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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:53 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le livre des masques + Portraits symbolistes + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16886] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + +LE LIVRE DES MASQUES + +Par + +REMY DE GOURMONT + + +PORTRAITS SYMBOLISTES + +GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES ÉCRIVAINS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI + + +LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON + + +Troisième édition + +PARIS + +1896 + + + * * * * * + + +PRÉFACE + + +Il est difficile de caractériser une évolution littéraire à l'heure où +les fruits sont encore incertains, quand la floraison même n'est pas +achevée dans tout le verger. Arbres précoces, arbres tardifs, arbres +douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler stériles: le verger est +très divers, très riche, trop riche;--la densité des feuilles engendre +de l'ombre et l'ombre décolore les fleurs et pâlit les fruits. + +C'est parmi ce verger opulent et ténébreux qu'on se promènera, +s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux +ou les plus agréables. + +Quand elles le méritent par leur importance, leur nécessité, leur +à-propos, les évolutions littéraires reçoivent un nom; ce nom très +souvent n'a pas de signification précise, mais il est utile: il sert de +signe de ralliement à ceux qui le reçoivent, et de point de mire à ceux +qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que +veut dire Romantisme? Il est plus facile de le sentir que de l'expliquer. +Que veut dire Symbolisme? Si l'on s'en tient au sens étroit et +étymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut vouloir dire: +individualisme en littérature, liberté de l'art, abandon des formules +enseignées, tendances vers ce qui est nouveau, étrange et même bizarre; +cela peut vouloir dire aussi: idéalisme, dédain de l'anecdote sociale, +antinaturalisme, tendance à ne prendre dans la vie que le détail +caractéristique, à ne prêter attention qu'à l'acte par lequel un homme +se distingue d'un autre homme, à ne vouloir réaliser que des résultats, +que l'essentiel; enfin, pour les poètes, le symbolisme semble lié au +vers libre, c'est-à-dire démailloté, et dont le jeune corps peut +s'ébattre à Taise, sorti de l'embarras des langes et des liens. Tout +cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,--car il ne faut +pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la transformation du +vieil allégorisme ou de l'art de personnifier une idée dans un être +humain, dans un paysage, dans un récit. Un tel art est l'art tout +entier, l'art primordial et éternel, et une littérature délivrée de ce +souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une signification +esthétique adéquate aux gloussements du hocco ou aux braiements de +l'onagre. + +La littérature n'est pas en effet autre chose que le développement +artistique de l'idée, que la symbolisation de l'idée au moyen de héros +imaginaires. Les héros, ou les hommes (car chaque homme est un héros, +dans sa sphère) ne sont qu'ébauchés par la vie; c'est l'art qui les +complète en leur donnant, en échange de leur pauvre âme malade, le +trésor d'une immortelle idée, et le plus humble peut être appelé à cette +participation, s'il est élu par un grand poète. Quel humble que cet Énée +que Virgile charge de tout le fardeau d'être l'idée de la force romaine, +et quel humble que ce Don Quichotte à qui Cervantès impose +l'épouvantable poids d'être à la fois Roland et les quatre fils Aymon, +Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde! +L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme même, puisque +l'homme ne peut s'assimiler une idée que symbolisée. Il ne faut pas +insister, car nous pourrions croire que les jeunes dévots du symbolisme +ignorent jusqu'à la Vita Nuova et ce personnage de Béatrice, dont les +frêles et pures épaules restent pourtant droites sous le complexe faix +des symboles dont le poète l'accable. + +D'où est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'idée était une +nouveauté? Voici. + +Nous eûmes, en ces dernières années, un essai très sérieux de +littérature basée sur le mépris de l'idée et le dédain du symbole. On en +connaît la théorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie, +etc. M. Zola, ayant inventé la recette, oublia de s'en servir. Ses +«tranches de vie» sont de lourds poèmes d'un lyrisme fangeux et +tumultueux, romantisme populaire, symbolisme démocratique, mais toujours +pleins d'une idée, toujours gros d'une signification allégorique. +Germinal, la Mine, la Foule, la Grève. La révolte idéaliste ne se +dressa donc pas contre les oeuvres (à moins que contre les basses +oeuvres) du naturalisme, mais contre sa théorie ou plutôt contre sa +prétention; revenant aux nécessités antérieures, éternelles, de l'art, +les révoltés crurent affirmer des vérités nouvelles, et même +surprenantes, en professant leur volonté de réintégrer l'idée dans la +littérature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumèrent +aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles. + +Une vérité nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entrée récemment +dans la littérature et dans l'art, c'est une vérité toute métaphysique +et toute d'a priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un +siècle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans +l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse, +libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde. +Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est +extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait. Nous ne +connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur des +apparences; toute vérité en soi nous échappe; l'essence est +inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule +si simple et si claire: Le monde est ma représentation. Je ne vois pas +ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants, +autant de mondes divers et peut-être différents. Cette doctrine, que +Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufragée, +est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre +logique de la théorie à la pratique, même la plus exigeante, principe +universel d'émancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a +pas révolutionné que l'esthétique, mais ici il n'est question que +d'esthétique. + +On donne encore dans des manuels une définition du beau; on va plus +loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du +beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont +que la moyenne et le résumé d'idées ou d'appréciations antérieures. En +esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint +l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le +monde civilisé n'est qu'un vaste Institut) toute nouveauté est tenue +pour blasphématoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de +démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la +littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice +de tout individualisme intellectuel que le «non conformisme» est le +crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le +crime capital pour un écrivain c'est le conformisme, l'imitativité, la +soumission aux règles et aux enseignements. L'oeuvre d'un écrivain doit +être non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalité. +La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même, de +dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir +individuel; sa seule excuse est d'être original; il doit dire des choses +non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit +se créer sa propre esthétique,--et nous devrons admettre autant +d'esthétiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'après ce +qu'elles sont et non d'après ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que +le symbolisme, c'est, même excessive, même intempestive, même +prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art. + +Cette définition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement. +Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute +l'occasion de la compléter; son principe servira encore à nous guider, +en nous incitant à rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de +terribles règles, selon de tyranniques traditions, les écrivains +nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthétique est devenue, elle +aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une +toute faite. On ne peut comparer un artiste qu'à lui-même, mais il y a +profit et justice à noter des dissemblances: nous tâcherons de marquer, +non en quoi les «nouveaux venus» se ressemblent, mais en quoi ils +diffèrent, c'est-à-dire en quoi ils existent, car être existant, c'est +être différent. + +Ceci n'est pas écrit pour prétendre qu'il n'y a pas entre la plupart +d'entre eux d'évidentes similitudes de pensée et de technique, fait +inévitable, mais tellement inévitable qu'il est sans intérêt. On +n'insinue pas davantage que cette floraison est spontanée; avant la +fleur, il y a la graine, elle-même tombée d'une fleur; ces jeunes gens +ont des pères et des maîtres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, +Verlaine, Mallarmé, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils +les lisent, ils les écoutent. Quelle sottise de croire que nous +dédaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus +affectueuse que Stéphane Mallarmé? Et Villiers est-il oublié? Et +Verlaine délaissé? + +Maintenant, il faut prévenir que l'ordre de ces portraits, sans être +tout à fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmarès, il +y a même, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous +ramènera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux +portraits mêmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs, +nous répondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prétention que de +donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route. + +Enfin, pour rejoindre aujourd'hui à hier, nous avons intercalé, parmi +les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de récrire +une physionomie familière à beaucoup, on a cherché à mettre en lumière, +plutôt que l'ensemble, tel point obscur. + +Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi précis que +possible, sont là pour ajouter à ce tome de littérature, qui se glorifie +d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intérêt +documentaire. + +R.G. + + + + * * * * * + + + +MAURICE MAETERLINCK + + +De la vie vécue par des êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère +d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils +veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et +leur révolte s'évanouit en sanglots. Monter, monter toujours les +dolentes marches du calvaire et se heurter le front à une porte de fer: +ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte à la cruauté de la +porte de fer chacune des pauvres créatures dont M. Maeterlinck nous +dévoile les simples et pures tragédies. + +En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes +n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage +et en quelle dernière auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la +Science même, cette science élémentaire leur eut été enlevée, les uns se +réjouirent, se croyant allégés d'un fardeau; les autres se lamentèrent, +sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs épaules on +en avait jeté un, à lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du +Doute. + +De cette sensation toute une littérature est née, littérature de +douleur, de révolte contre le fardeau, de blasphèmes contre le Dieu +muet. Mais, après la furie des cris et des interrogations, il y eut une +rémittence, et ce fut la littérature de la tristesse, de l'inquiétude et +de l'angoisse; la révolte a été jugée inutile et puérile l'imprécation: +assagie par de vaines batailles, l'humanité lentement se résigne à ne +rien savoir, à ne rien comprendre, à ne rien craindre, à ne rien +espérer,--que de très lointain. + +Il y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a +un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une +petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils +attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la +porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils +attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent +un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases +inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent. +Elle ne viendra peut-être pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours. +Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain. Et les gens assemblés +dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils +vont espérer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute +la vie. + +En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement +irréels, sont profondément vivants et vrais; ses personnages, qui ont +l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules qui semblent +inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une +pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses; ils sont +des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des +minutes qui seraient éternelles: en somme ils sont réels, à force +d'irréalité. + +Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du Roman de la +Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une +gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symboles. Le +Voyage d'un nommé Chrétien (The Pilgrims Progress), de Bunyan, le +Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin, +d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement méprisables, mais les +choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des +noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame +joué entre des êtres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci, +Soupir, Peur, Colère et Pudeur! L'heure de tels amusements est passée ou +n'est pas revenue: ne relisez pas le Palais de l'Amour divin; lisez +la Mort de Tintagiles, car c'est à l'oeuvre nouvelle qu'il faut +demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et +enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous +enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies, +et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, «triste comme un +jeune roi»! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au +fond des abîmes où tournoie «le cadavre décomposé de l'agneau +d'Alladine»,--et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où +des amants disent: «Que tu m'embrasses gravement....--Ne ferme pas les +yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui +tremblent dans ton coeur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous +ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...--Toujours, toujours!... +--Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....» +A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir +senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment; +M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel, +il sait être monocorde: mais cette seule corde, il en a semé, roui, +teillé le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses +languissantes mains. Il a réussi une oeuvre vraie; il a trouvé un cri +sourd inentendu, Une sorte de gémissement frileusement mystique. + +Mysticisme, ce mot a pris en ces dernières années tant de sens les plus +divers et même divergents qu'il faudrait le définir à nouveau et +expressément chaque fois qu'on va l'écrire. Certains lui donnent une +signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair, +individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le +mysticisme peut être dit l'état dans lequel une âme, laissant aller le +monde physique et dédaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne +qu'à des relations et à des intimités directes avec l'infini; or, si +l'infini est immuable et un, les âmes sont changeantes et plusieurs: une +âme n'a pas avec Dieu les mêmes entretiens que ses soeurs, et Dieu, +quoique immuable et un, se modifie selon le désir de chacune de ses +créatures et il ne dit pas à l'une ce qu'il vient de dire à l'autre. Le +privilège de l'âme élevée au mysticisme est la liberté; son corps même +n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne à peine le conseil amical +du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu'à travers un mur, et +s'il agit elle ne le voit agir qu'à travers un voile. Un autre nom a été +donné, historiquement, à un tel état de vie: quiétisme; cette phrase de +M. Maeterlinck est bien d'un quiétiste, qui nous montre Dieu souriant +«à nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur +un tapis». Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe à ce peu de +chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous +sommes entraînés par la chaîne sans fin de l'Action et combien peu nous +participons réellement à nos actes les plus décisifs et les mieux +motivés. Une telle morale, laissant aux misérables lois humaines le soin +des jugements inutiles, arrache à la vie l'essence même de la vie et la +transporte en des régions supérieures où elle fructifie à l'abri des +contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences +sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point +marquée à la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle +toujours redoutée des clergés et des magistratures, car niant toute +hiérarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre +social: un mystique peut consentir à tous les esclavages, mais non à +celui d'être un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps où les +hommes se comprendront d'âme à âme, comme les mystiques se comprennent +d'âme à Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des +Êtres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les +jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperçoit cette aurore, parce qu'il +regarde en lui-même et qu'il est lui-même une aurore, mais s'il +regardait l'humanité extérieure, il ne verrait que l'immonde appétit +socialiste des anges et des étables. Les humbles, pour qui il a écrit +divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y +verraient qu'une dérision, car ils ont appris que l'idéal est une +mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs +maîtres les fouetteraient. + +Ainsi le Trésor des Humbles, ce livre d'amour et de libération, +me fait songer avec amertume à la misérable condition de l'homme +d'aujourd'hui--et sans doute de tous les temps possibles, + + Magnifique mais qui sans espoir se délivre + Pour n'avoir pas chanté la région où vivre + Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui. + +Et ce sera en vain que + + Tout son col secouera cette blanche agonie, + +l'heure de la délivrance sera passée et quelques-uns seulement l'auront +entendue sonner. + +Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages où M. Maeterlinck, +disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant à +ces supérieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de +génie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le +commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de +tiédeur, y trouveraient des encouragements à goûter la simplicité des +jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la +signification des gestes très humbles et des mots très futiles, et que +le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme équivalent par ce qu'ils +contiennent d'âme et de mystère aux plus éblouissantes paroles des +Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'être un Sage, et bien sage, +nous confie des pensées inhabituelles et d'une candeur bien +irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien +dédaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer +aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde définitif. +Ainsi la sensualité est tout à fait absente de ses méditations; il +connaît l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang +et des nerfs, orages qui précèdent ou suivent, mais n'accompagnent +jamais la pensée; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une +âme, c'est pour s'enquérir «du sel mystérieux qui conserve à jamais le +souvenir de la rencontre de deux bouches». + +De poèmes ou de philosophies, la littérature de M. Maeterlinck vient à +une heure où nous avons le plus besoin d'être surélevés et fortifiés, à +une heure où il n'est pas indifférent qu'on nous dise que le but suprême +de la vie c'est «de tenir ouvertes les grandes routes qui mènent de ce +qu'on voit à ce qu'on ne voit pas». M. Maeterlinck n'a pas seulement +tenu ouvertes les grandes routes frayées par tant d'âmes de bonne +volonté et où de grands esprits çà et là ouvrent leurs bras comme des +oasis,--il semble bien qu'il ait augmenté vers l'infini la profondeur de +ces grandes routes: il a dit «des mots si spécieux tout bas» que les +ronces se sont écartées toutes seules, que des arbres se sont émondés +spontanément et qu'un pas de plus est possible et que le regard va +aujourd'hui plus loin qu'hier. + +D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination +plus féconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des +facultés plus aptes à claironner les musiques du verbe,--soit, mais avec +une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un +système presque énervant de répétition phraséologique, avec ces +maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des +livres et des livrets d'une originalité certaine, d'une nouveauté si +vraiment neuve qu'elle déconcertera longtemps encore le lamentable +troupeau des misonéistes, le peuple de ceux qui pardonnent une +hardiesse, s'il y a un précédent,--comme dans le protocole --mais qui +regardent en défiance le génie, qui est la hardiesse perpétuelle. + + + + * * * * * + + + +EMILE VERHAEREN + + +De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la +rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il +est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil +étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne, +martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé +d'étincelles. C'est ainsi que l'on devrait le représenter, forgeron qui, + + Comme s'il travaillait l'acier des âmes, + Martèle à grands coups pleins, les lames + Immenses de la patience et du silence. + +Si on découvre sa demeure et qu'on l'interroge, il répond par une +parabole dont chaque mot semble scandé sur l'enclume, et, pour conclure, +il donne un grand coup du marteau lourd. + +Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes, +la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des +secrets qu'elles n'ont encore dit à personne. Il voit des choses +miraculeuses et n'en est pas étonné; devant lui passent des êtres +singuliers, des êtres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles +pour lui seul. Il a rencontré le Vent de novembre: + + Le vent sauvage de novembre, + Le vent, + L'avez-vous rencontré, le vent + Au carrefour des trois cents routes...? + +Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence + + S'asseoir immensément du côté de la nuit. + +Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot +halluciné. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier, +les Campagnes hallucinées, ne l'a pas délivré de cette obsession; +l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même +de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait +Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où +finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de +scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les +hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes +vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec +ingénuité,--et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très +beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le +mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces +éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans +toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art +soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci +qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée. + +Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge, +est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et +laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M. +Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète +est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir +avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui +contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas +encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt +ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il +est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes +inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait +jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de +grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des +Cathédrales: + + --O ces foules, ces foules + Et la misère et la détresse qui les foulent + Comme des houles! + + Les ostensoirs, ornés de soie, + Vers les villes échafaudées, + En toits de verre et de cristal, + Du haut du choeur sacerdotal. + Tendent la croix des gothiques idées. + + Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches + --Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches. + Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête + Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes + + Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles; + Ils sont une âme, en du soleil, + Qui vit de vieux décor et d'antique mystère + Autoritaire. + + Pourtant, dès que s'éteignent le cantique + Et l'antienne naïve et prismatique, + Un deuil d'encens évaporé s'empreint + Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain; + + Et les vitraux, grands de siècles agenouillés + Devant le Christ, avec leurs papes immobiles + Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler + Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville. + +M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses +premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus +librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son +génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici, +pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis: + + Jadis--c'était la vie errante et somnambule, + A travers les matins et les soirs fabuleux, + Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus + Traçait la route d'or au fond des crépuscules. + + Jadis--c'était la vie énorme, exaspérée, + Sauvagement pendue aux crins des étalons, + Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons + Et vers l'espace immense immensément cabrée. + + Jadis--c'était la vie ardente, évocatoire; + La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer + Marchaient, à la clarté des armures de fer, + Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire. + + Jadis--c'était la vie écumante et livide, + Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins, + Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins, + Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide. + +Ces vers sont tirés des Villages illusoires, écrits presque uniquement +en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, mais M. +Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel +il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de sa +pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures. + + + + * * * * * + + + +HENRI DE RÉGNIER + + +Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures +sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il +descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins, +dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques, +cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon, +seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un +crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux: +les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots +or et mort, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur +l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses +dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi +finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort, +jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et +symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence +verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche +et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse +qui va devenir nocturne. + +Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la +couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir +et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse. +M. de Régnier est le poète riche par excellence,--riche d'images! Il en +a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et +incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles +qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de +marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis +paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas +nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles +métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites, +même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures, +mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage, +en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore +inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une +de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera +pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au +bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une +forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des +fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières. + + Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes, + L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches. + L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes + Et les faces du soir ont saigné sous les flèches + Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote. + +Une telle poésie a certainement de l'allure. + +M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est +infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles +apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu +crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et +qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème +surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques +syllabes, il nous impose sa vision. + + Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs; + Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une.... + +Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa +langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref +travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans +étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite +chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or +qui s'enfoncent dans la gloire des soirs. + +Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement +lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses +métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit +à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois +invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers: + + L'Aube fut si pâle hier + Sur les doux prés et sur les prêles, + Qu'au matin clair + Un enfant vint parmi les herbes. + Penchant sur elles + Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles. + + Midi fut lourd d'orage et morne de soleil + Au jardin mort de gloire en son sommeil + Léthargique de fleurs et d'arbres, + L'eau était dure à l'oeil comme du marbre, + Le marbre tiède et clair comme de l'eau, + Et l'enfant qui vint était beau, + Vécu de pourpre et lauré d'or, + Et longtemps on voyait de tige en tige encore, + Une à une, saigner les pivoines leur sang + De pétales au passage du bel Enfant. + + L'Enfant qui vint ce soir était nu, + Il cueillait des roses dans l'ombre, + Il sanglotait d'être venu, + Il reculait devant son ombre, + C'est en lui nu + Que mon Destin s'est reconnu. + +Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce +petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes + +selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un +destin particulier; là, image générale de la vie. Qu'on y voie encore un +exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître. + + + + * * * * * + + + +FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN + + +Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant, +il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une +vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la +beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni +somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de +cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est +religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la +plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble +qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention +a été donnée aux choses de la nature.» + +Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les +«grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien +sa forêt, sa personnelle et originale forêt: + + Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille. + Le soleil goutte en or par l'ombre grasse, + Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille, + La brise en la frise des bouleaux passe, + De feuille en feuille; + + Par ma plaine de mai toute herbe s'argente, + Le soleil y luit comme au jeu des épées, + Une abeille vibre aux muguets de la sente + Des hautes fleurs vers le ru groupées. + La brise en la frise des frênes chante.... + +Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont +coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande, +marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les +chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à +de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve: + + Où est la Marguerite, + O gué, ô gué, + Où est la Marguerite? + + Elle est dans son château, coeur las et fatigué, + Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai, + Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet, + O gué, la Marguerite. + +Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Gérard de Nerval, + + Où sont nos amoureuses? + Elles sont au tombeau; + Elles sont plus heureuses + Dans un séjour plus beau.... + +Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que +dansent--les petites filles. + + La beauté, à quoi sert-elle? + Elle sert à aller en terre, + Être mangée par les vers, + Être mangée par les vers.... + +M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire--cette +poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée--mais il eût été moins +discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le +respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils +ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières +mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour +d'un trésor maintenant souillé et vilipendé. + +Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite +toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine Cueille d'Avril, la +mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle +orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la +mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer +envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de +minuits,--et le poète lui reproche sa gloire volée: + + Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être + Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi? + +puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de +n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis +plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà +pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment +libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée, +mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine. + +Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile +conquête du vers libre;--mon impression est plus générale et plus +profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de +l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose +de nouveau dans la poésie française. + + + + * * * * * + + + +STÉPHANE MALLARMÉ + + +Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la +plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens +et d'abord baudelairiens. + + Per me si va tra la perduta gente. + +Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité +dolente des Fleurs du Mal. Toute la littérature actuelle et surtout +celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute +par la technique extérieure, mais par la technique interne et +spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que +disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec +l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si +souvent dits et redits: + + La nature est un temple où de vivants piliers + Laissent parfois sortir de confuses paroles; + L'homme y passe à travers des forêts de symboles + Qui l'observent avec des regards familiers. + + Comme de longs échos qui de loin se confondent + Dans une ténébreuse et profonde unité, + Vaste comme la nuit et comme la clarté, + Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. + +Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il +s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère +ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur +cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son +originalité si précieuse s'affirma vite; ses Proses, son Après-midi +d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire, à de trop loins intervalles, la +merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement +doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être +impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les +dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour +leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité +raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme +Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait +d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve +et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il +serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer +tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même +fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure +incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que +ces débris: + + La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. + Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres + D'être parmi l'écume inconnue et les cieux.... + + Un automne jonché de taches de rousseur.... + Et tu fis la blancheur sanglotante des lys.... + Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée.... + Tout son col secouera cette blanche agonie.... + +il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré +absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le +neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige! + +Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel. +Je conclus par cette glose. + +Récemment une question fut posée ainsi, à peu près: + +«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel +avait remplacé Leconte de Lisle?» + +Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions +motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il +se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et +successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M. +Mallarmé,--incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se +turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane +Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion +décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier. + +Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort +au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît +d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,--et nous aurions peut-être +dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient +faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire, +la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a +nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des +ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de +Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course, +vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague. + + + + * * * * * + + + +ALBERT SAMAIN + + +Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les +jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver Au Jardin de +l'Infante. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des Fêtes Galantes (il +lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des +poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le +plus suave des poètes: + + En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts, + Le rêve passe, la ceinture dénouée, + Frôlant les âmes de sa traîne de nuée, + Au rythme éteint d'une musique d'autrefois.... + +Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi: + + Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours.... + +C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française, +et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et +longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui +nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop +habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme. + +La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à +des variations sur des sensations inexplorées par son expérience. +Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire +gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais +parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié +son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert +sans effort avec une inconsciente maîtrise: + + Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve; + Et, dans l'émotion pâle du soir tombant, + S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc + Ma jeunesse déjà grave comme une veuve.... + +Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité +d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes. + +Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et +que de sensualité, mais si délicate! + + Tu marchais chaste dans la robe de ton âme, + Que le désir suivait comme un faune dompté, + Je respirais parmi le soir, ô pureté, + Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme. + +Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers +s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve + + De vers blonds où le sens fluide se délie + Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie, + + De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, + Où la rime sans bruit glisse comme une rame, + + De vers d'une ancienne étoffe exténuée, + Impalpable comme le son et la nuée, + + De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures + Au rite féminin des syllabes mineures, + + De vers de soirs d'amours énervés de verveine, + Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine.... + +Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a +pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur +de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se +révèle en les parties de son recueil appelées Évocations; c'est un +Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence: +les deux sonnets intitulés Cléopâtre sont d'une beauté non seulement +de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure +plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et +déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde +jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré. + +Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son +unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont +amoureuses de cette «infante en robe de parade». + + + + * * * * * + + + +PIERRE QUILLARD + + +C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on +nous convia a entendre et à voir la Fille aux Mains coupées: il m'en +reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du +plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise +et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des +vers qui forment un poème difficilement oubliable. + +M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui +serait, pour plus d'un, présomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela, +c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est +affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M. +de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la +splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous +mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples +pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire +l'arc-en-ciel des diamants décomposés. + +Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les +périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines +heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il +cherche le fond de sable d'un golfe violet + + Dans la splendeur des clairs de lune violets. + +Et il attend l'apparition du divin: + + Alors des profondeurs et des ténèbres saintes + Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, + Blanche, laissant couler des épaules aux reins + Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes, + Une femme surgit.... + +dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on +voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu' +l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton +étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les +seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens +vraiment que vaines, mais + + Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois + L'enivrement de vins illusoires, qu'importe! + Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte + Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois! + Les jours se sont fanés comme des roses brèves, + Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis... + +et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis +ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques. + +Telle est l'idée maîtresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares +poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux +rythme. + +Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait +pour des pays lointains. + +C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux +cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir +forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose +dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et +le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait +toutes les théogonies et toutes les littératures, + + J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre. + +comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de +s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie +des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une +vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de +nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple +odorant de fleurs, + + Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux! + + + * * * * * + + + +A.-FERDINAND HEROLD + + +Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme, +trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose. +Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre +régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des +accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du +dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est +imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que +je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et +surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour +qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un +haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie +ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante. +C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds +cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des +bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète; +ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris +de lys. + + La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys, + +il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de +livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en +courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît, +ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces +saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,--Gemma! Celle-ci est la première à +laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place, +heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme. + +M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne +se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et +il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines +n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces +panneaux et ces vitraux dans le recueil intitulé: Chevaleries +sentimentales, la plus importante et la plus caractéristique de ses +oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces +heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne. + + Les roses d'automne s'étiolent, + Les roses qui fleurissaient les tombes; + Lentement s'effeuillent les corolles + Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent. + +N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci: + + Il y a des maisons qui pleurent sur le port, + Il y a des glas qui sonnent dans les clochers, + Où tintent des cloches vagues: + Vers quels fleuves de mort + Les vierges ont-elles marché, + Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues? + +Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie, +oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux +dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le +nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur. + +Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est +d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les +fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix +et leur charme, selon l'heure ou selon la saison. + + + + * * * * * + + + +ADOLPHE RETTÉ + + +Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure +depuis dix ans déjà, n'est presque comparable à aucune des journées +passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des +douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y +eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile, +entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée +romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri +d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune +parnassien, et se leva le soleil verlainien,--et nous en sommes là si +l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout +ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets, +bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les +pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu. + +La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus +par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu +farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de +nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous? +Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous +dira un peu de son rêve. + +C'est Adolphe Retté. + +On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage; +il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait +des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais +quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle +dame passa... et il dit: + + Dame des lys amoureux et pâmés, + Dame des lys languissants et fanes, + Triste aux veux de belladone-- + + Dame d'un rêve de roses royales, + Dame des sombres roses nuptiale?, + Frêle comme une madone-- + + Dame de ciel et de ravissement, + Dame d'extase et de renoncement, + Chaste étoile très lointaine-- + + Dame d'enfer, ton sourire farouche, + Dame du diable, un baiser de ta bouche, + C'est le feu des mauvaises fontaines + Et je brûle si je te touche. + +La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale, +qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au +poète sourire pour sourire. + +Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte, + + Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin.... + +un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir, +des lambeaux du voile + + De la Dame qui est passée. + +Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un +voyage à l'Archipel en fleurs, s'était enrichi d'une nouvelle +cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe +vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M. +Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime +les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de +tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères +en esclavage social. Ses derniers livres la Forêt bruissante et +Similitudes affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique; +l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très +extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète +tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie +anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à-dire sans fraîcheur d'âme, y +aurait-il des poètes? + + + + * * * * * + + + +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM + + +On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée, +à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de +l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme, +car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son +génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le +représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la +bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand, +son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un +moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences +diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le +catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles +pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique +beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue +farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie +d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps +au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur +la science et sur la métaphysique modernes, comme l'Ève future, comme +Tribulat Bonhomet, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie, +où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus +originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du +philosophe. + +Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable +complexité, se prête naturellement à des interprétations +contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient, +si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus +humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous, +par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec +joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure +actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel +fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est +ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses +clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les +portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour +nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de +l'idéal. + +Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux +écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le +romantique naquit le premier et mourut le dernier: Elën et Morgane; +Akëdyssëril et Axël. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes +cruels et de Tribulat Bonhomet est intermédiaire entre les deux +phases romantiques; l'Ève future représenterait comme un mélange de +ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est +aussi un livre d'amour. + +Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie, +ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut +plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son +âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques +et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des +philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans +Axël, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de +l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en +avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant +éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les +éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes +effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu +même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait +davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre +tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple +syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a +pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots, +il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles +du second au premier texte d'Axël, par exemple, consistent en +l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer +un milieu ecclésiastique et conventuel: proditoire, prémonitoire, +satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce même sens de +mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des +recherches de dénominations aussi étranges que: le Desservant de +l'office des Morts, fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au +monastère de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre, +nom que nul Indien ne porta hors des scènes du Nouveau-Monde. + +Le réel il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à l'Ève +future, peut-être, ainsi défini: + +«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est +d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou +moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour +nous comme si elle n'était pas,--c'est-à-dire, beaucoup moins, quoique +physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait. + +«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les +sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique +réel, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne, +nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en +contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est +légitime de dire qu'il réalise. + +«Le seul contrôle que nous ayons de la réalité, c'est l'idée.» + +Encore: + +«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière +lointaine, j'entendis le rossignol,--unique voix de ce silence... + +Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,--attendu +que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées +réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la +paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde +peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas, +toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et +la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi, +et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler +ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....» + +De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours +nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans +son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne +sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il +recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et +l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à +donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de +progrès ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries, +concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui +enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis +terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le +place dans l'avenir, le seul légitime espoir. + +Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans +un court fragment d'un ancien manuscrit de l'Ève future: + +«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la +sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution +accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les +Apparaîtres s'élaborent éternellement grâce à ... quelque +indiscutable Nécessité....» + +Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu. +Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut +toutes les formes de l'ivresse intellectuelle. + + + + * * * * * + + + +LAURENT TAILHADE + + +L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables +corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la +poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout +enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non +seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur +unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde +et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des +sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui +s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du +dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il +veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend +démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste. + +M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait +plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains +disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le +verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait +les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à leur imposer, à +l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus +dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a +droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres; +c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans +les vers. + +Voici, tiré du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux: + + HÉLÈNE (la laboratoire de Faust à Wittemberg) + + Des âges évolus j'ai remonté le fleuve + Et, le coeur enivré de sublimes desseins, + Déserté le Hadès et les ombrages saints, + Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve. + + Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins. + Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve, + Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve, + Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins. + + O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères! + Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères, + L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis. + + J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques, + Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys + Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques. + +Ayant écrit cela et Vitraux, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux +pimentait singulièrement, et cette Terre latine, prose d'une si +émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style +presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et +redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et +témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle. +L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums, +de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie +qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la +productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le +bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et +des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse +et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses +propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi +particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois +traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence: + + Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes! + +Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire +rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est +difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort +méchante: + + Bourget, Maupassant et Loti + Se trouvent dans toutes les gares. + On les offre avec le rôti, + Bourget, Maupassant et Loti. + De ces auteurs soyez loti + En même temps que de cigares: + Bourget, Maupassant et Loti + Se trouvent dans toutes les gares. + +Ce n'est guère qu'amusant. Le Quatorzain d'Été peut se dire en entier +et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de +subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver. +L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premières Communions, + + Elle fait la victime et la petite' épouse, + +donne le ton du cadre: + + Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui + Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses. + Il pense. Il est idoine aux longues controverses, + Il adsperne le moine et le thériaki. + + Même il fut orateur d'une loge écossaise. + Toutefois--car sa légitime croit en Dieu-- + La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu, + Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize. + + Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés, + Le billard somnolent et les garçons vautrés, + Rougit la pucelette aux gants de filoselle. + + Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin, + Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin, + L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle. + +Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les +Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et, +comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade +les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du +temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques +gloires des présentes lettres françaises. + + + + * * * * * + + + +JULES RENARD + + +Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par +les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère +des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il +chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux +pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut +surprendre au gîte; il la trouve, elle est là: alors, les ramilles +écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite +et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui. +Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au +gré du souvenir.» + +M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est +un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous +ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites +proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que +de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre +sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les +déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a +quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux, +d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des +vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M. +Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il +produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients +burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique. + +Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous +légua) à connaître sa famille spirituelle, à dénombrer ses ancêtres, à +établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de +longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un +instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les +idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut +mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des +originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai +voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier +animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les +arabesques, que des médaillons vides. + +S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire +(puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin +nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit +être, pour l'auteur de l'Êcornifleur, un juste motif de joie et une +raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation +posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant +intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et +jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules +tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux +des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière, +et cette galère ne lui sera pas volée. + +L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont +la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou +champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées, +mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus +estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille +d'Arbres. + +«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les +rencontre. + +«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils +habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls. + +«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se +desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me +rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient. + +«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux +dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans +jamais s'écarter. + +«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu' +la chute en poussière. + +«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont +tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent +s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne +murmurent que d'accord. + +«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. +Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce +qu'il faut savoir: + +«Je sais déjà regarder les nuages qui passent. + +«Je sais aussi rester en place. + +«Et je sais presque me taire.» + +Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère +d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie. + + + + * * * * * + + + +LOUIS DUMUR + + +Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle +difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au +sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature +dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de +ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la +tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec +dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres +affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est +incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où, +philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi +il est bon de sourire. + +M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en +vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume, +s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que +toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être +scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique. + +Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans, +ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont +l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes, +toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené. +Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne +l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus +extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et +même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son +système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le +résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique +assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des +«hexamètres» comme celui-ci. + + L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins. + +C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement +son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt, +drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement): +d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des +noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de +choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais dès +la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage +scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle +progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation. + +Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite, +êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste +debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle. + +Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la +main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra, +avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des +accessoires de théâtre. + +Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre +natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son +amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de +lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un +impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse +d'être fort. La Motte de terre explique cela avec lucidité et avec +force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et +qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte +facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à +l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge +innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que +l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au +cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son +oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et +son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La +Nébuleuse, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et +profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus, +les générations successives des hommes qui se suivent sans se +comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et +toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant, +par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire +mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles +étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va +devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en +somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes +années penchées. + + Sur les balcons du Ciel en robes surannées. + +Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes +humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux +nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau! +Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être, +et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et +que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit +distincte et claire entre les autres lueurs! + +J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car +lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une +idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger. + +M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à +idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline +ou la Liberté de l'Amour est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent, +originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle. + + + + * * * * * + + + +GEORGES EEKHOUD + + +Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends +d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie +qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les +formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent +négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de +généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie +l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout +simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire +des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à +raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des +portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule +matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre +qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut +qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu), +est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or +le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie +présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on +retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres +d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales, +leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas +d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte. + +M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et +de sang. + +Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout, +«Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique, +il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la +tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de +certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des +créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours +excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des +lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes +adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il +aime tout. + +Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les +nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques +aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui +est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales +comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens, +allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou +déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est +donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race: +cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans +les histoires littéraires. + +Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, Mes +communions, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud +où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses +charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même +troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont +pour titre, Maeterlinck, Verhaeren. + +Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des +étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre; +mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à +miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des +caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie +essentiellement dramatique. + +Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le +caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa +vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le +décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air +d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la +logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un +système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les +chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de +la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son +miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des +mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet +art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de +revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi +dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre +largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des +nuées et les vagues lumineuses. + +Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire +appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la +transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par +la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du +verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines +putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt +de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs +convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot +d'acier qui coupe en deux les cous blancs. + +Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide épisode, et confus, qui +rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de +l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un +chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand +il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté +pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la +conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur +un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de +scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je +déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère +ou effraie, est un monstre original et sincère. + +Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite +littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est +tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends +ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait +que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de +contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la +calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,--ou de la +passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable +avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de +mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par +sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures. + + +[1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comédie +Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition. + + + + * * * * * + + + +PAUL ADAM + + +L'auteur du Mystère des Foules fait invinciblement songer à Balzac; il +en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en +bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où +nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment +cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Thé chez +Miranda que le Père Goriot dans Jane la Pâle ou le Vicaire des +Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites +à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle +qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens +ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié +l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de +la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large +érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que +lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance +des événements. + +Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille +même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche +de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup +de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la +grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible +à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient +servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement +parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle +pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public +que M. Paul Adam semble en train de reconquérir. + +Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je +n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et +demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le +style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant +générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de +narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme +intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus +ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et +s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert +de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que +ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très +différents. + +D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée, +pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par +l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les +choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à +travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui +permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus +caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de +donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité, +d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière; +dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi posée et si nettement +sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son +caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la +fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de +sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres. + +Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et +fier achèvera à l'état de monuments, l'Époque et les Volontés +merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au +moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent +vers les vastes campagnes de la vie. + +Paul Adam est un spectacle magnifique. + + + + * * * * * + + + +LAUTRÉAMONT + + +C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un +génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent +fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée; +dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de +l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé +en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa +pulpe, à peine trop mûre. + +Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par +lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à +Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié +les Chants, de Maldoror et des Poésies, recueil de pensées et de +notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là, +trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu +aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses +dédicaces portant des noms demeurés occultes. + +Les Chants de Maldoror sont un long poème en prose dont les six +premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont, +même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la +lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle +lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les Poésies, +où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un +moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus +lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de +ses professeurs! + +Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de +génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès +maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de +tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature +admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies, +moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle. + +La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui +la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des +visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans +l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O Nuits +de Young, s'exclame l'auteur en ses Poésies, que de sommeil vous +m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques +de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et +Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des +cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et +le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être +loin de sa main. + +Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par +la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur +abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la +magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que +nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire +en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec +lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan: +«Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.--Vieil +Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de +tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres +images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant +beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence», +et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour +qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité +homérique: «Les hommes aux épaules étroites.--Les hommes à la tète +laide.--L'homme à la chevelure pouilleuse.--L'homme à la prunelle de +jaspe.--Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence +magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et +continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme, +et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse, +comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur +essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de +leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions +solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations +sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases +imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au +contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur, +des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,--et quel livre, +écrit, on l'affirmerait,pour le tenter! + +Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont +et de sa maladie mentale: + +«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la +forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort +retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, +comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son +ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis +en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas +plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre +pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver +le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui +ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et +quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, +est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent +vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps +tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de +lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure +plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide.... +Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné +crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les +maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, +pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis! +Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma +faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des +marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en +partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de +grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec +des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de +derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les +limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur +ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. +Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple +habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne +prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je +puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon +corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne +pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus +retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. +Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.» + +Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur +parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et +Dieu,--et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont, +n'est pas un ironiste supérieur[2], un homme engagé par un mépris +précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus +sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil; +il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de +bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces +pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu +enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières Poésies: + +«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les +exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les +abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les +tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les +insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les +romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les +singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de +quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les +obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, +l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, +les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les +acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les +épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur +préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières +sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les +exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le +sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les +passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les +odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison +impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, +les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui +est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, +phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, +anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène +d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement +taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes +démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la +désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les +cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la +pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, +les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs +engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, +la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées +comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, +les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les +étouffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis +de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et +nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être +jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique +Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et +que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche +des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.» + + +[2] Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te +désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion +contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras +deux amis.» + + + + * * * * * + + + +TRISTAN CORBIÈRE + + +Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui, +non rédigées, sont tout de même définitives; parmi: + +«Bohème de l'Océan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le +vers à la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles +jamais las--sans esthétisme--pas de la poésie et pas du vers, à peine de +la littérature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et +byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus +dégagé que lui du langage poétique--il a un métier sans intérêt +plastique--l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le +calembour, la fringance, le haché romantique--il veut être +indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref, +déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au +delà des Pyrénées.» + +Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené +par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier +des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux +pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son +originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint, +pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il +débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à +la Baudelaire. + +Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de +ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu +de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule +femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle +madame». + +Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de +Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit +vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups +de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit; +il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux +roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse +la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la +mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal +le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté. + +Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup +de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un +air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une +première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme +Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et +indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et +précieuses exceptions,--singulières même en une galerie de singularités. + +Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier +éditeur des Amours jaunes: + + PARIS NOCTURNE + + C'est la mer;--calme plat.--Et la grande marée + Avec un grondement lointain s'est retirée.... + Le flot va revenir se roulant dans son bruit. + Entendez-vous gratter les crabes de la nuit? + + C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène, + La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne. + Le long du ruisseau noir, les poètes pervers + Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers. + + C'est le champ: pour glaner les impures charpies + S'abat le vol tournant des hideuses harpies; + Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs, + Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs. + + C'est la mort: la police gît.--En haut l'amour + Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd + Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge. + L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge. + + C'est la vie: écoutez, la source vive chante + L'éternelle chanson sur la tête gluante + D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts + Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts. + + + PARIS DIURNE + + Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire, + Immense casserole où le bon Dieu fait cuire + La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour; + C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour. + + Les laridons en cercle attendent près du four, + On entend vaguement la chair rance bruire, + Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire, + Le marmiteux grelotte en attendant son tour. + + Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde + Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde? + Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel. + + Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière. + A nous le pot au noir qui froidit sans lumière. + Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel. + +Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine +en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier +maritime Edouard Corbière, l'auteur du Négrier dont le violent amour +pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce Négrier, +par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est +un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la +première partie, intitulé Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme +les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours +des corvettes avec les forts-à-bras,--en un lieu, dit l'auteur, où, +pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un +esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du +talent et une nervosité plus aiguë,--vous avez Tristan Corbière. + + + + * * * * * + + + +ARTHUR RIMBAUD + + +Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et, +dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable +voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en +Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara, +Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans +l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset, +entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de +Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se +livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce +qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie +violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la +poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus +récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin +de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge +de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre +demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur, +bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille, +nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui +intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui +donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant +un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge +à onze heures du soir. Les Pauvres à l'église, les Premières +Communions sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème. +Les Assis et le Bateau ivre, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne +déteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'était +quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il +était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de +locution usuelle: + + Avec l'assentiment des grands héliotropes. + +Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande poésie: + + Et dès lors je me suis baigné dans le poème + De la mer, infusé d'astres et latescent, + Dévorant les azurs verts où, flottaison blême + Et ravie, un noyé pensif parfois descend, + Où, teignant tout à coup les bleuités, délires + Et rythmes lents sous les rutilements du jour, + Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, + Fermentent les rousseurs amères de l'amour. + +Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure +et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre. + +Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie +vita abscondita; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en +apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris +d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison +publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir +été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient +crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de +l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle +tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans +une situation très particulière le besoin occasionne une minute +d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait +vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment +comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu +être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui +n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de +troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une +tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de +sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre, +l'irrémédiable infamie.» + +Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous +les droits, a droit à toutes les absolutions. + + ... Qui sait si le génie + N'est pas une de vos vertus, + +monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine? + + + + * * * * * + + + +FRANCIS POICTEVIN + + +Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie, +c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né +romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive, +qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que +seule importe «la manière de dire». + +Je me souviens de quelque chose dans ce goût rapporté par M. Sarcey, à +propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il +n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile +de persuader à de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas +de sujets; il n'y a, en littérature, qu'un sujet, celui qui écrit, +et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir +aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust +interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous, +mamelles?» + +L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre, +agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des +chapitres coupés au hasard du tranche--lignes, insinuer en de +faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire +exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église +connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du +Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de +l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une +popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi +estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus +et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours +excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du +style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances +d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la +froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à +coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui +reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart +des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de +Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il +emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses +poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue +byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu +d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel +qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines +fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent +vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour +les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le +Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages +de Presque, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature +pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de +protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du Recordare sancta +crucis, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la +plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes +les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de +la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures. +Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la +parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.» +M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que +chanta saint Bonaventure, + + (Crux deliciarum hortus + In quo florent omnia....) + +et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de +sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux +cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, +vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des +grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière +intérieure, claritas caritas». + +C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore +que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant +de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une +éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse. + +Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre +vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,--et la +trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien +est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs +aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. +Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une +illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie +de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende +plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment +revenue?» + +Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»? + +Hélas! cela lui est défendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il +sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce +que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle +en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il +n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression +vraie, la seule, la très rare, l'inédite! + +Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,--et même les +mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations +neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de +demi-lettrés. + +Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture, +M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation. +Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable: +il inventa le mysticisme du style. + + + + * * * * * + + + +ANDRÉ GIDE + + +J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre +anonyme, ces notes: «--Le journal est une forme de littérature bonne et +la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de +Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un +billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent, +s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir, +il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve +de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par +d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces +sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se +multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa +propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse +redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les +apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces +cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de +Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la +pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris +qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, +l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à +tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète +singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La +théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas +médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion, +s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original, +érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la +condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment, +d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume +assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est +tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher--et qu'on passe.» + +Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement +porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est +devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux +lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes +visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont +proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour +qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite +la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à +l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être +singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare +pour qu'on en parle. + +Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire +en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre +humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de +Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la +grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est +pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment, +ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les +hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui +ne vaut pas la peine d'être pensé. + +Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, +n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au +genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la +supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit +nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se +connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les +hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce +degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,--tandis +que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances. + +Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de +l'âme,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares +auquel appartient M. André Gide. + +Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le +font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les +approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans +le cercle bref des fraternités idéales;--ou, quand la foule veut bien +admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur +gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque, +comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées. + +Mais tout cela est raconté dans Paludes, histoire, comme on sait, «des +animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue á +force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier +que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingénue d'une âme +très compliquée, très intellectuelle et très originale. + + + + * * * * * + + + +PIERRE LOUYS + + +Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme +sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de +ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les +laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser +l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, +jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus +curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se +donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation +fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans +doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres +revendications du romanesque sexuel. + +Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou +vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La +parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs +alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de +costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de +ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du +xviii<sup>e</sup> siècle, que le paravent brodé d'hiératiques +phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des +désirs d'un incontestable aujourd'hui. + +Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est +à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être +proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la +tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas +de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si +peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les +villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et +Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe +hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses +insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas +tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se +modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir +et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos +hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des +moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la +valeur d'un contrepoison. + +Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes, +toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si +vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent +les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par +une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le +dégoût et la mort. + +M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait +logiquement à la mort: Aphrodite se clôt par une scène de mort, par +des funérailles. + +C'est la fin d'Atala (Châteaubriand plane invisible sur toute notre +littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec +tendresse,--si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la +beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent +lentement dans la nuit. + + + + * * * * * + + + +RACHILDE + + +La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées +pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire +Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle, +avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis +que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de +s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la +littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la +littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la +seule Lady Roxana que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce +n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se +penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et +non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent +ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes +pensent au dieu inconnu qui lit--peut-être--par dessus leur épaule. +Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au +premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes +les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes +sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles +des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a +produites. + +L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il +faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger +comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque +d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de +l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive. + +Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur, +les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont +faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,--et leurs rêves +les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se +trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus +sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente +contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme +vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes +d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de +ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et +les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que +par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances +à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés +imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées +pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus +facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de +nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes +l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs +s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures, +n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement +intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue. + +Tout cela donc étant admis et admis aussi que si l'Animale est le +livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), le +Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour +le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes +pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme +un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la +Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir +des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des +coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec +rien qu'une idée et des mots, créer. + + + + * * * * * + + + +J.-K. HUYSMANS + + +«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient +défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des +opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le +Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop +des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces +gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput +des Vierges.» + +L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait, +devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même +ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire +soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là, en effet, +surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de départ, mais +la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de +faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que +de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation +intérieure. En Rade développa encore ce système dont la fécondité est +illimitée--tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile +encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer--système de la plus +stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans +forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie +campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien». + +L'architecture de Là-Bas est érigée sur un plan analogue, mais la +liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet, +qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en +son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur, +n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni +la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou +inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués, +pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la +marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire +plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget, +nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la +tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois +nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler +de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré, +quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis +est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très +rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez +forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore +avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des +adultères. + +D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes +qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles +orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes +personnelles. M.Huysmans est de ceux-là: il ne fait plus de romans, il +fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je +crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore +sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile +expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours +immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle +les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait +voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient +inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi +qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des +malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne +semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration +génésique rapportés dans Là-Bas soient bien alléchants pour la +simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou +l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou +même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point +de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au +contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter +les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les +mystiques, c'est la joie de vivre. + +Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des +éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de +nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les +sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses +poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des +âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui +faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule +pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête. +M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après +les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il +a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus +effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à +l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais. + +Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même +et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout +fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles +conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et +écrivit En Route, ce livre pareil à une statue de pierre qui tout à +coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu +dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes, +comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil +que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être +dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les +mailles mêmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa +curiosité. + +Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes, +il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale». +Là, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir. +Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard +aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque +dans les replis des visages, des rosaces et des masques. + +Huysmans est un oeil. + + + + * * * * * + + + +JULES LAFORGUE + + +Il y a dans les Fleurs de bonne Volonté une petite complainte, comme +d'autres, appelée Dimanches: + + Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve, + Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve.... + + Le fleuve a son repos dominical; + Pas un chaland, en amont, en aval. + + Les vêpres carillonnent sur la ville, + Les berges sont désertes, sans une île. + + Passe un pensionnat, ô pauvres chairs! + Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver. + + Une qui n'a ni manchon ni fourrure + Fait tout en gris une bien pauvre figure; + + Et la voilà qui s'échappe des rangs + Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend? + + Elle va se jeter dans le fleuve. + Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve.... + +Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de +Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé. + +C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions +importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie, +d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de +connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les +littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les +dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était +le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures +infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles +et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il +mourut de froid, un jour de neige. + +C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un +oratorio achevé dans le silence. + +De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de +naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée, +--mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de +coeur,--adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de +sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;--mais beaucoup ont la +beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des +pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi: + + Noire bise, averse glapissante + Et fleuve noir, et maisons closes.... + +ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels: +l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle +semble rêvée et avouée pour la première fois[3]. Et je songe que ce +qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir +fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de +chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide +qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions +comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous +réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de +botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de +sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le +monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux +ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit. + +Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis: +il mourut comme allaient naître ses Moralités Légendaires, mais +offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques +bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de +gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et +créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue, +et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare) +qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans +la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les +grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent +ironique venu de plus loin que le pôle. + +Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert à M. +Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue +écrivait: «Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous +prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;--mais il était de +ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles +insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre +chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue +n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre. + + +[3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente et de si +profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair. + + + + * * * * * + + + +JEAN MORÉAS + + +M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas: + + Tout un silence d'or vibrant s'est abattu, + Près des sources que des satyres ont troublées, + Claire merveille éclose au profond des vallées, + Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu. + + Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes, + Où tu as su trouver pour ton sang amoureux + La douceur d'habiter un séjour odoreux + De roses dont les dieux sylvains te font des armes. + + Là tu vas composant ces beaux livres, honneur + Du langage français et de la noble Athènes. + +Ces vers sont romans, c'est-à-dire d'un poète pour qui toute la +période romantique n'est qu'une nuit de sabbat où s'agitent de sonores +et vains gnomes, d'un poète (celui-ci a du talent) qui concentre tout +son effort à imiter les Grecs d'anthologie à travers Ronsard et à +dérober à Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses épithètes +botaniques et de son rythme malingre. Quant à ce qu'il y a d'exquis en +Ronsard, comme ce peu a passé dans la tradition et dans les mémoires, +l'École romane le doit négliger sous peine d'avoir perdu bientôt ce qui +seul fait son originalité. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas +au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de +restauration. Quelque part, M. Moréas chante la louange + + De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,[4] + +et c'est bien cela: l'École romane a toujours l'air d'arriver de la +Ferté-Milon. + +Mais Jean Moréas, qui a rencontré ses amis en chemin, parti de plus loin, +s'annonce plus fièrement. + +Venu à Paris comme tout autre étudiant valaque ou levantin, et déjà +plein d'amour pour la langue française, M. Moréas se mit à l'école des +vieux poètes et fréquenta, jusqu'à Jacot de Forest et jusqu'à Benoît de +Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout +jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le +plein pèlerinage: à cette heure, parti de la Chanson de Saint-Léger, +il en est, dit-on, arrivé au xvii<sup>e</sup> siècle, et cela +en moins de dix années: ce n'est pas si décourageant qu'on l'a cru. Et +maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrège: +d'ici peu de haltes, M. Moréas campera sous le vieux chêne Hugo et, s'il +persévère, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans +doute, de se rejoindre lui-même. Alors, rejetant le bâton souvent +changé, coupé en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre +génie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine +sécurité. + +Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moréas aime +passionnément la langue et la poésie françaises et que les deux soeurs +au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur +leurs pas un pèlerin si patient et un chevalier armé de tant de bonne +volonté. + + Cavalcando l'altrjer per un cammino, + Pensoso dell' andar che mi sgradia, + Trovai Amor in mezzo della via + In abito legger di pellegrino. + +Ainsi s'en va M. Moréas, tout attentif, tout amoureux et «en habit léger +de pèlerin». Lorsqu'il appela un de ses poèmes le Pèlerin passionné, +il donna de lui-même, et de son rôle, et de ses jeux parmi nous, une +idée excellente et d'un symbolisme très raisonnable. + +Il y a de belles choses dans ce Pèlerin, il y en a de belles dans les +Syrtes, il y en a d'admirables ou de délicieuses et que (pour ma part) +je relirai toujours avec joie, dans les Cantilènes, mais puisque M. +Moréas, ayant changé de manière, répudie ces primitives oeuvres, je +n'insisterai pas. Il reste Ériphyle, mince recueil fait d'un poème et +de quatre «sylves», le tout dans le goût de la Renaissance et destiné à +être le cahier d'exemples où les jeunes «Romans», aiguillonnés aussi par +les invectives un peu intempérantes de M. Charles Maurras, doivent +étudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En +voici une page: + + Astre brillant, Phébé aux ailes étendues, + O flamme de la nuit qui croîs et diminues, + Favorise la route et les sombres forêts + Où mon ami errant porte ses pas discrets! + Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre, + + Sur la roche pointue aux chèvres familière, + Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux, + Sur les bords émaillés où plaignent les roseaux, + Dans le cristal rompu des ruisselets obliques, + Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques. + ............................................................ + Phébé, ô Cynthia, dés sa saison première, + Mon ami fut épris de ta belle lumière; + Dans leur cercle observant tes visages divers, + Sous ta douce influence il composait ses vers. + Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse + Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure, + Et la verte Cydon, sa piété honore + Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse. + +M. Moréas a beau, comme sa Phébé, prendre des visages divers et même +couvrir sa face de masques, on le reconnaît toujours entre ses frères: +c'est un poète. + + +[4] Après avoir compulsé des dictionnaires et des manuels, je ne voyais +de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, nés à la +Ferté-Bernard, quand je songeai à Racine. M. Moréas ne comprendra jamais +combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Ferté-Milon. + + + + * * * * * + + + +STUART MERRILL + + +La logique d'un amateur de littérature est blessée s'il découvre que ses +admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas +surpris, il sait qu'il y a des élus de la dernière heure. L'attitude du +public est moins bénigne lorsqu'on l'entretient du désaccord qui +s'observe entre lui, public, maître obscur des gloires, et l'opinion du +petit nombre oligarchique: habitué à accoupler ces deux idées, renommée +et talent, il montre de la répugnance à les disjoindre; il n'admet pas, +car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur +illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mérite la +lumière. Il y a là un malentendu, vieux sans doute des six mille ans +d'âge que La Bruyère donnait à la pensée humaine; et, ce malentendu, +basé sur un raisonnement très logique et très solide, nargue du haut de +son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se +borner à de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment +nous connaissons la «chose en soi», s'il n'y a pas une certaine petite +différence inévitable entre l'objet de la connaissance et la +connaissance de l'objet? Sur ce terrain-là, comme on se comprendra +moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la +légitime différence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la +Vérité--ce reflet de lune dans un puits,--mais de mesurer par +approximation, comme on fait pour les étoiles, la distance ou la +différence qu'il y a entre le génie d'un poète et l'idée que nous en +avons. + +S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on +dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-être beaucoup +d'autres, toute l'histoire littéraire n'est, rédigée par des professeurs +selon des vues éducatives, qu'un amas de jugements presque tous à casser +et que, en particulier, les histoires de la littérature française ne +sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes échus +aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-être temps d'adopter +une autre méthode et de donner, parmi les gens célèbres, une place à +ceux qui auraient pu l'être--si la neige n'était tombée le jour qu'ils +publièrent la gloire du printemps nouveau. + +M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige +contraria. Si le public connaît leurs noms moins que tels autres, ce +n'est pas qu'ils aient moins de mérite, c'est qu'ils eurent moins de +bonheur. + +Le poète des Fastes dit, par le choix seul de ce mot, la belle +franchise d'une âme riche et d'un talent généreux. Ses vers, un peu +dorés, un peu bruyants, éclatent et sonnent vraiment pour des jours de +fête et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'éteignent, +voici des torches allumées dans la nuit pour éclairer le somptueux +cortège des femmes surnaturelles. Femmes ou poèmes, elles sont parées, +sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes +sont brodées de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutôt que +des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux. + +Après de si éclatantes trompettes, les Petits Poèmes d'Automne, le +bruit du rouet, un son de cloche, un air de flûte dans un ton de clair +de lune: c'est l'assoupissement et le rêve attristé par le silence des +choses et l'incertitude des heures: + + C'est le vent d'automne dans l'allée, + Soeur, écoute, et la chute sur l'eau + Des feuilles du saule et du bouleau, + Et c'est le givre dans la vallée, + + Dénoue--il est l'heure--tes cheveux + Plus blonds que le chanvre que tu files.... + + Et viens, pareille à ces châtelaines + Dolentes à qui tu fais songer, + Dans le silence où meurt ton léger + Rouet, ô ma soeur des marjolaines! + +Et ainsi, en M. Stuart Merrill on découvre le contraste et la lutte d'un +tempérament fougueux et d'un coeur très doux, et selon que l'emporte +l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure +des violes. Pareillement sa technique oscille, des Gammes à ses +derniers poèmes, de la raideur parnassienne au verso suelto des +nouvelles écoles et que seuls n'admettent pas encore les sénateurs de +l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est +l'écueil des autres, devait séduire un poète aussi bien doué et une +intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend: + + Venez avec des couronnes de primevères dans vos mains + O fillettes qui pleurez la soeur morte à l'aurore. + Les cloches de la vallée sonnent la fin d'un sort, + l'on voit luire des pelles au soleil du matin. + + Venez avec des corbeilles de violettes, ô fillettes + Qui hésitez un peu dans le chemin des hêtres, + Par crainte des paroles solennelles du prêtre. + Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes.... + + C'est la fête de la mort, et l'on dirait dimanche, + Tant les cloches sonnent, douces au fond de la vallée; + Les garçons se sont cachés dans les petites allées; + Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche.... + + Quelque année, les garçons qui se cachent aujourd'hui + Viendront vous dire à toutes la douce douleur d'aimer, + Et l'on vous entendra, autour du mât de mai, + Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit. + +M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqué en vain, le jour qu'il voulut +traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fière poésie +française et lui planter une fleur dans les cheveux. + + + + * * * * * + + + +SAINT-POL-ROUX + + +L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de +métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans +matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une +précision un peu lourde et une clarté assez factice: des âmes cariées +(comme des dents) et des coeurs lézardés (comme un vieux mur); c'est +pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au +vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une +obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et +animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie: +c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau +pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les +colliers des fées. D'autres «métaphoristes», tel M. Jules Renard, se +risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail +séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition +et une exagération des métaphores en usage[5]; enfin, il y a la méthode +analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se +modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux +amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication +d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. +On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire: + + Sage-femme de la lumière veut dire: le coq. + Lendemain de chenille en + tenue de bal.......... -- papillon. + Péché-qui-tette......... -- enfant naturel. + Quenouille vivante...... -- mouton. + La nageoire des charrues -- le soc. + Guêpe au dard de fouet.. -- la diligence. + Mamelle de cristal...... -- une carafe. + Le crabe des mains...... -- main ouverte. + Lettre de faire part.... -- une pie. + Cimetière qui a des ailes. -- un vol de corbeaux. + Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs. + Le ver à soie des cheminées -- ? + Apprivoiser la mâchoire + cariée de bémols d'une + tarasque moderne...... -- jouer du piano. + Hargneuse breloque du + portail............... -- chien de garde. + Limousine blasphémante. -- roulier. + Psalmodier l'alexandrin de + bronze................ -- sonner minuit. + Cognac du père Adam..... -- le grand air pur. + L'imagerie qui ne se voit + que les yeux clos..... -- les rêves. + L'oméga................. -- en grec ???? + Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles. + Les bavard s vertes..... -- les grenouilles. + Coquelicot sonore....... -- chant du coq. + +Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est +doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si +toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à +la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la +lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop +souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne +font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes +richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne, +écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les +métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, +mais logiques et liées entre elles: c'est le type et la merveille du +poème en prose rythmée et assonnancée. Dans le même tome, le Nocturne +dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes +catachrèses: les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. +Mais l'Autopsie de la Vieille fille, malgré une faute de ton, mais +Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'oeuvre. +M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop +tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient +toujours profondément réjouies. + + +[5] Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en +fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique: Jules +Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161). + + + + * * * * * + + + +ROBERT DE MONTESQUIOU + + +Au premier envol de ses Chauves-souris en velours violet, la question +fut très sérieusement posée de savoir si M. de Montesquiou était un +poète ou un amateur de poésie et si la vie mondaine se pouvait concilier +avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font +beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que +l'on n'est pas familier avec l'opération de logique qui s'appelle la +dissociation des idées, car il semble de justice élémentaire d'évaluer +séparément la valeur ou la beauté de l'arbre et de ses fruits, de +l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera +jugé en soi, sans souci de la mine, de la carrière ou du torrent dont il +sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de +Golconde. La vie sociale d'un poête importe aussi peu au critique qu'à +Polymnie elle-même, qui accueille en son cercle, indifféremment, le +paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et +Frédéric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se +rédigent pas du même style. + +Donc nous ne nous inquiéterons pas de démêler le lin de cette quenouille +ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son état d'homme +du monde ont pu ajouter d'illusoire à la renommée du poète. + +Le poète, ici, est «une Précieuse». + +Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs +fins et galants poètes, imaginaient de nouvelles façons de dire et, par +haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs +gestes? Leur crime, après tout, fut de ne pas vouloir «faire comme tout +le monde» et il semble qu'elles l'aient assez payé cher, elles--et toute +la poésie française qui, pendant un siècle et demi, craignit vraiment +trop le ridicule. Les poètes sont enfin délivrés de telles affres; tous +les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalité; +loin de leur défendre de se mettre à nu, la critique les encourage à +l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le +portent tatoué. + +Et voici enfin la vraie querelle à faire à M. de Montesquiou: son +originalité est tatouée excessivement. La beauté de cet aède rappelle, +non sans mélancolie, les figurations compliquées dont se voulaient +ornementés les anciens chefs australiens, mais en vérité il se pare avec +un art moins ingénu; il y a même un raffinement singulier dans les +nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de +lignes. Il réussit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux +que la pensée. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes +idéographiques: + + Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie. + Tortue, iris, pivoine, anémone et moineaux. + +Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme +ceux-là, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'évoque assez +agréablement, mais souvent on ne voit, se découpant sur un ciel +artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves +carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des +bibelots déformés par une fantaisie trop orientale; bibelots et +babioles: + + Je voudrais que ce vers fût un bibelot d'art. + +dit l'esthétique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une +chose amusante et fragile à mettre sous une vitrine ou dans une armoire, +--oui, plutôt dans une armoire. Alors, allégé de toute cette rocaille, +de toutes ces laques, de toutes ces pâtes tendres et, comme lui-même le +dit spirituellement, de tous ces «infusoires d'étagères», le musée du +poète deviendrait un agréable promenoir, où l'on rêverait avec plaisir +devant les multiples métamorphoses d'une âme inquiète de donner à la +beauté une grâce neuve et nuancée. Avec la moitié des Hortensias +bleus, on ferait un tome, encore très dense, qui serait presque tout +entier de fine ou de fière ou de douce poésie. L'auteur d'Ancilla, de +Mortuis ignotis et de Tables vives apparaîtrait ce qu'il est +vraiment, hors de tout travesti,--un bon poète. + +Voici une partie de Tables vives, dont le titre est obscur, mais dont +les vers sont de belle clarté, malgré le son trop connu de quelques +rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales: + + ... Apprenez à l'enfant à prier les flots bleus, + Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'écume, + Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume + Est plus doux à fixer pour nos yeux nébuleux. + + Apprenez à l'enfant à prier le ciel pur, + C'est l'océan d'en haut dont la vague est nuage. + L'ombre d'une tempête abondante en naufrage + Pour nos coeurs est moins triste à suivre dans l'azur. + + Apprenez à l'enfant à prier toutes choses: + L'abeille de l'esprit compose un miel de jour + Sur les vivants ave du rosaire des roses, + Chapelet de parfums aux dizaines d'amour.... + +En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou +pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosité dans +un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir. + + + + * * * * * + + + +GUSTAVE KAHN + + +Domaine de Fée, un Cantique des cantiques récité par une voix seule, +très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen,--ô éternel +Verlaine! + + O bel avril épanoui, + Qu'importe ta chanson franche, + Tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri + De ton soleil par les branches, + Si loin de moi la bien-aimée + Dans les brumes du nord est restée. + +Voilà le ton. C'est très simple, très délicat, très pur et parfois +biblique: + + J'étais allé jusqu'au fond du jardin, + Quand dans la nuit une invisible main + Me terrassa plus forte que moi-- + Une voix me dit: C'est pour ta joie. + +Dilectus meus descendit in hortum ... mais ici le poète, aussi chaste, +est moins sensuel: l'oriental a revêtu comme un surplis une âme +d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des +grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de +secrets sentiers connus des fées «qui rient sans bruit dans la forêt», +cueillir les liserons, les genêts, + + Et les fleurettes aventurières le long des haies. + +Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux +livret de vers d'amour qui nous fut donné depuis les Fêtes Galantes et +avec les Chansons d'amant les seuls vers peut-être de ces dernières +années où le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grâce +parfaite et touchante de la divine sincérité. S'il reste encore, en +quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c'est que M. Kahn, même +aux pieds de la Sulamite, n'a pas renoncé à nous surprendre par une +adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite +parfois la langue française en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour +lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant +à tels mots des significations trop d'à côté, pliant les phrases à une +syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui +sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte à nul sa science du +rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové. + +M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont +les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886, à Laforgue qui à +la même époque, dans la même préçieuse petite revue--que dirigeait M. +Kahn--publiait Légende et Solo de lune, et, enfin, à M. Kahn +lui-même; dès lors il écrivait: + + Voici l'allégresse des âmes d'automne, + La ville s'évapore en illusions proches, + Voici se voiler de violet et d'orange les porches + De la nuit sans lune + Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée? + +--, et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la +licence majestueuse. + +Cette minuscule Vogue, qui, aujourd'hui, se vend au prix des +parchemins à miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odéon, +et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrés, de l'odeur de +nouveau qui sortait des pâles petites pages! + +Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n'a pas +modifié l'opinion que l'on a de son talent et de son originalité: il y +demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien +d'accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l'on compare +avec Image, si dolent cantique, + + O Jésus couronné de ronces, + Qui saigne en tous coeurs meurtris, + +le Dialogue de Zélande, + + Bonjour mynher, bonjour myffrau, + +joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton +moyen, un lied qui est vraiment sans défaut: + + L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine + En reflets de sang, en flocons de laine, + O bruyères roses, ô ciel couleur de sang. + + L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine, + Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine, + O bruyères mauves--ô ciel couleur de sang. + + L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine, + Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine, + O bruyères rouges--ô ciel couleur de sang. + + L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine + Éphémèrement: sa splendeur est lointaine. + O bruyère d'or--ô ciel couleur de sang. + +Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M. +Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage. + + + + * * * * * + + + +PAUL VERLAINE + + +M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète +quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé +des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec +scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne +pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les +novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par +son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor +Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus +encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France, +le génie semble toujours un peu ridicule. + +Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les +rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de +désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué +et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les +effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir, +un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à +incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre; +en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état. + +Sans talent et sans conscience, nul ne représenta sans doute aussi +divinement que Verlaine le génie pur et simple de l'animal humain sous +ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes. + +Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en même temps le don des larmes +lui est enlevé, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier +d'Invectives ou l'humble et gauche élégiaque de Chansons pour Elle. +Poète, par ses dons mêmes, voué à ne dire heureusement que l'amour, tous +les amours, et d'abord celui dont les lèvres ne s'inclinent qu'en rêve +sur les étoiles de la robe purificatrice, celui qui fit les Amies fit +des cantiques de mois de Marie: et du même coeur, de la même main, du +même génie, mais qui les chantera, ô hypocrites! sinon ces mêmes Amies, +ce jour-là blanches et voilées de blanc? + +Avouer ses péchés d'action ou de rêve n'est pas un péché; nulle +confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes +sont pareils et pareillement tentés; nul ne commet un crime dont son +frère ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'académie +assumèrent en vain la honte d'avoir injurié Verlaine, encore sous les +fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisèrent +sur un socle déjà de granit, pendant que dans sa barbe de marbre, +Verlaine souriait à l'infini, l'air d'un Faune qui écoute sonner les +cloches. + + + * * * * * + + +BIBLIOGRAPHIE + + +PAUL ADAM (1862). + --Chair molle, 1885;--Soi, 1886;--Le Thé che; Miranda, + 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1887;--La Glèbe, 1887; + --Être, 1888;--En Décor, 1890;--Essence de Soleil + 1890;--Robes rouges, 1891;--Le Vice filial, 1892;--Les Coeurs + utiles, 1892;-Princesses Byzantines, 1893;--Les Images + sentimentales, 1893;--Critique des moeurs, 1893;-Le Conte + futur, 1894;--L'Automne, 1894;--La Parade amoureuse, + 1894;--Le Mystère des Foules, 1895;--La Force du mal, 1896; + --Le Cuivre, 1896;--Les Coeurs nouveaux, 1896. + + +TRISTAN CORBIÈRE (1845-1873). + --Les Amours jaunes, 1873; 2<sup>e</sup> éd., 1891. + +LOUIS DUMUR (1863). + --La Néva, 1890;--Albert, 1890;--Lassitudes, 1891;--La Motte + de terre, 1895;--La Nébuleuse, 1895;--Rembrandt, + 1896;--Pauline ou la liberté de l'Amour, 1896. + +GEORGES EEKHOUD (1854). + --Kees Doorik, 1882;--Kermesses, 1883;--Les Milices de + Saint-François, 1886;--Nouvelles Kermesses, 1887; --La Nouvelle + Carthage, 1888;--Les Fusillés de Malines, 1891;--Cycle + patibulaire, 1892; 2<sup>e</sup> éd. 1896;--Au siècle de + Shakespeare, 1893; --Mes Communions, 1895;--Philaster, 1895. + +ANDRÉ GIDE (1869). + --Les Cahiers d'André Walter, 1891;--Les Poésies d'André + Walter, 1892; --Le Traité de Narcisse, 1892;--Le Voyage + d'Urien, 1893;--La Tentative amoureuse, 1894;--Paludes, 1895. + +A.-FERDINAND HEROLD (1865). + --L'Exil de Harini, 1888;--La Légende de Sainte Liberata, 1889; + --Les Paeans et les Thrènes, 1890;--La Joie de Maguelonne, + 1891;--Chevaleries sentimentales, 1893;--Floriane et + Persigaitt, 1894--L'Upanishad du grand Aranyaka, + 1894;--Paphnutius, de Hrotsvitha, 1895;--L'Anneau de Cakuntald, + de Kalidasa, 1896;--Le Livre de la Naissance, de la Vie et de la + Mort de la Bienheureuse Vierge Marie, 1896. + +J.-K. HUYSMANS (1848). + + --Le Drageoir à épices, 1874,--Marthe, 1876;--Les Soeurs Vatard, + 1879;--Croquis Parisiens, 1880;--En Ménage, 1881;--A Vau-l'Eau, + 1882;--L'Art moderne, 1883;--A Rebours, 1884;--En Rade, + 1887;--Certains, 1889;--La Bièvre, 1890;--Là-Bas, 1891;--En Route, + 1895;--Sac au dos(dans les Soirées de Médan), 1880; --Pierrot + sceptique(avec Léon Hennique), 1881. + +GUSTAVE KAHN (1859). + --Les Palais nomades,1887; --Chansons d'amant, 1891;--Domaine + de Fée, 1895;--La pluie et le beau temps, 1895;-Le Roi + fou,1896. + +JULES LAFORGUE (1860-1887). + --Les Complaintes, 1885;--L'Imitation de Notre-Dame la Lune, + 1886;--Le Concile féerique, 1886;--Moralités légendaires, + 1887;--Chroniques parisiennes, dans la Revue Indépendante, + 1887;--Des Fleurs de bonne volonté, dans la Revue Indépendante, + 1888 et Vers inédits, dans la Revue Indépendante, + 1888.--Fragments inédits, dans Entretiens politiques et + littéraires, 1891-1892;-Revue Blanche, 1894-1896, etc. + +COMTE DE LAUTRÉAMONT (1846-1874). + --Les Chants de Maldoror, chant I<sup>er</sup>, + 1868;--Poésies(I-II), 1870;--Les Chants de Maldoror(I-VI), + 1874; 2<sup>e</sup> éd. 1890. + +PIERRE LOUYS (....). + --Astarté, 1892; --Les Poésies de Méléagre, 1893;--Léda,1893; + --Chrysis, 1893; --Scènes de la Vie des Courtisanes, de Lucien, + I 1894;--Ariane, 1894;--La Maison sur le Nil, 1894;--Les + Chansons de Bilitis, 1894;--Aphrodite, 1896. + +MAURICE MAETERLINCK (1862). + --Serres chaudes, 1889;--La Princesse Maleine, 1889; --Les + Aveugles, l'Intruse, 1890;--L'Ornement des Noces spirituelles, de + Ruysbroeck, 1891;-Les Sept Princesses, 1891:--Pelléas et + Mélisande, 1892;--Alladine et Palomides, Intérieur, La Mort de + Tintagiles, 1894;--Annabella, de John Ford, 1894:--Les + Disciples à Sais et les Fragments de Novalis, 1895;--Le Trésor + des Humbles, 1896;--Aglavaine et Sélysette, 1896. + +STÉPHANE MALLARMÉ (1842). + --Le Corbeau(traduit d'Edgar Poe), 1875;--La Dernière Mode, + 1875; --L' Après-midi d'un Faune, 1876;--Préface à Vathek, + 1876;--Les Mots anglais, 1877; --Les Dieux antiques, + 1878;--Poésies (édition autographe), 1887;--Les Poèmes d'Edgar + Poe, 1888;--Le Ten o'clock de M. Whistler, 1888; --Pages, 1890 + et 1891;--Les Miens: Villiers de l'Isle-Adam, 1892;--Vers et + prose, 1892;-La Musique et les Lettres, 1894. + + Poésies dans: Le Papillon, 1862;--l'Artiste, 1863;--Parnasse + satirique, 1864;--Parnasse contemporain, 1866, 1869;--Revue + critique, 1884;--Revue Indépendante, 1885, 1887;--Revue + Wagnérienne, 1885;--La Vogue, 1886; --Les Hommes + d'aujourd'hui, 1887;--La Revue Blanche, La Plume, 1889, 1895, + 1896;--Le Figaro, 1895, 1896;--Le Chap Book, 1895; etc. + + Proses dans: l'Artiste, 1863;--la Saison à Vichy, + 1865,--Revue des Lettres et des Arts, 1868;--Journal d'un + Défenseur de Paris, 1870-71; --La Patrie, 1871;--Le National, + 1872; --La Renaissance, 1872;--L'Illustration, 1873; --Revue + du Monde nouveau, 1874;--République des Lettres, 1876;--L'Art + et la Mode, 1884, 1885;--Revue Wagnérienne, 1885;-Gazette + Letteraria, 1886;--Les Hommes d'aujourd'hui, 1886;--Revue + Indépendante, 1887; --La Revue Blanche, 1894, 1895, 1896;--Le + National Observer, 1894;--Le Mercure de France, 1894;--Le Chap + Book, 1896; etc. + +ROBERT DE MONTESQUIOU (....). + --Les Chauves-Souris, 1893;--Le Chef des Odeurs suaves, + 1894;--Le Parcours du Rêve au Souvenir 1895;--Les Hortensias + bleus, 1896. + +JEAN MORÉAS (1856). + --Les Syrtes, 1884;--Le Thé chez Miranda, 1886;--Les + Cantilènes, 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1857;--Le Pèlerin + passionné, 1890;--Êryphile, 1894. + +FRANCIS POICTEVIN (....). + --La Robe du Moine, 1882;--Ludine, 1883;--Songes, + 1884;--Petitau, 1885;--Seuls, 1887;--Paysages et Nouveaux + Songes, 1888;--Derniers Songes, 1889;--Double, + 1890;--Presque, 1891;-Heures, 1892;--Tout Bas, + 1893;--Ombres, 1894. + +PIERRE QUILLARD (1864). + --La Fille aux mains coupées, 1886;--La Gloire du Verbe, + 1890;-L'Antre des Nymphes, de Porphyre, 1893;-Le Livre des + Mystères, de Jamblique, 1895;-Lettres rustiques de Claudius + Aelianus, 1895. + +RACHILDE (1860). + --Monsieur de la Nouveauté, 1880;--Monsieur Vénus, + 1882;--Queue de Poisson, 1883;--Histoires bêtes, 1884;-Nono, + 1885;--La Virginité de Diane, 1885; --A Mort! 1886;--La + Marquise de Sade, 1887;--Le Tiroir de Mimi-Corail, 1887;-Madame + Adonis, 1888;--L'Homme Roux, 1888;--Le Mordu, + 1889;--Minette, 1889;-La Sanglante Ironie, 1891;--Théâtre, + 1891;--L'Animale, 1893;--Le Démon de l'Absurde, 1894;--La + Princesse des Ténèbres, 1896. + +HENRI DE RÉGNIER (1864). + --Lendemains, 1885; --Apaisement, 1886;--Sites, + 1887;--Épisodes, 1888;--Poèmes anciens et romanesques, 1890; + --Épisodes, Sites et Sonnets, 1891;--Tel qu'en Songe, + 1892;--Contes à soi-même, 1893; -Le Bosquet de Psyché, + 1894;--Le Trèfle Noir, 1895;--Aréthuse, 1895;--Poèmes + (1887-1892), 1896. + +JULES RENARD (1864). + --Les Rosés, 1886;--Crime de Village, 1888;--Sourires pinces, + 1890.; --L'Êcornifleur, 1892;--Coquecigrues, 1893; --Deux + Fables sans morale, 1893;--La Lanterne sourde, 1893;--Poil de + Carotte,1894; --Le Vigneron dans sa vigne, 1895;--Histoires + naturelles, 1896;--La Maîtresse, 1896. + +ADOLPHE RETTÉ (1862). + --Cloches en la nuit, 1889; --Thulé des Brumes, 1892;--Une + belle Dame passa, 1893;--Réflexions sur l'Anarchie, 1894; + --Trois Dialogues nocturnes, 1895;--Paradoxe sur l'amour, + 1895;--L'Archipel en fleurs, 1895;--Similitudes, 1896;--La + Forêt bruissante, 1896;--Propos subversifs, 1896. + +ARTHUR RIMBAUD (1854-1891). + --La Saison en Enfer, 1873;--Les Illuminations, + 1886;-Reliquaire, 1891. + +SAINT-POL-ROUX (1861). + --L'Ame noire du Prieur blanc, 1893;--Épilogue des Saisons + Humaines, 1893;--Les Reposoirs de la Procession, 1, 1893. + +ALBERT SAMAIN (1859). + --Au Jardin de l'Infante, 1893 + +STUART MERRILL (1863). + --Les Gammes, 1887;-Pastels en prose, 1890;--Les Fastes, + 1891;-Petits Poèmes d'Automne, 1895. + +LAURENT TAILHADE (1854). + --Le Jardin des Rêves, 1879;--Un douzain de Sonnets, 1882;--Le + Paillasson, pasquille hebdomadaire, 1886-1887; --Au pays du + Mufle, 1891;--Vitraux, 1891 et 1894. + +ÉMILE VERHAEREN (1855). + --Les Flamandes, 1883;--Contes de Minuit, 1884;--Les Moines, + 1886;--Les Soirs, 1887;--Les Débâcles, 1890; --Les Flambeaux + noirs, 1891;--Aux Bords de la Route, 1891;--Les Apparus dans + mes chemins, 1891;--Les Campagnes hallucinées, 1893; + --Almanach, 1894;--Les Villages illusoires, 1895;--Les Villes + tentaculaires, 1896;--Poèmes (Les Bords de la Route, les + Flamandes, les Moines), 1896;--Poèmes (Les Soirs, les Débâcles, + les Flambeaux noirs), 1896. + + Deux brochures: Joseph Heymans et Fernand Khnopff. + +PAUL VERLAINE (1844-1896). + --Poèmes Saturniens, 1866;--Fêtes Galantes, 1870;--La Bonne + Chanson, 1871;--Romances sans paroles, 1872; --Les Poètes + maudits,1872 et 1888;--Sagesse, 1871;--Jadis et Naguère, + 1881;--Louise Leclercq (suivi de Le Poteau, Pierre Duchâtelet, + Madame Aubin), 1887;--Mémoires d'un veuf, 1887;--Amour, + 1888;--Parallèlement, 1889; --Bonheur, 1889;--Dédicaces, + 1890;--Chansons pour Elle, 1891;--Liturgies intimes, 1892; + --Mes Hôpitaux, 1893;--Quinze jours en Hollande, 1894;--Dans + les Limbes, 1894;--Confessions, 1895;--Invectives, 1896. + +FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (1864). + --Cueille d'Avril, 1886;--Les Cygnes, 1887;--Ancaeus, + 1888;--Joies, 1889;--Diptyque (Le Porcher, Eurythmie), + 1891;--Les Cygnes, nouveaux poèmes, 1892;--La Chevauchée + d'Yeldis, 1893; --Swanhilde, 1894;--?????, 1895;--Laus + Veneris (traduit de Swinburne), 1895;--Poèmes et Poésies + (1886-1893), 1895. + +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838-1889). + --Morgane, 1855;--Deux Essais de Poésies, 1858; --Premières + Poésies, 1860;--Isis, 1862;--Elën, 1864;--Claire Lenoir, + 1867 (dans la Revue des Lettres et des Arts, devenu Tribulat + Bonhomet, 1887);--L Évasion, 1870;--La Révolte, + 1870;--Azraël, 1878;--Le Nouveau Monde, 1880;--Contes Cruels, + 1880;--L'Ève future, 1886;--Axël, 1856 (dans la Jeune France; + en volume, 1890);--Akëdyssëril, 1886;--L'Amour suprême, + 1886;--Histoires insolites, 1888;--Nouveaux Contes cruels, + 1889;--Chez les Passants, 1890;--Propos d'Au-delà, 1893. + + Fragments inédits, dans le Mercure de France, 1890-91-92-93. + + * * * * * + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE + +MAURICE MAETERLINCK + +ÉMILE VERHAEREN + +HENRI DE RÉGNIER + +FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN + +STÉPHANE MALLARMÉ + +ALBERT SAMAIN + +PIERRE QUILLARD + +A.-F. HEROLD + +ADOLPHE RETTÉ + +VILLIERS DE L'ISLE-ADAM + +LAURENT TAILHADE + +JULES RENARD + +LOUIS DUMUR + +GEORGES EEKHOUD + +PAUL ADAM + +LAUTRÉAMONT + +TRISTAN CORBIÈRE + +ARTHUR RIMBAUD + +FRANCIS POICTEVIN + +ANDRÉ GIDE + +PIERRE LOUYS + +RACHILDE + +J.-K. HUYSMANS + +JULES LAFORGUE + +JEAN MORÉAS + +STUART MERRILL + +SAINT-POL-ROUX + +ROBERT DE MONTESQUIOU + +GUSTAVE KAHN + +PAUL VERLAINE + +BIBLIOGRAPHIE + + + + + +End of Project Gutenberg's Le livre des masques, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES *** + +***** This file should be named 16886-8.txt or 16886-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/6/16886/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le livre des masques + Portraits symbolistes + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: October 16, 2005 [EBook #16886] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + +From images generously made available by Gallica +(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + +</pre> + + +<h1>LE LIVRE DES MASQUES</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>REMY DE GOURMONT</h2> + + +<h3>PORTRAITS SYMBOLISTES</h3> + +<h3>GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES ÉCRIVAINS D'HIER<br /> +ET D'AUJOURD'HUI</h3> + +<h3>LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINÉS PAR<br /> +F. VALLOTTON</h3> + +<h4><i>Troisième édition</i></h4> + +<h4>PARIS</h4> + +<h4>1896</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a href='#TABLE_DES_MATIERES'>Table des matières</a></p> + +<h3><a name='PREFACE'></a>PRÉFACE</h3> + + +<p>Il est difficile de caractériser une évolution littéraire à l'heure où +les fruits sont encore incertains, quand la floraison même n'est pas +achevée dans tout le verger. Arbres précoces, arbres tardifs, arbres +douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler stériles: le verger est +très divers, très riche, trop riche;—la densité des feuilles engendre +de l'ombre et l'ombre décolore les fleurs et pâlit les fruits.</p> + +<p>C'est parmi ce verger opulent et ténébreux qu'on se promènera, +s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux +ou les plus agréables.</p> + +<p>Quand elles le méritent par leur importance, leur nécessité, leur +à -propos, les évolutions littéraires reçoivent un nom; ce nom très +souvent n'a pas de signification précise, mais il est utile: il sert de +signe de ralliement à ceux qui le reçoivent, et de point de mire à ceux +qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que +veut dire <i>Romantisme</i>? Il est plus facile de le sentir que de +l'expliquer. Que veut dire <i>Symbolisme</i>? Si l'on s'en tient au sens +étroit et étymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut +vouloir dire: individualisme en littérature, liberté de l'art, abandon +des formules enseignées, tendances vers ce qui est nouveau, étrange et +même bizarre; cela peut vouloir dire aussi: idéalisme, dédain de +l'anecdote sociale, antinaturalisme, tendance à ne prendre dans la vie +que le détail caractéristique, à ne prêter attention qu'à l'acte par +lequel un homme se distingue d'un autre homme, à ne vouloir réaliser que +des résultats, que l'essentiel; enfin, pour les poètes, le symbolisme +semble lié au vers libre, c'est-à -dire démailloté, et dont le jeune +corps peut s'ébattre à Taise, sorti de l'embarras des langes et des +liens. Tout cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,—car +il ne faut pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la +transformation du vieil allégorisme ou de l'art de personnifier une idée +dans un être humain, dans un paysage, dans un récit. Un tel art est +l'art tout entier, l'art primordial et éternel, et une littérature +délivrée de ce souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une +signification esthétique adéquate aux gloussements du hocco ou aux +braiements de l'onagre.</p> + +<p>La littérature n'est pas en effet autre chose que le développement +artistique de l'idée, que la symbolisation de l'idée au moyen de héros +imaginaires. Les héros, ou les hommes (car chaque homme est un héros, +dans sa sphère) ne sont qu'ébauchés par la vie; c'est l'art qui les +complète en leur donnant, en échange de leur pauvre âme malade, le +trésor d'une immortelle idée, et le plus humble peut être appelé à cette +participation, s'il est élu par un grand poète. Quel humble que cet Énée +que Virgile charge de tout le fardeau d'être l'idée de la force romaine, +et quel humble que ce Don Quichotte à qui Cervantès impose +l'épouvantable poids d'être à la fois Roland et les quatre fils Aymon, +Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde! +L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme même, puisque +l'homme ne peut s'assimiler une idée que symbolisée. Il ne faut pas +insister, car nous pourrions croire que les jeunes dévots du symbolisme +ignorent jusqu'à la <i>Vita Nuova</i> et ce personnage de Béatrice, dont les +frêles et pures épaules restent pourtant droites sous le complexe faix +des symboles dont le poète l'accable.</p> + +<p>D'où est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'idée était une +nouveauté? Voici.</p> + +<p>Nous eûmes, en ces dernières années, un essai très sérieux de +littérature basée sur le mépris de l'idée et le dédain du symbole. On en +connaît la théorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie, +etc. M. Zola, ayant inventé la recette, oublia de s'en servir. Ses +«tranches de vie» sont de lourds poèmes d'un lyrisme fangeux et +tumultueux, romantisme populaire, symbolisme démocratique, mais toujours +pleins d'une idée, toujours gros d'une signification allégorique. +<i>Germinal</i>, la Mine, la Foule, la Grève. La révolte idéaliste ne se +dressa donc pas contre les oeuvres (à moins que contre les basses +oeuvres) du naturalisme, mais contre sa théorie ou plutôt contre sa +prétention; revenant aux nécessités antérieures, éternelles, de l'art, +les révoltés crurent affirmer des vérités nouvelles, et même +surprenantes, en professant leur volonté de réintégrer l'idée dans la +littérature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumèrent +aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles.</p> + +<p>Une vérité nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entrée récemment +dans la littérature et dans l'art, c'est une vérité toute métaphysique +et toute d'<i>a priori</i> (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un +siècle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans +l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse, +libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde. +Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est +extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait. Nous ne +connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur des +apparences; toute vérité en soi nous échappe; l'essence est +inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule +si simple et si claire: Le monde est ma représentation. Je ne vois pas +ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants, +autant de mondes divers et peut-être différents. Cette doctrine, que +Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufragée, +est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre +logique de la théorie à la pratique, même la plus exigeante, principe +universel d'émancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a +pas révolutionné que l'esthétique, mais ici il n'est question que +d'esthétique.</p> + +<p>On donne encore dans des manuels une définition du beau; on va plus +loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du +beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont +que la moyenne et le résumé d'idées ou d'appréciations antérieures. En +esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint +l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le +monde civilisé n'est qu'un vaste Institut) toute nouveauté est tenue +pour blasphématoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de +démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la +littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice +de tout individualisme intellectuel que le «non conformisme» est le +crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le +crime capital pour un écrivain c'est le conformisme, l'imitativité, la +soumission aux règles et aux enseignements. L'oeuvre d'un écrivain doit +être non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalité. +La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même, de +dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir +individuel; sa seule excuse est d'être original; il doit dire des choses +non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit +se créer sa propre esthétique,—et nous devrons admettre autant +d'esthétiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'après ce +qu'elles sont et non d'après ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que +le symbolisme, c'est, même excessive, même intempestive, même +prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.</p> + +<p>Cette définition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement. +Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute +l'occasion de la compléter; son principe servira encore à nous guider, +en nous incitant à rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de +terribles règles, selon de tyranniques traditions, les écrivains +nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthétique est devenue, elle +aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une +toute faite. On ne peut comparer un artiste qu'à lui-même, mais il y a +profit et justice à noter des dissemblances: nous tâcherons de marquer, +non en quoi les «nouveaux venus» se ressemblent, mais en quoi ils +diffèrent, c'est-à -dire en quoi ils existent, car être existant, c'est +être différent.</p> + +<p>Ceci n'est pas écrit pour prétendre qu'il n'y a pas entre la plupart +d'entre eux d'évidentes similitudes de pensée et de technique, fait +inévitable, mais tellement inévitable qu'il est sans intérêt. On +n'insinue pas davantage que cette floraison est spontanée; avant la +fleur, il y a la graine, elle-même tombée d'une fleur; ces jeunes gens +ont des pères et des maîtres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam, +Verlaine, Mallarmé, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils +les lisent, ils les écoutent. Quelle sottise de croire que nous +dédaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus +affectueuse que Stéphane Mallarmé? Et Villiers est-il oublié? Et +Verlaine délaissé?</p> + +<p>Maintenant, il faut prévenir que l'ordre de ces portraits, sans être +tout à fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmarès, il +y a même, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous +ramènera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux +portraits mêmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs, +nous répondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prétention que de +donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route.</p> + +<p>Enfin, pour rejoindre aujourd'hui à hier, nous avons intercalé, parmi +les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de récrire +une physionomie familière à beaucoup, on a cherché à mettre en lumière, +plutôt que l'ensemble, tel point obscur.</p> + +<p>Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi précis que +possible, sont là pour ajouter à ce tome de littérature, qui se glorifie +d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intérêt +documentaire.</p> + +<p>R.G.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-01.jpg' width='250' height='300' +alt='M. Maeterlinck' /></div> + +<h2><a name='MAURICE_MAETERLINCK'></a>MAURICE MAETERLINCK</h2> + +<p>De la vie vécue par des êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère +d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils +veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et +leur révolte s'évanouit en sanglots. Monter, monter toujours les +dolentes marches du calvaire et se heurter le front à une porte de fer: +ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte à la cruauté de la +porte de fer chacune des pauvres créatures dont M. Maeterlinck nous +dévoile les simples et pures tragédies.</p> + +<p>En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes +n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage +et en quelle dernière auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la +Science même, cette science élémentaire leur eut été enlevée, les uns se +réjouirent, se croyant allégés d'un fardeau; les autres se lamentèrent, +sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs épaules on +en avait jeté un, à lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du +Doute.</p> + +<p>De cette sensation toute une littérature est née, littérature de +douleur, de révolte contre le fardeau, de blasphèmes contre le Dieu +muet. Mais, après la furie des cris et des interrogations, il y eut une +rémittence, et ce fut la littérature de la tristesse, de l'inquiétude et +de l'angoisse; la révolte a été jugée inutile et puérile l'imprécation: +assagie par de vaines batailles, l'humanité lentement se résigne à ne +rien savoir, à ne rien comprendre, à ne rien craindre, à ne rien +espérer,—que de très lointain.</p> + +<p>Il y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a +un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une +petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils +attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la +porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils +attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent +un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases +inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent. +Elle ne viendra peut-être pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours. +Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain. Et les gens assemblés +dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils +vont espérer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute +la vie.</p> + +<p>En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement +irréels, sont profondément vivants et vrais; ses personnages, qui ont +l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules qui semblent +inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une +pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses; ils sont +des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des +minutes qui seraient éternelles: en somme ils sont réels, à force +d'irréalité.</p> + +<p>Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du <i>Roman de la +Rose</i>, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une +gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symboles. <i>Le +Voyage d'un nommé Chrétien (The Pilgrims Progress)</i>, de Bunyan, <i>le +Voyage spirituel,</i> de l'espagnol Palafox, <i>le Palais de l'Amour divin</i>, +d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement méprisables, mais les +choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des +noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame +joué entre des êtres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci, +Soupir, Peur, Colère et Pudeur! L'heure de tels amusements est passée ou +n'est pas revenue: ne relisez pas <i>le Palais de l'Amour divin</i>; lisez +<i>la Mort de Tintagiles,</i> car c'est à l'oeuvre nouvelle qu'il faut +demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et +enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous +enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies, +et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, «triste comme un +jeune roi»! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au +fond des abîmes où tournoie «le cadavre décomposé de l'agneau +d'Alladine»,—et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où +des amants disent: «Que tu m'embrasses gravement....—Ne ferme pas les +yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui +tremblent dans ton coeur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous +ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...—Toujours, toujours!... +—Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....» +A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir +senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment; +M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel, +il sait être monocorde: mais cette seule corde, il en a semé, roui, +teillé le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses +languissantes mains. Il a réussi une oeuvre vraie; il a trouvé un cri +sourd inentendu, Une sorte de gémissement frileusement mystique.</p> + +<p>Mysticisme, ce mot a pris en ces dernières années tant de sens les plus +divers et même divergents qu'il faudrait le définir à nouveau et +expressément chaque fois qu'on va l'écrire. Certains lui donnent une +signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair, +individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le +mysticisme peut être dit l'état dans lequel une âme, laissant aller le +monde physique et dédaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne +qu'à des relations et à des intimités directes avec l'infini; or, si +l'infini est immuable et un, les âmes sont changeantes et plusieurs: une +âme n'a pas avec Dieu les mêmes entretiens que ses soeurs, et Dieu, +quoique immuable et un, se modifie selon le désir de chacune de ses +créatures et il ne dit pas à l'une ce qu'il vient de dire à l'autre. Le +privilège de l'âme élevée au mysticisme est la liberté; son corps même +n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne à peine le conseil amical +du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu'à travers un mur, et +s'il agit elle ne le voit agir qu'à travers un voile. Un autre nom a été +donné, historiquement, à un tel état de vie: quiétisme; cette phrase de +M. Maeterlinck est bien d'un quiétiste, qui nous montre Dieu souriant +«à nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur +un tapis». Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe à ce peu de +chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous +sommes entraînés par la chaîne sans fin de l'Action et combien peu nous +participons réellement à nos actes les plus décisifs et les mieux +motivés. Une telle morale, laissant aux misérables lois humaines le soin +des jugements inutiles, arrache à la vie l'essence même de la vie et la +transporte en des régions supérieures où elle fructifie à l'abri des +contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences +sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point +marquée à la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle +toujours redoutée des clergés et des magistratures, car niant toute +hiérarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre +social: un mystique peut consentir à  tous les esclavages, mais non à +celui d'être un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps où les +hommes se comprendront d'âme à âme, comme les mystiques se comprennent +d'âme à Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des +Êtres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les +jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperçoit cette aurore, parce qu'il +regarde en lui-même et qu'il est lui-même une aurore, mais s'il +regardait l'humanité extérieure, il ne verrait que l'immonde appétit +socialiste des anges et des étables. Les humbles, pour qui il a écrit +divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y +verraient qu'une dérision, car ils ont appris que l'idéal est une +mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs +maîtres les fouetteraient.</p> + +<p>Ainsi <i>le Trésor des Humbles</i>, ce livre d'amour et de libération, +me fait songer avec amertume à la misérable condition de l'homme +d'aujourd'hui—et sans doute de tous les temps possibles,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Magnifique mais qui sans espoir se délivre</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour n'avoir pas chanté la région où vivre</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.</span><br /></p> + +<p>Et ce sera en vain que</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tout son col secouera cette blanche agonie,</span></p> + +<p>l'heure de la délivrance sera passée et quelques-uns seulement l'auront +entendue sonner.</p> + +<p>Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages où M. Maeterlinck, +disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant à +ces supérieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de +génie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le +commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de +tiédeur, y trouveraient des encouragements à goûter la simplicité des +jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la +signification des gestes très humbles et des mots très futiles, et que +le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme équivalent par ce qu'ils +contiennent d'âme et de mystère aux plus éblouissantes paroles des +Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'être un Sage, et bien sage, +nous confie des pensées inhabituelles et d'une candeur bien +irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien +dédaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer +aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde définitif. +Ainsi la sensualité est tout à fait absente de ses méditations; il +connaît l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang +et des nerfs, orages qui précèdent ou suivent, mais n'accompagnent +jamais la pensée; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une +âme, c'est pour s'enquérir «du sel mystérieux qui conserve à jamais le +souvenir de la rencontre de deux bouches».</p> + +<p>De poëmes ou de philosophies, la littérature de M. Maeterlinck vient à +une heure où nous avons le plus besoin d'être surélevés et fortifiés, à +une heure où il n'est pas indifférent qu'on nous dise que le but suprême +de la vie c'est «de tenir ouvertes les grandes routes qui mènent de ce +qu'on voit à ce qu'on ne voit pas». M. Maeterlinck n'a pas seulement +tenu ouvertes les grandes routes frayées par tant d'âmes de bonne +volonté et où de grands esprits çà et là ouvrent leurs bras comme des +oasis,—il semble bien qu'il ait augmenté vers l'infini la profondeur de +ces grandes routes: il a dit «des mots si spécieux tout bas» que les +ronces se sont écartées toutes seules, que des arbres se sont émondés +spontanément et qu'un pas de plus est possible et que le regard va +aujourd'hui plus loin qu'hier.</p> + +<p>D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination +plus féconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des +facultés plus aptes à claironner les musiques du verbe,—soit, mais avec +une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un +système presque énervant de répétition phraséologique, avec ces +maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des +livres et des livrets d'une originalité certaine, d'une nouveauté si +vraiment neuve qu'elle déconcertera longtemps encore le lamentable +troupeau des misonéistes, le peuple de ceux qui pardonnent une +hardiesse, s'il y a un précédent,—comme dans le protocole—mais qui +regardent en défiance le génie, qui est la hardiesse perpétuelle.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-02.jpg' width='333' height='375' +alt='E. Verhaeren' /></div> + +<h2><a name='EMILE_VERHAEREN'></a>EMILE VERHAEREN</h2> + + + +<p>De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la +rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il +est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil +étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne, +martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé +d'étincelles. C'est ainsi que l'on devrait le représenter, forgeron qui,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Comme s'il travaillait l'acier des âmes,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Martèle à grands coups pleins, les lames</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Immenses de la patience et du silence.</span><br /></p> + +<p>Si on découvre sa demeure et qu'on l'interroge, il répond par une +parabole dont chaque mot semble scandé sur l'enclume, et, pour conclure, +il donne un grand coup du marteau lourd.</p> + +<p>Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes, +la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des +secrets qu'elles n'ont encore dit à personne. Il voit des choses +miraculeuses et n'en est pas étonné; devant lui passent des êtres +singuliers, des êtres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles +pour lui seul. Il a rencontré le Vent de novembre:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le vent sauvage de novembre,</span><br /> +<span style='margin-left: 4.5em;'>Le vent,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'avez-vous rencontré, le vent</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Au carrefour des trois cents routes...?</span><br /></p> + +<p>Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>S'asseoir immensément du côté de la nuit.</span></p> + +<p>Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot +<i>halluciné</i>. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier, +les <i>Campagnes hallucinées</i>, ne l'a pas délivré de cette obsession; +l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même +de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait +Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où +finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de +scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les +hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes +vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec +ingénuité,—et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très +beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le +mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces +éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans +toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art +soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci +qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée.</p> + +<p>Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge, +est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et +laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M. +Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète +est un fort et, depuis ces <i>Villes tentaculaires</i> qui viennent de surgir +avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui +contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas +encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt +ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il +est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes +inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait +jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de +grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des +<i>Cathédrales</i>:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>—O ces foules, ces foules</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et la misère et la détresse qui les foulent</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme des houles!</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les ostensoirs, ornés de soie,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vers les villes échafaudées,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>En toits de verre et de cristal,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Du haut du choeur sacerdotal.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Tendent la croix des gothiques idées.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>—Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ils sont une âme, en du soleil,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui vit de vieux décor et d'antique mystère</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Autoritaire.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Pourtant, dès que s'éteignent le cantique</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'antienne naïve et prismatique,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Un deuil d'encens évaporé s'empreint</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et les vitraux, grands de siècles agenouillés</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Devant le Christ, avec leurs papes immobiles</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.</span><br /></p> + +<p>M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses +premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus +librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son +génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici, +pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis—c'était la vie errante et somnambule,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>A travers les matins et les soirs fabuleux,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Traçait la route d'or au fond des crépuscules.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis—c'était la vie énorme, exaspérée,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sauvagement pendue aux crins des étalons,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et vers l'espace immense immensément cabrée.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis—c'était la vie ardente, évocatoire;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Marchaient, à la clarté des armures de fer,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis—c'était la vie écumante et livide,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.</span><br /></p> + +<p>Ces vers sont tirés des <i>Villages illusoires,</i> écrits presque +uniquement en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, +mais M. Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, +auquel il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de +sa pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-03.jpg' width='250' height='300' +alt='H. De Régnier' /></div> + +<h2><a name='HENRI_DE_REGNIER'></a>HENRI DE RÉGNIER</h2> + + +<p>Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures +sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il +descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins, +dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques, +cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon, +seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un +crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux: +les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots +<i>or</i> et <i>mort</i>, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur +l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses +dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi +finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort, +jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et +symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence +verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche +et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse +qui va devenir nocturne.</p> + +<p>Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la +couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir +et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse. +M. de Régnier est le poète riche par excellence,—riche d'images! Il en +a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et +incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles +qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de +marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis +paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas +nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles +métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites, +même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures, +mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage, +en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore +inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une +de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera +pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au +bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une +forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des +fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et les faces du soir ont saigné sous les flèches</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.</span><br /></p> + +<p>Une telle poésie a certainement de l'allure.</p> + +<p>M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est +infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles +apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu +crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et +qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème +surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques +syllabes, il nous impose sa vision.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une....</span><br /></p> + +<p>Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa +langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref +travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans +étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite +chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or +qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.</p> + +<p>Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement +lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses +métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit +à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois +invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'Aube fut si pâle hier</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les doux prés et sur les prêles,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qu'au matin clair</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Un enfant vint parmi les herbes.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Penchant sur elles</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Midi fut lourd d'orage et morne de soleil</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Au jardin mort de gloire en son sommeil</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Léthargique de fleurs et d'arbres,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'eau était dure à l'oeil comme du marbre,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le marbre tiède et clair comme de l'eau,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'enfant qui vint était beau,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vécu de pourpre et lauré d'or,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et longtemps on voyait de tige en tige encore,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Une à une, saigner les pivoines leur sang</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De pétales au passage du bel Enfant.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'Enfant qui vint ce soir était nu,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il cueillait des roses dans l'ombre,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il sanglotait d'être venu,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il reculait devant son ombre,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est en lui nu</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Que mon Destin s'est reconnu.</span><br /></p> + +<p>Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce +petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes +selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un +destin particulier; là , image générale de la vie. Qu'on y voie encore un +exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-04.jpg' width='250' height='300' +alt='F. Vielé-Griffin' /></div> + +<h2><a name='FRANCIS_VIELE_GRIFFIN'></a>FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN</h2> + + +<p>Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant, +il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une +vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la +beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni +somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de +cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est +religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la +plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble +qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention +a été donnée aux choses de la nature.»</p> + +<p>Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les +«grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien +sa forêt, sa personnelle et originale forêt:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil goutte en or par l'ombre grasse,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La brise en la frise des bouleaux passe,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De feuille en feuille;</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Par ma plaine de mai toute herbe s'argente,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil y luit comme au jeu des épées,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Une abeille vibre aux muguets de la sente</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Des hautes fleurs vers le ru groupées.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La brise en la frise des frênes chante....</span><br /></p> + +<p>Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont +coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande, +marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les +chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à +de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve:</p> + +<p><span style='margin-left: 7.5em;'>Où est la Marguerite,</span><br /> +<span style='margin-left: 9.5em;'>O gué, ô gué,</span><br /> +<span style='margin-left: 7.5em;'>Où est la Marguerite?</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son château, coeur las et fatigué,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,</span><br /> +<span style='margin-left: 7.5em;'>O gué, la Marguerite.</span><br /></p> + +<p>Et cela est presque aussi pur que les <i>Cydalises</i> de Gérard de Nerval,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Où sont nos amoureuses?</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Elles sont au tombeau;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Elles sont plus heureuses</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans un séjour plus beau....</span><br /></p> + +<p>Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent—et que +dansent—les petites filles.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La beauté, à quoi sert-elle?</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle sert à aller en terre,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Être mangée par les vers,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Être mangée par les vers....</span><br /></p> + +<p>M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire—cette +poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée—mais il eût été moins +discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le +respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils +ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières +mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour +d'un trésor maintenant souillé et vilipendé.</p> + +<p>Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite +toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine <i>Cueille d'Avril</i>, la +mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle +orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la +mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer +envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de +minuits,—et le poète lui reproche sa gloire volée:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi?</span><br /></p> + +<p>puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de +n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis +plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà +pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment +libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée, +mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine.</p> + +<p>Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile +conquête du vers libre;—mon impression est plus générale et plus +profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de +l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose +de nouveau dans la poésie française.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-05.jpg' width='250' height='300' +alt='S. Mallarmé' /></div> + +<h2><a name='STEPHANE_MALLARME'></a>STÉPHANE MALLARMÉ</h2> + + +<p>Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la +plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens +et d'abord baudelairiens.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Per me si va tra la perduta gente.</span></p> + +<p>Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité +dolente des <i>Fleurs du Mal.</i> Toute la littérature actuelle et surtout +celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute +par la technique extérieure, mais par la technique interne et +spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que +disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec +l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si +souvent dits et redits:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La nature est un temple où de vivants piliers</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Laissent parfois sortir de confuses paroles;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'homme y passe à travers des forêts de symboles</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui l'observent avec des regards familiers.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Comme de longs échos qui de loin se confondent</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans une ténébreuse et profonde unité,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vaste comme la nuit et comme la clarté,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.</span><br /></p> + +<p>Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il +s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère +ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur +cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son +originalité si précieuse s'affirma vite; ses <i>Proses,</i> son <i>Après-midi +d'un Faune</i>, ses <i>Sonnets</i> vinrent dire, à de trop loins intervalles, la +merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement +doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être +impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les +dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour +leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité +raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme +Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait +d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve +et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il +serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer +tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même +fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure +incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que +ces débris:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Fuir! là -bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>D'être parmi l'écume inconnue et les cieux....</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Un automne jonché de taches de rousseur....</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et tu fis la blancheur sanglotante des lys....</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée....</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Tout son col secouera cette blanche agonie....</span><br /> +</p> + +<p>il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré +absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le +neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige!</p> + +<p>Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel. +Je conclus par cette glose.</p> + +<p>Récemment une question fut posée ainsi, à peu près:</p> + +<p>«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel +avait remplacé Leconte de Lisle?»</p> + +<p>Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions +motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il +se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et +successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M. +Mallarmé,—incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se +turent,—mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane +Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion +décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.</p> + +<p>Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort +au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît +d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,—et nous aurions peut-être +dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient +faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire, +la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a +nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des +ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de +Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course, +vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-06.jpg' width='250' height='300' +alt='A. Samain' /></div> + +<h2><a name='ALBERT_SAMAIN'></a>ALBERT SAMAIN</h2> + + +<p>Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les +jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver <i>Au Jardin de +l'Infante</i>. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des <i>Fêtes Galantes</i> (il +lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des +poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le +plus suave des poètes:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le rêve passe, la ceinture dénouée,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....</span><br /></p> + +<p>Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:</p> + +<p> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....</span></p> + +<p>C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française, +et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et +longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui +nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop +habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.</p> + +<p>La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à +des variations sur des sensations inexplorées par son expérience. +Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire +gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais +parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié +son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert +sans effort avec une inconsciente maîtrise:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et, dans l'émotion pâle du soir tombant,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....</span><br /></p> + +<p>Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité +d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.</p> + +<p>Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et +que de sensualité, mais si délicate!</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Que le désir suivait comme un faune dompté,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Je respirais parmi le soir, ô pureté,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.</span><br /></p> + +<p>Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers +s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers blonds où le sens fluide se délie</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où la rime sans bruit glisse comme une rame,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers d'une ancienne étoffe exténuée,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Impalpable comme le son et la nuée,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Au rite féminin des syllabes mineures,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers de soirs d'amours énervés de verveine,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....</span><br /></p> + +<p>Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a +pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur +de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se +révèle en les parties de son recueil appelées <i>Évocations</i>; c'est un +Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence: +les deux sonnets intitulés <i>Cléopâtre</i> sont d'une beauté non seulement +de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure +plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et +déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde +jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.</p> + +<p>Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son +unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont +amoureuses de cette «infante en robe de parade».</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-07.jpg' width='250' height='300' +alt='P. Quillard' /></div> + +<h2><a name='PIERRE_QUILLARD'></a>PIERRE QUILLARD</h2> + + +<p>C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on +nous convia a entendre et à voir <i>la Fille aux Mains coupées</i>: il m'en +reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du +plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise +et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des +vers qui forment un poème difficilement oubliable.</p> + +<p>M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui +serait, pour plus d'un, présomptueux: <i>La Gloire du Verbe</i>. Oser cela, +c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est +affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M. +de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la +splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous +mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples +pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire +l'arc-en-ciel des diamants décomposés.</p> + +<p>Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les +périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines +heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il +cherche le fond de sable d'un golfe violet</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la splendeur des clairs de lune violets.</span></p> + +<p>Et il attend l'apparition du divin:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Alors des profondeurs et des ténèbres saintes</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Blanche, laissant couler des épaules aux reins</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Une femme surgit....</span><br /></p> + +<p>dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on +voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'à +l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton +étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les +seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens +vraiment que vaines, mais</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les jours se sont fanés comme des roses brèves,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis...</span><br /></p> + +<p>et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis +ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques.</p> + +<p>Telle est l'idée maîtresse de cette <i>Gloire du Verbe</i>, l'un des rares +poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux +rythme.</p> + +<p>Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait +pour des pays lointains.</p> + +<p>C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux +cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir +forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose +dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et +le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait +toutes les théogonies et toutes les littératures,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.</span></p> + +<p>comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de +s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie +des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une +vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de +nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple +odorant de fleurs,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux!</span></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-08.jpg' width='250' height='300' +alt='A.-F. Herold' /></div> + +<h2><a name='A_FERDINAND_HEROLD'></a>A.-FERDINAND HEROLD</h2> + + +<p>Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme, +trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose. +Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre +régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des +accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du +dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est +imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que +je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et +surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour +qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un +haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie +ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante. +C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds +cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des +bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète; +ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris +de lys.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,</span></p> + +<p>il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de +livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en +courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît, +ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces +saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,—Gemma! Celle-ci est la premià re à +laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place, +heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.</p> + +<p>M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne +se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et +il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines +n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces +panneaux et <i>ces</i> vitraux dans le recueil intitulé: <i>Chevaleries +sentimentales</i>, la plus importante et la plus caractéristique de ses +oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces +heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses d'automne s'étiolent,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses qui fleurissaient les tombes;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Lentement s'effeuillent les corolles</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent.</span><br /></p> + +<p>N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Il y a des maisons qui pleurent sur le port,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où tintent des cloches vagues:</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vers quels fleuves de mort</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les vierges ont-elles marché,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?</span><br /></p> + +<p>Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie, +oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux +dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le +nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur.</p> + +<p>Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est +d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les +fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix +et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-09.jpg' width='250' height='300' +alt='A. Retté' /></div> + +<h2><a name='ADOLPHE_RETTE'></a>ADOLPHE RETTÉ</h2> + + +<p>Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure +depuis dix ans déjà , n'est presque comparable à aucune des journées +passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des +douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y +eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile, +entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée +romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri +d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune +parnassien, et se leva le soleil verlainien,—et nous en sommes là si +l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout +ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets, +bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les +pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu.</p> + +<p>La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus +par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu +farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de +nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous? +Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous +dira un peu de son rêve.</p> + +<p>C'est Adolphe Retté.</p> + +<p>On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage; +il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait +des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais +quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. <i>Une belle +dame passa</i>... et il dit:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des lys amoureux et pâmés,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des lys languissants et fanes,</span><br /> +<span style='margin-left: 3.5em;'>Triste aux veux de belladone—</span><br /> +</p> +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'un rêve de roses royales,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des sombres roses nuptiale?,</span><br /> +<span style='margin-left: 3.5em;'>Frêle comme une madone—</span><br /> +</p> +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame de ciel et de ravissement,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'extase et de renoncement,</span><br /> +<span style='margin-left: 3.5em;'>Chaste étoile très lointaine—</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'enfer, ton sourire farouche,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame du diable, un baiser de ta bouche,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le feu des mauvaises fontaines</span><br /> +<span style='margin-left: 3.5em;'>Et je brûle si je te touche.</span><br /> +</p> +<p>La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale, +qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au +poète sourire pour sourire.</p> + +<p>Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin....</span></p> + +<p>un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir, +des lambeaux du voile</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De la Dame qui est passée.</span></p> + +<p>Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un +voyage à l'<i>Archipel en fleurs</i>, s'était enrichi d'une nouvelle +cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe +vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M. +Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime +les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de +tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères +en esclavage social. Ses derniers livres <i>la Forêt bruissante</i> et +<i>Similitudes</i> affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique; +l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très +extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète +tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie +anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à -dire sans fraîcheur d'âme, y +aurait-il des poètes?</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-10.jpg' width='250' height='300' +alt='V. de L'Isle-Adam' /></div> + +<h2><a name='VILLIERS_DE_LISLE_ADAM'></a>VILLIERS DE L'ISLE-ADAM</h2> + + +<p>On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée, +à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de +l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme, +car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son +génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le +représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la +bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand, +son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un +moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences +diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le +catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles +pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique +beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue +farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie +d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps +au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur +la science et sur la métaphysique modernes, comme l'<i>Ève future,</i> comme +<i>Tribulat Bonhomet</i>, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie, +où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus +originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du +philosophe.</p> + +<p>Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable +complexité, se prête naturellement à des interprétations +contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient, +si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus +humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous, +par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec +joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure +actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel +fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est +ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses +clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les +portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour +nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de +l'idéal.</p> + +<p>Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux +écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le +romantique naquit le premier et mourut le dernier: <i>Elën</i> et <i>Morgane; +Akëdyssëril</i> et <i>Axël</i>. Le Villiers ironiste, l'auteur des <i>Contes +cruels</i> et de <i>Tribulat Bonhomet</i> est intermédiaire entre les deux +phases romantiques; <i>l'Ève future</i> représenterait comme un mélange de +ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est +aussi un livre d'amour.</p> + +<p>Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie, +ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut +plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son +âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques +et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des +philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans +<i>Axël,</i> l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de +l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en +avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant +éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les +éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes +effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu +même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait +davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre +tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple +syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a +pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots, +il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles +du second au premier texte d'<i>Axël</i>, par exemple, consistent en +l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer +un milieu ecclésiastique et conventuel: <i>proditoire, prémonitoire, +satisfactoire</i>; et: <i>fruition, collaudation</i>, etc. Ce même sens de +mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des +recherches de dénominations aussi étranges que: <i>le Desservant de +l'office des Morts,</i> fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au +monastère de Sainte-Appollodora; ou, <i>l'Homme-qui-marche-sous-terre,</i> +nom que nul Indien ne porta hors des scènes du <i>Nouveau-Monde</i>.</p> + +<p>Le <i>réel</i> il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à <i>l'Ève +future</i>, peut-être, ainsi défini:</p> + +<p>«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est +d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou +moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour +nous comme si elle n'était pas,—c'est-à -dire, beaucoup moins, quoique +physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait.</p> + +<p>«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les +sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique +<i>réel</i>, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne, +nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en +contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est +légitime de dire qu'il <i>réalise</i>.</p> + +<p>«Le seul contrôle que nous ayons de la <i>réalité,</i> c'est l'<i>idée</i>.»</p> + +<p>Encore:</p> + +<p>«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière +lointaine, j'entendis le rossignol,—unique voix de ce silence...</p> + +<p>Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,—attendu +que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées +réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la +paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde +peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas, +toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et +la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi, +et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler +ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»</p> + +<p>De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours +nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans +son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne +sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il +recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et +l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à +donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de +<i>progrès</i> ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries, +concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui +enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis +terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le +place dans l'avenir, le seul légitime espoir.</p> + +<p>Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans +un court fragment d'un ancien manuscrit de <i>l'Ève future</i>:</p> + +<p>«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la +sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution +accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les +<i>Apparaîtres</i> s'élaborent éternellement grâce à ... <i>quelque +indiscutable Nécessité....</i>»</p> + +<p>Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu. +Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut +toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-11.jpg' width='250' height='300' +alt='L. Tailhade' /></div> + +<h2><a name='LAURENT_TAILHADE'></a>LAURENT TAILHADE</h2> + + +<p>L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables +corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la +poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout +enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non +seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur +unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde +et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des +sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui +s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du +dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il +veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend +démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.</p> + +<p>M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait +plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains +disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le +verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait +les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à  leur imposer, à +l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus +dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a +droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres; +c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans +les vers.</p> + +<p>Voici, tiré du rare <i>Douzain de Sonnets</i>, l'un d'eux:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>HÉLÈNE (<i>la laboratoire de Faust à Wittemberg</i>)</span></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Des âges évolus j'ai remonté le fleuve</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et, le coeur enivré de sublimes desseins,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Déserté le Hadès et les ombrages saints,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères!</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.</span><br /></p> + +<p>Ayant écrit cela et <i>Vitraux</i>, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux +pimentait singulièrement, et cette <i>Terre latine</i>, prose d'une si +émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style +presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et +redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et +témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, <i>Au pays du Mufle</i>. +L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums, +de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie +qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la +productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le +bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et +des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse +et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses +propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi +particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois +traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes!</span></p> + +<p>Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire +rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est +difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort +méchante:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Se trouvent dans toutes les gares.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>On les offre avec le rôti,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De ces auteurs soyez loti</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>En même temps que de cigares:</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Se trouvent dans toutes les gares.</span><br /></p> + +<p>Ce n'est guère qu'amusant. Le <i>Quatorzain d'Été</i> peut se dire en entier +et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de +subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver. +L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les <i>Premières Communions</i>,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle fait la victime et la petite' épouse,</span></p> + +<p>donne le ton du cadre:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il pense. Il est idoine aux longues controverses,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il adsperne le moine et le thériaki.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Même il fut orateur d'une loge écossaise.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Toutefois—car sa légitime croit en Dieu—</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le billard somnolent et les garçons vautrés,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Rougit la pucelette aux gants de filoselle.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.</span><br /></p> + +<p>Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les +Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et, +comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade +les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du +temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques +gloires des présentes lettres françaises.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-12.jpg' width='250' height='300' +alt='J. Renard' /></div> + +<h2><a name='JULES_RENARD'></a>JULES RENARD</h2> + + +<p>Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par +les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère +des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il +chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux +pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut +surprendre au gîte; il la trouve, elle est là : alors, les ramilles +écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite +et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui. +Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au +gré du souvenir.»</p> + +<p>M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est +un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous +ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites +proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que +de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre +sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les +déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a +quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux, +d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des +vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M. +Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il +produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients +burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.</p> + +<p>Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous +légua) à  connaître sa famille spirituelle, à  dénombrer ses ancêtres, à +établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de +longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un +instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les +idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut +mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des +originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai +voulu lui dessiner un beau feuillet de <i>stud-book,</i> mais le singulier +animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les +arabesques, que des médaillons vides.</p> + +<p>S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire +(puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin +nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit +être, pour l'auteur de <i>l'Êcornifleur</i>, un juste motif de joie et une +raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation +posthume. Déjà , son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant +intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et +jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules +tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux +des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière, +et cette galère ne lui sera pas volée.</p> + +<p>L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont +la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou +champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées, +mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus +estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi <i>Une Famille +d'Arbres</i>.</p> + +<p>«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les +rencontre.</p> + +<p>«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils +habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.</p> + +<p>«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se +desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me +rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.</p> + +<p>«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux +dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans +jamais s'écarter.</p> + +<p>«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à +la chute en poussière.</p> + +<p>«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont +tous là , comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent +s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne +murmurent que d'accord.</p> + +<p>«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. +Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce +qu'il faut savoir:</p> + +<p>«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.</p> + +<p>«Je sais aussi rester en place.</p> + +<p>«Et je sais presque me taire.»</p> + +<p>Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère +d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-13.jpg' width='250' height='300' +alt='L. Dumur' /></div> + +<h2><a name='LOUIS_DUMUR'></a>LOUIS DUMUR</h2> + + +<p>Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle +difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au +sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature +dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de +ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la +tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec +dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres +affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est +incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où, +philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi +il est bon de sourire.</p> + +<p>M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en +vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume, +s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que +toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être +scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.</p> + +<p>Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans, +ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont +l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes, +toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené. +Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne +l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus +extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et +même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son +système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le +résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique +assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des +«hexamètres» comme celui-ci.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.</span></p> + +<p>C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement +son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de <i>Rembrandt</i>, +drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement): +d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des +noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de +choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,—mais dès +la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage +scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle +progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.</p> + +<p>Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite, +êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste +debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.</p> + +<p>Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la +main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra, +avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des +accessoires de théâtre.</p> + +<p>Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre +natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son +amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de +lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un +impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse +d'être fort. La <i>Motte de terre</i> explique cela avec lucidité et avec +force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et +qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte +facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à +l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge +innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que +l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au +cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son +oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et +son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. <i>La +Nébuleuse</i>, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et +profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus, +les générations successives des hommes qui se suivent sans se +comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et +toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant, +par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire +mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles +étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va +devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en +somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes +années penchées.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les balcons du Ciel en robes surannées.</span></p> + +<p>Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes +humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux +nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau! +Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être, +et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et +que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit +distincte et claire entre les autres lueurs!</p> + +<p>J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car +lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une +idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.</p> + +<p>M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à +idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car <i>Pauline +ou la Liberté de l'Amour</i> est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent, +originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-14.jpg' width='250' height='300' +alt='G. Eekhoud' /></div> + +<h2><a name='GEORGES_EEKHOUD'></a>GEORGES EEKHOUD</h2> + + +<p>Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends +d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie +qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les +formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent +négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de +généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie +l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout +simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire +des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à +raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des +portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule +matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre +qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut +qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu), +est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or +le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie +présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on +retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres +d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales, +leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas +d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.</p> + +<p>M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et +de sang.</p> + +<p>Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout, +«Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique, +il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la +tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de +certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des +créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours +excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des +lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes +adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il +aime tout.</p> + +<p>Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les +nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques +aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui +est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales +comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens, +allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou +déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est +donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race: +cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans +les histoires littéraires.</p> + +<p><i>Cycle patibulaire</i>, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, <i>Mes +communions</i>, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud +où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses +charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même +troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont +pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.</p> + +<p>Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des +étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre; +mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à +miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des +caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie +essentiellement dramatique.</p> + +<p>Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le +caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa +vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le +décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air +d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la +logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un +système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les +chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de +la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son +miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des +mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet +art dans les nouvelles de Balzac: <i>El Verdugo</i> n'est qu'une suite de +revirements, mais trop sommaires: <i>le Coq Rouge</i> de M. Eekhoud, aussi +dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre +largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des +nuées et les vagues lumineuses.</p> + +<p>Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire +appelée simplement <i>Une mauvaise rencontre</i> où l'on voit la +transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par +la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du +verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines +putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt +de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs +convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot +d'acier qui coupe en deux les cous blancs.</p> + +<p>Il y a dans un roman de Balzac<a name='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a> un rapide épisode, et confus, qui +rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de +l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un +chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand +il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté +pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la +conclusion, se retrouve dans <i>A Rebours</i> où des Esseintes agit, mais sur +un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de +scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je +déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère +ou effraie, est un monstre original et sincère.</p> + +<p>Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite +littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est +tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends +ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait +que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de +contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la +calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,—ou de la +passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable +avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de +mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par +sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.</p> + +<div class="footnote"> +<a name='Footnote_1_1'></a><a href='#FNanchor_1_1'>[1]</a><div class='note'><p> <i>La Femme vertueuse</i>, Paris, 1835.—Ce titre a disparu +dans la <i>Comédie Humaine</i>. Balzac modifiait souvent +ses titres à chaque nouvelle édition.</p></div> +</div> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-15.jpg' width='250' height='300' +alt='P. Adam' /></div> + +<h2><a name='PAUL_ADAM'></a>PAUL ADAM</h2> + + +<p>L'auteur du <i>Mystère des Foules</i> fait invinciblement songer à Balzac; il +en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en +bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où +nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment +cyclique; <i>La Force du mal</i> n'est pas plus en germe dans <i>le Thé chez +Miranda</i> que <i>le Père Goriot</i> dans <i>Jane la Pâle</i> ou <i>le Vicaire des +Ardennes</i>. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites +à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle +qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens +ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié +l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de +la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large +érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que +lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance +des événements.</p> + +<p>Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille +même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche +de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup +de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la +grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible +à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient +servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement +parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle +pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public +que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.</p> + +<p>Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je +n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et +demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le +style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant +générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de +narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme +intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus +ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et +s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert +de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que +ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très +différents.</p> + +<p>D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée, +pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par +l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les +choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à +travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui +permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus +caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de +donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité, +d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière; +dans <i>la Force du Mal</i>, une jeune fille est ainsi posée et si nettement +sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son +caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la +fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de +sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.</p> + +<p>Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et +fier achèvera à l'état de monuments, <i>l'Époque</i> et <i>les Volontés +merveilleuses</i>. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au +moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent +vers les vastes campagnes de la vie.</p> + +<p>Paul Adam est un spectacle magnifique.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-16.jpg' width='250' height='300' +alt='Lautréamont' /></div> + +<h2><a name='LAUTREAMONT'></a>LAUTRÉAMONT</h2> + + +<p>C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un +génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent +fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée; +dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de +l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé +en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa +pulpe, à peine trop mûre.</p> + +<p>Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par +lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à +Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié +les <i>Chants, de Maldoror</i> et des <i>Poésies</i>, recueil de pensées et de +notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là , +trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu +aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses +dédicaces portant des noms demeurés occultes.</p> + +<p>Les <i>Chants de Maldoror</i> sont un long poème en prose dont les six +premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont, +même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la +lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,—et quand elle +lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les <i>Poésies</i>, +où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un +moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus +lointains souvenirs, c'est-à -dire pour cet enfant les enseignements de +ses professeurs!</p> + +<p>Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de +génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès +maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de +tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature +admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies, +moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.</p> + +<p>La valeur des <i>Chants de Maldoror</i>, ce n'est pas l'imagination pure qui +la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des +visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans +l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O <i>Nuits</i> +de Young, s'exclame l'auteur en ses <i>Poésies</i>, que de sommeil vous +m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques +de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et +Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des +cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et +le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être +loin de sa main.</p> + +<p>Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par +la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur +abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la +magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que +nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire +en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec +lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan: +«Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.—Vieil +Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de +tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres +images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant +beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence», +et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour +qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité +homérique: «Les hommes aux épaules étroites.—Les hommes à la tète +laide.—L'homme à la chevelure pouilleuse.—L'homme à la prunelle de +jaspe.—Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence +magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et +continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme, +et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse, +comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur +essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de +leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions +solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations +sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases +imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au +contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur, +des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,—et quel livre, +écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!</p> + +<p>Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont +et de sa maladie mentale:</p> + +<p>«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la +forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort +retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, +comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son +ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis +en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas +plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre +pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver +le problème de la vie.... Quel est cet être, là -bas, à l'horizon, et qui +ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et +quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, +est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent +vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps +tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de +lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure +plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide.... +Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné +crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les +maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, +pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis! +Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma +faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des +marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en +partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de +grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec +des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de +derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les +limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur +ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. +Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple +habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne +prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je +puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon +corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne +pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus +retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. +Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»</p> + +<p>Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur +parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et +Dieu,—et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont, +n'est pas un ironiste supérieur<a name='FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>, un homme engagé par un mépris +précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus +sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil; +il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de +bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces +pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu +enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières <i>Poésies</i>:</p> + +<p>«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les +exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les +abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les +tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les +insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les +romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les +singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de +quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les +obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, +l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, +les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les +acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les +épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur +préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières +sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les +exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le +sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les +passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les +odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison +impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, +les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui +est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, +phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, +anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène +d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement +taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes +démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la +désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les +cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la +pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, +les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs +engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, +la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées +comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, +les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les +étouffements, les rages,—devant ces charniers immondes, que je rougis +de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et +nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être +jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique +Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et +que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche +des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»</p> + +<div class="footnote"> +<a name='Footnote_2_2'></a><a href='#FNanchor_2_2'>[2]</a><div class='note'><p> Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te +désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion +contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras +deux amis.»</p></div> +</div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-17.jpg' width='250' height='300' +alt='T. Corbière' /></div> + +<h2><a name='TRISTAN_CORBIERE'></a>TRISTAN CORBIÈRE</h2> + + +<p>Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui, +non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:</p> + +<p>«Bohème de l'Océan—picaresque et falot—cassant, concis, cinglant le +vers à la cravache—strident comme le cri des mouettes et comme elles +jamais las—sans esthétisme—pas de la poésie et pas du vers, à peine de +la littérature—sensuel, il ne montre jamais la chair—voyou et +byronien—toujours le mot net—il n'est un autre artiste en vers plus +dégagé que lui du langage poétique—il a un métier sans intérêt +plastique—l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le +calembour, la fringance, le haché romantique—il veut être +indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref, +déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au +delà des Pyrénées.»</p> + +<p>Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené +par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier +des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux +pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son +originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint, +pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il +débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à +la Baudelaire.</p> + +<p>Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de +ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu +de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule +femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle +madame».</p> + +<p>Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de +Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit +vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à -coups +de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit; +il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux +roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse +la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la +mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal +le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.</p> + +<p>Parmi les vers jamais ordinaires des <i>Amours jaunes</i>, il y en a beaucoup +de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un +air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une +première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme +Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et +indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et +précieuses exceptions,—singulières même en une galerie de singularités.</p> + +<p>Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier +éditeur des <i>Amours jaunes</i>:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>PARIS NOCTURNE</span></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la mer;—calme plat.—Et la grande marée</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Avec un grondement lointain s'est retirée....</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le flot va revenir se roulant dans son bruit.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le long du ruisseau noir, les poètes pervers</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le champ: pour glaner les impures charpies</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>S'abat le vol tournant des hideuses harpies;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la mort: la police gît.—En haut l'amour</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la vie: écoutez, la source vive chante</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'éternelle chanson sur la tête gluante</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.</span><br /></p> + + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>PARIS DIURNE</span></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Immense casserole où le bon Dieu fait cuire</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les laridons en cercle attendent près du four,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>On entend vaguement la chair rance bruire,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et les soiffards aussi sont là , tendant leur buire,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le marmiteux grelotte en attendant son tour.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>A nous le pot au noir qui froidit sans lumière.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.</span><br /></p> + +<p>Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine +en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier +maritime Edouard Corbière, l'auteur du <i>Négrier</i> dont le violent amour +pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce <i>Négrier</i>, +par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est +un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la +première partie, intitulé <i>Prisons d"Angleterre</i> (les Pontons), renferme +les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours +des <i>corvettes</i> avec les <i>forts-à -bras,</i>—en un lieu, dit l'auteur, où, +pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un +esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du +talent et une nervosité plus aiguë,—vous avez Tristan Corbière.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-18.jpg' width='250' height='300' +alt='A. Rimbaud' /></div> + +<h2><a name='ARTHUR_RIMBAUD'></a>ARTHUR RIMBAUD</h2> + + +<p>Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et, +dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable +voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en +Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara, +Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans +l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset, +entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de +Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se +livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce +qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie +violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la +poésie. Aucune des pièces authentiques du <i>Reliquaire</i> ne semble plus +récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin +de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge +de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre +demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur, +bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille, +nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui +intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui +donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant +un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge +à onze heures du soir. <i>Les Pauvres à l'église, les Premières +Communions</i> sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème. +<i>Les Assis et le Bateau ivre</i>, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne +déteste ni <i>Oraison du soir</i> ni <i>les Chercheuses de Poux</i>. C'était +quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il +était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de +locution usuelle:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Avec l'assentiment des grands héliotropes.</span></p> + +<p>Des strophes du <i>Bateau ivre</i> sont de la vraie et de la grande poésie:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et dès lors je me suis baigné dans le poème</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De la mer, infusé d'astres et latescent,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dévorant les azurs verts où, flottaison blême</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et ravie, un noyé pensif parfois descend,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où, teignant tout à coup les bleuités, délires</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et rythmes lents sous les rutilements du jour,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Fermentent les rousseurs amères de l'amour.</span><br /></p> + +<p>Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure +et il y a dans <i>les Illuminations</i> de merveilleuses danses du ventre.</p> + +<p>Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie +<i>vita abscondita</i>; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en +apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris +d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison +publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir +été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient +crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de +l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle +tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans +une situation très particulière le besoin occasionne une minute +d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait +vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment +comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu +être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui +n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de +troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une +tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de +sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre, +l'irrémédiable infamie.»</p> + +<p>Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous +les droits, a droit à toutes les absolutions.</p> + +<p><span style='margin-left: 3em;'>... Qui sait si le génie</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>N'est pas une de vos vertus,</span><br /></p> + +<p>monstres, que vous ayez nom Rimbaud,—ou Verlaine?</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-19.jpg' width='250' height='300' +alt='F. Poictevin' /></div> + +<h2><a name='FRANCIS_POICTEVIN'></a>FRANCIS POICTEVIN</h2> + + +<p>Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie, +c'est-à -dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né +romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive, +qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que +seule importe «la manière de dire».</p> + +<p>Je me souviens de quelque chose dans ce goùt rapporté par M. Sarcey, à +propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il +n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile +de persuader à de certains vieillards—vieux ou jeunes—qu'il n'y a pas +de <i>sujets</i>; il n'y a, en littérature, qu'un <i>sujet</i>, celui qui écrit, +et toute la littérature, c'est-à -dire toute la philosophie, peut surgir +aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust +interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous, +mamelles?»</p> + +<p>L'auteur de <i>Tout Bas</i> et de <i>Presque</i> aurait pu, tout comme un autre, +agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des +chapitres coupés au hasard du tranche—lignes, insinuer en de +faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire +exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église +connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du +Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de +l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une +popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi +estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus +et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours +excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du +style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances +d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la +froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à +coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui +reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart +des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de +<i>Tout Bas</i> oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il +emporte en voyage, et là , debout, souvent à genoux, il épanche ses +poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue +byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu +d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel +qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines +fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent +vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour +les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le +Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages +de <i>Presque</i>, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature +pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de +protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du <i>Recordare sancta +crucis</i>, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la +plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes +les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de +la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures. +Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la +parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.» +M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que +chanta saint Bonaventure,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>(Crux deliciarum hortus</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>In quo florent omnia....)</span><br /></p> + +<p>et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de +sang,—le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux +cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, +vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des +grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière +intérieure, <i>claritas caritas</i>».</p> + +<p>C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore +que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant +de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une +éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.</p> + +<p>Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre +vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,—et la +trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien +est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs +aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. +Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une +illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie +de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende +plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment +revenue?»</p> + +<p>Oui, que c'est subtil!—et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?</p> + +<p>Hélas! cela lui est défendu,—parce qu'il est un mystique, parce qu'il +sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce +que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle +en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il +n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression +vraie, la seule, la très rare, l'inédite!</p> + +<p>Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,—et même les +mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations +neuves,—et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de +demi-lettrés.</p> + +<p>Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture, +M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation. +Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable: +il inventa le mysticisme du style.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-20.jpg' width='250' height='300' +alt='A. Gide' /></div> + +<h2><a name='ANDRE_GIDE'></a>ANDRÉ GIDE</h2> + + +<p>J'écrivais en 1891, à propos des <i>Cahiers d'André Walter</i>, oeuvre +anonyme, ces notes: «—Le journal est une forme de littérature bonne et +la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de +Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un +billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent, +s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir, +il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve +de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par +d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces +sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se +multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa +propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse +redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les +apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces +cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de +Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la +pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris +qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, +l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à +tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète +singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La +théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas +médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion, +s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original, +érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la +condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment, +d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume +assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est +tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher—et qu'on passe.»</p> + +<p>Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement +porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est +devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux +lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes +visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont +proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour +qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite +la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à +l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être +singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare +pour qu'on en parle.</p> + +<p>Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire +en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre +humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de +Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la +grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est +pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment, +ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les +hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui +ne vaut pas la peine d'être pensé.</p> + +<p>Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, +n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au +genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la +supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit +nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se +connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les +hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce +degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,—tandis +que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.</p> + +<p>Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de +l'âme,—et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares +auquel appartient M. André Gide.</p> + +<p>Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le +font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les +approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans +le cercle bref des fraternités idéales;—ou, quand la foule veut bien +admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur +gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque, +comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.</p> + +<p>Mais tout cela est raconté dans <i>Paludes</i>, histoire, comme on sait, «des +animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue à +force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier +que dans le <i>Voyage d'Urien</i>, un peu de l'histoire ingénue d'une âme +très compliquée, très intellectuelle et très originale.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-21.jpg' width='250' height='300' +alt='P. Louys' /></div> + +<h2><a name='PIERRE_LOUYS'></a>PIERRE LOUYS</h2> + + +<p>Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme +sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de +ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les +laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser +l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, +jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus +curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se +donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation +fameuse, l'<i>Aphrodite</i> de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans +doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres +revendications du romanesque sexuel.</p> + +<p>Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou +vieux, un roman historique, tel que <i>Salammbô</i> ou même <i>Thaïs</i>. La +parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs +alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de +costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de +ces précautions qui ne sont là , ainsi, qu'en plus d'un roman du +xviii<sup>e</sup> siècle, que le paravent brodé d'hiératiques +phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des +désirs d'un incontestable aujourd'hui.</p> + +<p>Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est +à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être +proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la +tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas +de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si +peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les +villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et +Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe +hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses +insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas +tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se +modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir +et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos +hypocrisies. <i>Aphrodite</i> a signalé par sa vogue le retour possible à des +moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la +valeur d'un contrepoison.</p> + +<p>Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes, +toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si +vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent +les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par +une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le +dégoût et la mort.</p> + +<p>M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait +logiquement à la mort: <i>Aphrodite</i> se clôt par une scène de mort, par +des funérailles.</p> + +<p>C'est la fin d'<i>Atala</i> (Châteaubriand plane invisible sur toute notre +littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec +tendresse,—si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la +beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent +lentement dans la nuit.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-22.jpg' width='250' height='300' +alt='Rachilde' /></div> + +<h2><a name='RACHILDE'></a>RACHILDE</h2> + + +<p>La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées +pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire +Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle, +avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis +que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de +s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la +littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la +littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la +seule <i>Lady Roxana</i> que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce +n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se +penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et +non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent +ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes +pensent au dieu inconnu qui lit—peut-être—par dessus leur épaule. +Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au +premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes +les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes +sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles +des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a +produites.</p> + +<p>L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il +faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger +comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque +d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de +l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.</p> + +<p>Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur, +les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont +faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,—et leurs rêves +les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se +trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus +sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente +contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme +vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes +d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de +ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et +les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que +par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances +à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés +imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées +pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus +facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de +nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes +l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs +s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures, +n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement +intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.</p> + +<p>Tout cela donc étant admis et admis aussi que si <i>l'Animale</i> est le +livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), <i>le +Démon de l'Absurde</i> est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour +le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes +pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme +un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme <i>la +Panthère</i> ou <i>les Vendanges de Sodome</i> montrent qu'une femme peut avoir +des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des +coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec +rien qu'une idée et des mots, créer.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-23.jpg' width='250' height='300' +alt='J.-K. Huysmans' /></div> + +<h2><a name='J_K_HUYSMANS'></a>J.-K. HUYSMANS</h2> + + +<p>«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient +défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des +opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le +Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop +des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces +gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput +des Vierges.»</p> + +<p>L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait, +devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même +ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire +soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là , en effet, +surgissait l'inattendu <i>A Rebours</i> qui fut, non le point de départ, mais +la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de +faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que +de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation +intérieure. <i>En Rade</i> développa encore ce système dont la fécondité est +illimitée—tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile +encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer—système de la plus +stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans +forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie +campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien».</p> + +<p>L'architecture de <i>Là -Bas</i> est érigée sur un plan analogue, mais la +liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet, +qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en +son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur, +n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni +la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou +inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués, +pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la +marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire +plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget, +nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la +tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois +nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler +de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré, +quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis +est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très +rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez +forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore +avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des +adultères.</p> + +<p>D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes +qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles +orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes +personnelles. M.Huysmans est de ceux-là : il ne fait plus de romans, il +fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je +crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore +sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile à +expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours +immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle +les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait +voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient +inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi +qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des +malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne +semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration +génésique rapportés dans <i>Là -Bas</i> soient bien alléchants pour la +simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou +l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou +même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point +de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au +contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter +les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les +mystiques, c'est la joie de vivre.</p> + +<p>Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des +éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de +nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les +sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses +poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des +âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui +faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule +pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête. +M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après +les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il +a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus +effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à +l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.</p> + +<p>Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même +et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout +fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles +conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti—au mysticisme, et +écrivit <i>En Route</i>, ce livre pareil à  une statue de pierre qui tout à +coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu +dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes, +comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil +que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être +dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les +mailles mêmes du <i>credo-quia-absurdum,</i>—victime heureuse de sa +curiosité.</p> + +<p>Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes, +il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale». +Là , s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir. +Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard +aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque +dans les replis des visages, des rosaces et des masques.</p> + +<p>Huysmans est un oeil.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-24.jpg' width='250' height='300' +alt='J. Laforgue' /></div> + +<h2><a name='JULES_LAFORGUE'></a>JULES LAFORGUE</h2> + + +<p>Il y a dans les <i>Fleurs de bonne Volonté</i> une petite complainte, comme +d'autres, appelée <i>Dimanches</i>:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve....</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le fleuve a son repos dominical;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pas un chaland, en amont, en aval.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les vêpres carillonnent sur la ville,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les berges sont désertes, sans une île.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Passe un pensionnat, ô pauvres chairs!</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Une qui n'a ni manchon ni fourrure</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Fait tout en gris une bien pauvre figure;</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et la voilà qui s'échappe des rangs</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle va se jeter dans le fleuve.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....</span><br /></p> + +<p>Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de +Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé.</p> + +<p>C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions +importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie, +d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de +connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les +littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les +dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était +le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures +infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles +et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il +mourut de froid, un jour de neige.</p> + +<p>C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un +oratorio achevé dans le silence.</p> + +<p>De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de +naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée, +—mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de +coeur,—adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de +sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;—mais beaucoup ont la +beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des +pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Noire bise, averse glapissante</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et fleuve noir, et maisons closes....</span><br /></p> + +<p>ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels: +l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle +semble rêvée et avouée pour la première fois<a name='FNanchor_3_3'></a><a href='#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a>. Et je songe que ce +qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir +fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de +chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide +qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions +comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous +réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de +botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de +sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le +monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux +ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit.</p> + +<p>Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis: +il mourut comme allaient naître ses <i>Moralités Légendaires,</i> mais +offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques +bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de +gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et +créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue, +et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare) +qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans +la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les +grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent +ironique venu de plus loin que le pôle.</p> + +<p>Sur un exemplaire de <i>l'Imitation de Notre-Dame la Lune</i>, offert à M. +Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue +écrivait: «Ceci n'est qu'un <i>intermezzo</i>. Attendez donc encore, je vous +prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;—mais il était de +ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles +insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre +chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue +n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.</p> + +<div class="footnote"> +<a name='Footnote_3_3'></a><a href='#FNanchor_3_3'>[3]</a><div class='note'><p> On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente +et de si profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair.</p></div> +</div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class= "figcenter"> +<img src='./images/masques1-25.jpg' width='250' height='300' +alt='J. Moréas' /></div> + +<h2><a name='JEAN_MOREAS'></a>JEAN MORÉAS</h2> + + +<p>M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tout un silence d'or vibrant s'est abattu,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Près des sources que des satyres ont troublées,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Claire merveille éclose au profond des vallées,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où tu as su trouver pour ton sang amoureux</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La douceur d'habiter un séjour odoreux</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De roses dont les dieux sylvains te font des armes.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Là tu vas composant ces beaux livres, honneur</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Du langage français et de la noble Athènes.</span><br /></p> + +<p>Ces vers sont <i>romans</i>, c'est-à -dire d'un poète pour qui toute la +période romantique n'est qu'une nuit de sabbat où s'agitent de sonores +et vains gnomes, d'un poète (celui-ci a du talent) qui concentre tout +son effort à imiter les Grecs d'anthologie à travers Ronsard et à +dérober à Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses épithètes +botaniques et de son rythme malingre. Quant à ce qu'il y a d'exquis en +Ronsard, comme ce peu a passé dans la tradition et dans les mémoires, +l'École romane le doit négliger sous peine d'avoir perdu bientôt ce qui +seul fait son originalité. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas +au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de +restauration. Quelque part, M. Moréas chante la louange</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,<a name='FNanchor_4_4'></a><a href='#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a></span></p> + +<p>et c'est bien cela: l'École romane a toujours l'air d'arriver de la +Ferté-Milon.</p> + +<p>Mais Jean Moréas, qui a rencontré ses amis en chemin, parti de plus loin, +s'annonce plus fièrement.</p> + +<p>Venu à Paris comme tout autre étudiant valaque ou levantin, et déjà +plein d'amour pour la langue française, M. Moréas se mit à l'école des +vieux poètes et fréquenta, jusqu'à Jacot de Forest et jusqu'à Benoît de +Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout +jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le +plein pèlerinage: à cette heure, parti de la <i>Chanson de Saint-Léger,</i> +il en est, dit-on, arrivé au xvii<sup>e</sup> siècle, et cela +en moins de dix années: ce n'est pas si décourageant qu'on l'a cru. Et +maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrège: +d'ici peu de haltes, M. Moréas campera sous le vieux chêne Hugo et, s'il +persévère, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans +doute, de se rejoindre lui-même. Alors, rejetant le bâton souvent +changé, coupé en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre +génie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine +sécurité.</p> + +<p>Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moréas aime +passionnément la langue et la poésie françaises et que les deux soeurs +au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur +leurs pas un pèlerin si patient et un chevalier armé de tant de bonne +volonté.</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Cavalcando l'altrjer per un cammino,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pensoso dell' andar che mi sgradia,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Trovai Amor in mezzo della via</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>In abito legger di pellegrino.</span><br /></p> + +<p>Ainsi s'en va M. Moréas, tout attentif, tout amoureux et «en habit léger +de pèlerin». Lorsqu'il appela un de ses poèmes <i>le Pèlerin passionné</i>, +il donna de lui-même, et de son rôle, et de ses jeux parmi nous, une +idée excellente et d'un symbolisme très raisonnable.</p> + +<p>Il y a de belles choses dans ce <i>Pèlerin</i>, il y en a de belles dans <i>les +Syrtes</i>, il y en a d'admirables ou de délicieuses et que (pour ma part) +je relirai toujours avec joie, dans <i>les Cantilènes,</i> mais puisque M. +Moréas, ayant changé de manière, répudie ces primitives oeuvres, je +n'insisterai pas. Il reste <i>Ériphyle</i>, mince recueil fait d'un poème et +de quatre «sylves», le tout dans le goùt de la Renaissance et destiné à +être le cahier d'exemples où les jeunes «Romans», aiguillonnés aussi par +les invectives un peu intempérantes de M. Charles Maurras, doivent +étudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En +voici une page:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Astre brillant, Phébé aux ailes étendues,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>O flamme de la nuit qui croîs et diminues,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Favorise la route et les sombres forêts</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Où mon ami errant porte ses pas discrets!</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sur la roche pointue aux chèvres familière,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les bords émaillés où plaignent les roseaux,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans le cristal rompu des ruisselets obliques,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>............................................................</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Phébé, ô Cynthia, dés sa saison première,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Mon ami fut épris de ta belle lumière;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans leur cercle observant tes visages divers,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sous ta douce influence il composait ses vers.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et la verte Cydon, sa piété honore</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse.</span><br /></p> + +<p>M. Moréas a beau, comme sa Phébé, prendre des visages divers et même +couvrir sa face de masques, on le reconnaît toujours entre ses frères: +c'est un poète.</p> + +<div class="footnote"> +<a name='Footnote_4_4'></a><a href='#FNanchor_4_4'>[4]</a><div class='note'><p> Après avoir compulsé des dictionnaires et des manuels, je +ne voyais de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, nés à la +Ferté-Bernard, quand je songeai à Racine. M. Moréas ne comprendra jamais +combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Ferté-Milon.</p></div> +</div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-26.jpg' width='250' height='300' +alt='S. Merrill' /></div> + +<h2><a name='STUART_MERRILL'></a>STUART MERRILL</h2> + + +<p>La logique d'un amateur de littérature est blessée s'il découvre que ses +admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas +surpris, il sait qu'il y a des élus de la dernière heure. L'attitude du +public est moins bénigne lorsqu'on l'entretient du désaccord qui +s'observe entre lui, public, maître obscur des gloires, et l'opinion du +petit nombre oligarchique: habitué à accoupler ces deux idées, renommée +et talent, il montre de la répugnance à les disjoindre; il n'admet pas, +car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur +illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mérite la +lumière. Il y a là un malentendu, vieux sans doute des six mille ans +d'âge que La Bruyère donnait à la pensée humaine; et, ce malentendu, +basé sur un raisonnement très logique et très solide, nargue du haut de +son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se +borner à de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment +nous connaissons la «chose en soi», s'il n'y a pas une certaine petite +différence inévitable entre l'objet de la connaissance et la +connaissance de l'objet? Sur ce terrain-là , comme on se comprendra +moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la +légitime différence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la +Vérité—ce reflet de lune dans un puits,—mais de mesurer par +approximation, comme on fait pour les étoiles, la distance ou la +différence qu'il y a entre le génie d'un poète et l'idée que nous en +avons.</p> + +<p>S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on +dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-être beaucoup +d'autres, toute l'histoire littéraire n'est, rédigée par des professeurs +selon des vues éducatives, qu'un amas de jugements presque tous à casser +et que, en particulier, les histoires de la littérature française ne +sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes échus +aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-être temps d'adopter +une autre méthode et de donner, parmi les gens célèbres, une place à +ceux qui auraient pu l'être—si la neige n'était tombée le jour qu'ils +publièrent la gloire du printemps nouveau.</p> + +<p>M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige +contraria. Si le public connaît leurs noms moins que tels autres, ce +n'est pas qu'ils aient moins de mérite, c'est qu'ils eurent moins de +bonheur.</p> + +<p>Le poète des <i>Fastes</i> dit, par le choix seul de ce mot, la belle +franchise d'une âme riche et d'un talent généreux. Ses vers, un peu +dorés, un peu bruyants, éclatent et sonnent vraiment pour des jours de +fête et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'éteignent, +voici des torches allumées dans la nuit pour éclairer le somptueux +cortège des femmes surnaturelles. Femmes ou poèmes, elles sont parées, +sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes +sont brodées de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutôt que +des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux.</p> + +<p>Après de si éclatantes trompettes, les <i>Petits Poèmes d'Automne</i>, le +bruit du rouet, un son de cloche, un air de flûte dans un ton de clair +de lune: c'est l'assoupissement et le rêve attristé par le silence des +choses et l'incertitude des heures:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le vent d'automne dans l'allée,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Soeur, écoute, et la chute sur l'eau</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Des feuilles du saule et du bouleau,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et c'est le givre dans la vallée,</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dénoue—il est l'heure—tes cheveux</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Plus blonds que le chanvre que tu files....</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et viens, pareille à ces châtelaines</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dolentes à qui tu fais songer,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans le silence où meurt ton léger</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Rouet, ô ma soeur des marjolaines!</span><br /></p> + +<p>Et ainsi, en M. Stuart Merrill on découvre le contraste et la lutte d'un +tempérament fougueux et d'un coeur très doux, et selon que l'emporte +l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure +des violes. Pareillement sa technique oscille, des <i>Gammes</i> à ses +derniers poèmes, de la raideur parnassienne au <i>verso suelto</i> des +nouvelles écoles et que seuls n'admettent pas encore les sénateurs de +l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est +l'écueil des autres, devait séduire un poète aussi bien doué et une +intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Venez avec des couronnes de primevères dans vos mains</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>O fillettes qui pleurez la soeur morte à l'aurore.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les cloches de la vallée sonnent la fin d'un sort,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>l'on voit luire des pelles au soleil du matin.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Venez avec des corbeilles de violettes, ô fillettes</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui hésitez un peu dans le chemin des hêtres,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Par crainte des paroles solennelles du prêtre.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes....</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la fête de la mort, et l'on dirait dimanche,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Tant les cloches sonnent, douces au fond de la vallée;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les garçons se sont cachés dans les petites allées;</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche....</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Quelque année, les garçons qui se cachent aujourd'hui</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Viendront vous dire à toutes la douce douleur d'aimer,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'on vous entendra, autour du mât de mai,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit.</span><br /></p> + +<p>M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqué en vain, le jour qu'il voulut +traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fière poésie +française et lui planter une fleur dans les cheveux.</p> + + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-27.jpg' width='250' height='300' +alt='Saint-Pol-Roux' /></div> + +<h2><a name='SAINT_POL_ROUX'></a>SAINT-POL-ROUX</h2> + + +<p>L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de +métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans +matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une +précision un peu lourde et une clarté assez factice: des <i>âmes cariées</i> +(comme des dents) et des <i>coeurs lézardés</i> (comme un vieux mur); c'est +pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au +vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une +obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et +animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie: +c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau +pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les +colliers des fées. D'autres «métaphoristes», tel M. Jules Renard, se +risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail +séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition +et une exagération des métaphores en usage<a name='FNanchor_5_5'></a><a href='#Footnote_5_5'><sup>[5]</sup></a>; enfin, il y a la méthode +analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se +modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux +amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication +d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles. +On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire:</p> + +<pre> + Sage-femme de la lumière <i>veut dire</i>: le coq. + Lendemain de chenille en + tenue de bal.......... -- papillon. + Péché-qui-tette......... -- enfant naturel. + Quenouille vivante...... -- mouton. + La nageoire des charrues -- le soc. + Guêpe au dard de fouet.. -- la diligence. + Mamelle de cristal...... -- une carafe. + Le crabe des mains...... -- main ouverte. + Lettre de faire part.... -- une pie. + Cimetière qui a des ailes. -- un vol de corbeaux. + Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs. + Le ver à soie des cheminées -- ? + Apprivoiser la mâchoire + cariée de bémols d'une + tarasque moderne...... -- jouer du piano. + Hargneuse breloque du + portail............... -- chien de garde. + Limousine blasphémante. -- roulier. + Psalmodier l'alexandrin de + bronze................ -- sonner minuit. + Cognac du père Adam..... -- le grand air pur. + L'imagerie qui ne se voit + que les yeux clos..... -- les rêves. + L'oméga................. -- <i>en grec πυγή</i> + Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles. + Les bavard s vertes..... -- les grenouilles. + Coquelicot sonore....... -- chant du coq. +</pre> + +<p>Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est +doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si +toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à +la file vers <i>les Reposoirs de la Procession</i> où les mène le poète, la +lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop +souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là , elles ne +font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes +richement colorés, ingénieux et graves. <i>Le Pèlerinage de Sainte-Anne,</i> +écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les +métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples, +mais logiques et liées entre elles: c'est le type et la merveille du +poème en prose rythmée et assonnancée. Dans le même tome, le <i>Nocturne</i> +dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes +catachrèses: les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes. +Mais <i>l'Autopsie de la Vieille fille</i>, malgré une faute de ton, mais +<i>Calvaire immémorial</i>, mais <i>l'Ame saisissable</i> sont des chefs-d'oeuvre. +M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop +tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient +toujours profondément réjouies.</p> + +<div class="footnote"> +<a name='Footnote_5_5'></a><a href='#FNanchor_5_5'>[5]</a><div class='note'><p> Dire, par exemple, <i>joue en fruit</i>, parce que l'on dit +une <i>joue en fleur</i>, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, +<i>Notes d'esthétique: Jules Renard</i> (Mercure de France, +t. VIII, p. 161).</p></div> +</div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-28.jpg' width='250' height='300' +alt='R. de Montesquiou' /></div> + +<h2><a name='ROBERT_DE_MONTESQUIOU'></a>ROBERT DE MONTESQUIOU</h2> + + +<p>Au premier envol de ses <i>Chauves-souris</i> en velours violet, la question +fut très sérieusement posée de savoir si M. de Montesquiou était un +poète ou un amateur de poésie et si la vie mondaine se pouvait concilier +avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font +beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que +l'on n'est pas familier avec l'opération de logique qui s'appelle la +dissociation des idées, car il semble de justice élémentaire d'évaluer +séparément la valeur ou la beauté de l'arbre et de ses fruits, de +l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera +jugé en soi, sans souci de la mine, de la carrière ou du torrent dont il +sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de +Golconde. La vie sociale d'un poète importe aussi peu au critique qu'à +Polymnie elle-même, qui accueille en son cercle, indifféremment, le +paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et +Frédéric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se +rédigent pas du même style.</p> + +<p>Donc nous ne nous inquiéterons pas de démêler le lin de cette quenouille +ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son état d'homme +du monde ont pu ajouter d'illusoire à la renommée du poète.</p> + +<p>Le poète, ici, est «une Précieuse».</p> + +<p>Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs +fins et galants poètes, imaginaient de nouvelles façons de dire et, par +haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs +gestes? Leur crime, après tout, fut de ne pas vouloir «faire comme tout +le monde» et il semble qu'elles l'aient assez payé cher, elles—et toute +la poésie française qui, pendant un siècle et demi, craignit vraiment +trop le ridicule. Les poètes sont enfin délivrés de telles affres; tous +les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalité; +loin de leur défendre de se mettre à nu, la critique les encourage à +l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le +portent tatoué.</p> + +<p>Et voici enfin la vraie querelle à faire à M. de Montesquiou: son +originalité est tatouée excessivement. La beauté de cet aède rappelle, +non sans mélancolie, les figurations compliquées dont se voulaient +ornementés les anciens chefs australiens, mais en vérité il se pare avec +un art moins ingénu; il y a même un raffinement singulier dans les +nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de +lignes. Il réussit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux +que la pensée. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes +idéographiques:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Tortue, iris, pivoine, anémone et moineaux.</span><br /></p> + +<p>Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme +ceux-là , doux et vivants, le paysage qu'il veut s'évoque assez +agréablement, mais souvent on ne voit, se découpant sur un ciel +artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves +carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des +bibelots déformés par une fantaisie trop orientale; bibelots et +babioles:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Je voudrais que ce vers fût un bibelot d'art.</span></p> + +<p>dit l'esthétique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une +chose amusante et fragile à mettre sous une vitrine ou dans une armoire,—oui, +plutôt dans une armoire. Alors, allégé de toute cette rocaille, +de toutes ces laques, de toutes ces pâtes tendres et, comme lui-même le +dit spirituellement, de tous ces «infusoires d'étagères», le musée du +poète deviendrait un agréable promenoir, où l'on rêverait avec plaisir +devant les multiples métamorphoses d'une âme inquiète de donner à la +beauté une grâce neuve et nuancée. Avec la moitié des <i>Hortensias +bleus</i>, on ferait un tome, encore très dense, qui serait presque tout +entier de fine ou de fière ou de douce poésie. L'auteur d'<i>Ancilla</i>, de +<i>Mortuis ignotis</i> et de <i>Tables vives</i> apparaîtrait ce qu'il est +vraiment, hors de tout travesti,—un bon poète.</p> + +<p>Voici une partie de <i>Tables vives</i>, dont le titre est obscur, mais dont +les vers sont de belle clarté, malgré le son trop connu de quelques +rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales:</p> + +<p><span style='margin-left: 3em;'>... Apprenez à l'enfant à prier les flots bleus,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'écume,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Est plus doux à fixer pour nos yeux nébuleux.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Apprenez à l'enfant à prier le ciel pur,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est l'océan d'en haut dont la vague est nuage.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'ombre d'une tempête abondante en naufrage</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour nos coeurs est moins triste à suivre dans l'azur.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Apprenez à l'enfant à prier toutes choses:</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>L'abeille de l'esprit compose un miel de jour</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les vivants <i>ave</i> du rosaire des roses,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Chapelet de parfums aux dizaines d'amour....</span><br /></p> + +<p>En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou +pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosité dans +un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-29.jpg' width='250' height='300' +alt='G. Kahn' /></div> + +<h2><a name='GUSTAVE_KAHN'></a>GUSTAVE KAHN</h2> + + +<p><i>Domaine de Fée</i>, un Cantique des cantiques récité par une voix seule, +très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen,—ô éternel +Verlaine!</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O bel avril épanoui,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qu'importe ta chanson franche,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De ton soleil par les branches,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Si loin de moi la bien-aimée</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans les brumes du nord est restée.</span><br /></p> + +<p>Voilà le ton. C'est très simple, très délicat, très pur et parfois +biblique:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'étais allé jusqu'au fond du jardin,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand dans la nuit une invisible main</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Me terrassa plus forte que moi—</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Une voix me dit: C'est pour ta joie.</span><br /></p> + +<p><i>Dilectus meus descendit in hortum</i> ... mais ici le poète, aussi chaste, +est moins sensuel: l'oriental a revêtu comme un surplis une âme +d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des +grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de +secrets sentiers connus des fées «qui rient sans bruit dans la forêt», +cueillir les liserons, les genêts,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et les fleurettes aventurières le long des haies.</span></p> + +<p>Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux +livret de vers d'amour qui nous fut donné depuis les <i>Fêtes Galantes</i> et +avec les <i>Chansons d'amant</i> les seuls vers peut-être de ces dernières +années où le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grâce +parfaite et touchante de la divine sincérité. S'il reste encore, en +quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c'est que M. Kahn, même +aux pieds de la Sulamite, n'a pas renoncé à nous surprendre par une +adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite +parfois la langue française en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour +lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant +à tels mots des significations trop d'à côté, pliant les phrases à une +syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui +sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte à nul sa science du +rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové.</p> + +<p>M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont +les <i>Illuminations</i> parurent dans la <i>Vogue</i> en 1886, à Laforgue qui à +la même époque, dans la même préçieuse petite revue—que dirigeait M. +Kahn—publiait <i>Légende</i> et <i>Solo de lune</i>, et, enfin, à M. Kahn +lui-même; dès lors il écrivait:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Voici l'allégresse des âmes d'automne,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>La ville s'évapore en illusions proches,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Voici se voiler de violet et d'orange les porches</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>De la nuit sans lune</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée?</span><br /></p> + +<p>—, et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la +licence majestueuse.</p> + +<p>Cette minuscule <i>Vogue</i>, qui, aujourd'hui, se vend au prix des +parchemins à miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odéon, +et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrés, de l'odeur de +nouveau qui sortait des pâles petites pages!</p> + +<p>Le dernier recueil de M. Kahn, <i>la Pluie et le Beau temps</i>, n'a pas +modifié l'opinion que l'on a de son talent et de son originalité: il y +demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien +d'accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l'on compare +avec <i>Image</i>, si dolent cantique,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O Jésus couronné de ronces,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui saigne en tous coeurs meurtris,</span><br /></p> + +<p>le <i>Dialogue de Zélande</i>,</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Bonjour mynher, bonjour myffrau,</span></p> + +<p>joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton +moyen, un lied qui est vraiment sans défaut:</p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine</span><br /> +<span style='margin-left: 4.5em;'>En reflets de sang, en flocons de laine,</span><br /> +<span style='margin-left: 4.5em;'>O bruyères roses, ô ciel couleur de sang.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyères mauves—ô ciel couleur de sang.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyères rouges—ô ciel couleur de sang.</span><br /></p> + +<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>Éphémèrement: sa splendeur est lointaine.</span><br /> +<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyère d'or—ô ciel couleur de sang.</span><br /></p> + +<p>Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M. +Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="figcenter"> +<img src='./images/masques1-30.jpg' width='250' height='300' +alt='P. Verlaine' /></div> + +<h2><a name='PAUL_VERLAINE'></a>PAUL VERLAINE</h2> + + +<p>M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète +quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé +des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec +scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne +pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les +novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par +son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor +Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus +encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France, +le génie semble toujours un peu ridicule.</p> + +<p>Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les +rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de +désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué +et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les +effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir, +un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à +incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre; +en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état.</p> + +<p>Sans talent et sans conscience, nul ne représenta sans doute aussi +divinement que Verlaine le génie pur et simple de l'animal humain sous +ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes.</p> + +<p>Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en même temps le don des larmes +lui est enlevé, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier +d'<i>Invectives</i> ou l'humble et gauche élégiaque de <i>Chansons pour Elle</i>. +Poète, par ses dons mêmes, voué à ne dire heureusement que l'amour, tous +les amours, et d'abord celui dont les lèvres ne s'inclinent qu'en rêve +sur les étoiles de la robe purificatrice, celui qui fit les <i>Amies</i> fit +des cantiques de mois de Marie: et du même coeur, de la même main, du +même génie, mais qui les chantera, ô hypocrites! sinon ces mêmes Amies, +ce jour-là blanches et voilées de blanc?</p> + +<p>Avouer ses péchés d'action ou de rêve n'est pas un péché; nulle +confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes +sont pareils et pareillement tentés; nul ne commet un crime dont son +frère ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'académie +assumèrent en vain la honte d'avoir injurié Verlaine, encore sous les +fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisèrent +sur un socle déjà de granit, pendant que dans sa barbe de marbre, +Verlaine souriait à l'infini, l'air d'un Faune qui écoute sonner les +cloches.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name='BIBLIOGRAPHIE'></a>BIBLIOGRAPHIE</h3> + +<p>Paul Adam (1862).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Chair molle</i>, 1885;—<i>Soi,</i> 1886;—<i>Le Thé che; Miranda</i>, + 1886;—<i>Les Demoiselles Goubert</i>, 1887;—<i>La Glèbe</i>, 1887;—<i>Être</i>, + 1888;—<i>En Décor</i>, 1890;—<i>Essence de Soleil</i> + 1890;—<i>Robes rouges</i>, 1891;—<i>Le Vice filial</i>, 1892;—<i>Les Coeurs + utiles</i>, 1892;-<i>Princesses Byzantines</i>, 1893;—<i>Les Images + sentimentales,</i> 1893;—<i>Critique des moeurs</i>, 1893;-<i>Le Conte + futur</i>, 1894;—<i>L'Automne</i>, 1894;—<i>La Parade amoureuse</i>, + 1894;—<i>Le Mystère des Foules</i>, 1895;—<i>La Force du mal</i>, 1896; + —<i>Le Cuivre</i>, 1896;—<i>Les Coeurs nouveaux,</i> 1896.</p></div> + + +<p>Tristan Corbière (1845-1873).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Amours jaunes,</i> 1873; 2<sup>e</sup> éd., 1891.</p></div> + +<p>Louis Dumur (1863).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>La Néva</i>, 1890;—<i>Albert,</i> 1890;—<i>Lassitudes</i>, 1891;—<i>La Motte + de terre</i>, 1895;—<i>La Nébuleuse</i>, 1895;—<i>Rembrandt</i>, + 1896;—<i>Pauline ou la liberté de l'Amour</i>, 1896.</p></div> + +<p>Georges Eekhoud (1854).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Kees Doorik</i>, 1882;—<i>Kermesses</i>, 1883;—<i>Les Milices de + Saint-François,</i> 1886;—<i>Nouvelles Kermesses</i>, 1887;—<i>La Nouvelle + Carthage</i>, 1888;—<i>Les Fusillés de Malines</i>, 1891;—<i>Cycle + patibulaire</i>, 1892; 2<sup>e</sup> éd. 1896;—<i>Au siècle de + Shakespeare</i>, 1893;—<i>Mes Communions</i>, 1895;—<i>Philaster</i>, 1895.</p></div> + +<p>André Gide (1869).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Cahiers d'André Walter,</i> 1891;—<i>Les Poésies d'André + Walter</i>, 1892;—<i>Le Traité de Narcisse</i>, 1892;—<i>Le Voyage + d'Urien</i>, 1893;—<i>La Tentative amoureuse,</i> 1894;—<i>Paludes</i>, 1895.</p></div> + +<p>A.-Ferdinand Herold (1865).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>L'Exil de Harini,</i> 1888;—<i>La Légende de Sainte Liberata</i>, 1889;—<i>Les + Paeans et les Thrènes</i>, 1890;—<i>La Joie de Maguelonne</i>, + 1891;—<i>Chevaleries sentimentales,</i> 1893;—<i>Floriane et + Persigaitt</i>, 1894—<i>L'Upanishad du grand Aranyaka</i>, + 1894;—<i>Paphnutius, de Hrotsvitha</i>, 1895;—<i>L'Anneau de Cakuntald, + de Kalidasa</i>, 1896;—<i>Le Livre de la Naissance, de la Vie et de la + Mort de la Bienheureuse Vierge Marie</i>, 1896.</p></div> + +<p>J.-K. Huysmans (1848).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Le Drageoir à épices,</i> + 1874,—<i>Marthe</i>, 1876;—<i>Les Soeurs Vatard</i>, + 1879;—<i>Croquis Parisiens</i>, 1880;—<i>En Ménage,</i> + 1881;—<i>A Vau-l'Eau</i>, 1882;—<i>L'Art + moderne</i>, 1883;—<i>A Rebours</i>, 1884;—<i>En + Rade</i>, 1887;—<i>Certains</i>, 1889;—<i>La Bièvre,</i> + 1890;—<i>Là -Bas</i>, 1891;—<i>En Route</i>, 1895;—<i>Sac + au dos</i> (dans les <i>Soirées de Médan</i>), 1880;—<i>Pierrot + sceptique</i> (avec Léon Hennique), 1881.</p></div> + + +<p>Gustave Kahn (1859).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Palais nomades</i>, 1887;—<i>Chansons d'amant</i>, 1891;—<i>Domaine + de Fée,</i> 1895;—<i>La pluie et le beau temps</i>, 1895;—<i>Le Roi + fou</i>, 1896.</p></div> + +<p>Jules Laforgue (1860-1887).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Complaintes,</i> 1885;—<i>L'Imitation de Notre-Dame la Lune,</i> +1886;—<i>Le Concile féerique</i>, 1886;—<i>Moralités légendaires</i>, +1887;—<i>Chroniques parisiennes,</i> dans la <i>Revue Indépendante</i>, +1887;—<i>Des Fleurs de bonne volonté</i>, dans la <i>Revue Indépendante,</i> +1888 et <i>Vers inédits</i>, dans la <i>Revue Indépendante,</i> +1888.—<i>Fragments inédits</i>, dans <i>Entretiens politiques et + littéraires</i>, 1891-1892;—<i>Revue Blanche</i>, 1894-1896, etc.</p></div> + +<p>Comte de Lautréamont (1846-1874).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Chants de Maldoror</i>, chant I<sup>er</sup>, +1868;—<i>Poésies</i> (I-II), 1870;—<i>Les Chants de Maldoror</i> (I-VI), + 1874; 2<sup>e</sup> éd. 1890.<br /></p></div> + +<p>Pierre Louys (....).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Astarté</i>, 1892;<i>—Les Poésies de Méléagre</i>, 1893;—<i>Léda</i>, + 1893;—<i>Chrysis</i>, 1893;—<i>Scènes de la Vie des Courtisanes, de Lucien, +I</i>, 1894;—<i>Ariane</i>, 1894;—<i>La Maison sur le Nil</i>, 1894;—<i>Les + Chansons de Bilitis,</i> 1894;—<i>Aphrodite</i>, 1896.</p></div> + +<p>Maurice Maeterlinck (1862).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Serres chaudes,</i> 1889;—<i>La Princesse Maleine</i>, 1889;—<i>Les +Aveugles, l'Intruse</i>, 1890;—<i>L'Ornement des Noces spirituelles, de +Ruysbroeck</i>, 1891;—<i>Les Sept Princesses</i>, 1891:—<i>Pelléas et +Mélisande,</i> 1892;—<i>Alladine et Palomides, Intérieur, La Mort de +Tintagiles</i>, 1894;—<i>Annabella, de John Ford</i>, 1894:—<i>Les +Disciples à Sais et les Fragments de Novalis</i>, 1895;—<i>Le Trésor + des Humbles</i>, 1896;—<i>Aglavaine et Sélysette</i>, 1896.</p></div> + +<p>Stéphane Mallarmé (1842).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Le Corbeau</i> (traduit d'Edgar Poe), 1875;—<i>La Dernière Mode</i>, +1875;—<i>L' Après-midi d'un Faune</i>, 1876;—<i>Préface</i> à <i>Vathek</i>, +1876;—<i>Les Mots anglais</i>, 1877;—<i>Les Dieux antiques</i>, +1878;—<i>Poésies</i> (édition autographe), 1887;—<i>Les Poèmes d'Edgar +Poe,</i> 1888;—<i>Le Ten o'clock de M. Whistler</i>, 1888;—<i>Pages</i>, 1890 +et 1891;—<i>Les Miens: Villiers de l'Isle-Adam</i>, 1892;—<i>Vers et +prose</i>, 1892;—<i>La Musique et les Lettres</i>, 1894.</p> + +<p><i>Poésies</i> dans: <i>Le Papillon</i>, 1862;—<i>l'Artiste,</i> 1863;—<i>Parnasse +satirique</i>, 1864;—<i>Parnasse contemporain</i>, 1866, 1869;—<i>Revue +critique,</i> 1884;—<i>Revue Indépendante</i>, 1885, 1887;—<i>Revue +Wagnérienne</i>, 1885;—<i>La Vogue</i>, 1886;—<i>Les Hommes +d'aujourd'hui</i>, 1887;—<i>La Revue Blanche, La Plume</i>, 1889, 1895, +1896;—<i>Le Figaro</i>, 1895, 1896;—<i>Le Chap Book,</i> 1895; etc.</p> + +<p><i>Proses</i> dans: <i>l'Artiste</i>, 1863;—<i>la Saison à Vichy</i>, +1865,—<i>Revue des Lettres et des Arts,</i> 1868;—<i>Journal d'un +Défenseur de Paris</i>, 1870-71;—<i>La Patrie</i>, 1871;—<i>Le National</i>, +1872;—<i>La Renaissance</i>, 1872;—<i>L'Illustration</i>, 1873;—<i>Revue +du Monde nouveau</i>, 1874;—<i>République des Lettres</i>, 1876;—<i>L'Art +et la Mode,</i> 1884, 1885;—<i>Revue Wagnérienne</i>, 1885;—<i>Gazette +Letteraria</i>, 1886;—<i>Les Hommes d'aujourd'hui,</i> 1886;—<i>Revue +Indépendante,</i> 1887;—<i>La Revue Blanche</i>, 1894, 1895, 1896;—<i>Le +National Observer</i>, 1894;—<i>Le Mercure de France</i>, 1894;—<i>Le Chap + Book</i>, 1896; etc.</p></div> + +<p>Robert de Montesquiou (....).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Chauves-Souris,</i> 1893;—<i>Le Chef des Odeurs suaves,</i> +1894;—<i>Le Parcours du Rêve au Souvenir</i> 1895;—<i>Les Hortensias + bleus</i>, 1896.</p></div> + +<p>Jean Moréas (1856).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Syrtes</i>, 1884;—<i>Le Thé chez Miranda</i>, 1886;—<i>Les +Cantilènes,</i> 1886;—<i>Les Demoiselles Goubert</i>, 1857;—<i>Le Pèlerin + passionné</i>, 1890;—<i>Êryphile</i>, 1894.</p></div> + +<p>Francis Poictevin (....).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>La Robe du Moine,</i> 1882;—<i>Ludine</i>, 1883;—<i>Songes</i>, +1884;—<i>Petitau</i>, 1885;—<i>Seuls</i>, 1887;—<i>Paysages et Nouveaux +Songes</i>, 1888;—<i>Derniers Songes</i>, 1889;—<i>Double</i>, +1890;—<i>Presque</i>, 1891;—<i>Heures,</i> 1892;—<i>Tout Bas</i>, + 1893;—<i>Ombres,</i> 1894.</p></div> + +<p>Pierre Quillard (1864).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>La Fille aux mains coupées,</i> 1886;—<i>La Gloire du Verbe</i>, +1890;—<i>L'Antre des Nymphes, de Porphyre</i>, 1893;—<i>Le Livre des +Mystères, de Jamblique</i>, 1895;—<i>Lettres rustiques de Claudius + Aelianus</i>, 1895.</p></div> + +<p>Rachilde (1860).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Monsieur de la Nouveauté,</i> 1880;—<i>Monsieur Vénus</i>, +1882;—<i>Queue de Poisson</i>, 1883;—<i>Histoires bêtes</i>, 1884;—<i>Nono,</i> +1885;—<i>La Virginité de Diane</i>, 1885;—<i>A Mort!</i> 1886;—<i>La +Marquise de Sade,</i> 1887;—<i>Le Tiroir de Mimi-Corail</i>, 1887;—<i>Madame +Adonis</i>, 1888;—<i>L'Homme Roux,</i> 1888;—<i>Le Mordu</i>, +1889;—<i>Minette</i>, 1889;—<i>La Sanglante Ironie</i>, 1891;—<i>Théâtre</i>, +1891;—<i>L'Animale,</i> 1893;—<i>Le Démon de l'Absurde</i>, 1894;—<i>La + Princesse des Ténèbres</i>, 1896.</p></div> + +<p>Henri de Régnier (1864).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Lendemains</i>, 1885;<i>—Apaisement</i>, 1886;—<i>Sites</i>, +1887;—<i>Épisodes,</i> 1888;—<i>Poèmes anciens et romanesques</i>, 1890; +—<i>Épisodes, Sites et Sonnets</i>, 1891;—<i>Tel qu'en Songe</i>, +1892;—<i>Contes à soi-même</i>, 1893;—<i>Le Bosquet de Psyché</i>, +1894;—<i>Le Trèfle Noir</i>, 1895;—<i>Aréthuse</i>, 1895;—<i>Poèmes</i> + (1887-1892), 1896.</p></div> + +<p>Jules Renard (1864).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Rosés</i>, 1886;—<i>Crime de Village</i>, 1888;—<i>Sourires pinces</i>, +1890.;—<i>L'Êcornifleur</i>, 1892;—<i>Coquecigrues</i>, 1893;—<i>Deux +Fables sans morale</i>, 1893;—<i>La Lanterne sourde</i>, 1893;—<i>Poil de +Carotte</i>,1894;—<i>Le Vigneron dans sa vigne</i>, 1895;—<i>Histoires + naturelles</i>, 1896;—<i>La Maîtresse</i>, 1896.</p></div> + +<p>Adolphe Retté (1862).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Cloches en la nuit</i>, 1889;—<i>Thulé des Brumes</i>, 1892;—<i>Une +belle Dame passa</i>, 1893;—<i>Réflexions sur l'Anarchie</i>, 1894; +—<i>Trois Dialogues nocturnes</i>, 1895;—<i>Paradoxe sur l'amour</i>, +1895;—<i>L'Archipel en fleurs,</i> 1895;—<i>Similitudes</i>, 1896;—<i>La + Forêt bruissante,</i> 1896;—<i>Propos subversifs</i>, 1896.</p></div> + +<p>Arthur Rimbaud (1854-1891).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>La Saison en Enfer</i>, 1873;—<i>Les Illuminations</i>, + 1886;—<i>Reliquaire,</i> 1891.</p></div> + +<p>Saint-Pol-Roux (1861).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>L'Ame noire du Prieur blanc</i>, 1893;—<i>Épilogue des Saisons + Humaines,</i> 1893;—<i>Les Reposoirs de la Procession</i>, 1, 1893.</p></div> + +<p>Albert Samain (1859).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Au Jardin de l'Infante</i>, 1893</p></div> + +<p>Stuart Merrill (1863).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Gammes</i>, 1887;-<i>Pastels en prose</i>, 1890;—<i>Les Fastes</i>, + 1891;—<i>Petits Poèmes d'Automne</i>, 1895.</p></div> + +<p>Laurent Tailhade (1854).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Le Jardin des Rêves,</i> 1879;—<i>Un douzain de Sonnets</i>, 1882;—<i>Le +Paillasson</i>, pasquille hebdomadaire, 1886-1887;—<i>Au pays du + Mufle</i>, 1891;—<i>Vitraux,</i> 1891 et 1894.</p></div> + +<p>Émile Verhaeren (1855).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Les Flamandes,</i> 1883;—<i>Contes de Minuit</i>, 1884;—<i>Les Moines,</i> +1886;—<i>Les Soirs</i>, 1887;—<i>Les Débâcles</i>, 1890;—<i>Les Flambeaux +noirs</i>, 1891;—<i>Aux Bords de la Route</i>, 1891;—<i>Les Apparus dans +mes chemins,</i> 1891;—<i>Les Campagnes hallucinées,</i> 1893; +—<i>Almanach</i>, 1894;—<i>Les Villages illusoires,</i> 1895;—<i>Les Villes +tentaculaires</i>, 1896;—<i>Poèmes (Les Bords de la Route, les +Flamandes, les Moines</i>), 1896;—<i>Poèmes (Les Soirs, les Débâcles, +les Flambeaux noirs</i>), 1896.</p> +<p> + Deux brochures: <i>Joseph Heymans</i> et <i>Fernand Khnopff</i>.</p></div> + +<p>Paul Verlaine (1844-1896).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Poèmes Saturniens,</i> 1866;—<i>Fêtes Galantes</i>, 1870;—<i>La Bonne +Chanson</i>, 1871;—<i>Romances sans paroles</i>, 1872;—<i>Les Poètes +maudits</i>,1872 et 1888;—<i>Sagesse,</i> 1871;—<i>Jadis et Naguère</i>, +1881;—<i>Louise Leclercq</i> (suivi de <i>Le Poteau, Pierre Duchâtelet, +Madame Aubin</i>), 1887;—<i>Mémoires d'un veuf,</i> 1887;—<i>Amour</i>, +1888;—<i>Parallèlement</i>, 1889;—<i>Bonheur</i>, 1889;—<i>Dédicaces</i>, +1890;—<i>Chansons pour Elle</i>, 1891;—<i>Liturgies intimes</i>, 1892; +—<i>Mes Hôpitaux</i>, 1893;—<i>Quinze jours en Hollande,</i> 1894;—<i>Dans + les Limbes</i>, 1894;—<i>Confessions,</i> 1895;—<i>Invectives</i>, 1896.</p></div> + +<p>Francis Vielé-Griffin (1864).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Cueille d'Avril</i>, 1886;—<i>Les Cygnes</i>, 1887;—<i>Ancaeus</i>, +1888;—<i>Joies</i>, 1889;—<i>Diptyque</i> (<i>Le Porcher</i>, <i>Eurythmie</i>), +1891;—<i>Les Cygnes</i>, nouveaux poèmes, 1892;—<i>La Chevauchée +d'Yeldis</i>, 1893;—<i>Swanhilde</i>, 1894;—<i>πάλαι</i>, 1895;—<i>Laus +Veneris</i> (traduit de <i>Swinburne</i>), 1895;—<i>Poèmes et Poésies</i> + (1886-1893), 1895.</p></div> + +<p>Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889).</p> +<div class='blkquot'><p>—<i>Morgane</i>, 1855;—<i>Deux Essais de Poésies</i>, 1858;—<i>Premières +Poésies</i>, 1860;—<i>Isis</i>, 1862;—<i>Elën</i>, 1864;—<i>Claire Lenoir</i>, +1867 (dans la <i>Revue des Lettres et des Arts</i>, devenu <i>Tribulat +Bonhomet</i>, 1887);—<i>L Évasion</i>, 1870;—<i>La Révolte</i>, +1870;—<i>Azraël</i>, 1878;—<i>Le Nouveau Monde</i>, 1880;—<i>Contes Cruels</i>, +1880;—<i>L'Ève future</i>, 1886;—<i>Axël</i>, 1856 (dans la <i>Jeune France</i>; +en volume, 1890);—<i>Akëdyssëril</i>, 1886;—<i>L'Amour suprême</i>, +1886;—<i>Histoires insolites</i>, 1888;—<i>Nouveaux Contes cruels</i>, +1889;—<i>Chez les Passants</i>, 1890;—<i>Propos d'Au-delà </i>, 1893. +</p><p> + <i>Fragments inédits</i>, dans le <i>Mercure de France</i>, 1890-91-92-93.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<h3><a name='TABLE_DES_MATIERES'></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<ul class="tab"> +<li><a href='#PREFACE'>Préface</a></li> + +<li><a href='#MAURICE_MAETERLINCK'>Maurice Maeterlinck</a></li> + +<li><a href='#EMILE_VERHAEREN'>Émile Verhaeren</a></li> + +<li><a href='#HENRI_DE_REGNIER'>Henri de Régnier</a></li> + +<li><a href='#FRANCIS_VIELE_GRIFFIN'>Francis Vielé-Griffin</a></li> + +<li><a href='#STEPHANE_MALLARME'>Stéphane Mallarmé</a></li> + +<li><a href='#ALBERT_SAMAIN'>Albert Samain</a></li> + +<li><a href='#PIERRE_QUILLARD'>Pierre Quillard</a></li> + +<li><a href='#A_FERDINAND_HEROLD'>A.-F. Herold</a></li> + +<li><a href='#ADOLPHE_RETTE'>Adolphe Retté</a></li> + +<li><a href='#VILLIERS_DE_LISLE_ADAM'>Villiers de l'Isle-Adam</a></li> + +<li><a href='#LAURENT_TAILHADE'>Laurent Tailhade</a></li> + +<li><a href='#JULES_RENARD'>Jules Renard</a></li> + +<li><a href='#LOUIS_DUMUR'>Louis Dumur</a></li> + +<li><a href='#GEORGES_EEKHOUD'>Georges Eekhoud</a></li> + +<li><a href='#PAUL_ADAM'>Paul Adam</a></li> + +<li><a href='#LAUTREAMONT'>Lautréamont</a></li> + +<li><a href='#TRISTAN_CORBIERE'>Tristan Corbière</a></li> + +<li><a href='#ARTHUR_RIMBAUD'>Arthur Rimbaud</a></li> + +<li><a href='#FRANCIS_POICTEVIN'>Francis Poictevin</a></li> + +<li><a href='#ANDRE_GIDE'>André Gide</a></li> + +<li><a href='#PIERRE_LOUYS'>Pierre Louys</a></li> + +<li><a href='#RACHILDE'>Rachilde</a></li> + +<li><a href='#J_K_HUYSMANS'>J.-K. Huysmans</a></li> + +<li><a href='#JULES_LAFORGUE'>Jules Laforgue</a></li> + +<li><a href='#JEAN_MOREAS'>Jean Moréas</a></li> + +<li><a href='#STUART_MERRILL'>Stuart Merrill</a></li> + +<li><a href='#SAINT_POL_ROUX'>Saint-Pol-Roux</a></li> + +<li><a href='#ROBERT_DE_MONTESQUIOU'>Robert de Montesquiou</a></li> + +<li><a href='#GUSTAVE_KAHN'>Gustave Kahn</a></li> + +<li><a href='#PAUL_VERLAINE'>Paul Verlaine</a></li> + +<li><a href='#BIBLIOGRAPHIE'>Bibliographie</a></li> +</ul> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le livre des masques, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES *** + +***** This file should be named 16886-h.htm or 16886-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/6/16886/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/16886-h/images/masques1-01.jpg b/16886-h/images/masques1-01.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e28a1d --- /dev/null +++ b/16886-h/images/masques1-01.jpg diff --git a/16886-h/images/masques1-02.jpg b/16886-h/images/masques1-02.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0f8cc90 --- /dev/null +++ b/16886-h/images/masques1-02.jpg diff --git a/16886-h/images/masques1-03.jpg b/16886-h/images/masques1-03.jpg Binary files differnew file mode 100644 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