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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:49:53 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le livre des masques, by Remy de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le livre des masques
+ Portraits symbolistes
+
+Author: Remy de Gourmont
+
+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16886]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+From images generously made available by Gallica
+(Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+LE LIVRE DES MASQUES
+
+Par
+
+REMY DE GOURMONT
+
+
+PORTRAITS SYMBOLISTES
+
+GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES ÉCRIVAINS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
+
+
+LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINÉS PAR F. VALLOTTON
+
+
+Troisième édition
+
+PARIS
+
+1896
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Il est difficile de caractériser une évolution littéraire à l'heure où
+les fruits sont encore incertains, quand la floraison même n'est pas
+achevée dans tout le verger. Arbres précoces, arbres tardifs, arbres
+douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler stériles: le verger est
+très divers, très riche, trop riche;--la densité des feuilles engendre
+de l'ombre et l'ombre décolore les fleurs et pâlit les fruits.
+
+C'est parmi ce verger opulent et ténébreux qu'on se promènera,
+s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux
+ou les plus agréables.
+
+Quand elles le méritent par leur importance, leur nécessité, leur
+à-propos, les évolutions littéraires reçoivent un nom; ce nom très
+souvent n'a pas de signification précise, mais il est utile: il sert de
+signe de ralliement à ceux qui le reçoivent, et de point de mire à ceux
+qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que
+veut dire Romantisme? Il est plus facile de le sentir que de l'expliquer.
+Que veut dire Symbolisme? Si l'on s'en tient au sens étroit et
+étymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut vouloir dire:
+individualisme en littérature, liberté de l'art, abandon des formules
+enseignées, tendances vers ce qui est nouveau, étrange et même bizarre;
+cela peut vouloir dire aussi: idéalisme, dédain de l'anecdote sociale,
+antinaturalisme, tendance à ne prendre dans la vie que le détail
+caractéristique, à ne prêter attention qu'à l'acte par lequel un homme
+se distingue d'un autre homme, à ne vouloir réaliser que des résultats,
+que l'essentiel; enfin, pour les poètes, le symbolisme semble lié au
+vers libre, c'est-à-dire démailloté, et dont le jeune corps peut
+s'ébattre à Taise, sorti de l'embarras des langes et des liens. Tout
+cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,--car il ne faut
+pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la transformation du
+vieil allégorisme ou de l'art de personnifier une idée dans un être
+humain, dans un paysage, dans un récit. Un tel art est l'art tout
+entier, l'art primordial et éternel, et une littérature délivrée de ce
+souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une signification
+esthétique adéquate aux gloussements du hocco ou aux braiements de
+l'onagre.
+
+La littérature n'est pas en effet autre chose que le développement
+artistique de l'idée, que la symbolisation de l'idée au moyen de héros
+imaginaires. Les héros, ou les hommes (car chaque homme est un héros,
+dans sa sphère) ne sont qu'ébauchés par la vie; c'est l'art qui les
+complète en leur donnant, en échange de leur pauvre âme malade, le
+trésor d'une immortelle idée, et le plus humble peut être appelé à cette
+participation, s'il est élu par un grand poète. Quel humble que cet Énée
+que Virgile charge de tout le fardeau d'être l'idée de la force romaine,
+et quel humble que ce Don Quichotte à qui Cervantès impose
+l'épouvantable poids d'être à la fois Roland et les quatre fils Aymon,
+Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde!
+L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme même, puisque
+l'homme ne peut s'assimiler une idée que symbolisée. Il ne faut pas
+insister, car nous pourrions croire que les jeunes dévots du symbolisme
+ignorent jusqu'à la Vita Nuova et ce personnage de Béatrice, dont les
+frêles et pures épaules restent pourtant droites sous le complexe faix
+des symboles dont le poète l'accable.
+
+D'où est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'idée était une
+nouveauté? Voici.
+
+Nous eûmes, en ces dernières années, un essai très sérieux de
+littérature basée sur le mépris de l'idée et le dédain du symbole. On en
+connaît la théorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie,
+etc. M. Zola, ayant inventé la recette, oublia de s'en servir. Ses
+«tranches de vie» sont de lourds poèmes d'un lyrisme fangeux et
+tumultueux, romantisme populaire, symbolisme démocratique, mais toujours
+pleins d'une idée, toujours gros d'une signification allégorique.
+Germinal, la Mine, la Foule, la Grève. La révolte idéaliste ne se
+dressa donc pas contre les oeuvres (à moins que contre les basses
+oeuvres) du naturalisme, mais contre sa théorie ou plutôt contre sa
+prétention; revenant aux nécessités antérieures, éternelles, de l'art,
+les révoltés crurent affirmer des vérités nouvelles, et même
+surprenantes, en professant leur volonté de réintégrer l'idée dans la
+littérature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumèrent
+aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles.
+
+Une vérité nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entrée récemment
+dans la littérature et dans l'art, c'est une vérité toute métaphysique
+et toute d'a priori (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un
+siècle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans
+l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse,
+libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde.
+Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est
+extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait. Nous ne
+connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur des
+apparences; toute vérité en soi nous échappe; l'essence est
+inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule
+si simple et si claire: Le monde est ma représentation. Je ne vois pas
+ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants,
+autant de mondes divers et peut-être différents. Cette doctrine, que
+Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufragée,
+est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre
+logique de la théorie à la pratique, même la plus exigeante, principe
+universel d'émancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a
+pas révolutionné que l'esthétique, mais ici il n'est question que
+d'esthétique.
+
+On donne encore dans des manuels une définition du beau; on va plus
+loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du
+beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont
+que la moyenne et le résumé d'idées ou d'appréciations antérieures. En
+esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint
+l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le
+monde civilisé n'est qu'un vaste Institut) toute nouveauté est tenue
+pour blasphématoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de
+démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la
+littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice
+de tout individualisme intellectuel que le «non conformisme» est le
+crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le
+crime capital pour un écrivain c'est le conformisme, l'imitativité, la
+soumission aux règles et aux enseignements. L'oeuvre d'un écrivain doit
+être non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalité.
+La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même, de
+dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir
+individuel; sa seule excuse est d'être original; il doit dire des choses
+non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit
+se créer sa propre esthétique,--et nous devrons admettre autant
+d'esthétiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'après ce
+qu'elles sont et non d'après ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que
+le symbolisme, c'est, même excessive, même intempestive, même
+prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.
+
+Cette définition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement.
+Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute
+l'occasion de la compléter; son principe servira encore à nous guider,
+en nous incitant à rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de
+terribles règles, selon de tyranniques traditions, les écrivains
+nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthétique est devenue, elle
+aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une
+toute faite. On ne peut comparer un artiste qu'à lui-même, mais il y a
+profit et justice à noter des dissemblances: nous tâcherons de marquer,
+non en quoi les «nouveaux venus» se ressemblent, mais en quoi ils
+diffèrent, c'est-à-dire en quoi ils existent, car être existant, c'est
+être différent.
+
+Ceci n'est pas écrit pour prétendre qu'il n'y a pas entre la plupart
+d'entre eux d'évidentes similitudes de pensée et de technique, fait
+inévitable, mais tellement inévitable qu'il est sans intérêt. On
+n'insinue pas davantage que cette floraison est spontanée; avant la
+fleur, il y a la graine, elle-même tombée d'une fleur; ces jeunes gens
+ont des pères et des maîtres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam,
+Verlaine, Mallarmé, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils
+les lisent, ils les écoutent. Quelle sottise de croire que nous
+dédaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus
+affectueuse que Stéphane Mallarmé? Et Villiers est-il oublié? Et
+Verlaine délaissé?
+
+Maintenant, il faut prévenir que l'ordre de ces portraits, sans être
+tout à fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmarès, il
+y a même, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous
+ramènera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux
+portraits mêmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs,
+nous répondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prétention que de
+donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route.
+
+Enfin, pour rejoindre aujourd'hui à hier, nous avons intercalé, parmi
+les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de récrire
+une physionomie familière à beaucoup, on a cherché à mettre en lumière,
+plutôt que l'ensemble, tel point obscur.
+
+Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi précis que
+possible, sont là pour ajouter à ce tome de littérature, qui se glorifie
+d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intérêt
+documentaire.
+
+R.G.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+
+De la vie vécue par des êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère
+d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils
+veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et
+leur révolte s'évanouit en sanglots. Monter, monter toujours les
+dolentes marches du calvaire et se heurter le front à une porte de fer:
+ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte à la cruauté de la
+porte de fer chacune des pauvres créatures dont M. Maeterlinck nous
+dévoile les simples et pures tragédies.
+
+En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes
+n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage
+et en quelle dernière auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la
+Science même, cette science élémentaire leur eut été enlevée, les uns se
+réjouirent, se croyant allégés d'un fardeau; les autres se lamentèrent,
+sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs épaules on
+en avait jeté un, à lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du
+Doute.
+
+De cette sensation toute une littérature est née, littérature de
+douleur, de révolte contre le fardeau, de blasphèmes contre le Dieu
+muet. Mais, après la furie des cris et des interrogations, il y eut une
+rémittence, et ce fut la littérature de la tristesse, de l'inquiétude et
+de l'angoisse; la révolte a été jugée inutile et puérile l'imprécation:
+assagie par de vaines batailles, l'humanité lentement se résigne à ne
+rien savoir, à ne rien comprendre, à ne rien craindre, à ne rien
+espérer,--que de très lointain.
+
+Il y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a
+un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une
+petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils
+attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la
+porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils
+attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent
+un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases
+inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent.
+Elle ne viendra peut-être pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours.
+Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain. Et les gens assemblés
+dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils
+vont espérer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute
+la vie.
+
+En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement
+irréels, sont profondément vivants et vrais; ses personnages, qui ont
+l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules qui semblent
+inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une
+pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses; ils sont
+des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des
+minutes qui seraient éternelles: en somme ils sont réels, à force
+d'irréalité.
+
+Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du Roman de la
+Rose, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une
+gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symboles. Le
+Voyage d'un nommé Chrétien (The Pilgrims Progress), de Bunyan, le
+Voyage spirituel, de l'espagnol Palafox, le Palais de l'Amour divin,
+d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement méprisables, mais les
+choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des
+noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame
+joué entre des êtres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci,
+Soupir, Peur, Colère et Pudeur! L'heure de tels amusements est passée ou
+n'est pas revenue: ne relisez pas le Palais de l'Amour divin; lisez
+la Mort de Tintagiles, car c'est à l'oeuvre nouvelle qu'il faut
+demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et
+enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous
+enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies,
+et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, «triste comme un
+jeune roi»! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au
+fond des abîmes où tournoie «le cadavre décomposé de l'agneau
+d'Alladine»,--et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où
+des amants disent: «Que tu m'embrasses gravement....--Ne ferme pas les
+yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui
+tremblent dans ton coeur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous
+ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...--Toujours, toujours!...
+--Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....»
+A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir
+senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment;
+M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel,
+il sait être monocorde: mais cette seule corde, il en a semé, roui,
+teillé le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses
+languissantes mains. Il a réussi une oeuvre vraie; il a trouvé un cri
+sourd inentendu, Une sorte de gémissement frileusement mystique.
+
+Mysticisme, ce mot a pris en ces dernières années tant de sens les plus
+divers et même divergents qu'il faudrait le définir à nouveau et
+expressément chaque fois qu'on va l'écrire. Certains lui donnent une
+signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair,
+individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le
+mysticisme peut être dit l'état dans lequel une âme, laissant aller le
+monde physique et dédaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne
+qu'à des relations et à des intimités directes avec l'infini; or, si
+l'infini est immuable et un, les âmes sont changeantes et plusieurs: une
+âme n'a pas avec Dieu les mêmes entretiens que ses soeurs, et Dieu,
+quoique immuable et un, se modifie selon le désir de chacune de ses
+créatures et il ne dit pas à l'une ce qu'il vient de dire à l'autre. Le
+privilège de l'âme élevée au mysticisme est la liberté; son corps même
+n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne à peine le conseil amical
+du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu'à travers un mur, et
+s'il agit elle ne le voit agir qu'à travers un voile. Un autre nom a été
+donné, historiquement, à un tel état de vie: quiétisme; cette phrase de
+M. Maeterlinck est bien d'un quiétiste, qui nous montre Dieu souriant
+«à nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur
+un tapis». Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe à ce peu de
+chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous
+sommes entraînés par la chaîne sans fin de l'Action et combien peu nous
+participons réellement à nos actes les plus décisifs et les mieux
+motivés. Une telle morale, laissant aux misérables lois humaines le soin
+des jugements inutiles, arrache à la vie l'essence même de la vie et la
+transporte en des régions supérieures où elle fructifie à l'abri des
+contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences
+sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point
+marquée à la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle
+toujours redoutée des clergés et des magistratures, car niant toute
+hiérarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre
+social: un mystique peut consentir à tous les esclavages, mais non à
+celui d'être un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps où les
+hommes se comprendront d'âme à âme, comme les mystiques se comprennent
+d'âme à Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des
+Êtres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les
+jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperçoit cette aurore, parce qu'il
+regarde en lui-même et qu'il est lui-même une aurore, mais s'il
+regardait l'humanité extérieure, il ne verrait que l'immonde appétit
+socialiste des anges et des étables. Les humbles, pour qui il a écrit
+divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y
+verraient qu'une dérision, car ils ont appris que l'idéal est une
+mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs
+maîtres les fouetteraient.
+
+Ainsi le Trésor des Humbles, ce livre d'amour et de libération,
+me fait songer avec amertume à la misérable condition de l'homme
+d'aujourd'hui--et sans doute de tous les temps possibles,
+
+ Magnifique mais qui sans espoir se délivre
+ Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
+ Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.
+
+Et ce sera en vain que
+
+ Tout son col secouera cette blanche agonie,
+
+l'heure de la délivrance sera passée et quelques-uns seulement l'auront
+entendue sonner.
+
+Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages où M. Maeterlinck,
+disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant à
+ces supérieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de
+génie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le
+commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de
+tiédeur, y trouveraient des encouragements à goûter la simplicité des
+jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la
+signification des gestes très humbles et des mots très futiles, et que
+le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme équivalent par ce qu'ils
+contiennent d'âme et de mystère aux plus éblouissantes paroles des
+Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'être un Sage, et bien sage,
+nous confie des pensées inhabituelles et d'une candeur bien
+irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien
+dédaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer
+aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde définitif.
+Ainsi la sensualité est tout à fait absente de ses méditations; il
+connaît l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang
+et des nerfs, orages qui précèdent ou suivent, mais n'accompagnent
+jamais la pensée; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une
+âme, c'est pour s'enquérir «du sel mystérieux qui conserve à jamais le
+souvenir de la rencontre de deux bouches».
+
+De poèmes ou de philosophies, la littérature de M. Maeterlinck vient à
+une heure où nous avons le plus besoin d'être surélevés et fortifiés, à
+une heure où il n'est pas indifférent qu'on nous dise que le but suprême
+de la vie c'est «de tenir ouvertes les grandes routes qui mènent de ce
+qu'on voit à ce qu'on ne voit pas». M. Maeterlinck n'a pas seulement
+tenu ouvertes les grandes routes frayées par tant d'âmes de bonne
+volonté et où de grands esprits çà et là ouvrent leurs bras comme des
+oasis,--il semble bien qu'il ait augmenté vers l'infini la profondeur de
+ces grandes routes: il a dit «des mots si spécieux tout bas» que les
+ronces se sont écartées toutes seules, que des arbres se sont émondés
+spontanément et qu'un pas de plus est possible et que le regard va
+aujourd'hui plus loin qu'hier.
+
+D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination
+plus féconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des
+facultés plus aptes à claironner les musiques du verbe,--soit, mais avec
+une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un
+système presque énervant de répétition phraséologique, avec ces
+maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des
+livres et des livrets d'une originalité certaine, d'une nouveauté si
+vraiment neuve qu'elle déconcertera longtemps encore le lamentable
+troupeau des misonéistes, le peuple de ceux qui pardonnent une
+hardiesse, s'il y a un précédent,--comme dans le protocole --mais qui
+regardent en défiance le génie, qui est la hardiesse perpétuelle.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+EMILE VERHAEREN
+
+
+De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la
+rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il
+est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil
+étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne,
+martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé
+d'étincelles. C'est ainsi que l'on devrait le représenter, forgeron qui,
+
+ Comme s'il travaillait l'acier des âmes,
+ Martèle à grands coups pleins, les lames
+ Immenses de la patience et du silence.
+
+Si on découvre sa demeure et qu'on l'interroge, il répond par une
+parabole dont chaque mot semble scandé sur l'enclume, et, pour conclure,
+il donne un grand coup du marteau lourd.
+
+Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes,
+la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des
+secrets qu'elles n'ont encore dit à personne. Il voit des choses
+miraculeuses et n'en est pas étonné; devant lui passent des êtres
+singuliers, des êtres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles
+pour lui seul. Il a rencontré le Vent de novembre:
+
+ Le vent sauvage de novembre,
+ Le vent,
+ L'avez-vous rencontré, le vent
+ Au carrefour des trois cents routes...?
+
+Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence
+
+ S'asseoir immensément du côté de la nuit.
+
+Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot
+halluciné. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier,
+les Campagnes hallucinées, ne l'a pas délivré de cette obsession;
+l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même
+de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait
+Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où
+finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de
+scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les
+hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes
+vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec
+ingénuité,--et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très
+beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le
+mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces
+éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans
+toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art
+soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci
+qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée.
+
+Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge,
+est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et
+laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M.
+Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète
+est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir
+avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui
+contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas
+encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt
+ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il
+est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes
+inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait
+jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de
+grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des
+Cathédrales:
+
+ --O ces foules, ces foules
+ Et la misère et la détresse qui les foulent
+ Comme des houles!
+
+ Les ostensoirs, ornés de soie,
+ Vers les villes échafaudées,
+ En toits de verre et de cristal,
+ Du haut du choeur sacerdotal.
+ Tendent la croix des gothiques idées.
+
+ Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches
+ --Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches.
+ Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête
+ Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
+
+ Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles;
+ Ils sont une âme, en du soleil,
+ Qui vit de vieux décor et d'antique mystère
+ Autoritaire.
+
+ Pourtant, dès que s'éteignent le cantique
+ Et l'antienne naïve et prismatique,
+ Un deuil d'encens évaporé s'empreint
+ Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;
+
+ Et les vitraux, grands de siècles agenouillés
+ Devant le Christ, avec leurs papes immobiles
+ Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler
+ Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.
+
+M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses
+premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus
+librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son
+génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici,
+pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:
+
+ Jadis--c'était la vie errante et somnambule,
+ A travers les matins et les soirs fabuleux,
+ Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus
+ Traçait la route d'or au fond des crépuscules.
+
+ Jadis--c'était la vie énorme, exaspérée,
+ Sauvagement pendue aux crins des étalons,
+ Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons
+ Et vers l'espace immense immensément cabrée.
+
+ Jadis--c'était la vie ardente, évocatoire;
+ La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer
+ Marchaient, à la clarté des armures de fer,
+ Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.
+
+ Jadis--c'était la vie écumante et livide,
+ Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins,
+ Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,
+ Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.
+
+Ces vers sont tirés des Villages illusoires, écrits presque uniquement
+en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, mais M.
+Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel
+il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de sa
+pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+HENRI DE RÉGNIER
+
+
+Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures
+sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il
+descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins,
+dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques,
+cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon,
+seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un
+crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux:
+les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots
+or et mort, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur
+l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses
+dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi
+finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort,
+jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et
+symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence
+verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche
+et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse
+qui va devenir nocturne.
+
+Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la
+couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir
+et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse.
+M. de Régnier est le poète riche par excellence,--riche d'images! Il en
+a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et
+incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles
+qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de
+marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis
+paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas
+nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles
+métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites,
+même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures,
+mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage,
+en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore
+inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une
+de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera
+pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au
+bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une
+forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des
+fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières.
+
+ Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes,
+ L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches.
+ L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes
+ Et les faces du soir ont saigné sous les flèches
+ Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.
+
+Une telle poésie a certainement de l'allure.
+
+M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est
+infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles
+apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu
+crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et
+qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème
+surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques
+syllabes, il nous impose sa vision.
+
+ Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs;
+ Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une....
+
+Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa
+langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref
+travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans
+étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite
+chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or
+qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.
+
+Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement
+lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses
+métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit
+à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois
+invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:
+
+ L'Aube fut si pâle hier
+ Sur les doux prés et sur les prêles,
+ Qu'au matin clair
+ Un enfant vint parmi les herbes.
+ Penchant sur elles
+ Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.
+
+ Midi fut lourd d'orage et morne de soleil
+ Au jardin mort de gloire en son sommeil
+ Léthargique de fleurs et d'arbres,
+ L'eau était dure à l'oeil comme du marbre,
+ Le marbre tiède et clair comme de l'eau,
+ Et l'enfant qui vint était beau,
+ Vécu de pourpre et lauré d'or,
+ Et longtemps on voyait de tige en tige encore,
+ Une à une, saigner les pivoines leur sang
+ De pétales au passage du bel Enfant.
+
+ L'Enfant qui vint ce soir était nu,
+ Il cueillait des roses dans l'ombre,
+ Il sanglotait d'être venu,
+ Il reculait devant son ombre,
+ C'est en lui nu
+ Que mon Destin s'est reconnu.
+
+Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce
+petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes
+
+selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un
+destin particulier; là, image générale de la vie. Qu'on y voie encore un
+exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
+
+
+Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant,
+il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une
+vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la
+beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni
+somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de
+cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est
+religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la
+plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble
+qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention
+a été donnée aux choses de la nature.»
+
+Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les
+«grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien
+sa forêt, sa personnelle et originale forêt:
+
+ Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille.
+ Le soleil goutte en or par l'ombre grasse,
+ Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille,
+ La brise en la frise des bouleaux passe,
+ De feuille en feuille;
+
+ Par ma plaine de mai toute herbe s'argente,
+ Le soleil y luit comme au jeu des épées,
+ Une abeille vibre aux muguets de la sente
+ Des hautes fleurs vers le ru groupées.
+ La brise en la frise des frênes chante....
+
+Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont
+coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande,
+marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les
+chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à
+de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve:
+
+ Où est la Marguerite,
+ O gué, ô gué,
+ Où est la Marguerite?
+
+ Elle est dans son château, coeur las et fatigué,
+ Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai,
+ Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,
+ O gué, la Marguerite.
+
+Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Gérard de Nerval,
+
+ Où sont nos amoureuses?
+ Elles sont au tombeau;
+ Elles sont plus heureuses
+ Dans un séjour plus beau....
+
+Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que
+dansent--les petites filles.
+
+ La beauté, à quoi sert-elle?
+ Elle sert à aller en terre,
+ Être mangée par les vers,
+ Être mangée par les vers....
+
+M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire--cette
+poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée--mais il eût été moins
+discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le
+respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils
+ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières
+mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour
+d'un trésor maintenant souillé et vilipendé.
+
+Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite
+toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine Cueille d'Avril, la
+mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle
+orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la
+mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer
+envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de
+minuits,--et le poète lui reproche sa gloire volée:
+
+ Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être
+ Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi?
+
+puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de
+n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis
+plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà
+pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment
+libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée,
+mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine.
+
+Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile
+conquête du vers libre;--mon impression est plus générale et plus
+profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de
+l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose
+de nouveau dans la poésie française.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+STÉPHANE MALLARMÉ
+
+
+Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la
+plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens
+et d'abord baudelairiens.
+
+ Per me si va tra la perduta gente.
+
+Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité
+dolente des Fleurs du Mal. Toute la littérature actuelle et surtout
+celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute
+par la technique extérieure, mais par la technique interne et
+spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que
+disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec
+l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si
+souvent dits et redits:
+
+ La nature est un temple où de vivants piliers
+ Laissent parfois sortir de confuses paroles;
+ L'homme y passe à travers des forêts de symboles
+ Qui l'observent avec des regards familiers.
+
+ Comme de longs échos qui de loin se confondent
+ Dans une ténébreuse et profonde unité,
+ Vaste comme la nuit et comme la clarté,
+ Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
+
+Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il
+s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère
+ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur
+cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son
+originalité si précieuse s'affirma vite; ses Proses, son Après-midi
+d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire, à de trop loins intervalles, la
+merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement
+doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être
+impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les
+dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour
+leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité
+raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme
+Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait
+d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve
+et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il
+serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer
+tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même
+fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure
+incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que
+ces débris:
+
+ La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
+ Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
+ D'être parmi l'écume inconnue et les cieux....
+
+ Un automne jonché de taches de rousseur....
+ Et tu fis la blancheur sanglotante des lys....
+ Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée....
+ Tout son col secouera cette blanche agonie....
+
+il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré
+absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le
+neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige!
+
+Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel.
+Je conclus par cette glose.
+
+Récemment une question fut posée ainsi, à peu près:
+
+«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel
+avait remplacé Leconte de Lisle?»
+
+Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions
+motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il
+se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et
+successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M.
+Mallarmé,--incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se
+turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane
+Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion
+décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.
+
+Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort
+au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît
+d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,--et nous aurions peut-être
+dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient
+faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire,
+la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a
+nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des
+ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de
+Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course,
+vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ALBERT SAMAIN
+
+
+Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les
+jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver Au Jardin de
+l'Infante. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des Fêtes Galantes (il
+lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des
+poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le
+plus suave des poètes:
+
+ En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,
+ Le rêve passe, la ceinture dénouée,
+ Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,
+ Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....
+
+Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:
+
+ Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....
+
+C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française,
+et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et
+longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui
+nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop
+habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.
+
+La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à
+des variations sur des sensations inexplorées par son expérience.
+Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire
+gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais
+parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié
+son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert
+sans effort avec une inconsciente maîtrise:
+
+ Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;
+ Et, dans l'émotion pâle du soir tombant,
+ S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc
+ Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....
+
+Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité
+d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.
+
+Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et
+que de sensualité, mais si délicate!
+
+ Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,
+ Que le désir suivait comme un faune dompté,
+ Je respirais parmi le soir, ô pureté,
+ Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.
+
+Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers
+s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve
+
+ De vers blonds où le sens fluide se délie
+ Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,
+
+ De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,
+ Où la rime sans bruit glisse comme une rame,
+
+ De vers d'une ancienne étoffe exténuée,
+ Impalpable comme le son et la nuée,
+
+ De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures
+ Au rite féminin des syllabes mineures,
+
+ De vers de soirs d'amours énervés de verveine,
+ Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....
+
+Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a
+pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur
+de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se
+révèle en les parties de son recueil appelées Évocations; c'est un
+Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence:
+les deux sonnets intitulés Cléopâtre sont d'une beauté non seulement
+de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure
+plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et
+déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde
+jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.
+
+Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son
+unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont
+amoureuses de cette «infante en robe de parade».
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PIERRE QUILLARD
+
+
+C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on
+nous convia a entendre et à voir la Fille aux Mains coupées: il m'en
+reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du
+plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise
+et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des
+vers qui forment un poème difficilement oubliable.
+
+M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui
+serait, pour plus d'un, présomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela,
+c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est
+affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M.
+de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la
+splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous
+mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples
+pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire
+l'arc-en-ciel des diamants décomposés.
+
+Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les
+périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines
+heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il
+cherche le fond de sable d'un golfe violet
+
+ Dans la splendeur des clairs de lune violets.
+
+Et il attend l'apparition du divin:
+
+ Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
+ Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
+ Blanche, laissant couler des épaules aux reins
+ Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
+ Une femme surgit....
+
+dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on
+voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'
+l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton
+étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les
+seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens
+vraiment que vaines, mais
+
+ Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
+ L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!
+ Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
+ Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
+ Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
+ Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis...
+
+et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis
+ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques.
+
+Telle est l'idée maîtresse de cette Gloire du Verbe, l'un des rares
+poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux
+rythme.
+
+Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait
+pour des pays lointains.
+
+C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux
+cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir
+forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose
+dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et
+le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait
+toutes les théogonies et toutes les littératures,
+
+ J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.
+
+comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de
+s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie
+des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une
+vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de
+nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple
+odorant de fleurs,
+
+ Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux!
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+A.-FERDINAND HEROLD
+
+
+Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme,
+trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose.
+Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre
+régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des
+accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du
+dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est
+imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que
+je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et
+surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour
+qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un
+haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie
+ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante.
+C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds
+cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des
+bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète;
+ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris
+de lys.
+
+ La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,
+
+il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de
+livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en
+courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît,
+ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces
+saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,--Gemma! Celle-ci est la première à
+laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place,
+heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.
+
+M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne
+se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et
+il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines
+n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces
+panneaux et ces vitraux dans le recueil intitulé: Chevaleries
+sentimentales, la plus importante et la plus caractéristique de ses
+oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces
+heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.
+
+ Les roses d'automne s'étiolent,
+ Les roses qui fleurissaient les tombes;
+ Lentement s'effeuillent les corolles
+ Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent.
+
+N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci:
+
+ Il y a des maisons qui pleurent sur le port,
+ Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,
+ Où tintent des cloches vagues:
+ Vers quels fleuves de mort
+ Les vierges ont-elles marché,
+ Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?
+
+Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie,
+oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux
+dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le
+nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur.
+
+Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est
+d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les
+fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix
+et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ADOLPHE RETTÉ
+
+
+Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure
+depuis dix ans déjà, n'est presque comparable à aucune des journées
+passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des
+douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y
+eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile,
+entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée
+romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri
+d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune
+parnassien, et se leva le soleil verlainien,--et nous en sommes là si
+l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout
+ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets,
+bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les
+pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu.
+
+La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus
+par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu
+farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de
+nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous?
+Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous
+dira un peu de son rêve.
+
+C'est Adolphe Retté.
+
+On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage;
+il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait
+des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais
+quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. Une belle
+dame passa... et il dit:
+
+ Dame des lys amoureux et pâmés,
+ Dame des lys languissants et fanes,
+ Triste aux veux de belladone--
+
+ Dame d'un rêve de roses royales,
+ Dame des sombres roses nuptiale?,
+ Frêle comme une madone--
+
+ Dame de ciel et de ravissement,
+ Dame d'extase et de renoncement,
+ Chaste étoile très lointaine--
+
+ Dame d'enfer, ton sourire farouche,
+ Dame du diable, un baiser de ta bouche,
+ C'est le feu des mauvaises fontaines
+ Et je brûle si je te touche.
+
+La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale,
+qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au
+poète sourire pour sourire.
+
+Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte,
+
+ Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin....
+
+un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir,
+des lambeaux du voile
+
+ De la Dame qui est passée.
+
+Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un
+voyage à l'Archipel en fleurs, s'était enrichi d'une nouvelle
+cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe
+vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M.
+Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime
+les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de
+tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères
+en esclavage social. Ses derniers livres la Forêt bruissante et
+Similitudes affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique;
+l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très
+extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète
+tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie
+anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à-dire sans fraîcheur d'âme, y
+aurait-il des poètes?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
+
+
+On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée,
+à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de
+l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme,
+car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son
+génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le
+représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la
+bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand,
+son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un
+moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences
+diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le
+catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles
+pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique
+beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue
+farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie
+d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps
+au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur
+la science et sur la métaphysique modernes, comme l'Ève future, comme
+Tribulat Bonhomet, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie,
+où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus
+originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du
+philosophe.
+
+Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable
+complexité, se prête naturellement à des interprétations
+contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient,
+si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus
+humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous,
+par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec
+joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure
+actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel
+fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est
+ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses
+clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les
+portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour
+nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de
+l'idéal.
+
+Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux
+écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le
+romantique naquit le premier et mourut le dernier: Elën et Morgane;
+Akëdyssëril et Axël. Le Villiers ironiste, l'auteur des Contes
+cruels et de Tribulat Bonhomet est intermédiaire entre les deux
+phases romantiques; l'Ève future représenterait comme un mélange de
+ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est
+aussi un livre d'amour.
+
+Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie,
+ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut
+plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son
+âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques
+et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des
+philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans
+Axël, l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de
+l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en
+avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant
+éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les
+éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes
+effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu
+même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait
+davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre
+tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple
+syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a
+pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots,
+il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles
+du second au premier texte d'Axël, par exemple, consistent en
+l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer
+un milieu ecclésiastique et conventuel: proditoire, prémonitoire,
+satisfactoire; et: fruition, collaudation, etc. Ce même sens de
+mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des
+recherches de dénominations aussi étranges que: le Desservant de
+l'office des Morts, fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au
+monastère de Sainte-Appollodora; ou, l'Homme-qui-marche-sous-terre,
+nom que nul Indien ne porta hors des scènes du Nouveau-Monde.
+
+Le réel il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à l'Ève
+future, peut-être, ainsi défini:
+
+«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est
+d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou
+moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour
+nous comme si elle n'était pas,--c'est-à-dire, beaucoup moins, quoique
+physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait.
+
+«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les
+sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique
+réel, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne,
+nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en
+contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est
+légitime de dire qu'il réalise.
+
+«Le seul contrôle que nous ayons de la réalité, c'est l'idée.»
+
+Encore:
+
+«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière
+lointaine, j'entendis le rossignol,--unique voix de ce silence...
+
+Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,--attendu
+que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées
+réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la
+paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde
+peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas,
+toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et
+la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi,
+et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler
+ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»
+
+De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours
+nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans
+son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne
+sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il
+recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et
+l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à
+donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de
+progrès ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries,
+concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui
+enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis
+terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le
+place dans l'avenir, le seul légitime espoir.
+
+Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans
+un court fragment d'un ancien manuscrit de l'Ève future:
+
+«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la
+sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution
+accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les
+Apparaîtres s'élaborent éternellement grâce à ... quelque
+indiscutable Nécessité....»
+
+Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu.
+Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut
+toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LAURENT TAILHADE
+
+
+L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables
+corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la
+poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout
+enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non
+seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur
+unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde
+et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des
+sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui
+s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du
+dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il
+veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend
+démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.
+
+M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait
+plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains
+disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le
+verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait
+les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à  leur imposer, à
+l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus
+dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a
+droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres;
+c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans
+les vers.
+
+Voici, tiré du rare Douzain de Sonnets, l'un d'eux:
+
+ HÉLÈNE (la laboratoire de Faust à Wittemberg)
+
+ Des âges évolus j'ai remonté le fleuve
+ Et, le coeur enivré de sublimes desseins,
+ Déserté le Hadès et les ombrages saints,
+ Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve.
+
+ Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins.
+ Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve,
+ Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve,
+ Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.
+
+ O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères!
+ Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères,
+ L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.
+
+ J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,
+ Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys
+ Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.
+
+Ayant écrit cela et Vitraux, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux
+pimentait singulièrement, et cette Terre latine, prose d'une si
+émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style
+presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et
+redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et
+témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, Au pays du Mufle.
+L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums,
+de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie
+qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la
+productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le
+bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et
+des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse
+et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses
+propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi
+particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois
+traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:
+
+ Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes!
+
+Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire
+rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est
+difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort
+méchante:
+
+ Bourget, Maupassant et Loti
+ Se trouvent dans toutes les gares.
+ On les offre avec le rôti,
+ Bourget, Maupassant et Loti.
+ De ces auteurs soyez loti
+ En même temps que de cigares:
+ Bourget, Maupassant et Loti
+ Se trouvent dans toutes les gares.
+
+Ce n'est guère qu'amusant. Le Quatorzain d'Été peut se dire en entier
+et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de
+subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver.
+L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les Premières Communions,
+
+ Elle fait la victime et la petite' épouse,
+
+donne le ton du cadre:
+
+ Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui
+ Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.
+ Il pense. Il est idoine aux longues controverses,
+ Il adsperne le moine et le thériaki.
+
+ Même il fut orateur d'une loge écossaise.
+ Toutefois--car sa légitime croit en Dieu--
+ La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,
+ Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.
+
+ Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,
+ Le billard somnolent et les garçons vautrés,
+ Rougit la pucelette aux gants de filoselle.
+
+ Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin,
+ Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,
+ L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.
+
+Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les
+Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et,
+comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade
+les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du
+temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques
+gloires des présentes lettres françaises.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JULES RENARD
+
+
+Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par
+les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère
+des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il
+chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux
+pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut
+surprendre au gîte; il la trouve, elle est là: alors, les ramilles
+écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite
+et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui.
+Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au
+gré du souvenir.»
+
+M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est
+un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous
+ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites
+proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que
+de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre
+sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les
+déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a
+quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux,
+d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des
+vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M.
+Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il
+produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients
+burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.
+
+Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous
+légua) à  connaître sa famille spirituelle, à  dénombrer ses ancêtres, à
+établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de
+longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un
+instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les
+idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut
+mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des
+originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai
+voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier
+animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les
+arabesques, que des médaillons vides.
+
+S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire
+(puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin
+nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit
+être, pour l'auteur de l'Êcornifleur, un juste motif de joie et une
+raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation
+posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant
+intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et
+jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules
+tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux
+des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière,
+et cette galère ne lui sera pas volée.
+
+L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont
+la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou
+champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées,
+mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus
+estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille
+d'Arbres.
+
+«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les
+rencontre.
+
+«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils
+habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.
+
+«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se
+desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me
+rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
+
+«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux
+dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans
+jamais s'écarter.
+
+«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'
+la chute en poussière.
+
+«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont
+tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent
+s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
+murmurent que d'accord.
+
+«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.
+Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce
+qu'il faut savoir:
+
+«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
+
+«Je sais aussi rester en place.
+
+«Et je sais presque me taire.»
+
+Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère
+d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LOUIS DUMUR
+
+
+Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle
+difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au
+sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature
+dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de
+ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la
+tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec
+dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres
+affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est
+incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où,
+philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi
+il est bon de sourire.
+
+M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en
+vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume,
+s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que
+toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être
+scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.
+
+Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans,
+ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont
+l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes,
+toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené.
+Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne
+l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus
+extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et
+même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son
+système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le
+résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique
+assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des
+«hexamètres» comme celui-ci.
+
+ L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.
+
+C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement
+son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt,
+drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement):
+d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des
+noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de
+choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais dès
+la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage
+scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle
+progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.
+
+Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite,
+êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste
+debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.
+
+Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la
+main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra,
+avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des
+accessoires de théâtre.
+
+Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre
+natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son
+amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de
+lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un
+impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse
+d'être fort. La Motte de terre explique cela avec lucidité et avec
+force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et
+qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte
+facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à
+l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge
+innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que
+l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au
+cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son
+oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et
+son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La
+Nébuleuse, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et
+profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus,
+les générations successives des hommes qui se suivent sans se
+comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et
+toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant,
+par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire
+mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles
+étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va
+devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en
+somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes
+années penchées.
+
+ Sur les balcons du Ciel en robes surannées.
+
+Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes
+humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux
+nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau!
+Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être,
+et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et
+que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit
+distincte et claire entre les autres lueurs!
+
+J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car
+lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une
+idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.
+
+M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à
+idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline
+ou la Liberté de l'Amour est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent,
+originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+GEORGES EEKHOUD
+
+
+Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends
+d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie
+qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les
+formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent
+négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de
+généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie
+l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout
+simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire
+des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à
+raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des
+portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule
+matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre
+qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut
+qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu),
+est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or
+le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie
+présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on
+retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres
+d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales,
+leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas
+d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.
+
+M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et
+de sang.
+
+Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout,
+«Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique,
+il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la
+tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de
+certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des
+créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours
+excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des
+lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes
+adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il
+aime tout.
+
+Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les
+nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques
+aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui
+est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales
+comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens,
+allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou
+déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est
+donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race:
+cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans
+les histoires littéraires.
+
+Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, Mes
+communions, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud
+où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses
+charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même
+troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont
+pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.
+
+Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des
+étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre;
+mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à
+miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des
+caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie
+essentiellement dramatique.
+
+Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le
+caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa
+vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le
+décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air
+d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la
+logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un
+système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les
+chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de
+la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son
+miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des
+mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet
+art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de
+revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi
+dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre
+largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des
+nuées et les vagues lumineuses.
+
+Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire
+appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la
+transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par
+la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du
+verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines
+putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt
+de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs
+convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot
+d'acier qui coupe en deux les cous blancs.
+
+Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide épisode, et confus, qui
+rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de
+l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un
+chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand
+il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté
+pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la
+conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur
+un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de
+scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je
+déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère
+ou effraie, est un monstre original et sincère.
+
+Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite
+littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est
+tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends
+ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait
+que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de
+contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la
+calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,--ou de la
+passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable
+avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de
+mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par
+sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.
+
+
+[1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comédie
+Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PAUL ADAM
+
+
+L'auteur du Mystère des Foules fait invinciblement songer à Balzac; il
+en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en
+bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où
+nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment
+cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Thé chez
+Miranda que le Père Goriot dans Jane la Pâle ou le Vicaire des
+Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites
+à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle
+qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens
+ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié
+l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de
+la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large
+érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que
+lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance
+des événements.
+
+Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille
+même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche
+de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup
+de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la
+grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible
+à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient
+servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement
+parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle
+pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public
+que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.
+
+Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je
+n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et
+demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le
+style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant
+générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de
+narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme
+intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus
+ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et
+s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert
+de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que
+ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très
+différents.
+
+D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée,
+pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par
+l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les
+choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à
+travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui
+permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus
+caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de
+donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité,
+d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière;
+dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi posée et si nettement
+sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son
+caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la
+fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de
+sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.
+
+Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et
+fier achèvera à l'état de monuments, l'Époque et les Volontés
+merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au
+moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent
+vers les vastes campagnes de la vie.
+
+Paul Adam est un spectacle magnifique.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LAUTRÉAMONT
+
+
+C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un
+génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent
+fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée;
+dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de
+l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé
+en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa
+pulpe, à peine trop mûre.
+
+Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par
+lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à
+Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié
+les Chants, de Maldoror et des Poésies, recueil de pensées et de
+notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là,
+trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu
+aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses
+dédicaces portant des noms demeurés occultes.
+
+Les Chants de Maldoror sont un long poème en prose dont les six
+premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont,
+même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la
+lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle
+lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les Poésies,
+où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un
+moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus
+lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de
+ses professeurs!
+
+Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de
+génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès
+maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de
+tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature
+admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies,
+moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.
+
+La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui
+la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des
+visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans
+l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O Nuits
+de Young, s'exclame l'auteur en ses Poésies, que de sommeil vous
+m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques
+de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et
+Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des
+cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et
+le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être
+loin de sa main.
+
+Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par
+la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur
+abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la
+magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que
+nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec
+lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan:
+«Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.--Vieil
+Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de
+tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres
+images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant
+beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence»,
+et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour
+qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité
+homérique: «Les hommes aux épaules étroites.--Les hommes à la tète
+laide.--L'homme à la chevelure pouilleuse.--L'homme à la prunelle de
+jaspe.--Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence
+magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et
+continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme,
+et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse,
+comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur
+essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de
+leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions
+solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations
+sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases
+imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au
+contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur,
+des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,--et quel livre,
+écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!
+
+Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont
+et de sa maladie mentale:
+
+«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la
+forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort
+retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas,
+comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son
+ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis
+en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas
+plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre
+pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver
+le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui
+ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et
+quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux,
+est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent
+vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps
+tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de
+lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure
+plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide....
+Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné
+crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les
+maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides,
+pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma
+faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des
+marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en
+partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de
+grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec
+des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de
+derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les
+limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur
+ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi.
+Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je
+puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon
+corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne
+pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus
+retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort.
+Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»
+
+Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur
+parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et
+Dieu,--et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont,
+n'est pas un ironiste supérieur[2], un homme engagé par un mépris
+précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus
+sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil;
+il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de
+bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces
+pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu
+enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières Poésies:
+
+«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les
+exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les
+abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les
+tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
+insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les
+romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les
+singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de
+quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les
+obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil,
+l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies,
+les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les
+acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les
+épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur
+préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières
+sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les
+exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le
+sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les
+passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les
+odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison
+impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements,
+les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui
+est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,
+phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
+anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène
+d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement
+taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes
+démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la
+désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les
+cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la
+pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords,
+les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs
+engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés,
+la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées
+comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils,
+les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les
+étouffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis
+de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et
+nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être
+jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique
+Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et
+que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche
+des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»
+
+
+[2] Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te
+désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.»
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+TRISTAN CORBIÈRE
+
+
+Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui,
+non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:
+
+«Bohème de l'Océan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le
+vers à la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles
+jamais las--sans esthétisme--pas de la poésie et pas du vers, à peine de
+la littérature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et
+byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus
+dégagé que lui du langage poétique--il a un métier sans intérêt
+plastique--l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le
+calembour, la fringance, le haché romantique--il veut être
+indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref,
+déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au
+delà des Pyrénées.»
+
+Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené
+par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier
+des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux
+pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son
+originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint,
+pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il
+débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à
+la Baudelaire.
+
+Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de
+ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu
+de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule
+femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle
+madame».
+
+Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de
+Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit
+vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups
+de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit;
+il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux
+roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse
+la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la
+mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal
+le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.
+
+Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup
+de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un
+air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une
+première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme
+Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et
+indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et
+précieuses exceptions,--singulières même en une galerie de singularités.
+
+Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier
+éditeur des Amours jaunes:
+
+ PARIS NOCTURNE
+
+ C'est la mer;--calme plat.--Et la grande marée
+ Avec un grondement lointain s'est retirée....
+ Le flot va revenir se roulant dans son bruit.
+ Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?
+
+ C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,
+ La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne.
+ Le long du ruisseau noir, les poètes pervers
+ Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.
+
+ C'est le champ: pour glaner les impures charpies
+ S'abat le vol tournant des hideuses harpies;
+ Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs,
+ Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.
+
+ C'est la mort: la police gît.--En haut l'amour
+ Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd
+ Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.
+ L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.
+
+ C'est la vie: écoutez, la source vive chante
+ L'éternelle chanson sur la tête gluante
+ D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts
+ Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.
+
+
+ PARIS DIURNE
+
+ Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,
+ Immense casserole où le bon Dieu fait cuire
+ La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour;
+ C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.
+
+ Les laridons en cercle attendent près du four,
+ On entend vaguement la chair rance bruire,
+ Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire,
+ Le marmiteux grelotte en attendant son tour.
+
+ Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde
+ Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?
+ Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.
+
+ Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière.
+ A nous le pot au noir qui froidit sans lumière.
+ Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.
+
+Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine
+en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier
+maritime Edouard Corbière, l'auteur du Négrier dont le violent amour
+pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce Négrier,
+par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est
+un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la
+première partie, intitulé Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme
+les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours
+des corvettes avec les forts-à-bras,--en un lieu, dit l'auteur, où,
+pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un
+esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du
+talent et une nervosité plus aiguë,--vous avez Tristan Corbière.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ARTHUR RIMBAUD
+
+
+Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et,
+dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable
+voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en
+Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara,
+Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans
+l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset,
+entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de
+Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se
+livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce
+qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie
+violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la
+poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus
+récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin
+de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge
+de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre
+demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur,
+bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille,
+nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui
+intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui
+donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant
+un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge
+à onze heures du soir. Les Pauvres à l'église, les Premières
+Communions sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème.
+Les Assis et le Bateau ivre, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne
+déteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'était
+quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il
+était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de
+locution usuelle:
+
+ Avec l'assentiment des grands héliotropes.
+
+Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande poésie:
+
+ Et dès lors je me suis baigné dans le poème
+ De la mer, infusé d'astres et latescent,
+ Dévorant les azurs verts où, flottaison blême
+ Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
+ Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
+ Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
+ Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,
+ Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
+
+Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure
+et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.
+
+Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie
+vita abscondita; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en
+apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris
+d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison
+publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir
+été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient
+crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de
+l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle
+tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans
+une situation très particulière le besoin occasionne une minute
+d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait
+vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment
+comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu
+être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui
+n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de
+troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une
+tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de
+sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre,
+l'irrémédiable infamie.»
+
+Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous
+les droits, a droit à toutes les absolutions.
+
+ ... Qui sait si le génie
+ N'est pas une de vos vertus,
+
+monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine?
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+FRANCIS POICTEVIN
+
+
+Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie,
+c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né
+romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive,
+qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que
+seule importe «la manière de dire».
+
+Je me souviens de quelque chose dans ce goût rapporté par M. Sarcey, à
+propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il
+n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile
+de persuader à de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas
+de sujets; il n'y a, en littérature, qu'un sujet, celui qui écrit,
+et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir
+aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust
+interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous,
+mamelles?»
+
+L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre,
+agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des
+chapitres coupés au hasard du tranche--lignes, insinuer en de
+faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire
+exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église
+connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du
+Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de
+l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une
+popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi
+estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus
+et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours
+excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du
+style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances
+d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la
+froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à
+coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui
+reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart
+des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de
+Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il
+emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses
+poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue
+byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu
+d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel
+qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines
+fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent
+vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour
+les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le
+Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages
+de Presque, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature
+pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de
+protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du Recordare sancta
+crucis, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la
+plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes
+les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de
+la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures.
+Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la
+parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.»
+M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que
+chanta saint Bonaventure,
+
+ (Crux deliciarum hortus
+ In quo florent omnia....)
+
+et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de
+sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux
+cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va,
+vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des
+grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière
+intérieure, claritas caritas».
+
+C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore
+que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant
+de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une
+éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.
+
+Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre
+vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,--et la
+trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien
+est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs
+aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M.
+Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une
+illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie
+de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende
+plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment
+revenue?»
+
+Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?
+
+Hélas! cela lui est défendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il
+sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce
+que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle
+en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il
+n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression
+vraie, la seule, la très rare, l'inédite!
+
+Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,--et même les
+mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations
+neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de
+demi-lettrés.
+
+Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture,
+M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation.
+Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable:
+il inventa le mysticisme du style.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ANDRÉ GIDE
+
+
+J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre
+anonyme, ces notes: «--Le journal est une forme de littérature bonne et
+la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de
+Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un
+billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent,
+s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir,
+il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve
+de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par
+d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces
+sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se
+multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa
+propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse
+redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les
+apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces
+cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de
+Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la
+pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris
+qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société,
+l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à
+tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète
+singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La
+théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas
+médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion,
+s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original,
+érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la
+condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment,
+d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume
+assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est
+tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher--et qu'on passe.»
+
+Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement
+porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est
+devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux
+lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes
+visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont
+proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour
+qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite
+la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à
+l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être
+singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare
+pour qu'on en parle.
+
+Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire
+en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre
+humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de
+Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la
+grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est
+pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment,
+ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les
+hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui
+ne vaut pas la peine d'être pensé.
+
+Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie,
+n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au
+genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la
+supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit
+nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se
+connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les
+hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce
+degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,--tandis
+que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.
+
+Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de
+l'âme,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares
+auquel appartient M. André Gide.
+
+Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le
+font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les
+approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans
+le cercle bref des fraternités idéales;--ou, quand la foule veut bien
+admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur
+gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque,
+comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.
+
+Mais tout cela est raconté dans Paludes, histoire, comme on sait, «des
+animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue á
+force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier
+que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingénue d'une âme
+très compliquée, très intellectuelle et très originale.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PIERRE LOUYS
+
+
+Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme
+sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de
+ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les
+laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser
+l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat,
+jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus
+curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se
+donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation
+fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans
+doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres
+revendications du romanesque sexuel.
+
+Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou
+vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La
+parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs
+alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de
+costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de
+ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du
+xviii<sup>e</sup> siècle, que le paravent brodé d'hiératiques
+phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des
+désirs d'un incontestable aujourd'hui.
+
+Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est
+à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être
+proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la
+tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas
+de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si
+peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les
+villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et
+Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe
+hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses
+insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas
+tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se
+modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir
+et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos
+hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des
+moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la
+valeur d'un contrepoison.
+
+Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes,
+toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si
+vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent
+les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par
+une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le
+dégoût et la mort.
+
+M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait
+logiquement à la mort: Aphrodite se clôt par une scène de mort, par
+des funérailles.
+
+C'est la fin d'Atala (Châteaubriand plane invisible sur toute notre
+littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec
+tendresse,--si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la
+beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent
+lentement dans la nuit.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+RACHILDE
+
+
+La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées
+pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire
+Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle,
+avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis
+que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de
+s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la
+littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la
+littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la
+seule Lady Roxana que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce
+n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se
+penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et
+non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent
+ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes
+pensent au dieu inconnu qui lit--peut-être--par dessus leur épaule.
+Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au
+premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes
+les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes
+sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles
+des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a
+produites.
+
+L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il
+faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger
+comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque
+d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de
+l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.
+
+Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur,
+les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont
+faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,--et leurs rêves
+les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se
+trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus
+sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente
+contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme
+vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes
+d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de
+ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et
+les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que
+par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances
+à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés
+imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées
+pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus
+facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de
+nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes
+l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs
+s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures,
+n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement
+intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.
+
+Tout cela donc étant admis et admis aussi que si l'Animale est le
+livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), le
+Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour
+le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes
+pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme
+un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la
+Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir
+des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des
+coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec
+rien qu'une idée et des mots, créer.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+J.-K. HUYSMANS
+
+
+«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
+défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
+opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
+Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
+des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
+gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
+des Vierges.»
+
+L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait,
+devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même
+ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire
+soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là, en effet,
+surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de départ, mais
+la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de
+faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que
+de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation
+intérieure. En Rade développa encore ce système dont la fécondité est
+illimitée--tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile
+encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer--système de la plus
+stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans
+forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie
+campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien».
+
+L'architecture de Là-Bas est érigée sur un plan analogue, mais la
+liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet,
+qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en
+son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur,
+n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni
+la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou
+inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués,
+pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la
+marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire
+plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget,
+nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la
+tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois
+nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler
+de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré,
+quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis
+est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très
+rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez
+forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore
+avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des
+adultères.
+
+D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes
+qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles
+orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes
+personnelles. M.Huysmans est de ceux-là: il ne fait plus de romans, il
+fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je
+crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore
+sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile
+expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours
+immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle
+les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait
+voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient
+inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi
+qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des
+malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne
+semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration
+génésique rapportés dans Là-Bas soient bien alléchants pour la
+simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou
+l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou
+même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point
+de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au
+contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter
+les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les
+mystiques, c'est la joie de vivre.
+
+Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des
+éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de
+nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les
+sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses
+poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des
+âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui
+faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule
+pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête.
+M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après
+les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il
+a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus
+effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à
+l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.
+
+Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même
+et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout
+fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles
+conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et
+écrivit En Route, ce livre pareil à une statue de pierre qui tout à
+coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu
+dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes,
+comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil
+que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être
+dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les
+mailles mêmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa
+curiosité.
+
+Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes,
+il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale».
+Là, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir.
+Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard
+aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque
+dans les replis des visages, des rosaces et des masques.
+
+Huysmans est un oeil.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JULES LAFORGUE
+
+
+Il y a dans les Fleurs de bonne Volonté une petite complainte, comme
+d'autres, appelée Dimanches:
+
+ Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve,
+ Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve....
+
+ Le fleuve a son repos dominical;
+ Pas un chaland, en amont, en aval.
+
+ Les vêpres carillonnent sur la ville,
+ Les berges sont désertes, sans une île.
+
+ Passe un pensionnat, ô pauvres chairs!
+ Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver.
+
+ Une qui n'a ni manchon ni fourrure
+ Fait tout en gris une bien pauvre figure;
+
+ Et la voilà qui s'échappe des rangs
+ Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?
+
+ Elle va se jeter dans le fleuve.
+ Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....
+
+Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de
+Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé.
+
+C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions
+importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie,
+d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de
+connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les
+littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les
+dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était
+le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures
+infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles
+et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il
+mourut de froid, un jour de neige.
+
+C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un
+oratorio achevé dans le silence.
+
+De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de
+naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée,
+--mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de
+coeur,--adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de
+sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;--mais beaucoup ont la
+beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des
+pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:
+
+ Noire bise, averse glapissante
+ Et fleuve noir, et maisons closes....
+
+ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels:
+l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle
+semble rêvée et avouée pour la première fois[3]. Et je songe que ce
+qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir
+fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de
+chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide
+qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions
+comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous
+réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de
+botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de
+sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le
+monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux
+ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit.
+
+Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis:
+il mourut comme allaient naître ses Moralités Légendaires, mais
+offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques
+bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de
+gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et
+créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue,
+et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare)
+qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans
+la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les
+grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent
+ironique venu de plus loin que le pôle.
+
+Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert à M.
+Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue
+écrivait: «Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous
+prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;--mais il était de
+ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles
+insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre
+chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue
+n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.
+
+
+[3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente et de si
+profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+JEAN MORÉAS
+
+
+M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas:
+
+ Tout un silence d'or vibrant s'est abattu,
+ Près des sources que des satyres ont troublées,
+ Claire merveille éclose au profond des vallées,
+ Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.
+
+ Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes,
+ Où tu as su trouver pour ton sang amoureux
+ La douceur d'habiter un séjour odoreux
+ De roses dont les dieux sylvains te font des armes.
+
+ Là tu vas composant ces beaux livres, honneur
+ Du langage français et de la noble Athènes.
+
+Ces vers sont romans, c'est-à-dire d'un poète pour qui toute la
+période romantique n'est qu'une nuit de sabbat où s'agitent de sonores
+et vains gnomes, d'un poète (celui-ci a du talent) qui concentre tout
+son effort à imiter les Grecs d'anthologie à travers Ronsard et à
+dérober à Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses épithètes
+botaniques et de son rythme malingre. Quant à ce qu'il y a d'exquis en
+Ronsard, comme ce peu a passé dans la tradition et dans les mémoires,
+l'École romane le doit négliger sous peine d'avoir perdu bientôt ce qui
+seul fait son originalité. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas
+au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de
+restauration. Quelque part, M. Moréas chante la louange
+
+ De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,[4]
+
+et c'est bien cela: l'École romane a toujours l'air d'arriver de la
+Ferté-Milon.
+
+Mais Jean Moréas, qui a rencontré ses amis en chemin, parti de plus loin,
+s'annonce plus fièrement.
+
+Venu à Paris comme tout autre étudiant valaque ou levantin, et déjà
+plein d'amour pour la langue française, M. Moréas se mit à l'école des
+vieux poètes et fréquenta, jusqu'à Jacot de Forest et jusqu'à Benoît de
+Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout
+jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le
+plein pèlerinage: à cette heure, parti de la Chanson de Saint-Léger,
+il en est, dit-on, arrivé au xvii<sup>e</sup> siècle, et cela
+en moins de dix années: ce n'est pas si décourageant qu'on l'a cru. Et
+maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrège:
+d'ici peu de haltes, M. Moréas campera sous le vieux chêne Hugo et, s'il
+persévère, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans
+doute, de se rejoindre lui-même. Alors, rejetant le bâton souvent
+changé, coupé en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre
+génie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine
+sécurité.
+
+Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moréas aime
+passionnément la langue et la poésie françaises et que les deux soeurs
+au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur
+leurs pas un pèlerin si patient et un chevalier armé de tant de bonne
+volonté.
+
+ Cavalcando l'altrjer per un cammino,
+ Pensoso dell' andar che mi sgradia,
+ Trovai Amor in mezzo della via
+ In abito legger di pellegrino.
+
+Ainsi s'en va M. Moréas, tout attentif, tout amoureux et «en habit léger
+de pèlerin». Lorsqu'il appela un de ses poèmes le Pèlerin passionné,
+il donna de lui-même, et de son rôle, et de ses jeux parmi nous, une
+idée excellente et d'un symbolisme très raisonnable.
+
+Il y a de belles choses dans ce Pèlerin, il y en a de belles dans les
+Syrtes, il y en a d'admirables ou de délicieuses et que (pour ma part)
+je relirai toujours avec joie, dans les Cantilènes, mais puisque M.
+Moréas, ayant changé de manière, répudie ces primitives oeuvres, je
+n'insisterai pas. Il reste Ériphyle, mince recueil fait d'un poème et
+de quatre «sylves», le tout dans le goût de la Renaissance et destiné à
+être le cahier d'exemples où les jeunes «Romans», aiguillonnés aussi par
+les invectives un peu intempérantes de M. Charles Maurras, doivent
+étudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En
+voici une page:
+
+ Astre brillant, Phébé aux ailes étendues,
+ O flamme de la nuit qui croîs et diminues,
+ Favorise la route et les sombres forêts
+ Où mon ami errant porte ses pas discrets!
+ Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre,
+
+ Sur la roche pointue aux chèvres familière,
+ Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux,
+ Sur les bords émaillés où plaignent les roseaux,
+ Dans le cristal rompu des ruisselets obliques,
+ Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques.
+ ............................................................
+ Phébé, ô Cynthia, dés sa saison première,
+ Mon ami fut épris de ta belle lumière;
+ Dans leur cercle observant tes visages divers,
+ Sous ta douce influence il composait ses vers.
+ Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse
+ Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure,
+ Et la verte Cydon, sa piété honore
+ Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse.
+
+M. Moréas a beau, comme sa Phébé, prendre des visages divers et même
+couvrir sa face de masques, on le reconnaît toujours entre ses frères:
+c'est un poète.
+
+
+[4] Après avoir compulsé des dictionnaires et des manuels, je ne voyais
+de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, nés à la
+Ferté-Bernard, quand je songeai à Racine. M. Moréas ne comprendra jamais
+combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Ferté-Milon.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+STUART MERRILL
+
+
+La logique d'un amateur de littérature est blessée s'il découvre que ses
+admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas
+surpris, il sait qu'il y a des élus de la dernière heure. L'attitude du
+public est moins bénigne lorsqu'on l'entretient du désaccord qui
+s'observe entre lui, public, maître obscur des gloires, et l'opinion du
+petit nombre oligarchique: habitué à accoupler ces deux idées, renommée
+et talent, il montre de la répugnance à les disjoindre; il n'admet pas,
+car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur
+illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mérite la
+lumière. Il y a là un malentendu, vieux sans doute des six mille ans
+d'âge que La Bruyère donnait à la pensée humaine; et, ce malentendu,
+basé sur un raisonnement très logique et très solide, nargue du haut de
+son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se
+borner à de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment
+nous connaissons la «chose en soi», s'il n'y a pas une certaine petite
+différence inévitable entre l'objet de la connaissance et la
+connaissance de l'objet? Sur ce terrain-là, comme on se comprendra
+moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la
+légitime différence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la
+Vérité--ce reflet de lune dans un puits,--mais de mesurer par
+approximation, comme on fait pour les étoiles, la distance ou la
+différence qu'il y a entre le génie d'un poète et l'idée que nous en
+avons.
+
+S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on
+dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-être beaucoup
+d'autres, toute l'histoire littéraire n'est, rédigée par des professeurs
+selon des vues éducatives, qu'un amas de jugements presque tous à casser
+et que, en particulier, les histoires de la littérature française ne
+sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes échus
+aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-être temps d'adopter
+une autre méthode et de donner, parmi les gens célèbres, une place à
+ceux qui auraient pu l'être--si la neige n'était tombée le jour qu'ils
+publièrent la gloire du printemps nouveau.
+
+M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige
+contraria. Si le public connaît leurs noms moins que tels autres, ce
+n'est pas qu'ils aient moins de mérite, c'est qu'ils eurent moins de
+bonheur.
+
+Le poète des Fastes dit, par le choix seul de ce mot, la belle
+franchise d'une âme riche et d'un talent généreux. Ses vers, un peu
+dorés, un peu bruyants, éclatent et sonnent vraiment pour des jours de
+fête et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'éteignent,
+voici des torches allumées dans la nuit pour éclairer le somptueux
+cortège des femmes surnaturelles. Femmes ou poèmes, elles sont parées,
+sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes
+sont brodées de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutôt que
+des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux.
+
+Après de si éclatantes trompettes, les Petits Poèmes d'Automne, le
+bruit du rouet, un son de cloche, un air de flûte dans un ton de clair
+de lune: c'est l'assoupissement et le rêve attristé par le silence des
+choses et l'incertitude des heures:
+
+ C'est le vent d'automne dans l'allée,
+ Soeur, écoute, et la chute sur l'eau
+ Des feuilles du saule et du bouleau,
+ Et c'est le givre dans la vallée,
+
+ Dénoue--il est l'heure--tes cheveux
+ Plus blonds que le chanvre que tu files....
+
+ Et viens, pareille à ces châtelaines
+ Dolentes à qui tu fais songer,
+ Dans le silence où meurt ton léger
+ Rouet, ô ma soeur des marjolaines!
+
+Et ainsi, en M. Stuart Merrill on découvre le contraste et la lutte d'un
+tempérament fougueux et d'un coeur très doux, et selon que l'emporte
+l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure
+des violes. Pareillement sa technique oscille, des Gammes à ses
+derniers poèmes, de la raideur parnassienne au verso suelto des
+nouvelles écoles et que seuls n'admettent pas encore les sénateurs de
+l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est
+l'écueil des autres, devait séduire un poète aussi bien doué et une
+intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend:
+
+ Venez avec des couronnes de primevères dans vos mains
+ O fillettes qui pleurez la soeur morte à l'aurore.
+ Les cloches de la vallée sonnent la fin d'un sort,
+ l'on voit luire des pelles au soleil du matin.
+
+ Venez avec des corbeilles de violettes, ô fillettes
+ Qui hésitez un peu dans le chemin des hêtres,
+ Par crainte des paroles solennelles du prêtre.
+ Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes....
+
+ C'est la fête de la mort, et l'on dirait dimanche,
+ Tant les cloches sonnent, douces au fond de la vallée;
+ Les garçons se sont cachés dans les petites allées;
+ Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche....
+
+ Quelque année, les garçons qui se cachent aujourd'hui
+ Viendront vous dire à toutes la douce douleur d'aimer,
+ Et l'on vous entendra, autour du mât de mai,
+ Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit.
+
+M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqué en vain, le jour qu'il voulut
+traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fière poésie
+française et lui planter une fleur dans les cheveux.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+SAINT-POL-ROUX
+
+
+L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de
+métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans
+matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une
+précision un peu lourde et une clarté assez factice: des âmes cariées
+(comme des dents) et des coeurs lézardés (comme un vieux mur); c'est
+pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au
+vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une
+obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et
+animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie:
+c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau
+pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les
+colliers des fées. D'autres «métaphoristes», tel M. Jules Renard, se
+risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail
+séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition
+et une exagération des métaphores en usage[5]; enfin, il y a la méthode
+analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se
+modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux
+amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication
+d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles.
+On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire:
+
+ Sage-femme de la lumière veut dire: le coq.
+ Lendemain de chenille en
+ tenue de bal.......... -- papillon.
+ Péché-qui-tette......... -- enfant naturel.
+ Quenouille vivante...... -- mouton.
+ La nageoire des charrues -- le soc.
+ Guêpe au dard de fouet.. -- la diligence.
+ Mamelle de cristal...... -- une carafe.
+ Le crabe des mains...... -- main ouverte.
+ Lettre de faire part.... -- une pie.
+ Cimetière qui a des ailes. -- un vol de corbeaux.
+ Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs.
+ Le ver à soie des cheminées -- ?
+ Apprivoiser la mâchoire
+ cariée de bémols d'une
+ tarasque moderne...... -- jouer du piano.
+ Hargneuse breloque du
+ portail............... -- chien de garde.
+ Limousine blasphémante. -- roulier.
+ Psalmodier l'alexandrin de
+ bronze................ -- sonner minuit.
+ Cognac du père Adam..... -- le grand air pur.
+ L'imagerie qui ne se voit
+ que les yeux clos..... -- les rêves.
+ L'oméga................. -- en grec ????
+ Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles.
+ Les bavard s vertes..... -- les grenouilles.
+ Coquelicot sonore....... -- chant du coq.
+
+Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est
+doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si
+toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à
+la file vers les Reposoirs de la Procession où les mène le poète, la
+lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop
+souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne
+font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes
+richement colorés, ingénieux et graves. Le Pèlerinage de Sainte-Anne,
+écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les
+métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples,
+mais logiques et liées entre elles: c'est le type et la merveille du
+poème en prose rythmée et assonnancée. Dans le même tome, le Nocturne
+dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes
+catachrèses: les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes.
+Mais l'Autopsie de la Vieille fille, malgré une faute de ton, mais
+Calvaire immémorial, mais l'Ame saisissable sont des chefs-d'oeuvre.
+M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop
+tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient
+toujours profondément réjouies.
+
+
+[5] Dire, par exemple, joue en fruit, parce que l'on dit une joue en
+fleur, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette, Notes d'esthétique: Jules
+Renard (Mercure de France, t. VIII, p. 161).
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+ROBERT DE MONTESQUIOU
+
+
+Au premier envol de ses Chauves-souris en velours violet, la question
+fut très sérieusement posée de savoir si M. de Montesquiou était un
+poète ou un amateur de poésie et si la vie mondaine se pouvait concilier
+avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font
+beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que
+l'on n'est pas familier avec l'opération de logique qui s'appelle la
+dissociation des idées, car il semble de justice élémentaire d'évaluer
+séparément la valeur ou la beauté de l'arbre et de ses fruits, de
+l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera
+jugé en soi, sans souci de la mine, de la carrière ou du torrent dont il
+sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de
+Golconde. La vie sociale d'un poête importe aussi peu au critique qu'à
+Polymnie elle-même, qui accueille en son cercle, indifféremment, le
+paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et
+Frédéric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se
+rédigent pas du même style.
+
+Donc nous ne nous inquiéterons pas de démêler le lin de cette quenouille
+ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son état d'homme
+du monde ont pu ajouter d'illusoire à la renommée du poète.
+
+Le poète, ici, est «une Précieuse».
+
+Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs
+fins et galants poètes, imaginaient de nouvelles façons de dire et, par
+haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs
+gestes? Leur crime, après tout, fut de ne pas vouloir «faire comme tout
+le monde» et il semble qu'elles l'aient assez payé cher, elles--et toute
+la poésie française qui, pendant un siècle et demi, craignit vraiment
+trop le ridicule. Les poètes sont enfin délivrés de telles affres; tous
+les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalité;
+loin de leur défendre de se mettre à nu, la critique les encourage à
+l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le
+portent tatoué.
+
+Et voici enfin la vraie querelle à faire à M. de Montesquiou: son
+originalité est tatouée excessivement. La beauté de cet aède rappelle,
+non sans mélancolie, les figurations compliquées dont se voulaient
+ornementés les anciens chefs australiens, mais en vérité il se pare avec
+un art moins ingénu; il y a même un raffinement singulier dans les
+nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de
+lignes. Il réussit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux
+que la pensée. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes
+idéographiques:
+
+ Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie.
+ Tortue, iris, pivoine, anémone et moineaux.
+
+Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme
+ceux-là, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'évoque assez
+agréablement, mais souvent on ne voit, se découpant sur un ciel
+artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves
+carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des
+bibelots déformés par une fantaisie trop orientale; bibelots et
+babioles:
+
+ Je voudrais que ce vers fût un bibelot d'art.
+
+dit l'esthétique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une
+chose amusante et fragile à mettre sous une vitrine ou dans une armoire,
+--oui, plutôt dans une armoire. Alors, allégé de toute cette rocaille,
+de toutes ces laques, de toutes ces pâtes tendres et, comme lui-même le
+dit spirituellement, de tous ces «infusoires d'étagères», le musée du
+poète deviendrait un agréable promenoir, où l'on rêverait avec plaisir
+devant les multiples métamorphoses d'une âme inquiète de donner à la
+beauté une grâce neuve et nuancée. Avec la moitié des Hortensias
+bleus, on ferait un tome, encore très dense, qui serait presque tout
+entier de fine ou de fière ou de douce poésie. L'auteur d'Ancilla, de
+Mortuis ignotis et de Tables vives apparaîtrait ce qu'il est
+vraiment, hors de tout travesti,--un bon poète.
+
+Voici une partie de Tables vives, dont le titre est obscur, mais dont
+les vers sont de belle clarté, malgré le son trop connu de quelques
+rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales:
+
+ ... Apprenez à l'enfant à prier les flots bleus,
+ Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'écume,
+ Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume
+ Est plus doux à fixer pour nos yeux nébuleux.
+
+ Apprenez à l'enfant à prier le ciel pur,
+ C'est l'océan d'en haut dont la vague est nuage.
+ L'ombre d'une tempête abondante en naufrage
+ Pour nos coeurs est moins triste à suivre dans l'azur.
+
+ Apprenez à l'enfant à prier toutes choses:
+ L'abeille de l'esprit compose un miel de jour
+ Sur les vivants ave du rosaire des roses,
+ Chapelet de parfums aux dizaines d'amour....
+
+En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou
+pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosité dans
+un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+GUSTAVE KAHN
+
+
+Domaine de Fée, un Cantique des cantiques récité par une voix seule,
+très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen,--ô éternel
+Verlaine!
+
+ O bel avril épanoui,
+ Qu'importe ta chanson franche,
+ Tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri
+ De ton soleil par les branches,
+ Si loin de moi la bien-aimée
+ Dans les brumes du nord est restée.
+
+Voilà le ton. C'est très simple, très délicat, très pur et parfois
+biblique:
+
+ J'étais allé jusqu'au fond du jardin,
+ Quand dans la nuit une invisible main
+ Me terrassa plus forte que moi--
+ Une voix me dit: C'est pour ta joie.
+
+Dilectus meus descendit in hortum ... mais ici le poète, aussi chaste,
+est moins sensuel: l'oriental a revêtu comme un surplis une âme
+d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des
+grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de
+secrets sentiers connus des fées «qui rient sans bruit dans la forêt»,
+cueillir les liserons, les genêts,
+
+ Et les fleurettes aventurières le long des haies.
+
+Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux
+livret de vers d'amour qui nous fut donné depuis les Fêtes Galantes et
+avec les Chansons d'amant les seuls vers peut-être de ces dernières
+années où le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grâce
+parfaite et touchante de la divine sincérité. S'il reste encore, en
+quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c'est que M. Kahn, même
+aux pieds de la Sulamite, n'a pas renoncé à nous surprendre par une
+adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite
+parfois la langue française en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour
+lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant
+à tels mots des significations trop d'à côté, pliant les phrases à une
+syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui
+sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte à nul sa science du
+rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové.
+
+M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont
+les Illuminations parurent dans la Vogue en 1886, à Laforgue qui à
+la même époque, dans la même préçieuse petite revue--que dirigeait M.
+Kahn--publiait Légende et Solo de lune, et, enfin, à M. Kahn
+lui-même; dès lors il écrivait:
+
+ Voici l'allégresse des âmes d'automne,
+ La ville s'évapore en illusions proches,
+ Voici se voiler de violet et d'orange les porches
+ De la nuit sans lune
+ Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée?
+
+--, et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la
+licence majestueuse.
+
+Cette minuscule Vogue, qui, aujourd'hui, se vend au prix des
+parchemins à miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odéon,
+et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrés, de l'odeur de
+nouveau qui sortait des pâles petites pages!
+
+Le dernier recueil de M. Kahn, la Pluie et le Beau temps, n'a pas
+modifié l'opinion que l'on a de son talent et de son originalité: il y
+demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien
+d'accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l'on compare
+avec Image, si dolent cantique,
+
+ O Jésus couronné de ronces,
+ Qui saigne en tous coeurs meurtris,
+
+le Dialogue de Zélande,
+
+ Bonjour mynher, bonjour myffrau,
+
+joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton
+moyen, un lied qui est vraiment sans défaut:
+
+ L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine
+ En reflets de sang, en flocons de laine,
+ O bruyères roses, ô ciel couleur de sang.
+
+ L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine,
+ Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,
+ O bruyères mauves--ô ciel couleur de sang.
+
+ L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine,
+ Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,
+ O bruyères rouges--ô ciel couleur de sang.
+
+ L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine
+ Éphémèrement: sa splendeur est lointaine.
+ O bruyère d'or--ô ciel couleur de sang.
+
+Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M.
+Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+PAUL VERLAINE
+
+
+M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète
+quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé
+des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec
+scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne
+pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les
+novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par
+son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor
+Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus
+encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France,
+le génie semble toujours un peu ridicule.
+
+Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les
+rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de
+désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué
+et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les
+effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir,
+un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à
+incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre;
+en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état.
+
+Sans talent et sans conscience, nul ne représenta sans doute aussi
+divinement que Verlaine le génie pur et simple de l'animal humain sous
+ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes.
+
+Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en même temps le don des larmes
+lui est enlevé, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier
+d'Invectives ou l'humble et gauche élégiaque de Chansons pour Elle.
+Poète, par ses dons mêmes, voué à ne dire heureusement que l'amour, tous
+les amours, et d'abord celui dont les lèvres ne s'inclinent qu'en rêve
+sur les étoiles de la robe purificatrice, celui qui fit les Amies fit
+des cantiques de mois de Marie: et du même coeur, de la même main, du
+même génie, mais qui les chantera, ô hypocrites! sinon ces mêmes Amies,
+ce jour-là blanches et voilées de blanc?
+
+Avouer ses péchés d'action ou de rêve n'est pas un péché; nulle
+confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes
+sont pareils et pareillement tentés; nul ne commet un crime dont son
+frère ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'académie
+assumèrent en vain la honte d'avoir injurié Verlaine, encore sous les
+fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisèrent
+sur un socle déjà de granit, pendant que dans sa barbe de marbre,
+Verlaine souriait à l'infini, l'air d'un Faune qui écoute sonner les
+cloches.
+
+
+ * * * * *
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+PAUL ADAM (1862).
+ --Chair molle, 1885;--Soi, 1886;--Le Thé che; Miranda,
+ 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1887;--La Glèbe, 1887;
+ --Être, 1888;--En Décor, 1890;--Essence de Soleil
+ 1890;--Robes rouges, 1891;--Le Vice filial, 1892;--Les Coeurs
+ utiles, 1892;-Princesses Byzantines, 1893;--Les Images
+ sentimentales, 1893;--Critique des moeurs, 1893;-Le Conte
+ futur, 1894;--L'Automne, 1894;--La Parade amoureuse,
+ 1894;--Le Mystère des Foules, 1895;--La Force du mal, 1896;
+ --Le Cuivre, 1896;--Les Coeurs nouveaux, 1896.
+
+
+TRISTAN CORBIÈRE (1845-1873).
+ --Les Amours jaunes, 1873; 2<sup>e</sup> éd., 1891.
+
+LOUIS DUMUR (1863).
+ --La Néva, 1890;--Albert, 1890;--Lassitudes, 1891;--La Motte
+ de terre, 1895;--La Nébuleuse, 1895;--Rembrandt,
+ 1896;--Pauline ou la liberté de l'Amour, 1896.
+
+GEORGES EEKHOUD (1854).
+ --Kees Doorik, 1882;--Kermesses, 1883;--Les Milices de
+ Saint-François, 1886;--Nouvelles Kermesses, 1887; --La Nouvelle
+ Carthage, 1888;--Les Fusillés de Malines, 1891;--Cycle
+ patibulaire, 1892; 2<sup>e</sup> éd. 1896;--Au siècle de
+ Shakespeare, 1893; --Mes Communions, 1895;--Philaster, 1895.
+
+ANDRÉ GIDE (1869).
+ --Les Cahiers d'André Walter, 1891;--Les Poésies d'André
+ Walter, 1892; --Le Traité de Narcisse, 1892;--Le Voyage
+ d'Urien, 1893;--La Tentative amoureuse, 1894;--Paludes, 1895.
+
+A.-FERDINAND HEROLD (1865).
+ --L'Exil de Harini, 1888;--La Légende de Sainte Liberata, 1889;
+ --Les Paeans et les Thrènes, 1890;--La Joie de Maguelonne,
+ 1891;--Chevaleries sentimentales, 1893;--Floriane et
+ Persigaitt, 1894--L'Upanishad du grand Aranyaka,
+ 1894;--Paphnutius, de Hrotsvitha, 1895;--L'Anneau de Cakuntald,
+ de Kalidasa, 1896;--Le Livre de la Naissance, de la Vie et de la
+ Mort de la Bienheureuse Vierge Marie, 1896.
+
+J.-K. HUYSMANS (1848).
+
+ --Le Drageoir à épices, 1874,--Marthe, 1876;--Les Soeurs Vatard,
+ 1879;--Croquis Parisiens, 1880;--En Ménage, 1881;--A Vau-l'Eau,
+ 1882;--L'Art moderne, 1883;--A Rebours, 1884;--En Rade,
+ 1887;--Certains, 1889;--La Bièvre, 1890;--Là-Bas, 1891;--En Route,
+ 1895;--Sac au dos(dans les Soirées de Médan), 1880; --Pierrot
+ sceptique(avec Léon Hennique), 1881.
+
+GUSTAVE KAHN (1859).
+ --Les Palais nomades,1887; --Chansons d'amant, 1891;--Domaine
+ de Fée, 1895;--La pluie et le beau temps, 1895;-Le Roi
+ fou,1896.
+
+JULES LAFORGUE (1860-1887).
+ --Les Complaintes, 1885;--L'Imitation de Notre-Dame la Lune,
+ 1886;--Le Concile féerique, 1886;--Moralités légendaires,
+ 1887;--Chroniques parisiennes, dans la Revue Indépendante,
+ 1887;--Des Fleurs de bonne volonté, dans la Revue Indépendante,
+ 1888 et Vers inédits, dans la Revue Indépendante,
+ 1888.--Fragments inédits, dans Entretiens politiques et
+ littéraires, 1891-1892;-Revue Blanche, 1894-1896, etc.
+
+COMTE DE LAUTRÉAMONT (1846-1874).
+ --Les Chants de Maldoror, chant I<sup>er</sup>,
+ 1868;--Poésies(I-II), 1870;--Les Chants de Maldoror(I-VI),
+ 1874; 2<sup>e</sup> éd. 1890.
+
+PIERRE LOUYS (....).
+ --Astarté, 1892; --Les Poésies de Méléagre, 1893;--Léda,1893;
+ --Chrysis, 1893; --Scènes de la Vie des Courtisanes, de Lucien,
+ I 1894;--Ariane, 1894;--La Maison sur le Nil, 1894;--Les
+ Chansons de Bilitis, 1894;--Aphrodite, 1896.
+
+MAURICE MAETERLINCK (1862).
+ --Serres chaudes, 1889;--La Princesse Maleine, 1889; --Les
+ Aveugles, l'Intruse, 1890;--L'Ornement des Noces spirituelles, de
+ Ruysbroeck, 1891;-Les Sept Princesses, 1891:--Pelléas et
+ Mélisande, 1892;--Alladine et Palomides, Intérieur, La Mort de
+ Tintagiles, 1894;--Annabella, de John Ford, 1894:--Les
+ Disciples à Sais et les Fragments de Novalis, 1895;--Le Trésor
+ des Humbles, 1896;--Aglavaine et Sélysette, 1896.
+
+STÉPHANE MALLARMÉ (1842).
+ --Le Corbeau(traduit d'Edgar Poe), 1875;--La Dernière Mode,
+ 1875; --L' Après-midi d'un Faune, 1876;--Préface à Vathek,
+ 1876;--Les Mots anglais, 1877; --Les Dieux antiques,
+ 1878;--Poésies (édition autographe), 1887;--Les Poèmes d'Edgar
+ Poe, 1888;--Le Ten o'clock de M. Whistler, 1888; --Pages, 1890
+ et 1891;--Les Miens: Villiers de l'Isle-Adam, 1892;--Vers et
+ prose, 1892;-La Musique et les Lettres, 1894.
+
+ Poésies dans: Le Papillon, 1862;--l'Artiste, 1863;--Parnasse
+ satirique, 1864;--Parnasse contemporain, 1866, 1869;--Revue
+ critique, 1884;--Revue Indépendante, 1885, 1887;--Revue
+ Wagnérienne, 1885;--La Vogue, 1886; --Les Hommes
+ d'aujourd'hui, 1887;--La Revue Blanche, La Plume, 1889, 1895,
+ 1896;--Le Figaro, 1895, 1896;--Le Chap Book, 1895; etc.
+
+ Proses dans: l'Artiste, 1863;--la Saison à Vichy,
+ 1865,--Revue des Lettres et des Arts, 1868;--Journal d'un
+ Défenseur de Paris, 1870-71; --La Patrie, 1871;--Le National,
+ 1872; --La Renaissance, 1872;--L'Illustration, 1873; --Revue
+ du Monde nouveau, 1874;--République des Lettres, 1876;--L'Art
+ et la Mode, 1884, 1885;--Revue Wagnérienne, 1885;-Gazette
+ Letteraria, 1886;--Les Hommes d'aujourd'hui, 1886;--Revue
+ Indépendante, 1887; --La Revue Blanche, 1894, 1895, 1896;--Le
+ National Observer, 1894;--Le Mercure de France, 1894;--Le Chap
+ Book, 1896; etc.
+
+ROBERT DE MONTESQUIOU (....).
+ --Les Chauves-Souris, 1893;--Le Chef des Odeurs suaves,
+ 1894;--Le Parcours du Rêve au Souvenir 1895;--Les Hortensias
+ bleus, 1896.
+
+JEAN MORÉAS (1856).
+ --Les Syrtes, 1884;--Le Thé chez Miranda, 1886;--Les
+ Cantilènes, 1886;--Les Demoiselles Goubert, 1857;--Le Pèlerin
+ passionné, 1890;--Êryphile, 1894.
+
+FRANCIS POICTEVIN (....).
+ --La Robe du Moine, 1882;--Ludine, 1883;--Songes,
+ 1884;--Petitau, 1885;--Seuls, 1887;--Paysages et Nouveaux
+ Songes, 1888;--Derniers Songes, 1889;--Double,
+ 1890;--Presque, 1891;-Heures, 1892;--Tout Bas,
+ 1893;--Ombres, 1894.
+
+PIERRE QUILLARD (1864).
+ --La Fille aux mains coupées, 1886;--La Gloire du Verbe,
+ 1890;-L'Antre des Nymphes, de Porphyre, 1893;-Le Livre des
+ Mystères, de Jamblique, 1895;-Lettres rustiques de Claudius
+ Aelianus, 1895.
+
+RACHILDE (1860).
+ --Monsieur de la Nouveauté, 1880;--Monsieur Vénus,
+ 1882;--Queue de Poisson, 1883;--Histoires bêtes, 1884;-Nono,
+ 1885;--La Virginité de Diane, 1885; --A Mort! 1886;--La
+ Marquise de Sade, 1887;--Le Tiroir de Mimi-Corail, 1887;-Madame
+ Adonis, 1888;--L'Homme Roux, 1888;--Le Mordu,
+ 1889;--Minette, 1889;-La Sanglante Ironie, 1891;--Théâtre,
+ 1891;--L'Animale, 1893;--Le Démon de l'Absurde, 1894;--La
+ Princesse des Ténèbres, 1896.
+
+HENRI DE RÉGNIER (1864).
+ --Lendemains, 1885; --Apaisement, 1886;--Sites,
+ 1887;--Épisodes, 1888;--Poèmes anciens et romanesques, 1890;
+ --Épisodes, Sites et Sonnets, 1891;--Tel qu'en Songe,
+ 1892;--Contes à soi-même, 1893; -Le Bosquet de Psyché,
+ 1894;--Le Trèfle Noir, 1895;--Aréthuse, 1895;--Poèmes
+ (1887-1892), 1896.
+
+JULES RENARD (1864).
+ --Les Rosés, 1886;--Crime de Village, 1888;--Sourires pinces,
+ 1890.; --L'Êcornifleur, 1892;--Coquecigrues, 1893; --Deux
+ Fables sans morale, 1893;--La Lanterne sourde, 1893;--Poil de
+ Carotte,1894; --Le Vigneron dans sa vigne, 1895;--Histoires
+ naturelles, 1896;--La Maîtresse, 1896.
+
+ADOLPHE RETTÉ (1862).
+ --Cloches en la nuit, 1889; --Thulé des Brumes, 1892;--Une
+ belle Dame passa, 1893;--Réflexions sur l'Anarchie, 1894;
+ --Trois Dialogues nocturnes, 1895;--Paradoxe sur l'amour,
+ 1895;--L'Archipel en fleurs, 1895;--Similitudes, 1896;--La
+ Forêt bruissante, 1896;--Propos subversifs, 1896.
+
+ARTHUR RIMBAUD (1854-1891).
+ --La Saison en Enfer, 1873;--Les Illuminations,
+ 1886;-Reliquaire, 1891.
+
+SAINT-POL-ROUX (1861).
+ --L'Ame noire du Prieur blanc, 1893;--Épilogue des Saisons
+ Humaines, 1893;--Les Reposoirs de la Procession, 1, 1893.
+
+ALBERT SAMAIN (1859).
+ --Au Jardin de l'Infante, 1893
+
+STUART MERRILL (1863).
+ --Les Gammes, 1887;-Pastels en prose, 1890;--Les Fastes,
+ 1891;-Petits Poèmes d'Automne, 1895.
+
+LAURENT TAILHADE (1854).
+ --Le Jardin des Rêves, 1879;--Un douzain de Sonnets, 1882;--Le
+ Paillasson, pasquille hebdomadaire, 1886-1887; --Au pays du
+ Mufle, 1891;--Vitraux, 1891 et 1894.
+
+ÉMILE VERHAEREN (1855).
+ --Les Flamandes, 1883;--Contes de Minuit, 1884;--Les Moines,
+ 1886;--Les Soirs, 1887;--Les Débâcles, 1890; --Les Flambeaux
+ noirs, 1891;--Aux Bords de la Route, 1891;--Les Apparus dans
+ mes chemins, 1891;--Les Campagnes hallucinées, 1893;
+ --Almanach, 1894;--Les Villages illusoires, 1895;--Les Villes
+ tentaculaires, 1896;--Poèmes (Les Bords de la Route, les
+ Flamandes, les Moines), 1896;--Poèmes (Les Soirs, les Débâcles,
+ les Flambeaux noirs), 1896.
+
+ Deux brochures: Joseph Heymans et Fernand Khnopff.
+
+PAUL VERLAINE (1844-1896).
+ --Poèmes Saturniens, 1866;--Fêtes Galantes, 1870;--La Bonne
+ Chanson, 1871;--Romances sans paroles, 1872; --Les Poètes
+ maudits,1872 et 1888;--Sagesse, 1871;--Jadis et Naguère,
+ 1881;--Louise Leclercq (suivi de Le Poteau, Pierre Duchâtelet,
+ Madame Aubin), 1887;--Mémoires d'un veuf, 1887;--Amour,
+ 1888;--Parallèlement, 1889; --Bonheur, 1889;--Dédicaces,
+ 1890;--Chansons pour Elle, 1891;--Liturgies intimes, 1892;
+ --Mes Hôpitaux, 1893;--Quinze jours en Hollande, 1894;--Dans
+ les Limbes, 1894;--Confessions, 1895;--Invectives, 1896.
+
+FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN (1864).
+ --Cueille d'Avril, 1886;--Les Cygnes, 1887;--Ancaeus,
+ 1888;--Joies, 1889;--Diptyque (Le Porcher, Eurythmie),
+ 1891;--Les Cygnes, nouveaux poèmes, 1892;--La Chevauchée
+ d'Yeldis, 1893; --Swanhilde, 1894;--?????, 1895;--Laus
+ Veneris (traduit de Swinburne), 1895;--Poèmes et Poésies
+ (1886-1893), 1895.
+
+VILLIERS DE L'ISLE-ADAM (1838-1889).
+ --Morgane, 1855;--Deux Essais de Poésies, 1858; --Premières
+ Poésies, 1860;--Isis, 1862;--Elën, 1864;--Claire Lenoir,
+ 1867 (dans la Revue des Lettres et des Arts, devenu Tribulat
+ Bonhomet, 1887);--L Évasion, 1870;--La Révolte,
+ 1870;--Azraël, 1878;--Le Nouveau Monde, 1880;--Contes Cruels,
+ 1880;--L'Ève future, 1886;--Axël, 1856 (dans la Jeune France;
+ en volume, 1890);--Akëdyssëril, 1886;--L'Amour suprême,
+ 1886;--Histoires insolites, 1888;--Nouveaux Contes cruels,
+ 1889;--Chez les Passants, 1890;--Propos d'Au-delà, 1893.
+
+ Fragments inédits, dans le Mercure de France, 1890-91-92-93.
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PRÉFACE
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+ÉMILE VERHAEREN
+
+HENRI DE RÉGNIER
+
+FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
+
+STÉPHANE MALLARMÉ
+
+ALBERT SAMAIN
+
+PIERRE QUILLARD
+
+A.-F. HEROLD
+
+ADOLPHE RETTÉ
+
+VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
+
+LAURENT TAILHADE
+
+JULES RENARD
+
+LOUIS DUMUR
+
+GEORGES EEKHOUD
+
+PAUL ADAM
+
+LAUTRÉAMONT
+
+TRISTAN CORBIÈRE
+
+ARTHUR RIMBAUD
+
+FRANCIS POICTEVIN
+
+ANDRÉ GIDE
+
+PIERRE LOUYS
+
+RACHILDE
+
+J.-K. HUYSMANS
+
+JULES LAFORGUE
+
+JEAN MORÉAS
+
+STUART MERRILL
+
+SAINT-POL-ROUX
+
+ROBERT DE MONTESQUIOU
+
+GUSTAVE KAHN
+
+PAUL VERLAINE
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+
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+
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+Title: Le livre des masques
+ Portraits symbolistes
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+Author: Remy de Gourmont
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+Release Date: October 16, 2005 [EBook #16886]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES MASQUES ***
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+<h1>LE LIVRE DES MASQUES</h1>
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+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>REMY DE GOURMONT</h2>
+
+
+<h3>PORTRAITS SYMBOLISTES</h3>
+
+<h3>GLOSES ET DOCUMENTS SUR LES ÉCRIVAINS D'HIER<br />
+ET D'AUJOURD'HUI</h3>
+
+<h3>LES MASQUES, AU NOMBRE DE XXX, DESSINÉS PAR<br />
+F. VALLOTTON</h3>
+
+<h4><i>Troisième édition</i></h4>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h4>1896</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><a href='#TABLE_DES_MATIERES'>Table des matières</a></p>
+
+<h3><a name='PREFACE'></a>PRÉFACE</h3>
+
+
+<p>Il est difficile de caractériser une évolution littéraire à l'heure où
+les fruits sont encore incertains, quand la floraison même n'est pas
+achevée dans tout le verger. Arbres précoces, arbres tardifs, arbres
+douteux et qu'on ne voudrait pas encore appeler stériles: le verger est
+très divers, très riche, trop riche;&mdash;la densité des feuilles engendre
+de l'ombre et l'ombre décolore les fleurs et pâlit les fruits.</p>
+
+<p>C'est parmi ce verger opulent et ténébreux qu'on se promènera,
+s'asseyant un instant au pied des arbres les plus forts, les plus beaux
+ou les plus agréables.</p>
+
+<p>Quand elles le méritent par leur importance, leur nécessité, leur
+à-propos, les évolutions littéraires reçoivent un nom; ce nom très
+souvent n'a pas de signification précise, mais il est utile: il sert de
+signe de ralliement à ceux qui le reçoivent, et de point de mire à ceux
+qui le donnent; on se bat ainsi autour d'un labarum purement verbal. Que
+veut dire <i>Romantisme</i>? Il est plus facile de le sentir que de
+l'expliquer. Que veut dire <i>Symbolisme</i>? Si l'on s'en tient au sens
+étroit et étymologique, presque rien; si l'on passe outre, cela peut
+vouloir dire: individualisme en littérature, liberté de l'art, abandon
+des formules enseignées, tendances vers ce qui est nouveau, étrange et
+même bizarre; cela peut vouloir dire aussi: idéalisme, dédain de
+l'anecdote sociale, antinaturalisme, tendance à ne prendre dans la vie
+que le détail caractéristique, à ne prêter attention qu'à l'acte par
+lequel un homme se distingue d'un autre homme, à ne vouloir réaliser que
+des résultats, que l'essentiel; enfin, pour les poètes, le symbolisme
+semble lié au vers libre, c'est-à-dire démailloté, et dont le jeune
+corps peut s'ébattre à Taise, sorti de l'embarras des langes et des
+liens. Tout cela n'a que peu de rapports avec les syllabes du mot,&mdash;car
+il ne faut pas laisser insinuer que le symbolisme n'est que la
+transformation du vieil allégorisme ou de l'art de personnifier une idée
+dans un être humain, dans un paysage, dans un récit. Un tel art est
+l'art tout entier, l'art primordial et éternel, et une littérature
+délivrée de ce souci serait inqualifiable; elle serait nulle, d'une
+signification esthétique adéquate aux gloussements du hocco ou aux
+braiements de l'onagre.</p>
+
+<p>La littérature n'est pas en effet autre chose que le développement
+artistique de l'idée, que la symbolisation de l'idée au moyen de héros
+imaginaires. Les héros, ou les hommes (car chaque homme est un héros,
+dans sa sphère) ne sont qu'ébauchés par la vie; c'est l'art qui les
+complète en leur donnant, en échange de leur pauvre âme malade, le
+trésor d'une immortelle idée, et le plus humble peut être appelé à cette
+participation, s'il est élu par un grand poète. Quel humble que cet Énée
+que Virgile charge de tout le fardeau d'être l'idée de la force romaine,
+et quel humble que ce Don Quichotte à qui Cervantès impose
+l'épouvantable poids d'être à la fois Roland et les quatre fils Aymon,
+Amadis, Palmerin, Tristan et tous les chevaliers de la Table ronde!
+L'histoire du symbolisme, ce serait l'histoire de l'homme même, puisque
+l'homme ne peut s'assimiler une idée que symbolisée. Il ne faut pas
+insister, car nous pourrions croire que les jeunes dévots du symbolisme
+ignorent jusqu'à la <i>Vita Nuova</i> et ce personnage de Béatrice, dont les
+frêles et pures épaules restent pourtant droites sous le complexe faix
+des symboles dont le poète l'accable.</p>
+
+<p>D'où est donc venue l'illusion que la symbolisation de l'idée était une
+nouveauté? Voici.</p>
+
+<p>Nous eûmes, en ces dernières années, un essai très sérieux de
+littérature basée sur le mépris de l'idée et le dédain du symbole. On en
+connaît la théorie, qui semble culinaire: Prenez une tranche de vie,
+etc. M. Zola, ayant inventé la recette, oublia de s'en servir. Ses
+«tranches de vie» sont de lourds poèmes d'un lyrisme fangeux et
+tumultueux, romantisme populaire, symbolisme démocratique, mais toujours
+pleins d'une idée, toujours gros d'une signification allégorique.
+<i>Germinal</i>, la Mine, la Foule, la Grève. La révolte idéaliste ne se
+dressa donc pas contre les oeuvres (à moins que contre les basses
+oeuvres) du naturalisme, mais contre sa théorie ou plutôt contre sa
+prétention; revenant aux nécessités antérieures, éternelles, de l'art,
+les révoltés crurent affirmer des vérités nouvelles, et même
+surprenantes, en professant leur volonté de réintégrer l'idée dans la
+littérature; ils ne faisaient que rallumer le flambeau; ils allumèrent
+aussi, tout autour, beaucoup de petites chandelles.</p>
+
+<p>Une vérité nouvelle, il y en a une, pourtant, qui est entrée récemment
+dans la littérature et dans l'art, c'est une vérité toute métaphysique
+et toute d'<i>a priori</i> (en apparence), toute jeune, puisqu'elle n'a qu'un
+siècle et vraiment neuve, puisqu'elle n'avait pas encore servi dans
+l'ordre esthétique. Cette vérité, évangélique et merveilleuse,
+libératrice et rénovatrice, c'est le principe de l'idéalité du monde.
+Par rapport à l'homme, sujet pensant, le monde, tout ce qui est
+extérieur au moi, n'existe que selon l'idée qu'il s'en fait. Nous ne
+connaissons que des phénomènes, nous ne raisonnons que sur des
+apparences; toute vérité en soi nous échappe; l'essence est
+inattaquable. C'est ce que Schopenhauer a vulgarisé sous cette formule
+si simple et si claire: Le monde est ma représentation. Je ne vois pas
+ce qui est; ce qui est, c'est ce que je vois. Autant d'hommes pensants,
+autant de mondes divers et peut-être différents. Cette doctrine, que
+Kant laissa en chemin pour se jeter au secours de la morale naufragée,
+est si belle et si souple qu'on la transpose sans en froisser la libre
+logique de la théorie à la pratique, même la plus exigeante, principe
+universel d'émancipation de tout homme capable de comprendre. Elle n'a
+pas révolutionné que l'esthétique, mais ici il n'est question que
+d'esthétique.</p>
+
+<p>On donne encore dans des manuels une définition du beau; on va plus
+loin: on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du
+beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont
+que la moyenne et le résumé d'idées ou d'appréciations antérieures. En
+esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint
+l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le
+monde civilisé n'est qu'un vaste Institut) toute nouveauté est tenue
+pour blasphématoire, et toute affirmation personnelle devient un acte de
+démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la
+littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice
+de tout individualisme intellectuel que le «non conformisme» est le
+crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le
+crime capital pour un écrivain c'est le conformisme, l'imitativité, la
+soumission aux règles et aux enseignements. L'oeuvre d'un écrivain doit
+être non seulement le reflet, mais le reflet grossi de sa personnalité.
+La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire lui-même, de
+dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir
+individuel; sa seule excuse est d'être original; il doit dire des choses
+non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit
+se créer sa propre esthétique,&mdash;et nous devrons admettre autant
+d'esthétiques qu'il y a d'esprits originaux et les juger d'après ce
+qu'elles sont et non d'après ce qu'elles ne sont pas. Admettons donc que
+le symbolisme, c'est, même excessive, même intempestive, même
+prétentieuse, l'expression de l'individualisme dans l'art.</p>
+
+<p>Cette définition, trop simple, mais claire, nous suffira provisoirement.
+Au cours des suivants portraits, ou plus tard, nous aurons sans doute
+l'occasion de la compléter; son principe servira encore à nous guider,
+en nous incitant à rechercher, non pas ce que devraient faire, selon de
+terribles règles, selon de tyranniques traditions, les écrivains
+nouveaux, mais ce qu'ils ont voulu faire. L'esthétique est devenue, elle
+aussi, un talent personnel; nul n'a le droit d'en imposer aux autres une
+toute faite. On ne peut comparer un artiste qu'à lui-même, mais il y a
+profit et justice à noter des dissemblances: nous tâcherons de marquer,
+non en quoi les «nouveaux venus» se ressemblent, mais en quoi ils
+diffèrent, c'est-à-dire en quoi ils existent, car être existant, c'est
+être différent.</p>
+
+<p>Ceci n'est pas écrit pour prétendre qu'il n'y a pas entre la plupart
+d'entre eux d'évidentes similitudes de pensée et de technique, fait
+inévitable, mais tellement inévitable qu'il est sans intérêt. On
+n'insinue pas davantage que cette floraison est spontanée; avant la
+fleur, il y a la graine, elle-même tombée d'une fleur; ces jeunes gens
+ont des pères et des maîtres: Baudelaire, Villiers de l'Isle-Adam,
+Verlaine, Mallarmé, et d'autres. Ils les aiment morts ou vivants, ils
+les lisent, ils les écoutent. Quelle sottise de croire que nous
+dédaignons ceux d'hier! Qui donc a une cour plus admirative et plus
+affectueuse que Stéphane Mallarmé? Et Villiers est-il oublié? Et
+Verlaine délaissé?</p>
+
+<p>Maintenant, il faut prévenir que l'ordre de ces portraits, sans être
+tout à fait arbitraire, n'implique aucune classification de palmarès, il
+y a même, hors de la galerie, des absents notoires, qu'une occasion nous
+ramènera; il y a des cadres vides et aussi des places nues; quant aux
+portraits mêmes, si quelques-uns les jugent incomplets et trop brefs,
+nous répondrons les avoir voulus ainsi, n'ayant la prétention que de
+donner des indications, que de montrer, d'un geste du bras, la route.</p>
+
+<p>Enfin, pour rejoindre aujourd'hui à hier, nous avons intercalé, parmi
+les figures nouvelles, des faces connues: et alors, au lieu de récrire
+une physionomie familière à beaucoup, on a cherché à mettre en lumière,
+plutôt que l'ensemble, tel point obscur.</p>
+
+<p>Les renseignements bibliographiques de l'Appendice, aussi précis que
+possible, sont là pour ajouter à ce tome de littérature, qui se glorifie
+d'abord des insignes masques de M.F. Vallotton, un petit intérêt
+documentaire.</p>
+
+<p>R.G.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-01.jpg' width='250' height='300'
+alt='M. Maeterlinck' /></div>
+
+<h2><a name='MAURICE_MAETERLINCK'></a>MAURICE MAETERLINCK</h2>
+
+<p>De la vie vécue par des êtres douloureux qui se meuvent dans le mystère
+d'une nuit. Ils ne savent rien que souffrir, sourire, aimer; quand ils
+veulent comprendre, l'effort de leur inquiétude devient de l'angoisse et
+leur révolte s'évanouit en sanglots. Monter, monter toujours les
+dolentes marches du calvaire et se heurter le front à une porte de fer:
+ainsi monte soeur Ygraine, ainsi monte et se heurte à la cruauté de la
+porte de fer chacune des pauvres créatures dont M. Maeterlinck nous
+dévoile les simples et pures tragédies.</p>
+
+<p>En d'autres temps le sens de la vie fut connu; alors les hommes
+n'ignoraient rien d'essentiel, puisqu'ils savaient le but de leur voyage
+et en quelle dernière auberge se trouvait le lit du repos. Quand, par la
+Science même, cette science élémentaire leur eut été enlevée, les uns se
+réjouirent, se croyant allégés d'un fardeau; les autres se lamentèrent,
+sentant bien que pardessus tous les autres fardeaux de leurs épaules on
+en avait jeté un, à lui tout seul plus lourd que le reste: le fardeau du
+Doute.</p>
+
+<p>De cette sensation toute une littérature est née, littérature de
+douleur, de révolte contre le fardeau, de blasphèmes contre le Dieu
+muet. Mais, après la furie des cris et des interrogations, il y eut une
+rémittence, et ce fut la littérature de la tristesse, de l'inquiétude et
+de l'angoisse; la révolte a été jugée inutile et puérile l'imprécation:
+assagie par de vaines batailles, l'humanité lentement se résigne à ne
+rien savoir, à ne rien comprendre, à ne rien craindre, à ne rien
+espérer,&mdash;que de très lointain.</p>
+
+<p>Il y a une île quelque part dans les brouillards, et dans l'île il y a
+un château, et dans le château il y a une grande salle éclairée d'une
+petite lampe, et dans la grande salle il y a des gens qui attendent. Ils
+attendent quoi? Ils ne savent pas. Ils attendent que l'on frappe à la
+porte, ils attendent que la lampe s'éteigne, ils attendent la Peur, ils
+attendent la Mort. Ils parlent; oui, ils disent des mots qui troublent
+un instant le silence, puis ils écoutent encore, laissant leurs phrases
+inachevées et leurs gestes interrompus. Ils écoutent, ils attendent.
+Elle ne viendra peut-être pas? Oh! elle viendra. Elle vient toujours.
+Il est tard, elle ne viendra peut-être que demain. Et les gens assemblés
+dans la grande salle sous la petite lampe se mettent à sourire et ils
+vont espérer. On frappe. Et c'est tout; c'est toute une vie, c'est toute
+la vie.</p>
+
+<p>En ce sens, les petits drames de M. Maeterlinck, si délicieusement
+irréels, sont profondément vivants et vrais; ses personnages, qui ont
+l'air de fantômes, sont gonflés de vie, comme ces boules qui semblent
+inertes et qui, chargées d'électricité, vont fulgurer au contact d'une
+pointe; ils ne sont pas des abstractions, mais des synthèses; ils sont
+des états d'âme ou, plus encore, des états d'humanité, des moments, des
+minutes qui seraient éternelles: en somme ils sont réels, à force
+d'irréalité.</p>
+
+<p>Une telle sorte d'art fut pratiquée jadis, à la suite du <i>Roman de la
+Rose</i>, par de pieux romanciers qui firent, en des livrets d'une
+gaucherie prétentieuse, évoluer des abstractions et des symboles. <i>Le
+Voyage d'un nommé Chrétien (The Pilgrims Progress)</i>, de Bunyan, <i>le
+Voyage spirituel,</i> de l'espagnol Palafox, <i>le Palais de l'Amour divin</i>,
+d'un inconnu, ne sont pas oeuvres totalement méprisables, mais les
+choses y sont vraiment trop expliquées et les personnages y portent des
+noms vraiment trop évidents. Voit-on sur quelque théâtre libre un drame
+joué entre des êtres qui se nomment Coeur, Haine, Joie, Silence, Souci,
+Soupir, Peur, Colère et Pudeur! L'heure de tels amusements est passée ou
+n'est pas revenue: ne relisez pas <i>le Palais de l'Amour divin</i>; lisez
+<i>la Mort de Tintagiles,</i> car c'est à l'oeuvre nouvelle qu'il faut
+demander ses plaisirs esthétiques, si on les veut complets, poignants et
+enveloppants. M. Maeterlinck, vraiment, nous prend, nous point et nous
+enlace, pieuvre faite des doux cheveux des jeunes princesses endormies,
+et au milieu d'elles le sommeil agité du petit enfant, «triste comme un
+jeune roi»! Il nous enlace et nous emporte où il lui plaît, jusqu'au
+fond des abîmes où tournoie «le cadavre décomposé de l'agneau
+d'Alladine»,&mdash;et plus loin, jusque dans les obscures et pures régions où
+des amants disent: «Que tu m'embrasses gravement....&mdash;Ne ferme pas les
+yeux quand je t'embrasse ainsi.... Je veux voir les baisers qui
+tremblent dans ton coeur; et toute la rosée qui monte de ton âme... nous
+ne trouverons plus de baisers comme ceux-ci...&mdash;Toujours, toujours!...
+&mdash;Non, non: on ne s'embrasse pas deux fois sur le coeur de la mort....»
+A de si beaux soupirs toute objection devient muette; on se tait d'avoir
+senti un nouveau mode d'aimer et de dire son amour. Nouveau, vraiment;
+M. Maeterlinck est très lui-même, et pour rester entièrement personnel,
+il sait être monocorde: mais cette seule corde, il en a semé, roui,
+teillé le chanvre, et elle chante douce, triste et unique sous ses
+languissantes mains. Il a réussi une oeuvre vraie; il a trouvé un cri
+sourd inentendu, Une sorte de gémissement frileusement mystique.</p>
+
+<p>Mysticisme, ce mot a pris en ces dernières années tant de sens les plus
+divers et même divergents qu'il faudrait le définir à nouveau et
+expressément chaque fois qu'on va l'écrire. Certains lui donnent une
+signification qui le rapprocherait de cet autre mot qui semble clair,
+individualisme; et il est certain que cela se touche, puisque le
+mysticisme peut être dit l'état dans lequel une âme, laissant aller le
+monde physique et dédaigneuse des chocs et des accidents, ne s'adonne
+qu'à des relations et à des intimités directes avec l'infini; or, si
+l'infini est immuable et un, les âmes sont changeantes et plusieurs: une
+âme n'a pas avec Dieu les mêmes entretiens que ses soeurs, et Dieu,
+quoique immuable et un, se modifie selon le désir de chacune de ses
+créatures et il ne dit pas à l'une ce qu'il vient de dire à l'autre. Le
+privilège de l'âme élevée au mysticisme est la liberté; son corps même
+n'est pour elle qu'un voisin auquel elle donne à peine le conseil amical
+du silence, mais s'il parle elle ne l'entend qu'à travers un mur, et
+s'il agit elle ne le voit agir qu'à travers un voile. Un autre nom a été
+donné, historiquement, à un tel état de vie: quiétisme; cette phrase de
+M. Maeterlinck est bien d'un quiétiste, qui nous montre Dieu souriant
+«à nos fautes les plus graves comme on sourit au jeu des petits chiens sur
+un tapis». Elle est grave, mais elle est vraie si l'on songe à ce peu de
+chose qu'est un fait et comment un fait se produit et comment nous
+sommes entraînés par la chaîne sans fin de l'Action et combien peu nous
+participons réellement à nos actes les plus décisifs et les mieux
+motivés. Une telle morale, laissant aux misérables lois humaines le soin
+des jugements inutiles, arrache à la vie l'essence même de la vie et la
+transporte en des régions supérieures où elle fructifie à l'abri des
+contingences, et des plus humiliantes, qui sont les contingences
+sociales. La morale mystique ignore donc toute oeuvre qui n'est point
+marquée à la fois du double sceau humain et divin; aussi fut-elle
+toujours redoutée des clergés et des magistratures, car niant toute
+hiérarchie d'apparence, elle nie, au moins par abstention, tout l'ordre
+social: un mystique peut consentir à tous les esclavages, mais non à
+celui d'être un citoyen. M. Maeterlinck voit venir des temps où les
+hommes se comprendront d'âme à âme, comme les mystiques se comprennent
+d'âme à Dieu. Est-ce vrai? Les hommes seront-ils un jour des hommes, des
+Êtres libres et si fiers qu'ils n'admettront d'autres jugements que les
+jugements de Dieu? M. Maeterlinck aperçoit cette aurore, parce qu'il
+regarde en lui-même et qu'il est lui-même une aurore, mais s'il
+regardait l'humanité extérieure, il ne verrait que l'immonde appétit
+socialiste des anges et des étables. Les humbles, pour qui il a écrit
+divinement, ne liront pas son livre, et s'ils le lisaient, ils n'y
+verraient qu'une dérision, car ils ont appris que l'idéal est une
+mangeoire et ils savent que s'ils levaient les yeux vers Dieu, leurs
+maîtres les fouetteraient.</p>
+
+<p>Ainsi <i>le Trésor des Humbles</i>, ce livre d'amour et de libération,
+me fait songer avec amertume à la misérable condition de l'homme
+d'aujourd'hui&mdash;et sans doute de tous les temps possibles,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Magnifique mais qui sans espoir se délivre</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour n'avoir pas chanté la région où vivre</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.</span><br /></p>
+
+<p>Et ce sera en vain que</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tout son col secouera cette blanche agonie,</span></p>
+
+<p>l'heure de la délivrance sera passée et quelques-uns seulement l'auront
+entendue sonner.</p>
+
+<p>Pourtant, que de moyens de salut dans ces pages où M. Maeterlinck,
+disciple de Ruysbroeck, de Novalis, d'Emerson et d'Hello, ne demandant à
+ces supérieurs esprits (dont les deux moindres eurent des intuitions de
+génie) que le signe de la main qui encourage aux voyages obscurs! Le
+commun des hommes, et les plus conscients, qui ont tant d'heures de
+tiédeur, y trouveraient des encouragements à goûter la simplicité des
+jours et les murmures sourds de la vie profonde. Ils apprendraient la
+signification des gestes très humbles et des mots très futiles, et que
+le rire d'un enfant ou le babillage d'une femme équivalent par ce qu'ils
+contiennent d'âme et de mystère aux plus éblouissantes paroles des
+Sages. Car M. Maeterlinck, avec son air d'être un Sage, et bien sage,
+nous confie des pensées inhabituelles et d'une candeur bien
+irrespectueuse de la tradition psychologique, et d'une audace bien
+dédaigneuse des habitudes mentales, assumant la bravoure de n'attribuer
+aux choses que l'importance qu'elles auraient dans un monde définitif.
+Ainsi la sensualité est tout à fait absente de ses méditations; il
+connaît l'importance mais aussi l'insignifiance des mouvements du sang
+et des nerfs, orages qui précèdent ou suivent, mais n'accompagnent
+jamais la pensée; et s'il parle de femmes qui sont autre chose qu'une
+âme, c'est pour s'enquérir «du sel mystérieux qui conserve à jamais le
+souvenir de la rencontre de deux bouches».</p>
+
+<p>De poëmes ou de philosophies, la littérature de M. Maeterlinck vient à
+une heure où nous avons le plus besoin d'être surélevés et fortifiés, à
+une heure où il n'est pas indifférent qu'on nous dise que le but suprême
+de la vie c'est «de tenir ouvertes les grandes routes qui mènent de ce
+qu'on voit à ce qu'on ne voit pas». M. Maeterlinck n'a pas seulement
+tenu ouvertes les grandes routes frayées par tant d'âmes de bonne
+volonté et où de grands esprits çà et là ouvrent leurs bras comme des
+oasis,&mdash;il semble bien qu'il ait augmenté vers l'infini la profondeur de
+ces grandes routes: il a dit «des mots si spécieux tout bas» que les
+ronces se sont écartées toutes seules, que des arbres se sont émondés
+spontanément et qu'un pas de plus est possible et que le regard va
+aujourd'hui plus loin qu'hier.</p>
+
+<p>D'autres ont sans doute ou eurent une langue plus riche, une imagination
+plus féconde, un don plus net de l'observation, plus de fantaisie, des
+facultés plus aptes à claironner les musiques du verbe,&mdash;soit, mais avec
+une langue timide et pauvre, d'enfantines combinaisons dramatiques, un
+système presque énervant de répétition phraséologique, avec ces
+maladresses, avec toutes les maladresses, Maurice Maeterlinck oeuvre des
+livres et des livrets d'une originalité certaine, d'une nouveauté si
+vraiment neuve qu'elle déconcertera longtemps encore le lamentable
+troupeau des misonéistes, le peuple de ceux qui pardonnent une
+hardiesse, s'il y a un précédent,&mdash;comme dans le protocole&mdash;mais qui
+regardent en défiance le génie, qui est la hardiesse perpétuelle.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-02.jpg' width='333' height='375'
+alt='E. Verhaeren' /></div>
+
+<h2><a name='EMILE_VERHAEREN'></a>EMILE VERHAEREN</h2>
+
+
+
+<p>De tous les poètes d'aujourd'hui, narcisses penchés le long de la
+rivière, M. Verhaeren est le moins complaisant à se laisser admirer. Il
+est rude, violent, maladroit. Occupé depuis vingt ans à forger un outil
+étrange et magique, il demeure dans une caverne de la montagne,
+martelant les fers rougis, radieux des reflets du feu, auréolé
+d'étincelles. C'est ainsi que l'on devrait le représenter, forgeron qui,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Comme s'il travaillait l'acier des âmes,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Martèle à grands coups pleins, les lames</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Immenses de la patience et du silence.</span><br /></p>
+
+<p>Si on découvre sa demeure et qu'on l'interroge, il répond par une
+parabole dont chaque mot semble scandé sur l'enclume, et, pour conclure,
+il donne un grand coup du marteau lourd.</p>
+
+<p>Quand il ne travaille pas dans sa forge, il s'en va par les campagnes,
+la tête et les bras nus, et les campagnes flamandes lui disent des
+secrets qu'elles n'ont encore dit à personne. Il voit des choses
+miraculeuses et n'en est pas étonné; devant lui passent des êtres
+singuliers, des êtres que tout le monde coudoie sans le savoir, visibles
+pour lui seul. Il a rencontré le Vent de novembre:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le vent sauvage de novembre,</span><br />
+<span style='margin-left: 4.5em;'>Le vent,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'avez-vous rencontré, le vent</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Au carrefour des trois cents routes...?</span><br /></p>
+
+<p>Il a vu la Mort et plus d'une fois; il a vu la Peur; il a vu le Silence</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>S'asseoir immensément du côté de la nuit.</span></p>
+
+<p>Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot
+<i>halluciné</i>. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier,
+les <i>Campagnes hallucinées</i>, ne l'a pas délivré de cette obsession;
+l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même
+de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait
+Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où
+finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de
+scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les
+hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes
+vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec
+ingénuité,&mdash;et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très
+beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le
+mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces
+éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans
+toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art
+soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci
+qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée.</p>
+
+<p>Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge,
+est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et
+laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M.
+Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète
+est un fort et, depuis ces <i>Villes tentaculaires</i> qui viennent de surgir
+avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui
+contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas
+encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt
+ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il
+est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes
+inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait
+jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de
+grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des
+<i>Cathédrales</i>:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>&mdash;O ces foules, ces foules</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et la misère et la détresse qui les foulent</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme des houles!</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les ostensoirs, ornés de soie,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vers les villes échafaudées,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>En toits de verre et de cristal,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Du haut du choeur sacerdotal.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Tendent la croix des gothiques idées.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>&mdash;Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ils sont une âme, en du soleil,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui vit de vieux décor et d'antique mystère</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Autoritaire.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Pourtant, dès que s'éteignent le cantique</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'antienne naïve et prismatique,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Un deuil d'encens évaporé s'empreint</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et les vitraux, grands de siècles agenouillés</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Devant le Christ, avec leurs papes immobiles</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.</span><br /></p>
+
+<p>M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses
+premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus
+librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son
+génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici,
+pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis&mdash;c'était la vie errante et somnambule,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>A travers les matins et les soirs fabuleux,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Traçait la route d'or au fond des crépuscules.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis&mdash;c'était la vie énorme, exaspérée,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sauvagement pendue aux crins des étalons,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et vers l'espace immense immensément cabrée.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis&mdash;c'était la vie ardente, évocatoire;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Marchaient, à la clarté des armures de fer,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Jadis&mdash;c'était la vie écumante et livide,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.</span><br /></p>
+
+<p>Ces vers sont tirés des <i>Villages illusoires,</i> écrits presque
+uniquement en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant,
+mais M. Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique,
+auquel il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de
+sa pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-03.jpg' width='250' height='300'
+alt='H. De Régnier' /></div>
+
+<h2><a name='HENRI_DE_REGNIER'></a>HENRI DE RÉGNIER</h2>
+
+
+<p>Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures
+sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il
+descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins,
+dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques,
+cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon,
+seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un
+crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux:
+les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots
+<i>or</i> et <i>mort</i>, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur
+l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses
+dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi
+finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort,
+jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et
+symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence
+verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche
+et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse
+qui va devenir nocturne.</p>
+
+<p>Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la
+couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir
+et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse.
+M. de Régnier est le poète riche par excellence,&mdash;riche d'images! Il en
+a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et
+incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles
+qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de
+marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis
+paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas
+nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles
+métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites,
+même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures,
+mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage,
+en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore
+inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une
+de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera
+pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au
+bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une
+forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des
+fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et les faces du soir ont saigné sous les flèches</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.</span><br /></p>
+
+<p>Une telle poésie a certainement de l'allure.</p>
+
+<p>M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est
+infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles
+apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu
+crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et
+qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème
+surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques
+syllabes, il nous impose sa vision.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une....</span><br /></p>
+
+<p>Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa
+langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref
+travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans
+étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite
+chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or
+qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.</p>
+
+<p>Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement
+lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses
+métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit
+à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois
+invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'Aube fut si pâle hier</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les doux prés et sur les prêles,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qu'au matin clair</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Un enfant vint parmi les herbes.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Penchant sur elles</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Midi fut lourd d'orage et morne de soleil</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Au jardin mort de gloire en son sommeil</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Léthargique de fleurs et d'arbres,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'eau était dure à l'oeil comme du marbre,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le marbre tiède et clair comme de l'eau,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'enfant qui vint était beau,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vécu de pourpre et lauré d'or,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et longtemps on voyait de tige en tige encore,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Une à une, saigner les pivoines leur sang</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De pétales au passage du bel Enfant.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'Enfant qui vint ce soir était nu,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il cueillait des roses dans l'ombre,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il sanglotait d'être venu,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il reculait devant son ombre,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est en lui nu</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Que mon Destin s'est reconnu.</span><br /></p>
+
+<p>Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce
+petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes
+selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un
+destin particulier; là, image générale de la vie. Qu'on y voie encore un
+exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-04.jpg' width='250' height='300'
+alt='F. Vielé-Griffin' /></div>
+
+<h2><a name='FRANCIS_VIELE_GRIFFIN'></a>FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN</h2>
+
+
+<p>Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant,
+il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une
+vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la
+beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni
+somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de
+cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est
+religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la
+plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble
+qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention
+a été donnée aux choses de la nature.»</p>
+
+<p>Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les
+«grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien
+sa forêt, sa personnelle et originale forêt:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil goutte en or par l'ombre grasse,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La brise en la frise des bouleaux passe,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De feuille en feuille;</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Par ma plaine de mai toute herbe s'argente,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil y luit comme au jeu des épées,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Une abeille vibre aux muguets de la sente</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Des hautes fleurs vers le ru groupées.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La brise en la frise des frênes chante....</span><br /></p>
+
+<p>Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont
+coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande,
+marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les
+chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à
+de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 7.5em;'>Où est la Marguerite,</span><br />
+<span style='margin-left: 9.5em;'>O gué, ô gué,</span><br />
+<span style='margin-left: 7.5em;'>Où est la Marguerite?</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son château, coeur las et fatigué,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,</span><br />
+<span style='margin-left: 7.5em;'>O gué, la Marguerite.</span><br /></p>
+
+<p>Et cela est presque aussi pur que les <i>Cydalises</i> de Gérard de Nerval,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Où sont nos amoureuses?</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Elles sont au tombeau;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Elles sont plus heureuses</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans un séjour plus beau....</span><br /></p>
+
+<p>Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent&mdash;et que
+dansent&mdash;les petites filles.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La beauté, à quoi sert-elle?</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Elle sert à aller en terre,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Être mangée par les vers,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Être mangée par les vers....</span><br /></p>
+
+<p>M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire&mdash;cette
+poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée&mdash;mais il eût été moins
+discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le
+respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils
+ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières
+mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour
+d'un trésor maintenant souillé et vilipendé.</p>
+
+<p>Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite
+toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine <i>Cueille d'Avril</i>, la
+mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle
+orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la
+mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer
+envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de
+minuits,&mdash;et le poète lui reproche sa gloire volée:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi?</span><br /></p>
+
+<p>puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de
+n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis
+plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà
+pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment
+libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée,
+mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile
+conquête du vers libre;&mdash;mon impression est plus générale et plus
+profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de
+l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose
+de nouveau dans la poésie française.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-05.jpg' width='250' height='300'
+alt='S. Mallarmé' /></div>
+
+<h2><a name='STEPHANE_MALLARME'></a>STÉPHANE MALLARMÉ</h2>
+
+
+<p>Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la
+plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens
+et d'abord baudelairiens.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Per me si va tra la perduta gente.</span></p>
+
+<p>Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité
+dolente des <i>Fleurs du Mal.</i> Toute la littérature actuelle et surtout
+celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute
+par la technique extérieure, mais par la technique interne et
+spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que
+disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec
+l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si
+souvent dits et redits:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La nature est un temple où de vivants piliers</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Laissent parfois sortir de confuses paroles;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'homme y passe à travers des forêts de symboles</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui l'observent avec des regards familiers.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Comme de longs échos qui de loin se confondent</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans une ténébreuse et profonde unité,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vaste comme la nuit et comme la clarté,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.</span><br /></p>
+
+<p>Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il
+s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère
+ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur
+cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son
+originalité si précieuse s'affirma vite; ses <i>Proses,</i> son <i>Après-midi
+d'un Faune</i>, ses <i>Sonnets</i> vinrent dire, à de trop loins intervalles, la
+merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement
+doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être
+impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les
+dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour
+leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité
+raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme
+Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait
+d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve
+et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il
+serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer
+tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même
+fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure
+incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que
+ces débris:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>D'être parmi l'écume inconnue et les cieux....</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Un automne jonché de taches de rousseur....</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et tu fis la blancheur sanglotante des lys....</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée....</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Tout son col secouera cette blanche agonie....</span><br />
+</p>
+
+<p>il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré
+absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le
+neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige!</p>
+
+<p>Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel.
+Je conclus par cette glose.</p>
+
+<p>Récemment une question fut posée ainsi, à peu près:</p>
+
+<p>«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel
+avait remplacé Leconte de Lisle?»</p>
+
+<p>Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions
+motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il
+se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et
+successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M.
+Mallarmé,&mdash;incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se
+turent,&mdash;mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane
+Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion
+décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.</p>
+
+<p>Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort
+au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît
+d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,&mdash;et nous aurions peut-être
+dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient
+faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire,
+la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a
+nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des
+ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de
+Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course,
+vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-06.jpg' width='250' height='300'
+alt='A. Samain' /></div>
+
+<h2><a name='ALBERT_SAMAIN'></a>ALBERT SAMAIN</h2>
+
+
+<p>Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les
+jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver <i>Au Jardin de
+l'Infante</i>. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des <i>Fêtes Galantes</i> (il
+lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des
+poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le
+plus suave des poètes:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le rêve passe, la ceinture dénouée,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Frôlant les âmes de sa traîne de nuée,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....</span><br /></p>
+
+<p>Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:</p>
+
+<p>
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....</span></p>
+
+<p>C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française,
+et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et
+longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui
+nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop
+habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.</p>
+
+<p>La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à
+des variations sur des sensations inexplorées par son expérience.
+Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire
+gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais
+parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié
+son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert
+sans effort avec une inconsciente maîtrise:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et, dans l'émotion pâle du soir tombant,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....</span><br /></p>
+
+<p>Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité
+d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.</p>
+
+<p>Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et
+que de sensualité, mais si délicate!</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tu marchais chaste dans la robe de ton âme,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Que le désir suivait comme un faune dompté,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Je respirais parmi le soir, ô pureté,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.</span><br /></p>
+
+<p>Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers
+s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers blonds où le sens fluide se délie</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où la rime sans bruit glisse comme une rame,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers d'une ancienne étoffe exténuée,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Impalpable comme le son et la nuée,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Au rite féminin des syllabes mineures,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De vers de soirs d'amours énervés de verveine,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....</span><br /></p>
+
+<p>Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a
+pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur
+de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se
+révèle en les parties de son recueil appelées <i>Évocations</i>; c'est un
+Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence:
+les deux sonnets intitulés <i>Cléopâtre</i> sont d'une beauté non seulement
+de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure
+plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et
+déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde
+jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.</p>
+
+<p>Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son
+unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont
+amoureuses de cette «infante en robe de parade».</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-07.jpg' width='250' height='300'
+alt='P. Quillard' /></div>
+
+<h2><a name='PIERRE_QUILLARD'></a>PIERRE QUILLARD</h2>
+
+
+<p>C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on
+nous convia a entendre et à voir <i>la Fille aux Mains coupées</i>: il m'en
+reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du
+plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise
+et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des
+vers qui forment un poème difficilement oubliable.</p>
+
+<p>M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui
+serait, pour plus d'un, présomptueux: <i>La Gloire du Verbe</i>. Oser cela,
+c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est
+affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M.
+de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la
+splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous
+mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples
+pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire
+l'arc-en-ciel des diamants décomposés.</p>
+
+<p>Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les
+périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines
+heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il
+cherche le fond de sable d'un golfe violet</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la splendeur des clairs de lune violets.</span></p>
+
+<p>Et il attend l'apparition du divin:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Alors des profondeurs et des ténèbres saintes</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Blanche, laissant couler des épaules aux reins</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Une femme surgit....</span><br /></p>
+
+<p>dont les yeux sont des abîmes de joie, d'amour et d'épouvanté où l'on
+voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l'herbe jusqu'à
+l'infini des mers; et elle parle: Poète qui promènes parmi la vie ton
+étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les
+seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens
+vraiment que vaines, mais</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'enivrement de vins illusoires, qu'importe!</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les jours se sont fanés comme des roses brèves,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis...</span><br /></p>
+
+<p>et ma beauté, c'est toi qui lui donnes sa forme et son geste; je suis
+ton oeuvre; j'existe parce que tu me penses et parce que tu m'évoques.</p>
+
+<p>Telle est l'idée maîtresse de cette <i>Gloire du Verbe</i>, l'un des rares
+poèmes de ce temps où l'idée et le mot marchent d'accord en harmonieux
+rythme.</p>
+
+<p>Au lever du soleil la galère remit à la voile: Pierre Quillard partait
+pour des pays lointains.</p>
+
+<p>C'est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux
+cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s'attarde à vouloir
+forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose
+dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu'il ne daigne le dire et
+le regard des captives le trouble de plus d'un frisson. Comme il sait
+toutes les théogonies et toutes les littératures,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.</span></p>
+
+<p>comme il a bu à toutes les source;, il connaît plus d'une manière de
+s'enivrer: dilettante d'espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie
+des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d'une
+vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de
+nobles graines, il se verra le maître d'un jardin royal et d'un peuple
+odorant de fleurs,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux!</span></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-08.jpg' width='250' height='300'
+alt='A.-F. Herold' /></div>
+
+<h2><a name='A_FERDINAND_HEROLD'></a>A.-FERDINAND HEROLD</h2>
+
+
+<p>Le danger du vers libre, c'est qu'il demeure amorphe, que son rythme,
+trop peu accentué, lui donne quelques-uns des caractères de la prose.
+Le plus beau vers reste bien, il me semble, le vers formé d'un nombre
+régulier de syllabes pleines ou accentuées et dans lequel la place des
+accents est évidente et non laissée au choix du lecteur ou du
+dédamateur; il n'y a pas que les poètes qui lisent les poètes et il est
+imprudent de se confier au hasard des interprétations. On pense bien que
+je ne m'amuserai pas à citer tels vers qui me paraissent mauvais; et
+surtout je n'irai pas les chercher dans les poèmes de M. Herold, pour
+qui la préférence serait imméritée. Non pas que M. Herold possède à un
+haut point le don du rythme, mais il le possède assez pour que sa poésie
+ait la grâce d'une chose vivante, doucement et languidement vivante.
+C'est un poète de douceur; sa poésie est blonde avec, dans ses blonds
+cheveux vierges, des perles, et au cou et aux doigts des colliers et des
+bagues, élégantes et fines gemmes. Ce mot est le mot bien aimé du poète;
+ses héroïnes sont fleuries de gemmes autant que ses jardins sont fleuris
+de lys.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>La blonde, la blanche, la belle Dame des Lys,</span></p>
+
+<p>il l'aima, mais que d'autres, que de reines et que de saintes! Liseur de
+livres oubliés, il trouve là de précieuses légendes qu'il transpose en
+courts poèmes, souvent de la longueur d'un sonnet. Lui seul les connaît,
+ces reines, Marozie, Anfélize, Bazine, Paryze, Orable ou Aélis, et ces
+saintes, Nonita, Bertilla, Richardis,&mdash;Gemma! Celle-ci est la premiàre à
+laquelle il ait pensé; il lui donne sur le vitrail la plus belle place,
+heureux d'écrire une fois de plus ce mot dont il subit le charme.</p>
+
+<p>M. Herold est l'un des plus objectifs, parmi les poètes nouveaux; il ne
+se raconte guère lui-même; il lui faut des thèmes étrangers à sa vie, et
+il en choisit même qui semblent étrangers à ses croyances: ses reines
+n'en sont pas moins belles, ni ses saintes moins pures. On trouvera ces
+panneaux et <i>ces</i> vitraux dans le recueil intitulé: <i>Chevaleries
+sentimentales</i>, la plus importante et la plus caractéristique de ses
+oeuvres. C'est une lecture vraiment agréable et on passe de douces
+heures parmi ces femmes, ces lys, ces gemmes, ces roses d'automne.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses d'automne s'étiolent,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les roses qui fleurissaient les tombes;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Lentement s'effeuillent les corolles</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et le sol froid est jonché de pétales qui tombent.</span><br /></p>
+
+<p>N'est-ce pas d'une mélancolie bien douce? Et ceci:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Il y a des maisons qui pleurent sur le port,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il y a des glas qui sonnent dans les clochers,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où tintent des cloches vagues:</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vers quels fleuves de mort</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les vierges ont-elles marché,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les vierges qui avaient aux doigts de blondes bagues?</span><br /></p>
+
+<p>Ainsi, sans forcer son talent à une expression passionnée de la vie,
+oeuvre à laquelle il serait sans doute malhabile, sans prétendre aux
+dons qu'il n'a pas, M. Herold s'est créé pour son plaisir et pour le
+nôtre une poésie de grâce et de pureté, de tendresse et de douceur.</p>
+
+<p>Si l'on demandait tout au même poète, lequel répondrait? L'essentiel est
+d'avoir un jardin, d'y mettre la bêche et d'y semer des graines; les
+fleurs qui pousseront, oeillets, violettes ou pivoines, auront leur prix
+et leur charme, selon l'heure ou selon la saison.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-09.jpg' width='250' height='300'
+alt='A. Retté' /></div>
+
+<h2><a name='ADOLPHE_RETTE'></a>ADOLPHE RETTÉ</h2>
+
+
+<p>Par sa fécondité en poètes, la journée que nous vivons, et qui dure
+depuis dix ans déjà, n'est presque comparable à aucune des journées
+passées, même les plus riches de soleil et de fleurs. Il y eut des
+douces promenades matinales dans la rosée, sur les pas de Ronsard; il y
+eut une belle après-midi, quand soupirait la viole lasse de Théophile,
+entendue d'entre les hautbois et les buccins; il y eut la journée
+romantique orageuse, sombre et royale, troublée vers le soir par le cri
+d'une femme que Baudelaire étranglait; il y eut le clair de lune
+parnassien, et se leva le soleil verlainien,&mdash;et nous en sommes là si
+l'on veut, en plein midi, au milieu d'une large campagne pourvue de tout
+ce qu'il faut pour faire des vers: herbes, fleurs, fleuves, ruisselets,
+bois, cavernes et des femmes jeunes et si fraîches qu'on dirait les
+pensées nouvellement écloses d'un cerveau ingénu.</p>
+
+<p>La large campagne est toute pleine de poètes, qui s'en vont, non plus
+par troupes, comme au temps de Ronsard, mais seuls et l'air un peu
+farouche; ils se saluent de loin par des gestes brefs. Tous n'ont pas de
+nom et plusieurs n'en auront jamais: comment les appellerons-nous?
+Laissons qu'ils jouent, pendant que celui-ci nous accueillera et nous
+dira un peu de son rêve.</p>
+
+<p>C'est Adolphe Retté.</p>
+
+<p>On le reconnaît entre tous à son allure dévergondée et presque sauvage;
+il brise les fleurs, s'il ne les cueille, et avec les roseaux il fait
+des radeaux qu'il jette au courant, vers le hasard, vers demain; mais
+quand passent les jeunes femmes, il sourit et il s'alanguit. <i>Une belle
+dame passa</i>... et il dit:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des lys amoureux et pâmés,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des lys languissants et fanes,</span><br />
+<span style='margin-left: 3.5em;'>Triste aux veux de belladone&mdash;</span><br />
+</p>
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'un rêve de roses royales,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame des sombres roses nuptiale?,</span><br />
+<span style='margin-left: 3.5em;'>Frêle comme une madone&mdash;</span><br />
+</p>
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame de ciel et de ravissement,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'extase et de renoncement,</span><br />
+<span style='margin-left: 3.5em;'>Chaste étoile très lointaine&mdash;</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dame d'enfer, ton sourire farouche,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dame du diable, un baiser de ta bouche,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le feu des mauvaises fontaines</span><br />
+<span style='margin-left: 3.5em;'>Et je brûle si je te touche.</span><br />
+</p>
+<p>La belle dame passa, mais sans s'émouvoir de l'imprécation finale,
+qu'elle attribua sans doute à un excès d'amour; elle passa rendant au
+poète sourire pour sourire.</p>
+
+<p>Cette idylle eut pour premier épilogue une admirable plainte,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Mon âme, il me semble que vous êtes un jardin....</span></p>
+
+<p>un jardin où l'on voit, laissés aux charmilles, dans la brume du soir,
+des lambeaux du voile</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De la Dame qui est passée.</span></p>
+
+<p>Quelque temps après cette aventure, on apprit que M. Retté, revenu d'un
+voyage à l'<i>Archipel en fleurs</i>, s'était enrichi d'une nouvelle
+cueillaison de rêves. Il s'enrichira encore. Son talent est une greffe
+vivace entée sur un sauvageon fier et de belle viridité. Poète, M.
+Adolphe Retté n'a pas que le sens du rythme et l'amour du mot; il aime
+les idées et les aime neuves et même excessives; il veut se libérer de
+tous les vieux préjugés et il voudrait pareillement libérer ses frères
+en esclavage social. Ses derniers livres <i>la Forêt bruissante</i> et
+<i>Similitudes</i> affirment cette tendance. L'un est un poème lyrique;
+l'autre, un poème dramatique en prose, très simple, très curieux et très
+extraordinaire par le mélange qu'on y voit des rêves doux d'un poète
+tendre et des imaginations un peu rigides et un peu naïves de l'utopie
+anarchiste. Mais sans naïveté, c'est-à-dire sans fraîcheur d'âme, y
+aurait-il des poètes?</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-10.jpg' width='250' height='300'
+alt='V. de L&#39;Isle-Adam' /></div>
+
+<h2><a name='VILLIERS_DE_LISLE_ADAM'></a>VILLIERS DE L'ISLE-ADAM</h2>
+
+
+<p>On s'est plu, témoignage maladroit d'une admiration pieusement troublée,
+à dire et même à baser sur ce dit une paradoxale étude: «Villiers de
+l'Isle-Adam ne fut ni de son pays, ni de son temps.» Cela paraît énorme,
+car enfin un homme supérieur, un grand écrivain est fatalement, par son
+génie même, une des synthèses de sa race et de son époque, le
+représentant d'une humanité momentanée ou fragmentaire, le cerveau et la
+bouche de toute une tribu et non un fugace monstre. Comme Châteaubriand,
+son frère de race et de gloire, Villiers fut l'homme du moment, d'un
+moment solennel; tous deux, avec des vues et sous des apparences
+diverses, recréèrent pour un temps l'âme de l'élite: de l'un naquit le
+catholicisme romantique et ce respect des traditionnelles vieilles
+pierres; et de l'autre, le rêve idéaliste et ce culte de l'antique
+beauté intérieure; mais l'un fut encore l'orgueilleux aïeul de noue
+farouche individualisme; et l'autre encore nous enseigna que la vie
+d'autour de nous est la seule glaise à manier. Villiers fut de son temps
+au point que tous ses chefs-d'oeuvre sont des rêves solidement basés sur
+la science et sur la métaphysique modernes, comme l'<i>Ève future,</i> comme
+<i>Tribulat Bonhomet</i>, cette énorme, admirable et tragique bouffonnerie,
+où vinrent converger, pour en faire la création peut-être la plus
+originale du siècle,tous les dons du rêveur, de l'ironiste et du
+philosophe.</p>
+
+<p>Ce point élucidé, on avouera que Villiers, être d'une effroyable
+complexité, se prête naturellement à des interprétations
+contradictoires; il fut tout; nouveau Goethe, mais, si moins conscient,
+si moins parfait, plus acéré, plus tortueux, plus mystérieux, et plus
+humain, et plus familier. Il est toujours parmi nous et il est en nous,
+par son oeuvre et par l'influence de son oeuvre, que subissent et avec
+joie les meilleurs d'entre les écrivains et les artistes de l'heure
+actuelle: c'est qu'il a rouvert les portes de l'au-delà closes avec quel
+fracas, on s'en souvint, et par ces portes toute une génération s'est
+ruée vers l'infini. La hiérarchie ecclésiastique nombre parmi ses
+clercs, à côté des exorcistes, les portiers, ceux qui doivent ouvrir les
+portes du sanctuaire à toutes les bonnes volontés; Villiers cumula pour
+nous ces deux fonctions: il fut l'exorciste du réel et le portier de
+l'idéal.</p>
+
+<p>Complexe, mais on peut le voir un double esprit. Il y avait en lui deux
+écrivains essentiellement dissemblables: le romantique et l'ironiste. Le
+romantique naquit le premier et mourut le dernier: <i>Elën</i> et <i>Morgane;
+Akëdyssëril</i> et <i>Axël</i>. Le Villiers ironiste, l'auteur des <i>Contes
+cruels</i> et de <i>Tribulat Bonhomet</i> est intermédiaire entre les deux
+phases romantiques; <i>l'Ève future</i> représenterait comme un mélange de
+ces deux tendances si diverses, car ce livre d'une écrasante ironie est
+aussi un livre d'amour.</p>
+
+<p>Villiers se réalisa donc à la fois par le rêve et par l'ironie,
+ironisant son rêve, quand la vie le dégoûtait même du rêve. Nul ne fut
+plus subjectif. Ses personnages sont créés avec des parcelles de son
+âme, élevées, ainsi que selon un mystère, à l'état d'âmes authentiques
+et totales. Si c'est un dialogue, il fera proférer à tel personnage des
+philosophies bien au-dessus de sa normale intelligence des choses. Dans
+<i>Axël,</i> l'abbesse parlera de l'enfer comme Villiers aurait pu parler de
+l'hégélianisme, dont vers la fin il enseignait les déceptions, après en
+avoir accepté, d'abord, les larges certitudes: «C'en est fait! L'enfant
+éprouve déjà le ravissement et les enivrances de l'Enfer.» Il les
+éprouva: il aimait, en baudelairien, le blasphème, pour ses occultes
+effets, le risque immense d'un plaisir qui se prend aux dépens de Dieu
+même. Le sacrilège est en actes; le blasphème en mots. Il croyait
+davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre
+tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple
+syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a
+pas, non plus, de matière en absence de pensée. La puissance des mots,
+il l'admettait jusqu'à la superstition. Les seules corrections visibles
+du second au premier texte d'<i>Axël</i>, par exemple, consistent en
+l'adjonction de mots d'une spéciale désinence, tels que, afin d'évoquer
+un milieu ecclésiastique et conventuel: <i>proditoire, prémonitoire,
+satisfactoire</i>; et: <i>fruition, collaudation</i>, etc. Ce même sens de
+mystiques pouvoirs de l'articulation syllabique l'incite vers des
+recherches de dénominations aussi étranges que: <i>le Desservant de
+l'office des Morts,</i> fonction d'église qui n'exista jamais, sinon au
+monastère de Sainte-Appollodora; ou, <i>l'Homme-qui-marche-sous-terre,</i>
+nom que nul Indien ne porta hors des scènes du <i>Nouveau-Monde</i>.</p>
+
+<p>Le <i>réel</i> il l'a, en un très ancien brouillon de page afférant à <i>l'Ève
+future</i>, peut-être, ainsi défini:</p>
+
+<p>«... Maintenant je dis que le Réel a ses degrés d'être. Une chose est
+d'autant plus ou moins réelle pour nous qu'elle nous intéresse plus ou
+moins, puisqu'une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour
+nous comme si elle n'était pas,&mdash;c'est-à-dire, beaucoup moins, quoique
+physique, qu'une chose irréelle qui nous intéresserait.</p>
+
+<p>«Donc, le Réel, pour nous, est seulement ce qui nous touche, soit les
+sens, soit l'esprit; et selon le degré d'intensité dont cet unique
+<i>réel</i>, que nous puissions apprécier et nommer tel, nous impressionne,
+nous classons dans notre esprit le degré d'être plus ou moins riche en
+contenu qu'il nous semble atteindre, et que, par conséquent, il est
+légitime de dire qu'il <i>réalise</i>.</p>
+
+<p>«Le seul contrôle que nous ayons de la <i>réalité,</i> c'est l'<i>idée</i>.»</p>
+
+<p>Encore:</p>
+
+<p>«... Et sur le sommet d'un pin éloigné, isolé au milieu d'une clairière
+lointaine, j'entendis le rossignol,&mdash;unique voix de ce silence...</p>
+
+<p>Les sites «poétiques» me laissent presque toujours assez froid,&mdash;attendu
+que, pour tout homme sérieux, le milieu le plus suggestif d'idées
+réellement «poétiques» n'est autre que quatre murs, une table et de la
+paix. Ceux-là qui ne portent pas en eux l'âme de tout ce que le monde
+peut leur montrer, auront beau le regarder: ils ne le reconnaîtront pas,
+toute chose n'étant belle que selon la pensée de celui qui la regarde et
+la réfléchit en lui-même. En «poésie» comme en religion, il faut la foi,
+et la foi n'a pas besoin de voir avec les yeux du corps pour contempler
+ce qu'elle reconnaît bien mieux en elle-même....»</p>
+
+<p>De telles idées furent maintes fois, sous de multiples formes toujours
+nouvelles, toujours rares, exprimées par Villiers de l'Isle-Adam dans
+son oeuvre. Sans aller jusqu'aux négations pures de Berkeley, qui ne
+sont pourtant que l'extrême logique de l'idéalisme subjectif, il
+recevait, dans sa conception de la vie, sur le même plan, l'Intérieur et
+l'Extérieur, l'Esprit et la Matière, avec une très visible tendance à
+donner au premier terme la domination sur le second. Jamais la notion de
+<i>progrès</i> ne fut pour lui autre chose qu'un thème à railleries,
+concurremment avec la niaiserie des positivistes humanitaires qui
+enseignent aux générations, mythologie à rebours, que le Paradis
+terrestre, superstition si on lui assigne le passé, devient, si on le
+place dans l'avenir, le seul légitime espoir.</p>
+
+<p>Au contraire, il fait dire à un protagoniste (sans doute Edison), dans
+un court fragment d'un ancien manuscrit de <i>l'Ève future</i>:</p>
+
+<p>«Nous en sommes à l'âge mûr de l'Humanité, voilà tout. A bientôt la
+sénilité de cet étrange polype, sa décrépitude, et, l'évolution
+accomplie, son retour mortel au mystérieux laboratoire où tous les
+<i>Apparaîtres</i> s'élaborent éternellement grâce à ... <i>quelque
+indiscutable Nécessité....</i>»</p>
+
+<p>Et en ce dernier mot Villiers raille jusqu'à sa croyance en Dieu.
+Était-il chrétien? Il le devint à la fin de sa vie: ainsi il connut
+toutes les formes de l'ivresse intellectuelle.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-11.jpg' width='250' height='300'
+alt='L. Tailhade' /></div>
+
+<h2><a name='LAURENT_TAILHADE'></a>LAURENT TAILHADE</h2>
+
+
+<p>L'individualisme, qui nous donne en littérature de si agréables
+corbeilles de fleurs nouvelles, se trouve assez souvent stérilisé par la
+poussée des mauvaises herbes de l'orgueil. On voit des jeunes gens, tout
+enflés d'une infatuation monstrueuse, avouer la volonté de faire non
+seulement leur oeuvre, mais en même temps l'Oeuvre, de produire la fleur
+unique après quoi l'intelligence épuisée devra s'arrêter d'être féconde
+et se recueillir dans le lent et obscur travail de la reconstitution des
+sèves. Il y a même à Paris deux ou trois «machines à gloire» qui
+s'arrogèrent le droit de prononcer seules ce mot qu'elles exilaient du
+dictionnaire. Mais cela est peu important, car l'esprit souffle où il
+veut, et, quand il souffle sous la peau des grenouilles et les rend
+démesurées, c'est pour se distraire, car le monde est triste.</p>
+
+<p>M. Tailhade n'a aucune des tares grotesques de l'orgueil: nul ne fait
+plus simplement un métier plus simple, celui de littérateur. Les Romains
+disaient rhéteur et cela signifiait celui qui parle, celui qui dompte le
+verbe, celui qui assujettit les mots au joug de la pensée et qui sait
+les manier, les exciter, les aiguillonner jusqu'à  leur imposer, à
+l'heure même de sa fantaisie, les travaux les plus rudes, les plus
+dangereux, les plus inédits. Latin de race et de goûts, M. Tailhade a
+droit à ce beau nom de rhéteur dont se choque l'incapacité des cuistres;
+c'est un rhéteur à la Pétrone, également maître dans la prose et dans
+les vers.</p>
+
+<p>Voici, tiré du rare <i>Douzain de Sonnets</i>, l'un d'eux:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>HÉLÈNE (<i>la laboratoire de Faust à Wittemberg</i>)</span></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Des âges évolus j'ai remonté le fleuve</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et, le coeur enivré de sublimes desseins,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Déserté le Hadès et les ombrages saints,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où l'âme d'une paix ineffable s'abreuve.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le Temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères!</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'ombre pâle où les Dieux gisent, ensevelis.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.</span><br /></p>
+
+<p>Ayant écrit cela et <i>Vitraux</i>, poèmes qu'un mysticisme dédaigneux
+pimentait singulièrement, et cette <i>Terre latine</i>, prose d'une si
+émouvante beauté, pages parfaites et uniques, d'une pureté de style
+presque douloureuse, M. Tailhade se rendit tout à coup célèbre et
+redouté par les cruelles et excessives satires qu'il appela, souvenir et
+témoin d'un voyage que nous faisons tous sans fruit, <i>Au pays du Mufle</i>.
+L'ignominie du siècle exaspère le Latin épris de soleil et de parfums,
+de belles phrases et de beaux gestes et pour qui l'argent est de la joie
+qu'on jette, comme des fleurs, sous les pas des femmes, et non de la
+productive graine qu'on enterre pour qu'elle germe. Il s'y montre le
+bourreau hautain des hypocrisies et des avarices, des fausses gloires et
+des vraies turpitudes, de l'argent et du succès, du parvenu de la Bourse
+et du parvenu du feuilleton. Dur et même injuste, il fouaille ses
+propres haines; pour lui, comme pour tous les satiristes, l'ennemi
+particulier devient l'ennemi public, mais quelle belle langue à la fois
+traditionnelle et neuve, et quelle belle insolence:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Ce que j'écris n'est pas pour ces charognes!</span></p>
+
+<p>Les ballades de M. Tailhade ne sont pas davantage destinées à faire
+rêver les belles madames qui s'éventent avec des plumes de paon; il est
+difficile d'en citer même une pleine strophe. Celle-ci n'est pas fort
+méchante:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Se trouvent dans toutes les gares.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>On les offre avec le rôti,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De ces auteurs soyez loti</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>En même temps que de cigares:</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Bourget, Maupassant et Loti</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Se trouvent dans toutes les gares.</span><br /></p>
+
+<p>Ce n'est guère qu'amusant. Le <i>Quatorzain d'Été</i> peut se dire en entier
+et même il est bon de le savoir par coeur, car c'est une merveille de
+subtilité et un petit tableau de genre à soigner et à conserver.
+L'épigraphe, ce vers de Rimbaud, dans les <i>Premières Communions</i>,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle fait la victime et la petite' épouse,</span></p>
+
+<p>donne le ton du cadre:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Certes, monsieur Benoist approuve les gens qui</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ont lu Voltaire et sont aux Jésuites adverses.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il pense. Il est idoine aux longues controverses,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il adsperne le moine et le thériaki.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Même il fut orateur d'une loge écossaise.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Toutefois&mdash;car sa légitime croit en Dieu&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La petite Benoist, voiles blancs, ruban bleu,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Communia. Ça fait qu'on boit maint litre à seize.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Chez le bistro, parmi les bancs empouacrés,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le billard somnolent et les garçons vautrés,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Rougit la pucelette aux gants de filoselle.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Or, Benoist qui s'émèche et tourne au calotin,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Montre quelque plaisir d'avoir vu, ce matin,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'hymen du Fils unique et de sa demoiselle.</span><br /></p>
+
+<p>Ainsi, avec bien moins d'esprit, Sidoine Apollinaire raillait les
+Barbares parmi lesquels la dureté des temps le forçait de vivre et,
+comme l'évêque de Clermont, ce n'est pas en vain que Laurent Tailhade
+les raille et les gouaille, car ses épigrammes dépasseront l'aire du
+temps actuel: en attendant, je le tiens pour une des plus authentiques
+gloires des présentes lettres françaises.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-12.jpg' width='250' height='300'
+alt='J. Renard' /></div>
+
+<h2><a name='JULES_RENARD'></a>JULES RENARD</h2>
+
+
+<p>Un homme se lève de bon matin et s'en va par les chemins creux et par
+les sentiers; il n'a peur ni de la rosée, ni des ronces, ni de la colère
+des branches qui font la haie. Il regarde, il écoute, il flaire, il
+chasse l'oiseau, le vent, la fleur, l'image. Sans hâte, mais anxieux
+pourtant, car elle a l'oreille fine, il cherche la nature qu'il veut
+surprendre au gîte; il la trouve, elle est là: alors, les ramilles
+écartées doucement, il la contemple dans l'ombre bleue de sa retraite
+et, sans l'avoir réveillée, refermant les rideaux, il rentre chez lui.
+Avant de s'endormir, il compte ses images: «dociles elles renaissent au
+gré du souvenir.»</p>
+
+<p>M. Jules Renard s'est donné lui-même ce nom: le chasseur d'images. C'est
+un chasseur singulièrement heureux et privilégié, car, seul, entre tous
+ses confrères, il ne rapporte, bêtes et bestioles, que d'inédites
+proies. Il dédaigne tout le connu, ou l'ignore; sa collection n'est que
+de pièces rares et même uniques, mais qu'il n'a pas le souci de mettre
+sous clef, car elles lui appartiennent tellement qu'un larron les
+déroberait vainement. Une personnalité aussi aiguë, aussi accusée, a
+quelque chose de déconcertant, d'irritant et, selon quelques jaloux,
+d'excessif. «Faites donc comme nous, puisez dans le trésor commun des
+vieilles métaphores accumulées; on va vite, c'est très commode.» Mais M.
+Jules Renard ne tient pas à aller vite. Quoique fort laborieux, il
+produit peu, et surtout peu à la fois, semblable à ces patients
+burineurs qui taillent l'acier avec une lenteur géologique.</p>
+
+<p>Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous
+légua) à  connaître sa famille spirituelle, à  dénombrer ses ancêtres, à
+établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de
+longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un
+instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les
+idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut
+mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des
+originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai
+voulu lui dessiner un beau feuillet de <i>stud-book,</i> mais le singulier
+animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les
+arabesques, que des médaillons vides.</p>
+
+<p>S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire
+(puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin
+nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit
+être, pour l'auteur de <i>l'Êcornifleur</i>, un juste motif de joie et une
+raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation
+posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant
+intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et
+jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules
+tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux
+des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière,
+et cette galère ne lui sera pas volée.</p>
+
+<p>L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont
+la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou
+champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées,
+mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus
+estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi <i>Une Famille
+d'Arbres</i>.</p>
+
+<p>«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les
+rencontre.</p>
+
+<p>«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils
+habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.</p>
+
+<p>«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se
+desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me
+rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.</p>
+
+<p>«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux
+dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans
+jamais s'écarter.</p>
+
+<p>«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu'à
+la chute en poussière.</p>
+
+<p>«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont
+tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent
+s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne
+murmurent que d'accord.</p>
+
+<p>«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre.
+Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce
+qu'il faut savoir:</p>
+
+<p>«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.</p>
+
+<p>«Je sais aussi rester en place.</p>
+
+<p>«Et je sais presque me taire.»</p>
+
+<p>Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère
+d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-13.jpg' width='250' height='300'
+alt='L. Dumur' /></div>
+
+<h2><a name='LOUIS_DUMUR'></a>LOUIS DUMUR</h2>
+
+
+<p>Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle
+difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au
+sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature
+dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de
+ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la
+tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec
+dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres
+affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est
+incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où,
+philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi
+il est bon de sourire.</p>
+
+<p>M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en
+vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume,
+s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que
+toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être
+scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.</p>
+
+<p>Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans,
+ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont
+l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes,
+toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené.
+Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne
+l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus
+extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et
+même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son
+système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le
+résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique
+assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des
+«hexamètres» comme celui-ci.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.</span></p>
+
+<p>C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement
+son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de <i>Rembrandt</i>,
+drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement):
+d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des
+noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de
+choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,&mdash;mais dès
+la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage
+scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle
+progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.</p>
+
+<p>Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite,
+êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste
+debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.</p>
+
+<p>Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la
+main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra,
+avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des
+accessoires de théâtre.</p>
+
+<p>Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre
+natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son
+amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de
+lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un
+impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse
+d'être fort. La <i>Motte de terre</i> explique cela avec lucidité et avec
+force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et
+qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte
+facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à
+l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge
+innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que
+l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au
+cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son
+oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et
+son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. <i>La
+Nébuleuse</i>, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et
+profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus,
+les générations successives des hommes qui se suivent sans se
+comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et
+toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant,
+par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire
+mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles
+étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va
+devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en
+somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes
+années penchées.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les balcons du Ciel en robes surannées.</span></p>
+
+<p>Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes
+humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux
+nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau!
+Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être,
+et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et
+que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit
+distincte et claire entre les autres lueurs!</p>
+
+<p>J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car
+lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une
+idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.</p>
+
+<p>M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à
+idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car <i>Pauline
+ou la Liberté de l'Amour</i> est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent,
+originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-14.jpg' width='250' height='300'
+alt='G. Eekhoud' /></div>
+
+<h2><a name='GEORGES_EEKHOUD'></a>GEORGES EEKHOUD</h2>
+
+
+<p>Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends
+d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie
+qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les
+formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent
+négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de
+généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie
+l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout
+simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire
+des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à
+raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des
+portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule
+matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre
+qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut
+qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu),
+est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or
+le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie
+présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on
+retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres
+d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales,
+leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas
+d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.</p>
+
+<p>M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et
+de sang.</p>
+
+<p>Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout,
+«Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique,
+il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la
+tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de
+certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des
+créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours
+excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des
+lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes
+adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il
+aime tout.</p>
+
+<p>Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les
+nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques
+aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui
+est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales
+comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens,
+allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou
+déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est
+donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race:
+cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans
+les histoires littéraires.</p>
+
+<p><i>Cycle patibulaire</i>, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, <i>Mes
+communions</i>, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud
+où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses
+charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même
+troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont
+pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.</p>
+
+<p>Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des
+étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre;
+mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à
+miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des
+caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie
+essentiellement dramatique.</p>
+
+<p>Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le
+caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa
+vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le
+décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air
+d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la
+logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un
+système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les
+chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de
+la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son
+miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des
+mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet
+art dans les nouvelles de Balzac: <i>El Verdugo</i> n'est qu'une suite de
+revirements, mais trop sommaires: <i>le Coq Rouge</i> de M. Eekhoud, aussi
+dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre
+largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des
+nuées et les vagues lumineuses.</p>
+
+<p>Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire
+appelée simplement <i>Une mauvaise rencontre</i> où l'on voit la
+transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par
+la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du
+verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines
+putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt
+de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs
+convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot
+d'acier qui coupe en deux les cous blancs.</p>
+
+<p>Il y a dans un roman de Balzac<a name='FNanchor_1_1'></a><a href='#Footnote_1_1'><sup>[1]</sup></a> un rapide épisode, et confus, qui
+rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de
+l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un
+chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand
+il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté
+pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la
+conclusion, se retrouve dans <i>A Rebours</i> où des Esseintes agit, mais sur
+un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de
+scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je
+déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère
+ou effraie, est un monstre original et sincère.</p>
+
+<p>Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite
+littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est
+tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends
+ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait
+que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de
+contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la
+calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,&mdash;ou de la
+passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable
+avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de
+mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par
+sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.</p>
+
+<div class="footnote">
+<a name='Footnote_1_1'></a><a href='#FNanchor_1_1'>[1]</a><div class='note'><p> <i>La Femme vertueuse</i>, Paris, 1835.&mdash;Ce titre a disparu
+dans la <i>Comédie Humaine</i>. Balzac modifiait souvent
+ses titres à chaque nouvelle édition.</p></div>
+</div>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-15.jpg' width='250' height='300'
+alt='P. Adam' /></div>
+
+<h2><a name='PAUL_ADAM'></a>PAUL ADAM</h2>
+
+
+<p>L'auteur du <i>Mystère des Foules</i> fait invinciblement songer à Balzac; il
+en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en
+bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où
+nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment
+cyclique; <i>La Force du mal</i> n'est pas plus en germe dans <i>le Thé chez
+Miranda</i> que <i>le Père Goriot</i> dans <i>Jane la Pâle</i> ou <i>le Vicaire des
+Ardennes</i>. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites
+à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle
+qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens
+ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié
+l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de
+la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large
+érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que
+lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance
+des événements.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille
+même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche
+de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup
+de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la
+grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible
+à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient
+servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement
+parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle
+pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public
+que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.</p>
+
+<p>Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je
+n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et
+demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le
+style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant
+générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de
+narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme
+intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus
+ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et
+s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert
+de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que
+ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très
+différents.</p>
+
+<p>D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée,
+pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par
+l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les
+choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à
+travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui
+permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus
+caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de
+donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité,
+d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière;
+dans <i>la Force du Mal</i>, une jeune fille est ainsi posée et si nettement
+sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son
+caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la
+fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de
+sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.</p>
+
+<p>Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et
+fier achèvera à l'état de monuments, <i>l'Époque</i> et <i>les Volontés
+merveilleuses</i>. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au
+moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent
+vers les vastes campagnes de la vie.</p>
+
+<p>Paul Adam est un spectacle magnifique.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-16.jpg' width='250' height='300'
+alt='Lautréamont' /></div>
+
+<h2><a name='LAUTREAMONT'></a>LAUTRÉAMONT</h2>
+
+
+<p>C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un
+génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent
+fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée;
+dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de
+l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé
+en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa
+pulpe, à peine trop mûre.</p>
+
+<p>Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par
+lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à
+Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié
+les <i>Chants, de Maldoror</i> et des <i>Poésies</i>, recueil de pensées et de
+notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là,
+trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu
+aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses
+dédicaces portant des noms demeurés occultes.</p>
+
+<p>Les <i>Chants de Maldoror</i> sont un long poème en prose dont les six
+premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont,
+même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la
+lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,&mdash;et quand elle
+lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les <i>Poésies</i>,
+où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un
+moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus
+lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de
+ses professeurs!</p>
+
+<p>Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de
+génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès
+maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de
+tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature
+admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies,
+moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.</p>
+
+<p>La valeur des <i>Chants de Maldoror</i>, ce n'est pas l'imagination pure qui
+la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des
+visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans
+l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O <i>Nuits</i>
+de Young, s'exclame l'auteur en ses <i>Poésies</i>, que de sommeil vous
+m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques
+de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et
+Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des
+cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et
+le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être
+loin de sa main.</p>
+
+<p>Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par
+la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur
+abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la
+magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que
+nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire
+en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec
+lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan:
+«Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.&mdash;Vieil
+Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de
+tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres
+images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant
+beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence»,
+et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour
+qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité
+homérique: «Les hommes aux épaules étroites.&mdash;Les hommes à la tète
+laide.&mdash;L'homme à la chevelure pouilleuse.&mdash;L'homme à la prunelle de
+jaspe.&mdash;Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence
+magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et
+continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme,
+et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse,
+comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur
+essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de
+leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions
+solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations
+sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases
+imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au
+contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur,
+des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,&mdash;et quel livre,
+écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!</p>
+
+<p>Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont
+et de sa maladie mentale:</p>
+
+<p>«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la
+forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort
+retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas,
+comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son
+ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis
+en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas
+plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre
+pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver
+le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui
+ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et
+quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux,
+est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent
+vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps
+tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de
+lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure
+plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide....
+Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné
+crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les
+maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides,
+pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis!
+Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma
+faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des
+marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en
+partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de
+grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec
+des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de
+derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les
+limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur
+ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi.
+Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple
+habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne
+prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je
+puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon
+corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne
+pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus
+retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort.
+Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»</p>
+
+<p>Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur
+parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et
+Dieu,&mdash;et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont,
+n'est pas un ironiste supérieur<a name='FNanchor_2_2'></a><a href='#Footnote_2_2'><sup>[2]</sup></a>, un homme engagé par un mépris
+précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus
+sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil;
+il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de
+bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces
+pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu
+enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières <i>Poésies</i>:</p>
+
+<p>«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les
+exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les
+abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les
+tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
+insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les
+romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les
+singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de
+quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les
+obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil,
+l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies,
+les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les
+acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les
+épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur
+préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières
+sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les
+exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le
+sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les
+passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les
+odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison
+impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements,
+les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui
+est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux,
+phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
+anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène
+d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement
+taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes
+démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la
+désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les
+cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la
+pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords,
+les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs
+engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés,
+la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées
+comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils,
+les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les
+étouffements, les rages,&mdash;devant ces charniers immondes, que je rougis
+de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et
+nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être
+jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique
+Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et
+que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche
+des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»</p>
+
+<div class="footnote">
+<a name='Footnote_2_2'></a><a href='#FNanchor_2_2'>[2]</a><div class='note'><p> Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te
+désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion
+contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
+deux amis.»</p></div>
+</div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-17.jpg' width='250' height='300'
+alt='T. Corbière' /></div>
+
+<h2><a name='TRISTAN_CORBIERE'></a>TRISTAN CORBIÈRE</h2>
+
+
+<p>Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui,
+non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:</p>
+
+<p>«Bohème de l'Océan&mdash;picaresque et falot&mdash;cassant, concis, cinglant le
+vers à la cravache&mdash;strident comme le cri des mouettes et comme elles
+jamais las&mdash;sans esthétisme&mdash;pas de la poésie et pas du vers, à peine de
+la littérature&mdash;sensuel, il ne montre jamais la chair&mdash;voyou et
+byronien&mdash;toujours le mot net&mdash;il n'est un autre artiste en vers plus
+dégagé que lui du langage poétique&mdash;il a un métier sans intérêt
+plastique&mdash;l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le
+calembour, la fringance, le haché romantique&mdash;il veut être
+indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref,
+déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au
+delà des Pyrénées.»</p>
+
+<p>Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené
+par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier
+des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux
+pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son
+originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint,
+pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il
+débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à
+la Baudelaire.</p>
+
+<p>Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de
+ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu
+de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule
+femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle
+madame».</p>
+
+<p>Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de
+Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit
+vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups
+de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit;
+il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux
+roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse
+la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la
+mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal
+le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.</p>
+
+<p>Parmi les vers jamais ordinaires des <i>Amours jaunes</i>, il y en a beaucoup
+de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un
+air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une
+première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme
+Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et
+indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et
+précieuses exceptions,&mdash;singulières même en une galerie de singularités.</p>
+
+<p>Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier
+éditeur des <i>Amours jaunes</i>:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>PARIS NOCTURNE</span></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la mer;&mdash;calme plat.&mdash;Et la grande marée</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Avec un grondement lointain s'est retirée....</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le flot va revenir se roulant dans son bruit.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le long du ruisseau noir, les poètes pervers</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le champ: pour glaner les impures charpies</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>S'abat le vol tournant des hideuses harpies;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la mort: la police gît.&mdash;En haut l'amour</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la vie: écoutez, la source vive chante</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'éternelle chanson sur la tête gluante</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.</span><br /></p>
+
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>PARIS DIURNE</span></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Immense casserole où le bon Dieu fait cuire</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les laridons en cercle attendent près du four,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>On entend vaguement la chair rance bruire,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le marmiteux grelotte en attendant son tour.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde?</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>A nous le pot au noir qui froidit sans lumière.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.</span><br /></p>
+
+<p>Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine
+en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier
+maritime Edouard Corbière, l'auteur du <i>Négrier</i> dont le violent amour
+pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce <i>Négrier</i>,
+par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est
+un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la
+première partie, intitulé <i>Prisons d&quot;Angleterre</i> (les Pontons), renferme
+les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours
+des <i>corvettes</i> avec les <i>forts-à-bras,</i>&mdash;en un lieu, dit l'auteur, où,
+pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un
+esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du
+talent et une nervosité plus aiguë,&mdash;vous avez Tristan Corbière.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-18.jpg' width='250' height='300'
+alt='A. Rimbaud' /></div>
+
+<h2><a name='ARTHUR_RIMBAUD'></a>ARTHUR RIMBAUD</h2>
+
+
+<p>Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et,
+dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable
+voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en
+Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara,
+Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans
+l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset,
+entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de
+Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se
+livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce
+qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie
+violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la
+poésie. Aucune des pièces authentiques du <i>Reliquaire</i> ne semble plus
+récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin
+de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge
+de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre
+demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur,
+bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille,
+nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui
+intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui
+donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant
+un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge
+à onze heures du soir. <i>Les Pauvres à l'église, les Premières
+Communions</i> sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème.
+<i>Les Assis et le Bateau ivre</i>, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne
+déteste ni <i>Oraison du soir</i> ni <i>les Chercheuses de Poux</i>. C'était
+quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il
+était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de
+locution usuelle:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Avec l'assentiment des grands héliotropes.</span></p>
+
+<p>Des strophes du <i>Bateau ivre</i> sont de la vraie et de la grande poésie:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et dès lors je me suis baigné dans le poème</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De la mer, infusé d'astres et latescent,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dévorant les azurs verts où, flottaison blême</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et ravie, un noyé pensif parfois descend,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où, teignant tout à coup les bleuités, délires</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et rythmes lents sous les rutilements du jour,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Fermentent les rousseurs amères de l'amour.</span><br /></p>
+
+<p>Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure
+et il y a dans <i>les Illuminations</i> de merveilleuses danses du ventre.</p>
+
+<p>Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie
+<i>vita abscondita</i>; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en
+apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris
+d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison
+publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir
+été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient
+crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de
+l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle
+tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans
+une situation très particulière le besoin occasionne une minute
+d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait
+vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment
+comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu
+être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui
+n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de
+troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une
+tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de
+sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre,
+l'irrémédiable infamie.»</p>
+
+<p>Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous
+les droits, a droit à toutes les absolutions.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 3em;'>... Qui sait si le génie</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>N'est pas une de vos vertus,</span><br /></p>
+
+<p>monstres, que vous ayez nom Rimbaud,&mdash;ou Verlaine?</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-19.jpg' width='250' height='300'
+alt='F. Poictevin' /></div>
+
+<h2><a name='FRANCIS_POICTEVIN'></a>FRANCIS POICTEVIN</h2>
+
+
+<p>Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie,
+c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né
+romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive,
+qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que
+seule importe «la manière de dire».</p>
+
+<p>Je me souviens de quelque chose dans ce goùt rapporté par M. Sarcey, à
+propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il
+n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile
+de persuader à de certains vieillards&mdash;vieux ou jeunes&mdash;qu'il n'y a pas
+de <i>sujets</i>; il n'y a, en littérature, qu'un <i>sujet</i>, celui qui écrit,
+et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir
+aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust
+interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous,
+mamelles?»</p>
+
+<p>L'auteur de <i>Tout Bas</i> et de <i>Presque</i> aurait pu, tout comme un autre,
+agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des
+chapitres coupés au hasard du tranche&mdash;lignes, insinuer en de
+faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire
+exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église
+connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du
+Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de
+l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une
+popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi
+estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus
+et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours
+excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du
+style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances
+d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la
+froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à
+coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui
+reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart
+des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de
+<i>Tout Bas</i> oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il
+emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses
+poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue
+byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu
+d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel
+qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines
+fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent
+vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour
+les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le
+Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages
+de <i>Presque</i>, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature
+pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de
+protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du <i>Recordare sancta
+crucis</i>, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la
+plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes
+les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de
+la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures.
+Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la
+parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.»
+M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que
+chanta saint Bonaventure,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>(Crux deliciarum hortus</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>In quo florent omnia....)</span><br /></p>
+
+<p>et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de
+sang,&mdash;le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux
+cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va,
+vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des
+grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière
+intérieure, <i>claritas caritas</i>».</p>
+
+<p>C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore
+que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant
+de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une
+éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.</p>
+
+<p>Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre
+vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,&mdash;et la
+trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien
+est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs
+aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M.
+Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une
+illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie
+de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende
+plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment
+revenue?»</p>
+
+<p>Oui, que c'est subtil!&mdash;et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?</p>
+
+<p>Hélas! cela lui est défendu,&mdash;parce qu'il est un mystique, parce qu'il
+sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce
+que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle
+en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il
+n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression
+vraie, la seule, la très rare, l'inédite!</p>
+
+<p>Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,&mdash;et même les
+mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations
+neuves,&mdash;et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de
+demi-lettrés.</p>
+
+<p>Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture,
+M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation.
+Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable:
+il inventa le mysticisme du style.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-20.jpg' width='250' height='300'
+alt='A. Gide' /></div>
+
+<h2><a name='ANDRE_GIDE'></a>ANDRÉ GIDE</h2>
+
+
+<p>J'écrivais en 1891, à propos des <i>Cahiers d'André Walter</i>, oeuvre
+anonyme, ces notes: «&mdash;Le journal est une forme de littérature bonne et
+la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de
+Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un
+billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent,
+s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir,
+il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve
+de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par
+d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces
+sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se
+multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa
+propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse
+redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les
+apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces
+cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de
+Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la
+pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris
+qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société,
+l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à
+tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète
+singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La
+théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas
+médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion,
+s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original,
+érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la
+condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment,
+d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume
+assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est
+tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher&mdash;et qu'on passe.»</p>
+
+<p>Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement
+porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est
+devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux
+lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes
+visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont
+proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour
+qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite
+la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à
+l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être
+singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare
+pour qu'on en parle.</p>
+
+<p>Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire
+en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre
+humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de
+Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la
+grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est
+pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment,
+ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les
+hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui
+ne vaut pas la peine d'être pensé.</p>
+
+<p>Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie,
+n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au
+genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la
+supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit
+nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se
+connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les
+hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce
+degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,&mdash;tandis
+que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.</p>
+
+<p>Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de
+l'âme,&mdash;et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares
+auquel appartient M. André Gide.</p>
+
+<p>Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le
+font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les
+approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans
+le cercle bref des fraternités idéales;&mdash;ou, quand la foule veut bien
+admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur
+gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque,
+comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.</p>
+
+<p>Mais tout cela est raconté dans <i>Paludes</i>, histoire, comme on sait, «des
+animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue à
+force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier
+que dans le <i>Voyage d'Urien</i>, un peu de l'histoire ingénue d'une âme
+très compliquée, très intellectuelle et très originale.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-21.jpg' width='250' height='300'
+alt='P. Louys' /></div>
+
+<h2><a name='PIERRE_LOUYS'></a>PIERRE LOUYS</h2>
+
+
+<p>Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme
+sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de
+ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les
+laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser
+l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat,
+jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus
+curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se
+donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation
+fameuse, l'<i>Aphrodite</i> de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans
+doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres
+revendications du romanesque sexuel.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou
+vieux, un roman historique, tel que <i>Salammbô</i> ou même <i>Thaïs</i>. La
+parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs
+alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de
+costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de
+ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du
+xviii<sup>e</sup> siècle, que le paravent brodé d'hiératiques
+phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des
+désirs d'un incontestable aujourd'hui.</p>
+
+<p>Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est
+à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être
+proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la
+tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas
+de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si
+peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les
+villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et
+Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe
+hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses
+insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas
+tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se
+modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir
+et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos
+hypocrisies. <i>Aphrodite</i> a signalé par sa vogue le retour possible à des
+moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la
+valeur d'un contrepoison.</p>
+
+<p>Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes,
+toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si
+vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent
+les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par
+une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le
+dégoût et la mort.</p>
+
+<p>M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait
+logiquement à la mort: <i>Aphrodite</i> se clôt par une scène de mort, par
+des funérailles.</p>
+
+<p>C'est la fin d'<i>Atala</i> (Châteaubriand plane invisible sur toute notre
+littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec
+tendresse,&mdash;si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la
+beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent
+lentement dans la nuit.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-22.jpg' width='250' height='300'
+alt='Rachilde' /></div>
+
+<h2><a name='RACHILDE'></a>RACHILDE</h2>
+
+
+<p>La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées
+pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire
+Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle,
+avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis
+que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de
+s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la
+littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la
+littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la
+seule <i>Lady Roxana</i> que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce
+n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se
+penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et
+non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent
+ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes
+pensent au dieu inconnu qui lit&mdash;peut-être&mdash;par dessus leur épaule.
+Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au
+premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes
+les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes
+sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles
+des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a
+produites.</p>
+
+<p>L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il
+faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger
+comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque
+d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de
+l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.</p>
+
+<p>Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur,
+les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont
+faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,&mdash;et leurs rêves
+les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se
+trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus
+sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente
+contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme
+vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes
+d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de
+ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et
+les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que
+par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances
+à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés
+imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées
+pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus
+facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de
+nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes
+l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs
+s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures,
+n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement
+intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.</p>
+
+<p>Tout cela donc étant admis et admis aussi que si <i>l'Animale</i> est le
+livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), <i>le
+Démon de l'Absurde</i> est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour
+le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes
+pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme
+un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme <i>la
+Panthère</i> ou <i>les Vendanges de Sodome</i> montrent qu'une femme peut avoir
+des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des
+coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec
+rien qu'une idée et des mots, créer.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-23.jpg' width='250' height='300'
+alt='J.-K. Huysmans' /></div>
+
+<h2><a name='J_K_HUYSMANS'></a>J.-K. HUYSMANS</h2>
+
+
+<p>«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
+défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
+opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
+Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
+des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
+gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
+des Vierges.»</p>
+
+<p>L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait,
+devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même
+ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire
+soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là, en effet,
+surgissait l'inattendu <i>A Rebours</i> qui fut, non le point de départ, mais
+la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de
+faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que
+de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation
+intérieure. <i>En Rade</i> développa encore ce système dont la fécondité est
+illimitée&mdash;tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile
+encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer&mdash;système de la plus
+stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans
+forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie
+campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien».</p>
+
+<p>L'architecture de <i>Là-Bas</i> est érigée sur un plan analogue, mais la
+liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet,
+qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en
+son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur,
+n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni
+la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou
+inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués,
+pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la
+marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire
+plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget,
+nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la
+tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois
+nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler
+de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré,
+quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis
+est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très
+rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez
+forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore
+avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des
+adultères.</p>
+
+<p>D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes
+qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles
+orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes
+personnelles. M.Huysmans est de ceux-là: il ne fait plus de romans, il
+fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je
+crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore
+sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile à
+expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours
+immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle
+les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait
+voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient
+inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi
+qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des
+malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne
+semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration
+génésique rapportés dans <i>Là-Bas</i> soient bien alléchants pour la
+simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou
+l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou
+même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point
+de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au
+contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter
+les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les
+mystiques, c'est la joie de vivre.</p>
+
+<p>Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des
+éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de
+nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les
+sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses
+poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des
+âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui
+faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule
+pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête.
+M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après
+les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il
+a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus
+effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à
+l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.</p>
+
+<p>Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même
+et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout
+fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles
+conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti&mdash;au mysticisme, et
+écrivit <i>En Route</i>, ce livre pareil à  une statue de pierre qui tout à
+coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu
+dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes,
+comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil
+que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être
+dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les
+mailles mêmes du <i>credo-quia-absurdum,</i>&mdash;victime heureuse de sa
+curiosité.</p>
+
+<p>Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes,
+il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale».
+Là, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir.
+Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard
+aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque
+dans les replis des visages, des rosaces et des masques.</p>
+
+<p>Huysmans est un oeil.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-24.jpg' width='250' height='300'
+alt='J. Laforgue' /></div>
+
+<h2><a name='JULES_LAFORGUE'></a>JULES LAFORGUE</h2>
+
+
+<p>Il y a dans les <i>Fleurs de bonne Volonté</i> une petite complainte, comme
+d'autres, appelée <i>Dimanches</i>:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve....</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Le fleuve a son repos dominical;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pas un chaland, en amont, en aval.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Les vêpres carillonnent sur la ville,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les berges sont désertes, sans une île.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Passe un pensionnat, ô pauvres chairs!</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Une qui n'a ni manchon ni fourrure</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Fait tout en gris une bien pauvre figure;</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et la voilà qui s'échappe des rangs</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Elle va se jeter dans le fleuve.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....</span><br /></p>
+
+<p>Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de
+Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé.</p>
+
+<p>C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions
+importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie,
+d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de
+connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les
+littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les
+dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était
+le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures
+infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles
+et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il
+mourut de froid, un jour de neige.</p>
+
+<p>C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un
+oratorio achevé dans le silence.</p>
+
+<p>De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de
+naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée,
+&mdash;mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de
+coeur,&mdash;adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de
+sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;&mdash;mais beaucoup ont la
+beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des
+pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Noire bise, averse glapissante</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et fleuve noir, et maisons closes....</span><br /></p>
+
+<p>ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels:
+l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle
+semble rêvée et avouée pour la première fois<a name='FNanchor_3_3'></a><a href='#Footnote_3_3'><sup>[3]</sup></a>. Et je songe que ce
+qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir
+fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de
+chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide
+qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions
+comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous
+réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de
+botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de
+sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le
+monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux
+ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis:
+il mourut comme allaient naître ses <i>Moralités Légendaires,</i> mais
+offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques
+bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de
+gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et
+créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue,
+et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare)
+qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans
+la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les
+grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent
+ironique venu de plus loin que le pôle.</p>
+
+<p>Sur un exemplaire de <i>l'Imitation de Notre-Dame la Lune</i>, offert à M.
+Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue
+écrivait: «Ceci n'est qu'un <i>intermezzo</i>. Attendez donc encore, je vous
+prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;&mdash;mais il était de
+ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles
+insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre
+chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue
+n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.</p>
+
+<div class="footnote">
+<a name='Footnote_3_3'></a><a href='#FNanchor_3_3'>[3]</a><div class='note'><p> On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente
+et de si profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair.</p></div>
+</div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class= "figcenter">
+<img src='./images/masques1-25.jpg' width='250' height='300'
+alt='J. Moréas' /></div>
+
+<h2><a name='JEAN_MOREAS'></a>JEAN MORÉAS</h2>
+
+
+<p>M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Tout un silence d'or vibrant s'est abattu,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Près des sources que des satyres ont troublées,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Claire merveille éclose au profond des vallées,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où tu as su trouver pour ton sang amoureux</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La douceur d'habiter un séjour odoreux</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De roses dont les dieux sylvains te font des armes.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Là tu vas composant ces beaux livres, honneur</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Du langage français et de la noble Athènes.</span><br /></p>
+
+<p>Ces vers sont <i>romans</i>, c'est-à-dire d'un poète pour qui toute la
+période romantique n'est qu'une nuit de sabbat où s'agitent de sonores
+et vains gnomes, d'un poète (celui-ci a du talent) qui concentre tout
+son effort à imiter les Grecs d'anthologie à travers Ronsard et à
+dérober à Ronsard le secret de sa phrase laborieuse, de ses épithètes
+botaniques et de son rythme malingre. Quant à ce qu'il y a d'exquis en
+Ronsard, comme ce peu a passé dans la tradition et dans les mémoires,
+l'École romane le doit négliger sous peine d'avoir perdu bientôt ce qui
+seul fait son originalité. Il y a on ne sait quoi de provincial, de pas
+au courant de la vie, de retardataire dans ce souci d'imitation et de
+restauration. Quelque part, M. Moréas chante la louange</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>De ce Sophocle, honneur de la Ferté-Milon,<a name='FNanchor_4_4'></a><a href='#Footnote_4_4'><sup>[4]</sup></a></span></p>
+
+<p>et c'est bien cela: l'École romane a toujours l'air d'arriver de la
+Ferté-Milon.</p>
+
+<p>Mais Jean Moréas, qui a rencontré ses amis en chemin, parti de plus loin,
+s'annonce plus fièrement.</p>
+
+<p>Venu à Paris comme tout autre étudiant valaque ou levantin, et déjà
+plein d'amour pour la langue française, M. Moréas se mit à l'école des
+vieux poètes et fréquenta, jusqu'à Jacot de Forest et jusqu'à Benoît de
+Sainte-Maure. Il voulut faire le chemin auquel devrait se vouer tout
+jeune sage ambitieux de devenir un bon harpeur; il jura d'accomplir le
+plein pèlerinage: à cette heure, parti de la <i>Chanson de Saint-Léger,</i>
+il en est, dit-on, arrivé au xvii<sup>e</sup> siècle, et cela
+en moins de dix années: ce n'est pas si décourageant qu'on l'a cru. Et
+maintenant que les textes se font plus familiers, la route s'abrège:
+d'ici peu de haltes, M. Moréas campera sous le vieux chêne Hugo et, s'il
+persévère, nous le verrons atteindre le but de son voyage, qui est, sans
+doute, de se rejoindre lui-même. Alors, rejetant le bâton souvent
+changé, coupé en des taillis si divers, il s'appuiera sur son propre
+génie et nous le pourrons juger, si cela nous amuse, avec une certaine
+sécurité.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il faut dire aujourd'hui, c'est que M. Moréas aime
+passionnément la langue et la poésie françaises et que les deux soeurs
+au coeur hautain lui ont plus d'une fois souri, contentes de voir sur
+leurs pas un pèlerin si patient et un chevalier armé de tant de bonne
+volonté.</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Cavalcando l'altrjer per un cammino,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pensoso dell' andar che mi sgradia,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Trovai Amor in mezzo della via</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>In abito legger di pellegrino.</span><br /></p>
+
+<p>Ainsi s'en va M. Moréas, tout attentif, tout amoureux et «en habit léger
+de pèlerin». Lorsqu'il appela un de ses poèmes <i>le Pèlerin passionné</i>,
+il donna de lui-même, et de son rôle, et de ses jeux parmi nous, une
+idée excellente et d'un symbolisme très raisonnable.</p>
+
+<p>Il y a de belles choses dans ce <i>Pèlerin</i>, il y en a de belles dans <i>les
+Syrtes</i>, il y en a d'admirables ou de délicieuses et que (pour ma part)
+je relirai toujours avec joie, dans <i>les Cantilènes,</i> mais puisque M.
+Moréas, ayant changé de manière, répudie ces primitives oeuvres, je
+n'insisterai pas. Il reste <i>Ériphyle</i>, mince recueil fait d'un poème et
+de quatre «sylves», le tout dans le goùt de la Renaissance et destiné à
+être le cahier d'exemples où les jeunes «Romans», aiguillonnés aussi par
+les invectives un peu intempérantes de M. Charles Maurras, doivent
+étudier l'art classique de faire difficilement des vers faciles. En
+voici une page:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Astre brillant, Phébé aux ailes étendues,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>O flamme de la nuit qui croîs et diminues,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Favorise la route et les sombres forêts</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Où mon ami errant porte ses pas discrets!</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans la grotte au vain bruit dont l'entrée est tout lierre,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Sur la roche pointue aux chèvres familière,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur le lac, sur l'étang, sur leurs tranquilles eaux,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les bords émaillés où plaignent les roseaux,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans le cristal rompu des ruisselets obliques,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Il aime à voir trembler tes feux mélancoliques.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>............................................................</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Phébé, ô Cynthia, dés sa saison première,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Mon ami fut épris de ta belle lumière;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans leur cercle observant tes visages divers,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sous ta douce influence il composait ses vers.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Par dessus Nice, Eryx, Seyre et la sablonneuse</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ioclos, le Tmolus et la grande Epidaure,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et la verte Cydon, sa piété honore</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Ce rocher de Latmos où tu fus amoureuse.</span><br /></p>
+
+<p>M. Moréas a beau, comme sa Phébé, prendre des visages divers et même
+couvrir sa face de masques, on le reconnaît toujours entre ses frères:
+c'est un poète.</p>
+
+<div class="footnote">
+<a name='Footnote_4_4'></a><a href='#FNanchor_4_4'>[4]</a><div class='note'><p> Après avoir compulsé des dictionnaires et des manuels, je
+ne voyais de possibles Sophocles que les deux Robert Garnier, nés à la
+Ferté-Bernard, quand je songeai à Racine. M. Moréas ne comprendra jamais
+combien il est ridicule d'appeler Racine le Sophocle de la Ferté-Milon.</p></div>
+</div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-26.jpg' width='250' height='300'
+alt='S. Merrill' /></div>
+
+<h2><a name='STUART_MERRILL'></a>STUART MERRILL</h2>
+
+
+<p>La logique d'un amateur de littérature est blessée s'il découvre que ses
+admirations ne concordent pas avec celles du public, mais il n'est pas
+surpris, il sait qu'il y a des élus de la dernière heure. L'attitude du
+public est moins bénigne lorsqu'on l'entretient du désaccord qui
+s'observe entre lui, public, maître obscur des gloires, et l'opinion du
+petit nombre oligarchique: habitué à accoupler ces deux idées, renommée
+et talent, il montre de la répugnance à les disjoindre; il n'admet pas,
+car il a un sens secret de la justice ou de la logique, qu'un auteur
+illustre ne le soit, que par hasard, ou qu'un auteur obscur mérite la
+lumière. Il y a là un malentendu, vieux sans doute des six mille ans
+d'âge que La Bruyère donnait à la pensée humaine; et, ce malentendu,
+basé sur un raisonnement très logique et très solide, nargue du haut de
+son socle tous les essais de conciliation. Pour en finir, il faut se
+borner à de timides insinuations philosophiques et demander si vraiment
+nous connaissons la «chose en soi», s'il n'y a pas une certaine petite
+différence inévitable entre l'objet de la connaissance et la
+connaissance de l'objet? Sur ce terrain-là, comme on se comprendra
+moins, l'accord sera plus facile et ensuite l'on admettra volontiers la
+légitime différence des opinions, puisqu'il s'agit non de capter la
+Vérité&mdash;ce reflet de lune dans un puits,&mdash;mais de mesurer par
+approximation, comme on fait pour les étoiles, la distance ou la
+différence qu'il y a entre le génie d'un poète et l'idée que nous en
+avons.</p>
+
+<p>S'il fallait, ce qui est bien inutile, s'exprimer plus clairement, on
+dirait que, de l'avis de quelques-uns, qui en valent peut-être beaucoup
+d'autres, toute l'histoire littéraire n'est, rédigée par des professeurs
+selon des vues éducatives, qu'un amas de jugements presque tous à casser
+et que, en particulier, les histoires de la littérature française ne
+sont que le banal catalogue des applaudissements et des couronnes échus
+aux plus habiles ou aux plus heureux. Il est peut-être temps d'adopter
+une autre méthode et de donner, parmi les gens célèbres, une place à
+ceux qui auraient pu l'être&mdash;si la neige n'était tombée le jour qu'ils
+publièrent la gloire du printemps nouveau.</p>
+
+<p>M. Stuart Merrill et M. Saint-Pol-Roux sont de ceux que la neige
+contraria. Si le public connaît leurs noms moins que tels autres, ce
+n'est pas qu'ils aient moins de mérite, c'est qu'ils eurent moins de
+bonheur.</p>
+
+<p>Le poète des <i>Fastes</i> dit, par le choix seul de ce mot, la belle
+franchise d'une âme riche et d'un talent généreux. Ses vers, un peu
+dorés, un peu bruyants, éclatent et sonnent vraiment pour des jours de
+fête et de fastueuses parades, et quand les jeux du soleil s'éteignent,
+voici des torches allumées dans la nuit pour éclairer le somptueux
+cortège des femmes surnaturelles. Femmes ou poèmes, elles sont parées,
+sans doute, de trop de bagues et de trop de rubacelles et leurs robes
+sont brodées de trop d'or; ce sont des courtisanes royales plutôt que
+des princesses, mais on aime leurs yeux cruels et leurs cheveux roux.</p>
+
+<p>Après de si éclatantes trompettes, les <i>Petits Poèmes d'Automne</i>, le
+bruit du rouet, un son de cloche, un air de flûte dans un ton de clair
+de lune: c'est l'assoupissement et le rêve attristé par le silence des
+choses et l'incertitude des heures:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est le vent d'automne dans l'allée,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Soeur, écoute, et la chute sur l'eau</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Des feuilles du saule et du bouleau,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et c'est le givre dans la vallée,</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Dénoue&mdash;il est l'heure&mdash;tes cheveux</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Plus blonds que le chanvre que tu files....</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et viens, pareille à ces châtelaines</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dolentes à qui tu fais songer,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans le silence où meurt ton léger</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Rouet, ô ma soeur des marjolaines!</span><br /></p>
+
+<p>Et ainsi, en M. Stuart Merrill on découvre le contraste et la lutte d'un
+tempérament fougueux et d'un coeur très doux, et selon que l'emporte
+l'une des deux natures, on entend la violence des cuivres ou le murmure
+des violes. Pareillement sa technique oscille, des <i>Gammes</i> à ses
+derniers poèmes, de la raideur parnassienne au <i>verso suelto</i> des
+nouvelles écoles et que seuls n'admettent pas encore les sénateurs de
+l'art. Le vers libre, qui favorise les talents originaux et qui est
+l'écueil des autres, devait séduire un poète aussi bien doué et une
+intelligence aussi novatrice; voici comment il le comprend:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Venez avec des couronnes de primevères dans vos mains</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>O fillettes qui pleurez la soeur morte à l'aurore.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les cloches de la vallée sonnent la fin d'un sort,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>l'on voit luire des pelles au soleil du matin.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Venez avec des corbeilles de violettes, ô fillettes</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui hésitez un peu dans le chemin des hêtres,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Par crainte des paroles solennelles du prêtre.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Venez, le ciel est tour sonore d'invisibles alouettes....</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>C'est la fête de la mort, et l'on dirait dimanche,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Tant les cloches sonnent, douces au fond de la vallée;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les garçons se sont cachés dans les petites allées;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Vous seules devez prier au pied de la tombe blanche....</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Quelque année, les garçons qui se cachent aujourd'hui</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Viendront vous dire à toutes la douce douleur d'aimer,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et l'on vous entendra, autour du mât de mai,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Chanter des rondes d'enfance pour saluer la nuit.</span><br /></p>
+
+<p>M. Stuart Merrill ne s'est pas embarqué en vain, le jour qu'il voulut
+traverser les Atlantiques, pour venir courtiser la fière poésie
+française et lui planter une fleur dans les cheveux.</p>
+
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-27.jpg' width='250' height='300'
+alt='Saint-Pol-Roux' /></div>
+
+<h2><a name='SAINT_POL_ROUX'></a>SAINT-POL-ROUX</h2>
+
+
+<p>L'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de
+métaphores. Pour trouver des expressions nouvelles, M. Huysmans
+matérialise le spirituel et l'intellectuel, ce qui donne à son style une
+précision un peu lourde et une clarté assez factice: des <i>âmes cariées</i>
+(comme des dents) et des <i>coeurs lézardés</i> (comme un vieux mur); c'est
+pittoresque et rien de plus. Le procédé inverse est plus conforme au
+vieux goût des hommes de prêter aux choses de vagues sentiments et une
+obscure conscience; il reste fidèle à la tradition panthéiste et
+animiste, sans laquelle il n'y aurait de possible ni art ni poésie:
+c'est la profonde source où viennent se remplir toutes les autres, eau
+pure que le moindre soleil transforme en pierreries vivantes comme les
+colliers des fées. D'autres «métaphoristes», tel M. Jules Renard, se
+risquent à chercher l'image soit dans une vision réformatrice, un détail
+séparé de l'ensemble devenant la chose même, soit dans une transposition
+et une exagération des métaphores en usage<a name='FNanchor_5_5'></a><a href='#Footnote_5_5'><sup>[5]</sup></a>; enfin, il y a la méthode
+analogique selon laquelle, sans que nous y coopérions volontairement, se
+modifie chaque jour la signification des mots usuels. M. Saint-Pol-Roux
+amalgame tous ces procédés et les fait tous concourir à la fabrication
+d'images qui, si elles sont toutes nouvelles, ne sont pas toutes belles.
+On en dresserait un catalogue ou un dictionnaire:</p>
+
+<pre>
+ Sage-femme de la lumière <i>veut dire</i>: le coq.
+ Lendemain de chenille en
+ tenue de bal.......... -- papillon.
+ Péché-qui-tette......... -- enfant naturel.
+ Quenouille vivante...... -- mouton.
+ La nageoire des charrues -- le soc.
+ Guêpe au dard de fouet.. -- la diligence.
+ Mamelle de cristal...... -- une carafe.
+ Le crabe des mains...... -- main ouverte.
+ Lettre de faire part.... -- une pie.
+ Cimetière qui a des ailes. -- un vol de corbeaux.
+ Romance pour narine..... -- le parfum des fleurs.
+ Le ver à soie des cheminées -- ?
+ Apprivoiser la mâchoire
+ cariée de bémols d'une
+ tarasque moderne...... -- jouer du piano.
+ Hargneuse breloque du
+ portail............... -- chien de garde.
+ Limousine blasphémante. -- roulier.
+ Psalmodier l'alexandrin de
+ bronze................ -- sonner minuit.
+ Cognac du père Adam..... -- le grand air pur.
+ L'imagerie qui ne se voit
+ que les yeux clos..... -- les rêves.
+ L'oméga................. -- <i>en grec πυγή</i>
+ Feuilles de salade vivante. -- les grenouilles.
+ Les bavard s vertes..... -- les grenouilles.
+ Coquelicot sonore....... -- chant du coq.
+</pre>
+
+<p>Le plus distrait, ayant lu cette liste jugera que M. Saint-Pol-Roux est
+doué d'une imagination et d'un mauvais goût également exubérants. Si
+toutes ces images, dont quelques-unes sont ingénieuses, se suivaient à
+la file vers <i>les Reposoirs de la Procession</i> où les mène le poète, la
+lecture d'une telle oeuvre serait difficile et le sourire viendrait trop
+souvent tempérer l'émotion esthétique; mais semées çà et là, elles ne
+font que des taches et ne brisent pas toujours l'harmonie de poèmes
+richement colorés, ingénieux et graves. <i>Le Pèlerinage de Sainte-Anne,</i>
+écrit tout entier en images, est pur de toute souillure et les
+métaphores, comme le voulait Théophile Gautier, s'y déroulent multiples,
+mais logiques et liées entre elles: c'est le type et la merveille du
+poème en prose rythmée et assonnancée. Dans le même tome, le <i>Nocturne</i>
+dédié à M. Huysmans n'est qu'un vain chapelet d'incohérentes
+catachrèses: les idées y sont dévorées par une troupe affreuse de bêtes.
+Mais <i>l'Autopsie de la Vieille fille</i>, malgré une faute de ton, mais
+<i>Calvaire immémorial</i>, mais <i>l'Ame saisissable</i> sont des chefs-d'oeuvre.
+M. Saint-Pol-Roux joue d'une cithare dont les cordes sont parfois trop
+tendues: il suffirait d'un tour de clef pour que nos oreilles soient
+toujours profondément réjouies.</p>
+
+<div class="footnote">
+<a name='Footnote_5_5'></a><a href='#FNanchor_5_5'>[5]</a><div class='note'><p> Dire, par exemple, <i>joue en fruit</i>, parce que l'on dit
+une <i>joue en fleur</i>, pour vermeille. Cf. Alfred Vallette,
+<i>Notes d'esthétique: Jules Renard</i> (Mercure de France,
+t. VIII, p. 161).</p></div>
+</div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-28.jpg' width='250' height='300'
+alt='R. de Montesquiou' /></div>
+
+<h2><a name='ROBERT_DE_MONTESQUIOU'></a>ROBERT DE MONTESQUIOU</h2>
+
+
+<p>Au premier envol de ses <i>Chauves-souris</i> en velours violet, la question
+fut très sérieusement posée de savoir si M. de Montesquiou était un
+poète ou un amateur de poésie et si la vie mondaine se pouvait concilier
+avec le culte des Neuf Soeurs ou de l'une d'elles, car neuf femmes font
+beaucoup de femmes. Mais disserter sur de tels propos, c'est avouer que
+l'on n'est pas familier avec l'opération de logique qui s'appelle la
+dissociation des idées, car il semble de justice élémentaire d'évaluer
+séparément la valeur ou la beauté de l'arbre et de ses fruits, de
+l'homme et de ses oeuvres. Si l'on veut, joyau ou caillou, le livre sera
+jugé en soi, sans souci de la mine, de la carrière ou du torrent dont il
+sort, et le diamant ne changera pas de nom, qu'il vienne du Cap ou de
+Golconde. La vie sociale d'un poète importe aussi peu au critique qu'à
+Polymnie elle-même, qui accueille en son cercle, indifféremment, le
+paysan Burns et le patricien Byron, Villon le coupeur de bourses et
+Frédéric II, le roi: l'armorial de l'Art et celui d'Hozier ne se
+rédigent pas du même style.</p>
+
+<p>Donc nous ne nous inquiéterons pas de démêler le lin de cette quenouille
+ni de rechercher ce que le nom de M. de Montesquiou et son état d'homme
+du monde ont pu ajouter d'illusoire à la renommée du poète.</p>
+
+<p>Le poète, ici, est «une Précieuse».</p>
+
+<p>Vraiment si ridicules ces femmes qui, pour se mettre au ton de plusieurs
+fins et galants poètes, imaginaient de nouvelles façons de dire et, par
+haine du commun, singularisaient leur esprit, leurs costumes et leurs
+gestes? Leur crime, après tout, fut de ne pas vouloir «faire comme tout
+le monde» et il semble qu'elles l'aient assez payé cher, elles&mdash;et toute
+la poésie française qui, pendant un siècle et demi, craignit vraiment
+trop le ridicule. Les poètes sont enfin délivrés de telles affres; tous
+les jours davantage il leur est permis d'avouer toute leur originalité;
+loin de leur défendre de se mettre à nu, la critique les encourage à
+l'habit sommaire et franc du gymnosophiste: seulement quelques-uns le
+portent tatoué.</p>
+
+<p>Et voici enfin la vraie querelle à faire à M. de Montesquiou: son
+originalité est tatouée excessivement. La beauté de cet aède rappelle,
+non sans mélancolie, les figurations compliquées dont se voulaient
+ornementés les anciens chefs australiens, mais en vérité il se pare avec
+un art moins ingénu; il y a même un raffinement singulier dans les
+nuances et dans le dessin et des hardiesses amusantes de ton et de
+lignes. Il réussit l'arabesque mieux que la figure et la sensation mieux
+que la pensée. S'il pense, c'est comme les Japonais, par des signes
+idéographiques:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Poisson, grue, aigle, fleur, bambou qu'un oiseau ploie.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Tortue, iris, pivoine, anémone et moineaux.</span><br /></p>
+
+<p>Il aime ces juxtapositions de mots, et quand il les choisit, comme
+ceux-là, doux et vivants, le paysage qu'il veut s'évoque assez
+agréablement, mais souvent on ne voit, se découpant sur un ciel
+artificiel, que des formes inconnues et dures, des processions de larves
+carnavalesques. Ou bien, femmes, fillettes, oiseaux, ce sont des
+bibelots déformés par une fantaisie trop orientale; bibelots et
+babioles:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Je voudrais que ce vers fût un bibelot d'art.</span></p>
+
+<p>dit l'esthétique de M. de Montesquiou, mais le bibelot n'est qu'une
+chose amusante et fragile à mettre sous une vitrine ou dans une armoire,&mdash;oui,
+plutôt dans une armoire. Alors, allégé de toute cette rocaille,
+de toutes ces laques, de toutes ces pâtes tendres et, comme lui-même le
+dit spirituellement, de tous ces «infusoires d'étagères», le musée du
+poète deviendrait un agréable promenoir, où l'on rêverait avec plaisir
+devant les multiples métamorphoses d'une âme inquiète de donner à la
+beauté une grâce neuve et nuancée. Avec la moitié des <i>Hortensias
+bleus</i>, on ferait un tome, encore très dense, qui serait presque tout
+entier de fine ou de fière ou de douce poésie. L'auteur d'<i>Ancilla</i>, de
+<i>Mortuis ignotis</i> et de <i>Tables vives</i> apparaîtrait ce qu'il est
+vraiment, hors de tout travesti,&mdash;un bon poète.</p>
+
+<p>Voici une partie de <i>Tables vives</i>, dont le titre est obscur, mais dont
+les vers sont de belle clarté, malgré le son trop connu de quelques
+rimes trop parnassiennes et quelques incertitudes verbales:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 3em;'>... Apprenez à l'enfant à prier les flots bleus,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Car c'est le ciel d'en bas dont la nue est l'écume,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Le reflet du soleil qui sur la mer s'allume</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Est plus doux à fixer pour nos yeux nébuleux.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Apprenez à l'enfant à prier le ciel pur,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>C'est l'océan d'en haut dont la vague est nuage.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'ombre d'une tempête abondante en naufrage</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Pour nos coeurs est moins triste à suivre dans l'azur.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Apprenez à l'enfant à prier toutes choses:</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>L'abeille de l'esprit compose un miel de jour</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Sur les vivants <i>ave</i> du rosaire des roses,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Chapelet de parfums aux dizaines d'amour....</span><br /></p>
+
+<p>En somme, M. de Montesquiou existe: hortensia bleu, rose verte ou
+pivoine blanche, il est de ces fleurs qu'on regarde avec curiosité dans
+un parterre, dont on demande le nom et dont on garde le souvenir.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-29.jpg' width='250' height='300'
+alt='G. Kahn' /></div>
+
+<h2><a name='GUSTAVE_KAHN'></a>GUSTAVE KAHN</h2>
+
+
+<p><i>Domaine de Fée</i>, un Cantique des cantiques récité par une voix seule,
+très douce et très amoureuse, dans un décor verlainen,&mdash;ô éternel
+Verlaine!</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O bel avril épanoui,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qu'importe ta chanson franche,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Tes lilas blancs, tes aubépines et l'or fleuri</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De ton soleil par les branches,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Si loin de moi la bien-aimée</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Dans les brumes du nord est restée.</span><br /></p>
+
+<p>Voilà le ton. C'est très simple, très délicat, très pur et parfois
+biblique:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>J'étais allé jusqu'au fond du jardin,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Quand dans la nuit une invisible main</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Me terrassa plus forte que moi&mdash;</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Une voix me dit: C'est pour ta joie.</span><br /></p>
+
+<p><i>Dilectus meus descendit in hortum</i> ... mais ici le poète, aussi chaste,
+est moins sensuel: l'oriental a revêtu comme un surplis une âme
+d'Occident, et s'il cultive encore des lys dans son jardin clos, des
+grands lys blancs, il s'est instruit au plaisir de s'en aller, par de
+secrets sentiers connus des fées «qui rient sans bruit dans la forêt»,
+cueillir les liserons, les genêts,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Et les fleurettes aventurières le long des haies.</span></p>
+
+<p>Ce poème de xxiv feuillets est sans doute le plus délicieux
+livret de vers d'amour qui nous fut donné depuis les <i>Fêtes Galantes</i> et
+avec les <i>Chansons d'amant</i> les seuls vers peut-être de ces dernières
+années où le sentiment ose s'avouer en toute candeur, avec la grâce
+parfaite et touchante de la divine sincérité. S'il reste encore, en
+quelques-unes des pages, un peu de rhétorique, c'est que M. Kahn, même
+aux pieds de la Sulamite, n'a pas renoncé à nous surprendre par une
+adresse toujours neuve de jongleur et de virtuose, et s'il traite
+parfois la langue française en tyran, c'est qu'elle a toujours eu pour
+lui des complaisances d'esclave. Il abuse un peu de son pouvoir, donnant
+à tels mots des significations trop d'à côté, pliant les phrases à une
+syntaxe trop sommaire, mais ce sont de mauvaises habitudes qui ne lui
+sont pas exclusivement personnelles; il n'emprunte à nul sa science du
+rythme et sa maîtrise à manier le vers rénové.</p>
+
+<p>M. Kahn fut-il le premier? A qui doit-on le vers libre? A Rimbaud, dont
+les <i>Illuminations</i> parurent dans la <i>Vogue</i> en 1886, à Laforgue qui à
+la même époque, dans la même préçieuse petite revue&mdash;que dirigeait M.
+Kahn&mdash;publiait <i>Légende</i> et <i>Solo de lune</i>, et, enfin, à M. Kahn
+lui-même; dès lors il écrivait:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Voici l'allégresse des âmes d'automne,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>La ville s'évapore en illusions proches,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Voici se voiler de violet et d'orange les porches</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>De la nuit sans lune</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Princesse, qu'as-tu fait de ta tiare orfévrée?</span><br /></p>
+
+<p>&mdash;, et surtout à Walt Whitman, dont on commençait alors à goûter la
+licence majestueuse.</p>
+
+<p>Cette minuscule <i>Vogue</i>, qui, aujourd'hui, se vend au prix des
+parchemins à miniatures, qu'elle fut lue sous les galeries de l'Odéon,
+et avec quelle joie! par de timides jeunes gens enivrés, de l'odeur de
+nouveau qui sortait des pâles petites pages!</p>
+
+<p>Le dernier recueil de M. Kahn, <i>la Pluie et le Beau temps</i>, n'a pas
+modifié l'opinion que l'on a de son talent et de son originalité: il y
+demeure égal à lui-même avec ses deux tendances, ici moins bien
+d'accord, au sentiment et au pittoresque, très visibles si l'on compare
+avec <i>Image</i>, si dolent cantique,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>O Jésus couronné de ronces,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Qui saigne en tous coeurs meurtris,</span><br /></p>
+
+<p>le <i>Dialogue de Zélande</i>,</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>Bonjour mynher, bonjour myffrau,</span></p>
+
+<p>joli et doux comme telle vieille estampe d'almanach. Voici, dans le ton
+moyen, un lied qui est vraiment sans défaut:</p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage blanc s'est fondue sur la plaine</span><br />
+<span style='margin-left: 4.5em;'>En reflets de sang, en flocons de laine,</span><br />
+<span style='margin-left: 4.5em;'>O bruyères roses, ô ciel couleur de sang.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a pâli sur la plaine,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Et tombent des voiles lents et longs de blanche laine,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyères mauves&mdash;ô ciel couleur de sang.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a crevé sur la plaine,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Les roseaux chantaient doux sous le vent de haine,</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyères rouges&mdash;ô ciel couleur de sang.</span><br /></p>
+
+<p><span style='margin-left: 2.5em;'>L'heure du nuage d'or a passé sur la plaine</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>Éphémèrement: sa splendeur est lointaine.</span><br />
+<span style='margin-left: 2.5em;'>O bruyère d'or&mdash;ô ciel couleur de sang.</span><br /></p>
+
+<p>Des mots, des mots! Sans doute, mais bien choisis et mêlés avec art. M.
+Kahn est avant tout un artiste: il est quelquefois davantage.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="figcenter">
+<img src='./images/masques1-30.jpg' width='250' height='300'
+alt='P. Verlaine' /></div>
+
+<h2><a name='PAUL_VERLAINE'></a>PAUL VERLAINE</h2>
+
+
+<p>M. Gaston Boissier, en couronnant (touchante coutume) un poète
+quinquagénaire, le félicitait de n'avoir, pas innové, d'avoir exprimé
+des idées ordinaires en un style facile, de s'être conformé avec
+scrupule aux lois traditionnelles de la poétique française. Ne
+pourrait-on rédiger une histoire de notre littérature en négligeant les
+novateurs? Ronsard serait remplacé par Ponthus de Thyard, Corneille par
+son frère, Racine par Campistron, Lamartine par M. de Laprade, Victor
+Hugo par M. Ponsard et Verlaine par M. Aicard; ce serait plus
+encourageant, plus académique et peut-être plus mondain, car, en France,
+le génie semble toujours un peu ridicule.</p>
+
+<p>Verlaine est une nature, et tel, indéfinissable. Comme sa vie, les
+rythmes qu'il aime sont des lignes brisées ou enroulées; il acheva de
+désarticuler le vers romantique et, l'ayant rendu informe, l'ayant troué
+et décousu pour y vouloir faire entrer trop de choses, toutes les
+effervescences qui sortaient de son crâne fou, il fut, sans le vouloir,
+un des instigateurs du vers libre. Le vers verlainien à rejets, à
+incidences, à parenthèses, devait naturellement devenir le vers libre;
+en devenant «libre» il n'a fait que régulariser un état.</p>
+
+<p>Sans talent et sans conscience, nul ne représenta sans doute aussi
+divinement que Verlaine le génie pur et simple de l'animal humain sous
+ses deux formes humaines: le don du verbe et le don des larmes.</p>
+
+<p>Quand le don du verbe l'abandonne, et qu'en même temps le don des larmes
+lui est enlevé, il devient ou l'iambiste tapageur et grossier
+d'<i>Invectives</i> ou l'humble et gauche élégiaque de <i>Chansons pour Elle</i>.
+Poète, par ses dons mêmes, voué à ne dire heureusement que l'amour, tous
+les amours, et d'abord celui dont les lèvres ne s'inclinent qu'en rêve
+sur les étoiles de la robe purificatrice, celui qui fit les <i>Amies</i> fit
+des cantiques de mois de Marie: et du même coeur, de la même main, du
+même génie, mais qui les chantera, ô hypocrites! sinon ces mêmes Amies,
+ce jour-là blanches et voilées de blanc?</p>
+
+<p>Avouer ses péchés d'action ou de rêve n'est pas un péché; nulle
+confession publique ne peut scandaliser un homme car tous les hommes
+sont pareils et pareillement tentés; nul ne commet un crime dont son
+frère ne soit capable. C'est pourquoi les journaux pieux ou d'académie
+assumèrent en vain la honte d'avoir injurié Verlaine, encore sous les
+fleurs; le coup de pied du sacristain et celui du cuistre se brisèrent
+sur un socle déjà de granit, pendant que dans sa barbe de marbre,
+Verlaine souriait à l'infini, l'air d'un Faune qui écoute sonner les
+cloches.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name='BIBLIOGRAPHIE'></a>BIBLIOGRAPHIE</h3>
+
+<p>Paul Adam (1862).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Chair molle</i>, 1885;&mdash;<i>Soi,</i> 1886;&mdash;<i>Le Thé che; Miranda</i>,
+ 1886;&mdash;<i>Les Demoiselles Goubert</i>, 1887;&mdash;<i>La Glèbe</i>, 1887;&mdash;<i>Être</i>,
+ 1888;&mdash;<i>En Décor</i>, 1890;&mdash;<i>Essence de Soleil</i>
+ 1890;&mdash;<i>Robes rouges</i>, 1891;&mdash;<i>Le Vice filial</i>, 1892;&mdash;<i>Les Coeurs
+ utiles</i>, 1892;-<i>Princesses Byzantines</i>, 1893;&mdash;<i>Les Images
+ sentimentales,</i> 1893;&mdash;<i>Critique des moeurs</i>, 1893;-<i>Le Conte
+ futur</i>, 1894;&mdash;<i>L'Automne</i>, 1894;&mdash;<i>La Parade amoureuse</i>,
+ 1894;&mdash;<i>Le Mystère des Foules</i>, 1895;&mdash;<i>La Force du mal</i>, 1896;
+ &mdash;<i>Le Cuivre</i>, 1896;&mdash;<i>Les Coeurs nouveaux,</i> 1896.</p></div>
+
+
+<p>Tristan Corbière (1845-1873).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Amours jaunes,</i> 1873; 2<sup>e</sup> éd., 1891.</p></div>
+
+<p>Louis Dumur (1863).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>La Néva</i>, 1890;&mdash;<i>Albert,</i> 1890;&mdash;<i>Lassitudes</i>, 1891;&mdash;<i>La Motte
+ de terre</i>, 1895;&mdash;<i>La Nébuleuse</i>, 1895;&mdash;<i>Rembrandt</i>,
+ 1896;&mdash;<i>Pauline ou la liberté de l'Amour</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Georges Eekhoud (1854).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Kees Doorik</i>, 1882;&mdash;<i>Kermesses</i>, 1883;&mdash;<i>Les Milices de
+ Saint-François,</i> 1886;&mdash;<i>Nouvelles Kermesses</i>, 1887;&mdash;<i>La Nouvelle
+ Carthage</i>, 1888;&mdash;<i>Les Fusillés de Malines</i>, 1891;&mdash;<i>Cycle
+ patibulaire</i>, 1892; 2<sup>e</sup> éd. 1896;&mdash;<i>Au siècle de
+ Shakespeare</i>, 1893;&mdash;<i>Mes Communions</i>, 1895;&mdash;<i>Philaster</i>, 1895.</p></div>
+
+<p>André Gide (1869).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Cahiers d'André Walter,</i> 1891;&mdash;<i>Les Poésies d'André
+ Walter</i>, 1892;&mdash;<i>Le Traité de Narcisse</i>, 1892;&mdash;<i>Le Voyage
+ d'Urien</i>, 1893;&mdash;<i>La Tentative amoureuse,</i> 1894;&mdash;<i>Paludes</i>, 1895.</p></div>
+
+<p>A.-Ferdinand Herold (1865).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>L'Exil de Harini,</i> 1888;&mdash;<i>La Légende de Sainte Liberata</i>, 1889;&mdash;<i>Les
+ Paeans et les Thrènes</i>, 1890;&mdash;<i>La Joie de Maguelonne</i>,
+ 1891;&mdash;<i>Chevaleries sentimentales,</i> 1893;&mdash;<i>Floriane et
+ Persigaitt</i>, 1894&mdash;<i>L'Upanishad du grand Aranyaka</i>,
+ 1894;&mdash;<i>Paphnutius, de Hrotsvitha</i>, 1895;&mdash;<i>L'Anneau de Cakuntald,
+ de Kalidasa</i>, 1896;&mdash;<i>Le Livre de la Naissance, de la Vie et de la
+ Mort de la Bienheureuse Vierge Marie</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>J.-K. Huysmans (1848).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Le Drageoir à épices,</i>
+ 1874,&mdash;<i>Marthe</i>, 1876;&mdash;<i>Les Soeurs Vatard</i>,
+ 1879;&mdash;<i>Croquis Parisiens</i>, 1880;&mdash;<i>En Ménage,</i>
+ 1881;&mdash;<i>A Vau-l'Eau</i>, 1882;&mdash;<i>L'Art
+ moderne</i>, 1883;&mdash;<i>A Rebours</i>, 1884;&mdash;<i>En
+ Rade</i>, 1887;&mdash;<i>Certains</i>, 1889;&mdash;<i>La Bièvre,</i>
+ 1890;&mdash;<i>Là-Bas</i>, 1891;&mdash;<i>En Route</i>, 1895;&mdash;<i>Sac
+ au dos</i> (dans les <i>Soirées de Médan</i>), 1880;&mdash;<i>Pierrot
+ sceptique</i> (avec Léon Hennique), 1881.</p></div>
+
+
+<p>Gustave Kahn (1859).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Palais nomades</i>, 1887;&mdash;<i>Chansons d'amant</i>, 1891;&mdash;<i>Domaine
+ de Fée,</i> 1895;&mdash;<i>La pluie et le beau temps</i>, 1895;&mdash;<i>Le Roi
+ fou</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Jules Laforgue (1860-1887).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Complaintes,</i> 1885;&mdash;<i>L'Imitation de Notre-Dame la Lune,</i>
+1886;&mdash;<i>Le Concile féerique</i>, 1886;&mdash;<i>Moralités légendaires</i>,
+1887;&mdash;<i>Chroniques parisiennes,</i> dans la <i>Revue Indépendante</i>,
+1887;&mdash;<i>Des Fleurs de bonne volonté</i>, dans la <i>Revue Indépendante,</i>
+1888 et <i>Vers inédits</i>, dans la <i>Revue Indépendante,</i>
+1888.&mdash;<i>Fragments inédits</i>, dans <i>Entretiens politiques et
+ littéraires</i>, 1891-1892;&mdash;<i>Revue Blanche</i>, 1894-1896, etc.</p></div>
+
+<p>Comte de Lautréamont (1846-1874).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Chants de Maldoror</i>, chant I<sup>er</sup>,
+1868;&mdash;<i>Poésies</i> (I-II), 1870;&mdash;<i>Les Chants de Maldoror</i> (I-VI),
+ 1874; 2<sup>e</sup> éd. 1890.<br /></p></div>
+
+<p>Pierre Louys (....).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Astarté</i>, 1892;<i>&mdash;Les Poésies de Méléagre</i>, 1893;&mdash;<i>Léda</i>,
+ 1893;&mdash;<i>Chrysis</i>, 1893;&mdash;<i>Scènes de la Vie des Courtisanes, de Lucien,
+I</i>, 1894;&mdash;<i>Ariane</i>, 1894;&mdash;<i>La Maison sur le Nil</i>, 1894;&mdash;<i>Les
+ Chansons de Bilitis,</i> 1894;&mdash;<i>Aphrodite</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Maurice Maeterlinck (1862).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Serres chaudes,</i> 1889;&mdash;<i>La Princesse Maleine</i>, 1889;&mdash;<i>Les
+Aveugles, l'Intruse</i>, 1890;&mdash;<i>L'Ornement des Noces spirituelles, de
+Ruysbroeck</i>, 1891;&mdash;<i>Les Sept Princesses</i>, 1891:&mdash;<i>Pelléas et
+Mélisande,</i> 1892;&mdash;<i>Alladine et Palomides, Intérieur, La Mort de
+Tintagiles</i>, 1894;&mdash;<i>Annabella, de John Ford</i>, 1894:&mdash;<i>Les
+Disciples à Sais et les Fragments de Novalis</i>, 1895;&mdash;<i>Le Trésor
+ des Humbles</i>, 1896;&mdash;<i>Aglavaine et Sélysette</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Stéphane Mallarmé (1842).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Le Corbeau</i> (traduit d'Edgar Poe), 1875;&mdash;<i>La Dernière Mode</i>,
+1875;&mdash;<i>L' Après-midi d'un Faune</i>, 1876;&mdash;<i>Préface</i> à <i>Vathek</i>,
+1876;&mdash;<i>Les Mots anglais</i>, 1877;&mdash;<i>Les Dieux antiques</i>,
+1878;&mdash;<i>Poésies</i> (édition autographe), 1887;&mdash;<i>Les Poèmes d'Edgar
+Poe,</i> 1888;&mdash;<i>Le Ten o'clock de M. Whistler</i>, 1888;&mdash;<i>Pages</i>, 1890
+et 1891;&mdash;<i>Les Miens: Villiers de l'Isle-Adam</i>, 1892;&mdash;<i>Vers et
+prose</i>, 1892;&mdash;<i>La Musique et les Lettres</i>, 1894.</p>
+
+<p><i>Poésies</i> dans: <i>Le Papillon</i>, 1862;&mdash;<i>l'Artiste,</i> 1863;&mdash;<i>Parnasse
+satirique</i>, 1864;&mdash;<i>Parnasse contemporain</i>, 1866, 1869;&mdash;<i>Revue
+critique,</i> 1884;&mdash;<i>Revue Indépendante</i>, 1885, 1887;&mdash;<i>Revue
+Wagnérienne</i>, 1885;&mdash;<i>La Vogue</i>, 1886;&mdash;<i>Les Hommes
+d'aujourd'hui</i>, 1887;&mdash;<i>La Revue Blanche, La Plume</i>, 1889, 1895,
+1896;&mdash;<i>Le Figaro</i>, 1895, 1896;&mdash;<i>Le Chap Book,</i> 1895; etc.</p>
+
+<p><i>Proses</i> dans: <i>l'Artiste</i>, 1863;&mdash;<i>la Saison à Vichy</i>,
+1865,&mdash;<i>Revue des Lettres et des Arts,</i> 1868;&mdash;<i>Journal d'un
+Défenseur de Paris</i>, 1870-71;&mdash;<i>La Patrie</i>, 1871;&mdash;<i>Le National</i>,
+1872;&mdash;<i>La Renaissance</i>, 1872;&mdash;<i>L'Illustration</i>, 1873;&mdash;<i>Revue
+du Monde nouveau</i>, 1874;&mdash;<i>République des Lettres</i>, 1876;&mdash;<i>L'Art
+et la Mode,</i> 1884, 1885;&mdash;<i>Revue Wagnérienne</i>, 1885;&mdash;<i>Gazette
+Letteraria</i>, 1886;&mdash;<i>Les Hommes d'aujourd'hui,</i> 1886;&mdash;<i>Revue
+Indépendante,</i> 1887;&mdash;<i>La Revue Blanche</i>, 1894, 1895, 1896;&mdash;<i>Le
+National Observer</i>, 1894;&mdash;<i>Le Mercure de France</i>, 1894;&mdash;<i>Le Chap
+ Book</i>, 1896; etc.</p></div>
+
+<p>Robert de Montesquiou (....).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Chauves-Souris,</i> 1893;&mdash;<i>Le Chef des Odeurs suaves,</i>
+1894;&mdash;<i>Le Parcours du Rêve au Souvenir</i> 1895;&mdash;<i>Les Hortensias
+ bleus</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Jean Moréas (1856).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Syrtes</i>, 1884;&mdash;<i>Le Thé chez Miranda</i>, 1886;&mdash;<i>Les
+Cantilènes,</i> 1886;&mdash;<i>Les Demoiselles Goubert</i>, 1857;&mdash;<i>Le Pèlerin
+ passionné</i>, 1890;&mdash;<i>Êryphile</i>, 1894.</p></div>
+
+<p>Francis Poictevin (....).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>La Robe du Moine,</i> 1882;&mdash;<i>Ludine</i>, 1883;&mdash;<i>Songes</i>,
+1884;&mdash;<i>Petitau</i>, 1885;&mdash;<i>Seuls</i>, 1887;&mdash;<i>Paysages et Nouveaux
+Songes</i>, 1888;&mdash;<i>Derniers Songes</i>, 1889;&mdash;<i>Double</i>,
+1890;&mdash;<i>Presque</i>, 1891;&mdash;<i>Heures,</i> 1892;&mdash;<i>Tout Bas</i>,
+ 1893;&mdash;<i>Ombres,</i> 1894.</p></div>
+
+<p>Pierre Quillard (1864).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>La Fille aux mains coupées,</i> 1886;&mdash;<i>La Gloire du Verbe</i>,
+1890;&mdash;<i>L'Antre des Nymphes, de Porphyre</i>, 1893;&mdash;<i>Le Livre des
+Mystères, de Jamblique</i>, 1895;&mdash;<i>Lettres rustiques de Claudius
+ Aelianus</i>, 1895.</p></div>
+
+<p>Rachilde (1860).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Monsieur de la Nouveauté,</i> 1880;&mdash;<i>Monsieur Vénus</i>,
+1882;&mdash;<i>Queue de Poisson</i>, 1883;&mdash;<i>Histoires bêtes</i>, 1884;&mdash;<i>Nono,</i>
+1885;&mdash;<i>La Virginité de Diane</i>, 1885;&mdash;<i>A Mort!</i> 1886;&mdash;<i>La
+Marquise de Sade,</i> 1887;&mdash;<i>Le Tiroir de Mimi-Corail</i>, 1887;&mdash;<i>Madame
+Adonis</i>, 1888;&mdash;<i>L'Homme Roux,</i> 1888;&mdash;<i>Le Mordu</i>,
+1889;&mdash;<i>Minette</i>, 1889;&mdash;<i>La Sanglante Ironie</i>, 1891;&mdash;<i>Théâtre</i>,
+1891;&mdash;<i>L'Animale,</i> 1893;&mdash;<i>Le Démon de l'Absurde</i>, 1894;&mdash;<i>La
+ Princesse des Ténèbres</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Henri de Régnier (1864).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Lendemains</i>, 1885;<i>&mdash;Apaisement</i>, 1886;&mdash;<i>Sites</i>,
+1887;&mdash;<i>Épisodes,</i> 1888;&mdash;<i>Poèmes anciens et romanesques</i>, 1890;
+&mdash;<i>Épisodes, Sites et Sonnets</i>, 1891;&mdash;<i>Tel qu'en Songe</i>,
+1892;&mdash;<i>Contes à soi-même</i>, 1893;&mdash;<i>Le Bosquet de Psyché</i>,
+1894;&mdash;<i>Le Trèfle Noir</i>, 1895;&mdash;<i>Aréthuse</i>, 1895;&mdash;<i>Poèmes</i>
+ (1887-1892), 1896.</p></div>
+
+<p>Jules Renard (1864).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Rosés</i>, 1886;&mdash;<i>Crime de Village</i>, 1888;&mdash;<i>Sourires pinces</i>,
+1890.;&mdash;<i>L'Êcornifleur</i>, 1892;&mdash;<i>Coquecigrues</i>, 1893;&mdash;<i>Deux
+Fables sans morale</i>, 1893;&mdash;<i>La Lanterne sourde</i>, 1893;&mdash;<i>Poil de
+Carotte</i>,1894;&mdash;<i>Le Vigneron dans sa vigne</i>, 1895;&mdash;<i>Histoires
+ naturelles</i>, 1896;&mdash;<i>La Maîtresse</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Adolphe Retté (1862).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Cloches en la nuit</i>, 1889;&mdash;<i>Thulé des Brumes</i>, 1892;&mdash;<i>Une
+belle Dame passa</i>, 1893;&mdash;<i>Réflexions sur l'Anarchie</i>, 1894;
+&mdash;<i>Trois Dialogues nocturnes</i>, 1895;&mdash;<i>Paradoxe sur l'amour</i>,
+1895;&mdash;<i>L'Archipel en fleurs,</i> 1895;&mdash;<i>Similitudes</i>, 1896;&mdash;<i>La
+ Forêt bruissante,</i> 1896;&mdash;<i>Propos subversifs</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Arthur Rimbaud (1854-1891).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>La Saison en Enfer</i>, 1873;&mdash;<i>Les Illuminations</i>,
+ 1886;&mdash;<i>Reliquaire,</i> 1891.</p></div>
+
+<p>Saint-Pol-Roux (1861).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>L'Ame noire du Prieur blanc</i>, 1893;&mdash;<i>Épilogue des Saisons
+ Humaines,</i> 1893;&mdash;<i>Les Reposoirs de la Procession</i>, 1, 1893.</p></div>
+
+<p>Albert Samain (1859).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Au Jardin de l'Infante</i>, 1893</p></div>
+
+<p>Stuart Merrill (1863).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Gammes</i>, 1887;-<i>Pastels en prose</i>, 1890;&mdash;<i>Les Fastes</i>,
+ 1891;&mdash;<i>Petits Poèmes d'Automne</i>, 1895.</p></div>
+
+<p>Laurent Tailhade (1854).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Le Jardin des Rêves,</i> 1879;&mdash;<i>Un douzain de Sonnets</i>, 1882;&mdash;<i>Le
+Paillasson</i>, pasquille hebdomadaire, 1886-1887;&mdash;<i>Au pays du
+ Mufle</i>, 1891;&mdash;<i>Vitraux,</i> 1891 et 1894.</p></div>
+
+<p>Émile Verhaeren (1855).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Les Flamandes,</i> 1883;&mdash;<i>Contes de Minuit</i>, 1884;&mdash;<i>Les Moines,</i>
+1886;&mdash;<i>Les Soirs</i>, 1887;&mdash;<i>Les Débâcles</i>, 1890;&mdash;<i>Les Flambeaux
+noirs</i>, 1891;&mdash;<i>Aux Bords de la Route</i>, 1891;&mdash;<i>Les Apparus dans
+mes chemins,</i> 1891;&mdash;<i>Les Campagnes hallucinées,</i> 1893;
+&mdash;<i>Almanach</i>, 1894;&mdash;<i>Les Villages illusoires,</i> 1895;&mdash;<i>Les Villes
+tentaculaires</i>, 1896;&mdash;<i>Poèmes (Les Bords de la Route, les
+Flamandes, les Moines</i>), 1896;&mdash;<i>Poèmes (Les Soirs, les Débâcles,
+les Flambeaux noirs</i>), 1896.</p>
+<p>
+ Deux brochures: <i>Joseph Heymans</i> et <i>Fernand Khnopff</i>.</p></div>
+
+<p>Paul Verlaine (1844-1896).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Poèmes Saturniens,</i> 1866;&mdash;<i>Fêtes Galantes</i>, 1870;&mdash;<i>La Bonne
+Chanson</i>, 1871;&mdash;<i>Romances sans paroles</i>, 1872;&mdash;<i>Les Poètes
+maudits</i>,1872 et 1888;&mdash;<i>Sagesse,</i> 1871;&mdash;<i>Jadis et Naguère</i>,
+1881;&mdash;<i>Louise Leclercq</i> (suivi de <i>Le Poteau, Pierre Duchâtelet,
+Madame Aubin</i>), 1887;&mdash;<i>Mémoires d'un veuf,</i> 1887;&mdash;<i>Amour</i>,
+1888;&mdash;<i>Parallèlement</i>, 1889;&mdash;<i>Bonheur</i>, 1889;&mdash;<i>Dédicaces</i>,
+1890;&mdash;<i>Chansons pour Elle</i>, 1891;&mdash;<i>Liturgies intimes</i>, 1892;
+&mdash;<i>Mes Hôpitaux</i>, 1893;&mdash;<i>Quinze jours en Hollande,</i> 1894;&mdash;<i>Dans
+ les Limbes</i>, 1894;&mdash;<i>Confessions,</i> 1895;&mdash;<i>Invectives</i>, 1896.</p></div>
+
+<p>Francis Vielé-Griffin (1864).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Cueille d'Avril</i>, 1886;&mdash;<i>Les Cygnes</i>, 1887;&mdash;<i>Ancaeus</i>,
+1888;&mdash;<i>Joies</i>, 1889;&mdash;<i>Diptyque</i> (<i>Le Porcher</i>, <i>Eurythmie</i>),
+1891;&mdash;<i>Les Cygnes</i>, nouveaux poèmes, 1892;&mdash;<i>La Chevauchée
+d'Yeldis</i>, 1893;&mdash;<i>Swanhilde</i>, 1894;&mdash;<i>πάλαι</i>, 1895;&mdash;<i>Laus
+Veneris</i> (traduit de <i>Swinburne</i>), 1895;&mdash;<i>Poèmes et Poésies</i>
+ (1886-1893), 1895.</p></div>
+
+<p>Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889).</p>
+<div class='blkquot'><p>&mdash;<i>Morgane</i>, 1855;&mdash;<i>Deux Essais de Poésies</i>, 1858;&mdash;<i>Premières
+Poésies</i>, 1860;&mdash;<i>Isis</i>, 1862;&mdash;<i>Elën</i>, 1864;&mdash;<i>Claire Lenoir</i>,
+1867 (dans la <i>Revue des Lettres et des Arts</i>, devenu <i>Tribulat
+Bonhomet</i>, 1887);&mdash;<i>L Évasion</i>, 1870;&mdash;<i>La Révolte</i>,
+1870;&mdash;<i>Azraël</i>, 1878;&mdash;<i>Le Nouveau Monde</i>, 1880;&mdash;<i>Contes Cruels</i>,
+1880;&mdash;<i>L'Ève future</i>, 1886;&mdash;<i>Axël</i>, 1856 (dans la <i>Jeune France</i>;
+en volume, 1890);&mdash;<i>Akëdyssëril</i>, 1886;&mdash;<i>L'Amour suprême</i>,
+1886;&mdash;<i>Histoires insolites</i>, 1888;&mdash;<i>Nouveaux Contes cruels</i>,
+1889;&mdash;<i>Chez les Passants</i>, 1890;&mdash;<i>Propos d'Au-delà</i>, 1893.
+</p><p>
+ <i>Fragments inédits</i>, dans le <i>Mercure de France</i>, 1890-91-92-93.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<h3><a name='TABLE_DES_MATIERES'></a>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<ul class="tab">
+<li><a href='#PREFACE'>Préface</a></li>
+
+<li><a href='#MAURICE_MAETERLINCK'>Maurice Maeterlinck</a></li>
+
+<li><a href='#EMILE_VERHAEREN'>Émile Verhaeren</a></li>
+
+<li><a href='#HENRI_DE_REGNIER'>Henri de Régnier</a></li>
+
+<li><a href='#FRANCIS_VIELE_GRIFFIN'>Francis Vielé-Griffin</a></li>
+
+<li><a href='#STEPHANE_MALLARME'>Stéphane Mallarmé</a></li>
+
+<li><a href='#ALBERT_SAMAIN'>Albert Samain</a></li>
+
+<li><a href='#PIERRE_QUILLARD'>Pierre Quillard</a></li>
+
+<li><a href='#A_FERDINAND_HEROLD'>A.-F. Herold</a></li>
+
+<li><a href='#ADOLPHE_RETTE'>Adolphe Retté</a></li>
+
+<li><a href='#VILLIERS_DE_LISLE_ADAM'>Villiers de l'Isle-Adam</a></li>
+
+<li><a href='#LAURENT_TAILHADE'>Laurent Tailhade</a></li>
+
+<li><a href='#JULES_RENARD'>Jules Renard</a></li>
+
+<li><a href='#LOUIS_DUMUR'>Louis Dumur</a></li>
+
+<li><a href='#GEORGES_EEKHOUD'>Georges Eekhoud</a></li>
+
+<li><a href='#PAUL_ADAM'>Paul Adam</a></li>
+
+<li><a href='#LAUTREAMONT'>Lautréamont</a></li>
+
+<li><a href='#TRISTAN_CORBIERE'>Tristan Corbière</a></li>
+
+<li><a href='#ARTHUR_RIMBAUD'>Arthur Rimbaud</a></li>
+
+<li><a href='#FRANCIS_POICTEVIN'>Francis Poictevin</a></li>
+
+<li><a href='#ANDRE_GIDE'>André Gide</a></li>
+
+<li><a href='#PIERRE_LOUYS'>Pierre Louys</a></li>
+
+<li><a href='#RACHILDE'>Rachilde</a></li>
+
+<li><a href='#J_K_HUYSMANS'>J.-K. Huysmans</a></li>
+
+<li><a href='#JULES_LAFORGUE'>Jules Laforgue</a></li>
+
+<li><a href='#JEAN_MOREAS'>Jean Moréas</a></li>
+
+<li><a href='#STUART_MERRILL'>Stuart Merrill</a></li>
+
+<li><a href='#SAINT_POL_ROUX'>Saint-Pol-Roux</a></li>
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+<li><a href='#ROBERT_DE_MONTESQUIOU'>Robert de Montesquiou</a></li>
+
+<li><a href='#GUSTAVE_KAHN'>Gustave Kahn</a></li>
+
+<li><a href='#PAUL_VERLAINE'>Paul Verlaine</a></li>
+
+<li><a href='#BIBLIOGRAPHIE'>Bibliographie</a></li>
+</ul>
+
+
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+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
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