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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le IIe livre des masques + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LE IIme LIVRE DES MASQUES + +PAR + +REMY DE GOURMONT + + +LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON + + +DEUXIÈME EDITION + + + +PARIS + +1898 + + + + * * * * * + + + +PRÉFACE + + +Si l'on croit nécessaire de connaître la méthode générale qui a guidé +l'auteur dans cette seconde série de _Masques_, on se reportera aux +pages placées en tête du premier tome. + +Goethe pensait: + +«Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce +qu'on dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.» + +C'est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire; il n'y +a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les +effigies: il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques +bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est là une besogne +crépusculaire; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand +nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe à une fête de gloire. + +Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence +rendue, attendent le bourreau. + +«Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser +autour des cendres de nos amours!» + +Il n'y a plus besoin de bûchers pour les mauvais livres; les flammes de +la cheminée suffisent. + +Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse +psychologique ou littéraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a +plus de modèles; un écrivain crée son esthétique en créant son oeuvre: +nous en sommes réduits a faire appel à la sensation bien plus qu'au +jugement. + +En littérature, comme en tout, il faut que cesse le règne des mots +abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'émotion qu'elle nous +donne; il suffira de déterminer et de caractériser la nature de cette +émotion; cela ira de la métaphysique à la sensualité, de l'idée pure au +plaisir physique. + +Il y a tant de cordes à la lyre humaine! C'est déjà un travail +considérable que d'en faire le dénombrement. + +27 février. + + + + * * * * * + + + +FRANCIS JAMMES + + +Voici un poète bucolique. Il y a Virgile, et peut-être Racan, et un peu +Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare: il faut vivre à l'écart +dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les +seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres +à la peau douce comme celle d'une amie très aimée; l'herbe n'est pas un +gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin, +que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crèche l'anneau +qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom: + + Dans les bois vous trouverez la pulmonaire + dont la fleur est violette et vin, la feuille vert- + de-gris, tachée de blanc, poilue et très rugueuse; + il y a sur elle une légende pieuse; + la cardamine où va le papillon aurore, + l'isopyre légère et le noir ellébore, + la jacynthe qu'on écrase facilement + et qui a, écrasée, de gluants brillements; + la jonquille puante, l'anémone et le narcisse + qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse; + puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques. + +Cela fait partie d'un «mois de mars» raconté par Francis Jammes (pour +l'_Almanach des Poètes_ de l'an passé), petit poème qui parut tel qu'une +violette (ou une améthyste) trouvée le long d'une haie, parmi les +premiers sourires de l'année. Tout entier, il est admirable d'art et de +grâce et d'une simplicité virgilienne. C'est le premier fragment connu +de ces «Géorgiques Françaises» où de bonnes volontés s'essayèrent jadis, +en vain. + + Septima post decimam felix et ponere vitem + Et prensos domitare boves et licia telae + Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis. + Multa adeo gelida melius se nocte dedere + Aut cum sole novo terras irrorat Eous. + Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata + Tondentur: noctis lentus non deficit humor. + +C'est avec la même sécurité, la même maîtrise que M. Jammes nous dit les +travaux du mois de mars: + + ...................................................... + Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent. + On ne mène plus, dans les prairies, les génisses + qui ont de beaux yeux et que leurs mères lèchent, + mais on leur donnera des nourritures fraîches. + + Les jours croissent d'une heure cinquante minutes. + Les soirées sont douces et, au crépuscule, + les chevriers traînards gonflent leurs joues aux flûtes. + Les chèvres passent devant le bon chien + qui agite la queue et qui est leur gardien. + +Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre poète capable +d'évoquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi +simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et +qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et +définitifs. Cependant le poète suit bien sagement son calendrier et, +comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles +pour nous conter l'aventure d'Aristée, M. Francis Jammes, arrivé à la +fête des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jésus belle +et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les +alcôves. + + ..................................................... + Jésus pleurait dans le jardin des oliviers.... + On était allé, en grande pompe, le chercher.... + A Jérusalem les gens pleuraient en criant son nom.... + Il était doux comme le ciel, et son petit ânon + trottinait joyeusement sur les palmes jetées. + Des mendiants amers sanglotaient de joie, + en le suivant, parce qu'ils avaient la foi.... + De mauvaises femmes devenaient bonnes + en le voyant passer avec son auréole + si belle qu'on croyait que c'était le soleil. + Il avait un sourire et des cheveux en miel. + Il a ressuscité des morts ... Ils l'ont crucifié... + +Quand nous aurons (et peut-être l'aurons-nous) un calendrier complet +écrit dans ce ton de simplicité pathétique, il y aura d'ajouté aux tomes +épars qui sont la poésie française un livre inoubliable. + +M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait +avoir vingt-cinq ans et sa vie avait été ce qu'elle est restée, +solitaire au fond des provinces, vers les Pyrénées, mais non dans la +montagne: + + Les villages brillent au soleil dans tes plaines, + pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires.... + +Les femmes des paysans «ont la peau en terre brune», mais les matins +sont bleus et les soirées sont bleues, + + avec des champs de paille qui sentent la menthe, + avec des fontaines crues où l'eau claire chante.... + + avec des sentiers où quand c'est le mois d'octobre + le vent fait voler les feuilles des châtaigners.... + + ainsi vont les doux villages éparpillés + sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds, + dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves, + près des routes, près des villes et des montagnes; + avec les clochers minces au-dessus des toits, + avec, sur les chemins qui se croisent, des croix, + avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques + et le berger fatigué traînant ses sabots.... + + avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds + qui arrivent de loin dans le gris des nuages + et les grues qui grincent dans le froid et qui font, + comme des serrures rouillées, un bruit sauvage.... + +Voilà, tout déchiqueté, vu par bribes, le paysage où évoluèrent les +émotions de ce poète dont la solitude a exaspéré et parfois troublé +l'originalité. Soucieux d'abord de dire _son_ impression du moment, il +se répète volontiers, variant par de faible nuances les détails de la +vie qu'il aime. Mais que de visions émues, que de jolies imaginations, +et comme les mots viennent doucement écrire des pages dont la fraîcheur +fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupté: + + Tu serais nue sur la bruyère humide et rose.... + +et cet autre, d'un sentiment plus intime: + + La maison serait pleine de roses et de guêpes.... + +et la complainte d'amour et de pitié qui commence ainsi: + + J'aime l'âne si doux + marchant le long des houx. + + Il prend garde aux abeilles + et bouge les oreilles; + et il porte les pauvres + et des sacs remplis d'orge. + +et (malgré une strophe mauvaise) la discrète élégie que résument ces +quatre vers d'une musique si tiède et si lasse: + + Le soleil pur, le nom doux du petit village, + les belles oies qui sont blanches comme le sel, + se mêlent à mon amour d'autrefois, pareil + aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne. + +Après encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le +poète a pris une conscience plus décisive de lui-même; son émotion +devient parfois presque plaintive en même temps que la sensualité de +l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un +sentiment et alors toujours pure malgré sa franchise et la nudité de ses +gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, émotion, sensualité, le poème +en dialogue, appelé _Un Jour_, le développe, en couleurs vives et +douces: quatre scènes où la poésie vole au-dessus d'une vie monotone et +presque triste, quatre images très simples, et même, si l'on veut, +naïves, mais d'une naïveté qui se connaît et qui connaît sa beauté. Plus +que d'ambitieuses paraphrases c'est bien là la journée (ou la vie) d'un +poète, qui perçoit le monde extérieur d'abord comme une sensation brute +(ainsi que tout autre homme), puis en dégage aussitôt, en son esprit +prompt aux généralisations, la signification symbolique ou absolue. Et +tout ce poème est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai +poète dont le génie encore en croissance éclate, tel des rayons de +soleil à travers une haie d'acacias: + + C'est la mère douce aux cheveux gris dont tu es né. + + Les gens pauvres et fiers sont pareils à des cygnes. + + Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme. + Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes. + + Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée. + Les larmes des femmes sont lourdes et salées + comme la mer qui noie ceux qui y sont allés. + +Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le dédaigneux laisser-aller de ce +dernier vers ajoute à la pensée sérieuse comme un sourire? Il y a +beaucoup de ces sourires dans la poésie de M. Francis Jammes. Je ne +trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire. + +Voilà donc un poète. Il est d'une sincérité presque déconcertante; mais +non par naïveté, plutôt par orgueil. Il sait que vus par lui les +paysages où il a vécu tressaillent sous son regard et que les chênes +tout secoués parlent et que les rochers resplendissent comme des +topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre, +celle des heures où il ferme les yeux: et la nature et le rêve +s'enlacent si discrètement, dans une ombre si bleue et avec des gestes +si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une +seule grâce: + + Ils ont une ligne douce comme une ligne. + +Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire à ce +poète et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette poésie, qu'il +a appelée lui-même une poésie de roses blanches. + + + * * * * * + + +PAUL FORT + + +Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de +moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en +faire toujours. Ces ballades ne ressemblent guère à celles de François +Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent à rien. + +Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et +supérieurement mouvementés. Cette typographie a donné l'illusion à +d'aimables critiques que M. Paul Fort avait découvert la quadrature du +cercle rythmique et résolu le problème qui tourmentait M. Jourdain de +rédiger des littératures qui ne seraient ni de la prose ni des vers; +il y a bien de la désinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un +compliment. Si la ligne qui sépare le vers de la prose est souvent +devenue, en ces dernières années littéraires, d'une étroitesse presque +invisible, elle persiste néanmoins; à droite, c'est prose; à gauche, +c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est +là, indélébile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est +indépendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des +sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dépendant de la +phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur +des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que très rarement +coïncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voilà +une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement. + +La question ne se pose d'ailleurs pas à propos des _Ballades +Françaises_, lesquelles sont bien d'un bout à l'autre en vers, ici très +pittoresques, très vifs, là très sobres, très beaux; et non pas même en +vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers «nombreux», mais +dégagé heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne +sait comment saluer. Avec un instinct sûr d'homme de l'Isle-de-France, +il les a remises à leur vraie place, leur imposant quand il le faut le +silence qui convient à leur nom. + + Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux. + La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau. + +Et tout ce petit poème, vraiment parfait: + + Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours. + Ils l'ont portée en terre, en terre au point du jour. + Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en ses atours. + Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil. + Ils sont revenus gaîment, gaîment avec le jour. + Ils ont chanté gaîment, gaîment: «Chacun son tour. + «Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.» + Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours.... + +J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime guère que de tels vers, où le +rythme par des gestes sûrs affirme sa présence et pour une syllabe de +plus, une de moins, ne s'évanouit pas. Qui s'aperçoit que le troisième +des vers que voici n'a que onze syllabes accentuées? + + Au premier son des cloches: «C'est Jésus dans sa crèche....» + Les cloches ont redoublé: «O gué, mon fiancé!» + Et puis c'est tout de suite la cloche des trépassés. + +Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la poésie et non +plus seulement les vers des _Ballades Françaises_. Elles chantent sur +trois tons principaux; le pittoresque, l'émotion, l'ironie régissent +successivement, et parfois en même temps, chacun de ces poèmes dont la +diversité est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs, +des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus +charmant: c'est celui des ballades qui empruntent à la chanson populaire +un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un +rythme de ronde, une légende; on sent que le poète a vécu dans un milieu +où cette vieille littérature orale était encore vivante, contée ou +chantée. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si +nouveau: + + La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme + une coquille. On a envie de la pêcher. Le ciel est gai, c'est + joli Mai. + + C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme + une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai, + c'est joli Mai. + +Voici une ronde (peut-être) qui fera encore mieux entendre sa musique +oubliée: + + Un gentil page vint à passer, une reine gentille vint à + chanter.--Roi! hou--tu les feras pendre, hou, hou, tu + les feras tuer. + + Un gentil page vint à chanter, une reine gentille vint à + descendre.--Roi! hou--tu les feras moudre, hou, hou, tu + les feras tuer. + + Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dorée dans le + grand pré.--Roi! hou--tu feras moudre, hou, hou, tu + les feras pendre. + + Un moine blanc vint à passer, un moine rouge vint à + chanter:--Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le + moutier. + +L'émotion régit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et +du rêve: celui des paysages doux et nuancés, bleu et argent. La mer est +d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est +bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus. + + L'Aube a roulé ses roues de glace dans l'horizon. La terre + se découvre en gammes de jour pâle. Un mont reflète, hu- + mide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boivent l'herbe + d'argent. + ................................................................ + +Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'étendue +des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manière si +solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'éternité +quand elles sont couchées que nous devenons graves, tout au moins, à ce +spectacle qui trouble la mobilité de nos pensées et les arrête et les +fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beauté, +qui, à certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et +nous préparer à l'état de grâce nécessaire à la communion parfaite. +C'est le mysticisme dans sa fraîcheur la plus ingénue et dans son amour +le plus éloquent. Ainsi la ballade: _L'ombre comme un parfum s'exhale +des montagnes_. Je veux déclarer que cet hymne est beau comme un des +beaux chants de Lamartine: + + Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mêle + ton silence à l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une + ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des + sphères. + .............................................................. + A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller + ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous-- + scels d'or des vies futures--nos étoiles visibles aux arbres + de la nuit. + ............................................................... + Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends- + toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel + à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique + des nuits. + +La rime manque, parfois même l'assonance; on n'y prend garde. C'est, +renouvelée par de belles images inédites, la grande poésie romantique. +Mais, sans être unique, une émotion aussi profonde est rare dans les +_Ballades_. Le poète a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire +même hors de propos et voici, après un livre sentimental (vieilles +estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphée, Silène, +Hercule, restaurée avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire _Louis +XI, curieux homme_, et _Coxcomb_, plus étrange encore, puis des ballades +étranges encore et encore,--et pas une où il n'y ait quelque trait +d'originalité, de poésie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus +varié et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tôt, à y bien +retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les +branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les +mousses élastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et +mouvant. On a défini M. Paul Fort, dans une intention sans doute +amicale: le génie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore +très cruel; sérieux, cela dit une partie de la vérité. Ce poète en effet +est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre +choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la +conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de +sentir autant qu'une manière de dire. + + + + * * * * * + + + +HUGUES REBELL + + +Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de +la vie du peuple; l'âme des foules ne leur apparaît pas bien supérieure +à l'âme des troupeaux. + +Si l'un de ces hommes réfléchit sur lui-même et arrive à se comprendre +et à se situer dans le vaste monde, peut-être va-t-il s'attrister, car +il sent autour de lui une invincible étendue d'indifférence, une nature +muette, des pierres stupides, des gestes géométriques: c'est la grande +solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple +d'être d'accord, de rire avec naïveté, de sourire d'un air discret, de +s'émouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fierté peut lui venir +de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopté la pose du +stylite, soit qu'il ait fermé sur ses plaisirs la porte d'un palais. + +M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se présente à nous dans +l'attitude de l'aristocrate heureux et dédaigneux. + +En un temps où, petits plagiaires de Sénèque le philosophe, les agents +de change, les avocats populaires, les professeurs retirés dans un +héritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les ténors, les ministres +et les banquistes, où toute la «noblesse républicaine», hypocritement +joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le «sort des humbles», au +moment même qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-là, il +est agréable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire: +«Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a été donnée, selon toute sa +richesse, toute sa beauté, toute sa liberté, toute son élégance; je suis +un aristocrate.» + +Cela ne signifie pas qu'insensible à toutes les souffrances naturelles +il dédaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui +et méprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop +raisonnable et trop élevé pour que le peuple en soit touché. Au pauvre +monde que de stupides sermons ont incliné vers les satisfactions de la +vanité et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple +d'être un brave animal. Les plaisirs intellectuels, à quoi bon en +suggérer le désir à des cerveaux infailliblement rétifs aux émotions +désintéressées, aux élixirs qui n'ont pas tout d'abord gratté le palais +et chauffé le ventre? Donc «le devoir présent est de guérir les vignes +malades et de replanter les vignes détruites, afin d'enivrer la France +entière». + +Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le +personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient à +son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve +et que de trop nombreuses saignées font baisser son niveau. La +conclusion est le vieux _panem et circenses_, du pain, du vin et les +jeux,--et fermer les musées et les bibliothèques «et briser les urnes +abominables qui, durant tout un siècle, auront livré à la canaille le +destin et la pensée des plus grands hommes». Opinions, comme on le voit, +assez insolentes; il n'est pas nécessaire de les taxer d'excessives: +assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits +s'éloignent peu des idées communes. + +Transporté dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell +devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est +un peu dérouté. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une +forme très heureuse du mépris des convenances sociales; ni que +l'opposition d'un cardinal débauché à un capucin malpropre soit une +démonstration très probante de la supériorité de l'aristocrate sur le +mercenaire; ni qu'un peintre hystérique et vaniteux nous fasse songer +aussitôt à Titien ou à Véronèse; ni qu'une courtisane familière des +bouges évoque sans faillir les images émouvantes de la volupté +vénitienne. Il y a bien des défauts et bien de la grossièreté dans cette +_Nichina_ qui a mis en lumière le nom de M. Rebell; mais c'est tout de +même une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise à la +fois délicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique, +plus près sans doute de l'histoire que de la légende; c'est pourquoi +quelques-uns furent choqués. + +Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital; +essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la +_Nichina_ n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend +de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits +dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est +riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne +lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de +ses personnages. Ouvrir les _Chants de la pluie et du soleil,_ c'est +tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce +sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression +est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le +thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui +ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en +jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela +sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les +ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux, +grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de +locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour. +C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de +sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le +comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil +(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition +qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière +ou hurle dans la boue. + +Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher +la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain +est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce +qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais +dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui +qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au +paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue +aux «yeux funèbres de la pâle Virginité». + +Il est aristocrate et païen. + + + + * * * * * + + + +FÉLIX FÉNÉON + + +Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à +former cette esthétique négative dont _Boule-de-Suif_ est l'exemple, +M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites +remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de +jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis +de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et +satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un +livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus +simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche, +dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les +bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une +réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident +(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste +inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être, +derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M. +Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de +l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il +y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en +est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à +des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses +lectures. + +M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret. + +Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un +talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire? +Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur; +un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté +leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche +d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid. + +Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez +lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et +leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou +anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la +prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain +eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il +jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans +la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes +écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées +au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel, +mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux +lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on +emporte quelque blessure, la cicatrice est belle. + +Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au +«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet +«ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données +d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se +prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la +peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines +de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement, +couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se +devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières +sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen, +perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de +mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait +toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le +style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a +compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle +que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se +tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une +école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger, +nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits! + +En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon. +Outre qu'après la disparition de la _Vogue_ il continua dans la _Revue +Indépendante_ ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette +revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On +peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse +parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un +mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux +de fleurs et plumes.»--En somme, juste assez d'écritures pour qu'on +regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon +s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y +en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable. +Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer, +avec ironie, quelques vérités souriantes. + +M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église +silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons +trop peu. + + + + * * * * * + + + +LÉON BLOY + + +M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le +certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a +pas manqué:--et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir +le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots +sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le +prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour +acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs; +le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur. + +Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un +sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur +animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache +toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au +vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre +robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa +seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de +leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des +fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en +faire que du fumier. + +Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des +besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par +lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des +mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se +réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure; +les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre +par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une +fois au-dessus des herbes reverdies. + +Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon +écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre +gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai +mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le +balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte +comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement. + +Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a +recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et +dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée +dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des +sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots +magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la +terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de +fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de +montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que +deux idées, car il en a une: l'idée théologique. + +Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni +mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres +semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec +Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et +scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les +accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un +saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la +pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le +catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de +François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la +triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les +vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de +l'Eucharistie»,--blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à +tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais +il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le +blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse +blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son +amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute +baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme +la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui +serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité +n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable. + +Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques +de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu. +Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités +silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité. +Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez +souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été, +aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui +profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que +tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la _Femme Pauvre_. + +Comme écrivain pur et simple,--c'est le seul Bloy accessible au lecteur +désintéressé de la crise surnaturelle,--l'auteur du _Désespéré_ a reçu +tous les dons; il est même _amusant_; il y a du rire dans les plus +effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce +roman du LVe au LXe chapitre est le plus extraordinaire recueil des +injures les plus sanglantes, les plus boueuses et les plus spirituelles. +On voudrait, pour la sécurité de la joie, ignorer que ces masques +couvrent des visages; mais quand tous ces visages seront abolis il +restera: que la prose française aura eu son Juvénal. + +Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations +soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou +de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire +anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves--et sans +crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la _Causerie sur +quelques Charognes_--des livres qui sont le miroir d'une âme violente, +injuste, orgueilleuse--et peut-être ingénue. + + + + * * * * * + + + +JEAN LORRAIN + + +C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de +creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint +suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable +de lire les vieux casuistes espagnols ou le _Confessarius Monialum_, +oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si +pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant +Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses +causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une +tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta _Théologie +des Réguliers_ avec à la page contestée ton bonnet carré dont la +houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te +lirait un des sermons qu'il médita dans son _Oratoire_. + +Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts +hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se +coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale +sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir. +Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai +toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire, +le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir +implacable dans le fastidieux verger de la volupté. + +De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru, +fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa +pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle +mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir +ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me +semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art +n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la +confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus +véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces +abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de +leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où +chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du +martyrologe de Lesbos! + +Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la +voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père +Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout +à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes +fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne +sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets. +L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les +seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de +Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du +Christ.... + +M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les +femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les +laisse fuir? Sous ce titre insolent, _Une Femme par jour_, et sous ce +titre doux, _Ames d'Automne,_ il a noté la complexité de la physionomie +féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs +détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les +pénitentes de _l'Oratoire_ et quelques autres se sont confessées avec +une rare sincérité. + +Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre, +auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines +gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même +empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M. +Jean Lorrain! + +Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été +très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et +l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont +alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec +plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un +peu sadique du disciple,--du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né +dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y +faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions +vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le +monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec +(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature, +s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus, +propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il +appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un +langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses +familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont +comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras +sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les +parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son +goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation. + +Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement +sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale. +C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un +conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le +mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le +Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si +singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu, +quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il +n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, +même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le +nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu +de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour +l'ignorance ou pour la jalousie. + +A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus +particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il +excelle encore à évoquer des paysages, des figures,--ou des figurines; +voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle: + + Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain + Fixant les matelots rouges de convoitise, + Il partage à chacun son bouquet de cytise + Et tend à leurs baisers la paume de sa main. + +C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les +_Héroïnes_; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre +ses pieds; cela est fort joli. + +Enilde, à ses pieds, + + Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite. + +Elaine, + + Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone. + +Viviane, + + Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque. + +Mélusine, + + Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées, + Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx. + +Yseulte, + + Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil, + Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil. + +Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou +glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un +pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes! + + Pauvres petites Ophélies + Qui sans batelier ni bateau + Vous en allez au fil de l'eau, + Comme vos Hamlets vous oublient!... + +Voici un beau panneau de la tapisserie des _Fées_: + + Un pâle clair de lune allonge sur la grève + L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve + Tout un choeur de géants et d'archanges ailés. + + Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues; + La dune est solitaire et les toits dentelés, + Les clochers, les pignons et les murs crénelés, + Sur le sable et les flots montent en ombres bleues. + + Au fond des profondeurs du ciel gris remuées + Toute une ville étrange apparaît: des palais, + Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets, + Et des grands escaliers croulant dans les nuées. + + Leur ombre grandissante envahit les galets + Et Morgane, accoudée au milieu des nuages, + Berce au-dessus des mers la ville des mirages. + +Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées, +couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent +langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire. + +Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des _Ames +d'Automne_? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre. + + + + * * * * * + + + +EDOUARD DUJARDIN + + +Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a +pas laissé d'autres traces dans la littérature, la _Revue Indépendante_ +passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule +s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise +de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de +quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien +dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but +d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins +bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa. +Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une +discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit, +une lecture immense,--et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout +impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un +chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique, +léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de +compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement +déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur +les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M. +Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur +(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers, +Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain +francisé. + +Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la _Vogue_, remplaça par un +dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier +1889, la _Revue Indépendante_ passa en d'autres mains, perdit d'année en +année son caractère aristocratique, mourut lentement. + +Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important, +celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces +recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé +depuis presque un demi-siècle, la _Revue française_, la _Revue +fantaisiste_, la _Revue des Lettres et des Arts_, le _Monde Nouveau_, la +_République des Lettres_. Ces deux années furent fécondes et nous en +ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de +la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit +par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté +vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution. +Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis +à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à +l'idée, de la peinture à la musique. Avec la _Vogue>_ la _Revue +Indépendante_ redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des +vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste. + +La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la +même époque; déjà il avait fondé la _Revue Wagnérienne_, dont l'action, +peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues +spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les +discussions minutieuses, les admirations franches; la _Revue +Wagnérienne,_ de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le +wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art +intégral,--et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit +le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle. +Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le +premier numéro de la _Revue Wagnérienne,_ une date dans l'histoire du +wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus +élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner, +interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des +costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression +d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est +«impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte. + +Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son +apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit +des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la _Légende +d'Antonia_. + +«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune +fille, quelqu'un passa qui dit un nom.... + +«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.» + +Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on +retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages +où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux +ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de +ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète +aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie +chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent, +nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;--et la +bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que +nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard. +Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet +esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par +comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu +aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté +de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de +là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu +aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons +de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux +de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de +sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve.... +Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur +de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes +savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne +pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne +psychologie et la juste transposition par de petites phrases très +simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir +l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est +toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des +essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable. +Qu'on lise le deuxième Intermède de _Pour la Vierge du roc ardent_; en +quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la +vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et +les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline: + + Fleurs au sol attachées + Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées, + Fleurs de tiges jamais tachées, + Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée; + Fleurs sur le sein maternel couchées, + Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées; + Quelques-unes avant l'heure se sont séchées, + Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées; + Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées; + Puisse le sol nourricier nous garder attachées! + +Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va +venir: + + Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes, + Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête, + .............................................................. + Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes, + Et nous prendra vers le midi toutes défaites. + +Après la résignation, le cri de joie: + + Oh! que douces seront les blessures + Dont il ouvrira nos tiges pures! + ..................................... + Oh! la délicieuse morsure, + L'arrachement de l'âme et la sûre + Jubilation de notre torture + Au jour de la divine meurtrissure! + +Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,--puis le don: + + L'attendu qui viendra pour nous, + Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux, + Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux. + +Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes +d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous +n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de +sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent +d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le +sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin, +excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du +musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme +ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination +est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et +colore ce qu'il voit. + +Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un +tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent, +s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la +plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition +anticipée du cinématographe. + +_Les Lauriers sont coupés_: relu, ce petit livre garde sa candeur et son +velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux, +tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du +souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux +blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate +tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les +paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie +coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris, +vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive. +A rédiger ainsi _l'Education sentimentale_, il aurait fallu une centaine +de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit +curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu, +et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout +cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si +logique! + +De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du +sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes +les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le +caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire, +demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous +les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre +musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur +des airs connus, les paroles traditionnelles. + + + + * * * * * + + + +MAURICE BARRÈS + + +Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental +et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux +dernières lignes de la préface des _Taches d'encre_: «Et peut-être +qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis +bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure +un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière, +avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu +mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour +et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais +n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital, +par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment +ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus +prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que +les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils +reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux +s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle, +quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu +amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se +rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en +l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que +M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi +Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait +vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé. +Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès +inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de +soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier +impérieux, qui est leur maître. + +Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore, +qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas +certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune +une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les +forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à +travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession +et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des +Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur +masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop +intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop +finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait +entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le +peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des +seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore +mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il +le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il +pénétrera au coeur, dans la poudrière,--et ne la fera pas sauter. + +Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres +hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le +feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur, +n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune; +l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la +première heure, dans la littérature. + +Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts, +ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un +désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite +très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe +donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande +égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté +ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel +qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui +suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il +séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns +ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils +propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a +donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que +le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun +commence par faire son propre bonheur,--boutade qu'il faudrait malaxer +avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils +connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M. +Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres +disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils +surent que pour arriver à la vie bienheureuse--qui comme dans Sénèque +comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre--il faut plaire, et que +pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec +l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être +boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste +à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie +parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des +conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même +un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit +de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise. + +Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle +vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité +d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété +des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas +oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs +du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de +M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent +et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne +méprise pas le moyen qu'il emploie. + +Parmi les études annoncées dans le prospectus des _Taches d'encre_, un +titre frappe: _Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir_; je ne +sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de +tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le +moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance, +de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens +inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère +pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du +naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus, +cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni +sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le +sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa +séduction. + +Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même. +Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette +sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui +permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le +_Roman de l'énergie nationale,_ avec les titres de «tableaux» tels que +la _Justice! l' Appel à l'épée_. Cette manifestation doit-elle troubler +la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et +aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des +moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée +forte. + +Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces +intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long +labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix +conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les +gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que +le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de +la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil +déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire +vibrer les muscles, ni son propre coeur. + +Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le +spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque +monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on +en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il +ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les _Déracinés_ sont moins un +roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les +premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte +son arsenal. + +Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il +paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore +un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une +défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses +espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop +de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans +sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de +l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais +il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses +ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices +intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples, +restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui +qu'un moyen et une méthode. + +Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est +trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que +l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli. +Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est +brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur +l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de _l'Ennemi +des Lois_, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une +génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie. + +Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la +jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès +l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M. +Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude; +ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la +race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses +caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à +lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en +secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu +le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent +volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient +froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait +des raisons d'estimer hautement son _moi_ et de le juger intachable, n'a +pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le +danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les +engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en +vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches +à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M. +Barrès; il n'eût jamais écrit le _Disciple_, même s'il y avait songé; +car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de +l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux +volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs +gestes. + +Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée, +aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de +l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle +que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a +dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le +mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions +des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même. + + + + * * * * * + + + +CAMILLE MAUCLAIR + + +D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de +Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice, +homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des +déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres, +souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les +vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité. +Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la +croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras, +les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa +vocation. + +On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M. +Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs +philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser. +Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille +pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum +dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est +que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus +de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à +sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses +dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié +celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela +un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont +le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de +l'idole qu'il renversera demain. + +Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est +caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets, +c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit +les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa +beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une +intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à +celle de l'abeille maçonne. + +M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il +ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement +avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille: +il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la +marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets +immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce +qu'il a touché. + +Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste +et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les +idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que +les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit +à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le +terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles +fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons. + +Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il +réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un +aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les +complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour +en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires; +il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce +que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de +tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par +exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y +est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels +jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter +une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure», +il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se +meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a +détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence +des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse +davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous +sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons +besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés. + +Il faut beaucoup de subtilité et de magnifiques ressources logiques pour +vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture +humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids. +D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit +forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont +de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce +pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa +dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble +un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche +pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui +bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair +regarde et songe. + +Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une +diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui +serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des +significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle +participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la +jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque +impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée +incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble +qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair +réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages +d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la +proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son +analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques +coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les +madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare, +mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a +joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot +luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il, +à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde +froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait +été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du +commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des +mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement +riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais +seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser +convaincre par l'éloquence. + +Quel charme en ses phrases et que ses périodes sont belles! Si pour +thème d'un discours il prend ce mot de M. André Gide: «J'appelle symbole +tout ce qui _paraît_», nous sommes surpris, mais non déconcertés, car +nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite +de formules dont l'élégance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc +éclatant, la pensée douteuse qu'il a choisie pour ses expériences. Il +faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons éblouis à +fermer les paupières. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est +même pas expressive, en soi; résumé d'une manière de sentir toute +personnelle, il semble que sa vérité soit, réduite à un mot, +incommunicable à tout autre esprit. Elle est banale au degré où la +vérité est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui +donner; pauvre, s'il la délaisse. Il paraîtrait donc que, simple manière +de dire, elle fût particulièrement impropre à supporter un commentaire +logique et surtout un commentaire précis. C'est un _Sunt cogitationes +rerum_, qui tire toute sa valeur de la valeur même de l'intelligence qui +le proféra. + +Or, et voici où l'éloquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair +s'empare de cette formule sèche et rude, l'enveloppe dans les somptueux +plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose; +les longues étoffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin +s'anime; en vérité il sourit et on croit qu'il respire; la créature est +complète: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute +une théorie du symbole vient de naître, qui s'épanouit dans sa richesse +verbale. Peut-être qu'ensuite nous reviendrons à la phrase sombre +précisément parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux +intermède, de toutes les douceurs de la lumière. + +M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille +métaphore, «la magie du style». Son style est magique non par l'éclat +des couleurs, ou par l'éclat des sonorités, mais pour la beauté de sa +couleur unique et la pureté de son timbre. Il ressemblerait à ces +rivières qui coulent avec une fluidité riche sur un fond de sable doré +mêlé de cailloux dont la résistance se résout en une musique lente, +profonde et continue. Si cela ne devait être totalement +incompréhensible, je dirais que je perçois dans ce bruit des harmoniques +métaphysiques, et, à la surface, la perpétuelle lueur des idées que +charrie la rivière. + +Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les écrits +de M. Mauclair, qui sont déjà très variés et prouvent une fécondité +exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune même qu'on ne le +supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais +le frère aîné et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge +lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins +avide de toutes les idées, de toutes les fleurs, se tiendra plus +volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant +qu'il parle avec maîtrise, à l'âge où d'autres savent à peine écouter, +et qu'on ne l'ait jamais connu écolier, et que son premier livre, +_Eleusis_, soit aussi substantiel que _l'Orient vierge,_ qui paraissait +naguère? Le secret de ce prestige et de cette autorité, je le trouve +peut-être dans cet aveu: «Je me préoccupe de me donner tout entier à +toute minute de ma vie....», et dans cet autre: «... en m'offrant aux +variations sensitives de la minute qui va venir....» + + + + * * * * * + + + +VICTOR CHARBONNEL + + +Hier encore prêtre de l'église catholique, apostolique et romaine, M. +Charbonnel est un esprit libre, si la liberté est autre chose que la +négation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait +volontairement parmi l'abondance des vérités intellectuelles, morales et +religieuses, qui nous sont offertes depuis les siècles. Qu'on lui +accorde un impératif catégorique, la révélation intérieure, il n'en +demande pas davantage: ayant sauvé ce thème de son apostolat, il concède +à, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une +indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux, +puisqu'il soulève le manteau des apparences pour contempler +respectueusement la nudité divine, et un esprit mystique, puisqu'il +délaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les +rapports directs entre l'âme et l'infini. + +La plupart des hommes sont si mal fixés sur ce que les anciens +grammairiens appelaient la propriété des termes que certains seront +surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de +confondre. M. Charbonnel les a délimités lui-même en plusieurs passages +de son essai sur les _Mystiques_ d'aujourd'hui. Il a constaté que ce +n'est plus que par exception que le mysticisme est réellement religieux, +quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La +religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les conséquences +d'une croyance précise; le mysticisme, c'est de croire à l'échelle de +Jacob. Où mène-t-elle nécessairement? Nulle part, qu'en haut. Où +mena-t-elle Plotin, où mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes +on arrive à un troisième état d'esprit où les deux tendances se +confondent, où l'échelle de Jacob, montée du coeur où elle s'appuie, +ne s'arrête en son ascension qu'en ce point de l'infini où commence la +certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu +et, entre ces deux extrêmes, plusieurs nuances où les intelligences +jouent à sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une forêt. + +Le mysticisme qui chanta récemment dans la littérature et dans l'art +était le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le +critique exact et ironique, et il a très bien senti courir et murmurer +sous la mélancolie dominante, un peu affligée, un second air plus vif +qui disait les joies de l'idéalisme, de la liberté retrouvée, de l'idée +reconquise. Il ne lui a pas échappe que le mysticisme moderne se sert +de la religion, mais ne la sert pas; que la théologie n'a plus de +servantes, qu'elle balaie elle-même ses sanctuaires, et que, sans le +vouloir expressément mais par son attitude, elle en défend l'entrée à +tout ce qui est intelligence, originalité, poésie, art, libération. Les +écrivains naturellement portés vers le catholicisme ont dû s'éloigner +presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de +Denys et de Hugues, a renoncé à s'abreuver au lac devenu le marécage de +toutes les bêtes amphibies. Où est le temps où Gerbert était élu pape +parce qu'il était le plus grand génie de l'Europe? + +Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il +affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux +de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M. +Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il +reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.» +Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un +christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion +lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et +chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques. +Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est +trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des +hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme +dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau +symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé +les premiers principes. + +C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la +religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans +l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la +morale. + +Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou +naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure +et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les +deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en +trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la +_Volonté de vivre_. + +«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.» +L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que +toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres; +par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles, +«craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite, +prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère». +Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page +remarquable: + +«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité +et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu, +d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté +jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de +mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur +vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont +constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification +que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à +des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion +humaine profère et impose à la manière des antiques oracles. +Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne +sommes point hors de servitude.» + +Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous +«poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»; +l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à +l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de +puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux +fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas +nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que +l'esprit a créé». + +Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes +des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus +élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre +d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre +de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous +qui l'avons conçue». + +«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas +vraiment notre vie.» + +C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De +l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un +peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur +l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de +l'_Imitation,_ qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir +l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire +et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne +volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité +entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui +est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous, +rémunératrice et significative. + +Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son +énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme +Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité +et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le +conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas; +nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous +sommes les souverains juges de nous-mêmes. + +Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il +s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le +«sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation +intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu. + +M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une +doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature +dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à +travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel +qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour +divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de +l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans +regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le +clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme +les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa +religion la philosophie de son temps. + +On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du +matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions +pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même, +seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même +intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines, +il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la +vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon +la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il +tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire. + +Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il +n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on +peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses +écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des +hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête +et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir +entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se +demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même +de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou +bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On +verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure: + +«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne +sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais +que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à +beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse +pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles +folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de +nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il +est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des +vents.» + +Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est +un espoir: + +«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en +route?» + + + + * * * * * + + + +ALFRED VALLETTE + + +On a beaucoup célébré les mérites des fondateurs d'ordres religieux; +on a dit leur foi en l'idéal, l'enthousiasme de leurs rêves, la +persévérance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vécu +généreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art +suprême, la charité, leur amour des formes nouvelles de l'activité +sociale, leur génie à plier à leurs désirs la paresse humaine, la peur +humaine, l'avarice humaine. + +De ces ordres, les uns se sont éteints, après avoir donné au monde ce +qu'ils avaient de lumière; les autres ont prolongé dans les siècles +l'agonie lente qui étouffe doucement les institutions en désaccord avec +les goûts de l'humanité; d'autres enfin n'ont vécu qu'en pliant et en +repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si +déconcertantes de l'idéal éternel. Mais quelles qu'aient pu être ces +différentes fortunes, une période est surtout intéressante dans +l'histoire des ordres, celle, des débuts, celle de la lutte contre la +première hostilité. + +Pareillement, on écrirait de curieux chapitres sur les fondateurs de +revues littéraires, et l'on trouverait, sans doute avec étonnement, que +Philippe de Néri et tel de nos contemporains ont des caractères communs, +par exemple le goût de l'inconnu et le désintéressement qui sacrifie à +la fortune d'une idée les satisfactions présentes. + +Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-à-dire inexplicable, +inexcusable, admirable dans le bien, exécrable dans le mal, il faut +qu'elle apparaisse désintéressée, que les roues initiales qui la meuvent +soient d'un métal absurde, d'un système incompréhensible, que tout le +mécanisme se déroule selon le mystère de principes tout à fait +inabordables au peuple des fidèles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un +socialiste, que le renoncement à toute joie tangible d'une créature qui +se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de «gagner le +ciel»? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le +renoncement de l'écrivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa +fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long +de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers +une statue toute nue de la Beauté? + +C'est peut-être là qu'il faut placer le fameux _sperne te sperni_, car +il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source +de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social, +qu'une association fondée par une servante bretonne soulage à Paris plus +de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre +littéraire, qu'une revue fondée avec quinze louis a plus d'influence sur +la marche des idées, et par conséquent sur la marche du monde (et +peut-être sur la rotation des planètes), que les orgueilleux recueils de +capitaux académiques et de dissertations commerciales. + +Misère et stérilité de l'argent, de l'argent pourtant vénérable et +adorable, car il est le signe de la liberté et l'une des seules +chasubles qui donnent aux épaules humaines leur grâce et leur force! +Heureusement que la foi et la bonne volonté sont ses immédiats +succédanés et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout +organisme, dès qu'il est né, tend vers sa réalisation; les organismes +conditionnés par la société ne peuvent se réaliser que selon le plan +social; alors vivre c'est créer de la richesse; le mot est inéluctable. +Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils; +seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l'idée, +outre qu'elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à +l'infini. + +Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'écris des figures dans l'espace. +Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux +suivantes par la seule sonorité d'un mot. + +Identifié dès la naissance du _Mercure de France_ avec la revue qu'il +avait nettement contribué à faire naître, M. Alfred Vallette en est +devenu, par la suite, le fondateur réel, puisque toutes les pierres +au-dessus de la première ont été touchées par ses seules mains, et +puisque seul il y représente, depuis le premier coup de marteau, le +principe de continuité, qui est le principe même de la vie. A partir +donc du moment où il assuma cette charge, sa littérature a été tout en +actes; il n'a plus exercé qu'une imagination pratique, une critique à +conséquences immédiates et certaines. + +Il n'y eut là aucun phénomène de dédoublement ou de rénovation: une +intelligence naturellement réaliste s'adaptait à des fonctions +réalistes, comme, d'abord, elle s'était adaptée, en littérature, à +l'analyse logique et minutieuse de la réalité. Ecrire un roman ou le +vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une différence musculaire, +tout extérieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est +identique; l'équivalence est parfaite entre l'acte et l'idée de l'acte, +ce qui rend inutile leur superposition; devenu matériellement actif, et +avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus écrire; s'il abandonnait +ses fonctions actuelles, il se remettrait à écrire, immédiatement. C'est +la rivière qui, selon la vanne remontée ou descendue, coule par ici ou +par là. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois +dynamiques. + +Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette +surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais +été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans +souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable +de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre +unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir +pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines +intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité, +ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience +de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un +océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac +déconcerte les esprits méthodiques. + +M. Vallette est de l'école de Flaubert. + +Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des +intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première +règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses +peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on +découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que +l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi, +en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de +ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais +le _Vierge_ n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on +puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de +l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement +négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité +purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser +dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque, +en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même +néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M. +Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage +est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie +représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle +il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un +milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle +rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien; +souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est +surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite +fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins, +il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou +toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa +couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des +sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être +nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore +autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome. +Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir +d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est +ni un idiot ni un noué: c'est une maquette. + +Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à +un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses +gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son +ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du +dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une +création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création; +tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin +qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art. + +S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est +celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression +seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des +lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est +la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le +grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère +de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a +peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir. + +On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le +même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait +accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux +analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans +l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et +Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de +l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude. +Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement +ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature, +il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu +satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée. + +Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de +matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à +gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures. +L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et +partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence. + + + + * * * * * + + + +MAX ELSKAMP + + +Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans +les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune +et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les +douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles, +Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre +heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la +pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur +la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice. + +Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre. +Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson +des cloches. + + Un pauvre homme est entré chez moi + pour des chansons qu'il venait vendre, + comme Pâques chantait en Flandre + et mille oiseaux doux à entendre, + un pauvre homme a chanté chez moi. + +Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons +de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images +naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui +semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est +miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté +extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais +que nul ne veuille la pureté d'art des _Six chansons de Pauvre homme_; +il ne saurait,--car la semaine est finie, et + + A présent c'est encore Dimanche, + et le soleil, et le matin, + et les oiseaux dans les jardins, + à présent c'est encore Dimanche, + et les enfants en robes blanches + et les villes dans les lointains, + et, sous les arbres des chemins, + Flandre et la mer entre les branches.... + +Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme +d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et +surtout dans son premier recueil, _Dominical_, elle a l'air parfois de +raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on +s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (_Den +Spieghel van Philagie_) ou cette Contemplation du Monde (_Beschouwing +der Wereld_) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini. +L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant, +traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à +des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre, +cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et +diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise. +Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M. +Elskamp la sent et l'exprime: + + Dans un beau château, + la Vierge, Jésus et l'âne + font des parties de campagne + à l'entour des pièces d'eau, + dans un beau château. + + Dans un beau château, + Jésus se fatigue aux rames, + et prend plaisir à mon âme + qui se rafraîchit dans l'eau, + dans un beau château. + + Dans un beau château, + de cormorans d'azur clament + et courent après mon âme + dans l'herbe du bord de l'eau, + dans un beau château. + + Dans un beau château, + seigneur auprès de sa dame + mon coeur cause avec mon âme + en échangeant des anneaux, + dans un beau château. + +Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par +laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions, +les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout +l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme +vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du +symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème +descend de l'abstraction à la vie.... + +(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de +M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La _Mort de +Tintagiles_ semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans +l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est +emblématique.) + +L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de +personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes +volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature +telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation, +l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne +se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique. + +Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max +Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement. +Je ne crois pas que, depuis la _Nuit obscure de l'âme_, la poésie +emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images: + + Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée, + les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle + reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée; + + les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche, + les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes, + les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche; + + les anges-voyageurs savent le colombier, + et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée, + les anges-voyageurs savent le colombier; + + mais les plus petits anges se donnant la main, + les plus petits anges se trompent de chemin, + mais les plus petits anges sont encor très loin; + + et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles. + ..................................................... + Et les anges ont froid parmi les hirondelles, + ..................................................... + +et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est +familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion +répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux +et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans +la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers. + +Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus +dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la +tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut +qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles +pareilles aux étoiles d'en haut, il salue + + Marie des choses ineffables, + Marie des pures senteurs, + Marie du soleil et des pluies, + +et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il +demande pardon: + + Marie de mes beaux navires, + Marie étoile de la mer, + me voici triste et bien amer + d'avoir si mal tenté vous dire. + +La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux. + + ... Allez vos chemins, + Les tartanes, les balancelles, + Avec vos tout petits noms d'ailes, + +Le dernier volet du _Triptyque à la louange de la vie_ est un cantique +d'amour et de bonté: + + Et me voici vers vous, les hommes et les femmes, + avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme + + et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment + semblent des enfants blancs en robes de baptême ... + ...................................................... + ... ma douce soeur joie et son frère Innocence + s'en sont allés cueillir, en se donnant la main, + sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin.... + +Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons, +afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les +campagnes, + + jusqu'aux arbres loins comme des tentures. + +On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie, +tout est printemps, + + et, cloches de bonnes nouvelles, + lors, aux gens sur le pas des portes + dites qu'enfin Doctrine est morte + et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle. + +Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max +Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin +fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été +quelquefois rempli à cette rivière de grâce, _Sagesse_, c'est que la +miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans +toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un +jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins +profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est +plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de +cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout +au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une +pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même +mystique, que ceci: + + Anges de velours, anges bons ... + Anges, la chair du soir m'envoûte ... + La reine de Saba me baise + sur les yeux; anges très chrétiens, + dans le noir des maisons mauvaises.... + +et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la +plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de +ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin +dans un paysage de maisons ou d'arbres. + +Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se +veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant +plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a +écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des +hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées +qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche, + + au dimanche ivre d'eau-de-vie, + +semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles. +Qui sait, + + car nous avons beaucoup voyagé, Théophile, + par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes, + +ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en +ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson, +M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de +Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait +ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement, +car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le +poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la +mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses +latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut +pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des +significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée: +l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance. + +Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et +aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours +originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la +pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand, +transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans +toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion +charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie. + +On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de +fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au +puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux +fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la +tendresse. + + + + * * * * * + + + +HENRI MAZEL + + +Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le _Mercure_, revue +d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon. +L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art, +d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de +soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas +à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance +de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que +plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement +exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une +science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit +pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent. +Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est +aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers; +comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la +politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion +d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un +symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles +métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté +d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains +(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous +anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère) +pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de +toutes les tendances intellectuelles. + +Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la +modération de M. Henri Mazel. + +Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et +plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son +art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même +héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de +comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le +meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La +théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des +discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait, +dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de +Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre +la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin +clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les +transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la +Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice +qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées +révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point +social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la +liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une +révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a +rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera +peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France +s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière. +Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du +machinisme. + +Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les +solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques, +requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume +austère, la _Synergie sociale_, austère, mais non pas rébarbatif, car +son esprit est clair, logique, simplificateur. + +Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il +choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur +signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal +peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne +facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence +la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est +faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer +que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire +offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une +conviction trop rapide. + +Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien, +M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du +catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les +idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une +croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop +franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême +me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions, +contradictoires. + +Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité +de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques +douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les +esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à +s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi +admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées +flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne +pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont +indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront +faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une +notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera +sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le +fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire +n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront +d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui, +au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis +pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs +déductions. + +On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste +cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories +de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un +enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers +à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M. +Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre, +conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes +historiques. Le _Nazaréen_, le _Khalife de Carthage_ sont de larges +tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs +prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité; +il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages +imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est +leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que +savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus +vrai qu'_Antoine et Cléopâtre_? Le drame historique ne doit pas être +dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en +scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture. +Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des +études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu +destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices +pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on +s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il +faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une +idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement +propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la +plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se +réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir +le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son +destin. + +Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent, +lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave +de celles qui naquirent vers 1890, l'_Ermitage_. De cet ermitage qui +ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet +suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit +connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances +simplificatrices et son goût de la critique sociale. + +Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses +poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette +impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec +une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse. + + + + * * * * * + + + +MARCEL SCHWOB + + +Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse +psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me +conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a +la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir +un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes +d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a +peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce +qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces +frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu. +Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que +les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches +privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur +d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs +actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs, +vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le +génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est +né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de +Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de +Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence. + +Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir +qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se +réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que +la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme; +mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que +je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé +des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. +Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui +ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques +syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, +lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande +d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin! +Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique», +au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un +cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des +explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des +vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu +de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les +savoir en bois, en toile ou en papier. + +Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M. +Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé +(légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un +personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir +dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut +déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au +caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou +recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou +qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne +caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut +compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de +lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le +vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une +figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les +comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie +individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte +soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même +d'une existence particulière. + +Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son +impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de +contes et particulièrement dans les _Vies Imaginaires,_ est qu'une +centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre +ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M. +Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où +excella Edgar Poe) que les Américains appellent _boaxe_, que de lecteurs +même savants il aurait pu duper avec cette vie de _Cratès_, _cynique_, +où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour +arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté +d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et +flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes, +enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans +un génie particulier, il était très facile d'écrire les _Vies +Imaginaires_. + +Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité +effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et +l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes +offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de +fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si +les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait +pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie +géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au +centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une +seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait +est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque. + +L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme +au début de _MM. Burke et Hare assassins_: «M. William Burke s'éleva de +la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt +latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord +invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de +faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela +encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous +découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la +brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue +tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié; +enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières +de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie +obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous +distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons +l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que +nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que +comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de +mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial +_Livre de Mortelle_, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour. + +Il n'y a qu'un défaut dans _Monelle_, c'est que le premier chapitre est +une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont +point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou +de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une +psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour +relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à +ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient +leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les +explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout +seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer +ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les +autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle +selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une +oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il +est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le +génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un +tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues +métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à +ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue. + +Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces, +mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à +mesure, dans le goût de _Spicilège_, et nous ne serons pas distraits par +le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée. + +Elle est d'ailleurs importante, cette préface de _Monelle_, pour la +psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période; +j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les +notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération: +le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé +d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure +présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille +à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de +petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant, +touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans +la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances +humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux +s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de +toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans +l'infini. + +Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par +l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts, +des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race +décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves +de bonne odeur. + + + + * * * * * + + + +PAUL CLAUDEL + + +On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à +diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, +dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la +première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain; +pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas +son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails +même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de _Tête +d'or_ est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, +que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont +de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout, +épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. _Tête d'or_ +fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec +génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu. + + Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds. + (_Ils soulèvent le corps._) + Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond. + (_Ils la descendent dans la fosse_.) + + CÉBÈS + Qu'elle repose. + + SIMON + Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie! + +C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour. +L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu +plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce +qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits +vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une +main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, +mais pas davantage. + + Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue + Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux. + Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages. + Comme une vieille barque arrivée à la fin de la _mer_ ... + ... Ma fortune féminine! Mon amour + Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de + dessous les ailes! + Va-t'en dans la fosse. + + CÉBÈS + Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir? + + SIMON + Oui. + Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié! + +Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse +tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite +princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est +une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement, +il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en +méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles +vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au +bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la +lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il +en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le +vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, +ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air: + + Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en + rêve, + Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache + l'importune fougère. + +Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. +Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont +des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité; +elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette +journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir +cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume. +L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un +chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui +vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès: + + D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les + hommes tombent comme des pommes. + +L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des +pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt, + + La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses, + +et il fait un soir d'été. + + Comme c'est beau, un soir d'été! + Le silence béni s'emplit + De l'odeur du blé qui fait le pain. + Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies, + Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous + les êtres.... + +Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à +l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette +minute, ce qu'il dira plus tard: + + Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui + sont morts, + Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir + par le ventre? + +Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme +blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et +s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses +revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop +l'ironie de _Jules César_. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre, +plus vraie, plus simple; l'auteur de _Tête d'or_ nous montre trop la +logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le +tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a +jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains +inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée. + +La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui +parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de +voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée: + + A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront + les pauvres pour s'amuser de toi, + Quand tu leur raconteras que tu fus reine + Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage + et roussisse tes mains! + +Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour +mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré +d'une fonte: + + O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche + même! + +Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et +dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est +seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de +sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la +cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet: + + Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés, + je reste ce que je suis. + Je suis fixée au poteau! mais mon âme + Royale n'est pas entamée et, ainsi, + Ce lieu est aussi honorable qu'un trône. + +Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la +nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine +agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort +de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui +pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans +espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort: + + Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah! + O soleil! Toi mon + Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô + Porte! Or, or! Colère sacrée! + Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle + l'azur glacé! + Buissons, fougères d'azur! + Et toi, église colossale du flamboiement, + Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers + toi une adoration séculaire! + Ah! ah! cette vie! + Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la + poitrine des forts! + Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire! + + LA PRINCESSE + Est-ce là mourir? + + LE ROI + O Père, + Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi! + Comme les gens de la vendange au devant des cuves + Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes, + Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe! + Je meurs. Qui racontera + Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma + poitrine comme une roue? + O Bacchus, couronné d'un pampre épais, + Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre! + bois l'esclave! + O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton! + O ... cher ... chien! + +Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui +efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,--et quelle pitié quand la +petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui +presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés! + +Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il +faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux. + +Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à +Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer. +Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la +main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes +comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son +origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve! + + ... O la Marne dorée + Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres + et les maisons! + +cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la +Moselle, où + + ... vitreis vindemia turget in undis. + +Mais l'habitude constante de l'auteur de _Tête d'or_ est de puiser dans +le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit +les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des +feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»; +et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre: + + Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol + défleuri, + Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre. + +Et ceci: + + L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil. + +Cette vision de l'Adieu: + + La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante + S'efface tellement dans l'épais crépuscule + Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît + violette. + + Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour + notre imagination: + + La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire. + +C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même, +mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve +dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers +le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en +bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des +moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,--Couvertes d'un +voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont +d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des +images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les +plexus: + + ... A quoi + Quand mon corps comme un mont hérisserait + Un taillis de membres, emploierais-je ma foule? + + ............................................... + + Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit + Avec notre âme pour noyau. + +Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des +significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille +«bourbiller comme des crevettes». + +Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un +compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre +comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une +magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se +meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie +surhumaine. + +Il ne s'agit que de _Tête d'or_ et déjà mes paroles débordent, sans +atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner +l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur +les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher +qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les +piliers. + +En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de +plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier +autrement que par des allusions le talent de l'auteur de _Tête d'or._ +Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les +vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et +peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement +dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré +que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné +par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a +été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais +ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir +parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale +médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit +pas le long de la rive d'ombre. + +Relu, _Tête d'or_ m'a enivré d'une violente sensation d'art et de +poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les +temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des +yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie +se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. _Tête +d'or_ dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail +inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir, +comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il +faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de +l'auteur de _Tête d'or_ et de _La Ville_ l'oeuvre inconnue de sept +années de silence. + + + + * * * * * + + + +RENÉ GHIL + + +M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de +positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la +plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi, +du droit au devoir,--vers le mieux. C'est la théorie du progrès +indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par +l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on +pourrait appeler cela un positivisme mystique. + +Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de +Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série +des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de +réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens +religieux, sentimental et presque amoureux. + +Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout; +ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin; +c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la +première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens +irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions +populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial +a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils +constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au +paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques +autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début +du XVIIIe siècle; des recherches méthodiques fixeraient facilement une +date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de l'abbé de +Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux. + +Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du +devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du +paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui, +toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du +bonheur social est scientifiquement possible. + +Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de +justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en +bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel, +corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète +décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas +faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être +ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie +ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle +impossible. + +Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: _Manière d'art: +Instrumentation verbale_. + +On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet +de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il +est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme +des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les +croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets: + + A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ... + +Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques +malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons +demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition +colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et +un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud, +pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction +avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges. + +M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons +d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: _r_ avec une lettre rouge, +_o_, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de +domination, de gloire, etc.; la même lettre _r_ jointe à une lettre or, +_u_, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres +et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct +d'aimer», etc. + +Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens, +extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils +sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en +l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur +son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée +par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots +dans une série instrumentale différente. + +C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale +peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même +perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de +très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout +l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle, +et l'_'r_ et l'_o_, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me +donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes. + + Il ne veut pas dormir, mon enfant ... + mon enfant + ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière + le hasard agrippant et l'unité première + de son geste ingénu qui ne se sait porteur + des soirs d'Hérédités,--et tend à la lumière + ronde du haut soleil son geste triomphant + d'être du monde!... + +Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de +tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu. +Je suis arrêté par les mots: _mon enfant_, la grammaire instrumentale +étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles. +L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon, +harpe, etc. Le mot _lumière_ se traduit par de l'or mêlé de blanc et de +bleu, ce qui est assez heureux. + +Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas +et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement, +M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la +fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour +où le poète du _Dire du Mieux_ oublierait que les voyelles sont colorées +et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions +un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées, +sûrement de larges et profonds lyrismes. + +Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la +terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et +des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois +avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images +et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que +presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre +dont elles sont nées; il s'agit du livre III du _Voeu de Vivre_, tableau +tourmenté d'une nature ivre et en sueur: + + Oh! la Terre + la Terre! en les sueurs et le hâle: + et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais + vit, et de terre grasse et de glu de ma mis + qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle + giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ... + +C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au +couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille +paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une +belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère +de toute la maison: + + Vous Autres! elle a été la Femme-Forte + qui sur le seuil assise sut garder la porte + de tout malheur et de tout étranger: elle a + été autant que tous les hommes que voilà, + vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a + été, autant que toutes Femmes que voilà, + grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles + qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant + le lait de ses mamelles autant que le sang + de son ventre aux veines larges et animales.... + +Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème +champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours +le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques: + + En m'en venant au tard de nuit + se sont éteintes les ételles: + ah! que les roses ne sont-elles + tard au rosier de mon ennui + et mon amante, que n'est-elle + morte en m'aimant dans un minuit. + + Pour m'entendre pleurer tout haut + à la plus haute nuit de terre + le rossignol ne veut se taire: + et lui, que n'est-il moi plutôt + et son Amante ne ment-elle + et qu'il en meure dans l'ormeau. + + En m'en venant au tard de nuit + se sont éteintes les ételles: + vous lui direz, ma tendre mère, + que l'oiseau aime à tout printemps ... + mais vous mettre le tout en terre, + mon seul amour et mes vingt ans. + +Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'_Ordre Altruiste_, M. +René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme: +il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales, +mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et +moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être +d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître; +mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces +matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain +que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante +complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment +incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet +périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles +sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir, +mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe +du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et +quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne +furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans +nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est +assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant +des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie +expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la +beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine. +Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son +originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un +fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il +s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son +orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots +sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls +dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut +absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une +symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des +néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe, +on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité +dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois +au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable +d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en +a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos +efforts divinatoires,--mais vraiment, ceci: + + IX + + Le rudiment hésitant se retrouve + complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire + et des lourds génitoires, de l'oogone et + de l'anthéridie en la même algue où itère + le génital attrait de deux pôles! + +ou ceci: + + X + + Tout étonnés et languissants de l'éparrant + choc en retour, + qui de tous Sens de notre grand + néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre + notre présente réduction,--nos germes à + s'unir en ustion de leur phosphore, + cendre + vivante et qui efferve.... + +ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique +verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que, +même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de +mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il +procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette +heure, du droit évident des railleurs? + +Le dernier volume de l'_Ordre Altruiste_ (et de _l'Oeuvre_, +provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives +certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de +clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y +sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné +à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des +rapports de surface, d'aspect, et non d'essence: + + Les mots ne disent point en même temps l'Essence + et la mesure: et + c'est pourquoi, dedans les roses + qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses + demeure vierge de tes doigts et de ton vain + esprit.... + +et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et: + + indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime + un midi de lumière et d'antiques rameaux.... + +Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable +M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement +et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine +de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve +en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et +visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide +conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se +brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes, +c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige +et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté. + +Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse +instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et +nous fera entendre plus clairement + + les métamorphoses + De la voix humaine dans la voix des roseaux. + + + * * * * * + + + +ANDRÉ FONTAINAS + + +Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus +grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur +activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir. +D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou +bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de +moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre +et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus +grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle. + +Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne +voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et +mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant +l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la +cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité. + +M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes +émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans +tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer, +l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de +sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne +avec une résignation qui n'est pas sans amertume: + + Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente. + +Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de +ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir: + + En mon âme d'ennui jamais ne s'élève + Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve.... + +Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas +a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui +quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le +désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la +tendresse mélancolique du poème qui scelle les _Vergers illusoires_: + + J'entre dans le verger natal loin des allées + Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs + Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs + Odorantes de buissons fleuris d'azalées.... + +Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore +avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et +non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant +Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit +se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance. + +Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis. +Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien +ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont +acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les +surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide, +sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent +presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités +particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque +dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une +lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec +logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement +enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le +poème, + + Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres.... + +composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la +froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a +entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème +au _Bateau ivre_, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres +exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre. + + J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries + Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, + Sans songer que les pieds lumineux des Maries + Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs; + + J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides. + Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux + D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, + Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux.... + +Et maintenant: + + Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants, + Et, las de la vie et de ses landes monotones, + Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants: + D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes + Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir + Aux vagues baisers épars des lentes argemones.... + +Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images +arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse +d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages; +d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en +sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis +pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination +logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression +absurde, mais qui frappe et séduit, _les vacheries hystériques;_ il y a +trop de prudence dans le mot _argémone_, car on suppose que si nous +découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux, +nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers. + +Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès +d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de +très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les +sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très +capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus +compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour +être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville +l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur +destinée à tous les futurs florilèges: + + Sur le basalte, au portique des antres calmes, + Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues + Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues + S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues + Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes. + + Le mystère où vient mourir le rythme des vagues + Exhale en lueurs de longues caresses calmes, + Et le rouge corail où se tordent des algues + Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes + Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues. + + Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues + En la nocturne et lointaine chanson des vagues, + Reine dont les regards pensifs en clartés calmes + Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues + Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues. + +Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes +dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne. + +J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi +heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec +modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance +intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme; +elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que +l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur +sonorité. + + Le cor de corne sonne au loin dans le hallier. + +C'est fort joli. Et encore: + + Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes, + Et les filles rieuses aux bras des garçons + Rythment folles avec leurs naïves chansons + Leurs danses en méandres souples par les landes. + +Ceci est un peu précieux: + + L'azur vert appâli d'une opale.... + .................................... + Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale.... + +Et ceci, plutôt mauvais: + + Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver. + +A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies +changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'_Eau +du fleuve_: + + Qui donc n'a vu des yeux du rêve + Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves + Et se tordre, boucles blondes + Que surchargent les pierreries, + La chevelure douloureuse de l'onde? + +Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité? + +Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus +originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de +M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est +légitime et tout extérieure. Tandis que dans les _Estuaires d'ombre_ M. +Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans +_l'Eau du Fleuve_, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est +imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à +l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu +sévère: + + Midi s'apaise et les vagues s'allongent. + O rêves reposés de langueur et de charme, + O calmes songes! + Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes + Les pêcheurs paisibles dorment + Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge. + Nul frisson ne court plus aux feuillages, + Le soleil ne jette aucun rayon, + Tout est calme.... + +Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que +donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse +où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la +sérénité du soir, se repose et s'endort. + + + + * * * * * + + + +JEHAN RICTUS + + +Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la _Dame de Proue_ d'une nef +qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il +dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et +goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un +poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations +soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des +voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens +démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de +sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux: +«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus +biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite +d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple +fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur +campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition +de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un +navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes +informés de la naissance de Jehan Rictus et des _Soliloques du Pauvre_. + +Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau +surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne +aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un +abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le +trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond +qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du +poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère +s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si + + L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable, + +dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait +vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres +extérieures. + +C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être +une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des +fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant, +il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de +l'animalité et l'art de la crapule. + +Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme +il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le +laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote +lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les +malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore +écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que +futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à +lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore +prisonniers dans les reins faciles du prolétariat: + + Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans, + Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus, + Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes + Qui z'ont soupe du méquier d'môme.... + +Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la _Farandole des Pauv's +'tits Fan-fans_. + +C'est surtout dans la première pièce du volume, l'_Hiver_, qu'il faut +chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les +professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines +pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie, +rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont +le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce. +Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte +davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins +de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres. +C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage: + + Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France, + On n's'occup' que des malheureux; + Et dzimm et boum! la Bienfaisance + Bat l'tambour su'les ventres creux! + + L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire, + Afin qu'tout un chacun s'exerce, + Car si y gn'avait pas d'misère, + Ça pourrait ben ruiner l'commerce. + +Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des +_Soliloques_ est le _Revenant_. On en connaît le thème: le Pauvre +attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui +s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et +qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié. +Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été +plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa +résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles +après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle +sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil +à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de +Galilée? Et il descend. Le voilà: + + Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc. + Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste.... + .................................................. + + Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc. + Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles + + (T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!), + Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis? + + Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc, + Ou veux-tu qu'on ballade ensemble? + .......................................... + + Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc! + Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?... + +Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui, +trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale +et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par +le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant. + +Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré +avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le +Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe +qui est belle et qui le serait davantage en style pur: + + Toi au moins, t'étais un sincère, + Tu marchais ... tu marchais toujours; + (Ah! coeur amoureux, coeur amer), + Tu marchais même dessus la mer + Et t'as marché jusqu'au Calvaire. + +Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur: + + Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras, + Prends ton essor et n'reviens pas; + T'es l'Étendard des sans courage, + T'es l'Albatros du grand Naufrage, + T'es l'Goëland du Malheur! + +Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant +d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a +pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau +capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être +considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons. +Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet +dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième +partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui +anime les _Soliloques_: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant +remets-les debout, + + Y faut secouer au coeur des Hommes + Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous. + +A la fin du livre intitulé _Déception_, il y a un morceau +particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la +grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire, +et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort. + + Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir, + La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles, + La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles, + La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles, + Qui va jugulant les pus belles + Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir; + + Vous savez ben ... la Grande en Noir + Qui tranch' les tronch's par ribambelles + Et dans les tas les pus rebelles + Envoie son Tranchoir en coup d'aile + Pour fair' du Silence et du Soir! + +Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux +strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement! +Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes +d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la +phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je +l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même +quand il rit, même quand il danse. + +Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire +est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les _Soliloques du +Pauvre_ exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous, +est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture +si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble +que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile +à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement +parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne +sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de +permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre +les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot +des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps +son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la +connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de +l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre. +Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs; +c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque +dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins +une langue secrète. + +Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de +Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à +l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi +autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques +concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur +sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la +servante des bateleurs et des turlupins. + + + + * * * * * + + + +HENRY BATAILLE + + +La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que +l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux +de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la +poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir +parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de +la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et +admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie +sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les +manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme, +mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de +clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce +sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La +poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des +âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut +Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y +eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des +centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore +après des années de cimetière ou des siècles de poussière. + +En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective. +D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux +s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus +célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre +industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune +redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la +candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du +nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est +conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate +simplicité. + +Ce que l'on connut d'abord de M.Bataille, c'étaient de petites +impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une +nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de +douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et +peureuse, des vers écrits dans la _Chambre Blanche_, des vers pour +Monelle, peut-être.... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au +conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans +le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme +revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a +toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est +toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore: + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Me connais-tu? fais-moi signe:-- + La nuit nous donne des airs sanglotants, + Et la lune te fait blanc comme les cygnes.... + + Oiseau bleu, couleur du temps, + Dis, reconnais-tu la servante + Qui tous les matins ouvrait + La fenêtre et le volet + De la vieille tour branlante?... + + Où donc est le saule où tu nichais tous les ans, + Oiseau bleu, couleur du temps? + + Oiseau bleu, couleur du temps. + Dis un adieu pour la servante + Qui n'ouvrira plus désormais + La fenêtre, ni le volet + De la vieille tour où tu chantes ... + Ah! reviendras-tu tous les ans, + Oiseau bleu, couleur du temps? + +Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir +un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,--oh! un +seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir +d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour: + + Il y a de grands soirs où les villages meurent-- + Après que les pigeons sont rentrés se coucher.-- + Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure + Et le cri bleu des hirondelles au clocher ... + Alors, pour les veiller, des lumières s'allument, + Vieilles petites lumières de bonnes soeurs, + Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ... + Au loin le chemin gris chemine avec douceur ... + +De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté +attristée: + + Mon enfance, adieu, mon enfance.--Je vais vivre. + Nous nous retrouverons après l'affreux voyage, + Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres, + Et les blanches années et les belles images ... + Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire! + Mon enfance ... tu seras la vieille servante, + Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire.... + +Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera +une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans +l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui +songent en silence.... + +Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la +vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les +poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas +contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste, +passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à +souffrir. Quant à ses deux drames, la _Lépreuse_ et _Ton sang_, sont-ils +bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes +sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en +poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et +frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même +terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est +celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques. + +La _Lépreuse_ est bien le développement naturel d'un chant populaire: +tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans +illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un +soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de +Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches +tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le +long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une +danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du +génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque, +connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son +père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et +l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement +originale et d'une parfaite harmonie. + +Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et +merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté +familière et lyrique: + + Je sais où j'ai été empoisonné. + C'est en buvant du vin dans le même verre + qu'une jeune fille que j'aimais.... + .................................................. + + Sur la table il y avait nappe blanche, + un vase rempli de beurre jaune, + et elle tenait à la main un verre + du vin qui plaît au coeur des femmes.... + .................................................. + + Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr.... + Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier, + fils de Matelinn et de Maria Kantek + J'ai passé trois ans à l'école ... + mais maintenant je n'y retournerai plus.... + Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays, + Dans un peu de temps je serai mort, + et m'en irai en purgatoire.... + Et pendant ce temps mon moulin tournera + diga-diga di, + Ah! mon moulin tournera + Diga-diga da.... + +_Ton sans_ est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente. +Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang, +mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui, +hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une +sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées +aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du +rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par +lequel le principe du drame sera un peu expliqué: + + «Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si + extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde + et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour + la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en + cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble + que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur.... + Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps.... + Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ... + je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la + confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement + inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas + puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de + ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton + éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et + c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et + mystérieuse enfance....» + +Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les +effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on +les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont +justes. Cependant le style de _Ton sang_ n'est pas toujours assez pur, +et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le +prétexte n'est pas valable. + +Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme, +pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour +est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême +bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le +fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort. + +C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais, +comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple +et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une +oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais +avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque +vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une +théorie. Il faut opposer _Hamlet_ à _Polyeucte_. + +M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera +jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se +plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des +formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la +comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous +les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés +par l'inconscient. + + + + * * * * * + + + +EPHRAÏM MIKHAËL + + +Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de +quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie +dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur, +Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était +charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux, +quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux, +car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà, +son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien, +sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors +neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la +sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en +silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par +la joie d'être belle. + +Il y a sans doute, dans la _Dame en deuil_ un peu de la psychologie de +Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui: + + Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne + De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même. + +Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et +de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre--il vécut si peu; ce n'est pas +l'ennui de ne pas vivre--il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la +vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible, +l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un +fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et +c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de +chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la +portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé +chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne +savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des +personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La +botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de +différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de +l'humanité est une terre inexplorée,--et inexplorable, puisque, +relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme +avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur. + +Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste: + + Mais le ciel gris est plein de tristesse calme + ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis. + ................................................ + L'ennui, rythme dolent de flûte surannée. + ................................................ + Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique, + Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit.... + ................................................ + Je sombre dans un grand et morne nonchaloir. + ................................................. + N'écoute pas le cri lointain qui le réclame, + Les conseils exhalés dans la senteur des nuits. + Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme, + Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis. + ................................................. + Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes, + Je sens en moi, non le regret du clair été, + Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines. + ................................................. + +Voici tout entier le _Crépuscule Pluvieux_, où jamais peut-être +l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi +sereine: + + L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne + Que le soir épaissit de moment en moment; + Un ennui lourd accourt mystérieusement, + Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone. + + Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé, + Et c'est sans regretter les heures envolées + Que je revois au loin, vagues formes voilées, + Mes souvenirs errants au jardin du passé. + + Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante + D'un soir de pluie et dans la lente obscurité, + Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté + Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente. + +Plus loin, dans l'_Acte de Contrition_, c'est encore le même sentiment de +déréliction et d'accablement: + + Je confessais que les Printemps et les Automnes + Passent en vain le seuil sacré des horizons, + Car mon âme est pareille aux déserts monotones + Assoupis dans l'oubli stérile des saisons. + + Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux + et beau vers, son état d'âme: + + Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs. + +Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des +moments de joies et d'espoir: + + Joyeuses, sur les claires ondes + D'un golfe paisible et splendide, + Des galères aux voiles blondes + Appareillent pour l'Atlantide. + + Et des lys ravis par les brises + Neigent dans la douce venelle, + Tandis qu'au loin des voire éprises + Proclament la joie éternelle. + +Et ceci, tiré de l'_Ile Heureuse_: + + Dans le golfe aux jardins ombreux, + Des couples blonds d'amants heureux + Ont fleuri les mâts langoureux + De la galère, + Et, caressé du doux été, + Notre beau navire enchanté + Vers les pays de volupté + Fend l'onde claire! + +Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril +1890) qui devaient venir le délivrer et remporter + + ................................vers les îles + Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates + Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles, + +les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de +plus. + +Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours, +avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les +prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est +qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils +marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,--ou +vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes +traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique +et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers +d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les +assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre; +terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,--et, comme Mikhaël +connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la +vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré +sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait +donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la +mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner +les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté. + +Parrallèlement à ses poèmes, Mikhaël avait écrit des contes en prose; il +tiennent dans le petit volume des _Oeuvres_, juste autant, juste aussi +peu de place que les vers. Là encore il fut curieusement précoce et, à +dix-neuf ans, il produisait des pages tout à fait charmantes par la +franchise de la philosophie, telles que le _Magasin de jouets_, avec, +déjà, de jolies phrases: «Ces belles Poupées, vêtues de velours et de +fourrures et qui laissent traîner derrière elles une énamourante odeur +d'iris.» Dans _Miracles_, l'incroyance au divin est analysée avec une +belle sûreté de main et d'intelligence; presque partout, on sent un +esprit maître de soi et qui tient à ne revêtir de la forme que des idées +qui valent la forme. Il est surtout attiré par les histoires +significatives et révélatrices d'un état d'âme hermétique: il aime la +magie et le prodige, les créatures oppressées par le mystère et qui ont +mal à la raison. C'était un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait +enseigné, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un +mysticisme supérieur, «la vanité de la joie et de la douleur», et il +devait goûter également la vie et la philosophie nirvâniennes du +philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est +_Armentaria_, poème très pur, très clairement auréolé d'amour, fleur +mystique et candide, _flos admirabilis!_ Il y a des lignes comme +celle-ci; Armentaria dit: «Soyons purs dans les ténèbres et allons au +ciel silencieusement.» + +Il suffit d'avoir écrit ce peu de vers et ce peu de prose: la postérité +n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les +préférés des Dieux dans le musée que nous enrichissons vainement pour +elle et que les barbares futurs n'auront peut-être jamais la curiosité +d'ouvrir. + + + + * * * * * + + + +ALBERT AURIER + + +Avec un tempérament outrancier d'observateur ironiste, une tendance à +des jovialités rabelaisiennes, Aurier se trouva, dès ses premières +années d'étudiant, engagé dans un groupement littéraire en apparence +très opposé à ses penchants. Mais, de même que tout n'était pas ridicule +dans le _Décadent,_ tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier +y donnait abondamment; ce sonnet, _Sous Bois_, daté de Luchon, août +1886, n'a pas qu'une valeur de précocité: + + Les forêts de sapins semblent des cathédrales + Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir, + Montent des noirs piliers se perdant en le noir, + Et l'ombre bleue emplit les voûtes colossales!... + + Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir, + Pendent sur les vitraux des loques sépulcrales, + Vagues, passent des chants tristes comme des râles, + Les chants de la forêt à la brise du soir. + + --O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe + De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!... + Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et béant, + + Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles! + --Ainsi, mon coeur, sondant les célestes dédales, + Marche, toujours heurtant l'implacable néant! + +Si, après cette estampe romantique, j'extrais du même recueil la +_Contemplation_, on aura peut-être une idée assez juste d'Aurier très +jeune, partagé entre le vouloir d'être sérieux et l'amusement de ne pas +l'être: + + Le coeur inondé d'une ineffable tristesse, + Je contemple le crâne aimé de ma maîtresse. + + Dans ses orbites creux, d'épouvantés remplis, + J'ai fait coller deux très beaux lapis-lazulis; + + J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque, + Poli comme un ivoire, une vieille perruque; + + J'ai, dans ce faux chignon, répandu ses parfums + Préférés (souvenir de mes amours défunts); + + J'ai placé, pour cacher son rictus trop morose, + A ses troublantes dents ma cigarette rose, + + Puis j'ai posé le tout (à la place d'un saint) + Dans une niche, sur les velours d'un coussin. + + Et je songe qu'ainsi (méditations mornes!) + La Catin ne peut plus me gratifier de cornes! + +Ces deux notes, l'une de mélancolie, l'autre d'ironie, persistèrent à +sonner jusqu'à la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans +le _Pendu_ et dans _Irénée_. + +Quant aux caractères propres, différentiels de sa poésie, ce sont, il me +semble, la spontanéité et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de +pierres précieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus +soucieux de leur mise en valeur que de leur rareté; mais, pêcheur de +perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force +improvisatrice, il laissa, même en des morceaux jugés par lui +définitifs, échapper des à peu près et des erreurs. Cela vaut-il mieux +que d'être trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que +le résultat d'un pénible limage, d'une quête aveugle des raretés éparses +dans les dictionnaires, d'un effort naïf à tirer, sur le vide d'une +oeuvre, un rideau constellé de fausses émeraudes et de rubis inanes. +Il est cependant une certaine dextérité manuelle qu'il faut posséder; +il faut être à la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et +l'ébauchoir, et que la main qui a dessiné les rinceaux puisse les +marteler sur l'enclume. + +Mais là, Aurier pécha moins par omission que par jeunesse, et s'il +montra un talent moins sûr que son intelligence, c'est que toutes les +facultés de l'âme n'atteignent pas à la même heure leur complet +développement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la première et +attiré a soi la meilleure partie de la sève. + +L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a +guère été faite en critique littéraire; elle est pourtant capitale, il +n'y a pas un rapport constant ni même un rapport logique entre ces deux +manières d'être; on peut être fort intelligent et n'avoir aucun talent; +on peut être doué d'un talent littéraire ou artistique évident et n'être +qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou +Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un être complet. + +Aurier manqua de quelques années pour s'harmoniser définitivement. Il en +était encore à la période où l'on ressent une si grande tendresse pour +toutes ses idées qu'on se hâte de les revêtir, même d'étoffes un peu +frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules: +d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de +vers, n'avait reçu la suprême correction. + +Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la +contrarier en citant l'extraordinaire _Sarcophage vif_, par exemple, ou +le _Subtil Empereur_: + + En l'or constellé des barbares dalmatiques, + La peau fardée et les cheveux teints d'incarnat, + je trône, contempteur des nudités attiques + Dans la peau royale où mon rêve s'incarna.... + + Je regarde en raillant agoniser l'empire + Dans les rires du cirque et les cris des jockeys, + Et cet écroulement formidable m'inspire + Des vers subtils fleuris de vocables coquets!... + + Je suis le Basileus dilettante et farouche! + Ma cathèdre est d'or pur sous un dais de tabis.... + Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche + Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis.... + +Poète, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprète les +oeuvres, il en rédige le commentaire, me--esthète, peut-être, mais non +pas esthéticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive, +tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sûre, entre les +artistes et entre les oeuvres. + +Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les +signifiances; obscurément voulues par le peintre et, ce disant, +recompose très souvent une oeuvre un peu différente, par les tendances +nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi, +dans son étude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparaît, +plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau +luxuriant des sèves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre +de la Violence. + +Quant aux défauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il +préféra souvent les taire, sachant que l'éloge doit, pour porter, être +un peu partial, et sachant aussi que le rôle du critique est de nous +signaler des beautés et des joies, non des imperfections et des causes +de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, médiocre ou nulle, le silence seul +convient, et, contrairement à l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la +plupart des chefs-d'oeuvre même ont besoin pour être compris, à l'heure +où ils éclosent, de la charitable glose d'une intelligence amie. +Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore, +étant devenue prudente ou servile, il est nécessaire de la contredire de +temps à autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul +induisit Aurier à contester non le talent, mais le génie de M. +Meissonier, peintre fameux des états-majors et dés cuirassiers. Ce ne +fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme +critique, une besogne plus urgente: mettre en lumière les «isolés», +comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La +première étude de ce genre, son _Van Gogh_ eut un succès inattendu; elle +était excellente, d'ailleurs, disait la vérité sans ménagements pour +l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces +emballements puérils qui sont la tare de l'enthousiasme. Dès là, il +exprimait les deux inquiétudes dont il se souciait avant tout: le +peintre est-il sincère? et que signifie sa peinture? La sincérité, en +art, est bien difficile à démêler de l'inconsciente fraude où se +laissent aller les artistes les plus purs et les plus désintéressés; +l'extrême talent dégénère très souvent en virtuosité: il faut donc, en +principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde +question, la réponse est généralement plus facile. Voici ce qu'Aurier +dit à propos de Van Gogh, et cela peut servir de définition assez nette +du symbolisme en art: + +«C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un +symboliste à la manière des Primitifs italiens, ces mystiques qui +éprouvaient à peine le besoin de désimmatérialiser leurs rêves, mais un +symboliste sentant la continuelle nécessité de revêtir ses idées de +formes précises, pondérables, tangibles, d'enveloppes intensément +charnelles et matérielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette +enveloppe morphique, sous cette chair très chair, sous cette matière +très matière, gît, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pensée, une +Idée, et cette Idée, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en même +temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et éclatantes +symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance +pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procédés +de symbolisation.» + +En son étude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette théorie, +la développa, exposant, avec une grande sûreté de logique, les principes +élémentaires de l'art symboliste ou idéiste, qu'il résume ainsi: + +L'oeuvre d'art devra être: + +«1° _Idéiste_, puisque son idéal unique sera l'expression de l'Idée; + +«2° _Symboliste_, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes; + +«3° _Synthétique_, puisqu'elle écrira ces formes, ces signes, selon un +mode de compréhension générale; + +«4° _Subjective_, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant +qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet; + +«5° (C'est une conséquence) _Décorative_--car la peinture décorative +proprement dite, telle que l'ont comprise les Égyptiens, très +probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une +manifestation d'art à la fois subjectif, synthétique, symboliste et +idéiste.» + +Après avoir ajouté que l'art _décoratif_ est le seul art, que «la +peinture n'a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et +d'idées les murales banalités des édifices humains», il impose encore à +l'artiste le nécessaire don d'_émotivité_, en alléguant, seule, «cette +transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait +frissonner l'âme devant le drame ondoyant des abstractions». + +«Grâce à ce don, les symboles, c'est-à-dire les Idées, surgissent des +ténèbres, s'animent, se mettent à vivre d'une vie qui n'est plus notre +vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art, +l'être de l'Être. + +«Grâce à ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.» + +Sans doute, tout cela est plutôt, au fond, une philosophie qu'une +théorie de l'art, et je me méfierais de l'artiste, même supérieurement +doué, qui s'appliquerait à la réaliser par des oeuvres; mais c'est une +philosophie très haute et possiblement féconde: quelques artistes en +seront peut-être touchés même à travers leur cuirasse d'inconscience. + +En critique, Aurier était encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre +en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des +motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hérédité et le milieu. Il y +a un lien de cause à effet, cela est naïvement clair, entre l'homme et +l'oeuvre, mais de quel intérêt peut bien être la connaissance de l'homme +pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique, +si j'y réfléchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vénitien, +méridional tout au moins, et qu'il soit né en Lorraine, cela me +suffoquerait, si j'étais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend +qu'il séjourna à Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais +cela n'ajoute rien à mon rêve, et Cléopâtre, appuyée à l'épaule de +Dellius, n'y puise pas une beauté nouvelle. + +Sans être un bon roman, ni de bonne littérature, _Vieux_ est un roman +amusant, et, avec cela, bien ordonné. La personnalité d'Aurier n'y est +pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu'à l'état de +collaborateur,--collaborateur de Scarron et de Théophile Gautier, de +Balzac et même de certains petits naturalistes qui tentèrent d'être +goguenards. Mais le plus grave défaut de ce livre fut qu'il n'exprimait +plus, quand il fut achevé, les tendances esthétiques de l'auteur, ou +qu'il n'en exprimait que la moitié et la partie la moins neuve et la +plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort +belles pages et bien à leur place, quoique d'un ton plus élevé que le +reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'«heure +du coucher», et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais +comme c'est observé et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore +la déclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se +soulage le malheureux pendant que la bien-aimée se livre, cyniquement, +à d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire +que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de +rabelaisianisme ingénu. + +Enfin, _Vieux_ est une oeuvre très imparfaite,--mais non pas médiocre. + +Aurier annonçait plusieurs romans, les _Manigances,_ la _Bête qui +meurt_: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se +préoccupa de réaliser ses promesses dans l'ordre inverse où il les avait +faites. On a retrouvé dans ses papiers un manuscrit intitulé _Edwige_, +mais qu'il avait verbalement débaptisé quelques semaines avant sa mort; +il a paru sous ce titre: _Ailleurs_. + +Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre achevée, ce petit roman +philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science +et la Poésie, entre l'Idéalité et le Positivisme, conté en un style +adéquat au sujet, tantôt bizarrement familier, tantôt mesuré et stellé +de belles métaphores. On y retrouve l'auteur de _Vieux_, mais plus +sobre; on y retrouve le poète et le critique d'art, mais plus sûr de sa +philosophie et plus maître de l'expression de ses idées ou de ses +sentiments. + +Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le +meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait ériger +en vie un personnage, lui attribuer un caractère absolu et dévoiler +logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractère, non par +de vagues analyses, mais par la mise en scène de faits systématiquement +choisis pour leur valeur révélatrice: tel, dans _Vieux_, M. Godeau; +tels, dans _Ailleurs,_ Hans et l'ingénieur. Cet ingénieur est une +merveilleuse caricature: Aurier lui prête des propos d'un comique +vraiment énorme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est +encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le +vrai ou le possible: il y avait en lui le génie d'un Daumier,--et +Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique épisode +aussi amèrement comique que la colère du Dr Cocon accusé d'héroïsme. +Aurier serait allé très loin en ce genre, le roman de l'ironie comique, +de l'amertume exhilarante: que de joies il nous eût données! + +C'était un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit +supérieur; il ne doit pas être oublié: on peut encore lire ses romans, +goûter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques +d'art fourniront des idées, une méthode et des principes. + + + + * * * * * + + + +LES GONCOURT + + +Quoique les dernières évolutions littéraires se soient faites loin de +M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil--ou la faiblesse--de s'en +désintéresser, on ne trouverait sans doute pas à cette heure un +«symboliste» de marque, et même le plus absolu en ses idées, qui ne +consentit à signer un éloge cordial de l'auteur de _Madame Gervaisais._ +Le doute qui assombrit l'éclat des obsèques d'Alexandre Dumas, ou les +moins illustres funérailles de M. Daudet, s'est résolu en évidente +lumière et en certitude pure et simple: les _Goncourt_ furent un grand +écrivain. + +Ils en eurent tous les caractères: l'originalité, la fécondité, la +diversité. + +L'originalité est le don premier, mystérieux et formidable; sans lui, +toutes les autres qualités de l'écrivain sont stériles, nuisibles, et +même un peu ridicules, le jour où l'homme de lettres laborieux et +intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut +dressé en statue sur un piédestal de tomes. Plus digne de gloire est le +génie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux éclairs +ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les +Goncourt appartiennent à la caste des génies continus et sans +défaillance; s'ils ne doivent pas être nombrés parmi les demi-dieux, ils +le seront parmi les héros qui accumulèrent un total de belles actions +égal à une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt +fut une de ces belles actions, chacune d'une beauté différente et neuve. + +Historiens, appliquant aux événements d'hier la méthode documentaire +d'Augustin Thierry, ils restituèrent, en place d'une vision de parade, +un XVIII_e_ siècle vivant et sincère, rajeuni par la typique anecdote, +éclairé par le sourire des femmes, expliqué par le costume, par le +billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'épigramme, par le +mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est +peut-être la seule qui puisse intéresser désormais des esprits devenus +sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les +différences que de ramener à l'unité la diversité des événements. Si +l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus généraux, ceux qui +se prêtent aux parallèles et aux théories, il suffit, comme disait +Schopenhauer, de conférer avec Hérodote le journal du matin: tout +l'intermédiaire, répétition évidente et fatale des faits les plus +lointains et des faits les plus récents, devient inutile et fastidieux; +Bossuet le rejette. Ce fut la première originalité des Goncourt de créer +de l'histoire avec les détritus même de l'histoire. Tout un mouvement de +curiosité date de là; la publication de _l'Histoire de la Société +française pendant la Révolution et sous le Directoire_ ouvrit l'ère du +bibelot,--et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dépréciatrice; +le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matériel +qui témoigne devant le présent de l'existence du passé. En ce sens, le +musée Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des +Goncourt,--et, s'il avait acheté la partie historique du cabinet +d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en +s'enrichissant. + +L'Oeuvre historique des Goncourt, laissées de côté ses conséquences et +son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginèrent d'«écrire» +l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des +livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif +autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont +vivait la reine: à connaître ses jeux, ses paroles, ses robes et ses +coiffures, ils pénètrent plus facilement jusqu'à son âme qui, occupée +sans doute de combinaisons politiques, l'était aussi de jeux, de robes +et de coiffures. Tous ces détails, que les gens graves de l'an 1855 +taxaient d'enfantillages, ne les empêchèrent pas de dégager les premiers +le véritable rôle de la reine et de montrer que tous les fils venaient +se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'énigme +que cherchaient en vain les historiens «sérieux» et professionnels, les +Goncourt la trouvèrent dans une boîte à mouches, peut-être, mais ils la +trouvèrent. + +Leur période uniquement historique se clôt vers 1860: alors, sans +modifier leurs procédés, ils demandent aux faits de la vie contemporaine +ce qu'ils avaient demandé au document du passé: la vérité réaliste. + +Chercher la vérité semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec +de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la +conscience, la véracité; ce sont les qualités fondamentales de +l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs +fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y étudier +la vie comme dans la vie elle-même; les faits, transposés selon le ton +nécessaire, loin d'être défigurés, sont encore accentués et rendus plus +vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumière +logiques. Le réalisme ne s'y étale jamais avec la brutalité démocratique +où il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec +délicatesse, comme les médecins font des plaies les plus sales; avec +pitié, avec dédain, avec joie,--toujours avec cette supériorité +aristocratique, don de ceux qui, élevés au-dessus de la basse vie, n'y +inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs +romans sont observés de haut, par un regard qui plonge; ils dominent +leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents. + +Observateurs désintéressés, sans croyances, sans opinions sociales, ils +vont dans la vie, la poitrine bravement tournée vers la lame, et ils +notent, après le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un répertoire +authentique d'attestations dont ils ont éprouvé sur eux-mêmes la vérité +immédiate. Que ces fiches soient rangées dans leur cerveau ou dans des +boîtes, c'est là qu'ils puisent s'ils ont à dire, ressentie par un de +leurs personnages, une impression analogue à celle qu'ils éprouvèrent. +Aussi ils écoutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris +de nature, prompts à saisir la valeur significative d'un sourire, d'un +regard, d'un geste. Voulant reproduire en son élémentaire véracité la +langue des enfants, ils s'astreignirent à passer sur un banc des +Tuileries d'immobiles après-midi, figés en un feint sommeil, pour ne pas +effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient +la passion d'écouter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets +comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des +dunes; le survivant garda jusqu'à sa dernière heure ce besoin de savoir +ce qui se passe, de regarder par la fenêtre, de soulever les stores et +les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les +romans devint la matière du _Journal_,--ce carnet colossal d'un +romancier réaliste. + +On appelle réaliste le romancier qui ne travaille que d'après +l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un +romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un +romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le +déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par +les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler +exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis +que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à +Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal, +aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,--qu'aucun effort n'a pu +tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir +impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les +Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des +romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un +peu près, se remémorer _Renée Mauperin_ ou _Soeur Philomène_, ou même la +tragique _Germinie Lacerteux_, on sera forcé de le reconnaître et on le +reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette +heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des +romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la _Faustin_, se +clôt le cycle ouvert par Balzac. + +En aucun des romans qui vont de _Charles Demailly_ à _Chérie_, on ne +sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa +depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux +un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au +sentimentalisme, mais discret, et si pur. _Renée Mauperin_ est un livre +de ce ton, plein de larmes cachées; _Soeur Philomène_ est une oeuvre de +sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et +le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la +plus pure histoire d'amour écrite depuis _Atala_. Ici, la méthode a gâté +le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode. + +En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en +ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut +_Germinie Lacerteux_, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde +azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle, +prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le +naturalisme, en sa partie populaire, vient de _Germinie Lacerteux_; +cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des +Goncourt; les années suivantes ils donnaient _Manette Salomon_, puis +_Madame Gervaisais_, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins, +c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu +l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du +naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples +immédiats. + +La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis +peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait +subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le +style. + +On leur attribue le mot, démonétisé depuis, _d'écriture artiste_; ils +inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous +ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des +journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est +de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger +des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images +inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du +cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don +particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la +volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en +cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme +intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des +phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses, +justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu +commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent, +comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu +tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent, +puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le +mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui, +qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations +de magie. + +Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des +bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la +notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le +peuple d'Athènes avait cette notion. + +Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire, +historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez +le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la +banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis +tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail +naturel de l'animal prolifique,--mais une production raisonnée et voulue +d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et +diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains +d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les +plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont +dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire, +et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement +élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de +Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque +chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la _Faustin_ et +_Chérie_ témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le +mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que +l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des +deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les +oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus +profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que +les _Frères Zemganno_ et peu sont plus poignants que la _Fille Elisa_. +Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes +auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple +apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde. + +Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de +cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque +vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de +lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces +mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de +Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme +on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier, +simplement, fièrement,--mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie, +comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre +de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se +réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses +dégoûts. Nul autre souci,--et surtout quel mémorable désintéressement! +En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour +ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est +exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les +exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans +par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est +juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour +l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art. + +La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera +peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à +leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore +toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde +de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait +difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux, +ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le +droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel +quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de +tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre +face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée, +de créer sa phrase--et même, dans les limites du génie de la langue, sa +syntaxe. + +Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement +d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent +l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style. + + + + * * * * * + + + +HELLO + +_OU LE CROYANT_ + + +Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la +crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire. + +La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux +mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la +réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il +ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi +dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les +fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature +de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les +fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa +prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous +les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail, +parmi la terrible stérilité de l'herbe. + +Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de +l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche +déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction +sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre +d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des +graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son +coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe +miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes +stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination +divine. + +La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence +des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes. + +Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un +hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son +but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers +la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand +il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit +d'éternité. + +S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité, +il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa +chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il +disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur. + +Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que +l'erreur. + +Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est +continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est +continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi +l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre +l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple +lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur +absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de +croire en Dieu seul, qui est la vérité unique. + +La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive +sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un +«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello +croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir +lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne +volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses +actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les +hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés +du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un +jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de +comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine. + +La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de +l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce +domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire +et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle +opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie, +qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout +miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions; +aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances +temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme +nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop +chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis +au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du +péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses +fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur +dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés +au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté, +s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour. + +Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il +croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier, +emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve. +Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des +rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il +a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les +yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des +arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à +comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des +choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve +toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple, +l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu +ainsi. + +On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se +contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque +pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour +traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme +un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le +sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la +route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans +les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de +verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini. + +Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais +humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard +pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des +secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement +les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent +à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser +les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de +la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde +autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir +compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une +nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces +troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur +défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes: +problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi, +si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un +berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier, +parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu +pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison +circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds +foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles +se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je +les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité, +et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée. + +Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de +profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie +et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant +vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore +ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se +nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et +dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des +brebis blanches et des brebis noires. + +Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens +cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à +Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial, +il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela. + +Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable +Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour +exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que +des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il +explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de +superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la +langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait +qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un +dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une +haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les +plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son +ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il +voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus +humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont +et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies: +par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations +sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils +sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles +sont malpropres. + +Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son +front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière, +celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des +femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie +de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la +pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés: +l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant +l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut +se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté +de la mort. + +Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans +l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil +de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son +intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la +stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les +mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour +dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux +gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un +être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour: +l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché +dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me +suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie, +frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque +l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule +récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous +marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je +puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je +suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un +atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté +et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que +ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas +le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le +vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante +barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle +glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les +rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils +s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer +pendant que nous dormions. + +Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on +Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous, +arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle +éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et +si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je +suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie. + +«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux +tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal! +Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première. +J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de +son amour.» + +Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même. + +Il ajoute: + +«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner +l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme +médiocre.» + +C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il +est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre. + +Il continue: + +«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce +que le génie fait éclater toutes les formules. + +«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter +d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire. + +«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace +son atmosphère. + +«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les +cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le +circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la +montagne les portes de sa prison.» + +Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur +la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure +là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute +de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant. + + + * * * * * + + +BIBLIOGRAPHIE + +G.-ALBERT AURIER (1865-1892). + --_L'Oeuvre maudit_ (1889).--_Vieux_ (1891).--_Oeuvres Posthumes_ + (1893). + +MAURICE BARRÈS (1862). + --_Les Taches d'encre_ (1883).-_Le Quartier Latin_ (1888).--_Sous + l'oeil des Barbares_ (1888).--_Un Homme libre_ (1889).--_Une Heure + chez Monsieur Renan_ (1890).--_Le Jardin de Bérénice_ + (1891).--_Trois Stations de psychothérapie_ (1891).--_Le Culte du + Moi_ (1892).--_L'Ennemi des Lois_ (1892).--_Toute licence sauf + contre l'amour_ (1892).--_Une Journée parlementaire_ (1894).--_Du + Sang, de la Volupté et de la Mort_ (1894).--_Les Déracinés_ (1897). + +HENRY BATAILLE (1873). + --_La Chambre blanche_ (1895).--_Ton Sang, précède de la Lépreuse_ + (1897).--_Et voici le Jardin_ (1898). + +LÉON BLOY (1846). + --_Le Révélateur du Globe_ (1884).--_Propos d'un Entrepreneur de + démolitions_ (1884).-_Le Pal_ (1885).--_Le Désespéré_ (1887). + --_Un Brelan d'Excommuniés_ (1889).--_Christophe Colomb devant les + Taureaux_ (1890).--_Le Salut par les Juifs_ (1892).--_Sueur de + sang_ (1893).--_Léon Bloy devant les Cochons_ (1894).--_Histoires + désobligeantes_ (1894).--_Ici on assassine les grands Hommes_ + (1895).--_La Chevalière de la Mort_ (1896).--_La Femme Pauvre_ + (1897).--_Le Mendiant ingrat_ (1898). + +VICTOR CHARBONNEL (1863). + --_Les Mystiques dans la littérature présente_ (1897).--_Un Congrès + universel des Religions_ (1897).--_La Volonté de vivre_ (1898). + +PAUL CLAUDEL (1870). + --_Tête d'Or_ (1891).--_La Ville_ (1893).--_L'Agamemnon d'Eschyle_ + (1896). + +EDOUARD DUJARDIN (1861). + --_Les Hantises_ (1886).--_A la Gloire d'Antonia_ (1887).--_Pour la + Vierge du Roc ardent_ (1888).--_Les Lauriers sont coupés_ (1888). + --_Antonia_ (1891).--_La Comédie des Amours_ (1891).--_Réponse de + la Bergère au Berger_ (1892).--_Le Chevalier du Passé_ (1892).--_La + Fin d'Antonia_ (1893).--_Les Lauriers sont coupés_, avec _trois + Poèmes_ et les _Hantises_ (1897).--_L'Initiation au Péché et à + l'Amour_ (1898). + +MAX ELSKAMP (1862). + --_Dominical_ (1892).--_Salutations, dont d'angéliques_ + (1893).--_En Symbole vers l'Apostolat_ (1895).--_Six Chansons de + pauvre homme pour célébrer la semaine de Flandre_ (1896).--_La + Louange de la Vie_ (1898).--_Enluminures_ (1898). + +FÉLIX FÉNÉON (1865). + --_Les Impressionnistes en 1886_ (1886). + +ANDRÉ FONTAINAS (1865). + --_Le Sang des Fleurs_ (1889).--_Les Vergers illusoires_ + (1892).--_Nuits d'Epiphanie_ (1894).--_Les Estuaires d'ombre_ + (1896).--_Crépuscules_ (1897). + +PAUL FORT (1872). + --_La Petite Bête_ (1890).--_Plusieurs choses_ (1894).--_Premières + Lueurs sur la colline_ (1894).--_Presque les doigts aux clefs_ + (1894).--_Il y a là des cris_ (1895).--_Ballades: Ma Légende_ + (1896),--_Ballades: La Mer_ (1896).--_Ballades: Les Saisons_ + (1896).--_Ballades: Louis XI, curieux homme_ (1896).--_Ballades + Françaises_ (1897).--_Montagne (Ballades Françaises, IIe série_) + (1898). + +RENÉ GHIL (1862). + --_Légendes d'Ames et de Sang_ (1885).--_Traité du Verbe_ (1886 et + 1888).--_Le Geste ingénu_ (1887).--I. _Dire du Mieux: Le Meilleur + Devenir et le Geste ingénu_ (1889).--_Méthode évolutive-instrumentiste + d'une poésie rationnelle_ (1889).--I. _Dire du Mieux: La Preuve égoïste_ + (1890).--_En méthode à l'oeuvre_ (1891).--I. _Dire du Mieux: + Le Voeu de vivre_ (1891-92-93).--I. _Dire du Mieux: L'Ordre + Altruiste_ (1894-95-97). + +EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870). + --_En 18.._ (1851).--_Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture. + Gravure. Lithographie_ (1852).--_La Lorette_ (1853).--_Mystères des + théâtres_ (1853).--_La Révolution dans les moeurs_ + (1854).--_Histoire de la société française pendant la Révolution_ + (1854).--_Histoire de la société française pendant le Directoire_ + (1855).--_La Peinture à l'Exposition de 1855_ (1855).--_Une Voiture + de masques_ (1856); 2e édit. en 1876, sous le titre: _Quelques + créatures de ce temps_.--_Les Actrices_ (1856); 2e édit. sous le + titre d'_Armande_(1892).--_Sophie Arnould, d'après sa + correspondance et ses mémoires inédits_ (1857),--_Portraits intimes + du XVIIIe siècle. Études nouvelles d'après les lettres authographes + et les documents inédits_ (1857-1858, 2 vol.)--_Histoire de + Marie-Antoinette_ (1858).--_L'Art du XVIIIe siècle_ (1859-1875), 12 + fascicules et 2e et 3e séries (1882, 2 vol.).--_Les Hommes de + lettres_ (1860); 2e éd. en 1868 sous le titre de _Charles + Demailly_.--_Les Maîtresses de Louis XV. Lettres et documents + inédits_ (1860, 2 vol.).--_Soeur Philomène_ (1861).--_La Femme au + XVIIIe siècle_ (1862).--_Renée Mauperin_ (1864).--_Germinie + Lacerteux_ (1864).--_Henriette Maréchal_ (1866).--_Idées et + Sensations_ (1866).-_Manette Salomon_ (1867, 2 vol.).--_Madame + Gervaisais_ (1869).--_Gavarni, l'homme et l'oeuvre_ (1873.)--_La + Patrie en danger_ (1873).--_L'Amour au XVIIIe siècle_ (1875).--_La + Du Barry_ (1878).--_Madame de Pompadour_ (1878).--_La Duchesse de + Châteauroux et ses soeurs_ (1879), ces 3 vol. formant la 2e édit. + des _Maîtresses de Louis XV_.--_Pages retrouvées_ (1886).--_Journal + des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire_ (1887-1896, 9 + vol.).--_Préfaces et manifestes littéraires_ (1888).--_L'Italie + d'hier, notes de voyages, 1855-1856_ (1894). + +EDMOND DE GONCOURT (1822-1896). + --_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et gravé d'Antoine + Watteau_ (1875).--_Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et + gravé de P.-P. Prud'hon_ (1876).--_La Fille Élisa_ (1877).--_Les + Frères Zemganno_ (1879).--_La Maison d'un artiste_ (1881, 2 + vol.).--_La Faustin_ (1882).--_La Saint-Huberty, d'après ses + Mémoires et sa correspondance_ (1882).--_Chérie_ (1884).--_Germinie + Lacerteux_, pièce (1888).--_Mademoiselle Clairon, d'après ses + correspondances et les rapports de police du temps_ + (1890).--_Outamaro, le peintre des maisons vertes_ (1891).--_La + Guimard_ (1893).--_A bas le progrès_! (1893).--_Hokousaï_ (1896). + +JULES DE GONCOURT (1830-1870). + --_Lettres_ (1885). + +ERNEST HELLO (1828-1885). + --_Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle_ (1858).--_Le + Style_ (1861).--_Angèle de Foligno_, traduction et commentaire + (1868).--_Rusbrock l'Admirable_, traduction et commentaire + (1869).--_Oeuvres choisies de Jeanne Chézard de Matel_ (1870). + --_La Vierge dans l'Ecriture_ (1870).--_Le Jour du Seigneur_ + (1870).--_L'Homme_ (1871).--_Les Physionomies de Saints_ + (1875).--_Paroles de Dieu_ (1878).--_Contes extraordinaires_ + (1879).--_Les Plateaux de la Balance_ (1880).--_Philosophie et + Athéisme_ (1895).--_Le Siècle_ (1895). + +FRANCIS JAMMES (1868). + --_Six sonnets_ (1891).--_Vers_ (1892).--_Vers_ (1893).--_Vers_ + (1894).--_Un Jour_ (1896).--_De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du + soir_ (1898). + +JEAN LORRAIN (1855). + --_Le Sang des Dieux_ (1882).--_La Forêt bleue_ (1883).--_Les + Lepillier_ (1885).--_Viviane_ (1885).--_Modernités_ (1885).--_Très + Russe_ (1886).--_Griseries_ (1887).--_Dans l'Oratoire_ (1888). + --_Sonyeuse_ (1891).--_Buveurs d'âmes_ (1893).--_Sensations et + souvenirs_ (1894).--_Yanthis_ (1894).--_La Petite Classe_ + (1895).--_Le Conte du Bohémien_(1896).--_Brocéliande_ (1896).--_Un + Démoniaque_ (1896).--_Une Femme par jour_ (1896).--_Contes pour lire + à la chandelle_ (1897).--_Ames d'Automne_ (1898). + +CAMILLE MAUCLAIR (1872). + --_Eleusis_ (1894).--_Stéphane Mallarmé_ (1894).--_Sonatines + d'Automne_ (1895)--_Couronne de clarté_ (1805).--_Jules + Laforgue_ (1896).--_Les Clefs d'or_ (1896).--_L'Orient Vierge_ + (1897). + +HENRI MAZEL (1864). + --_Le Nazaréen_ (1891).--_La Fin des Dieux_ (1892).--_Vieux Saxe_ + (1893).--_Saint Antoine affirme_ (1894).--_Flottille dans le Golfe_ + (1895).--_En Cortège_ (1895).--_La Frise du Temple_ (1895).--_La + Synergie sociale_ (1896).--_Le Khalife de Carthage_ + (1897)--_L'Hérésiarque_ (1898). + +EPHRAÏM MIKHAËL (1866-1890). + --_L'Automne_ (1886).-_La Fiancée de Corinthe_ (1888).--_Le Cor + fleuri_ (1880).--_Oeuvres_ (1890).--_Briséis_ (1897). + +HUGUES REBELL (1868). + --_les Jeudis Saints_ (1886).--_Les Méprisants_ (1886).--_Timandra_ + (1887).--_Les Etourdissements_ (1888).--_Athlètes et Psychologues_ + (1890).--_Baisers d'ennemis_ (1892).--_Chants de la pluie et du + soleil_ (1894).--_Union des Trois Aristocraties_ (1894).--_Le + Magasin d'Auréoles_ (1896).--_La Nichina_ (1897).--_La Clef de + Saint Pierre_ (1897).--_La Femme qui a connu l'Empereur_ (1898). + +JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867). + --_Les Soliloques du Pauvre_ (1897). + +MARCEL SCHWOB (1867). + --_Coeur double_(1891).--_Le Roi au Masque d'or_ (1893).--_Mimes_ + (1893).--_Le Livre de Monelle_ (1894).--_Annabella et Giovanni_ + (1894).--_Moll Flanders_, traduit de DeFoe (1895).--_La Croisade + des Enfants_ (1896).--_Vies imaginaires_ + (1896).--_Spicilège_(1896). + +ALFRED VALLETTE (1858). + --_Le Vierge_ (1891).--_A l'Ecart_ (1891). + + + * * * * * + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE + +FRANCIS JAMMES + +PAUL FORT + +HUGUES REBELL + +FÉLIX FÉNÉON + +LÉON BLOY + +JEAN LORRAIN + +EDOUARD DUJARDIN + +MAURICE BARRÈS + +CAMILLE MAUCLAIR + +VICTOR CHARBONNEL + +ALFRED VALLETTE + +MAX ELSKAMP + +HENRI MAZEL + +MARCEL SCHWOB + +PAUL CLAUDEL + +RENÉ GHIL + +ANDRÉ FONTAINAS + +JEHAN RICTUS + +HENRY BATAILLE + +EPHRAÏM MIKHAËL + +ALBERT AURIER + +LES GONCOURT + +HELLO + + + +BIBLIOGRAPHIE + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES *** + +***** This file should be named 16988-8.txt or 16988-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/9/8/16988/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le IIe livre des masques + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: November 3, 2005 [EBook #16988] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + +</pre> + + + + + +<h1>LE II<sup>me</sup> LIVRE DES MASQUES</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>REMY DE GOURMONT</h2> + + +<h3>LES MASQUES AU NOMBRE DE XXIII, DESSINÉS<br /> PAR F. VALLOTTON</h3> + + +<h4>DEUXIÈME EDITION</h4> + + + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>1898</h4> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><a href="#TABLE_DES_MATIEgraveRES">Table des matières</a></p> + +<h3><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PRÉFACE</h3> + + +<p>Si l'on croit nécessaire de connaître la méthode générale qui a guidé +l'auteur dans cette seconde série de <i>Masques</i>, on se reportera aux +pages placées en tête du premier tome.</p> + +<p>Goethe pensait:</p> + +<p>«Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce +qu'on dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.»</p> + +<p>C'est peut-être aller loin. La critique négative est nécessaire; il n'y +a pas dans la mémoire des hommes assez de socles pour toutes les +effigies: il faut donc parfois briser et jeter à la fonte quelques +bronzes injustes et trop insolents. Mais c'est là une besogne +crépusculaire; on ne doit pas convier la foule aux exécutions. Quand +nous l'appellerons, ce sera pour qu'elle participe à une fête de gloire.</p> + +<p>Certains critiques ont toujours l'air de juges qui, leur sentence +rendue, attendent le bourreau.</p> + +<p>«Ah! voici le bourreau! Nous allons faire un feu de joie et danser +autour des cendres de nos amours!»</p> + +<p>Il n'y a plus besoin de bûchers pour les mauvais livres; les flammes de +la cheminée suffisent.</p> + +<p>Les pages qui suivent ne sont pas de critique, mais d'analyse +psychologique ou littéraire. Nous n'avons plus de principes et il n'y a +plus de modèles; un écrivain crée son esthétique en créant son oeuvre: +nous en sommes réduits a faire appel à la sensation bien plus qu'au +jugement.</p> + +<p>En littérature, comme en tout, il faut que cesse le règne des mots +abstraits. Une oeuvre d'art n'existe que par l'émotion qu'elle nous +donne; il suffira de déterminer et de caractériser la nature de cette +émotion; cela ira de la métaphysique à la sensualité, de l'idée pure au +plaisir physique.</p> + +<p>Il y a tant de cordes à la lyre humaine! C'est déjà un travail +considérable que d'en faire le dénombrement.</p> + +<p>27 février.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/jammes01.jpg" width="250" height="300" alt="Francis Jammes" /> +</div> + +<h2><a name="FRANCIS_JAMMES" id="FRANCIS_JAMMES"></a>FRANCIS JAMMES</h2> + + +<p>Voici un poète bucolique. Il y a Virgile, et peut-être Racan, et un peu +Segrais. Nulle sorte de poète n'est plus rare: il faut vivre à l'écart +dans les vraies maisons de jadis, à la lisière des bois gardés par les +seules ronces, au milieu des ormes noirs, des chênes ridés et des hêtres +à la peau douce comme celle d'une amie très aimée; l'herbe n'est pas un +gazon vain tondu pour simuler le velours des sofas: on en fait du foin, +que les boeufs mangent avec joie en cognant contre la crèche l'anneau +qui attache leur licou; et les plantes ont une vertu et un nom:</p> +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les bois vous trouverez la pulmonaire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dont la fleur est violette et vin, la feuille vert-</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de-gris, tachée de blanc, poilue et très rugueuse;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">il y a sur elle une légende pieuse;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">la cardamine où va le papillon aurore,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">l'isopyre légère et le noir ellébore,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">la jacynthe qu'on écrase facilement</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et qui a, écrasée, de gluants brillements;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">la jonquille puante, l'anémone et le narcisse</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui fait penser aux neiges des berges de la Suisse;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">puis le lierre-terrestre bon aux asthmatiques.</span> +</p> +<p>Cela fait partie d'un «mois de mars» raconté par Francis Jammes (pour +l'<i>Almanach des Poètes</i> de l'an passé), petit poème qui parut tel qu'une +violette (ou une améthyste) trouvée le long d'une haie, parmi les +premiers sourires de l'année. Tout entier, il est admirable d'art et de +grâce et d'une simplicité virgilienne. C'est le premier fragment connu +de ces «Géorgiques Françaises» où de bonnes volontés s'essayèrent jadis, +en vain.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Septima post decimam felix et ponere vitem</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et prensos domitare boves et licia telae</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Addere. Nona fugoe melior, contraria furtis.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Multa adeo gelida melius se nocte dedere</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aut cum sole novo terras irrorat Eous.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nocte leves melius stipulae, nocte arida prata</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tondentur: noctis lentus non deficit humor.</span><br /> +</p> +<p>C'est avec la même sécurité, la même maîtrise que M. Jammes nous dit les +travaux du mois de mars:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">......................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour les bestiaux les rations d'hiver finissent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">On ne mène plus, dans les prairies, les génisses</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui ont de beaux yeux et que leurs mères lèchent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mais on leur donnera des nourritures fraîches.</span><br /> +</p> +<p><span style="margin-left: 2em;">Les jours croissent d'une heure cinquante minutes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les soirées sont douces et, au crépuscule,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les chevriers traînards gonflent leurs joues aux flûtes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les chèvres passent devant le bon chien</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui agite la queue et qui est leur gardien.</span><br /> +</p> +<p>Il n'y a sans doute pas aujourd'hui en France un autre poète capable +d'évoquer un tableau aussi clair et aussi vrai avec des mots aussi +simples, avec une phrase qui semble celle d'une causerie distraite et +qui pourtant, comme par hasard, forme des vers charmants, purs et +définitifs. Cependant le poète suit bien sagement son calendrier et, +comme Virgile oublie un instant les soins que l'on donne aux abeilles +pour nous conter l'aventure d'Aristée, M. Francis Jammes, arrivé à la +fête des Rameaux, nous dit en quelques vers une histoire de Jésus belle +et tendre ainsi que les vieilles gravures que l'on clouait dans les +alcôves.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Jésus pleurait dans le jardin des oliviers....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">On était allé, en grande pompe, le chercher....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A Jérusalem les gens pleuraient en criant son nom....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il était doux comme le ciel, et son petit ânon</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">trottinait joyeusement sur les palmes jetées.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des mendiants amers sanglotaient de joie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">en le suivant, parce qu'ils avaient la foi....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De mauvaises femmes devenaient bonnes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">en le voyant passer avec son auréole</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">si belle qu'on croyait que c'était le soleil.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il avait un sourire et des cheveux en miel.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il a ressuscité des morts ... Ils l'ont crucifié...</span><br /> +</p> +<p>Quand nous aurons (et peut-être l'aurons-nous) un calendrier complet +écrit dans ce ton de simplicité pathétique, il y aura d'ajouté aux tomes +épars qui sont la poésie française un livre inoubliable.</p> + +<p>M. Francis Jammes offrit ses premiers vers au public en 1894. Il devait +avoir vingt-cinq ans et sa vie avait été ce qu'elle est restée, +solitaire au fond des provinces, vers les Pyrénées, mais non dans la +montagne:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les villages brillent au soleil dans tes plaines,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">pleins de clochers, de rivières, d'auberges noires....</span><br /> +</p> +<p>Les femmes des paysans «ont la peau en terre brune», mais les matins +sont bleus et les soirées sont bleues,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">avec des champs de paille qui sentent la menthe,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">avec des fontaines crues où l'eau claire chante....</span><br /> +</p> +<p><span style="margin-left: 2em;">avec des sentiers où quand c'est le mois d'octobre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le vent fait voler les feuilles des châtaigners....</span><br /> +</p> +<p><span style="margin-left: 2em;">ainsi vont les doux villages éparpillés</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">sur les coteaux, aux flancs des coteaux, à leurs pieds,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans les plaines, dans les vallées, le long des gaves,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">près des routes, près des villes et des montagnes;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">avec les clochers minces au-dessus des toits,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">avec, sur les chemins qui se croisent, des croix,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">avec des troupeaux longs qui ont des cloches rauques</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et le berger fatigué traînant ses sabots....</span><br /> +</p> +<p><span style="margin-left: 2em;">avec les palombes aux yeux rouges et tout ronds</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui arrivent de loin dans le gris des nuages</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et les grues qui grincent dans le froid et qui font,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">comme des serrures rouillées, un bruit sauvage....</span><br /> +</p> +<p>Voilà, tout déchiqueté, vu par bribes, le paysage où évoluèrent les +émotions de ce poète dont la solitude a exaspéré et parfois troublé +l'originalité. Soucieux d'abord de dire <i>son</i> impression du moment, il +se répète volontiers, variant par de faible nuances les détails de la +vie qu'il aime. Mais que de visions émues, que de jolies imaginations, +et comme les mots viennent doucement écrire des pages dont la fraîcheur +fait envie! Ainsi le tableau, de chaste volupté:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Tu serais nue sur la bruyère humide et rose....</span></p> + +<p>et cet autre, d'un sentiment plus intime:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">La maison serait pleine de roses et de guêpes....</span></p> + +<p>et la complainte d'amour et de pitié qui commence ainsi:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'aime l'âne si doux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">marchant le long des houx.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Il prend garde aux abeilles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et bouge les oreilles;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et il porte les pauvres</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et des sacs remplis d'orge.</span><br /> +</p> +<p>et (malgré une strophe mauvaise) la discrète élégie que résument ces +quatre vers d'une musique si tiède et si lasse:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le soleil pur, le nom doux du petit village,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les belles oies qui sont blanches comme le sel,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">se mêlent à mon amour d'autrefois, pareil</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">aux chemins obscurs et longs de Sainte Suzanne.</span><br /></p> + +<p>Après encore un an ou deux d'une vie sans doute toujours pareille, le +poète a pris une conscience plus décisive de lui-même; son émotion +devient parfois presque plaintive en même temps que la sensualité de +l'homme s'exalte, s'avoue avec moins de pudeur, mais toujours soeur d'un +sentiment et alors toujours pure malgré sa franchise et la nudité de ses +gestes. Ce triple aspect humain, orgueil, émotion, sensualité, le poème +en dialogue, appelé <i>Un Jour</i>, le développe, en couleurs vives et +douces: quatre scènes où la poésie vole au-dessus d'une vie monotone et +presque triste, quatre images très simples, et même, si l'on veut, +naïves, mais d'une naïveté qui se connaît et qui connaît sa beauté. Plus +que d'ambitieuses paraphrases c'est bien là la journée (ou la vie) d'un +poète, qui perçoit le monde extérieur d'abord comme une sensation brute +(ainsi que tout autre homme), puis en dégage aussitôt, en son esprit +prompt aux généralisations, la signification symbolique ou absolue. Et +tout ce poème est plein de vers admirables et graves, des vers d'un vrai +poète dont le génie encore en croissance éclate, tel des rayons de +soleil à travers une haie d'acacias:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">C'est la mère douce aux cheveux gris dont tu es né.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les gens pauvres et fiers sont pareils à des cygnes.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Cache-lui ton ennui parce qu'elle est une femme.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elle est trop jeune pour pouvoir porter deux âmes.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Bois les baisers de ta douce et tendre fiancée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les larmes des femmes sont lourdes et salées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">comme la mer qui noie ceux qui y sont allés.</span><br /></p> + +<p>Ne semble-t-il pas que la gaucherie ou le dédaigneux laisser-aller de ce +dernier vers ajoute à la pensée sérieuse comme un sourire? Il y a +beaucoup de ces sourires dans la poésie de M. Francis Jammes. Je ne +trouve pas qu'il y en ait trop; j'aime le sourire.</p> + +<p>Voilà donc un poète. Il est d'une sincérité presque déconcertante; mais +non par naïveté, plutôt par orgueil. Il sait que vus par lui les +paysages où il a vécu tressaillent sous son regard et que les chênes +tout secoués parlent et que les rochers resplendissent comme des +topazes. Alors il dit toute cette vie surnaturelle et toute l'autre, +celle des heures où il ferme les yeux: et la nature et le rêve +s'enlacent si discrètement, dans une ombre si bleue et avec des gestes +si harmoniques, que les deux natures ne font qu'une seule ligne, une +seule grâce:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ils ont une ligne douce comme une ligne.</span><br /></p> + +<p>Il est grand temps, pour notre bon renom, de donner de la gloire à ce +poète et, pour notre plaisir, de respirer souvent cette poésie, qu'il +a appelée lui-même une poésie de roses blanches.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/fort02.jpg" width="250" height="300" alt="Paul Fort" /> +</div> +<h2><a name="PAUL_FORT" id="PAUL_FORT"></a>PAUL FORT</h2> + + +<p>Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de +moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en +faire toujours. Ces ballades ne ressemblent guère à celles de François +Villon ou de M. Laurent Tailhade; elles ne ressemblent à rien.</p> + +<p>Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et +supérieurement mouvementés. Cette typographie a donné l'illusion à +d'aimables critiques que M. Paul Fort avait découvert la quadrature du +cercle rythmique et résolu le problème qui tourmentait M. Jourdain de +rédiger des littératures qui ne seraient ni de la prose ni des vers; +il y a bien de la désinvolture dans ce compliment, mais ce n'est qu'un +compliment. Si la ligne qui sépare le vers de la prose est souvent +devenue, en ces dernières années littéraires, d'une étroitesse presque +invisible, elle persiste néanmoins; à droite, c'est prose; à gauche, +c'est vers; inexistante pour celui qui passe, les yeux vagues, elle est +là, indélébile, pour celui qui regarde. Le rythme du vers est +indépendant de la phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des +sons et non sur des sens. Le rythme de la prose est dépendant de la +phrase grammaticale; il place ses temps forts sur des sens et non sur +des sons. Et comme le son et le sens ne peuvent que très rarement +coïncider, la prose sacrifie le son et le vers sacrifie le sens. Voilà +une distinction sommaire qui peut suffire, provisoirement.</p> + +<p>La question ne se pose d'ailleurs pas à propos des <i>Ballades +Françaises</i>, lesquelles sont bien d'un bout à l'autre en vers, ici très +pittoresques, très vifs, là très sobres, très beaux; et non pas même en +vers libres (sauf quelques pages); en ce vieux vers «nombreux», mais +dégagé heureusement de la tyrannie des muettes, ces princesses qu'on ne +sait comment saluer. Avec un instinct sûr d'homme de l'Isle-de-France, +il les a remises à leur vraie place, leur imposant quand il le faut le +silence qui convient à leur nom.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un roi conquit la reine avec ses noirs vaisseaux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La reine n'a plus de peine, est douce comme un agneau.</span><br /></p> + +<p>Et tout ce petit poème, vraiment parfait:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont portée en terre, en terre au point du jour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en ses atours.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils l'ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils sont revenus gaîment, gaîment avec le jour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils ont chanté gaîment, gaîment: «Chacun son tour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.»</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours....</span><br /></p> + +<p>J'aime beaucoup de tels vers; je n'aime guère que de tels vers, où le +rythme par des gestes sûrs affirme sa présence et pour une syllabe de +plus, une de moins, ne s'évanouit pas. Qui s'aperçoit que le troisième +des vers que voici n'a que onze syllabes accentuées?</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Au premier son des cloches: «C'est Jésus dans sa crèche....»</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les cloches ont redoublé: «O gué, mon fiancé!»</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et puis c'est tout de suite la cloche des trépassés.</span><br /></p> + +<p>Mais assez de rythmique; il est temps que nous aimions la poésie et non +plus seulement les vers des <i>Ballades Françaises</i>. Elles chantent sur +trois tons principaux; le pittoresque, l'émotion, l'ironie régissent +successivement, et parfois en même temps, chacun de ces poèmes dont la +diversité est vraiment merveilleuse; c'est le jardin des mille fleurs, +des mille parfums et des mille couleurs. Le livre premier est le plus +charmant: c'est celui des ballades qui empruntent à la chanson populaire +un refrain, le charme d'un mot qui revient comme un son de cloche, un +rythme de ronde, une légende; on sent que le poète a vécu dans un milieu +où cette vieille littérature orale était encore vivante, contée ou +chantée. De vieux airs sonnent dans ces ballades d'un art pourtant si +nouveau:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">La mer brille au-dessus de la baie, la mer brille comme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">une coquille. On a envie de la pêcher. Le ciel est gai, c'est</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">joli Mai.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">C'est doux la mer au-dessus de la baie, c'est doux comme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">une main d'enfant. On a envie de la caresser. Le ciel est gai,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">c'est joli Mai.</span><br /></p> + +<p>Voici une ronde (peut-être) qui fera encore mieux entendre sa musique +oubliée:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un gentil page vint à passer, une reine gentille vint à</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">chanter.—Roi! hou—tu les feras pendre, hou, hou, tu</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les feras tuer.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un gentil page vint à chanter, une reine gentille vint à</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">descendre.—Roi! hou—tu les feras moudre, hou, hou, tu</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les feras tuer.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le grand gibet dans l'herbe tendre, la meule dorée dans le</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">grand pré.—Roi! hou—tu feras moudre, hou, hou, tu</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les feras pendre.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un moine blanc vint à passer, un moine rouge vint à</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">chanter:—Roi! hou tu les feras tondre, hou, hou, pour le</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">moutier.</span><br /></p> + +<p>L'émotion régit le second livre. C'est celui de l'amour, de la nature et +du rêve: celui des paysages doux et nuancés, bleu et argent. La mer est +d'argent, les saules sont d'argent, l'herbe est d'argent; l'air est +bleu, la lune est bleue, les animaux sont bleus.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'Aube a roulé ses roues de glace dans l'horizon. La terre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">se découvre en gammes de jour pâle. Un mont reflète, hu-</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mide, les dernières étoiles, et les animaux bleus boivent l'herbe</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">d'argent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">................................................................</span><br /></p> + +<p>Et c'est gai, pur, un peu triste aussi comme quand on regarde l'étendue +des campagnes, ou la mer, ou le ciel. Les choses ont une manière si +solennelle de se coucher dans la brume, une telle attitude d'éternité +quand elles sont couchées que nous devenons graves, tout au moins, à ce +spectacle qui trouble la mobilité de nos pensées et les arrête et les +fixe douloureusement; mais il y a une joie dans la vue de la beauté, +qui, à certaines heures de la vie, peut dominer les autres sensations et +nous préparer à l'état de grâce nécessaire à la communion parfaite. +C'est le mysticisme dans sa fraîcheur la plus ingénue et dans son amour +le plus éloquent. Ainsi la ballade: <i>L'ombre comme un parfum s'exhale +des montagnes</i>. Je veux déclarer que cet hymne est beau comme un des +beaux chants de Lamartine:</p> + + +<p><span style="margin-left: 2.5em;">Laisse nager le ciel entier dans tes yeux sombres et mêle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ton silence à l'ombre de la terre: si ta vie ne fait pas une</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ombre sur son ombre, tes yeux et ta rosée sont les miroirs des</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">sphères.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">..............................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A l'espalier les nuits aux branches invisibles, vois briller</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ces fleurs d'or, espoir de notre vie, vois scintiller sur nous—</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">scels d'or des vies futures—nos étoiles visibles aux arbres</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">de la nuit.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">...............................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">toi de toi-même épars dans cette vie. Laisse ordonner le ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">des nuits.</span><br /></p> + +<p>La rime manque, parfois même l'assonance; on n'y prend garde. C'est, +renouvelée par de belles images inédites, la grande poésie romantique. +Mais, sans être unique, une émotion aussi profonde est rare dans les +<i>Ballades</i>. Le poète a pour l'humour un penchant qu'il veut satisfaire +même hors de propos et voici, après un livre sentimental (vieilles +estampes en demi-teinte), toute une bizarre mythologie, Orphée, Silène, +Hercule, restaurée avec quelque hardiesse, puis l'extraordinaire <i>Louis +XI, curieux homme</i>, et <i>Coxcomb</i>, plus étrange encore, puis des ballades +étranges encore et encore,—et pas une où il n'y ait quelque trait +d'originalité, de poésie ou d'esprit. Nous avons donc le livre le plus +varié et les gestes les plus dispersifs. On a peine, si tôt, à y bien +retrouver son chemin, tant les pistes s'enroulent et s'enlacent sous les +branches, disparaissent dans les buissons, dans les ruisseaux, dans les +mousses élastiques, tant l'animal entrevu est singulier, rapide et +mouvant. On a défini M. Paul Fort, dans une intention sans doute +amicale: le génie pur et simple. Ironique, cela ne serait pas encore +très cruel; sérieux, cela dit une partie de la vérité. Ce poète en effet +est une perpétuelle vibration, une machine nerveuse sensible au moindre +choc, un cerveau si prompt que l'émotion souvent s'est formulée avant la +conscience de l'émotion. Le talent de Paul Fort est une manière de +sentir autant qu'une manière de dire.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/rebell03.jpg" width="250" height="300" alt="Hugues Rebell" /> +</div> + +<h2><a name="HUGUES_REBELL" id="HUGUES_REBELL"></a>HUGUES REBELL</h2> + + +<p>Des hommes ne sont pas d'accord avec leur temps; ils ne vivent jamais de +la vie du peuple; l'âme des foules ne leur apparaît pas bien supérieure +à l'âme des troupeaux.</p> + +<p>Si l'un de ces hommes réfléchit sur lui-même et arrive à se comprendre +et à se situer dans le vaste monde, peut-être va-t-il s'attrister, car +il sent autour de lui une invincible étendue d'indifférence, une nature +muette, des pierres stupides, des gestes géométriques: c'est la grande +solitude sociale. Et, au fond de son ennui, il songe au plaisir simple +d'être d'accord, de rire avec naïveté, de sourire d'un air discret, de +s'émouvoir aux longues commotions. Mais aussi une fierté peut lui venir +de son renoncement et de son isolement, soit qu'il ait adopté la pose du +stylite, soit qu'il ait fermé sur ses plaisirs la porte d'un palais.</p> + +<p>M. Rebell a choisi ce dernier mode: il se présente à nous dans +l'attitude de l'aristocrate heureux et dédaigneux.</p> + +<p>En un temps où, petits plagiaires de Sénèque le philosophe, les agents +de change, les avocats populaires, les professeurs retirés dans un +héritage, les millionnaires, les ambassadeurs, les ténors, les ministres +et les banquistes, où toute la «noblesse républicaine», hypocritement +joyeuse de vivre, s'attendrit avec soin sur le «sort des humbles», au +moment même qu'elle leur met le pied sur la nuque, en ce temps-là, il +est agréable d'entendre quelques paroles de franchise et M. Rebell dire: +«Je veux jouir de la vie telle qu'elle m'a été donnée, selon toute sa +richesse, toute sa beauté, toute sa liberté, toute son élégance; je suis +un aristocrate.»</p> + +<p>Cela ne signifie pas qu'insensible à toutes les souffrances naturelles +il dédaigne le peuple (comme le bourgeois-type qui hait au-dessus de lui +et méprise au-dessous); il l'aime au contraire, mais d'un amour trop +raisonnable et trop élevé pour que le peuple en soit touché. Au pauvre +monde que de stupides sermons ont incliné vers les satisfactions de la +vanité et du civisme, il enseignerait volontiers la joie toute simple +d'être un brave animal. Les plaisirs intellectuels, à quoi bon en +suggérer le désir à des cerveaux infailliblement rétifs aux émotions +désintéressées, aux élixirs qui n'ont pas tout d'abord gratté le palais +et chauffé le ventre? Donc «le devoir présent est de guérir les vignes +malades et de replanter les vignes détruites, afin d'enivrer la France +entière».</p> + +<p>Dans le dialogue ou je recueille cette phrase, pour une telle opinion le +personnage se fait traiter d'humanitaire et d'utopiste, mais on vient à +son aide, l'on prouve qu'il en est de l'intelligence comme d'un fleuve +et que de trop nombreuses saignées font baisser son niveau. La +conclusion est le vieux <i>panem et circenses</i>, du pain, du vin et les +jeux,—et fermer les musées et les bibliothèques «et briser les urnes +abominables qui, durant tout un siècle, auront livré à la canaille le +destin et la pensée des plus grands hommes». Opinions, comme on le voit, +assez insolentes; il n'est pas nécessaire de les taxer d'excessives: +assez de bons esprits les trouveront monstrueuses, car les bons esprits +s'éloignent peu des idées communes.</p> + +<p>Transporté dans les oeuvres d'imagination, l'aristocratisme de M. Rebell +devient obscur, se confond volontiers avec la licence des moeurs. On est +un peu dérouté. Il n'est pas bien certain que le gitonisme soit une +forme très heureuse du mépris des convenances sociales; ni que +l'opposition d'un cardinal débauché à un capucin malpropre soit une +démonstration très probante de la supériorité de l'aristocrate sur le +mercenaire; ni qu'un peintre hystérique et vaniteux nous fasse songer +aussitôt à Titien ou à Véronèse; ni qu'une courtisane familière des +bouges évoque sans faillir les images émouvantes de la volupté +vénitienne. Il y a bien des défauts et bien de la grossièreté dans cette +<i>Nichina</i> qui a mis en lumière le nom de M. Rebell; mais c'est tout de +même une oeuvre vivante, amusante et riche. On y voit une Venise à la +fois délicate et basse, opulente et sordide, superstitieuse et lubrique, +plus près sans doute de l'histoire que de la légende; c'est pourquoi +quelques-uns furent choqués.</p> + +<p>Nul, au surplus, n'a cru que ce livre dût être regardé comme capital; +essai, qui pour d'autres apparaîtrait un considérable effort, la +<i>Nichina</i> n'est qu'un prologue pour Hugues Rebell romancier: on attend +de lui des histoires et des combinaisons moins arbitraires, des récits +dont la tragi-comédie accoucherait d'une idée. Des idées, il en est +riche, autant que le plus opulent penseur d'hier ou d'aujourd'hui: il ne +lui manque que de savoir les insérer plus solidement dans le cerveau de +ses personnages. Ouvrir les <i>Chants de la pluie et du soleil,</i> c'est +tomber dans une mine où l'on puiserait longtemps sans l'appauvrir. Ce +sont des poèmes en vers ou en prose, mais où le souci de l'expression +est toujours dominé par la volonté de dire quelque chose de nouveau. Le +thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui +ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en +jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela +sans mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les +ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux, +grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de +locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour. +C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de +sève, se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le +comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil +(il y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition +qu'on y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière +ou hurle dans la boue.</p> + +<p>Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher +la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet écrivain +est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec tout ce +qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses. Mais +dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est celui +qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de pourpre au +paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de Vénus nue +aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».</p> + +<p>Il est aristocrate et païen.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/feneon04.jpg" width="250" height="300" alt="Félix Fénéon" /> +</div> + +<h2><a name="FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON" id="FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON"></a>FÉLIX FÉNÉON</h2> + + +<p>Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à +former cette esthétique négative dont <i>Boule-de-Suif</i> est l'exemple, +M. Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites +remarques doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de +jouir de la turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis +de la vie était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et +satisfait je l'ai vu fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un +livre, un seul, d'une synthèse de la vie offerte par les moyens les plus +simples, les plus frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche, +dans une banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les +bouteilles sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une +réflexion d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident +(autre que, par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste +inutile, c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être, +derrière les murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M. +Th.... est resté pour moi, car son esprit me charmait, le type de +l'écrivain qui n'écrit pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il +y avait de l'amertume au fond de cette délectation morose, nul ne s'en +est jamais douté: on l'a toujours vu fidèle à conformer sa conduite à +des principes qu'il avait patiemment déduits de son expérience et de ses +lectures.</p> + +<p>M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.</p> + +<p>Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un +talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire? +Je crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur; +un seul essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté +leur virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche +d'une preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.</p> + +<p>Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez +lui le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et +leur patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou +anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la +prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès américain +eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de plans qu'il +jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle page dans +la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de rutilantes +écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre esclave des idées +au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du sacrifice perpétuel, +mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner quelque mépris aux +lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une vaine lutte on +emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.</p> + +<p>Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au +«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude Monet +«ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les données +d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M. Fénéon se +prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de la +peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les marines +de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe perpendiculairement, +couvrent tout le rectangle du cadre; mais le ciel, pour invisible, se +devine: tout son changeant émoi se trahit en fugaces jeux de lumières +sur l'eau. Nous sommes un peu loin de la vague de Backnysen, +perfectionnée par Courbet, de la volute en tôle verte se crêtant de +mousse blanche dans le banal drame de ses tourmentes.» M. Fénéon avait +toutes les qualités d'un critique d'art: l'oeil, l'esprit analytique, le +style qui fait voir ce que l'oeil a vu et comprendre ce que l'esprit a +compris. Que n'a-t-il persévéré! Nous n'avons eu depuis l'ère nouvelle +que deux critiques d'art, Aurier et Fénéon: l'un est mort, l'autre se +tait. Quel dommage! car l'un ou l'autre aurait suffi à mettre au pas une +école (la pseudo-symboliste) qui, pour un Maurice Denis et un Filiger, +nous donna toute une bande de copistes infidèles ou maladroits!</p> + +<p>En cherchant bien, on grossirait la valise littéraire de M. Fénéon. +Outre qu'après la disparition de la <i>Vogue</i> il continua dans la <i>Revue +Indépendante</i> ses notes sur les peintres, il signa aussi dans cette +revue mémorable des pages amusantes de petite critique littéraire. On +peut les relire; cela mord à froid, comme l'eau seconde, et cela laisse +parfois dans la blessure le sous-entendu d'un venin très spirituel. D'un +mot il définit tel génie: «Les contes que l'on connaît, petits travaux +de fleurs et plumes.»—En somme, juste assez d'écritures pour qu'on +regrette ce qui est resté dans les limbes du possible; mais si M. Fénéon +s'imagine qu'il y a, en ce moment, trop d'écrivains, quelle erreur! Il y +en a si peu, qu'un seul de plus serait un renfort très appréciable. +Surtout, il pourrait nous donner l'aide d'une critique sûre et semer, +avec ironie, quelques vérités souriantes.</p> + +<p>M. Fénéon a pris trop à coeur son état de fidèle de «l'église +silencieuse» dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons +trop peu.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/bloy05.jpg" width="250" height="300" alt="Léon Bloy" /> +</div> + +<h2><a name="LEacuteON_BLOY" id="LEacuteON_BLOY"></a>LÉON BLOY</h2> + + +<p>M. Bloy est un prophète. Il eut soin, parmi ses écrits, de nous le +certifier lui-même: «Je suis un prophète.» Il pouvait ajouter, il n'y a +pas manqué:—et aussi un pamphlétaire: «Je suis incapable de concevoir +le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet.» Les deux mots +sont des équivalents historiques: le pamphlétaire a remplacé le +prophète, le jour où les hommes ont perdu la puissance de croire pour +acquérir la puissance de jouir. Le prophète fait saigner les coeurs; +le pamphlétaire écorche les peaux; M. Bloy est un écorcheur.</p> + +<p>Non pas le tortionnaire élégant qui, romain ou chinois, décortique un +sein, une joue, un hémicrâne, selon la science parfaite de la douleur +animale; mais le boucher qui, après une entaille circulaire, arrache +toute la dépouille, comme un fourreau. Tel de ses patients, toujours au +vif, crie encore aussi haut qu'à l'heure où on lui enlevait sa tendre +robe de chair; l'homme est tout nu et à travers la transparence de sa +seconde peau on voit le double cloaque d'un coeur putréfié: privés de +leur hypocrisie, les hommes ainsi pelés apparaissent vraiment comme des +fruits trop mûrs; l'heure est passée des vendanges, on ne peut plus en +faire que du fumier.</p> + +<p>Le spectacle (même celui du fumier) n'est pas désagréable. Il y a des +besognes auxquelles on ne voudrait pas mettre le doigt (peut-être par +lâcheté ou par orgueil), mais que l'on aime à voir brassées par des +mains sans dégoût, et quand la place est propre, on est content; on se +réjouit, dans la simplicité de son âme, d'une atmosphère meilleure; +les parfums retrouvés passent sans se corrompre d'une rive à l'autre +par-dessus le ruisseau purifié, et la vie des fleurs sourit encore une +fois au-dessus des herbes reverdies.</p> + +<p>Hélas! qu'elle est fugitive, la purification des cloaques! A quoi bon +écraser un Albert Wolff si la racine du champignon, restée sous la terre +gluante, doit repousser le lendemain un nouveau noeud vénéneux? «J'ai +mépris et dédain», disait Victor Hugo. M. Bloy n'a qu'une arme, le +balai: on ne peut lui demander de la porter comme une épée; il la porte +comme un balai, et il râcle les ruisseaux infatigablement.</p> + +<p>Le pamphlétaire a besoin d'un style. M. Bloy a un style. Il en a +recueilli les premières graines dans le jardin de Barbey d'Aurevilly et +dans le jardinet de M. Huysmans, mais la sapinette est devenue, semée +dans cette terre à métaphores, une puissante forêt qui escalada des +sommets, et l'oeillet poivré, un champ resplendissant de pavots +magnifiques M. Bloy est un des plus grands créateurs d'images que la +terre ait portés; cela soutient son oeuvre, comme un rocher soutient de +fuyantes terrés; cela donne à sa pensée le relief d'une chaîne de +montagne. Il ne lui manque rien pour être un très grand écrivain que +deux idées, car il en a une: l'idée théologique.</p> + +<p>Le génie de M. Bloy n'est ni religieux, ni philosophique, ni humain, ni +mystique; le génie de M. Bloy est théologique et rabelaisien. Ses livres +semblent rédigés par saint Thomas d'Aquin en collaboration avec +Gargantua. Ils sont scolastiques et gigantesques, eucharistiques et +scatalogiques, idylliques et blasphématoires. Aucun chrétien ne peut les +accepter, mais aucun athée ne peut s'en réjouir. Quand il insulte un +saint, c'est pour sa douceur, ou pour l'innocence de sa charité, ou la +pauvreté de sa littérature; ce qu'il appelle, on ne sait pourquoi, «le +catinisme de la piété», ce sont les grâces dévouées et souriantes de +François de Sales; les prêtres simples, braves gens malfaçonnés par la +triste éducation sulpicienne, ce sont «les bestiaux consacrés», «les +vendeurs de contremarques célestes», les préposés au «bachot de +l'Eucharistie»,—blasphèmes effroyables, puis-qu'ils vont jusqu'à +tourner en dérision au moins deux des sept sacrements de l'Eglise! Mais +il convient à un prophète de se donner des immunités: il se permet le +blasphème, mais seulement par excès de dilection. Ainsi sainte Thérèse +blasphéma une fois quand elle accepta la damnation comme rançon de son +amour. Les blasphèmes de M. Bloy sont d'ailleurs d'une beauté toute +baudelairienne, et il dit lui-même: «Qui sait, après tout, si la forme +la plus active de l'adoration n'est pas le blasphème par amour, qui +serait la prière de l'abandonné?» Oui, si le contraire de la vérité +n'est qu'une des faces de la vérité, ce qui est assez probable.</p> + +<p>Il est fâcheux qu'on ne discute pas davantage les notions théologiques +de M. Bloy; elles sont curieuses par leur tendance vaine vers l'absolu. +Vaine, car l'absolu, c'est la paix profonde au fond des immensités +silencieuses, c'est la pensée contemplative d'elle-même, c'est l'unité. +Les efforts magnifiques de M. Bloy ne l'ont pas encore sorti assez +souvent du chaos des polémiques contradictoires; mais s'il n'a pas été, +aussi souvent qu'il aurait dû, le mystique éperdu et glorieux qui +profère les «paroles de Dieu», il l'a peut-être été plus souvent que +tout autre; il a été éliséen en certaines pages de la <i>Femme Pauvre</i>.</p> + +<p>Comme écrivain pur et simple,—c'est le seul Bloy accessible au lecteur +désintéressé de la crise surnaturelle,—l'auteur du <i>Désespéré</i> a reçu +tous les dons; il est même <i>amusant</i>; il y a du rire dans les plus +effrénées de ses diatribes: la galerie de portraits qui s'étage en ce +roman du LV<sup>e</sup>au LX<sup>e</sup> chapitre est le plus +extraordinaire recueil des injures les plus sanglantes, les plus +boueuses et les plus spirituelles. On voudrait, pour la sécurité de la +joie, ignorer que ces masques couvrent des visages; mais quand tous ces +visages seront abolis il restera: que la prose française aura eu son +Juvénal.</p> + +<p>Il faut que tout le monde meure, y compris M. Bloy; que des générations +soient nées sans trouver dans leur berceau des tomes de Chaudesaignes ou +de Dulaurier; que notre temps soit devenu de la paisible histoire +anecdotique: alors seulement on pourra glorifier sans réserves—et sans +crainte d'avoir l'air d'un complice, par exemple de la <i>Causerie sur +quelques Charognes</i>—des livres qui sont le miroir d'une âme violente, +injuste, orgueilleuse—et peut-être ingénue.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/lorrain06.jpg" width="250" height="300" alt="Jean Lorrain" /> +</div> + +<h2><a name="JEAN_LORRAIN" id="JEAN_LORRAIN"></a>JEAN LORRAIN</h2> + + +<p>C'est, depuis un grand nombre de siècles, le jeu de l'humanité de +creuser des fossés pour avoir le plaisir de les franchir; ce jeu devint +suprême par l'invention du péché, qui est chrétienne. Qu'il est agréable +de lire les vieux casuistes espagnols ou le <i>Confessarius Monialum</i>, +oeuvre italienne et cardinalice, si riches en questions singulières, si +pleine des délicieuses opinions du tolérant Lamas et du complaisant +Caramuel. Charmant Caramuel que tu aurais de bonnes et fructueuses +causeries avec Jean Lorrain, rue d'Auteuil, dans le salon où il y a une +tête coupée, sanglante et verte! Tu aurais sur les genoux ta <i>Théologie +des Réguliers</i> avec à la page contestée ton bonnet carré dont la +houppette pendrait comme un signet; et, en face de toi, Lorrain te +lirait un des sermons qu'il médita dans son <i>Oratoire</i>.</p> + +<p>Il faut des choses permises et des choses défendues, sans quoi les goûts +hésitants et paresseux s'arrêteraient à la première treille, se +coucheraient sur le premier gazon venu. C'est peut-être la morale +sociale qui a créé le crime et la morale sexuelle qui a créé le plaisir. +Qu'un pacha doit être vertueux au milieu de trois cents femmes! J'ai +toujours pensé que la destruction de Sodome fut un incendie volontaire, +le suicide d'une humanité lasse de voir toujours le désir mûrir +implacable dans le fastidieux verger de la volupté.</p> + +<p>De ce fruit éternel, M. Jean Lorrain, au lieu de le manger tout cru, +fait des sirops, des gelées, des crèmes, des fondants, mais il mêle à sa +pâte je ne sais quel gingembre inconnu, quel safran inédit, quel girofle +mystérieux, qui transforme cette amoureuse sucrerie en un élixir +ironique et capiteux. Le chef-d'oeuvre d'un tel laboratoire, il me +semble bien que c'est le petit volume allégué plus haut: jamais l'art +n'alla plus loin dans le dosage méticuleux dû sucre et du piment, de la +confiture de rose et du poivre rouge. Autre «drageoir à épices,» plus +véritable et moins innocent, il semble sortir de la poche d'un de ces +abbés damnés capables de boire le vin de la messe dans le soulier de +leur maîtresse; livre vénéneux et souriant, fallacieux bréviaire où +chaque vice a sa rubrique et son antiphone et qui tire ses «leçons» du +martyrologe de Lesbos!</p> + +<p>Oratoire parfumé à l'ambre gris, des femmes y ferment les yeux sous la +voix de l'abbé Blampoix, de l'abbé Octave, du frère Hepicius, du père +Reneus; elles ne sont pas bien sages sur leurs chaises; d'aucunes, tout +à coup, tombent à genoux; d'autres se renversent, comme de grandes +fleurs pleines de larmes; et les doigts se crispent et cherchent on ne +sait quoi parmi le froissis des soies et le cliquetis des bracelets. +L'abbé de Joie monte en chaire: on écoute, la paume appuyée sur les +seins, avec émoi, avec délices, car l'abbé prêche Adonis sous le nom de +Jésus et son discours équivoque va changer en amoureuses les fidèles du +Christ....</p> + +<p>M. Lorrain a, lui aussi, beaucoup prêché Adonis, car comment retenir les +femmes si on ne prêche Adonis? Et, comment les observer, si on les +laisse fuir? Sous ce titre insolent, <i>Une Femme par jour</i>, et sous ce +titre doux, <i>Ames d'Automne,</i> il a noté la complexité de la physionomie +féminine, la naïveté ou l'inconscience de ces petites âmes, leurs +détresses, leurs férocités, leur folie ou leur grâce. Toutes les +pénitentes de <i>l'Oratoire</i> et quelques autres se sont confessées avec +une rare sincérité.</p> + +<p>Il y a bien de la méchanceté en tel ou tel chapitre de ce dernier livre, +auquel je reviens toujours avec amour, bien de la cruauté, certaines +gaucheries, mais quel charme aussi en cette première fleur, même +empoisonnée, de l'esprit de serre chaude, de la plante rare qu'est M. +Jean Lorrain!</p> + +<p>Depuis ces temps, il y a dix ans, l'auteur de tant de chroniques a été +très prodigue de son parfum originel, mais il n'a pu l'épuiser, et +l'arbuste a garde assez de sève pour fleurir avec persévérance: ce sont +alors des poèmes, des contes, de petites pages où l'on retrouve, avec +plus ou moins de miel, tout le poivre sensuel, toute l'audace parfois un +peu sadique du disciple,—du seul disciple de Barbey d'Aurevilly. Né +dans l'art, M. Lorrain n'a jamais cessé d'aimer son pays natal et d'y +faire de fréquents voyages. S'il est enclin à la maraude, aux excursions +vers les mondes du parisianisme louche, de la putréfaction galante, le +monde «de l'obole, de la natte et de la cuvette», dont un rhéteur grec +(Démétrius de Phalère) signalait déjà les ravages dans la littérature, +s'il a, plus que nul autre et avec plus de talent que Dom Reneus, +propagé le culte de sainte Muqueuse, s'il a chanté (à mi-voix) ce qu'il +appelle modestement «des amours bizarres», ce fut, au moins en un +langage qui, étant de bonne race, a souffert en souriant ses +familiarités d'oratorien secret; et si tels de ses livres sont +comparables à ces femmes d'un blond vif qui ne peuvent lever les bras +sans répandre une odeur malsaine à la vertu, il en est d'autres dont les +parfums ne sont que ceux de la belle littérature et de l'art pur; son +goût de la beauté a triomphé de son goût de la dépravation.</p> + +<p>Il ne faudrait pas, en effet, le prendre pour un écrivain purement +sensuel et qui ne s'intéresserait qu'à des cas de psychologie spéciale. +C'est un esprit très varié, curieux de tout et capable aussi bien d'un +conte pittoresque et de tragiques histoires. Il aime le fantastique, le +mystérieux, l'occulte et aussi le terrible. Qu'il évoque le passé ou le +Paris d'aujourd'hui, jamais la vision n'est banale; elle est même si +singulière qu'on est surpris jusqu'à l'irritation par l'imprévu, +quelquefois un peu brusque, qui nous est imposé. Il est, même quand il +n'est que cela, le rare chroniqueur dont on peut toujours lire la prose, +même trop rapide, avec la certitude d'y trouver du nouveau. Il aime le +nouveau, en art, comme dans la vie, et jamais il ne recula devant l'aveu +de ses goûts littéraires, les plus hardis, les plus scandaleux pour +l'ignorance ou pour la jalousie.</p> + +<p>A tous ces mérites qui font de M. Lorrain un des écrivains les plus +particuliers d'aujourd'hui, il faut joindre celui de poète. En vers, il +excelle encore à évoquer des paysages, des figures,—ou des figurines; +voici, par exemple, une image inoubliable du danseur Bathyle:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Bathyle alors s'arrête et, d'un oeil inhumain</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fixant les matelots rouges de convoitise,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il partage à chacun son bouquet de cytise</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et tend à leurs baisers la paume de sa main.</span><br /></p> + +<p>C'est avec une sensualité discrète et rêveuse qu'il peint les +<i>Héroïnes</i>; chacune est symbolisée par une fleur qui se dresse d'entre +ses pieds; cela est fort joli.</p> + +<p>Enilde, à ses pieds,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Blanche étoile au coeur d'or s'ouvre une marguerite.</span><br /></p> + +<p>Elaine,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Pile et froide à ses pieds fleurit une anémone.</span><br /></p> + +<p>Viviane,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et sous son rouge orteil jaillit un lys fantasque.</span><br /></p> + +<p>Mélusine,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.</span><br /></p> + +<p>Yseulte,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Flambe et s'épanouit un jaune et clair soleil.</span><br /></p> + +<p>Que d'images de grâce ou de volupté, en ces verrières bleues ou +glauques, avivées çà et là de l'or d'une renoncule ou du pourpre d'un +pavot! Que de femmes de rêve ou d'effroi, que de mortes!</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Pauvres petites Ophélies</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui sans batelier ni bateau</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vous en allez au fil de l'eau,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comme vos Hamlets vous oublient!...</span><br /></p> + +<p>Voici un beau panneau de la tapisserie des <i>Fées</i>:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un pâle clair de lune allonge sur la grève</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tout un choeur de géants et d'archanges ailés.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La dune est solitaire et les toits dentelés,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les clochers, les pignons et les murs crénelés,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Au fond des profondeurs du ciel gris remuées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Toute une ville étrange apparaît: des palais,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des campaniles d'or, hantés de clairs reflets,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et des grands escaliers croulant dans les nuées.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Leur ombre grandissante envahit les galets</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Berce au-dessus des mers la ville des mirages.</span><br /></p> + +<p>Il y a beaucoup de fées parmi les vers de M. Lorrain. Toutes les fées, +couronnées de verveine ou «d'iris bleus coiffées», se promènent +langoureuses et amoureuses dans les strophes de cette poésie lunaire.</p> + +<p>Quel est le vrai Jean Lorrain, celui des Fées ou celui des <i>Ames +d'Automne</i>? Tous les deux et il ne faut pas les séparer l'un de l'autre.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/dujardin07.jpg" width="250" height="300" alt="Edouard Dujardin" /> +</div> + +<h2><a name="EDOUARD_DUJARDIN" id="EDOUARD_DUJARDIN"></a>EDOUARD DUJARDIN</h2> + + +<p>Fondée, sous l'inspiration de M. Fénéon, par un sieur Chevrier, qui n'a +pas laissé d'autres traces dans la littérature, la <i>Revue Indépendante</i> +passa en 1886 aux mains de M. Edouard Dujardin. Le premier fascicule +s'ouvre par un programme d'une insignifiance dédaigneuse, simple, prise +de possession, mais les noms des collaborateurs, alors aimés de +quelques-uns et tous devenus célèbres, affirmaient une volonté de bien +dire et de bien faire, une certitude dans l'acheminement vers un but +d'art pur et de beauté nue qu'un prologue explicite eût proclamées moins +bien. Les chroniqueurs étaient: Mallarmé, Huysmans, Laforgue, Wyzewa. +Celui-ci pendant plus d'un an analysa les livres nouveaux avec une +discrétion et un détachement prophétiques, mais il avait de l'esprit, +une lecture immense,—et il aimait Mallarmé: c'était malgré tout +impressionnant. M. Huysmans vivisectait les peintres avec la joie d'un +chat de gouttière dévorant une souris vivante; Laforgue était ironique, +léger, mélancolique et délicieux; M. Mallarmé expliquait l'inutilité de +compliquer les spectacles par la récitation de littératures généralement +déplorables. En deux ans presque tous les écrivains versés depuis sur +les contrôles académiques (ou bien près de subir cette formalité), M. +Bourget, M. France, M. Barrès, passèrent par cette revue d'une laideur +(physique) si originale et si barbare. On y lisait aussi Villiers, +Rosny, Paul Adam, Verhaeren, Moréas; Ibsen y débuta comme écrivain +francisé.</p> + +<p>Dans la dernière année, M. Kahn, laissant la <i>Vogue</i>, remplaça par un +dogmatisme utile le plaisant scepticisme de M. de Wyzewa; en janvier +1889, la <i>Revue Indépendante</i> passa en d'autres mains, perdit d'année en +année son caractère aristocratique, mourut lentement.</p> + +<p>Seule revue d'art pendant deux ans, elle avait eu un rôle important, +celui, peut-être, de gardien du sanctuaire, héritière de tous ces +recueils ouverts à la seule littérature avouable qui s'étaient succédé +depuis presque un demi-siècle, la <i>Revue française</i>, la <i>Revue +fantaisiste</i>, la <i>Revue des Lettres et des Arts</i>, le <i>Monde Nouveau</i>, la +<i>République des Lettres</i>. Ces deux années furent fécondes et nous en +ressentons toujours la très bienfaisante influence. Ayant pris charge de +la littérature vers le déclin du naturalisme, M. Dujardin la conduisit +par deux chemins qui devaient se rejoindre un peu plus tard, d'un côté +vers Ibsen, de l'autre vers le symbolisme français. On voit l'évolution. +Elle se fit assez vite (des Esseintes y avait déjà contribué) du précis +à l'imprécis, du grossier au doux, du reps à la peluche, du fait à +l'idée, de la peinture à la musique. Avec la <i>Vogue</i> la <i>Revue +Indépendante</i> redressa bien des mauvaises éducations, détermina bien des +vocations, ouvrit bien des yeux alors aveuglés par la boue naturaliste.</p> + +<p>La musique, c'est-à-dire Wagner, inquiéta beaucoup M. Dujardin, à la +même époque; déjà il avait fondé la <i>Revue Wagnérienne</i>, dont l'action, +peu étendue, fut profonde. Il n'y a rien de plus utile que ces revues +spéciales dont le public élu parmi les vrais fidèles admet les +discussions minutieuses, les admirations franches; la <i>Revue +Wagnérienne,</i> de critique sûre, de littérature vraie, créa en France le +wagnérisme sérieux et presque religieux. On croyait avoir trouvé l'art +intégral,—et cela dura dix ans: ce fut encore M. Dujardin qui avertit +le public que le culte du génie ne doit pas être une adoration aveugle. +Son article sur les Représentations de Bayreuth en 1896 est, comme le +premier numéro de la <i>Revue Wagnérienne,</i> une date dans l'histoire du +wagnérisme. En voici l'argument: «Un art n'est-il pas d'autant plus +élevé qu'il exige moins de collaborations?» Le rêve de Wagner, +interprété sur un théâtre, par des cabotins, par des décors et des +costumes («qui en sont l'extériorisation»), échoue à donner l'impression +d'un art absolu, complet; tel qu'il fut conçu, le drame wagnérien est +«impossible». Ainsi M. Dujardin a ouvert et refermé la porte.</p> + +<p>Au milieu de ces multiples activités, et aux heures mêmes de son +apostolat wagnérien, M. Dujardin ne s'oublia pas lui-même; il écrivit +des contes, des poèmes, un roman et une trilogie dramatique, la <i>Légende +d'Antonia</i>.</p> + +<p>«Un jour, comme je regardais dans un album le vague portrait d'une jeune +fille, quelqu'un passa qui dit un nom....</p> + +<p>«Ainsi je vous connus; ayant entendu votre nom, ô vous, je vous rêvai.»</p> + +<p>Ainsi débute un poème à la gloire de cette femme de rêve que l'on +retrouve, souvenir ou vision, «face adorable», en plusieurs autres pages +où elle est le symbole de l'idéal, de l'inaccessible. Ils sont très doux +ces poèmes en prose paresseusement rythmée et d'une grande pureté de +ton; et toujours Antonia surgit aux dernières lignes, rappelant le poète +aux impossibles amours. Mais les femmes, les vraies femmes en vraie +chair et en vraies robes détestent cette inconnue qu'elles devinent, +nuage miraculeux, entre leur beauté et les yeux du berger;—et la +bergère dit: «... Et puis, nous savons bien, berger de mensonge, que +nous ne sommes pour vous que l'occasion, que le quotidien, le hasard. +Vous ne nous aimez point. Celle que tu aimes réside au ciel de cet +esprit qui s'envole si loin au-dessus de nous. Oh! nous finissons par +comprendre que tu sois si volage, si aveugle, si dur. La seule que tu +aimes, menteur, n'est pas parmi nous.... Habite-t-elle de l'autre côté +de la mer, ou sur la montagne de neige ou dans la lune? Est-elle de +là-haut ou d'en bas? est-elle ange, ou femme, ou bête? Celle que tu +aimes, elle est chimère. Ah! nous sommes de doux passe-temps, des façons +de se consoler, d'attendre. Ton Antonia, je lui ressemble, alors tu veux +de moi! moi, j'ai sa chevelure... mais voici que la voisine a le son de +sa voix; et puis celle-là ce soir te représente un brin de ton rêve.... +Va, nous savons bien que tu nous méprises au fond véritable de ton coeur +de fou. Abdique le rêve, homme! sois époux et tu sauras si les femmes +savent aimer constamment. Renonce le ciel! nous sommes la terre; nous ne +pouvons appartenir au Chevalier du Cygne.» N'est-ce pas d'une bonne +psychologie et la juste transposition par de petites phrases très +simples, très nettes, de la secrète pensée des femmes qui est d'asservir +l'homme tout en le servant? La poésie comme la prose de M. Dujardin est +toujours sage, prudente et calme; s'il y a des écarts de langue, des +essais de syntaxe un peu osés, la pensée est sûre, logique, raisonnable. +Qu'on lise le deuxième Intermède de <i>Pour la Vierge du roc ardent</i>; en +quelques strophes aux rimes monotones, éteintes, le poète y dit toute la +vie et tout le rêve de la jeune fille. C'est une entrée de ballet, et +les Jeunes Filles s'avancent, fleurs en robes de mousseline:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Fleurs au sol attachées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les gazons et les ruisseaux natals cachées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fleurs de tiges jamais tachées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nulle haleine que du soleil ne s'est sur nous jamais penchée;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fleurs sur le sein maternel couchées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nous fleurissons dans les feuillées et les jonchées;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quelques-unes avant l'heure se sont séchées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avant l'heure quelques-unes ont été tranchées;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nous avons des pitiés pour les fleurs que l'aurore a fauchées;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Puisse le sol nourricier nous garder attachées!</span><br /></p> + +<p>Mais, en même temps, elles prévoient sans effroi que le jardinier va +venir:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Vers le midi le jardinier viendra cueillir nos têtes prêtes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le jardinier aux yeux de joie, aux pas de fête,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">..............................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il brisera sous le soleil les robes de nos corolles muettes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et nous prendra vers le midi toutes défaites.</span><br /></p> + +<p>Après la résignation, le cri de joie:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Oh! que douces seront les blessures</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dont il ouvrira nos tiges pures!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.....................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! la délicieuse morsure,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'arrachement de l'âme et la sûre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Jubilation de notre torture</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au jour de la divine meurtrissure!</span><br /></p> + +<p>Ensuite, c'est l'attente et c'est l'impatience,—puis le don:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'attendu qui viendra pour nous,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le triomphant au sexe inexorable, au sexe doux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! qu'il nous prenne entre ses mains d'époux.</span><br /></p> + +<p>Il est charmant ce petit poème; s'il contient quelques fautes +d'harmonie, des vers rudes (surtout dans la longue laisse dont nous +n'avons rien cité), c'est que M. Dujardin ne fait jamais à la netteté de +sa pensée aucun de ces sacrifices auxquels les poètes se résignent +d'ordinaire si volontiers. Autre remarque par quoi l'on verra que le +sens musical et le sens poétique sont très différents: M. Dujardin, +excellent musicien, ne transporte en ses vers presque aucun des dons du +musicien; les effets qu'il cherche et qu'il trouve ne sont pas de rythme +ou d'harmonie. C'est un descriptif purement pictural; son imagination +est visuelle, très rarement auditive: il voit, dessine, dispose, et +colore ce qu'il voit.</p> + +<p>Cette faculté de se représenter la vie, et non seulement comme un +tableau, mais comme un tableau animé où les personnages marchent, +s'agitent selon les mille petits gestes, il l'a utilisée de la façon la +plus curieuse en un roman qui semble en littérature la transposition +anticipée du cinématographe.</p> + +<p><i>Les Lauriers sont coupés</i>: relu, ce petit livre garde sa candeur et son +velours; psychologie d'un amoureux, un peu heureux, un peu berné, doux, +tendre, enfin résigné à ne plus revenir, content tout de même du +souvenir d'agréables heures, de la vision qu'il emporte de cheveux +blonds dénoués. C'est un récit en forme d'aveux, et la confession relate +tous les mouvements, toutes les pensées, tous les sourires, toutes les +paroles, tous les bruits; rien n'est omis de ce qui arrive en la vie +coutumière d'un jeune homme de moyenne fortune et de bon ton, à Paris, +vers 1886; la notation du détail descend à une minutie presque maladive. +A rédiger ainsi <i>l'Education sentimentale</i>, il aurait fallu une centaine +de tomes; et cependant ce n'est pas ennuyeux: le personnage vit +curieusement, gentiment, avec les airs d'une petite souris trotte-menu, +et Léa est une jolie petite chatte blonde sans méchanceté. Oui, tout +cela est un peu minuscule, mais si vivant (jusqu'à l'agacement) et si +logique!</p> + +<p>De la logique, de la sincérité, de la volonté, de la douceur et du +sentiment, avec l'amour très désintéressé de l'art surtout en ses formes +les plus nouvelles, voilà des mots que l'on peut lire, je crois, dans le +caractère de M. Dujardin. Sa littérature, quoique très volontaire, +demeure toujours très personnelle; et c'est un mérite, sans lequel tous +les autres sont nuls. Il faut se dire soi-même, chanter sa propre +musique, quitte à chanter moins bien, parfois, que si on récitait, sur +des airs connus, les paroles traditionnelles.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/barres08.jpg" width="250" height="300" alt="Maurice Barrès" /> +</div> + +<h2><a name="MAURICE_BARREgraveS" id="MAURICE_BARREgraveS"></a>MAURICE BARRÈS</h2> + + +<p>Il était vraiment bien modéré, bien touchant, aussi, un peu sentimental +et très verlainien le voeu de jeunesse de M. Maurice Barrès, aux +dernières lignes de la préface des <i>Taches d'encre</i>: «Et peut-être +qu'après m'avoir été un agréable entretien cet hiver avec des amis +bienveillants, elle me sera plus tard un agréable souvenir, la brochure +un peu fanée que je relirai en souriant, tandis que la soeur infirmière, +avec onction, me tendra la douce tisane promise au bon poète devenu +mûr.» Après quatorze ans, la brochure est fraîche comme au premier jour +et M. Barrès n'a siroté, à Broussais, que peu de camomille. Mais +n'est-ce point charmant de se prédire les joies d'un maternel hôpital, +par imitation, par amour pour un poète cher? Et n'est-ce point galamment +ingénu et brave? Oui, à moins qu'il ne faille voir là (c'est plus +prudent) la précoce ironie d'un jeune homme qui savait son destin et que +les gens de son génie meurent dans un fauteuil au Sénat, un jour qu'ils +reviennent de l'Académie. Les existences mouvementées de l'ambitieux +s'achèvent d'ordinaire parmi la paix des sinécures; tout l'intervalle, +quel qu'il ait pu être, refleurit dans les potiches, en fleurs un peu +amères. Avoir désiré beaucoup, n'avoir rien eu, avoir eu tout, cela se +rejoint un jour, aux heures crépusculaires; cela fait des bouquets en +l'air et sur les murs; cela s'appelle le jardin des souvenirs. D'ici que +M. Barrès cultive ce jardin-là, en quelque beau château du temps du roi +Stanislas, il faut souhaiter qu'il ait eu «tout», car cela serait +vraiment dommage qu'une vie aussi logique s'achevât en fût brisé. +Ensuite l'exemple serait mauvais: toute une génération que M. Barrès +inclina vers le rêve d'agir se coucherait, déçue, dans l'attitude de +soldats qui ne voient plus sur la colline le profil du cavalier +impérieux, qui est leur maître.</p> + +<p>Beaucoup de jeunes gens ont cru en M. Barrès; et quelques-uns, encore, +qui sont moins jeunes que lui. Qu'enseigna-t-il donc? Ce ne fut pas +certainement l'arrivisme tout pur. Il y a dans une intelligence jeune +une originelle noblesse qui répugne à livrer à la vie sans condition les +forces de son activité: arriver, oui, mais vers une victoire et à +travers une bataille. Comme but, M. Barrès montra la pleine possession +et la pleine jouissance de soi-même; comme moyen, la séduction des +Barbares qui nous entourent, entravent nos voies, s'opposent, par leur +masse, au développement de nos activités et de nos plaisirs. Trop +intelligent pour se soucier de ce qu'on appelle la justice sociale, trop +finement égoïste pour songer à détruire des privilèges où il voulait +entrer, il se fit ouvrir par le peuple la porte de la forteresse que le +peuple, alors, crut avoir prise. Cette tactique qu'on croit celle des +seuls révolutionnaires est celle de tous les ambitieux; elle n'a encore +mené M. Barrès que dans la première enceinte, mais de là, le jour qu'il +le voudra bien et quand le boulangisme sera tout à fait oublié, il +pénétrera au coeur, dans la poudrière,—et ne la fera pas sauter.</p> + +<p>Jusqu'ici, une telle psychologie pourrait s'appliquer à plusieurs autres +hommes, à M. Jaurès, par exemple, qui, lui non plus, ne mettra pas le +feu aux poudres; M. Barrès, de meilleure race et de cerveau supérieur, +n'a joué sur cette carte, le Pouvoir, que la moitié de sa fortune; +l'autre moitié, jusqu'ici plus fructueuse, fut placée par lui, et dès la +première heure, dans la littérature.</p> + +<p>Je ne crois pas que M. Barrès, sinon peut-être tout à fait à ses débuts, +ait jamais écrit un livre, ou même une page, d'art tout à fait pur, d'un +désintéressement absolu, et c'est une véritable originalité et un mérite +très rare pour des écrits de circonstance (au sens élevé que Goethe +donna à ce mot) qu'ils aient, avec leur valeur d'idée et de propagande +égoïste, une valeur littéraire égale à celle des oeuvres de beauté +ingénue. Par cette méthode, toute spontanée, il apparut aux uns tel +qu'un philosophe, aux autres tel qu'un poète, et les clients qui +suivirent sa litière sortirent de toutes les régions intellectuelles. Il +séduisait: on demanda à sa méthode des leçons de séduction. Quelques-uns +ne suivirent M. Barrès que jusqu'au culte du moi, inclusivement; ils +propagèrent autour d'eux un individualisme un peu sauvage, mais qui a +donné de beaux fruits; ils enseignèrent (ceci est encore du Goethe) que +le meilleur moyen de faire régner le bonheur universel, c'est que chacun +commence par faire son propre bonheur,—boutade qu'il faudrait malaxer +avec patience pour en extraire une pensée définitive; enfin, ils +connurent ainsi les premiers éléments de l'idéalisme sentimental: M. +Barrès a certainement dégrossi bien des intelligences. D'autres +disciples allèrent plus loin dans la connaissance de leur maître et ils +surent que pour arriver à la vie bienheureuse—qui comme dans Sénèque +comporte beaucoup d'or et beaucoup de pourpre—il faut plaire, et que +pour plaire il faut avoir l'air de faire coïncider sa pensée avec +l'émotion générale. Ils comprirent qu'il faut à un certain moment être +boulangiste, et socialiste à un autre; qu'on rédige un roman anarchiste +à l'heure où l'anarchisme est respiré avec bienveillance, et une comédie +parlementaire quand le Parlement compromis est le sujet des +conversations au déjeuner des gens simples: ainsi l'on devient soi-même +un sujet de conversation; ainsi l'on arrive à hanter doucement l'esprit +de ceux-là même que l'on bafoue et que l'on méprise.</p> + +<p>Cette coïncidence, dont M. Barrès ne s'est jamais abstenu, est-elle +vraiment méthodique, ou faut-il l'attribuer à une très vive mobilité +d'esprit? Est-il naturel qu'un homme supérieur soit toujours inquiété +des mêmes inquiétudes que la foule? Peut-être, car il ne faut pas +oublier qu'un homme, même supérieur, s'il demande toujours les faveurs +du peuple, finit par penser en même temps que le peuple. Le triomphe de +M. Barrès, c'est qu'en écrivant un article électoral, il y met du talent +et des idées et que celui-là même qui méprise le but qu'il vise ne +méprise pas le moyen qu'il emploie.</p> + +<p>Parmi les études annoncées dans le prospectus des <i>Taches d'encre</i>, un +titre frappe: <i>Valets de Gloire: le Nouveau Moyen de parvenir</i>; je ne +sais si ce pamphlet fut écrit; il aurait dû l'être, car M. Barrès, de +tous les hommes arrivés (ou qui arriveront), est celui qui ressemble le +moins à un parvenu. Nul n'a passé plus simplement, avec plus d'aisance, +de l'ombre à la pénombre et de la pénombre à la lumière. Il a le sens +inné de l'aristocratisme et ce sens lui a quelquefois servi de critère +pour juger tout un mouvement littéraire: «... les dernières recrues du +naturalisme, ces plats phraseurs, ces fils grossiers de paysans obtus, +cerveaux pétris par des siècles de roture et qui ne savent ni penser ni +sourire....» M. Barrès sait penser et il sait écrire; et sourire: le +sourire est même son attitude familière et peut-être le secret de sa +séduction.</p> + +<p>Non pas rire; cela est vulgaire: sourire: de tout, de tous, de soi-même. +Il faut être très heureux pour ne jamais rire. C'est sans doute cette +sérénité intérieure, cette certitude indifférente ou déjà blasée qui +permet à M. Barrès de produire une oeuvre en trois volumes appelée le +<i>Roman de l'énergie nationale,</i> avec les titres de «tableaux» tels que +la <i>Justice! l' Appel à l'épée</i>. Cette manifestation doit-elle troubler +la véritable idée que nous avons de M. Barrès dilettante, sceptique et +aimable? Il y a des moments où don Juan rêve de mariage; il y a des +moments où le dilettante songe à s'enfermer dans la prison d'une idée +forte.</p> + +<p>Ensuite, il en est des intelligences personnelles comme de ces +intelligences collectives qu'on appelle des civilisations: après un long +labeur vers la complexité, elles se couchent dans la sérénité de la paix +conquise. Cette attitude est presque toujours belle; plus belle que les +gestes disparates de la période ascendante: le repos est plus beau que +le travail. C'est le moment des amours et des enfantements, l'heure de +la plus grande richesse humaine: et celui, alors, qui sous le soleil +déclinant appelle la flamme de l'épée, trouble les âmes sans faire +vibrer les muscles, ni son propre coeur.</p> + +<p>Aussi je ne verrai provisoirement dans cette oraison à l'énergie que le +spectacle d'un homme qui élève une barrière ingénieuse, ou quelque +monument commémoratif, entre le passé et le futur de sa vie. Ce que l'on +en connaît témoigne que M. Barrès sait réfléchir encore bien mieux qu'il +ne sut agir et qu'il ne sait imaginer. Les <i>Déracinés</i> sont moins un +roman qu'une thèse de philosophie sociale ou encore autre chose, les +premiers mémoires d'un conspirateur qui analyse son système et inspecte +son arsenal.</p> + +<p>Disraéli, s'il ne réussit pas, parfois s'exaspère et devient Blanqui; il +paraît que c'est toujours de l'énergie: comme la caricature est encore +un portrait. M. Barrès a déjà conspiré, sans craindre le ridicule d'une +défaite; raconte-t-il ses désillusions ou ses espérances? Ses +espérances: un homme comme M. Barrès n'est jamais déçu; il a en lui trop +de ressources et il s'estime trop lui-même pour avouer un insuccès, sans +sourire en même temps: et le sourire cicatrise toutes les blessures de +l'amour-propre. Le repos où nous le voyons n'est donc que passager; mais +il devra se lever seul et combattre seul: il y compte bien: ses +ambitions ne sont pas de celles qui ont besoin de complices +intelligents; il n'a pas d'élèves en politique, parce que ses disciples, +restés à la phase littéraire, ont pris pour but ce qui n'est pour lui +qu'un moyen et une méthode.</p> + +<p>Peut-être qu'à vouloir se faire le champion d'une vertu, M. Barrès s'est +trompé de vertu: la persévérance semble lui convenir mieux que +l'énergie. L'énergie, c'est Napoléon; la persévérance, c'est Disraéli. +Se servir de tout pour arriver à tout, c'est du Disraéli. La devise est +brutale; M. Barrès en a fait une prière qui ne se dit pas sur +l'Acropole, mais dans les salons, et cela prend, le long de <i>l'Ennemi +des Lois</i>, par exemple, un air innocent et pieux qui a ravi une +génération bien décidée à mettre des gants blancs pour toucher à la vie.</p> + +<p>Arriver est donc devenu, dès l'adolescence, l'occupation de toute la +jeunesse française. Ce qui est nouveau dans ce fait, c'est le «dès +l'adolescence» et aussi le cynisme de l'attitude avouée et affichée. M. +Barrès est certainement responsable, non du cynisme mais de l'attitude; +ce qu'elle a de laid doit être imputé à l'inélégance croissante de la +race. Quand Stendhal voulait coucher avec la Duchesse pour tirer de ses +caresses le profit d'un avancement dans la carrière, il se dérobait à +lui-même sa honte en se couvrant du nom de Banti; il ne jouissait qu'en +secret d'une turpitude imposée par les moeurs à un homme qui aurait eu +le goût d'amours moins productives; les Banti d'aujourd'hui avouent +volontiers de telles combinaisons et les duchesses, qui en seraient +froissées, n'en seraient pas surprises. C'est que M. Barrès, qui avait +des raisons d'estimer hautement son <i>moi</i> et de le juger intachable, n'a +pu transmettre ces raisons essentielles à la foule de ses imitateurs. Le +danger des opinions extrêmes c'est que sorties du cerveau qui les +engendra, comme d'une fleur où elles étaient gracieuses, elles s'en +vont, germes insensés, se décomposer dans les terrains les plus revêches +à produire de la grâce et des fleurs. Ce danger n'a pas arrêté M. +Barrès; il n'eût jamais écrit le <i>Disciple</i>, même s'il y avait songé; +car il sait que la responsabilité n'est qu'un mot quand il s'agit de +l'idée et que le verbe, qui est un commandement, ne peut commander aux +volontés que dans le sens de leur nature et selon l'élasticité de leurs +gestes.</p> + +<p>Une telle apologie, si elle n'était très courte, seulement indiquée, +aurait quelque chose de désobligeant: on ne défend pas les droits de +l'intelligence, puisqu'ils sont absolus. Il reste que M. Barrès, quelle +que soit sa fortune future, a eu des idées originales et qu'il les a +dites en beau langage; c'est tout ce que l'on peut exiger, pour le +mettre au premier rang, d'un écrivain qui s'est offert aux discussions +des hommes: le reste, l'homme seul peut l'exiger de lui-même.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/mauclair09.jpg" width="250" height="300" alt="Camille Mauclair" /> +</div> + +<h2><a name="CAMILLE_MAUCLAIR" id="CAMILLE_MAUCLAIR"></a>CAMILLE MAUCLAIR</h2> + + +<p>D'une précocité intellectuelle comparable, pour la date, à celle de +Maurice Barrès, homme des lentes avenues, ou à celle de Charles Morice, +homme des méandres et des labyrinthes, M. Mauclair est l'homme des +déductions et des prolongements. Tempérament fin et à longues fibres, +souple à la façon des ployantes cimes des pins, il s'incline sous les +vents du large et accepte leur direction avec une fière simplicité. +Selon une autre image, on le verrait, berger des idées, surveiller la +croissance et la toison des brebis, les mener paître aux pâturages gras, +les rassembler par des cris vers la douce étable; il les aime; c'est sa +vocation.</p> + +<p>On l'a représenté tel qu'un disciple de M. Barrès; il le fut aussi de M. +Mallarmé, de M. Maeterlinck, de plusieurs modes d'art, de plusieurs +philosophies, de toutes les manières nouvelles de vivre et de penser. +Nul plus que lui n'a passionnément cherché la fleur qui ne se cueille +pas, celle qu'on regarde, celle dont on emporte pour toujours le parfum +dans les yeux: s'il chante le rêve ou s'il conseille l'énergie, c'est +que, au cours de sa promenade fiévreuse, il a rencontré les iris bleus +de l'étang vert ou deux taureaux aux cornes entrelacées. Tout entier à +sa dernière rencontre, c'est sur elle qu'il reporte toutes ses +dilections anciennes, au risque de dérouter ceux qui, sans avoir oublié +celle de la veille, écoutent la confidence de l'heure présente. En cela +un peu féminin, il se donne sincèrement à des passions successives dont +le sourire lui dérobe le reste du monde et il se couche aux pieds de +l'idole qu'il renversera demain.</p> + +<p>Je crois bien que cette variété de gestes dans une même attitude est +caractéristique de tous ceux qui ont le bonheur d'être inquiets, +c'est-à-dire d'avoir des sens tellement délicats que le moindre bruit +les émeut, ou la moindre odeur, ou la moindre lueur. La certitude a sa +beauté; l'inquiétude n'est pas laide. Elle est le signe d'une +intelligence particulière, celle de l'abeille quêteuse, en opposition à +celle de l'abeille maçonne.</p> + +<p>M. Mauclair est supérieurement intelligent. Il n'y a pas d'idées qu'il +ne puisse comprendre et s'assimiler aussitôt; il les revêt immédiatement +avec une élégance suprême; elles semblent toutes mesurées à sa taille: +il y a là un sortilège singulier; on dirait qu'il possède, comme la +marraine de Cendrillon, le don de transformer les choses en objets +immédiatement utilisables; il a touché à tout et tiré parti de tout ce +qu'il a touché.</p> + +<p>Son intelligence est pure; cela veut dire qu'elle n'est pas sensualiste +et que la définition de Locke ne lui est pas applicable. Loin que les +idées lui entrent uniquement par les sens, il semble au contraire que +les sens n'aient qu'un rôle mineur dans leur élaboration. Il les reçoit +à l'état de boutures plus souvent qu'à l'état de graines: mais comme le +terreau est excellent, elles reprennent, elles verdoient, elles +fructinent. Il fait en ses mois d'août d'abondantes cueillaisons.</p> + +<p>Je suppose que, moins influencé par la vie que par la pensée, il +réfléchit plus volontiers sur une phrase que sur un fait, sur un +aphorisme que sur une sensation. Il aime les syntaxes affirmatives; les +complexités lui plaisent non pour en débrouiller l'écheveau, mais pour +en certifier l'essence. Les choses disent des paroles contradictoires; +il n'en retient qu'une et il la commente; il est simplificateur, parce +que les modes de son intelligence sont successifs. Cela lui permet de +tenter des analyses dont le titre seul est un prodige, et d'écrire, par +exemple, une «Psychologie du Mystère» très raisonnable, puisque tout y +est ramené à l'unité du moi. Le besoin de comprendre explique de tels +jeux, mais résoudre une question n'est pas la même chose que de traiter +une question. Quant M. Maeterlinck a écrit sur la «Parole intérieure», +il n'a fait qu'enrichir de quelques étoiles la nuit profonde où se +meuvent nos âmes; quand M. Mauclair a écrit sur le «Mystère», il a +détruit par son affirmation le mystère lui-même. On voit la différence +des deux esprits: l'un médite et l'autre conclut; M. Maeterlinck creuse +davantage le puits, M. Mauclair le comble. Lequel de ces travaux nous +sera-t-il le plus profitable? L'un ou l'autre, selon que nous aurons +besoin de boire, ou selon que nous serons désaltérés.</p> + +<p>Il faut beaucoup de subtilité et de magnifiques ressources logiques pour +vaincre l'entêtement des mots, pour les agenouiller dans une posture +humble, quand ils sont orgueilleux, gracieuse, quand ils sont laids. +D'une telle lutte M. Mauclair sort toujours vainqueur, et on le vit +forcer le symbolisme à ne plus être qu'un système d'allusions, un pont +de lianes jeté au-dessus de rien pour relier l'abstrait au concret. Ce +pont de lianes, c'est une des méthodes préférées de M. Mauclair dans sa +dialectique; il cherche toujours et réussit toujours à relier ensemble +un mot connu et une signification inusitée; mais le pont ne chevauche +pas le néant; il passe hardi et svelte au-dessus du fleuve des idées qui +bouillonnent au fond du précipice. Penché sur le parapet, M. Mauclair +regarde et songe.</p> + +<p>Il songe que de la luxure qui est un péché, parce qu'elle est une +diminution, on peut faire une vertu, peut-être une religion (ce qui +serait moins neuf), ou, selon une courbure un peu forte des +significations, un art: «Elle est l'ancienne joie de l'humanité et elle +participe de l'art et de notre désir de ce qui est caché.» Ici, la +jonction a lieu entre deux idées, l'idée de jouissance physique, presque +impersonnelle à force d'être animale, d'être la nécessité qui recrée +incessamment les races, et l'idée de jouissance intellectuelle, si noble +qu'elle constitue à elle seule comme le signe d'une caste. M. Mauclair +réussit parfaitement à réunir, pour le temps que durent ses pages +d'écriture, ces deux antinomies, la femme debout dans ses voiles à la +proue d'un vaisseau et la femme couchée nue dansai une alcôve; son +analyse, qui procède par juxtaposition de termes, trouble les logiques +coutumières; on éprouve la fugitive sensation de coucher avec les +madones de Raphaël ou avec les nymphes de Jean Goujon: sensation rare, +mais peu désirable et peut-être glaciale. La dialectique du rêveur a +joué victorieusement, quoique sans résultat définitif, sur ce que le mot +luxure comporte de petites idées adventices toutes prêtes, semble-t-il, +à s'emmêler aux cheveux de l'Antiope, mais le luxurieux, qui regarde +froidement cette; nudité peinte, n'est pas sûr «que la sensualité ait +été mêlée à l'esthétique depuis les origines». Les hommes, ceux du +commun, ont-ils vraiment tort de se révolter contre la confusion des +mots et de ne pas vouloir comprendre que «la luxure est si princièrement +riche en songes qu'elle atteint à la pureté»? Ils ont tort, mais +seulement quand c'est M. Mauclair qui parle, car il faut se laisser +convaincre par l'éloquence.</p> + +<p>Quel charme en ses phrases et que ses périodes sont belles! Si pour +thème d'un discours il prend ce mot de M. André Gide: «J'appelle symbole +tout ce qui <i>paraît</i>», nous sommes surpris, mais non déconcertés, car +nous savons que de cette formule obscure M. Mauclair va tirer une suite +de formules dont l'élégance, fatalement, clarifiera, jusqu'au blanc +éclatant, la pensée douteuse qu'il a choisie pour ses expériences. Il +faut que cela devienne lumineux; il faut que nous soyons éblouis à +fermer les paupières. La formule de M. Gide, qui n'est pas claire, n'est +même pas expressive, en soi; résumé d'une manière de sentir toute +personnelle, il semble que sa vérité soit, réduite à un mot, +incommunicable à tout autre esprit. Elle est banale au degré où la +vérité est banale; riche des significations que son auteur seul peut lui +donner; pauvre, s'il la délaisse. Il paraîtrait donc que, simple manière +de dire, elle fût particulièrement impropre à supporter un commentaire +logique et surtout un commentaire précis. C'est un <i>Sunt cogitationes +rerum</i>, qui tire toute sa valeur de la valeur même de l'intelligence qui +le proféra.</p> + +<p>Or, et voici où l'éloquence triomphe magnifiquement, M. Mauclair +s'empare de cette formule sèche et rude, l'enveloppe dans les somptueux +plis de son style opulent; il drape, il ajuste, il ordonne, il dispose; +les longues étoffes deviennent tunique, robe et manteau; le mannequin +s'anime; en vérité il sourit et on croit qu'il respire; la créature est +complète: on la voit, on l'admire, on l'aime. D'une phrase sombre toute +une théorie du symbole vient de naître, qui s'épanouit dans sa richesse +verbale. Peut-être qu'ensuite nous reviendrons à la phrase sombre +précisément parce qu'elle est sombre, mais nous aurons joui, merveilleux +intermède, de toutes les douceurs de la lumière.</p> + +<p>M. Mauclair fait parfaitement comprendre la justesse de cette vieille +métaphore, «la magie du style». Son style est magique non par l'éclat +des couleurs, ou par l'éclat des sonorités, mais pour la beauté de sa +couleur unique et la pureté de son timbre. Il ressemblerait à ces +rivières qui coulent avec une fluidité riche sur un fond de sable doré +mêlé de cailloux dont la résistance se résout en une musique lente, +profonde et continue. Si cela ne devait être totalement +incompréhensible, je dirais que je perçois dans ce bruit des harmoniques +métaphysiques, et, à la surface, la perpétuelle lueur des idées que +charrie la rivière.</p> + +<p>Quelle qu'en soit la cause, il y a un grand charme dans tous les écrits +de M. Mauclair, qui sont déjà très variés et prouvent une fécondité +exceptionnelle. Tout jeune encore, plus jeune même qu'on ne le +supposerait raisonnablement, il se veut, non le mentor, sans doute, mais +le frère aîné et le conseiller indulgent de la Jeunesse; cette charge +lui convient, mais il l'exercera mieux quand son intelligence, moins +avide de toutes les idées, de toutes les fleurs, se tiendra plus +volontiers dans la forteresse de la ruche. Mais n'est-il pas surprenant +qu'il parle avec maîtrise, à l'âge où d'autres savent à peine écouter, +et qu'on ne l'ait jamais connu écolier, et que son premier livre, +<i>Eleusis</i>, soit aussi substantiel que <i>l'Orient vierge,</i> qui paraissait +naguère? Le secret de ce prestige et de cette autorité, je le trouve +peut-être dans cet aveu: «Je me préoccupe de me donner tout entier à +toute minute de ma vie....», et dans cet autre: «... en m'offrant aux +variations sensitives de la minute qui va venir....»</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/charbonnel10.jpg" width="250" height="300" alt="Victor Charbonnel" /> +</div> + +<h2><a name="VICTOR_CHARBONNEL" id="VICTOR_CHARBONNEL"></a>VICTOR CHARBONNEL</h2> + + +<p>Hier encore prêtre de l'église catholique, apostolique et romaine, M. +Charbonnel est un esprit libre, si la liberté est autre chose que la +négation pure et simple, si elle est le choix que l'on fait +volontairement parmi l'abondance des vérités intellectuelles, morales et +religieuses, qui nous sont offertes depuis les siècles. Qu'on lui +accorde un impératif catégorique, la révélation intérieure, il n'en +demande pas davantage: ayant sauvé ce thème de son apostolat, il concède +à, tout ce qui n'est pas essentiel une belle force symbolique, une +indiscutable valeur de figuration. C'est donc un esprit religieux, +puisqu'il soulève le manteau des apparences pour contempler +respectueusement la nudité divine, et un esprit mystique, puisqu'il +délaisse l'appareil des mages populaires pour n'admettre que les +rapports directs entre l'âme et l'infini.</p> + +<p>La plupart des hommes sont si mal fixés sur ce que les anciens +grammairiens appelaient la propriété des termes que certains seront +surpris de voir opposer deux mots que leur ignorance a l'habitude de +confondre. M. Charbonnel les a délimités lui-même en plusieurs passages +de son essai sur les <i>Mystiques</i> d'aujourd'hui. Il a constaté que ce +n'est plus que par exception que le mysticisme est réellement religieux, +quoiqu'il adopte, presque toujours, des allures religieuses. La +religion, c'est de croire en Dieu, en acceptant toutes les conséquences +d'une croyance précise; le mysticisme, c'est de croire à l'échelle de +Jacob. Où mène-t-elle nécessairement? Nulle part, qu'en haut. Où +mena-t-elle Plotin, où mena-t-elle Spinoza? En joignant les deux termes +on arrive à un troisième état d'esprit où les deux tendances se +confondent, où l'échelle de Jacob, montée du coeur où elle s'appuie, +ne s'arrête en son ascension qu'en ce point de l'infini où commence la +certitude. Il y a un mysticisme divin; il y a un mysticisme sans Dieu +et, entre ces deux extrêmes, plusieurs nuances où les intelligences +jouent à sauter de branche en branche, comme les oiseaux d'une forêt.</p> + +<p>Le mysticisme qui chanta récemment dans la littérature et dans l'art +était le concert de tous ces oiseaux. M. Charbonnel s'en est fait le +critique exact et ironique, et il a très bien senti courir et murmurer +sous la mélancolie dominante, un peu affligée, un second air plus vif +qui disait les joies de l'idéalisme, de la liberté retrouvée, de l'idée +reconquise. Il ne lui a pas échappe que le mysticisme moderne se sert +de la religion, mais ne la sert pas; que la théologie n'a plus de +servantes, qu'elle balaie elle-même ses sanctuaires, et que, sans le +vouloir expressément mais par son attitude, elle en défend l'entrée à +tout ce qui est intelligence, originalité, poésie, art, libération. Les +écrivains naturellement portés vers le catholicisme ont dû s'éloigner +presque tous: leur mysticisme, s'il boit encore aux sources pures de +Denys et de Hugues, a renoncé à s'abreuver au lac devenu le marécage de +toutes les bêtes amphibies. Où est le temps où Gerbert était élu pape +parce qu'il était le plus grand génie de l'Europe?</p> + +<p>Mais non seulement le mysticisme, la religion elle-même, nous est-il +affirmé, s'est séparée de l'Eglise. L'homme le plus hautement religieux +de notre temps, Tolstoï, est hérétique à toutes les confessions. M. +Charbonnel a expliqué cela, en analysant une doctrine à laquelle il +reconnaît «la grandeur et aussi le caractère absolu de l'héroïsme.» +Il a bien fallu admettre, puisque Tolstoï est chrétien, qu'il y a un +christianisme essentiel hostile à la religion, de même que la religion +lui est hostile; et il a bien fallu mesurer les deux tendances et +chercher laquelle se rapproche le plus des origines évangéliques. +Beaucoup d'esprits se sont inquiétés d'un tel problème et il s'est +trouvé à la fois parmi les catholiques et parmi les protestants des +hommes prêts à provoquer non une réforme des dogmes, mais une réforme +dans la manière d'interpréter les dogmes. M. Sabatier créa le nouveau +symbolisme religieux dont la science de M. l'abbé Duchesne avait posé +les premiers principes.</p> + +<p>C'est là le point de contact entre les deux mysticismes, entre la +religion et la littérature: tout se rejoint parfaitement dans +l'idéalisme, qui aura vaincu le jour où il aura pleinement résorbé la +morale.</p> + +<p>Elle est encore libre. M. Charbonnel veut la sauver. Evangélique ou +naturelle, il lui offre l'abri de la conscience; il la veut intérieure +et non extérieure à l'homme. Ensuite pour protéger sous un même toit les +deux soeurs, il édifiera un temple vaste, religieux et solennel. On en +trouvera les premières pierres dans l'ouvrage qu'il vient d'achever, la +<i>Volonté de vivre</i>.</p> + +<p>«Notre vie n'est rien, si elle n'est pas vraiment notre vie.» +L'originalité de la vie est aussi nécessaire et plus belle encore que +toutes les autres originalités. Il faut être différent des autres êtres; +par l'âme, comme on est différent par les apparences corporelles, +«craindre que l'habitude, la routine, ne dominent notre conduite, +prolongeant en nous l'envahissement d'une vitalité étrangère». +Les grands tyrans à craindre, ce sont les mots; il y a là une page +remarquable:</p> + +<p>«Qui dira jamais le pouvoir des mots sur la vie? Ils mènent l'humanité +et parfois les plus libres consciences. Les mots de devoir, de vertu, +d'honneur, de dignité, de liberté, de dévouement, exaltant la volonté +jusqu'aux résolutions aveugles et jusqu'à l'héroïsme. Nous vivons de +mots, je crois. Or, la force qu'ils semblent avoir, d'où leur +vient-elle, sinon du conventionnel prestige que les hommes leur ont +constitué? Chacun de nous ne les entend guère qu'avec la signification +que tous leur ont donnée et qui fait leur, efficacité morale. Obéir à +des mots, c'est en somme obéir au vouloir confus et obscur que l'opinion +humaine profère et impose à la manière des antiques oracles. +Inconsciemment soumis à l'habitude et au pouvoir des mots, nous ne +sommes point hors de servitude.»</p> + +<p>Nous devrons nous défier encore de nos instincts, même s'ils nous +«poussent vaguement à faire oeuvre de bien, de bonté et de justice»; +l'instinct n'est pas la conscience; c'est à la conscience et non à +l'instinct que nous devons obéir. Arrivés à ce degré, capables «de +puiser à la seule source pure de notre âme le jaillissement des eaux +fécondes qui feront fleurir la vie dans nos mains», il ne faudra pas +nous reposer même un instant, car «la chair ressaisit toujours ce que +l'esprit a créé».</p> + +<p>Là, il y a la page des dentellières, qui est un des plus beaux poèmes +des récentes littératures, du style le plus pur, du symbolisme le plus +élégant; elle signifie que, de même que les dentellières «font oeuvre +d'artistes suprêmes et n'en ont pas le sentiment», si, en faisant oeuvre +de vie, nous faisons oeuvre de beauté, «cette beauté, ce n'est pas nous +qui l'avons conçue».</p> + +<p>«Or, et le thème reprend, notre vie n'est rien si elle n'est pas +vraiment notre vie.»</p> + +<p>C'est en nous-mêmes que nous en devons chercher le principe. De +l'extérieur il ne peut guère nous venir que la science, mais «c'est un +peu le mal du temps d'avoir compté sur l'action du savoir plus que sur +l'énergie spontanée». Ibsen, sur ce point, s'accorde avec l'auteur de +l'<i>Imitation,</i> qui rejette les versets des prophètes et ne veut ouvrir +l'oreille qu'au verbe suprême. Ce verbe, il suffit peut-être de se taire +et on l'entend. Pour converser avec l'infini, il ne faut que de la bonne +volonté, du silence et une âme. L'âme est le seul principe d'égalité +entre les hommes; c'est ce bien commun à tous, mystérieux et sûr, qui +est la grande richesse, le grand jardin dont la culture est, pour tous, +rémunératrice et significative.</p> + +<p>Cependant, l'énergie acquise, il faut sortir du jardin pour exercer son +énergie. Selon quel principe? Le principe du devoir, mais entendu comme +Emerson: «Ce que je dois faire, c'est ce qui concerne ma personnalité +et non ce que les gens pensent que je dois faire.» Quel que soit le +conseiller, son autorité et son caractère, nous ne lui obéirons pas; +nous écouterons sa parole avec bienveillance, en nous souvenant que nous +sommes les souverains juges de nous-mêmes.</p> + +<p>Nous voici à la liberté de la conscience, à la morale personnelle; il +s'agit de rattacher ces principes au sentiment religieux, qui est le +«sentiment d'une dépendance absolue». C'est facile. La révélation +intérieure dénoue le drame et, finalement, l'homme est libre en Dieu.</p> + +<p>M. Charbonnel est donc un spiritualiste mystique; il n'expose pas une +doctrine, mais une méthode, en même temps qu'il introduit la littérature +dans une région qu'elle ne fréquente guère. Emerson, lu trop souvent à +travers M. Maeterlinck, semble l'avoir guidé pendant ce voyage spirituel +qui s'apothéose par une belle prière au Dieu inconnu, cantique d'amour +divin, d'une pureté toute métaphysique. Ainsi, il élève à côté de +l'église des dogmes une chapelle sans dôme, d'où on voit le ciel sans +regarder à travers des nuages d'encens. Il agrandit un horizon que le +clergé d'aujourd'hui a réduit aux dimensions d'un panorama, et, comme +les mystiques catholiques de race grecque, il fait entrer dans sa +religion la philosophie de son temps.</p> + +<p>On dirait qu'il a particulièrement souffert de la grossièreté et du +matérialisme ecclésiastiques, du contact de tant de superstitions +pieuses et lucratives. Il s'en est écarté et il est entré en lui-même, +seule demeure digne d'une âme délicate. Mais incapable d'égoïsme même +intellectuel, dès qu'il a été assuré d'avoir récolté de bonnes graines, +il est sorti pour les semer au hasard du geste. Il accomplit, selon la +vérité morale, l'apostolat qu'il n'a pu se résoudre à entreprendre selon +la vérité religieuse. Il n'est pas un négateur, mais il est loyal; s'il +tait ce qu'il ne doit pas nier, il n'affirme que ce qu'il peut croire.</p> + +<p>Son attitude, très indépendante, ne fut jamais conciliatrice. Il +n'ignora ni la profondeur des fossés ni la fragilité des ponts que l'on +peut jeter, phrases, d'une rive à une autre rive. Il n'y a pas, en ses +écrits, de traces de ces illusions malheureuses qui ont incliné des +hommes, d'ailleurs sages, à réconcilier des contraires, à nouer la tête +et la queue du serpent. Aussi quand il se crut mis en demeure de choisir +entre ses idées et son état, il choisit de garder ses idées, sans se +demander si l'abandon de son état n'allait pas diminuer l'intérêt même +de ses idées. Le prêtre hardi deviendra-t-il un philosophe modéré, ou +bien de nouvelles hardiesses seront-elles le fruit de sa libération? On +verra bien. Je disais de lui, avant cette aventure:</p> + +<p>«Je veux juger de la forme et non de la qualité de son influence. Je ne +sais si nous avons besoin d'un surcroît d'idées morales, mais je sais +que M. Charbonnel parle à beaucoup d'âmes et qu'il fut salutaire à +beaucoup d'inquiétudes. Sa face qui semble rude est pleine de tendresse +pour ceux que la vie a déconcertés, pour les barques dont les voiles +folles battent le long des mâts: il redresse les vergues, il oriente de +nouveau la voilure, il donne le coup de barre qui décide le voyage; il +est le bon pilote qui connaît la carte des écueils et la rose des +vents.»</p> + +<p>Je disais encore, et si ce n'était pas une prophétie, maintenant c'est +un espoir:</p> + +<p>«Qu'importe où va la barque, pourvu qu'elle ne fasse pas naufrage en +route?»</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/vallette11.jpg" width="250" height="300" alt="Alfred Vallette" /> +</div> + +<h2><a name="ALFRED_VALLETTE" id="ALFRED_VALLETTE"></a>ALFRED VALLETTE</h2> + + +<p>On a beaucoup célébré les mérites des fondateurs d'ordres religieux; +on a dit leur foi en l'idéal, l'enthousiasme de leurs rêves, la +persévérance de leurs gestes d'espoir vers la gloire d'avoir vécu +généreusement, leur prosternement devant l'infini, leur culte de cet art +suprême, la charité, leur amour des formes nouvelles de l'activité +sociale, leur génie à plier à leurs désirs la paresse humaine, la peur +humaine, l'avarice humaine.</p> + +<p>De ces ordres, les uns se sont éteints, après avoir donné au monde ce +qu'ils avaient de lumière; les autres ont prolongé dans les siècles +l'agonie lente qui étouffe doucement les institutions en désaccord avec +les goûts de l'humanité; d'autres enfin n'ont vécu qu'en pliant et en +repliant leurs statuts selon les transformations si rapides et si +déconcertantes de l'idéal éternel. Mais quelles qu'aient pu être ces +différentes fortunes, une période est surtout intéressante dans +l'histoire des ordres, celle, des débuts, celle de la lutte contre la +première hostilité.</p> + +<p>Pareillement, on écrirait de curieux chapitres sur les fondateurs de +revues littéraires, et l'on trouverait, sans doute avec étonnement, que +Philippe de Néri et tel de nos contemporains ont des caractères communs, +par exemple le goût de l'inconnu et le désintéressement qui sacrifie à +la fortune d'une idée les satisfactions présentes.</p> + +<p>Pour qu'une oeuvre soit importante, c'est-à-dire inexplicable, +inexcusable, admirable dans le bien, exécrable dans le mal, il faut +qu'elle apparaisse désintéressée, que les roues initiales qui la meuvent +soient d'un métal absurde, d'un système incompréhensible, que tout le +mécanisme se déroule selon le mystère de principes tout à fait +inabordables au peuple des fidèles. Quoi de plus stupide, aux yeux d'un +socialiste, que le renoncement à toute joie tangible d'une créature qui +se voue au soin de vieillards malades, dans le seul but de «gagner le +ciel»? Et quoi de plus stupide aux yeux, du chroniqueur parisien, que le +renoncement de l'écrivain qui, pouvant gagner de l'argent, voue sa +fortune ou sa jeunesse au seul but de faire du nouveau, d'ouvrir le long +de la montagne un sentier de plus menant vers rien, vers l'art pur, vers +une statue toute nue de la Beauté?</p> + +<p>C'est peut-être là qu'il faut placer le fameux <i>sperne te sperni</i>, car +il arrive que les entreprises les plus méprisées deviennent une source +de gloire et une source de bonheur. Il arrive, dans le domaine social, +qu'une association fondée par une servante bretonne soulage à Paris plus +de pauvres que l'Assistance publique; et il arrive, dans l'ordre +littéraire, qu'une revue fondée avec quinze louis a plus d'influence sur +la marche des idées, et par conséquent sur la marche du monde (et +peut-être sur la rotation des planètes), que les orgueilleux recueils de +capitaux académiques et de dissertations commerciales.</p> + +<p>Misère et stérilité de l'argent, de l'argent pourtant vénérable et +adorable, car il est le signe de la liberté et l'une des seules +chasubles qui donnent aux épaules humaines leur grâce et leur force! +Heureusement que la foi et la bonne volonté sont ses immédiats +succédanés et qu'il y a des paroles magiques qui valent de l'or. Tout +organisme, dès qu'il est né, tend vers sa réalisation; les organismes +conditionnés par la société ne peuvent se réaliser que selon le plan +social; alors vivre c'est créer de la richesse; le mot est inéluctable. +Mis en activité, un million ou une idée ont des aboutissements pareils; +seulement le million est limité par son chiffre, tandis que l'idée, +outre qu'elle est invulnérable, peut, matériellement, être productive à +l'infini.</p> + +<p>Ceci n'est pas un jeu d'allusions: j'écris des figures dans l'espace. +Cependant, il s'agit d'un fondateur: ainsi ces pages vont se relier aux +suivantes par la seule sonorité d'un mot.</p> + +<p>Identifié dès la naissance du <i>Mercure de France</i> avec la revue qu'il +avait nettement contribué à faire naître, M. Alfred Vallette en est +devenu, par la suite, le fondateur réel, puisque toutes les pierres +au-dessus de la première ont été touchées par ses seules mains, et +puisque seul il y représente, depuis le premier coup de marteau, le +principe de continuité, qui est le principe même de la vie. A partir +donc du moment où il assuma cette charge, sa littérature a été tout en +actes; il n'a plus exercé qu'une imagination pratique, une critique à +conséquences immédiates et certaines.</p> + +<p>Il n'y eut là aucun phénomène de dédoublement ou de rénovation: une +intelligence naturellement réaliste s'adaptait à des fonctions +réalistes, comme, d'abord, elle s'était adaptée, en littérature, à +l'analyse logique et minutieuse de la réalité. Ecrire un roman ou le +vivre, il n'y a entre les deux occupations qu'une différence musculaire, +tout extérieure: quel que soit le geste, le travail du cerveau est +identique; l'équivalence est parfaite entre l'acte et l'idée de l'acte, +ce qui rend inutile leur superposition; devenu matériellement actif, et +avec surabondance, M. Vallette ne pouvait plus écrire; s'il abandonnait +ses fonctions actuelles, il se remettrait à écrire, immédiatement. C'est +la rivière qui, selon la vanne remontée ou descendue, coule par ici ou +par là. L'intelligence n'est libre que dans les limites des lois +dynamiques.</p> + +<p>Il faut cependant noter que l'activité extérieure de M. Vallette +surpasse ce qu'on lui a connu d'activité intérieure. Il n'aurait jamais +été un écrivain fécond, de ceux qui, l'oeuvre achevée, la jettent sans +souci, déjà pleins d'un amour exclusif pour celle qui va naître. Capable +de s'abstraire pendant des années dans une idée et dans une oeuvre +unique, il est de ceux qui ont le souci de ne pas achever pour n'avoir +pas la peine de recommencer. Les commencements épouvantent certaines +intelligences: mais ce sont celles-là qui ont le sens de la continuité, +ce qui est une grande vertu, c'est-à-dire une grande force. La patience +de Flaubert est presque incompréhensible pour ceux qui vivent dans un +océan d'idées dont les vagues battent; mais l'agitation de Balzac +déconcerte les esprits méthodiques.</p> + +<p>M. Vallette est de l'école de Flaubert.</p> + +<p>Observer la vie un peu de loin, sans prendre part au combat des +intérêts, comme s'il s'agissait d'une autre race, c'est la première +règle de l'écrivain réaliste; il ne doit mettre aucune passion dans ses +peintures. Flaubert l'observa fidèlement, car les aveux que l'on +découvre sous ses phrases toujours oratoires sont la trace que +l'inconscient laisse dans une oeuvre profondément pensée; il y a aussi, +en l'unique roman de M. Vallette, des marques personnelles, çà et là, de +ces empreintes qui prouvent à Robinson qu'un homme a passé par là, mais +le <i>Vierge</i> n'en est pas moins un des romans les plus objectifs que l'on +puisse citer, un de ceux qui furent écrits avec un sentiment parfait de +l'inutilité définitive de tout. Ce sentiment, qui n'est aucunement +négateur d'une activité sociale, ne s'oppose pas davantage à l'activité +purement cérébrale: il permet au contraire à un esprit de se condenser +dans une direction unique, sans regret de tous les possibles, puisque, +en somme, toutes les directions se valent, sentiers tracés vers le même +néant. Alors on se recueille dans une vie très seule et l'on dissèque M. +Babylas, labeur d'autant plus difficile que la psychologie du personnage +est plus élémentaire. Babylas est en effet une figuration de la vie +représentée par l'absence même de la vie; c'est la créature à laquelle +il n'arrive jamais rien que de très ordinaire, qui se meut dans un +milieu on dirait fluide où les chocs sont rares et adoucis, à laquelle +rien ne réussit, mais qui, d'ailleurs, n'entreprend à peu près rien; +souffre-douleur né, mais souffrant peu comme il s'amuse peu, Babylas est +surtout content d'être assis sans rien faire «dans une pose de petite +fille qui s'ennuie à la messe»; changeant d'âge sans changer de besoins, +il est à peine touché par la puberté, enfin meurt encore jeune, ou +toujours vieux, sans avoir jamais pu, malgré des luttes contre sa +couardise maladive, se renseigner personnellement sur la différence des +sexes. Babylas n'est pas le médiocre d'un milieu humble; c'est un être +nul arrêté dans son développement vers une nullité équilibrée; et encore +autre chose, car il contient du grotesque: c'est une larve, un gnome. +Il n'a ni cheveux, ni barbe; dès sa première jeunesse, il doit couvrir +d'une perruque son crâne de poussin duveté à peine; pourtant, ce n'est +ni un idiot ni un noué: c'est une maquette.</p> + +<p>Il est presque prodigieux que l'auteur ait réussi à donner l'existence à +un être qui semble si peu fait pour vivre, à déterminer ses paroles, ses +gestes et jusqu'à sa vie intérieure, à le bien poser d'aplomb dans son +ambiance, debout sur ses maigres jambes, bien logique avec lui-même du +dehors au dedans et du dedans au dehors. On est en présence d'une +création baroque, bizarre, falote, mais tout de même d'une création; +tels, un ivoire de Chine, un bronze du Japon nous donnent, si loin +qu'ils soient de nos goûts secrets, l'impression d'une oeuvre d'art.</p> + +<p>S'il est réussi, c'est-à-dire si l'impression première qu'il laisse est +celle que l'auteur a voulue, un livre offre par surcroît une impression +seconde qui peut varier selon les lectures ou selon l'heure des +lectures; ainsi, il m'a semblé que la misère dont souffrait Babylas est +la misère de l'isolement par timidité sentimentale: et alors le +grotesque gnome devient un être humain et sa timidité en fait un frère +de l'orgueilleux. Le même mal peut tourmenter l'humble victime qui a +peur et le superbe qui dédaigne d'avouer son désir.</p> + +<p>On pouvait, après ce premier livre, attendre une suite d'études dans le +même ton de sincérité et de détachement; l'ironie sans doute se serait +accentuée et, portant sur des faits plus généraux, aurait donné aux +analyses une force plus convaincante. Il n'est rien de durable sans +l'ironie; tous les romans de jadis qui se lisent encore, le Satyricon et +Don Quichotte, l'Ane d'or et Pantagruel se sont conservés dans le sel de +l'ironie. Ironie ou poésie; hors de là, tout est fadeur et platitude. +Peut-être ne saurons-nous jamais si M. Vallette eût manié supérieurement +ce don, mais nous savons qu'il le possède: en écrivant de littérature, +il faut regretter que la Vie soit intervenue et, d'un geste un peu +satanique, ait renversé l'encrier sur la page commencée.</p> + +<p>Mais il n'y a pas d'activités inférieures en soi, comme il n'y a pas de +matière méprisable, et l'intelligence peut s'exercer aussi bellement à +gérer le bien temporel des écrivains qu'à rédiger des écritures. +L'important est que l'intelligence soit: dès qu'elle est, elle agit; et +partout où elle agit on sent le bienfait de sa présence.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/elskamp12.jpg" width="250" height="300" alt="Max Elskamp" /> +</div> + +<h2><a name="MAX_ELSKAMP" id="MAX_ELSKAMP"></a>MAX ELSKAMP</h2> + + +<p>Voici, une âme de Flandre et d'en haut. Dans les campagnes nues ou dans +les cathédrales fleuries, qu'il regarde la mélancolie de l'Escaut jaune +et gris ou la sérénité des vieux vitraux couleur de mer, qu'il aime les +douces Flamandes aux bras nus ou Marie-aux-cloches, Marie-aux-îles, +Marie des beaux navires, Max Elskamp est le poète de la Flandre +heureuse. Sa Flandre est heureuse, parce qu'il y a une étoile à la +pointe de ses mâts et de ses clochers, comme il y avait une étoile sur +la maison de Bethléem. Sa poésie est charmante et purificatrice.</p> + +<p>Je veux dire avec lui d'abord les chansons du pauvre homme de Flandre. +Il y en a six, seulement six, parce que le dimanche, c'est la chanson +des cloches.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Un pauvre homme est entré chez moi</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">pour des chansons qu'il venait vendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">comme Pâques chantait en Flandre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et mille oiseaux doux à entendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">un pauvre homme a chanté chez moi.</span><br /></p> + +<p>Et à mesure que chantait le pauvre homme, le poète a écrit les chansons +de la semaine de Flandre, ensuite a taillé dans le bois des images +naïvement nouvelles, ensuite a fait avec tout cela un petit livre qui +semble tombé par la cheminée un jour de Noël, tant il est +miraculeusement doux. J'aime que les poètes aient le goût de la beauté +extérieure et qu'ils vêtent de grâces réelles leurs grâces rêvées: mais +que nul ne veuille la pureté d'art des <i>Six chansons de Pauvre homme</i>; +il ne saurait,—car la semaine est finie, et</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">A présent c'est encore Dimanche,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et le soleil, et le matin,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et les oiseaux dans les jardins,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">à présent c'est encore Dimanche,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et les enfants en robes blanches</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et les villes dans les lointains,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et, sous les arbres des chemins,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Flandre et la mer entre les branches....</span><br /></p> + +<p>Les idées se présentent presque toujours à M. Elskamp sous la forme +d'images significatives; sa poésie est emblématique. Vraiment, et +surtout dans son premier recueil, <i>Dominical</i>, elle a l'air parfois de +raconter les emblèmes dont s'ornaient les singuliers livres où l'on +s'édifiait jadis, surtout en pays flamand, le Miroir de Philagie (<i>Den +Spieghel van Philagie</i>) ou cette Contemplation du Monde (<i>Beschouwing +der Wereld</i>) que l'art admirable de Jan Luiken diversifie à l'infini. +L'âme, personnifiée en un jeune homme, une jeune fille, en un enfant, +traverse des paysages, agit sur les éléments, subit la vie, travaille à +des métiers, se promène en barque, pêche, chasse, danse, souffre, +cueille des roses ou des chardons; c'est très mièvre le plus souvent et +diffamé par une naïveté qui a d'elle-même une conscience trop précise. +Pourtant il y a une poésie mystique, en ces estampes et voici comment M. +Elskamp la sent et l'exprime:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau château,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">la Vierge, Jésus et l'âne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">font des parties de campagne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">à l'entour des pièces d'eau,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans un beau château.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau château,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Jésus se fatigue aux rames,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et prend plaisir à mon âme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui se rafraîchit dans l'eau,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans un beau château.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau château,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de cormorans d'azur clament</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et courent après mon âme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans l'herbe du bord de l'eau,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans un beau château.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans un beau château,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">seigneur auprès de sa dame</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mon coeur cause avec mon âme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">en échangeant des anneaux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans un beau château.</span><br /></p> + +<p>Ici, l'intention emblématique est évidente. L'emblème est une figure par +laquelle on matérialise, mais sous leurs noms, les idées, les passions, +les vertus des hommes, ainsi que les abstractions pures, et surtout +l'âme qui alors se trouve dédoublée et jouant dans la vie son rôle d'âme +vis-à-vis du corps qui joue son rôle de corps. Cela diftère donc du +symbole, car le symbole monte de la vie à l'abstraction et l'emblème +descend de l'abstraction à la vie....</p> + +<p>(En réfléchissant sur cette question, je songe que la littérature de +M. Maeterlinck paraît emblématique, le plus souvent: La <i>Mort de +Tintagiles</i> semble une vraie estampe de Luiken; pareillement dans +l'effroyable, le fiévreux, l'occulte, le génie de M. Odilon Redon est +emblématique.)</p> + +<p>L'emblème pose tout d'abord l'abstraction; il se sert de paysages, de +personnages, de matérialités, mais vues selon des attitudes +volontairement significatives; tandis que le symbole présente la nature +telle qu'elle est et nous laisse la liberté de l'interprétation, +l'emblème affirme la vérité qu'il exprime; il l'affirme avant tout et ne +se sert de figurations que comme d'un moyen purement mnémonique.</p> + +<p>Tels emblèmes peints comme enluminures dans les missels de M. Max +Elskamp sont d'une obscurité magnifique et qui fait rêver longuement. +Je ne crois pas que, depuis la <i>Nuit obscure de l'âme</i>, la poésie +emblématique se puisse vanter de plusieurs aussi belles images:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Mais les anges des toits des maisons de l'Aimée,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les anges en allés tout un grand jour loin d'Elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">reviennent par le ciel aux maisons de l'Aimée;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs se sont fait mal aux ailes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs, buissonniers d'un dimanche;</span><br /> +</p> +<p><span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs savent le colombier,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et se pressent, au soir, vers le coeur de l'Aimée,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les anges-voyageurs savent le colombier;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">mais les plus petits anges se donnant la main,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">les plus petits anges se trompent de chemin,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mais les plus petits anges sont encor très loin;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">et les anges plus las, sur leurs bateaux à voiles.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et les anges ont froid parmi les hirondelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.....................................................</span><br /></p> + +<p>et la bien-aimée attend, inquiète, les anges attardés. M. Elskamp est +familier avec les anges; on dirait qu'il y en a toute une légion +répandue autour de son rêve; il les interpelle, il leur fait des aveux +et des prières; il les voit, il voit que les oiseaux leur mangent dans +la main: poète, ces oiseaux, ce sont vos vers.</p> + +<p>Le second livre des visions de Max Elskamp, en une légende «un peu plus +dorée» salue la Vierge, mais la Vierge de Flandre, et il monte à la +tour, à la «tour de sa race», qui est aussi la tour d'ivoire, si haut +qu'il peut monter. De là, d'où les fanaux du fleuve sont des étoiles +pareilles aux étoiles d'en haut, il salue</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Marie des choses ineffables,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Marie des pures senteurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Marie du soleil et des pluies,</span><br /></p> + +<p>et c'est avec bien de l'humilité qu'après de si charmantes litanies, il +demande pardon:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Marie de mes beaux navires,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Marie étoile de la mer,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">me voici triste et bien amer</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">d'avoir si mal tenté vous dire.</span><br /></p> + +<p>La mer, de sa tour, il la salue aussi, la mer et tous ses bateaux.</p> + +<p><span style="margin-left: 6.5em;">... Allez vos chemins,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les tartanes, les balancelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avec vos tout petits noms d'ailes,</span><br /></p> + +<p>Le dernier volet du <i>Triptyque à la louange de la vie</i> est un cantique +d'amour et de bonté:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et me voici vers vous, les hommes et les femmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">avec mes plus beaux jours pour le coeur et pour l'âme</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">et la bonne parole où tous les mots qui s'aiment</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">semblent des enfants blancs en robes de baptême ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">......................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">... ma douce soeur joie et son frère Innocence</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">s'en sont allés cueillir, en se donnant la main,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">sous des oiseaux chantants les fleurs du romarin....</span><br /></p> + +<p>Le jour de joie est arrivé, coeurs, faites maison neuve, soyez bons, +afin de mériter la vie heureuse qui va s'étendre sur les villes et les +campagnes,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">jusqu'aux arbres loins comme des tentures.</span><br /></p> + +<p>On va respirer enfin un air d'amour, tout s'apaise, tout se purifie, +tout est printemps,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">et, cloches de bonnes nouvelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">lors, aux gens sur le pas des portes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dites qu'enfin Doctrine est morte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et qu'aujourd'hui c'est vie nouvelle.</span><br /></p> + +<p>Cette vie nouvelle bourdonne dans le coeur et dans la poésie de Max +Elskamp, et dans le jardin bêché et semé de ses mains, dans le jardin +fleuri par son désir. Si l'arrosoir du jardinier semble avoir été +quelquefois rempli à cette rivière de grâce, <i>Sagesse</i>, c'est que la +miraculeuse rivière a débordé de toutes parts et s'est infiltrée dans +toutes les fontaines: le jardin de Max Elskamp est bien la création d'un +jardinier original. Le sentiment religieux est moins large et moins +profond dans la poésie d'Elskamp que dans celle de Verlaine; mais il est +plus intime, plus pur, plus de sanctuaire, de lampe, de cierges, de +cloches; ce n'est plus l'amour qui pleure d'avoir mal aimé; c'est tout +au contraire l'amour qui s'exalte dans le sourire et le souvenir d'une +pureté parfaite; c'est l'amour chaste; nulle trace d'une sensualité même +mystique, que ceci:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Anges de velours, anges bons ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Anges, la chair du soir m'envoûte ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La reine de Saba me baise</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">sur les yeux; anges très chrétiens,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">dans le noir des maisons mauvaises....</span><br /></p> + +<p>et c'est tout, avec, à l'autre page, une allusion douce et triste à la +plus aimée, qui plonge, ainsi que des fleurs, ses mains aux sources de +ses yeux: mais, tentation charnelle, amour sentimental, également loin +dans un paysage de maisons ou d'arbres.</p> + +<p>Max Elskamp chante comme chante un enfant ou un oiseau de paradis. Il se +veut un enfant; il est l'oiseau des légendes qu'un, moine écouta pendant +plus de cinq cents ans; et, de même qu'en la légende, lorsqu'on l'a +écouté et qu'on revient à la vie, il y a du nouveau dans les gestes des +hommes et dans les yeux des femmes; les choses signifient des pensées +qu'on n'avait plus, et même ce buveur du dimanche,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">au dimanche ivre d'eau-de-vie,</span><br /></p> + +<p>semble songer à une communion avec les puissances invisibles et belles. +Qui sait,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">car nous avons beaucoup voyagé, Théophile,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">par les coeurs des hommes qui sont aussi des villes,</span><br /></p> + +<p>ce qu'il y a au fond des hommes muets et l'obscure chanson chantée en +ces âmes qui sont tout de même des églises? Cette obscure chanson, +M. Elskamp la devine et la transpose, sous la protection de +Saint-Jean-des-Harmonies; il est tout musique, tout rythme; on dirait +ses vers presque toujours modelés sur un air; parfois trop sévèrement, +car poésie et musique c'est très différent, et il en résulte que le +poète sacrifie la poésie à la musique, la langue au rythme, le mot à la +mélodie. C'est un défaut assez fréquent dans les anciennes proses +latines où le rythme et la rime riche empiètent sur le sens. Il ne faut +pas chercher la beauté d'un vers en dehors de l'accord des mots et des +significations; le vers a naturellement une tendance à trahir la pensée: +l'obscurité, si elle n'est pas volontaire, est une défaillance.</p> + +<p>Il y a des traces d'obscurité spontanée dans la poésie de Max Elskamp et +aussi des traces de préciosité: l'expression, qui est toujours +originale, l'est parfois avec gaucherie. Dans les pages parfaites, la +pureté est délicieuse, nuancée comme un humide ciel flamand, +transparente comme l'air du soir au-dessus des dunes et des canaux; dans +toutes, on a l'impression d'une constante recherche d'art, d'une passion +charmante pour les nouvelles manières de dire l'éternelle vie.</p> + +<p>On peut aller sans peur vers Max Elskamp et accepter la corbeille de +fruits qu'il nous offre dorés «par un printemps très doux», et boire au +puits qu'il a creusé et d'où jaillissent «des eaux heureuses», des eaux +fraîches et pleines d'amour. On mangera et on boira de la grâce et de la +tendresse.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/mazel13.jpg" width="250" height="300" alt="Henri Mazel" /> +</div> + +<h2><a name="HENRI_MAZEL" id="HENRI_MAZEL"></a>HENRI MAZEL</h2> + + +<p>Naguère un écrivain feignait de s'étonner que «le <i>Mercure</i>, revue +d'initiés, s'intéressât aux question sociales». Initiés est bon. +L'initié est celui qui sait tous les secrets d'un métier, d'un art, +d'une science; c'est le contraire de l'amateur. L'initié, juge de +soi-même, l'est aussi de ses compagnons, et ses jugements, qui n'ont pas +à tenir compte de l'opinion publique, ont, par cela même, quelque chance +de durée et une autorité qui, pour n'être pas bruyante, n'en est que +plus profonde. Confiant dans sa propre valeur, l'initié n'est aucunement +exclusif; il s'allie volontiers, initié d'un art, avec l'initié d'une +science, et parfois, à ces fréquentations, il élargit assez son esprit +pour que plusieurs passions intellectuelles s'y développent et parlent. +Le moment de notre histoire littéraire appelé symboliste, et qui est +aujourd'hui en pleine floraison, a sonné le réveil à plusieurs clochers; +comme il réintégrait l'idée dans l'art, il l'introduisait dans la +politique, substituant à une vague conception oscillatoire, la notion +d'un développement indéfini de la liberté individuelle. Il n'est pas un +symboliste qui n'ait, au moins une fois, abandonné la page aux belles +métaphores, pour aller, en quelque journal libertaire, défendre, à côté +d'ouvriers surexcités, les droits, non plus politiques, mais humains +(tout simplement), non plus du citoyen, mais de l'homme. Nous fûmes tous +anarchistes, Dieu merci! et nous le sommes encore assez (je l'espère) +pour respecter en nous-mêmes et en autrui le développement libre de +toutes les tendances intellectuelles.</p> + +<p>Il faut donc comprendre tout ce qu'il y a de légitime et de vrai dans la +modération de M. Henri Mazel.</p> + +<p>Comme M. Barrès, et bien davantage, car il connaît le passé mieux et +plus loin, M. Mazel est un traditionaliste; l'un a pris de M. Taine son +art de philosopher sur de menus faits; l'autre a trouvé dans le même +héritage le goût de comparer aujourd'hui avec hier, et la force de +comprendre que le dernier état social d'un peuple, s'il n'est pas le +meilleur, n'est pas non plus le pire de tous les états possibles. La +théorie de la régression, qui vient d'entrer dans le domaine des +discussions ouvertes, est alléguée à chaque page, au moyen d'un fait, +dans l'oeuvre historique de Taine et dans l'oeuvre scientifique de +Darwin: il serait très possible que M. Mazel voulût un jour ou l'autre +la systématiser, dans l'ordre sociologique, et nous montrer enfin +clairement ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu par les +transformations brusques de la fin du dernier siècle. Taine a cru la +Révolution beaucoup plus destructive et beaucoup plus transformatrice +qu'elle ne le fut vraiment. A-t-on observé que tel pays où les idées +révolutionnaires n'ont pas pénétré en est exactement au même point +social que nous-mêmes, et peut-être un peu plus loin dans le sens de la +liberté, de la vigueur individuelle, de l'indépendance des artisans? Une +révolution peut très bien n'être qu'une régression violente: ce mot n'a +rien de magique pour celui qui connaît l'histoire. On nous montrera +peut-être prochainement que trente ans après 1793, l'ancienne France +s'était reconstituée avec la simplicité instinctive d'une fourmilière. +Tous les changements sociaux que le siècle a subis proviennent du +machinisme.</p> + +<p>Ce sont des questions de ce genre que M. Mazel aime à traiter dans les +solides études qui, paralipomènes de ses fresques dramatiques, +requièrent fréquemment ses méditations. Il les a réunies en un volume +austère, la <i>Synergie sociale</i>, austère, mais non pas rébarbatif, car +son esprit est clair, logique, simplificateur.</p> + +<p>Le simplificateur veut comprendre. Parmi la quantité des faits, il +choisit ceux qui semblent d'abord contenir en eux-mêmes leur +signification; ainsi, en écartant toutes les figures obscures, mal +peintes, il se constitue un jeu de cartes logiques avec lequel il gagne +facilement la partie contre le mystère des choses. M. Mazel ne commence +la bataille que muni d'armes irréfutables; il définit ses mots; c'est +faire preuve d'une grande franchise et c'est, en même temps, affirmer +que non seulement on veut comprendre soi-même mais qu'aussi on désire +offrir à autrui, loyalement, tous les moyens de se défendre contre une +conviction trop rapide.</p> + +<p>Ainsi, dans un article récent où il a voulu se faire un peu théologien, +M. Mazel entreprend de démontrer que «le libre examen est à la base du +catholicisme comme du protestantisme». Pour cela, rejetant toutes les +idées secondes, il pose cette seule affirmation: l'adhésion à une +croyance est un acte de liberté. Sans doute, mais la vérité trop +franchement dite prend un ton de paradoxe; une simplification si extrême +me fait peur et je préfère me promener dans la forêt des opinions, +contradictoires.</p> + +<p>Cette méthode un peu tranchante sera utile à M. Mazel quand l'autorité +de son opinion sera plus forte; déjà, si elle conseille à quelques +douteurs une certaine défiance, elle doit influer heureusement sur les +esprits qui aiment les logiques toutes broyées, toutes prêtes à +s'étendre en belles couleurs sur la toile qui attend. Il faut bien aussi +admettre la nécessité d'esprits affirmateurs; si l'ensemble des idées +flottait en un perpétuel suspens, nous serions plus troublés que nous ne +pourrions le supporter; des notions précises, fermes, sont +indispensables, ainsi que des rames à un canot: le bois dont seront +faites les rames importe moins; le hêtre est bien, le frêne aussi. Une +notion fausse est souvent d'aussi bon usage qu'une notion vraie: il sera +sans doute utile à certains de croire que le libre examen est le +fondement du catholicisme; ceux qui choisiront la thèse contraire +n'auront pas un point d'appui moins sérieux; enfin, ceux qui refuseront +d'admettre la parenté de l'acte de foi et de l'acte de liberté et qui, +au contraire, opposeront l'une à l'autre ces deux idées, auront acquis +pareillement une base excellente pour l'évolution future de leurs +déductions.</p> + +<p>On dit que la sociologie est une science et que l'histoire est un vaste +cours de logique; je crois plutôt que la logique est une des catégories +de notre esprit et que nous ne pouvons concevoir que logiquement un +enchevêtrement de faits: c'est pourquoi l'histoire se plie si volontiers +à monter sur le théâtre qui est le paradis de la logique. Le goût de M. +Mazel pour la simplification explique aussi son goût pour le théâtre, +conçu tel qu'une refonte des grands événements ou des grandes périodes +historiques. Le <i>Nazaréen</i>, le <i>Khalife de Carthage</i> sont de larges +tableaux d'une civilisation; l'action humaine en des décors fictifs +prend quelquefois un air plus humain que dans le cadre de la réalité; +il y a des époques du monde qu'un dialogue entre des personnages +imaginaires, mais logiques, simples, tout émus par l'unique idée qui est +leur vie, nous rend mieux que des chroniques ou des annales. Que +savons-nous de la conquête de l'Egypte par les Romains qui soit plus +vrai qu'<i>Antoine et Cléopâtre</i>? Le drame historique ne doit pas être +dédaigné: il est seulement fâcheux que notre goût absurde d'une mise en +scène réaliste le réduise de plus en plus aux trahisons de la lecture. +Je crois d'ailleurs que M. Mazel considère ses premiers drames comme des +études plutôt que comme des pièces de théâtre; il ne les avait que peu +destinés au plaisir des foules; il les composa en manière d'exercices +pour coordonner les divers éléments d'un talent scénique. Au théâtre, on +s'adresse à la fois à un seul et à tous, à un homme et à une foule; il +faut être poète et tribun, artiste et logicien; mettre en action une +idée, mais que l'action se puisse comprendre au vu de son mouvement +propre. Un art si complexe demande un apprentissage et veut aussi la +plus longue patience. M. Henri Mazel est arrivé à l'heure où l'effort se +réalise, et si, en des drames donnés comme des essais, il a pu émouvoir +le lecteur du coin du feu, c'est sans doute que le théâtre est son +destin.</p> + +<p>Il n'a point réussi moins bien, dans un ordre d'activité tout différent, +lorsqu'il organisa une revue, non la plus sérieuse, mais la plus grave +de celles qui naquirent vers 1890, l'<i>Ermitage</i>. De cet ermitage qui +ressembla parfois à un monastère, et qui est devenu un petit chalet +suisse, M. Mazel fut longtemps le discret prieur: c'est là qu'il se fit +connaître par des «affirmations» où déjà se dévoilaient ses tendances +simplificatrices et son goût de la critique sociale.</p> + +<p>Il y a donc une remarquable unité dans l'oeuvre de Henri Mazel; et ses +poèmes, d'une prose ample et attristée, ne contredisent pas cette +impression, c'est un écrivain qui aime les idées et qui s'exprime avec +une sincérité spontanée, mais prudente et judicieuse.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/schwob14.jpg" width="250" height="300" alt="Marcel Schwob" /> +</div> + +<h2><a name="MARCEL_SCHWOB" id="MARCEL_SCHWOB"></a>MARCEL SCHWOB</h2> + + +<p>Entre les différents écrits de M. Schwob, conte, histoire, analyse +psychologique, je ne fais d'abord aucune distinction, afin de me +conformer à sa méthode, à laquelle je crois. Du réel au possible, il y a +la distance d'un nom; le possible, qui n'a pas de nom, pourrait en avoir +un et le réel souvent s'est aboli sous l'anonyme. Parmi les bustes +d'inconnus qui sont au Louvre (et partout) taillés en marbre, il y a +peut-être celui qui nous manque, de Lucrèce ou de Clodia, et, parce +qu'il est innommé nous ne sentons, en le regardant, aucun de ces +frissons qui nous troublent devant les figures qui ont vécu. +Révérencieux par l'héritage d'un enseignement héroïque, nous voulons que +les masques un instant posés sur nos yeux aient abrité, ruches +privilégiées, un grand mouvement de pensées, une noble rumeur +d'abeilles; mais nous oublions que ni les idées des hommes, ni leurs +actes ne sont écrits dans leur apparence charnelle, et que d'ailleurs, +vue et reproduite par un artiste, cette apparence contient désormais le +génie de l'artiste et non le génie du personnage. Devant celui qui est +né pour interpréter des figures, la face d'un tisserand et la face de +Goethe, l'arbre obscur du bois inconnu et le figuier de saint Vincent de +Paul ont absolument la même valeur: celle d'une différence.</p> + +<p>Le monde est une forêt de différences; connaître le monde, c'est savoir +qu'il n'y a pas d'identités formelles, principe évident et qui se +réalise parfaitement dans l'homme puisque la conscience d'être n'est que +la conscience d'être différent. Il n'y a donc pas de science de l'homme; +mais il y a un art de l'homme. M. Schwob a dit là-dessus des choses que +je veux déclarer définitives, ceci par exemple: «L'art est à l'opposé +des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. +Il ne classe pas; il déclasse.» Paroles singulièrement lumineuses et qui +ont encore un autre mérite: celui de fixer nettement par quelques +syllabes la tendance actuelle des meilleurs esprits. Que j'aurais voulu, +lors de la guerre en Grèce, qu'un voyageur m'eût parlé de la marchande +d'herbes qui promène sa corbeille le long de la rue d'Eole, le matin! +Que pensait-elle? Comment sa vie se mouvait, particulière, «unique», +au milieu des rumeurs, voilà ce que j'aurais voulu savoir. Elle, ou un +cordonnier, ou un colonel, ou un portefaix. J'attends cela aussi des +explorateurs, mais aucun ne semble avoir jamais compris l'intérêt des +vies individuelles coudoyées le long des fleuves: l'homme vit au milieu +de décors qu'il n'a même pas la curiosité de frapper du doigt pour les +savoir en bois, en toile ou en papier.</p> + +<p>Cet art inconnu de différencier les existences est pratiqué par M. +Schwob avec une sagacité vraiment aiguë. Sans user jamais du procédé +(légitime aussi) de la déformation, il particularise très facilement un +personnage d'allures même illusoires; pour cela il lui suffit de choisir +dans une série de faits illogiques ceux dont le groupement peut +déterminer un caractère extérieur qui se superpose, sans le cacher, au +caractère intérieur d'un homme. C'est la vie individuelle créée ou +recréée par l'anecdote. Ainsi, que Lalande mangeât des araignées, ou +qu'Aristote collectionnât toutes sortes de vases de terre, cela ne +caractérise ni un grand astronome ni un grand philosophe, mais il faut +compter ces traits parmi ceux qui serviront à différencier Lalande de +lui-même et Aristote de lui-même. Faute de connaître de tels détails, le +vulgaire s'imagine les hommes célèbres en la perpétuelle attitude d'une +figure de cire; et si on les lui révèle, il s'indigne, faute de les +comprendre, contre ce qui est un des signes les plus clairs d'une vie +individuelle. Les hommes veulent que les hommes qu'on leur raconte +soient logiques, sans s'apercevoir que la logique est la négation même +d'une existence particulière.</p> + +<p>Je tente d'expliquer une méthode; c'est plus difficile que de dire son +impression sur le résultat obtenu. Le résultat, en plusieurs volumes de +contes et particulièrement dans les <i>Vies Imaginaires,</i> est qu'une +centaine d'êtres sont nés, remuent, parlent, suivent les routes de terre +ou de mer avec une merveilleuse certitude vitale. Si l'ironie de M. +Schwob s'était un peu inclinée vers le genre de mystification (où +excella Edgar Poe) que les Américains appellent <i>boaxe</i>, que de lecteurs +même savants il aurait pu duper avec cette vie de <i>Cratès</i>, <i>cynique</i>, +où pas un mot ne détruit la sérénité d'une biographie authentique! Pour +arriver à donner une telle impression, il faut une grande sûreté +d'érudition, une pénétrante imagination visuelle, un style pur et +flexible, un tact fin, une légèreté de main et une délicatesse extrêmes, +enfin le don de l'ironie: avec toutes les vertus bien à leur aise dans +un génie particulier, il était très facile d'écrire les <i>Vies +Imaginaires</i>.</p> + +<p>Le génie particulier de M. Schwob est une sorte de simplicité +effroyablement complexe; c'est-à-dire, que par l'arrangement et +l'harmonie d'une infinité de détails justes et précis, ses contes +offrent la sensation d'un détail unique; il y a dans la corbeille de +fleurs une pivoine que seule on voit parmi les autres abolies, mais si +les autres fleurs n'étaient pas groupées autour d'elle, on ne verrait +pas la pivoine. Comme Paolo Uccello dont il a analysé le génie +géométrique, il envoie ses lignes vers la périphérie puis les ramène au +centre; la figure de Frate Dolcino, hérétique, semble dessinée d'une +seule spirale comme le Christ de Claude Mellan, mais le bout du trait +est enfin relié à son point de départ par une courbe brusque.</p> + +<p>L'ironie de ces contes ou de ces vies n'est que rarement accentuée comme +au début de <i>MM. Burke et Hare assassins</i>: «M. William Burke s'éleva de +la condition la plus basse à une renommée éternelle»; elle est plutôt +latente, répandue sur toutes les pages comme un ton discret et d'abord +invisible. M. Schwob, au cours d'un récit, ne sent jamais le besoin de +faire comprendre ses inventions; il n'est aucunement explicatif: cela +encore donne une impression d'ironie par le contraste naturel que nous +découvrons entre un fait qui nous semble merveilleux ou abominable et la +brièveté dédaigneuse d'un conte. Mais, à un très haut degré, devenue +tout à fait supérieure et désintéressée, l'ironie confine à la pitié; +enfin, il se fait une métamorphose et nous ne voyons plus les lumières +de la vie que comme «des petites lampes qui éclairent à peine la pluie +obscure». L'ironie a dévoré sa cause, nous ne savons plus nous +distinguer d'avec les misères qui nous faisaient sourire et nous aimons +l'erreur humaine dont nous faisons partie: diminuée de l'intérêt que +nous donnions à notre supériorité, la vie ne nous apparaît plus que +comme une petite chambre d'hospice où des poupées mangent des grains de +mil dans des sous d'étain: c'est le douloureux et pourtant cordial +<i>Livre de Mortelle</i>, chef-d'oeuvre de tristesse et d'amour.</p> + +<p>Il n'y a qu'un défaut dans <i>Monelle</i>, c'est que le premier chapitre est +une préface et que les paroles de Monelle, obscures et fermes, n'ont +point d'application inévitable dans l'histoire de Madge, de Bargette ou +de la petite Femme de Barbe-Bleue, toutes pages, et d'autres, d'une +psychologie infiniment délicate, avec ce qu'il faut de mystère pour +relever un récit d'entre les anecdotes. M. Schwob a voulu faire dire à +ces douces petites filles plus de choses que peut-être n'en contient +leur petite tête étonnée, et même celle de Monelle: à faire alterner les +explications et les figures, on gêne celui qui voudrait trouver tout +seul l'explication de la figure; il a couru le risque, parfois, de tuer +ses imaginations par ses raisonnements. Il faut goûter les unes et les +autres, mais successivement, et ne pas trop vouloir jouir de Monelle +selon les paroles de Monelle. Les préfaces dérangent les lignes d'une +oeuvre d'art; celui qui regarde ou qui lit ne comprend pas selon qu'il +est écrit par des taches ou des caractères; il ne comprend pas selon le +génie du poète, mais selon son propre génie. J'ai vu un livre qui à un +tel sembla de pur sensualisme, incliner un autre lecteur à des vues +métaphysiques et un autre à des pensées seulement tristes. Laissons à +ceux que nous sollicitons le plaisir d'une collaboration ingénue.</p> + +<p>Pourtant nous ferons toujours, et M. Schwob fera toujours des préfaces, +mais, des siennes, qui en valent la peine, on ordonnera des livres, à +mesure, dans le goût de <i>Spicilège</i>, et nous ne serons pas distraits par +le devoir de changer à chaque chapitre la robe de notre poupée.</p> + +<p>Elle est d'ailleurs importante, cette préface de <i>Monelle</i>, pour la +psychologie de M. Schwob et pour la psychologie générale d'une période; +j'y vois notées en phrases décisives et prophétiques presque toutes les +notions qui sont demeurées communes aux intellectuels d'une génération: +le goût d'une morale surtout esthétique, d'une vie sentie dans le résumé +d'un moment, d'un infini qui se peut encercler dans l'espace de l'heure +présente, d'une liberté insoucieuse de son but. L'humanité est pareille +à un filet nerveux, c'est-à-dire discontinu, formé d'une série de +petites étoiles dont les chevelures, dans un mouvement incessant, +touchent les chevelures voisines, au hasard pendant le sommeil et, dans +la veille, selon des volontés, dont le caprice fait les dissemblances +humaines; si l'on coupe un morceau central du nerf, les cheveux +s'allongent au-dessus de la blessure, parce qu'ils sentent le besoin de +toucher d'autres cheveux: de petits égoïsmes vitaux sont juxtaposés dans +l'infini.</p> + +<p>Les livres de M. Schwob engagent à réfléchir après qu'ils ont plu par +l'imprévu des tons, des mots, des faces, des robes, des vies, des morts, +des attitudes. C'est un écrivain des plus substantiels, de la race +décimée de ceux qui ont toujours sur les lèvres quelques paroles neuves +de bonne odeur.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/claudel15.jpg" width="250" height="300" alt="Paul Claudel" /> +</div> + +<h2><a name="PAUL_CLAUDEL" id="PAUL_CLAUDEL"></a>PAUL CLAUDEL</h2> + + +<p>On a toujours vu les hommes supérieurs, dès qu'ils n'ont pas de goût à +diriger la civilisation, vivre en dehors de la civilisation. Celui-ci, +dont le nom est presque inconnu, n'a jamais coudoyé ses frères; à la +première occasion il est parti, voué, farouche, à un consulat lointain; +pour caverne, il a une pagode abandonnée et, sûr qu'elles ne voient pas +son âme, il promène ses yeux parmi les fourmis jaunes. Mais ces détails +même n'intéresseront personne avant cinquante ans: l'auteur de <i>Tête +d'or</i> est ici ou là, selon qu'il a choisi. Il importe, pour les bateaux, +que le vent souffle d'ici ou de là; pour les livres, nullement: ils vont +de tous les côtés à la fois, ils arrivent partout, venant de partout, +épaves que les naufrages roulent dans des langes éternels. <i>Tête d'or</i> +fut mis à la mer un jour par un homme qui écrivit en français avec +génie, il y a sept ou huit ans, et qui depuis s'est tu.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je la prendrai par les épaules et toi par les pieds.</span><br /> +<span style="margin-left: 17.5em;">(<i>Ils soulèvent le corps.</i>)</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pas ainsi! Qu'elle repose la face contre le fond.</span><br /> +<span style="margin-left: 13em;">(<i>Ils la descendent dans la fosse</i>.)</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">CÉBÈS</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle repose.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">SIMON</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Va dans la fosse où tu ne recevras pas la pluie!</span><br /></p> + +<p>C'est avec cette simplicité grandiose qu'un homme enterre son amour. +L'oeil de celui qui regarde est au niveau de la douleur humaine, un peu +plus haut: alors, tout s'exalte et les mots pleurent avec sérénité. Ce +qui disparaît était tout, mais n'est plus rien: une femme, les nuits +vécues, les fleurs vues ensemble, la vie écoulée comme du sable d'une +main dans une main, enfants! le jeu est le jeu et la mort est la mort, +mais pas davantage.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ecoute ceci que mourante elle serrait ma main sur sa joue</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et me la baisait, fixant sur moi ses yeux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et elle disait qu'elle pourrait me chanter des présages.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comme une vieille barque arrivée à la fin de la <i>mer</i> ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">... Ma fortune féminine! Mon amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Plus doux que le duvet que s'arrache le cygne polaire de</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">dessous les ailes!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Va-t'en dans la fosse.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">CÉBÈS</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Veux-tu que je t'aide à l'ensevelir?</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">SIMON</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oui.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je le veux. Fais cela avec moi; et que cela ne soit pas oublié!</span><br /></p> + +<p>Ces premières pages sont bien le signe du tout. Quelle douloureuse +tragédie de la mort et du néant! L'infini humain se réduit à une petite +princesse clouée par les mains: il y a un conquérant, «car l'homme est +une tragédie dont le héros est le vers conquérant»; d'ici le dénouement, +il faut agir selon une action d'amour égoïste, jouir de tout en +méprisant tout. De la nuit éternelle nous allons à travers des obstacles +vers la nuit éternelle, nous sommes un drapeau qui flotte une journée au +bout d'un mât et qu'on rentre le soir et qui ne reverra jamais la +lumière. Que l'enfant de la mort, avant de mourir, secoue sa tête, s'il +en a la force et qu'il produise dans l'air la rumeur du chêne dont le +vent remue la chevelure. Il n'y a que des gestes; les uns font du mal, +ils sont pareils à ceux qui ne font rien que des signes dans l'air:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je l'ai tué sans le voir, comme un gibier que l'on chasse en</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">rêve,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ou comme le voyageur qui se hâte vers l'auberge arrache</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">l'importune fougère.</span><br /></p> + +<p>Un sentiment profond de la mort implique un sentiment profond de la vie. +Celui qui ne meurt pas une fois par jour ignore la vie; les cigales sont +des crécelles: elles chantent la vie qu'elles nient par leur stupidité; +elles ne savent pas que cette lumière renaîtra sans elles; «cette +journée et les autres jours seront la vie d'autres gens»: il faut sentir +cela pour que toute l'amertume des piqûres du soleil se change en baume. +L'amour de la vie toute bonne et simple est triste comme le regard d'un +chien. Mourir, c'est laisser en proie au hasard des yeux les yeux qui +vous parlent. Tête d'or voit mourir Cébès:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">D'abord, c'est Mai joli, puis la saison se termine et les</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">hommes tombent comme des pommes.</span><br /></p> + +<p>L'heure est finie. Mais écoutez, à toute les heures, la chute des +pommes: ainsi vous saurez que vous vivez encore. Cébès meurt,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">La Mort l'étrangle avec ses douces mains nerveuses,</span><br /></p> + +<p>et il fait un soir d'été.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Comme c'est beau, un soir d'été!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le silence béni s'emplit</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De l'odeur du blé qui fait le pain.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les seigles, et les luzernes, et les sainfoins et les haies,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les rondes au sortir des villages, la tranquillité de tous</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">les êtres....</span><br /></p> + +<p>Et Cébès meurt. Et Tête d'or, des bras du cadavre passionné, bondit à +l'action avec un désespoir froid, un mépris sombre; il pense, dès cette +minute, ce qu'il dira plus tard:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Quelle différence y a-t-il entre un homme et une taupe qui</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">sont morts,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand le soleil de la putréfaction commence à les mûrir</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">par le ventre?</span><br /></p> + +<p>Simon est devenu le conquérant, Simon Agnel, que ses cheveux de femme +blonde disent Tête d'or. Général vainqueur, il tue l'Empereur et +s'empare du trône. La scène est shakespearienne, et même trop; avec ses +revirements de la foule dominée par une volonté, elle rappelle trop +l'ironie de <i>Jules César</i>. L'ironie, dans Shakespeare, est plus sûre, +plus vraie, plus simple; l'auteur de <i>Tête d'or</i> nous montre trop la +logique dans l'illogisme de la foule, mais cela reste beau par le +tonnerre de paroles hautaines et brutales et par un geste: Tête d'or a +jeté son épée au peuple qu'il veut mépriser et maîtriser les mains +inermes; sur un signe, le peuple vaincu rapporte à genoux l'épée.</p> + +<p>La fille de l'Empereur s'avance; elle n'est plus rien; le peuple lui +parle avec une haine de peuple, non profonde, mais jaillie de la joie de +voir souffrir une princesse, une beauté héréditaire, une grâce innée:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">A présent, va-t'en vivre de glaner et de ce que te donneront</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">les pauvres pour s'amuser de toi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand tu leur raconteras que tu fus reine</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Va, épouse un rustre, travaille! Que le soleil brûle ton visage</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">et roussisse tes mains!</span><br /></p> + +<p>Et on la revoit mendiante, plus tard, secourue par un cavalier qui, pour +mourir, rejoint une bataille, et la princesse mange le pain dur tiré +d'une fonte:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">O bouchée noire! bouchée de pain plus chère que la bouche</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">même!</span><br /></p> + +<p>Nous sommes à ce plus tard, et voici qu'un soldat déserteur survient et +dans la mendiante de pain reconnaît la princesse, et comme elle est +seule et faible, il se venge sur cette beauté dégradée de sa lâcheté, de +sa misère, de sa bassesse. Aventure inexprimablement tragique: il la +cloue par les mains à un arbre, comme par les ailes, un émouchet:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le sang jaillit de mes mains! mais malgré ces bras renversés,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">je reste ce que je suis.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je suis fixée au poteau! mais mon âme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Royale n'est pas entamée et, ainsi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce lieu est aussi honorable qu'un trône.</span><br /></p> + +<p>Cependant Tête d'or est blessé. On le croit mort et on l'étend dans la +nuit non loin de l'arbre dont les branches tombantes cachent la reine +agonisante. Elle se réveille de sa douleur, elle crie; Tête d'or sort +de la mort, se traîne, arrache les clous. La princesse délivrée lui +pardonne et l'aime, mais Tête d'or veut mourir seul, comme un roi, sans +espoir et sans amour. Héros sauvage, il chante un chant de mort:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! je vois du nouveau! Ah! Ah!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O soleil! Toi mon</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Seul amour! A gouffre et feu! ô sang, sang, ô</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Porte! Or, or! Colère sacrée!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je vois donc! O forêts roses, lumière terrestre qu'ébranle</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">l'azur glacé!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Buissons, fougères d'azur!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et toi, église colossale du flamboiement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu vois ces colonnes qui se dressent devant toi pousser vers</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">toi une adoration séculaire!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! ah! cette vie!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Verse un vin âpre dans la souffrance! Emplis de lait la</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">poitrine des forts!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Une odeur de violettes excite mon âme à se défaire!</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">LA PRINCESSE</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Est-ce là mourir?</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 13em;">LE ROI</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O Père,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Viens! ô Sourire, étends-toi sur moi!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comme les gens de la vendange au devant des cuves</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sortent de la maison du pressoir par toutes les portes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mon sang par toutes ses plaies va à ta rencontre en triomphe!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je meurs. Qui racontera</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que mourant, les bras écartés, j'ai tenu le soleil sur ma</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">poitrine comme une roue?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O Bacchus, couronné d'un pampre épais,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Poitrine contre poitrine, tu te mêles à mon sang terrestre!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">bois l'esclave!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O lion, tu me couvres, tu poses tes naseaux sur mon menton!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O ... cher ... chien!</span><br /></p> + +<p>Sacrée, la princesse reçoit les insignes de la royauté, ironie qui +efface Tête d'or, sa vie, sa gloire, sa mort,—et quelle pitié quand la +petite main déclouée ne peut se fermer sur le sceptre: un officier lui +presse le poing, courbe un à un ses doigts déshonorés!</p> + +<p>Mais ayant baisé les lèvres de l'usurpateur, elle meurt aussi, car il +faut que la toile tombe sur la scène comme une taie sur les yeux.</p> + +<p>Ce que cette littérature forte et large doit aux tragiques grecs, à +Shakespeare, à Whitman, on le sent plutôt qu'on ne peut le déterminer. +Il y a là une originalité puissante appuyée à ses premiers pas sur la +main paternelle des maîtres: mais pour s'appuyer à ces mains hautes +comme des cimes, il faut être naturellement grand. Telle image avoue son +origine; que d'autres frappent par l'impudeur de leur beauté neuve!</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">... O la Marne dorée</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Où le batelier croit qu'il vogue sur les coteaux, et les pampres</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et les maisons!</span><br /></p> + +<p>cela, sans doute, n'est que la paraphrase du vers d'Ausone; c'est la +Moselle, où</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">... vitreis vindemia turget in undis.</span><br /></p> + +<p>Mais l'habitude constante de l'auteur de <i>Tête d'or</i> est de puiser dans +le souvenir de ses yeux; il a une puissante mémoire visuelle; il voit +les pensées écrites dans les gestes de la nature: «Les hommes, comme des +feuilles dans le magnifique Mai, se donnaient des baisers tranquilles»; +et ceci, d'une femme pleurant sur un cadavre:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Voyez comme elle se penche, pareille au tournesol</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">défleuri,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui tourne tout entier son visage de graines vers la terre.</span><br /></p> + +<p>Et ceci:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'heure est triste comme le baiser de deux femmes en deuil.</span><br /></p> + +<p>Cette vision de l'Adieu:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">La figure de la Cueilleuse de fleurs qui chante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">S'efface tellement dans l'épais crépuscule</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'on ne voit plus que ses yeux et sa bouche qui paraît</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">violette.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le ciel, sans abaissement, rendu sensible pour</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">notre imagination:</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">La transparente garenne d'étoiles, chasse brumeuse du Sagittaire.</span><br /></p> + +<p>C'est la vie vue à travers un éblouissant réseau d'images, la vie même, +mais avec toute sa féerie intérieure; toute la nature tremble et rêve +dans ces versets lents, comme une femme portée dans une barque à travers +le soir. Les abstractions mêmes lèvent des bras où le sang coule en +bleu; voici «les Victoires qui passent sur le chemin comme des +moissonneuses, avec les joues sombres comme le tan,—Couvertes d'un +voile et appuyant un tambour sur leurs cuisses d'or». Des images sont +d'une énergie comme surgie de l'obscurité de la conscience nerveuse, des +images qu'on dirait nées, çà et là, le long d'un corps pensant, dans les +plexus:</p> + +<p><span style="margin-left: 10.5em;">... A quoi</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand mon corps comme un mont hérisserait</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un taillis de membres, emploierais-je ma foule?</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">...............................................</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Nous avions réuni nos bouches comme un seul fruit</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avec notre âme pour noyau.</span><br /></p> + +<p>Les accidents les plus vulgaires de la vie animale se haussent à des +significations nobles; l'on voit les mourants d'un champ de bataille +«bourbiller comme des crevettes».</p> + +<p>Pleine d'images, cette tragédie est pleine d'idées; le solitaire «a un +compagnon partout: sa propre parole»; «le sang, l'homme doit le répandre +comme la femme, son lait»; et toutes, images et idées, créatures d'une +magnifique richesse de sang, de cheveux, de peau, vivantes et belles, se +meuvent et fleurissent dans la forêt somptueuse d'une tragédie +surhumaine.</p> + +<p>Il ne s'agit que de <i>Tête d'or</i> et déjà mes paroles débordent, sans +atteindre peut-être à la hauteur grave dont il faudrait donner +l'impression. On est entré dans un génie vaste où les pas résonnent sur +les dalles d'écho en écho: la multiplicité des sons pourrait empêcher +qu'on ait bien entendu ce que des voix disent tout bas derrière les +piliers.</p> + +<p>En ce temps où l'opinion, en littérature, obéit aux gestes honteux de +plusieurs indigences intellectuelles, il est inutile de qualifier +autrement que par des allusions le talent de l'auteur de <i>Tête d'or.</i> +Dirions-nous qu'il a le don du tragique et, en puissance, toutes les +vertus d'un grand poète dramatique: peu de têtes se retourneraient et +peu sans un mauvais sourire. D'ailleurs, il s'est enfermé volontairement +dans un tombeau à secret, fakir de la gloire qui a préféré être ignoré +que d'être incompris. L'attitude, qui est belle, est rassurante. Donné +par le poète (lui-même, il est très vrai) le mot d'ordre du silence a +été gardé depuis sept ans avec une religion vraiment exemplaire, mais +ceux qui ont souffert de se taire me pardonneront peut-être d'avoir +parlé. Je ne voudrais pas avoir vécu dans un temps où seule l'infernale +médiocrité ait été louangée; et si j'erre, j'aime mieux que cela ne soit +pas le long de la rive d'ombre.</p> + +<p>Relu, <i>Tête d'or</i> m'a enivré d'une violente sensation d'art et de +poésie; mais, je l'avoue, c'est de l'eau-de-vie un peu forte pour les +temps d'aujourd'hui; les fragiles petites artères battent le long des +yeux, les paupières se ferment: trop grandiose, le spectacle de la vie +se trouble et meurt au seuil des cerveaux las de ne jamais songer. <i>Tête +d'or</i> dramatise des pensées; cela impose aux cerveaux un travail +inexorable à l'heure même où les hommes ne veulent plus que cueillir, +comme des petites filles, des pâquerettes dans une prairie unie; mais il +faut être impitoyable à la puérilité: c'est pourquoi nous exigeons de +l'auteur de <i>Tête d'or</i> et de <i>La Ville</i> l'oeuvre inconnue de sept +années de silence.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/ghil16.jpg" width="250" height="300" alt="René Ghil" /> +</div> + +<h2><a name="RENEacute_GHIL" id="RENEacute_GHIL"></a>RENÉ GHIL</h2> + + +<p>M. René Ghil est un poète philosophique. Sa philosophie est une sorte de +positivisme panthéiste et optimiste; le monde évolue, du germe à la +plénitude, de l'inconscience à l'intelligence, de l'instinct à la loi, +du droit au devoir,—vers le mieux. C'est la théorie du progrès +indéfini, mais affecté de sentimentalisme; c'est le transformisme par +l'amour. Plus brièvement, quoique peut-être avec moins de clarté, on +pourrait appeler cela un positivisme mystique.</p> + +<p>Ce positivisme mystique est, à vrai dire, le positivisme même, celui de +Comte et de ses plus fidèles disciples. Car, tandis que, dans la série +des notions générales, positivisme prenait le sens, tout moderne, de +réalisme philosophique, pour les adeptes, le mot gardait un sens +religieux, sentimental et presque amoureux.</p> + +<p>Absolument, le positivisme est le christianisme retourné bout pour bout; +ce que l'une des croyances met au commencement, l'autre le met à la fin; +c'est une question topographique: le paradis terrestre a-t-il été la +première étape de l'humanité, ou en sera-t-il la dernière? Les gens +irrespectueux classent cette question dans l'histoire des superstitions +populaires; ils constatent que la croyance au paradis terrestre initial +a été et est encore répandue sur tous les points du globe; ensuite, ils +constatent encore, et avec non moins de plaisir, que la croyance au +paradis terrestre futur, si l'on néglige le millénarisme et quelques +autres rêveries, fit sa première apparition dans le monde vers le début +du XVIII<sup>e</sup> siècle; des recherches méthodiques fixeraient +facilement une date qui doit être contemporaine des écrits utopistes de +l'abbé de Saint-Pierre, homme d'un génie aventureux.</p> + +<p>Favorisée par les observations de Darwin et la philosophie allemande du +devenir, aussi par la puissante illusion du progrès matériel, l'idée du +paradis terrestre futur est devenue la base du socialisme: aujourd'hui, +toutes les populaces européennes sont persuadées que la réalisation du +bonheur social est scientifiquement possible.</p> + +<p>Ainsi donc, en haut, des esprits cultivés croient à la venue de plus de +justice, de plus de bonté, de plus d'amour, de plus d'intelligence; en +bas, des esprits simples croient à la venue d'un bonheur tangible, réel, +corporel: jamais un milieu plus favorable ne s'est offert à un poète +décidé à chanter les joies de l'avenir. Si M. René Ghil n'avait pas +faussé comme à plaisir son talent et son instrument, il aurait pu être +ce poète, celui qui dit au vaste peuple sa propre pensée, qui clarifie +ses obscurs désirs. La langue dont a usé M. Ghil lui a rendu ce rôle +impossible.</p> + +<p>Nous voici au chapitre de la Méthode intitulé: <i>Manière d'art: +Instrumentation verbale</i>.</p> + +<p>On connaît le phénomène de l'audition colorée. Intrigués par le sonnet +de Rimbaud, des physiologistes firent une enquête; et à cette heure il +est avéré que certaines personnes perçoivent les sons à la fois comme +des sons et comme des couleurs. Ces perceptions doubles, outre qu'on les +croit assez rares, diffèrent, quant aux couleurs, selon les sujets:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ...</span><br /></p> + +<p>Voilà qui excite aussitôt la contradiction du choeur des sympathiques +malades, et aussi l'étonnement des autres, de ceux pour qui les sons +demeurent obstinément invisibles. Sans être affligé du mal de l'audition +colorée, on peut néanmoins, si l'on réfléchit, associer une couleur et +un son; personnellement, je contesterais la classification de Rimbaud, +pour dire par exemple: U noir, O jaune, et je serais en contradiction +avec M. Ghil qui classe l'U dans les ors et l'O dans les rouges.</p> + +<p>M. Ghil, d'autre part, a voulu lier le bruit des consonnes aux sons +d'une série d'instruments d'orchestre; ainsi: <i>r</i> avec une lettre rouge, +<i>o</i>, par exemple, répond à «la série grave des Sax» et aux idées de +domination, de gloire, etc.; la même lettre <i>r</i> jointe à une lettre or, +<i>u</i>, par exemple, répond à «la série des trompettes, clarinettes, fifres +et petites flûtes et aux idées de tendresse, du rire, d'instinct +d'aimer», etc.</p> + +<p>Les mots assument donc, en dehors de leur sens interne, un autre sens, +extérieur, moins précis, qui leur est départi par les lettres dont ils +sont formés; de là, la possibilité: soit de renforcer une idée en +l'exprimant avec des mots contenant des syllabes appartenant par leur +son à cette famille d'idées; soit de faire courir sous l'idée exprimée +par les mots un sens contradictoire ou atténué, en choisissant ses mots +dans une série instrumentale différente.</p> + +<p>C'est fort ingénieux. Mais, si le principe de l'instrumentation verbale +peut s'expliquer et peut se comprendre, il ne peut être ni senti ni même +perçu, le long de l'oeuvre du poète, par un lecteur même prévenu et de +très bonne volonté. Si je vois les U en noir et les O en jaune, tout +l'orchestre coloré de M. Ghil jouera faux pour mon imagination visuelle, +et l'<i>'r</i> et l'<i>o</i>, au lieu de sonner comme des cuivres glorieux, me +donneront, si on les joint, l'ingénuité des petites flûtes.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Il ne veut pas dormir, mon enfant ...</span><br /> +<span style="margin-left: 21em;">mon enfant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">ne veut dormir, et rit! et tend à la lumière</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le hasard agrippant et l'unité première</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de son geste ingénu qui ne se sait porteur</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">des soirs d'Hérédités,—et tend à la lumière</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">ronde du haut soleil son geste triomphant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">d'être du monde!...</span><br /></p> + +<p>Ces vers simples et clairs donneraient, selon M. Ghil, une succession de +tons dont les premiers sont: bleu, blanc, rose, vermillon, rouge, bleu. +Je suis arrêté par les mots: <i>mon enfant</i>, la grammaire instrumentale +étant muette sur la couleur des nasales, qui sont pourtant des voyelles. +L'accompagnement le long de ces cinq couleurs pourrait être de violon, +harpe, etc. Le mot <i>lumière</i> se traduit par de l'or mêlé de blanc et de +bleu, ce qui est assez heureux.</p> + +<p>Mais je ne veux pas insister sur une méthode à laquelle je ne crois pas +et qui a été si dangereuse pour le seul poète qui y ait cru réellement, +M. René Ghil, lui-même. Ses vers ont heureusement une valeur que la +fantaisie instrumentale a diminuée sans l'effacer complètement. Le jour +où le poète du <i>Dire du Mieux</i> oublierait que les voyelles sont colorées +et que les consonnes sonnent comme des cors ou des violes, nous aurions +un barde un peu rude et un peu lourd, mais capable peut-être d'épopées, +sûrement de larges et profonds lyrismes.</p> + +<p>Telle qu'elle est, l'oeuvre de M. Ghil chante avec force la vie, la +terre, les usines, les villes, les labours, la fécondité des ventres et +des glèbes. Il est obscur, volontairement; il est brutal, quelquefois +avec grandeur. Quand le sujet de son poème est vraiment riche d'images +et d'idées, il les rassemble toutes, avec la fièvre du botteleur que +presse l'orage, et il nous les jette tout odorantes encore de la terre +dont elles sont nées; il s'agit du livre III du <i>Voeu de Vivre</i>, tableau +tourmenté d'une nature ivre et en sueur:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Oh! la Terre</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">la Terre! en les sueurs et le hâle:</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">et l'odeur, l'aiguë odeur d'engrais</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">vit, et de terre grasse et de glu de ma mis</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">qu'emporte dans son poil la taure allant au mâle</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">giglant lié aux portes sourdes, tout vermeil ...</span><br /></p> + +<p>C'est de la peinture à pleine pâte, jetée fougueusement, aplatie au +couteau sur la toile comme sur une palette. La mort de la vieille +paysane, qui agonise pendant que ronfle la machine à battre, est une +belle page: et avec quelle simplicité grave est dite la vie de la mère +de toute la maison:</p> + +<p><span style="margin-left: 7.5em;">Vous Autres! elle a été la Femme-Forte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qui sur le seuil assise sut garder la porte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de tout malheur et de tout étranger: elle a</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">été autant que tous les hommes que voilà,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">vaillante à l'oeuvre de la terre: elle a</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">été, autant que toutes Femmes que voilà,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">grosse de l'ouvre des entrailles, et les mâles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qu'elle a portés ont trouvé doux et nourrissant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le lait de ses mamelles autant que le sang</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de son ventre aux veines larges et animales....</span><br /></p> + +<p>Il y a plusieurs jolies chansons intercalées à propos dans ce poème +champêtre; en voici une pour montrer que M. René Ghil n'est pas toujours +le sourd marteleur dont les vers ont des gémissements rauques:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">En m'en venant au tard de nuit</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">se sont éteintes les ételles:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">ah! que les roses ne sont-elles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">tard au rosier de mon ennui</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et mon amante, que n'est-elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">morte en m'aimant dans un minuit.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Pour m'entendre pleurer tout haut</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">à la plus haute nuit de terre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le rossignol ne veut se taire:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et lui, que n'est-il moi plutôt</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et son Amante ne ment-elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et qu'il en meure dans l'ormeau.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">En m'en venant au tard de nuit</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">se sont éteintes les ételles:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">vous lui direz, ma tendre mère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">que l'oiseau aime à tout printemps ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mais vous mettre le tout en terre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mon seul amour et mes vingt ans.</span><br /></p> + +<p>Arrivé à la partie de son oeuvre qu'il appelle l'<i>Ordre Altruiste</i>, M. +René Ghil s'engage dans les sombres défilés d'un dangereux didactisme: +il nous initie aux mystères de la formation des cellules primordiales, +mères lointaines de la triste humanité qu'il voudrait rénover et +moraliser. C'est un petit traité de chimie biologique ou peut-être +d'histologie élémentaire; il est assez difficile de s'y reconnaître; +mais cela serait bien inutile, puisque nous avons sur toutes ces +matières une abondante littérature scientifique. Il n'est pas certain +que la Science soit le «meilleur devenir»; elle tend, par sa croissante +complexité, à ne plus guère représenter qu'un amas de notions infiniment +incohérentes; l'heure des synthèses est passée. On nous soumet +périodiquement, avec emphase, de nouvelles théories de la vie; elles +sont bonnes durant quelques mois, parce qu'elles nous font réfléchir, +mais aucune n'a encore proféré la première lettre de la première syllabe +du mot. Les autorités scientifiques de M. Ghil ne sont plus bonnes et +quelques-uns de ses répondants, les Ferrière et les Letourneau, ne +furent jamais des autorités. D'ailleurs il s'agit de poésie, et, sans +nier que le Phosphore puisse être chanté à l'égal des Dieux, il nous est +assez indifférent que le poète, résigné à cette tâche, soit au courant +des derniers travaux du laboratoire de biologie et de physiologie +expérimentales; il nous plairait seulement qu'il eût exprimé de la +beauté, de la vie ou de l'amour, qu'il eût égalé Lamartine ou Verlaine. +Mais M. Ghil, acharné à comprendre, se fait mal comprendre et son +originalité s'éteint souvent sur le seuil de nos intelligences comme un +fanal allumé à la pointe des récifs par un naufragé solitaire. Il +s'enfonce fièrement dans les brouillards et dans les embruns de son +orgueil, et la nuit retentit de vagissements prodigieux; des mots +sonnent sous la lune voilée, qui ne sont d'aucune langue et tombent nuls +dans les oreilles humaines. A la vérité, on comprend, lorsqu'on le veut +absolument, les phrases de M. Ghil, mais ainsi que l'on comprend une +symphonie très rude et ponctuée de dissonances; à travers le chaos des +néologismes, l'amoncellement des vocables défilés du fil de la syntaxe, +on démêle de sérieuses intentions; M. Ghil garde une grande sérénité +dans le paradoxe, et sa conviction d'être sincère amène parfois +au-dessus du torrent grondant de son verbe une flottille agréable +d'herbes et de fleurs. J'ai cité déjà quelques beaux fragments; il y en +a beaucoup de pareils dans les dix petits volumes qu'il a offert à nos +efforts divinatoires,—mais vraiment, ceci:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">IX</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 8.5em;">Le rudiment hésitant se retrouve</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">complexe et sûr aux nuits humides de l'ovaire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et des lourds génitoires, de l'oogone et</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">de l'anthéridie en la même algue où itère</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">le génital attrait de deux pôles!</span><br /></p> + +<p>ou ceci:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">X</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Tout étonnés et languissants de l'éparrant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">choc en retour,</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;">qui de tous Sens de notre grand</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">néoraxe impressionna, d'éclair! et à les rendre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">notre présente réduction,—nos germes à</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">s'unir en ustion de leur phosphore,</span><br /> +<span style="margin-left: 19em;">cendre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">vivante et qui efferve....</span><br /></p> + +<p>ceci ou cela n'appartient à aucun langage connu, et aucune musique +verbale ne tempère l'horreur de telles incohérences. Je sais bien que, +même ici ou là, l'intention est encore grave et que toute idée de +mystification ou de démence doit être écartée: cependant M. Ghil, s'il +procède à un examen de conscience, ne conviendrait-il pas, à cette +heure, du droit évident des railleurs?</p> + +<p>Le dernier volume de l'<i>Ordre Altruiste</i> (et de <i>l'Oeuvre</i>, +provisoirement) est beaucoup mieux écrit: il y a des tentatives +certaines, peut-être volontaires, peut-être inconscientes, de +clarification. Des manières de dire, d'une préciosité encore rude, y +sont curieuses; ainsi en ce passage un peu technique où il est enseigné +à l'enfant que les mots ont avec les choses qu'ils dénomment des +rapports de surface, d'aspect, et non d'essence:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les mots ne disent point en même temps l'Essence</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et la mesure: et</span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">c'est pourquoi, dedans les roses</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qu'ils te nomment de loin, la nature des Choses</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">demeure vierge de tes doigts et de ton vain</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">esprit....</span><br /></p> + +<p>et tout le motif des roses, et ses rappels, et la page de l'Amphore, et:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">indulgentes longtemps rêvent les vierges, qu'aime</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">un midi de lumière et d'antiques rameaux....</span><br /></p> + +<p>Ce dernier volume est donc une indication du poème dont serait capable +M. Ghil le jour où il secouerait le harnais qu'il endossa volontairement +et qui paralyse son talent. L'art appartient en grande partie au domaine +de l'inconscient, de cette intelligence obscure et magnifique qui rêve +en certains cerveaux privilégiés; l'intelligence ordinaire, active et +visible, ne doit avoir en art que le rôle de prudente et timide +conseillère; si elle veut dominer et diriger, l'oeuvre se fausse, se +brise, éclate comme sous de maladroits marteaux. En d'autres termes, +c'est le génie qui compose une oeuvre et c'est le talent qui la corrige +et l'achève; chez M. Ghil la spontanéité a été dévorée par la volonté.</p> + +<p>Qu'il s'évade donc de ses méthodes et surtout de sa dangereuse +instrumentation; guidé par ses seules forces naturelles, il entendra et +nous fera entendre plus clairement</p> + +<p><span style="margin-left: 12.5em;">les métamorphoses</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De la voix humaine dans la voix des roseaux.</span><br /></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/fontainas17.jpg" width="250" height="300" alt="André Fontainas" /> +</div> + +<h2><a name="ANDREacute_FONTAINAS" id="ANDREacute_FONTAINAS"></a>ANDRÉ FONTAINAS</h2> + + +<p>Des esprits abondent en désirs; leur volupté est de cueillir le plus +grand nombre de fleurs et d'images; la fièvre de l'idée exalte leur +activité cérébrale: ils doivent se réaliser perpétuellement, ou mourir. +D'autres, après de brèves périodes d'action, entrent en sommeil; ou +bien, le jeu de leur imagination est si lent qu'il faut des années de +moulin pour que la farine pleuve autour du blutoir. Il s'agit du genre +et non de la qualité des meules: Alfred de Vigny, qui fut un des plus +grands, fut un des plus lents parmi les poètes de notre siècle.</p> + +<p>Et en regardant autour de nous, avec quelle précaution majestueuse ne +voyons-nous pas Léon Dierx espacer le long de sa vie de nobles et +mélancoliques floraisons. Il ne faut donc avoir nulle surprise devant +l'infécondité de certains poètes: à peine devrons-nous en rechercher la +cause, qu'elle ait nom dédain, dégoût, défiance, ou placidité.</p> + +<p>M. Fontainas ne semble pas le poète des violentes et fréquentes +émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des palais sans +tragédies. La vie lui est apparue telle qu'un prétexte à songer, +l'oreille ouverte à de rares musiques, l'oeil à demi-clos tendu vers de +sereines, et lointaines visions dont, bientôt fatigué, il se détourne +avec une résignation qui n'est pas sans amertume:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je fus le banneret lassé que nul espoir ne lente.</span><br /></p> + +<p>Il serait cependant maladroit d'identifier sa psychologie avec celle de +ce chevalier découragé dont les soupirs sont du désespoir:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">En mon âme d'ennui jamais ne s'élève</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le désir d'un désir ni le rêve d'un rêve....</span><br /></p> + +<p>Un tel état d'âme serait impropice à la poésie, et puisque M. Fontainas +a fait dés vers et même de beaux vers, il faut bien qu'il y ait en lui +quelques nerfs sensibles et quelques veines prêtes à se gonfler par le +désir, la colère ou l'amour. Cela nous est d'ailleurs certifié par la +tendresse mélancolique du poème qui scelle les <i>Vergers illusoires</i>:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'entre dans le verger natal loin des allées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui conduisent aux bassins des rêves trompeurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Par la clairière où l'air s'adoucit des vapeurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Odorantes de buissons fleuris d'azalées....</span><br /></p> + +<p>Les joies qu'il n'a pas trouvées dans le monde extérieur, il les implore +avec certitudes du bercail dont la porte ouverte attendit longtemps, et +non pas en vain, l'aventurier. C'est assez bien le thème de l'Enfant +Prodigue. Alors le poète entre dans le calme définitif où sa nature doit +se plaire et où elle se prélasse avec un peu de complaisance.</p> + +<p>Les vers de M. Fontainas ont certainement été écrits dans une oasis. +Travaillés avec méthode, ils apparaissent comme des bronzes bien +ciselés, débarrassés de toute mousse et de toute bavure: ainsi ils ont +acquis une grande pureté de profil; les lignes sont nettes, les +surfaces, harmonieuses, les contours, dégagés; l'ensemble est solide, +sérieux et d'aplomb. Si les poèmes ordonnés avec de tels vers manquent +presque toujours de fantaisie et d'imprévu, ils ont des qualités +particulières: la certitude, la noblesse, l'ampleur, la force. Jusque +dans le rêve, M. Fontainas garde une grande netteté de vision une +lucidité parfaite; voici des songes composés comme ceux de Racine avec +logique et clairvoyance, où les sensations et les images soigneusement +enchaînées se déroulent selon d'impérieuses concordances. Telle est le +poème,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres....</span><br /></p> + +<p>composition excellente et savante qui a toute la beauté et toute la +froideur d'un jardin romain. Pour bien sentir la différence qu'il y a +entre un poète réfléchi et un poète spontané, il faut comparer ce poème +au <i>Bateau ivre</i>, de Rimbaud; il y a dans chacune de ces oeuvres +exactement tout ce que l'autre poète n'aurait pu y mettre.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sans songer que les pieds lumineux des Maries</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux....</span><br /></p> + +<p>Et maintenant:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et, las de la vie et de ses landes monotones,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'étranges forêts et l'orgueil fauve des automnes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Encadrent des lacs pensifs assoupis dans le soir</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aux vagues baisers épars des lentes argemones....</span><br /></p> + +<p>Voilà les deux tempéraments: le hasard de la sensation, les images +arrachées brutalement par touffes, herbes et fleurs mêlées, l'ivresse +d'une ruche que frappe un rayon de soleil sorti d'entre deux nuages; +d'autre part: la sensation raisonnée, pressurée jusqu'à ce qu'il en +sorte une image normale et raisonnable; des oppositions de mots choisis +pour ce qu'ils contiennent de clarté et de vérité; une imagination +logique, sage et calme. Il y a de l'imprudence dans cette expression +absurde, mais qui frappe et séduit, <i>les vacheries hystériques;</i> il y a +trop de prudence dans le mot <i>argémone</i>, car on suppose que si nous +découvrons, par hasard, que cette plante est un vague pavot épineux, +nous accepterons volontiers la somnifère douceur de ses baisers.</p> + +<p>Comme tous les poètes sûrs de leur instrument et assurés qu'un excès +d'émotion ne leur fera pas trembler la main, M. Fontainas est capable de +très curieuses virtuosités. il n'abuse pas de son adresse à emmêler les +sons et les images, peut-être par dédain, mais on voit qu'il serait très +capable de composer en perfection les poèmes à forme fixe les plus +compliqués et les plus décourageants. Voici une page à laquelle pour +être une sextine il n'a manqué que la volonté du poète: alors Banville +l'eût citée parmi les modèles, et elle semble d'ailleurs une fleur +destinée à tous les futurs florilèges:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Sur le basalte, au portique des antres calmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Lourd de la mousse des fucus d'or et des algues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Parmi l'occulte et lent frémissement des vagues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">S'ouvrent en floraisons hautaines dans les algues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les coupes d'orgueil de glaïeuls grêles et calmes.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le mystère où vient mourir le rythme des vagues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Exhale en lueurs de longues caresses calmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et le rouge corail où se tordent des algues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Etend à la mer des bras sanglants dé fleurs calmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui mirent leurs reflets sur le repos des vagues.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et te voici parmi les jardins fleuris d'algues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En la nocturne et lointaine chanson des vagues,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Reine dont les regards pensifs en clartés calmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sont de glauques glaïeuls érigeant sur les vagues</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Leurs vasques aux pleurs doux du corail et des algues.</span><br /></p> + +<p>Oui, voilà évidemment qui surpasse les forces intermittentes des poètes +dispersifs: chacun, dans les champs de l'art, a sa place et sa besogne.</p> + +<p>J'ai trouvé dans le volume de M. Fontainas des traces d'un emploi +heureux de l'allitération et de la répétition; il use encore avec +modération de ces artifices, souvent nécessaires, car l'assonance +intérieure, par exemple, facilite singulièrement l'expression du rythme; +elle est des plus légitimes dans le vers de douze syllabes, alors que +l'écartement des finales empêche les rimes de donner toute leur +sonorité.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le cor de corne sonne au loin dans le hallier.</span><br /></p> + +<p>C'est fort joli. Et encore:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les danses souples vont s'enlaçant par guirlandes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et les filles rieuses aux bras des garçons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rythment folles avec leurs naïves chansons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Leurs danses en méandres souples par les landes.</span><br /></p> + +<p>Ceci est un peu précieux:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'azur vert appâli d'une opale....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">....................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nos pas suivaient le regard pâle de l'opale....</span><br /></p> + +<p>Et ceci, plutôt mauvais:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le givre: vivre libre en l'ire de l'hiver.</span><br /></p> + +<p>A ces jeux il faut préférer le lent déploiement, comme de soies +changeantes, des images translucides qui flottent et jouent sur l'<i>Eau +du fleuve</i>:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Qui donc n'a vu des yeux du rêve</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Léthargique s'épandre et se pâmer aux grèves</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et se tordre, boucles blondes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que surchargent les pierreries,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La chevelure douloureuse de l'onde?</span><br /></p> + +<p>Ce dernier vers n'est-il pas beau et pur et d'une tragique simplicité?</p> + +<p>Ecrite en vers libres, cette dernière partie du volume est la plus +originale et la plus agréable. Là, s'il procède, pour la technique, de +M. Vielé-Griffin, il n'est aucunement imitateur; l'influence est +légitime et tout extérieure. Tandis que dans les <i>Estuaires d'ombre</i> M. +Fontainas avait subi, trop exactement, l'empreinte de M. Mallarmé, dans +<i>l'Eau du Fleuve</i>, il se rend personnel le mode prosodique qui s'est +imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à +l'alexandrin; il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu +sévère:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Midi s'apaise et les vagues s'allongent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O rêves reposés de langueur et de charme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O calmes songes!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sur la mousse à l'ombre d'aulnes et d'ormes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les pêcheurs paisibles dorment</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tandis qu'en l'eau presque mourante un long fil plonge.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nul frisson ne court plus aux feuillages,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le soleil ne jette aucun rayon,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tout est calme....</span><br /></p> + +<p>Et c'est bien, dite avec grâce par lui-même, l'impression finale que +donne la poésie de M. Fontainas: l'eau calme, grave et tiède d'une anse +où, parmi les roseaux, les nénuphars et les joncs, le fleuve, dans la +sérénité du soir, se repose et s'endort.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/rictus18.jpg" width="250" height="300" alt="Jehan Rictus" /> +</div> + +<h2><a name="JEHAN_RICTUS" id="JEHAN_RICTUS"></a>JEHAN RICTUS</h2> + + +<p>Du temps que M. Gabriel Randon sculptait la <i>Dame de Proue</i> d'une nef +qui n'a pas encore vu la mer, nul ne prévoyait que, nouveau Bruant, il +dût lancer aux foules troublées les apostrophes argotiques, violentes et +goguenardes qui ont fait à Jehan Rictus la réputation singulière d'un +poète du pavé et d'un déclamateur du tréteau. Il y a des vocations +soudaines et des aiguillages imprévus. M. Randon avait été l'une des +voix de l'anarchisme littéraire, au temps où de futurs académiciens +démolissaient (très peu) la Société au moyen de phrases élégantes et de +sarcasmes spirituels. C'est à lui, je crois, qu'on doit le mot fameux: +«Il n'y a pas d'innocent», mot terrible et digne d'un prophète plus +biblique, opinion grave qui nous mettait plus bas que la ville maudite +d'où Loth ne devait sortir, il est vrai, que pour donner un exemple +fâcheux aux familles futures. Enfin, les poètes ayant réintégré leur +campement, aux sources de l'Hippocrène, on s'aperçut de la disparition +de celui qui taillait, avec un soin délicieux, la proue vierge d'un +navire en partance pour les Atlantides: peu de temps après, nous fûmes +informés de la naissance de Jehan Rictus et des <i>Soliloques du Pauvre</i>.</p> + +<p>Il y avait une rumeur du côté de Montmartre: quelque chose de nouveau +surgissait d'entre la foule des diseurs de gaudrioles et de bonne +aventure; quelqu'un, pour la première fois, faisait parler, avec un +abandon original et capricieux, le Pauvre des grandes villes, le +trimardeur parisien, le loqueteux en qui il reste du bohème, le vagabond +qui n'a pas perdu tout sentimentalisme, le rôdeur en qui il y a du +poète, le misérable capable encore d'ironie, le déchu dont la colère +s'évapore en malédictions blagueuses, dont la haine recule si</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable,</span><br /></p> + +<p>dont l'amertume n'est que du désir ranci, l'homme enfin qui voudrait +vivre et que l'égoïsme des élus rejette éternellement dans les ténèbres +extérieures.</p> + +<p>C'est là un type humain, admissible à la fraternité. Il posera peut-être +une bombe, un jour de désespoir; il ne surinera pas un pante le long des +fortifs. Entre ce Pauvre et les humanités basses que célébra M. Bruant, +il y a toute la profondeur des douves qui séparent l'homme de +l'animalité et l'art de la crapule.</p> + +<p>Le Pauvre de Jehan Rictus penche certainement vers l'anarchisme. Comme +il est privé de toute jouissance matérielle, les grands principes le +laissent froid. Le Socialiste en paletot et le Républicain en redingote +lui inspirent un identique mépris et il ne conçoit guère comment les +malheureux, doucement leurrés par les politiciens gras, peuvent encore +écouter sans rire la honteuse promesse d'un bonheur illusoire autant que +futur. Il n'est pas sot, il pense à aujourd'hui et non à demain, à +lui-même, qui a faim et froid, et non aux problématiques mômes encore +prisonniers dans les reins faciles du prolétariat:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Nous ... on est les pauv's 'tits Fan-fans,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les p'tits flaupés ... les p'tits fourbus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les p'tits fou-fous ... les p'tits fantômes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui z'ont soupe du méquier d'môme....</span><br /></p> + +<p>Elle est très amusante, cette ronde biscornue, la <i>Farandole des Pauv's +'tits Fan-fans</i>.</p> + +<p>C'est surtout dans la première pièce du volume, l'<i>Hiver</i>, qu'il faut +chercher la pittoresque expression de ce mépris du Pauvre pour tous les +professionnels de la politique ou de la bienfaisance, pour les sereines +pleureuses, entretenues par la misère qui les écoute et les paie, +rentées par les larmes des crève-la-faim, pour tous les hypocrites dont +le fructueux métier est de «plaind' les Pauvr's» en faisant la noce. +Dans les sociétés égoïstes et avachies, nul commerce ne rapporte +davantage que celui de la pitié, et la traite des Pauvres demande moins +de capitaux et fait courir moins de dangers que la traite des nègres. +C'est tout plaisir. Jehan Rictus dit cela ironiquement, en son langage:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! c'est qu'on n'est pas muff' en France,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">On n's'occup' que des malheureux;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et dzimm et boum! la Bienfaisance</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Bat l'tambour su'les ventres creux!</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'en faut, des Pauv's, c'est nécessaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Afin qu'tout un chacun s'exerce,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Car si y gn'avait pas d'misère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ça pourrait ben ruiner l'commerce.</span><br /></p> + +<p>Le poème le plus curieux, le plus étrange et aussi le plus connu des +<i>Soliloques</i> est le <i>Revenant</i>. On en connaît le thème: le Pauvre +attardé dans la nuit resonge à ce qu'on lui a conté jadis d'un Dieu qui +s'est fait homme, qui vécut, lui aussi, pauvre parmi les pauvres, et +qui, pour sa bonté et la divine hardiesse de sa parole, fut supplicié. +Il était venu pour sauver le monde; mais la méchanceté du monde a été +plus forte que sa parole, plus forte que sa mort, plus forte que sa +résurrection. Alors, puisque les hommes sont aussi cruels, vingt siècles +après sa venue, qu'aux jours de sa venue, peut-être l'heure a-t-elle +sonné d'une incarnation nouvelle, peut-être va-t-il descendre pareil +à un pauvre de Paris, de même que jadis il vécut pareil un pauvre de +Galilée? Et il descend. Le voilà:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Viens! que j'te regarde ... ah! comm' t'es blanc.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! comm' t'es pâle ... comm' t'as l'air triste....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! comm' t'es pâle ... ah! comm' t'es blanc.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu grelottes, tu dis rien, tu trembles</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">(T'as pas bouffé, sûr ... ni dormi!),</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pauv' vieux, va ...Si qu'on s'rait amis?</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Veux-tu qu'on s'assoye su' un banc,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ou veux-tu qu'on ballade ensemble?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">..........................................</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! comme t'es pâle ... ah! comme t'es blanc!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sais-tu qu't'as, l'air d'un Revenant?...</span><br /></p> + +<p>Et te Pauvre continue, faisant du Christ des misérables un portrait qui, +trait pour trait, s'applique à lui, le Pauvre. L'idée n'est pas banale +et je ne suis pas surpris qu'à l'audition, dit avec émotion et force par +le poète, ce morceau soit d'un effet saisissant.</p> + +<p>Plus loin, après avoir expose à Jésus combien sa religion a dégénéré +avec la bassesse des prêtres et la lâcheté des fidèles, Jehan Rictus, le +Pauvre, se souvient qu'il est aussi poète lyrique; il y a là une strophe +qui est belle et qui le serait davantage en style pur:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Toi au moins, t'étais un sincère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu marchais ... tu marchais toujours;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Ah! coeur amoureux, coeur amer),</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu marchais même dessus la mer</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et t'as marché jusqu'au Calvaire.</span><br /></p> + +<p>Cela finit par de durs reproches, qui ne manquent pas de grandeur:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ah! rien n't'émeut, va, ouvr' les bras,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Prends ton essor et n'reviens pas;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">T'es l'Étendard des sans courage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">T'es l'Albatros du grand Naufrage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">T'es l'Goëland du Malheur!</span><br /></p> + +<p>Ici, c'est l'idée de la résignation qui trouble le Pauvre; comme tant +d'autres, il la confond avec l'idée bouddhiste de non-activité. Cela n'a +pas d'autre importance en un temps où l'on confond tout et où un cerveau +capable d'associer et de dissocier logiquement les idées doit être +considéré comme une production miraculeuse de la Nature. Passons. +Finalement le Pauvre reconnaît qu'il a interpellé son lamentable reflet +dans la glace d'un marchand de vins. La conclusion de la troisième +partie est brutale, mais bien dans le ton de sincérité libertaire qui +anime les <i>Soliloques</i>: Toi qui as jeté les hommes à genoux, maintenant +remets-les debout,</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Y faut secouer au coeur des Hommes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le Dieu qui pionc' dans chacun d'nous.</span><br /></p> + +<p>A la fin du livre intitulé <i>Déception</i>, il y a un morceau +particulièrement curieux et qui n'est pas sans faire songer que la +grande poésie n'est peut-être pas incompatible avec le style populaire, +et souvent grossier, adopté par Jehan Rictus. Il s'agit de la Mort.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Tonnerr' de dieu, la Femme en Noir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La Sans-Remords ... la Sans-Mamelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La Dure-aux Coeurs, la Fraîche-aux-Moëlles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La Sans-Pitié, la Sans-Prunelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui va jugulant les pus belles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et jarnacquant l'jarret d' l'Espoir;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Vous savez ben ... la Grande en Noir</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui tranch' les tronch's par ribambelles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et dans les tas les pus rebelles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Envoie son Tranchoir en coup d'aile</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour fair' du Silence et du Soir!</span><br /></p> + +<p>Les apocopes et les mots déformés n'ont pu gâter tout à fait ces deux +strophes, mais comme elles auraient gagné à être écrites sérieusement! +Il m'est vraiment difficile d'admettre le patois, l'argot, les fautes +d'orthographe, les apocopes, tout ce qui, atteignant la forme de la +phrase ou du mot, en altère nécessairement la beauté. Ou, si je +l'admets, ce sera comme jeu; or, l'art ne joue pas; il est grave, même +quand il rit, même quand il danse.</p> + +<p>Il faut encore comprendre qu'en art, tout ce qui n'est pas nécessaire +est inutile; et tout ce qui est inutile est mauvais. Les <i>Soliloques du +Pauvre</i> exigeaient peut-être un peu d'argot, celui qui, familier à tous, +est sur la limite de la vraie langue; pourquoi en avoir rendu la lecture +si ardue à qui n'a pas fréquenté les milieux particuliers où il semble +que l'on parle pour n'être pas compris? Ensuite, l'argot est difficile +à manier; Jehan Rictus, malgré son abondance, évolue assez difficilement +parmi les écueils de ce vocabulaire. Beaucoup des mots qu'il emploie ne +sont peut-être plus en usage, car l'argot, malgré ce qu'il retient de +permanent, se transforme avec tant de rapidité que d'une année à l'autre +les choses les plus usuelles ont changé de nom. Autrefois le grand mot +des voleurs (et des autres), l'argent, ne gardait que très peu de temps +son manteau argotique; constamment rhabillé, il échappait à la +connaissance immédiate des non-initiés. Dès que le nom argotique de +l'argent avait passé dans le peuple les voleurs en imaginaient un autre. +Il paraît qu'il n'y a plus de jargon ou argot spécial aux voleurs; +c'est-à-dire que son domaine se serait étendu et aurait pénétré jusque +dans les ateliers et les usines: une telle langue n'en demeure pas moins +une langue secrète.</p> + +<p>Tout cela ne m'empêche pas de reconnaître le talent très particulier de +Jehan Rictus. Il a créé un genre et un type; il a voulu hausser à +l'expression littéraire le parler commun du peuple, et il y a réussi +autant que cela se pouvait; cela vaut la peine qu'on lui fasse quelques +concessions, et qu'on se départisse, mais pour lui seul, d'une rigueur +sans laquelle la langue française, déjà si bafouée, deviendrait la +servante des bateleurs et des turlupins.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/bataille19.jpg" width="250" height="300" alt="Henry Bataille" /> +</div> + +<h2><a name="HENRY_BATAILLE" id="HENRY_BATAILLE"></a>HENRY BATAILLE</h2> + + +<p>La confession est un des besoins spirituels de l'homme. Or, dès que +l'homme a un peu d'intelligence, de sensibilité, de goût pour les jeux +de l'esprit, il se confesse en langage rythmé: telle est l'origine de la +poésie intime et personnelle. Il y a des élégies d'aveu ou de désespoir +parmi les plus anciennes poésies connues, l'ode de Sapho ou le «Chant de +la soeur dédaignée», retrouvé sur un papyrus hiéroglyphique, et +admirable. Catulle s'est confessé avec tant d'ingénuité que toute sa vie +sentimentale se trouve écrite dans ses poèmes déjà verlainiens. Les +manuscrits du moyen âge sont pleins de confessions en rythme, +mélancoliques et réprobatives, si elles sont l'oeuvre de moines ou de +clercs pénitents, effrontées, à la manière d'Horace ou d'Ausone, si ce +sont des Goliards qui ont chanté leurs amours et leurs ripailles. La +poésie française la plus assurée de vivre et de plaire est celle où des +âmes troublées dirent leur désir et leur peine de vivre: il y eut +Rutebeuf, il y eut Villon, Ronsard et Théophile; il y eut Vigny, il y +eut Lamartine, il y eut Baudelaire et Verlaine; il y en eut des +centaines et le plus gauche à découvrir son coeur nous émeut encore +après des années de cimetière ou des siècles de poussière.</p> + +<p>En ces temps derniers on abusa un peu de cette poésie subjective. +D'innombrables poètes atteints d'un psittacisme morbide et prétentieux +s'appliquèrent à publier d'abondants décalques des aveux les plus +célèbres: les arts d'imitation ne sont-il pas la gloire de notre +industrie? Mais rares sont les confessions où l'on ne s'ennuie à aucune +redite; rares, les hommes dont la perversité est originale, dont la +candeur est nouvelle. Du nouveau, encore du nouveau, toujours du +nouveau: voilà le principe premier de l'art. M. Henry Bataille s'y est +conformé spontanément (c'est ainsi qu'il le faut) avec une délicate +simplicité.</p> + +<p>Ce que l'on connut d'abord de M. Bataille, c'étaient de petites +impressions tendres, à propos de choses mystérieuses et vagues, d'une +nature malade, évanouie, de femmes muettes qui passaient parfumées de +douceur, de petites filles sages et déjà tristes, d'une enfance frêle et +peureuse, des vers écrits dans la <i>Chambre Blanche</i>, des vers pour +Monelle, peut-être... Le poète s'est refait tout petit enfant, jusqu'au +conte de fées, jusqu'à la berceuse; mais l'intérêt est précisément dans +le spectacle de cette métamorphose; et, à voir comment le jeune homme +revit son enfance, on devine comment l'homme revivra sa jeunesse. Il y a +toujours un oiseau bleu qui est parti et qui ne reviendra plus; hier est +toujours le paradis perdu, et dans vingt ans M. Bataille songera encore:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Me connais-tu? fais-moi signe:—</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La nuit nous donne des airs sanglotants,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et la lune te fait blanc comme les cygnes....</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dis, reconnais-tu la servante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui tous les matins ouvrait</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La fenêtre et le volet</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De la vieille tour branlante?...</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Où donc est le saule où tu nichais tous les ans,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps?</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dis un adieu pour la servante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui n'ouvrira plus désormais</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La fenêtre, ni le volet</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De la vieille tour où tu chantes ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! reviendras-tu tous les ans,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oiseau bleu, couleur du temps?</span><br /></p> + +<p>Et toujours il y aura des villages qu'on se souviendra d'avoir vu mourir +un soir, et qu'on n'oubliera pas, et où l'on voudrait revenir,—oh! un +seul instant, revenir vers le passé qu'on a vu mourir, un soir +d'adolescence, un soir de jeunesse, un soir d'amour:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Il y a de grands soirs où les villages meurent—</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Après que les pigeons sont rentrés se coucher.—</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ils meurent, doucement, avec le bruit de l'heure</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et le cri bleu des hirondelles au clocher ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Alors, pour les veiller, des lumières s'allument,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vieilles petites lumières de bonnes soeurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et des lanternes passent, là-bas, dans la brume ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au loin le chemin gris chemine avec douceur ...</span><br /></p> + +<p>De toutes ces visions le poète enfin se détache avec une fermeté +attristée:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Mon enfance, adieu, mon enfance.—Je vais vivre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nous nous retrouverons après l'affreux voyage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et les blanches années et les belles images ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Peut-être que nous n'aurons plus rien à nous dire!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mon enfance ... tu seras la vieille servante,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire....</span><br /></p> + +<p>Et ainsi jusqu'à la mort chacune de nos existences successives nous sera +une belle et douce étrangère qui s'éloigne lentement et se perd dans +l'ombre de la grande avenue où nos souvenirs sont devenus des arbres qui +songent en silence....</p> + +<p>Il y a donc, dans ce livre de l'enfance, toute une philosophie de la +vie: un regret mélancolique du passé, une peur fière de l'avenir. Les +poèmes plus récents de M. Bataille, encore épars, ne semblent pas +contrarier cette impression: il y demeure le rêveur nerveusement triste, +passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à +souffrir. Quant à ses deux drames, la <i>Lépreuse</i> et <i>Ton sang</i>, sont-ils +bien, comme l'auteur le croit, la transposition en action des mêmes +sensations et des mêmes idées que, parallèlement, il transpose en +poèmes? Poèmes et tragédies sont nés dans la même forêt, viornes et +frênes, voilà tout ce que l'on peut affirmer: ils ont puisé à la même +terre, au même vent, à la même pluie, mais la différence essentielle est +celle que j'ai dite: les deux drames sont deux beaux arbres tragiques.</p> + +<p>La <i>Lépreuse</i> est bien le développement naturel d'un chant populaire: +tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans +illogisme, sans effort. Cela a l'air d'être né ainsi, tout fait, un +soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l'église d'un village de +Bretagne, parmi l'odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches +tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le +long de la tragédie l'idée est portée par le rythme comme selon une +danse où les coups de sabots font des pauses douloureuses. Il y a du +génie là-dedans. Le troisième acte devient admirable, lorsque, +connaissant son mal et son sort, le lépreux attend dans la maison de son +père le cortège funèbre qui va le conduire à la maison des morts, et +l'impression finale est qu'on vient de jouir d'une oeuvre entièrement +originale et d'une parfaite harmonie.</p> + +<p>Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d'étendue et +merveilleusement rythmé: c'est le vers libre dans toute sa liberté +familière et lyrique:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je sais où j'ai été empoisonné.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">C'est en buvant du vin dans le même verre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">qu'une jeune fille que j'aimais....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Sur la table il y avait nappe blanche,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">un vase rempli de beurre jaune,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et elle tenait à la main un verre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">du vin qui plaît au coeur des femmes....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">..................................................</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Elle n'avait pas pourtant lieu de me haïr....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je ne suis qu'un pauvre jeune fermier,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">fils de Matelinn et de Maria Kantek</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">J'ai passé trois ans à l'école ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">mais maintenant je n'y retournerai plus....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans un peu de temps je m'en irai encore loin du pays,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans un peu de temps je serai mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et m'en irai en purgatoire....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et pendant ce temps mon moulin tournera</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">diga-diga di,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! mon moulin tournera</span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;">Diga-diga da....</span><br /></p> + +<p><i>Ton sans</i> est écrit en prose, très simple aussi, et comme transparente. +Je n'aime guère cette histoire, trop médicale, de transfusion du sang, +mais le thème accepté, on est en présence d'un vrai drame d'aujourd'hui, +hardi et vrai. Le ton singulier de cette tragédie est donné par une +sorte de mysticisme charnel. Les affinités corporelles sont substituées +aux affinités morales: c'est un psychisme matériel. Voici un passage du +rôle de Daniel (le jeune homme à qui Marthe a donné son sang), par +lequel le principe du drame sera un peu expliqué:</p> + +<p><span style="margin-left: 2.5em;">«Tu ne peux pas le voir couler dans mes veines ... mais c'est si</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">extraordinaire de le contenir en moi ... si étrange ... si absurde</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">et si doux.... Je contemple mes mains comme si je les voyais pour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">la première fois.... Je ne sais quelle tiédeur fraîche y coule en</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">cascade ... et sous le réseau transparent des veines, il me semble</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">que je suis dans sa fuite toute la source lâchée de ton coeur....</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il y a une douceur nouvelle qui court en moi comme un printemps....</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je t'assure, pose ta main sur la mienne ... elle t'appartient ...</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">je suis un peu toi maintenant ... Je veux que tu sentes se faire la</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">confusion, je veux que tu reconnaisses en moi le battement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">inconscient de ta vie.... Ah! que ma joie ne te paraisse pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">puérile!... je t'en supplie.... Ta vie! pense à cela ... la vie de</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">ta chair, à défaut de ton âme.... Ce sang m'apporte un peu de ton</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">éternité ... oui de ton passé, de ton présent, de ton avenir, et</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">c'est comme s'il accourait à moi du fond de ta plus lointaine et</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">mystérieuse enfance....»</span><br /></p> + +<p>Il n'y a peut-être pas là une seule métaphore qui n'ait été lue dans les +effusions attribuées d'ordinaire aux amants; il semble pourtant qu'on +les lise pour la première fois, car c'est la première fois qu'elles sont +justes. Cependant le style de <i>Ton sang</i> n'est pas toujours assez pur, +et trop parfois de vraie conversation, sous prétexte de «théâtre». Le +prétexte n'est pas valable.</p> + +<p>Les deux tragédies se rejoignent par cette idée que le sang de la femme, +pur ou impur, haine ou amour, est une malédiction pour l'homme. L'amour +est une joie empoisonnée; la fatalité veut que ce qui est le suprême +bien de l'homme soit la source de ses plus cruels tourments, que le +fleuve où il boit la vie soit le même où il boit la douleur et la mort.</p> + +<p>C'est, du moins, l'impression que j'ai retirée de cette lecture, mais, +comme dit M. Bataille dans sa Préface, « plus le drame apparaît simple +et dépourvu de haute signification, mieux le vrai but est atteint». Une +oeuvre d'art, tableau, statue, poème, roman ou drame, ne doit jamais +avoir une signification trop précise, ni vouloir démontrer quelque +vérité morale ou psychologique, ni être un enseignement, ni contenir une +théorie. Il faut opposer <i>Hamlet</i> à <i>Polyeucte</i>.</p> + +<p>M. Henry Bataille dont les idées semblent sagement imprécises ne sera +jamais tenté par l'apostolat: le goût de la beauté le préservera de se +plaire dans les chambres resserrées et malsaines de la maison des +formules. Il est appelé à sentir confusément la vie, à ne pas trop la +comprendre; c'est la condition même de l'enfantement des oeuvres. Tous +les grands actes naturels de l'existence humaine sont dirigés ou dominés +par l'inconscient.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/mikhael20.jpg" width="250" height="300" alt="Ephraïm Mikhaël" /> +</div> + +<h2><a name="EPHRAIumlM_MIKHAEumlL" id="EPHRAIumlM_MIKHAEumlL"></a>EPHRAÏM MIKHAËL</h2> + + +<p>Puisqu'il ne nous laissa que de trop brèves pages, l'oeuvre seulement de +quelques années; puisqu'il est mort à l'âge où plus d'un beau génie +dormait encore, parfum inconnu, dans le calice fermé de la fleur, +Mikhaël ne devrait pas être jugé, mais seulement aimé. Il était +charmant, quoique très fier; aimable, quoique triste et replié; doux, +quoiqu'il eût à souffrir ou de la vie, ou des importuns et des envieux, +car il eut une gloire précoce, comme son talent. A dix-huit ans déjà, +son originalité était sensible: il introduisait dans le vers parnassien, +sans le déhancher ainsi que M. Coppée, une grâce mélancolique, alors +neuve surtout par le contraste de la pureté de l'accent avec la +sincérité du sentiment. La femme à la beauté impassible souffre en +silence, sans gestes, sans parade, sans larmes: sa peine est adoucie par +la joie d'être belle.</p> + +<p>Il y a sans doute, dans la <i>Dame en deuil</i> un peu de la psychologie de +Mikhaël: son orgueil l'enchaînait à son ennui:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Va-t'en! Je veux rester la veuve taciturne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De mes rêves d'antan que j'ai tués moi-même.</span><br /></p> + +<p>Presque aucun de ses poèmes où ne se répète ta plainte de l'orgueil et +de l'ennui; ce n'est pas l'ennui de vivre—il vécut si peu; ce n'est pas +l'ennui de ne pas vivre—il n'eut pas le temps de s'apercevoir que la +vie donne moins qu'elle promet; c'était un ennui maladif et invincible, +l'ennui des prédestinés qui sentent obscurément, comme l'eau glacée d'un +fleuve gonflé, monter le long de leurs membres les vagues de la mort; et +c'était aussi l'orgueil de ne pas avouer ses pressentiments et de +chercher des causes vaines à une tristesse plus forte que l'âme qui la +portait. Mais il ne faudrait pas exagérer l'influence d'une santé +chétive sur les tendances et les goûts d'une intelligence. Nous ne +savons rien de précis ni rien d'utile sur la formation des +personnalités. A chaque homme nouveau, le mystère recommence. La +botanique n'est pas applicable aux plantes humaines: au degré de +différenciation où les hommes sont arrivés, chaque exemplaire de +l'humanité est une terre inexplorée,—et inexplorable, puisque, +relativement à ta conscience, l'homme lui-même, avec sa pensée comme +avec ses gestes, est un fragment du monde extérieur.</p> + +<p>Mikhaël était ainsi: doux et fier, plein d'un ennui très triste:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Mais le ciel gris est plein de tristesse calme</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">ineffablement douce aux coeurs chargés d'ennuis.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'ennui, rythme dolent de flûte surannée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un ciel d'automne, où nul astre ne resplendit....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je sombre dans un grand et morne nonchaloir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">N'écoute pas le cri lointain qui le réclame,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les conseils exhalés dans la senteur des nuits.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ne rompt l'enchantement de tes subtils ennuis.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je sens en moi, non le regret du clair été,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais l'ineffable horreur des floraisons prochaines.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.................................................</span><br /></p> + +<p>Voici tout entier le <i>Crépuscule Pluvieux</i>, où jamais peut-être +l'ennui, le mystérieux ennui, n'a été avoué avec une éloquence aussi +sereine:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">L'ennui descend sur moi comme un brouillard d'automne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que le soir épaissit de moment en moment;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un ennui lourd accourt mystérieusement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui m'opprime de nuit épaisse et monotone.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Pourtant nul glorieux amour ne m'a blessé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et c'est sans regretter les heures envolées</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que je revois au loin, vagues formes voilées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mes souvenirs errants au jardin du passé.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et pourtant, maintenant, dans l'horreur languissante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'un soir de pluie et dans la lente obscurité,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je sens mon coeur que nul amour n'a déserté</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mélancolique ainsi qu'une chambre d'absente.</span><br /></p> + +<p>Plus loin, dans l'<i>Acte de Contrition</i>, c'est encore le même sentiment de +déréliction et d'accablement:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je confessais que les Printemps et les Automnes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Passent en vain le seuil sacré des horizons,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Car mon âme est pareille aux déserts monotones</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Assoupis dans l'oubli stérile des saisons.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Quelques mois avant sa mort, il dit, en un doux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">et beau vers, son état d'âme:</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs.</span><br /></p> + +<p>Cependant, vers le même temps, le poète eut des heures heureuses, des +moments de joies et d'espoir:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Joyeuses, sur les claires ondes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'un golfe paisible et splendide,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des galères aux voiles blondes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Appareillent pour l'Atlantide.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et des lys ravis par les brises</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Neigent dans la douce venelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tandis qu'au loin des voire éprises</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Proclament la joie éternelle.</span><br /></p> + +<p>Et ceci, tiré de l'<i>Ile Heureuse</i>:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans le golfe aux jardins ombreux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des couples blonds d'amants heureux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ont fleuri les mâts langoureux</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De la galère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et, caressé du doux été,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Notre beau navire enchanté</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vers les pays de volupté</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fend l'onde claire!</span><br /></p> + +<p>Mais où sont les jardins d'Armide? Les conquérants de son rêve (avril +1890) qui devaient venir le délivrer et remporter</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">................................vers les îles</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui parfument les mers de fruits mûrs et d'aromates</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et fleurissent au loin l'eau des golfes tranquilles,</span><br /></p> + +<p>les conquérants furent les anges de la nuit et nous ne savons rien de +plus.</p> + +<p>Ces vers, les derniers écrits par Mikhaël, peu de semaines, ou de jours, +avant sa fin, ont un intérêt presque testamentaire. S'il faut les +prendre pour autre chose qu'un thème, qu'un canevas où la broderie n'est +qu'indiquée, si, alors, ils étaient, dans son esprit, définitifs, ils +marquent le premier pas d'une évolution du poète vers le vers libre,—ou +vers un certain vers libre, celui qui conservant les allures des rythmes +traditionnels, se libère néanmoins de la tyrannie de la rime romantique +et de la superstition du nombre constant. L'intention de faire des vers +d'une forme nouvelle me paraît évidente dans ce morceau unique; les +assonances, heureuses et non de hasard, en témoignent: pourpres-sourdre; +terribles-marines; thyrse-triste; plages-aromates,—et, comme Mikhaël +connaissait l'ancienne poésie française et tes règles précises de la +vieille assonance, il a voulu les respecter dans cet essai, qui, malgré +sa brièveté, est, à ce point de vue, remarquable. Le parnassien allait +donc évoluer naturellement vers l'esthétique d'aujourd'hui, quand la +mort le surprit; il avait sans doute compris qu'il ne faut pas dédaigner +les manières nouvelles d'exprimer l'émotion et la beauté.</p> + +<p>Parrallèlement à ses poèmes, Mikhaël avait écrit des contes en prose; il +tiennent dans le petit volume des <i>Oeuvres</i>, juste autant, juste aussi +peu de place que les vers. Là encore il fut curieusement précoce et, à +dix-neuf ans, il produisait des pages tout à fait charmantes par la +franchise de la philosophie, telles que le <i>Magasin de jouets</i>, avec, +déjà, de jolies phrases: «Ces belles Poupées, vêtues de velours et de +fourrures et qui laissent traîner derrière elles une énamourante odeur +d'iris.» Dans <i>Miracles</i>, l'incroyance au divin est analysée avec une +belle sûreté de main et d'intelligence; presque partout, on sent un +esprit maître de soi et qui tient à ne revêtir de la forme que des idées +qui valent la forme. Il est surtout attiré par les histoires +significatives et révélatrices d'un état d'âme hermétique: il aime la +magie et le prodige, les créatures oppressées par le mystère et qui ont +mal à la raison. C'était un lecteur assidu de Spinoza, qui lui avait +enseigné, selon la juste expression de M. Pierre Quillard, avec un +mysticisme supérieur, «la vanité de la joie et de la douleur», et il +devait goûter également la vie et la philosophie nirvâniennes du +philosophe de sa race. Le chef-d'oeuvre de ces proses, c'est +<i>Armentaria</i>, poème très pur, très clairement auréolé d'amour, fleur +mystique et candide, <i>flos admirabilis!</i> Il y a des lignes comme +celle-ci; Armentaria dit: «Soyons purs dans les ténèbres et allons au +ciel silencieusement.»</p> + +<p>Il suffit d'avoir écrit ce peu de vers et ce peu de prose: la postérité +n'en demanderait pas davantage, s'il y avait encore place pour les +préférés des Dieux dans le musée que nous enrichissons vainement pour +elle et que les barbares futurs n'auront peut-être jamais la curiosité +d'ouvrir.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 250px;"> +<img src="./images/aurier21.jpg" width="250" height="300" alt="Albert Aurier" /> +</div> + +<h2><a name="ALBERT_AURIER" id="ALBERT_AURIER"></a>ALBERT AURIER</h2> + + +<p>Avec un tempérament outrancier d'observateur ironiste, une tendance à +des jovialités rabelaisiennes, Aurier se trouva, dès ses premières +années d'étudiant, engagé dans un groupement littéraire en apparence +très opposé à ses penchants. Mais, de même que tout n'était pas ridicule +dans le <i>Décadent,</i> tout n'est pas de simple jeu dans les vers qu'Aurier +y donnait abondamment; ce sonnet, <i>Sous Bois</i>, daté de Luchon, août +1886, n'a pas qu'une valeur de précocité:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Les forêts de sapins semblent des cathédrales</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'ombrent d'immenses deuils. Infinis, sans espoir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Montent des noirs piliers se perdant en le noir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et l'ombre bleue emplit les voûtes colossales!...</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Tandis que, pour voiler l'invisible ostensoir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pendent sur les vitraux des loques sépulcrales,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vagues, passent des chants tristes comme des râles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les chants de la forêt à la brise du soir.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">—O Temple! Bien souvent je suis le labyrinthe</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De tes nefs, par la nuit cherchant ton Arche-Sainte!...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais, en vain! L'horizon, toujours sombre et béant,</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Fuit devant moi; le Vide dort au fond des salles!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">—Ainsi, mon coeur, sondant les célestes dédales,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Marche, toujours heurtant l'implacable néant!</span><br /></p> + +<p>Si, après cette estampe romantique, j'extrais du même recueil la +<i>Contemplation</i>, on aura peut-être une idée assez juste d'Aurier très +jeune, partagé entre le vouloir d'être sérieux et l'amusement de ne pas +l'être:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Le coeur inondé d'une ineffable tristesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je contemple le crâne aimé de ma maîtresse.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Dans ses orbites creux, d'épouvantés remplis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">J'ai fait coller deux très beaux lapis-lazulis;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai mis artistement sur l'os blanc de sa nuque,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Poli comme un ivoire, une vieille perruque;</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai, dans ce faux chignon, répandu ses parfums</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Préférés (souvenir de mes amours défunts);</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">J'ai placé, pour cacher son rictus trop morose,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A ses troublantes dents ma cigarette rose,</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Puis j'ai posé le tout (à la place d'un saint)</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans une niche, sur les velours d'un coussin.</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Et je songe qu'ainsi (méditations mornes!)</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La Catin ne peut plus me gratifier de cornes!</span><br /></p> + +<p>Ces deux notes, l'une de mélancolie, l'autre d'ironie, persistèrent à +sonner jusqu'à la fin dans les vers d'Aurier, et on les retrouvera dans +le <i>Pendu</i> et dans <i>Irénée</i>.</p> + +<p>Quant aux caractères propres, différentiels de sa poésie, ce sont, il me +semble, la spontanéité et l'inattendu. Il ne fut jamais un chercheur de +pierres précieuses: il sertissait celles qu'il avait sous la main, plus +soucieux de leur mise en valeur que de leur rareté; mais, pêcheur de +perles, il le fut aussi trop peu et, trop confiant en sa force +improvisatrice, il laissa, même en des morceaux jugés par lui +définitifs, échapper des à peu près et des erreurs. Cela vaut-il mieux +que d'être trop parfait? Oui, quand la perfection de la forme n'est que +le résultat d'un pénible limage, d'une quête aveugle des raretés éparses +dans les dictionnaires, d'un effort naïf à tirer, sur le vide d'une +oeuvre, un rideau constellé de fausses émeraudes et de rubis inanes. +Il est cependant une certaine dextérité manuelle qu'il faut posséder; +il faut être à la fois l'artisan et l'artiste, manier le ciseau et +l'ébauchoir, et que la main qui a dessiné les rinceaux puisse les +marteler sur l'enclume.</p> + +<p>Mais là, Aurier pécha moins par omission que par jeunesse, et s'il +montra un talent moins sûr que son intelligence, c'est que toutes les +facultés de l'âme n'atteignent pas à la même heure leur complet +développement; chez lui, l'intelligence avait fleuri la première et +attiré a soi la meilleure partie de la sève.</p> + +<p>L'intelligence et le talent, voila, je crois, une distinction qui n'a +guère été faite en critique littéraire; elle est pourtant capitale, il +n'y a pas un rapport constant ni même un rapport logique entre ces deux +manières d'être; on peut être fort intelligent et n'avoir aucun talent; +on peut être doué d'un talent littéraire ou artistique évident et n'être +qu'un sot; on peut aussi cumuler ces deux dons: alors on est Goethe ou +Villiers de l'Isle-Adam, ou moins, mais un être complet.</p> + +<p>Aurier manqua de quelques années pour s'harmoniser définitivement. Il en +était encore à la période où l'on ressent une si grande tendresse pour +toutes ses idées qu'on se hâte de les revêtir, même d'étoffes un peu +frustes, de peur qu'elles n'aient froid dans la chemise aux notules: +d'ailleurs, presque rien de ce que nous connaissons de lui, en fait de +vers, n'avait reçu la suprême correction.</p> + +<p>Mais que l'on ne prenne pas cette opinion pour absolue; on pourrait la +contrarier en citant l'extraordinaire <i>Sarcophage vif</i>, par exemple, ou +le <i>Subtil Empereur</i>:</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">En l'or constellé des barbares dalmatiques,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La peau fardée et les cheveux teints d'incarnat,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">je trône, contempteur des nudités attiques</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans la peau royale où mon rêve s'incarna....</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je regarde en raillant agoniser l'empire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les rires du cirque et les cris des jockeys,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et cet écroulement formidable m'inspire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des vers subtils fleuris de vocables coquets!...</span><br /></p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Je suis le Basileus dilettante et farouche!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ma cathèdre est d'or pur sous un dais de tabis....</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quand je parle, on dirait qu'il tombe de ma bouche</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des anges, des saphirs, des fleurs et des rubis....</span><br /></p> + +<p>Poète, Aurier l'est encore jusqu'en sa critique d'art. Il interprète les +oeuvres, il en rédige le commentaire, me—esthète, peut-être, mais non +pas esthéticien, et la valeur de sa critique, presque toujours positive, +tient en partie au choix qu'il sut faire, de main sûre, entre les +artistes et entre les oeuvres.</p> + +<p>Sa critique est positive; il exalte le sujet de son analyse; il dit les +signifiances; obscurément voulues par le peintre et, ce disant, +recompose très souvent une oeuvre un peu différente, par les tendances +nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue sous les yeux: ainsi, +dans son étude sur Henry de Groux, un grandiose pendu nous apparaît, +plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau +luxuriant des sèves, que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre +de la Violence.</p> + +<p>Quant aux défauts des oeuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il +préféra souvent les taire, sachant que l'éloge doit, pour porter, être +un peu partial, et sachant aussi que le rôle du critique est de nous +signaler des beautés et des joies, non des imperfections et des causes +de tristesse. A l'oeuvre mauvaise, médiocre ou nulle, le silence seul +convient, et, contrairement à l'opinion d'Edgar Poe, j'affirme que la +plupart des chefs-d'oeuvre même ont besoin pour être compris, à l'heure +où ils éclosent, de la charitable glose d'une intelligence amie. +Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle le soit encore, +étant devenue prudente ou servile, il est nécessaire de la contredire de +temps à autre, rien que pour montrer que l'on n'est pas dupe: cela seul +induisit Aurier à contester non le talent, mais le génie de M. +Meissonier, peintre fameux des états-majors et dés cuirassiers. Ce ne +fut que par occasion qu'il livra bataille au taureau; il avait, comme +critique, une besogne plus urgente: mettre en lumière les «isolés», +comme il disait, forcer vers eux l'attention de quelques-uns. La +première étude de ce genre, son <i>Van Gogh</i> eut un succès inattendu; elle +était excellente, d'ailleurs, disait la vérité sans ménagements pour +l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces +emballements puérils qui sont la tare de l'enthousiasme. Dès là, il +exprimait les deux inquiétudes dont il se souciait avant tout: le +peintre est-il sincère? et que signifie sa peinture? La sincérité, en +art, est bien difficile à démêler de l'inconsciente fraude où se +laissent aller les artistes les plus purs et les plus désintéressés; +l'extrême talent dégénère très souvent en virtuosité: il faut donc, en +principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la seconde +question, la réponse est généralement plus facile. Voici ce qu'Aurier +dit à propos de Van Gogh, et cela peut servir de définition assez nette +du symbolisme en art:</p> + +<p>«C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un +symboliste à la manière des Primitifs italiens, ces mystiques qui +éprouvaient à peine le besoin de désimmatérialiser leurs rêves, mais un +symboliste sentant la continuelle nécessité de revêtir ses idées de +formes précises, pondérables, tangibles, d'enveloppes intensément +charnelles et matérielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette +enveloppe morphique, sous cette chair très chair, sous cette matière +très matière, gît, pour l'esprit qui sait l'y voir, une pensée, une +Idée, et cette Idée, essentiel substratum de l'oeuvre, en est, en même +temps, la cause efficiente et finale. Quant aux brillantes et éclatantes +symphonies de couleurs et de lignes, quelle que soit leur importance +pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procédés +de symbolisation.»</p> + +<p>En son étude sur Gauguin, un an plus tard, il revint sur cette théorie, +la développa, exposant, avec une grande sûreté de logique, les principes +élémentaires de l'art symboliste ou idéiste, qu'il résume ainsi:</p> + +<p>L'oeuvre d'art devra être:</p> + +<p>«1° <i>Idéiste</i>, puisque son idéal unique sera l'expression de l'Idée;</p> + +<p>«2° <i>Symboliste</i>, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes;</p> + +<p>«3° <i>Synthétique</i>, puisqu'elle écrira ces formes, ces signes, selon un +mode de compréhension générale;</p> + +<p>«4° <i>Subjective</i>, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant +qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet;</p> + +<p>«5° (C'est une conséquence) <i>Décorative</i>—car la peinture décorative +proprement dite, telle que l'ont comprise les Égyptiens, très +probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une +manifestation d'art à la fois subjectif, synthétique, symboliste et +idéiste.»</p> + +<p>Après avoir ajouté que l'art <i>décoratif</i> est le seul art, que «la +peinture n'a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et +d'idées les murales banalités des édifices humains», il impose encore à +l'artiste le nécessaire don d'<i>émotivité</i>, en alléguant, seule, «cette +transcendantale émotivité, si grande et si précieuse, qui fait +frissonner l'âme devant le drame ondoyant des abstractions».</p> + +<p>«Grâce à ce don, les symboles, c'est-à-dire les Idées, surgissent des +ténèbres, s'animent, se mettent à vivre d'une vie qui n'est plus notre +vie contingente et relative, d'une vie essentielle, la vie de l'Art, +l'être de l'Être.</p> + +<p>«Grâce à ce don, l'art est complet, parfait, absolu, existe enfin.»</p> + +<p>Sans doute, tout cela est plutôt, au fond, une philosophie qu'une +théorie de l'art, et je me méfierais de l'artiste, même supérieurement +doué, qui s'appliquerait à la réaliser par des oeuvres; mais c'est une +philosophie très haute et possiblement féconde: quelques artistes en +seront peut-être touchés même à travers leur cuirasse d'inconscience.</p> + +<p>En critique, Aurier était encore d'avis que l'on doit examiner l'oeuvre +en soi et qu'il est ridicule de faire intervenir dans sou jugement des +motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hérédité et le milieu. Il y +a un lien de cause à effet, cela est naïvement clair, entre l'homme et +l'oeuvre, mais de quel intérêt peut bien être la connaissance de l'homme +pour qui s'amuse aux fantastiques marines de Claude Lorrain? La logique, +si j'y réfléchissais, m'affirmerait ce Claude Napolitain ou Vénitien, +méridional tout au moins, et qu'il soit né en Lorraine, cela me +suffoquerait, si j'étais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend +qu'il séjourna à Naples et qu'il passa par Venise: je m'en doutais, mais +cela n'ajoute rien à mon rêve, et Cléopâtre, appuyée à l'épaule de +Dellius, n'y puise pas une beauté nouvelle.</p> + +<p>Sans être un bon roman, ni de bonne littérature, <i>Vieux</i> est un roman +amusant, et, avec cela, bien ordonné. La personnalité d'Aurier n'y est +pas encore bien nette; son esprit ne s'y affirme qu'à l'état de +collaborateur,—collaborateur de Scarron et de Théophile Gautier, de +Balzac et même de certains petits naturalistes qui tentèrent d'être +goguenards. Mais le plus grave défaut de ce livre fut qu'il n'exprimait +plus, quand il fut achevé, les tendances esthétiques de l'auteur, ou +qu'il n'en exprimait que la moitié et la partie la moins neuve et la +plus caduque. Qu'on lise, cependant, le chapitre VII: ce sont de fort +belles pages et bien à leur place, quoique d'un ton plus élevé que le +reste du roman; qu'on lise, au chapitre XXI, la psychologie de l'«heure +du coucher», et ce qui suit: c'est d'une finesse un peu simple, mais +comme c'est observé et quelle belle ironie en action! Qu'on lise encore +la déclaration d'amour du vieux Godeau, les tendres paroles dont se +soulage le malheureux pendant que la bien-aimée se livre, cyniquement, +à d'autres soulagements: c'est d'un genre de comique qui n'a de vulgaire +que la forme, et qui laisse dans le souvenir une impression de +rabelaisianisme ingénu.</p> + +<p>Enfin, <i>Vieux</i> est une oeuvre très imparfaite,—mais non pas médiocre.</p> + +<p>Aurier annonçait plusieurs romans, les <i>Manigances,</i> la <i>Bête qui +meurt</i>: comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se +préoccupa de réaliser ses promesses dans l'ordre inverse où il les avait +faites. On a retrouvé dans ses papiers un manuscrit intitulé <i>Edwige</i>, +mais qu'il avait verbalement débaptisé quelques semaines avant sa mort; +il a paru sous ce titre: <i>Ailleurs</i>.</p> + +<p>Plus qu'une esquisse et moins qu'une oeuvre achevée, ce petit roman +philosophique est curieux: c'est un duel tragi-comique entre la Science +et la Poésie, entre l'Idéalité et le Positivisme, conté en un style +adéquat au sujet, tantôt bizarrement familier, tantôt mesuré et stellé +de belles métaphores. On y retrouve l'auteur de <i>Vieux</i>, mais plus +sobre; on y retrouve le poète et le critique d'art, mais plus sûr de sa +philosophie et plus maître de l'expression de ses idées ou de ses +sentiments.</p> + +<p>Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le +meilleur roman n'est qu'un recueil de morceaux choisis: il savait ériger +en vie un personnage, lui attribuer un caractère absolu et dévoiler +logiquement, au cours d'un volume, les phases de ce caractère, non par +de vagues analyses, mais par la mise en scène de faits systématiquement +choisis pour leur valeur révélatrice: tel, dans <i>Vieux</i>, M. Godeau; +tels, dans <i>Ailleurs,</i> Hans et l'ingénieur. Cet ingénieur est une +merveilleuse caricature: Aurier lui prête des propos d'un comique +vraiment énorme et pourtant lamentablement vraisemblables, car c'est +encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le +vrai ou le possible: il y avait en lui le génie d'un Daumier,—et +Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un symbolique épisode +aussi amèrement comique que la colère du D<sup>r</sup> Cocon accusé +d'héroïsme. Aurier serait allé très loin en ce genre, le roman de +l'ironie comique, de l'amertume exhilarante: que de joies il nous eût +données!</p> + +<p>C'était un homme de talent et d'un talent peu ordinaire, un esprit +supérieur; il ne doit pas être oublié: on peut encore lire ses romans, +goûter plus d'une page de ses vers et, pendant longtemps, ses critiques +d'art fourniront des idées, une méthode et des principes.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter" style="width: 311px;"> +<img src="./images/goncourt22.jpg" width="311" height="300" alt="Les Goncourt" /> +</div> + +<h2><a name="LES_GONCOURT" id="LES_GONCOURT"></a>LES GONCOURT</h2> + + +<p>Quoique les dernières évolutions littéraires se soient faites loin de +M. de Goncourt et qu'il ait eu l'orgueil—ou la faiblesse—de s'en +désintéresser, on ne trouverait sans doute pas à cette heure un +«symboliste» de marque, et même le plus absolu en ses idées, qui ne +consentit à signer un éloge cordial de l'auteur de <i>Madame Gervaisais.</i> +Le doute qui assombrit l'éclat des obsèques d'Alexandre Dumas, ou les +moins illustres funérailles de M. Daudet, s'est résolu en évidente +lumière et en certitude pure et simple: les <i>Goncourt</i> furent un grand +écrivain.</p> + +<p>Ils en eurent tous les caractères: l'originalité, la fécondité, la +diversité.</p> + +<p>L'originalité est le don premier, mystérieux et formidable; sans lui, +toutes les autres qualités de l'écrivain sont stériles, nuisibles, et +même un peu ridicules, le jour où l'homme de lettres laborieux et +intelligent, mais pas davantage, fier de multiples aptitudes, se veut +dressé en statue sur un piédestal de tomes. Plus digne de gloire est le +génie intermittent ou soudain qui se manifeste par de capricieux éclairs +ou par la lueur inattendue d'un rayon seul et qu'on ne reverra pas. Les +Goncourt appartiennent à la caste des génies continus et sans +défaillance; s'ils ne doivent pas être nombrés parmi les demi-dieux, ils +le seront parmi les héros qui accumulèrent un total de belles actions +égal à une oeuvre unique et grandiose. Chacun des livres des Goncourt +fut une de ces belles actions, chacune d'une beauté différente et neuve.</p> + +<p>Historiens, appliquant aux événements d'hier la méthode documentaire +d'Augustin Thierry, ils restituèrent, en place d'une vision de parade, +un XVIII<i>e</i> siècle vivant et sincère, rajeuni par la typique anecdote, +éclairé par le sourire des femmes, expliqué par le costume, par le +billet, par l'estampe, par le cri de la rue, par l'épigramme, par le +mot. Cette sorte d'histoire n'est pas toute l'histoire, mais c'est +peut-être la seule qui puisse intéresser désormais des esprits devenus +sceptiques par trop de lectures et plus curieux de comprendre les +différences que de ramener à l'unité la diversité des événements. Si +l'on ne retient de l'histoire que les faits les plus généraux, ceux qui +se prêtent aux parallèles et aux théories, il suffit, comme disait +Schopenhauer, de conférer avec Hérodote le journal du matin: tout +l'intermédiaire, répétition évidente et fatale des faits les plus +lointains et des faits les plus récents, devient inutile et fastidieux; +Bossuet le rejette. Ce fut la première originalité des Goncourt de créer +de l'histoire avec les détritus même de l'histoire. Tout un mouvement de +curiosité date de là; la publication de <i>l'Histoire de la Société +française pendant la Révolution et sous le Directoire</i> ouvrit l'ère du +bibelot,—et que l'on ne voie pas en ce mot une intention dépréciatrice; +le bibelot historique jadis s'appela relique: c'est le signe matériel +qui témoigne devant le présent de l'existence du passé. En ce sens, le +musée Carnavalet, pour prendre un exemple bien clair, est l'oeuvre des +Goncourt,—et, s'il avait acheté la partie historique du cabinet +d'Auteuil, il aurait pu tout naturellement changer de nom en +s'enrichissant.</p> + +<p>L'Oeuvre historique des Goncourt, laissées de côté ses conséquences et +son influence, a une valeur certaine. D'abord ils imaginèrent d'«écrire» +l'histoire; ils ne font ni des discours ni des dissertations, mais des +livres; ils traitent Marie-Antoinette non pas en sujet mais en motif +autour duquel se viennent rassembler tous les petits faits de vie dont +vivait la reine: à connaître ses jeux, ses paroles, ses robes et ses +coiffures, ils pénètrent plus facilement jusqu'à son âme qui, occupée +sans doute de combinaisons politiques, l'était aussi de jeux, de robes +et de coiffures. Tous ces détails, que les gens graves de l'an 1855 +taxaient d'enfantillages, ne les empêchèrent pas de dégager les premiers +le véritable rôle de la reine et de montrer que tous les fils venaient +se nouer autour de ses doigts fins et redoutables. La clef de l'énigme +que cherchaient en vain les historiens «sérieux» et professionnels, les +Goncourt la trouvèrent dans une boîte à mouches, peut-être, mais ils la +trouvèrent.</p> + +<p>Leur période uniquement historique se clôt vers 1860: alors, sans +modifier leurs procédés, ils demandent aux faits de la vie contemporaine +ce qu'ils avaient demandé au document du passé: la vérité réaliste.</p> + +<p>Chercher la vérité semble une entreprise illusoire et paradoxale. Avec +de la patience, on atteint quelquefois l'exactitude, et avec de la +conscience, la véracité; ce sont les qualités fondamentales de +l'histoire; on les retrouve dans les romans des Goncourt. Leurs +fictions, plus que toutes autres, inspirent confiance; on peut y étudier +la vie comme dans la vie elle-même; les faits, transposés selon le ton +nécessaire, loin d'être défigurés, sont encore accentués et rendus plus +vivants par l'art qui les remet en leur place et en leur lumière +logiques. Le réalisme ne s'y étale jamais avec la brutalité démocratique +où il descendit plus tard; ils manient les anecdotes sociales avec +délicatesse, comme les médecins font des plaies les plus sales; avec +pitié, avec dédain, avec joie,—toujours avec cette supériorité +aristocratique, don de ceux qui, élevés au-dessus de la basse vie, n'y +inclinent que leur intelligence et n'y mettent pas les mains. Tous leurs +romans sont observés de haut, par un regard qui plonge; ils dominent +leurs personnages; ils ne sont jamais familiers, mais jamais insolents.</p> + +<p>Observateurs désintéressés, sans croyances, sans opinions sociales, ils +vont dans la vie, la poitrine bravement tournée vers la lame, et ils +notent, après le choc, leur sensation. Ils se font ainsi un répertoire +authentique d'attestations dont ils ont éprouvé sur eux-mêmes la vérité +immédiate. Que ces fiches soient rangées dans leur cerveau ou dans des +boîtes, c'est là qu'ils puisent s'ils ont à dire, ressentie par un de +leurs personnages, une impression analogue à celle qu'ils éprouvèrent. +Aussi ils écoutaient, attentifs aux involontaires confidences, aux cris +de nature, prompts à saisir la valeur significative d'un sourire, d'un +regard, d'un geste. Voulant reproduire en son élémentaire véracité la +langue des enfants, ils s'astreignirent à passer sur un banc des +Tuileries d'immobiles après-midi, figés en un feint sommeil, pour ne pas +effaroucher la piaillerie des moineaux. L'un comme l'autre, ils avaient +la passion d'écouter aux portes de la vie; ils cherchaient des secrets +comme des gens cherchent de minuscules coquillages dans le sable des +dunes; le survivant garda jusqu'à sa dernière heure ce besoin de savoir +ce qui se passe, de regarder par la fenêtre, de soulever les stores et +les rideaux. Tout ce qui ne put logiquement trouver place dans les +romans devint la matière du <i>Journal</i>,—ce carnet colossal d'un +romancier réaliste.</p> + +<p>On appelle réaliste le romancier qui ne travaille que d'après +l'observation minutieuse des faits de la vie ordinaire, mais un +romancier qui ne serait que réaliste ne serait que la moitié d'un +romancier, ou moins: on le vit bien lorsque le réalisme fut manié par le +déplorable Champfleury. Comme méthode, le réalisme avait été inventé par +les romantiques qui se vantaient, à l'imitation de Goethe, de mêler +exactement dans leurs oeuvres la vérité et la poésie. Plus tard, tandis +que les uns gardaient la seule poésie et, par Musset, arrivaient à +Octave Feuillet, les autres, rejetant toute poésie, venant de Stendhal, +aboutissaient aux sèches analyses de Duranty,—qu'aucun effort n'a pu +tirer de son sépulcre. Cependant Flaubert, qui ne fit jamais que subir +impatiemment le réalisme, continuait la tradition de Chateaubriand. Les +Goncourt perpétuèrent, en le rénovant, le véritable romantisme des +romanciers, celui de Balzac; si l'on veut bien étudier leur oeuvre d'un +peu près, se remémorer <i>Renée Mauperin</i> ou <i>Soeur Philomène</i>, ou même la +tragique <i>Germinie Lacerteux</i>, on sera forcé de le reconnaître et on le +reconnaîtra un jour ou l'autre, si équivoque que cela paraisse à cette +heure, après l'oraison funèbre de M. Zola: les Goncourt furent des +romantiques. Par eux, par Edmond de Goncourt qui fit la <i>Faustin</i>, se +clôt le cycle ouvert par Balzac.</p> + +<p>En aucun des romans qui vont de <i>Charles Demailly</i> à <i>Chérie</i>, on ne +sent cette affectation d'insensibilité, d'ironie froide qui caractérisa +depuis les oeuvres de presque tous les médanistes. Il y a même chez eux +un penchant à la pitié ou à la tendresse qui va jusqu'au +sentimentalisme, mais discret, et si pur. <i>Renée Mauperin</i> est un livre +de ce ton, plein de larmes cachées; <i>Soeur Philomène</i> est une oeuvre de +sentiment: dégagée par la pensée du réalisme adventice qui l'encombre et +le défigure, ce roman serait, en même temps que la plus émouvante, la +plus pure histoire d'amour écrite depuis <i>Atala</i>. Ici, la méthode a gâté +le génie, mais le génie et la tradition ont vaincu la méthode.</p> + +<p>En même temps qu'ils continuaient une période littéraire, ils en +ouvraient une autre, fraternellement avec Gustave Flaubert. Quant parut +<i>Germinie Lacerteux</i>, M. Zola regardait la lune se jouer sur l'onde +azurée du ruisseau bordé de saules où Ninon, chantant une barcarolle, +prend un bain sentimental. Il est inutile d'insister: tout le +naturalisme, en sa partie populaire, vient de <i>Germinie Lacerteux</i>; +cette oeuvre forte et hardie n'était qu'un épisode dans l'épopée des +Goncourt; les années suivantes ils donnaient <i>Manette Salomon</i>, puis +<i>Madame Gervaisais</i>, analyse suraiguë du mysticisme maladif; néanmoins, +c'est l'histoire de la servante hystérique qui semble avoir eu +l'influence la plus décisive sur le développement ultérieur du +naturalisme, tel qu'il fut compris par M. Zola et par ses disciples +immédiats.</p> + +<p>La domination des Goncourt s'étendit plus loin que sur une école; hormis +peut-être Villiers de l'Isle-Adam, il n'est aucun écrivain qui ne l'ait +subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889: leur instrument de règne fut le +style.</p> + +<p>On leur attribue le mot, démonétisé depuis, <i>d'écriture artiste</i>; ils +inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous +ceux qui sont dénués de style personnel et, naturellement, des +journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est +de ne pas «écrire». Ecrire, selon l'exemple des Goncourt, c'est forger +des métaphores nouvelles, c'est n'ouvrir sa phrase qu'à des images +inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du +cerveau; c'est encore plusieurs choses et d'abord c'est avoir un don +particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la +volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en +cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu'a tout homme +intelligent d'exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des +phrases que nul n'a encore faites, en même temps claires, harmonieuses, +justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu +commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent, +comme les notes en musique, une valeur de position, des phrases un peu +tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent, +puis charment l'oreille et l'esprit lorsqu'on a saisi le ton et le +mécanisme de l'accord, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui, +qui semblent vivre d'une vie délicieusement factice, comme des créations +de magie.</p> + +<p>Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l'ordinaire vinasse des +bas littérateurs. Si les Goncourt étaient devenus populaires, si la +notion du style pouvait pénétrer dans les cerveaux moyens! On dit que le +peuple d'Athènes avait cette notion.</p> + +<p>Après l'originalité de leur style, l'importance de leur rôle littéraire, +historique, artistique, ce qu'il faut admirer chez les Goncourt, et chez +le survivant jusqu'à la dernière heure, c'est la fécondité. Non pas la +banale et abondante moisson de lignes qu'ils engerbèrent en d'infinis +tomes, non pas cette fécondité à la Sand toute pareille au travail +naturel de l'animal prolifique,—mais une production raisonnée et voulue +d'oeuvres choisies entre toutes celles qui leur étaient possibles, et +diversifiées assez pour que rien d'essentiel n'ait échappé à leurs mains +d'entre les fruits de l'arbre. Ils ont vraiment cueilli les fruits les +plus beaux et les plus variés de forme, de couleur et de saveur; ils ont +dit de l'homme, des choses, de la vie tout ce qu'ils avaient à en dire, +et cela méthodiquement, d'après un plan secret, mais certainement +élaboré dès leurs premières années de travail. Demeuré seul, Edmond de +Goncourt compléta l'oeuvre commune par des livres où, s'il y a quelque +chose de moins, il y a aussi quelque chose de plus: la <i>Faustin</i> et +<i>Chérie</i> témoignent que si les deux frères avaient ensemble du génie, le +mourant légua au survivant la part qu'il aurait pu emporter. Quoi que +l'on ait dit, le second des Goncourt était peut-être le moins âpre des +deux, en même temps que le moins esclave des règles réalistes; dans les +oeuvres qu'il signa seul, le ton est plus uniforme, la tendresse plus +profonde, la pitié plus humaine: peu de livres sont aussi touchants que +les <i>Frères Zemganno</i> et peu sont plus poignants que la <i>Fille Elisa</i>. +Les pages où il dit l'horreur du silence dans les bagnes de femmes +auraient fait abolir cette coutume abominable si nous étions un peuple +apte encore aux sentiments élémentaires de la miséricorde.</p> + +<p>Enfin, et pour résumer l'impression que donne la vue panoramique de +cette double existence, si noblement prolongée par l'un d'eux jusque +vers l'extrême vieillesse, les Goncourt furent de miraculeux hommes de +lettres. Victor Hugo souligna un jour sur un contrat son nom de ces +mots, si vilipendés: homme de lettres. Plus justement encore, Edmond de +Goncourt eût pu signer ainsi son testament. Il était «de lettres», comme +on était jadis «de robe» ou «d'épée»; il l'était tout entier, +simplement, fièrement,—mais jusqu'à la souffrance et jusqu'à la manie, +comme le prouve cette entreprise de monographies japonaises, qui, oeuvre +de tout autre, eût paru inutile et même absurde. Il écrivait pour se +réaliser, pour dire ses sensations, ses admirations, ses goûts et ses +dégoûts. Nul autre souci,—et surtout quel mémorable désintéressement! +En tout autre temps, nul n'aurait songé à louer Edmond de Goncourt pour +ce dédain de l'argent et de la basse popularité, car l'amour est +exclusif et celui qui aime l'art n'aime que l'art: mais, après les +exemples de toutes les avidités qui nous ont été donnés depuis vingt ans +par les boursiers de lettres, par la coulisse de la littérature, il est +juste et nécessaire de glorifier, en face de ceux qui vivent pour +l'argent, ceux qui vécurent pour l'idée et pour l'art.</p> + +<p>La place des Goncourt dans l'histoire littéraire de ce siècle sera +peut-être aussi grande que celle même de Flaubert, et ils la devront à +leur souci si nouveau, si scandaleux en une littérature alors encore +toute rhétoricienne, de la «non-imitation»; cela a révolutionné le monde +de l'écriture. Flaubert devait beaucoup à Chateaubriand; il serait +difficile de nommer le maître des Goncourt. Ils conquirent pour eux, +ensuite pour tous les talents, le droit à la personnalité stricte, le +droit à l'égoïsme artistique, le droit pour un écrivain de s'avouer tel +quel, et rien qu'ainsi, sans s'inquiéter des modèles, des règles, de +tout le pédantisme universitaire et cénaculaire, le droit de se mettre +face à face avec la vie, avec la sensation, avec le rêve, avec l'idée, +de créer sa phrase—et même, dans les limites du génie de la langue, sa +syntaxe.</p> + +<p>Ainsi, ils complétèrent l'oeuvre de Victor Hugo qui se vantait justement +d'avoir libéré les mots du dictionnaire; ainsi ils achevèrent +l'évolution du romantisme en fondant définitivement la liberté du style.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h2><a name="HELLO" id="HELLO"></a>HELLO</h2> + +<h3><i>OU LE CROYANT</i></h3> + + +<p>Hello représente la foi, en ce qu'elle doit avoir d'absolu, et la +crédulité, en ce qu'elle peut avoir de plus transitoire.</p> + +<p>La vie de l'homme est un acte de foi et un acte de confiance (ces deux +mots sont presque des doublets); il faut que l'homme croie, sinon à la +réalité, du moins à la véracité de sa vie et de la vie; il faut qu'il +ait foi dans la floraison, aux heures où il plante son verger, et foi +dans la fructification aux heures où il se promène sous les fleurs. Les +fleurs qu'il désire et les fruits qu'il attend diffèrent selon la nature +de son âme, mais il croit aux fleurs et aux fruits, et qu'il mangera les +fruits, et qu'il s'endormira rassasié au pied de l'arbre de sa +prédilection. Il a la foi, puisqu'il vit et puisque la faillite de tous +les vieux automnes ne l'incline pas à se coucher avant tout travail, +parmi la terrible stérilité de l'herbe.</p> + +<p>Hello, par l'absolutisme de sa foi, est bien un représentant de +l'humanité croyante, de l'humanité qui, ayant à peine semé, se penche +déjà anxieuse vers les secrets du sillon; mais il y a une malédiction +sur le sein de la terre; il est peut-être pourri depuis le meurtre +d'Abel: la semence ne germe pas: et l'homme recommence à jeter des +graines dans la glèbe pourrie; il y verse du sang, il y enfonce son +coeur, il y enterre son âme, il descend tout entier dans cette tombe +miraculeuse, et là, paisible sous le terrible manteau des herbes +stériles, il attend, imputrescible germe, l'heure de la germination +divine.</p> + +<p>La foi est imputrescible, puisque l'humanité vit et puisque le silence +des tombes ne l'a pas découragée de creuser de nouvelles tombes.</p> + +<p>Hello est le croyant. Sa foi n'est pas l'espérance imprécise d'un +hédoniste inconscient; elle est absolue dans son principe comme dans son +but, et ce principe et ce but sont uns; parti de la vérité, il va vers +la vérité. Il sait ce qu'il sème, il sait ce qu'il récoltera, et quand +il se confie à la tombe, quel fruit d'illumination, quel fruit +d'éternité.</p> + +<p>S'il va vers la vérité, c'est par obéissance; pour aller vers la vérité, +il est forcé de la prendre dans son coeur, de l'arracher, chair de sa +chair, et de la jeter loin, devant lui, admirable proie, qu'il +disputera, sûr de la victoire, aux chiens de l'erreur.</p> + +<p>Il sait ce que c'est que la vérité; il sait donc ce que c'est que +l'erreur.</p> + +<p>Pour lui, le monde des idées se divise en deux hémisphères; l'un est +continuellement éclairé par le rayonnement de l'infini; l'autre est +continuellement enténébré par les vapeurs de l'orgueil. Il sait pourquoi +l'orgueil engendre les ténèbres: l'orgueil est un écran entre +l'intelligence humaine et l'intelligence divine; l'orgueil se contemple +lui-même et se contemple seul, car il se croit seul. C'est là l'erreur +absolue, comme la vérité absolue est de ne pas croire en soi, mais de +croire en Dieu seul, qui est la vérité unique.</p> + +<p>La croyance d'Hello est la croyance au Dieu providentiel. «Rien n'arrive +sans son ordre ou sans sa permission.» Mais Dieu est logique; il y a un +«plan divin»: Hello le connaît sommairement. Dieu veut ce que Hello +croit. Dieu veut l'accomplissement de la vérité; Dieu veut s'accomplir +lui-même et se réaliser partiellement en toute créature de bonne +volonté. Les moyens de Dieu sont obscurs; ses desseins sont clairs. Ses +actes sont parfois terribles, mais ceux-là seuls en souffrent parmi les +hommes qui habitent l'hémisphère des ténèbres; ceux qui se sont rangés +du côté de la lumière peuvent être passagèrement éblouis et navrés: un +jour viendra où le souvenir même des agonies ne sera plus que la joie de +comprendre la nécessité fugitive de la douleur humaine.</p> + +<p>La Providence, ayant organisé, administre par l'intermédiaire de +l'Eglise. L'Eglise résout les affaires courantes et de logique; en ce +domaine elle est souveraine. La Providence se réserve l'extraordinaire +et l'absurde, c'est-à-dire le surnaturel; en cet ordre d'idées, elle +opère le plus souvent au moyen des saints et d'abord de la Vierge Marie, +qui est la Sainte au-dessus des saints. Hello croit fermement à tout +miracle admis par l'Eglise; à la vertu des reliques; aux apparitions; +aux guérisons subites; aux punitions providentielles; aux bienveillances +temporaires de l'infini. Dieu est penché sur nous; il nous observe comme +nous observons une fourmilière; il relève, si elles tombent trop +chargées du fardeau de la croix élue, les fourmis croyantes, les fourmis +au coeur pur et mêmes les fourmis pécheresses mais en qui le souffle du +péché n'a pas éteint toutes les flammes de l'amour. Dieu parle à ses +fourmis préférées; il les encourage; il leur prédit l'avenir; il leur +dévoile les cataclysmes par quoi les méchants seront avertis et inclinés +au repentir, s'il en est temps encore. Hello, fourmi de bonne volonté, +s'arrête sur la pente du fétu, et rend à Dieu son regard d'amour.</p> + +<p>Hello est chrétien et catholique absolument; il croit avec génie; il +croit spontanément, sans effort, mais avec l'énergie du batelier, +emporté par le courant du fleuve et qui croit au courant du fleuve. +Il sait que la vie l'emporte et il sait vers quel pays. Le paysage des +rives l'intéresse à peine et ne l'intéresse pas comme paysage. Quand il +a regardé un défilé de saules, de roseaux ou de peupliers, il ferme les +yeux un bon moment et médite sur la signification des arbres, des +arbustes et des herbes. Ayant médité, il comprend, car il est apte à +comprendre tout, et il comprend à l'inverse du savant. Le comment des +choses ne l'inquiète pas; il en cherche le pourquoi, et il le trouve +toujours, toujours satisfait par l'explication la plus simple, +l'éternelle explication dont le croyant se contente: Dieu l'a voulu +ainsi.</p> + +<p>On dirait qu'il se contente de peu, mais c'est une apparence: il ne se +contente que de l'infini. A chaque pas, à chaque coup d'aviron, à chaque +pont, à chaque gué, il a besoin de l'infini, Christophe qui, pour +traverser le torrent tumultueux, a besoin d'un bâton lourd et haut comme +un chêne. Sans ce bâton le croyant tombe et s'évanouit: Hello manie le +sien avec certitude et avec délectation. Selon les circonstances de la +route il en fait un épieu, une perche, une passerelle, un rempart; dans +les menues branches il taille des flèches; les ramilles lui servent de +verges: il a du plaisir à fustiger le monde avec les verges de l'infini.</p> + +<p>Le croyant n'est pas le voyant. Le voyant ne se trompe jamais +humainement sur l'essence des âmes ou des intelligences; son regard +pénètre les écorces et les carapaces et porte jusqu'au milieu des +secrets une lumière pareille à ces lampes par quoi on éclaire subitement +les cavernes et les abîmes. Le regard du croyant et sa lampe s'arrêtent +à la porte ou à la surface: il n'ose ni enfoncer les portes, ni briser +les surfaces; il est prudent; sa lumière s'appelle la Foi: il a peur de +la diminuer, car il sait que la diminuer, c'est la perdre. Il rôde +autour du mystère comme le loup autour du troupeau, et il croit avoir +compté les brebis parce qu'il a fait le tour du troupeau pendant une +nuit sans lune. Hello n'entre jamais au coeur des problèmes, ces +troupeaux d'idées; il les cerne, il les ceint d'un cercle d'où il leur +défend de sortir, puis il leur parle; ses discours sont uniformes: +problème, tu es simple, trop simple pour que je m'attarde autour de toi, +si simple que tu n'existes pas. Troupeau d'idées réunies là sous un +berger de hasard pour brouter l'herbe de l'erreur, tu es mon prisonnier, +parce que j'ai dessiné un cercle autour de ton pâturage et parce que tu +pâtures l'herbe de l'erreur. Regarde-moi, du fond de ta prison +circulaire, vois comme les étincelles jaillissent quand mes pieds +foulent l'herbe de la vérité; et toutes ces étincelles, vois comme elles +se rejoignent en longues et douces flammes: alors je les moissonne, je +les engerbe, je les emporte sur mes épaules, fardeau glorieux de vérité, +et je te laisse pâturer l'ignominie empoisonnée.</p> + +<p>Il y a le bien et le mal. Hello est très simplet sous son air de +profondeur. C'est un prophète infiniment naïf. Il a la naïveté du génie +et la naïveté de l'ignorance. Il est douloureusement ignorant. N'ayant +vu jamais les paysages d'idées que de loin, dans un brouillard d'aurore +ou de crépuscule, il n'est pas nomenclateur: il ne sait pas comment se +nomment les arbres; il ne sait pas comment s'appellent les hommes; et +dans le troupeau des idées il ne fait que cette distinction: il y a des +brebis blanches et des brebis noires.</p> + +<p>Toutes les sciences lui sont étrangères, même celles que les chrétiens +cultivent en vue de fins apologétiques. En histoire, il est demeuré à +Bossuet, et de Maistre lui semble hardi; en philologie, presque jovial, +il sait que Babel veut dire confusion, et il ne sait guère que cela.</p> + +<p>Ignorant, il est crédule: ne l'ayant pas lu, il suppose que l'admirable +Darwin est un farceur dans le genre de Voltaire. Il le méprise pour +exalter Benoît Labre et M. Dupont (de Tours). N'ayant de principes que +des principes extérieurs à lui-même, il ne juge pas, il accepte et il +explique. Il a endossé la foi comme un vêtement; il s'est orné de +superstitions comme de breloques. Il vante le pouvoir miraculeux de la +langue de M. Olier conservée dans un bocal à Saint-Sulpice. On dirait +qu'il veut décourager l'intelligence, mais il n'a vraiment qu'un +dessein: étaler sa foi comme les lessiveuses étalent du linge sur une +haie. Il étale toute sa foi, toute la lessive et jusqu'aux linges les +plus troués et les plus tachés. Il est fier de sa foi et de son +ignorance, et de sa crédulité, et de ses chiffons mal blanchis. Il +voudrait que l'Eglise lui ordonnât des croyances et des étalages plus +humiliants. Ayant baisé les sandales de Labre, la redingote de M. Dupont +et la calotte de M. Vianey, il souhaiterait de plus répugnantes joies: +par un côté, la vénération des reliques se rapproche des divagations +sensuelles. Il y a des baisers qui ne sont sensuels que parce qu'ils +sont sales; il y a des reliques qui ne sont saintes que parce qu'elles +sont malpropres.</p> + +<p>Mais le croyant est humble. La pure cendre des palmes n'a taché son +front que d'un signe symbolique; il lui faut de la vraie poussière, +celles des sentiers où des sueurs ont suinté, celles des dalles où des +femmes accroupies ont laissé l'odeur de leurs glandes. Il y a l'hystérie +de la poussière. Il y aussi l'hystérie du débris de cimetière et de la +pièce anatomique. La rotule a des pouvoirs et l'omoplate a des volontés: +l'humble s'agenouille devant la rotule et le croyant se signe devant +l'omoplate. Il veut se faire plus humble qu'un vieil ossement; il veut +se faire si croyant qu'il croira au pouvoir de l'inerte et à la volonté +de la mort.</p> + +<p>Dans l'excès de l'humilité il y a de l'orgueil; il y a de la vanité dans +l'excès de la croyance. Hello a la vanité de la croyance et l'orgueil +de l'humilité. Il accepte l'absurde avec ostentation; il déprécie son +intelligence avec fierté. Il se donne à croire des choses dont la +stupidité ferait rire une gardeuse d'oies; il se salit l'esprit et les +mains à des contacts où hésiteraient des manouvriers, mais c'est pour +dire: Voyez comme je suis supérieur aux gentils. Je suis supérieur aux +gentils parce que je suis obéissant, croyant et humble. Si je suis un +être d'élection, ce n'est ni par mon intelligence ni par mon amour: +l'infini m'a élu au-dessus des autres hommes parce que je me suis couché +dans la poussière, parce que j'ai léché la poussière, parce que je me +suis roulé dans la poussière, poussière sur laquelle je vous prie, +frères, de marcher avec assurance et de cracher avec mépris. Puisque +l'infini m'a élu, je veux que vous me méprisiez: cela sera ma seule +récompense terrestre. Je veux paraître un Labre intellectuel. Vous +marcherez sur moi et vous ne me verrez pas: je suis si grand que je +puis, comme une vermine, me cacher dans la poussière. Je suis grand, je +suis fort, je suis beau, je suis pur, je suis vrai parce que je suis un +atome imprégné de la grandeur, de la force, de la beauté, de la pureté +et de la vérité de Dieu. Quand je parle, on ne m'écoute pas, parce que +ma voix est si puissante qu'on l'entend sans l'écouter: on n'écoute pas +le tonnerre. Quand je passe, on ne me voit pas, car on ne voit pas le +vent et je passe au milieu des galères mortes comme une triomphante +barque dont les voiles sont gonflées par le souffle des anges: elle +glisse comme un fantôme divin, au milieu des galères mortes, et les +rameurs s'agitent, mais elle a fui, si rapide et si tumultueuse qu'ils +s'arrêtent en se disant l'un à l'autre: quelque chose vient de passer +pendant que nous dormions.</p> + +<p>Je passe et on ne me voit pas, je parle et on ne m'écoute pas. Voit-on +Dieu? Ecoute-t-on Dieu? Pourtant Dieu passe incessamment parmi nous, +arbres, barques, tabernacles ou pierres! Pourtant Dieu parle +éternellement à chacun de nous, et il nous dit des choses si douces et +si merveilleuses! On ne me voit pas et on ne m'écoute pas, parce que je +suis l'envoyé de Dieu et le porte-parole de Dieu. Je suis le génie.</p> + +<p>«Le Génie est armé d'une partialité terrible, comme une épée à deux +tranchants! Non seulement il aime le bien, mais de plus il hait le mal! +Cette seconde gloire lui est inhérente tout autant que la première. +J'insiste, il hait le mal, et cette sainte haine est le couronnement de +son amour.»</p> + +<p>Voilà Hello peint par lui-même, croyant qui croit à lui-même.</p> + +<p>Il ajoute:</p> + +<p>«Une des meilleures manières, non de définir, malt de faire deviner +l'homme de génie, serait cette parole; il est le contraire de l'homme +médiocre.»</p> + +<p>C'est encore vrai. Hello, type du croyant, n'est pas médiocre, puisqu'il +est excessif; il est vraiment le contraire du médiocre.</p> + +<p>Il continue:</p> + +<p>«Peut-être une définition complète du génie est-elle impossible, parce +que le génie fait éclater toutes les formules.</p> + +<p>«Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut pas supporter +d'autres. Son nom est le génie, son atmosphère est la gloire.</p> + +<p>«Aucune périphrase n'équivaut à son nom, aucune atmosphère ne remplace +son atmosphère.</p> + +<p>«Il refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il brise tous les +cadres. Il est le Samson du monde des esprits: et quand vous avez cru le +circonscrire, il fait comme le héros juif: il emporte avec lui sur la +montagne les portes de sa prison.»</p> + +<p>Mais Hello, qui a du génie, n'est pas le génie. Il n'emportera pas sur +la montagne les portes de sa prison. Sa prison, c'est la foi. Il demeure +là, il s'y trouve bien. Au lieu de désarticuler les portes, il y ajoute +de nouveaux verrous. Samson est le révolté; Hello est le croyant.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="BIBLIOGRAPHIE" id="BIBLIOGRAPHIE"></a>BIBLIOGRAPHIE</h2> + +<p class="caption">G.-ALBERT AURIER (1865-1892).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>L'Oeuvre maudit</i> (1889).—<i>Vieux</i> (1891).—<i>Oeuvres Posthumes</i> + (1893).</div> + +<p class="caption">MAURICE BARRÈS (1862).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Les Taches d'encre</i> (1883).-<i>Le Quartier Latin</i> (1888).—<i>Sous + l'oeil des Barbares</i> (1888).—<i>Un Homme libre</i> (1889).—<i>Une Heure + chez Monsieur Renan</i> (1890).—<i>Le Jardin de Bérénice</i> + (1891).—<i>Trois Stations de psychothérapie</i> (1891).—<i>Le Culte du + Moi</i> (1892).—<i>L'Ennemi des Lois</i> (1892).—<i>Toute licence sauf + contre l'amour</i> (1892).—<i>Une Journée parlementaire</i> (1894).—<i>Du + Sang, de la Volupté et de la Mort</i> (1894).—<i>Les Déracinés</i> (1897).</div> + +<p class="caption">HENRY BATAILLE (1873).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>La Chambre blanche</i> (1895).—<i>Ton Sang, précède de la Lépreuse</i> + (1897).—<i>Et voici le Jardin</i> (1898).</div> + +<p class="caption">LÉON BLOY (1846).</p> +<div class="blockquot"> —<i>Le Révélateur du Globe</i> (1884).—<i>Propos d'un Entrepreneur de + démolitions</i> (1884).—<i>Le Pal</i> (1885).—<i>Le Désespéré</i> (1887).—<i>Un + Brelan d'Excommuniés</i> (1889).—<i>Christophe Colomb devant les + Taureaux</i> (1890).—<i>Le Salut par les Juifs</i> (1892).—<i>Sueur de + sang</i> (1893).—<i>Léon Bloy devant les Cochons</i> (1894).—<i>Histoires + désobligeantes</i> (1894).—<i>Ici on assassine les grands Hommes</i> + (1895).—<i>La Chevalière de la Mort</i> (1896).—<i>La Femme Pauvre</i> + (1897).—<i>Le Mendiant ingrat</i> (1898). +</div> + +<p class="caption">VICTOR CHARBONNEL (1863).</p> +<div class="blockquot"> —<i>Les Mystiques dans la littérature présente</i> (1897).—<i>Un Congrès + universel des Religions</i> (1897).—<i>La Volonté de vivre</i> (1898).</div> + +<p class="caption">PAUL CLAUDEL (1870).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Tête d'Or</i> (1891).—<i>La Ville</i> (1893).—<i>L'Agamemnon d'Eschyle</i> + (1896).</div> + +<p class="caption">EDOUARD DUJARDIN (1861).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Les Hantises</i> (1886).—<i>A la Gloire d'Antonia</i> (1887).—<i>Pour la + Vierge du Roc ardent</i> (1888).—<i>Les Lauriers sont coupés</i> (1888).—<i>Antonia</i> + (1891).—<i>La Comédie des Amours</i> (1891).—<i>Réponse de + la Bergère au Berger</i> (1892).—<i>Le Chevalier du Passé</i> (1892).—<i>La + Fin d'Antonia</i> (1893).—<i>Les Lauriers sont coupés</i>, avec <i>trois</i> + <i>Poèmes</i> et les <i>Hantises</i> (1897).—<i>L'Initiation au Péché et à + l'Amour</i> (1898).</div> + +<p class="caption">MAX ELSKAMP (1862).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Dominical</i> (1892).—<i>Salutations, dont d'angéliques</i> + (1893).—<i>En Symbole vers l'Apostolat</i> (1895).—<i>Six Chansons de + pauvre homme pour célébrer la semaine de Flandre</i> (1896).—<i>La + Louange de la Vie</i> (1898).—<i>Enluminures</i> (1898).</div> + +<p class="caption">FÉLIX FÉNÉON (1865).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Les Impressionnistes en 1886</i> (1886).</div> + +<p class="caption">ANDRÉ FONTAINAS (1865).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Le Sang des Fleurs</i> (1889).—<i>Les Vergers illusoires</i> + (1892).—<i>Nuits d'Epiphanie</i> (1894).—<i>Les Estuaires d'ombre</i> + (1896).—<i>Crépuscules</i> (1897).</div> + +<p class="caption">PAUL FORT (1872).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>La Petite Bête</i> (1890).—<i>Plusieurs choses</i> (1894).—<i>Premières + Lueurs sur la colline</i> (1894).—<i>Presque les doigts aux clefs</i> + (1894).—<i>Il y a là des cris</i> (1895).—<i>Ballades: Ma Légende</i> + (1896).—<i>Ballades: La Mer</i> (1896).—<i>Ballades: Les Saisons</i> + (1896).—<i>Ballades: Louis XI, curieux homme</i> (1896).—<i>Ballades + Françaises</i> (1897).—<i>Montagne (Ballades Françaises, IIe + série</i>) (1898).</div> + +<p class="caption">RENÉ GHIL (1862).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Légendes d'Ames et de Sang</i> (1885).—<i>Traité du Verbe</i> (1886 et + 1888).—<i>Le Geste ingénu</i> (1887).—I. <i>Dire du Mieux: Le Meilleur + Devenir et le Geste ingénu</i> (1889).—<i>Méthode évolutive-instrumentiste + d'une poésie rationnelle</i> (1889).—I. <i>Dire du Mieux: La Preuve égoïste</i> + (1890).—<i>En méthode à l'oeuvre</i> (1891).—I. <i>Dire du Mieux: + Le Voeu de vivre</i> (1891-92-93).—I. <i>Dire du Mieux: L'Ordre + Altruiste</i> (1894-95-97).</div> + +<p class="caption">EDMOND ET JULES DE GONCOURT (1822-1896; 1830-1870).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>En 18..</i> (1851).—<i>Salon de 1852. Peinture. Dessin. Sculpture. + Gravure. Lithographie</i> (1852).—<i>La Lorette</i> (1853).—<i>Mystères des + théâtres</i> (1853).—<i>La Révolution dans les moeurs</i> + (1854).—<i>Histoire de la société française pendant la Révolution</i> + (1854).—<i>Histoire de la société française pendant le Directoire</i> + (1855).—<i>La Peinture à l'Exposition de 1855</i> (1855).—<i>Une + Voiture de masques</i> (1856); 2e édit. en 1876, sous le + titre: <i>Quelques créatures de ce temps</i>.—<i>Les Actrices</i> (1856); + 2e édit. sous le titre d'<i>Armande</i> (1892).—<i>Sophie + Arnould, d'après sa correspondance et ses mémoires inédits</i> + (1857),—<i>Portraits intimes du XVIIIe siècle. Études + nouvelles d'après les lettres authographes et les documents + inédits</i> (1857-1858, 2 vol.)—<i>Histoire de Marie-Antoinette</i> + (1858).—<i>L'Art du XVIIIe siècle</i> (1859-1875), 12 + fascicules et 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries (1882, 2 vol.).—<i>Les + Hommes de lettres</i> (1860); 2<sup>e</sup> éd. en 1868 sous le titre + de <i>Charles Demailly</i>.—<i>Les Maîtresses de Louis XV. Lettres et + documents inédits</i> (1860, 2 vol.).—<i>Soeur Philomène</i> (1861).—<i>La + Femme au XVIIIe siècle</i> (1862).—<i>Renée Mauperin</i> + (1864).—<i>Germinie Lacerteux</i> (1864).—<i>Henriette Maréchal</i> + (1866).—<i>Idées et Sensations</i> (1866).-<i>Manette Salomon</i> (1867, 2 + vol.).—<i>Madame Gervaisais</i> (1869).—<i>Gavarni, l'homme et l'oeuvre</i> + (1873.)—<i>La Patrie en danger</i> (1873).—<i>L'Amour au + XVIIIe siècle</i> (1875).—<i>La Du Barry</i> (1878).—<i>Madame + de Pompadour</i> (1878).—<i>La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs</i> + (1879), ces 3 vol. formant la 2<sup>e</sup> édit. des <i>Maîtresses + de Louis XV</i>.—<i>Pages retrouvées</i> (1886).—<i>Journal des Goncourt. + Mémoires de la vie littéraire</i> (1887-1896, 9 vol.).—<i>Préfaces et + manifestes littéraires</i> (1888).—<i>L'Italie d'hier, notes de + voyages, 1855-1856</i> (1894).</div> + +<p class="caption">EDMOND DE GONCOURT (1822-1896).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et gravé d'Antoine + Watteau</i> (1875).—<i>Catalogue raisonné de l'oeuvre peint, dessiné et + gravé de P.-P. Prud'hon</i> (1876).—<i>La Fille Élisa</i> (1877).—<i>Les + Frères Zemganno</i> (1879).—<i>La Maison d'un artiste</i> (1881, 2 + vol.).—<i>La Faustin</i> (1882).—<i>La Saint-Huberty, d'après ses + Mémoires et sa correspondance</i> (1882).—<i>Chérie</i> (1884).—<i>Germinie + Lacerteux</i>, pièce (1888).—<i>Mademoiselle Clairon, d'après ses + correspondances et les rapports de police du temps</i> + (1890).—<i>Outamaro, le peintre des maisons vertes</i> (1891).—<i>La + Guimard</i> (1893).—<i>A bas le progrès</i>! (1893).—<i>Hokousaï</i> (1896).</div> + +<p class="caption">JULES DE GONCOURT (1830-1870).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Lettres</i> (1885).</div> + +<p class="caption">ERNEST HELLO (1828-1885).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle</i> + (1858).—<i>Le Style</i> (1861).—<i>Angèle de Foligno</i>, traduction et + commentaire (1868).—<i>Rusbrock l'Admirable</i>, traduction et + commentaire (1869).—<i>Oeuvres choisies de Jeanne Chézard de Matel</i> + (1870).—<i>La Vierge dans l'Ecriture</i> (1870).—<i>Le Jour du Seigneur</i> + (1870).—<i>L'Homme</i> (1871).—<i>Les Physionomies de Saints</i> + (1875).—<i>Paroles de Dieu</i> (1878).—<i>Contes extraordinaires</i> + (1879).—<i>Les Plateaux de la Balance</i> (1880).—<i>Philosophie et + Athéisme</i> (1895).—<i>Le Siècle</i> (1895).</div> + +<p class="caption">FRANCIS JAMMES (1868).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Six sonnets</i> (1891).—<i>Vers</i> (1892).—<i>Vers</i> (1893).—<i>Vers</i> + (1894).—<i>Un Jour</i> (1896).—<i>De l'Angélus de l'aube à l'Angélus du + soir</i> (1898).</div> + +<p class="caption">JEAN LORRAIN (1855).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Le Sang des Dieux</i> (1882).—<i>La Forêt bleue</i> (1883).—<i>Les + Lepillier</i> (1885).—<i>Viviane</i> (1885).—<i>Modernités</i> (1885).—<i>Très + Russe</i> (1886).—<i>Griseries</i> (1887).—<i>Dans l'Oratoire</i> (1888).—<i>Sonyeuse</i> + (1891).—<i>Buveurs d'âmes</i> (1893).—<i>Sensations et + souvenirs</i> (1894).—<i>Yanthis</i> (1894).—<i>La Petite Classe</i> + (1895).—<i>Le Conte du Bohémien</i> (1896).—<i>Brocéliande</i> (1896).—<i>Un + Démoniaque</i> (1896).—<i>Une Femme par jour</i> (1896).—<i>Contes pour lire + à la chandelle</i> (1897).—<i>Ames d'Automne</i> (1898).</div> + +<p class="caption">CAMILLE MAUCLAIR (1872).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Eleusis</i> (1894).—<i>Stéphane Mallarmé</i> (1894).—<i>Sonatines + d'Automne</i> (1895)—<i>Couronne de clarté</i> (1805).—<i>Jules + Laforgue</i> (1896).—<i>Les Clefs d'or</i> (1896).—<i>L'Orient Vierge</i> + (1897).</div> + +<p class="caption">HENRI MAZEL (1864).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Le Nazaréen</i> (1891).—<i>La Fin des Dieux</i> (1892).—<i>Vieux Saxe</i> + (1893).—<i>Saint Antoine affirme</i> (1894).—<i>Flottille dans le Golfe</i> + (1895).—<i>En Cortège</i> (1895).—<i>La Frise du Temple</i> (1895).—<i>La + Synergie sociale</i> (1896).—<i>Le Khalife de Carthage</i> + (1897)—<i>L'Hérésiarque</i> (1898).</div> + +<p class="caption">EPHRAÏM MIKHAËL (1866-1890).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>L'Automne</i> (1886).-<i>La Fiancée de Corinthe</i> (1888).—<i>Le Cor + fleuri</i> (1880).—<i>Oeuvres</i> (1890).—<i>Briséis</i> (1897).</div> + +<p class="caption">HUGUES REBELL (1868).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>les Jeudis Saints</i> (1886).—<i>Les Méprisants</i> (1886).—<i>Timandra</i> + (1887).—<i>Les Etourdissements</i> (1888).—<i>Athlètes et Psychologues</i> + (1890).—<i>Baisers d'ennemis</i> (1892).—<i>Chants de la pluie et du + soleil</i> (1894).—<i>Union des Trois Aristocraties</i> (1894).—<i>Le + Magasin d'Auréoles</i> (1896).—<i>La Nichina</i> (1897).—<i>La Clef de + Saint Pierre</i> (1897).—<i>La Femme qui a connu l'Empereur</i> (1898).</div> + +<p class="caption">JEHAN RICTUS (GABRIEL RANDON) (1867).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Les Soliloques du Pauvre</i> (1897).</div> + +<p class="caption">MARCEL SCHWOB (1867).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Coeur double</i> (1891).—<i>Le Roi au Masque d'or</i> (1893).—<i>Mimes</i> + (1893).—<i>Le Livre de Monelle</i> (1894).—<i>Annabella et Giovanni</i> + (1894).—<i>Moll Flanders</i>, traduit de DeFoe (1895).—<i>La Croisade + des Enfants</i> (1896).—<i>Vies imaginaires</i> + (1896).—<i>Spicilège</i> (1896).</div> + +<p class="caption">ALFRED VALLETTE (1858).</p> + +<div class="blockquot"> —<i>Le Vierge</i> (1891).—<i>A l'Ecart</i> (1891).</div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2><a name="TABLE_DES_MATIEgraveRES" id="TABLE_DES_MATIEgraveRES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<ul class="tab"> +<li><a href="#PREacuteFACE">PRÉFACE</a></li> + +<li><a href="#FRANCIS_JAMMES">FRANCIS JAMMES</a></li> + +<li><a href="#PAUL_FORT">PAUL FORT</a></li> + +<li><a href="#HUGUES_REBELL">HUGUES REBELL</a></li> + +<li><a href="#FEacuteLIX_FEacuteNEacuteON">FÉLIX FÉNÉON</a></li> + +<li><a href="#LEacuteON_BLOY">LÉON BLOY</a></li> + +<li><a href="#JEAN_LORRAIN">JEAN LORRAIN</a></li> + +<li><a href="#EDOUARD_DUJARDIN">EDOUARD DUJARDIN</a></li> + +<li><a href="#MAURICE_BARREgraveS">MAURICE BARRÈS</a></li> + +<li><a href="#CAMILLE_MAUCLAIR">CAMILLE MAUCLAIR</a></li> + +<li><a href="#VICTOR_CHARBONNEL">VICTOR CHARBONNEL</a></li> + +<li><a href="#ALFRED_VALLETTE">ALFRED VALLETTE</a></li> + +<li><a href="#MAX_ELSKAMP">MAX ELSKAMP</a></li> + +<li><a href="#HENRI_MAZEL">HENRI MAZEL</a></li> + +<li><a href="#MARCEL_SCHWOB">MARCEL SCHWOB</a></li> + +<li><a href="#PAUL_CLAUDEL">PAUL CLAUDEL</a></li> + +<li><a href="#RENEacute_GHIL">RENÉ GHIL</a></li> + +<li><a href="#ANDREacute_FONTAINAS">ANDRÉ FONTAINAS</a></li> + +<li><a href="#JEHAN_RICTUS">JEHAN RICTUS</a></li> + +<li><a href="#HENRY_BATAILLE">HENRY BATAILLE</a></li> + +<li><a href="#EPHRAIumlM_MIKHAEumlL">EPHRAÏM MIKHAËL</a></li> + +<li><a href="#ALBERT_AURIER">ALBERT AURIER</a></li> + +<li><a href="#LES_GONCOURT">LES GONCOURT</a></li> + +<li><a href="#HELLO">HELLO</a></li> + + + +<li><a href="#BIBLIOGRAPHIE">BIBLIOGRAPHIE</a></li> +</ul> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le IIe livre des masques, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE IIE LIVRE DES MASQUES *** + +***** This file should be named 16988-h.htm or 16988-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/9/8/16988/ + +Produced by Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/16988-h/images/aurier21.jpg b/16988-h/images/aurier21.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..693a00c --- /dev/null +++ b/16988-h/images/aurier21.jpg diff --git a/16988-h/images/barres08.jpg b/16988-h/images/barres08.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..29d9bb9 --- /dev/null +++ b/16988-h/images/barres08.jpg diff --git a/16988-h/images/bataille19.jpg b/16988-h/images/bataille19.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3563464 --- 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