure, il n'en
+demande pas davantage: ayant sauv&eacute; ce th&egrave;me de son apostolat, il conc&egrave;de
+&agrave;, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une
+indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux,
+puisqu'il soul&egrave;ve le manteau des apparences pour contempler
+respectueusement la nudit&eacute; divine, et un esprit mystique, puisqu'il
+d&eacute;laisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les
+rapports directs entre l'&acirc;me et l'infini.</p>
+
+<p>La plupart des hommes sont si mal fix&eacute;s sur ce que les anciens
+grammairiens appelaient la propri&eacute;t&eacute; des termes que certains seront
+surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de
+confondre. M. Charbonnel les a d&eacute;limit&eacute;s lui-m&ecirc;me en plusieurs passages
+de son essai sur les <i>Mystiques</i> d'aujourd'hui. Il a constat&eacute; que ce
+n'est plus que par exception que le mysticisme est r&eacute;ellement religieux,
+quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La
+religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les cons&eacute;quences
+d'une croyance pr&eacute;cise; le mysticisme, c'est de croire &agrave; l'&eacute;chelle de
+Jacob. O&ugrave; m&egrave;ne-t-elle n&eacute;cessairement? Nulle part, qu'en haut. O&ugrave;
+mena-t-elle Plotin, o&ugrave; mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes
+on arrive &agrave; un troisi&egrave;me &eacute;tat d'esprit o&ugrave; les deux tendances se
+confondent, o&ugrave; l'&eacute;chelle de Jacob, mont&eacute;e du coeur o&ugrave; elle s'appuie,
+ne s'arr&ecirc;te en son ascension qu'en ce point de l'infini o&ugrave; commence la
+certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu
+et, entre ces deux extr&ecirc;mes, plusieurs nuances o&ugrave; les intelligences
+jouent &agrave; sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le mysticisme qui chanta r&eacute;cemment dans la litt&eacute;rature et dans l'art
+&eacute;tait le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le
+critique exact et ironique, et il a tr&egrave;s bien senti courir et murmurer
+sous la m&eacute;lancolie dominante, un peu afflig&eacute;e, un second air plus vif
+qui disait les joies de l'id&eacute;alisme, de la libert&eacute; retrouv&eacute;e, de l'id&eacute;e
+reconquise. Il ne lui a pas &eacute;chappe que le mysticisme moderne se sert
+de la religion, mais ne la sert pas; que la th&eacute;ologie n'a plus de
+servantes, qu'elle balaie elle-m&ecirc;me ses sanctuaires, et que, sans le
+vouloir express&eacute;ment mais par son attitude, elle en d&eacute;fend l'entr&eacute;e &agrave;
+tout ce qui est intelligence, originalit&eacute;, po&eacute;sie, art, lib&eacute;ration. Les
+&eacute;crivains naturellement port&eacute;s vers le catholicisme ont d&ucirc; s'&eacute;loigner
+presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de
+Denys et de Hugues, a renonc&eacute; &agrave; s'abreuver au lac devenu le mar&eacute;cage de
+toutes les b&ecirc;tes amphibies. O&ugrave; est le temps o&ugrave; Gerbert &eacute;tait &eacute;lu pape
+parce qu'il &eacute;tait le plus grand g&eacute;nie de l'Europe?</p>
+
+<p>Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-m&ecirc;me, nous est-il
+affirm&eacute;, s'est s&eacute;par&eacute;e de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux
+de notre temps, Tolsto&iuml;, est h&eacute;r&eacute;tique &agrave; toutes les confessions. M.
+Charbonnel a expliqu&eacute; cela, en analysant une doctrine &agrave; laquelle il
+reconna&icirc;t &laquo;la grandeur et aussi le caract&egrave;re absolu de l'h&eacute;ro&iuml;sme.&raquo;
+Il a bien fallu admettre, puisque Tolsto&iuml; est chr&eacute;tien, qu'il y a un
+christianisme essentiel hostile &agrave; la religion, de m&ecirc;me que la religion
+lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et
+chercher laquelle se rapproche le plus des origines &eacute;vang&eacute;liques.
+Beaucoup d'esprits se sont inqui&eacute;t&eacute;s d'un tel probl&egrave;me et il s'est
+trouv&eacute; &agrave; la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des
+hommes pr&ecirc;ts &agrave; provoquer non une r&eacute;forme des dogmes, mais une r&eacute;forme
+dans la mani&egrave;re d'interpr&eacute;ter les dogmes. M. Sabatier cr&eacute;a le nouveau
+symbolisme religieux dont la science de M. l'abb&eacute; Duchesne avait pos&eacute;
+les premiers principes.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; le point de contact entre les deux mysticismes, entre la
+religion et la litt&eacute;rature: tout se rejoint parfaitement dans
+l'id&eacute;alisme, qui aura vaincu le jour o&ugrave; il aura pleinement r&eacute;sorb&eacute; la
+morale.</p>
+
+<p>Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evang&eacute;lique ou
+naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut int&eacute;rieure
+et non ext&eacute;rieure &agrave; l'homme. Ensuite pour prot&eacute;ger sous un m&ecirc;me toit les
+deux soeurs, il &eacute;difiera un temple vaste, religieux et solennel. On en
+trouvera les premi&egrave;res pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la
+<i>Volont&eacute; de vivre</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.&raquo;
+L'originalit&eacute; de la vie est aussi n&eacute;cessaire et plus belle encore que
+toutes les autres originalit&eacute;s. Il faut &ecirc;tre diff&eacute;rent des autres &ecirc;tres;
+par l'&acirc;me, comme on est diff&eacute;rent par les apparences corporelles,
+&laquo;craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite,
+prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalit&eacute; &eacute;trang&egrave;re&raquo;.
+Les grands tyrans &agrave; craindre, ce sont les mots; il y a l&agrave; une page
+remarquable:</p>
+
+<p>&laquo;Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils m&egrave;nent l'humanit&eacute;
+et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu,
+d'honneur, de dignit&eacute;, de libert&eacute;, de d&eacute;vouement, exaltant la volont&eacute;
+jusqu'aux r&eacute;solutions aveugles et jusqu'&agrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme. Nous vivons de
+mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'o&ugrave; leur
+vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont
+constitu&eacute;? Chacun de nous ne les entend gu&egrave;re qu'avec la signification
+que tous leur ont donn&eacute;e et qui fait leur, efficacit&eacute; morale. Ob&eacute;ir &agrave;
+des mots, c'est en somme ob&eacute;ir au vouloir confus et obscur que l'opinion
+humaine prof&egrave;re et impose &agrave; la mani&egrave;re des antiques oracles.
+Inconsciemment soumis &agrave; l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne
+sommes point hors de servitude.&raquo;</p>
+
+<p>Nous devrons nous d&eacute;fier encore de nos instincts, m&ecirc;me s'ils nous
+&laquo;poussent vaguement &agrave; faire oeuvre de bien, de bont&eacute; et de justice&raquo;;
+l'instinct n'est pas la conscience; c'est &agrave; la conscience et non &agrave;
+l'instinct que nous devons ob&eacute;ir. Arriv&eacute;s &agrave; ce degr&eacute;, capables &laquo;de
+puiser &agrave; la seule source pure de notre &acirc;me le jaillissement des eaux
+f&eacute;condes qui feront fleurir la vie dans nos mains&raquo;, il ne faudra pas
+nous reposer m&ecirc;me un instant, car &laquo;la chair ressaisit toujours ce que
+l'esprit a cr&eacute;&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>L&agrave;, il y a la page des dentelli&egrave;res, qui est un des plus beaux po&egrave;mes
+des r&eacute;centes litt&eacute;ratures, du style le plus pur, du symbolisme le plus
+&eacute;l&eacute;gant; elle signifie que, de m&ecirc;me que les dentelli&egrave;res &laquo;font oeuvre
+d'artistes supr&ecirc;mes et n'en ont pas le sentiment&raquo;, si, en faisant oeuvre
+de vie, nous faisons oeuvre de beaut&eacute;, &laquo;cette beaut&eacute;, ce n'est pas nous
+qui l'avons con&ccedil;ue&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Or, et le th&egrave;me reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas
+vraiment notre vie.&raquo;</p>
+
+<p>C'est en nous-m&ecirc;mes que nous en devons chercher le principe. De
+l'ext&eacute;rieur il ne peut gu&egrave;re nous venir que la science, mais &laquo;c'est un
+peu le mal du temps d'avoir compt&eacute; sur l'action du savoir plus que sur
+l'&eacute;nergie spontan&eacute;e&raquo;. Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de
+l'<i>Imitation,</i> qui rejette les versets des proph&egrave;tes et ne veut ouvrir
+l'oreille qu'au verbe supr&ecirc;me. Ce verbe, il suffit peut-&ecirc;tre de se taire
+et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne
+volont&eacute;, du silence et une &acirc;me. L'&acirc;me est le seul principe d'&eacute;galit&eacute;
+entre les hommes; c'est ce bien commun &agrave; tous, myst&eacute;rieux et s&ucirc;r, qui
+est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous,
+r&eacute;mun&eacute;ratrice et significative.</p>
+
+<p>Cependant, l'&eacute;nergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son
+&eacute;nergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme
+Emerson: &laquo;Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalit&eacute;
+et non ce que les gens pensent que je dois faire.&raquo; Quel que soit le
+conseiller, son autorit&eacute; et son caract&egrave;re, nous ne lui ob&eacute;irons pas;
+nous &eacute;couterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous
+sommes les souverains juges de nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Nous voici &agrave; la libert&eacute; de la conscience, &agrave; la morale personnelle; il
+s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le
+&laquo;sentiment d'une d&eacute;pendance absolue&raquo;. C'est facile. La r&eacute;v&eacute;lation
+int&eacute;rieure d&eacute;noue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.</p>
+
+<p>M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une
+doctrine, mais une m&eacute;thode, en m&ecirc;me temps qu'il introduit la litt&eacute;rature
+dans une r&eacute;gion qu'elle ne fr&eacute;quente gu&egrave;re. Emerson, lu trop souvent &agrave;
+travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guid&eacute; pendant ce voyage spirituel
+qui s'apoth&eacute;ose par une belle pri&egrave;re au Dieu inconnu, cantique d'amour
+divin, d'une puret&eacute; toute m&eacute;taphysique. Ainsi, il &eacute;l&egrave;ve &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+l'&eacute;glise des dogmes une chapelle sans d&ocirc;me, d'o&ugrave; on voit le ciel sans
+regarder &agrave; travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le
+clerg&eacute; d'aujourd'hui a r&eacute;duit aux dimensions d'un panorama, et, comme
+les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa
+religion la philosophie de son temps.</p>
+
+<p>On dirait qu'il a particuli&egrave;rement souffert de la grossi&egrave;ret&eacute; et du
+mat&eacute;rialisme eccl&eacute;siastiques, du contact de tant de superstitions
+pieuses et lucratives. Il s'en est &eacute;cart&eacute; et il est entr&eacute; en lui-m&ecirc;me,
+seule demeure digne d'une &acirc;me d&eacute;licate. Mais incapable d'&eacute;go&iuml;sme m&ecirc;me
+intellectuel, d&egrave;s qu'il a &eacute;t&eacute; assur&eacute; d'avoir r&eacute;colt&eacute; de bonnes graines,
+il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la
+v&eacute;rit&eacute; morale, l'apostolat qu'il n'a pu se r&eacute;soudre &agrave; entreprendre selon
+la v&eacute;rit&eacute; religieuse. Il n'est pas un n&eacute;gateur, mais il est loyal; s'il
+tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.</p>
+
+<p>Son attitude, tr&egrave;s ind&eacute;pendante, ne fut jamais conciliatrice. Il
+n'ignora ni la profondeur des foss&eacute;s ni la fragilit&eacute; des ponts que l'on
+peut jeter, phrases, d'une rive &agrave; une autre rive. Il n'y a pas, en ses
+&eacute;crits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont inclin&eacute; des
+hommes, d'ailleurs sages, &agrave; r&eacute;concilier des contraires, &agrave; nouer la t&ecirc;te
+et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir
+entre ses id&eacute;es et son &eacute;tat, il choisit de garder ses id&eacute;es, sans se
+demander si l'abandon de son &eacute;tat n'allait pas diminuer l'int&eacute;r&ecirc;t m&ecirc;me
+de ses id&eacute;es. Le pr&ecirc;tre hardi deviendra-t-il un philosophe mod&eacute;r&eacute;, ou
+bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa lib&eacute;ration? On
+verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:</p>
+
+<p>&laquo;Je veux juger de la forme et non de la qualit&eacute; de son influence. Je ne
+sais si nous avons besoin d'un surcro&icirc;t d'id&eacute;es morales, mais je sais
+que M. Charbonnel parle &agrave; beaucoup d'&acirc;mes et qu'il fut salutaire &agrave;
+beaucoup d'inqui&eacute;tudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse
+pour ceux que la vie a d&eacute;concert&eacute;s, pour les barques dont les voiles
+folles battent le long des m&acirc;ts: il redresse les vergues, il oriente de
+nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui d&eacute;cide le voyage; il
+est le bon pilote qui conna&icirc;t la carte des &eacute;cueils et la rose des
+vents.&raquo;</p>
+
+<p>Je disais encore, et si ce n'&eacute;tait pas une proph&eacute;tie, maintenant c'est
+un espoir:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'importe o&ugrave; va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en
+route?&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/vallette11.jpg" width="250" height="300" alt="Alfred Vallette" />
+</div>
+
+<h2><a name="ALFRED_VALLETTE" id="ALFRED_VALLETTE"></a>ALFRED VALLETTE</h2>
+
+
+<p>On a beaucoup c&eacute;l&eacute;br&eacute; les m&eacute;rites des fondateurs d'ordres religieux;
+on a dit leur foi en l'id&eacute;al, l'enthousiasme de leurs r&ecirc;ves, la
+pers&eacute;v&eacute;rance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir v&eacute;cu
+g&eacute;n&eacute;reusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art
+supr&ecirc;me, la charit&eacute;, leur amour des formes nouvelles de l'activit&eacute;
+sociale, leur g&eacute;nie &agrave; plier &agrave; leurs d&eacute;sirs la paresse humaine, la peur
+humaine, l'avarice humaine.</p>
+
+<p>De ces ordres, les uns se sont &eacute;teints, apr&egrave;s avoir donn&eacute; au monde ce
+qu'ils avaient de lumi&egrave;re; les autres ont prolong&eacute; dans les si&egrave;cles
+l'agonie lente qui &eacute;touffe doucement les institutions en d&eacute;saccord avec
+les go&ucirc;ts de l'humanit&eacute;; d'autres enfin n'ont v&eacute;cu qu'en pliant et en
+repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si
+d&eacute;concertantes de l'id&eacute;al &eacute;ternel. Mais quelles qu'aient pu &ecirc;tre ces
+diff&eacute;rentes fortunes, une p&eacute;riode est surtout int&eacute;ressante dans
+l'histoire des ordres, celle, des d&eacute;buts, celle de la lutte contre la
+premi&egrave;re hostilit&eacute;.</p>
+
+<p>Pareillement, on &eacute;crirait de curieux chapitres sur les fondateurs de
+revues litt&eacute;raires, et l'on trouverait, sans doute avec &eacute;tonnement, que
+Philippe de N&eacute;ri et tel de nos contemporains ont des caract&egrave;res communs,
+par exemple le go&ucirc;t de l'inconnu et le d&eacute;sint&eacute;ressement qui sacrifie &agrave;
+la fortune d'une id&eacute;e les satisfactions pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-&agrave;-dire inexplicable,
+inexcusable, admirable dans le bien, ex&eacute;crable dans le mal, il faut
+qu'elle apparaisse d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, que les roues initiales qui la meuvent
+soient d'un m&eacute;tal absurde, d'un syst&egrave;me incompr&eacute;hensible, que tout le
+m&eacute;canisme se d&eacute;roule selon le myst&egrave;re de principes tout &agrave; fait
+inabordables au peuple des fid&egrave;les. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un
+socialiste, que le renoncement &agrave; toute joie tangible d'une cr&eacute;ature qui
+se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de &laquo;gagner le
+ciel&raquo;? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le
+renoncement de l'&eacute;crivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa
+fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long
+de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers
+une statue toute nue de la Beaut&eacute;?</p>
+
+<p>C'est peut-&ecirc;tre l&agrave; qu'il faut placer le fameux <i>sperne te sperni</i>, car
+il arrive que les entreprises les plus m&eacute;pris&eacute;es deviennent une source
+de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social,
+qu'une association fond&eacute;e par une servante bretonne soulage &agrave; Paris plus
+de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre
+litt&eacute;raire, qu'une revue fond&eacute;e avec quinze louis a plus d'influence sur
+la marche des id&eacute;es, et par cons&eacute;quent sur la marche du monde (et
+peut-&ecirc;tre sur la rotation des plan&egrave;tes), que les orgueilleux recueils de
+capitaux acad&eacute;miques et de dissertations commerciales.</p>
+
+<p>Mis&egrave;re et st&eacute;rilit&eacute; de l'argent, de l'argent pourtant v&eacute;n&eacute;rable et
+adorable, car il est le signe de la libert&eacute; et l'une des seules
+chasubles qui donnent aux &eacute;paules humaines leur gr&acirc;ce et leur force!
+Heureusement que la foi et la bonne volont&eacute; sont ses imm&eacute;diats
+succ&eacute;dan&eacute;s et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout
+organisme, d&egrave;s qu'il est n&eacute;, tend vers sa r&eacute;alisation; les organismes
+conditionn&eacute;s par la soci&eacute;t&eacute; ne peuvent se r&eacute;aliser que selon le plan
+social; alors vivre c'est cr&eacute;er de la richesse; le mot est in&eacute;luctable.
+Mis en activit&eacute;, un million ou une id&eacute;e ont des aboutissements pareils;
+seulement le million est limit&eacute; par son chiffre, tandis que l'id&eacute;e,
+outre qu'elle est invuln&eacute;rable, peut, mat&eacute;riellement, &ecirc;tre productive &agrave;
+l'infini.</p>
+
+<p>Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'&eacute;cris des figures dans l'espace.
+Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux
+suivantes par la seule sonorit&eacute; d'un mot.</p>
+
+<p>Identifi&eacute; d&egrave;s la naissance du <i>Mercure de France</i> avec la revue qu'il
+avait nettement contribu&eacute; &agrave; faire na&icirc;tre, M. Alfred Vallette en est
+devenu, par la suite, le fondateur r&eacute;el, puisque toutes les pierres
+au-dessus de la premi&egrave;re ont &eacute;t&eacute; touch&eacute;es par ses seules mains, et
+puisque seul il y repr&eacute;sente, depuis le premier coup de marteau, le
+principe de continuit&eacute;, qui est le principe m&ecirc;me de la vie. A partir
+donc du moment o&ugrave; il assuma cette charge, sa litt&eacute;rature a &eacute;t&eacute; tout en
+actes; il n'a plus exerc&eacute; qu'une imagination pratique, une critique &agrave;
+cons&eacute;quences imm&eacute;diates et certaines.</p>
+
+<p>Il n'y eut l&agrave; aucun ph&eacute;nom&egrave;ne de d&eacute;doublement ou de r&eacute;novation: une
+intelligence naturellement r&eacute;aliste s'adaptait &agrave; des fonctions
+r&eacute;alistes, comme, d'abord, elle s'&eacute;tait adapt&eacute;e, en litt&eacute;rature, &agrave;
+l'analyse logique et minutieuse de la r&eacute;alit&eacute;. Ecrire un roman ou le
+vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une diff&eacute;rence musculaire,
+tout ext&eacute;rieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est
+identique; l'&eacute;quivalence est parfaite entre l'acte et l'id&eacute;e de l'acte,
+ce qui rend inutile leur superposition; devenu mat&eacute;riellement actif, et
+avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus &eacute;crire; s'il abandonnait
+ses fonctions actuelles, il se remettrait &agrave; &eacute;crire, imm&eacute;diatement. C'est
+la rivi&egrave;re qui, selon la vanne remont&eacute;e ou descendue, coule par ici ou
+par l&agrave;. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois
+dynamiques.</p>
+
+<p>Il faut cependant noter que l'activit&eacute; ext&eacute;rieure de M. Vallette
+surpasse ce qu'on lui a connu d'activit&eacute; int&eacute;rieure. Il n'aurait jamais
+&eacute;t&eacute; un &eacute;crivain f&eacute;cond, de ceux qui, l'oeuvre achev&eacute;e, la jettent sans
+souci, d&eacute;j&agrave; pleins d'un amour exclusif pour celle qui va na&icirc;tre. Capable
+de s'abstraire pendant des ann&eacute;es dans une id&eacute;e et dans une oeuvre
+unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir
+pas la peine de recommencer. Les commencements &eacute;pouvantent certaines
+intelligences: mais ce sont celles-l&agrave; qui ont le sens de la continuit&eacute;,
+ce qui est une grande vertu, c'est-&agrave;-dire une grande force. La patience
+de Flaubert est presque incompr&eacute;hensible pour ceux qui vivent dans un
+oc&eacute;an d'id&eacute;es dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac
+d&eacute;concerte les esprits m&eacute;thodiques.</p>
+
+<p>M. Vallette est de l'&eacute;cole de Flaubert.</p>
+
+<p>Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des
+int&eacute;r&ecirc;ts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la premi&egrave;re
+r&egrave;gle de l'&eacute;crivain r&eacute;aliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses
+peintures. Flaubert l'observa fid&egrave;lement, car les aveux que l'on
+d&eacute;couvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que
+l'inconscient laisse dans une oeuvre profond&eacute;ment pens&eacute;e; il y a aussi,
+en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, de
+ces empreintes qui prouvent &agrave; Robinson qu'un homme a pass&eacute; par l&agrave;, mais
+le <i>Vierge</i> n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on
+puisse citer, un de ceux qui furent &eacute;crits avec un sentiment parfait de
+l'inutilit&eacute; d&eacute;finitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement
+n&eacute;gateur d'une activit&eacute; sociale, ne s'oppose pas davantage &agrave; l'activit&eacute;
+purement c&eacute;r&eacute;brale: il permet au contraire &agrave; un esprit de se condenser
+dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque,
+en somme, toutes les directions se valent, sentiers trac&eacute;s vers le m&ecirc;me
+n&eacute;ant. Alors on se recueille dans une vie tr&egrave;s seule et l'on diss&egrave;que M.
+Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage
+est plus &eacute;l&eacute;mentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie
+repr&eacute;sent&eacute;e par l'absence m&ecirc;me de la vie; c'est la cr&eacute;ature &agrave; laquelle
+il n'arrive jamais rien que de tr&egrave;s ordinaire, qui se meut dans un
+milieu on dirait fluide o&ugrave; les chocs sont rares et adoucis, &agrave; laquelle
+rien ne r&eacute;ussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend &agrave; peu pr&egrave;s rien;
+souffre-douleur n&eacute;, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est
+surtout content d'&ecirc;tre assis sans rien faire &laquo;dans une pose de petite
+fille qui s'ennuie &agrave; la messe&raquo;; changeant d'&acirc;ge sans changer de besoins,
+il est &agrave; peine touch&eacute; par la pubert&eacute;, enfin meurt encore jeune, ou
+toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgr&eacute; des luttes contre sa
+couardise maladive, se renseigner personnellement sur la diff&eacute;rence des
+sexes. Babylas n'est pas le m&eacute;diocre d'un milieu humble; c'est un &ecirc;tre
+nul arr&ecirc;t&eacute; dans son d&eacute;veloppement vers une nullit&eacute; &eacute;quilibr&eacute;e; et encore
+autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome.
+Il n'a ni cheveux, ni barbe; d&egrave;s sa premi&egrave;re jeunesse, il doit couvrir
+d'une perruque son cr&acirc;ne de poussin duvet&eacute; &agrave; peine; pourtant, ce n'est
+ni un idiot ni un nou&eacute;: c'est une maquette.</p>
+
+<p>Il est presque prodigieux que l'auteur ait r&eacute;ussi &agrave; donner l'existence &agrave;
+un &ecirc;tre qui semble si peu fait pour vivre, &agrave; d&eacute;terminer ses paroles, ses
+gestes et jusqu'&agrave; sa vie int&eacute;rieure, &agrave; le bien poser d'aplomb dans son
+ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-m&ecirc;me du
+dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en pr&eacute;sence d'une
+cr&eacute;ation baroque, bizarre, falote, mais tout de m&ecirc;me d'une cr&eacute;ation;
+tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin
+qu'ils soient de nos go&ucirc;ts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.</p>
+
+<p>S'il est r&eacute;ussi, c'est-&agrave;-dire si l'impression premi&egrave;re qu'il laisse est
+celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcro&icirc;t une impression
+seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des
+lectures; ainsi, il m'a sembl&eacute; que la mis&egrave;re dont souffrait Babylas est
+la mis&egrave;re de l'isolement par timidit&eacute; sentimentale: et alors le
+grotesque gnome devient un &ecirc;tre humain et sa timidit&eacute; en fait un fr&egrave;re
+de l'orgueilleux. Le m&ecirc;me mal peut tourmenter l'humble victime qui a
+peur et le superbe qui d&eacute;daigne d'avouer son d&eacute;sir.</p>
+
+<p>On pouvait, apr&egrave;s ce premier livre, attendre une suite d'&eacute;tudes dans le
+m&ecirc;me ton de sinc&eacute;rit&eacute; et de d&eacute;tachement; l'ironie sans doute se serait
+accentu&eacute;e et, portant sur des faits plus g&eacute;n&eacute;raux, aurait donn&eacute; aux
+analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans
+l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et
+Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conserv&eacute;s dans le sel de
+l'ironie. Ironie ou po&eacute;sie; hors de l&agrave;, tout est fadeur et platitude.
+Peut-&ecirc;tre ne saurons-nous jamais si M. Vallette e&ucirc;t mani&eacute; sup&eacute;rieurement
+ce don, mais nous savons qu'il le poss&egrave;de: en &eacute;crivant de litt&eacute;rature,
+il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu
+satanique, ait renvers&eacute; l'encrier sur la page commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il n'y a pas d'activit&eacute;s inf&eacute;rieures en soi, comme il n'y a pas de
+mati&egrave;re m&eacute;prisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement &agrave;
+g&eacute;rer le bien temporel des &eacute;crivains qu'&agrave; r&eacute;diger des &eacute;critures.
+L'important est que l'intelligence soit: d&egrave;s qu'elle est, elle agit; et
+partout o&ugrave; elle agit on sent le bienfait de sa pr&eacute;sence.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/elskamp12.jpg" width="250" height="300" alt="Max Elskamp" />
+</div>
+
+<h2><a name="MAX_ELSKAMP" id="MAX_ELSKAMP"></a>MAX ELSKAMP</h2>
+
+
+<p>Voici, une &acirc;me de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans
+les cath&eacute;drales fleuries, qu'il regarde la m&eacute;lancolie de l'Escaut jaune
+et gris ou la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les
+douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-&icirc;les,
+Marie des beaux navires, Max Elskamp est le po&egrave;te de la Flandre
+heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une &eacute;toile &agrave; la
+pointe de ses m&acirc;ts et de ses clochers, comme il y avait une &eacute;toile sur
+la maison de Bethl&eacute;em. Sa po&eacute;sie est charmante et purificatrice.</p>
+
+<p>Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre.
+Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson
+des cloches.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Un pauvre homme est entr&eacute; chez moi</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">pour des chansons qu'il venait vendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">comme P&acirc;ques chantait en Flandre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et mille oiseaux doux &agrave; entendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">un pauvre homme a chant&eacute; chez moi.</span><br /></p>
+
+<p>Et &agrave; mesure que chantait le pauvre homme, le po&egrave;te a &eacute;crit les chansons
+de la semaine de Flandre, ensuite a taill&eacute; dans le bois des images
+na&iuml;vement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui
+semble tomb&eacute; par la chemin&eacute;e un jour de No&euml;l, tant il est
+miraculeusement doux. J'aime que les po&egrave;tes aient le go&ucirc;t de la beaut&eacute;
+ext&eacute;rieure et qu'ils v&ecirc;tent de gr&acirc;ces r&eacute;elles leurs gr&acirc;ces r&ecirc;v&eacute;es: mais
+que nul ne veuille la puret&eacute; d'art des <i>Six chansons de Pauvre homme</i>;
+il ne saurait,&mdash;car la semaine est finie, et</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">A pr&eacute;sent c'est encore Dimanche,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et le soleil, et le matin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et les oiseaux dans les jardins,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&agrave; pr&eacute;sent c'est encore Dimanche,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et les enfants en robes blanches</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et les villes dans les lointains,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et, sous les arbres des chemins,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Flandre et la mer entre les branches....</span><br /></p>
+
+<p>Les id&eacute;es se pr&eacute;sentent presque toujours &agrave; M. Elskamp sous la forme
+d'images significatives; sa po&eacute;sie est embl&eacute;matique. Vraiment, et
+surtout dans son premier recueil, <i>Dominical</i>, elle a l'air parfois de
+raconter les embl&egrave;mes dont s'ornaient les singuliers livres o&ugrave; l'on
+s'&eacute;difiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (<i>Den
+Spieghel van Philagie</i>) ou cette Contemplation du Monde (<i>Beschouwing
+der Wereld</i>) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie &agrave; l'infini.
+L'&acirc;me, personnifi&eacute;e en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant,
+traverse des paysages, agit sur les &eacute;l&eacute;ments, subit la vie, travaille &agrave;
+des m&eacute;tiers, se prom&egrave;ne en barque, p&ecirc;che, chasse, danse, souffre,
+cueille des roses ou des chardons; c'est tr&egrave;s mi&egrave;vre le plus souvent et
+diffam&eacute; par une na&iuml;vet&eacute; qui a d'elle-m&ecirc;me une conscience trop pr&eacute;cise.
+Pourtant il y a une po&eacute;sie mystique, en ces estampes et voici comment M.
+Elskamp la sent et l'exprime:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau ch&acirc;teau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">la Vierge, J&eacute;sus et l'&acirc;ne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">font des parties de campagne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&agrave; l'entour des pi&egrave;ces d'eau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans un beau ch&acirc;teau.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau ch&acirc;teau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">J&eacute;sus se fatigue aux rames,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et prend plaisir &agrave; mon &acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui se rafra&icirc;chit dans l'eau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans un beau ch&acirc;teau.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau ch&acirc;teau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de cormorans d'azur clament</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et courent apr&egrave;s mon &acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans l'herbe du bord de l'eau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans un beau ch&acirc;teau.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau ch&acirc;teau,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">seigneur aupr&egrave;s de sa dame</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mon coeur cause avec mon &acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">en &eacute;changeant des anneaux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans un beau ch&acirc;teau.</span><br /></p>
+
+<p>Ici, l'intention embl&eacute;matique est &eacute;vidente. L'embl&egrave;me est une figure par
+laquelle on mat&eacute;rialise, mais sous leurs noms, les id&eacute;es, les passions,
+les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout
+l'&acirc;me qui alors se trouve d&eacute;doubl&eacute;e et jouant dans la vie son r&ocirc;le d'&acirc;me
+vis-&agrave;-vis du corps qui joue son r&ocirc;le de corps. Cela dift&egrave;re donc du
+symbole, car le symbole monte de la vie &agrave; l'abstraction et l'embl&egrave;me
+descend de l'abstraction &agrave; la vie....</p>
+
+<p>(En r&eacute;fl&eacute;chissant sur cette question, je songe que la litt&eacute;rature de
+M. Maeterlinck para&icirc;t embl&eacute;matique, le plus souvent: La <i>Mort de
+Tintagiles</i> semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans
+l'effroyable, le fi&eacute;vreux, l'occulte, le g&eacute;nie de M. Odilon Redon est
+embl&eacute;matique.)</p>
+
+<p>L'embl&egrave;me pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de
+personnages, de mat&eacute;rialit&eacute;s, mais vues selon des attitudes
+volontairement significatives; tandis que le symbole pr&eacute;sente la nature
+telle qu'elle est et nous laisse la libert&eacute; de l'interpr&eacute;tation,
+l'embl&egrave;me affirme la v&eacute;rit&eacute; qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne
+se sert de figurations que comme d'un moyen purement mn&eacute;monique.</p>
+
+<p>Tels embl&egrave;mes peints comme enluminures dans les missels de M. Max
+Elskamp sont d'une obscurit&eacute; magnifique et qui fait r&ecirc;ver longuement.
+Je ne crois pas que, depuis la <i>Nuit obscure de l'&acirc;me</i>, la po&eacute;sie
+embl&eacute;matique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mais les anges des toits des maisons de l'Aim&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les anges en all&eacute;s tout un grand jour loin d'Elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">reviennent par le ciel aux maisons de l'Aim&eacute;e;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;</span><br />
+</p>
+<p><span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs savent le colombier,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aim&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs savent le colombier;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">mais les plus petits anges se donnant la main,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">les plus petits anges se trompent de chemin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mais les plus petits anges sont encor tr&egrave;s loin;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">et les anges plus las, sur leurs bateaux &agrave; voiles.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et les anges ont froid parmi les hirondelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br /></p>
+
+<p>et la bien-aim&eacute;e attend, inqui&egrave;te, les anges attard&eacute;s. M. Elskamp est
+familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une l&eacute;gion
+r&eacute;pandue autour de son r&ecirc;ve; il les interpelle, il leur fait des aveux
+et des pri&egrave;res; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans
+la main: po&egrave;te, ces oiseaux, ce sont vos vers.</p>
+
+<p>Le second livre des visions de Max Elskamp, en une l&eacute;gende &laquo;un peu plus
+dor&eacute;e&raquo; salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte &agrave; la
+tour, &agrave; la &laquo;tour de sa race&raquo;, qui est aussi la tour d'ivoire, si haut
+qu'il peut monter. De l&agrave;, d'o&ugrave; les fanaux du fleuve sont des &eacute;toiles
+pareilles aux &eacute;toiles d'en haut, il salue</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Marie des choses ineffables,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Marie des pures senteurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Marie du soleil et des pluies,</span><br /></p>
+
+<p>et c'est avec bien de l'humilit&eacute; qu'apr&egrave;s de si charmantes litanies, il
+demande pardon:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Marie de mes beaux navires,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Marie &eacute;toile de la mer,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">me voici triste et bien amer</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">d'avoir si mal tent&eacute; vous dire.</span><br /></p>
+
+<p>La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 6.5em;">... Allez vos chemins,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les tartanes, les balancelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avec vos tout petits noms d'ailes,</span><br /></p>
+
+<p>Le dernier volet du <i>Triptyque &agrave; la louange de la vie</i> est un cantique
+d'amour et de bont&eacute;:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'&acirc;me</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">et la bonne parole o&ugrave; tous les mots qui s'aiment</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">semblent des enfants blancs en robes de bapt&ecirc;me ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">......................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">... ma douce soeur joie et son fr&egrave;re Innocence</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">s'en sont all&eacute;s cueillir, en se donnant la main,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....</span><br /></p>
+
+<p>Le jour de joie est arriv&eacute;, coeurs, faites maison neuve, soyez bons,
+afin de m&eacute;riter la vie heureuse qui va s'&eacute;tendre sur les villes et les
+campagnes,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">jusqu'aux arbres loins comme des tentures.</span><br /></p>
+
+<p>On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie,
+tout est printemps,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">et, cloches de bonnes nouvelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">lors, aux gens sur le pas des portes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dites qu'enfin Doctrine est morte</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.</span><br /></p>
+
+<p>Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la po&eacute;sie de Max
+Elskamp, et dans le jardin b&ecirc;ch&eacute; et sem&eacute; de ses mains, dans le jardin
+fleuri par son d&eacute;sir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir &eacute;t&eacute;
+quelquefois rempli &agrave; cette rivi&egrave;re de gr&acirc;ce, <i>Sagesse</i>, c'est que la
+miraculeuse rivi&egrave;re a d&eacute;bord&eacute; de toutes parts et s'est infiltr&eacute;e dans
+toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la cr&eacute;ation d'un
+jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins
+profond dans la po&eacute;sie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est
+plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de
+cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aim&eacute;; c'est tout
+au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une
+puret&eacute; parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualit&eacute; m&ecirc;me
+mystique, que ceci:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Anges de velours, anges bons ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Anges, la chair du soir m'envo&ucirc;te ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La reine de Saba me baise</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">sur les yeux; anges tr&egrave;s chr&eacute;tiens,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">dans le noir des maisons mauvaises....</span><br /></p>
+
+<p>et c'est tout, avec, &agrave; l'autre page, une allusion douce et triste &agrave; la
+plus aim&eacute;e, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de
+ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, &eacute;galement loin
+dans un paysage de maisons ou d'arbres.</p>
+
+<p>Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se
+veut un enfant; il est l'oiseau des l&eacute;gendes qu'un, moine &eacute;couta pendant
+plus de cinq cents ans; et, de m&ecirc;me qu'en la l&eacute;gende, lorsqu'on l'a
+&eacute;cout&eacute; et qu'on revient &agrave; la vie, il y a du nouveau dans les gestes des
+hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pens&eacute;es
+qu'on n'avait plus, et m&ecirc;me ce buveur du dimanche,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">au dimanche ivre d'eau-de-vie,</span><br /></p>
+
+<p>semble songer &agrave; une communion avec les puissances invisibles et belles.
+Qui sait,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">car nous avons beaucoup voyag&eacute;, Th&eacute;ophile,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,</span><br /></p>
+
+<p>ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chant&eacute;e en
+ces &acirc;mes qui sont tout de m&ecirc;me des &eacute;glises? Cette obscure chanson,
+M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de
+Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait
+ses vers presque toujours model&eacute;s sur un air; parfois trop s&eacute;v&egrave;rement,
+car po&eacute;sie et musique c'est tr&egrave;s diff&eacute;rent, et il en r&eacute;sulte que le
+po&egrave;te sacrifie la po&eacute;sie &agrave; la musique, la langue au rythme, le mot &agrave; la
+m&eacute;lodie. C'est un d&eacute;faut assez fr&eacute;quent dans les anciennes proses
+latines o&ugrave; le rythme et la rime riche empi&egrave;tent sur le sens. Il ne faut
+pas chercher la beaut&eacute; d'un vers en dehors de l'accord des mots et des
+significations; le vers a naturellement une tendance &agrave; trahir la pens&eacute;e:
+l'obscurit&eacute;, si elle n'est pas volontaire, est une d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>Il y a des traces d'obscurit&eacute; spontan&eacute;e dans la po&eacute;sie de Max Elskamp et
+aussi des traces de pr&eacute;ciosit&eacute;: l'expression, qui est toujours
+originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la
+puret&eacute; est d&eacute;licieuse, nuanc&eacute;e comme un humide ciel flamand,
+transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans
+toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion
+charmante pour les nouvelles mani&egrave;res de dire l'&eacute;ternelle vie.</p>
+
+<p>On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de
+fruits qu'il nous offre dor&eacute;s &laquo;par un printemps tr&egrave;s doux&raquo;, et boire au
+puits qu'il a creus&eacute; et d'o&ugrave; jaillissent &laquo;des eaux heureuses&raquo;, des eaux
+fra&icirc;ches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la gr&acirc;ce et de la
+tendresse.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/mazel13.jpg" width="250" height="300" alt="Henri Mazel" />
+</div>
+
+<h2><a name="HENRI_MAZEL" id="HENRI_MAZEL"></a>HENRI MAZEL</h2>
+
+
+<p>Nagu&egrave;re un &eacute;crivain feignait de s'&eacute;tonner que &laquo;le <i>Mercure</i>, revue
+d'initi&eacute;s, s'int&eacute;ress&acirc;t aux question sociales&raquo;. Initi&eacute;s est bon.
+L'initi&eacute; est celui qui sait tous les secrets d'un m&eacute;tier, d'un art,
+d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initi&eacute;, juge de
+soi-m&ecirc;me, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas
+&agrave; tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela m&ecirc;me, quelque chance
+de dur&eacute;e et une autorit&eacute; qui, pour n'&ecirc;tre pas bruyante, n'en est que
+plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initi&eacute; n'est aucunement
+exclusif; il s'allie volontiers, initi&eacute; d'un art, avec l'initi&eacute; d'une
+science, et parfois, &agrave; ces fr&eacute;quentations, il &eacute;largit assez son esprit
+pour que plusieurs passions intellectuelles s'y d&eacute;veloppent et parlent.
+Le moment de notre histoire litt&eacute;raire appel&eacute; symboliste, et qui est
+aujourd'hui en pleine floraison, a sonn&eacute; le r&eacute;veil &agrave; plusieurs clochers;
+comme il r&eacute;int&eacute;grait l'id&eacute;e dans l'art, il l'introduisait dans la
+politique, substituant &agrave; une vague conception oscillatoire, la notion
+d'un d&eacute;veloppement ind&eacute;fini de la libert&eacute; individuelle. Il n'est pas un
+symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonn&eacute; la page aux belles
+m&eacute;taphores, pour aller, en quelque journal libertaire, d&eacute;fendre, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'ouvriers surexcit&eacute;s, les droits, non plus politiques, mais humains
+(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous f&ucirc;mes tous
+anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'esp&egrave;re)
+pour respecter en nous-m&ecirc;mes et en autrui le d&eacute;veloppement libre de
+toutes les tendances intellectuelles.</p>
+
+<p>Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de l&eacute;gitime et de vrai dans la
+mod&eacute;ration de M. Henri Mazel.</p>
+
+<p>Comme M. Barr&egrave;s, et bien davantage, car il conna&icirc;t le pass&eacute; mieux et
+plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son
+art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouv&eacute; dans le m&ecirc;me
+h&eacute;ritage le go&ucirc;t de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de
+comprendre que le dernier &eacute;tat social d'un peuple, s'il n'est pas le
+meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les &eacute;tats possibles. La
+th&eacute;orie de la r&eacute;gression, qui vient d'entrer dans le domaine des
+discussions ouvertes, est all&eacute;gu&eacute;e &agrave; chaque page, au moyen d'un fait,
+dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de
+Darwin: il serait tr&egrave;s possible que M. Mazel voul&ucirc;t un jour ou l'autre
+la syst&eacute;matiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin
+clairement ce que nous avons gagn&eacute; et ce que nous avons perdu par les
+transformations brusques de la fin du dernier si&egrave;cle. Taine a cru la
+R&eacute;volution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice
+qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observ&eacute; que tel pays o&ugrave; les id&eacute;es
+r&eacute;volutionnaires n'ont pas p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en est exactement au m&ecirc;me point
+social que nous-m&ecirc;mes, et peut-&ecirc;tre un peu plus loin dans le sens de la
+libert&eacute;, de la vigueur individuelle, de l'ind&eacute;pendance des artisans? Une
+r&eacute;volution peut tr&egrave;s bien n'&ecirc;tre qu'une r&eacute;gression violente: ce mot n'a
+rien de magique pour celui qui conna&icirc;t l'histoire. On nous montrera
+peut-&ecirc;tre prochainement que trente ans apr&egrave;s 1793, l'ancienne France
+s'&eacute;tait reconstitu&eacute;e avec la simplicit&eacute; instinctive d'une fourmili&egrave;re.
+Tous les changements sociaux que le si&egrave;cle a subis proviennent du
+machinisme.</p>
+
+<p>Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime &agrave; traiter dans les
+solides &eacute;tudes qui, paralipom&egrave;nes de ses fresques dramatiques,
+requi&egrave;rent fr&eacute;quemment ses m&eacute;ditations. Il les a r&eacute;unies en un volume
+aust&egrave;re, la <i>Synergie sociale</i>, aust&egrave;re, mais non pas r&eacute;barbatif, car
+son esprit est clair, logique, simplificateur.</p>
+
+<p>Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantit&eacute; des faits, il
+choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-m&ecirc;mes leur
+signification; ainsi, en &eacute;cartant toutes les figures obscures, mal
+peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne
+facilement la partie contre le myst&egrave;re des choses. M. Mazel ne commence
+la bataille que muni d'armes irr&eacute;futables; il d&eacute;finit ses mots; c'est
+faire preuve d'une grande franchise et c'est, en m&ecirc;me temps, affirmer
+que non seulement on veut comprendre soi-m&ecirc;me mais qu'aussi on d&eacute;sire
+offrir &agrave; autrui, loyalement, tous les moyens de se d&eacute;fendre contre une
+conviction trop rapide.</p>
+
+<p>Ainsi, dans un article r&eacute;cent o&ugrave; il a voulu se faire un peu th&eacute;ologien,
+M. Mazel entreprend de d&eacute;montrer que &laquo;le libre examen est &agrave; la base du
+catholicisme comme du protestantisme&raquo;. Pour cela, rejetant toutes les
+id&eacute;es secondes, il pose cette seule affirmation: l'adh&eacute;sion &agrave; une
+croyance est un acte de libert&eacute;. Sans doute, mais la v&eacute;rit&eacute; trop
+franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extr&ecirc;me
+me fait peur et je pr&eacute;f&egrave;re me promener dans la for&ecirc;t des opinions,
+contradictoires.</p>
+
+<p>Cette m&eacute;thode un peu tranchante sera utile &agrave; M. Mazel quand l'autorit&eacute;
+de son opinion sera plus forte; d&eacute;j&agrave;, si elle conseille &agrave; quelques
+douteurs une certaine d&eacute;fiance, elle doit influer heureusement sur les
+esprits qui aiment les logiques toutes broy&eacute;es, toutes pr&ecirc;tes &agrave;
+s'&eacute;tendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi
+admettre la n&eacute;cessit&eacute; d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des id&eacute;es
+flottait en un perp&eacute;tuel suspens, nous serions plus troubl&eacute;s que nous ne
+pourrions le supporter; des notions pr&eacute;cises, fermes, sont
+indispensables, ainsi que des rames &agrave; un canot: le bois dont seront
+faites les rames importe moins; le h&ecirc;tre est bien, le fr&ecirc;ne aussi. Une
+notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera
+sans doute utile &agrave; certains de croire que le libre examen est le
+fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la th&egrave;se contraire
+n'auront pas un point d'appui moins s&eacute;rieux; enfin, ceux qui refuseront
+d'admettre la parent&eacute; de l'acte de foi et de l'acte de libert&eacute; et qui,
+au contraire, opposeront l'une &agrave; l'autre ces deux id&eacute;es, auront acquis
+pareillement une base excellente pour l'&eacute;volution future de leurs
+d&eacute;ductions.</p>
+
+<p>On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste
+cours de logique; je crois plut&ocirc;t que la logique est une des cat&eacute;gories
+de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un
+enchev&ecirc;trement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers
+&agrave; monter sur le th&eacute;&acirc;tre qui est le paradis de la logique. Le go&ucirc;t de M.
+Mazel pour la simplification explique aussi son go&ucirc;t pour le th&eacute;&acirc;tre,
+con&ccedil;u tel qu'une refonte des grands &eacute;v&eacute;nements ou des grandes p&eacute;riodes
+historiques. Le <i>Nazar&eacute;en</i>, le <i>Khalife de Carthage</i> sont de larges
+tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des d&eacute;cors fictifs
+prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la r&eacute;alit&eacute;;
+il y a des &eacute;poques du monde qu'un dialogue entre des personnages
+imaginaires, mais logiques, simples, tout &eacute;mus par l'unique id&eacute;e qui est
+leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que
+savons-nous de la conqu&ecirc;te de l'Egypte par les Romains qui soit plus
+vrai qu'<i>Antoine et Cl&eacute;op&acirc;tre</i>? Le drame historique ne doit pas &ecirc;tre
+d&eacute;daign&eacute;: il est seulement f&acirc;cheux que notre go&ucirc;t absurde d'une mise en
+sc&egrave;ne r&eacute;aliste le r&eacute;duise de plus en plus aux trahisons de la lecture.
+Je crois d'ailleurs que M. Mazel consid&egrave;re ses premiers drames comme des
+&eacute;tudes plut&ocirc;t que comme des pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre; il ne les avait que peu
+destin&eacute;s au plaisir des foules; il les composa en mani&egrave;re d'exercices
+pour coordonner les divers &eacute;l&eacute;ments d'un talent sc&eacute;nique. Au th&eacute;&acirc;tre, on
+s'adresse &agrave; la fois &agrave; un seul et &agrave; tous, &agrave; un homme et &agrave; une foule; il
+faut &ecirc;tre po&egrave;te et tribun, artiste et logicien; mettre en action une
+id&eacute;e, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement
+propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la
+plus longue patience. M. Henri Mazel est arriv&eacute; &agrave; l'heure o&ugrave; l'effort se
+r&eacute;alise, et si, en des drames donn&eacute;s comme des essais, il a pu &eacute;mouvoir
+le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le th&eacute;&acirc;tre est son
+destin.</p>
+
+<p>Il n'a point r&eacute;ussi moins bien, dans un ordre d'activit&eacute; tout diff&eacute;rent,
+lorsqu'il organisa une revue, non la plus s&eacute;rieuse, mais la plus grave
+de celles qui naquirent vers 1890, l'<i>Ermitage</i>. De cet ermitage qui
+ressembla parfois &agrave; un monast&egrave;re, et qui est devenu un petit chalet
+suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est l&agrave; qu'il se fit
+conna&icirc;tre par des &laquo;affirmations&raquo; o&ugrave; d&eacute;j&agrave; se d&eacute;voilaient ses tendances
+simplificatrices et son go&ucirc;t de la critique sociale.</p>
+
+<p>Il y a donc une remarquable unit&eacute; dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses
+po&egrave;mes, d'une prose ample et attrist&eacute;e, ne contredisent pas cette
+impression, c'est un &eacute;crivain qui aime les id&eacute;es et qui s'exprime avec
+une sinc&eacute;rit&eacute; spontan&eacute;e, mais prudente et judicieuse.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/schwob14.jpg" width="250" height="300" alt="Marcel Schwob" />
+</div>
+
+<h2><a name="MARCEL_SCHWOB" id="MARCEL_SCHWOB"></a>MARCEL SCHWOB</h2>
+
+
+<p>Entre les diff&eacute;rents &eacute;crits de M. Schwob, conte, histoire, analyse
+psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me
+conformer &agrave; sa m&eacute;thode, &agrave; laquelle je crois. Du r&eacute;el au possible, il y a
+la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir
+un et le r&eacute;el souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes
+d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taill&eacute;s en marbre, il y a
+peut-&ecirc;tre celui qui nous manque, de Lucr&egrave;ce ou de Clodia, et, parce
+qu'il est innomm&eacute; nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces
+frissons qui nous troublent devant les figures qui ont v&eacute;cu.
+R&eacute;v&eacute;rencieux par l'h&eacute;ritage d'un enseignement h&eacute;ro&iuml;que, nous voulons que
+les masques un instant pos&eacute;s sur nos yeux aient abrit&eacute;, ruches
+privil&eacute;gi&eacute;es, un grand mouvement de pens&eacute;es, une noble rumeur
+d'abeilles; mais nous oublions que ni les id&eacute;es des hommes, ni leurs
+actes ne sont &eacute;crits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs,
+vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient d&eacute;sormais le
+g&eacute;nie de l'artiste et non le g&eacute;nie du personnage. Devant celui qui est
+n&eacute; pour interpr&eacute;ter des figures, la face d'un tisserand et la face de
+Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de
+Paul ont absolument la m&ecirc;me valeur: celle d'une diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Le monde est une for&ecirc;t de diff&eacute;rences; conna&icirc;tre le monde, c'est savoir
+qu'il n'y a pas d'identit&eacute;s formelles, principe &eacute;vident et qui se
+r&eacute;alise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'&ecirc;tre n'est que
+la conscience d'&ecirc;tre diff&eacute;rent. Il n'y a donc pas de science de l'homme;
+mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit l&agrave;-dessus des choses que
+je veux d&eacute;clarer d&eacute;finitives, ceci par exemple: &laquo;L'art est &agrave; l'oppos&eacute;
+des id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, ne d&eacute;crit que l'individuel, ne d&eacute;sire que l'unique.
+Il ne classe pas; il d&eacute;classe.&raquo; Paroles singuli&egrave;rement lumineuses et qui
+ont encore un autre m&eacute;rite: celui de fixer nettement par quelques
+syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu,
+lors de la guerre en Gr&egrave;ce, qu'un voyageur m'e&ucirc;t parl&eacute; de la marchande
+d'herbes qui prom&egrave;ne sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin!
+Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particuli&egrave;re, &laquo;unique&raquo;,
+au milieu des rumeurs, voil&agrave; ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un
+cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des
+explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'int&eacute;r&ecirc;t des
+vies individuelles coudoy&eacute;es le long des fleuves: l'homme vit au milieu
+de d&eacute;cors qu'il n'a m&ecirc;me pas la curiosit&eacute; de frapper du doigt pour les
+savoir en bois, en toile ou en papier.</p>
+
+<p>Cet art inconnu de diff&eacute;rencier les existences est pratiqu&eacute; par M.
+Schwob avec une sagacit&eacute; vraiment aigu&euml;. Sans user jamais du proc&eacute;d&eacute;
+(l&eacute;gitime aussi) de la d&eacute;formation, il particularise tr&egrave;s facilement un
+personnage d'allures m&ecirc;me illusoires; pour cela il lui suffit de choisir
+dans une s&eacute;rie de faits illogiques ceux dont le groupement peut
+d&eacute;terminer un caract&egrave;re ext&eacute;rieur qui se superpose, sans le cacher, au
+caract&egrave;re int&eacute;rieur d'un homme. C'est la vie individuelle cr&eacute;&eacute;e ou
+recr&eacute;&eacute;e par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mange&acirc;t des araign&eacute;es, ou
+qu'Aristote collectionn&acirc;t toutes sortes de vases de terre, cela ne
+caract&eacute;rise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut
+compter ces traits parmi ceux qui serviront &agrave; diff&eacute;rencier Lalande de
+lui-m&ecirc;me et Aristote de lui-m&ecirc;me. Faute de conna&icirc;tre de tels d&eacute;tails, le
+vulgaire s'imagine les hommes c&eacute;l&egrave;bres en la perp&eacute;tuelle attitude d'une
+figure de cire; et si on les lui r&eacute;v&egrave;le, il s'indigne, faute de les
+comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie
+individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte
+soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la n&eacute;gation m&ecirc;me
+d'une existence particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Je tente d'expliquer une m&eacute;thode; c'est plus difficile que de dire son
+impression sur le r&eacute;sultat obtenu. Le r&eacute;sultat, en plusieurs volumes de
+contes et particuli&egrave;rement dans les <i>Vies Imaginaires,</i> est qu'une
+centaine d'&ecirc;tres sont n&eacute;s, remuent, parlent, suivent les routes de terre
+ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M.
+Schwob s'&eacute;tait un peu inclin&eacute;e vers le genre de mystification (o&ugrave;
+excella Edgar Poe) que les Am&eacute;ricains appellent <i>boaxe</i>, que de lecteurs
+m&ecirc;me savants il aurait pu duper avec cette vie de <i>Crat&egrave;s</i>, <i>cynique</i>,
+o&ugrave; pas un mot ne d&eacute;truit la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une biographie authentique! Pour
+arriver &agrave; donner une telle impression, il faut une grande s&ucirc;ret&eacute;
+d'&eacute;rudition, une p&eacute;n&eacute;trante imagination visuelle, un style pur et
+flexible, un tact fin, une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de main et une d&eacute;licatesse extr&ecirc;mes,
+enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien &agrave; leur aise dans
+un g&eacute;nie particulier, il &eacute;tait tr&egrave;s facile d'&eacute;crire les <i>Vies
+Imaginaires</i>.</p>
+
+<p>Le g&eacute;nie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicit&eacute;
+effroyablement complexe; c'est-&agrave;-dire, que par l'arrangement et
+l'harmonie d'une infinit&eacute; de d&eacute;tails justes et pr&eacute;cis, ses contes
+offrent la sensation d'un d&eacute;tail unique; il y a dans la corbeille de
+fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si
+les autres fleurs n'&eacute;taient pas group&eacute;es autour d'elle, on ne verrait
+pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analys&eacute; le g&eacute;nie
+g&eacute;om&eacute;trique, il envoie ses lignes vers la p&eacute;riph&eacute;rie puis les ram&egrave;ne au
+centre; la figure de Frate Dolcino, h&eacute;r&eacute;tique, semble dessin&eacute;e d'une
+seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait
+est enfin reli&eacute; &agrave; son point de d&eacute;part par une courbe brusque.</p>
+
+<p>L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentu&eacute;e comme
+au d&eacute;but de <i>MM. Burke et Hare assassins</i>: &laquo;M. William Burke s'&eacute;leva de
+la condition la plus basse &agrave; une renomm&eacute;e &eacute;ternelle&raquo;; elle est plut&ocirc;t
+latente, r&eacute;pandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord
+invisible. M. Schwob, au cours d'un r&eacute;cit, ne sent jamais le besoin de
+faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela
+encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous
+d&eacute;couvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la
+bri&egrave;vet&eacute; d&eacute;daigneuse d'un conte. Mais, &agrave; un tr&egrave;s haut degr&eacute;, devenue
+tout &agrave; fait sup&eacute;rieure et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, l'ironie confine &agrave; la piti&eacute;;
+enfin, il se fait une m&eacute;tamorphose et nous ne voyons plus les lumi&egrave;res
+de la vie que comme &laquo;des petites lampes qui &eacute;clairent &agrave; peine la pluie
+obscure&raquo;. L'ironie a d&eacute;vor&eacute; sa cause, nous ne savons plus nous
+distinguer d'avec les mis&egrave;res qui nous faisaient sourire et nous aimons
+l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminu&eacute;e de l'int&eacute;r&ecirc;t que
+nous donnions &agrave; notre sup&eacute;riorit&eacute;, la vie ne nous appara&icirc;t plus que
+comme une petite chambre d'hospice o&ugrave; des poup&eacute;es mangent des grains de
+mil dans des sous d'&eacute;tain: c'est le douloureux et pourtant cordial
+<i>Livre de Mortelle</i>, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un d&eacute;faut dans <i>Monelle</i>, c'est que le premier chapitre est
+une pr&eacute;face et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont
+point d'application in&eacute;vitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou
+de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une
+psychologie infiniment d&eacute;licate, avec ce qu'il faut de myst&egrave;re pour
+relever un r&eacute;cit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire &agrave;
+ces douces petites filles plus de choses que peut-&ecirc;tre n'en contient
+leur petite t&ecirc;te &eacute;tonn&eacute;e, et m&ecirc;me celle de Monelle: &agrave; faire alterner les
+explications et les figures, on g&ecirc;ne celui qui voudrait trouver tout
+seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer
+ses imaginations par ses raisonnements. Il faut go&ucirc;ter les unes et les
+autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle
+selon les paroles de Monelle. Les pr&eacute;faces d&eacute;rangent les lignes d'une
+oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il
+est &eacute;crit par des taches ou des caract&egrave;res; il ne comprend pas selon le
+g&eacute;nie du po&egrave;te, mais selon son propre g&eacute;nie. J'ai vu un livre qui &agrave; un
+tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur &agrave; des vues
+m&eacute;taphysiques et un autre &agrave; des pens&eacute;es seulement tristes. Laissons &agrave;
+ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ing&eacute;nue.</p>
+
+<p>Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des pr&eacute;faces,
+mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, &agrave;
+mesure, dans le go&ucirc;t de <i>Spicil&egrave;ge</i>, et nous ne serons pas distraits par
+le devoir de changer &agrave; chaque chapitre la robe de notre poup&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle est d'ailleurs importante, cette pr&eacute;face de <i>Monelle</i>, pour la
+psychologie de M. Schwob et pour la psychologie g&eacute;n&eacute;rale d'une p&eacute;riode;
+j'y vois not&eacute;es en phrases d&eacute;cisives et proph&eacute;tiques presque toutes les
+notions qui sont demeur&eacute;es communes aux intellectuels d'une g&eacute;n&eacute;ration:
+le go&ucirc;t d'une morale surtout esth&eacute;tique, d'une vie sentie dans le r&eacute;sum&eacute;
+d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure
+pr&eacute;sente, d'une libert&eacute; insoucieuse de son but. L'humanit&eacute; est pareille
+&agrave; un filet nerveux, c'est-&agrave;-dire discontinu, form&eacute; d'une s&eacute;rie de
+petites &eacute;toiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant,
+touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans
+la veille, selon des volont&eacute;s, dont le caprice fait les dissemblances
+humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux
+s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de
+toucher d'autres cheveux: de petits &eacute;go&iuml;smes vitaux sont juxtapos&eacute;s dans
+l'infini.</p>
+
+<p>Les livres de M. Schwob engagent &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir apr&egrave;s qu'ils ont plu par
+l'impr&eacute;vu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts,
+des attitudes. C'est un &eacute;crivain des plus substantiels, de la race
+d&eacute;cim&eacute;e de ceux qui ont toujours sur les l&egrave;vres quelques paroles neuves
+de bonne odeur.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/claudel15.jpg" width="250" height="300" alt="Paul Claudel" />
+</div>
+
+<h2><a name="PAUL_CLAUDEL" id="PAUL_CLAUDEL"></a>PAUL CLAUDEL</h2>
+
+
+<p>On a toujours vu les hommes sup&eacute;rieurs, d&egrave;s qu'ils n'ont pas de go&ucirc;t &agrave;
+diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci,
+dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoy&eacute; ses fr&egrave;res; &agrave; la
+premi&egrave;re occasion il est parti, vou&eacute;, farouche, &agrave; un consulat lointain;
+pour caverne, il a une pagode abandonn&eacute;e et, s&ucirc;r qu'elles ne voient pas
+son &acirc;me, il prom&egrave;ne ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces d&eacute;tails
+m&ecirc;me n'int&eacute;resseront personne avant cinquante ans: l'auteur de <i>T&ecirc;te
+d'or</i> est ici ou l&agrave;, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux,
+que le vent souffle d'ici ou de l&agrave;; pour les livres, nullement: ils vont
+de tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, ils arrivent partout, venant de partout,
+&eacute;paves que les naufrages roulent dans des langes &eacute;ternels. <i>T&ecirc;te d'or</i>
+fut mis &agrave; la mer un jour par un homme qui &eacute;crivit en fran&ccedil;ais avec
+g&eacute;nie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je la prendrai par les &eacute;paules et toi par les pieds.</span><br />
+<span style="margin-left: 17.5em;">(<i>Ils soul&egrave;vent le corps.</i>)</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.</span><br />
+<span style="margin-left: 13em;">(<i>Ils la descendent dans la fosse</i>.)</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">C&Eacute;B&Egrave;S</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle repose.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">SIMON</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Va dans la fosse o&ugrave; tu ne recevras pas la pluie!</span><br /></p>
+
+<p>C'est avec cette simplicit&eacute; grandiose qu'un homme enterre son amour.
+L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu
+plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Ce
+qui dispara&icirc;t &eacute;tait tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits
+v&eacute;cues, les fleurs vues ensemble, la vie &eacute;coul&eacute;e comme du sable d'une
+main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort,
+mais pas davantage.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des pr&eacute;sages.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comme une vieille barque arriv&eacute;e &agrave; la fin de la <i>mer</i> ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">... Ma fortune f&eacute;minine! Mon amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">dessous les ailes!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Va-t'en dans la fosse.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">C&Eacute;B&Egrave;S</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Veux-tu que je t'aide &agrave; l'ensevelir?</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">SIMON</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oui.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oubli&eacute;!</span><br /></p>
+
+<p>Ces premi&egrave;res pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse
+trag&eacute;die de la mort et du n&eacute;ant! L'infini humain se r&eacute;duit &agrave; une petite
+princesse clou&eacute;e par les mains: il y a un conqu&eacute;rant, &laquo;car l'homme est
+une trag&eacute;die dont le h&eacute;ros est le vers conqu&eacute;rant&raquo;; d'ici le d&eacute;nouement,
+il faut agir selon une action d'amour &eacute;go&iuml;ste, jouir de tout en
+m&eacute;prisant tout. De la nuit &eacute;ternelle nous allons &agrave; travers des obstacles
+vers la nuit &eacute;ternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journ&eacute;e au
+bout d'un m&acirc;t et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la
+lumi&egrave;re. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa t&ecirc;te, s'il
+en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du ch&ecirc;ne dont le
+vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal,
+ils sont pareils &agrave; ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je l'ai tu&eacute; sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">r&ecirc;ve,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ou comme le voyageur qui se h&acirc;te vers l'auberge arrache</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">l'importune foug&egrave;re.</span><br /></p>
+
+<p>Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie.
+Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont
+des cr&eacute;celles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidit&eacute;;
+elles ne savent pas que cette lumi&egrave;re rena&icirc;tra sans elles; &laquo;cette
+journ&eacute;e et les autres jours seront la vie d'autres gens&raquo;: il faut sentir
+cela pour que toute l'amertume des piq&ucirc;res du soleil se change en baume.
+L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un
+chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui
+vous parlent. T&ecirc;te d'or voit mourir C&eacute;b&egrave;s:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">hommes tombent comme des pommes.</span><br /></p>
+
+<p>L'heure est finie. Mais &eacute;coutez, &agrave; toute les heures, la chute des
+pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. C&eacute;b&egrave;s meurt,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">La Mort l'&eacute;trangle avec ses douces mains nerveuses,</span><br /></p>
+
+<p>et il fait un soir d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Comme c'est beau, un soir d'&eacute;t&eacute;!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le silence b&eacute;ni s'emplit</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De l'odeur du bl&eacute; qui fait le pain.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les rondes au sortir des villages, la tranquillit&eacute; de tous</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">les &ecirc;tres....</span><br /></p>
+
+<p>Et C&eacute;b&egrave;s meurt. Et T&ecirc;te d'or, des bras du cadavre passionn&eacute;, bondit &agrave;
+l'action avec un d&eacute;sespoir froid, un m&eacute;pris sombre; il pense, d&egrave;s cette
+minute, ce qu'il dira plus tard:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Quelle diff&eacute;rence y a-t-il entre un homme et une taupe qui</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">sont morts,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand le soleil de la putr&eacute;faction commence &agrave; les m&ucirc;rir</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">par le ventre?</span><br /></p>
+
+<p>Simon est devenu le conqu&eacute;rant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme
+blonde disent T&ecirc;te d'or. G&eacute;n&eacute;ral vainqueur, il tue l'Empereur et
+s'empare du tr&ocirc;ne. La sc&egrave;ne est shakespearienne, et m&ecirc;me trop; avec ses
+revirements de la foule domin&eacute;e par une volont&eacute;, elle rappelle trop
+l'ironie de <i>Jules C&eacute;sar</i>. L'ironie, dans Shakespeare, est plus s&ucirc;re,
+plus vraie, plus simple; l'auteur de <i>T&ecirc;te d'or</i> nous montre trop la
+logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le
+tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: T&ecirc;te d'or a
+jet&eacute; son &eacute;p&eacute;e au peuple qu'il veut m&eacute;priser et ma&icirc;triser les mains
+inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte &agrave; genoux l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui
+parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de
+voir souffrir une princesse, une beaut&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire, une gr&acirc;ce inn&eacute;e:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">A pr&eacute;sent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">les pauvres pour s'amuser de toi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand tu leur raconteras que tu fus reine</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Va, &eacute;pouse un rustre, travaille! Que le soleil br&ucirc;le ton visage</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">et roussisse tes mains!</span><br /></p>
+
+<p>Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour
+mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tir&eacute;
+d'une fonte:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">O bouch&eacute;e noire! bouch&eacute;e de pain plus ch&egrave;re que la bouche</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">m&ecirc;me!</span><br /></p>
+
+<p>Nous sommes &agrave; ce plus tard, et voici qu'un soldat d&eacute;serteur survient et
+dans la mendiante de pain reconna&icirc;t la princesse, et comme elle est
+seule et faible, il se venge sur cette beaut&eacute; d&eacute;grad&eacute;e de sa l&acirc;chet&eacute;, de
+sa mis&egrave;re, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la
+cloue par les mains &agrave; un arbre, comme par les ailes, un &eacute;mouchet:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le sang jaillit de mes mains! mais malgr&eacute; ces bras renvers&eacute;s,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">je reste ce que je suis.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je suis fix&eacute;e au poteau! mais mon &acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Royale n'est pas entam&eacute;e et, ainsi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ce lieu est aussi honorable qu'un tr&ocirc;ne.</span><br /></p>
+
+<p>Cependant T&ecirc;te d'or est bless&eacute;. On le croit mort et on l'&eacute;tend dans la
+nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine
+agonisante. Elle se r&eacute;veille de sa douleur, elle crie; T&ecirc;te d'or sort
+de la mort, se tra&icirc;ne, arrache les clous. La princesse d&eacute;livr&eacute;e lui
+pardonne et l'aime, mais T&ecirc;te d'or veut mourir seul, comme un roi, sans
+espoir et sans amour. H&eacute;ros sauvage, il chante un chant de mort:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O soleil! Toi mon</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Seul amour! A gouffre et feu! &ocirc; sang, sang, &ocirc;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Porte! Or, or! Col&egrave;re sacr&eacute;e!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je vois donc! O for&ecirc;ts roses, lumi&egrave;re terrestre qu'&eacute;branle</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">l'azur glac&eacute;!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Buissons, foug&egrave;res d'azur!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et toi, &eacute;glise colossale du flamboiement,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">toi une adoration s&eacute;culaire!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! ah! cette vie!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Verse un vin &acirc;pre dans la souffrance! Emplis de lait la</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">poitrine des forts!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Une odeur de violettes excite mon &acirc;me &agrave; se d&eacute;faire!</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">LA PRINCESSE</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Est-ce l&agrave; mourir?</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 13em;">LE ROI</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O P&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Viens! &ocirc; Sourire, &eacute;tends-toi sur moi!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comme les gens de la vendange au devant des cuves</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mon sang par toutes ses plaies va &agrave; ta rencontre en triomphe!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je meurs. Qui racontera</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que mourant, les bras &eacute;cart&eacute;s, j'ai tenu le soleil sur ma</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">poitrine comme une roue?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O Bacchus, couronn&eacute; d'un pampre &eacute;pais,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Poitrine contre poitrine, tu te m&ecirc;les &agrave; mon sang terrestre!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">bois l'esclave!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O ... cher ... chien!</span><br /></p>
+
+<p>Sacr&eacute;e, la princesse re&ccedil;oit les insignes de la royaut&eacute;, ironie qui
+efface T&ecirc;te d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,&mdash;et quelle piti&eacute; quand la
+petite main d&eacute;clou&eacute;e ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui
+presse le poing, courbe un &agrave; un ses doigts d&eacute;shonor&eacute;s!</p>
+
+<p>Mais ayant bais&eacute; les l&egrave;vres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il
+faut que la toile tombe sur la sc&egrave;ne comme une taie sur les yeux.</p>
+
+<p>Ce que cette litt&eacute;rature forte et large doit aux tragiques grecs, &agrave;
+Shakespeare, &agrave; Whitman, on le sent plut&ocirc;t qu'on ne peut le d&eacute;terminer.
+Il y a l&agrave; une originalit&eacute; puissante appuy&eacute;e &agrave; ses premiers pas sur la
+main paternelle des ma&icirc;tres: mais pour s'appuyer &agrave; ces mains hautes
+comme des cimes, il faut &ecirc;tre naturellement grand. Telle image avoue son
+origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beaut&eacute; neuve!</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">... O la Marne dor&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O&ugrave; le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et les maisons!</span><br /></p>
+
+<p>cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la
+Moselle, o&ugrave;</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">... vitreis vindemia turget in undis.</span><br /></p>
+
+<p>Mais l'habitude constante de l'auteur de <i>T&ecirc;te d'or</i> est de puiser dans
+le souvenir de ses yeux; il a une puissante m&eacute;moire visuelle; il voit
+les pens&eacute;es &eacute;crites dans les gestes de la nature: &laquo;Les hommes, comme des
+feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles&raquo;;
+et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">d&eacute;fleuri,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.</span><br /></p>
+
+<p>Et ceci:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.</span><br /></p>
+
+<p>Cette vision de l'Adieu:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">S'efface tellement dans l'&eacute;pais cr&eacute;puscule</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui para&icirc;t</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">violette.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">notre imagination:</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">La transparente garenne d'&eacute;toiles, chasse brumeuse du Sagittaire.</span><br /></p>
+
+<p>C'est la vie vue &agrave; travers un &eacute;blouissant r&eacute;seau d'images, la vie m&ecirc;me,
+mais avec toute sa f&eacute;erie int&eacute;rieure; toute la nature tremble et r&ecirc;ve
+dans ces versets lents, comme une femme port&eacute;e dans une barque &agrave; travers
+le soir. Les abstractions m&ecirc;mes l&egrave;vent des bras o&ugrave; le sang coule en
+bleu; voici &laquo;les Victoires qui passent sur le chemin comme des
+moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,&mdash;Couvertes d'un
+voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or&raquo;. Des images sont
+d'une &eacute;nergie comme surgie de l'obscurit&eacute; de la conscience nerveuse, des
+images qu'on dirait n&eacute;es, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, le long d'un corps pensant, dans les
+plexus:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 10.5em;">... A quoi</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand mon corps comme un mont h&eacute;risserait</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">...............................................</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Nous avions r&eacute;uni nos bouches comme un seul fruit</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avec notre &acirc;me pour noyau.</span><br /></p>
+
+<p>Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent &agrave; des
+significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille
+&laquo;bourbiller comme des crevettes&raquo;.</p>
+
+<p>Pleine d'images, cette trag&eacute;die est pleine d'id&eacute;es; le solitaire &laquo;a un
+compagnon partout: sa propre parole&raquo;; &laquo;le sang, l'homme doit le r&eacute;pandre
+comme la femme, son lait&raquo;; et toutes, images et id&eacute;es, cr&eacute;atures d'une
+magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se
+meuvent et fleurissent dans la for&ecirc;t somptueuse d'une trag&eacute;die
+surhumaine.</p>
+
+<p>Il ne s'agit que de <i>T&ecirc;te d'or</i> et d&eacute;j&agrave; mes paroles d&eacute;bordent, sans
+atteindre peut-&ecirc;tre &agrave; la hauteur grave dont il faudrait donner
+l'impression. On est entr&eacute; dans un g&eacute;nie vaste o&ugrave; les pas r&eacute;sonnent sur
+les dalles d'&eacute;cho en &eacute;cho: la multiplicit&eacute; des sons pourrait emp&ecirc;cher
+qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derri&egrave;re les
+piliers.</p>
+
+<p>En ce temps o&ugrave; l'opinion, en litt&eacute;rature, ob&eacute;it aux gestes honteux de
+plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier
+autrement que par des allusions le talent de l'auteur de <i>T&ecirc;te d'or.</i>
+Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les
+vertus d'un grand po&egrave;te dramatique: peu de t&ecirc;tes se retourneraient et
+peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enferm&eacute; volontairement
+dans un tombeau &agrave; secret, fakir de la gloire qui a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; &ecirc;tre ignor&eacute;
+que d'&ecirc;tre incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donn&eacute;
+par le po&egrave;te (lui-m&ecirc;me, il est tr&egrave;s vrai) le mot d'ordre du silence a
+&eacute;t&eacute; gard&eacute; depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais
+ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-&ecirc;tre d'avoir
+parl&eacute;. Je ne voudrais pas avoir v&eacute;cu dans un temps o&ugrave; seule l'infernale
+m&eacute;diocrit&eacute; ait &eacute;t&eacute; louang&eacute;e; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit
+pas le long de la rive d'ombre.</p>
+
+<p>Relu, <i>T&ecirc;te d'or</i> m'a enivr&eacute; d'une violente sensation d'art et de
+po&eacute;sie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les
+temps d'aujourd'hui; les fragiles petites art&egrave;res battent le long des
+yeux, les paupi&egrave;res se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie
+se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. <i>T&ecirc;te
+d'or</i> dramatise des pens&eacute;es; cela impose aux cerveaux un travail
+inexorable &agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; les hommes ne veulent plus que cueillir,
+comme des petites filles, des p&acirc;querettes dans une prairie unie; mais il
+faut &ecirc;tre impitoyable &agrave; la pu&eacute;rilit&eacute;: c'est pourquoi nous exigeons de
+l'auteur de <i>T&ecirc;te d'or</i> et de <i>La Ville</i> l'oeuvre inconnue de sept
+ann&eacute;es de silence.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/ghil16.jpg" width="250" height="300" alt="Ren&eacute; Ghil" />
+</div>
+
+<h2><a name="RENEacute_GHIL" id="RENEacute_GHIL"></a>REN&Eacute; GHIL</h2>
+
+
+<p>M. Ren&eacute; Ghil est un po&egrave;te philosophique. Sa philosophie est une sorte de
+positivisme panth&eacute;iste et optimiste; le monde &eacute;volue, du germe &agrave; la
+pl&eacute;nitude, de l'inconscience &agrave; l'intelligence, de l'instinct &agrave; la loi,
+du droit au devoir,&mdash;vers le mieux. C'est la th&eacute;orie du progr&egrave;s
+ind&eacute;fini, mais affect&eacute; de sentimentalisme; c'est le transformisme par
+l'amour. Plus bri&egrave;vement, quoique peut-&ecirc;tre avec moins de clart&eacute;, on
+pourrait appeler cela un positivisme mystique.</p>
+
+<p>Ce positivisme mystique est, &agrave; vrai dire, le positivisme m&ecirc;me, celui de
+Comte et de ses plus fid&egrave;les disciples. Car, tandis que, dans la s&eacute;rie
+des notions g&eacute;n&eacute;rales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de
+r&eacute;alisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens
+religieux, sentimental et presque amoureux.</p>
+
+<p>Absolument, le positivisme est le christianisme retourn&eacute; bout pour bout;
+ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met &agrave; la fin;
+c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il &eacute;t&eacute; la
+premi&egrave;re &eacute;tape de l'humanit&eacute;, ou en sera-t-il la derni&egrave;re? Les gens
+irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions
+populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial
+a &eacute;t&eacute; et est encore r&eacute;pandue sur tous les points du globe; ensuite, ils
+constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au
+paradis terrestre futur, si l'on n&eacute;glige le mill&eacute;narisme et quelques
+autres r&ecirc;veries, fit sa premi&egrave;re apparition dans le monde vers le d&eacute;but
+du XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle; des recherches m&eacute;thodiques fixeraient
+facilement une date qui doit &ecirc;tre contemporaine des &eacute;crits utopistes de
+l'abb&eacute; de Saint-Pierre, homme d'un g&eacute;nie aventureux.</p>
+
+<p>Favoris&eacute;e par les observations de Darwin et la philosophie allemande du
+devenir, aussi par la puissante illusion du progr&egrave;s mat&eacute;riel, l'id&eacute;e du
+paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui,
+toutes les populaces europ&eacute;ennes sont persuad&eacute;es que la r&eacute;alisation du
+bonheur social est scientifiquement possible.</p>
+
+<p>Ainsi donc, en haut, des esprits cultiv&eacute;s croient &agrave; la venue de plus de
+justice, de plus de bont&eacute;, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en
+bas, des esprits simples croient &agrave; la venue d'un bonheur tangible, r&eacute;el,
+corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert &agrave; un po&egrave;te
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; chanter les joies de l'avenir. Si M. Ren&eacute; Ghil n'avait pas
+fauss&eacute; comme &agrave; plaisir son talent et son instrument, il aurait pu &ecirc;tre
+ce po&egrave;te, celui qui dit au vaste peuple sa propre pens&eacute;e, qui clarifie
+ses obscurs d&eacute;sirs. La langue dont a us&eacute; M. Ghil lui a rendu ce r&ocirc;le
+impossible.</p>
+
+<p>Nous voici au chapitre de la M&eacute;thode intitul&eacute;: <i>Mani&egrave;re d'art:
+Instrumentation verbale</i>.</p>
+
+<p>On conna&icirc;t le ph&eacute;nom&egrave;ne de l'audition color&eacute;e. Intrigu&eacute;s par le sonnet
+de Rimbaud, des physiologistes firent une enqu&ecirc;te; et &agrave; cette heure il
+est av&eacute;r&eacute; que certaines personnes per&ccedil;oivent les sons &agrave; la fois comme
+des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les
+croit assez rares, diff&egrave;rent, quant aux couleurs, selon les sujets:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...</span><br /></p>
+
+<p>Voil&agrave; qui excite aussit&ocirc;t la contradiction du choeur des sympathiques
+malades, et aussi l'&eacute;tonnement des autres, de ceux pour qui les sons
+demeurent obstin&eacute;ment invisibles. Sans &ecirc;tre afflig&eacute; du mal de l'audition
+color&eacute;e, on peut n&eacute;anmoins, si l'on r&eacute;fl&eacute;chit, associer une couleur et
+un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud,
+pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction
+avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.</p>
+
+<p>M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons
+d'une s&eacute;rie d'instruments d'orchestre; ainsi: <i>r</i> avec une lettre rouge,
+<i>o</i>, par exemple, r&eacute;pond &agrave; &laquo;la s&eacute;rie grave des Sax&raquo; et aux id&eacute;es de
+domination, de gloire, etc.; la m&ecirc;me lettre <i>r</i> jointe &agrave; une lettre or,
+<i>u</i>, par exemple, r&eacute;pond &agrave; &laquo;la s&eacute;rie des trompettes, clarinettes, fifres
+et petites fl&ucirc;tes et aux id&eacute;es de tendresse, du rire, d'instinct
+d'aimer&raquo;, etc.</p>
+
+<p>Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens,
+ext&eacute;rieur, moins pr&eacute;cis, qui leur est d&eacute;parti par les lettres dont ils
+sont form&eacute;s; de l&agrave;, la possibilit&eacute;: soit de renforcer une id&eacute;e en
+l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur
+son &agrave; cette famille d'id&eacute;es; soit de faire courir sous l'id&eacute;e exprim&eacute;e
+par les mots un sens contradictoire ou att&eacute;nu&eacute;, en choisissant ses mots
+dans une s&eacute;rie instrumentale diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>C'est fort ing&eacute;nieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale
+peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut &ecirc;tre ni senti ni m&ecirc;me
+per&ccedil;u, le long de l'oeuvre du po&egrave;te, par un lecteur m&ecirc;me pr&eacute;venu et de
+tr&egrave;s bonne volont&eacute;. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout
+l'orchestre color&eacute; de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle,
+et l'<i>'r</i> et l'<i>o</i>, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me
+donneront, si on les joint, l'ing&eacute;nuit&eacute; des petites fl&ucirc;tes.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Il ne veut pas dormir, mon enfant ...</span><br />
+<span style="margin-left: 21em;">mon enfant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">ne veut dormir, et rit! et tend &agrave; la lumi&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le hasard agrippant et l'unit&eacute; premi&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de son geste ing&eacute;nu qui ne se sait porteur</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">des soirs d'H&eacute;r&eacute;dit&eacute;s,&mdash;et tend &agrave; la lumi&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">ronde du haut soleil son geste triomphant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">d'&ecirc;tre du monde!...</span><br /></p>
+
+<p>Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de
+tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu.
+Je suis arr&ecirc;t&eacute; par les mots: <i>mon enfant</i>, la grammaire instrumentale
+&eacute;tant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles.
+L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait &ecirc;tre de violon,
+harpe, etc. Le mot <i>lumi&egrave;re</i> se traduit par de l'or m&ecirc;l&eacute; de blanc et de
+bleu, ce qui est assez heureux.</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas insister sur une m&eacute;thode &agrave; laquelle je ne crois pas
+et qui a &eacute;t&eacute; si dangereuse pour le seul po&egrave;te qui y ait cru r&eacute;ellement,
+M. Ren&eacute; Ghil, lui-m&ecirc;me. Ses vers ont heureusement une valeur que la
+fantaisie instrumentale a diminu&eacute;e sans l'effacer compl&egrave;tement. Le jour
+o&ugrave; le po&egrave;te du <i>Dire du Mieux</i> oublierait que les voyelles sont color&eacute;es
+et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions
+un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-&ecirc;tre d'&eacute;pop&eacute;es,
+s&ucirc;rement de larges et profonds lyrismes.</p>
+
+<p>Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la
+terre, les usines, les villes, les labours, la f&eacute;condit&eacute; des ventres et
+des gl&egrave;bes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois
+avec grandeur. Quand le sujet de son po&egrave;me est vraiment riche d'images
+et d'id&eacute;es, il les rassemble toutes, avec la fi&egrave;vre du botteleur que
+presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre
+dont elles sont n&eacute;es; il s'agit du livre III du <i>Voeu de Vivre</i>, tableau
+tourment&eacute; d'une nature ivre et en sueur:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Oh! la Terre</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">la Terre! en les sueurs et le h&acirc;le:</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">et l'odeur, l'aigu&euml; odeur d'engrais</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">vit, et de terre grasse et de glu de ma mis</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">qu'emporte dans son poil la taure allant au m&acirc;le</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">giglant li&eacute; aux portes sourdes, tout vermeil ...</span><br /></p>
+
+<p>C'est de la peinture &agrave; pleine p&acirc;te, jet&eacute;e fougueusement, aplatie au
+couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille
+paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine &agrave; battre, est une
+belle page: et avec quelle simplicit&eacute; grave est dite la vie de la m&egrave;re
+de toute la maison:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 7.5em;">Vous Autres! elle a &eacute;t&eacute; la Femme-Forte</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qui sur le seuil assise sut garder la porte</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de tout malheur et de tout &eacute;tranger: elle a</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&eacute;t&eacute; autant que tous les hommes que voil&agrave;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">vaillante &agrave; l'oeuvre de la terre: elle a</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&eacute;t&eacute;, autant que toutes Femmes que voil&agrave;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">grosse de l'ouvre des entrailles, et les m&acirc;les</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qu'elle a port&eacute;s ont trouv&eacute; doux et nourrissant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le lait de ses mamelles autant que le sang</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de son ventre aux veines larges et animales....</span><br /></p>
+
+<p>Il y a plusieurs jolies chansons intercal&eacute;es &agrave; propos dans ce po&egrave;me
+champ&ecirc;tre; en voici une pour montrer que M. Ren&eacute; Ghil n'est pas toujours
+le sourd marteleur dont les vers ont des g&eacute;missements rauques:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">En m'en venant au tard de nuit</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">se sont &eacute;teintes les &eacute;telles:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">ah! que les roses ne sont-elles</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">tard au rosier de mon ennui</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et mon amante, que n'est-elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">morte en m'aimant dans un minuit.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Pour m'entendre pleurer tout haut</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&agrave; la plus haute nuit de terre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le rossignol ne veut se taire:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et lui, que n'est-il moi plut&ocirc;t</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et son Amante ne ment-elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et qu'il en meure dans l'ormeau.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">En m'en venant au tard de nuit</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">se sont &eacute;teintes les &eacute;telles:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">vous lui direz, ma tendre m&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">que l'oiseau aime &agrave; tout printemps ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mais vous mettre le tout en terre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mon seul amour et mes vingt ans.</span><br /></p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la partie de son oeuvre qu'il appelle l'<i>Ordre Altruiste</i>, M.
+Ren&eacute; Ghil s'engage dans les sombres d&eacute;fil&eacute;s d'un dangereux didactisme:
+il nous initie aux myst&egrave;res de la formation des cellules primordiales,
+m&egrave;res lointaines de la triste humanit&eacute; qu'il voudrait r&eacute;nover et
+moraliser. C'est un petit trait&eacute; de chimie biologique ou peut-&ecirc;tre
+d'histologie &eacute;l&eacute;mentaire; il est assez difficile de s'y reconna&icirc;tre;
+mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces
+mati&egrave;res une abondante litt&eacute;rature scientifique. Il n'est pas certain
+que la Science soit le &laquo;meilleur devenir&raquo;; elle tend, par sa croissante
+complexit&eacute;, &agrave; ne plus gu&egrave;re repr&eacute;senter qu'un amas de notions infiniment
+incoh&eacute;rentes; l'heure des synth&egrave;ses est pass&eacute;e. On nous soumet
+p&eacute;riodiquement, avec emphase, de nouvelles th&eacute;ories de la vie; elles
+sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font r&eacute;fl&eacute;chir,
+mais aucune n'a encore prof&eacute;r&eacute; la premi&egrave;re lettre de la premi&egrave;re syllabe
+du mot. Les autorit&eacute;s scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et
+quelques-uns de ses r&eacute;pondants, les Ferri&egrave;re et les Letourneau, ne
+furent jamais des autorit&eacute;s. D'ailleurs il s'agit de po&eacute;sie, et, sans
+nier que le Phosphore puisse &ecirc;tre chant&eacute; &agrave; l'&eacute;gal des Dieux, il nous est
+assez indiff&eacute;rent que le po&egrave;te, r&eacute;sign&eacute; &agrave; cette t&acirc;che, soit au courant
+des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie
+exp&eacute;rimentales; il nous plairait seulement qu'il e&ucirc;t exprim&eacute; de la
+beaut&eacute;, de la vie ou de l'amour, qu'il e&ucirc;t &eacute;gal&eacute; Lamartine ou Verlaine.
+Mais M. Ghil, acharn&eacute; &agrave; comprendre, se fait mal comprendre et son
+originalit&eacute; s'&eacute;teint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un
+fanal allum&eacute; &agrave; la pointe des r&eacute;cifs par un naufrag&eacute; solitaire. Il
+s'enfonce fi&egrave;rement dans les brouillards et dans les embruns de son
+orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots
+sonnent sous la lune voil&eacute;e, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls
+dans les oreilles humaines. A la v&eacute;rit&eacute;, on comprend, lorsqu'on le veut
+absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une
+symphonie tr&egrave;s rude et ponctu&eacute;e de dissonances; &agrave; travers le chaos des
+n&eacute;ologismes, l'amoncellement des vocables d&eacute;fil&eacute;s du fil de la syntaxe,
+on d&eacute;m&ecirc;le de s&eacute;rieuses intentions; M. Ghil garde une grande s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+dans le paradoxe, et sa conviction d'&ecirc;tre sinc&egrave;re am&egrave;ne parfois
+au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agr&eacute;able
+d'herbes et de fleurs. J'ai cit&eacute; d&eacute;j&agrave; quelques beaux fragments; il y en
+a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert &agrave; nos
+efforts divinatoires,&mdash;mais vraiment, ceci:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">IX</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 8.5em;">Le rudiment h&eacute;sitant se retrouve</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">complexe et s&ucirc;r aux nuits humides de l'ovaire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et des lourds g&eacute;nitoires, de l'oogone et</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">de l'anth&eacute;ridie en la m&ecirc;me algue o&ugrave; it&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">le g&eacute;nital attrait de deux p&ocirc;les!</span><br /></p>
+
+<p>ou ceci:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">X</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Tout &eacute;tonn&eacute;s et languissants de l'&eacute;parrant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">choc en retour,</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;">qui de tous Sens de notre grand</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">n&eacute;oraxe impressionna, d'&eacute;clair! et &agrave; les rendre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">notre pr&eacute;sente r&eacute;duction,&mdash;nos germes &agrave;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">s'unir en ustion de leur phosphore,</span><br />
+<span style="margin-left: 19em;">cendre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">vivante et qui efferve....</span><br /></p>
+
+<p>ceci ou cela n'appartient &agrave; aucun langage connu, et aucune musique
+verbale ne temp&egrave;re l'horreur de telles incoh&eacute;rences. Je sais bien que,
+m&ecirc;me ici ou l&agrave;, l'intention est encore grave et que toute id&eacute;e de
+mystification ou de d&eacute;mence doit &ecirc;tre &eacute;cart&eacute;e: cependant M. Ghil, s'il
+proc&egrave;de &agrave; un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, &agrave; cette
+heure, du droit &eacute;vident des railleurs?</p>
+
+<p>Le dernier volume de l'<i>Ordre Altruiste</i> (et de <i>l'Oeuvre</i>,
+provisoirement) est beaucoup mieux &eacute;crit: il y a des tentatives
+certaines, peut-&ecirc;tre volontaires, peut-&ecirc;tre inconscientes, de
+clarification. Des mani&egrave;res de dire, d'une pr&eacute;ciosit&eacute; encore rude, y
+sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique o&ugrave; il est enseign&eacute;
+&agrave; l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils d&eacute;nomment des
+rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les mots ne disent point en m&ecirc;me temps l'Essence</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et la mesure: et</span><br />
+<span style="margin-left: 9em;">c'est pourquoi, dedans les roses</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">demeure vierge de tes doigts et de ton vain</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">esprit....</span><br /></p>
+
+<p>et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">indulgentes longtemps r&ecirc;vent les vierges, qu'aime</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">un midi de lumi&egrave;re et d'antiques rameaux....</span><br /></p>
+
+<p>Ce dernier volume est donc une indication du po&egrave;me dont serait capable
+M. Ghil le jour o&ugrave; il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement
+et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine
+de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui r&ecirc;ve
+en certains cerveaux privil&eacute;gi&eacute;s; l'intelligence ordinaire, active et
+visible, ne doit avoir en art que le r&ocirc;le de prudente et timide
+conseill&egrave;re; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se
+brise, &eacute;clate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes,
+c'est le g&eacute;nie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige
+et l'ach&egrave;ve; chez M. Ghil la spontan&eacute;it&eacute; a &eacute;t&eacute; d&eacute;vor&eacute;e par la volont&eacute;.</p>
+
+<p>Qu'il s'&eacute;vade donc de ses m&eacute;thodes et surtout de sa dangereuse
+instrumentation; guid&eacute; par ses seules forces naturelles, il entendra et
+nous fera entendre plus clairement</p>
+
+<p><span style="margin-left: 12.5em;">les m&eacute;tamorphoses</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De la voix humaine dans la voix des roseaux.</span><br /></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/fontainas17.jpg" width="250" height="300" alt="Andr&eacute; Fontainas" />
+</div>
+
+<h2><a name="ANDREacute_FONTAINAS" id="ANDREacute_FONTAINAS"></a>ANDR&Eacute; FONTAINAS</h2>
+
+
+<p>Des esprits abondent en d&eacute;sirs; leur volupt&eacute; est de cueillir le plus
+grand nombre de fleurs et d'images; la fi&egrave;vre de l'id&eacute;e exalte leur
+activit&eacute; c&eacute;r&eacute;brale: ils doivent se r&eacute;aliser perp&eacute;tuellement, ou mourir.
+D'autres, apr&egrave;s de br&egrave;ves p&eacute;riodes d'action, entrent en sommeil; ou
+bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des ann&eacute;es de
+moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre
+et non de la qualit&eacute; des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus
+grands, fut un des plus lents parmi les po&egrave;tes de notre si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Et en regardant autour de nous, avec quelle pr&eacute;caution majestueuse ne
+voyons-nous pas L&eacute;on Dierx espacer le long de sa vie de nobles et
+m&eacute;lancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant
+l'inf&eacute;condit&eacute; de certains po&egrave;tes: &agrave; peine devrons-nous en rechercher la
+cause, qu'elle ait nom d&eacute;dain, d&eacute;go&ucirc;t, d&eacute;fiance, ou placidit&eacute;.</p>
+
+<p>M. Fontainas ne semble pas le po&egrave;te des violentes et fr&eacute;quentes
+&eacute;motions. Il repr&eacute;sente le calme des lacs abrit&eacute;s et des palais sans
+trag&eacute;dies. La vie lui est apparue telle qu'un pr&eacute;texte &agrave; songer,
+l'oreille ouverte &agrave; de rares musiques, l'oeil &agrave; demi-clos tendu vers de
+sereines, et lointaines visions dont, bient&ocirc;t fatigu&eacute;, il se d&eacute;tourne
+avec une r&eacute;signation qui n'est pas sans amertume:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je fus le banneret lass&eacute; que nul espoir ne lente.</span><br /></p>
+
+<p>Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de
+ce chevalier d&eacute;courag&eacute; dont les soupirs sont du d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">En mon &acirc;me d'ennui jamais ne s'&eacute;l&egrave;ve</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le d&eacute;sir d'un d&eacute;sir ni le r&ecirc;ve d'un r&ecirc;ve....</span><br /></p>
+
+<p>Un tel &eacute;tat d'&acirc;me serait impropice &agrave; la po&eacute;sie, et puisque M. Fontainas
+a fait d&eacute;s vers et m&ecirc;me de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui
+quelques nerfs sensibles et quelques veines pr&ecirc;tes &agrave; se gonfler par le
+d&eacute;sir, la col&egrave;re ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifi&eacute; par la
+tendresse m&eacute;lancolique du po&egrave;me qui scelle les <i>Vergers illusoires</i>:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'entre dans le verger natal loin des all&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui conduisent aux bassins des r&ecirc;ves trompeurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Par la clairi&egrave;re o&ugrave; l'air s'adoucit des vapeurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Odorantes de buissons fleuris d'azal&eacute;es....</span><br /></p>
+
+<p>Les joies qu'il n'a pas trouv&eacute;es dans le monde ext&eacute;rieur, il les implore
+avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et
+non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le th&egrave;me de l'Enfant
+Prodigue. Alors le po&egrave;te entre dans le calme d&eacute;finitif o&ugrave; sa nature doit
+se plaire et o&ugrave; elle se pr&eacute;lasse avec un peu de complaisance.</p>
+
+<p>Les vers de M. Fontainas ont certainement &eacute;t&eacute; &eacute;crits dans une oasis.
+Travaill&eacute;s avec m&eacute;thode, ils apparaissent comme des bronzes bien
+cisel&eacute;s, d&eacute;barrass&eacute;s de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont
+acquis une grande puret&eacute; de profil; les lignes sont nettes, les
+surfaces, harmonieuses, les contours, d&eacute;gag&eacute;s; l'ensemble est solide,
+s&eacute;rieux et d'aplomb. Si les po&egrave;mes ordonn&eacute;s avec de tels vers manquent
+presque toujours de fantaisie et d'impr&eacute;vu, ils ont des qualit&eacute;s
+particuli&egrave;res: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque
+dans le r&ecirc;ve, M. Fontainas garde une grande nettet&eacute; de vision une
+lucidit&eacute; parfaite; voici des songes compos&eacute;s comme ceux de Racine avec
+logique et clairvoyance, o&ugrave; les sensations et les images soigneusement
+encha&icirc;n&eacute;es se d&eacute;roulent selon d'imp&eacute;rieuses concordances. Telle est le
+po&egrave;me,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les nobles vaisseaux berc&eacute;s le long de leurs amarres....</span><br /></p>
+
+<p>composition excellente et savante qui a toute la beaut&eacute; et toute la
+froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la diff&eacute;rence qu'il y a
+entre un po&egrave;te r&eacute;fl&eacute;chi et un po&egrave;te spontan&eacute;, il faut comparer ce po&egrave;me
+au <i>Bateau ivre</i>, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres
+exactement tout ce que l'autre po&egrave;te n'aurait pu y mettre.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hyst&eacute;riques, la houle &agrave; l'assaut des r&eacute;cifs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sans songer que les pieds lumineux des Maries</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pussent forcer le muffle aux Oc&eacute;ans poussifs;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai heurt&eacute;, savez-vous? d'incroyables Florides.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">M&ecirc;lant aux fleurs des yeux de panth&egrave;res, aux peaux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sous l'horizon des mers, &agrave; de glauques troupeaux....</span><br /></p>
+
+<p>Et maintenant:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et, las de la vie et de ses landes monotones,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">D'&eacute;tranges for&ecirc;ts et l'orgueil fauve des automnes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aux vagues baisers &eacute;pars des lentes argemones....</span><br /></p>
+
+<p>Voil&agrave; les deux temp&eacute;raments: le hasard de la sensation, les images
+arrach&eacute;es brutalement par touffes, herbes et fleurs m&ecirc;l&eacute;es, l'ivresse
+d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages;
+d'autre part: la sensation raisonn&eacute;e, pressur&eacute;e jusqu'&agrave; ce qu'il en
+sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis
+pour ce qu'ils contiennent de clart&eacute; et de v&eacute;rit&eacute;; une imagination
+logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression
+absurde, mais qui frappe et s&eacute;duit, <i>les vacheries hyst&eacute;riques;</i> il y a
+trop de prudence dans le mot <i>arg&eacute;mone</i>, car on suppose que si nous
+d&eacute;couvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot &eacute;pineux,
+nous accepterons volontiers la somnif&egrave;re douceur de ses baisers.</p>
+
+<p>Comme tous les po&egrave;tes s&ucirc;rs de leur instrument et assur&eacute;s qu'un exc&egrave;s
+d'&eacute;motion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de
+tr&egrave;s curieuses virtuosit&eacute;s. il n'abuse pas de son adresse &agrave; emm&ecirc;ler les
+sons et les images, peut-&ecirc;tre par d&eacute;dain, mais on voit qu'il serait tr&egrave;s
+capable de composer en perfection les po&egrave;mes &agrave; forme fixe les plus
+compliqu&eacute;s et les plus d&eacute;courageants. Voici une page &agrave; laquelle pour
+&ecirc;tre une sextine il n'a manqu&eacute; que la volont&eacute; du po&egrave;te: alors Banville
+l'e&ucirc;t cit&eacute;e parmi les mod&egrave;les, et elle semble d'ailleurs une fleur
+destin&eacute;e &agrave; tous les futurs floril&egrave;ges:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Sur le basalte, au portique des antres calmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Parmi l'occulte et lent fr&eacute;missement des vagues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les coupes d'orgueil de gla&iuml;euls gr&ecirc;les et calmes.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le myst&egrave;re o&ugrave; vient mourir le rythme des vagues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Exhale en lueurs de longues caresses calmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et le rouge corail o&ugrave; se tordent des algues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Etend &agrave; la mer des bras sanglants d&eacute; fleurs calmes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">En la nocturne et lointaine chanson des vagues,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Reine dont les regards pensifs en clart&eacute;s calmes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sont de glauques gla&iuml;euls &eacute;rigeant sur les vagues</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.</span><br /></p>
+
+<p>Oui, voil&agrave; &eacute;videmment qui surpasse les forces intermittentes des po&egrave;tes
+dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.</p>
+
+<p>J'ai trouv&eacute; dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi
+heureux de l'allit&eacute;ration et de la r&eacute;p&eacute;tition; il use encore avec
+mod&eacute;ration de ces artifices, souvent n&eacute;cessaires, car l'assonance
+int&eacute;rieure, par exemple, facilite singuli&egrave;rement l'expression du rythme;
+elle est des plus l&eacute;gitimes dans le vers de douze syllabes, alors que
+l'&eacute;cartement des finales emp&ecirc;che les rimes de donner toute leur
+sonorit&eacute;.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.</span><br /></p>
+
+<p>C'est fort joli. Et encore:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les danses souples vont s'enla&ccedil;ant par guirlandes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et les filles rieuses aux bras des gar&ccedil;ons</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rythment folles avec leurs na&iuml;ves chansons</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Leurs danses en m&eacute;andres souples par les landes.</span><br /></p>
+
+<p>Ceci est un peu pr&eacute;cieux:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'azur vert app&acirc;li d'une opale....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">....................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nos pas suivaient le regard p&acirc;le de l'opale....</span><br /></p>
+
+<p>Et ceci, plut&ocirc;t mauvais:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.</span><br /></p>
+
+<p>A ces jeux il faut pr&eacute;f&eacute;rer le lent d&eacute;ploiement, comme de soies
+changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'<i>Eau
+du fleuve</i>:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Qui donc n'a vu des yeux du r&ecirc;ve</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L&eacute;thargique s'&eacute;pandre et se p&acirc;mer aux gr&egrave;ves</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et se tordre, boucles blondes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que surchargent les pierreries,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La chevelure douloureuse de l'onde?</span><br /></p>
+
+<p>Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicit&eacute;?</p>
+
+<p>Ecrite en vers libres, cette derni&egrave;re partie du volume est la plus
+originale et la plus agr&eacute;able. L&agrave;, s'il proc&egrave;de, pour la technique, de
+M. Viel&eacute;-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est
+l&eacute;gitime et tout ext&eacute;rieure. Tandis que dans les <i>Estuaires d'ombre</i> M.
+Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarm&eacute;, dans
+<i>l'Eau du Fleuve</i>, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est
+impos&eacute; &agrave; lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donn&eacute;e &agrave;
+l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, s&eacute;rieux, un peu
+s&eacute;v&egrave;re:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Midi s'apaise et les vagues s'allongent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O r&ecirc;ves repos&eacute;s de langueur et de charme,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O calmes songes!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sur la mousse &agrave; l'ombre d'aulnes et d'ormes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les p&ecirc;cheurs paisibles dorment</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nul frisson ne court plus aux feuillages,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le soleil ne jette aucun rayon,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tout est calme....</span><br /></p>
+
+<p>Et c'est bien, dite avec gr&acirc;ce par lui-m&ecirc;me, l'impression finale que
+donne la po&eacute;sie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et ti&egrave;de d'une anse
+o&ugrave;, parmi les roseaux, les n&eacute;nuphars et les joncs, le fleuve, dans la
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; du soir, se repose et s'endort.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/rictus18.jpg" width="250" height="300" alt="Jehan Rictus" />
+</div>
+
+<h2><a name="JEHAN_RICTUS" id="JEHAN_RICTUS"></a>JEHAN RICTUS</h2>
+
+
+<p>Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la <i>Dame de Proue</i> d'une nef
+qui n'a pas encore vu la mer, nul ne pr&eacute;voyait que, nouveau Bruant, il
+d&ucirc;t lancer aux foules troubl&eacute;es les apostrophes argotiques, violentes et
+goguenardes qui ont fait &agrave; Jehan Rictus la r&eacute;putation singuli&egrave;re d'un
+po&egrave;te du pav&eacute; et d'un d&eacute;clamateur du tr&eacute;teau. Il y a des vocations
+soudaines et des aiguillages impr&eacute;vus. M. Randon avait &eacute;t&eacute; l'une des
+voix de l'anarchisme litt&eacute;raire, au temps o&ugrave; de futurs acad&eacute;miciens
+d&eacute;molissaient (tr&egrave;s peu) la Soci&eacute;t&eacute; au moyen de phrases &eacute;l&eacute;gantes et de
+sarcasmes spirituels. C'est &agrave; lui, je crois, qu'on doit le mot fameux:
+&laquo;Il n'y a pas d'innocent&raquo;, mot terrible et digne d'un proph&egrave;te plus
+biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite
+d'o&ugrave; Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple
+f&acirc;cheux aux familles futures. Enfin, les po&egrave;tes ayant r&eacute;int&eacute;gr&eacute; leur
+campement, aux sources de l'Hippocr&egrave;ne, on s'aper&ccedil;ut de la disparition
+de celui qui taillait, avec un soin d&eacute;licieux, la proue vierge d'un
+navire en partance pour les Atlantides: peu de temps apr&egrave;s, nous f&ucirc;mes
+inform&eacute;s de la naissance de Jehan Rictus et des <i>Soliloques du Pauvre</i>.</p>
+
+<p>Il y avait une rumeur du c&ocirc;t&eacute; de Montmartre: quelque chose de nouveau
+surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne
+aventure; quelqu'un, pour la premi&egrave;re fois, faisait parler, avec un
+abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le
+trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du boh&egrave;me, le vagabond
+qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le r&ocirc;deur en qui il y a du
+po&egrave;te, le mis&eacute;rable capable encore d'ironie, le d&eacute;chu dont la col&egrave;re
+s'&eacute;vapore en mal&eacute;dictions blagueuses, dont la haine recule si</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'espoir luit comme un brin de paille dans l'&eacute;table,</span><br /></p>
+
+<p>dont l'amertume n'est que du d&eacute;sir ranci, l'homme enfin qui voudrait
+vivre et que l'&eacute;go&iuml;sme des &eacute;lus rejette &eacute;ternellement dans les t&eacute;n&egrave;bres
+ext&eacute;rieures.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; un type humain, admissible &agrave; la fraternit&eacute;. Il posera peut-&ecirc;tre
+une bombe, un jour de d&eacute;sespoir; il ne surinera pas un pante le long des
+fortifs. Entre ce Pauvre et les humanit&eacute;s basses que c&eacute;l&eacute;bra M. Bruant,
+il y a toute la profondeur des douves qui s&eacute;parent l'homme de
+l'animalit&eacute; et l'art de la crapule.</p>
+
+<p>Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme
+il est priv&eacute; de toute jouissance mat&eacute;rielle, les grands principes le
+laissent froid. Le Socialiste en paletot et le R&eacute;publicain en redingote
+lui inspirent un identique m&eacute;pris et il ne con&ccedil;oit gu&egrave;re comment les
+malheureux, doucement leurr&eacute;s par les politiciens gras, peuvent encore
+&eacute;couter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que
+futur. Il n'est pas sot, il pense &agrave; aujourd'hui et non &agrave; demain, &agrave;
+lui-m&ecirc;me, qui a faim et froid, et non aux probl&eacute;matiques m&ocirc;mes encore
+prisonniers dans les reins faciles du prol&eacute;tariat:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les p'tits flaup&eacute;s ... les p'tits fourbus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les p'tits fou-fous ... les p'tits fant&ocirc;mes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui z'ont soupe du m&eacute;quier d'm&ocirc;me....</span><br /></p>
+
+<p>Elle est tr&egrave;s amusante, cette ronde biscornue, la <i>Farandole des Pauv's
+'tits Fan-fans</i>.</p>
+
+<p>C'est surtout dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce du volume, l'<i>Hiver</i>, qu'il faut
+chercher la pittoresque expression de ce m&eacute;pris du Pauvre pour tous les
+professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines
+pleureuses, entretenues par la mis&egrave;re qui les &eacute;coute et les paie,
+rent&eacute;es par les larmes des cr&egrave;ve-la-faim, pour tous les hypocrites dont
+le fructueux m&eacute;tier est de &laquo;plaind' les Pauvr's&raquo; en faisant la noce.
+Dans les soci&eacute;t&eacute;s &eacute;go&iuml;stes et avachies, nul commerce ne rapporte
+davantage que celui de la piti&eacute;, et la traite des Pauvres demande moins
+de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des n&egrave;gres.
+C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">On n's'occup' que des malheureux;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et dzimm et boum! la Bienfaisance</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Bat l'tambour su'les ventres creux!</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'en faut, des Pauv's, c'est n&eacute;cessaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Afin qu'tout un chacun s'exerce,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Car si y gn'avait pas d'mis&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&Ccedil;a pourrait ben ruiner l'commerce.</span><br /></p>
+
+<p>Le po&egrave;me le plus curieux, le plus &eacute;trange et aussi le plus connu des
+<i>Soliloques</i> est le <i>Revenant</i>. On en conna&icirc;t le th&egrave;me: le Pauvre
+attard&eacute; dans la nuit resonge &agrave; ce qu'on lui a cont&eacute; jadis d'un Dieu qui
+s'est fait homme, qui v&eacute;cut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et
+qui, pour sa bont&eacute; et la divine hardiesse de sa parole, fut supplici&eacute;.
+Il &eacute;tait venu pour sauver le monde; mais la m&eacute;chancet&eacute; du monde a &eacute;t&eacute;
+plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa
+r&eacute;surrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt si&egrave;cles
+apr&egrave;s sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-&ecirc;tre l'heure a-t-elle
+sonn&eacute; d'une incarnation nouvelle, peut-&ecirc;tre va-t-il descendre pareil
+&agrave; un pauvre de Paris, de m&ecirc;me que jadis il v&eacute;cut pareil un pauvre de
+Galil&eacute;e? Et il descend. Le voil&agrave;:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! comm' t'es p&acirc;le ... comm' t'as l'air triste....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! comm' t'es p&acirc;le ... ah! comm' t'es blanc.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">(T'as pas bouff&eacute;, s&ucirc;r ... ni dormi!),</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">..........................................</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! comme t'es p&acirc;le ... ah! comme t'es blanc!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...</span><br /></p>
+
+<p>Et te Pauvre continue, faisant du Christ des mis&eacute;rables un portrait qui,
+trait pour trait, s'applique &agrave; lui, le Pauvre. L'id&eacute;e n'est pas banale
+et je ne suis pas surpris qu'&agrave; l'audition, dit avec &eacute;motion et force par
+le po&egrave;te, ce morceau soit d'un effet saisissant.</p>
+
+<p>Plus loin, apr&egrave;s avoir expose &agrave; J&eacute;sus combien sa religion a d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;
+avec la bassesse des pr&ecirc;tres et la l&acirc;chet&eacute; des fid&egrave;les, Jehan Rictus, le
+Pauvre, se souvient qu'il est aussi po&egrave;te lyrique; il y a l&agrave; une strophe
+qui est belle et qui le serait davantage en style pur:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Toi au moins, t'&eacute;tais un sinc&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu marchais ... tu marchais toujours;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Ah! coeur amoureux, coeur amer),</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu marchais m&ecirc;me dessus la mer</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et t'as march&eacute; jusqu'au Calvaire.</span><br /></p>
+
+<p>Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! rien n't'&eacute;meut, va, ouvr' les bras,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Prends ton essor et n'reviens pas;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">T'es l'&Eacute;tendard des sans courage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">T'es l'Albatros du grand Naufrage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">T'es l'Go&euml;land du Malheur!</span><br /></p>
+
+<p>Ici, c'est l'id&eacute;e de la r&eacute;signation qui trouble le Pauvre; comme tant
+d'autres, il la confond avec l'id&eacute;e bouddhiste de non-activit&eacute;. Cela n'a
+pas d'autre importance en un temps o&ugrave; l'on confond tout et o&ugrave; un cerveau
+capable d'associer et de dissocier logiquement les id&eacute;es doit &ecirc;tre
+consid&eacute;r&eacute; comme une production miraculeuse de la Nature. Passons.
+Finalement le Pauvre reconna&icirc;t qu'il a interpell&eacute; son lamentable reflet
+dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisi&egrave;me
+partie est brutale, mais bien dans le ton de sinc&eacute;rit&eacute; libertaire qui
+anime les <i>Soliloques</i>: Toi qui as jet&eacute; les hommes &agrave; genoux, maintenant
+remets-les debout,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Y faut secouer au coeur des Hommes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.</span><br /></p>
+
+<p>A la fin du livre intitul&eacute; <i>D&eacute;ception</i>, il y a un morceau
+particuli&egrave;rement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la
+grande po&eacute;sie n'est peut-&ecirc;tre pas incompatible avec le style populaire,
+et souvent grossier, adopt&eacute; par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La Dure-aux Coeurs, la Fra&icirc;che-aux-Mo&euml;lles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La Sans-Piti&eacute;, la Sans-Prunelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui va jugulant les pus belles</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Vous savez ben ... la Grande en Noir</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui tranch' les tronch's par ribambelles</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et dans les tas les pus rebelles</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Envoie son Tranchoir en coup d'aile</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pour fair' du Silence et du Soir!</span><br /></p>
+
+<p>Les apocopes et les mots d&eacute;form&eacute;s n'ont pu g&acirc;ter tout &agrave; fait ces deux
+strophes, mais comme elles auraient gagn&eacute; &agrave; &ecirc;tre &eacute;crites s&eacute;rieusement!
+Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes
+d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la
+phrase ou du mot, en alt&egrave;re n&eacute;cessairement la beaut&eacute;. Ou, si je
+l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, m&ecirc;me
+quand il rit, m&ecirc;me quand il danse.</p>
+
+<p>Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas n&eacute;cessaire
+est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les <i>Soliloques du
+Pauvre</i> exigeaient peut-&ecirc;tre un peu d'argot, celui qui, familier &agrave; tous,
+est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture
+si ardue &agrave; qui n'a pas fr&eacute;quent&eacute; les milieux particuliers o&ugrave; il semble
+que l'on parle pour n'&ecirc;tre pas compris? Ensuite, l'argot est difficile
+&agrave; manier; Jehan Rictus, malgr&eacute; son abondance, &eacute;volue assez difficilement
+parmi les &eacute;cueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne
+sont peut-&ecirc;tre plus en usage, car l'argot, malgr&eacute; ce qu'il retient de
+permanent, se transforme avec tant de rapidit&eacute; que d'une ann&eacute;e &agrave; l'autre
+les choses les plus usuelles ont chang&eacute; de nom. Autrefois le grand mot
+des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que tr&egrave;s peu de temps
+son manteau argotique; constamment rhabill&eacute;, il &eacute;chappait &agrave; la
+connaissance imm&eacute;diate des non-initi&eacute;s. D&egrave;s que le nom argotique de
+l'argent avait pass&eacute; dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre.
+Il para&icirc;t qu'il n'y a plus de jargon ou argot sp&eacute;cial aux voleurs;
+c'est-&agrave;-dire que son domaine se serait &eacute;tendu et aurait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusque
+dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins
+une langue secr&egrave;te.</p>
+
+<p>Tout cela ne m'emp&ecirc;che pas de reconna&icirc;tre le talent tr&egrave;s particulier de
+Jehan Rictus. Il a cr&eacute;&eacute; un genre et un type; il a voulu hausser &agrave;
+l'expression litt&eacute;raire le parler commun du peuple, et il y a r&eacute;ussi
+autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques
+concessions, et qu'on se d&eacute;partisse, mais pour lui seul, d'une rigueur
+sans laquelle la langue fran&ccedil;aise, d&eacute;j&agrave; si bafou&eacute;e, deviendrait la
+servante des bateleurs et des turlupins.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/bataille19.jpg" width="250" height="300" alt="Henry Bataille" />
+</div>
+
+<h2><a name="HENRY_BATAILLE" id="HENRY_BATAILLE"></a>HENRY BATAILLE</h2>
+
+
+<p>La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, d&egrave;s que
+l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilit&eacute;, de go&ucirc;t pour les jeux
+de l'esprit, il se confesse en langage rythm&eacute;: telle est l'origine de la
+po&eacute;sie intime et personnelle. Il y a des &eacute;l&eacute;gies d'aveu ou de d&eacute;sespoir
+parmi les plus anciennes po&eacute;sies connues, l'ode de Sapho ou le &laquo;Chant de
+la soeur d&eacute;daign&eacute;e&raquo;, retrouv&eacute; sur un papyrus hi&eacute;roglyphique, et
+admirable. Catulle s'est confess&eacute; avec tant d'ing&eacute;nuit&eacute; que toute sa vie
+sentimentale se trouve &eacute;crite dans ses po&egrave;mes d&eacute;j&agrave; verlainiens. Les
+manuscrits du moyen &acirc;ge sont pleins de confessions en rythme,
+m&eacute;lancoliques et r&eacute;probatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de
+clercs p&eacute;nitents, effront&eacute;es, &agrave; la mani&egrave;re d'Horace ou d'Ausone, si ce
+sont des Goliards qui ont chant&eacute; leurs amours et leurs ripailles. La
+po&eacute;sie fran&ccedil;aise la plus assur&eacute;e de vivre et de plaire est celle o&ugrave; des
+&acirc;mes troubl&eacute;es dirent leur d&eacute;sir et leur peine de vivre: il y eut
+Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Th&eacute;ophile; il y eut Vigny, il y
+eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des
+centaines et le plus gauche &agrave; d&eacute;couvrir son coeur nous &eacute;meut encore
+apr&egrave;s des ann&eacute;es de cimeti&egrave;re ou des si&egrave;cles de poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>En ces temps derniers on abusa un peu de cette po&eacute;sie subjective.
+D'innombrables po&egrave;tes atteints d'un psittacisme morbide et pr&eacute;tentieux
+s'appliqu&egrave;rent &agrave; publier d'abondants d&eacute;calques des aveux les plus
+c&eacute;l&egrave;bres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre
+industrie? Mais rares sont les confessions o&ugrave; l'on ne s'ennuie &agrave; aucune
+redite; rares, les hommes dont la perversit&eacute; est originale, dont la
+candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du
+nouveau: voil&agrave; le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est
+conform&eacute; spontan&eacute;ment (c'est ainsi qu'il le faut) avec une d&eacute;licate
+simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce que l'on connut d'abord de M. Bataille, c'&eacute;taient de petites
+impressions tendres, &agrave; propos de choses myst&eacute;rieuses et vagues, d'une
+nature malade, &eacute;vanouie, de femmes muettes qui passaient parfum&eacute;es de
+douceur, de petites filles sages et d&eacute;j&agrave; tristes, d'une enfance fr&ecirc;le et
+peureuse, des vers &eacute;crits dans la <i>Chambre Blanche</i>, des vers pour
+Monelle, peut-&ecirc;tre... Le po&egrave;te s'est refait tout petit enfant, jusqu'au
+conte de f&eacute;es, jusqu'&agrave; la berceuse; mais l'int&eacute;r&ecirc;t est pr&eacute;cis&eacute;ment dans
+le spectacle de cette m&eacute;tamorphose; et, &agrave; voir comment le jeune homme
+revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a
+toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est
+toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Me connais-tu? fais-moi signe:&mdash;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La nuit nous donne des airs sanglotants,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et la lune te fait blanc comme les cygnes....</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dis, reconnais-tu la servante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui tous les matins ouvrait</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La fen&ecirc;tre et le volet</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De la vieille tour branlante?...</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">O&ugrave; donc est le saule o&ugrave; tu nichais tous les ans,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps?</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dis un adieu pour la servante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui n'ouvrira plus d&eacute;sormais</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La fen&ecirc;tre, ni le volet</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De la vieille tour o&ugrave; tu chantes ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! reviendras-tu tous les ans,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps?</span><br /></p>
+
+<p>Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir
+un soir, et qu'on n'oubliera pas, et o&ugrave; l'on voudrait revenir,&mdash;oh! un
+seul instant, revenir vers le pass&eacute; qu'on a vu mourir, un soir
+d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Il y a de grands soirs o&ugrave; les villages meurent&mdash;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Apr&egrave;s que les pigeons sont rentr&eacute;s se coucher.&mdash;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Alors, pour les veiller, des lumi&egrave;res s'allument,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vieilles petites lumi&egrave;res de bonnes soeurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et des lanternes passent, l&agrave;-bas, dans la brume ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...</span><br /></p>
+
+<p>De toutes ces visions le po&egrave;te enfin se d&eacute;tache avec une fermet&eacute;
+attrist&eacute;e:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mon enfance, adieu, mon enfance.&mdash;Je vais vivre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nous nous retrouverons apr&egrave;s l'affreux voyage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand nous aurons ferm&eacute; nos &acirc;mes et nos livres,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et les blanches ann&eacute;es et les belles images ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Peut-&ecirc;tre que nous n'aurons plus rien &agrave; nous dire!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mon enfance ... tu seras la vieille servante,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....</span><br /></p>
+
+<p>Et ainsi jusqu'&agrave; la mort chacune de nos existences successives nous sera
+une belle et douce &eacute;trang&egrave;re qui s'&eacute;loigne lentement et se perd dans
+l'ombre de la grande avenue o&ugrave; nos souvenirs sont devenus des arbres qui
+songent en silence....</p>
+
+<p>Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la
+vie: un regret m&eacute;lancolique du pass&eacute;, une peur fi&egrave;re de l'avenir. Les
+po&egrave;mes plus r&eacute;cents de M. Bataille, encore &eacute;pars, ne semblent pas
+contrarier cette impression: il y demeure le r&ecirc;veur nerveusement triste,
+passionn&eacute;ment doux et tendre, ing&eacute;nieux &agrave; se souvenir, &agrave; sentir, &agrave;
+souffrir. Quant &agrave; ses deux drames, la <i>L&eacute;preuse</i> et <i>Ton sang</i>, sont-ils
+bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des m&ecirc;mes
+sensations et des m&ecirc;mes id&eacute;es que, parall&egrave;lement, il transpose en
+po&egrave;mes? Po&egrave;mes et trag&eacute;dies sont n&eacute;s dans la m&ecirc;me for&ecirc;t, viornes et
+fr&ecirc;nes, voil&agrave; tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puis&eacute; &agrave; la m&ecirc;me
+terre, au m&ecirc;me vent, &agrave; la m&ecirc;me pluie, mais la diff&eacute;rence essentielle est
+celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.</p>
+
+<p>La <i>L&eacute;preuse</i> est bien le d&eacute;veloppement naturel d'un chant populaire:
+tout ce qui est contenu dans le th&egrave;me appara&icirc;t &agrave; son tour, sans
+illogisme, sans effort. Cela a l'air d'&ecirc;tre n&eacute; ainsi, tout fait, un
+soir, sur des l&egrave;vres, pr&egrave;s du cimeti&egrave;re et de l'&eacute;glise d'un village de
+Bretagne, parmi l'odeur &acirc;cre des ajoncs &eacute;cras&eacute;s, au son des cloches
+tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le
+long de la trag&eacute;die l'id&eacute;e est port&eacute;e par le rythme comme selon une
+danse o&ugrave; les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du
+g&eacute;nie l&agrave;-dedans. Le troisi&egrave;me acte devient admirable, lorsque,
+connaissant son mal et son sort, le l&eacute;preux attend dans la maison de son
+p&egrave;re le cort&egrave;ge fun&egrave;bre qui va le conduire &agrave; la maison des morts, et
+l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre enti&egrave;rement
+originale et d'une parfaite harmonie.</p>
+
+<p>Le vers employ&eacute; l&agrave; est tr&egrave;s simple, tr&egrave;s souple, in&eacute;gal d'&eacute;tendue et
+merveilleusement rythm&eacute;: c'est le vers libre dans toute sa libert&eacute;
+famili&egrave;re et lyrique:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je sais o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">C'est en buvant du vin dans le m&ecirc;me verre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">qu'une jeune fille que j'aimais....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Sur la table il y avait nappe blanche,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">un vase rempli de beurre jaune,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et elle tenait &agrave; la main un verre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">du vin qui pla&icirc;t au coeur des femmes....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Elle n'avait pas pourtant lieu de me ha&iuml;r....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">fils de Matelinn et de Maria Kantek</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">J'ai pass&eacute; trois ans &agrave; l'&eacute;cole ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">mais maintenant je n'y retournerai plus....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans un peu de temps je serai mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et m'en irai en purgatoire....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et pendant ce temps mon moulin tournera</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">diga-diga di,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! mon moulin tournera</span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;">Diga-diga da....</span><br /></p>
+
+<p><i>Ton sans</i> est &eacute;crit en prose, tr&egrave;s simple aussi, et comme transparente.
+Je n'aime gu&egrave;re cette histoire, trop m&eacute;dicale, de transfusion du sang,
+mais le th&egrave;me accept&eacute;, on est en pr&eacute;sence d'un vrai drame d'aujourd'hui,
+hardi et vrai. Le ton singulier de cette trag&eacute;die est donn&eacute; par une
+sorte de mysticisme charnel. Les affinit&eacute;s corporelles sont substitu&eacute;es
+aux affinit&eacute;s morales: c'est un psychisme mat&eacute;riel. Voici un passage du
+r&ocirc;le de Daniel (le jeune homme &agrave; qui Marthe a donn&eacute; son sang), par
+lequel le principe du drame sera un peu expliqu&eacute;:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2.5em;">&laquo;Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">extraordinaire de le contenir en moi ... si &eacute;trange ... si absurde</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">la premi&egrave;re fois.... Je ne sais quelle ti&eacute;deur fra&icirc;che y coule en</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">cascade ... et sous le r&eacute;seau transparent des veines, il me semble</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">que je suis dans sa fuite toute la source l&acirc;ch&eacute;e de ton coeur....</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">pu&eacute;rile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense &agrave; cela ... la vie de</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">ta chair, &agrave; d&eacute;faut de ton &acirc;me.... Ce sang m'apporte un peu de ton</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&eacute;ternit&eacute; ... oui de ton pass&eacute;, de ton pr&eacute;sent, de ton avenir, et</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">c'est comme s'il accourait &agrave; moi du fond de ta plus lointaine et</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">myst&eacute;rieuse enfance....&raquo;</span><br /></p>
+
+<p>Il n'y a peut-&ecirc;tre pas l&agrave; une seule m&eacute;taphore qui n'ait &eacute;t&eacute; lue dans les
+effusions attribu&eacute;es d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on
+les lise pour la premi&egrave;re fois, car c'est la premi&egrave;re fois qu'elles sont
+justes. Cependant le style de <i>Ton sang</i> n'est pas toujours assez pur,
+et trop parfois de vraie conversation, sous pr&eacute;texte de &laquo;th&eacute;&acirc;tre&raquo;. Le
+pr&eacute;texte n'est pas valable.</p>
+
+<p>Les deux trag&eacute;dies se rejoignent par cette id&eacute;e que le sang de la femme,
+pur ou impur, haine ou amour, est une mal&eacute;diction pour l'homme. L'amour
+est une joie empoisonn&eacute;e; la fatalit&eacute; veut que ce qui est le supr&ecirc;me
+bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le
+fleuve o&ugrave; il boit la vie soit le m&ecirc;me o&ugrave; il boit la douleur et la mort.</p>
+
+<p>C'est, du moins, l'impression que j'ai retir&eacute;e de cette lecture, mais,
+comme dit M. Bataille dans sa Pr&eacute;face, &laquo; plus le drame appara&icirc;t simple
+et d&eacute;pourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint&raquo;. Une
+oeuvre d'art, tableau, statue, po&egrave;me, roman ou drame, ne doit jamais
+avoir une signification trop pr&eacute;cise, ni vouloir d&eacute;montrer quelque
+v&eacute;rit&eacute; morale ou psychologique, ni &ecirc;tre un enseignement, ni contenir une
+th&eacute;orie. Il faut opposer <i>Hamlet</i> &agrave; <i>Polyeucte</i>.</p>
+
+<p>M. Henry Bataille dont les id&eacute;es semblent sagement impr&eacute;cises ne sera
+jamais tent&eacute; par l'apostolat: le go&ucirc;t de la beaut&eacute; le pr&eacute;servera de se
+plaire dans les chambres resserr&eacute;es et malsaines de la maison des
+formules. Il est appel&eacute; &agrave; sentir confus&eacute;ment la vie, &agrave; ne pas trop la
+comprendre; c'est la condition m&ecirc;me de l'enfantement des oeuvres. Tous
+les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirig&eacute;s ou domin&eacute;s
+par l'inconscient.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/mikhael20.jpg" width="250" height="300" alt="Ephra&iuml;m Mikha&euml;l" />
+</div>
+
+<h2><a name="EPHRAIumlM_MIKHAEumlL" id="EPHRAIumlM_MIKHAEumlL"></a>EPHRA&Iuml;M MIKHA&Euml;L</h2>
+
+
+<p>Puisqu'il ne nous laissa que de trop br&egrave;ves pages, l'oeuvre seulement de
+quelques ann&eacute;es; puisqu'il est mort &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; plus d'un beau g&eacute;nie
+dormait encore, parfum inconnu, dans le calice ferm&eacute; de la fleur,
+Mikha&euml;l ne devrait pas &ecirc;tre jug&eacute;, mais seulement aim&eacute;. Il &eacute;tait
+charmant, quoique tr&egrave;s fier; aimable, quoique triste et repli&eacute;; doux,
+quoiqu'il e&ucirc;t &agrave; souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux,
+car il eut une gloire pr&eacute;coce, comme son talent. A dix-huit ans d&eacute;j&agrave;,
+son originalit&eacute; &eacute;tait sensible: il introduisait dans le vers parnassien,
+sans le d&eacute;hancher ainsi que M. Copp&eacute;e, une gr&acirc;ce m&eacute;lancolique, alors
+neuve surtout par le contraste de la puret&eacute; de l'accent avec la
+sinc&eacute;rit&eacute; du sentiment. La femme &agrave; la beaut&eacute; impassible souffre en
+silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par
+la joie d'&ecirc;tre belle.</p>
+
+<p>Il y a sans doute, dans la <i>Dame en deuil</i> un peu de la psychologie de
+Mikha&euml;l: son orgueil l'encha&icirc;nait &agrave; son ennui:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De mes r&ecirc;ves d'antan que j'ai tu&eacute;s moi-m&ecirc;me.</span><br /></p>
+
+<p>Presque aucun de ses po&egrave;mes o&ugrave; ne se r&eacute;p&egrave;te ta plainte de l'orgueil et
+de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre&mdash;il v&eacute;cut si peu; ce n'est pas
+l'ennui de ne pas vivre&mdash;il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la
+vie donne moins qu'elle promet; c'&eacute;tait un ennui maladif et invincible,
+l'ennui des pr&eacute;destin&eacute;s qui sentent obscur&eacute;ment, comme l'eau glac&eacute;e d'un
+fleuve gonfl&eacute;, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et
+c'&eacute;tait aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de
+chercher des causes vaines &agrave; une tristesse plus forte que l'&acirc;me qui la
+portait. Mais il ne faudrait pas exag&eacute;rer l'influence d'une sant&eacute;
+ch&eacute;tive sur les tendances et les go&ucirc;ts d'une intelligence. Nous ne
+savons rien de pr&eacute;cis ni rien d'utile sur la formation des
+personnalit&eacute;s. A chaque homme nouveau, le myst&egrave;re recommence. La
+botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degr&eacute; de
+diff&eacute;renciation o&ugrave; les hommes sont arriv&eacute;s, chaque exemplaire de
+l'humanit&eacute; est une terre inexplor&eacute;e,&mdash;et inexplorable, puisque,
+relativement &agrave; ta conscience, l'homme lui-m&ecirc;me, avec sa pens&eacute;e comme
+avec ses gestes, est un fragment du monde ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Mikha&euml;l &eacute;tait ainsi: doux et fier, plein d'un ennui tr&egrave;s triste:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mais le ciel gris est plein de tristesse calme</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">ineffablement douce aux coeurs charg&eacute;s d'ennuis.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'ennui, rythme dolent de fl&ucirc;te surann&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ch&egrave;re, mon &acirc;me obscure est comme un ciel mystique,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un ciel d'automne, o&ugrave; nul astre ne resplendit....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">N'&eacute;coute pas le cri lointain qui le r&eacute;clame,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les conseils exhal&eacute;s dans la senteur des nuits.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu sais que nul baiser lib&eacute;rateur, mon &acirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand le vent automnal sonne le deuil des ch&ecirc;nes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je sens en moi, non le regret du clair &eacute;t&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br /></p>
+
+<p>Voici tout entier le <i>Cr&eacute;puscule Pluvieux</i>, o&ugrave; jamais peut-&ecirc;tre
+l'ennui, le myst&eacute;rieux ennui, n'a &eacute;t&eacute; avou&eacute; avec une &eacute;loquence aussi
+sereine:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que le soir &eacute;paissit de moment en moment;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un ennui lourd accourt myst&eacute;rieusement,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui m'opprime de nuit &eacute;paisse et monotone.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Pourtant nul glorieux amour ne m'a bless&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et c'est sans regretter les heures envol&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que je revois au loin, vagues formes voil&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mes souvenirs errants au jardin du pass&eacute;.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">D'un soir de pluie et dans la lente obscurit&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je sens mon coeur que nul amour n'a d&eacute;sert&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">M&eacute;lancolique ainsi qu'une chambre d'absente.</span><br /></p>
+
+<p>Plus loin, dans l'<i>Acte de Contrition</i>, c'est encore le m&ecirc;me sentiment de
+d&eacute;r&eacute;liction et d'accablement:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je confessais que les Printemps et les Automnes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Passent en vain le seuil sacr&eacute; des horizons,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Car mon &acirc;me est pareille aux d&eacute;serts monotones</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Assoupis dans l'oubli st&eacute;rile des saisons.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">et beau vers, son &eacute;tat d'&acirc;me:</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.</span><br /></p>
+
+<p>Cependant, vers le m&ecirc;me temps, le po&egrave;te eut des heures heureuses, des
+moments de joies et d'espoir:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Joyeuses, sur les claires ondes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">D'un golfe paisible et splendide,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des gal&egrave;res aux voiles blondes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Appareillent pour l'Atlantide.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et des lys ravis par les brises</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Neigent dans la douce venelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tandis qu'au loin des voire &eacute;prises</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Proclament la joie &eacute;ternelle.</span><br /></p>
+
+<p>Et ceci, tir&eacute; de l'<i>Ile Heureuse</i>:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans le golfe aux jardins ombreux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des couples blonds d'amants heureux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ont fleuri les m&acirc;ts langoureux</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De la gal&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et, caress&eacute; du doux &eacute;t&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Notre beau navire enchant&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vers les pays de volupt&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fend l'onde claire!</span><br /></p>
+
+<p>Mais o&ugrave; sont les jardins d'Armide? Les conqu&eacute;rants de son r&ecirc;ve (avril
+1890) qui devaient venir le d&eacute;livrer et remporter</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">................................vers les &icirc;les</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui parfument les mers de fruits m&ucirc;rs et d'aromates</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,</span><br /></p>
+
+<p>les conqu&eacute;rants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de
+plus.</p>
+
+<p>Ces vers, les derniers &eacute;crits par Mikha&euml;l, peu de semaines, ou de jours,
+avant sa fin, ont un int&eacute;r&ecirc;t presque testamentaire. S'il faut les
+prendre pour autre chose qu'un th&egrave;me, qu'un canevas o&ugrave; la broderie n'est
+qu'indiqu&eacute;e, si, alors, ils &eacute;taient, dans son esprit, d&eacute;finitifs, ils
+marquent le premier pas d'une &eacute;volution du po&egrave;te vers le vers libre,&mdash;ou
+vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes
+traditionnels, se lib&egrave;re n&eacute;anmoins de la tyrannie de la rime romantique
+et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers
+d'une forme nouvelle me para&icirc;t &eacute;vidente dans ce morceau unique; les
+assonances, heureuses et non de hasard, en t&eacute;moignent: pourpres-sourdre;
+terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,&mdash;et, comme Mikha&euml;l
+connaissait l'ancienne po&eacute;sie fran&ccedil;aise et tes r&egrave;gles pr&eacute;cises de la
+vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgr&eacute;
+sa bri&egrave;vet&eacute;, est, &agrave; ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait
+donc &eacute;voluer naturellement vers l'esth&eacute;tique d'aujourd'hui, quand la
+mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas d&eacute;daigner
+les mani&egrave;res nouvelles d'exprimer l'&eacute;motion et la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Parrall&egrave;lement &agrave; ses po&egrave;mes, Mikha&euml;l avait &eacute;crit des contes en prose; il
+tiennent dans le petit volume des <i>Oeuvres</i>, juste autant, juste aussi
+peu de place que les vers. L&agrave; encore il fut curieusement pr&eacute;coce et, &agrave;
+dix-neuf ans, il produisait des pages tout &agrave; fait charmantes par la
+franchise de la philosophie, telles que le <i>Magasin de jouets</i>, avec,
+d&eacute;j&agrave;, de jolies phrases: &laquo;Ces belles Poup&eacute;es, v&ecirc;tues de velours et de
+fourrures et qui laissent tra&icirc;ner derri&egrave;re elles une &eacute;namourante odeur
+d'iris.&raquo; Dans <i>Miracles</i>, l'incroyance au divin est analys&eacute;e avec une
+belle s&ucirc;ret&eacute; de main et d'intelligence; presque partout, on sent un
+esprit ma&icirc;tre de soi et qui tient &agrave; ne rev&ecirc;tir de la forme que des id&eacute;es
+qui valent la forme. Il est surtout attir&eacute; par les histoires
+significatives et r&eacute;v&eacute;latrices d'un &eacute;tat d'&acirc;me herm&eacute;tique: il aime la
+magie et le prodige, les cr&eacute;atures oppress&eacute;es par le myst&egrave;re et qui ont
+mal &agrave; la raison. C'&eacute;tait un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait
+enseign&eacute;, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un
+mysticisme sup&eacute;rieur, &laquo;la vanit&eacute; de la joie et de la douleur&raquo;, et il
+devait go&ucirc;ter &eacute;galement la vie et la philosophie nirv&acirc;niennes du
+philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est
+<i>Armentaria</i>, po&egrave;me tr&egrave;s pur, tr&egrave;s clairement aur&eacute;ol&eacute; d'amour, fleur
+mystique et candide, <i>flos admirabilis!</i> Il y a des lignes comme
+celle-ci; Armentaria dit: &laquo;Soyons purs dans les t&eacute;n&egrave;bres et allons au
+ciel silencieusement.&raquo;</p>
+
+<p>Il suffit d'avoir &eacute;crit ce peu de vers et ce peu de prose: la post&eacute;rit&eacute;
+n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s des Dieux dans le mus&eacute;e que nous enrichissons vainement pour
+elle et que les barbares futurs n'auront peut-&ecirc;tre jamais la curiosit&eacute;
+d'ouvrir.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 250px;">
+<img src="./images/aurier21.jpg" width="250" height="300" alt="Albert Aurier" />
+</div>
+
+<h2><a name="ALBERT_AURIER" id="ALBERT_AURIER"></a>ALBERT AURIER</h2>
+
+
+<p>Avec un temp&eacute;rament outrancier d'observateur ironiste, une tendance &agrave;
+des jovialit&eacute;s rabelaisiennes, Aurier se trouva, d&egrave;s ses premi&egrave;res
+ann&eacute;es d'&eacute;tudiant, engag&eacute; dans un groupement litt&eacute;raire en apparence
+tr&egrave;s oppos&eacute; &agrave; ses penchants. Mais, de m&ecirc;me que tout n'&eacute;tait pas ridicule
+dans le <i>D&eacute;cadent,</i> tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier
+y donnait abondamment; ce sonnet, <i>Sous Bois</i>, dat&eacute; de Luchon, ao&ucirc;t
+1886, n'a pas qu'une valeur de pr&eacute;cocit&eacute;:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Les for&ecirc;ts de sapins semblent des cath&eacute;drales</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Montent des noirs piliers se perdant en le noir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et l'ombre bleue emplit les vo&ucirc;tes colossales!...</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pendent sur les vitraux des loques s&eacute;pulcrales,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vagues, passent des chants tristes comme des r&acirc;les,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les chants de la for&ecirc;t &agrave; la brise du soir.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">&mdash;O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et b&eacute;ant,</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&mdash;Ainsi, mon coeur, sondant les c&eacute;lestes d&eacute;dales,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Marche, toujours heurtant l'implacable n&eacute;ant!</span><br /></p>
+
+<p>Si, apr&egrave;s cette estampe romantique, j'extrais du m&ecirc;me recueil la
+<i>Contemplation</i>, on aura peut-&ecirc;tre une id&eacute;e assez juste d'Aurier tr&egrave;s
+jeune, partag&eacute; entre le vouloir d'&ecirc;tre s&eacute;rieux et l'amusement de ne pas
+l'&ecirc;tre:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Le coeur inond&eacute; d'une ineffable tristesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je contemple le cr&acirc;ne aim&eacute; de ma ma&icirc;tresse.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Dans ses orbites creux, d'&eacute;pouvant&eacute;s remplis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">J'ai fait coller deux tr&egrave;s beaux lapis-lazulis;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Poli comme un ivoire, une vieille perruque;</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai, dans ce faux chignon, r&eacute;pandu ses parfums</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s (souvenir de mes amours d&eacute;funts);</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai plac&eacute;, pour cacher son rictus trop morose,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A ses troublantes dents ma cigarette rose,</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Puis j'ai pos&eacute; le tout (&agrave; la place d'un saint)</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans une niche, sur les velours d'un coussin.</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Et je songe qu'ainsi (m&eacute;ditations mornes!)</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La Catin ne peut plus me gratifier de cornes!</span><br /></p>
+
+<p>Ces deux notes, l'une de m&eacute;lancolie, l'autre d'ironie, persist&egrave;rent &agrave;
+sonner jusqu'&agrave; la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans
+le <i>Pendu</i> et dans <i>Ir&eacute;n&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Quant aux caract&egrave;res propres, diff&eacute;rentiels de sa po&eacute;sie, ce sont, il me
+semble, la spontan&eacute;it&eacute; et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de
+pierres pr&eacute;cieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus
+soucieux de leur mise en valeur que de leur raret&eacute;; mais, p&ecirc;cheur de
+perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force
+improvisatrice, il laissa, m&ecirc;me en des morceaux jug&eacute;s par lui
+d&eacute;finitifs, &eacute;chapper des &agrave; peu pr&egrave;s et des erreurs. Cela vaut-il mieux
+que d'&ecirc;tre trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que
+le r&eacute;sultat d'un p&eacute;nible limage, d'une qu&ecirc;te aveugle des raret&eacute;s &eacute;parses
+dans les dictionnaires, d'un effort na&iuml;f &agrave; tirer, sur le vide d'une
+oeuvre, un rideau constell&eacute; de fausses &eacute;meraudes et de rubis inanes.
+Il est cependant une certaine dext&eacute;rit&eacute; manuelle qu'il faut poss&eacute;der;
+il faut &ecirc;tre &agrave; la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et
+l'&eacute;bauchoir, et que la main qui a dessin&eacute; les rinceaux puisse les
+marteler sur l'enclume.</p>
+
+<p>Mais l&agrave;, Aurier p&eacute;cha moins par omission que par jeunesse, et s'il
+montra un talent moins s&ucirc;r que son intelligence, c'est que toutes les
+facult&eacute;s de l'&acirc;me n'atteignent pas &agrave; la m&ecirc;me heure leur complet
+d&eacute;veloppement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la premi&egrave;re et
+attir&eacute; a soi la meilleure partie de la s&egrave;ve.</p>
+
+<p>L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a
+gu&egrave;re &eacute;t&eacute; faite en critique litt&eacute;raire; elle est pourtant capitale, il
+n'y a pas un rapport constant ni m&ecirc;me un rapport logique entre ces deux
+mani&egrave;res d'&ecirc;tre; on peut &ecirc;tre fort intelligent et n'avoir aucun talent;
+on peut &ecirc;tre dou&eacute; d'un talent litt&eacute;raire ou artistique &eacute;vident et n'&ecirc;tre
+qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou
+Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un &ecirc;tre complet.</p>
+
+<p>Aurier manqua de quelques ann&eacute;es pour s'harmoniser d&eacute;finitivement. Il en
+&eacute;tait encore &agrave; la p&eacute;riode o&ugrave; l'on ressent une si grande tendresse pour
+toutes ses id&eacute;es qu'on se h&acirc;te de les rev&ecirc;tir, m&ecirc;me d'&eacute;toffes un peu
+frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules:
+d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de
+vers, n'avait re&ccedil;u la supr&ecirc;me correction.</p>
+
+<p>Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la
+contrarier en citant l'extraordinaire <i>Sarcophage vif</i>, par exemple, ou
+le <i>Subtil Empereur</i>:</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">En l'or constell&eacute; des barbares dalmatiques,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La peau fard&eacute;e et les cheveux teints d'incarnat,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">je tr&ocirc;ne, contempteur des nudit&eacute;s attiques</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans la peau royale o&ugrave; mon r&ecirc;ve s'incarna....</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je regarde en raillant agoniser l'empire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans les rires du cirque et les cris des jockeys,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et cet &eacute;croulement formidable m'inspire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des vers subtils fleuris de vocables coquets!...</span><br /></p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Je suis le Basileus dilettante et farouche!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ma cath&egrave;dre est d'or pur sous un dais de tabis....</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis....</span><br /></p>
+
+<p>Po&egrave;te, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interpr&egrave;te les
+oeuvres, il en r&eacute;dige le commentaire, me&mdash;esth&egrave;te, peut-&ecirc;tre, mais non
+pas esth&eacute;ticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive,
+tient en partie au choix qu'il sut faire, de main s&ucirc;re, entre les
+artistes et entre les oeuvres.</p>
+
+<p>Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les
+signifiances; obscur&eacute;ment voulues par le peintre et, ce disant,
+recompose tr&egrave;s souvent une oeuvre un peu diff&eacute;rente, par les tendances
+nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi,
+dans son &eacute;tude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous appara&icirc;t,
+plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau
+luxuriant des s&egrave;ves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre
+de la Violence.</p>
+
+<p>Quant aux d&eacute;fauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il
+pr&eacute;f&eacute;ra souvent les taire, sachant que l'&eacute;loge doit, pour porter, &ecirc;tre
+un peu partial, et sachant aussi que le r&ocirc;le du critique est de nous
+signaler des beaut&eacute;s et des joies, non des imperfections et des causes
+de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, m&eacute;diocre ou nulle, le silence seul
+convient, et, contrairement &agrave; l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la
+plupart des chefs-d'oeuvre m&ecirc;me ont besoin pour &ecirc;tre compris, &agrave; l'heure
+o&ugrave; ils &eacute;closent, de la charitable glose d'une intelligence amie.
+Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore,
+&eacute;tant devenue prudente ou servile, il est n&eacute;cessaire de la contredire de
+temps &agrave; autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul
+induisit Aurier &agrave; contester non le talent, mais le g&eacute;nie de M.
+Meissonier, peintre fameux des &eacute;tats-majors et d&eacute;s cuirassiers. Ce ne
+fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme
+critique, une besogne plus urgente: mettre en lumi&egrave;re les &laquo;isol&eacute;s&raquo;,
+comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La
+premi&egrave;re &eacute;tude de ce genre, son <i>Van Gogh</i> eut un succ&egrave;s inattendu; elle
+&eacute;tait excellente, d'ailleurs, disait la v&eacute;rit&eacute; sans m&eacute;nagements pour
+l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces
+emballements pu&eacute;rils qui sont la tare de l'enthousiasme. D&egrave;s l&agrave;, il
+exprimait les deux inqui&eacute;tudes dont il se souciait avant tout: le
+peintre est-il sinc&egrave;re? et que signifie sa peinture? La sinc&eacute;rit&eacute;, en
+art, est bien difficile &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler de l'inconsciente fraude o&ugrave; se
+laissent aller les artistes les plus purs et les plus d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s;
+l'extr&ecirc;me talent d&eacute;g&eacute;n&egrave;re tr&egrave;s souvent en virtuosit&eacute;: il faut donc, en
+principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde
+question, la r&eacute;ponse est g&eacute;n&eacute;ralement plus facile. Voici ce qu'Aurier
+dit &agrave; propos de Van Gogh, et cela peut servir de d&eacute;finition assez nette
+du symbolisme en art:</p>
+
+<p>&laquo;C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un
+symboliste &agrave; la mani&egrave;re des Primitifs italiens, ces mystiques qui
+&eacute;prouvaient &agrave; peine le besoin de d&eacute;simmat&eacute;rialiser leurs r&ecirc;ves, mais un
+symboliste sentant la continuelle n&eacute;cessit&eacute; de rev&ecirc;tir ses id&eacute;es de
+formes pr&eacute;cises, pond&eacute;rables, tangibles, d'enveloppes intens&eacute;ment
+charnelles et mat&eacute;rielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette
+enveloppe morphique, sous cette chair tr&egrave;s chair, sous cette mati&egrave;re
+tr&egrave;s mati&egrave;re, g&icirc;t, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pens&eacute;e, une
+Id&eacute;e, et cette Id&eacute;e, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en m&ecirc;me
+temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et &eacute;clatantes
+symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance
+pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples proc&eacute;d&eacute;s
+de symbolisation.&raquo;</p>
+
+<p>En son &eacute;tude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette th&eacute;orie,
+la d&eacute;veloppa, exposant, avec une grande s&ucirc;ret&eacute; de logique, les principes
+&eacute;l&eacute;mentaires de l'art symboliste ou id&eacute;iste, qu'il r&eacute;sume ainsi:</p>
+
+<p>L'oeuvre d'art devra &ecirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;1&deg; <i>Id&eacute;iste</i>, puisque son id&eacute;al unique sera l'expression de l'Id&eacute;e;</p>
+
+<p>&laquo;2&deg; <i>Symboliste</i>, puisqu'elle exprimera cette id&eacute;e par des formes;</p>
+
+<p>&laquo;3&deg; <i>Synth&eacute;tique</i>, puisqu'elle &eacute;crira ces formes, ces signes, selon un
+mode de compr&eacute;hension g&eacute;n&eacute;rale;</p>
+
+<p>&laquo;4&deg; <i>Subjective</i>, puisque l'objet n'y sera jamais consid&eacute;r&eacute; en tant
+qu'objet, mais en tant que signe d'id&eacute;e per&ccedil;u par le sujet;</p>
+
+<p>&laquo;5&deg; (C'est une cons&eacute;quence) <i>D&eacute;corative</i>&mdash;car la peinture d&eacute;corative
+proprement dite, telle que l'ont comprise les &Eacute;gyptiens, tr&egrave;s
+probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une
+manifestation d'art &agrave; la fois subjectif, synth&eacute;tique, symboliste et
+id&eacute;iste.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ajout&eacute; que l'art <i>d&eacute;coratif</i> est le seul art, que &laquo;la
+peinture n'a pu &ecirc;tre cr&eacute;&eacute;e que pour d&eacute;corer de pens&eacute;es, de r&ecirc;ves et
+d'id&eacute;es les murales banalit&eacute;s des &eacute;difices humains&raquo;, il impose encore &agrave;
+l'artiste le n&eacute;cessaire don d'<i>&eacute;motivit&eacute;</i>, en all&eacute;guant, seule, &laquo;cette
+transcendantale &eacute;motivit&eacute;, si grande et si pr&eacute;cieuse, qui fait
+frissonner l'&acirc;me devant le drame ondoyant des abstractions&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; ce don, les symboles, c'est-&agrave;-dire les Id&eacute;es, surgissent des
+t&eacute;n&egrave;bres, s'animent, se mettent &agrave; vivre d'une vie qui n'est plus notre
+vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art,
+l'&ecirc;tre de l'&Ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.&raquo;</p>
+
+<p>Sans doute, tout cela est plut&ocirc;t, au fond, une philosophie qu'une
+th&eacute;orie de l'art, et je me m&eacute;fierais de l'artiste, m&ecirc;me sup&eacute;rieurement
+dou&eacute;, qui s'appliquerait &agrave; la r&eacute;aliser par des oeuvres; mais c'est une
+philosophie tr&egrave;s haute et possiblement f&eacute;conde: quelques artistes en
+seront peut-&ecirc;tre touch&eacute;s m&ecirc;me &agrave; travers leur cuirasse d'inconscience.</p>
+
+<p>En critique, Aurier &eacute;tait encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre
+en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des
+motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; et le milieu. Il y
+a un lien de cause &agrave; effet, cela est na&iuml;vement clair, entre l'homme et
+l'oeuvre, mais de quel int&eacute;r&ecirc;t peut bien &ecirc;tre la connaissance de l'homme
+pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique,
+si j'y r&eacute;fl&eacute;chissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou V&eacute;nitien,
+m&eacute;ridional tout au moins, et qu'il soit n&eacute; en Lorraine, cela me
+suffoquerait, si j'&eacute;tais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend
+qu'il s&eacute;journa &agrave; Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais
+cela n'ajoute rien &agrave; mon r&ecirc;ve, et Cl&eacute;op&acirc;tre, appuy&eacute;e &agrave; l'&eacute;paule de
+Dellius, n'y puise pas une beaut&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>Sans &ecirc;tre un bon roman, ni de bonne litt&eacute;rature, <i>Vieux</i> est un roman
+amusant, et, avec cela, bien ordonn&eacute;. La personnalit&eacute; d'Aurier n'y est
+pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu'&agrave; l'&eacute;tat de
+collaborateur,&mdash;collaborateur de Scarron et de Th&eacute;ophile Gautier, de
+Balzac et m&ecirc;me de certains petits naturalistes qui tent&egrave;rent d'&ecirc;tre
+goguenards. Mais le plus grave d&eacute;faut de ce livre fut qu'il n'exprimait
+plus, quand il fut achev&eacute;, les tendances esth&eacute;tiques de l'auteur, ou
+qu'il n'en exprimait que la moiti&eacute; et la partie la moins neuve et la
+plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort
+belles pages et bien &agrave; leur place, quoique d'un ton plus &eacute;lev&eacute; que le
+reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'&laquo;heure
+du coucher&raquo;, et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais
+comme c'est observ&eacute; et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore
+la d&eacute;claration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se
+soulage le malheureux pendant que la bien-aim&eacute;e se livre, cyniquement,
+&agrave; d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire
+que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de
+rabelaisianisme ing&eacute;nu.</p>
+
+<p>Enfin, <i>Vieux</i> est une oeuvre tr&egrave;s imparfaite,&mdash;mais non pas m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>Aurier annon&ccedil;ait plusieurs romans, les <i>Manigances,</i> la <i>B&ecirc;te qui
+meurt</i>: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se
+pr&eacute;occupa de r&eacute;aliser ses promesses dans l'ordre inverse o&ugrave; il les avait
+faites. On a retrouv&eacute; dans ses papiers un manuscrit intitul&eacute; <i>Edwige</i>,
+mais qu'il avait verbalement d&eacute;baptis&eacute; quelques semaines avant sa mort;
+il a paru sous ce titre: <i>Ailleurs</i>.</p>
+
+<p>Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre achev&eacute;e, ce petit roman
+philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science
+et la Po&eacute;sie, entre l'Id&eacute;alit&eacute; et le Positivisme, cont&eacute; en un style
+ad&eacute;quat au sujet, tant&ocirc;t bizarrement familier, tant&ocirc;t mesur&eacute; et stell&eacute;
+de belles m&eacute;taphores. On y retrouve l'auteur de <i>Vieux</i>, mais plus
+sobre; on y retrouve le po&egrave;te et le critique d'art, mais plus s&ucirc;r de sa
+philosophie et plus ma&icirc;tre de l'expression de ses id&eacute;es ou de ses
+sentiments.</p>
+
+<p>Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le
+meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait &eacute;riger
+en vie un personnage, lui attribuer un caract&egrave;re absolu et d&eacute;voiler
+logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caract&egrave;re, non par
+de vagues analyses, mais par la mise en sc&egrave;ne de faits syst&eacute;matiquement
+choisis pour leur valeur r&eacute;v&eacute;latrice: tel, dans <i>Vieux</i>, M. Godeau;
+tels, dans <i>Ailleurs,</i> Hans et l'ing&eacute;nieur. Cet ing&eacute;nieur est une
+merveilleuse caricature: Aurier lui pr&ecirc;te des propos d'un comique
+vraiment &eacute;norme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est
+encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le
+vrai ou le possible: il y avait en lui le g&eacute;nie d'un Daumier,&mdash;et
+Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique &eacute;pisode
+aussi am&egrave;rement comique que la col&egrave;re du D<sup>r</sup> Cocon accus&eacute;
+d'h&eacute;ro&iuml;sme. Aurier serait all&eacute; tr&egrave;s loin en ce genre, le roman de
+l'ironie comique, de l'amertume exhilarante: que de joies il nous e&ucirc;t
+donn&eacute;es!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit
+sup&eacute;rieur; il ne doit pas &ecirc;tre oubli&eacute;: on peut encore lire ses romans,
+go&ucirc;ter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques
+d'art fourniront des id&eacute;es, une m&eacute;thode et des principes.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter" style="width: 311px;">
+<img src="./images/goncourt22.jpg" width="311" height="300" alt="Les Goncourt" />
+</div>
+
+<h2><a name="LES_GONCOURT" id="LES_GONCOURT"></a>LES GONCOURT</h2>
+
+
+<p>Quoique les derni&egrave;res &eacute;volutions litt&eacute;raires se soient faites loin de
+M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil&mdash;ou la faiblesse&mdash;de s'en
+d&eacute;sint&eacute;resser, on ne trouverait sans doute pas &agrave; cette heure un
+&laquo;symboliste&raquo; de marque, et m&ecirc;me le plus absolu en ses id&eacute;es, qui ne
+consentit &agrave; signer un &eacute;loge cordial de l'auteur de <i>Madame Gervaisais.</i>
+Le doute qui assombrit l'&eacute;clat des obs&egrave;ques d'Alexandre Dumas, ou les
+moins illustres fun&eacute;railles de M. Daudet, s'est r&eacute;solu en &eacute;vidente
+lumi&egrave;re et en certitude pure et simple: les <i>Goncourt</i> furent un grand
+&eacute;crivain.</p>
+
+<p>Ils en eurent tous les caract&egrave;res: l'originalit&eacute;, la f&eacute;condit&eacute;, la
+diversit&eacute;.</p>
+
+<p>L'originalit&eacute; est le don premier, myst&eacute;rieux et formidable; sans lui,
+toutes les autres qualit&eacute;s de l'&eacute;crivain sont st&eacute;riles, nuisibles, et
+m&ecirc;me un peu ridicules, le jour o&ugrave; l'homme de lettres laborieux et
+intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut
+dress&eacute; en statue sur un pi&eacute;destal de tomes. Plus digne de gloire est le
+g&eacute;nie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux &eacute;clairs
+ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les
+Goncourt appartiennent &agrave; la caste des g&eacute;nies continus et sans
+d&eacute;faillance; s'ils ne doivent pas &ecirc;tre nombr&eacute;s parmi les demi-dieux, ils
+le seront parmi les h&eacute;ros qui accumul&egrave;rent un total de belles actions
+&eacute;gal &agrave; une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt
+fut une de ces belles actions, chacune d'une beaut&eacute; diff&eacute;rente et neuve.</p>
+
+<p>Historiens, appliquant aux &eacute;v&eacute;nements d'hier la m&eacute;thode documentaire
+d'Augustin Thierry, ils restitu&egrave;rent, en place d'une vision de parade,
+un XVIII<i>e</i> si&egrave;cle vivant et sinc&egrave;re, rajeuni par la typique anecdote,
+&eacute;clair&eacute; par le sourire des femmes, expliqu&eacute; par le costume, par le
+billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'&eacute;pigramme, par le
+mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est
+peut-&ecirc;tre la seule qui puisse int&eacute;resser d&eacute;sormais des esprits devenus
+sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les
+diff&eacute;rences que de ramener &agrave; l'unit&eacute; la diversit&eacute; des &eacute;v&eacute;nements. Si
+l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus g&eacute;n&eacute;raux, ceux qui
+se pr&ecirc;tent aux parall&egrave;les et aux th&eacute;ories, il suffit, comme disait
+Schopenhauer, de conf&eacute;rer avec H&eacute;rodote le journal du matin: tout
+l'interm&eacute;diaire, r&eacute;p&eacute;tition &eacute;vidente et fatale des faits les plus
+lointains et des faits les plus r&eacute;cents, devient inutile et fastidieux;
+Bossuet le rejette. Ce fut la premi&egrave;re originalit&eacute; des Goncourt de cr&eacute;er
+de l'histoire avec les d&eacute;tritus m&ecirc;me de l'histoire. Tout un mouvement de
+curiosit&eacute; date de l&agrave;; la publication de <i>l'Histoire de la Soci&eacute;t&eacute;
+fran&ccedil;aise pendant la R&eacute;volution et sous le Directoire</i> ouvrit l'&egrave;re du
+bibelot,&mdash;et que l'on ne voie pas en ce mot une intention d&eacute;pr&eacute;ciatrice;
+le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe mat&eacute;riel
+qui t&eacute;moigne devant le pr&eacute;sent de l'existence du pass&eacute;. En ce sens, le
+mus&eacute;e Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des
+Goncourt,&mdash;et, s'il avait achet&eacute; la partie historique du cabinet
+d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en
+s'enrichissant.</p>
+
+<p>L'Oeuvre historique des Goncourt, laiss&eacute;es de c&ocirc;t&eacute; ses cons&eacute;quences et
+son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imagin&egrave;rent d'&laquo;&eacute;crire&raquo;
+l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des
+livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif
+autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont
+vivait la reine: &agrave; conna&icirc;tre ses jeux, ses paroles, ses robes et ses
+coiffures, ils p&eacute;n&egrave;trent plus facilement jusqu'&agrave; son &acirc;me qui, occup&eacute;e
+sans doute de combinaisons politiques, l'&eacute;tait aussi de jeux, de robes
+et de coiffures. Tous ces d&eacute;tails, que les gens graves de l'an 1855
+taxaient d'enfantillages, ne les emp&ecirc;ch&egrave;rent pas de d&eacute;gager les premiers
+le v&eacute;ritable r&ocirc;le de la reine et de montrer que tous les fils venaient
+se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'&eacute;nigme
+que cherchaient en vain les historiens &laquo;s&eacute;rieux&raquo; et professionnels, les
+Goncourt la trouv&egrave;rent dans une bo&icirc;te &agrave; mouches, peut-&ecirc;tre, mais ils la
+trouv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Leur p&eacute;riode uniquement historique se cl&ocirc;t vers 1860: alors, sans
+modifier leurs proc&eacute;d&eacute;s, ils demandent aux faits de la vie contemporaine
+ce qu'ils avaient demand&eacute; au document du pass&eacute;: la v&eacute;rit&eacute; r&eacute;aliste.</p>
+
+<p>Chercher la v&eacute;rit&eacute; semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec
+de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la
+conscience, la v&eacute;racit&eacute;; ce sont les qualit&eacute;s fondamentales de
+l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs
+fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y &eacute;tudier
+la vie comme dans la vie elle-m&ecirc;me; les faits, transpos&eacute;s selon le ton
+n&eacute;cessaire, loin d'&ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;s, sont encore accentu&eacute;s et rendus plus
+vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumi&egrave;re
+logiques. Le r&eacute;alisme ne s'y &eacute;tale jamais avec la brutalit&eacute; d&eacute;mocratique
+o&ugrave; il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec
+d&eacute;licatesse, comme les m&eacute;decins font des plaies les plus sales; avec
+piti&eacute;, avec d&eacute;dain, avec joie,&mdash;toujours avec cette sup&eacute;riorit&eacute;
+aristocratique, don de ceux qui, &eacute;lev&eacute;s au-dessus de la basse vie, n'y
+inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs
+romans sont observ&eacute;s de haut, par un regard qui plonge; ils dominent
+leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents.</p>
+
+<p>Observateurs d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s, sans croyances, sans opinions sociales, ils
+vont dans la vie, la poitrine bravement tourn&eacute;e vers la lame, et ils
+notent, apr&egrave;s le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un r&eacute;pertoire
+authentique d'attestations dont ils ont &eacute;prouv&eacute; sur eux-m&ecirc;mes la v&eacute;rit&eacute;
+imm&eacute;diate. Que ces fiches soient rang&eacute;es dans leur cerveau ou dans des
+bo&icirc;tes, c'est l&agrave; qu'ils puisent s'ils ont &agrave; dire, ressentie par un de
+leurs personnages, une impression analogue &agrave; celle qu'ils &eacute;prouv&egrave;rent.
+Aussi ils &eacute;coutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris
+de nature, prompts &agrave; saisir la valeur significative d'un sourire, d'un
+regard, d'un geste. Voulant reproduire en son &eacute;l&eacute;mentaire v&eacute;racit&eacute; la
+langue des enfants, ils s'astreignirent &agrave; passer sur un banc des
+Tuileries d'immobiles apr&egrave;s-midi, fig&eacute;s en un feint sommeil, pour ne pas
+effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient
+la passion d'&eacute;couter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets
+comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des
+dunes; le survivant garda jusqu'&agrave; sa derni&egrave;re heure ce besoin de savoir
+ce qui se passe, de regarder par la fen&ecirc;tre, de soulever les stores et
+les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les
+romans devint la mati&egrave;re du <i>Journal</i>,&mdash;ce carnet colossal d'un
+romancier r&eacute;aliste.</p>
+
+<p>On appelle r&eacute;aliste le romancier qui ne travaille que d'apr&egrave;s
+l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un
+romancier qui ne serait que r&eacute;aliste ne serait que la moiti&eacute; d'un
+romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le r&eacute;alisme fut mani&eacute; par le
+d&eacute;plorable Champfleury. Comme m&eacute;thode, le r&eacute;alisme avait &eacute;t&eacute; invent&eacute; par
+les romantiques qui se vantaient, &agrave; l'imitation de Goethe, de m&ecirc;ler
+exactement dans leurs oeuvres la v&eacute;rit&eacute; et la po&eacute;sie. Plus tard, tandis
+que les uns gardaient la seule po&eacute;sie et, par Musset, arrivaient &agrave;
+Octave Feuillet, les autres, rejetant toute po&eacute;sie, venant de Stendhal,
+aboutissaient aux s&egrave;ches analyses de Duranty,&mdash;qu'aucun effort n'a pu
+tirer de son s&eacute;pulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir
+impatiemment le r&eacute;alisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les
+Goncourt perp&eacute;tu&egrave;rent, en le r&eacute;novant, le v&eacute;ritable romantisme des
+romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien &eacute;tudier leur oeuvre d'un
+peu pr&egrave;s, se rem&eacute;morer <i>Ren&eacute;e Mauperin</i> ou <i>Soeur Philom&egrave;ne</i>, ou m&ecirc;me la
+tragique <i>Germinie Lacerteux</i>, on sera forc&eacute; de le reconna&icirc;tre et on le
+reconna&icirc;tra un jour ou l'autre, si &eacute;quivoque que cela paraisse &agrave; cette
+heure, apr&egrave;s l'oraison fun&egrave;bre de M. Zola: les Goncourt furent des
+romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la <i>Faustin</i>, se
+cl&ocirc;t le cycle ouvert par Balzac.</p>
+
+<p>En aucun des romans qui vont de <i>Charles Demailly</i> &agrave; <i>Ch&eacute;rie</i>, on ne
+sent cette affectation d'insensibilit&eacute;, d'ironie froide qui caract&eacute;risa
+depuis les oeuvres de presque tous les m&eacute;danistes. Il y a m&ecirc;me chez eux
+un penchant &agrave; la piti&eacute; ou &agrave; la tendresse qui va jusqu'au
+sentimentalisme, mais discret, et si pur. <i>Ren&eacute;e Mauperin</i> est un livre
+de ce ton, plein de larmes cach&eacute;es; <i>Soeur Philom&egrave;ne</i> est une oeuvre de
+sentiment: d&eacute;gag&eacute;e par la pens&eacute;e du r&eacute;alisme adventice qui l'encombre et
+le d&eacute;figure, ce roman serait, en m&ecirc;me temps que la plus &eacute;mouvante, la
+plus pure histoire d'amour &eacute;crite depuis <i>Atala</i>. Ici, la m&eacute;thode a g&acirc;t&eacute;
+le g&eacute;nie, mais le g&eacute;nie et la tradition ont vaincu la m&eacute;thode.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'ils continuaient une p&eacute;riode litt&eacute;raire, ils en
+ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut
+<i>Germinie Lacerteux</i>, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde
+azur&eacute;e du ruisseau bord&eacute; de saules o&ugrave; Ninon, chantant une barcarolle,
+prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le
+naturalisme, en sa partie populaire, vient de <i>Germinie Lacerteux</i>;
+cette oeuvre forte et hardie n'&eacute;tait qu'un &eacute;pisode dans l'&eacute;pop&eacute;e des
+Goncourt; les ann&eacute;es suivantes ils donnaient <i>Manette Salomon</i>, puis
+<i>Madame Gervaisais</i>, analyse suraigu&euml; du mysticisme maladif; n&eacute;anmoins,
+c'est l'histoire de la servante hyst&eacute;rique qui semble avoir eu
+l'influence la plus d&eacute;cisive sur le d&eacute;veloppement ult&eacute;rieur du
+naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples
+imm&eacute;diats.</p>
+
+<p>La domination des Goncourt s'&eacute;tendit plus loin que sur une &eacute;cole; hormis
+peut-&ecirc;tre Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun &eacute;crivain qui ne l'ait
+subie pendant vingt ans, de 1869 &agrave; 1889: leur instrument de r&egrave;gne fut le
+style.</p>
+
+<p>On leur attribue le mot, d&eacute;mon&eacute;tis&eacute; depuis, <i>d'&eacute;criture artiste</i>; ils
+invent&egrave;rent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous
+ceux qui sont d&eacute;nu&eacute;s de style personnel et, naturellement, des
+journalistes, qui r&eacute;digent en h&acirc;te, dont le m&eacute;tier pour ainsi dire est
+de ne pas &laquo;&eacute;crire&raquo;. Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger
+des m&eacute;taphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'&agrave; des images
+in&eacute;dites ou retravaill&eacute;es, d&eacute;form&eacute;es par le passage forc&eacute; au laminoir du
+cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don
+particulier et une sensibilit&eacute; sp&eacute;ciale. On peut cependant, par la
+volont&eacute; et par le travail, acqu&eacute;rir un style presque personnel en
+cultivant, selon sa direction naturelle, la facult&eacute; qu'a tout homme
+intelligent d'exprimer sa pens&eacute;e au moyen de phrases. Trouver des
+phrases que nul n'a encore faites, en m&ecirc;me temps claires, harmonieuses,
+justes, vivantes, &eacute;mond&eacute;es de tout parasitisme oratoire, de tout lieu
+commun, des phrases o&ugrave; les mots, m&ecirc;me les plus ordinaires, prennent,
+comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu
+tourment&eacute;es, greff&eacute;es adroitement de ces incidentes qui d&eacute;concertent,
+puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le
+m&eacute;canisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des &ecirc;tres, oui,
+qui semblent vivre d'une vie d&eacute;licieusement factice, comme des cr&eacute;ations
+de magie.</p>
+
+<p>Quand on a go&ucirc;t&eacute; &agrave; ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des
+bas litt&eacute;rateurs. Si les Goncourt &eacute;taient devenus populaires, si la
+notion du style pouvait p&eacute;n&eacute;trer dans les cerveaux moyens! On dit que le
+peuple d'Ath&egrave;nes avait cette notion.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'originalit&eacute; de leur style, l'importance de leur r&ocirc;le litt&eacute;raire,
+historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez
+le survivant jusqu'&agrave; la derni&egrave;re heure, c'est la f&eacute;condit&eacute;. Non pas la
+banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerb&egrave;rent en d'infinis
+tomes, non pas cette f&eacute;condit&eacute; &agrave; la Sand toute pareille au travail
+naturel de l'animal prolifique,&mdash;mais une production raisonn&eacute;e et voulue
+d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur &eacute;taient possibles, et
+diversifi&eacute;es assez pour que rien d'essentiel n'ait &eacute;chapp&eacute; &agrave; leurs mains
+d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les
+plus beaux et les plus vari&eacute;s de forme, de couleur et de saveur; ils ont
+dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient &agrave; en dire,
+et cela m&eacute;thodiquement, d'apr&egrave;s un plan secret, mais certainement
+&eacute;labor&eacute; d&egrave;s leurs premi&egrave;res ann&eacute;es de travail. Demeur&eacute; seul, Edmond de
+Goncourt compl&eacute;ta l'oeuvre commune par des livres o&ugrave;, s'il y a quelque
+chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la <i>Faustin</i> et
+<i>Ch&eacute;rie</i> t&eacute;moignent que si les deux fr&egrave;res avaient ensemble du g&eacute;nie, le
+mourant l&eacute;gua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que
+l'on ait dit, le second des Goncourt &eacute;tait peut-&ecirc;tre le moins &acirc;pre des
+deux, en m&ecirc;me temps que le moins esclave des r&egrave;gles r&eacute;alistes; dans les
+oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus
+profonde, la piti&eacute; plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que
+les <i>Fr&egrave;res Zemganno</i> et peu sont plus poignants que la <i>Fille Elisa</i>.
+Les pages o&ugrave; il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes
+auraient fait abolir cette coutume abominable si nous &eacute;tions un peuple
+apte encore aux sentiments &eacute;l&eacute;mentaires de la mis&eacute;ricorde.</p>
+
+<p>Enfin, et pour r&eacute;sumer l'impression que donne la vue panoramique de
+cette double existence, si noblement prolong&eacute;e par l'un d'eux jusque
+vers l'extr&ecirc;me vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de
+lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces
+mots, si vilipend&eacute;s: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de
+Goncourt e&ucirc;t pu signer ainsi son testament. Il &eacute;tait &laquo;de lettres&raquo;, comme
+on &eacute;tait jadis &laquo;de robe&raquo; ou &laquo;d'&eacute;p&eacute;e&raquo;; il l'&eacute;tait tout entier,
+simplement, fi&egrave;rement,&mdash;mais jusqu'&agrave; la souffrance et jusqu'&agrave; la manie,
+comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre
+de tout autre, e&ucirc;t paru inutile et m&ecirc;me absurde. Il &eacute;crivait pour se
+r&eacute;aliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses go&ucirc;ts et ses
+d&eacute;go&ucirc;ts. Nul autre souci,&mdash;et surtout quel m&eacute;morable d&eacute;sint&eacute;ressement!
+En tout autre temps, nul n'aurait song&eacute; &agrave; louer Edmond de Goncourt pour
+ce d&eacute;dain de l'argent et de la basse popularit&eacute;, car l'amour est
+exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, apr&egrave;s les
+exemples de toutes les avidit&eacute;s qui nous ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s depuis vingt ans
+par les boursiers de lettres, par la coulisse de la litt&eacute;rature, il est
+juste et n&eacute;cessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour
+l'argent, ceux qui v&eacute;curent pour l'id&eacute;e et pour l'art.</p>
+
+<p>La place des Goncourt dans l'histoire litt&eacute;raire de ce si&egrave;cle sera
+peut-&ecirc;tre aussi grande que celle m&ecirc;me de Flaubert, et ils la devront &agrave;
+leur souci si nouveau, si scandaleux en une litt&eacute;rature alors encore
+toute rh&eacute;toricienne, de la &laquo;non-imitation&raquo;; cela a r&eacute;volutionn&eacute; le monde
+de l'&eacute;criture. Flaubert devait beaucoup &agrave; Chateaubriand; il serait
+difficile de nommer le ma&icirc;tre des Goncourt. Ils conquirent pour eux,
+ensuite pour tous les talents, le droit &agrave; la personnalit&eacute; stricte, le
+droit &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme artistique, le droit pour un &eacute;crivain de s'avouer tel
+quel, et rien qu'ainsi, sans s'inqui&eacute;ter des mod&egrave;les, des r&egrave;gles, de
+tout le p&eacute;dantisme universitaire et c&eacute;naculaire, le droit de se mettre
+face &agrave; face avec la vie, avec la sensation, avec le r&ecirc;ve, avec l'id&eacute;e,
+de cr&eacute;er sa phrase&mdash;et m&ecirc;me, dans les limites du g&eacute;nie de la langue, sa
+syntaxe.</p>
+
+<p>Ainsi, ils compl&eacute;t&egrave;rent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement
+d'avoir lib&eacute;r&eacute; les mots du dictionnaire; ainsi ils achev&egrave;rent
+l'&eacute;volution du romantisme en fondant d&eacute;finitivement la libert&eacute; du style.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2><a name="HELLO" id="HELLO"></a>HELLO</h2>
+
+<h3><i>OU LE CROYANT</i></h3>
+
+
+<p>Hello repr&eacute;sente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la
+cr&eacute;dulit&eacute;, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.</p>
+
+<p>La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux
+mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute;, du moins &agrave; la v&eacute;racit&eacute; de sa vie et de la vie; il faut qu'il
+ait foi dans la floraison, aux heures o&ugrave; il plante son verger, et foi
+dans la fructification aux heures o&ugrave; il se prom&egrave;ne sous les fleurs. Les
+fleurs qu'il d&eacute;sire et les fruits qu'il attend diff&egrave;rent selon la nature
+de son &acirc;me, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les
+fruits, et qu'il s'endormira rassasi&eacute; au pied de l'arbre de sa
+pr&eacute;dilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous
+les vieux automnes ne l'incline pas &agrave; se coucher avant tout travail,
+parmi la terrible st&eacute;rilit&eacute; de l'herbe.</p>
+
+<p>Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un repr&eacute;sentant de
+l'humanit&eacute; croyante, de l'humanit&eacute; qui, ayant &agrave; peine sem&eacute;, se penche
+d&eacute;j&agrave; anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une mal&eacute;diction
+sur le sein de la terre; il est peut-&ecirc;tre pourri depuis le meurtre
+d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence &agrave; jeter des
+graines dans la gl&egrave;be pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son
+coeur, il y enterre son &acirc;me, il descend tout entier dans cette tombe
+miraculeuse, et l&agrave;, paisible sous le terrible manteau des herbes
+st&eacute;riles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination
+divine.</p>
+
+<p>La foi est imputrescible, puisque l'humanit&eacute; vit et puisque le silence
+des tombes ne l'a pas d&eacute;courag&eacute;e de creuser de nouvelles tombes.</p>
+
+<p>Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'esp&eacute;rance impr&eacute;cise d'un
+h&eacute;doniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son
+but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la v&eacute;rit&eacute;, il va vers
+la v&eacute;rit&eacute;. Il sait ce qu'il s&egrave;me, il sait ce qu'il r&eacute;coltera, et quand
+il se confie &agrave; la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit
+d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>S'il va vers la v&eacute;rit&eacute;, c'est par ob&eacute;issance; pour aller vers la v&eacute;rit&eacute;,
+il est forc&eacute; de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa
+chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il
+disputera, s&ucirc;r de la victoire, aux chiens de l'erreur.</p>
+
+<p>Il sait ce que c'est que la v&eacute;rit&eacute;; il sait donc ce que c'est que
+l'erreur.</p>
+
+<p>Pour lui, le monde des id&eacute;es se divise en deux h&eacute;misph&egrave;res; l'un est
+continuellement &eacute;clair&eacute; par le rayonnement de l'infini; l'autre est
+continuellement ent&eacute;n&eacute;br&eacute; par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi
+l'orgueil engendre les t&eacute;n&egrave;bres: l'orgueil est un &eacute;cran entre
+l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple
+lui-m&ecirc;me et se contemple seul, car il se croit seul. C'est l&agrave; l'erreur
+absolue, comme la v&eacute;rit&eacute; absolue est de ne pas croire en soi, mais de
+croire en Dieu seul, qui est la v&eacute;rit&eacute; unique.</p>
+
+<p>La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. &laquo;Rien n'arrive
+sans son ordre ou sans sa permission.&raquo; Mais Dieu est logique; il y a un
+&laquo;plan divin&raquo;: Hello le conna&icirc;t sommairement. Dieu veut ce que Hello
+croit. Dieu veut l'accomplissement de la v&eacute;rit&eacute;; Dieu veut s'accomplir
+lui-m&ecirc;me et se r&eacute;aliser partiellement en toute cr&eacute;ature de bonne
+volont&eacute;. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses
+actes sont parfois terribles, mais ceux-l&agrave; seuls en souffrent parmi les
+hommes qui habitent l'h&eacute;misph&egrave;re des t&eacute;n&egrave;bres; ceux qui se sont rang&eacute;s
+du c&ocirc;t&eacute; de la lumi&egrave;re peuvent &ecirc;tre passag&egrave;rement &eacute;blouis et navr&eacute;s: un
+jour viendra o&ugrave; le souvenir m&ecirc;me des agonies ne sera plus que la joie de
+comprendre la n&eacute;cessit&eacute; fugitive de la douleur humaine.</p>
+
+<p>La Providence, ayant organis&eacute;, administre par l'interm&eacute;diaire de
+l'Eglise. L'Eglise r&eacute;sout les affaires courantes et de logique; en ce
+domaine elle est souveraine. La Providence se r&eacute;serve l'extraordinaire
+et l'absurde, c'est-&agrave;-dire le surnaturel; en cet ordre d'id&eacute;es, elle
+op&egrave;re le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie,
+qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement &agrave; tout
+miracle admis par l'Eglise; &agrave; la vertu des reliques; aux apparitions;
+aux gu&eacute;risons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances
+temporaires de l'infini. Dieu est pench&eacute; sur nous; il nous observe comme
+nous observons une fourmili&egrave;re; il rel&egrave;ve, si elles tombent trop
+charg&eacute;es du fardeau de la croix &eacute;lue, les fourmis croyantes, les fourmis
+au coeur pur et m&ecirc;mes les fourmis p&eacute;cheresses mais en qui le souffle du
+p&eacute;ch&eacute; n'a pas &eacute;teint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle &agrave; ses
+fourmis pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es; il les encourage; il leur pr&eacute;dit l'avenir; il leur
+d&eacute;voile les cataclysmes par quoi les m&eacute;chants seront avertis et inclin&eacute;s
+au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volont&eacute;,
+s'arr&ecirc;te sur la pente du f&eacute;tu, et rend &agrave; Dieu son regard d'amour.</p>
+
+<p>Hello est chr&eacute;tien et catholique absolument; il croit avec g&eacute;nie; il
+croit spontan&eacute;ment, sans effort, mais avec l'&eacute;nergie du batelier,
+emport&eacute; par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve.
+Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des
+rives l'int&eacute;resse &agrave; peine et ne l'int&eacute;resse pas comme paysage. Quand il
+a regard&eacute; un d&eacute;fil&eacute; de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les
+yeux un bon moment et m&eacute;dite sur la signification des arbres, des
+arbustes et des herbes. Ayant m&eacute;dit&eacute;, il comprend, car il est apte &agrave;
+comprendre tout, et il comprend &agrave; l'inverse du savant. Le comment des
+choses ne l'inqui&egrave;te pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve
+toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple,
+l'&eacute;ternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu
+ainsi.</p>
+
+<p>On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se
+contente que de l'infini. A chaque pas, &agrave; chaque coup d'aviron, &agrave; chaque
+pont, &agrave; chaque gu&eacute;, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour
+traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un b&acirc;ton lourd et haut comme
+un ch&ecirc;ne. Sans ce b&acirc;ton le croyant tombe et s'&eacute;vanouit: Hello manie le
+sien avec certitude et avec d&eacute;lectation. Selon les circonstances de la
+route il en fait un &eacute;pieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans
+les menues branches il taille des fl&egrave;ches; les ramilles lui servent de
+verges: il a du plaisir &agrave; fustiger le monde avec les verges de l'infini.</p>
+
+<p>Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais
+humainement sur l'essence des &acirc;mes ou des intelligences; son regard
+p&eacute;n&egrave;tre les &eacute;corces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des
+secrets une lumi&egrave;re pareille &agrave; ces lampes par quoi on &eacute;claire subitement
+les cavernes et les ab&icirc;mes. Le regard du croyant et sa lampe s'arr&ecirc;tent
+&agrave; la porte ou &agrave; la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser
+les surfaces; il est prudent; sa lumi&egrave;re s'appelle la Foi: il a peur de
+la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il r&ocirc;de
+autour du myst&egrave;re comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir
+compt&eacute; les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une
+nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des probl&egrave;mes, ces
+troupeaux d'id&eacute;es; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'o&ugrave; il leur
+d&eacute;fend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes:
+probl&egrave;me, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi,
+si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'id&eacute;es r&eacute;unies l&agrave; sous un
+berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier,
+parce que j'ai dessin&eacute; un cercle autour de ton p&acirc;turage et parce que tu
+p&acirc;tures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison
+circulaire, vois comme les &eacute;tincelles jaillissent quand mes pieds
+foulent l'herbe de la v&eacute;rit&eacute;; et toutes ces &eacute;tincelles, vois comme elles
+se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je
+les engerbe, je les emporte sur mes &eacute;paules, fardeau glorieux de v&eacute;rit&eacute;,
+et je te laisse p&acirc;turer l'ignominie empoisonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y a le bien et le mal. Hello est tr&egrave;s simplet sous son air de
+profondeur. C'est un proph&egrave;te infiniment na&iuml;f. Il a la na&iuml;vet&eacute; du g&eacute;nie
+et la na&iuml;vet&eacute; de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant
+vu jamais les paysages d'id&eacute;es que de loin, dans un brouillard d'aurore
+ou de cr&eacute;puscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se
+nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et
+dans le troupeau des id&eacute;es il ne fait que cette distinction: il y a des
+brebis blanches et des brebis noires.</p>
+
+<p>Toutes les sciences lui sont &eacute;trang&egrave;res, m&ecirc;me celles que les chr&eacute;tiens
+cultivent en vue de fins apolog&eacute;tiques. En histoire, il est demeur&eacute; &agrave;
+Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial,
+il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait gu&egrave;re que cela.</p>
+
+<p>Ignorant, il est cr&eacute;dule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable
+Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le m&eacute;prise pour
+exalter Beno&icirc;t Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que
+des principes ext&eacute;rieurs &agrave; lui-m&ecirc;me, il ne juge pas, il accepte et il
+explique. Il a endoss&eacute; la foi comme un v&ecirc;tement; il s'est orn&eacute; de
+superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la
+langue de M. Olier conserv&eacute;e dans un bocal &agrave; Saint-Sulpice. On dirait
+qu'il veut d&eacute;courager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un
+dessein: &eacute;taler sa foi comme les lessiveuses &eacute;talent du linge sur une
+haie. Il &eacute;tale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les
+plus trou&eacute;s et les plus tach&eacute;s. Il est fier de sa foi et de son
+ignorance, et de sa cr&eacute;dulit&eacute;, et de ses chiffons mal blanchis. Il
+voudrait que l'Eglise lui ordonn&acirc;t des croyances et des &eacute;talages plus
+humiliants. Ayant bais&eacute; les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont
+et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus r&eacute;pugnantes joies:
+par un c&ocirc;t&eacute;, la v&eacute;n&eacute;ration des reliques se rapproche des divagations
+sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils
+sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles
+sont malpropres.</p>
+
+<p>Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a tach&eacute; son
+front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussi&egrave;re,
+celles des sentiers o&ugrave; des sueurs ont suint&eacute;, celles des dalles o&ugrave; des
+femmes accroupies ont laiss&eacute; l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hyst&eacute;rie
+de la poussi&egrave;re. Il y aussi l'hyst&eacute;rie du d&eacute;bris de cimeti&egrave;re et de la
+pi&egrave;ce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volont&eacute;s:
+l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant
+l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut
+se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et &agrave; la volont&eacute;
+de la mort.</p>
+
+<p>Dans l'exc&egrave;s de l'humilit&eacute; il y a de l'orgueil; il y a de la vanit&eacute; dans
+l'exc&egrave;s de la croyance. Hello a la vanit&eacute; de la croyance et l'orgueil
+de l'humilit&eacute;. Il accepte l'absurde avec ostentation; il d&eacute;pr&eacute;cie son
+intelligence avec fiert&eacute;. Il se donne &agrave; croire des choses dont la
+stupidit&eacute; ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les
+mains &agrave; des contacts o&ugrave; h&eacute;siteraient des manouvriers, mais c'est pour
+dire: Voyez comme je suis sup&eacute;rieur aux gentils. Je suis sup&eacute;rieur aux
+gentils parce que je suis ob&eacute;issant, croyant et humble. Si je suis un
+&ecirc;tre d'&eacute;lection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour:
+l'infini m'a &eacute;lu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couch&eacute;
+dans la poussi&egrave;re, parce que j'ai l&eacute;ch&eacute; la poussi&egrave;re, parce que je me
+suis roul&eacute; dans la poussi&egrave;re, poussi&egrave;re sur laquelle je vous prie,
+fr&egrave;res, de marcher avec assurance et de cracher avec m&eacute;pris. Puisque
+l'infini m'a &eacute;lu, je veux que vous me m&eacute;prisiez: cela sera ma seule
+r&eacute;compense terrestre. Je veux para&icirc;tre un Labre intellectuel. Vous
+marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je
+puis, comme une vermine, me cacher dans la poussi&egrave;re. Je suis grand, je
+suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un
+atome impr&eacute;gn&eacute; de la grandeur, de la force, de la beaut&eacute;, de la puret&eacute;
+et de la v&eacute;rit&eacute; de Dieu. Quand je parle, on ne m'&eacute;coute pas, parce que
+ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'&eacute;couter: on n'&eacute;coute pas
+le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le
+vent et je passe au milieu des gal&egrave;res mortes comme une triomphante
+barque dont les voiles sont gonfl&eacute;es par le souffle des anges: elle
+glisse comme un fant&ocirc;me divin, au milieu des gal&egrave;res mortes, et les
+rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils
+s'arr&ecirc;tent en se disant l'un &agrave; l'autre: quelque chose vient de passer
+pendant que nous dormions.</p>
+
+<p>Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'&eacute;coute pas. Voit-on
+Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous,
+arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle
+&eacute;ternellement &agrave; chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et
+si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'&eacute;coute pas, parce que je
+suis l'envoy&eacute; de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&laquo;Le G&eacute;nie est arm&eacute; d'une partialit&eacute; terrible, comme une &eacute;p&eacute;e &agrave; deux
+tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal!
+Cette seconde gloire lui est inh&eacute;rente tout autant que la premi&egrave;re.
+J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de
+son amour.&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; Hello peint par lui-m&ecirc;me, croyant qui croit &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il ajoute:</p>
+
+<p>&laquo;Une des meilleures mani&egrave;res, non de d&eacute;finir, malt de faire deviner
+l'homme de g&eacute;nie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme
+m&eacute;diocre.&raquo;</p>
+
+<p>C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas m&eacute;diocre, puisqu'il
+est excessif; il est vraiment le contraire du m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>Il continue:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre une d&eacute;finition compl&egrave;te du g&eacute;nie est-elle impossible, parce
+que le g&eacute;nie fait &eacute;clater toutes les formules.</p>
+
+<p>&laquo;Il est tellement son nom &agrave; lui-m&ecirc;me qu'il n'en peut pas supporter
+d'autres. Son nom est le g&eacute;nie, son atmosph&egrave;re est la gloire.</p>
+
+<p>&laquo;Aucune p&eacute;riphrase n'&eacute;quivaut &agrave; son nom, aucune atmosph&egrave;re ne remplace
+son atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il refuse de se laisser enfermer dans une d&eacute;finition. Il brise tous les
+cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le
+circonscrire, il fait comme le h&eacute;ros juif: il emporte avec lui sur la
+montagne les portes de sa prison.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Hello, qui a du g&eacute;nie, n'est pas le g&eacute;nie. Il n'emportera pas sur
+la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure
+l&agrave;, il s'y trouve bien. Au lieu de d&eacute;sarticuler les portes, il y ajoute
+de nouveaux verrous. Samson est le r&eacute;volt&eacute;; Hello est le croyant.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="BIBLIOGRAPHIE" id="BIBLIOGRAPHIE"></a>BIBLIOGRAPHIE</h2>
+
+<p class="caption">G.-ALBERT AURIER (1865-1892).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>L'Oeuvre maudit</i> (1889).&mdash;<i>Vieux</i> (1891).&mdash;<i>Oeuvres Posthumes</i>
+ (1893).</div>
+
+<p class="caption">MAURICE BARR&Egrave;S (1862).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Les Taches d'encre</i> (1883).-<i>Le Quartier Latin</i> (1888).&mdash;<i>Sous
+ l'oeil des Barbares</i> (1888).&mdash;<i>Un Homme libre</i> (1889).&mdash;<i>Une Heure
+ chez Monsieur Renan</i> (1890).&mdash;<i>Le Jardin de B&eacute;r&eacute;nice</i>
+ (1891).&mdash;<i>Trois Stations de psychoth&eacute;rapie</i> (1891).&mdash;<i>Le Culte du
+ Moi</i> (1892).&mdash;<i>L'Ennemi des Lois</i> (1892).&mdash;<i>Toute licence sauf
+ contre l'amour</i> (1892).&mdash;<i>Une Journ&eacute;e parlementaire</i> (1894).&mdash;<i>Du
+ Sang, de la Volupt&eacute; et de la Mort</i> (1894).&mdash;<i>Les D&eacute;racin&eacute;s</i> (1897).</div>
+
+<p class="caption">HENRY BATAILLE (1873).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>La Chambre blanche</i> (1895).&mdash;<i>Ton Sang, pr&eacute;c&egrave;de de la L&eacute;preuse</i>
+ (1897).&mdash;<i>Et voici le Jardin</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">L&Eacute;ON BLOY (1846).</p>
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Le R&eacute;v&eacute;lateur du Globe</i> (1884).&mdash;<i>Propos d'un Entrepreneur de
+ d&eacute;molitions</i> (1884).&mdash;<i>Le Pal</i> (1885).&mdash;<i>Le D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;</i> (1887).&mdash;<i>Un
+ Brelan d'Excommuni&eacute;s</i> (1889).&mdash;<i>Christophe Colomb devant les
+ Taureaux</i> (1890).&mdash;<i>Le Salut par les Juifs</i> (1892).&mdash;<i>Sueur de
+ sang</i> (1893).&mdash;<i>L&eacute;on Bloy devant les Cochons</i> (1894).&mdash;<i>Histoires
+ d&eacute;sobligeantes</i> (1894).&mdash;<i>Ici on assassine les grands Hommes</i>
+ (1895).&mdash;<i>La Chevali&egrave;re de la Mort</i> (1896).&mdash;<i>La Femme Pauvre</i>
+ (1897).&mdash;<i>Le Mendiant ingrat</i> (1898).
+</div>
+
+<p class="caption">VICTOR CHARBONNEL (1863).</p>
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Les Mystiques dans la litt&eacute;rature pr&eacute;sente</i> (1897).&mdash;<i>Un Congr&egrave;s
+ universel des Religions</i> (1897).&mdash;<i>La Volont&eacute; de vivre</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">PAUL CLAUDEL (1870).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>T&ecirc;te d'Or</i> (1891).&mdash;<i>La Ville</i> (1893).&mdash;<i>L'Agamemnon d'Eschyle</i>
+ (1896).</div>
+
+<p class="caption">EDOUARD DUJARDIN (1861).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Les Hantises</i> (1886).&mdash;<i>A la Gloire d'Antonia</i> (1887).&mdash;<i>Pour la
+ Vierge du Roc ardent</i> (1888).&mdash;<i>Les Lauriers sont coup&eacute;s</i> (1888).&mdash;<i>Antonia</i>
+ (1891).&mdash;<i>La Com&eacute;die des Amours</i> (1891).&mdash;<i>R&eacute;ponse de
+ la Berg&egrave;re au Berger</i> (1892).&mdash;<i>Le Chevalier du Pass&eacute;</i> (1892).&mdash;<i>La
+ Fin d'Antonia</i> (1893).&mdash;<i>Les Lauriers sont coup&eacute;s</i>, avec <i>trois</i>
+ <i>Po&egrave;mes</i> et les <i>Hantises</i> (1897).&mdash;<i>L'Initiation au P&eacute;ch&eacute; et &agrave;
+ l'Amour</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">MAX ELSKAMP (1862).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Dominical</i> (1892).&mdash;<i>Salutations, dont d'ang&eacute;liques</i>
+ (1893).&mdash;<i>En Symbole vers l'Apostolat</i> (1895).&mdash;<i>Six Chansons de
+ pauvre homme pour c&eacute;l&eacute;brer la semaine de Flandre</i> (1896).&mdash;<i>La
+ Louange de la Vie</i> (1898).&mdash;<i>Enluminures</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">F&Eacute;LIX F&Eacute;N&Eacute;ON (1865).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Les Impressionnistes en 1886</i> (1886).</div>
+
+<p class="caption">ANDR&Eacute; FONTAINAS (1865).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Le Sang des Fleurs</i> (1889).&mdash;<i>Les Vergers illusoires</i>
+ (1892).&mdash;<i>Nuits d'Epiphanie</i> (1894).&mdash;<i>Les Estuaires d'ombre</i>
+ (1896).&mdash;<i>Cr&eacute;puscules</i> (1897).</div>
+
+<p class="caption">PAUL FORT (1872).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>La Petite B&ecirc;te</i> (1890).&mdash;<i>Plusieurs choses</i> (1894).&mdash;<i>Premi&egrave;res
+ Lueurs sur la colline</i> (1894).&mdash;<i>Presque les doigts aux clefs</i>
+ (1894).&mdash;<i>Il y a l&agrave; des cris</i> (1895).&mdash;<i>Ballades: Ma L&eacute;gende</i>
+ (1896).&mdash;<i>Ballades: La Mer</i> (1896).&mdash;<i>Ballades: Les Saisons</i>
+ (1896).&mdash;<i>Ballades: Louis XI, curieux homme</i> (1896).&mdash;<i>Ballades
+ Fran&ccedil;aises</i> (1897).&mdash;<i>Montagne (Ballades Fran&ccedil;aises, IIe
+ s&eacute;rie</i>) (1898).</div>
+
+<p class="caption">REN&Eacute; GHIL (1862).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>L&eacute;gendes d'Ames et de Sang</i> (1885).&mdash;<i>Trait&eacute; du Verbe</i> (1886 et
+ 1888).&mdash;<i>Le Geste ing&eacute;nu</i> (1887).&mdash;I. <i>Dire du Mieux: Le Meilleur
+ Devenir et le Geste ing&eacute;nu</i> (1889).&mdash;<i>M&eacute;thode &eacute;volutive-instrumentiste
+ d'une po&eacute;sie rationnelle</i> (1889).&mdash;I. <i>Dire du Mieux: La Preuve &eacute;go&iuml;ste</i>
+ (1890).&mdash;<i>En m&eacute;thode &agrave; l'oeuvre</i> (1891).&mdash;I. <i>Dire du Mieux:
+ Le Voeu de vivre</i> (1891-92-93).&mdash;I. <i>Dire du Mieux: L'Ordre
+ Altruiste</i> (1894-95-97).</div>
+
+<p class="caption">EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>En 18..</i> (1851).&mdash;<i>Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture.
+ Gravure. Lithographie</i> (1852).&mdash;<i>La Lorette</i> (1853).&mdash;<i>Myst&egrave;res des
+ th&eacute;&acirc;tres</i> (1853).&mdash;<i>La R&eacute;volution dans les moeurs</i>
+ (1854).&mdash;<i>Histoire de la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise pendant la R&eacute;volution</i>
+ (1854).&mdash;<i>Histoire de la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise pendant le Directoire</i>
+ (1855).&mdash;<i>La Peinture &agrave; l'Exposition de 1855</i> (1855).&mdash;<i>Une
+ Voiture de masques</i> (1856); 2e &eacute;dit. en 1876, sous le
+ titre: <i>Quelques cr&eacute;atures de ce temps</i>.&mdash;<i>Les Actrices</i> (1856);
+ 2e &eacute;dit. sous le titre d'<i>Armande</i> (1892).&mdash;<i>Sophie
+ Arnould, d'apr&egrave;s sa correspondance et ses m&eacute;moires in&eacute;dits</i>
+ (1857),&mdash;<i>Portraits intimes du XVIIIe si&egrave;cle. &Eacute;tudes
+ nouvelles d'apr&egrave;s les lettres authographes et les documents
+ in&eacute;dits</i> (1857-1858, 2 vol.)&mdash;<i>Histoire de Marie-Antoinette</i>
+ (1858).&mdash;<i>L'Art du XVIIIe si&egrave;cle</i> (1859-1875), 12
+ fascicules et 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> s&eacute;ries (1882, 2 vol.).&mdash;<i>Les
+ Hommes de lettres</i> (1860); 2<sup>e</sup> &eacute;d. en 1868 sous le titre
+ de <i>Charles Demailly</i>.&mdash;<i>Les Ma&icirc;tresses de Louis XV. Lettres et
+ documents in&eacute;dits</i> (1860, 2 vol.).&mdash;<i>Soeur Philom&egrave;ne</i> (1861).&mdash;<i>La
+ Femme au XVIIIe si&egrave;cle</i> (1862).&mdash;<i>Ren&eacute;e Mauperin</i>
+ (1864).&mdash;<i>Germinie Lacerteux</i> (1864).&mdash;<i>Henriette Mar&eacute;chal</i>
+ (1866).&mdash;<i>Id&eacute;es et Sensations</i> (1866).-<i>Manette Salomon</i> (1867, 2
+ vol.).&mdash;<i>Madame Gervaisais</i> (1869).&mdash;<i>Gavarni, l'homme et l'oeuvre</i>
+ (1873.)&mdash;<i>La Patrie en danger</i> (1873).&mdash;<i>L'Amour au
+ XVIIIe si&egrave;cle</i> (1875).&mdash;<i>La Du Barry</i> (1878).&mdash;<i>Madame
+ de Pompadour</i> (1878).&mdash;<i>La Duchesse de Ch&acirc;teauroux et ses soeurs</i>
+ (1879), ces 3 vol. formant la 2<sup>e</sup> &eacute;dit. des <i>Ma&icirc;tresses
+ de Louis XV</i>.&mdash;<i>Pages retrouv&eacute;es</i> (1886).&mdash;<i>Journal des Goncourt.
+ M&eacute;moires de la vie litt&eacute;raire</i> (1887-1896, 9 vol.).&mdash;<i>Pr&eacute;faces et
+ manifestes litt&eacute;raires</i> (1888).&mdash;<i>L'Italie d'hier, notes de
+ voyages, 1855-1856</i> (1894).</div>
+
+<p class="caption">EDMOND DE GONCOURT (1822-1896).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Catalogue raisonn&eacute; de l'oeuvre peint, dessin&eacute; et grav&eacute; d'Antoine
+ Watteau</i> (1875).&mdash;<i>Catalogue raisonn&eacute; de l'oeuvre peint, dessin&eacute; et
+ grav&eacute; de P.-P. Prud'hon</i> (1876).&mdash;<i>La Fille &Eacute;lisa</i> (1877).&mdash;<i>Les
+ Fr&egrave;res Zemganno</i> (1879).&mdash;<i>La Maison d'un artiste</i> (1881, 2
+ vol.).&mdash;<i>La Faustin</i> (1882).&mdash;<i>La Saint-Huberty, d'apr&egrave;s ses
+ M&eacute;moires et sa correspondance</i> (1882).&mdash;<i>Ch&eacute;rie</i> (1884).&mdash;<i>Germinie
+ Lacerteux</i>, pi&egrave;ce (1888).&mdash;<i>Mademoiselle Clairon, d'apr&egrave;s ses
+ correspondances et les rapports de police du temps</i>
+ (1890).&mdash;<i>Outamaro, le peintre des maisons vertes</i> (1891).&mdash;<i>La
+ Guimard</i> (1893).&mdash;<i>A bas le progr&egrave;s</i>! (1893).&mdash;<i>Hokousa&iuml;</i> (1896).</div>
+
+<p class="caption">JULES DE GONCOURT (1830-1870).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Lettres</i> (1885).</div>
+
+<p class="caption">ERNEST HELLO (1828-1885).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Renan, l'Allemagne et l'ath&eacute;isme au XIXe si&egrave;cle</i>
+ (1858).&mdash;<i>Le Style</i> (1861).&mdash;<i>Ang&egrave;le de Foligno</i>, traduction et
+ commentaire (1868).&mdash;<i>Rusbrock l'Admirable</i>, traduction et
+ commentaire (1869).&mdash;<i>Oeuvres choisies de Jeanne Ch&eacute;zard de Matel</i>
+ (1870).&mdash;<i>La Vierge dans l'Ecriture</i> (1870).&mdash;<i>Le Jour du Seigneur</i>
+ (1870).&mdash;<i>L'Homme</i> (1871).&mdash;<i>Les Physionomies de Saints</i>
+ (1875).&mdash;<i>Paroles de Dieu</i> (1878).&mdash;<i>Contes extraordinaires</i>
+ (1879).&mdash;<i>Les Plateaux de la Balance</i> (1880).&mdash;<i>Philosophie et
+ Ath&eacute;isme</i> (1895).&mdash;<i>Le Si&egrave;cle</i> (1895).</div>
+
+<p class="caption">FRANCIS JAMMES (1868).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Six sonnets</i> (1891).&mdash;<i>Vers</i> (1892).&mdash;<i>Vers</i> (1893).&mdash;<i>Vers</i>
+ (1894).&mdash;<i>Un Jour</i> (1896).&mdash;<i>De l'Ang&eacute;lus de l'aube &agrave; l'Ang&eacute;lus du
+ soir</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">JEAN LORRAIN (1855).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Le Sang des Dieux</i> (1882).&mdash;<i>La For&ecirc;t bleue</i> (1883).&mdash;<i>Les
+ Lepillier</i> (1885).&mdash;<i>Viviane</i> (1885).&mdash;<i>Modernit&eacute;s</i> (1885).&mdash;<i>Tr&egrave;s
+ Russe</i> (1886).&mdash;<i>Griseries</i> (1887).&mdash;<i>Dans l'Oratoire</i> (1888).&mdash;<i>Sonyeuse</i>
+ (1891).&mdash;<i>Buveurs d'&acirc;mes</i> (1893).&mdash;<i>Sensations et
+ souvenirs</i> (1894).&mdash;<i>Yanthis</i> (1894).&mdash;<i>La Petite Classe</i>
+ (1895).&mdash;<i>Le Conte du Boh&eacute;mien</i> (1896).&mdash;<i>Broc&eacute;liande</i> (1896).&mdash;<i>Un
+ D&eacute;moniaque</i> (1896).&mdash;<i>Une Femme par jour</i> (1896).&mdash;<i>Contes pour lire
+ &agrave; la chandelle</i> (1897).&mdash;<i>Ames d'Automne</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">CAMILLE MAUCLAIR (1872).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Eleusis</i> (1894).&mdash;<i>St&eacute;phane Mallarm&eacute;</i> (1894).&mdash;<i>Sonatines
+ d'Automne</i> (1895)&mdash;<i>Couronne de clart&eacute;</i> (1805).&mdash;<i>Jules
+ Laforgue</i> (1896).&mdash;<i>Les Clefs d'or</i> (1896).&mdash;<i>L'Orient Vierge</i>
+ (1897).</div>
+
+<p class="caption">HENRI MAZEL (1864).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Le Nazar&eacute;en</i> (1891).&mdash;<i>La Fin des Dieux</i> (1892).&mdash;<i>Vieux Saxe</i>
+ (1893).&mdash;<i>Saint Antoine affirme</i> (1894).&mdash;<i>Flottille dans le Golfe</i>
+ (1895).&mdash;<i>En Cort&egrave;ge</i> (1895).&mdash;<i>La Frise du Temple</i> (1895).&mdash;<i>La
+ Synergie sociale</i> (1896).&mdash;<i>Le Khalife de Carthage</i>
+ (1897)&mdash;<i>L'H&eacute;r&eacute;siarque</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">EPHRA&Iuml;M MIKHA&Euml;L (1866-1890).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>L'Automne</i> (1886).-<i>La Fianc&eacute;e de Corinthe</i> (1888).&mdash;<i>Le Cor
+ fleuri</i> (1880).&mdash;<i>Oeuvres</i> (1890).&mdash;<i>Bris&eacute;is</i> (1897).</div>
+
+<p class="caption">HUGUES REBELL (1868).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>les Jeudis Saints</i> (1886).&mdash;<i>Les M&eacute;prisants</i> (1886).&mdash;<i>Timandra</i>
+ (1887).&mdash;<i>Les Etourdissements</i> (1888).&mdash;<i>Athl&egrave;tes et Psychologues</i>
+ (1890).&mdash;<i>Baisers d'ennemis</i> (1892).&mdash;<i>Chants de la pluie et du
+ soleil</i> (1894).&mdash;<i>Union des Trois Aristocraties</i> (1894).&mdash;<i>Le
+ Magasin d'Aur&eacute;oles</i> (1896).&mdash;<i>La Nichina</i> (1897).&mdash;<i>La Clef de
+ Saint Pierre</i> (1897).&mdash;<i>La Femme qui a connu l'Empereur</i> (1898).</div>
+
+<p class="caption">JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Les Soliloques du Pauvre</i> (1897).</div>
+
+<p class="caption">MARCEL SCHWOB (1867).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Coeur double</i> (1891).&mdash;<i>Le Roi au Masque d'or</i> (1893).&mdash;<i>Mimes</i>
+ (1893).&mdash;<i>Le Livre de Monelle</i> (1894).&mdash;<i>Annabella et Giovanni</i>
+ (1894).&mdash;<i>Moll Flanders</i>, traduit de DeFoe (1895).&mdash;<i>La Croisade
+ des Enfants</i> (1896).&mdash;<i>Vies imaginaires</i>
+ (1896).&mdash;<i>Spicil&egrave;ge</i> (1896).</div>
+
+<p class="caption">ALFRED VALLETTE (1858).</p>
+
+<div class="blockquot"> &mdash;<i>Le Vierge</i> (1891).&mdash;<i>A l'Ecart</i> (1891).</div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIEgraveRES" id="TABLE_DES_MATIEgraveRES"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+
+<ul class="tab">
+<li><a href="#PREacuteFACE">PR&Eacute;FACE</a></li>
+
+<li><a href="#FRANCIS_JAMMES">FRANCIS JAMMES</a></li>
+
+<li><a href="#PAUL_FORT">PAUL FORT</a></li>
+
+<li><a href="#HUGUES_REBELL">HUGUES REBELL</a></li>
+
+<li><a href="#FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON">F&Eacute;LIX F&Eacute;N&Eacute;ON</a></li>
+
+<li><a href="#LEacuteON_BLOY">L&Eacute;ON BLOY</a></li>
+
+<li><a href="#JEAN_LORRAIN">JEAN LORRAIN</a></li>
+
+<li><a href="#EDOUARD_DUJARDIN">EDOUARD DUJARDIN</a></li>
+
+<li><a href="#MAURICE_BARREgraveS">MAURICE BARR&Egrave;S</a></li>
+
+<li><a href="#CAMILLE_MAUCLAIR">CAMILLE MAUCLAIR</a></li>
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+<li><a href="#VICTOR_CHARBONNEL">VICTOR CHARBONNEL</a></li>
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+<li><a href="#ALBERT_AURIER">ALBERT AURIER</a></li>
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+<li><a href="#LES_GONCOURT">LES GONCOURT</a></li>
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+<li><a href="#HELLO">HELLO</a></li>
+
+
+
+<li><a href="#BIBLIOGRAPHIE">BIBLIOGRAPHIE</a></li>
+</ul>
+
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+<pre>
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation
+
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+
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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