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+Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Auguste Comte et Herbert Spencer
+ Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle
+
+Author: E. de Roberty
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16888]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER
+
+CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES IDÉES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SIÈCLE
+
+Par
+
+E. DE ROBERTY
+
+PARIS
+
+
+1894
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+INTRODUCTION [p.V]
+
+
+Dans le remous des idées générales, dans la fluctuation des vues
+d'ensemble, dans le va-et-vient des systèmes qui, pour un court espace
+de temps, réussissent à grouper les croyances, à retenir et fixer les
+convictions, un phénomène s'observe, à peu près invariable à travers les
+âges.
+
+Il se détache nettement du décor mobile qui l'encadre, il sollicite à un
+haut point l'attention du sociologue.
+
+[p.VI] Il caractérise une phase intéressante de la vie mentale de
+l'humanité, une période ne semblant pas, à vrai dire, devoir se clore
+bientôt. Elle embrasse la préhistoire entière de la philosophie, la
+suite continue de siècles qui, après avoir fondé les religions,
+s'adonnèrent à la culture des abstractions métaphysiques.
+
+Durant la longue enfance de la philosophie, ce phénomène demeura normal
+dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux;
+mais déjà des traits pathologiques le déforment.
+
+Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes
+cérébrales qui se dirigent en sens inverse: le _monisme_ et
+l'_agnosticisme_. L'esprit de synthèse s'épuisa à vouloir les refouler
+dans le même lit. Mais une série intermittente d'affaiblissements et de
+triomphes, de défaites et d'exaltations de la pensée abstraite marqua
+cette entreprise immédiatement vaine.
+
+[p.VII] La philosophie du xixe siècle suivit les voies de la
+métaphysique qui l'avait précédée et qui, à son tour, s'était modelée
+sur les traditions monothéistes des religions supérieures. Elle allia,
+d'une façon à la fois inconsciente et profondément irrationnelle, la
+recherche de l'unité au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le
+plus périlleux et le plus déshonorant des illogismes.
+
+Nous eûmes déjà, en des travaux antérieurs[1], l'occasion de relever
+quelques traits déterminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par
+exemple: que les tentatives de synthèse universelle dues aux efforts des
+plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les
+Spencer, établissaient une objection écrasante contre leur agnosticisme,
+formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous à ce
+propos, et le noir ne se perçoit vraiment [p.VIII] noir que s'il s'étale
+à côté du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que vérité d'ordre
+particulier, psychologique, sert à dévoiler le vice caché des méthodes
+générales du philosophe. On blesse les lois élémentaires de la logique
+en accouplant la thèse qui affirme l'unité dernière des choses et celle
+qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature.
+Et par surcroît, on s'expose aux dures représailles prévues par la loi
+de l'identité des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste à
+prendre la négation de l'unité, de la connaissance pure et abstraite,
+l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de réellement séparé du
+monde phénoménal.
+
+Sous ce rapport, ajoutions-nous[2], les philosophies se groupent en deux
+grandes classes. Dans l'une on trouve Démocrite, Giordano Bruno,
+Spinoza, Leibnitz, Fichte, [p.IX] Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les
+esprits assez audacieux pour s'imposer la tâche difficile de corriger
+l'agnosticisme par le monisme, un excès de prudence par un excès de
+témérité. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon,
+Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme,
+moins catégorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un
+agnosticisme logiquement moins défectueux ou mieux motivé.
+
+Dans cette double série nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes;
+et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre
+dernier ouvrage, nous allons examiner les deux théories extrêmes où
+versa, en son enquête sur l'unité du monde, la philosophie
+contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire
+précéder cette étude par un exposé sommaire de quelques vues générales.
+Elles visent les relations qui s'observent [p.X] entre l'_agnosticisme_
+et l'_expérience_; l'un, principal apport du passé religieux, apport qui
+semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours,
+le rôle inhibitoire et misonéiste joué, dans un autre ordre d'activité,
+par le Capital; l'autre qui, comme nous tâcherons de le prouver, se
+confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien,
+dans l'antinomie conceptuelle prétendue insoluble, les ambitions
+rénovatrices du Travail.
+
+_Paris, en avril 1894._
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Agnosticisme_, pp. 72-73, 107-113, et _La Recherche de l'Unité_,
+passim.
+
+[2] _Agnosticisme_, pp. 112-113.
+
+
+ * * * * *
+
+
+AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER [p.1]
+
+
+ * * * * *
+
+LIVRE PREMIER
+
+LE PROBLÈME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PRÉSENT
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+
+Le caractère dominant du positivisme, le «trait propre» qui valut à
+cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui
+sainement apprécié même des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent
+déjà volontiers que la philosophie positive «révèle un sentiment
+_beaucoup plus vif qu'on ne l'éprouvait auparavant_: 1° de la liaison
+des choses, et 2° des [p.2]limites infranchissables qui bornent nos
+connaissances.
+
+Le positivisme s'affirmerait donc à la fois comme un monisme plus
+radical et comme un agnosticisme plus accentué que les conceptions
+philosophiques qui le précédèrent et le préparèrent. Je souscris
+entièrement à la seconde caractéristique. Quant à la première, je ne
+saurais l'accepter sans des réserves expresses.
+
+Par sa belle classification des sciences spéciales, par la consécration
+qu'il apporte à une science nouvelle, la sociologie, si admirablement
+soudée par lui à la série inorganique et biologique, puis considérée
+comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte
+développe, en effet, un genre de monisme fort injustement délaissé par
+ses prédécesseurs et très capable, en somme, d'impressionner un siècle
+comme le nôtre, à la fois glorieux de ses grandes découvertes et
+fatigué, presque rassasié de ses succès scientifiques.
+
+A la foule croissante des esprits éclairés ce [p.3] maître de la pensée
+contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une «unité
+cérébrale», comme il l'appelle, fondée sur les données certaines de la
+science. Par malheur, Comte ne se borne pas à déclarer la guerre au seul
+monisme transcendant. L'erreur côtoie chez ce philosophe le plus juste
+sentiment critique et le pousse à envelopper dans la même proscription
+l'unité pure, l'unité rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec
+la chimère métaphysique.
+
+Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance à lever ainsi
+la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on
+voulait favoriser l'éclosion. Les ambages et les tâtonnements de Comte
+devaient, du reste, flatter les goûts et satisfaire les préjugés de ces
+majorités vaguement instruites aux yeux desquelles l'indécision passe
+presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation
+habile.
+
+Trois forts courants intellectuels s'introduisent [p.4]manifestement
+dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes idées
+directrices se dégagent de la philosophie positive comme son résumé, son
+résidu, son enseignement suprême, son legs définitif aux âges futurs. Ce
+sont, dans l'ordre hiérarchique de leur puissance respective: 1° le
+courant _agnostique_, le plus considérable, le plus violent de tous, ou
+l'idée de _limite_; 2° le courant _historique_, ou l'idée d'_évolution_,
+de progrès lentement gradué, s'effectuant par nuances insensibles, cela
+aussi bien dans les sociétés humaines que dans la nature vivante et le
+monde inorganique; enfin, 3° le courant _monistique_, l'idée d' unité
+cérébrale, le point le plus faible, le moins développé dans la
+conception positive de l'univers.
+
+Envisagé soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux
+nécessités immédiates de la vie mentale, l'agnosticisme régente
+tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et
+surtout son troisième principe, le monisme, auquel, et nous le verrons
+plus [p.5] tard, l'intolérance des adeptes du _non possumus_ relativiste
+ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un rôle à peu près
+dérisoire.
+
+Littré fait très bien ressortir l'intransigeance de son maître. Il le
+dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse
+de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts,
+l'une connue ou plutôt connaissable selon les conditions humaines,
+l'autre inconnue ou plutôt inconnaissable, soit dans la durée de
+l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'enchaînement des causes.
+Cette séparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande
+leçon, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie
+humilité.--Et presque aussitôt il ajoute ces lignes significatives: «Il
+ne faut pas considérer le philosophe positif comme si, traitant
+uniquement des causes secondes, _il laisse libre de penser ce qu'on veut
+des causes premières_. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa
+détermination [p.6] est précise, catégorique et le sépare radicalement
+des philosophies théologiques et métaphysiques.» Voilà des déclarations
+nettes. Elles émanent du disciple qui se posa pour règle de ne jamais
+dépasser les conceptions du maître, qui souvent même se glorifia d'avoir
+su les restreindre à leur expression première. Il suffit, d'ailleurs,
+d'ouvrir le _Cours de philosophie positive_ pour se convaincre de la
+fidélité scrupuleuse apportée par Littré à l'interprétation de la
+doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut
+faite dernièrement et qui consiste à soutenir que «nulle trace de
+pessimisme intellectuel» ne s'observe chez Comte; ou encore que
+«l'inconnaissable de ce philosophe, résultant des limites rencontrées
+par l'expérience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est
+l'objet d'aucune religiosité et diffère à peine de l'inconnu?»[3]
+
+[p.7] Bornons-nous à enregistrer ici cette opinion.
+
+Le second principe directeur du positivisme, l'idée d'évolution, revêt
+une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte.
+La filiation ininterrompue des générations humaines, les liens étroits
+de piété et de gratitude qui, véritables points de suture, rattachent le
+présent au passé, la réhabilitation des époques les plus décriées, la
+solidarité profonde et durable grâce à laquelle tout se tient et
+s'enchaîne dans le règne humain, absolument comme dans le règne
+organique et, plus bas, plus au fond, dans le règne inorganique,--ce
+noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des sociétés humaines
+le prolongement, le complément nécessaire de l'évolution générale des
+choses. Sur ce point, Comte fut le précurseur génial de Darwin et de
+Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemença le vaste
+champ où le xixe siècle leva une si éblouissante moisson.
+
+Armée de ces deux théories, qui furent toujours [p.8] ses grands chevaux
+de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque
+immédiatement après la mort prématurée de son fondateur, une victoire
+rare et qui un jour paraîtra excessive. Sa popularité, son expansion
+rapide éclipsèrent la popularité et l'expansion des plus triomphantes
+écoles du siècle, telles que le kantisme ou l'hégélianisme, et
+dépassèrent de beaucoup les succès et l'influence qui, à d'autres
+époques, échurent en partage à des philosophies très sérieuses, très
+dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le mécanisme
+de Descartes, l'évolutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme
+élémentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier
+aujourd'hui, surtout si l'on ramène, comme il convient de le faire, à
+ses origines positivistes, l'intéressante diversion philosophique opérée
+par Herbert Spencer. Mais, dès lors, le positivisme apparaît comme le
+récipient central, le large réservoir latin où se déversent et d'où
+sortent les principaux courants [p.9] philosophiques de notre époque,
+depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance,
+jusqu'à l'évolutionnisme anglo-américain qui maintenant porte et répand
+ses enseignements aux quatre coins du monde civilisé.
+
+Mais pourquoi ou plutôt comment la pensée de cet obscur répétiteur de
+mathématiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle à
+conquérir et à dominer ainsi tout un siècle?
+
+A nos yeux, la brusque entrée des idées positivistes sur la scène du
+monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux
+conditions essentielles.
+
+En premier lieu, ces idées étaient celles mêmes que préconisèrent, en
+des formules variées dans la forme, mais pareilles au fond, une longue
+suite de philosophies précédentes, toutes plus ou moins agnostiques,
+évolutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna à réunir
+en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires.
+Elle [p.10] sembla de la sorte lever ou résoudre une des plus vieilles,
+une des plus redoutables antinomies de l'esprit.
+
+En second lieu,--et nous attirons l'attention du lecteur sur ce
+point,--Auguste Comte fut avant tout un _vulgarisateur_ de génie; nous
+employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus élevé.
+
+Comte réussit à accroître, à agrandir de façon notable la base humaine
+qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites
+de la philosophie. Et cette différence, ce gain fut pris par lui en
+totalité sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions
+religieuses, toujours plus concrètes que les philosophiques. Il
+démocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un
+flot montant d'intelligences humaines. Il répandit plus abondamment que
+n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumière
+qu'un petit nombre d'initiés tenaient soigneusement cachée sous le
+boisseau métaphysique. [p.11] Il comprit ainsi admirablement son époque,
+l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils légitime--et, en
+son for intérieur, très respectueux--du xixe siècle.
+
+Il se montra tel, du reste, de plusieurs façons. Il pressentit et devina
+les tendances expansives, les aspirations égalitaires de la phase
+historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il
+adapta sa conception générale du monde à la capacité intellectuelle des
+nouvelles couches sociales conquises par la pensée sous sa triple forme,
+philosophique, scientifique et esthétique. Il fut le véritable promoteur
+de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se
+plaisait à répéter: «Sans une philosophie, le savant n'est qu'un
+manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur». Et il vit venir à lui la foule
+des savants, des publicistes, des esthètes, d'autant plus dociles à sa
+voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des
+multitudes.
+
+Il fit plus encore. Il estima à sa juste valeur [p.12] la qualité et la
+composition de la nourriture philosophique que réclamait le siècle. Il
+opéra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et
+des procédés synthétiques du passé. Il s'attacha avec prédilection aux
+fruits déjà mûrs d'une expérience plusieurs fois séculaire. Et cette
+nutritive moelle des philosophies préparatrices, il la tira moins des
+livres ou de l'étude minutieuse des métaphysiciens, que de l'air
+ambiant, encore tout troublé par la grande secousse révolutionnaire, que
+de l'observation immédiate d'une société chaotique, tumultueuse, en
+gésine d'un idéal nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient,
+obstiné, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus sûr et de plus sain
+dans notre civilisation instable, du commerce avec la série totale des
+sciences particulières, mère des suprêmes abstractions de l'esprit.
+
+Il fut ainsi conduit à marier l'agnosticisme qui représente le passé
+religieux de l'humanité, au monisme qui, représentant son avenir
+scientifique, [p.13] contient en germe la négation formelle de
+l'inconnaissable. Et dans le même cadre, sans prendre garde qu'il
+pouvait se briser en pièces, il fit entrer, il maintint d'autorité une
+troisième synthèse, la théorie évolutionniste, figurative surtout de
+l'époque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale
+marque.
+
+Au surplus, l'exceptionnel génie vulgarisateur de Comte se manifeste
+jusque dans la manière, qui lui est propre, de traiter les plus
+difficiles problèmes. Je parle ici, bien entendu, de la méthode du
+positivisme, et non de la forme ou du style des écrits de Comte,
+obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmonté par le
+talent littéraire des premiers évangélistes de la bonne parole. Je le
+répète, comme _doctrine_ et comme _méthode_, l'oeuvre de Comte est toute
+de _nivellement_; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je
+n'attache aucune idée péjorative et qui dans ma bouche ne prend, en
+nulle façon, le sens d'abaissement.
+
+[p.14] Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes thèses qui
+forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique.
+Il étend, il développe la surface occupée par les problèmes de
+l'agnosticisme, du monisme et de l'évolutionnisme; il cherche à rendre
+ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur
+donne un aspect pratique parfois très séduisant, il invoque, à chaque
+tournant de route, les témoignages de la raison vulgaire, de
+l'expérience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi
+qu'il convient à un penseur qui s'adresse à la foule. Il est le moins
+sceptique, le moins délicat, le moins raffiné, mais aussi le moins
+calculateur, le plus sincère, le plus naïf des philosophes. Il est d'une
+bonne foi entière, admirable. Il se garde comme du plus grand des
+malheurs, comme d'un péché irrémissible, de creuser les questions
+préalables, de scruter les principes, les points de départ, d'aller au
+fond des choses. Il est l'ennemi juré de la subtilité [p.15] qu'il
+envisage comme la vraie tare métaphysique. Au point de vue utilitaire,
+il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes,
+dans les jachères de la connaissance, telles que la psychologie ou la
+sociologie, il échappe de la sorte au verbiage oiseux, à l'aiguisement
+inutile du tranchant de la pensée, qui ensuite se prodigue en pure
+perte. Mais, théoriquement, sa position cesse d'être aussi bonne. Car
+les sciences supérieures ne restent pas stationnaires, et leurs acquêts
+ne sont pas tous dus à l'observation pure et simple. L'élément rationnel
+y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypothèse, l'abstraction
+et la généralisation y jouent un rôle de plus en plus considérable.
+
+En définitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconnaître cette
+vérité d'ordre expérimental: par le positivisme la philosophie--une
+philosophie sérieuse--fut pour la première fois mise à la portée d'une
+très forte majorité d'esprits. Historiquement parlant et
+[p.16] jugeant, un grand progrès s'est accompli par là. La démocratie
+intellectuelle,--création, en somme, heureuse de notre époque,
+puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des
+iniquités sociales,--la démocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup
+ennoblie, épurée, moralisée. Un écrivain qui appartient aux jeunes
+générations sur lesquelles nous pouvons sûrement compter, l'affirme en
+ces termes nets (et je l'en félicite): «Le positivisme n'effarouche que
+les consciences troubles dont il dénonce les basses convoitises; toute
+la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit»[4].
+
+Mais il y a mieux peut-être, au regard des contingences futures. Sorties
+des nuages métaphysiques où se cachait leur éclatante nudité, les trois
+grandes théories hypothétiques (vérités ou erreurs, il n'importe):
+l'agnosticisme, le monisme et l'évolutionnisme, sont aujourd'hui
+descendues sur terre. Divinités autrefois [p.17] si farouches, elles
+s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'à subir la terrible
+épreuve, elles veulent bien devenir fécondes du fait de la science
+particulière.
+
+Faut-il ajouter qu'une orientation récente de la philosophie, étiquetée
+par la critique adverse comme _hyperpositivisme_ et à laquelle on me
+fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste
+essentiellement à prêter, à l'oeuvre naturelle et inévitable d'un tel
+ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici dédaignée des études, des
+expériences spéciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de
+la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier
+résultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du
+positivisme l'élément mystique, et en même temps de conserver, de
+raffermir, de développer ses deux autres principes constitutifs?[5]
+
+
+ * * * * *
+
+
+II [p.19]
+
+
+La philosophie évolutionniste nous découvre une autre face de la
+contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.
+
+Destinée, au dire de ses adeptes, à révolutionner la philosophie, la
+science, l'art et jusqu'à la vie collective, cette grande doctrine
+prétend inaugurer une méthode neuve, originale. Infiniment soucieuse des
+racines et des commencements, elle suit à la trace, elle note avec soin,
+à travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et
+des êtres. Mais l'histoire de tous les évangiles se ressemble, [p.20]
+d'une façon étonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les apôtres de
+l'évolution s'accompagne d'une espérance robuste, d'une foi naïve. Ainsi
+évoque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une
+infime bourgade de Judée, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous
+est né, annonçait-on alors avec un enthousiasme plus sincère et plus
+communicatif sans doute, mais de nature pareille à l'engouement
+contemporain, et un chemin foncièrement nouveau s'ouvre au salut de
+l'âme humaine. On oubliait, on négligeait un détail qui ne manque
+pourtant pas d'importance: les incarnations divines précédentes, le
+grand souffle bouddhique de charité, le courant d'amour universel
+entraînant et sauvant des millions d'âmes ancêtres!
+
+L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanité; aucune croyance ne
+l'évite. Elle se loge au coeur même de la théorie qui aspire à la
+dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que
+tout a son germe [p.21] en tout. Mais, brouillant la vue claire du
+passé, elle empêche de saisir le sens direct des modalités présentes.
+
+Il est peut-être temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les
+évolutionnistes. Non, leur fameuse thèse n'est pas le verbe nouveau
+qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de
+la vie, de l'âme et des sociétés humaines. C'est là, au contraire, une
+vérité très ancienne, très éprouvée et très générale, qui suscita des
+luttes innombrables, qui eut ses périodes de vigueur et ses époques de
+défaillance, ses éclipses et ses réapparitions triomphales;--une vérité,
+en somme, qui, loin d'imposer à notre esprit une discipline et des
+règles jusque-là inconnues, le contraint plutôt à suivre docilement, en
+ses explorations récentes, la voie scientifique depuis longtemps
+ouverte.
+
+Les choses et leurs apparences, les phénomènes, coulent, changent,
+deviennent, évoluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne [p.22] précéda
+cette généralisation solidement établie par la science du nombre, par la
+mécanique céleste et terrestre, par la physique et la chimie
+rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses
+recherches, nous apporte à cet égard un témoignage irrécusable; car
+c'est au mécanisme que les théories évolutives modernes, forcées dans
+leurs derniers refuges métaphysiques, ramènent les changements
+quelconques et les mutations d'existence si allègrement résumés par
+elles en leur vocable préféré. Un second témoignage, et non moins
+précieux, nous est fourni par la métaphysique édifiant sur le concept du
+«devenir» une foule de déductions extrêmement ingénieuses. Mais d'où
+pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'expérience
+contemporaine, et comment, sans l'appui des hypothèses particulières,
+des spéculations scientifiques de l'époque, eût-elle réussi à maintenir
+des affirmations aussi hasardées? On désavoue et condamne l'esprit même
+de la doctrine [p.23] évolutionniste en supposant possible une brèche,
+une solution de continuité de cette sorte.
+
+L'idée d'un développement successif apparaît comme une des plus vieilles
+notions qui dirigèrent le savoir particulier. C'est à ce dernier que la
+métaphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succédant à la
+théologie, elle installa sur les ruines des croyances confusément
+intégrales des premiers âges de la pensée, la différenciation classique
+des «trois devenirs»,--celui de la matière ou du mouvement, celui de la
+vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'idée.
+
+Mais la science la plus primitive et la métaphysique la plus puérile se
+sont toujours inspirées d'un autre principe encore, que toutes deux
+plaçaient, clans l'échelle abstractive, au-dessus de l'idée d'évolution,
+et que toutes deux considéraient, par le fait, comme le but suprême de
+la connaissance. Je veux parler du concept d'unité.
+
+L'idée d'évolution offrait un moyen sûr pour [p.24] ramener la
+multiplicité effective des phénomènes à leur identité essentielle. Le
+principe inférieur symbolisait l'ensemble des méthodes rationnelles
+capables de nous conduire à une telle fin. Il se pliait de lui-même aux
+exigences du principe supérieur. On entra donc de prime abord et
+résolument dans la voie monistique.
+
+Le devenir, différentiel et multiple par définition, de l'être toujours
+un et semblable à lui-même, ou, en d'autres termes, l'unité de l'univers
+et son explication scientifique la plus plausible, l'évolution des
+choses, se présentent ainsi, avec évidence, comme les deux grandes idées
+régulatrices de toute spéculation générale. Un rapport logiquement
+nécessaire, expérimentalement vérifiable, relie l'idée d'unité à, l'idée
+d'évolution. Si l'une constitue l'âme de la philosophie, l'autre en
+forme le corps, la condition apparente, le revêtement sensible.
+Accumuler les données et les faits différentiels, multiplier les
+expériences, se servir de l'idée d'évolution sans perdre de vue la fin
+unitaire [p.25] suprême, tel est, tel demeure le lot de la science
+imparfaite. Quant à l'idéal, à la science parachevée, elle souhaite la
+fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingués et plus
+tard posés, par l'analyse verbale, comme contraires réels.
+
+La mécanique s'appuie sur la base des mathématiques, la physique s'étaye
+des vérités mécaniques, la chimie se développe sur les fondements
+établis par la physique; et la série se prolonge pour toutes les
+créations mentales venues à temps sur la pente qui conduit l'esprit du
+plus connu au moins connu, des apparences simples et élémentaires aux
+apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne
+voulut pas se conformer à cette marche nécessaire ignora, de parti pris,
+l'idée d'évolution. Toute science hâtive et prématurée prétendit pouvoir
+se passer de la méthode expérimentale, de l'examen attentif des faits
+concrets, individuels. Telles s'offrent à nos yeux la biologie avant
+l'épanouissement des connaissances [p.26] physico-chimiques, et, _a
+fortiori_, la sociologie et la psychologie; et telle se dévoile surtout
+la synthèse philosophique qui jamais ne réalisa les conditions exigibles
+d'une formule savante de l'univers. Conception bâtarde, rivale déjà trop
+faible de la théologie plus simpliste, plus vivante, elle se sépara des
+sciences pleinement constituées et se rapprocha des branches naissantes
+du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si étroite qu'à
+certaines époques il eût été vraiment difficile de dire, par exemple, où
+finissaient la psychologie et la morale, la règle sociologique, et où
+commençait l'ontologie, la théorie des principes essentiels du monde.
+Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile
+au principe évolutif et à la méthode expérimentale, du moins incapable
+de faire fructifier le premier, ou d'appliquer sérieusement la seconde.
+
+La progression de l'idée moniste en éprouva un retard sensible. Cet
+effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe évolutif
+[p.27] joue à l'égard de l'idée d'unité le rôle d'un coefficient qui en
+décuple la valeur. Le monisme scientifique s'arrêta même brusquement
+dans sa marche vers le conquête de l'inconnu; il n'osa pas franchir les
+écueris mystérieux qui se dressent entre le monde de la vie et la
+nature inorganique. Et le monisme philosophique, déviant de plus en plus
+de la route qui mène à l'unité rationnelle, finit par se transformer en
+un monisme transcendant[6].
+
+Tout cela était inévitable. L'idée d'unité ou d'identité sert de
+principe régulateur à notre savoir, et l'idée d'évolution constitue
+notre méthode la plus efficace pour justifier et vérifier ce critérium
+suprême. Car l'unité se pose tout d'abord en postulat, en hypothèse;
+mais peu à peu elle se transforme en vérité d'ordre expérimental et
+rationnel à la fois. Ces deux grandes idées devaient donc, forcément,
+traverser la même crise et subir la même altération.
+
+[p.28] Plus haut, nous n'avons pas nié la réalité du mouvement
+intellectuel qui entraîna dans le sillage métaphysique le tronçon isolé
+des sciences dites supérieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une
+agitation factice et inféconde, et quelquefois même un recul, un
+véritable retour à l'ignorance des temps primitifs. En effet, un
+troisième élément formateur de la connaissance--ou déformateur, selon le
+point de vue--s'est toujours joint aux idées d'unité et d'évolution et a
+tenu, à leurs côtés, une large place.
+
+Le savoir qui méritait ce nom par son développement régulier, acceptait
+pour seul guide l'expérience. Il était conduit par les idées d'évolution
+et d'unité. Mais le savoir inchoatif et la métaphysique qui
+l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches
+constituées de la connaissance, admettaient encore un troisième
+principe: l'idée de l'au-delà, de l'universel mystère, fond intime des
+conceptions religieuses et de toute foi _a priori_. Ainsi [p.29]
+s'expliquent les nombreux essais qui prétendirent concilier l'infini,
+l'absolu, l'inconnaissable avec l'évolution et l'unité. Ces tentatives
+devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de
+leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donnèrent naissance à une
+interminable suite de contrastes stériles, d'affirmations surabstraites
+accompagnées de leurs négations fictives, couples étranges qui tous
+dérivent, évidemment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence
+(l'unité dévoilée par l'évolution des choses et des êtres) et la
+transcendance (l'en-dehors hyperphysique),--opposition quintessenciée
+entre l'expérience et sa négation pure, la non-expérience.
+
+Or donc, d'où vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme,
+comment s'impose à la métaphysique en particulier, l'idée de
+transcendance, destructive de tout vrai savoir envisagé dans ses
+conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne dépasse
+[p.30] pas les degrés intermédiaires, les généralisations inférieures de
+la connaissance?
+
+A cette question nous répondîmes par deux fois: dans notre livre sur
+l'_Inconnaissable_ et dans celui sur l'_Agnosticisme_. La genèse, les
+origines de cette idée éclairent son action inhibitoire sur la pensée.
+Elle est la survivance des âges lointains de l'humanité, le reliquat des
+fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des
+temps écoulés, le signe général évoquant l'ensemble des méthodes
+irrationnelles où se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours
+et demeure encore, par conséquent, une négation directe de l'idée
+d'évolution.
+
+
+ * * * * *
+
+
+III [p.31]
+
+
+Résumons brièvement la double analyse précédente.
+
+Trois idées-forces, pour parler comme M. Fouillée, ont guidé la
+philosophie du passé. Les idées d'_unité_ et d'_évolution_ appartiennent
+à la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles
+figurent ou symbolisent la recherche expérimentale. L'idée de
+l'_au-delà_ appartient à la métaphysique qui la reçut en héritage de la
+théologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle
+figure ou symbolise l'incertitude initiale, inséparable de l'esprit de
+crédulité.
+
+[p.32] Mais ces mêmes idées directrices manifestent en outre deux
+tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme
+l'affirmation et la négation, et, dans l'ordre émotif, comme l'optimisme
+et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de mépriser les
+avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la négation
+contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester
+l'utilité relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous
+empêcher de reconnaître la vérité de l'observation selon laquelle
+l'agnosticisme, pénétrant dans le milieu façonné par les découvertes de
+la science, y détermina toujours une forte fermentation métaphysique.
+
+Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes idées sont
+largement représentées.
+
+Le criticisme, héritier direct de l'idéalisme, commence par raffermir
+sur ses bases l'agnosticisme ébranlé par les progrès de la science. Il
+cherche à établir un _modus vivendi_ provisoire
+[p.33] entre l'_a priori_ et l'_a posteriori_. Voici, en deux mots,
+comment il procède: il range un élément théorique important, l'unité,
+dans le domaine de l'_a priori_; il le distrait totalement de la
+science, à qui il ne laisse qu'un seul ingrédient, le différentiel, le
+multiple, ou révolution sous le nom d'expérience sensible. Il arrive
+ainsi à créer ou, plutôt, à renouveler le monisme transcendant.
+
+Kant se préoccupe beaucoup de l'unité philosophique. Il croit même avoir
+fait, à cet égard, un pas considérable en avant. Il assimile ce qu'il
+appelle sa découverte à celle de Copernic renversant les rôles
+attribués, dans leur révolution réciproque, à la terre et au soleil. La
+comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires
+de Kant concevaient la matière comme le foyer central où se réunissent
+toutes les existences, lui, l'idéaliste nourri par la forte critique
+sensualiste dirigée contre les excès du matérialisme, se tournait du
+côté opposé. Il subordonnait la nature à l'esprit, [p.34] il proclamait
+hautement que l'universalité et la nécessité--encore deux synonymes
+vagues de l'unité si ardemment poursuivie--entrent dans la connaissance
+par le sujet, seul élément actif, non par l'objet, produit à peu près
+passif de notre mentalité. Mais l'analogie invoquée par Kant ne se
+justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le mérite
+est aussi vieille que la philosophie elle-même. Kant reprend la thèse du
+monisme idéaliste affirmant la suprématie du sujet sur l'objet. L'homme
+est la mesure des choses, disait Protagoras, les idées sont la seule
+réalité certaine, répète après lui Platon, les objets de l'expérience
+sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose,
+qu'il paraphrase ses prédécesseurs. La solution de Kant ne résout
+évidemment rien. Son monisme est aussi hypothétique et exclusif que les
+tentatives qui préparèrent la sienne. La question demeure posée dans les
+mêmes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue
+biologique, [p.35] jusque-là trop négligé, la critique kantienne élargit
+le terrain de l'éternelle dispute, elle ajoute à l'enquête de nouveaux
+documents, elle complète, pour ainsi dire, l'inventaire métaphysique.
+
+La philosophie positive vient ensuite. Héritière du matérialisme, elle
+procède comme son ancêtre direct, elle a la passion de tout vulgariser.
+Mais, cette fois, la thèse qu'elle popularise inconsciemment se
+distingue à peine de celle défendue par le criticisme. A son tour, elle
+se donne la tâche d'établir un _modus vivendi_ entre les termes de
+l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande à l'élément
+scientifique, à l'évolution, à l'expérience. Elle développe le principe
+expérimental jusqu'à lui subordonner l'idée unitaire. Elle prend ainsi,
+selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre
+révolution et l'unité; et son monisme, irréparablement atteint par ce
+vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, indécis.
+
+[p.36] Au positivisme enfin succède l'évolutionnisme qui dévoile avec
+franchise le sens réel des croyances théologiques. Cette philosophie
+ramène l'idée divine et le sentiment religieux au concept
+essentiellement émotif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inférer la
+déchéance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance
+de l'esprit humain, elle célèbre ses mérites, elle s'efforce d'en faire
+le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit,
+du reste, fermement à la possibilité d'une conciliation, d'une entente
+durable entre l'idée religieuse ou agnostique et le concept expérimental
+ou évolutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier
+principe qui s'était déjà affirmé avec une certaine force dans la
+philosophie du siècle, à deux reprises différentes, par la critique
+kantienne de l'expérience et surtout par les idées sociologiques
+d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spencérienne ne
+pouvait se montrer hostile à l'idée monistique. Elle accueille donc
+[p.37] l'unité du monde comme un postulat universel de la pensée. Mais,
+plus téméraire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant
+les conséquences extrêmes de sa théorie du savoir. Elle dédouble son
+monisme, elle en fait deux parts inégales: la partie transcendante,
+l'unité de l'inconnaissable, c'est-à-dire, au fond, rien moins que sa
+connaissance achevée; et la partie expérimentale, l'unité, forcément
+imparfaite, du connaissable.
+
+Si Ton compare entre elles les principales directions de la pensée
+contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-être,
+qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgré
+leur contrariété manifeste, _ces trois grands thèmes_ dont s'inspira, de
+tout temps, la philosophie: l'_agnosticisme_, l'_évolutionnisme_ et le
+_monisme_. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant à Spencer, la
+religiosité latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne à un niveau
+égal? Les chefs de file de la philosophie moderne se préoccupent de
+[p.38] jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la
+théologie du devoir, Comte celle de l'humanité qui reproduit, sous un
+aspect à la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son
+précurseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre
+part, on ne saurait méconnaître les progrès accomplis par les idées
+expérimentales, ni l'expansion de l'idée d'unité, si étroitement liée à
+celle d'évolution. Mais cet essor simultané d'idées contradictoires ne
+s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre
+besoin d'être conséquents, d'aller, dans la vérité comme dans l'erreur,
+jusqu'au bout?
+
+Au reste, si l'on désire porter un jugement équitable sur les
+modifications subies, dans le cours des siècles, par la mentalité
+philosophique, c'est aux systèmes les plus renommés du passé qu'il faut
+confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur auprès de
+l'opinion. On s'étonne alors du rôle prééminent qui, dans la conception
+générale du monde, [p.39] échoit de plus en plus à la partie active de
+la science, à l'élément qui sert d'une façon directe l'idée d'unité, de
+connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'à
+nos jours, un chemin très appréciable est parcouru par la même notion
+fondamentale. Sous le nom d'expérience, de monde sensible chez Kant,
+sous celui de développement nécessaire et graduel chez Comte, sous celui
+d'évolution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement
+croissante.
+
+D'où vient une conquête si grande et si sûre que la philosophie tout
+entière semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'évolution? A notre
+sens, un tel succès prouve une fois de plus l'action profonde exercée
+par les idées, les généralisations, les progrès strictement
+scientifiques sur les idées, les déductions, les transformations de la
+connaissance purement philosophique. Ce phénomène confirme la grande loi
+de corrélation entre la science et la philosophie, que nous avons
+cherché à [p.40] établir dans un de nos premiers ouvrages[7].
+
+L'histoire des idées scientifiques nous révèle une longue suite
+d'antécédences significatives, une accumulation d'expériences et de
+synthèses se rattachant toutes à l'idée d'évolution, et qui toutes
+mettent en relief le «devenir» par étapes successives, ou la
+différenciation immanente des choses et des êtres. On se tromperait même
+beaucoup en ne citant à l'appui de cette thèse que les noms populaires
+de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs précurseurs.
+C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les
+savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite à
+l'évolutionnisme proprement dit, de se produire, de se répandre, de
+vaincre les obstacles, de triompher des résistances. Il faut remonter à
+la moitié du xviie siècle, et plus haut encore, si l'on veut
+reconnaître et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui
+renversa, les barrières [p.41] caduques et transféra peu à peu le
+concept d'évolution du domaine mécanique en celui des faits et des lois
+de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et
+fondation de la biologie). Dès lors la route s'aplanissait devant les
+tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de
+moralistes.
+
+On nous reproche ce qu'on appelle l'_hyperpositivisme._ On pourrait, avec
+la même justice, blâmer notre évolutionnisme moins accommodant,
+peut-être, que celui de M. Spencer ou de son école aujourd'hui
+florissante. Un esprit mathématique fort distingué et dont l'adhésion
+ouverte à quelques-unes de nos théories les plus capitales nous valut
+une grande joie, a discerné ce trait avec beaucoup de finesse[8].
+Exposant et commentant nos déductions sur la genèse des concepts
+surabstraits, il considère les lois rigoureuses qui forment l'objet
+propre [p.42] de la logique pure, comme un cas particulier de la grande
+loi d'évolution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable
+«évolution» le synonyme d'expérience et si, par suite, les deux faces du
+processus évolutif, la différenciation et l'intégration, s'envisagent
+comme l'équivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit
+tantôt la multiplicité des choses, et tantôt leur unité.
+
+Nous avons lieu d'être satisfaits en voyant nos idées se répandre peu à
+peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les
+savants spéciaux. Précieux par-dessus tout nous semble l'appui prêté à
+certaines de nos thèses par la science mathématique, base solide qui
+soutient l'édifice entier du savoir exact. La loi de l'identité des
+contraires se révélant telle que le fond intime de vérité contenu dans
+la célèbre doctrine de la relativité du savoir, quelle fortune pour
+l'idée pure d'expérience et, par suite, pour l'idée pure d'évolution![9]
+
+[p.43] Le principe d'universelle relativité s'offre ainsi comme l'aspect
+psychologique du principe d'universelle unité. L'évolutionnisme conduit
+fatalement au monisme. Mais sur cette route hérissée d'obstacles que
+notre lassitude ou notre paresse mentale déclare insurmontables, combien
+de préjugés ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne
+devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance étant nécessairement
+un acte de détermination, de limitation[10], l'abstraction et la logique
+humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie
+double. Nous appréhenderons toujours les choses ou leurs «notions»,
+«leurs idées», par l'aide de deux concepts opposés. Mais ce procédé,
+pour naturel qu'il se présente, n'en constitue pas moins un procédé, une
+méthode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un résultat définitif,
+une conclusion dernière, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu
+[p.44] comprendre cette vérité si simple. Il a d'ailleurs le plus grand
+tort de tant se réclamer du principe relativiste. Il joue imprudemment
+avec la flamme qui, tôt ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde
+aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-être, demain,
+qui sait? le poids destiné à l'entraîner dans l'abîme. Développée dans
+tous les sens, creusée plus profondément par la psychologie, la
+relativité du savoir--les nouvelles théories sur l'identité des
+contraires semblent déjà le présager--pourrait fort bien porter à
+l'ignorance érigée en système religieux ou philosophique le coup de
+grâce qu'elle attend depuis des siècles.
+
+NOTES:
+
+[3] _Année philosophique_,3_e_ année, p. 237, par M. Pillon, dans
+l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur
+l'_Agnosticisme_.
+
+[4] J. Caraguel.
+
+[5] Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on m'envoie le
+numéro de mars 1894 de la _Revue occidentale_ qui publie un long article
+sur mon livre: _La recherche de l'unité_.[p.18] L'organe officiel du
+positivisme y fait trois déclarations intéressantes.
+
+Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber
+dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire
+inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le
+reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en
+définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous
+assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de
+la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque
+M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il
+affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc
+pareille dans les deux cas.
+
+La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité
+des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une
+expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire
+simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome
+logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate
+au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de
+plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.
+
+Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de
+limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de
+quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous
+répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux
+générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de
+l'expression _non-moi_/_moi_ = savoir, augmentant toujours d'une
+quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien,
+mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en
+question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine
+besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine
+enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une
+semblable pétition de principe.
+
+[6] _La Recherche de l'Unité_, p. 176.
+
+[7] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_.
+
+[8] George Mouret, _Bévue philosophique_,1893, nos 7 et 8: _Le problème
+logique de l'Infini_: I. _La relativité_.
+
+[9] _Ibid._, n° 7, p. 58 et suiv.
+
+[10] V. _La Recherche de l'Unité_, chapitre viii: _Le concept de limite
+et la relativité du savoir_.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE II [p.45]
+
+LE MONISME D' AUGUSTE COMTE
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+
+Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent
+souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un
+penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel
+critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un
+sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de
+l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui
+parfois [p.46] captive et attire, mais de la contradiction qui toujours
+blesse et rebute.
+
+Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il
+est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez
+la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en
+ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme
+qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à
+son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux,
+chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur du _Cours de
+philosophie positive_ s'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas
+l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son
+monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il
+les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.
+
+Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le
+véritable esprit de la [p.47] philosophie positive en attachant à cette
+attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens
+populaire mis au service de la science, ou, _vice versâ_, de la science
+asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et,
+s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé
+par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève,
+il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel
+engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la
+volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en
+Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à
+celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop
+chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute
+sérieux puisse planer sur l'issue du combat.
+
+Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il
+soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de [p.48]
+Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.
+
+L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue
+d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la
+presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée,
+l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.
+
+La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des
+différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations
+spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt,
+d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En
+d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une
+liaison _méthodologique_.
+
+Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussi _scientifique_, se
+réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de
+l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en
+représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par
+l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que
+la [p.49] raison découvre en appliquant aux différentes catégories de
+cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.
+
+Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les
+diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties
+constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains
+attributs sont communs à tous les _êtres_, à toute _existence._ S'ils
+deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une
+invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode
+de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins
+complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les
+propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une
+telle division correspond à la différence entre l'aspect statique
+(existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force,
+énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités
+générales. Cette distinction factice [p.50] recouvre une unité réelle,
+comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de
+mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les
+attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne
+peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un
+ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une
+manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard
+d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se
+surajoutent aux autres ordres de phénomènes[11].
+
+Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la
+mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences,
+de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut
+dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règles
+[p.51] gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable
+jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte
+reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches
+du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce
+monisme?
+
+La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne
+régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur
+tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque
+ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une
+influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une
+formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.
+
+Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation
+spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les
+différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des
+phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit
+la classe phénoménale observée, [p.52] dit-il, on peut toujours
+constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses
+relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement
+commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien
+par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas
+toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce
+dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux
+manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres
+paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques
+offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les
+phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos
+impressions étant purement comparatives, notre appréciation des
+différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence
+générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas
+moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre
+intérieur d'un système [p.53] politique, c'est uniquement, comme en
+mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun
+aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire,
+nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle
+tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»[12]
+
+Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième
+loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence
+constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire,
+dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est
+même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière
+très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute
+économie naturelle»[13]. Les réactions ou les effets physiques,
+chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les
+effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ou [p.54] aux causes
+qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais
+qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une
+partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple
+proportionnalité.
+
+Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la
+réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité.
+L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause.
+L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,--lorsqu'on
+examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du
+positivisme,--se trahirait donc comme une illusion de notre esprit.
+D'autre part, une extension très simple du même rapport permet
+facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après
+le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux
+questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies
+conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitement [p.55]
+les questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement,
+d'activité[14].
+
+En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui
+régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel
+que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus
+commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il,
+«elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus
+élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en
+font apercevoir le vrai caractère d'universalité»[15]. Les lois que
+découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences,
+elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres
+modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques».
+Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse
+indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très
+grand», pourront [p.56] un jour être «investis d'un semblable caractère
+d'universalité»[16]. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier
+de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité
+scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en
+harmonie avec elle».[17]
+
+L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux
+conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les
+partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du
+positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste
+plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point
+soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de
+méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort
+de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et
+le prototype de leurs propres contradictions.
+
+[p.57] La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le
+plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste
+sur l'unité réelle du monde.
+
+Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si
+nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce
+ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux
+conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la
+forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois
+particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de
+la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles
+s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le
+prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules.
+Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation
+constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent,
+par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles
+qui régissent les mouvements [p.58] matériels, il s'ensuit
+nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire,
+en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M.
+Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.
+
+Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et
+plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la
+science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas,
+tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes
+eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours
+tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en
+vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et
+s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de
+causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi
+de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de
+persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des
+rapports mutuels [p.59] entre les parties d'un système subissant une
+action commune, etc.
+
+Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui
+prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous
+voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux
+prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de
+la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui,
+vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait
+volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il
+redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les
+objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la
+connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le
+sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque
+retraite.
+
+Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un
+degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part, [p.60] et
+l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon
+présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la
+faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens
+dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité
+réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement
+impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition
+n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science»
+qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre
+lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce
+«mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement
+adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre,
+aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre
+intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la
+philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque
+insensible, des plus simples spéculations mathématiques [p.61] aux plus
+hautes contemplations sociologiques»[18].
+
+L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la
+série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points
+de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil
+à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches
+poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt--méthode plus rationnelle
+et combien plus fructueuse--successivement, la séparation est-elle
+étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts
+féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon
+certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit
+inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager,
+considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle
+garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysique
+[p.62] qui depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines
+divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis
+scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le
+philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les
+éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours
+renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et
+peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans
+cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent
+passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de
+durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des
+lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés
+laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes.
+La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que
+l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes
+entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne
+fit [p.63] pas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra
+plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que
+d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on
+est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et
+une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et
+il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres
+rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste
+compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir
+dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.
+
+NOTES:
+
+[11] V. Comte, _Cours de philosophie positive_, t. VI, 1re édition, 59e
+leçon, _passim_, et particulièrement pp. 792, 793, 797.
+
+[12] _Ibid_., pp. 795, 796.
+
+[13] _Ibid._, p. 796 et suiv.
+
+[14] _Ibid_., p. 797 et suiv.
+
+[15] _Ibid_., p. 798.
+
+[16] _Ibid._, p. 800.
+
+[17] _Ibid._, p. 800.
+
+[18] _Ibid_., p. 805.
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p.64] II.
+
+
+Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de
+l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment
+mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle
+d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.
+
+En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète
+ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle
+tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace
+une ligne [p.65] de séparation très nette entre son enseignement
+théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards
+l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de
+recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on
+a voulu assimiler sa _Politique positive_ à la _Critique_ kantienne _de
+la raison pratique_; mais un semblable parallèle ne se justifie que
+d'une façon très vague. La _Politique positive_ n'a probablement jamais
+été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la
+théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point
+de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà le _Cours de philosophie
+positive_ se présente, dans la plupart de ses développements, comme une
+philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont
+coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire,
+par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des
+préjudices qu'entraînerait, [p.66] dans la vie réelle, l'application de
+telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son
+idéal de félicité humaine.
+
+Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières.
+Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui
+était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme
+social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis
+m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il
+le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et
+les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du
+moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi
+servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière.
+Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend
+jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant
+d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y
+reposèrent leurs membres endoloris! [p.67] Tout pour l'homme et par
+l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors
+il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la
+seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une
+formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a
+été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale
+science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des
+hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique.
+La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est
+même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié
+qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc.,
+qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude
+finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»[19].
+
+[p.68] C'est à l'aide de la biologie que la philosophie s'élève au point
+de vue synthétique; elle n'y saurait parvenir par l'étude, toujours
+analytique, du monde de la matière inerte[20]. Le monisme mécanique ou
+matérialiste cède ainsi chez Comte, presque _ex machina_, la place au
+monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la même
+voie, un pas plus décisif encore. L'unité biologique lui apparaît
+bientôt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les
+nécessités journalières que le sens commun invoque. A son tour, donc,
+elle devra se réduire, s'affiner, se transformer rapidement,--avec ce
+dédain des transitions savantes qui caractérise la manière de Comte,--en
+une sorte de monisme social ou moral. Dès lors, c'est à la sociologie
+qu'incombera la tâche «d'établir l'ascendant normal de l'esprit
+d'ensemble qui, d'une telle source, se répandra sur toutes les parties
+antérieures de [p.69] la philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à
+peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration
+préparatoire des connaissances réelles»[21]. Consacrée gardienne de
+l'unité scientifique, la sociologie devra veiller à ce que cette pure
+flamme ne puisse s'éteindre ... dans le coeur des hommes, où la relégua
+une logique, certes, rigoureuse, mais dont les déductions se tirent de
+prémisses qui jamais ne dépassèrent les points de vue restreints de la
+pratique des affaires du monde.
+
+Comme le dit Comte lui-même, «la création de la sociologie complète
+l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point
+de vue susceptible d'une _véritable universalité,_ de manière à réagir
+convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur
+convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel
+ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront [p.70] donc
+former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et
+dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune
+évolution»[22]. A ce prix seul, à cette condition unique «l'harmonie est
+enfin établie entre la spéculation et l'action, puisque les diverses
+nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent
+alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence
+philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours
+regardées comme devant universellement prévaloir.... Enfin, la morale,
+dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant
+l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par
+suite de la suprématie du point de vue social, rétablissant, avec une
+énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel
+_le vrai sentiment du devoir_ reste toujours profondément lié»[23]. Et
+[p.71] un peu plus loin: «Le type fondamental de révolution humaine,
+aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté
+comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité
+sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur
+les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel.
+Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement
+spéculatif, _l'universelle domination de la morale_, autant du moins que
+le comporte nôtre imparfaite nature»[24].
+
+Dans le problème du monisme, la pensée de Comte évolue selon la loi
+sérielle qui lui servit à classifier les sciences fondamentales ou
+abstraites. De l'unité mécanique, le philosophe passe à l'unité
+biologique pour échouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalité, la
+prépondérance du point de vue social, ou encore l'ascendant légitime de
+l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique.
+
+[p.72] Certes, rien n'est plus aisé que de découvrir chez notre auteur,
+côte à côte, des théories proches d'un matérialisme grossier, et
+d'autres paraissant prêter un appui aux prudentes tergiversations
+sensualistes ou aux envolées hardies de l'idéalisme. Toutefois, ces
+défaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui déparent
+l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables à un savoir
+défectueux ou à un manque de pénétration logique. Elles s'expliqueraient
+plutôt par une trop grande hâte, une impatience trop vive d'aboutir à
+des résultats certains, immédiats, palpables, et par l'abandon
+volontaire et prématuré du point de vue purement théorique.
+
+Car le rapport qui relie la pratique à la théorie n'est pas si simple,
+ni le passage de l'une à l'autre si facile, qu'on le suppose
+communément. On ne saurait, à cet égard, se contenter de l'insignifiante
+et banale formule qui définit la pratique comme une _application_ de la
+théorie. Une telle vue n'est juste que dans [p.73] certains cas et sous
+certaines conditions. Or, si la recherche de l'unité occupa sans relâche
+les philosophes, jamais elle ne donna naissance à un savoir démontré,
+inattaquable, accepté de tous. L'obscurité épaisse qui enveloppe les
+domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'étend
+naturellement aussi à nos spéculations sur l'unité dernière du monde.
+Mais comment alors exiger, fût-ce du plus conséquent des penseurs, que,
+se plaçant à un point de vue pratique, il ne dépasse pas les limites
+d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne
+lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte
+contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour
+s'accorder avec une théorie vraiment scientifique de l'unité
+universelle? Les utopies sont nécessairement d'essence pratique, et
+réalisables, quand même l'histoire ne les rendrait pas effectives.
+
+Toutefois, le perpétuel recours de Comte au [p.74] bon sens vulgaire
+pour en tirer une conception de l'unité scientifique et mentale capable
+d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue sûrement
+une erreur méthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe
+aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de
+l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de
+l'inconnaissable. Elle aplanit la route à l'agnosticisme, elle facilite
+le renoncement à l'investigation «des causes essentielles et de la
+nature intime des phénomènes». Comte déclare vouloir «se livrer
+exclusivement à l'étude des lois naturelles»; mais jamais il ne se
+demande si une telle recherche ne double pas l'enquête que lui-même
+vient de proscrire[25]. Au lieu de nous rapprocher peu à peu de
+l'essence, prétendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature
+ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine,
+qu'à renforcer [p.73] les ténèbres qui nous traquent de toutes parts,
+qu'à replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystère
+des choses?
+
+Par contre, la même méthode se justifie dans la direction des affaires
+du monde, tant que la règle d'une telle conduite reste à peu près
+indépendante de la théorie pure. En effet, les sources de l'activité
+humaine eussent été vite taries sans l'intervention de la raison commune
+toujours prête à suppléer le savoir absent. On a mal compris ce
+caractère particulier de certaines spéculations, et on a souvent, par
+suite, été trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la
+philosophie morale du passé. L'élément pratique occupa une place très
+importante dans ces hypothèses. Il y joua peut-être le premier rôle. Car
+il ne faut pas s'y tromper, les travaux des théologiens et des
+métaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formèrent un
+ensemble de doctrines soumises à toutes les fluctuations, abusées par
+toutes les chimères du bon sens,--un savoir, en un mot, [p.76] qui était
+presque l'antipode de la science _appliquée,_ cette dernière ne pouvant
+surgir qu'à la suite de découvertes théoriques plus ou moins
+considérables. Au début de l'évolution intellectuelle, les besoins
+immédiats dominaient absolument la pensée. Plus tard, après la
+constitution des sciences inférieures et à mesure de leurs progrès
+effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moitié était déjà
+spéculative ou théorique et dont l'autre, qui visait à l'explication
+sommaire des phénomènes les plus complexes, demeurait foncièrement
+pratique.
+
+Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant
+appartiennent à ce type mixte. Selon une remarque générale qui possède
+la valeur d'une loi empirique, les problèmes sur lesquels ces
+philosophies s'étendent avec prédilection rentrent pour la plupart dans
+le domaine des faits encore peu ou mal explorés par la science exacte.
+
+Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les préoccupations
+éthiques tiennent [p.77] invariablement la place d'honneur. Elles
+s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de
+considérations historiques et politiques disséminées dans ses écrits,
+par ses idées sur l'ascendant nécessaire de l'esprit sociologique, par
+son demi-socialisme, par ses projets de réorganisation des grandes
+collectivités humaines. Chez le second, nous voyons prédominer la morale
+dite individuelle, ou les théories confuses qui portent ce nom et
+derrière lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui
+gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'âme et
+de l'immortalité forment les points culminants de la philosophie de
+Kant.
+
+Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se crée,
+la psychologie, soit abstraite, soit concrète, se peut qualifier de
+même. Elle revendique des droits pareils à l'attention presque exclusive
+du métaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux
+spéculations sur les problèmes les plus [p.78] obscurs de la théorie de
+la connaissance. Auguste Comte empiète également sur ce terrain. En
+dépit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mépris pour les
+recherches de ce genre, il a bel et bien essayé de construire une
+doctrine complète du savoir. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'ait fait
+que cela; mais, quoique souvent mal récompensé, son effort, dans cet
+ordre d'idées, a été des plus soutenus et des plus considérables.
+Précisément sur ce point, il porte à ses limites extrêmes la prudence du
+praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les théorèmes les plus
+difficiles, il leur applique les méthodes du bon sens, la ratiocination
+vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.
+
+Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la
+théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les
+préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples.
+Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité
+scientifique», [p.79] Comte discute les meilleures méthodes pour éviter
+sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du
+règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue
+anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement
+ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme,
+d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de
+plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but
+général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais
+pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues,
+arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le
+véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»--«C'est
+pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en
+la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet
+égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont
+tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique,
+[p.80] en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le
+chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades
+organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout
+corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré
+qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque,
+contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique
+théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer,
+dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle,
+et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la
+science.»[26]
+
+Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui
+prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement
+que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur
+sont nécessairement communs».[27] Il admet le [p.81] concept de
+molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde
+inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept
+d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un
+organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement
+indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice
+intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue
+une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette
+décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de
+laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y
+aurait plus d'organisation.»[28]
+
+Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie
+offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe
+lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet
+égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement
+[p.82] légiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient
+de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment
+présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce
+propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les
+opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le
+célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de
+poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que
+dix-sept ans plus tard Velpeau confessait _coram populo_ son erreur. Les
+physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers
+l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les
+causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre
+conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double
+propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les
+tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable,
+au même degré, et par les mêmes motifs [p.83] philosophiques, que la
+pesanteur, la chaleur, etc.»[29]
+
+La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur
+les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de
+Bichat[30]. Après avoir rappelé que l'_archée_ de Van-Helmont était
+devenue, chez Stahl, l'_âme,_ et chez Barthez, le _principe vital_.
+Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel
+changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de
+la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un
+état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui
+représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité
+analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre,
+dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire
+dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les
+caractères essentiels de la [p.84] saine méthode philosophique, après
+avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute
+tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes
+d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la
+découverte de leurs _lois_ effectives.» Se basant sur l'agnosticisme
+théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la
+biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le
+«principe vital» s'offre comme une entité _moins métaphysique_ que les
+entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»!
+«Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive
+à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne
+la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière
+pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point
+nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à
+son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir
+le principe vital [p.85] d'une existence réelle et très compliquée,
+quoique profondément inintelligible».[31]
+
+
+Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les
+errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de
+l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance--c'est la favoriser
+plutôt et la fortifier--que d'admettre, par une hypothèse sciemment
+invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous
+resterait à jamais interdite.
+
+Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique.
+Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer
+que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité
+correspondante une existence effective, cela semble si bien la même
+chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl
+et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu du [p.86]
+principe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles
+de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple
+changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme
+où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine
+d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse
+substitution, si chaudement préconisée par Comte, du terme _propriété_
+au terme _force_[32]. Les propriétés apparaissent, dans le _credo_
+positiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et
+cela saute aux yeux, les anciennes _forces_ servaient le même dessein.
+«Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher les _causes_ des
+phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurs _lois_,»[33] ne
+se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces
+expressions: une _loi irréductible,_ une _cause première_.
+
+[p.87] Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence
+de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime.
+Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée
+d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées
+ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme,
+quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate.
+Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la
+sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on
+aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en
+introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les
+positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils
+postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science
+s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native,
+de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la
+banalité devait nécessairement plaire à la foule, [p.88] mais dont le
+pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique.
+Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit
+absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la
+renouveler pour le temps présent.
+
+Mais revenons au _pluralisme_ pratique par lequel Comte remplace son
+_monisme_ de pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de
+rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de son
+_Cours_. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de
+résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des
+connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes
+naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude
+générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets
+divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises
+d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique
+comme éminemment chimériques.... Je crois [p.89] que les moyens de
+l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour
+qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je
+pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée
+des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était
+possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent
+de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que
+de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps
+considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait
+être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi
+positive la plus générale que nous connaissions, la loi de
+gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les
+phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des
+circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite
+s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement
+indispensable à sa [p.90] formation systématique, non plus qu'à la
+réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas
+nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit
+homogène.»[34]
+
+Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver
+significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de
+théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même
+passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux
+métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion
+du concret et de l'abstrait.
+
+L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du
+multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie
+que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme,
+l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'_au-delà_ une unité
+dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détient [p.91] en
+germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est
+volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre
+l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est
+devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction
+physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de
+nous, mais que nous n'apercevons pas.
+
+Le monisme logique identifie les réalités dont la simple addition ne
+suffirait point à cette tâche. Le terme de pluralisme nous sert de signe
+abstrait pour exprimer la multitude des variétés concrètes, et de
+symbole indirect pour marquer le genre suprême qui les enclôt toutes. Le
+terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le
+genre ultime qui embrasse toutes les différences, il s'offre comme le
+signe abstrait désignant d'une façon indirecte la même somme éparse de
+réalités distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il
+semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et même
+fait, [p.92] envisagé par nous, successivement ou alternativement, de
+deux manières qui nous paraissent, de prime abord, différentes. Plus
+tard, et peu à peu, nous soupçonnons la vérité, nous commençons à
+entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figuré
+par nous à l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous
+nous rendons compte en même temps des routines mentales, des habitudes
+de l'esprit qui nous conduisent à opposer entre eux ces genres comme des
+contraires absolus, nous incitant par là à créer des antinomies
+insolubles.
+
+Le monisme ne peut être que rationnel, il ne peut se rapporter qu'à
+l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par
+définition, il ne peut concerner que l'existence concrète. Mais
+l'antinomie entre l'«abstrait» et le «concret», qui ici semble se
+substituer à l'opposition de l'«un» au «multiple», subit à son tour,
+lorsqu'elle se généralise ou s'universalise, l'action de la loi logique
+à [p.93] laquelle nous donnâmes le nom de loi d'identité des contraires.
+L'idée générale du concret ne renferme qu'une négation apparente et
+stérile de l'idée générale de l'abstrait. Des oppositions fécondes en
+résultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses idées
+particulières qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux
+rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait
+supérieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au
+monisme logique. L'identité du «concret» et de l'«abstrait», posée en
+termes ultra-généraux ou universels, est donc loin de constituer une
+équation fausse, de se présenter comme une véritable confusion d'idées,
+ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de
+l'unité réelle ou scientifique de nos connaissances, il avait
+spontanément déserté le point de vue de la théorie pure, il s'était
+livré à la séduction des idées pratiques.
+
+NOTES:
+
+[19] _Cours_, vol. VI, p. 816.
+
+[20] _Ibid._ p. 817 et suiv.
+
+[21] _Ibid._, p. 834.
+
+[22] _Ibid_., p. 835.
+
+[23] _Ibid_., p. 836.
+
+[24] _Ibid._, p. 837.
+
+[25] _Cours_, tome VI, leçon lx, p. 842.
+
+[26] _Cours_, vol. III, leçon xli, pp. 529-531.
+
+[27] _Ibid_., p. 531.
+
+[28] _Ibid_., pp. 533-534.
+
+[29] _Cours_, vol. III, leçon xliii, p. 683, et leçon xliv, p. 700
+
+[30] _Ibid._ leçon xliii, p. 646 et suiv.
+
+[31] _Cours_., tome III, leçon xliii, pp. 648-649.
+
+[32] _Ibid_., p. 652.
+
+[33] _lbid_., p. 656.
+
+[34] _Cours_, tome I, leçon i, pp. 52-55.
+
+
+ * * * * *
+
+
+III [p.94]
+
+
+Suivant une vue à laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il
+développe en de longues pages, «une véritable unité philosophique exige
+l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur
+tous les autres».[35] Mais tel aussi fut l'ingénieux artifice qu'imagina
+l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni té réelle des choses.
+Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue guère des métaphysiques
+banales.
+
+[p.95] Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie
+positive, de déterminer «l'élément qui doit finalement prévaloir, non
+plus pour l'essor premier du génie positif, mais pour son actif
+développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux,
+mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
+sociologique, à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes
+les spéculations réelles. Or, la constitution même de cette hiérarchie
+scientifique démontre qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu
+appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments
+philosophiques».[36]
+
+L'alternative posée par Comte nous semble condamnée par l'histoire de la
+philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier
+chaînon de la série scientifique jouèrent un rôle décisif dans la
+différenciation des systèmes, dans la constitution du matérialisme
+[p.96]et de l'idéalisme, le chaînon intermédiaire, le groupe des
+sciences de la vie, mérite un rang au moins égal. En effet, ce groupe
+régla l'évolution d'une métaphysique très importante,--le sensualisme
+(ou sensationnalisme).
+
+Comte aborde une discussion détaillée des titres respectifs à la
+prépondérance qui peuvent appartenir, d'une part, à la philosophie du
+savoir mathématique et, de l'autre, à celle du savoir sociologique.
+Bornons-nous à résumer ici ses principales conclusions.
+
+Il soutient que si l'esprit mathématique a dû nécessairement dominer
+sous le règne de l'_a priori_, l'esprit sociologique peut seul
+aujourd'hui diriger les spéculations générales, devenues enfin
+positives. Il nous décrit la lutte de ces deux principes comme «un
+déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment
+développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie
+philosophique». Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion
+mathématique, une vaine [p.97] systématisation, la philosophie réclamait
+inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrès
+récents du savoir, l'extension du caractère positif à tous les ordres de
+phénomènes, autorisent les conceptions sociologiques à reprendre
+l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.[37]
+
+Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes.
+L'histoire des systèmes n'a jamais constaté ni le prétendu abandon du
+point de vue humain, ni la déchéance, durant la période indiquée, des
+conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre
+époque, comme le double résultat du progrès des sciences naturelles et
+de l'essor rapide des idées matérialistes aux xviie et
+xviiie siècles, une reprise plus ardente du vieux combat
+contre l'anthropomorphisme idéaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au
+même esprit étroit lorsqu'il affirme que les [p.98] nombreuses
+tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie
+nouvelle, se recommandèrent des principes mathématiques, dont la grande
+construction cartésienne avait fourni le type générai[38]. Cette
+appréciation ne convient pleinement qu'aux synthèses matérialistes. En
+revanche, Comte porte un jugement sage sur le «transport dans l'ordre
+physique et chimique du point de départ des conceptions universelles».
+Ce rêve correspond tellement au besoin d'unité éprouvé par les
+intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entraînés,
+même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre
+de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens[39].
+
+Le vrai mode selon lequel doit «s'opérer la liaison des spéculations
+exactes» n'est certainement pas le mode sociologique préconisé en
+dernier lieu par le fondateur du positivisme.
+
+[p.99] Alors que des catégories entières et fondamentales de phénomènes
+se dérobaient aux méthodes scientifiques, il était sans doute permis de
+concevoir tous les groupes inconnus de faits comme réductibles aux
+groupes connus (induction matérialiste): ou, inversement, d'assimiler
+les faits connus aux faits inconnus (induction idéaliste); ou bien
+encore de ramener les uns et les autres au groupe intermédiaire, dans la
+connaissance et dans la réalité (induction sensualiste). Par cette série
+d'hypothèses universelles on apaisait, ne fût-ce que pour l'heure, le
+«tourment d'unité» qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes,
+de tels «trous» dans la trame continue du savoir, autorisaient le
+philosophe à choisir entre ce que Comte nomme «les deux marches
+contraires de notre esprit, l'une mathématique, et l'autre
+sociologique».
+
+Mais aujourd'hui que l'achèvement de la série des sciences se poursuit
+d'une façon de plus en plus active, par la constitution presque [p.100]
+simultanée de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se
+convainc sans peine que les orientations élémentaires de la philosophie
+furent autant de routes fausses, ou plutôt autant de véritables impasses
+acculant la logique dans les contradictions fâcheuses, la retenant
+prisonnière des antinomies sans issue possible. L'unité hypothétique,
+naguère suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui à l'acte
+de foi préfère le doute systématique.
+
+Pareille chose s'était déjà vue, il est vrai, dans les annales de la
+pensée humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans
+l'antiquité, et puis à l'aube des temps nouveaux, un éclat si grand à la
+philosophie sceptique. Mais le doute général des époques précédentes ne
+pouvait s'opposer qu'à la double unité atteinte par les «deux marches en
+sens contraire» du matérialisme et de l'idéalisme. Cela le rejeta
+lui-même dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur
+l'échelle [p.101] théoriquement complète du savoir, le scepticisme
+prétend rencontrer de front et combattre à la fois les trois unités de
+l'ancienne métaphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul
+ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain spécial, puisque
+d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut déjà
+prévoir que, lorsqu'on aura déterminé les caractères communs des vieux
+modes d'unifier les phénomènes, et qu'on aura établi les vraies causes
+de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un
+renouvellement radical de sa méthode.
+
+Mais continuons notre revue des idées émises par Comte sur le problème
+de l'unité. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les
+autres une sorte de domination, de souveraineté intellectuelle qui se
+justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel
+Comte insiste particulièrement, mérite d'être signalé. Il réside en
+cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique à
+la [p.102] suprématie, il suffît d'envisager tous nos concepts comme
+autant de produits du développement de l'intelligence humaine[40].
+
+L'argument n'est pas neuf. Il avait déjà servi aux philosophes, et Comte
+ne le rajeunit guère. En outre, dans l'espèce, il est peu convaincant.
+
+Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de
+l'attribution d'un caractère profondément humain aux idées formées par
+notre intelligence. Ne courons pas légèrement le risque de manquer de
+respect à la mémoire de Kant croyant révolutionner le monde de la pensée
+par une semblable découverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes
+les écoles idéalistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme
+nous eussions voulu qu'on agît envers nous. Poussons l'indulgence
+jusqu'à ses limites extrêmes et considérons la thèse des deux
+philosophes ainsi qu'une véritable donnée [p.103]scientifique. Nous
+devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique
+n'existe-t-elle pas, en effet, d'après laquelle les attributs communs à
+toutes les parties d'un système n'influent en rien sur les relations
+mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas très générale,
+sinon universelle? Ne revêt-elle pas en mathématique la forme de
+l'axiome qu'une quantité égale ajoutée à tous les termes d'un rapport,
+ou retranchée de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne
+la retrouve-t-on pas en mécanique sous le nom de loi de Galilée,
+affirmant l'indépendance, dans n'importe quel système de mouvements, des
+différents mouvements partiels à l'égard du mouvement général qui anime
+toutes les fractions du système? Quelque soit donc le caractère commun
+qu'il faille assigner aux conceptions humaines,--celui d'être _nos_
+conceptions, comme le disait Kant, ou celui de résulter d'une longue
+évolution spéculative de l'humanité vivant en groupes sociaux, comme le
+veut [p.104] Comte,--une fois qu'un tel caractère s'envisage comme
+appartenant à tous nos concepts, il ne saurait évidemment servir à les
+distinguer, à les différencier, il ne modifie en rien les rapports de
+ces concepts entre eux, il ne nous éclaire nullement sur leur nature.
+
+Nous admettons volontiers que le système total de nos idées, qui forme
+en même temps le système achevé de nos connaissances, soit un fait de
+sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie à la fois, un fait
+de psychologie concrète, ce qui semble d'une vérité plus large ou plus
+entière. Mais une caractéristique aussi vague ne saurait influencer les
+rapports mutuels des divers éléments du système des sciences, en
+commençant par les conceptions mathématiques et en finissant par les
+conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de
+connaissances, le savoir mathématique n'en demeure pas moins
+rigoureusement spécial; et comme tel, il n'offre aucune prise à
+l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie [p.105] égale, mais
+inverse, appartient manifestement à la sociologie. Une des plus graves
+erreurs de l'ancienne métaphysique a toujours été de sacrifier la
+spécialité à la généralité, et de méconnaître ainsi la grande loi de
+l'indépendance des mouvements relatifs dans son application au système
+complet de nos connaissances.
+
+Du reste, ce que nous avançons de la nature sociologique propre à
+l'ensemble du savoir se vérifie pour les deux autres attributs communs à
+toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caractères
+qu'on résume, d'habitude, par les termes d'existence mécanique ou
+physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos
+conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits
+mathématiques ou mécaniques, et des faits vitaux. On commet donc la même
+erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit mathématique
+(matérialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique
+(idéalisme), soit enfin la suprématie [p.106] de l'esprit biologique
+(sensualisme). Possédant à la fois trois caractères universels, le
+système intégral du savoir se plie à trois explications incomplètes et
+unilatérales. Mais l'exemple négatif de la métaphysique prouve qu'aucun
+des attributs énumérés ne saurait prévaloir dans un système harmonieux
+de nos acquêts cérébraux. Comte ne fait en somme que donner une
+expression nouvelle à l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste.
+Cela ressort avec évidence de son affirmation «qu'entre le mode
+mathématique (matérialisme) et l'ancien mode théologique et métaphysique
+(spiritualisme)» il a réalisé, «par la création de la sociologie (qui
+chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique
+satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun des
+deux modes précédents avait en vue sans les remplir suffisamment»[41].
+Quant à la prétendue «aptitude de l'esprit sociologique [p.107] à
+diriger les méditations générales», elle a été maintes fois vue à
+l'oeuvre dans l'histoire de la pensée. Elle n'a rien à envier à
+l'évidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit mathématique[42].
+
+Sans doute, pour bien philosopher, il est nécessaire, avant tout,
+d'acquérir un savoir suffisant sur les diverses catégories de faits
+généraux qu'on désire confronter entre eux. Comte le dit très sensément:
+«Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir systématiquement,
+comme je l'ai fait moi-même, à un lent et pénible apprentissage, à la
+fois scientifique et logique, fondé sur l'étude des diverses branches de
+la philosophie.»[43] D'après les idées fort justes de l'auteur du _Cours
+de philosophie positive_ sur les conditions qui, seules, peuvent assurer
+le succès du sociologue, celui-ci devra avoir préalablement étudié la
+série entière des [p.108] sciences fondamentales. Il appert donc que, de
+tons les savants spéciaux, le sociologue approchera le plus du
+philosophe idéal rêvé par Comte. D'autre part, il semble non moins
+certain que si l'explorateur du monde social se mettait à considérer les
+phénomènes mécaniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de
+son étroite spécialité, il perdrait immédiatement les avantages
+essentiels de sa préparation encyclopédique.
+
+NOTES:
+
+[35] _Cours_, tome I, leçon lviii, p. 650.
+
+[36] _Ibid_., pp. 630-631.
+
+[37] _Ibid._ pp. 652-653.
+
+[38] _Ibid._, p. 654.
+
+[39] _Ibid_., p. 655.
+
+[40] _Ibid_., pp. 651 et 688.
+
+[41] _Cours_, tome VI, leçon lviii, pp. 617-678.
+
+[42] Voir la discussion de ce point dans ma _Sociologie,_ pp. 126-8, et
+surtout 133-138.
+
+[43] _Cours_, tome VI, p. 685.
+
+
+ * * * * *
+
+
+IV [p.109]
+
+
+A coup sûr, ce n'est pas encore l'unité sociologique qui «dissipera
+l'antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles se
+rapportant au monde extérieur», antagonisme qui, selon Comte, «s'oppose,
+depuis vingt siècles, à l'état pleinement normal de la raison
+humaine».[44]
+
+Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par
+l'absence, chez eux, d'opinions arrêtées sur la marche régulière du
+[p.110] développement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels
+des divers modes de philosopher. Mais tout autre était la situation de
+Comte, l'un des plus énergiques pionniers de la nouvelle science
+sociale. La loi des trois états, la classification des disciplines
+abstraites, la détermination des principales méthodes du raisonnement
+général, ces services ne s'oublieront pas de sitôt dans l'histoire de la
+pensée. Il semble donc aussi intéressant qu'utile de relever les erreurs
+où tomba ce puissant cerveau, en des problèmes à la juste position
+desquels il avait, pour sa part, si fortement contribué.
+
+Désireux d'établir sur une base inébranlable «la suprématie
+intellectuelle du point de vue social», Comte se perd dans des
+contradictions sans issue.
+
+D'un côté, il soutient que «la préférence spontanée acquise par l'étude
+de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde
+extérieur, a déterminé le caractère nécessairement théologique de la
+philosophie initiale;» [p.111] que «les notions positives qui ont
+ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système
+primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études
+inorganiques» (première ébauche du matérialisme); que plus tard encore
+«la science inorganique s'est élevée contre l'ancienne unité
+théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude
+sociale dût prolonger longtemps encore son ascendant politique»; que
+c'est enfin «ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la
+philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé
+l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit
+maintenant la dernière influence».[45]
+
+Et, d'un autre côté, le même penseur affirme que «l'extension de
+l'esprit positif aux spéculations morales et sociales vient spontanément
+dénouer une difficulté jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce
+qu'elles renfermaient de [p.112] légitime, les prétentions opposées
+soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la
+grande transition moderne». Que si l'on demande en quoi consiste cet
+apaisement, Comte a une réponse toute prête: «La positivité, dit-il, que
+l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique
+par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est
+irrévocablement établie.» La science particulière peut donc se déclarer
+satisfaite. Mais la philosophie ou science générale n'a pas non plus de
+motifs pour être mécontente. Car «la généralité dont la résistance
+théologico-métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les
+indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle
+n'a jamais pu l'être auparavant»;--et cela pour la raison bien simple
+qu' «entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue
+suprématie de l'intelligence, la philosophie positive tend à réaliser
+directement l'universelle prépondérance de la _morale_, que l'admirable
+[p.113] tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement
+proclamée, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale était
+alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque».[46]
+
+Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement à réaliser la fin
+que se proposaient la théologie et son meilleur porte-voix au moyen âge,
+le catholicisme; marchant dans la même route, elle s'efforce encore
+d'améliorer la conception religieuse de l'univers. Écoutons les paroles
+de Comte. «Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de
+Dieu, dit-il, ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées
+par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont,
+au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en
+stabilité, à celles qui caractérisent l'inaltérable notion de
+l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la
+[p.114] satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
+intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
+collectif.»[47]
+
+En vérité,--et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une
+négation fausse de l'univers et spécialement de sa fraction qui nous
+intéresse le plus: l'humanité,--on doit reconnaître que le but poursuivi
+par Comte coïncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel
+tendaient toutes les métaphysiques et toutes les religions. L'unité
+morale qu'il nous recommande n'est qu'un développement ultérieur, et
+souvent un pastiche, de l'ancienne unité théologique. Et la philosophie
+morale qu'il veut instituer se présente comme l'héritière légitime et la
+continuatrice de l'oeuvre si brillamment commencée et conduite, de
+l'aveu du philosophe lui-même, par la théologie.
+
+Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait déjà
+façonné toute la [p.115] philosophie pratique de Kant, atteint son
+apogée dans la philosophie positive de Comte. Il s'y élargit, il s'y
+acière, il prétend y régner en maître absolu. Mais donner à cette
+méthode une prépondérance marquée dans la conception théorique du monde,
+distincte par essence de sa conception pratique où s'épanouit la
+sociologie appliquée, c'est là, à notre sens, une des plus fâcheuses
+erreurs où puisse verser l'esprit de l'homme.
+
+En thèse générale, Comte n'apprécie pas assez ou déprécie trop la
+métaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir été qu'une
+«négation vaine». Il ne s'aperçoit guère que le même reproche atteint
+toute croyance religieuse. Car la métaphysique ne fut jamais qu'une
+théologie soumise à l'influence du savoir déjà différencié en trois
+grands groupes de disciplines. Dans les systèmes mixtes, dans les
+philosophies éclectiques elles-mêmes, il est facile de dégager
+l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit
+mathématique, [p.116] soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit
+sociologique. A son tour, la théologie n'a jamais été qu'une
+métaphysique avant la lettre, une philosophie non différenciée
+scientifiquement, une conception de l'univers propre aux époques où la
+science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et
+offrait l'image parfaite du chaos. La théologie a survécu, il est vrai,
+à la différenciation du savoir. Elle est venue se ranger à côté de la
+métaphysique. Mais ce phénomène n'a rien d'extraordinaire. Il se produit
+en vertu des lois qui président à la stratification sociale et règlent
+la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrès intellectuel.
+
+Comte plaçait la théologie primitive au-dessus de la théologie plus
+avancée, ou de la métaphysique au sens strict du mot. Il considérait la
+première ainsi qu'une phase organique de l'évolution mentale, semblable
+à la phase scientifique qu'il espérait inaugurer par son système. Et
+dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il
+aimait le dire, anarchique. [p.117] Les vieux chemins frayés par le
+monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses visées du
+philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement
+orgueilleux de son savoir encyclopédique. Certes, Comte ne s'aveuglait
+pas jusqu'à nier l'évidence. Il comprenait que la différenciation
+métaphysique avait été un progrès nécessaire. Mais l'idée même de
+progrès s'associait chez lui, d'une façon à peu près constante, avec
+l'idée de désordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la
+forte influence du milieu social. Ses premières et ses plus durables
+impressions, il les reçut d'une époque encore imprégnée des souvenirs de
+la grande tourmente révolutionnaire. Tout ce qui apparaissait à son
+esprit comme crise, négation, doute, lui inspirait une invincible
+répugnance. Il réagissait d'instinct contre l'action dissolvante du
+scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir étouffer
+son génie symétrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions
+eurent pour [p.118] origine cette lutte, ces tiraillements intimes.
+
+Par là s'explique l'apparente incohérence des trois tentatives faites
+par Comte afin de saisir l'unité réelle et logique des choses. Je veux
+parler de son monisme matérialiste, proclamant l'universelle valeur des
+lois mécaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idéaliste
+proposant l'universalité inverse du point de vue humain et social; et
+enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa
+théorie de la connaissance.
+
+Au reste, Comte est loin d'être un «isolé» dans la pléiade des penseurs
+nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-là, sentit vivement et vanta la
+supériorité des époques de foi, de concentration mentale, sur les
+périodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale
+pratique, Kant avait déjà ouvert le règne du positivisme s'accommodant
+de tout, même de la croyance sans preuve, même de l'illusion consciente,
+plutôt que de faire la part trop large [p.119] au scepticisme effréné de
+la recherche philosophique, au heurt désordonné des convictions, à
+l'anarchie morale et sociale. Le néo-criticisme, avec ses allures
+équivoques et sa pointilleuse discussion des thèses «à côté», ne fit
+rien pour parer aux multiples dangers de cet état des consciences. A la
+métaphysique affaiblie par l'âge des idées, épuisée par l'excès des
+controverses, quelques esprits tentèrent d'infuser un sang nouveau en la
+présentant au monde comme une haute et pure esthétique, une merveilleuse
+orchestration de concepts, de généralités, d'hypothèses. La réaction
+s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre
+les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche théologie
+vague, une religion _amorphe_. Ainsi devait se consommer un grand
+mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au delà de la
+critique de Kant.
+
+Tel passage de la cinquante-huitième leçon du _Cours de philosophie
+positive_ fait nettement [p.120] ressortir l'un des principaux
+caractères du monisme sociologique où aboutit la pensée de Comte. Voici
+cette page importante.
+
+«Quand la profonde insuffisance de l'esprit mathématique, y lisons-nous,
+fut devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit,
+dont la positivité rationnelle commençait à prendre un essor décisif,
+s'efforça, à son tour, de devenir la base directe et principale de la
+coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un
+véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
+généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf
+son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce
+progrès radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à
+une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations
+nécessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque manière,
+soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la
+science de l'individu, elle doit être [p.121] impuissante à construire
+aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à
+l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est,
+au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes
+les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus
+directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation
+effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à
+présent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un
+dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les
+phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point
+élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation,
+l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui
+conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable
+philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique
+régime mental.»[48]
+
+[p.122] Sans doute, Comte se représente l'esprit scientifique
+envahissant peu à peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi
+il considère cette expansion graduelle comme une condition inéluctable
+pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en
+outre, ce que sera cette dernière doctrine, comment elle accomplira son
+rôle de conception générale du monde, par quel lien universel elle
+reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle
+sorte de monisme elle instituera, à la place de l'unité théologique et
+de l'unité métaphysique, reconnues pour insuffisantes et définitivement
+condamnées.
+
+Ce point précisément s'éclaire par les premières phrases du passage
+cité. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile à l'idée
+d'un centre philosophique généralisateur, d'une unité qui embrasserait
+l'ensemble des phénomènes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il
+ne le place ni dans la [p.123] matière, avec les penseurs qui
+subordonnent la philosophie à la chimie, à la physique, à l'astronomie
+(préparation nécessaire et préliminaire); ni dans le principe de vie,
+avec les philosophes qui accordent la préséance au point de vue
+biologique (préparation dernière, progrès indiscutable, et en même temps
+utopie basée sur l'exagération des liens qui unissent la biologie et la
+sociologie);--mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il
+n'a pas nommé la matière et la vie, dans quelque chose qui, à son tour,
+fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des
+collectivités humaines. En quoi consiste donc ce troisième principe, ce
+nouveau foyer de généralisation interscientifique, cette dernière source
+vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement
+les principes unificateurs du matérialisme et du sensualisme, Comte,
+dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position très
+voisine de l'idéalisme. En effet, la souveraineté de la [p.124]
+sociologie ne saurait ni s'exercer, ni même se comprendre sans cet
+appoint indispensable; la suprématie du principe idéologique.
+
+J'ai à peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un idéaliste dans le
+sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des
+penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-même. Notre temps est
+notoirement une période de transition. Tout s'y choque et s'y mêle, les
+moeurs, les droits, les devoirs, les vérités, les erreurs, les doctrines
+de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque époque
+enfante une conception du monde à son image. Le fondateur du positivisme
+avoue noblement sa dette au passé: «Mon effort philosophique, dit-il,
+résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions
+préliminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes».[49] Mais
+assailli par les besoins et les doutes du temps présent, il penche, en
+dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unité du monde,
+vers l'illusion qui offrait le plus d'affinité avec la phase primitive
+du développement philosophique, ou la plus proche parenté avec la
+théologie qu'il honorait grandement.
+
+ * * * * *
+
+
+V [p.126]
+
+
+Les incertitudes de la pensée se pressent en foule dans les
+développements que Comte apporte à sa célèbre théorie sur
+l'irréductibilité finale des grandes classes de propriétés naturelles.
+Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme
+mécanique d'abord prôné par lui dans quelques pages qui resteront
+peut-être parmi les plus curieuses de son _Cours_. Ailleurs, son
+pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme «humain ou
+social», cette forme plus tardive, plus mûrie de ses aspirations
+unitaires. Mais [p.127] cette double antinomie ne clôt pas la série des
+contradictions où se débat la doctrine officielle du positivisme.
+
+En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme
+d'Auguste Comte se présente comme fondé sur sa théorie du savoir et sur
+l'idée-mère de celle-ci, la limitation organique de nos facultés de
+connaître. Les phénomènes formeront toujours des groupes qu'il nous sera
+impossible de réduire les uns aux autres. «Que l'esprit humain sache
+donc», s'écrie Comte indigné par certaines recherches imprudentes de ses
+contemporains, «renoncer enfin à l'irrationnelle poursuite d'une vaine
+unité scientifique, et reconnaisse que les catégories radicalement
+distinctes de phénomènes hétérogènes sont plus nombreuses que ne le
+suppose une systématisation vicieuse!»[50]
+
+Les erreurs de fait où Comte échoue à la [p.128] suite de son pluralisme
+dogmatique, sont trop connues pour que je les relève ici par le détail.
+Il suffira, à cet égard, de rappeler les exhortations, restées par
+bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager à
+s'abstenir désormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les
+phénomènes de la lumière à ceux du mouvement, vu leur hétérogénéité
+radicale»[51]; ou ses idées relatives à la théorie de la vision qui
+devra cesser de faire partie de l'optique pour être traitée par les
+seuls physiologistes[52]; ou encore sa condamnation formelle de toute
+tentative ayant pour but d'expliquer la couleur spécifique des corps par
+les lois générales de la physique et les lois du mouvement, etc.[53]
+
+Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui
+a son [p.129] importance. Il ne voit pas que, transposé de la pratique
+dans la théorie, érigé en principe directeur de la philosophie, envisagé
+comme la pierre d'assise de toute méthodologie future, son pluralisme
+scientifique se ramène infailliblement à l'éternel jeu de bascule des
+idées pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste,
+en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumière,
+d'irritabilité, de sensibilité, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour
+des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces idées
+«présentent le caractère essentiel des explications métaphysiques», ou
+ce trait commun d'être «la simple et naïve reproduction, en termes
+abstraits, de l'énoncé du phénomène»?[54] N'est-il pas sûr, en d'autres
+termes, que les «propriétés irréductibles» de Comte tiennent dans la
+science contemporaine un rôle qui se laisse malaisément distinguer de
+celui que jouèrent, dans le [p.130] savoir médiéval, les essences et les
+entités scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme
+théorique demeure aussi entaché d'_a priori_ que pouvaient l'être les
+plus audacieuses envolées du monisme transcendant? Car il faut se garder
+de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un
+reliquat d'une phase déjà parcourue, avec le pluralisme effectif qui
+s'impose à toute recherche empirique et, par là, nécessairement
+spéciale.
+
+Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plutôt un groupe
+plus ou moins considérable de faits, cela n'est pas toujours une pure
+tautologie, ni même une mince affaire. Tout savoir se réduit, en
+définitive, à la traduction du concret par l'abstrait, du particulier
+par le général, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et
+abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la
+quantité et la qualité de nos acquêts scientifiques ne dépendent de la
+quantité et de la qualité de nos idées abstraites. Or donc, et si
+[p.131] même on néglige la question de qualité, ne sait-on pas que le
+nombre des grandes idées scientifiques est toujours en rapport inverse
+de la perfection atteinte par les groupes correspondants de
+connaissances?
+
+Durant ses premières phases de développement, toute science abonde en
+notions abstraites des degrés inférieurs; elle souffre, en outre, d'une
+nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits
+indépendants et la simplification de la terminologie forment, par
+contre, les signes habituels où se reconnaissent les progrès durables
+dans les différentes branches positives du savoir. Cette observation
+touche, croyons-nous, au fond même du débat sur les mérites
+scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet égard, le
+premier se signale comme une nécessité d'ordre pratique, et le second
+comme la condition théorique fondamentale de toute connaissance. C'est
+malgré nous que nous acceptons la multiplicité des phénomènes, c'est
+[p.132] à contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons
+complètement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de
+l'unité du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et
+désintéressée qui est comme la marque originelle des aspirations
+idéales.
+
+Dans la pensée de son fondateur, le positivisme ne devait pas déchoir du
+rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu'à l'empirisme pur et simple.
+Coûte que coûte, donc, il fallait atténuer et corriger les côtés
+vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu à cette tâche, Comte
+espéra la remplir en proclamant la souveraineté, la prépondérance du
+point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant
+d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalité de surface. Le
+«sociologisme» de Comte n'est pas une nouveauté. Plutôt nous apparaît-il
+comme l'écho, répercuté d'âge en âge, de l'aristotélienne théorie du
+«cosmos organique» qui fut, à son tour, la fille légitime [p.133] de
+l'anthropomorphisme téléologique.
+
+Déférant la primauté à la sociologie et à son point de vue spécial,
+Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les défenseurs des
+avantages de la théorie organique de l'univers sur sa théorie purement
+mécanique. Lui aussi, par suite, devait croire que le mécanisme explique
+une partie de la nature, et que le «sociologisme» ou l'«organicisme»
+explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi
+étroite qu'incomplète. Sur les deux points de vue, le mécanique et
+l'organique ne possèdent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment
+une simple différence de degré dans l'enchevêtrement des causes qui
+produisent tantôt les phénomènes physico-chimiques, tantôt les
+phénomènes vitaux et sociaux. La causalité organique est infiniment plus
+complexe et, partant, moins connue, que la causalité mécanique. Ce n'est
+pas là, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la
+causalité. Le savant, pour qui la notion de [p.134] _degré_ présente une
+importance réelle, doit se garder avec soin de hâtivement ramener
+l'organisme au mécanisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il
+identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier
+que ses généralisations poursuivent une fin logique seulement. La
+causalité philosophique, la causalité générale ou universelle, ne
+saurait, en vérité, être ni mécanique, ni organique. Dans le premier
+cas, le penseur trébuche dans les contradictions du matérialisme, et
+dans le second, il devient la proie de l'illusion téléologique. Auguste
+Comte n'évita ni l'un, ni l'autre de ces pièges.
+
+NOTES:
+
+[44] _Cours_, tome VI, leçon lviii, p. 686.
+
+[45] _Ibid_., pp. 687, 688.
+
+[46] _Ibid._, pp. 689, 690, 691.
+
+[47] _Ibid._, p. 691.
+
+[48] _Cours_, vol. VI, leçon lviii, pp. 693, 694.
+
+[49] _Ibid_., p. 695.
+
+[50] _Cours_, tome II, leçon xxxiii, p. 649.
+
+[51] _Ibid_., pp. 649, 650.
+
+[52] _Ibid._, p. 653.
+
+[53] _Ibid_., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le même tome, la leçon
+xxxv et, dans le tome suivant, les leçons xxxv et xl.
+
+[54] _Cours_, tome III, leçon xxxv, p. 50.
+
+
+ * * * * *
+
+
+LIVRE III [p.135]
+
+LE MONISME DE H. SPENCER
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+
+Le problème du _multiple_ et de _l'un_ préoccupa beaucoup M. Spencer. Le
+souci de concilier la variété des phénomènes avec leur identité présumée
+l'obséda constamment: d'où surgit peut-être la forme nouvelle que le
+criticisme et le positivisme combinés reçurent dans la philosophie de
+l'évolution.
+
+La construction dogmatique due au chef de cette grande école possède une
+part qui revient [p.136] à l'expérience spéciale ou scientifique, et une
+autre qui appartient à l'hypothèse universelle ou philosophique. Dans
+cette dernière partie il agite la question métempirique de l'Un-Tout.
+
+Voici d'ailleurs, démontées une à une, pour ainsi dire, les cinq pièces
+ou thèses principales qui commandent l'ontologie du système spencérien:
+
+1° Un critérium expérimental de toute vérité, fourni par la simple
+analyse des faits de conscience; 2° Une classification empirique de ces
+mêmes faits en objet et sujet; 3° L'hypothèse (suggérée par le principe
+de causalité et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une réalité
+située au delà de la conscience; 4° Deux hypothèses qui dérivent de
+l'hypothèse du «transconscient» et dont l'une nous fait voir dans la
+classe «conscience», groupe «objet», un simple effet de la cause
+première inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit à envisager la
+classe «conscience», groupe «sujet», comme un effet du groupe «objet»;
+5° Une [p.137] nouvelle classification empirique des faits de
+conscience, distingués non plus comme objet et sujet, mais comme
+coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps).
+
+Examinons ces points essentiels.
+
+1° _Critérium ultime de toute vérité expérimentale_.
+
+Accordons à M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de
+l'expérience. Accordons-lui encore que la connaissance ne dépasse jamais
+la conscience. Des associations d'états de conscience,--voilà pour nous
+tout l'univers, et toute la pensée. Ces groupements possèdent les degrés
+les plus variés de cohésion, depuis les plus faibles jusqu'à
+l'indissolubilité absolue. La cohésion facilement dissoluble unit des
+états de conscience qui se peuvent séparer en deux groupes moins vastes,
+puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en
+trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit procède dans
+sa marche [p.138] du général au particulier, de l'unité abstraite (et en
+ce sens nouménale) à la variété concrète (et en ce sens phénoménale). Au
+contraire, la cohésion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue
+plus du prédicat, constitue l'abstraction, la généralité telle quelle.
+L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces définitions. Il est
+impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en même temps
+quelque chose qui se meut, on n'arrive pas à opposer entre eux ces deux
+états de conscience.
+
+Mais comment accepter l'existence de _deux_ états conscientiels
+_indissolubles_? Une semblable thèse n'équivaut-elle pas, en logique
+ordinaire, à la supposition que deux sont deux et ne le sont point en
+même temps?
+
+On ne peut expliquer l'indissolubilité conscientielle, dit encore le
+même philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilité du contraire
+simultané. Il y a là une loi universelle, dernière, de l'esprit. M.
+Spencer nous semble trop s'avancer. L'inséparabilité dans la conscience
+[p.139] des abstractions «mouvement» et «mobile» lui apparaîtrait-elle
+donc comme dépassant le simple constat d'une synonymie verbale de ces
+termes? L'illusion consiste à prendre une différenciation formelle, due
+à nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une différenciation
+effective.
+
+Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilité du contraire le critérium
+dernier de la vérité? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou
+descend l'échelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait
+au concret, soit du concret à l'abstrait, tant que nous avons affaire à
+des genres que nous dispersons en espèces, ou à des espèces que nous
+réunissons, en genres. L'inconcevabilité du contraire exprime justement
+ici l'identité de l'identique. Qu'un cheval ne puisse être en même temps
+un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne considérons pas
+alors le genre unificateur «animal», mais seulement quelques-unes de ses
+espèces.
+
+Mais l'inconcevabilité du contraire cesse [p.140] d'être pour nous ce
+guide sûr, lorsque nous nous arrêtons à l'abstrait pur et simple, sans
+intention de retour en arrière, au concret, ou de marche en avant, à une
+existence générique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait,
+ses derniers degrés (variables selon les époques et les individus) ne se
+soumettent plus à cette épreuve logique. La simultanéité de la négation
+et de l'affirmation paraît inconcevable par suite d'une pratique de
+l'esprit contractée dans le commerce habituel des généralités d'un degré
+inférieur. Mais le critérium de l'inconcevabilité ne s'applique pas au
+cas de l'abstrait tel quel, la négation se présentant dès lors comme
+fausse, ou comme réaffirmant en réalité ce qu'elle nie en apparence.
+L'univers (l'être) ne peut comprendre en même temps le non-univers
+(Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle,
+oppose, en réalité, deux pseudo-espèces qui ne se résument point par un
+genre supérieur, et qui par suite sont deux signes différents pour
+exprimer la même chose.
+
+[p.141] En somme, la preuve de l'inconcevabilité, que préconisent tous
+les logiciens et les philosophes, résulte d'une observation
+superficielle des phénomènes psychiques. En faire la base d'une
+conception du monde équivaut à prendre l'illusion comme signe de la
+vérité, pour la classe même de concepts dont la philosophie se préoccupe
+avant tout, les abstractions dernières. L'Inconcevable doit aller
+rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux à leur place
+et dans leurs vraies limites, où la première signale l'inconçu générique
+(ainsi la possibilité «non-cheval» niée du cheval exprime la
+non-conception du genre supérieur «animal»), et où la seconde représente
+l'inconnu, également générique. Mais ces deux termes ne valent que par
+apparence la où on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de
+nos jours et la présomption qui caractérise le raisonnement _ad
+judicium_ exagèrent trop leur portée.
+
+[p.142] 2° _Classification des faits de conscience en sujet, ou classe
+des états internes, et objet, ou classe des états externes_.
+
+Voilà, selon M. Spencer, une vérité non plus de l'ordre logique, mais de
+l'ordre des existences. Voilà plutôt, dirais-je, une criante pétition de
+principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique à
+l'ordre réel forme la chose même qu'il faudrait prouver et que M.
+Spencer réfute, au contraire, et réfute sans appel, puisqu'il considère
+les états internes (sujet) et les états externes (objet) comme deux
+espèces d'un genre unique supérieur,--la conscience.
+
+3° _Hypothèse d'une réalité située au delà de la conscience_.
+
+Selon M. Spencer, les états internes s'engendrent les uns les autres et
+s'arrangent en séries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas brisées
+par l'intervention d'un état externe, et les externes s'engendrent de la
+même façon pour [p.143] former des séries analogues. Cette double genèse
+semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux états conscientiels
+considérés comme des phénomènes concrets ou des abstractions d'un degré
+inférieur. Il se présente cependant, continue M. Spencer, des cas où les
+deux séries s'arrêtent brusquement: nous avons, dans les deux classes,
+des états auxquels on ne peut plus assigner des antécédents de la même
+classe, ni de la classe parallèle. Alors un fait remarquable se produit.
+Plié à la coutume d'affirmer un antécédent dans la série, l'esprit,
+plutôt que de renoncer à cette habitude, suppose un antécédent
+insaisissable, un mode de l'être qui n'apparaît pas dans la conscience.
+En vérité, nous eussions dû postuler deux sortes d'antécédences
+inconnaissables, l'une pour la série des états externes, et l'autre pour
+celle des états internes; mais, guidé par le précepte logique--_entia
+non sunt multiplicanda praeter necessitatem_, nous préférons bâtir une
+nouvelle hypothèse. Nous supposons que les deux antécédences [p.144]
+rentrent dans une seule et même classe. On ne peut dire ce qu'est cette
+classe, on ne peut que la déclarer réelle. Elle persiste, non dans la
+conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme
+déterminée, comme une pure puissance.
+
+Les procédés de la fantasmagorie logique ne furent jamais sérieusement
+étudiés par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres,
+demeurent inférieurs aux physiciens. Aussi ne se découvre-t-elle pas à
+l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste
+consommé. Tout nous pousse à croire, cependant, que dans ce jeu d'images
+fantastiques, où «l'inconnaissable» croise sans cesse «l'inconcevable»,
+l'erreur provient de ce que nous méconnaissons certaines lois de notre
+esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application
+rationnelle.
+
+Examinons le point de départ du raisonnement de M. Spencer.
+
+Au lieu d'envisager la série des états internes [p.145] de la conscience
+et la série de ses états externes comme des espèces concrètes, il les
+pose d'emblée comme deux abstractions dernières, ultimes, irréductibles.
+Aussitôt la généralité ou _identité de genre_ prend chez lui la place de
+la spécialité ou _différence d'espèce_. Mais la généralité supprimant
+toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unité tant
+poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent nécessairement
+en un concept unique,--qui est l'_être_. Or, toute abstraction pure
+peut se considérer: 1° comme telle, c'est-à-dire comme quelque chose
+d'absolument réfractaire à une généralisation ultérieure; et 2° comme un
+phénomène psychique, partant, très particulier et, partant,
+généralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue,
+originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de
+pure forme que nous prenons pour autant de pénibles conflits de la
+raison avec elle-même. En effet, l'abstraction traitée par nous tantôt
+comme une généralité [p.146] dernière, et tantôt comme un phénomène des
+plus particuliers, nous semble tantôt échapper à la loi de causalité, et
+tantôt retomber sous cette loi.
+
+La loi de causalité--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait
+s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour,
+supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait.
+Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit,
+qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le
+processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi
+identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment
+où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque
+chose qui lui apparaît comme _l'essence impénétrable_ du phénomène, mais
+qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une
+_généralisation ultime_.
+
+On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette
+brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point
+[p.147] ne varie pas, quelle que soit la catégorie des _faits_ qui
+occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans
+l'ordre sériel des _causes_, d'une généralité quelconque à une
+généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène
+nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut
+ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les
+degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère
+passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos
+efforts.
+
+Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute
+et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous
+contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous
+abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de
+l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient
+effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses
+aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit,
+de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à
+jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En
+vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et,
+par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers
+entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons
+involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes
+d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux
+séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici
+l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'_être_ lui-même qu'on déclare
+au-dessus de notre portée,--terme tout à fait impropre à signifier
+l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue
+l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un _genre
+plus vaste_. A cela se réduit, _in ovo_, la théorie de l'Incognoscible,
+le _fidéisme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse
+l'étoffe solide de nos préjugés.
+
+[p.149] 4° _Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable_.
+
+Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de
+causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable,
+l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de
+l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si
+l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet,
+cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus
+abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les
+choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre
+propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée
+plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne
+contestera cette vérité d'ordre élémentaire.
+
+5° _Classification des faits de conscience dans le temps et dans
+l'espace._
+
+Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le
+moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais,
+distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience,
+le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.
+
+Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et
+de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un,
+comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice
+du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné
+dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement
+donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se
+laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un
+attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.
+
+Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour
+fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendrée. Ce
+qu'on oppose au concept de l'être comme des réalités primordiales,--le
+temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la matière, l'idée,
+l'univers, Dieu,--tous ces noumènes prétendus irréductibles, au lieu
+d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe
+dans la classique méprise d'Ixion qui, pensant s'unir à la mère des
+dieux, avait embrassé un nuage. Certes, le verbalisme lui-même est
+parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines
+distinctions qui lui servent, en définitive, de points de repère dans
+l'immense amas de faits défilant sans relâche sous ses yeux. Dans les
+sciences particulières aussi bien que dans la vie pratique, un usage
+régulier du symbolisme usuel s'impose.
+
+Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrégats dont la
+confusion ne se pourrait tolérer à aucun point de vue. Mais si un besoin
+pressant de l'esprit nous oblige à poursuivre l'identité dernière de
+tels agrégats, mieux vaut, dans cette recherche, obéir aux lois de notre
+mentalité et procéder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour
+aboutir à [p.152] l'équation générale de la chaise, du soleil, de
+l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie
+à des catégories imaginaires. Car les prétendues formes aprioriques de
+l'esprit et ses dernières généralités constituent, elles aussi, de purs
+concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inférieurs au concept
+ontologique. De plus, présentées comme terme ultime des choses, ces
+idées reflètent simplement ou répètent l'abstraction unique. ...
+Précéder ou suivre une chose, coexister avec un phénomène, subsister
+dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas
+(formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces déterminations, ces
+modalités qui nous frappent comme diverses, se réduisent facilement à
+l'unité ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur
+qualité de faits généraux. Mais qu'est-ce qu'un fait général, sinon
+encore une idée abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil à son
+lever du soleil à son coucher; le soleil, de la lumière [p.153] qu'il
+répand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception
+comme réalité extérieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons
+_distinguer_ ces faits, précisément parce que nous pouvons les
+_identifier_. C'est là un seul et même pouvoir, considéré sous deux de
+ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction
+précède et prépare l'identification, le concret sert de point de départ
+à l'abstrait. La confusion, au contraire, empêche la synthèse
+scientifique de se produire. Pour généraliser et, par suite, connaître
+les choses, il faut utiliser les distinctions que représentent les
+concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut
+aussi se garder de prendre ces échafaudages temporaires pour l'édifice
+qu'ils aident à bâtir.
+
+M. Spencer termine par un aveu très franc, il aboutit à une confession
+précieuse à recueillir. «Notre connaissance de l'existence nouménale,
+dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos
+connaissances phénoménales ne [p.154] saurait approcher.» Étonnante
+conclusion d'une longue suite de pénibles tentatives, étonnante ou
+plutôt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vérité se
+faisant jour à travers tous les obstacles. «En d'autres mots, affirme
+encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'à celui
+du sens commun, le _réalisme_ est la seule thèse rationnelle, toutes les
+autres sont ruineuses.» Mais de même que le jugement du sens commun ne
+saurait s'écarter pour longtemps des règles du jugement logique, de même
+le «réalisme transfiguré» de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une
+façon permanente, à l'unité de la raison pure.
+
+
+ * * * * *
+
+
+II [p.155]
+
+
+Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses
+faces,--la célébré formule de l'évolution.
+
+La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant.
+Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des
+positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement
+ouvert à la science,--la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers
+ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche à remplacer l'interprétation
+_logique_ des phénomènes par leur interprétation dite _réelle_, sinon
+purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _spécialisation_
+(avec, pour synthèse, le _progrès_) représentent dans ce livre les
+concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à
+connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au
+passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène.
+L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle
+devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant _intégration_
+(unité) et la spécialisation se nommera _différenciation_ (variété).
+L'_évolution_ sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M.
+Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à
+l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il
+retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le
+domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la
+formule suprême de tous les changements.
+
+«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un,
+à l'hétérogène, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le
+traducteur français des _Premiers Principes_--s'appliquait aux
+organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les
+organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux
+chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la
+société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la
+vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques
+(jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de
+saluer--v. son essai: _Les Manières et la Mode_), M. Spencer se
+trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à
+étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde
+inorganique.»--«On ne peut douter que ces existences ont aussi une
+évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces
+existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété,
+qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des
+existences; [p.158] car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre
+chose.
+
+Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les
+sciences,--quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse
+homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et
+distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe
+aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte
+terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la
+faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des
+organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la
+différenciation politique, sociale, économique, littéraire,
+scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation présente un côté faible
+qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra
+d'insister.
+
+On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir,
+est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en [p.159]
+donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la
+force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais
+avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de
+preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite
+qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions,
+les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très
+particulières.
+
+N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout
+phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force,
+l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution?
+L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de
+preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien
+entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à
+atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la
+faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les
+[p.160] éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite.
+L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections
+lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.
+
+La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception
+homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui
+aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et
+l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont
+l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable.
+D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle
+se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il
+rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés
+par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire
+des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des
+faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en
+tirera aucun profit directement [p.161] appréciable. Il ne sera que trop
+porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,--et
+tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.
+
+Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M.
+Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et
+désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus
+compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts
+correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que
+«le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste».
+Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par
+l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.
+
+Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène
+à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi?
+L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause
+produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu
+mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences
+homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure
+inexpliqué. Le terme _évolution_ substitué au terme _progrès_ témoigne
+suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans
+un fait social particulier--le progrès--il voit seulement le côté
+général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait
+quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle
+passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle
+se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de
+l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des
+parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se
+complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble
+ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des
+parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163]
+cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de
+définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la
+logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se
+réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété.
+On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes
+qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'_instabilité de
+l'homogène_ (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une
+force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force
+incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite,
+rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de _ségrégation_ (des forces
+incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son
+hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en
+un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens
+divers).
+
+La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution
+et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse
+paraphrase d'un concept très usuel: l'_agrégat_. On peut s'en assurer en
+essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou
+de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à
+démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés,
+les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent
+excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à
+l'autre et universels.
+
+En effet, toute chose concrète est simultanément _une_ (agrégat) et
+_multiple_ (composée de parties ou d'éléments agrégés). _Concret_
+implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme
+concentration implique diffusion, et intégration--désintégration. Voilà
+une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui
+s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société
+humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un
+agrégat, définissable encore comme accroissement [p.165] de leur
+dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et
+hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils
+ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là
+même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique
+de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules
+les plus diverses à une formule unique.
+
+Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une
+sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène
+manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé,
+présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant
+naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite,
+un agrégat qui _devient_ plus agrégat ou moins agrégat: cette série de
+formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes
+appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète.
+Au même rang se [p.166] placeront les liens universels que découvrent
+les mathématiques, la physique, la chimie,--généralités où s'unifient
+également _tous_ les phénomènes. Les lois de la biologie viendront
+ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de
+la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux
+seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et
+sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et
+celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des
+phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire
+persistant du dualisme cosmique.
+
+Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même
+nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique
+problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible:
+l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que
+_connaissance_) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous
+très loin de [p.167] dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et
+l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que
+les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de
+les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à
+faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des
+choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.
+
+M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux
+redistributions de la matière,--l'une primaire et l'autre
+secondaire.[55] Ce dualisme exprime très bien la séparation [p.168] de
+l'organique et de l'inorganique,--l'éternelle antinomie dont notre
+intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la
+régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur
+tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la
+différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement
+la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais
+si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses
+concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse
+les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous
+transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition
+d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les
+généralités les plus disparates.
+
+En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter
+ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit
+ce changement comme le passage de [p.169] l'hétérogene à l'homogène, et
+la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un
+ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes
+qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent _moins_
+hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité
+abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un
+élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et
+finissant par produire la somme x + y + z, évidemment _plus_ hétérogène
+que chacune de ses parties constituantes.
+
+Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la
+différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de
+ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève
+aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, _in abstracto_ comme
+un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous
+parait alors formé de parties moins intimement unies que [p.170] le
+système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se
+présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au
+moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite
+pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des
+événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent
+alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration,
+x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à
+bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus
+homogène.
+
+Introduit dans les sciences spéciales, le double processus que
+généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de
+phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare
+nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique.
+L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation
+et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison
+[p.171] chimique (composition, décomposition), à l'organisation
+biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès,
+décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte
+point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou
+conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est,
+en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits
+précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre
+leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second
+lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et
+sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes
+d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.[56]
+
+[p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi
+qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de
+simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons,
+par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est
+un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M.
+Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y
+précède _nécessairement_ l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs
+pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voilà,
+semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en
+est rien, cependant.
+
+En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties
+subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra
+également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou
+conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que
+l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent
+l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait
+_ex definitione_ l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait
+l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la
+transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de
+l'hétérogène.
+
+Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand
+risque que tout était _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_
+et _repos, idée_ et _matière, existence_ et _néant_. A leur suite, M.
+Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homogène_
+à [p.174] l'_hétérogène_ et vice versa. Mais, si dans la sphère des
+choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes
+distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités
+dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour
+ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des
+cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait être de même lorsque
+les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du
+dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité
+des contraires.
+
+«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M.
+Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs
+nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute
+dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être
+semblables.» Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite
+de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi
+d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez
+tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous
+celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit
+fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont
+il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était
+pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement
+elle-même; elle pourrait se détruire.
+
+
+NOTES:
+
+[55] L'une se définit comme l'intégration des phénomènes
+physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée
+de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En
+réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se
+rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des
+organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour
+les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se
+déployant à de larges intervalles--telle la prétendue différenciation de
+la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les
+montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons
+poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme
+pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?
+
+[56] On pourrait toutefois se servir du terme _évolution_ pour indiquer
+le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces deux espèces
+voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier
+s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corrélativement,
+_régression_). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la
+biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans
+la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en
+particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences.
+On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants,
+porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de matière
+(tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée
+d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une
+organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune
+d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente
+s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une
+progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les
+organismes qui la manifestent.
+
+[57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. franç.
+
+
+ * * * * *
+
+
+[p.177]
+POST-SCRIPTUM[58]
+
+LE MONISME ET LA MORALE
+
+
+ * * * * *
+
+
+Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions
+universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques,
+se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes:
+l'_agnosticisme_, l'_évolutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu
+aussi combien [p.178] bien différent, selon les époques et surtout
+l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par
+chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.
+
+Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité»,
+qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du
+«psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès
+lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins
+lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et
+telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable
+d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont
+dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles
+ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de
+la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse,
+ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et
+des groupes sociaux, etc.
+
+[p.179] En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands
+principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une
+façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions
+philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux,
+et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car
+j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le
+fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même
+qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée
+d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables
+fins de non-recevoir de l'antique ignorance.
+
+La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.
+
+En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses
+humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec
+le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore
+irresponsable, la [p.180] religiosité, à un obscur sentiment social qui
+explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.
+
+Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de
+l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la
+sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à
+diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement
+historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la
+période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période
+industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.
+
+Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de
+se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les
+qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre,
+autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà
+donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les
+hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité
+[p.181] plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons
+affaire à là _réceptivité passive_, au _servilisme_ générateur des
+divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire
+depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.
+
+Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à
+l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait,
+nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits
+ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses
+conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être
+que déprimante ou suspensive.
+
+Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens
+profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt
+impulsif, et tantôt volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses
+promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure
+intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] résignés par
+choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et
+contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.
+
+Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et
+agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de
+l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité
+théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une
+notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine),
+par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques
+et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse
+renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit
+naturel, de morale.
+
+Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je
+crois l'avoir démontré dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la mère de
+la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps
+inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la
+philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des
+progrès accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais à côté
+des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions
+fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des
+recherches restées vaines.
+
+La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un
+foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition
+n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en
+raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat
+sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des
+groupes humains tenait une place prépondérante.
+
+La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens
+invisibles au renoncement [p.184] religieux, à l'antique abdication de
+l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale,
+transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la
+désespérance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie étroitement à la
+déception, à la désespérance du _bien_, à la résignation passive
+représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.
+
+Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le
+puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il
+demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient
+légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je
+pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du
+Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:
+
+[p.185] «_Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein
+erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler Mögt ihr an solches Wort Nur
+nicht errinnern; Wir denken: Ort für Ort Sind wir im Jnnern», etc.[62]
+
+Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint,
+pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais
+que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:
+
+
+ Das hör ich sechzig Jahre wiederholen;
+ Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63].
+
+
+Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies.
+Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes
+changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux
+défendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains.
+Négligeant les foules crédules--d'ailleurs, avec raison, puisque,
+d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout à entraver
+l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une
+sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou
+moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement
+à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en
+plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix
+ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.
+
+Les idées de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne
+s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster
+entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos
+idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes,
+des _degrés_ mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de
+température, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal
+quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les
+temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus
+de cette norme.[64] Ce phénomène d'ailleurs, l'_autogenèse_ des choses
+et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se
+reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis.
+L'un des plus connus est celui de _réaction,_ qui a fait fortune dans
+les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de
+la vie, de l'esprit et des sociétés.
+
+C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits
+d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des
+éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble
+constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses
+formations morales visent à abolir les obstacles [p.188] tenus pour
+irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du
+progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le
+sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamogène_. A
+son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où
+il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.
+
+Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le
+savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver
+un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier
+lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se
+produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées
+éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée.
+Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute
+scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se
+prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état
+mental très moderne [p.189] dont le scepticisme métaphysique, doutant du
+doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse
+constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta
+de profondes racines dans la raison humaine.
+
+Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur
+fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des
+choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et
+atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la
+cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité,
+renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation
+plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la
+religiosité _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la
+même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de
+l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté,
+d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité
+libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une égalité
+essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le
+fait, la science--constatation devenue banale--en élevant le faible à la
+dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le
+nivellement social des hommes.
+
+Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a
+jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là,
+nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes
+quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable
+comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la
+parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre
+part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir;
+et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en
+puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la
+«réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un
+dédoublement illogique, une division irrationnelle?[66]
+
+[p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la
+suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon
+une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient
+dans le monde des idées,--le social proprement dit ou le strictement
+moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens
+large du mot.
+
+Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe
+passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines
+émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir
+par la suite une influence et une stabilité durables?
+
+On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature,
+l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait
+humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les
+esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc
+[p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive,
+livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.
+
+Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité
+commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui
+devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue,
+transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa
+passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des
+premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la
+socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits
+essentiels.
+
+En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain
+peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre
+dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de
+contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.
+
+Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la
+scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire
+merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure,
+la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds
+que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une
+définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce
+qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils
+enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne
+suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la
+corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles
+ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.
+
+L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant
+que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches
+réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre
+s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer
+ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] intermédiaire (tel le
+savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter
+l'hypothèse d'une naissance naturelle.
+
+Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est
+non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités
+relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi
+que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible
+en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme
+libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa,
+selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle,
+cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux,
+qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe,
+en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.
+
+En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des
+contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité
+[p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait
+et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce
+que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur
+du bien.
+
+Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et
+garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce
+n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales
+que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent
+également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour
+feraient bien de méditer.
+
+Ils s'éviteraient par là, dans le développement et l'application de
+leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient
+d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et
+les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître
+l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son
+produit [p.196] légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous
+touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris
+notre siècle, ont scrupuleusement respectée.
+
+Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la
+différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en
+plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir
+la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par
+exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et
+des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses
+oiseuses ou nocives.
+
+Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux
+termes de l'antithèse: _société_--_individu_, peut prétendre à la
+brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger
+dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit
+toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu
+organique, du simple animal humain [p.197] étudié par la zoologie et la
+biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de
+pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement
+stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une
+comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions
+biologiques qui, seules, rendent la vie possible.
+
+A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles
+doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment
+_égotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les
+vulgaires _égoïstes_, et la moralisation ou socialisation plus complète
+de leur _moi_, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste
+Comte désignait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi
+qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et
+inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique
+approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités
+connexes, la [p.198] société et l'individu, se prêteront un mutuel et
+ferme appui.
+
+La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la
+biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et
+ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective
+jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les
+éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.
+
+La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est
+l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous
+apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la
+vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu
+près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.
+
+Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au
+gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place
+reste prise par toutes sortes de tâtonnements [p.199] aveugles, de
+fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations
+passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent
+la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous
+croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se
+condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur
+sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale,
+laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte
+victorieuse?
+
+Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne
+ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces
+classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont
+qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le
+phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose
+que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre
+les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur
+empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus
+sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en
+sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.
+
+FIN
+
+NOTES:
+
+[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de
+_l'Ethique_ à laquelle je travaille en ce moment et dont le premier
+volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le titre: _La
+déception du bien et l'immoralité future_.
+
+[59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, §
+7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII.
+
+[60] V. _La Philosophie du Siècle_, p. 190 et suiv.
+
+[61] _Le problème de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893.
+
+[62] Au coeur de la nature, dis-tu, ô Philistin» (ce Philistin n'était
+autre que le célèbre naturaliste Haller), «aucun esprit créé ne pénètre.
+Ne le répèle pas à moi et à mes frères. Nous pensons que partout et
+toujours, nous touchons le fond intime des choses», etc.
+
+[63] «J'entends répéter cela pendant soixante ans; je maudis cette
+erreur, mais en cachette.»
+
+[64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv.
+
+[65] Esclavage, servage, féodalisme, industrialisme, omnipotence de
+l'Église, de l'État, inégalités sociales de toutes sortes, etc.
+
+[66] Maître et esclave, souverain et sujet, capitaliste et prolétaire,
+etc.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Introduction
+
+Livre I.--Le problème du monisme dans la philosophie du temps présent
+
+Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte
+
+Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer
+
+Post-Scriptum--Le monisme et la morale
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ </head>
+<body>
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+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Auguste Comte et Herbert Spencer
+ Contribution &agrave; l'histoire des id&eacute;es philosophiques au XIXe si&egrave;cle
+
+Author: E. de Roberty
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16888]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliotheque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+</pre>
+
+
+
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+
+<h1>AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER</h1>
+
+<h3>CONTRIBUTION A L'HISTOIRE DES IDÉES PHILOSOPHIQUES AU XIXe SIÈCLE</h3>
+
+<h4>par</h4>
+
+<h2>E. DE ROBERTY</h2>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+
+<h4>1894</h4>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><a href='#TABLE_DES_MATIERES'>Table des matières</a></p>
+
+
+<h3><a name='INTRODUCTION'></a>INTRODUCTION<span class="pagenum">[p.V]</span></h3>
+
+
+<p>Dans le remous des idées générales, dans la fluctuation des vues
+d'ensemble, dans le va-et-vient des systèmes qui, pour un court espace
+de temps, réussissent à grouper les croyances, à retenir et fixer les
+convictions, un phénomène s'observe, à peu près invariable à travers les
+âges.</p>
+
+<p>Il se détache nettement du décor mobile qui l'encadre, il sollicite à un
+haut point l'attention du sociologue.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.VI]</span> Il caractérise une phase intéressante de la vie mentale de
+l'humanité, une période ne semblant pas, à vrai dire, devoir se clore
+bientôt. Elle embrasse la préhistoire entière de la philosophie, la
+suite continue de siècles qui, après avoir fondé les religions,
+s'adonnèrent à la culture des abstractions métaphysiques.</p>
+
+<p>Durant la longue enfance de la philosophie, ce phénomène demeura normal
+dans l'acception usuelle du mot. Il se reproduit encore sous nos yeux;
+mais déjà des traits pathologiques le déforment.</p>
+
+<p>Il consiste essentiellement dans la rencontre de deux grandes ondes
+cérébrales qui se dirigent en sens inverse: le <i>monisme</i> et
+l'<i>agnosticisme</i>. L'esprit de synthèse s'épuisa à vouloir les refouler
+dans le même lit. Mais une série intermittente d'affaiblissements et de
+triomphes, de défaites et d'exaltations de la pensée abstraite marqua
+cette entreprise immédiatement vaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.VII]</span> La philosophie du xix<sup>e</sup> siècle suivit les voies de la
+métaphysique qui l'avait précédée et qui, à son tour, s'était modelée
+sur les traditions monothéistes des religions supérieures. Elle allia,
+d'une façon à la fois inconsciente et profondément irrationnelle, la
+recherche de l'unité au dualisme de la connaissance. Elle fit revivre le
+plus périlleux et le plus déshonorant des illogismes.</p>
+
+<p>Nous eûmes déjà, en des travaux antérieurs<a name='FNanchor_1_1' id='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1' class="fnanchor">[1]</a>, l'occasion de relever
+quelques traits déterminant cette antinomie fondamentale; celui-ci, par
+exemple: que les tentatives de synthèse universelle dues aux efforts des
+plus notables parmi les penseurs contemporains, les Kant, les Comte, les
+Spencer, établissaient une objection écrasante contre leur agnosticisme,
+formel ou latent. Nous ne jugeons que par contraste, disions-nous à ce
+propos, et le noir ne se perçoit vraiment <span class="pagenum">[p.VIII]</span> noir que s'il s'étale
+à côté du blanc. Ainsi du monisme qui, en tant que vérité d'ordre
+particulier, psychologique, sert à dévoiler le vice caché des méthodes
+générales du philosophe. On blesse les lois élémentaires de la logique
+en accouplant la thèse qui affirme l'unité dernière des choses et celle
+qui constate notre impuissance de scruter le fond immuable de la nature.
+Et par surcroît, on s'expose aux dures représailles prévues par la loi
+de l'identité des contraires. On tombe dans l'erreur qui consiste à
+prendre la négation de l'unité, de la connaissance pure et abstraite,
+l'incognoscible, pour quelque chose de distinct, de réellement séparé du
+monde phénoménal.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, ajoutions-nous<a name='FNanchor_2_2' id='FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2' class="fnanchor">[2]</a>, les philosophies se groupent en deux
+grandes classes. Dans l'une on trouve Démocrite, Giordano Bruno,
+Spinoza, Leibnitz, Fichte, <span class="pagenum">[p.IX]</span> Hegel, Schopenhauer, Spencer, tous les
+esprits assez audacieux pour s'imposer la tâche difficile de corriger
+l'agnosticisme par le monisme, un excès de prudence par un excès de
+témérité. Et dans l'autre viennent se ranger Socrate, Aristote, Bacon,
+Descartes, Locke, Hume, Kant, Comte, tous les penseurs dont le monisme,
+moins catégorique, moins affirmatif, s'accompagne, par suite, d'un
+agnosticisme logiquement moins défectueux ou mieux motivé.</p>
+
+<p>Dans cette double série nous choisissons aujourd'hui les termes ultimes;
+et, remplissant une promesse contenue dans l'avant-propos de notre
+dernier ouvrage, nous allons examiner les deux théories extrêmes où
+versa, en son enquête sur l'unité du monde, la philosophie
+contemporaine. Toutefois, il ne sera pas inutile, croyons-nous, de faire
+précéder cette étude par un exposé sommaire de quelques vues générales.
+Elles visent les relations qui s'observent <span class="pagenum">[p.X]</span> entre l'<i>agnosticisme</i>
+et l'<i>expérience</i>; l'un, principal apport du passé religieux, apport qui
+semble vouloir s'arroger, dans la production philosophique de nos jours,
+le rôle inhibitoire et misonéiste joué, dans un autre ordre d'activité,
+par le Capital; l'autre qui, comme nous tâcherons de le prouver, se
+confond intimement avec la poursuite monistique et figure assez bien,
+dans l'antinomie conceptuelle prétendue insoluble, les ambitions
+rénovatrices du Travail.</p>
+
+<p><i>Paris, en avril 1894.</i></p>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>NOTES:</h4>
+<div class="footnote">
+<p><a name='Footnote_1_1' id='Footnote_1_1'></a><a href='#FNanchor_1_1'><span class="label">[1]</span></a> <i>Agnosticisme</i>, pp. 72-73, 107-113, et <i>La Recherche de
+l'Unité</i>, passim.</p></div>
+<div class="footnote">
+<p><a name='Footnote_2_2' id='Footnote_2_2'></a><a href='#FNanchor_2_2'><span class="label">[2]</span></a> <i>Agnosticisme</i>, pp. 112-113.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER<span class="pagenum">[p.1]</span></h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2><a name='LIVRE_PREMIER'></a>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<h2>LE PROBLÈME DU MONISME DANS LA PHILOSOPHIE DU TEMPS PRÉSENT</h2>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le caractère dominant du positivisme, le «trait propre» qui valut à
+cette doctrine tant de disciples enthousiastes, est aujourd'hui
+sainement apprécié même des adversaires. Ceux-ci, en effet, admettent
+déjà volontiers que la philosophie positive «révèle un sentiment
+<i>beaucoup plus vif qu'on ne l'éprouvait auparavant</i>: 1° de la liaison
+des choses, et 2° des <span class="pagenum">[p.2]</span>limites infranchissables qui bornent nos
+connaissances.»</p>
+
+<p>Le positivisme s'affirmerait donc à la fois comme un monisme plus
+radical et comme un agnosticisme plus accentué que les conceptions
+philosophiques qui le précédèrent et le préparèrent. Je souscris
+entièrement à la seconde caractéristique. Quant à la première, je ne
+saurais l'accepter sans des réserves expresses.</p>
+
+<p>Par sa belle classification des sciences spéciales, par la consécration
+qu'il apporte à une science nouvelle, la sociologie, si admirablement
+soudée par lui à la série inorganique et biologique, puis considérée
+comme le terme final de nos connaissances abstraites, Auguste Comte
+développe, en effet, un genre de monisme fort injustement délaissé par
+ses prédécesseurs et très capable, en somme, d'impressionner un siècle
+comme le nôtre, à la fois glorieux de ses grandes découvertes et
+fatigué, presque rassasié de ses succès scientifiques.</p>
+
+<p>A la foule croissante des esprits éclairés ce <span class="pagenum">[p.3]</span> maître de la pensée
+contemporaine laisse entrevoir le triomphe possible d'une «unité
+cérébrale», comme il l'appelle, fondée sur les données certaines de la
+science. Par malheur, Comte ne se borne pas à déclarer la guerre au seul
+monisme transcendant. L'erreur côtoie chez ce philosophe le plus juste
+sentiment critique et le pousse à envelopper dans la même proscription
+l'unité pure, l'unité rationnelle, ostensiblement confondue par lui avec
+la chimère métaphysique.</p>
+
+<p>Il n'y avait, certes, ni sagesse, ni grande clairvoyance à lever ainsi
+la hache sur les racines profondes du monisme scientifique dont on
+voulait favoriser l'éclosion. Les ambages et les tâtonnements de Comte
+devaient, du reste, flatter les goûts et satisfaire les préjugés de ces
+majorités vaguement instruites aux yeux desquelles l'indécision passe
+presque toujours pour un signe de prudence, pour une temporisation
+habile.</p>
+
+<p>Trois forts courants intellectuels s'introduisent <span class="pagenum">[p.4]</span>manifestement
+dans l'ensemble de l'oeuvre d'Auguste Comte; trois grandes idées
+directrices se dégagent de la philosophie positive comme son résumé, son
+résidu, son enseignement suprême, son legs définitif aux âges futurs. Ce
+sont, dans l'ordre hiérarchique de leur puissance respective: 1° le
+courant <i>agnostique</i>, le plus considérable, le plus violent de tous, ou
+l'idée de <i>limite</i>; 2° le courant <i>historique</i>, ou l'idée <i>d'évolution</i>,
+de progrès lentement gradué, s'effectuant par nuances insensibles, cela
+aussi bien dans les sociétés humaines que dans la nature vivante et le
+monde inorganique; enfin, 3° le courant <i>monistique</i>, l'idée d' unité
+cérébrale, le point le plus faible, le moins développé dans la
+conception positive de l'univers.</p>
+
+<p>Envisagé soit comme doctrine pure, soit dans ses applications aux
+nécessités immédiates de la vie mentale, l'agnosticisme régente
+tyranniquement les deux autres parties de la philosophie positive et
+surtout son troisième principe, le monisme, auquel, et nous le verrons
+plus <span class="pagenum">[p.5]</span> tard, l'intolérance des adeptes du <i>non possumus</i> relativiste
+ne laisse, pour ainsi dire, qu'une ombre d'existence, un rôle à peu près
+dérisoire.</p>
+
+<p>Littré fait très bien ressortir l'intransigeance de son maître. Il le
+dit en propres termes: Pour le philosophe positiviste, l'univers cesse
+de se montrer concevable en son ensemble et se scinde en deux parts,
+l'une connue ou plutôt connaissable selon les conditions humaines,
+l'autre inconnue ou plutôt inconnaissable, soit dans la durée de
+l'espace, soit dans celle du temps, soit dans l'enchaînement des causes.
+Cette séparation entre l'accessible et l'inaccessible est la plus grande
+leçon, que l'homme puisse recevoir, de vraie confiance et de vraie
+humilité.&mdash;Et presque aussitôt il ajoute ces lignes significatives: «Il
+ne faut pas considérer le philosophe positif comme si, traitant
+uniquement des causes secondes, <i>il laisse libre de penser ce qu'on veut
+des causes premières</i>. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa
+détermination <span class="pagenum">[p.6]</span> est précise, catégorique et le sépare radicalement
+des philosophies théologiques et métaphysiques.» Voilà des déclarations
+nettes. Elles émanent du disciple qui se posa pour règle de ne jamais
+dépasser les conceptions du maître, qui souvent même se glorifia d'avoir
+su les restreindre à leur expression première. Il suffit, d'ailleurs,
+d'ouvrir le <i>Cours de philosophie positive</i> pour se convaincre de la
+fidélité scrupuleuse apportée par Littré à l'interprétation de la
+doctrine de Comte. Mais que penser alors de l'objection qui nous fut
+faite dernièrement et qui consiste à soutenir que «nulle trace de
+pessimisme intellectuel» ne s'observe chez Comte; ou encore que
+«l'inconnaissable de ce philosophe, résultant des limites rencontrées
+par l'expérience, et non de l'analyse subjective de l'esprit, n'est
+l'objet d'aucune religiosité et diffère à peine de l'inconnu?»<a name='FNanchor_3_3' id='FNanchor_3_3'></a><a href='#Footnote_3_3' class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.7]</span> Bornons-nous à enregistrer ici cette opinion.</p>
+
+<p>Le second principe directeur du positivisme, l'idée d'évolution, revêt
+une allure magistrale dans la partie sociologique de l'oeuvre de Comte.
+La filiation ininterrompue des générations humaines, les liens étroits
+de piété et de gratitude qui, véritables points de suture, rattachent le
+présent au passé, la réhabilitation des époques les plus décriées, la
+solidarité profonde et durable grâce à laquelle tout se tient et
+s'enchaîne dans le règne humain, absolument comme dans le règne
+organique et, plus bas, plus au fond, dans le règne inorganique,&mdash;ce
+noble ensemble de doctrines faisait de l'histoire des sociétés humaines
+le prolongement, le complément nécessaire de l'évolution générale des
+choses. Sur ce point, Comte fut le précurseur génial de Darwin et de
+Spencer et le philosophe qui, l'un des premiers, ensemença le vaste
+champ où le xix<sup>e</sup> siècle leva une si éblouissante moisson.</p>
+
+<p>Armée de ces deux théories, qui furent toujours <span class="pagenum">[p.8]</span> ses grands chevaux
+de bataille, la philosophie positive remporta, cela presque
+immédiatement après la mort prématurée de son fondateur, une victoire
+rare et qui un jour paraîtra excessive. Sa popularité, son expansion
+rapide éclipsèrent la popularité et l'expansion des plus triomphantes
+écoles du siècle, telles que le kantisme ou l'hégélianisme, et
+dépassèrent de beaucoup les succès et l'influence qui, à d'autres
+époques, échurent en partage à des philosophies très sérieuses, très
+dignes d'attention, le monisme de Spinoza, par exemple, ou le mécanisme
+de Descartes, l'évolutionnisme inchoatif de Leibnitz, le criticisme
+élémentaire de Hume. Ce point d'histoire ne saurait plus se nier
+aujourd'hui, surtout si l'on ramène, comme il convient de le faire, à
+ses origines positivistes, l'intéressante diversion philosophique opérée
+par Herbert Spencer. Mais, dès lors, le positivisme apparaît comme le
+récipient central, le large réservoir latin où se déversent et d'où
+sortent les principaux courants <span class="pagenum">[p.9]</span> philosophiques de notre époque,
+depuis le criticisme germain qui, proprement, lui donna naissance,
+jusqu'à l'évolutionnisme anglo-américain qui maintenant porte et répand
+ses enseignements aux quatre coins du monde civilisé.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ou plutôt comment la pensée de cet obscur répétiteur de
+mathématiques que resta sa vie durant Auguste Comte, parvint-elle à
+conquérir et à dominer ainsi tout un siècle?</p>
+
+<p>A nos yeux, la brusque entrée des idées positivistes sur la scène du
+monde et leur triomphe facile s'expliquent par deux causes ou deux
+conditions essentielles.</p>
+
+<p>En premier lieu, ces idées étaient celles mêmes que préconisèrent, en
+des formules variées dans la forme, mais pareilles au fond, une longue
+suite de philosophies précédentes, toutes plus ou moins agnostiques,
+évolutionnistes et monistes. La conception positiviste se borna à réunir
+en un faisceau dogmatique ces tendances implicitement contradictoires.
+Elle <span class="pagenum">[p.10]</span> sembla de la sorte lever ou résoudre une des plus vieilles,
+une des plus redoutables antinomies de l'esprit.</p>
+
+<p>En second lieu,&mdash;et nous attirons l'attention du lecteur sur ce
+point,&mdash;Auguste Comte fut avant tout un <i>vulgarisateur</i> de génie; nous
+employons ici ce terme dans son sens le plus large et le plus élevé.</p>
+
+<p>Comte réussit à accroître, à agrandir de façon notable la base humaine
+qui servait de support vivant aux doctrines, aux imaginations abstraites
+de la philosophie. Et cette différence, ce gain fut pris par lui en
+totalité sur les cerveaux qui subissaient encore le joug des conceptions
+religieuses, toujours plus concrètes que les philosophiques. Il
+démocratisa, pour ainsi dire, la philosophie, il en fit l'apanage d'un
+flot montant d'intelligences humaines. Il répandit plus abondamment que
+n'importe quel autre philosophe, et en des milieux nouveaux, la lumière
+qu'un petit nombre d'initiés tenaient soigneusement cachée sous le
+boisseau métaphysique. <span class="pagenum">[p.11]</span> Il comprit ainsi admirablement son époque,
+l'esprit et les besoins de son temps. Il fut le fils légitime&mdash;et, en
+son for intérieur, très respectueux&mdash;du xix<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Il se montra tel, du reste, de plusieurs façons. Il pressentit et devina
+les tendances expansives, les aspirations égalitaires de la phase
+historique qui s'ouvrait devant lui, et il y satisfit de son mieux. Il
+adapta sa conception générale du monde à la capacité intellectuelle des
+nouvelles couches sociales conquises par la pensée sous sa triple forme,
+philosophique, scientifique et esthétique. Il fut le véritable promoteur
+de cette maxime que l'un de ses plus authentiques disciples, Taine, se
+plaisait à répéter: «Sans une philosophie, le savant n'est qu'un
+manoeuvre, et l'artiste qu'un amuseur». Et il vit venir à lui la foule
+des savants, des publicistes, des esthètes, d'autant plus dociles à sa
+voix que celle-ci en appelait constamment au bon sens pratique des
+multitudes.</p>
+
+<p>Il fit plus encore. Il estima à sa juste valeur <span class="pagenum">[p.12]</span> la qualité et la
+composition de la nourriture philosophique que réclamait le siècle. Il
+opéra un choix sagace dans l'arsenal des conceptions surabstraites et
+des procédés synthétiques du passé. Il s'attacha avec prédilection aux
+fruits déjà mûrs d'une expérience plusieurs fois séculaire. Et cette
+nutritive moelle des philosophies préparatrices, il la tira moins des
+livres ou de l'étude minutieuse des métaphysiciens, que de l'air
+ambiant, encore tout troublé par la grande secousse révolutionnaire, que
+de l'observation immédiate d'une société chaotique, tumultueuse, en
+gésine d'un idéal nouveau. Il la tira aussi de son commerce patient,
+obstiné, avec ce qu'il y a de plus grand, de plus sûr et de plus sain
+dans notre civilisation instable, du commerce avec la série totale des
+sciences particulières, mère des suprêmes abstractions de l'esprit.</p>
+
+<p>Il fut ainsi conduit à marier l'agnosticisme qui représente le passé
+religieux de l'humanité, au monisme qui, représentant son avenir
+scientifique, <span class="pagenum">[p.13]</span> contient en germe la négation formelle de
+l'inconnaissable. Et dans le même cadre, sans prendre garde qu'il
+pouvait se briser en pièces, il fit entrer, il maintint d'autorité une
+troisième synthèse, la théorie évolutionniste, figurative surtout de
+l'époque actuelle dont elle constitue, sans nul doute, la principale
+marque.</p>
+
+<p>Au surplus, l'exceptionnel génie vulgarisateur de Comte se manifeste
+jusque dans la manière, qui lui est propre, de traiter les plus
+difficiles problèmes. Je parle ici, bien entendu, de la méthode du
+positivisme, et non de la forme ou du style des écrits de Comte,
+obstacle minime si l'on songe combien facilement il fut surmonté par le
+talent littéraire des premiers évangélistes de la bonne parole. Je le
+répète, comme <i>doctrine</i> et comme <i>méthode</i>, l'oeuvre de Comte est toute
+de <i>nivellement</i>; j'insiste sur ce terme auquel, d'ailleurs, je
+n'attache aucune idée péjorative et qui dans ma bouche ne prend, en
+nulle façon, le sens d'abaissement.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.14]</span> Comte n'a aucun souci d'approfondir les trois grandes thèses qui
+forment les pivots sur lesquels s'appuie son entreprise philosophique.
+Il étend, il développe la surface occupée par les problèmes de
+l'agnosticisme, du monisme et de l'évolutionnisme; il cherche à rendre
+ces questions abstraites accessibles aux intelligences moyennes, il leur
+donne un aspect pratique parfois très séduisant, il invoque, à chaque
+tournant de route, les témoignages de la raison vulgaire, de
+l'expérience de tous les jours. Il est autoritaire, dogmatique, ainsi
+qu'il convient à un penseur qui s'adresse à la foule. Il est le moins
+sceptique, le moins délicat, le moins raffiné, mais aussi le moins
+calculateur, le plus sincère, le plus naïf des philosophes. Il est d'une
+bonne foi entière, admirable. Il se garde comme du plus grand des
+malheurs, comme d'un péché irrémissible, de creuser les questions
+préalables, de scruter les principes, les points de départ, d'aller au
+fond des choses. Il est l'ennemi juré de la subtilité <span class="pagenum">[p.15]</span> qu'il
+envisage comme la vraie tare métaphysique. Au point de vue utilitaire,
+il a mille fois raison, puisque dans les vastes landes encore incultes,
+dans les jachères de la connaissance, telles que la psychologie ou la
+sociologie, il échappe de la sorte au verbiage oiseux, à l'aiguisement
+inutile du tranchant de la pensée, qui ensuite se prodigue en pure
+perte. Mais, théoriquement, sa position cesse d'être aussi bonne. Car
+les sciences supérieures ne restent pas stationnaires, et leurs acquêts
+ne sont pas tous dus à l'observation pure et simple. L'élément rationnel
+y entre pour une part qui va en augmentant. L'hypothèse, l'abstraction
+et la généralisation y jouent un rôle de plus en plus considérable.</p>
+
+<p>En définitive donc, il y a lieu, croyons-nous, de reconnaître cette
+vérité d'ordre expérimental: par le positivisme la philosophie&mdash;une
+philosophie sérieuse&mdash;fut pour la première fois mise à la portée d'une
+très forte majorité d'esprits. Historiquement parlant et
+<span class="pagenum">[p.16]</span> jugeant, un grand progrès s'est accompli par là. La démocratie
+intellectuelle,&mdash;création, en somme, heureuse de notre époque,
+puis-qu'elle permet les longs espoirs dans l'avenir destructeur des
+iniquités sociales,&mdash;la démocratie de l'esprit, dis-je, en fut du coup
+ennoblie, épurée, moralisée. Un écrivain qui appartient aux jeunes
+générations sur lesquelles nous pouvons sûrement compter, l'affirme en
+ces termes nets (et je l'en félicite): «Le positivisme n'effarouche que
+les consciences troubles dont il dénonce les basses convoitises; toute
+la noblesse de l'homme s'irradie de son esprit»<a name='FNanchor_4_4' id='FNanchor_4_4'></a><a href='#Footnote_4_4' class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Mais il y a mieux peut-être, au regard des contingences futures. Sorties
+des nuages métaphysiques où se cachait leur éclatante nudité, les trois
+grandes théories hypothétiques (vérités ou erreurs, il n'importe):
+l'agnosticisme, le monisme et l'évolutionnisme, sont aujourd'hui
+descendues sur terre. Divinités autrefois <span class="pagenum">[p.17]</span> si farouches, elles
+s'humanisent visiblement; elles ne demandent qu'à subir la terrible
+épreuve, elles veulent bien devenir fécondes du fait de la science
+particulière.</p>
+
+<p>Faut-il ajouter qu'une orientation récente de la philosophie, étiquetée
+par la critique adverse comme <i>hyperpositivisme</i> et à laquelle on me
+fait l'honneur d'associer mon nom, que cette orientation consiste
+essentiellement à prêter, à l'oeuvre naturelle et inévitable d'un tel
+ensemencement scientifique, l'aide jusqu'ici dédaignée des études, des
+expériences spéciales dans les domaines limitrophes de la biologie, de
+la sociologie et de la psychologie? Et faut-il rappeler que le premier
+résultat de ces efforts encore si incertains fut de rejeter du
+positivisme l'élément mystique, et en même temps de conserver, de
+raffermir, de développer ses deux autres principes constitutifs?<a name='FNanchor_5_5' id='FNanchor_5_5'></a><a href='#Footnote_5_5' class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>II<span class="pagenum">[p.19]</span></h3>
+
+
+<p>La philosophie évolutionniste nous découvre une autre face de la
+contradiction fondamentale entre l'agnosticisme et le monisme.</p>
+
+<p>Destinée, au dire de ses adeptes, à révolutionner la philosophie, la
+science, l'art et jusqu'à la vie collective, cette grande doctrine
+prétend inaugurer une méthode neuve, originale. Infiniment soucieuse des
+racines et des commencements, elle suit à la trace, elle note avec soin,
+à travers les temps et les milieux, la marche graduelle des choses et
+des êtres. Mais l'histoire de tous les évangiles se ressemble, <span class="pagenum">[p.20]</span>
+d'une façon étonnante. Celui que divulguent aujourd'hui les apôtres de
+l'évolution s'accompagne d'une espérance robuste, d'une foi naïve. Ainsi
+évoque-t-il le souvenir de la bonne nouvelle qui, partie jadis d'une
+infime bourgade de Judée, rayonna dans le monde antique. Un Dieu nous
+est né, annonçait-on alors avec un enthousiasme plus sincère et plus
+communicatif sans doute, mais de nature pareille à l'engouement
+contemporain, et un chemin foncièrement nouveau s'ouvre au salut de
+l'âme humaine. On oubliait, on négligeait un détail qui ne manque
+pourtant pas d'importance: les incarnations divines précédentes, le
+grand souffle bouddhique de charité, le courant d'amour universel
+entraînant et sauvant des millions d'âmes ancêtres!</p>
+
+<p>L'illusion du vieux-neuf est tenace dans l'humanité; aucune croyance ne
+l'évite. Elle se loge au coeur même de la théorie qui aspire à la
+dissiper en l'expliquant, elle s'empare de la doctrine qui enseigne que
+tout a son germe <span class="pagenum">[p.21]</span> en tout. Mais, brouillant la vue claire du
+passé, elle empêche de saisir le sens direct des modalités présentes.</p>
+
+<p>Il est peut-être temps de mettre un peu d'eau dans le vin qui enivre les
+évolutionnistes. Non, leur fameuse thèse n'est pas le verbe nouveau
+qu'ils disent, la lueur subite venant illuminer les sciences connexes de
+la vie, de l'âme et des sociétés humaines. C'est là, au contraire, une
+vérité très ancienne, très éprouvée et très générale, qui suscita des
+luttes innombrables, qui eut ses périodes de vigueur et ses époques de
+défaillance, ses éclipses et ses réapparitions triomphales;&mdash;une vérité,
+en somme, qui, loin d'imposer à notre esprit une discipline et des
+règles jusque-là inconnues, le contraint plutôt à suivre docilement, en
+ses explorations récentes, la voie scientifique depuis longtemps
+ouverte.</p>
+
+<p>Les choses et leurs apparences, les phénomènes, coulent, changent,
+deviennent, évoluent: nul dogme d'envergure plus vaste ne <span class="pagenum">[p.22]</span> précéda
+cette généralisation solidement établie par la science du nombre, par la
+mécanique céleste et terrestre, par la physique et la chimie
+rudimentaires. Le concept de mouvement qui relie et unifie ces diverses
+recherches, nous apporte à cet égard un témoignage irrécusable; car
+c'est au mécanisme que les théories évolutives modernes, forcées dans
+leurs derniers refuges métaphysiques, ramènent les changements
+quelconques et les mutations d'existence si allègrement résumés par
+elles en leur vocable préféré. Un second témoignage, et non moins
+précieux, nous est fourni par la métaphysique édifiant sur le concept du
+«devenir» une foule de déductions extrêmement ingénieuses. Mais d'où
+pouvait-elle tenir ce concept central, sinon de l'expérience
+contemporaine, et comment, sans l'appui des hypothèses particulières,
+des spéculations scientifiques de l'époque, eût-elle réussi à maintenir
+des affirmations aussi hasardées? On désavoue et condamne l'esprit même
+de la doctrine <span class="pagenum">[p.23]</span> évolutionniste en supposant possible une brèche,
+une solution de continuité de cette sorte.</p>
+
+<p>L'idée d'un développement successif apparaît comme une des plus vieilles
+notions qui dirigèrent le savoir particulier. C'est à ce dernier que la
+métaphysique emprunta l'abstraction correspondante. Succédant à la
+théologie, elle installa sur les ruines des croyances confusément
+intégrales des premiers âges de la pensée, la différenciation classique
+des «trois devenirs»,&mdash;celui de la matière ou du mouvement, celui de la
+vie ou de la sensation, et celui de l'esprit ou de l'idée.</p>
+
+<p>Mais la science la plus primitive et la métaphysique la plus puérile se
+sont toujours inspirées d'un autre principe encore, que toutes deux
+plaçaient, clans l'échelle abstractive, au-dessus de l'idée d'évolution,
+et que toutes deux considéraient, par le fait, comme le but suprême de
+la connaissance. Je veux parler du concept d'unité.</p>
+
+<p>L'idée d'évolution offrait un moyen sûr pour <span class="pagenum">[p.24]</span> ramener la
+multiplicité effective des phénomènes à leur identité essentielle. Le
+principe inférieur symbolisait l'ensemble des méthodes rationnelles
+capables de nous conduire à une telle fin. Il se pliait de lui-même aux
+exigences du principe supérieur. On entra donc de prime abord et
+résolument dans la voie monistique.</p>
+
+<p>Le devenir, différentiel et multiple par définition, de l'être toujours
+un et semblable à lui-même, ou, en d'autres termes, l'unité de l'univers
+et son explication scientifique la plus plausible, l'évolution des
+choses, se présentent ainsi, avec évidence, comme les deux grandes idées
+régulatrices de toute spéculation générale. Un rapport logiquement
+nécessaire, expérimentalement vérifiable, relie l'idée d'unité à, l'idée
+d'évolution. Si l'une constitue l'âme de la philosophie, l'autre en
+forme le corps, la condition apparente, le revêtement sensible.
+Accumuler les données et les faits différentiels, multiplier les
+expériences, se servir de l'idée d'évolution sans perdre de vue la fin
+unitaire <span class="pagenum">[p.25]</span> suprême, tel est, tel demeure le lot de la science
+imparfaite. Quant à l'idéal, à la science parachevée, elle souhaite la
+fusion intime de ces deux principes d'abord vaguement distingués et plus
+tard posés, par l'analyse verbale, comme contraires réels.</p>
+
+<p>La mécanique s'appuie sur la base des mathématiques, la physique s'étaye
+des vérités mécaniques, la chimie se développe sur les fondements
+établis par la physique; et la série se prolonge pour toutes les
+créations mentales venues à temps sur la pente qui conduit l'esprit du
+plus connu au moins connu, des apparences simples et élémentaires aux
+apparences complexes et difficiles. Par contre, la discipline qui ne
+voulut pas se conformer à cette marche nécessaire ignora, de parti pris,
+l'idée d'évolution. Toute science hâtive et prématurée prétendit pouvoir
+se passer de la méthode expérimentale, de l'examen attentif des faits
+concrets, individuels. Telles s'offrent à nos yeux la biologie avant
+l'épanouissement des connaissances <span class="pagenum">[p.26]</span> physico-chimiques, et, <i>a
+fortiori</i>, la sociologie et la psychologie; et telle se dévoile surtout
+la synthèse philosophique qui jamais ne réalisa les conditions exigibles
+d'une formule savante de l'univers. Conception bâtarde, rivale déjà trop
+faible de la théologie plus simpliste, plus vivante, elle se sépara des
+sciences pleinement constituées et se rapprocha des branches naissantes
+du savoir. Elle conclut avec celles-ci une alliance si étroite qu'à
+certaines époques il eût été vraiment difficile de dire, par exemple, où
+finissaient la psychologie et la morale, la règle sociologique, et où
+commençait l'ontologie, la théorie des principes essentiels du monde.
+Aussi cette sorte de philosophie demeura-t-elle longtemps, sinon hostile
+au principe évolutif et à la méthode expérimentale, du moins incapable
+de faire fructifier le premier, ou d'appliquer sérieusement la seconde.</p>
+
+<p>La progression de l'idée moniste en éprouva un retard sensible. Cet
+effet ne pouvait manquer de se produire, puisque le principe évolutif
+<span class="pagenum">[p.27]</span> joue à l'égard de l'idée d'unité le rôle d'un coefficient qui en
+décuple la valeur. Le monisme scientifique s'arrêta même brusquement
+dans sa marche vers le conquête de l'inconnu; il n'osa pas franchir les
+écueris mystérieux qui se dressent entre le monde de la vie et la
+nature inorganique. Et le monisme philosophique, déviant de plus en plus
+de la route qui mène à l'unité rationnelle, finit par se transformer en
+un monisme transcendant<a name='FNanchor_6_6' id='FNanchor_6_6'></a><a href='#Footnote_6_6' class="fnanchor">[6]</a>.</p>
+
+<p>Tout cela était inévitable. L'idée d'unité ou d'identité sert de
+principe régulateur à notre savoir, et l'idée d'évolution constitue
+notre méthode la plus efficace pour justifier et vérifier ce critérium
+suprême. Car l'unité se pose tout d'abord en postulat, en hypothèse;
+mais peu à peu elle se transforme en vérité d'ordre expérimental et
+rationnel à la fois. Ces deux grandes idées devaient donc, forcément,
+traverser la même crise et subir la même altération.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.28]</span> Plus haut, nous n'avons pas nié la réalité du mouvement
+intellectuel qui entraîna dans le sillage métaphysique le tronçon isolé
+des sciences dites supérieures. Mais nous n'y pouvons voir qu'une
+agitation factice et inféconde, et quelquefois même un recul, un
+véritable retour à l'ignorance des temps primitifs. En effet, un
+troisième élément formateur de la connaissance&mdash;ou déformateur, selon le
+point de vue&mdash;s'est toujours joint aux idées d'unité et d'évolution et a
+tenu, à leurs côtés, une large place.</p>
+
+<p>Le savoir qui méritait ce nom par son développement régulier, acceptait
+pour seul guide l'expérience. Il était conduit par les idées d'évolution
+et d'unité. Mais le savoir inchoatif et la métaphysique qui
+l'accueillait avec faveur en lui donnant le pas sur les branches
+constituées de la connaissance, admettaient encore un troisième
+principe: l'idée de l'au-delà, de l'universel mystère, fond intime des
+conceptions religieuses et de toute foi <i>a priori</i>. Ainsi <span class="pagenum">[p.29]</span>
+s'expliquent les nombreux essais qui prétendirent concilier l'infini,
+l'absolu, l'inconnaissable avec l'évolution et l'unité. Ces tentatives
+devaient demeurer vaines, logiquement parlant. Mais elles remplirent de
+leur bruit l'histoire de la philosophie, elles donnèrent naissance à une
+interminable suite de contrastes stériles, d'affirmations surabstraites
+accompagnées de leurs négations fictives, couples étranges qui tous
+dérivent, évidemment, de l'antinomie primordiale entre l'immanence
+(l'unité dévoilée par l'évolution des choses et des êtres) et la
+transcendance (l'en-dehors hyperphysique),&mdash;opposition quintessenciée
+entre l'expérience et sa négation pure, la non-expérience.</p>
+
+<p>Or donc, d'où vient et comment s'infiltre dans le cerveau de l'homme,
+comment s'impose à la métaphysique en particulier, l'idée de
+transcendance, destructive de tout vrai savoir envisagé dans ses
+conclusions ultimes, et essentiellement limitative si l'on ne dépasse
+<span class="pagenum">[p.30]</span> pas les degrés intermédiaires, les généralisations inférieures de
+la connaissance?</p>
+
+<p>A cette question nous répondîmes par deux fois: dans notre livre sur
+l'<i>Inconnaissable</i> et dans celui sur l'<i>Agnosticisme</i>. La genèse, les
+origines de cette idée éclairent son action inhibitoire sur la pensée.
+Elle est la survivance des âges lointains de l'humanité, le reliquat des
+fausses certitudes, des illogismes, des craintes superstitieuses des
+temps écoulés, le signe général évoquant l'ensemble des méthodes
+irrationnelles où se fourvoya l'esprit de recherche. Elle fut toujours
+et demeure encore, par conséquent, une négation directe de l'idée
+d'évolution.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>III<span class="pagenum">[p.31]</span></h3>
+
+
+<p>Résumons brièvement la double analyse précédente.</p>
+
+<p>Trois idées-forces, pour parler comme M. Fouillée, ont guidé la
+philosophie du passé. Les idées d'<i>unité</i> et d'<i>évolution</i> appartiennent
+à la science. Elles expriment le fonds propre de celle-ci, elles
+figurent ou symbolisent la recherche expérimentale. L'idée de
+l'<i>au-delà</i> appartient à la métaphysique qui la reçut en héritage de la
+théologie. Elle forme l'apport atavique de l'ignorance primitive, elle
+figure ou symbolise l'incertitude initiale, inséparable de l'esprit de
+crédulité.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.32]</span> Mais ces mêmes idées directrices manifestent en outre deux
+tendances fondamentales qui, dans l'ordre intellectuel, s'opposent comme
+l'affirmation et la négation, et, dans l'ordre émotif, comme l'optimisme
+et le pessimisme du savoir. Certes, nous sommes loin de mépriser les
+avantages qui se peuvent retirer du pessimisme ou de la négation
+contenus en de justes bornes. Nous sommes loin aussi de contester
+l'utilité relative du mythe religieux. Mais cela ne saurait nous
+empêcher de reconnaître la vérité de l'observation selon laquelle
+l'agnosticisme, pénétrant dans le milieu façonné par les découvertes de
+la science, y détermina toujours une forte fermentation métaphysique.</p>
+
+<p>Dans la philosophie du temps actuel, ces trois grandes idées sont
+largement représentées.</p>
+
+<p>Le criticisme, héritier direct de l'idéalisme, commence par raffermir
+sur ses bases l'agnosticisme ébranlé par les progrès de la science. Il
+cherche à établir un <i>modus vivendi</i> provisoire
+<span class="pagenum">[p.33]</span> entre l'<i>a priori</i> et l'<i>a posteriori</i>. Voici, en deux mots,
+comment il procède: il range un élément théorique important, l'unité,
+dans le domaine de l'<i>a priori</i>; il le distrait totalement de la
+science, à qui il ne laisse qu'un seul ingrédient, le différentiel, le
+multiple, ou révolution sous le nom d'expérience sensible. Il arrive
+ainsi à créer ou, plutôt, à renouveler le monisme transcendant.</p>
+
+<p>Kant se préoccupe beaucoup de l'unité philosophique. Il croit même avoir
+fait, à cet égard, un pas considérable en avant. Il assimile ce qu'il
+appelle sa découverte à celle de Copernic renversant les rôles
+attribués, dans leur révolution réciproque, à la terre et au soleil. La
+comparaison semble exacte en ce sens que, si les principaux adversaires
+de Kant concevaient la matière comme le foyer central où se réunissent
+toutes les existences, lui, l'idéaliste nourri par la forte critique
+sensualiste dirigée contre les excès du matérialisme, se tournait du
+côté opposé. Il subordonnait la nature à l'esprit, <span class="pagenum">[p.34]</span> il proclamait
+hautement que l'universalité et la nécessité&mdash;encore deux synonymes
+vagues de l'unité si ardemment poursuivie&mdash;entrent dans la connaissance
+par le sujet, seul élément actif, non par l'objet, produit à peu près
+passif de notre mentalité. Mais l'analogie invoquée par Kant ne se
+justifie plus si l'on songe que l'inversion dont il s'attribue le mérite
+est aussi vieille que la philosophie elle-même. Kant reprend la thèse du
+monisme idéaliste affirmant la suprématie du sujet sur l'objet. L'homme
+est la mesure des choses, disait Protagoras, les idées sont la seule
+réalité certaine, répète après lui Platon, les objets de l'expérience
+sont nos objets, conclut Kant, en se doutant bien un peu, je suppose,
+qu'il paraphrase ses prédécesseurs. La solution de Kant ne résout
+évidemment rien. Son monisme est aussi hypothétique et exclusif que les
+tentatives qui préparèrent la sienne. La question demeure posée dans les
+mêmes termes. Toutefois, en accusant l'importance du point de vue
+biologique, <span class="pagenum">[p.35]</span> jusque-là trop négligé, la critique kantienne élargit
+le terrain de l'éternelle dispute, elle ajoute à l'enquête de nouveaux
+documents, elle complète, pour ainsi dire, l'inventaire métaphysique.</p>
+
+<p>La philosophie positive vient ensuite. Héritière du matérialisme, elle
+procède comme son ancêtre direct, elle a la passion de tout vulgariser.
+Mais, cette fois, la thèse qu'elle popularise inconsciemment se
+distingue à peine de celle défendue par le criticisme. A son tour, elle
+se donne la tâche d'établir un <i>modus vivendi</i> entre les termes de
+l'antique antinomie. Pourtant, elle fait la part plus grande à l'élément
+scientifique, à l'évolution, à l'expérience. Elle développe le principe
+expérimental jusqu'à lui subordonner l'idée unitaire. Elle prend ainsi,
+selon nous, justement le contre-pied du vrai rapport qui existe entre
+révolution et l'unité; et son monisme, irréparablement atteint par ce
+vice radical, demeure terne, vague, contradictoire, indécis.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.36]</span> Au positivisme enfin succède l'évolutionnisme qui dévoile avec
+franchise le sens réel des croyances théologiques. Cette philosophie
+ramène l'idée divine et le sentiment religieux au concept
+essentiellement émotif de l'Incognoscible. Mais loin d'en inférer la
+déchéance future de l'agnosticisme, elle porte aux nues cette tendance
+de l'esprit humain, elle célèbre ses mérites, elle s'efforce d'en faire
+le pivot central d'une conception rationnelle de la nature. Elle croit,
+du reste, fermement à la possibilité d'une conciliation, d'une entente
+durable entre l'idée religieuse ou agnostique et le concept expérimental
+ou évolutionniste. Partant, elle exalte, elle glorifie ce dernier
+principe qui s'était déjà affirmé avec une certaine force dans la
+philosophie du siècle, à deux reprises différentes, par la critique
+kantienne de l'expérience et surtout par les idées sociologiques
+d'Auguste Comte. Dans ces conditions, la doctrine spencérienne ne
+pouvait se montrer hostile à l'idée monistique. Elle accueille donc
+<span class="pagenum">[p.37]</span> l'unité du monde comme un postulat universel de la pensée. Mais,
+plus téméraire que les philosophies rivales, elle ne recule point devant
+les conséquences extrêmes de sa théorie du savoir. Elle dédouble son
+monisme, elle en fait deux parts inégales: la partie transcendante,
+l'unité de l'inconnaissable, c'est-à-dire, au fond, rien moins que sa
+connaissance achevée; et la partie expérimentale, l'unité, forcément
+imparfaite, du connaissable.</p>
+
+<p>Si Ton compare entre elles les principales directions de la pensée
+contemporaine, on constate, non sans quelque surprise peut-être,
+qu'elles forment comme une gamme ascendante venant renforcer, malgré
+leur contrariété manifeste, <i>ces trois grands thèmes</i> dont s'inspira, de
+tout temps, la philosophie: l'<i>agnosticisme</i>, l'<i>évolutionnisme</i> et le
+<i>monisme</i>. En effet, ne semble-t-il pas que, de Kant à Spencer, la
+religiosité latente s'aggrave ou, du moins, se maintienne à un niveau
+égal? Les chefs de file de la philosophie moderne se préoccupent de
+<span class="pagenum">[p.38]</span> jeter les bases d'une religion nouvelle. Kant imagine la
+théologie du devoir, Comte celle de l'humanité qui reproduit, sous un
+aspect à la fois plus concret et plus populaire, la foi morale de son
+précurseur; enfin Spencer fonde la religion de l'Inconnaissable. D'autre
+part, on ne saurait méconnaître les progrès accomplis par les idées
+expérimentales, ni l'expansion de l'idée d'unité, si étroitement liée à
+celle d'évolution. Mais cet essor simultané d'idées contradictoires ne
+s'explique-t-il pas par les soucis logiques de l'esprit, par notre
+besoin d'être conséquents, d'aller, dans la vérité comme dans l'erreur,
+jusqu'au bout?</p>
+
+<p>Au reste, si l'on désire porter un jugement équitable sur les
+modifications subies, dans le cours des siècles, par la mentalité
+philosophique, c'est aux systèmes les plus renommés du passé qu'il faut
+confronter les grandes doctrines aujourd'hui en faveur auprès de
+l'opinion. On s'étonne alors du rôle prééminent qui, dans la conception
+générale du monde, <span class="pagenum">[p.39]</span> échoit de plus en plus à la partie active de
+la science, à l'élément qui sert d'une façon directe l'idée d'unité, de
+connaissance parfaite. Depuis Bacon et Descartes, par exemple, jusqu'à
+nos jours, un chemin très appréciable est parcouru par la même notion
+fondamentale. Sous le nom d'expérience, de monde sensible chez Kant,
+sous celui de développement nécessaire et graduel chez Comte, sous celui
+d'évolution chez Spencer, elle acquiert une valeur rapidement
+croissante.</p>
+
+<p>D'où vient une conquête si grande et si sûre que la philosophie tout
+entière semble aujourd'hui tenir dans le seul mot d'évolution? A notre
+sens, un tel succès prouve une fois de plus l'action profonde exercée
+par les idées, les généralisations, les progrès strictement
+scientifiques sur les idées, les déductions, les transformations de la
+connaissance purement philosophique. Ce phénomène confirme la grande loi
+de corrélation entre la science et la philosophie, que nous avons
+cherché à <span class="pagenum">[p.40]</span> établir dans un de nos premiers ouvrages<a name='FNanchor_7_7' id='FNanchor_7_7'></a><a href='#Footnote_7_7' class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+<p>L'histoire des idées scientifiques nous révèle une longue suite
+d'antécédences significatives, une accumulation d'expériences et de
+synthèses se rattachant toutes à l'idée d'évolution, et qui toutes
+mettent en relief le «devenir» par étapes successives, ou la
+différenciation immanente des choses et des êtres. On se tromperait même
+beaucoup en ne citant à l'appui de cette thèse que les noms populaires
+de Lamarck, de Darwin, et en y joignant quelques obscurs précurseurs.
+C'est par centaines, sinon par milliers que se doivent compter les
+savants dont les travaux permirent au positivisme, et ensuite à
+l'évolutionnisme proprement dit, de se produire, de se répandre, de
+vaincre les obstacles, de triompher des résistances. Il faut remonter à
+la moitié du xvii<sup>e</sup> siècle, et plus haut encore, si l'on veut
+reconnaître et fixer les points initiaux du courant intellectuel qui
+renversa, les barrières <span class="pagenum">[p.41]</span> caduques et transféra peu à peu le
+concept d'évolution du domaine mécanique en celui des faits et des lois
+de la vie (constitution des deux chimies, inorganique et organique, et
+fondation de la biologie). Dès lors la route s'aplanissait devant les
+tentatives semblables d'une foule d'historiens, de psychologues, de
+moralistes.</p>
+
+<p>On nous reproche ce qu'on appelle l'<i>hyperpositivisme.</i> On pourrait, avec
+la même justice, blâmer notre évolutionnisme moins accommodant,
+peut-être, que celui de M. Spencer ou de son école aujourd'hui
+florissante. Un esprit mathématique fort distingué et dont l'adhésion
+ouverte à quelques-unes de nos théories les plus capitales nous valut
+une grande joie, a discerné ce trait avec beaucoup de finesse<a name='FNanchor_8_8' id='FNanchor_8_8'></a><a href='#Footnote_8_8' class="fnanchor">[8]</a>.
+Exposant et commentant nos déductions sur la genèse des concepts
+surabstraits, il considère les lois rigoureuses qui forment l'objet
+propre <span class="pagenum">[p.42]</span> de la logique pure, comme un cas particulier de la grande
+loi d'évolution. Rien n'est plus vrai si l'on fait du vocable
+«évolution» le synonyme d'expérience et si, par suite, les deux faces du
+processus évolutif, la différenciation et l'intégration, s'envisagent
+comme l'équivalent des deux seuls modes par lesquels l'esprit saisit
+tantôt la multiplicité des choses, et tantôt leur unité.</p>
+
+<p>Nous avons lieu d'être satisfaits en voyant nos idées se répandre peu à
+peu non seulement dans les milieux philosophiques, mais aussi parmi les
+savants spéciaux. Précieux par-dessus tout nous semble l'appui prêté à
+certaines de nos thèses par la science mathématique, base solide qui
+soutient l'édifice entier du savoir exact. La loi de l'identité des
+contraires se révélant telle que le fond intime de vérité contenu dans
+la célèbre doctrine de la relativité du savoir, quelle fortune pour
+l'idée pure d'expérience et, par suite, pour l'idée pure d'évolution!<a name='FNanchor_9_9' id='FNanchor_9_9'></a><a href='#Footnote_9_9' class="fnanchor">[9]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.43]</span> Le principe d'universelle relativité s'offre ainsi comme l'aspect
+psychologique du principe d'universelle unité. L'évolutionnisme conduit
+fatalement au monisme. Mais sur cette route hérissée d'obstacles que
+notre lassitude ou notre paresse mentale déclare insurmontables, combien
+de préjugés ne devrons-nous pas perdre, combien d'illusions ne
+devrons-nous pas rectifier! L'acte de connaissance étant nécessairement
+un acte de détermination, de limitation<a name='FNanchor_10_10' id='FNanchor_10_10'></a><a href='#Footnote_10_10' class="fnanchor">[10]</a>, l'abstraction et la logique
+humaines demeureront toujours un compte de l'univers tenu en partie
+double. Nous appréhenderons toujours les choses ou leurs «notions»,
+«leurs idées», par l'aide de deux concepts opposés. Mais ce procédé,
+pour naturel qu'il se présente, n'en constitue pas moins un procédé, une
+méthode, un moyen. Il ne doit pas s'imposer comme un résultat définitif,
+une conclusion dernière, une fin en soi. L'agnosticisme n'a jamais voulu
+<span class="pagenum">[p.44]</span> comprendre cette vérité si simple. Il a d'ailleurs le plus grand
+tort de tant se réclamer du principe relativiste. Il joue imprudemment
+avec la flamme qui, tôt ou tard, le consumera. Ce qu'il regarde
+aujourd'hui comme sa plus forte ancre de salut sera, peut-être, demain,
+qui sait? le poids destiné à l'entraîner dans l'abîme. Développée dans
+tous les sens, creusée plus profondément par la psychologie, la
+relativité du savoir&mdash;les nouvelles théories sur l'identité des
+contraires semblent déjà le présager&mdash;pourrait fort bien porter à
+l'ignorance érigée en système religieux ou philosophique le coup de
+grâce qu'elle attend depuis des siècles.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_3_3' id='Footnote_3_3'></a><a href='#FNanchor_3_3'><span class="label">[3]</span></a> <i>Année philosophique</i>,3<i>e</i> année, p. 237, par M. Pillon,
+dans l'article que ce néo-criticiste distingué consacré à mon livre sur
+l'<i>Agnosticisme</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_4_4' id='Footnote_4_4'></a><a href='#FNanchor_4_4'><span class="label">[4]</span></a> J. Caraguel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_5_5' id='Footnote_5_5'></a><a href='#FNanchor_5_5'><span class="label">[5]</span></a> Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, on
+m'envoie le numéro de mars 1894 de la <i>Revue occidentale</i> qui publie un
+long article sur mon livre: <i>La recherche de l'unité</i>.[p.18] L'organe
+officiel du positivisme y fait trois déclarations intéressantes.
+</p><p>
+Par la première, les positivistes se défendent énergiquement de tomber
+dans l'erreur agnostique. J'enregistre à mon actif cette victoire
+inespérée. Par malheur, elle reste purement morale, car, en fait, le
+reniement de Pierre ne change rien à la doctrine de son maître, ni, en
+définitive, à celle de Pierre lui-même. La philosophie positive, nous
+assure-t-on, tient pour inconnaissable le problème de l'existence ou de
+la non-existence d'un inconnaissable. Soit. Mais j'imagine que lorsque
+M. Spencer, par exemple, postule la réalité de l'inconnaissable, il
+affirme en même temps son incognoscibilité. L'équivoque demeure donc
+pareille dans les deux cas.
+</p><p>
+La seconde déclaration des positivistes porte sur ma loi de l'identité
+des contraires. Les disciples de Comte acceptent cette loi comme une
+expression nouvelle du principe de l'inconcevabilité du contraire
+simultané, expression qui permet, disent-ils, de tirer du vieil axiome
+logique quelques applications heureuses. La notation algébrique adéquate
+au contenu de ma loi serait A + -A = 0, ce qui confirmerait une fois de
+plus l'universalité logique des formules de l'algèbre.
+</p><p>
+Enfin la troisième déclaration concerne ma critique du concept de
+limite. «On nous demande, dit l'auteur de l'article, M. d'Araujo, de
+quel droit nous prétendons enserrer l'avenir scientifique; nous
+répondons: en vertu du droit qu'a le mathématicien de garantir aux
+générations de calculateurs que le numérateur et le dénominateur de
+l'expression <i>non-moi</i>/<i>moi</i> = savoir, augmentant toujours d'une
+quantité égale, jamais ils n'atteindront l'unité.» Cela est fort bien,
+mais encore eût-il été à propos de nous démontrer que le rapport en
+question constitue nécessairement un nombre fractionnaire. J'ai à peine
+besoin de faire ressortir qu'aucun monisme rationnel, aucune doctrine
+enseignant l'unité immanente des choses ne saurait se prêter à une
+semblable pétition de principe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_6_6' id='Footnote_6_6'></a><a href='#FNanchor_6_6'><span class="label">[6]</span></a> <i>La Recherche de l'Unité</i>, p. 176.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_7_7' id='Footnote_7_7'></a><a href='#FNanchor_7_7'><span class="label">[7]</span></a> <i>L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_8_8' id='Footnote_8_8'></a><a href='#FNanchor_8_8'><span class="label">[8]</span></a> George Mouret, <i>Bévue philosophique</i>,1893, n<sup>os</sup> 7
+et 8: <i>Le problème logique de l'Infini</i>: I. <i>La relativité</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_9_9' id='Footnote_9_9'></a><a href='#FNanchor_9_9'><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, n° 7, p. 58 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_10_10' id='Footnote_10_10'></a><a href='#FNanchor_10_10'><span class="label">[10]</span></a> V. <i>La Recherche de l'Unité</i>, chapitre viii: <i>Le concept
+de limite et la relativité du savoir</i>.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name='LIVRE_II'></a>LIVRE II<span class="pagenum">[p.45]</span></h2>
+
+<h2>LE MONISME D' AUGUSTE COMTE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Les opinions de Comte sur les plus graves sujets s'entre-choquent
+souvent au point de dérouter la critique. On a dit qu'on doit juger un
+penseur sur l'ensemble de sa doctrine. Mais, appliqué à Comte, un tel
+critérium se montre insuffisant. Ce philosophe est tout l'opposé d'un
+sceptique. Aussi, lorsqu'il touche au problème central et si délicat de
+l'unité, nous donne-t-il le spectacle, non pas de l'hésitation qui
+parfois <span class="pagenum">[p.46]</span> captive et attire, mais de la contradiction qui toujours
+blesse et rebute.</p>
+
+<p>Comme Descartes, comme Kant, comme tant d'autres grands philosophes, il
+est moniste et pluraliste (ou dualiste) à la fois. Mais tandis que chez
+la plupart de ses prédécesseurs, et chez Spencer, son successeur en
+ligne directe, l'antinomie fondamentale, la lutte entre l'agnosticisme
+qui mène au dédoublement de l'univers, et l'évolutionnisme qui conduit à
+son unification, se dissimule sous des sophismes plus ou moins captieux,
+chez lui elle éclate brusquement et au grand jour. L'auteur du <i>Cours de
+philosophie positive</i> s'observe peu à cet égard. Il ne s'impose pas
+l'effort, finalement ingrat, de concilier son agnosticisme avec son
+monisme. Il met les deux doctrines adverses en face l'une de l'autre, il
+les laisse ensuite aux prises, elles s'en tireront comme elles pourront.</p>
+
+<p>Néanmoins, on fausserait la tonalité générale, on dénaturerait le
+véritable esprit de la <span class="pagenum">[p.47]</span> philosophie positive en attachant à cette
+attitude de Comte une importance exagérée. Le philosophe du bon sens
+populaire mis au service de la science, ou, <i>vice versâ</i>, de la science
+asservie au bon sens des foules, ne remarque pas la contradiction; et,
+s'il la remarque, il ne lui attribue qu'une valeur secondaire. Pressé
+par sa besogne dogmatique et les exigences immédiates qu'elle soulève,
+il effleure à peine la question. En réalité, cependant, dans le duel
+engagé entre l'agnosticisme et le monisme, tous les avantages, de par la
+volonté expresse ou l'instinct obscur du métaphysicien qu'il y a en
+Comte, restent à la forte tendance qui représente le passé. Quant à
+celle qui prévoit ou indique l'avenir, elle est trop faible, trop
+chétive dans le cerveau et la doctrine du philosophe pour qu'un doute
+sérieux puisse planer sur l'issue du combat.</p>
+
+<p>Mais venons au fait, c'est-à-dire au monisme, si rudimentaire qu'il
+soit, de l'héritier des traditions d'Aristote, de Bacon, de <span class="pagenum">[p.48]</span>
+Descartes, de Locke, de Hume et de Kant.</p>
+
+<p>L'unité réelle des choses, que le fondateur du positivisme distingue
+d'avec leur unité purement logique, voilà pour lui; comme pour la
+presque totalité des métaphysiciens, le but suprême de la pensée,
+l'idéal auquel doit incessamment tendre le vrai philosophe.</p>
+
+<p>La pensée réalise l'unité logique lorsque, dirigée vers l'étude des
+différents ordres de phénomènes, elle subit une série d'adaptations
+spéciales qui forment autant de modifications ou, plutôt,
+d'enrichissements, d'élargissements d'une seule et même méthode. En
+d'autres termes, pour Comte, l'unité rationnelle ou subjective est une
+liaison <i>méthodologique</i>.</p>
+
+<p>Au contraire, l'unité objective qu'il nomme aussi <i>scientifique</i>, se
+réalise dans les choses elles-mêmes, en tant qu'elles se séparent de
+l'esprit qui les appréhende et les transmue en concepts, en
+représentations idéales de la réalité. Ce lien se manifeste par
+l'universalité des lois naturelles, des nombreux rapports d'identité que
+la <span class="pagenum">[p.49]</span> raison découvre en appliquant aux différentes catégories de
+cas particuliers les procédés si variés de l'analyse et de la synthèse.</p>
+
+<p>Des lois semblables gouvernent tous les ordres de phénomènes, et les
+diverses sciences doivent pouvoir s'envisager comme autant de parties
+constituantes, «autant d'éléments d'un seul corps de doctrine». Certains
+attributs sont communs à tous les <i>êtres</i>, à toute <i>existence.</i> S'ils
+deviennent l'objet propre de disciplines spéciales, ce n'est là qu'une
+invention pratique, utilitaire. Il semble plus fructueux et plus commode
+de commencer l'étude de la nature par l'observation des cas les moins
+complexes. Au bas de l'échelle apparaissent les phénomènes ou les
+propriétés des choses d'abord mathématiques, et ensuite mécaniques. Une
+telle division correspond à la différence entre l'aspect statique
+(existence ou équilibre) et l'aspect dynamique (activité ou force,
+énergie, mouvement) sous lesquels l'esprit considère les qualités
+générales. Cette distinction factice <span class="pagenum">[p.50]</span> recouvre une unité réelle,
+comme l'a brillamment prouvé d'Alembert en rattachant les questions de
+mouvement aux questions d'équilibre. Comte remarque à ce propos que, les
+attributs mécaniques se compliquant d'attributs quantitatifs dont on ne
+peut les distraire, il y a lieu de considérer le groupe total comme un
+ensemble de qualités propres à chaque existence. Développée d'une
+manière superficielle, cette observation lui permettra plus tard
+d'accorder la même universalité aux faits sociaux qui, eux aussi, se
+surajoutent aux autres ordres de phénomènes<a name='FNanchor_11_11' id='FNanchor_11_11'></a><a href='#Footnote_11_11' class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>Ailleurs encore Comte affirme que les lois «primordiales» de la
+mécanique se confondent avec les lois essentielles des autres sciences,
+de la physique jusqu'à la sociologie inclusivement. Partant, on peut
+dire, selon une formule aujourd'hui consacrée, que les mêmes règles
+<span class="pagenum">[p.51]</span> gouvernent l'univers, depuis le plus petit grain de sable
+jusqu'aux manifestations sociales et morales les plus élevées. Comte
+reconnaît donc la légitimité de l'effort qui pousse toutes les branches
+du savoir vers le monisme scientifique. Mais comment conçoit-il ce
+monisme?</p>
+
+<p>La loi de Kepler, si mal qualifiée, selon lui, de loi d'inertie, ne
+régit pas que les seuls phénomènes mécaniques. Son pouvoir s'étend sur
+tous les ordres de faits, y compris les faits vitaux et sociaux, puisque
+ceux-ci persistent dans leur état, tant que ne survient point une
+influence perturbatrice. Comte assimile ainsi la loi de Kepler à une
+formule équivalente, dans le fond, à la loi de causalité.</p>
+
+<p>Traitant ensuite la règle de Galilée relative à la conciliation
+spontanée, au sein d'un même système, de tout mouvement général avec les
+différents mouvements particuliers, Comte l'applique à la totalité des
+phénomènes du monde inorganique et du monde de la vie. «Quelle que soit
+la classe phénoménale observée, <span class="pagenum">[p.52]</span> dit-il, on peut toujours
+constater en tout système l'indépendance fondamentale des diverses
+relations mutuelles, actives ou passives, envers toute action exactement
+commune aux différentes parties.» Ces relations ne se modifient en rien
+par une telle ingérence. Par contre, le mouvement qui n'embrasse pas
+toutes les fractions d'un système, rompt toujours l'équilibre de ce
+dernier. Les phénomènes physiques, chimiques, les faits vitaux, sociaux
+manifestent également cette loi universelle. Mais citons les propres
+paroles de Comte, elles en valent la peine: «Les études biologiques
+offrent la vérification continue de cette loi, aussi bien pour les
+phénomènes de sensibilité que pour ceux de contractilité, puisque, nos
+impressions étant purement comparatives, notre appréciation des
+différences partielles n'est jamais troublée par aucune influence
+générale et uniforme. Son extension naturelle à la sociologie n'est pas
+moins incontestable: car, si le progrès social tend à altérer l'ordre
+intérieur d'un système <span class="pagenum">[p.53]</span> politique, c'est uniquement, comme en
+mécanique, parce que le mouvement ne saurait être suffisamment commun
+aux diverses parties dont l'économie mutuelle ne serait, au contraire,
+nullement affectée par une progression beaucoup plus rapide, à laquelle
+tous les éléments participeraient avec une égale énergie.»<a name='FNanchor_12_12' id='FNanchor_12_12'></a><a href='#Footnote_12_12' class="fnanchor">[12]</a></p>
+
+<p>Ce n'est pas d'une autre façon, enfin, que Comte comprend la troisième
+loi fondamentale du mouvement, ou la formule de Newton sur l'équivalence
+constante entre la réaction et l'action. «Son universalité nécessaire,
+dit-il, est encore plus sensible que celle des deux autres; et c'est
+même la seule dont on ait quelquefois entrevu, quoique d'une manière
+très confuse et fort insuffisante, l'extension spontanée à toute
+économie naturelle»<a name='FNanchor_13_13' id='FNanchor_13_13'></a><a href='#Footnote_13_13' class="fnanchor">[13]</a>. Les réactions ou les effets physiques,
+chimiques, biologiques et politiques sont, comme les réactions ou les
+effets mécaniques, toujours équivalents aux actions ou <span class="pagenum">[p.54]</span> aux causes
+qui les produisent; égalité rigoureuse et indéniable en théorie, mais
+qui, dans la pratique, par suite du nombre croissant de causes dont une
+partie échappe à nos calculs, revêt l'apparence d'une simple
+proportionnalité.</p>
+
+<p>Remarquons à ce propos que la loi du rapport entre l'action et la
+réaction, la cause et l'effet, se réclame du principe d'identité.
+L'effet est toujours égal à sa cause, l'effet n'est que sa cause.
+L'inaccessibilité de la cause initiale et de l'effet ultime,&mdash;lorsqu'on
+examine à la lumière de la loi universelle ce dogme favori du
+positivisme,&mdash;se trahirait donc comme une illusion de notre esprit.
+D'autre part, une extension très simple du même rapport permet
+facilement de réduire, dans n'importe quelle branche du savoir, d'après
+le célèbre principe de d'Alembert, les questions de mouvement aux
+questions d'équilibre; car, seule, notre profonde ignorance des vraies
+conditions statiques nous empêche de leur rattacher étroitement <span class="pagenum">[p.55]</span>
+les questions dynamiques, les problèmes d'évolution, de développement,
+d'activité<a name='FNanchor_14_14' id='FNanchor_14_14'></a><a href='#Footnote_14_14' class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<p>En somme, Comte ne révoque pas en doute l'identité des lois qui
+régissent les différentes catégories de phénomènes. Il trouve naturel
+que ces relations aient été dévoilées par l'étude du sujet le plus
+commun (les faits de quantité et de mouvement); mais, ajoute-t-il,
+«elles pourraient aussi être conçues comme émanant des parties les plus
+élevées et les plus spéciales de la philosophie abstraite, qui seules en
+font apercevoir le vrai caractère d'universalité»<a name='FNanchor_15_15' id='FNanchor_15_15'></a><a href='#Footnote_15_15' class="fnanchor">[15]</a>. Les lois que
+découvre la mécanique sont les plus générales. Dans toutes les sciences,
+elles dominent «les différentes lois plus spéciales relatives aux autres
+modes abstraits d'existence et d'activité, organiques ou inorganiques».
+Cependant, ces rapports spéciaux, «qui resteront sans cesse
+indispensables, et dont le nombre effectif demeurera longtemps très
+grand», pourront <span class="pagenum">[p.56]</span> un jour être «investis d'un semblable caractère
+d'universalité»<a name='FNanchor_16_16' id='FNanchor_16_16'></a><a href='#Footnote_16_16' class="fnanchor">[16]</a>. C'est pourquoi, conclut Comte, «le système entier
+de nos connaissances réelles est susceptible d'une véritable unité
+scientifique, indépendante de la grande unité logique, quoiqu'en
+harmonie avec elle».<a name='FNanchor_17_17' id='FNanchor_17_17'></a><a href='#Footnote_17_17' class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<p>L'allégation est à noter» De certaines prémisses posées par Comte aux
+conclusions tirées par Spencer, par Schaeffle, par Haeckel, par les
+partisans de l'analogie réelle, il n'y a qu'un pas. La proche parenté du
+positivisme avec les autres courants de la pensée moderne ne se conteste
+plus. Longtemps, néanmoins, une telle similitude ne fut point
+soupçonnée. Les évolutionnistes surtout eurent le grand tort de
+méconnaître ces connexions intimes, multiples, révélatrices; et le tort
+de ne pas étudier, dans les antinomies initiales de Comte, l'origine et
+le prototype de leurs propres contradictions.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.57]</span> La question est d'importance. Tâchons donc de faire ressortir, le
+plus succinctement possible, l'esprit exact de la doctrine positiviste
+sur l'unité réelle du monde.</p>
+
+<p>Des déterminations identiques enveloppent tous les phénomènes, et si
+nous distinguons entre les lois générales et les lois particulières, ce
+ne peut être que par suite de l'ignorance où nous sommes quant aux
+conditions qui, accompagnant les faits dits complexes, produisent la
+forme, dite spéciale, de leur apparition. En réalité, les lois
+particulières sont des formules contingentes où s'exprime le contenu de
+la loi universelle; dépouillées de leur caractère casuel, elles
+s'appliquent à tous les phénomènes sans exception. La science le
+prouvera un jour, au moins pour les plus importantes parmi ces formules.
+Or, une loi ne signifiant jamais plus qu'un rapport, une relation
+constante entre tels faits et tels autres, si les lois qui gouvernent,
+par exemple, les actes moraux, participent de l'universalité de celles
+qui régissent les mouvements <span class="pagenum">[p.58]</span> matériels, il s'ensuit
+nécessairement que les relations complexes doivent pouvoir se réduire,
+en définitive, aux relations simples. La philosophie entière de M.
+Spencer, comme on sait, ne dépasse pas cette déduction.</p>
+
+<p>Mais la propre thèse de Comte semble avoir une portée plus grande et
+plus inattendue. En effet, dévoilée par les progrès tardifs de la
+science, l'universalité nécessaire des rapports n'implique-t-elle pas,
+tout en la masquant d'une façon momentanée, l'identité des phénomènes
+eux-mêmes? Et cela non seulement parce qu'un phénomène s'offre toujours
+tel qu'une somme, un ensemble, un système de relations, mais aussi en
+vertu du principe logique d'identité qui se manifeste dans la nature et
+s'impose à l'esprit sous l'aspect tantôt de la loi psychique de
+causalité, et tantôt d'une série bien connue de lois mécaniques: la loi
+de l'équivalence entre la réaction et l'action, la loi d'inertie ou de
+persistance du même état, la loi d'équilibre ou de conservation des
+rapports mutuels <span class="pagenum">[p.59]</span> entre les parties d'un système subissant une
+action commune, etc.</p>
+
+<p>Nous voilà acculés, pour ainsi dire, aux limites extrêmes du dogme qui
+prétend enseigner l'identité première et finale des choses. Mais nous
+voilà aussi au coeur de la citadelle ennemie, et nous voilà derechef aux
+prises avec la contradiction stérile qui toujours entrava la marche de
+la pensée vers l'idéal. En effet, après avoir gravi des hauteurs qui,
+vraisemblablement, devaient lui paraître vertigineuses, Comte fait
+volte-face et descend d'un pas rapide la pente de la montagne. Il
+redevient le grand prophète de l'Inconnaissable, il multiplie les
+objections et les réserves que lui inspire sa prudente théorie de la
+connaissance. Je ne puis ici, d'ailleurs, que brièvement rappeler le
+sophisme par lequel il cherche à pallier l'incohérence de sa brusque
+retraite.</p>
+
+<p>Voici l'argument. L'existence physique et chimique ne constitue qu'un
+degré entre l'existence mathématique et mécanique d'une part, <span class="pagenum">[p.60]</span> et
+l'existence biologique et sociologique do l'autre. Mais ce chaînon
+présente une importance sans égale. Il supplée en quelque sorte à la
+faiblesse native de notre cerveau, à l'insuffisance manifeste des moyens
+dont notre intelligence dispose pour saisir et comprendre l'identité
+réelle des phénomènes. Notre esprit est tellement borné, tellement
+impuissant, semble vouloir dire Comte, que «si cette transition
+n'existait pas, il serait impossible de concevoir l'unité de la science»
+qui resterait «formée de deux éléments radicalement hétérogènes, entre
+lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée». Mais ce
+«mode intermédiaire» de l'existence universelle, «naturellement
+adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre,
+aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre
+intelligence l'heureuse faculté de parcourir le système entier de la
+philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque
+insensible, des plus simples spéculations mathématiques <span class="pagenum">[p.61]</span> aux plus
+hautes contemplations sociologiques»<a name='FNanchor_18_18' id='FNanchor_18_18'></a><a href='#Footnote_18_18' class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>L'enchaînement naturel des choses conduit l'esprit à la création de la
+série hiérarchique des sciences qui, à son tour, permet, par des points
+de vue de plus en plus spéciaux, d'analyser ce phénomène toujours pareil
+à lui-même, l'univers. Mais entre ces divers ordres de recherches
+poursuivies tantôt parallèlement, et tantôt&mdash;méthode plus rationnelle
+et combien plus fructueuse&mdash;successivement, la séparation est-elle
+étanche, au sens absolu du mot, ou laisse-t-elle place à des contacts
+féconds et autorise-t-elle l'espoir d'une fusion possible, sinon
+certaine, sinon prochaine? Telle est la grande énigme que Comte, esprit
+inconsciemment religieux et, par suite, prompt à se décourager,
+considère comme indéchiffrable, tel est le secret de la science, qu'elle
+garde avec un soin jaloux, qu'elle refuse de livrer à la métaphysique
+<span class="pagenum">[p.62]</span> qui depuis des siècles s'épuise à cette fin en vaines
+divinations. C'est le voile compact qui couvre la nudité de l'Isis
+scientifique et la défend contre les velléités indiscrètes. Le
+philosophe, le théologien, puis le métaphysicien, apparaissent comme les
+éternels poursuivants de la science, subjugués par le charme toujours
+renaissant de son immarcescible pureté. Car l'histoire des systèmes et
+peut-être aussi des croyances générales témoigne de ce fait qui sans
+cesse se renouvelle: les hardiesses de l'esprit philosophique furent
+passagères, et ses victoires sur l'esprit scientifique eurent peu de
+durée. Aux élans audacieux des premières heures se substituaient des
+lassitudes profondes. Aux printemps fougueux succédaient les étés
+laborieux, les automnes calmes, les hivers mélancoliques et pessimistes.
+La science non seulement se reprenait, elle prétendait encore que
+l'assaut par elle subi était entaché de nullité, et aux mêmes
+entreprises elle opposait les mêmes fuites. La philosophie moderne ne
+fit <span class="pagenum">[p.63]</span> pas exception à cette règle. Et si le positivisme se montra
+plus respectueux ou plus pondéré, dans sa tentative monistique, que
+d'autres philosophies, on le lui a, certes, assez reproché, puisqu'on
+est allé jusqu'à lui jeter son abstention à la face comme un soupçon et
+une injure. Cependant il eut également sa minute d'extase et d'oubli, et
+il s'y révéla aussi puissant, pour le moins, que ses plus illustres
+rivaux. C'est ce moment d'une si grande importance pour la juste
+compréhension de la doctrine positive, que nous avons essayé de saisir
+dans quelques vues du philosophe, profondes, mais restées peu élaborées.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_11_11'></a><a href='#FNanchor_11_11'><span class="label">[11]</span></a> V. Comte, <i>Cours de philosophie positive</i>, t. VI,
+1<sup>re</sup> édition, 59<sup>e</sup> leçon, <i>passim</i>, et
+particulièrement pp. 792, 793, 797.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_12_12' id='Footnote_12_12'></a><a href='#FNanchor_12_12'><span class="label">[12]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 795, 796.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_13_13' id='Footnote_13_13'></a><a href='#FNanchor_13_13'><span class="label">[13]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 796 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_14_14' id='Footnote_14_14'></a><a href='#FNanchor_14_14'><span class="label">[14]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 797 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_15_15' id='Footnote_15_15'></a><a href='#FNanchor_15_15'><span class="label">[15]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 798.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_16_16' id='Footnote_16_16'></a><a href='#FNanchor_16_16'><span class="label">[16]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 800.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_17_17' id='Footnote_17_17'></a><a href='#FNanchor_17_17'><span class="label">[17]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 800.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_18_18' id='Footnote_18_18'></a><a href='#FNanchor_18_18'><span class="label">[18]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 805.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>II.<span class="pagenum">[p.64]</span></h3>
+
+
+<p>Le monisme de Comte ne manque pas de grandeur. Mais sa conception de
+l'univers offre un trait qui n'a jamais, croyons-nous, été suffisamment
+mis en relief et qui, une fois de plus, apparente sa philosophie à celle
+d'un autre maître fameux de la pensée contemporaine, Emmanuel Kant.</p>
+
+<p>En effet, chez Comte comme chez Kant, la théorie du monde se complète
+ou, pour mieux dire, se double d'une philosophie pratique à laquelle
+tous deux attachent une importance énorme. Mais tandis que Kant trace
+une ligne <span class="pagenum">[p.65]</span> de séparation très nette entre son enseignement
+théorique et sa doctrine pratique, découvrant ainsi à tous les regards
+l'incompatibilité générale qui existe encore entre ces deux ordres de
+recherches, Auguste Comte est moins heureusement inspiré. Je sais qu'on
+a voulu assimiler sa <i>Politique positive</i> à la <i>Critique</i> kantienne <i>de
+la raison pratique</i>; mais un semblable parallèle ne se justifie que
+d'une façon très vague. La <i>Politique positive</i> n'a probablement jamais
+été conçue dans le dessein, si ostensible chez Kant, d'alléger la
+théorie du poids des considérations utilitaires, pour attribuer au point
+de vue abstrait une indépendance parfaite. Déjà le <i>Cours de philosophie
+positive</i> se présente, dans la plupart de ses développements, comme une
+philosophie d'essence pratique. Les difficultés un peu sérieuses y sont
+coutumièrement résolues par des appels réitérés au bon sens vulgaire,
+par l'énumération, souvent fatigante, des inconvénients ou des
+préjudices qu'entraînerait, <span class="pagenum">[p.66]</span> dans la vie réelle, l'application de
+telle ou telle thèse qui déplaît au penseur parce qu'elle contredit son
+idéal de félicité humaine.</p>
+
+<p>Cette disposition de son esprit a influencé Comte de diverses manières.
+Et tout d'abord elle détourna son monisme de sa première direction, qui
+était théorique, et le poussa dans la voie étroite de l'utilitarisme
+social. Comte rétrécit volontairement son angle conceptuel, si je puis
+m'exprimer de la sorte, et il rapetisse son monisme, il l'amoindrit, il
+le réduit aux proportions des synthèses en usage dans les religions et
+les morales faisant office de philosophie. Il allait atteindre ou du
+moins entrevoir les cimes les plus hautes de la pensée. Mais à quoi
+servent de telles contemplations? Il se rejette brusquement en arrière.
+Fils d'un siècle agité et n'aspirant qu'à la quiétude, il redescend
+jusqu'au plateau large et commode du vieil anthropomorphisme: tant
+d'esprits y avaient trouvé une halte délicieuse, tant de générations y
+reposèrent leurs membres endoloris! <span class="pagenum">[p.67]</span> Tout pour l'homme et par
+l'homme, cette maxime se grave au plus profond de son cerveau. Dès lors
+il ne cesse de nous recommander l'unité humaine ou sociale comme la
+seule possible, la seule pratique et féconde en résultats. «Suivant une
+formule justement célèbre, dit-il, l'étude de l'homme et de l'humanité a
+été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale
+science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des
+hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique.
+La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est
+même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié
+qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc.,
+qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude
+finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes»<a name='FNanchor_19_19' id='FNanchor_19_19'></a><a href='#Footnote_19_19' class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.68]</span> C'est à l'aide de la biologie que la philosophie s'élève au point
+de vue synthétique; elle n'y saurait parvenir par l'étude, toujours
+analytique, du monde de la matière inerte<a name='FNanchor_20_20' id='FNanchor_20_20'></a><a href='#Footnote_20_20' class="fnanchor">[20]</a>. Le monisme mécanique ou
+matérialiste cède ainsi chez Comte, presque <i>ex machina</i>, la place au
+monisme vital ou sensualiste. Mais le philosophe fait, dans la même
+voie, un pas plus décisif encore. L'unité biologique lui apparaît
+bientôt comme trop vaste, trop universelle pour les besoins, les
+nécessités journalières que le sens commun invoque. A son tour, donc,
+elle devra se réduire, s'affiner, se transformer rapidement,&mdash;avec ce
+dédain des transitions savantes qui caractérise la manière de Comte,&mdash;en
+une sorte de monisme social ou moral. Dès lors, c'est à la sociologie
+qu'incombera la tâche «d'établir l'ascendant normal de l'esprit
+d'ensemble qui, d'une telle source, se répandra sur toutes les parties
+antérieures de <span class="pagenum">[p.69]</span> la philosophie abstraite, afin d'y réparer peu à
+peu les désastres du régime dispersif propre à l'élaboration
+préparatoire des connaissances réelles»<a name='FNanchor_21_21' id='FNanchor_21_21'></a><a href='#Footnote_21_21' class="fnanchor">[21]</a>. Consacrée gardienne de
+l'unité scientifique, la sociologie devra veiller à ce que cette pure
+flamme ne puisse s'éteindre ... dans le coeur des hommes, où la relégua
+une logique, certes, rigoureuse, mais dont les déductions se tirent de
+prémisses qui jamais ne dépassèrent les points de vue restreints de la
+pratique des affaires du monde.</p>
+
+<p>Comme le dit Comte lui-même, «la création de la sociologie complète
+l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point
+de vue susceptible d'une <i>véritable universalité,</i> de manière à réagir
+convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur
+convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel
+ascendant, nos diverses connaissances réelles pourront <span class="pagenum">[p.70]</span> donc
+former enfin un vrai système, assujetti, dans son entière étendue et
+dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune
+évolution»<a name='FNanchor_22_22' id='FNanchor_22_22'></a><a href='#Footnote_22_22' class="fnanchor">[22]</a>. A ce prix seul, à cette condition unique «l'harmonie est
+enfin établie entre la spéculation et l'action, puisque les diverses
+nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent
+alors, avec une remarquable spontanéité, à conférer la présidence
+philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours
+regardées comme devant universellement prévaloir.... Enfin, la morale,
+dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant
+l'élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par
+suite de la suprématie du point de vue social, rétablissant, avec une
+énergique efficacité, le règne continu de l'esprit d'ensemble, auquel
+<i>le vrai sentiment du devoir</i> reste toujours profondément lié»<a name='FNanchor_23_23' id='FNanchor_23_23'></a><a href='#Footnote_23_23' class="fnanchor">[23]</a>. Et
+<span class="pagenum">[p.71]</span> un peu plus loin: «Le type fondamental de révolution humaine,
+aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté
+comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité
+sur notre animalité, d'après la double suprématie de l'intelligence sur
+les penchants, et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel.
+Ainsi ressort directement, de l'ensemble même du vrai développement
+spéculatif, <i>l'universelle domination de la morale</i>, autant du moins que
+le comporte nôtre imparfaite nature»<a name='FNanchor_24_24' id='FNanchor_24_24'></a><a href='#Footnote_24_24' class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p>Dans le problème du monisme, la pensée de Comte évolue selon la loi
+sérielle qui lui servit à classifier les sciences fondamentales ou
+abstraites. De l'unité mécanique, le philosophe passe à l'unité
+biologique pour échouer enfin sur ce qu'il appelle l'universalité, la
+prépondérance du point de vue social, ou encore l'ascendant légitime de
+l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.72]</span> Certes, rien n'est plus aisé que de découvrir chez notre auteur,
+côte à côte, des théories proches d'un matérialisme grossier, et
+d'autres paraissant prêter un appui aux prudentes tergiversations
+sensualistes ou aux envolées hardies de l'idéalisme. Toutefois, ces
+défaillances, comme aussi le plus grand nombre de celles qui déparent
+l'oeuvre de Kant, ne nous semblent point imputables à un savoir
+défectueux ou à un manque de pénétration logique. Elles s'expliqueraient
+plutôt par une trop grande hâte, une impatience trop vive d'aboutir à
+des résultats certains, immédiats, palpables, et par l'abandon
+volontaire et prématuré du point de vue purement théorique.</p>
+
+<p>Car le rapport qui relie la pratique à la théorie n'est pas si simple,
+ni le passage de l'une à l'autre si facile, qu'on le suppose
+communément. On ne saurait, à cet égard, se contenter de l'insignifiante
+et banale formule qui définit la pratique comme une <i>application</i> de la
+théorie. Une telle vue n'est juste que dans <span class="pagenum">[p.73]</span> certains cas et sous
+certaines conditions. Or, si la recherche de l'unité occupa sans relâche
+les philosophes, jamais elle ne donna naissance à un savoir démontré,
+inattaquable, accepté de tous. L'obscurité épaisse qui enveloppe les
+domaines connexes de la psychologie et de la sociologie, s'étend
+naturellement aussi à nos spéculations sur l'unité dernière du monde.
+Mais comment alors exiger, fût-ce du plus conséquent des penseurs, que,
+se plaçant à un point de vue pratique, il ne dépasse pas les limites
+d'une doctrine non-existante? Qui sait, d'ailleurs, si l'avenir ne
+lavera pas Comte de certains reproches d'empirisme aveugle qu'on porte
+contre lui? Qui sait si son utopie humanitaire ne pourra pas un jour
+s'accorder avec une théorie vraiment scientifique de l'unité
+universelle? Les utopies sont nécessairement d'essence pratique, et
+réalisables, quand même l'histoire ne les rendrait pas effectives.</p>
+
+<p>Toutefois, le perpétuel recours de Comte au <span class="pagenum">[p.74]</span> bon sens vulgaire
+pour en tirer une conception de l'unité scientifique et mentale capable
+d'entrer de plain-pied dans la philosophie abstraite, constitue sûrement
+une erreur méthodologique des plus graves. Elle conduit le philosophe
+aux nombreuses illusions qui autrefois se rangeaient sous la rubrique de
+l'absolu transcendant et qui aujourd'hui se groupent sous celle de
+l'inconnaissable. Elle aplanit la route à l'agnosticisme, elle facilite
+le renoncement à l'investigation «des causes essentielles et de la
+nature intime des phénomènes». Comte déclare vouloir «se livrer
+exclusivement à l'étude des lois naturelles»; mais jamais il ne se
+demande si une telle recherche ne double pas l'enquête que lui-même
+vient de proscrire<a name='FNanchor_25_25' id='FNanchor_25_25'></a><a href='#Footnote_25_25' class="fnanchor">[25]</a>. Au lieu de nous rapprocher peu à peu de
+l'essence, prétendue inaccessible, de l'univers, les lois de la nature
+ne serviraient-elles donc, comme tant d'axiomes d'invention humaine,
+qu'à renforcer <span class="pagenum">[p.75]</span> les ténèbres qui nous traquent de toutes parts,
+qu'à replier et rendre plus compact le voile dont se couvre le mystère
+des choses?</p>
+
+<p>Par contre, la même méthode se justifie dans la direction des affaires
+du monde, tant que la règle d'une telle conduite reste à peu près
+indépendante de la théorie pure. En effet, les sources de l'activité
+humaine eussent été vite taries sans l'intervention de la raison commune
+toujours prête à suppléer le savoir absent. On a mal compris ce
+caractère particulier de certaines spéculations, et on a souvent, par
+suite, été trop dur et injuste pour la philosophie religieuse et la
+philosophie morale du passé. L'élément pratique occupa une place très
+importante dans ces hypothèses. Il y joua peut-être le premier rôle. Car
+il ne faut pas s'y tromper, les travaux des théologiens et des
+métaphysiciens, astrologues et alchimistes de la morale, formèrent un
+ensemble de doctrines soumises à toutes les fluctuations, abusées par
+toutes les chimères du bon sens,&mdash;un savoir, en un mot, <span class="pagenum">[p.76]</span> qui était
+presque l'antipode de la science <i>appliquée,</i> cette dernière ne pouvant
+surgir qu'à la suite de découvertes théoriques plus ou moins
+considérables. Au début de l'évolution intellectuelle, les besoins
+immédiats dominaient absolument la pensée. Plus tard, après la
+constitution des sciences inférieures et à mesure de leurs progrès
+effectifs, il naquit une philosophie hybride, dont une moitié était déjà
+spéculative ou théorique et dont l'autre, qui visait à l'explication
+sommaire des phénomènes les plus complexes, demeurait foncièrement
+pratique.</p>
+
+<p>Le positivisme d'Auguste Comte, le criticisme d'Emmanuel Kant
+appartiennent à ce type mixte. Selon une remarque générale qui possède
+la valeur d'une loi empirique, les problèmes sur lesquels ces
+philosophies s'étendent avec prédilection rentrent pour la plupart dans
+le domaine des faits encore peu ou mal explorés par la science exacte.</p>
+
+<p>Dans l'oeuvre de Comte, comme dans celle de Kant, les préoccupations
+éthiques tiennent <span class="pagenum">[p.77]</span> invariablement la place d'honneur. Elles
+s'affirment, chez le premier, par une foule de jugements, de
+considérations historiques et politiques disséminées dans ses écrits,
+par ses idées sur l'ascendant nécessaire de l'esprit sociologique, par
+son demi-socialisme, par ses projets de réorganisation des grandes
+collectivités humaines. Chez le second, nous voyons prédominer la morale
+dite individuelle, ou les théories confuses qui portent ce nom et
+derrière lesquelles s'abrite notre ignorance des vraies lois qui
+gouvernent le monde social. Par suite, les concepts de Dieu, de l'âme et
+de l'immortalité forment les points culminants de la philosophie de
+Kant.</p>
+
+<p>Mais si la sociologie nous semble avec raison une science qui se crée,
+la psychologie, soit abstraite, soit concrète, se peut qualifier de
+même. Elle revendique des droits pareils à l'attention presque exclusive
+du métaphysicien. Aussi voyons-nous Kant s'adonner avec ferveur aux
+spéculations sur les problèmes les plus <span class="pagenum">[p.78]</span> obscurs de la théorie de
+la connaissance. Auguste Comte empiète également sur ce terrain. En
+dépit de l'opinion commune qui lui reproche son profond mépris pour les
+recherches de ce genre, il a bel et bien essayé de construire une
+doctrine complète du savoir. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'ait fait
+que cela; mais, quoique souvent mal récompensé, son effort, dans cet
+ordre d'idées, a été des plus soutenus et des plus considérables.
+Précisément sur ce point, il porte à ses limites extrêmes la prudence du
+praticien, de l'empirique convaincu. Abordant les théorèmes les plus
+difficiles, il leur applique les méthodes du bon sens, la ratiocination
+vulgaire qui s'accommode si bien du raisonnement verbal.</p>
+
+<p>Sans cesse Comte nous exhorte à nous défier de l'abstraction, de la
+théorie pure. Dans ce but il multiplie les conseils utiles, les
+préceptes sages, les maximes préservatrices. Mais citons des exemples.
+Envisageant l'urgence d'établir en biologie une «rigoureuse unité
+scientifique», <span class="pagenum">[p.79]</span> Comte discute les meilleures méthodes pour éviter
+sur ce point les tentatives infructueuses. «L'unité fondamentale du
+règne organique, dit-il, exige nécessairement, sous le point de vue
+anatomique, que les divers tissus élémentaires soient rationnellement
+ramenés à un seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme,
+d'où ils dérivent successivement par des transformations spéciales de
+plus en plus profondes.... On ne pourrait tendre à dépasser ce but
+général (qui, ainsi que tout autre type philosophique, ne sera jamais
+pleinement atteint) sans s'égarer dans cet ordre de recherches vagues,
+arbitraires, et inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le
+véritable esprit fondamental de la philosophie positive.»&mdash;«C'est
+pourquoi, ajoute encore Comte, je ne puis m'empêcher ici de signaler, en
+la déplorant, la déviation manifeste qui existe aujourd'hui, à cet
+égard, principalement en Allemagne ... où certains esprits ambitieux ont
+tenté de pénétrer au delà du terme naturel de l'analogie anatomique,
+<span class="pagenum">[p.80]</span> en s'efforçant de former le tissu générateur lui-même par le
+chimérique et inintelligible assemblage d'une sorte de monades
+organiques, qui seraient dès lors les vrais éléments primordiaux de tout
+corps vivant. L'abus des recherches microscopiques, et le crédit exagéré
+qu'on accorde trop souvent à un moyen d'exploration aussi équivoque,
+contribuent surtout à donner une certaine spéciosité à cette fantastique
+théorie.... Il serait, ce me semble, conclut-il, impossible d'imaginer,
+dans l'ordre anatomique, une conception plus profondément irrationnelle,
+et qui fût plus propre à entraver directement les vrais progrès de la
+science.»<a name='FNanchor_26_26' id='FNanchor_26_26'></a><a href='#Footnote_26_26' class="fnanchor">[26]</a></p>
+
+<p>Comte taxe «d'absurde et d'illusoire», en principe, toute recherche qui
+prétendrait «rattacher le monde organique au monde inorganique autrement
+que par les lois fondamentales propres aux phénomènes généraux qui leur
+sont nécessairement communs».<a name='FNanchor_27_27' id='FNanchor_27_27'></a><a href='#Footnote_27_27' class="fnanchor">[27]</a>
+Il admet le <span class="pagenum">[p.81]</span> concept de
+molécules indivisibles dans la philosophie des sciences du monde
+inorganique, mais il proscrit sévèrement de la biologie le concept
+d'animalcules, de microorganismes qui formeraient les corps vivants. «Un
+organisme, dit-il, constitue, par sa nature, un tout nécessairement
+indivisible, que nous ne décomposons, d'après un simple artifice
+intellectuel, qu'afin de le mieux connaître, et en ayant toujours en vue
+une recomposition ultérieure. Or, le dernier terme de cette
+décomposition abstraite consiste dans l'idée de tissu, au delà de
+laquelle il ne peut réellement rien exister en anatomie, puisqu'il n'y
+aurait plus d'organisation.»<a name='FNanchor_28_28' id='FNanchor_28_28'></a><a href='#Footnote_28_28' class="fnanchor">[28]</a>
+</p>
+<p>Les limites que Comte assigne à la connaissance des lois de la vie
+offrent un caractère d'opportunité très remarquable. Mais le philosophe
+lui-même pensait là-dessus d'une manière différente. Il partageait à cet
+égard l'illusion d'un grand nombre de savants qui crurent solidement
+<span class="pagenum">[p.82]</span> légiférer pour l'avenir le plus lointain, alors qu'ils prenaient
+de simples et souvent fort douteuses mesures de police pour le moment
+présent. L'histoire des sciences abonde en faits pareils. Rappelons à ce
+propos l'instructive anecdote suivante. «Eviter la douleur dans les
+opérations», écrivait en 1839 un contemporain de notre philosophe, le
+célèbre chirurgien Velpeau, «est une chimère qu'il n'est plus permis de
+poursuivre aujourd'hui». On la poursuivit cependant si bien, que
+dix-sept ans plus tard Velpeau confessait <i>coram populo</i> son erreur. Les
+physiologistes furent donc sagement inspirés en n'écoutant pas, vers
+l'année 1840, l'avis malheureux «de renoncer à toute enquête sur les
+causes de la génération et du développement organique»; ni cet autre
+conseil «de concevoir l'irritabilité et la sensibilité comme une double
+propriété strictement primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les
+tissus qui en sont susceptibles, et, par suite, absolument inexplicable,
+au même degré, et par les mêmes motifs <span class="pagenum">[p.83]</span> philosophiques, que la
+pesanteur, la chaleur, etc.»<a name='FNanchor_29_29' id='FNanchor_29_29'></a><a href='#Footnote_29_29' class="fnanchor">[29]</a></p>
+
+<p>La faute de Comte s'éclaire par la prolixe discussion qu'il entame sur
+les mérites respectifs des théories biologiques de Barthez et de
+Bichat<a name='FNanchor_30_30' id='FNanchor_30_30'></a><a href='#Footnote_30_30' class="fnanchor">[30]</a>. Après avoir rappelé que l'<i>archée</i> de Van-Helmont était
+devenue, chez Stahl, l'<i>âme,</i> et chez Barthez, le <i>principe vital</i>.
+Comte assure que, «pour un ordre d'idées aussi chimérique, un tel
+changement d'énoncé indique nécessairement une modification effective de
+la pensée». Il croit, par suite, que la formule de Barthez trahit un
+état d'esprit plus éloigné de la théologie que ne l'était celui
+représenté par la formule de Stahl, qui conserve une supériorité
+analogue envers la formule de Van-Helmont. «Pour s'en convaincre,
+dit-il, il suffirait de considérer l'admirable discours préliminaire
+dans lequel Barthez établit, d'une manière si nette et si ferme, les
+caractères essentiels de la <span class="pagenum">[p.84]</span> saine méthode philosophique, après
+avoir si victorieusement démontré l'inanité nécessaire de toute
+tentative sur les causes primordiales et la nature intime des phénomènes
+d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute science réelle à la
+découverte de leurs <i>lois</i> effectives.» Se basant sur l'agnosticisme
+théorique de Barthez et sur l'intention qu'il lui prête de «dégager la
+biologie de la vaine tutelle métaphysique», Comte en conclut que le
+«principe vital» s'offre comme une entité <i>moins métaphysique</i> que les
+entités exprimées par les termes d' «âme» ou d'«archée»!
+«Malheureusement, ajoute-t-il, faute d'avoir étudié la méthode positive
+à sa véritable source, le système des sciences mathématiques, Barthez ne
+la connaissait point d'une manière assez complète ni assez familière
+pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée n'avortât point
+nécessairement et radicalement.» Aussi, à ses yeux, Barthez, «entraîné à
+son insu par la tendance même qu'il combattait», finit-il par «investir
+le principe vital <span class="pagenum">[p.85]</span> d'une existence réelle et très compliquée,
+quoique profondément inintelligible».<a name='FNanchor_31_31' id='FNanchor_31_31'></a><a href='#Footnote_31_31' class="fnanchor">[31]</a></p>
+
+
+<p>Mais notre philosophe ne tarde pas à reprendre pour son compte les
+errements de Barthez. En vain tente-t-il d'esquiver l'influence de
+l'époque. Ce n'est pas combattre la transcendance&mdash;c'est la favoriser
+plutôt et la fortifier&mdash;que d'admettre, par une hypothèse sciemment
+invérifiable, la réalité d'une existence dont la compréhension nous
+resterait à jamais interdite.</p>
+
+<p>Pliée sous ce joug, la science s'imprègne du; pur esprit métaphysique.
+Une logique rigoureuse préside aux conversions de cette sorte. Annoncer
+que nous ne saurons jamais ce qu'est la vie et attribuer à l'entité
+correspondante une existence effective, cela semble si bien la même
+chose, qu'en réalité Comte modifie seulement, comme le firent déjà Stahl
+et Barthez, la vieille étiquette de Van-Helmont. Au lieu du <span class="pagenum">[p.86]</span>
+principe vital, il invoque le mystère de la vie, les lois irréductibles
+de la science biologique. Voilà, pour parler son langage, un simple
+changement d'énoncé, une rénovation plus ou moins opportune de la forme
+où s'extériorise un concept. L'histoire de la philosophie est pleine
+d'avatars semblables. Nous n'en voulons pour preuve que l'oiseuse
+substitution, si chaudement préconisée par Comte, du terme <i>propriété</i>
+au terme <i>force</i><a name='FNanchor_32_32' id='FNanchor_32_32'></a><a href='#Footnote_32_32' class="fnanchor">[32]</a>. Les propriétés apparaissent, dans le <i>credo</i>
+positiviste, comme les limites extrêmes de notre connaissance. Mais, et
+cela saute aux yeux, les anciennes <i>forces</i> servaient le même dessein.
+«Il faut écarter toute vaine prétention à rechercher les <i>causes</i> des
+phénomènes, et ne se proposer que la découverte de leurs <i>lois</i>,»<a name='FNanchor_33_33' id='FNanchor_33_33'></a><a href='#Footnote_33_33' class="fnanchor">[33]</a> ne
+se lasse de répéter Comte, sans soupçonner la synonymie cachée de ces
+expressions: une <i>loi irréductible,</i> une <i>cause première</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.87]</span> Les positivistes désirent qu'on se borne à constater l'existence
+de certaines propriétés, sans essayer de pénétrer leur nature intime.
+Ils obligent, par suite, le philosophe à faire entrer en ligne l'idée
+d'Inconnaissable qui symbolise la somme totale des causes demeurées
+ainsi exclues de l'enquête scientifique. Mais le motif de l'ostracisme,
+quel est-il? Auguste Comte évite d'approfondir cette question délicate.
+Il aime mieux répondre, en praticien expert, que si l'on s'écarte de la
+sage réserve par lui recommandée, on s'épuise en efforts ingrats, on
+aboutit à des résultats négatifs. Soit. Mais cela empêche-t-il qu'en
+introduisant dans la philosophie l'idée de causes inscrutables, les
+positivistes ne se heurtent à une flagrante pétition de principe? Ils
+postulent l'irréductibilité essentielle de propriétés que la science
+s'évertue à réduire. En outre, le thème si usé de la faiblesse native,
+de l'impuissance radicale de l'esprit ressort d'une induction dont la
+banalité devait nécessairement plaire à la foule, <span class="pagenum">[p.88]</span> mais dont le
+pouvoir sur l'élite intellectuelle semble beaucoup plus problématique.
+Car cette induction est volontairement incomplète: accordant un crédit
+absolu à l'expérience du passé, elle s'obstine à ne pas vouloir la
+renouveler pour le temps présent.</p>
+
+<p>Mais revenons au <i>pluralisme</i> pratique par lequel Comte remplace son
+<i>monisme</i> de pure théorie. A cet égard, il nous paraît intéressant de
+rappeler la déclaration si nette qui termine la première leçon de son
+<i>Cours</i>. «En assignant, dit-il, pour but à la philosophie positive de
+résumer en un seul corps de doctrine homogène l'ensemble des
+connaissances acquises, relativement aux différents ordres de phénomènes
+naturels, il était loin de ma pensée de vouloir procéder à l'étude
+générale de ces phénomènes en les considérant tous comme des effets
+divers d'un principe unique.... Je considère ces entreprises
+d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique
+comme éminemment chimériques.... Je crois <span class="pagenum">[p.89]</span> que les moyens de
+l'esprit humain sont trop faibles, et l'univers trop compliqué pour
+qu'une telle perfection scientifique soit jamais à notre portée, et je
+pense, d'ailleurs, qu'on se forme généralement une idée très exagérée
+des avantages qui en résulteraient nécessairement, si elle était
+possible. Dans tous les cas il me semble évident que, vu l'état présent
+de nos connaissances, nous, en sommes encore beaucoup trop loin pour que
+de telles tentatives puissent être raisonnables avant un laps de temps
+considérable. Car, si on pouvait espérer d'y parvenir, ce ne pourrait
+être suivant moi, qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi
+positive la plus générale que nous connaissions, la loi de
+gravitation.... Le but de ce cours n'est nullement de présenter tous les
+phénomènes naturels comme étant au fond identiques, sauf la variété des
+circonstances. La philosophie positive serait sans doute plus parfaite
+s'il pouvait en être ainsi. Mais cette condition n'est nullement
+indispensable à sa <span class="pagenum">[p.90]</span> formation systématique, non plus qu'à la
+réalisation de ses grandes et heureuses conséquences.... Il n'est pas
+nécessaire que la doctrine soit une, il suffit qu'elle soit
+homogène.»<a name='FNanchor_34_34' id='FNanchor_34_34'></a><a href='#Footnote_34_34' class="fnanchor">[34]</a></p>
+
+<p>Si l'on médite ces paroles, on ne peut se défendre de les trouver
+significatives. On y voit l'esprit pratique s'armer contre l'esprit de
+théorie, et l'on y constate la défaite de ce dernier. En outre, ce même
+passage exemplifie la pénible méprise reprochée par Comte aux
+métaphysiciens et où il verse inconsciemment, à son tour, la confusion
+du concret et de l'abstrait.</p>
+
+<p>L'action pratique ne s'inquiète que du concret, du particulier, du
+multiple: le pluralisme est sa loi. La théorie, par contre, ne se soucie
+que de l'abstrait, du général, du semblable: sa loi est le monisme,
+l'identité rationnelle ou logique. Poursuivre dans l'<i>au-delà</i> une unité
+dépassant la synthèse qui, conçue par la science, détient <span class="pagenum">[p.91]</span> en
+germe l'équation finale de l'abstrait et du concret, c'est
+volontairement s'exposer à un malentendu. C'est vouloir atteindre
+l'unité supérieure d'un genre et de ses nombreuses espèces. C'est
+devenir la proie d'une illusion mentale comparable à la distraction
+physique qui nous pousserait à chercher très loin un objet proche de
+nous, mais que nous n'apercevons pas.</p>
+
+<p>Le monisme logique identifie les réalités dont la simple addition ne
+suffirait point à cette tâche. Le terme de pluralisme nous sert de signe
+abstrait pour exprimer la multitude des variétés concrètes, et de
+symbole indirect pour marquer le genre suprême qui les enclôt toutes. Le
+terme de monisme remplit un office sensiblement pareil. Il symbolise le
+genre ultime qui embrasse toutes les différences, il s'offre comme le
+signe abstrait désignant d'une façon indirecte la même somme éparse de
+réalités distinctes. Mais, s'il en est ainsi, si P = R, et M = R, il
+semble certain que P = M. Nous nous trouvons en face d'un seul et même
+fait, <span class="pagenum">[p.92]</span> envisagé par nous, successivement ou alternativement, de
+deux manières qui nous paraissent, de prime abord, différentes. Plus
+tard, et peu à peu, nous soupçonnons la vérité, nous commençons à
+entrevoir que l'univers est, successivement ou alternativement, figuré
+par nous à l'aide de deux genres synonymiques au lieu d'un seul. Nous
+nous rendons compte en même temps des routines mentales, des habitudes
+de l'esprit qui nous conduisent à opposer entre eux ces genres comme des
+contraires absolus, nous incitant par là à créer des antinomies
+insolubles.</p>
+
+<p>Le monisme ne peut être que rationnel, il ne peut se rapporter qu'à
+l'existence abstraite. Le pluralisme, en revanche, est empirique par
+définition, il ne peut concerner que l'existence concrète. Mais
+l'antinomie entre l'«abstrait» et le «concret», qui ici semble se
+substituer à l'opposition de l'«un» au «multiple», subit à son tour,
+lorsqu'elle se généralise ou s'universalise, l'action de la loi logique
+à <span class="pagenum">[p.93]</span> laquelle nous donnâmes le nom de loi d'identité des contraires.
+L'idée générale du concret ne renferme qu'une négation apparente et
+stérile de l'idée générale de l'abstrait. Des oppositions fécondes en
+résultats ne se peuvent manifester qu'entre les nombreuses idées
+particulières qui se rangent sous l'une ou l'autre de ces deux
+rubriques. De tels contrastes marquent l'existence d'un genre abstrait
+supérieur auquel ils se laissent ramener. Tous aboutissent fatalement au
+monisme logique. L'identité du «concret» et de l'«abstrait», posée en
+termes ultra-généraux ou universels, est donc loin de constituer une
+équation fausse, de se présenter comme une véritable confusion d'idées,
+ainsi que pensait et devait le croire Comte. Car, dans cette question de
+l'unité réelle ou scientifique de nos connaissances, il avait
+spontanément déserté le point de vue de la théorie pure, il s'était
+livré à la séduction des idées pratiques.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_19_19' id='Footnote_19_19'></a><a href='#FNanchor_19_19'><span class="label">[19]</span></a> <i>Cours</i>, vol. VI, p. 816.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_20_20' id='Footnote_20_20'></a><a href='#FNanchor_20_20'><span class="label">[20]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 817 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_21_21' id='Footnote_21_21'></a><a href='#FNanchor_21_21'><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 834.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_22_22' id='Footnote_22_22'></a><a href='#FNanchor_22_22'><span class="label">[22]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 835.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_23_23' id='Footnote_23_23'></a><a href='#FNanchor_23_23'><span class="label">[23]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 836.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_24_24' id='Footnote_24_24'></a><a href='#FNanchor_24_24'><span class="label">[24]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 837.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_25_25' id='Footnote_25_25'></a><a href='#FNanchor_25_25'><span class="label">[25]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lx, p. 842.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_26_26' id='Footnote_26_26'></a><a href='#FNanchor_26_26'><span class="label">[26]</span></a> <i>Cours</i>, vol. III, leçon xli, pp. 529-531.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_27_27' id='Footnote_27_27'></a><a href='#FNanchor_27_27'><span class="label">[27]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 531.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_28_28' id='Footnote_28_28'></a><a href='#FNanchor_28_28'><span class="label">[28]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 533-534.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_29_29' id='Footnote_29_29'></a><a href='#FNanchor_29_29'><span class="label">[29]</span></a> <i>Cours</i>, vol. III, leçon xliii, p. 683, et leçon
+xliv, p. 700</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_30_30' id='Footnote_30_30'></a><a href='#FNanchor_30_30'><span class="label">[30]</span></a> <i>Ibid.</i> leçon xliii, p. 646 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_31_31' id='Footnote_31_31'></a><a href='#FNanchor_31_31'><span class="label">[31]</span></a> <i>Cours</i>., tome III, leçon xliii, pp. 648-649.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_32_32' id='Footnote_32_32'></a><a href='#FNanchor_32_32'><span class="label">[32]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 652.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_33_33' id='Footnote_33_33'></a><a href='#FNanchor_33_33'><span class="label">[33]</span></a> <i>lbid</i>., p. 656.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_34_34' id='Footnote_34_34'></a><a href='#FNanchor_34_34'><span class="label">[34]</span></a> <i>Cours</i>, tome I, leçon i, pp. 52-55.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>III<span class="pagenum">[p.94]</span></h3>
+
+
+<p>Suivant une vue à laquelle Comte attache une grande valeur et qu'il
+développe en de longues pages, «une véritable unité philosophique exige
+l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur
+tous les autres».<a name='FNanchor_35_35' id='FNanchor_35_35'></a><a href='#Footnote_35_35' class="fnanchor">[35]</a> Mais tel aussi fut l'ingénieux artifice qu'imagina
+l'ancienne philosophie en sa poursuite de F uni té réelle des choses.
+Sous ce rapport, le positivisme ne se distingue guère des métaphysiques
+banales.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.95]</span> Il est indispensable, selon le fondateur de la philosophie
+positive, de déterminer «l'élément qui doit finalement prévaloir, non
+plus pour l'essor premier du génie positif, mais pour son actif
+développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux,
+mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin
+sociologique, à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes
+les spéculations réelles. Or, la constitution même de cette hiérarchie
+scientifique démontre qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu
+appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments
+philosophiques».<a name='FNanchor_36_36' id='FNanchor_36_36'></a><a href='#Footnote_36_36' class="fnanchor">[36]</a></p>
+
+<p>L'alternative posée par Comte nous semble condamnée par l'histoire de la
+philosophie, qui prouve surabondamment que si le premier et le dernier
+chaînon de la série scientifique jouèrent un rôle décisif dans la
+différenciation des systèmes, dans la constitution du matérialisme
+<span class="pagenum">[p.96]</span>et de l'idéalisme, le chaînon intermédiaire, le groupe des
+sciences de la vie, mérite un rang au moins égal. En effet, ce groupe
+régla l'évolution d'une métaphysique très importante,&mdash;le sensualisme
+(ou sensationnalisme).</p>
+
+<p>Comte aborde une discussion détaillée des titres respectifs à la
+prépondérance qui peuvent appartenir, d'une part, à la philosophie du
+savoir mathématique et, de l'autre, à celle du savoir sociologique.
+Bornons-nous à résumer ici ses principales conclusions.</p>
+
+<p>Il soutient que si l'esprit mathématique a dû nécessairement dominer
+sous le règne de l'<i>a priori</i>, l'esprit sociologique peut seul
+aujourd'hui diriger les spéculations générales, devenues enfin
+positives. Il nous décrit la lutte de ces deux principes comme «un
+déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment
+développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie
+philosophique». Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion
+mathématique, une vaine <span class="pagenum">[p.97]</span> systématisation, la philosophie réclamait
+inutilement contre l'oubli du point de vue humain. Mais les progrès
+récents du savoir, l'extension du caractère positif à tous les ordres de
+phénomènes, autorisent les conceptions sociologiques à reprendre
+l'ascendant qu'elles avaient perdu depuis la Renaissance.<a name='FNanchor_37_37' id='FNanchor_37_37'></a><a href='#Footnote_37_37' class="fnanchor">[37]</a></p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire combien ces vues me paraissent inexactes.
+L'histoire des systèmes n'a jamais constaté ni le prétendu abandon du
+point de vue humain, ni la déchéance, durant la période indiquée, des
+conceptions sociales. Tout au plus pourrait-on enregistrer vers notre
+époque, comme le double résultat du progrès des sciences naturelles et
+de l'essor rapide des idées matérialistes aux xvii<sup>e</sup> et
+xviii<sup>e</sup> siècles, une reprise plus ardente du vieux combat
+contre l'anthropomorphisme idéaliste ou sensualiste. Comte sacrifie au
+même esprit étroit lorsqu'il affirme que les <span class="pagenum">[p.98]</span> nombreuses
+tentatives faites dans les temps modernes pour instaurer une philosophie
+nouvelle, se recommandèrent des principes mathématiques, dont la grande
+construction cartésienne avait fourni le type générai<a name='FNanchor_38_38' id='FNanchor_38_38'></a><a href='#Footnote_38_38' class="fnanchor">[38]</a>. Cette
+appréciation ne convient pleinement qu'aux synthèses matérialistes. En
+revanche, Comte porte un jugement sage sur le «transport dans l'ordre
+physique et chimique du point de départ des conceptions universelles».
+Ce rêve correspond tellement au besoin d'unité éprouvé par les
+intelligences, que les philosophes, dit-il, se virent souvent entraînés,
+même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre
+de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens<a name='FNanchor_39_39' id='FNanchor_39_39'></a><a href='#Footnote_39_39' class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<p>Le vrai mode selon lequel doit «s'opérer la liaison des spéculations
+exactes» n'est certainement pas le mode sociologique préconisé en
+dernier lieu par le fondateur du positivisme.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.99]</span> Alors que des catégories entières et fondamentales de phénomènes
+se dérobaient aux méthodes scientifiques, il était sans doute permis de
+concevoir tous les groupes inconnus de faits comme réductibles aux
+groupes connus (induction matérialiste): ou, inversement, d'assimiler
+les faits connus aux faits inconnus (induction idéaliste); ou bien
+encore de ramener les uns et les autres au groupe intermédiaire, dans la
+connaissance et dans la réalité (induction sensualiste). Par cette série
+d'hypothèses universelles on apaisait, ne fût-ce que pour l'heure, le
+«tourment d'unité» qui harcelait l'intelligence. De semblables lacunes,
+de tels «trous» dans la trame continue du savoir, autorisaient le
+philosophe à choisir entre ce que Comte nomme «les deux marches
+contraires de notre esprit, l'une mathématique, et l'autre
+sociologique».</p>
+
+<p>Mais aujourd'hui que l'achèvement de la série des sciences se poursuit
+d'une façon de plus en plus active, par la constitution presque <span class="pagenum">[p.100]</span>
+simultanée de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, on se
+convainc sans peine que les orientations élémentaires de la philosophie
+furent autant de routes fausses, ou plutôt autant de véritables impasses
+acculant la logique dans les contradictions fâcheuses, la retenant
+prisonnière des antinomies sans issue possible. L'unité hypothétique,
+naguère suffisante, ne contente plus l'intelligence moderne qui à l'acte
+de foi préfère le doute systématique.</p>
+
+<p>Pareille chose s'était déjà vue, il est vrai, dans les annales de la
+pensée humaine. C'est une disposition d'esprit analogue qui donna, dans
+l'antiquité, et puis à l'aube des temps nouveaux, un éclat si grand à la
+philosophie sceptique. Mais le doute général des époques précédentes ne
+pouvait s'opposer qu'à la double unité atteinte par les «deux marches en
+sens contraire» du matérialisme et de l'idéalisme. Cela le rejeta
+lui-même dans le cul-de-sac sensualiste. De nos jours, s'appuyant sur
+l'échelle <span class="pagenum">[p.101]</span> théoriquement complète du savoir, le scepticisme
+prétend rencontrer de front et combattre à la fois les trois unités de
+l'ancienne métaphysique. Comment se terminera cette lutte grandiose, nul
+ne saurait le dire avec certitude. Mais sur ce terrain spécial, puisque
+d'ordre sociologique, les conjectures sont permises. Et l'on peut déjà
+prévoir que, lorsqu'on aura déterminé les caractères communs des vieux
+modes d'unifier les phénomènes, et qu'on aura établi les vraies causes
+de leur insuffisance, la philosophie cherchera le salut dans un
+renouvellement radical de sa méthode.</p>
+
+<p>Mais continuons notre revue des idées émises par Comte sur le problème
+de l'unité. La plus complexe des sciences doit exercer sur toutes les
+autres une sorte de domination, de souveraineté intellectuelle qui se
+justifie par des raisons nombreuses. L'un de ces motifs, sur lequel
+Comte insiste particulièrement, mérite d'être signalé. Il réside en
+cette remarque que, pour concevoir les droits de l'esprit sociologique à
+la <span class="pagenum">[p.102]</span> suprématie, il suffît d'envisager tous nos concepts comme
+autant de produits du développement de l'intelligence humaine<a name='FNanchor_40_40' id='FNanchor_40_40'></a><a href='#Footnote_40_40' class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+<p>L'argument n'est pas neuf. Il avait déjà servi aux philosophes, et Comte
+ne le rajeunit guère. En outre, dans l'espèce, il est peu convaincant.</p>
+
+<p>Ne sourions pas, comme de la plus futile des tautologies, de
+l'attribution d'un caractère profondément humain aux idées formées par
+notre intelligence. Ne courons pas légèrement le risque de manquer de
+respect à la mémoire de Kant croyant révolutionner le monde de la pensée
+par une semblable découverte, qui lui est d'ailleurs commune avec toutes
+les écoles idéalistes et sensualistes. Agissons envers, autrui comme
+nous eussions voulu qu'on agît envers nous. Poussons l'indulgence
+jusqu'à ses limites extrêmes et considérons la thèse des deux
+philosophes ainsi qu'une véritable donnée <span class="pagenum">[p.103]</span>scientifique. Nous
+devrons toutefois lui opposer une objection capitale. Une loi de logique
+n'existe-t-elle pas, en effet, d'après laquelle les attributs communs à
+toutes les parties d'un système n'influent en rien sur les relations
+mutuelles de ces parties? Et cette loi n'est-elle pas très générale,
+sinon universelle? Ne revêt-elle pas en mathématique la forme de
+l'axiome qu'une quantité égale ajoutée à tous les termes d'un rapport,
+ou retranchée de ces termes, ne change pas la valeur du rapport? Et ne
+la retrouve-t-on pas en mécanique sous le nom de loi de Galilée,
+affirmant l'indépendance, dans n'importe quel système de mouvements, des
+différents mouvements partiels à l'égard du mouvement général qui anime
+toutes les fractions du système? Quelque soit donc le caractère commun
+qu'il faille assigner aux conceptions humaines,&mdash;celui d'être <i>nos</i>
+conceptions, comme le disait Kant, ou celui de résulter d'une longue
+évolution spéculative de l'humanité vivant en groupes sociaux, comme le
+veut <span class="pagenum">[p.104]</span> Comte,&mdash;une fois qu'un tel caractère s'envisage comme
+appartenant à tous nos concepts, il ne saurait évidemment servir à les
+distinguer, à les différencier, il ne modifie en rien les rapports de
+ces concepts entre eux, il ne nous éclaire nullement sur leur nature.</p>
+
+<p>Nous admettons volontiers que le système total de nos idées, qui forme
+en même temps le système achevé de nos connaissances, soit un fait de
+sociologie, ou un fait de biologie et de sociologie à la fois, un fait
+de psychologie concrète, ce qui semble d'une vérité plus large ou plus
+entière. Mais une caractéristique aussi vague ne saurait influencer les
+rapports mutuels des divers éléments du système des sciences, en
+commençant par les conceptions mathématiques et en finissant par les
+conceptions sociales. Pour faire partie d'un vaste ensemble humain de
+connaissances, le savoir mathématique n'en demeure pas moins
+rigoureusement spécial; et comme tel, il n'offre aucune prise à
+l'ascendant de l'esprit sociologique. Une autonomie <span class="pagenum">[p.105]</span> égale, mais
+inverse, appartient manifestement à la sociologie. Une des plus graves
+erreurs de l'ancienne métaphysique a toujours été de sacrifier la
+spécialité à la généralité, et de méconnaître ainsi la grande loi de
+l'indépendance des mouvements relatifs dans son application au système
+complet de nos connaissances.</p>
+
+<p>Du reste, ce que nous avançons de la nature sociologique propre à
+l'ensemble du savoir se vérifie pour les deux autres attributs communs à
+toutes nos conceptions. Nous voulons parler des sommes de caractères
+qu'on résume, d'habitude, par les termes d'existence mécanique ou
+physico-chimique, et d'existence organique ou biologique. Car si nos
+conceptions sont des faits sociaux, elles sont aussi des faits
+mathématiques ou mécaniques, et des faits vitaux. On commet donc la même
+erreur en affirmant soit l'ascendant de l'esprit mathématique
+(matérialisme), soit celui de l'esprit psychologique ou sociologique
+(idéalisme), soit enfin la suprématie <span class="pagenum">[p.106]</span> de l'esprit biologique
+(sensualisme). Possédant à la fois trois caractères universels, le
+système intégral du savoir se plie à trois explications incomplètes et
+unilatérales. Mais l'exemple négatif de la métaphysique prouve qu'aucun
+des attributs énumérés ne saurait prévaloir dans un système harmonieux
+de nos acquêts cérébraux. Comte ne fait en somme que donner une
+expression nouvelle à l'ambitieux dessein de la philosophie sensualiste.
+Cela ressort avec évidence de son affirmation «qu'entre le mode
+mathématique (matérialisme) et l'ancien mode théologique et métaphysique
+(spiritualisme)» il a réalisé, «par la création de la sociologie (qui
+chez lui prolonge la biologie), un nouveau mode philosophique
+satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun des
+deux modes précédents avait en vue sans les remplir suffisamment»<a name='FNanchor_41_41' id='FNanchor_41_41'></a><a href='#Footnote_41_41' class="fnanchor">[41]</a>.
+Quant à la prétendue «aptitude de l'esprit sociologique <span class="pagenum">[p.107]</span> à
+diriger les méditations générales», elle a été maintes fois vue à
+l'oeuvre dans l'histoire de la pensée. Elle n'a rien à envier à
+l'évidente impuissance, sous ce rapport, de l'esprit mathématique<a name='FNanchor_42_42' id='FNanchor_42_42'></a><a href='#Footnote_42_42' class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Sans doute, pour bien philosopher, il est nécessaire, avant tout,
+d'acquérir un savoir suffisant sur les diverses catégories de faits
+généraux qu'on désire confronter entre eux. Comte le dit très sensément:
+«Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir systématiquement,
+comme je l'ai fait moi-même, à un lent et pénible apprentissage, à la
+fois scientifique et logique, fondé sur l'étude des diverses branches de
+la philosophie.»<a name='FNanchor_43_43' id='FNanchor_43_43'></a><a href='#Footnote_43_43' class="fnanchor">[43]</a> D'après les idées fort justes de l'auteur du <i>Cours
+de philosophie positive</i> sur les conditions qui, seules, peuvent assurer
+le succès du sociologue, celui-ci devra avoir préalablement étudié la
+série entière des <span class="pagenum">[p.108]</span> sciences fondamentales. Il appert donc que, de
+tons les savants spéciaux, le sociologue approchera le plus du
+philosophe idéal rêvé par Comte. D'autre part, il semble non moins
+certain que si l'explorateur du monde social se mettait à considérer les
+phénomènes mécaniques, physiques ou vitaux sous le seul point de vue de
+son étroite spécialité, il perdrait immédiatement les avantages
+essentiels de sa préparation encyclopédique.</p>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_35_35' id='Footnote_35_35'></a><a href='#FNanchor_35_35'><span class="label">[35]</span></a> <i>Cours</i>, tome I, leçon lviii, p. 650.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_36_36' id='Footnote_36_36'></a><a href='#FNanchor_36_36'><span class="label">[36]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 630-631.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_37_37' id='Footnote_37_37'></a><a href='#FNanchor_37_37'><span class="label">[37]</span></a> <i>Ibid.</i> pp. 652-653.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_38_38' id='Footnote_38_38'></a><a href='#FNanchor_38_38'><span class="label">[38]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 654.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_39_39' id='Footnote_39_39'></a><a href='#FNanchor_39_39'><span class="label">[39]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 655.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_40_40' id='Footnote_40_40'></a><a href='#FNanchor_40_40'><span class="label">[40]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 651 et 688.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_41_41' id='Footnote_41_41'></a><a href='#FNanchor_41_41'><span class="label">[41]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lviii, pp. 617-678.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_42_42' id='Footnote_42_42'></a><a href='#FNanchor_42_42'><span class="label">[42]</span></a> Voir la discussion de ce point dans ma <i>Sociologie,</i> pp.
+126-8, et surtout 133-138.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_43_43' id='Footnote_43_43'></a><a href='#FNanchor_43_43'><span class="label">[43]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, p. 685.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>IV<span class="pagenum">[p.109]</span></h3>
+
+
+<p>A coup sûr, ce n'est pas encore l'unité sociologique qui «dissipera
+l'antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles se
+rapportant au monde extérieur», antagonisme qui, selon Comte, «s'oppose,
+depuis vingt siècles, à l'état pleinement normal de la raison
+humaine».<a name='FNanchor_44_44' id='FNanchor_44_44'></a><a href='#Footnote_44_44' class="fnanchor">[44]</a></p>
+
+<p>Les illusions d'un grand nombre de penseurs s'expliquent en partie par
+l'absence, chez eux, d'opinions arrêtées sur la marche régulière du
+<span class="pagenum">[p.110]</span> développement de l'esprit humain et sur les attributs essentiels
+des divers modes de philosopher. Mais tout autre était la situation de
+Comte, l'un des plus énergiques pionniers de la nouvelle science
+sociale. La loi des trois états, la classification des disciplines
+abstraites, la détermination des principales méthodes du raisonnement
+général, ces services ne s'oublieront pas de sitôt dans l'histoire de la
+pensée. Il semble donc aussi intéressant qu'utile de relever les erreurs
+où tomba ce puissant cerveau, en des problèmes à la juste position
+desquels il avait, pour sa part, si fortement contribué.</p>
+
+<p>Désireux d'établir sur une base inébranlable «la suprématie
+intellectuelle du point de vue social», Comte se perd dans des
+contradictions sans issue.</p>
+
+<p>D'un côté, il soutient que «la préférence spontanée acquise par l'étude
+de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde
+extérieur, a déterminé le caractère nécessairement théologique de la
+philosophie initiale;» <span class="pagenum">[p.111]</span> que «les notions positives qui ont
+ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système
+primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études
+inorganiques» (première ébauche du matérialisme); que plus tard encore
+«la science inorganique s'est élevée contre l'ancienne unité
+théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude
+sociale dût prolonger longtemps encore son ascendant politique»; que
+c'est enfin «ainsi qu'a surgi, entre la philosophie naturelle et la
+philosophie morale, le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé
+l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit
+maintenant la dernière influence».<a name='FNanchor_45_45' id='FNanchor_45_45'></a><a href='#Footnote_45_45' class="fnanchor">[45]</a></p>
+
+<p>Et, d'un autre côté, le même penseur affirme que «l'extension de
+l'esprit positif aux spéculations morales et sociales vient spontanément
+dénouer une difficulté jusqu'alors inextricable; elle concilie, en ce
+qu'elles renfermaient de <span class="pagenum">[p.112]</span> légitime, les prétentions opposées
+soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques de la
+grande transition moderne». Que si l'on demande en quoi consiste cet
+apaisement, Comte a une réponse toute prête: «La positivité, dit-il, que
+l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique
+par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est
+irrévocablement établie.» La science particulière peut donc se déclarer
+satisfaite. Mais la philosophie ou science générale n'a pas non plus de
+motifs pour être mécontente. Car «la généralité dont la résistance
+théologico-métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les
+indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle
+n'a jamais pu l'être auparavant»;&mdash;et cela pour la raison bien simple
+qu' «entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue
+suprématie de l'intelligence, la philosophie positive tend à réaliser
+directement l'universelle prépondérance de la <i>morale</i>, que l'admirable
+<span class="pagenum">[p.113]</span> tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement
+proclamée, mais sans avoir pu la constituer, parce que la morale était
+alors subordonnée à une philosophie implicitement caduque».<a name='FNanchor_46_46' id='FNanchor_46_46'></a><a href='#Footnote_46_46' class="fnanchor">[46]</a></p>
+
+<p>Mais la philosophie positive n'aspire pas seulement à réaliser la fin
+que se proposaient la théologie et son meilleur porte-voix au moyen âge,
+le catholicisme; marchant dans la même route, elle s'efforce encore
+d'améliorer la conception religieuse de l'univers. Écoutons les paroles
+de Comte. «Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de
+Dieu, dit-il, ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées
+par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont,
+au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en
+stabilité, à celles qui caractérisent l'inaltérable notion de
+l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la
+<span class="pagenum">[p.114]</span> satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit
+intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme
+collectif.»<a name='FNanchor_47_47' id='FNanchor_47_47'></a><a href='#Footnote_47_47' class="fnanchor">[47]</a></p>
+
+<p>En vérité,&mdash;et si l'on songe que le concept de Dieu ne fut jamais qu'une
+négation fausse de l'univers et spécialement de sa fraction qui nous
+intéresse le plus: l'humanité,&mdash;on doit reconnaître que le but poursuivi
+par Comte coïncide dans ses lignes essentielles avec celui auquel
+tendaient toutes les métaphysiques et toutes les religions. L'unité
+morale qu'il nous recommande n'est qu'un développement ultérieur, et
+souvent un pastiche, de l'ancienne unité théologique. Et la philosophie
+morale qu'il veut instituer se présente comme l'héritière légitime et la
+continuatrice de l'oeuvre si brillamment commencée et conduite, de
+l'aveu du philosophe lui-même, par la théologie.</p>
+
+<p>Le point de vue exclusivement humain, social ou moral, qui avait déjà
+façonné toute la <span class="pagenum">[p.115]</span> philosophie pratique de Kant, atteint son
+apogée dans la philosophie positive de Comte. Il s'y élargit, il s'y
+acière, il prétend y régner en maître absolu. Mais donner à cette
+méthode une prépondérance marquée dans la conception théorique du monde,
+distincte par essence de sa conception pratique où s'épanouit la
+sociologie appliquée, c'est là, à notre sens, une des plus fâcheuses
+erreurs où puisse verser l'esprit de l'homme.</p>
+
+<p>En thèse générale, Comte n'apprécie pas assez ou déprécie trop la
+métaphysique. Continuellement il l'accuse de n'avoir été qu'une
+«négation vaine». Il ne s'aperçoit guère que le même reproche atteint
+toute croyance religieuse. Car la métaphysique ne fut jamais qu'une
+théologie soumise à l'influence du savoir déjà différencié en trois
+grands groupes de disciplines. Dans les systèmes mixtes, dans les
+philosophies éclectiques elles-mêmes, il est facile de dégager
+l'ascendant, pour employer le langage de Comte, soit de l'esprit
+mathématique, <span class="pagenum">[p.116]</span> soit de l'esprit biologique, soit de l'esprit
+sociologique. A son tour, la théologie n'a jamais été qu'une
+métaphysique avant la lettre, une philosophie non différenciée
+scientifiquement, une conception de l'univers propre aux époques où la
+science, demeurant indivise, confondait ses branches essentielles et
+offrait l'image parfaite du chaos. La théologie a survécu, il est vrai,
+à la différenciation du savoir. Elle est venue se ranger à côté de la
+métaphysique. Mais ce phénomène n'a rien d'extraordinaire. Il se produit
+en vertu des lois qui président à la stratification sociale et règlent
+la marche uniforme de ce qu'on nomme le progrès intellectuel.</p>
+
+<p>Comte plaçait la théologie primitive au-dessus de la théologie plus
+avancée, ou de la métaphysique au sens strict du mot. Il considérait la
+première ainsi qu'une phase organique de l'évolution mentale, semblable
+à la phase scientifique qu'il espérait inaugurer par son système. Et
+dans la seconde il n'apercevait qu'une phase critique ou, comme il
+aimait le dire, anarchique. <span class="pagenum">[p.117]</span> Les vieux chemins frayés par le
+monisme ne suffisaient pas aux ambitieuses visées du
+philosophe-novateur, si fier de sa belle vie de travail, si justement
+orgueilleux de son savoir encyclopédique. Certes, Comte ne s'aveuglait
+pas jusqu'à nier l'évidence. Il comprenait que la différenciation
+métaphysique avait été un progrès nécessaire. Mais l'idée même de
+progrès s'associait chez lui, d'une façon à peu près constante, avec
+l'idée de désordre. Le fondateur du positivisme a manifestement subi la
+forte influence du milieu social. Ses premières et ses plus durables
+impressions, il les reçut d'une époque encore imprégnée des souvenirs de
+la grande tourmente révolutionnaire. Tout ce qui apparaissait à son
+esprit comme crise, négation, doute, lui inspirait une invincible
+répugnance. Il réagissait d'instinct contre l'action dissolvante du
+scepticisme universel qui l'enveloppait, qui semblait vouloir étouffer
+son génie symétrique et organisateur. Ses nombreuses contradictions
+eurent pour <span class="pagenum">[p.118]</span> origine cette lutte, ces tiraillements intimes.</p>
+
+<p>Par là s'explique l'apparente incohérence des trois tentatives faites
+par Comte afin de saisir l'unité réelle et logique des choses. Je veux
+parler de son monisme matérialiste, proclamant l'universelle valeur des
+lois mécaniques qui gouvernent la nature; puis de son monisme idéaliste
+proposant l'universalité inverse du point de vue humain et social; et
+enfin de son monisme sensualiste se faisant jour et s'affirmant en sa
+théorie de la connaissance.</p>
+
+<p>Au reste, Comte est loin d'être un «isolé» dans la pléiade des penseurs
+nouveaux. Plus d'un, parmi ceux-là, sentit vivement et vanta la
+supériorité des époques de foi, de concentration mentale, sur les
+périodes de doute, de dispersion intellectuelle. Avec sa morale
+pratique, Kant avait déjà ouvert le règne du positivisme s'accommodant
+de tout, même de la croyance sans preuve, même de l'illusion consciente,
+plutôt que de faire la part trop large <span class="pagenum">[p.119]</span> au scepticisme effréné de
+la recherche philosophique, au heurt désordonné des convictions, à
+l'anarchie morale et sociale. Le néo-criticisme, avec ses allures
+équivoques et sa pointilleuse discussion des thèses «à côté», ne fit
+rien pour parer aux multiples dangers de cet état des consciences. A la
+métaphysique affaiblie par l'âge des idées, épuisée par l'excès des
+controverses, quelques esprits tentèrent d'infuser un sang nouveau en la
+présentant au monde comme une haute et pure esthétique, une merveilleuse
+orchestration de concepts, de généralités, d'hypothèses. La réaction
+s'accentua encore dans les doctrines qui suivirent le positivisme. Entre
+les mains de Spencer, l'agnosticisme redevint une franche théologie
+vague, une religion <i>amorphe</i>. Ainsi devait se consommer un grand
+mouvement intellectuel dont les origines remontent bien au delà de la
+critique de Kant.</p>
+
+<p>Tel passage de la cinquante-huitième leçon du <i>Cours de philosophie
+positive</i> fait nettement <span class="pagenum">[p.120]</span> ressortir l'un des principaux
+caractères du monisme sociologique où aboutit la pensée de Comte. Voici
+cette page importante.</p>
+
+<p>«Quand la profonde insuffisance de l'esprit mathématique, y lisons-nous,
+fut devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit,
+dont la positivité rationnelle commençait à prendre un essor décisif,
+s'efforça, à son tour, de devenir la base directe et principale de la
+coordination positive.... Ce nouvel effort indiquait, sans doute, un
+véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la
+généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf
+son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce
+progrès radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à
+une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations
+nécessaires entre la biologie et la sociologie.... De quelque manière,
+soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la
+science de l'individu, elle doit être <span class="pagenum">[p.121]</span> impuissante à construire
+aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à
+l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est,
+au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes
+les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus
+directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation
+effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à
+présent si incertaine.... Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un
+dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les
+phases physico-chimique et astronomique.... Tant qu'il ne s'est point
+élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation,
+l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui
+conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable
+philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique
+régime mental.»<a name='FNanchor_48_48' id='FNanchor_48_48'></a><a href='#Footnote_48_48' class="fnanchor">[48]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.122]</span> Sans doute, Comte se représente l'esprit scientifique
+envahissant peu à peu toutes les parties du savoir, et sans doute aussi
+il considère cette expansion graduelle comme une condition inéluctable
+pour qu'apparaisse la philosophie positive. Mais il se demande, en
+outre, ce que sera cette dernière doctrine, comment elle accomplira son
+rôle de conception générale du monde, par quel lien universel elle
+reliera entre eux les divers ordres de connaissances, en un mot, quelle
+sorte de monisme elle instituera, à la place de l'unité théologique et
+de l'unité métaphysique, reconnues pour insuffisantes et définitivement
+condamnées.</p>
+
+<p>Ce point précisément s'éclaire par les premières phrases du passage
+cité. Elles prouvent que Comte ne se montre nullement hostile à l'idée
+d'un centre philosophique généralisateur, d'une unité qui embrasserait
+l'ensemble des phénomènes. Et elles prouvent encore qu'un tel centre, il
+ne le place ni dans la <span class="pagenum">[p.123]</span> matière, avec les penseurs qui
+subordonnent la philosophie à la chimie, à la physique, à l'astronomie
+(préparation nécessaire et préliminaire); ni dans le principe de vie,
+avec les philosophes qui accordent la préséance au point de vue
+biologique (préparation dernière, progrès indiscutable, et en même temps
+utopie basée sur l'exagération des liens qui unissent la biologie et la
+sociologie);&mdash;mais dans quelque chose que Comte ne nomme pas, comme il
+n'a pas nommé la matière et la vie, dans quelque chose qui, à son tour,
+fait passer le sceptre philosophique aux mains de la science des
+collectivités humaines. En quoi consiste donc ce troisième principe, ce
+nouveau foyer de généralisation interscientifique, cette dernière source
+vive du monisme universel? A notre avis, en repoussant successivement
+les principes unificateurs du matérialisme et du sensualisme, Comte,
+dans le cas qui nous occupe, prend, sans le remarquer, une position très
+voisine de l'idéalisme. En effet, la souveraineté de la <span class="pagenum">[p.124]</span>
+sociologie ne saurait ni s'exercer, ni même se comprendre sans cet
+appoint indispensable; la suprématie du principe idéologique.</p>
+
+<p>J'ai à peine besoin d'ajouter que Comte n'est pas un idéaliste dans le
+sens vulgaire du mot. Comme Kant, comme Spencer, comme la plupart des
+penseurs modernes, il se contredit sans cesse lui-même. Notre temps est
+notoirement une période de transition. Tout s'y choque et s'y mêle, les
+moeurs, les droits, les devoirs, les vérités, les erreurs, les doctrines
+de la science et les enseignements de la philosophie. Chaque époque
+enfante une conception du monde à son image. Le fondateur du positivisme
+avoue noblement sa dette au passé: «Mon effort philosophique, dit-il,
+résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions
+préliminaires, la tentative de Bacon et celle de Descartes».<a name='FNanchor_49_49' id='FNanchor_49_49'></a><a href='#Footnote_49_49' class="fnanchor">[49]</a> Mais
+assailli par les besoins et les doutes du temps présent,<span class="pagenum">[p.125]</span> il penche, en
+dernier lieu, pour ce qui concerne la recherche de l'unité du monde,
+vers l'illusion qui offrait le plus d'affinité avec la phase primitive
+du développement philosophique, ou la plus proche parenté avec la
+théologie qu'il honorait grandement.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>V<span class="pagenum">[p.126]</span></h3>
+
+
+<p>Les incertitudes de la pensée se pressent en foule dans les
+développements que Comte apporte à sa célèbre théorie sur
+l'irréductibilité finale des grandes classes de propriétés naturelles.
+Les conclusions auxquelles il arrive heurtent avec violence le monisme
+mécanique d'abord prôné par lui dans quelques pages qui resteront
+peut-être parmi les plus curieuses de son <i>Cours</i>. Ailleurs, son
+pluralisme scientifique se trouve aux prises avec son monisme «humain ou
+social», cette forme plus tardive, plus mûrie de ses aspirations
+unitaires. Mais <span class="pagenum">[p.127]</span> cette double antinomie ne clôt pas la série des
+contradictions où se débat la doctrine officielle du positivisme.</p>
+
+<p>En effet, loin de s'offrir comme immanent ou naturaliste, le pluralisme
+d'Auguste Comte se présente comme fondé sur sa théorie du savoir et sur
+l'idée-mère de celle-ci, la limitation organique de nos facultés de
+connaître. Les phénomènes formeront toujours des groupes qu'il nous sera
+impossible de réduire les uns aux autres. «Que l'esprit humain sache
+donc», s'écrie Comte indigné par certaines recherches imprudentes de ses
+contemporains, «renoncer enfin à l'irrationnelle poursuite d'une vaine
+unité scientifique, et reconnaisse que les catégories radicalement
+distinctes de phénomènes hétérogènes sont plus nombreuses que ne le
+suppose une systématisation vicieuse!»<a name='FNanchor_50_50' id='FNanchor_50_50'></a><a href='#Footnote_50_50' class="fnanchor">[50]</a></p>
+
+<p>Les erreurs de fait où Comte échoue à la <span class="pagenum">[p.128]</span> suite de son pluralisme
+dogmatique, sont trop connues pour que je les relève ici par le détail.
+Il suffira, à cet égard, de rappeler les exhortations, restées par
+bonheur inefficaces, qu'il adresse aux physiciens pour les engager à
+s'abstenir désormais de rattacher, par aucune fiction scientifique, les
+phénomènes de la lumière à ceux du mouvement, vu leur hétérogénéité
+radicale»;<a name='FNanchor_51_51' id='FNanchor_51_51'></a><a href='#Footnote_51_51' class="fnanchor">[51]</a> ou ses idées relatives à la théorie de la vision qui
+devra cesser de faire partie de l'optique pour être traitée par les
+seuls physiologistes<a name='FNanchor_52_52' id='FNanchor_52_52'></a><a href='#Footnote_52_52' class="fnanchor">[52]</a>; ou encore sa condamnation formelle de toute
+tentative ayant pour but d'expliquer la couleur spécifique des corps par
+les lois générales de la physique et les lois du mouvement, etc.<a name='FNanchor_53_53' id='FNanchor_53_53'></a><a href='#Footnote_53_53' class="fnanchor">[53]</a></p>
+
+<p>Comte semble ne pas se douter d'un reproche qu'on peut lui faire et qui
+a son <span class="pagenum">[p.129]</span> importance. Il ne voit pas que, transposé de la pratique
+dans la théorie, érigé en principe directeur de la philosophie, envisagé
+comme la pierre d'assise de toute méthodologie future, son pluralisme
+scientifique se ramène infailliblement à l'éternel jeu de bascule des
+idées pures et des distinctions surabstraites. N'est-il pas manifeste,
+en effet, que les concepts de pesanteur, de calorique, de lumière,
+d'irritabilité, de sensibilité, etc., qu'il nous adjure d'accepter pour
+des bornes immuables de la raison et du savoir, que toutes ces idées
+«présentent le caractère essentiel des explications métaphysiques», ou
+ce trait commun d'être «la simple et naïve reproduction, en termes
+abstraits, de l'énoncé du phénomène»?<a name='FNanchor_54_54' id='FNanchor_54_54'></a><a href='#Footnote_54_54' class="fnanchor">[54]</a> N'est-il pas sûr, en d'autres
+termes, que les «propriétés irréductibles» de Comte tiennent dans la
+science contemporaine un rôle qui se laisse malaisément distinguer de
+celui que jouèrent, dans le <span class="pagenum">[p.130]</span> savoir médiéval, les essences et les
+entités scolastiques? Et n'en doit-on pas conclure que son pluralisme
+théorique demeure aussi entaché d'<i>a priori</i> que pouvaient l'être les
+plus audacieuses envolées du monisme transcendant? Car il faut se garder
+de confondre ce pluralisme principiel qui est une survivance, un
+reliquat d'une phase déjà parcourue, avec le pluralisme effectif qui
+s'impose à toute recherche empirique et, par là, nécessairement
+spéciale.</p>
+
+<p>Certes, reproduire, en termes abstraits, un fait ou plutôt un groupe
+plus ou moins considérable de faits, cela n'est pas toujours une pure
+tautologie, ni même une mince affaire. Tout savoir se réduit, en
+définitive, à la traduction du concret par l'abstrait, du particulier
+par le général, du multiple par l'un. Mais il y a abstraction et
+abstraction, comme il y a science et science. Personne ne nie que la
+quantité et la qualité de nos acquêts scientifiques ne dépendent de la
+quantité et de la qualité de nos idées abstraites. Or donc, et si
+<span class="pagenum">[p.131]</span> même on néglige la question de qualité, ne sait-on pas que le
+nombre des grandes idées scientifiques est toujours en rapport inverse
+de la perfection atteinte par les groupes correspondants de
+connaissances?</p>
+
+<p>Durant ses premières phases de développement, toute science abonde en
+notions abstraites des degrés inférieurs; elle souffre, en outre, d'une
+nomenclature complexe. La diminution du nombre des concepts abstraits
+indépendants et la simplification de la terminologie forment, par
+contre, les signes habituels où se reconnaissent les progrès durables
+dans les différentes branches positives du savoir. Cette observation
+touche, croyons-nous, au fond même du débat sur les mérites
+scientifiques respectifs du pluralisme et du monisme. A cet égard, le
+premier se signale comme une nécessité d'ordre pratique, et le second
+comme la condition théorique fondamentale de toute connaissance. C'est
+malgré nous que nous acceptons la multiplicité des phénomènes, c'est
+<span class="pagenum">[p.132]</span> à contre-coeur que nous la subissons, et jamais nous ne perdons
+complètement l'espoir de secouer un joug si lourd. La recherche de
+l'unité du monde nous emplit, au contraire, d'une ferveur joyeuse et
+désintéressée qui est comme la marque originelle des aspirations
+idéales.</p>
+
+<p>Dans la pensée de son fondateur, le positivisme ne devait pas déchoir du
+rang de philosophie, pour s'abaisser jusqu'à l'empirisme pur et simple.
+Coûte que coûte, donc, il fallait atténuer et corriger les côtés
+vraiment excessifs du pluralisme doctrinal. Assidu à cette tâche, Comte
+espéra la remplir en proclamant la souveraineté, la prépondérance du
+point de vue social ou moral. Mais l'effort, si louable pour tant
+d'autres raisons, ne manifeste qu'une originalité de surface. Le
+«sociologisme» de Comte n'est pas une nouveauté. Plutôt nous apparaît-il
+comme l'écho, répercuté d'âge en âge, de l'aristotélienne théorie du
+«cosmos organique» qui fut, à son tour, la fille légitime <span class="pagenum">[p.133]</span> de
+l'anthropomorphisme téléologique.</p>
+
+<p>Déférant la primauté à la sociologie et à son point de vue spécial,
+Comte, qu'il le veuille ou non, se range parmi les défenseurs des
+avantages de la théorie organique de l'univers sur sa théorie purement
+mécanique. Lui aussi, par suite, devait croire que le mécanisme explique
+une partie de la nature, et que le «sociologisme» ou l'«organicisme»
+explique toute la nature. Mais une telle doctrine nous semble aussi
+étroite qu'incomplète. Sur les deux points de vue, le mécanique et
+l'organique ne possèdent qu'une valeur conventionnelle: Ils expriment
+une simple différence de degré dans l'enchevêtrement des causes qui
+produisent tantôt les phénomènes physico-chimiques, tantôt les
+phénomènes vitaux et sociaux. La causalité organique est infiniment plus
+complexe et, partant, moins connue, que la causalité mécanique. Ce n'est
+pas là, certes, un motif rationnel pour y voir le type primordial de la
+causalité. Le savant, pour qui la notion de <span class="pagenum">[p.134]</span> <i>degré</i> présente une
+importance réelle, doit se garder avec soin de hâtivement ramener
+l'organisme au mécanisme, et vice versa. Mais le philosophe, lorsqu'il
+identifie de semblables concepts, ne doit jamais, lui non plus, oublier
+que ses généralisations poursuivent une fin logique seulement. La
+causalité philosophique, la causalité générale ou universelle, ne
+saurait, en vérité, être ni mécanique, ni organique. Dans le premier
+cas, le penseur trébuche dans les contradictions du matérialisme, et
+dans le second, il devient la proie de l'illusion téléologique. Auguste
+Comte n'évita ni l'un, ni l'autre de ces pièges.</p>
+
+<div class="footnotes">
+
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_44_44' id='Footnote_44_44'></a><a href='#FNanchor_44_44'><span class="label">[44]</span></a> <i>Cours</i>, tome VI, leçon lviii, p. 686.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_45_45' id='Footnote_45_45'></a><a href='#FNanchor_45_45'><span class="label">[45]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 687, 688.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_46_46' id='Footnote_46_46'></a><a href='#FNanchor_46_46'><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, pp. 689, 690, 691.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_47_47' id='Footnote_47_47'></a><a href='#FNanchor_47_47'><span class="label">[47]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 691.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_48_48' id='Footnote_48_48'></a><a href='#FNanchor_48_48'><span class="label">[48]</span></a> <i>Cours</i>, vol. VI, leçon lviii, pp. 693, 694.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_49_49' id='Footnote_49_49'></a><a href='#FNanchor_49_49'><span class="label">[49]</span></a> <i>Ibid</i>., p. 695.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_50_50' id='Footnote_50_50'></a><a href='#FNanchor_50_50'><span class="label">[50]</span></a> <i>Cours</i>, tome II, leçon xxxiii, p. 649.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_51_51' id='Footnote_51_51'></a><a href='#FNanchor_51_51'><span class="label">[51]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 649, 650.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_52_52' id='Footnote_52_52'></a><a href='#FNanchor_52_52'><span class="label">[52]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 653.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_53_53' id='Footnote_53_53'></a><a href='#FNanchor_53_53'><span class="label">[53]</span></a> <i>Ibid</i>., pp. 653, 654. Voyez aussi, dans le même tome, la
+leçon xxxv et, dans le tome suivant, les leçons xxxv et xl.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_54_54' id='Footnote_54_54'></a><a href='#FNanchor_54_54'><span class="label">[54]</span></a> <i>Cours</i>, tome III, leçon xxxv, p. 50.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2><a name='LIVRE_III'></a>LIVRE III<span class="pagenum">[p.135]</span></h2>
+
+<h2>LE MONISME DE H. SPENCER</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Le problème du <i>multiple</i> et de <i>l'un</i> préoccupa beaucoup M. Spencer. Le
+souci de concilier la variété des phénomènes avec leur identité présumée
+l'obséda constamment: d'où surgit peut-être la forme nouvelle que le
+criticisme et le positivisme combinés reçurent dans la philosophie de
+l'évolution.</p>
+
+<p>La construction dogmatique due au chef de cette grande école possède une
+part qui revient <span class="pagenum">[p.136]</span> à l'expérience spéciale ou scientifique, et une
+autre qui appartient à l'hypothèse universelle ou philosophique. Dans
+cette dernière partie il agite la question métempirique de l'Un-Tout.</p>
+
+<p>Voici d'ailleurs, démontées une à une, pour ainsi dire, les cinq pièces
+ou thèses principales qui commandent l'ontologie du système spencérien:</p>
+
+<p>1° Un critérium expérimental de toute vérité, fourni par la simple
+analyse des faits de conscience; 2° Une classification empirique de ces
+mêmes faits en objet et sujet; 3° L'hypothèse (suggérée par le principe
+de causalité et les habitudes d'esprit correspondantes) d'une réalité
+située au delà de la conscience; 4° Deux hypothèses qui dérivent de
+l'hypothèse du «transconscient» et dont l'une nous fait voir dans la
+classe «conscience», groupe «objet», un simple effet de la cause
+première inconnaissable, tandis que l'autre nous conduit à envisager la
+classe «conscience», groupe «sujet», comme un effet du groupe «objet»;
+5° Une <span class="pagenum">[p.137]</span> nouvelle classification empirique des faits de
+conscience, distingués non plus comme objet et sujet, mais comme
+coexistants et successifs (occupant l'espace ou le temps).</p>
+
+<p>Examinons ces points essentiels.</p>
+
+<p>1° <i>Critérium ultime de toute vérité expérimentale</i>.</p>
+
+<p>Accordons à M. Spencer la synonymie parfaite de la connaissance et de
+l'expérience. Accordons-lui encore que la connaissance ne dépasse jamais
+la conscience. Des associations d'états de conscience,&mdash;voilà pour nous
+tout l'univers, et toute la pensée. Ces groupements possèdent les degrés
+les plus variés de cohésion, depuis les plus faibles jusqu'à
+l'indissolubilité absolue. La cohésion facilement dissoluble unit des
+états de conscience qui se peuvent séparer en deux groupes moins vastes,
+puis en quatre (ou, si l'on omet l'une des associations partielles, en
+trois), et ainsi de suite. C'est de la sorte que l'esprit procède dans
+sa marche <span class="pagenum">[p.138]</span> du général au particulier, de l'unité abstraite (et en
+ce sens nouménale) à la variété concrète (et en ce sens phénoménale). Au
+contraire, la cohésion indissoluble, alors que le sujet ne se distingue
+plus du prédicat, constitue l'abstraction, la généralité telle quelle.
+L'exemple choisi par M. Spencer appuie ces définitions. Il est
+impossible, selon lui, de penser le mouvement sans penser en même temps
+quelque chose qui se meut, on n'arrive pas à opposer entre eux ces deux
+états de conscience.</p>
+
+<p>Mais comment accepter l'existence de <i>deux</i> états conscientiels
+<i>indissolubles</i>? Une semblable thèse n'équivaut-elle pas, en logique
+ordinaire, à la supposition que deux sont deux et ne le sont point en
+même temps?</p>
+
+<p>On ne peut expliquer l'indissolubilité conscientielle, dit encore le
+même philosophe, et son corollaire, l'inconcevabilité du contraire
+simultané. Il y a là une loi universelle, dernière, de l'esprit. M.
+Spencer nous semble trop s'avancer. L'inséparabilité dans la conscience
+<span class="pagenum">[p.139]</span> des abstractions «mouvement» et «mobile» lui apparaîtrait-elle
+donc comme dépassant le simple constat d'une synonymie verbale de ces
+termes? L'illusion consiste à prendre une différenciation formelle, due
+à nos coutumes mentales, sinon grammaticales, pour une différenciation
+effective.</p>
+
+<p>Pouvons-nous voir dans l'inconcevabilité du contraire le critérium
+dernier de la vérité? Oui, certes, tant que notre esprit monte ou
+descend l'échelle abstractive, tant que nous passons soit de l'abstrait
+au concret, soit du concret à l'abstrait, tant que nous avons affaire à
+des genres que nous dispersons en espèces, ou à des espèces que nous
+réunissons, en genres. L'inconcevabilité du contraire exprime justement
+ici l'identité de l'identique. Qu'un cheval ne puisse être en même temps
+un non-cheval, soit un homme, veut dire que nous ne considérons pas
+alors le genre unificateur «animal», mais seulement quelques-unes de ses
+espèces.</p>
+
+<p>Mais l'inconcevabilité du contraire cesse <span class="pagenum">[p.140]</span> d'être pour nous ce
+guide sûr, lorsque nous nous arrêtons à l'abstrait pur et simple, sans
+intention de retour en arrière, au concret, ou de marche en avant, à une
+existence générique plus haute. L'abstraction en soi ou, par le fait,
+ses derniers degrés (variables selon les époques et les individus) ne se
+soumettent plus à cette épreuve logique. La simultanéité de la négation
+et de l'affirmation paraît inconcevable par suite d'une pratique de
+l'esprit contractée dans le commerce habituel des généralités d'un degré
+inférieur. Mais le critérium de l'inconcevabilité ne s'applique pas au
+cas de l'abstrait tel quel, la négation se présentant dès lors comme
+fausse, ou comme réaffirmant en réalité ce qu'elle nie en apparence.
+L'univers (l'être) ne peut comprendre en même temps le non-univers
+(Dieu). Ce raisonnement qui semble juste selon la logique formelle,
+oppose, en réalité, deux pseudo-espèces qui ne se résument point par un
+genre supérieur, et qui par suite sont deux signes différents pour
+exprimer la même chose.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.141]</span> En somme, la preuve de l'inconcevabilité, que préconisent tous
+les logiciens et les philosophes, résulte d'une observation
+superficielle des phénomènes psychiques. En faire la base d'une
+conception du monde équivaut à prendre l'illusion comme signe de la
+vérité, pour la classe même de concepts dont la philosophie se préoccupe
+avant tout, les abstractions dernières. L'Inconcevable doit aller
+rejoindre l'Inconnaissable: excellentes choses toutes deux à leur place
+et dans leurs vraies limites, où la première signale l'inconçu générique
+(ainsi la possibilité «non-cheval» niée du cheval exprime la
+non-conception du genre supérieur «animal»), et où la seconde représente
+l'inconnu, également générique. Mais ces deux termes ne valent que par
+apparence la où on les applique d'habitude. La psychologie enfantine de
+nos jours et la présomption qui caractérise le raisonnement <i>ad
+judicium</i> exagèrent trop leur portée.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.142]</span> 2° <i>Classification des faits de conscience en sujet, ou classe
+des états internes, et objet, ou classe des états externes</i>.</p>
+
+<p>Voilà, selon M. Spencer, une vérité non plus de l'ordre logique, mais de
+l'ordre des existences. Voilà plutôt, dirais-je, une criante pétition de
+principe et un singulier malentendu. L'opposition de l'ordre logique à
+l'ordre réel forme la chose même qu'il faudrait prouver et que M.
+Spencer réfute, au contraire, et réfute sans appel, puisqu'il considère
+les états internes (sujet) et les états externes (objet) comme deux
+espèces d'un genre unique supérieur,&mdash;la conscience.</p>
+
+<p>3° <i>Hypothèse d'une réalité située au delà de la conscience</i>.</p>
+
+<p>Selon M. Spencer, les états internes s'engendrent les uns les autres et
+s'arrangent en séries ininterrompues tant qu'elles ne sont pas brisées
+par l'intervention d'un état externe, et les externes s'engendrent de la
+même façon pour <span class="pagenum">[p.143]</span> former des séries analogues. Cette double genèse
+semble exacte; mais elle ne se rapporte qu'aux états conscientiels
+considérés comme des phénomènes concrets ou des abstractions d'un degré
+inférieur. Il se présente cependant, continue M. Spencer, des cas où les
+deux séries s'arrêtent brusquement: nous avons, dans les deux classes,
+des états auxquels on ne peut plus assigner des antécédents de la même
+classe, ni de la classe parallèle. Alors un fait remarquable se produit.
+Plié à la coutume d'affirmer un antécédent dans la série, l'esprit,
+plutôt que de renoncer à cette habitude, suppose un antécédent
+insaisissable, un mode de l'être qui n'apparaît pas dans la conscience.
+En vérité, nous eussions dû postuler deux sortes d'antécédences
+inconnaissables, l'une pour la série des états externes, et l'autre pour
+celle des états internes; mais, guidé par le précepte logique&mdash;<i>entia
+non sunt multiplicanda praeter necessitatem</i>, nous préférons bâtir une
+nouvelle hypothèse. Nous supposons que les deux antécédences <span class="pagenum">[p.144]</span>
+rentrent dans une seule et même classe. On ne peut dire ce qu'est cette
+classe, on ne peut que la déclarer réelle. Elle persiste, non dans la
+conscience, sous tel ou tel aspect, mais hors de l'esprit, sans forme
+déterminée, comme une pure puissance.</p>
+
+<p>Les procédés de la fantasmagorie logique ne furent jamais sérieusement
+étudiés par les psychologues qui sur ce point, comme sur les autres,
+demeurent inférieurs aux physiciens. Aussi ne se découvre-t-elle pas à
+l'aise la lanterne magique que manie M. Spencer en illusionniste
+consommé. Tout nous pousse à croire, cependant, que dans ce jeu d'images
+fantastiques, où «l'inconnaissable» croise sans cesse «l'inconcevable»,
+l'erreur provient de ce que nous méconnaissons certaines lois de notre
+esprit. Elle pourrait donc se dissiper par suite de leur application
+rationnelle.</p>
+
+<p>Examinons le point de départ du raisonnement de M. Spencer.</p>
+
+<p>Au lieu d'envisager la série des états internes <span class="pagenum">[p.145]</span> de la conscience
+et la série de ses états externes comme des espèces concrètes, il les
+pose d'emblée comme deux abstractions dernières, ultimes, irréductibles.
+Aussitôt la généralité ou <i>identité de genre</i> prend chez lui la place de
+la spécialité ou <i>différence d'espèce</i>. Mais la généralité supprimant
+toute opposition en faveur et au profit de l'harmonie, de l'unité tant
+poursuivie par l'esprit, le sujet et l'objet se combinent nécessairement
+en un concept unique,&mdash;qui est l'<i>être</i>. Or, toute abstraction pure
+peut se considérer: 1° comme telle, c'est-à-dire comme quelque chose
+d'absolument réfractaire à une généralisation ultérieure; et 2° comme un
+phénomène psychique, partant, très particulier et, partant,
+généralisable. Dans la suite, nous confondons ces deux points de vue,
+originairement si distincts, et nous tombons en une foule d'erreurs de
+pure forme que nous prenons pour autant de pénibles conflits de la
+raison avec elle-même. En effet, l'abstraction traitée par nous tantôt
+comme une généralité <span class="pagenum">[p.146]</span> dernière, et tantôt comme un phénomène des
+plus particuliers, nous semble tantôt échapper à la loi de causalité, et
+tantôt retomber sous cette loi.</p>
+
+<p>La loi de causalité&mdash;on ne s'en rend pas assez compte&mdash;ne saurait
+s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour,
+supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait.
+Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit,
+qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le
+processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi
+identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment
+où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque
+chose qui lui apparaît comme <i>l'essence impénétrable</i> du phénomène, mais
+qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une
+<i>généralisation ultime</i>.</p>
+
+<p>On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette
+brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point
+<span class="pagenum">[p.147]</span> ne varie pas, quelle que soit la catégorie des <i>faits</i> qui
+occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans
+l'ordre sériel des <i>causes</i>, d'une généralité quelconque à une
+généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène
+nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut
+ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les
+degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère
+passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos
+efforts.</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute
+et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous
+contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous
+abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de
+l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient
+effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses
+aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle <span class="pagenum">[p.148]</span> finit,
+de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à
+jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En
+vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et,
+par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers
+entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons
+involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes
+d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux
+séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici
+l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'<i>être</i> lui-même qu'on déclare
+au-dessus de notre portée,&mdash;terme tout à fait impropre à signifier
+l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue
+l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un <i>genre
+plus vaste</i>. A cela se réduit, <i>in ovo</i>, la théorie de l'Incognoscible,
+le <i>fidéisme</i> qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse
+l'étoffe solide de nos préjugés.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.149]</span> 4° <i>Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable</i>.</p>
+
+<p>Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de
+causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable,
+l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de
+l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si
+l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet,
+cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus
+abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les
+choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre
+propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée
+plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne
+contestera cette vérité d'ordre élémentaire.</p>
+
+<p>5° <i>Classification des faits de conscience dans le temps et dans
+l'espace.</i></p>
+
+<p>Il existe, selon M. Spencer, quatre attributs <span class="pagenum">[p.150]</span> universels: le
+moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais,
+distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience,
+le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.</p>
+
+<p>Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et
+de coexistence. Le <i>temps</i> et l'<i>espace</i> peuvent s'envisager, l'un,
+comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice
+du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné
+dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement
+donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se
+laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un
+attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.</p>
+
+<p>Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour
+fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendrée. Ce
+qu'on oppose au concept de l'être comme des réalités primordiales,&mdash;le
+temps, l'espace, <span class="pagenum">[p.151]</span> le sujet, l'objet, la matière, l'idée,
+l'univers, Dieu,&mdash;tous ces noumènes prétendus irréductibles, au lieu
+d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe
+dans la classique méprise d'Ixion qui, pensant s'unir à la mère des
+dieux, avait embrassé un nuage. Certes, le verbalisme lui-même est
+parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines
+distinctions qui lui servent, en définitive, de points de repère dans
+l'immense amas de faits défilant sans relâche sous ses yeux. Dans les
+sciences particulières aussi bien que dans la vie pratique, un usage
+régulier du symbolisme usuel s'impose.</p>
+
+<p>Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrégats dont la
+confusion ne se pourrait tolérer à aucun point de vue. Mais si un besoin
+pressant de l'esprit nous oblige à poursuivre l'identité dernière de
+tels agrégats, mieux vaut, dans cette recherche, obéir aux lois de notre
+mentalité et procéder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour
+aboutir à <span class="pagenum">[p.152]</span> l'équation générale de la chaise, du soleil, de
+l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie
+à des catégories imaginaires. Car les prétendues formes aprioriques de
+l'esprit et ses dernières généralités constituent, elles aussi, de purs
+concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inférieurs au concept
+ontologique. De plus, présentées comme terme ultime des choses, ces
+idées reflètent simplement ou répètent l'abstraction unique. ...
+Précéder ou suivre une chose, coexister avec un phénomène, subsister
+dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas
+(formule exacte du non-moi senti par le moi),&mdash;ces déterminations, ces
+modalités qui nous frappent comme diverses, se réduisent facilement à
+l'unité ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur
+qualité de faits généraux. Mais qu'est-ce qu'un fait général, sinon
+encore une idée abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil à son
+lever du soleil à son coucher; le soleil, de la lumière <span class="pagenum">[p.153]</span> qu'il
+répand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception
+comme réalité extérieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons
+<i>distinguer</i> ces faits, précisément parce que nous pouvons les
+<i>identifier</i>. C'est là un seul et même pouvoir, considéré sous deux de
+ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction
+précède et prépare l'identification, le concret sert de point de départ
+à l'abstrait. La confusion, au contraire, empêche la synthèse
+scientifique de se produire. Pour généraliser et, par suite, connaître
+les choses, il faut utiliser les distinctions que représentent les
+concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut
+aussi se garder de prendre ces échafaudages temporaires pour l'édifice
+qu'ils aident à bâtir.</p>
+
+<p>M. Spencer termine par un aveu très franc, il aboutit à une confession
+précieuse à recueillir. «Notre connaissance de l'existence nouménale,
+dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos
+connaissances phénoménales ne <span class="pagenum">[p.154]</span> saurait approcher.» Étonnante
+conclusion d'une longue suite de pénibles tentatives, étonnante ou
+plutôt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vérité se
+faisant jour à travers tous les obstacles. «En d'autres mots, affirme
+encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'à celui
+du sens commun, le <i>réalisme</i> est la seule thèse rationnelle, toutes les
+autres sont ruineuses.» Mais de même que le jugement du sens commun ne
+saurait s'écarter pour longtemps des règles du jugement logique, de même
+le «réalisme transfiguré» de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une
+façon permanente, à l'unité de la raison pure.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>II<span class="pagenum">[p.155]</span></h3>
+
+
+<p>Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses
+faces,&mdash;la célébré formule de l'évolution.</p>
+
+<p>La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant.
+Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des
+positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement
+ouvert à la science,&mdash;la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers
+ouvrages, <i>la Statique sociale</i>, il cherche à remplacer l'interprétation
+<i>logique</i> des phénomènes par leur interprétation dite <i>réelle</i>, sinon
+purement <span class="pagenum">[p.156]</span> physique. L'<i>individuation</i> et la <i>spécialisation</i>
+(avec, pour synthèse, le <i>progrès</i>) représentent dans ce livre les
+concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à
+connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au
+passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène.
+L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle
+devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant <i>intégration</i>
+(unité) et la spécialisation se nommera <i>différenciation</i> (variété).
+L'<i>évolution</i> sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M.
+Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à
+l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il
+retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le
+domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la
+formule suprême de tous les changements.</p>
+
+<p>«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un,
+à l'hétérogène, <span class="pagenum">[p.157]</span> au multiple)&mdash;dit dans son Introduction le
+traducteur français des <i>Premiers Principes</i>&mdash;s'appliquait aux
+organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les
+organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux
+chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la
+société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la
+vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques
+(jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de
+saluer&mdash;v. son essai: <i>Les Manières et la Mode</i>), M. Spencer se
+trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à
+étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde
+inorganique.»&mdash;«On ne peut douter que ces existences ont aussi une
+évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces
+existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété,
+qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des
+existences; <span class="pagenum">[p.158]</span> car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre
+chose.</p>
+
+<p>Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les
+sciences,&mdash;quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse
+homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et
+distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe
+aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte
+terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la
+faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des
+organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la
+différenciation politique, sociale, économique, littéraire,
+scientifique, etc.,&mdash;cette sorte d'argumentation présente un côté faible
+qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra
+d'insister.</p>
+
+<p>On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir,
+est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en <span class="pagenum">[p.159]</span>
+donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la
+force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais
+avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de
+preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite
+qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions,
+les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très
+particulières.</p>
+
+<p>N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout
+phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force,
+l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution?
+L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de
+preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien
+entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à
+atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la
+faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les
+<span class="pagenum">[p.160]</span> éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite.
+L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections
+lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.</p>
+
+<p>La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception
+homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui
+aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et
+l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont
+l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable.
+D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle
+se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il
+rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés
+par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire
+des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des
+faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en
+tirera aucun profit directement <span class="pagenum">[p.161]</span> appréciable. Il ne sera que trop
+porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,&mdash;et
+tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.</p>
+
+<p>Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M.
+Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et
+désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus
+compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts
+correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que
+«le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste».
+Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par
+l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.</p>
+
+<p>Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène
+à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi?
+L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause
+produit-elle <span class="pagenum">[p.162]</span> toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu
+mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences
+homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure
+inexpliqué. Le terme <i>évolution</i> substitué au terme <i>progrès</i> témoigne
+suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans
+un fait social particulier&mdash;le progrès&mdash;il voit seulement le côté
+général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait
+quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle
+passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle
+se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de
+l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des
+parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se
+complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble
+ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des
+parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette <span class="pagenum">[p.163]</span>
+cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de
+définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la
+logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se
+réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété.
+On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes
+qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'<i>instabilité de
+l'homogène</i> (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une
+force incidente), la loi de la <i>multiplication des effets</i> (une force
+incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite,
+rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de <i>ségrégation</i> (des forces
+incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son
+hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en
+un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens
+divers).</p>
+
+<p>La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution
+et de la dissolution, <span class="pagenum">[p.164]</span> ne contient qu'une longue et fastidieuse
+paraphrase d'un concept très usuel: l'<i>agrégat</i>. On peut s'en assurer en
+essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou
+de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à
+démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés,
+les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent
+excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à
+l'autre et universels.</p>
+
+<p>En effet, toute chose concrète est simultanément <i>une</i> (agrégat) et
+<i>multiple</i> (composée de parties ou d'éléments agrégés). <i>Concret</i>
+implique <i>discret</i>, comme involution implique dissolution, comme
+concentration implique diffusion, et intégration&mdash;désintégration. Voilà
+une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui
+s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société
+humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un
+agrégat, définissable encore comme accroissement <span class="pagenum">[p.165]</span> de leur
+dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et
+hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils
+ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là
+même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique
+de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules
+les plus diverses à une formule unique.</p>
+
+<p>Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une
+sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène
+manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé,
+présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant
+naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite,
+un agrégat qui <i>devient</i> plus agrégat ou moins agrégat: cette série de
+formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes
+appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète.
+Au même rang se <span class="pagenum">[p.166]</span> placeront les liens universels que découvrent
+les mathématiques, la physique, la chimie,&mdash;généralités où s'unifient
+également <i>tous</i> les phénomènes. Les lois de la biologie viendront
+ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de
+la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux
+seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et
+sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et
+celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des
+phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire
+persistant du dualisme cosmique.</p>
+
+<p>Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même
+nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique
+problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible:
+l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que
+<i>connaissance</i>) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous
+très loin de <span class="pagenum">[p.167]</span> dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et
+l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que
+les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de
+les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à
+faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des
+choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.</p>
+
+<p>M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux
+redistributions de la matière,&mdash;l'une primaire et l'autre
+secondaire.<a name='FNanchor_55_55' id='FNanchor_55_55'></a><a href='#Footnote_55_55' class="fnanchor">[55]</a>
+Ce dualisme exprime très bien la séparation <span class="pagenum">[p.168]</span> de
+l'organique et de l'inorganique,&mdash;l'éternelle antinomie dont notre
+intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la
+régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur
+tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la
+différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement
+la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais
+si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses
+concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse
+les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous
+transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition
+d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les
+généralités les plus disparates.</p>
+
+<p>En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter
+ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit
+ce changement comme le passage de <span class="pagenum">[p.169]</span> l'hétérogene à l'homogène, et
+la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un
+ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes
+qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent <i>moins</i>
+hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité
+abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un
+élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et
+finissant par produire la somme x + y + z, évidemment <i>plus</i> hétérogène
+que chacune de ses parties constituantes.</p>
+
+<p>Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la
+différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de
+ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève
+aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, <i>in abstracto</i> comme
+un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous
+parait alors formé de parties moins intimement unies que <span class="pagenum">[p.170]</span> le
+système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se
+présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au
+moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite
+pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des
+événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent
+alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration,
+x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à
+bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus
+homogène.</p>
+
+<p>Introduit dans les sciences spéciales, le double processus que
+généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de
+phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare
+nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique.
+L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation
+et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison
+<span class="pagenum">[p.171]</span> chimique (composition, décomposition), à l'organisation
+biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès,
+décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte
+point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou
+conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est,
+en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits
+précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre
+leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second
+lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et
+sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes
+d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.<a name='FNanchor_56_56' id='FNanchor_56_56'></a><a href='#Footnote_56_56' class="fnanchor">[56]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.172]</span> Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi
+qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de
+simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons,
+par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est
+un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M.
+Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y
+précède <i>nécessairement</i> l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs
+pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous <span class="pagenum">[p.173]</span> voilà,
+semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en
+est rien, cependant.</p>
+
+<p>En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties
+subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra
+également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou
+conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que
+l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent
+l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait
+<i>ex definitione</i> l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait
+l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la
+transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de
+l'hétérogène.</p>
+
+<p>Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand
+risque que tout était <i>un</i> et <i>multiple, vivant</i> et <i>inerte, mouvement</i>
+et <i>repos, idée</i> et <i>matière, existence</i> et <i>néant</i>. A leur suite, M.
+Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'<i>homogène</i>
+à <span class="pagenum">[p.174]</span> l'<i>hétérogène</i> et vice versa. Mais, si dans la sphère des
+choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes
+distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités
+dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour
+ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des
+cadavres dans la biologie, etc.,&mdash;il n'en saurait être de même lorsque
+les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du
+dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité
+des contraires.</p>
+
+<p>«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M.
+Spencer<a name='FNanchor_57_57' id='FNanchor_57_57'></a><a href='#Footnote_57_57' class="fnanchor">[57]</a>, une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs
+nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute
+dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être
+semblables.» Il ajoute que cette formule est <span class="pagenum">[p.175]</span> la plus abstraite
+de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi
+d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez
+tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous
+celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit
+fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont
+il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était
+pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement
+elle-même; elle pourrait se détruire.</p>
+
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_55_55' id='Footnote_55_55'></a><a href='#FNanchor_55_55'><span class="label">[55]</span></a> L'une se définit comme l'intégration des phénomènes
+physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée
+de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En
+réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se
+rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des
+organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour
+les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se
+déployant à de larges intervalles&mdash;telle la prétendue différenciation de
+la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les
+montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons
+poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme
+pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_56_56' id='Footnote_56_56'></a><a href='#FNanchor_56_56'><span class="label">[56]</span></a> On pourrait toutefois se servir du terme <i>évolution</i> pour
+indiquer le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces
+deux espèces voisines: le processus vital et le processus social. Ce
+dernier s'appellerait en ce cas <i>progression</i> (et, corrélativement,
+<i>régression</i>). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la
+biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans
+la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en
+particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences.
+On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants,
+porte toujours, <i>in concreto</i>, sur une disposition quelconque de matière
+(tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée
+d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une
+organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune
+d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente
+s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une
+progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les
+organismes qui la manifestent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_57_57' id='Footnote_57_57'></a><a href='#FNanchor_57_57'><span class="label">[57]</span></a> <i>Premiers Principes</i>, p. 516 de la trad. franç.</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h2><a name='POST_SCRIPTUM'></a>POST-SCRIPTUM<span class="pagenum">[p.177]</span>
+<a name='FNanchor_58_58' id='FNanchor_58_58'></a><a href='#Footnote_58_58' class="fnanchor">[58]</a></h2>
+
+<h2>LE MONISME ET LA MORALE</h2>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p>Nous avons vu que le <i>substratum</i>, la substance des conceptions
+universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques,
+se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes:
+l'<i>agnosticisme</i>, l'<i>évolutionnisme</i> et le <i>monisme</i>. Nous avons vu
+aussi combien <span class="pagenum">[p.178]</span> bien différent, selon les époques et surtout
+l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par
+chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.</p>
+
+<p>Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité»,
+qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du
+«psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès
+lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins
+lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et
+telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable
+d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont
+dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles
+ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de
+la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse,
+ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et
+des groupes sociaux, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.179]</span> En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands
+principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une
+façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions
+philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux,
+et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car
+j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le
+fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même
+qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée
+d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables
+fins de non-recevoir de l'antique ignorance.</p>
+
+<p>La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.</p>
+
+<p>En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses
+humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec
+le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore
+irresponsable, la <span class="pagenum">[p.180]</span> religiosité, à un obscur sentiment social qui
+explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.</p>
+
+<p>Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de
+l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la
+sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à
+diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement
+historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la
+période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période
+industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p>Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de
+se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les
+qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre,
+autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà
+donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les
+hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité
+<span class="pagenum">[p.181]</span> plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons
+affaire à là <i>réceptivité passive</i>, au <i>servilisme</i> générateur des
+divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire
+depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.</p>
+
+<p>Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à
+l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait,
+nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits
+ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses
+conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être
+que déprimante ou suspensive.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens
+profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt
+impulsif, et tantôt volontaire, une <i>inhibition</i> que, seuls, ses
+promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure
+intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des <span class="pagenum">[p.182]</span> résignés par
+choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et
+contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.</p>
+
+<p>Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et
+agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de
+l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité
+théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une
+notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine),
+par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques
+et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse
+renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit
+naturel, de morale.</p>
+
+<p>Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je
+crois l'avoir démontré dans mes ouvrages<a name='FNanchor_59_59' id='FNanchor_59_59'></a><a href='#Footnote_59_59' class="fnanchor">[59]</a>, ne fut jamais la mère de
+la science. C'est par suite d'une illusion mentale <span class="pagenum">[p.183]</span> longtemps
+inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la
+philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des
+progrès accomplis dans les diverses branches du savoir<a name='FNanchor_60_60' id='FNanchor_60_60'></a><a href='#Footnote_60_60' class="fnanchor">[60]</a>. Mais à côté
+des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions
+fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des
+recherches restées vaines.</p>
+
+<p>La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un
+foyer unique la somme de ces <i>privations</i> intellectuelles. L'addition
+n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en
+raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat
+sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des
+groupes humains tenait une place prépondérante.</p>
+
+<p>La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens
+invisibles au renoncement <span class="pagenum">[p.184]</span> religieux, à l'antique abdication de
+l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale,
+transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la
+désespérance du <i>vrai</i>. Toujours elle, s'apparie étroitement à la
+déception, à la désespérance du <i>bien</i>, à la résignation passive
+représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.</p>
+
+<p>Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le
+puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il
+demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient
+légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je
+pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du
+D<sup>r</sup> Paul Carus, de Chicago<a name='FNanchor_61_61' id='FNanchor_61_61'></a><a href='#Footnote_61_61' class="fnanchor">[61]</a>, la superbe apostrophe:</p>
+
+
+
+<p class="vers"><span class="pagenum"><span class="pagenum">[p.185]</span></span>
+«<i>Iris Innere der Natur,</i><br />
+O du Philister!<br />
+<i>Dringt kein erschaffner Geist!</i>
+Mich und Geschwister<br />
+Mögt ihr an solches Wort<br />
+Nur nicht errinnern;<br />
+Wir denken: Ort für Ort<br />
+Sind wir im Innern», etc.<br /><a name='FNanchor_62_62' id='FNanchor_62_62'></a><a href='#Footnote_62_62' class="fnanchor">[62]</a>
+</p>
+
+<p>Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint,
+pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais
+que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:</p>
+
+<p class="vers">
+Das hör ich sechzig Jahre wiederholen;<br />
+Ich fluche drauf, aber <i>verstohlen</i><a name='FNanchor_63_63' id='FNanchor_63_63'></a><a href='#Footnote_63_63' class="fnanchor">[63]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies.
+Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes
+changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux
+défendues. Il <span class="pagenum">[p.186]</span>encombre les champs de bataille contemporains.
+Négligeant les foules crédules&mdash;d'ailleurs, avec raison, puisque,
+d'avance, elles lui demeurent acquises,&mdash;il s'exerce surtout à entraver
+l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une
+sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou
+moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement
+à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en
+plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix
+ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.</p>
+
+<p>Les idées de <i>bien</i> et de <i>mal</i>&mdash;les plus aveugles y acquiescent&mdash;ne
+s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster
+entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos
+idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes,
+des <i>degrés</i> mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de
+température, comme le chaud et le froid, le bien <span class="pagenum">[p.187]</span> devient le mal
+quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les
+temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus
+de cette norme.<a name='FNanchor_64_64' id='FNanchor_64_64'></a><a href='#Footnote_64_64' class="fnanchor">[64]</a> Ce phénomène d'ailleurs, l'<i>autogenèse</i> des choses
+et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se
+reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis.
+L'un des plus connus est celui de <i>réaction,</i> qui a fait fortune dans
+les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de
+la vie, de l'esprit et des sociétés.</p>
+
+<p>C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits
+d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des
+éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme<a name='FNanchor_65_65' id='FNanchor_65_65'></a><a href='#Footnote_65_65' class="fnanchor">[65]</a> semble
+constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses
+formations morales visent à abolir les obstacles <span class="pagenum">[p.188]</span> tenus pour
+irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du
+progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le
+sentiment ou l'instinct <i>libertaire</i>, le principe <i>actif, dynamogène</i>. A
+son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où
+il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.</p>
+
+<p>Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le
+savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver
+un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier
+lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se
+produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées
+éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée.
+Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute
+scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se
+prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état
+mental très moderne <span class="pagenum">[p.189]</span> dont le scepticisme métaphysique, doutant du
+doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse
+constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta
+de profondes racines dans la raison humaine.</p>
+
+<p>Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur
+fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des
+choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et
+atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la
+cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité,
+renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation
+plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la
+religiosité <i>amorphe</i> qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la
+même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de
+l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté,
+d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité
+libre, et tout monisme <span class="pagenum">[p.190]</span> n'affirme-t-il pas une égalité
+essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le
+fait, la science&mdash;constatation devenue banale&mdash;en élevant le faible à la
+dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le
+nivellement social des hommes.</p>
+
+<p>Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a
+jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là,
+nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes
+quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable
+comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la
+parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre
+part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir;
+et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en
+puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la
+«réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un
+dédoublement illogique, une division irrationnelle?<a name='FNanchor_66_66' id='FNanchor_66_66'></a><a href='#Footnote_66_66' class="fnanchor">[66]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum">[p.191]</span> Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la
+suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon
+une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient
+dans le monde des idées,&mdash;le social proprement dit ou le strictement
+moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens
+large du mot.</p>
+
+<p>Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe
+passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines
+émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir
+par la suite une influence et une stabilité durables?</p>
+
+<p>On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature,
+l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait
+humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les
+esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc
+<span class="pagenum">[p.192]</span> incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive,
+livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.</p>
+
+<p>Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité
+commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui
+devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue,
+transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa
+passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des
+premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la
+socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits
+essentiels.</p>
+
+<p>En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain
+peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre
+dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de
+contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.</p>
+
+<p>Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la
+scolastique&mdash;et <span class="pagenum">[p.193]</span> quels maigres repas on y servait!&mdash;croient faire
+merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure,
+la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds
+que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une
+définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce
+qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils
+enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne
+suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la
+corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles
+ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.</p>
+
+<p>L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant
+que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches
+réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre
+s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer
+ainsi, ou par l'intercalation d'un lien <span class="pagenum">[p.194]</span> intermédiaire (tel le
+savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter
+l'hypothèse d'une naissance naturelle.</p>
+
+<p>Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est
+non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités
+relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi
+que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible
+en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme
+libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa,
+selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle,
+cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux,
+qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe,
+en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.</p>
+
+<p>En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des
+contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité
+<span class="pagenum">[p.195]</span> relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait
+et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce
+que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur
+du bien.</p>
+
+<p>Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et
+garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce
+n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales
+que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent
+également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour
+feraient bien de méditer.</p>
+
+<p>Ils s'éviteraient par là, dans le développement et l'application de
+leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient
+d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et
+les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître
+l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son
+produit <span class="pagenum">[p.196]</span> légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous
+touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris
+notre siècle, ont scrupuleusement respectée.</p>
+
+<p>Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la
+différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en
+plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir
+la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par
+exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et
+des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses
+oiseuses ou nocives.</p>
+
+<p>Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux
+termes de l'antithèse: <i>société</i>&mdash;<i>individu</i>, peut prétendre à la
+brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger
+dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit
+toujours de l'individu <i>social</i> ou <i>moral</i>, et jamais de l'individu
+organique, du simple animal humain <span class="pagenum">[p.197]</span> étudié par la zoologie et la
+biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de
+pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement
+stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une
+comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions
+biologiques qui, seules, rendent la vie possible.</p>
+
+<p>A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles
+doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment
+<i>égotistes</i>. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les
+vulgaires <i>égoïstes</i>, et la moralisation ou socialisation plus complète
+de leur <i>moi</i>, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste
+Comte désignait par le terme autrement suggestif d'<i>altruisme</i>? Quoi
+qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et
+inorganique convenable, et l'individu&mdash;un milieu hyperorganique
+approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités
+connexes, la <span class="pagenum">[p.198]</span> société et l'individu, se prêteront un mutuel et
+ferme appui.</p>
+
+<p>La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la
+biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et
+ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective
+jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les
+éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.</p>
+
+<p>La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est
+l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous
+apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la
+vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu
+près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au
+gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place
+reste prise par toutes sortes de tâtonnements <span class="pagenum">[p.199]</span> aveugles, de
+fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations
+passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent
+la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous
+croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se
+condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur
+sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale,
+laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte
+victorieuse?</p>
+
+<p>Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne
+ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces
+classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont
+qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le
+phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose
+que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre
+les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur
+empirique? A <span class="pagenum">[p.200]</span> quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus
+sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en
+sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.</p>
+
+<h4>FIN</h4>
+
+<div class="footnotes">
+<h4>Notes:</h4>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_58_58' id='Footnote_58_58'></a><a href='#FNanchor_58_58'><span class="label">[58]</span></a> Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des
+chapitres de <i>l'Ethique</i> à laquelle je travaille en ce moment et dont le
+premier volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le
+titre: <i>La déception du bien et l'immoralité future</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_59_59' id='Footnote_59_59'></a><a href='#FNanchor_59_59'><span class="label">[59]</span></a> <i>L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie</i> 2<i>e</i> partie, chap.
+III, § 7; cf. chap. IV, et 1<i>er</i> partie, chap. VIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_60_60' id='Footnote_60_60'></a><a href='#FNanchor_60_60'><span class="label">[60]</span></a> V. <i>La Philosophie du Siècle</i>, p. 190 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_61_61' id='Footnote_61_61'></a><a href='#FNanchor_61_61'><span class="label">[61]</span></a> <i>Le problème de la conscience du moi</i>, Alcan, Paris,
+1893.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_62_62' id='Footnote_62_62'></a><a href='#FNanchor_62_62'><span class="label">[62]</span></a> Au coeur de la nature, dis-tu, ô Philistin» (ce Philistin
+n'était autre que le célèbre naturaliste Haller), «aucun esprit créé ne
+pénètre. Ne le répèle pas à moi et à mes frères. Nous pensons que
+partout et toujours, nous touchons le fond intime des choses», etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_63_63' id='Footnote_63_63'></a><a href='#FNanchor_63_63'><span class="label">[63]</span></a> «J'entends répéter cela pendant soixante ans; je maudis
+cette erreur, mais en cachette.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_64_64' id='Footnote_64_64'></a><a href='#FNanchor_64_64'><span class="label">[64]</span></a> V. L'<i>Inconnaissable</i>, p. 175 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_65_65' id='Footnote_65_65'></a><a href='#FNanchor_65_65'><span class="label">[65]</span></a> Esclavage, servage, féodalisme, industrialisme,
+omnipotence de l'Église, de l'État, inégalités sociales de toutes
+sortes, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name='Footnote_66_66' id='Footnote_66_66'></a><a href='#FNanchor_66_66'><span class="label">[66]</span></a> Maître et esclave, souverain et sujet, capitaliste et
+prolétaire, etc.</p></div></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name='TABLE_DES_MATIERES'></a>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+<p><a href='#INTRODUCTION'>Introduction</a></p>
+
+<p><a href='#LIVRE_PREMIER'>Livre I.</a>&mdash;Le problème du monisme dans la philosophie du temps présent</p>
+
+<p><a href='#LIVRE_II'>Livre II.</a>&mdash;Le monisme d'Auguste Comte</p>
+
+<p><a href='#LIVRE_III'>Livre III.</a>&mdash;Le monisme de Herbert Spencer</p>
+
+<p><a href='#POST_SCRIPTUM'>Post-Scriptum</a>&mdash;Le monisme et la morale</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUGUSTE COMTE ET HERBERT SPENCER ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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